Archive pour la catégorie 'Coups de coeur'

en-Cyclopédies … avec Guillaume Martin et Michel Dréano

Savez-vous que, chaque été, je redeviens un vrai gamin en vous racontant les Tours de France d’antan ? Grâce à vous, ou malgré vous car vous ne me « filez pas toutes et tous le train », je me replonge avidement dans la lecture des vieilles revues spécialisées, bistre ou verte, que mon père achetait et que je conserve jalousement. Et lorsque, quelques numéros manquent à ma collection, un ami archiviste, cyclotouriste et blogueur lui-même, m’est d’un précieux secours : en bon équipier, en somme, il me « donne sa roue » !
Mon exercice paraîtra puéril à certains mais je ne fais aucun complexe tant d’autres plumes, bien plus incontestables et incomparables, ont contribué à entretenir la légende des Cycles. J’ai même osé suggérer que si l’immense Victor Hugo avait connu le vélocipède, à quelques années près, il aurait été un possible chantre des premiers Tours de France. Maurice Vidal, compagnon du Tour » et éditorialiste du regretté Miroir du Cyclisme, reprit intégralement un de ses poèmes pour illustrer la malsaine rivalité opposant Anquetil et Poulidor lors d’un Paris-Nice.
Dès ma prime enfance, « je refaisais l’étape », par temps pluvieux (ça arrivait en Normandie), avec mes petits coureurs cyclistes en plomb, sinon sur mon petit vélo vert, une chambre à air autour des épaules comme les champions, dans les cours de récréation de la maison-école familiale ou dans le village. J’avais droit sur mon passage à de décevants « Vas-y Robic » d’encouragement, moi qui n’envisageais la course cycliste qu’à travers mon idole Anquetil, un chef-d’œuvre d’esthétisme pédalant.
Avez-vous remarqué qu’apprendre à lire et à monter à vélo sont deux formes de liberté et d’indépendance quasi concomitantes ?
Au temps de ma communale buissonnière dans le grenier familial, nourri des chroniques des valeureux journalistes de l’époque et des illustrations sépia, j’ai largement enrichi mon socle de connaissances comme on ne jargonnait pas alors dans l’Éducation Nationale. C’était un peu mon « Tour de France par deux enfants », le mythique manuel qui avait accompagné la scolarité des écoliers avant-guerre.
Le Tour de France, c’était ma Nationale 7, une route de vacances « apprenantes », la géographie des provinces, des reliefs, des climats, des gens, leur histoire aussi ; le calcul des écarts, des bonifications et des moyennes horaires rendait les nombres moins complexes, Sans oublier la littérature évidemment : que cherche un écrivain sinon des personnages dont le Tour regorge.
La liste est longue des gens de lettres qui ont écrit de magnifiques pages à la gloire du cyclisme : Dino Buzzatti, auteur du Désert des Tartares, suivit, pour un quotidien italien, le Giro 1949 et le duel épique opposant Achille et Hector, pardon Coppi et Bartali. Le grand reporter Albert Londres évoqua Les Forçats de la route du Tour 1924, repris récemment à la Comédie Française*. Le romancier Luis Nucera m’illumina avec ses Rayons de soleil. L’ancien journaliste Philippe Bordas écrivit des pages sublimes sur les Forcenés avant de se détacher complètement du cyclisme d’aujourd’hui. Roland Barthes consacra quelques unes de ses Mythologies aux champions cyclistes. Christian Laborde, avec la même excellence du verbe que Claude Nougaro, son frère de race mentale, éructa de jubilantes « Vélociférations ». Á travers les exploits de Charly Gaul, Lionel Bourg nous confia son émouvante échappée** d’une jeunesse difficile. On ne guérit pas de son enfance, ni du Tour de France.
Vous pensez bien que ma curiosité fut piquée lorsque j’ai découvert qu’un coureur cycliste professionnel, actuellement en activité, publiait un livre au titre surprenant : Socrate à vélo, le Tour de France des philosophes.

Socrate à vélo

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Son auteur, Guillaume Martin, normand d’origine comme moi, outre de courir sous les couleurs de l’équipe Cofidis, est diplômé d’un master en philosophie. Il a déjà participé à trois Tours de France, obtenant même une honorable douzième place en 2019.
Plutôt qu’une compilation de récits et anecdotes désormais éculés de la belle époque de la grande boucle (hors les billets de mon blog bien évidemment !) que nous resservent certains journalistes, Guillaume a pris le parti de mêler ses deux passions et de réfléchir sur sa pratique de sportif de haut niveau en ayant recours à quelques concepts philosophiques … Stupéfiant ! Son doping est l’intelligence.
Ça commence à Olympie, un jour de décembre, lors d’un rassemblement d’avant- saison de l’équipe nationale grecque de cyclisme. Pour la première fois de leur histoire, l’été prochain, les Hellènes prendront le départ du Tour de France qui retrouve sa formule par équipes nationales.
Quelle surprise ! Je me souvenais bien d’un coureur à pied sur la route de Marathon, mais d’aucun cycliste professionnel originaire du Péloponnèse sinon, dans mon enfance, de deux azuréens, les frères Lazaridès : l’un Lucien, vainqueur du Circuit du Théâtre Romain 1942 (!) mais aussi troisième du Tour de France 1951, l’autre, le cadet, Apostolos dit Apo, surnommé « l’enfant grec », un excellent grimpeur très populaire à la suite de son succès dans le « Petit Tour de France » organisé à la hâte, entre Monaco et Paris, en 1946, en prélude au retour de la vraie grande boucle, un an plus tard.

Lazarides

Lors de la sélection des équipes, outre que la Grèce demeure le berceau du sport moderne, les organisateurs, ont été particulièrement impressionnés par la qualité du dossier de candidature rédigé par les coureurs eux-mêmes, mettant en avant des arguments s’enchaînant selon une logique implacable. Entre ébahissement et jubilation, nous faisons connaissance des coureurs choisis pour assurer la communication auprès des médias : l’expérimenté Socrate, plusieurs fois vainqueur de la Ronde des Carpates et du Tour du Péloponnèse, son fidèle lieutenant, le musculeux Platon, enfin Aristote, un jeune aux dents longues mais au sens tactique déjà affirmé, qui s’est révélé dans le Tour de Macédoine.

SocratePlatonaristote01

Justement, ce dernier déclare : « Il faut jouer pour devenir sérieux ». Et Martin de prendre le relais : « Quand on dit de telle personne : « elle est ceci ou cela », cet « être » n’est qu’une facilité de langage. Car contrairement aux choses, l’humain n’est pas, il a à être. On ne peut parler d’être authentiquement qu’une fois la mort advenue. Si je comprends bien, désormais, Poulidor est enfin et définitivement « l’éternel second » d’Anquetil, alors qu’auparavant, il se résignait trop facilement à cette condition et ce cliché de journaliste adopté également par le public.
« On ne naît pas cycliste ou philosophe, ou cycliste-philosophe, on le devient. Ce préalable étant admis, il devient possible de s’amuser avec les identités. Il devient possible de jouer au cycliste-philosophe. Il devient possible de jongler avec les généralisations, les réifications, les clichés. Quelque chose en ressortira nécessairement : une vérité, une question, un éclaircissement, un moment de drôlerie … La philosophie, en dépit de ses airs austères qu’elle se donne souvent, est elle aussi une forme de jeu. »
Guillaume Martin se livre à une réjouissante farce, néanmoins subtile, où des philosophes enfilent maillots et cuissards et enfourchent un vélo pour préparer le Tour de France, la plus prestigieuse des compétitions sportives.
Ainsi, l’on partage l’entraînement de la formation allemande sur les routes venteuses et pluvieuses des Flandres, sous la direction d’un étonnant manager, l’inventif Albert Einstein en personne, nommé pour « ses connaissances en physique du sport, son esprit d’analyse et sa bonne humeur fédératrice ».

Einstein à vélo

Les premiers résultats ne sont guère probants au sein de la Mannschaft qui compte pourtant dans ses rangs d’excellents coureurs de métier tels Jan Ullrig, les sprinters Rudi Altich et Erik Zadel, le baroudeur Jens Vogt (les férus de cyclisme auront reconnu d’authentiques champions dont l’écrivain a légèrement modifié l’identité). Certains d’entre eux accusent une certaine surcharge pondérale qu’ils mettent sur le compte de la fumeuse théorie du directeur technique selon laquelle « la masse c’est de l’énergie, E=CM2 ou je ne sais plus quoi » !
Pour Einstein, les coureurs grecs seront durs à battre en juillet, parce qu’ils pensent. Et afin que l’équipe germanique se comporte honorablement sur le Tour, dont le départ sera donné qui plus est à Düsseldorf, il décide d’injecter de l’intelligence et, en conséquence, d’organiser une sortie de détection pour repérer les meilleurs philosophes adeptes de la petite reine.
Un plateau de vedettes dont rêverait tout organisateur de débat philosophique sinon de course cycliste … jugez vous-même : Friedrich Nietzsche, Hegel, Martin Heidegger, Emmanuel Kant, Schopenhauer, Husserl, Leibniz, Marx.
L’expérience révèle ses limites : ainsi Kant, bien qu’en passe de consacrer un ouvrage à la Critique de la raison vélocipédique, déteste s’éloigner de sa ville natale de Königsberg et prend prétexte de la pluie, pour « mettre la flèche à droite ».
Puis on a senti le nihilisme s’emparer de Schopenhauer, l’auteur du Monde comme volonté et comme représentation.
Heidegger, de son côté, se plaint que la sélection ne soit pas composée uniquement d’Allemands de souche, visant là essentiellement la présence de Freud, Autrichien mais pas que … Il est surtout juif (comme Einstein soit dit en passant) !
Einstein, qui accompagne le groupe à vélo électrique, note les visages marqués : « Hegel, quoique content de savoir que son rival Schopenhauer avait renoncé avant lui, regrettait sa tranquille chaire de professeur à l’université de Berlin, Husserl, le dos de plus en plus voûté, se repliait littéralement sur lui-même, en bon phénoménologue. Quant à Leibniz, l’expression déformée par l’effort, il en venait à douter de vivre dans « le meilleur des mondes possibles » … Qui diable pouvait bien mener pareil tempo ? Á coup sûr c’étaient Vogt et Altich qui voulaient marquer leur suprématie. »

Altich et Anquepil 2Nietzsche

Un par contre qui faisait mieux que tenir la dragée haute au « colosse de Mannheim » (surnom du vrai Rudi Altig), c’était Nietzsche. Conquis, Einstein l’informa que, d’ores et déjà, il le sélectionnait pour le prochain Tour de France, invitation que le philosophe déclina immédiatement, expliquant qu’il ne désirait pas être intégré à un collectif, avant de remettre du braquet puis lâcher Altich et compagnie.

Karl Marx

Karl Marx se manifesta alors, redonnant un peu de baume au cœur à Einstein contrarié par la décision de Nietzsche, : « Moi je crois énormément en la force du collectif ! Sans union, point de lutte possible ! »
Que Guillaume Martin choisisse, dans son récit, d’installer Friedrich Nietzsche comme le meilleur des vélosophes n’est pas une surprise puisque l’intitulé exact de son mémoire de master était : « Le sport moderne : une mise en application de la philosophie nietzschéenne ? », une réflexion sur les connexions possibles entre l’intelligence théorique (celle de l’esprit) et l’intelligence pratique (celle du corps).
« L’homme éveillé, l’homme qui sait, dit : « Je suis corps absolument et rien d’autre ; et âme n’est qu’un mot pour désigner une qualité du corps. » Le corps est une grande raison. »
Aussi, par l’entraînement, le sportif travaille littéralement à s’incorporer certains mouvements afin de les rendre automatiques, instinctifs. Les fastidieuses heures de selle servent à améliorer la fluidité et l’efficacité du coup de pédale, à développer l’activité réflexe de son corps notamment lors d’une chute. Et Martin de prendre pour exemple Anquetil qui, au-delà d’un talent naturel, parcourait des kilomètres derrière derny pour obtenir une pédalée incomparablement ronde et fluide, j’en fus le témoin quand il s’entraînait derrière l’engin piloté par André Boucher, son mentor de l’A.C. Sotteville.

Grand prix des Nations 1953(velo La Perle)

Parallèlement aux entraînements, le cycliste moderne doit respecter un mode de vie sain, Nietzsche peut être de bon conseil, lui qui sur les questions de diététique en connait un rayon !
Guillaume Martin évoque aussi les relations aux médias et au public qui appartiennent à la panoplie du coureur d’aujourd’hui. Platon ne se dérobe pas, ainsi on le voit échanger avec Plotin, son cadet de sept siècles, sur le réseau social Morphaïbiblion, littéralement « livre du visage », Facebook pour les anglophones ! Je like !
Et nos petits Français, où sont-ils ? Il en est un qui fait du vélo, « seul, divinement seul », dans les Pyrénées, précisément au-dessus de Luchon, dans le Port de Balès que, coïncidence, je visitais en auto au moment où je lisais ce livre.

Blaise Pascal

C’est une vieille connaissance que j’eus l’occasion de côtoyer autrefois du côté de Port-Royal lorsque je randonnais à vélo en vallée de Chevreuse.
Il s’appelle Pascal, à l’aise Blaise : « Il n’avait pas peur de la souffrance. Selon lui, souffrir était le lot de tous. L’homme est un être naturellement malade. Plutôt que d’occulter cette nature, il fallait l’assumer, pour ce faire, quoi de mieux que de parcourir les routes de France et de Navarre à la seule force des mollets ? »…
« Si Pascal pédalait, c’était pour perdre pied, rêver, méditer, communier avec ces paysages grandioses l’encerclant – et avec Celui qui en est la cause. Voilà pourquoi Pascal est heureux pendant qu’il escalade le Port de Balès. Il sait qu’un ordre préside à cette douleur qui lui brûle les cuisses … grimpant, souffrant, Pascal avance solitaire et joyeux vers ce Dieu qui l’attend. »
Sauf, et cela est arrivé à tous ceux qui, ahanant, luttent contre la pente, il est rejoint et laissé sur place par un cycliste surgi de nulle part : certains le surnomment l’aigle de Sils-Maria, vous aurez reconnu Nietzsche en stage d’altitude dans le col pyrénéen emprunté par le prochain Tour de France.
« Ne sais-tu pas que Dieu est mort ? Ne sais-tu pas que depuis que nous l’avons tué, il n’y a plus d’ordre, plus rien de sacré ? Nous avons destitué Dieu. Nous devons inventer de nouveaux jeux sacrés. C’est pour cela que je participe au Tour … », ainsi parla Zarathoustra qui se mit en danseuse et déposa Pascal !
L’idée germa bientôt dans l’esprit de Blaise : « La vie sans Dieu est une vie de misère. Mais Dieu ne peut plus être la solution. Quoi de mieux que la grande messe de juillet pour remplacer la religion ? » Une bonne nouvelle pour Jean-Paul Sartre désigné pour être le directeur sportif de l’équipe de France.
Nietzsche aurait pu s’entraîner près de Sorrente sur les pentes du Vésuve. Les Grecs, eux, ont établi leur camp de base en Sicile, sur les flancs de l’Etna. Duel au-dessous du volcan, Socrate à Platon : « Ne crois-tu pas que philosopher c’est apprendre à mourir ? », démarrage d’Aristote : « Philosopher, c’est apprendre à gagner ! » Ironie de l’histoire du cyclisme, la vraie : Guillaume Martin remporta une étape du Tour de Sicile … au sommet de l’Etna (un « cratérium » me souffle Blondin).
Ça promet sur les routes du Tour qui approche. En attendant, Altich remporte le Tour des Flandres « au terme d’une course d’école ».
La seconde moitié de « Socrate à vélo » raconte les péripéties de ce Tour si particulier qui suit exactement l’itinéraire de la grande boucle de 2017, on n’a même droit aux commentaires en direct des reporters de la télévision.

Altich et Anquepil 1

J’accuserais presque Guillaume Martin de crime de lèse-majesté en privant pour une seconde « Anquepil » du maillot jaune, à l’issue de la première étape contre la montre remportée, à la surprise générale, par Bradley Russell … fusion de deux philosophes britanniques qui se querellaient pour une question d’idéalisme.
Pour le reste, je vous abandonne à la lecture de son Socrate à vélo pour savoir si un des prestigieux vélosophes sera vêtu de jaune sur les Champs-Élysées.
Á quand un championnat de France des vélosophes avec Bernard-Henri Lévy, les deux Raphaël Glucksmann et Enthoven, Michel Onfray et … Jean-Claude Michéa, jubilant clin d’œil à son père Abel, truculent journaliste sportif qui me régalait avec ses « histoires du Tour contées à Nounouchette » dans le Miroir du Cyclisme.
Nul doute que si Guillaume Martin avait été mon prof en terminale, les cours de philosophie m’auraient semblé moins austères. « On ne peut penser qu’assis » (sur la selle ?) prétendait Flaubert. « Seules les pensées que l’on a en marchant valent quelque chose » contestait Nietzsche. « L’enfer c’est les autres » affirmait Sartre le surprenant directeur sportif des vélosophes tricolores.
Au bon temps des Tours de France de mon enfance disputés selon la formule des équipes nationales, j’avais une affection particulière pour les « coureurs régionaux », les gilets (sans maillots) jaunes de l’époque, encore que l’un d’eux, un montluçonnais fils d’immigré polonais, du nom de Roger Walkowiak, réussit l’exploit de ramener la toison d’or au Parc des Princes en 1956.

Walkowiak

La presse qui méprisait un peu les « premiers de corvée », ces « sans grade » et « porteurs d’eau » pas assez bling-bling, répandit péjorativement la notion de « Tour à la Walkowiak » pour désigner une victoire inattendue voire chanceuse échappant aux favoris. Le grand historien du cyclisme Pierre Chany remit en place ses confrères : « Il s’agit là d’une interprétation très fantaisiste des faits, d’un détournement de vérité et disons-le d’un abus de confiance … Il nous restera le souvenir d’une course riche en rebondissements pour les Gaul, Bahamontès, Nencini, Debruyne, Bauvin, Ockers, Forestier et Poblet qui durent se contenter de satisfactions secondaires. Leur seule présence accréditait la qualité de ce que l’ignorance s’obstine à minimiser. » Antoine Blondin, qui le qualifia, avec son sens de la formule, de « poujadiste égaré dans le Bottin mondain », abondait : « Sa victoire régularise une situation de fait. Walko était le plus courageux, le plus constant, le mieux portant. » Cela dit, le valeureux Roger souffrit jusqu’à sa mort récente de cette défiance et ce manque de considération à son égard.
Pour poursuivre ce billet, j’ai envie de prendre le sillage de Michel Dréano, le valeureux « régional de (mon) étape » littéraire. Pour être plus exact, je devrais plutôt lui ouvrir la route puisqu’il a souhaité que je préface son florilège de poèmes*** dont la parution est reportée à l’automne (chaque lecteur devrait tenir son pangolin en laisse au passage des champions !).
Question bagage technique (pour reprendre l’expression d’Audiard dans la savoureuse leçon de sprint sur piste enseignée par Gabin dans « Rue des Prairies ») universitaire, Michel soutient la comparaison (haut les mains aux cocottes) avec Guillaume Martin puisqu’outre quelques certificats de licence littéraire, il est titulaire d’un master 2 en sociologie et anthropologie des migrations.

Michel Dreano

Question « vélo pur », sa notoriété beaucoup plus modeste n’a pas dépassé les vallonnements du plateau de Rohan dans le Morbihan que, dans son enfance avide, il parcourait sur une vieille bécane de femme datant de la dernière guerre, à défaut du vélo promis par sa mère qu’elle ne lui offrit jamais.
Mais le môme Michel avait du tempérament et pour épater les copains qui le badaient avec leur belle monture, il les flinguait dans les raidards, un peu comme les « vedettes du cru » qui faisaient rendre grâce aux cadors nationaux dans les courses de pardons, du côté de Camors et Ploerdut.
Une autre fois, sur les routes du Bourbonnais chères à René Fallet, était-ce la proximité de Vichy, il « éparpilla façon Nietzsche dans le Port de Balès » un cycliste allemand arrogant avec sa clinquante machine équipée « tout Campa » (gnolo).
Qui sait s’il ne nous surprendrait pas dans un championnat de France cycliste des poètes et slameurs (il en existe bien un pour les prêtres et les livreurs de journaux !). Le romancier René Fallet détient bien « le record du monde de l’heure des écrivains de plus de 40 ans dont le prénom commence par un R », établi au vélodrome de Vichy !****
Á défaut de la rondeur de son coup de pédale, je fus conquis, il y a quelques années, par la verve poétique de Michel Dréano. Il est vrai que sa chanson Vieil encrier à l’encre violette possédait les atours pour me séduire ! Le souffleur de vers venait de m’inoculer son virus.

1- couverture dessins sierra tecnic

Son prochain recueil s’intitule Et lâchez les hirondelles… Comme un cri de libération des poètes, quoique ma déformation d’esprit vélocipédique m’oblige à vous signaler que l’Hirondelle fut le nom de marque attribué à la première bicyclette fabriquée par l’ancienne manufacture des Armes et Cycles de Saint-Étienne. C’est parce qu’ils faisaient leurs rondes sur ce modèle de cycle, que jusqu’à une époque pas si lointaine, on surnommait hirondelles les représentants de la maréchaussée.
Mon régional de l’étape littéraire aurait pu briguer tout aussi bien une sélection dans l’équipe de l’Ouest, par sa filiation à des Bretons du nord du Morbihan, ou dans la formation des titis de Paris-Ile-de-France, lui qui avoue : « Peut-être n’est-on jamais que d’un seul pays, celui de son enfance… Mon pays c’est « la zone ». Un entre-deux géographique entre Paris et sa banlieue, un espace libre, aujourd’hui avalé par le périph’… ».
Les organisateurs n’étaient pas toujours pointilleux, ainsi une année, le fantasque Alsacien Roger Hassenforder se retrouva au milieu des « p’tits gars de l’Ouest » !
Michel est un artiste complet : poète, écrivain, chanteur slameur, cinéaste, il est compétitif sur tous les terrains. « Mon régional » est un porteur d’haut le verbe !
Profondément humaniste, il aime les gens. Comme je narre l’exploit de Néné la Châtaigne dans Milan-San Remo, il nous raconte les tribulations de Momo de Gennevilliers qui ne « marchait » pas qu’à l’eau claire.
« Étameur de rimes », il s’invente des fidélités de ra-comptoir avec un soudeur à l’amitié, un pêcheur de compliment, un cracheur de feu follet.
Peut-être, aurait-il pu croiser, dans sa jeunesse, au pays de la ronde des Korrigans, « le farfadet de Pluvigner » alias Jean-Marie Goasmat.
Qui sait si dans mon délire, il n’aurait pas trinqué avec le « vigneron de Cabasse », le « berger de Manosque », le « facteur de Vierzon », surnoms de valeureux coureurs***** qui animèrent les Tours de France d’antan, ainsi qu’avec Antoine Blondin qui consacra une chronique épique L’Iliade et Le Dissez à propos d’une échappée fleuve de l’ancien facteur parisien.
Sa muse surréaliste l’amène, quand il se dore à la Goutte d’Or, à nous parler de Poulidor, Suzy Solidor, Albator et Dark Vador, château de Chambord et théâtre Mogador ! Ça vaut bien un maillot bouton d’or, non ?
J’aurai l’occasion de vous vanter toutes les facettes de l’artiste lors de la sortie de son livre. Aujourd’hui, dans ce billet-étape de transition entre mes évocations des Tours de France 1950 et 1960, j’avais envie de vous offrir son regard anecdotique mais lucide sur la chose cycliste.
Artiste engagé, curieux des questions sociétales, il ne pouvait pas être indifférent au tremblement de terre qui secoua la planète vélo lors du Tour 1998 : comme à tous les séismes, on lui donna un nom, (l’affaire) Festina !
Michel a coécrit Á mon insu, une chanson réquisitoire contre une forme institutionnalisée de dopage, quoi qu’empreinte d’une certaine tendresse. La voici interprétée par Marc Havet, une sorte de « fou chantant du XXIème siècle » :

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« Á mon insu de mon plein gré
J’ai commencé à pédaler
Sur la p’tit’ rein’ de mon enfance
Avec grand-père on s’en allait
Dans la campagne on pédalait
Et on rêvait du Tour de France

Á mon insu de mon plein gré
Avec grand-pèr’ j’ai continué
Les randonnées dans la montagne
Il me parlait de Bartali
Des exploits de Fausto Coppi
Et des critériums de Bretagne

Á mon insu de mon plein gré
J’ai commencé à m’entraîner
Après l’école et le dimanche
Et quand j’ai pu participer
J’ai gagné mon premier trophée
Vainqueur de la boucle d’Avranches

Á mon insu de mon plein gré
On m’a choisi comme équipier
Pour courir dans le Paris-Nice
J’ai fait mes class’ dans le p’loton
Et pour mériter mes galons
C’ que j’en ai fait des sacrifices

Á mon insu de mon plein gré
Course après course et sans moufter
J’en ai bouffé des kilomètres
Et des dopants par tous les bouts
Cachets piquouz’ vraiment c’est fou
C’ que le docteur a pu me mettre
e
Á mon insu de mon plein gré
Pour courir j’ai tout accepté
Et je suis bon pour le cim’tière
Pourtant je m’ souviens c’était beau
Quand on allait fair’ du vélo
Dans la montagne avec grand-père »

Grinçante satire où le piano devient vélo et le chanteur un grimpeur dopé presque à bout de souffle !
Ce n’est pas ici la tribune pour faire le procès du dopage, nous savons qu’aucun coureur ne gagna un Tour de France à l’eau plate.
D’ailleurs, comme l’iconoclaste Christian Laborde le clame haut et fort, le premier mort du dopage fut le lutteur Milon de Crotone, au VIème siècle avant Jésus-Christ. Les questions d’argent existaient déjà, les athlètes étant payés par la cité dont ils défendaient les couleurs.
Au fait, cher Guillaume Martin, Nietzsche aurait-il accepté le dopage ? « Sa pensée est dangereuse, parce que complexe. La doctrine du surhumain pourrait inclure le dopage : pourquoi l’homme qui voudrait s’augmenter ne pourrait-il le faire avec des éléments extérieurs ? J’ai cherché à discréditer cette idée en réinterprétant Nietzsche, en disant que le surhumain était plutôt quel¬qu’un de « renaturalisé », un humain doté d’une éthique de la noblesse… L’inverse du dopage. » Une réponse de Normand !
Tout en traitant la même problématique, Michel Dréano, décline d’autres vers de contact à la mémoire du Cycliste inconnu****** qui ne franchit jamais l’arc de triomphe, les voici interprétés par le compositeur Jacques Déljéhier  (maquette d’enregistrement) :


« Dans le p’loton j’étais r’péré
Comm’ gars correc’ et régulier
Le vrai mulet, bon équipier
Toujours fidèle, sympa-tonique
Se sacrifiant dans les classiques
Pour les ténors et les patrons
Les embusqués du peloton
Les accros de l’endomorphine
Chargés d’érythropoïétine…

Au cycliste inconnu, je dédie cette chanson là
Lui qu’on n’a jamais vu jamais gagner quoi que ce soit

Moi le pot belge, la cortisone
L’insuline, la testostérone
J’y touchais pas car j’avais peur
De m’exploser bien avant l’heure
Et puis un jour ben j’ai craqué
C’était couru j’m’y attendais
Alors là j’ai tout balancé
Á Miroir Sprint, à la télé
Pour me r’fair’ un’ virginité…

Au cycliste inconnu, je dédie cette chanson là
Lui qu’on n’a jamais vu grimper le col d’Envalira

J’ai jamais pu recommencer
Á m’sentir bien dans mes cale-pieds
Et la P’tit’ Reine de mon enfance
Moi le forçat du Tour de France
Au septième ciel m’a expédié…
Et tout là-haut, j’vois les nouveaux
Les flambeurs et les arrivistes
Qui font leur petit tour de piste
Qui font leur petit tour de piste… »

Je dédie ces lignes aux « coureurs régionaux » qui, dans ma jeunesse, me faisaient vibrer par leur courage et leur panache. Je me souviens d’Armand Audaire, Ugo Anzile, Jean Dacquay , Désiré Letort de Plancoët, Francis Siguenza dit Zig-zag, d’Albert Dolhats dit « Bébert aux gros mollets », Joseph Thomin, Bernard Quennehen, Raymond Elena, Jean Bourles, Roger Chaussabel, Eugène Letendre …

Audaire

DolhatsUgo Anzile

Humbles fils de paysans, d’ouvriers ou d’immigrés espagnols et italiens. Quizz : certains gagnèrent une étape du Tour et enfilèrent même le maillot jaune, l’un d’entre eux accrocha la lanterne rouge à sa selle, synonyme de dernière place et d’impact médiatique pour les contrats de critériums. Beaucoup ont été ou sont encore d’alertes octogénaires (voire plus), preuve que le cyclisme peut conserver.
L’histoire du Tour de France est peuplée d’un véritable bestiaire propre à inspirer quelque poète ou fabuliste : la Perruche Jacques Marinelli, le Taureau de Nay Raymond Mastrotto, un Coq de Fougères Georges Groussard une Souris Benoît Faure, une Puce du Cantal Lily Bergaud, un Biquet Jean Robic, des Aigles de Tolède, d’Adliswill … et de Sils-Maria !
Magie du Tour : pour immortaliser sa maman, Michel Dréano la mit en scène pour la photographier une dernière fois, sur son pliant, regardant passer les coureurs à Gueltas, modeste village du Morbihan, berceau de sa famille paternelle.

Tour 1948 à Josselin

tour1927 passage en bretagne

Dans les ronces et épines que son nom désigne étymologiquement en breton vannetais, Dréano cultive des roses (ou des œillets de poète ?). Parisien d’adoption, usager des pistes cyclables de la capitale, il a collaboré également à l’écriture d’un bel hommage à la « petite reine »******* :

« Ah ! le vélo des beaux jours
Qui va finir son grand tour
Il est bientôt arrivé sur les Champs-Elysées
Des cols des Alpes jusqu’aux Landes
Il a écrit sa légende
Roul’, roul’ roul’ la petite reine a bien grandi
Rein’ de Paris

Le p’tit facteur part pédaler tout’ la journée
Alors que l’hirondell’ va bientôt le doubler
Il a d’la glu U dans les mollets…

Ah ! le vélo des beaux jours
Qui va finir son grand tour
Il est bientôt arrivé sur les Champs-Elysées
Des cols des Alpes jusqu’aux Landes
Il a écrit sa légende
Roul’, roul’ roul’ la petite reine a bien grandi
Rein’ de Paris

Le livreur noir a failli s’faire écrabouiller
Après l’ feu roug’ pour un refus d’priorité
Faut livrer chaud oh dans ce boulot !

Ah ! le vélo des beaux jours
Qui va finir son grand tour
Il est bientôt arrivé sur les Champs-Elysées
Des cols des Alpes jusqu’aux Landes
Il a écrit sa légende
Roul’, roul’ roul’ la petite reine a bien grandi
Rein’ de Paris

Le bobo qu’a mal au dos sur son vélo
Ne sortira que s’il est sûr d’la météo
Jouer l’hidalgo et manger bio

Ah ! le vélo des beaux jours
Qui va finir son grand tour
Il est bientôt arrivé sur les Champs-Elysées
Des cols des Alpes jusqu’aux Landes
Il a écrit sa légende
Roul’, roul’ roul’ la petite reine a bien grandi
Rein’ de Paris »

Vélo, boulot, prolo, écolo, bobo, bio, et hidalgo … avec les voix de Roger Pierre et Jean-Marc Thibault et les réclames de Georges Berretrot, cela a un p’tit air d’hymne des 6 Jours de Paris dans l’ancien Vel’ d’Hiv’.
« Il faut jouer pour devenir sérieux », c’est Aristote qui le dit.
Allez Martin ! Vas-y Dréano !

*http://encreviolette.unblog.fr/2018/03/16/vas-y-lormeau-les-forcats-de-la-route-a-la-comedie-francaise/
** L’Échappée de Lionel Bourg (éditions de l’Escampette)
http://encreviolette.unblog.fr/2015/02/11/lionel-bourg-sechappe-avec-charly-gaul/
*** Et lâchez les hirondelles … de Michel Dréano (éditions Toubab Kalo)
**** anecdote réelle tirée du livre Vélo de René Fallet (collection Idée fixe)
***** surnoms attribués respectivement aux anciens champions du Tour Jean Dotto, Édouard Fachleitner et Jean-Claude Meunier
****** Au Cycliste inconnu, paroles de Michel Dréano musique de Jacques Déljéhier
******* Vive la petite reine (Michel Dréano-Guenael Louer-Julia Paris) dans le cadre des ateliers d’écriture de Claude Lemesle)

Publié dans:Coups de coeur, Cyclisme |on 1 août, 2020 |Pas de commentaires »

Fête des Mères 2020

C’est aujourd’hui la fête de toutes les mamans.
Débarrassons-nous d’abord de cette assertion selon laquelle le maréchal Pétain en serait à l’origine. La mythologie grecque célébrait déjà Rhéa, la mère de Zeus, au printemps.
En France, le village d’Artas, en Isère, revendique être le berceau de la fête des Mères. En effet, le 10 juin 1906, à l’initiative de Prosper Roche, fondateur de l’Union fraternelle des pères de famille méritants d’Artas, une cérémonie fut organisée en l’honneur de mères de familles nombreuses. En cette occasion, il décerna un diplôme de « Haut mérite maternel » à deux mères de neuf enfants. Ce jour-là, on pouvait fredonner de manière certes irrévérencieuse (compte tenu des « activités » du héros de la chanson) : Prosper Yop la boum, c’est le chéri de ces dames !!!
En 1918, la ville de Lyon célébra une « Journée des mères » en hommage aux mamans et aux épouses qui ont perdu leurs fils ou leur mari pendant la Première Guerre mondiale.
On assista, en 1920, à une timide tentative d’organisation par les municipalités d’une fête des mères de familles nombreuses. Finalement, c’est le 20 avril 1926 que la fête des Mères obtient une véritable reconnaissance officielle. Le gouvernement d’Aristide Briand la qualifie de « Journée des Mères de Familles nombreuses. » Des médailles de la Famille Française leur sont remises solennellement pour témoigner la reconnaissance de la Nation.
En 1942, le maréchal Pétain (le voilà !) reprend cette célébration en lui donnant une signification quasi liturgique à travers un message à la TSF (la radio d’avant le transistor !) : « Vous seules, savez donner à tous ce goût du travail, ce sens de la discipline, de la modestie, du respect qui font les hommes sains et les peuples forts. Vous êtes les inspiratrices de notre civilisation chrétienne ».
Après guerre, la loi du 24 mai 1950 indiquera que « la République française rend officiellement hommage chaque année aux mères françaises au cours d’une journée consacrée à la célébration de la « fête des Mères » », organisée par le ministre chargé de la Santé avec le concours de l’Union nationale des associations familiales (UNAF). Elle en fixe la date au dernier dimanche de mai (sauf si cette date coïncide avec celle de la Pentecôte auquel cas elle est repoussée au premier dimanche de juin), et prévoit l’inscription des crédits nécessaires sur le budget du ministère.
Je sacrifie, chaque année, à cette tradition, en la célébrant dans cet espace, d’une manière ou d’une autre, avec tendresse toujours et parfois humour, ainsi lorsque j’avais évoqué les colliers de nouilles* amoureusement tressés par les chers enfants lors d’ « activités d’éveil ».
Cette année, ne voyez-là aucune conséquence du confinement, j’ai choisi d’effectuer quelques révisions, notamment à l’intention des nouveaux ou récents lecteurs, en republiant les deux billets que j’avais consacrés, en 2014, à une maman que j’ai bien connue : la mienne !
Elle est partie il y a vingt ans au tournant du nouveau siècle. J’ai beaucoup pensé à elle ces temps-ci et vous en ai même parlé de-ci de-là en écho à certains moments de la crise sanitaire que nous traversons.
Bonne fête là-haut ma tendre maman ! Voici qui elle était :
http://encreviolette.unblog.fr/2014/05/14/gilberte-coffin-ma-chere-et-tendre-maman-epoque-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2014/05/19/gilberte-coffin-ma-chere-et-tendre-maman-2/

Maman JP et JM blog

* http://encreviolette.unblog.fr/2008/05/25/fete-des-meres-et-collier-de-nouilles/

Publié dans:Coups de coeur |on 7 juin, 2020 |Pas de commentaires »

Mon confinement J+10 … avec l’assistance de Cavanna

Chers lecteurs, dans mon précédent billet, je vous ai fait partager mes états d’âme, avec mes mots maladroits mais sincères, en cette période de confinement.
http://encreviolette.unblog.fr/2020/03/23/mon-confinement-j8/
Comme le virus, la désinformation, la bassesse, l’ignorance, la bêtise humaine en somme, se propagent à une vitesse vertigineuse sur les ondes. Quelque part, j’y participe peut-être. J’essaie, seulement, en rassemblant mes souvenirs, de les mettre en perspective. Parmi eux, j’ai exhumé L’An 01, le brûlot de Gébé, une de ces grandes figures de Hara-Kiri et du « vrai » Charlie-Hebdo, celui des années 70.
Aujourd’hui, la « petite Virginie », oui celle qui assista Cavanna dans les quinze dernières années de sa vie, m’a envoyé un précieux cadeau : une chronique de Cavanna parue dans le Charlie Hebdo n°455 en date du 7 mars 2001.
Je m’empresse de vous la faire partager avec son accord, et comme elle me dit avec humour : « Cavanna ne nous en voudra pas « !
Vous savez toute l’admiration que je voue à ce Rital, amoureux de la langue française et magnifique penseur sur toutes les questions sociétales qui agitent la planète. Voici donc un éditorial d’aujourd’hui écrit … hier (il y a 19 ans presque jour pour jour) :

Les bûchers de l’Inquisition
Quand des maladies jusqu’à ce jour inconnues, telle la « vache folle, le sida, l’Ebola, la « maladie du légionnaire » ou les hépatites virales nous tombent soudain sur le poil, nous frémissons d’horreur et de trouille, mais, en même temps nous nous disons que ce sont des conséquences de la vie moderne, en quelque sorte des rançons du progrès, liées, on ne sait trop comment mais on trouvera, suffit de chercher, aux formidables changements survenus dans la vie collective du fait des bouleversements dus à la technique, à l’abondance, au confort. Ce sont, en quelque sorte, les marques négatives de la grande marche en avant, les preuves que le progrès avance à pas de géant. Simplement, on avance tellement vite qu’on ne pouvait pas prévoir les scories inévitables. D’abord aller de l’avant, on fera le ménage après.

Mais quand revient nous défier une des grandes terreurs des siècles passés, un de ces cataclysmes moyenâgeux depuis longtemps oubliés ou passés à l’état de curiosité horrifiante dans les manuels d’histoire, on s’insurge . « Là, c’est pas juste !» La fièvre aphteuse, tu te rends compte ? Pourquoi pas la peste, la lèpre, la goutte, le cholera, la vérole, la tuberculeuse ?
Au fait, elle revient, la tuberculeuse. La vérole aussi.

Quand j’étais gosse, juste avant 1940, nos manuels scolaires, un peu vieillots il est vrai, comportaient des chapitres mettant en garde contre la tuberculeuse (dormez la fenêtre ouverte, ne crachez pas par terre etc.) et contre la fièvre aphteuse. La France y était encore traitée comme un pays essentiellement voué à l’agriculture, les dictées parlaient du gai laboureur, du forgeron du village, des animaux utiles qu’il faut protéger, tout ça, tout ça… je revois encore le paragraphe en caractères gras énonçant impérativement que tout cas de fièvre aphteuse, et même tout simple soupçon, devait être immédiatement déclaré à la mairie, le village isolé, le troupeau abattu et des tas d’autres précautions prises dont je n’ai pas gardé le souvenir.

Vint la vaccination. On avait identifié le virus, on savait comment l’empêcher de nuire, on s’y mit on vaccina. Les résultats furent immédiats. La terreur du terrible mal qui vous tombait dessus sans prévenir et ruinait des régions entières disparut. L’éleveur ne vécut plus avec cette angoisse permanente au cœur. Si bien que, passé quelques années, on décida que la maladie n’existait plus, que le vilain virus était à tout jamais « éradiqué » et que, cela étant, on serait bien bête de continuer à vacciner, chose qui coûte des sous. Et voilà !

« Eradiquer » est un mot menteur. Il suggère un anéantissement, la disparition absolue d’une certaine catégorie d’êtres. C’est peut-être le terme adéquat dans le cas des dinosaures. (Et encore ! Si un brin d’ADN de dinosaure peut être retrouvé et artificiellement réactivé par un biologiste farfelu, pourra t’on encore parler d’éradication ?) Un vaccin même massivement employé, même si aucun sujet n’y échappe, ne peut que protéger préventivement lesdits sujets contre l’invasion du virus (ou de la bactérie). Le virus trouve porte close et, donc, n’insiste pas. Le sujet est protégé. Le virus, en tant qu’espèce, n’a pas disparu pour autant. Il reste dehors mais il continue à exister en tant que spore, provirus, ou sous quelque forme de latence que ce soit. Peut-être même continue-t-il à sévir en toute virulence dans quelque lointaine vallée perdue dont le progrès, sous la forme du tourisme ou du commerce, le fera sortir un jour ou l’autre… Encore une fois, le vaccin ne « tue » pas comme, par exemple, un insecticide. Il protège individuellement, faisant de chaque vacciné une forteresse. Il ne détruit pas l’ennemi qui continue à rôder à l’extérieur.

Bien sûr, si tous les sujets susceptibles d’être contaminés sont vaccinés, le virus ne trouvant plus de support où se reproduire, va, théoriquement, dépérir en masse. Ce qui ne signifie pas forcement mourir, disparaitre en tant qu’espèce. Encore une fois, il peut « hiberner » en une quelconque forme de latence, d’où il pourra ressurgir en pleine virulence à la moindre occasion favorable.

Pourquoi a-t-on supprimé la vaccination obligatoire ? Par économie. La sale bête n’était-elle pas « éradiquée » ? En fait, on acceptait de prendre un risque. On estimait seulement, on voulait croire, que ce risque était voisin de zéro. C’était économiser dix sous pour prendre le risque de perdre des millions, mais ce risque était si mince, n’et-ce pas… Et voilà, le risque si mince s’est révélé numéro gagnant ! Gagnant à l’envers.

La vaccination est une assurance contre la maladie. Ce que l’assurance automobile est contre le risque d’accident. Qui contesterait l’utilité de l’assurance automobile, laquelle, d’ailleurs, est obligatoire ? Pourtant, là, le coût grève sérieusement le budget. L’assurance du camion pèse sur le prix de revient des moutons à transporter. Ô sainte rapacité, qui, pour rabioter dix ronds, conduit à risquer de tout perdre !

Et donc les bûchers à la noire et puante fumée flambent, sinistres, dans la nuit anglaise. Vision terrible, qui fait penser à l’inquisition. Tous ces êtres vivants massacrés pour rien… Là comme en d’autres catastrophes, on n’en parle qu’en termes de perte financière. Pas un mot de pitié pour l’abominable sort de ces vies qui ne sont que kilos de viande, que marchandise à suer du profit.

Savez-vous que je ne puis plus, de la fenêtre du train, voir un mouton au pré, un troupeau de vaches, sans que mon élan vers le bonheur bucolique soit immédiatement scié par le rappel : « condamnés à mort ». Car, c’est ce qu’ils sont, des condamnés à mort, de la viande sur pied, tous, tous, la gentille meuh-meuh qu’on montre au petit enfant, le mouton mignon, le porcelet si drôle… Des condamnés à mort, des condamnés à grossir vite, vite pour mourir cite, vite, et remplir nos panses. Oh, merde, pourquoi ai-je cette peste en moi ? Pourquoi ne puis-je, comme un Chirac, arpenter, tout sourire faux-cul aux dents, les allées du Salon de l’agriculture et flatter les croupes bien peignées sans que me hantent ces mots : « condamnés à mort » ? leur seule raison d’être tolérés, c’est leur mort future …

Quand encore, par la connerie et la rapacité des hommes, cette vie, cette mort, ne sont pas gaspillées en vain ! La télé nous déverse à l’heure du repas à même le tapis de la salle à manger, les bennes d’où croulent les cadavres entassés qui vont partir en fumée pour rien…

Blair gueule, ai-je lu, contre la course à la « productivité » des grandes surfaces. Qu’en termes galants… La « productivité », la concurrence furieuse, bref, la course au profit, à la puissance et au monopole, là comme ailleurs, sont le moteur. Derrière l’idyllique vision du monde que nous projette à jet continu la pub obsessionnelle, il y a la crasse, le sang, la merde, le mépris de la vie, la réduction de la planète à n’être qu’une usine à production forcenée en même temps qu’un Luna-park, éclaboussant de clinquant et tonitruant de gaieté préenregistrée.

L’Europe, affolée, « prend des précautions », l’Aïd el Kébir ne se fera pas à la maison. On sait très bien que toute interdiction suscite le désir de la tourner. Frauder devient un sport excitant. Préparons-nous à voir, de la fenêtre du TGV, au lieu des gentils moutons, les mêmes mais flambant dans la fumée des bûchers.

Avec mes remerciements et mon amitié à Virginie Vernay

Cavannablog25copie

Photographie de Encre violette (mai 2009)

Publié dans:Coups de coeur, Ma Douce France |on 25 mars, 2020 |2 Commentaires »

Forza Italia contre le coronavirus !

Mes plus fidèles lecteurs savent mon amour pour l’Italie que je leur ai fait largement partager avec l’évocation de mes lumineux séjours à Rome et en Toscane, mais aussi ma rencontre avec Don Camillo, le curé de Brescello, mes visites, passion du vélo oblige, à Castellania le village du Piémont où repose Fausto Coppi, en Lombardie, sur les hauteurs du lac de Côme, à la petite chapelle Madonna del Ghisallo dédiée aux coureurs cyclistes.
Effets collatéraux (et je le reconnais bien subalternes) de l’épidémie du coronavirus, la saison de cyclisme est d’ores et déjà amputée de ses plus beaux fleurons : la Primavera Milan-San Remo, les Strade Bianche autour de Sienne, et probablement le Giro (Tour d’Italie) sont annulés ou reportés.
Le romancier René Fallet dans une délicieuse déclaration d’amour au Vélo, écrivait : « Quand le Tour (de France) ne part pas, les catastrophes sont à la porte ! Il ne se disputa pas, en effet, lors des deux guerres mondiales, et c’est près d’un millier de coureurs, parmi lesquels trois anciens vainqueurs du Tour Lucien Petit-Breton, Octave Lapize et François Faber, qui firent le sacrifice de leur vie lors de la boucherie de la guerre 1914-1918.
À l’occasion de l’épisode de guerre sanitaire contre le coronavirus, je profite de mon confinement en mon domicile pour témoigner mon profond attachement et mon empathie au peuple italien déjà frappé dramatiquement dans un passé récent avec des tremblements de terre.
475 d’entre eux nous ont quitté dans la seule journée du mercredi 18 mars. Mais, exemplaires, imaginatifs et solidaires devant la terrible épidémie qui dévaste la péninsule, plutôt que la mort sociale, nos voisins ont choisi d’ouvrir leurs fenêtres et balcons et de chanter à tue-tête en résistance à la mise en sommeil de leur pays.
Admirable et émouvant ! Bien que n’ayant aucune racine transalpine, encore que les Normands détinrent le duché de Naples aux XIème et XIIème siècles, l’émotion m’étreint toujours à l’écoute de l’hymne Fratelli d’Italia entonné avec ferveur par joueurs et public, notamment lors des rencontres sportives.
Cette fois, c’est un immense concert qui a retenti à travers la péninsule pour conjurer le sort accablant.

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Même les chiens font preuve de patriotisme. Revêtus des couleurs du drapeau national, certains acceptent volontiers, attestation au museau, d’être l’alibi pour les promenades de leurs maîtres.

https://twitter.com/Namhao/status/1240172650254778368

Face à cette réjouissante communion d’esprit et de cœur, je me demandais ce que nous les Français (« des Italiens avec un mauvais caractère » disait Malaparte) pourrions chanter s’il nous prenait d’imiter nos amis transalpins.
Plutôt que La Marseillaise, j’opterais pour Ma France de Jean Ferrat, ce qui constituerait au passage un bel hommage au chanteur poète qui nous a quitté, il y dix ans pratiquement jour pour jour.

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Comme certains esprits grincheux (pas vous bien sûr) trouveraient possiblement mon choix trop subversif, je me rabattrais sur Amour, une tendre chanson consensuelle (ici remixée) de Mouloudji dont on entend, étonnamment quelques extraits dans certaine publicité, actuellement, sur les antennes.

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Le hasard veut que pour écrire ce message de sympathie, j’ai interrompu ma lecture de poèmes d’un ami artiste en vue de rédiger la préface de son futur recueil.
Incidemment, je suis tombé sur un texte* qui trouve ici quelque résonance.

« À Rome le soir les hirondelles
Picorent des petits biscuits

Puis chacune d’elles déploient ses ailes
Alors on entend leurs cuis-cuis

Quand la nuit les surprend elles piquent
Sans crainte les fils électriques
Elles en voltigent de bonheur

Elles en voltigent de bonheur
Comediante, tragediante !

Oyez !

Elles survolent les banlieues
Les forêts et les prés
Là où fleurit l’œillet

Qu’on nomme de poète
Et voilà qu’il est tout chose

Ce rimeur quand l’oiseau

Chante sous sa fenêtre, chante sous sa fenêtre
Comediante, tragediante !

Oyez !
Faut croire que ça lui inspire

Sous le pont des Soupirs

Une mélodie qui l’amadoue

When in Rome do as romans do
Mais l’hirondelle n’est pas colombe
Et Colombine est une bombe
Comme Gina Lollobrigida
Et Ekberg Anita
Comediante, tragediante !
Oyez !

Si l’éclipse assombrit le ciel
L’hirondelle fait bien le printemps
Et se transforme en ménestrel

De bel canto nous enchantant

De ses mélopées contractuelles
Alors on rêve aux demoiselles
Qui nous sifflent sous les platanes
Qui nous sifflent sous les platanes
Comediante, tragediante !

Oyez !
Oyez la canzone

Sur les bleues giboulées

Et quand fleurit l’œillet

Au doux printemps précoce
Toujours monte la sève
Entre Naples et Vérone
Même si l’on est cocu
Même si l’on est cocu
Comediante, tragediante !
Oyez !
Nous nous sommes tant aimés

Et nous voilà damnés

Paraît que Rome n’est plus dans Rome

Et que les villes d’Italie

N’ont plus de charme, c’est fini.

C’est fini la Dolce Vita des pantins bien déjantés
Comediante, Tragediante !

Oyez !
 »

Prenez soin de vous, chers lecteurs !

* « Là où fleurit l’œillet », poème de Michel Dreano , avec son aimable autorisation

Publié dans:Coups de coeur |on 19 mars, 2020 |1 Commentaire »

Clôde Seychal et Solveig Gernert « sur la pointe des pieds » à La Bastide du Salat

Dans un récent billet, je vous avais fait part de mon heureux étonnement devant le foisonnement de manifestations culturelles, d’ampleur très variée, dans les vallées du Couserans, région méconnue mais attachante du département de l’Ariège.
Foin des principes de précaution attachés à l’épidémie du Covid-19, il y a quelques jours, une trentaine d’amoureux de la chanson se sont confinés de leur plein gré, le temps d’une soirée, dans une maison du modeste village de La Bastide du Salat, pour assister au concert privé de Clôde Seychal et Solveig Gernert, organisé à l’initiative de Patricia Damien et Philippe Morin, deux autochtones dont j’ai vanté, en d’autres circonstances, l’excellence de leur propre activité artistique*.

Flyer-A5-FB-Clôde-SEYCHAL

On se sent bien dans le chaleureux « Petit Salon Théâtre » : ici pas de discrimination sociale, tarif unique, juste quatre fauteuils moelleux en guise de places d’orchestre, sinon quelques rangées de chaises dépareillées. Quant au « poulailler », il a été relégué au-delà du mur de la propriété, ce qui eut pour conséquence, l’été dernier, de nourrir les gazettes locales avec des histoires clochemerlesques nées de tonitruants chants de coqs …
Dans le public, je relève la présence du maçon du village. C’est peut-être un détail pour vous mais pour moi ça veut dire beaucoup (!), c’est l’occasion d’un clin d’œil au chantre occitan Claude Nougaro, décédé il y a seize ans presque jour pour jour : hors sa fable sur un coq (décidément) et une pendule, sa Chanson pour le maçon constituait un magnifique et émouvant hommage à son ami et poète Jacques Audiberti.
Ce soir, je découvre Clôde au féminin : au pays où l’on se gausse des touristes d’en haut qui parlent pointu, l’accent circonflexe peut surprendre. Pure fantaisie de l’artiste, pour nous faire réagir (la preuve !), qui le mue souvent poétiquement en poisson volant ou sirène sur les affiches, flyers et pochette de CD.

sur son dos(1)

Honte à moi, je ne connaissais à ce jour que les flatulences du Glaude et du Bombé, les deux personnages de la farce rurale La Soupe aux choux imaginée par le truculent romancier René Fallet et adaptée au cinéma avec Louis De Funès et Jacques Villeret dans le rôle des deux compères de la campagne bourbonnaise.
Changement complet de registre : au coin de la cheminée, à la place de la roborative soupe paysanne, s’exhale un fumet infiniment plus délicat :
« Clôde et Solveig sont de fines maîtresses-queux mitonnant subtilement mots et notes telles deux cordons-bleus composant mets et entremets aux infinies saveurs de l’amour.
Tantôt graves et profondes, tantôt légères et piquantes, les chansons d’amour de leur duo sont toujours inattendues… mesurées et sans mesure… à peine murmurées et aussitôt ardemment soutenues.
Au menu de leur duo, aucune sauce synthétique, simplement des ingrédients à la fraîcheur parfaite et au bouquet sans-façon. »**
Plutôt que de duo, ne serait-il pas d’ailleurs plus juste de parler de quatuor tant les instruments dont s’accompagnent les deux artistes tiennent un rôle majeur dans leur prestation. Pour prolonger la métaphore gastronomique, leurs mots et notes ne mijotent pas sur un piano … de cuisson.
Avec humour, Clôde soupçonne que c’est parce qu’elle entendit maintes fois dans son enfance son père dire « je vais lui remonter les bretelles », qu’elle eut envie, à l’approche de la trentaine, de s’en coller deux sur les épaules. Ainsi, tout en chantant, elle joue de l’accordéon bisonore, pas n’importe lequel : elle a choisi la « Rolls du diato », un Bertrand Gaillard 3 rangées et 16 basses, ces détails pour faire le malin devant vous car je ne suis absolument pas connaisseur !
Clôde rêvait d’un violoncelle pour habiller ses textes. Ironie du destin, il fallut qu’elle habite un village de la Drôme provençale au nom prédestiné de Dieulefit, pour qu’elle exauce son vœu en y faisant la rencontre de Solveig Gernert musicienne allemande qui étudia le violoncelle (et le piano) au conservatoire de Cologne.
« Violoncelle, accordéon et voix en épousailles », les ingrédients de la recette étaient réunis pour que naissent des chansons d’amour.
Dans mon enfance, oui j’avoue qu’elle est lointaine (!), au Capitole de Toulouse (à quatre-vingts kilomètres de là), retentissait la voix de ténor de Luis Mariano : « la belle de Cadix a les yeux de velours » … « l’amour est un bouquet de violettes » …
Aujourd’hui, l’amour est … dans le Pré Commun, la pittoresque promenade bordée de platanes qui fait l’orgueil des Bastidiens.
Clôde et Solveig accèdent à la scène sur la pointe des pieds (c’est le titre de leur spectacle) pour nous livrer une douzaine de chansons d’amour : du beau, du bon, du bio comme on aime en Ariège, du circuit-court même puisque, pour les besoins de l’album, elles ont été enregistrées, l’été précédent, à l’étage dans le studio au-dessus de nos têtes.
Ont-ils reconnu les lieux, les mots et les notes semblent posséder un supplément d’âme et s’envolent, légers, poétiques, odorants, ainsi dans Carnet de bal :

« … Au petit matin dans la chambre les yeux collés au plafond
dans sa robe un parfum d’ambre, et l’amour à l’horizon …
Hum hum hum !
Lui dort dans sa chemise blanche le sourire de l’homme heureux
quel joli prénom Pervenche pour se sentir amoureux
Amoureux ! »

Et en moi-même, je susurre … hum hum hum !
Outre le chocolat (le bon le noir), les écureuils dans les cèdres (à La Bastide, ils grimpent aux platanes) et le café noir du matin, Clôde aime les mots et écrit tous ses textes, des gourmandises qu’elle met ensuite en bouche.
Dégustez donc Dans ma caboche, un petit bijou ciselé que l’hôte de la maison, Patricia, a désormais inscrit à son répertoire.

T’as semé dans mon ciboulot un’colonie de p’tits galets
Petit Poucet rondeur des mots sur une page de cahier
t’as semé dans mon ciboulot un’ ribambelle de p’tits chemins
et quand tout ça va prendre l’eau …
Vrai, un buvard n’y pourra rien

Depuis, sous le charme, je surprends ces petits cailloux littéraires « se chamaillant sous ma guinguette » ! C’est comme ça, peut-être, que nait un tube ?
On est en famille, c’est l’avantage de la musique au salon, Clôde n’est pas avare de confidences et nous fait partager un coin de jardin secret :

Sur la pointe des pieds
je me hisse
je fonds
tes habits
se défont
supplice
délicat
dans tes bras
mon cœur bat
ta badine de réglisse
dégrafe délicieuse
la fleur de mon calice
C’est … bien! “

Et c’est chaud, ce soir, à La Bastide!

« Sont beaux tu sais ces deux là
appuyés sur le mur de l’église
n’entendent pas
le temps dans le clocher … »

Bien leur fasse car le tintement des cloches à l’heure matinale de l’Angélus est devenu, aussi parfois, un sujet sensible à la campagne …
Le leitmotiv qui ouvre chaque couplet me ramène au T’as d’beaux yeux, tu sais, la réplique cultissime qu’adresse Jean Gabin à Michèle Morgan dans le film Le Quai des brumes. Avec mes références lointaines, je sens que je vais avoir droit bientôt à un cinglant … OK Boomer !
Cerise sur la croustade musicale, le duo devient trio avec la venue sur scène de Jean-Louis Gonfalone. Ce n’est pas un inconnu pour moi (ni d’ailleurs pour vous mes plus fidèles lecteurs), j’ai déjà eu l’occasion de vous parler de ce comédien, metteur en scène, « bâtisseur culturel » lors de ma visite au musée de l’Immigration pour la belle exposition Ciao Italia.
Coïncidence, c’est dans le même petit salon théâtre de La Bastide, transformé en salle de cinéma, qu’il y a quelques années, j’eus le privilège d’une projection totalement privée de son film Traces sur les spectacles historiques, fantastiques et oniriques qu’il imagina dans le décor magique des carrières de Crazannes en Saintonge romane. Il y racontait notamment l’émigration, un siècle auparavant, des jeunes carriers qui venaient de leurs villages du nord de la Vénétie.
Car je vous confie tandis qu’il accorde son ukulélé, Jean-Louis est aussi Rital d’origine. D’ailleurs, ça m’inquiète, il va nous refiler le virus … je mouche déjà !

Je fonds je fonds comm’ comm’ un sucre doux
sucre doux douceur
quand mes yeux trouvent au fond des tiens
des mots des mots des mots pétillants qui me touchent
escarmouche, escarmouche … escarmouche !

Je fonds je fonds comm’ comm’ un esquimau
esquimau soleil
quand tes yeux dans mes yeux devinent
mes maux mes maux mes maux bleus les plus farouches
escarmouche, escarmouche …

Superbe ! J’ai oublié : Jean-Louis, touche à tout (à 1 mètre quand même, principe de précaution !) généreux, passionné et passionnant, a composé la musique.
Souvenirs, souvenirs ♫ d’un temps dont on n’en possède aucun ou guère :

« Commence le voyage
ô vieillesse naissante
Je plonge dans mon corps
je cherche mon enfance
les mains qui ont couru
sur moi tout juste née
ont sur ma peau laissé
le sel de l’univers … »

Clôde, comme la regrettée Maurane, dit quelques mots sur un Prélude de (Jean-Sébastien) Bach qu’elle intitule Préliminaires pour qu’on ne la soupçonne pas de plagiat (humour). Solveig, tout naturellement, en assure la traduction dans sa langue natale.
Ne possédant aucun rudiment de la langue de Goethe, je ne saurais vous décrire ces préliminaires envisagés par Solveig mais elle apparaît tellement volubile et diserte que je regrette de n’avoir pas choisi, dans ma scolarité, l’allemand en seconde langue.
Kolossal intermède !!! Ce soir, à La Bastide du Salat, c’est open Bach (version gutturale) et happy hour, heure exquise.

« … J’ai l’envie de tes mains
de ton sabre galet
de ta langue mutine
de tes doigts qui me font
compagne désirante
quand je suis ton amante
ta chérie ta câline … »

La musique adoucit les mœurs. Me reviennent les témoignages des aïeux enregistrés dans le cadre de mes films sur la mémoire audiovisuelle du village : il y a huit décennies, à un vol de bécasse d’ici, dans les collines derrière la maison, de dramatiques combats opposèrent maquisards et troupes de la Wehrmacht. Nos peuples se sont heureusement réconciliés depuis. Je jette un regard tendre vers Solveig qui promène l’archet de son violoncelle. Plaintif ou guilleret, il souligne les états d’âme de Clôde, lyrique il s’envole parfois.
Vivement que tous les foyers de La Bastide bénéficient du wifi ! Avec ses P’tits textos, Clôde écrit une chanson d’amour 2.0.

« … Je mod’ intuitif tu short message
je fonds d’écran tu m’touches volume
je te tactile tu m’caractères
j’te coque en cuir tu m’silicones
je te bit’octet t’émoticones
je t’mms tu m’modes avion
j’te sms illimités tu m’modes avion
je te SOS tu me modes avion ?
Je t’Azerty
J’te kit mains libres ! »


J’ai comme l’impression que les amours modernes (également) finissent mal en général !
Comme Ferré et Caussimon, moi je suis du temps du tango et, ce soir, des Petits tangos d’amours mobiles Danse à l’extrême de leurs émois/ils tanguent au ciel sueur de soie/comme c’est … fragile. Et subtil : je pense à un duo surréaliste Astor Piazzolla et Jean-Sébastien Bach !
Le concert s’achève sur une autre histoire d’amour 2.0 :

« Un e-mail émaillé
aux roseurs du printemps
brusque le pas glisse le temps
peux-tu entendre l’impatience
qui me pousse à cette licence
te dire de mon cœur les tourments ? »

Orange , Bouygues et SFR n’auraient donc pas la fibre poétique ? Quelques mails plus tard …

« … Un e-mail un’chanson
mon cœur en partition
bal de juillet sous les lampions
rosée de l’aube les pieds nus
tu fredonnais je me suis tue
tu me plaisais
tu ne l’as pas su

Ah c’que tu m’plaisais ! »

Bijou d’amour, diamant littéraire, saphir sur la cire aurait-on écrit au temps du microsillon, la seule lecture à haute voix des paroles du livret d’accompagnement de l’album magnifie chaque texte ciselé par Clôde. Et lorsque les notes viennent se poser sur ses mots, elle s’accorde quelques somptueux silences pour mieux les faire respirer.
Comme dans tout bon concert qui se respecte, le public sous le charme rappelle les deux artistes qui bissent Dans ma caboche :

« Et ça m’démange et ça m’embête et ça ricoche
lalalala …
Et ça t’entête et ça t’entête dans ma caboche
lalalala … »

La soirée se prolonge en compagnie des artistes dans la cuisine autour d’un buffet de gourmandises apportées par les spectateurs.
Je tends l’oreille tout en me goinfrant des délicieux cannelés préparés par … Brigitte, l’épouse du maçon (mention légale pour les droits d’auteure !!!). À ma gauche, on papote autour des prochaines élections municipales, il est des rassemblements dangereux pour notre santé mentale … À ma droite, Clôde tente d’extorquer la recette du succès à Nicole Rieu venue en voisine. « Je suis » sans doute un des rares dans l’assistance à avoir connu son apogée artistique au milieu des seventies. Comme c’est bon de l’entendre évoquer l’époque où la petite ariégeoise passait en vedette américaine des récitals d’Adamo et Marcel Amont (le boomer rigole, mais non, Clôde, il n’est pas mort, il chante encore à 91 ans le 1er avril prochain !).
Moi j’aime le music-hall ♫, ses chanteuses poètes, ses jongleuses de mots et de notes.
Trenet toujours, je traîne encore sur le Pré Commun malgré l’heure tardive : Longtemps, longtemps, longtemps après que les poètes ont disparu, leurs chansons courent dans les rues, parfois on change un mot une phrase et quand on est à court d’idées on fait la la la la la lé … ça s’effiloche dans ma caboche.
C’est vraiment chouette le concept de concert chez l’habitant … pour vous inoculer le virus de la musique ! Merci Clôde et Solveig !

Clôde et Solveig

PHOTO COUV ALBUM jpeg

Album sorti en septembre 2019, en vente en contactant Clôde Seychal, c.seychal@free.fr
3 titres en écoute sur le site de l’artiste www.clode-seychal.fr

*billets de mon blog consacrés aux spectacles créés par Patricia Damien et Philippe Morin :
http://encreviolette.unblog.fr/2018/04/24/chapeau-bas-barbara-et-merci-patricia-damien-et-jean-louis-beydon/
http://encreviolette.unblog.fr/2017/01/21/pampinou-fait-le-guignol-une-vraie-bete-de-scene/
http://encreviolette.unblog.fr/2012/03/07/les-vaches-rient-de-lamour/
http://encreviolette.unblog.fr/2013/09/03/un-soir-au-cafe-du-ptit-bonheur/

** éléments de biographie écrits par Jean-Louis Gonfalone

Publié dans:Coups de coeur |on 16 mars, 2020 |Pas de commentaires »

Écoutez-la souffler, la tempête Ciara !

La tempête Ciara a touché l’Île-de-France au cours de ce week-end. Dans la foulée du mouvement #Me Too et la libéralisation de la parole des femmes, certains pourraient s’étonner (à moins que ce ne soit le contraire) qu’on associe un prénom féminin à ce type de perturbations météorologiques.
J’ai déjà eu l’occasion, dans un billet écrit il y a quasiment deux ans jour pour jour, d’expliquer cette identification. Depuis 1953, c’est le National Hurricane Center, un centre de prévisions météorologiques, basé sur le site de l’université internationale de Floride à Miami, qui choisit le nom des tempêtes tropicales afin d’éviter les confusions et faciliter les messages d’alerte.
En Europe, il existe un accord entre les différents services météorologiques nationaux pour nommer les tempêtes. Ils sont répartis par zones géographiques. C’est le pays au-dessus duquel la tempête atteint le code orange (ici la Grande-Bretagne) qui impose le nom en piochant dans une liste de prénoms établie en début d’année en respectant l’alternance des prénoms masculins lors des années impaires, et féminins, les années paires, ainsi donc en 2020, Ciara qui rappelle aux « un peu moins jeunes » quelques fantasmes du minitel rose.
N’imaginez pas qu’avec le Brexit, les Britanniques ont perdu la tête en optant pour un prénom à consonance italienne. La prononciation exacte Kira tire son origine de la langue gaélique, signifiant « sombre « ou « brune » et fait référence à Sainte Claire d’Assise, de son vrai patronyme Chiara Offreducio di Favarone, fondatrice de l’ordre des Pauvres Dames (clarisses) et morte en 1253.
Ciara a souhaité prendre sa revanche sur les mâles supporters de football en obligeant l’annulation de plusieurs rencontres des grands championnats européens. Pour ce qui me concerne, la violence de son souffle sous mes fenêtres m’a empêché de fermer l’œil une majeure partie de la nuit.

Tempête Ciara Côte d'Opale 2Tempête Ciara Côte d'Opale 1

Ciara souffle sur la Côte d’Opale

Allez savoir pourquoi, sont-ce les vents du plat pays qui était le sien ou une banale homophonie, mon esprit réveillé a été traversé par Clara, une « petite » chanson du grand Jacques Brel qui passa un peu inaperçue à sa sortie, en 1961, sur un disque 45 tours vinyle (quel jargon incompréhensible pour nos jeunes générations !).

« Carnaval à Rio
Tu peux me bousculer
Carnaval à Rio
Tu n’y peux rien changer
Je suis mort à Paris
Fusillé par une fleur
Au poteau de son lit
De douze rires dans le cœur … »

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« Bien sûr, nous eûmes des orages … », Brel a chanté l’amour mieux que quiconque, mais il y avait de quoi être décontenancé par cette souffrance amoureuse évoquée ici sur un air de samba et des sonorités de saxophone qui, malicieusement, agissent pour dissimuler son désespoir et peut-être dédramatiser cet épisode. Paris est une fête écrivit Hemingway. Je t’aimais tant Clara, voyez c’est déjà oublié !

Brel Jaquette Clara

Sans évidemment souhaiter qu’Éole, dieu des vents et des tempêtes dans la mythologie grecque, Poséidon son père, ou Borée littéralement « le vent du Nord », manifestent leur courroux, je suggère aux Flamands, si une prochaine tempête devait se former, une année paire, au-dessus de leur tête, de la nommer Marieke.

« Ay Marieke Marieke le ciel flamand
Couleur des tours de Bruges et Gand
Ay Marieke Marieke le ciel flamand
Pleure avec moi de Bruges à Gand

Zonder liefde warme liefde
Waait de wind de stomme wind
Zonder liefde warme liefde
Weent de zee de grijze zee …

(Sans l’amour, le chaleureux amour,
Souffle le vent, le stupide vent.
Sans l’amour, le chaleureux amour,
Pleure la mer, la grise mer).

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Encore Brel qui, sur le rythme d’une valse, chante alternativement en français et en néerlandais, un amour perdu, une jeune fille des Flandres. Des paroles simples pour une grande chanson qui a été reprise par une pléiade d’interprètes à travers le monde.
Ne peut-on voir aussi dans la rupture amoureuse avec Marieke, un regret d’amour déçu entre deux langues, deux cultures ? « La Belgique mérite mieux qu’une querelle linguistique » affirmait Brel qui détestait moins les Flamands qu’il ne les fustigeait.
Non loin de là, sur les bords de la Mer du Nord, on a dû voir, ce week-end, furieux …

… les chevaux d’ la mer
Qui fonçaient la tête la première
Et qui fracassaient leur crinière
Devant le casino désert …

d’Ostende ! Sublime chanson avec des paroles de Jean-Roger Caussimon sur une musique de Léo Ferré.
Permettez que je vous offre la version poignante (et alcoolisée) d’Arno. C’est là que dans les années 80, il fumait des joints avec Marvin Gaye dont il fut le cuisinier pendant un an.

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Arno s’est souvenu sans doute de cette époque dans une récente chanson, le crépusculaire Oostende Bonsoir :

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« A Ostende, quand le soleil tombe dans la mer, en une heure, tu peux voir quatre peintures de Léon Spilliaert (peintre ostendais) ».

Le nuage Spillaert

Le nuage de Léon Spilliaert

Cela peut aussi donner des idées au centre national des prévisions météorologiques de Belgique, notre chanteur Cali a personnifié Ostende :

« Ostende
Comme une amante clandestine,
Tu n’as pas reconnu mes yeux mais tu as reconnu mon spleen
Et tes moutons glacés qui venaient se moucher dans nos pieds
Et ton vieux casino qui faisait le guet
Et même cachés tout au bout encore il nous épiait
J’ai croisé tous mes fantômes qui me manquent partout toujours
S’il fallait mourir un soir, un jour
Ce serait sous ta robe grise et verte autour … »

Finalement, vous voyez que je ne peux guère en vouloir à Chiara pour ma nuit mouvementée.
Et si vous désirez m’accompagner dans mes insomnies culturelles, je vous invite à lire ou à relire mes tempêtes dans un encrier :
http://encreviolette.unblog.fr/2017/02/21/tempetes-dans-un-encrier/

Publié dans:Coups de coeur |on 12 février, 2020 |Pas de commentaires »

Les Boniface papes du rugby d’attaque

Une fois n’est pas coutume, je vais vous parler de rugby. C’est (presque) une date anniversaire, il y a 52 ans, nous quittait Guy Boniface.
Je devine déjà le sourire d’une lectrice acharnée de mon blog, peu enthousiaste devant mes fréquentes élucubrations vélocipédiques, mais dont je sais le goût pour les rebonds imprévisibles d’un ballon ovale.
J’ai déjà eu l’occasion de pénétrer en Ovalie lors de mes évocations surannées de stades mythiques : le stade Yves-du-Manoir de Colombes (le seul vrai stade olympique de France … jusqu’en 2024), la cuvette de Sapiac de Montauban, et les Sauclières la vieille dame de Béziers.
Certains esprits sectaires (je les crois plutôt taquins), originaires principalement du Sud-Ouest, s’interrogeront peut-être sur la crédibilité de propos émanant d’une plume normande. Je les renvoie vite dans leurs 22 !
Ils ne peuvent ignorer que le rugby, sport inventé en 1823 par William Webb Ellis, un élève du Collège de … Rugby (dans le comté de Warwickshire), a débarqué en France, en Normandie précisément, en 1872, et que le premier club français fut le Havre Athletic Club (H.A.C). Ses célèbres couleurs ciel et marine naquirent d’un compromis entre des Anglais ayant étudié à Cambridge et souhaitant retrouver le bleu ciel de leur université, et des anciens de l’université d’Oxford qui préféraient évidemment le bleu marine.
Je tente même un débordement sur l’aile : certains historiens prétendent que ce sont les Normands avec à leur tête Guillaume le Conquérant qui, lorsqu’ils envahirent l’Angleterre, au Moyen-Âge, emportèrent avec eux la forme ancestrale du rugby, le jeu de Soule (ou choule), pratiqué avec une vessie de porc qu’on se disputait dans des affrontements virils (et corrects?) entre villages voisins (essentiellement en Normandie et Picardie).
La première rencontre dans le port havrais, en 1872, était une combinaison de football-association (le vrai football) et de football-rugby opposant des Britanniques venus travailler dans des entreprises de négoce havraises à des Anglais en escale dans la cité de la Porte Océane.
Les règles n’étaient pas précises, mais bon …ne dit-on pas que l’étudiant William Webb Ellis se serait saisi du ballon à pleines mains pour le porter dans le but adverse, au mépris des règles du jeu de football qu’il était censé pratiquer. On ne va tout de même pas repartir dans une Guerre de Cent Ans !
D’ailleurs, le club qui domina le rugby français dans les années 1950-60 (8 titres de champion de France) s’appelle le Football-Club Lourdais. Lui était accolé à sa création le nom d’Izards, Halte-là ! Halte-là ! Halte-là ! Les montagnards ♫ !…
C’est encore du Blondin : « Parti du cidre, si l’on veut, nourri de bière et baigné de brume nordique, on peut se demander comment le rugby en est venu en France à fixer son terroir d’élection dans les vignobles ensoleillés du Midi. On pourrait invoquer l’occupation des Plantagenêt et ses séquelles. Vive donc un sport qui ferait rimer le stout et le médoc, le cognac et le whisky ! »
Pour affirmer un peu plus ma légitimité d’écriture, je revendique encore un titre de vice-champion universitaire de l’académie d’Ile-de-France avec l’équipe de l’École Normale d’Instituteurs de Versailles. Je reconnais humblement que ma haute taille, critère quasi unique de ma sélection en deuxième ligne, n’avait guère prévalu lors de la finale contre l’École des métiers de l’E.D.F. de Gurcy-le-Châtel qui comptait régulièrement dans ses rangs pléthore de joueurs du célèbre Racing Club de France et de l’équipe de France. Pour donner une idée aux plus anciens d’entre vous, mes valeureux collègues de Seine-et-Oise (le département des Yvelines n’a été créé qu’en 1968) s’étaient coltiné, quelques années auparavant, une troisième ligne formée de Michel Crauste dit le Mongol, Arnaud Marquesuzaa dit le Bison, et François Moncla futur capitaine du XV de France !
L’élément déclencheur de ce billet provient d’un commentaire déposé, il y a quelques mois, par un lecteur landais qui, outre me féliciter pour mon article consacré à Antoine Blondin, me demanda si je n’avais pas en ma possession l’émouvant texte que le vénéré écrivain publia, dans le quotidien L’Équipe, à la mort du rugbyman Guy Boniface. Requête satisfaite … en échange d’un petit service que je vous dévoilerai plus loin.
À vrai dire, il y a longtemps que trottait dans un coin de ma tête le projet d’écrire à propos des deux frères André et Guy Boniface, duo mythique de trois-quarts centre du Stade Montois (Mont-de-Marsan) et du … XV de France, malgré les pitoyables et odieuses humiliations que leur firent subir les « gros pardessus » de la Fédération Française de Rugby.
Comment les oublierais-je d’ailleurs, moi qui, quasi quotidiennement, passe, au bout de ma rue, devant le Parc des Sports Guy Boniface composé de deux terrains de rugby de l’Espace André Boniface et des courts de tennis Suzanne Lenglen.
La sculpture, qui leur est dédiée à l’entrée, n’est malheureusement pas représentative sportivement et donc esthétiquement de ces deux immenses champions qui portèrent leur ,discipline au rang d’art.

Blog Espace Boniface 2IMG_4433Blog Espace Boniface 1

« Personne ne vous oblige à jouer. Mais, si vous le faites, ce ne doit pas être à moitié. Car le rugby est un supplément à la vie » confia André, d’une intransigeance absolue lorsqu’on parle de rugby, à Denis Lalanne, un ancien journaliste talentueux de L’Équipe. « Personne ne vous oblige à sculpter, mais si vous le faites … » pourrais-je pasticher ! Je vais me mettre à dos quelques élus municipaux susceptibles.
Pour que les moins informés d’entre vous sachent ce que représente Guy Boniface, voici quelques extraits de l’exceptionnel hommage que lui rendit donc son admirateur et ami Antoine Blondin au lendemain de sa mort survenue suite à un accident de voiture sur une route des Landes la nuit du 31 décembre 1968, au retour d’un match de bienfaisance à Orthez, gagné par 44 à 13, avec dix essais à la clé et une combinaison sur passe volleyée que les Boni réussissaient pour la première fois :
« Guy, c’était Fanfan ! Guy Boniface, que les fameux All Blacks considéraient comme le meilleur trois-quarts-centre du monde, est mort à trente ans dans un accident de voiture, comme l’acteur James Dean, comme l’écrivain Roger Nimier, comme son ami le journaliste Robert Roy.
Voici donc qu’à la lumière noire du deuil il est permis d’évoquer à son tour la mesure humaine de ce personnage fabuleux que représente un joueur de rugby dans la mythologie de notre époque. Elle ne correspond guère à celle que l’imagination profane se forge couramment. Pour une fois, il n’y aura pas d’impudeur à avouer que Guy était pour tous ceux qui ont eu la grâce de l’approcher l’un des plus beaux ornements de l’existence et que, même s’il n’avait jamais touché un ballon ovale, il aurait été dans sa nature d’entrer dans la vie des autres comme le soleil se lève. C’est un peu avec le cœur pur de sa mère, qui ne l’avait jamais vu sur un terrain, qu’il faut continuer à l’aimer pour l’être rayonnant qu’on connaissait, étant entendu que c’est parce qu’il est cet homme-là, tous les jours, qu’il fut ce joueur-là dans l’après-midi privilégié des stades.
Parmi les trois à cinq mille personnes qui faisaient escorte, pataugeant dans leurs larmes, vers le cimetière de Montfort-en-Chalosse, le fantôme de la ferveur s’était glissé sous la forme d’un jeune homme dont nous tairons le nom pour ne pas offusquer sa pudeur, sa modestie, la qualité de son culte pour les frères Boniface qui possède l’ardeur exceptionnelle des veilleuses. Cet adolescent, qui avait campé, la nuit durant, dans une prairie gorgée de pluie, trouvait maintenant dans le silence peuplé et frémissant l’expression la plus accordée au sentiment qu’il n’avait cessé de bercer dans son âme fière et discrète, depuis de longs mois. Sa présence donnait le diapason de l’engouement prodigieux qu’ont pu éveiller les deux frères. Qu’on sache simplement que ce supporter exemplaire s’était fait marchand ambulant pour les accompagner d’un dimanche à l’autre, au fil des étapes qu’accomplit le Stade Montois dans le championnat de France et que, le 11 novembre dernier, n’en pouvant plus de se taire, il écrivait à Denis Lalanne, l’homme le plus digne de recevoir cette confidence : « Junior alors, je rêvais dans mon lit et, sans les connaître autrement qu’en photo, j’avais le buste haut d’André, la rage de Guy … Depuis, ils se sont assis bien à la droite du père, Webb Ellis, et le coq a pu chanter à s’en casser les reins, je ne les ai jamais reniés … Je sillonne la France pour les suivre parce que je ne peux pas attendre le lundi pour avoir de leurs nouvelles… Pour tout cela, pour un écusson jaune et noir (les couleurs du Stade Montois, le club de Guy et André Boniface) que je porte toujours sur moi, pour être parfois tout seul à les soutenir dans un coin des populaires, pour vous tous qui les aimez, je ne regrette pas d’être une sorte de chômeur, je ne regrette pas de ne manger qu’un sandwich les jours de pèlerinage ou, ce qui fut sans doute le plus dur, je ne regrette pas d’avoir cessé de jouer moi-même. » Cet individu sublime ne s’était jamais fait connaître. Au mieux, il se contentait, au soir des matches à Mont-de-Marsan, d’occuper une place retirée, dans le bar de Guy, et de s’abandonner à sa fascination… »
J’interromps, un instant, cet émouvant éloge dont je saisis totalement la plénitude. Je fus moi-même, vous le savez, un enfant solitaire fasciné par tout ce qui concernait mon idole Jacques Anquetil. Il n’y a sans doute pas de hasard, mon vénéré Antoine Blondin admirait aussi le champion cycliste normand auprès duquel il pose, lors du Tour de France 1963, revêtu du maillot jaune et noir frappé du numéro 13 que lui avait offert Guy Boniface à l’issue de la finale victorieuse du Stade Montois face à Dax.

Blog Blondin et Anquetil

Je redonne la parole à l’Antoine : « Je sais un romancier, tout à fait adulte, qui avait envisagé très sérieusement de tout quitter pour venir partager, entre Montfort et Mont-de-Marsan, la vie quotidienne de Guy et André.
La palette des affections que Guy avait su s’attacher qualifie un être qui marquait irrésistiblement ceux qu’il approchait. Il provoquait l’enthousiasme et justifiait cette affirmation de Montesquieu qu’on peut être amoureux de l’Amitié. Son frère et lui formaient un couple de princes raciniens qui drainait tous les cœurs avec soi. Même ceux de Montfort, dont ils pillaient jadis les vergers, reconnaissaient que ces deux petits garçons-là n’étaient pas comme les autres, qu’ils avaient la classe innée, sachant tout sans avoir rien appris, suscitant sous leurs pas un clan auquel on rêvait d’appartenir et qui se définissait par la noblesse, la franchise, l’élégance du geste, le sûr instinct qui conduit droit à ce qu’il y a de bien et, plus particulièrement chez Guy, un goût fougueux de la vie sous ses formes les plus amples et les plus cascadeuses.
On a dit que les deux frères possédaient au plus haut point l’art de s’adresser des ballons en or, mais l’on a dit aussi que « le meilleur des deux Boni, c’est celui qui n’a pas le ballon ». C’est sans doute que chez eux, en fin de compte, ce n’était pas le ballon qui était en or, c’était l’homme. Pierre Mac Orlan ne s’y trompait pas qui avait leur photo dans son bureau…
Le sourire de Guy, son rire, son débit précipité, la flamme de ses yeux, sa mèche aventureuse, lui composaient une beauté moins régulière que celle d’André, la beauté du bon petit diable. Il était de cette race des enfants de chœur qui boivent les burettes en cachette mais se feraient hacher menu plutôt que d’abandonner le Saint-Sacrement…
En le voyant, on pensait d’abord à Till l’Espiègle ou à Thierry la Fronde, même si certains évoquèrent parfois à son sujet l’affreux Jojo. Mais son vrai personnage, c’était Fanfan la Tulipe, incarné, s’il vous plaît, par Gérard Philipe, dont il possédait l’allégresse contagieuse et la mélancolie cachée. En fait, il vivait sur une longueur d’onde exigeante et chevaleresque. La célèbre « passe croisée » que les deux frères illustrèrent sur toutes les pelouses du monde et portèrent à sa plus ample perfection, était entre leurs mains la passe d’un croisé à un autre. La notion de « terre sainte », ainsi appelle-t-on l’en-but adverse, n’était pas chez eux un vain mot.
Guy Boniface possédait la mémoire du cœur et il faisait bon habiter, être enfoui dans cette mémoire-là. On y faisait l’objet des plus rares attentions. Prodigue à la folie, serviable envers chacun, il n’avait pas son pareil pour rameuter des partenaires en vue d’un match de bienfaisance ou pour exercer la charité la plus secrète, avec une prédilection pour les bonshommes pittoresques que son œil décelait avec un goût très sûr et un humour attendri …
L’athlète était déconcertant. Par sa désinvolture de surface, il s’apparentait à Anquetil, qu’il admirait tant …
… Tout le rugby est contenu dans la trajectoire de ce soleil qui avait tourné autour de la terre pour revenir mourir à deux pas de la plus hospitalière des maisons natales, jouxtant le terrain de ses premières armes, au-dessus du talus du chemin de fer qu’il s’amusait, enfant, à débouler avec André, à celui qui prendrait le plus de risques, à celui qui se ferait le plus de mal. Ce baladin des cinq continents, ce garçon aérien, ce boulevardier de nos nuits, était profondément enraciné dans son terroir et l’angélus prochain, répercuté par les vastes échos de la Chalosse, tombera désormais sur le garde-à-vous, où il est à jamais figé, comme son véritable hymne national. »
Tout est dit ou presque, et tellement justement et brillamment dit. Nous étions quasiment des profanes du rugby dans la famille mais je me souviens encore de notre stupeur et notre émotion quand nous apprîmes la nouvelle à la radio, en ce jour de l’An synonyme traditionnellement de vœux de bonheur.
Avec son frère André, Guy était le créateur et le dépositaire d’un style de jeu romantique que les Britanniques, admiratifs, appelaient le « french flair ».

Blog Guy Boniface Miroir-Sprint

Guy était même un personnage de roman puisque, sans aucun doute, on le retrouve sous les traits de Maxime Aigueparse, le héros de Quat’ saisons, un recueil de nouvelles d’Antoine Blondin. Le narrateur, un marin immobile entravé sur les quais de Seine, Blondin lui-même (?), s’attache à un rugbyman international encore plus irresponsable, immature et poétique que lui :
« Ce soir-là, où je mouillais au large de Sidney, j’avais décidé de tirer une bordée carabinée dans George’s Street. Poussant la porte du Honeymoon Bar, je me retrouvai devant le comptoir du Courrier de Lyon (un ancien café de Saint-Germain-des-Prés cher à Blondin ndlr). Mes éclipses, entrecoupées de goguettes abusives, avaient un peu éloigné de moi mes anciens compagnons de bistrot. En la circonstance, ils s’ouvrirent pour me faire les honneurs d’un nouveau venu de marque : l’international de rugby Maxime Aigueparse, occupé à jouer aux cartes, installé là comme chez lui.
Je reconnus aussitôt ce visage plein d’excitation, malgré les mâchures d’une fatigue profonde. Je gardais de lui un jeu d’images qui le montrait, entre deux trains, sous le maillot ou le blazer civil de l’équipe de France, dans le cœur de l’hiver, lorsqu’il venait passer quelques moments avec nous et s’en trouvait bien. Il avait été adopté, comme on peut l’être par une rue parisienne, qui accueille volontiers la célébrité apprivoisée. Ce gai compagnon, que les experts britanniques tenaient pour le meilleur trois-quarts centre en activité, entrait dans la vie quotidienne des autres comme le soleil se lève. Sa façon de vivre et sa façon de jouer, également fantasques, se confondaient. Elles provoquaient l’engouement…
… C’est moi qui ai pris le large, dis-je, et vous, qui ne me situez pas. Tel que vous me voyez en ce moment, je suis en rade de Sydney.
Ce propos parut l’enchanter : « J’ai connu l’Australie avec l’équipe de France. C’était en fin de tournée, quand nous rentrions de la Nouvelle-Zélande, généralement battus et perdus, avec nos sacs bourrés de points de pénalité et de petits objets. Le Cricket Ground de Sydney nous semblait vaste et reposant car il était à moitié vide, les indigènes préférant le jeu à treize. J’en profitais pour voir du pays. J’ai poussé jusqu’à la Grande Barrière, paradis périlleux du corail, où j’ai plongé. La baie de Sidney est majestueuse. Un pont la traverse, à grandes enjambées, qui porte un chemin de fer. Rien qu’en ouvrant les yeux, on a l’impression de se déplacer à tous les étages de soi -même… Vous devriez vous dépêcher de finir votre verre, parce que les pubs ferment très tôt … Là-bas, à partir de onze heures du soir, les clients enfouissent dans le sol des restaurants de nuit leurs boissons alcoolisées: on les voit, ensuite, ramper à quatre pattes pour retrouver leur bien. Nous n’étions pas les derniers, dans cette course au trésor … »
Je lui proposai un lit à bord. Il n’avait pas de bagage. Je lui prêtai un chandail de matelot… »
Ces lignes ne vous rappellent rien ? Quentin et Fouquet alias Gabin et Belmondo dans le film Un singe en hiver adapté du roman éponyme de Blondin, « les princes de la cuite », Belmondo toréant les automobiles ! En compagnie des Boni, Blondin pratiqua, dans ses nuits d’ivresses plurielles, l’art du cadrage-débordement face aux voitures dans les ruelles de Saint-Germain-des-Prés.
N’ayons pas la picole mesquine, comme dialoguait Audiard, resservons-nous une tournée, c’est le cas de le dire :
« « – Quelle est la position aujourd’hui ? »
« – 170° est par 33° sud. Nous devrions apercevoir Auckland »
La Nouvelle-Zélande tout entière envahissait notre cabine et la place de la Concorde, dont les feux excitaient les fleurs tendres des marronniers, s’en trouvait rétrécie. Maxime, en compagnie des Maoris, avait chassé les puffins, les petits oiseaux aux pattes fuselées, dans l’île Stewart, au mois d’avril comme maintenant. Et nous avions l’air un peu niais, les jambes pendantes, à boire de la bière en boîte, la bouche pleine d’histoires.
J’appris qu’un matin, sans avis officiel, en donnant la dernière impulsion à la perche prolongée d’un crochet qui soutenait le rideau de fer de sa vitrine, Maxime Aigueparse avait reçu de plein fouet la nouvelle dont il attendait depuis quelque temps la confirmation avec une impatience amère : de l’autre côté de la place, à la terrasse du café-bar « Le Coup franc », vingt journaux déployés parallèlement proclamaient qu’il ne faisait plus partie de l’équipe de France de rugby … » Encore une traîtrise des gros pardessus, évidemment !
L’ivresse du rugby oui, l’ébriété non, dommage, je vous aurais bien emmené encore dans les souvenirs de Maxime-Guy Boniface-Aigueparse : Landsdowne Road en Irlande où « les vieux soldats ne meurent jamais », les immenses falaises de verdure de Johannesburg, le pèlerinage à Colombes, « les lointains d’Argenteuil aux peupliers embrumés par les fumées d’usines ».

Blog France-Galles 1965

J’ai assisté là à mon premier match de rugby « en chair et en os » le samedi 27 mars 1965, j’en reparlerai, je venais donc de souffler mes 18 bougies, et il se trouve que les « Boni » jouaient.
Car c’est beaucoup au travers de l’écriture que j’ai rêvé des deux frangins et les ai admirés. Dans mon enfance normande, le rugby apparaissait comme un sport régional du Sud-Ouest essentiellement et se déclinait surtout à la radio avec la proclamation, le dimanche soir, des résultats des fameuses poules de huit du championnat de France. Mon cœur battait la chamade dans l’attente du résultat de Mont-de-Marsan, pourtant rien ne me rattachait au XV landais sinon la présence en son sein des deux frères.
Vous me trouvez ridicule ? Je me souviens du philosophe Michel Serres qui avouait : « Que je courre en Amérique, dans l’hémisphère Sud, au Japon ou à Landerneau, je crois n’avoir jamais vécu un soir de dimanche – l’heure dépendait du décalage horaire – sans téléphoner, haletant, à quelqu’un de la famille ou à un ami proche, restés au pays, pour leur poser la même question : Agen a-t-il gagné ? »
Mine de rien, quelle efficace activité d’éveil, je sus, dès le temps de la communale, situer sur une carte de France Saint-Vincent-de-Tyrosse, Carmaux, Soustons, Cognac, Mazamet, Saint-Sever (qu’on prononçait « Saint-Sevé »). J’appris vite quelle cité se cachait derrière la Section Paloise, le Stadoceste Tarbais et … le Stade Montois, que les Fuxéens et les Ruthénois étaient les habitants de Foix et de Rodez. Je me souviens qu’il existait une coupe des comités avec l’Armagnac-Bigorre, le Périgord-Agenais, Côte Basque-Landes. Une géographie poétique et historique du rugby !
« Il y avait école » le samedi après-midi. Je n’eus pas le bonheur, comme un ami toulousain me l’a raconté beaucoup plus tard, de fréquenter une de ces écoles primaires du Sud-Ouest où, ces après-midis-là, les instituteurs s’arrangeaient pour brancher un téléviseur dans la salle de classe et suivre avec leurs élèves la retransmission des matches du XV de France dans le Tournoi des Cinq Nations. Il n’était pas rare, paraît-il, que la leçon de morale du lundi matin s’appuyât sur la prestation des Tricolores.

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À mes yeux de gamin made in Normandie, le rugby m’apparaissait comme un jeu bizarre et complexe dont les règles paradoxales ne s’inscrivaient pas dans le cadre rigide de l’autorité parentale. Qui étaient ces joueurs qui entraient en troupeau sur la pelouse, qui écoutaient les hymnes éparpillés aux quatre coins du terrain, qui se régalaient d’envoyer le ballon hors des limites du terrain, qui à la mi-temps ne prenaient pas le temps de regagner les vestiaires et se partageaient une assiette de quartiers de citrons ? Et je ne parle même pas du caractère abscons (et gascon ?) du jeu avec ses phases statiques des mêlées et touches.
Vive le jeu de ligne ! Le vieux monsieur à la barbe blanche n’avait pas, dans sa hotte, de ballon en forme de haricot tarbais pour les enfants du pays d’oïl. Qu’à cela ne tienne, il m’arriva, le buste bien droit comme André, un ballon rond sur la poitrine (illustration totalement inconsciente du principe érigé par Antoine Blondin selon lequel l’ovale nous attache par sa rondeur), de m’initier à l’art du cadrage-débordement. J’arrivais lancé face à la ligne des imposants tilleuls de la cour de ma maison-école, je ralentissais peu avant et, parvenu à leur hauteur, j’accélérais de nouveau les laissant … plantés là et pour cause !!!

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Blog André Boniface février 1963 Angleterre-France

Le Père Noël débarqua finalement un 14 juillet sous les traits d’un jeune enseignant collègue de mon père qui abandonna, à la fin de l’année scolaire, avant de rejoindre son Midi, une vieille gonfle ovale en cuir et à lacets. J’eus alors, comprenne qui pourra, l’envie de maîtriser l’objet en forme d’œuf à grands renforts de coups de pied (up and under pour les initiés!)
Bref, toute une éducation à faire que j’allais façonner avidement au fil des pages noircies notamment par Antoine Blondin et Denis Lalanne, chantres de leurs exploits, mais aussi de leurs mésaventures, car le génie est incompris, vous savez bien.
Morceaux choisis avec, d’abord, Coqs en colère, une chronique de Blondin :
« Dès l’ouverture du tournoi des Cinq nations, il apparut que le 27 mars 1965 marquerait une date capitale. Il se trouve effectivement, c’en fut une ; mais pas pour les raisons que l’on croyait. L’équipe de France de rugby, au retour d’une tournée triomphale en Afrique du Sud, se promettait d’accomplir le grand « chelem », qui consiste à vaincre les quatre autres formations du tournoi. La gageure s’apparentait à l’épreuve de chevalerie…
… Quand le 27 mars pointa sur le stade de Colombes, c’était le Pays de Galles, d’ores et déjà assuré de la victoire dans le tournoi et paré du titre fictif de « champion d’Europe » qui postulait à son tour au grand « chelem ». La France n’avait plus rien à gagner dans cette aventure, mais tout à perdre d’un prestige sévèrement entamé, un mois plus tôt, à Twickenham, où la Grande Armée de Crauste avait connu son Waterloo, morne pelouse.
Un premier miracle voulut que l’enthousiasme ne se démentît pas chez nous pour une rencontre qui aurait pu être considérée comme un simple post-scriptum à notre saison internationale. Le second est que dans ce post-scriptum l’essentiel ait été dit et qu’il l’ait été par la France. Disons qu’ici ou là, le mérite en revient pour une grande part au retour d’un homme et Dieu sait pourtant si le rugby est aux antipodes du « one man show ». Mais, dans la mesure où il est un état d’esprit, il convient de rendre hommage à celui en qui cet esprit s’incarne : André Boniface, le seul joueur peut-être à savoir donner en compagnie de son frère Guy ce diapason unique qui touche cinquante mille cœurs quand le besoin s’en fait sentir. Du superbe Dauga à Gachassin, génie de poche, l’équipe est unanime : – Le bonheur de jouer naît avec ces « pinsons »-là.
Dès le coup d’envoi, en ce fabuleux 27 mars, on sut que Crauste (il nous a quittés au printemps dernier ndlr), l’irremplaçable capitaine, allait effectivement nous interpréter « Chantecler ».
Un soleil, par lui-même providentiel, des tribunes archicombles, un terrain velouté, des maillots pimpants, tous les accessoires radieux de rugby ne suffisent pas à expliquer l’après-midi de lumière que les nôtres dédièrent à leur sport. Les rencontres France-Galles de rugby offrent par tradition un caractère de virilité forcenée. On dit « les rudes mineurs gallois » comme on dit « la furia francese ». L’entrechoc des deux locutions toutes faites provoque de sérieuses étincelles. Il s’y ajoutait en l’occurrence un de ces enjeux bâtards, tel que l’honneur à sauver, qui engendrent parfois des péripéties douteuses, où l’on perd sa culotte à la touche ou une oreille dans la mêlée. Divine surprise ! Nos robustes avants, naguère embourbés, se prirent d’emblée à considérer les bouledogues d’en face en lévriers de faïence et à leur imposer une stratégie aux semelles de vent. Quel que fût le résultat de la partie, il était d’évidence que la France dominait son sujet, imposait sa conception du jeu, matait son taureau et liait la « faena » dans le sens qu’elle avait prémédité…
De notre côté se développait un « rugby total » où se reflétaient toutes les activités du jeu, toutes les ressources d’une équipe à l’image des sociétés humaines, quand la connivence bêtement mécanique s’élève à la solidarité organique. Sur les gradins, les penseurs y déchiffraient un triomphe de l’esprit sur la matière, mais, plus prosaïquement, la majorité en inférait qu’en continuant à jouer comme ça « on pouvait leur f… trente points dans la vue avant les citrons ».
Je jubile en vous rapportant cette chronique. Mes pensées n’étaient évidemment pas empreintes de la même verve « blondinienne », mais oui, j’ai vu de mes yeux vu tout ça pour mon premier match de rugby en tant que spectateur dans les tribunes du vieux stade Yves du Manoir ! Une éblouissante entrée dans le monde réel de l’Ovalie !
Au football, le public explose quand le ballon fait trembler les filets. Au rugby, je découvrais que l’on commence à se lever de son siège lorsque le demi d’ouverture lance une attaque dans ses vingt-deux mètres, et puis peu à peu, on se redresse, on se hausse sur la pointe des pieds, la clameur s’amplifie, on tord le cou pour voir les trois-quarts centre, les Boniface évidemment, manœuvrer la défense adverse avant d’envoyer l’ailier aplatir le ballon en terre promise.
Mais allez, continue Antoine !
« … Lorsque l’esprit du jeu s’identifie par surcroît à l’esprit de famille, on s’aperçoit vraiment que ce jeu est d’abord une manière d’être. C’est ce qui transparut en la personne des Boniface, ce samedi 27 mars, où l’on eût dit que l’équipe de France s’était faite belle pour les accueillir, comme eux s’étaient faits bons pour l’honorer. L’association de ces deux frères semble relever de la mythologie. La touchante affection qui les unit en fait des jumeaux à la ville, leur complicité en fait des siamois sur le terrain. André, l’aîné, a la beauté un peu boudeuse des pâtres grecs. Le buste droit, son regard à facettes sous un front bouclé ne cesse d’ausculter la partie qu’il anime à une allure de statue brusquement surmultipliée. Mais cherche-t-il son frère, il le trouve. Guy, les chaussettes sur les talons, la mèche sur le front, a les charmes d’un faune qui terroriserait les défenses adverses sur un air de flûte de Pan. Quand il était soldat en Algérie, André lui envoyait quotidiennement de ses nouvelles sous forme de méditations tactiques et techniques. À son retour, on crut que la France allait posséder la meilleure paire de trois-quarts-centre du monde, au dire des experts. Il n’en fut rien. André, adoré et honni, admiré et bafoué, fut pratiquement exclu de l’équipe de France quand son frère y entrait et n’y rentra pratiquement que lorsque Guy en sortait. Cette fatalité, imputable pour une grande part à l’entêtement obtus de certains sélectionneurs, a partagé en deux la planète rugby. Il fallut un concours de circonstances de dernière heure pour qu’une ultime chance fût offerte aux Boniface de s’affirmer ensemble dans l’équipe de France contre le Pays de Galles. Aussi, quand Guy marqua son premier essai sur un ballon adressé par André, le frisson des justes moralités agita-t-il les gradins. On sut qu’aux immenses accents de l’hymne à la joie, entonné part toute l’équipe, se mêlait la musique intime des revanches personnelles et des injures oubliées. Sous l’éclairage allègre dont elles ont fait leur loi, deux vies dévouées au rugby trouvaient leur consécration… »
Denis Lalanne écrivit que « France-Galles 1965 fut un match inoubliable. Un monument de jeu à la française ». Démonstration à l’appui : « La France contrôlait le match à sa guise et, à la 16ème minute, sur une ouverture de Lasserre à 3 mètres des buts français, Gachassin tapait à suivre, Piqué reprenait au rebond, servait André Boniface à l’intérieur. André perçait et donnait un admirable coup de pied à suivre dans l’en-but gallois, où son frère Guy plongeait avant David Watkins. »
Les lignes suivantes sont déjà un hommage à Guy : « Ici, on revoit Guy Boniface et son regard fou, étendu sur le ventre, de son bras tendu dépassant à peine la ligne de buts galloise mais la main collée sur le ballon, écrasant cet essai au millimètre, l’enterrant comme un trésor de famille. À la poursuite de la balle bottée par son frère comme d’un message qu’il pressentait depuis des mois d’attente exaspérante, il s’était élancé avec une rage formidable, capable de tout, de tuer quelqu’un, le monde entier, et merde pour la terre entière, et tout ça pour André, pour André, pour André, cette grande vache d’André mais merde pour tous les autres et tout ça dans une course délirante, affreuse, merde pour toute la société. Un essai d’ivrogne, a dit Antoine Blondin. Guy Boniface a marqué beaucoup d’essais, plus d’essais, c’est établi, que n’importe quel autre trois-quarts centre dans l’histoire de l’équipe de France. Il les a marqués dans un style anarchique mais toutes dents dehors, une énergie du diable, comme pour arrêter Gainsford et Kirkpatrick, avec Bouquet, dans la folie du prodigieux test-match de 1961, comme pour mille javas sur la Rive Gauche, comme pour plaquer ce voleur dans les rues de Mont-de-Marsan. Arrêt de volée, arrêt de voleur, a dit Antoine. Mais jamais quelque chose n’a fait courir Guy aussi vite que le coup de pied à suivre de son frère ce jour-là. Merveilleux essai d’ivrogne … »
… « Chansons à boire dans le stade en folie, claques dans le dos, gourdes qui circulent pour fêter un grand essai d’ivrogne … ! »
J’ai donc visité ce « monument de jeu ». Historique, exceptionnel à tous égards, car suite à la blessure de l’arbitre évidemment britannique, en fin de première mi-temps, pour la première fois dans le Tournoi, on eut un « rifiri » (referee !) français comme le prononçait le cousin Léopold de Cantaous-Tuzaguet. Bernard Marie, père de l’ex-ministre, devint par la suite le premier arbitre français appelé à diriger un match de Britanniques entre eux pour le compte du Tournoi. Dans son autobiographie*, André Boniface justifia la seconde mi-temps moins prolifique du XV de France par l’arbitrage vétilleux de M. Marie soucieux de s’attirer les bonnes grâces du Board. Ainsi aussi concluait Denis Lalanne : « Le comportement de M. Bernard Marie a démontré qu’une équipe ne trouvait pas d’avantage à être arbitrée par un compatriote, tellement celui-ci peut être assailli de scrupules ».
André Boniface, avec son trop franc-parler, eut tout au long de sa carrière maille à partir avec les arbitres à propos desquels il ne comprenait pas qu’on puisse les appeler parfois les « directeurs de jeu ». Il n’avait pas besoin d’eux dans les parties avec les camarades de son enfance. Suprême vexation de la part des gros pardessus madrés et omnipotents de la fédération, ils le désignèrent, lors d’une tournée en Nouvelle-Zélande, pour tenir le drapeau de touche à l’occasion d’un test match contre les All Blacks !
Ce France-Galles de mars 1965 fut donc l’unique fois, mais quelle fois (!), que j’ai vu in vivo jouer les Boni ! Je m’en souviens comme je garde en mémoire la fois où j’ai vu Jacques Brel chanter en concert, où j’ai vu jouer Pelé à Colombes, Di Stefano au Parc des Princes, les tennismen Rod Laver et Ken Rosewall à Roland-Garros, où j’ai vu courir Fausto Coppi dans le Critérium des As à Longchamp.
Voici ce que confie Christian Laborde dans une chronique intitulée Bonheur :
« Je serai toujours ce môme, debout dans les « populaires », qu’enthousiasmaient, quand ils venaient affronter le Stado (l’équipe de Tarbes ndlr), les frères Boniface. Oui, j’ai vu jouer, sur la pelouse de Jules Soulé et sous le magnifique maillot jaune et noir de Mont-de-Marsan, André et Guy Boniface. C’est dire si j’ai été un enfant heureux. Les chagrins accumulés durant la semaine s’évanouissaient dès que les Boni jouaient, réussissaient cette merveilleuse passe croisée qu’ils ont inventée. J’étais heureux. Eux aussi étaient heureux … »

Blog couverture livre Nous étions si heureux

Malheureusement, en particulier pour les Boni, il n’y avait pas loin de la capitale à la roche tarpéienne.
Quasiment, un an plus tard jour pour jour, le XV de France se rendit à Cardiff pour le dernier match du Tournoi des Cinq Nations contre le même Pays de Galles, avec la première place comme enjeu.
L’écrivain journaliste Kléber Haedens, certes « réactionnaire de droite » (mais vous savez bien que la balle ovale a des rebonds incompréhensibles !), immortalisa le dénouement de cette rencontre au début de son roman Adios (Grand prix du Roman de l’Académie française tout de même) :
« J’étais venu sur la côte galloise attiré par la rencontre entre le Pays de Galles et la France dans la dernière partie de rugby comptant pour le tournoi des Cinq Nations. Le match, joué la veille, s’était terminé par une suite de coups surprenants comme une variation fantasque dans les répétitions d’une passacaille. Cinq minutes avant la fin notre équipe gardait encore deux points d’avance et occupait solidement le terrain de l’adversaire qui jouait le nez dans le vent.
Les situations du même genre inspirent habituellement à l’équipe qui a l’avantage un jeu des plus circonspects destiné à protéger sa victoire. Dans les tribunes du vieil Arm’s Park cette année-là le peuple angoissé venait de renoncer aux cantiques et aux actions de grâces. Notre équipe avait l’humeur attaquante. Un mouvement de ses lignes arrière, tout de suite éclairé par une percée profonde du demi d’ouverture (Jean Gachassin ndlr), nous fit entrevoir un dénouement plein de drapeaux et de fanfares. Le crachin ne tombait plus. On avait refermé les parapluies rouges ; les yeux se plissaient sous les casquettes de feutre.
Le ballon s’envola dans le jour gris pour une passe très haute, une passe en cloche, destinée au trois-quarts centre qui courait vers la ligne de but galloise flanqué de notre ailier gauche. C’est alors qu’un grand gaillard au maillot rouge frappé des trois plumes blanches s’emparait en sautant de cette balle volante et, la serrant de la main droite sur sa poitrine, entreprenait en louvoyant sur l’herbe grasse une course de quatre-vingts mètres contre le vent. Au bout de la course, il y avait cet essai qui donnait par un point la victoire au Pays de Galles. C’était fini. La partie ne pouvait plus durer qu’une vingtaine de secondes. C’était donc fini. Oui, puisque l’arbitre sifflait et que les jeunes Gallois des bords de touche investissaient le terrain pour entourer leurs champions de claques sur les épaules.
Ce n’était pas la fin du match que venait de siffler l’arbitre. S’emparant de ce qui devait être le dernier ballon de la partie un trois-quarts centre gallois, pressé par nos avants, l’avait de son plein gré poussé en touche d’un coup de main.
J’étais assis au premier rang de la vieille tribune, au South Lower Stand, le geste s’était fait sous mes yeux. Avec un arbitre attentif, comme l’était l’Irlandais de ce jour-là, le coup de pied de pénalité devenait inévitable. Il se trouvait, certes, assez à droite des poteaux, mais la distance n’était pas tellement longue. Tout le peuple gallois sentit que l’on venait de jeter un sort à son équipe et que la France allait gagner.
Tandis que notre arrière préparait à coup de talon dans la boue la rampe de départ où il allait placer son ballon, je me tenais intérieurement des propos si pessimistes que tout événement futur ne pourrait être à mes yeux qu’une bonne surprise : « Ce coup de pied venait trop tard. Les Gallois étaient vainqueurs. Notre arrière n’avait jamais réussi un coup semblable. Il était d’une nervosité de libellule. Ce but qui entraînait, non seulement la victoire dans ce match particulier, mais aussi le gain définitif du Tournoi, était pour lui beaucoup trop chargé de conséquences. Il allait indubitablement le manquer, etc. »
À Cardiff, le stade est construit dans la ville même et les tribunes élèvent leurs mâchoires entre les pierres et les briques des maisons. Je calculai que notre arrière allait tirer son coup de pied en direction de Westgate Street qui était une rue de chagrin et de suie dont aucun signe favorable ne pouvait sortir. Le petit arrière recula de quatre pas pour prendre son élan, regarda une dernière fois les poteaux, puis sa balle. Elle me paraissait trop pointée vers la gauche. Une saute de vent la fit tomber.
Un grand murmure désappointé courut le stade. Les garçons qui, tout à l’heure, étaient venus célébrer la victoire, avaient sagement regagné la frontière idéale des lignes de touche. Ils n’en pouvaient plus. Leurs pères, leurs mères, leurs professeurs, leurs patrons, leurs petites amies, leurs copains dans les tribunes n’en pouvaient pas davantage. D’une façon ou d’une autre, il fallait en finir avec ce match. Que l’on puisse tout de suite vider le premier verre de la soirée puisque victoire et défaite se chantent en rugby de la même façon.
Notre arrière cependant avait replacé son ballon sur sa rampe de terre et repris son élan. Une jeune femme tourna vers moi son visage et ferma les yeux. Je regardais tout cela avec un flegme bizarre. Un coup sourd retentit dans le stade. La balle s’élevait avec lenteur dans l’air glacé. Il n’y avait pas de doute, elle prenait la direction heureuse. Soixante mille personnes en avaient désormais la certitude. Le petit arrière avait si bien visé que le ballon passerait.
La France allait donc retrouver cet avantage de deux points qu’elle possédait encore cinq minutes plus tôt. Au même instant, un coup de chien venu en hâte du Bristol Channel tomba sur le ballon et d’une claque énorme l’envoya au diable sur la droite des poteaux.
Il y avait déjà deux siècles que le Bristol Channel avait vu partir la goélette Hispaniola emmenant vers l’île au Trésor l’enfant Jim Hawkins et le terrible cuisinier avec son perroquet et sa jambe de bois. Mais l’âme damnée de Long John Silver devait toujours errer sur la côte pour jouer des tours aux innocents. L’arbitre siffla posément la fin du match. Le Pays de Galles avait gagné.
À Cardiff, après l’Arm’s Park, un peuple entier déferle dans les rues, ronge les trottoirs, engloutit les voitures, tombe des fenêtres, enfonce les portes de bars… »
Une dizaine d’années plus tard, à l’occasion d’un voyage outre-Manche avec un ami passionné de rugby, nous vidâmes quelques pintes de bière dans un de ces bars de St Mary Street, l’artère principale du centre ville de Cardiff. Bien évidemment, nous nous rendîmes en pèlerinage, juste en face, dans le mythique Arm’s Park (celui d’avant le Millenium) avec ses murs de brique, ses tribunes désuètes, sa pelouse digne d’une cour de ferme. C’est ici qu’en 1950, André Boniface, l’adolescent de l’A.S. Montfort, connut à 16 ans sa première cape internationale avec l’équipe de France juniors. Les petits bleus gagnèrent 5 points à 0, avec un essai d’André transformé par lui-même.
C’est ici encore que, le 26 mars 1960, Guy Boniface débuta dans le XV de France, aux côtés de Jackie Bouquet (un romantique aussi) en lieu et place de … son frère André.
Nous reconstituâmes dans notre esprit la séquence ci-avant que nous avions vécue en direct sur notre écran de télévision. Dans l’enceinte déserte, à défaut des extraordinaires chants des mineurs, métallos et dockers glorifiant la terre de leurs ancêtres, nous entendîmes le cri perçant des mouettes rieuses … peut-être encore du vent fripon qui avait fait dévier, autrefois, la trajectoire du ballon et basculer le destin international de Guy et André Boniface..
Nous pensâmes bien évidemment à eux, à Jean Gachassin aussi.
Nous nous souvenions d’un journaliste qui avait déclaré : « une défaite comme ça, on en redemande ! »
« La nuit a porté d’étranges conseils à certains sélectionneurs et à leurs amis. Dans l’avion du retour, on apprend que Gachassin et les Boniface sont limogés, sans un mot d’explication. Drôles de façons. À croire qu’ils ont volé dans la caisse de la Fédération. »
Si les « Fédérastes », comme André aimait les appeler, firent preuve finalement d’indulgence envers le Peter Pan lourdais, ils ne redemandèrent jamais aux deux Boni (au nom de quelle faute ?) de réenfiler le maillot de l’équipe de France. Honte suprême, en effet, ils ne les convoquèrent même pas pour jouer, deux semaines plus tard, un match amical contre l’Italie à Naples.
Dans la France entière du rugby, ce fut la révolte générale contre cette basse vengeance. Devant une telle goujaterie, le journal L’Équipe, à l’initiative de Denis Lalanne, lança une souscription symbolique auprès de ses lecteurs, chacun d’eux pouvait envoyer 1 franc pour financer le voyage des deux frangins (et de Gachassin). Des milliers d’anonymes, dont l’identité fut mentionnée dans les pages du quotidien, envoyèrent leur obole permettant ainsi aux trois parias de voir Naples (sans mourir) avec les journalistes et supporters.
Au bout du compte, l’absurde sanction eut comme conséquence de faire sortir les frères Boniface par la grande porte, dans un triomphe d’empereur romain. Désormais, ils allaient se consacrer à leur club, le Stade Montois, le seul qu’ils connurent au plus haut niveau, exemple admirable de fidélité.
Heureux Landais qui, durant une décennie, vécurent le bonheur dominical, après la garbure et la cuisse de confit, de rejoindre les stades Loustau (aujourd’hui détruit) puis Barbe d’or pour assister aux leçons de jeu à la montoise dispensées par les Boni.

stade du loustau

Heureux Landais qui eurent loisir en 2016 de visiter au musée de la Chalosse, à Montfort village natal des Boni, l’exposition La beauté du geste qui leur fut consacrée à l’initiative de la conservatrice Marie Dourthe (un nom de trois-quarts centre landais !).

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Boniface ou la beauté du geste ! Tout est suggéré dans le titre.
Puisqu’il est question d’art, je vous livre encore un souhait d’Antoine Blondin : « Si j’étais plus jeune, j’aimerais mener ma vie dans la perspective des Boniface. Je crois que j’ai été marqué par Guy, que n’ai-je l’âge d’être transformé par André. Il me semble que je parle comme un essai. Tout au plus comme une ébauche. »
Il avait surnommé Anquetil, profilé sur son vélo Helyett, le Yehudi Menuhin de la bicyclette. Dans la revue Arts, il avait titré : « Anquetil a réussi à faire passer le cyclisme français de l’âge commercial à l’âge esthétique ».
Les Boniface symbolisaient l’âge esthétique du rugby avant qu’il ne perde beaucoup de son âme dans l’âge commercial et les déviances du professionnalisme : « Il est permis de s’en remettre à un grand coup de pied du soin de se débarrasser pour longtemps de ce trésor trop brûlant dont la possession vient de provoquer une telle débauche d’efforts. L’attitude peut paraître paradoxale, désinvolte, voire ingrate. Elle ne saurait en aucun cas qualifier ceux que l’exercice séculaire du rugby a baptisé du fier nom d’attaquants… »
« … À un rugby de matière bien calé sur ses règles, elle oppose un rugby de manière, où la tradition ne se perpétue que dans le renouvellement. ».
« La pensée précède le geste », telle était la devise d’André. « Le plus dangereux des deux frères, c’est celui qui n’a pas le ballon » affirmait-on aussi.

Blog Guy et André Boniface en action

Pour vous initier aux subtilités du cadrage-débordement et de la passe croisée, je n’ai pas trouvé meilleur professeur qu’André lui-même qui, dans un émouvant documentaire superbement intitulé 12 ½, dissèque sur une table de bistrot, salières et poivrières à l’appui, les gestes qui ont contribué à la légende des deux frères. Magistral !

cliquer ici (la séquence se trouve entre 38 min 53 sec et 43 min 17 sec     https://sms.hypotheses.org/7636

La vie (et le ballon ovale) joue parfois de sales tours. À cet instant de l’écriture de mon billet (8 décembre), j’apprends la disparition de l’écrivain et grande figure du journalisme sportif Denis Lalanne à l’âge de 93 ans. L’Académie française devait l’honorer, la semaine suivante, pour l’ensemble de son œuvre. Grande plume du rugby, il racontait aussi brillamment le tennis et le golf (un de ses ouvrages s’appela Trois balles dans la peau !).
J’avais douze ans quand il entra dans ma bibliothèque avec la publication de sa première chanson de geste rugbystique, Le grand combat du XV de France, un « roman de pack et d’épée ». Comme Blondin avec le Tour de France, il venait d’inventer un genre littéraire nouveau.

Blog Le Grand Combat du XV de France 2

Sur fond de retour du général de Gaulle à la tête du pays en 1958, alors que la France s’enthousiasmait sur les exploits des « manchots » (footballeurs), Kopa et Fontaine en tête, lors de la Coupe du Monde en Suède, Denis Lalanne, s’éloignant du compte-rendu factuel, conta, ce même été, de manière épique la tournée des rugbymen en Afrique du Sud au cours de laquelle ils avaient terrassé les terribles Springboks invaincus à domicile depuis 1896, dans une série de test matches.
Ni la télévision, ni même la radio, ne couvrant l’événement, Denis Lalanne choisit le registre de l’épopée et devint, bien avant Roger Couderc, le seizième homme du XV de France. :
« -Regardez en bas, les gars ! Il y a un type qui vend L’Équipe !…
L’avion grogne et s’éveille, les gars jettent un œil ahuri par le hublot : en bas, c’est le Sahara dans tout ce qu’il a de saharien. Une avalanche de polochons s’abat sur Guy Stener, qui se croit tellement malin d’avoir arraché la troupe à la courte somnolence dans laquelle elle avait sombré au bout d’une nuit étouffante. Interminable, c’est le premier matin du grand voyage …
– Regardez à gauche les gars ! Il y a un moteur qui ne tourne plus !
Cette fois, personne ne veut se laisser prendre à la blague un peu grossière de Stener. On a bien tort, cependant, car le premier moteur a parfaitement fini de tourner. Et c’est tellement vrai qu’une demi-heure plus tard, quand le moteur deux s’arrête brusquement, cela fait deux moteurs sur quatre qui ne fonctionnent plus ! »
Plus loin : « – La mer ! Les rugbymen, en arrivant au-dessus du Cap, ont poussé le « Thalassa » des 10 000 Grecs de Xénophon. »…
Ce truculent Denis justifia plus tard ses excès de lyrisme : « un jour, le journaliste Pierre Lazareff avait demandé à Blaise Cendrars qui avait écrit la Prose du Transsibérien : « Tu as vraiment pris le Transsibérien ? » Cendrars avait répondu : « Mais qu’est-ce que ça peut foutre que je l’ai pris ou pas puisque je fais voyager le lecteur ? » Disons comme Cendrars, oui, j’ai sublimé. À mon insu ! »
À mes yeux d’enfant, à la chanson de Roland à Roncevaux, je préférais celle de Lucien (Mias dit Docteur Pack), de Jean (Dupuy dit Pipiou) et d’Alfred (Roques dit le Pépé du Quercy) à Ellis Park.
André Boniface n’avait pas été retenu pour cette tournée, sans doute victime des premières mesquineries des « gros pardessus » après une déculottée (14 à 0) contre l’Angleterre dans le Tournoi, quant à Guy, incorporé au bataillon de Joinville, il gâchait ses vingt ans dans les Aurès.
Denis Lalanne eut l’occasion, par la suite, de glorifier les deux frères en écrivant Le temps des Boni, un livre qui évoque un âge d’or de l’Ovalie avec en fil rouge le mythique tandem de trois-quarts centre.

Temps des Boni 2

En guise de pitch, on lisait ceci au dos de l’ouvrage : « … Voici qu’il dégaine, pour une commémoration joliment nostalgique des années 50 et 60, les plus fruitées de l’histoire de la France moderne. Toute épopée exige un héros. Celui de Lalanne est un couple : Guy et André Boniface, les fameux  » Boni  » d’une légende aux sources mystérieuses et à l’épilogue tragique. Dans le prisme magique de leurs cavalcades, on voit défiler les attendus d’une fureur de vivre empreinte de désinvolture, et on se dit en pensant à Blondin, l’ami des Boni, qu’au temps du rock et du twist, de Gabin et de Montand, de Kopa et d’Anquetil, toute illusion était plausible. »
Un ami, à qui j’avais prêté le livre, trouva le récit si chaleureux qu’il oublia de me le rendre. Je le comprends, et d’ailleurs, j’en refis l’acquisition, assez récemment, chez un bouquiniste ariégeois. Comme un bon vin se bonifie, Le temps des Boni est un livre de garde !
Ça commence comme un western, d’ailleurs le premier chapitre s’intitule Il était une fois dans le Sud-Ouest :
« C’est l’histoire de deux cow-boys, encore en culottes courtes, qui avaient inventé un jeu terrifiant. Elle se passe en 1945. C’est la fin de la Seconde Guerre mondiale… »
Leur père est prisonnier dans un stalag. L’aîné court la nuit sous l’Occupation, rapporter à sa mère de quoi nourrir les siens.
« Cow-boys. Action. Il faut imaginer la scène filmée dans les règles, avec musique appropriée. Un train apparaît dans le lointain, il siffle à l’approche de la gare aujourd’hui désaffectée de Montfort. Les caméras le voient arriver de face. Un air d’harmonica fait venir le frisson. De dos, au premier plan, nos deux gamins immobiles, les poings sur les hanches, enjambant chacun un rail. On jurerait qu’ils ont tué leurs chevaux à la course. Ils sont tout crottés d’avoir dévalé d’un coup les remblais profonds qui isolent la voie ferrée. Le train progresse dans cette sorte de canyon municipal, il est là, il n’est plus qu’à cent mètres, à cinquante mètres, et les cow-boys ne bronchent pas. Ce n’est guère qu’un tortillard de troisième classe, ou bien un train de marchandises, les rapides ne passent pas dans le paysage alangui des coteaux de Chalosse. Mais c’est tout de même un train, un vrai train en marche, grandeur nature, avec une locomotive et des wagons.
A-t-on compris à quoi jouent les deux garnements ? Ils jouent à celui qui décampera le dernier, à celui qui aura le moins peur de prendre le convoi dans la figure. Plus il grossit le monstre, l’auroch mécanique, bouche grondante de l’enfer, plus le dénouement se fait proche et plus c’est formidable, ce jeu, plus géante est la vie. On connaît quelqu’un qui s’amusait certains soirs à toréer les automobiles (vous le connaissez !ndlr). Mais voilà deux dégourdis qui font bien mieux, ils toréent les locomotives ! Á l’âge où les enfants sages jouent au train électrique, ces deux-la refont pour de bon l’attaque du train du Far West. Et avant que l’un se décide à bouger, c’est presque toujours le chauffeur de la loco, le Gabin du coin, qui est obligé de freiner des quatre fers, dans une grande gerbe d’étincelles … »
C’est ainsi que les deux chenapans apprirent les premiers rudiments du jeu d’esquive qui fut leur credo sur les terrains de rugby.
« En fait de Boniface, je préfère l’autre » affirmait un champion de l’énigme. Jean Daugé, leur maître de philosophie rugbystique, trois-quart centre bayonnais de génie, ajoutait : « Les Boni avaient une recette imparable, ils étaient deux ».

Blog Guy et André Boniface equipe de France

Les deux fils Boniface, André et Guy, s’aimaient si fort qu’il leur était insupportable de dormir dans des lits jumeaux. L’un sautait toujours dans le lit de l’autre. Il en sera ainsi jusqu’à trente ans passés lors des déplacements avec le Stade Montois et l’équipe de France.
Pour illustrer cet amour fraternel débordant, Lalanne rapporte une anecdote que lui livra un camarade de jeunesse des deux frangins : « Il y a une messe du dimanche, à l’église de Montfort, où je me revois, au coude à coude avec Guy, luttant comme d’habitude contre tous les sujets de dissipation. On retrouvera facilement la date (dimanche 11 avril 1954) parce que c’est le lendemain du jour où André a marqué son premier essai pour le XV de France. On avait suivi ça à la TSF, par la voix de Loÿs Van Lée. La France a battu l’Angleterre par deux essais de Boni et Maurice Prat. Á la radio, on comprenait ce qu’on pouvait, c’était confus, on était libre de se faire son roman. Mais que Dédé ait marqué un essai contre les Anglais, c’était pour nous sans surprise. Il était de deux ans notre aîné mais il nous était supérieur de cent coudées, toujours l’objet d’un surclassement, courant plus vite que les autres, sautant plus haut, lançant plus loin, marquant des essais comme il respirait.
Donc, nous sommes à la messe du lendemain, au moment du plus grand recueillement, lorsque la porte de l’église gémit à fendre l’âme. Guy se retourne et me dit tout bas : « Putain, il est là, c’est lui. » Imaginez ça, le héros de Colombes à la messe du lendemain dans son chef-lieu de canton du département des Landes. Cela voulait dire que, plutôt que de faire la fête à Paris avec les autres, il avait à peine faite acte de présence au banquet du Lutétia, filé à Austerlitz, sauté dans un train de nuit jusqu’à Dax pour rallier Montfort à l’heure de la messe. Cela voulait dire que, Montfort et ses parents, Montfort et ses copains, ça comptait beaucoup plus pour un Boni de dix-neuf ans que Colombes et sa gloire, Paris et sa fête. Après la messe, Dédé a ouvert son sac de voyage et il a sorti le maillot à la Rose qu’il avait reçu de son adversaire anglais. Guy a pris le maillot, il a gratté dessus un bout de saleté et, d’un air extasié, il a dit : « La terre de Colombes ! » En quelque sorte, il communiait après la messe. »
Colombes fut aussi pour moi prétexte à communier avec les Boniface. Ainsi, voici ce que j’écrivais dans le billet que j’avais consacré à une visite du vieux stade olympique :
« Je me dirige vers l’ancienne sortie du long tunnel qui, sous la pelouse, menait des vestiaires. La main courante qui la borde, n’existait pas autrefois. Dans ses mémoires, André Boniface évoque son premier match du Tournoi des 5 nations en 1954 contre l’Irlande : « La descente sous le tunnel qui conduit au terrain, m’angoissa un peu, c’était très mal éclairé, l’eau suintait sur les murs, le sol était inégal. J’avais la hantise de glisser et de me blesser. Après avoir gravi sept ou huit marches, on arrive à ciel ouvert derrière les poteaux et on est cerné par cinquante mille personnes. C’est une impression forte qui sublime. »
Enfant, j’étais fasciné par l’arrivée des joueurs, véritables taupes qui surgissaient de terre ou dieux du stade apparaissant en pleine lumière. Par mimétisme, dans le collège que dirigeait ma maman, j’avais fait d’un escalier qui montait vers la cour, la montée de mes vestiaires… »
À la mort de Guy, André, mort de chagrin, ne chaussa plus les crampons jusqu’à l’été 1969. Regarder un match à la télévision lui était insupportable. Il préférait s’adonner au tennis et devint même en quelques mois un excellent joueur classé
Son retour fit la couverture de Rugby Magazine.

Blog A

À l’intérieur de la revue, l’un de ses plus fervents supporters, Denis Lalanne bien sûr, écrivait en éditorial :
« Parce qu’une petite Hélène est née cet été au foyer d’André Boniface, de bonnes âmes se sont empressées d’imaginer que le père devait être bien déçu que ce ne fût point un garçon – à qui, c’est bien probable, l’on eut trouvé beaucoup de ressemblance avec Guy. Et parce qu’André Boniface se relance dans le rugby de la manière la plus dangereuse qui soit en se vouant à la réhabilitation du Stade Montois, les mêmes bonnes âmes se sont empressées, à part elles, de lui souhaiter bien du plaisir.
Au passage, on regrettera que Boniface n’ait pas été l’objet d’une pareille sollicitude à l’époque où le rugby, en la personne de quelques esprits tordus et bien de chez nous, s’attachait à le persécuter. N’ayons donc pas trop d’inquiétude pour un homme qui est passé par là. Ayant fait la somme de ses tracas, de ses déceptions, de son chagrin, enfin d’une douleur extrême, André Boniface sait parfaitement où il en est avec la vie qui continue. Il a 35 ans, il se sent fort, il a toujours son âme superbe. Et son fier caractère.
Il est vrai que, l’été dernier, on croyait ne jamais le revoir sur un terrain de rugby, à quelque titre que ce soit. Il était brancardier à Lourdes …
Et puis, il y eut ce match organisé au printemps dernier à la mémoire de Guy et auquel André participa avec un brio stupéfiant. Ce match avait été mis sur pied par tous les copains de Guy, les anciens comme Félix Martinez et les plus récents comme Benoit Dauga. C’est à la même époque qu’éclata la nouvelle : André Boniface entraîneur du Stade Montois !
Toutes résolutions au diable. Boniface pris au piège.
Stupeur de l’opinion. Quoi ! Boni remettant son auréole dans la fournaise ! Pour pas un rond et pour tous les risques encourus par son sacré caractère, remettant une gloire intouchable sur un banc de touche !
C’est vrai et c’est comme ça. Boni n’a jamais choisi, en rugby, les solutions faciles et les causes gagnées d’avance. Pourtant, son retour au Stade Montois, c’est un phénomène tout simple de dépit amoureux. Son épouse, ses parents l’ont compris. L’affaire n’a pas fait le moindre problème dans sa famille. Alors, tâchons de le comprendre aussi, pour mieux se préparer à endosser encore ses saintes querelles ! …
« Pas question que quelqu’un sur terre puisse jamais remplacer Guy. Mais j’ai senti une autre famille dans le besoin et je n’ai pu résister à son appel. C’est la famille de mon club, de ma ville, et il est vrai que je ne croyais pas lui être tant attaché. Sa détresse m’a fait mal et la gentillesse de certains de ses membres m’a touché, voilà tout. Pourquoi lutter contre un sentiment qui, en outre, me relie beaucoup à Guy ? …
Il y a ce bonheur que je n’ai jamais vécu mais que j’aimerais tant transmettre à une équipe dont je serais responsable. C’est ce bonheur de jouer au rugby sans aucune idée derrière la tête, sans aucune crainte pour un trois-quarts de déplaire aux avants, pour un avant de confier la balle aux trois-quarts, sans hantise pour une équipe entière de gâcher son plaisir par un résultat contraire. Ce bonheur de jouer pleinement, je l’ai ressenti dans une équipe : celle de Lourdes dans les années 1950 … »

Blog André Boniface revient

Cet été-là, en pleines fêtes de la Madeleine, il paraît que des vieux Montois, nostalgiques du temps des Boni, vinrent, le long de la main courante de Loustau, assister aux entraînements intensifs menés par André, plus affûté que ses joueurs.
Il ne faut pas croire, cependant, que les Boniface faisaient l’unanimité. Ainsi, le conseil municipal de Mont-de-Marsan rejeta, à 25 voix contre 5, la proposition de baptiser le stade Barbe d’or au nom de Guy. J’ignore les jalousies municipales et les raisons qui justifièrent cette désapprobation, mais c’était un outrage ignominieux vis-à-vis de ceux qui avaient fait de Mont-de-Marsan, une sorte de Mecque du rugby mondial.
Les deux trois-quarts centre choisis en lieu et place du fameux tandem, comptaient ensemble moins que les 35 ans d’André qui profita des circonstances pour inculquer un jeu fidèle à sa philosophie, fait de mouvement et d’évitement plutôt que d’affrontement, qui s’avèrera souvent victorieux
J’aurais aimé être lecteur du quotidien régional Sud-Ouest et de Midi-Olympique, je devais me contenter de l’énoncé des résultats des poules de huit, le dimanche, et du compte-rendu laconique, le lundi, dans L’Équipe. Je vous assure que j’étais heureux, moi le normand, après une victoire du Stade Montois d’André Boniface.
La saison suivante se présentait sous les meilleurs auspices lorsque le tout jeune demi d’ouverture Pierre Castaignède (le père de Thomas, futur international) fut victime d’une grave blessure : « Je n’avais averti ni la presse, ni les dirigeants, ni les joueurs. Seule Anny ma femme était au courant. Je voulais que mon retour se fasse dans le plus strict anonymat. À la fin du repas d’avant-match, j’ai annoncé la composition de l’équipe. Lorsque, arrivant au numéro 10, j’ai prononcé mon nom, André Boniface, mon émotion fut énorme. Celle des joueurs, peut-être encore plus forte. Je sentis un moment de ferveur et d’incrédulité chez ces jeunes qui m’avaient vu jouer depuis qu’ils étaient gamins… »
André, outre entraîner, redevenait joueur. Le Stade Montois se retrouva en huitième de finale du championnat face à Castres sur le stade de Lourdes, temple du rugby des années 1950 :
« Encore 5 minutes à jouer. Un point d’avance. La pluie ne s’arrête pas et ça fait déjà un moment que le terrain du stade Antoine Béguère tient plus de la cour de ferme que du green de golf. La cuvette de Lourdes concentre les intempéries, les joueurs ressemblent à des mineurs après une journée sous terre, la boue en plus. Noirs et trempés. Fourbus. Chaque foulée pèse une tonne. Les Montois ont plutôt dominé le match et la balle a couru plus vite que les hommes. Mais au bout un seul petit point d’avance face à des Castrais qui n’ont pas abdiqué. Gérard Cholley et ses équipiers sont encore prêts à mordre dedans, pour faire basculer ce match. À huit minutes de la fin, le pilier, futur membre du XV « chelemard » de 1977, a marqué l’essai de l’espoir. Les siens investissent le camp des Jaune et Noir. Plus qu’une poignée de secondes, la pluie s’intensifie, la bourre trempée devient incontrôlable, André Boniface la récupère.
Dans les tribunes, les supporters landais s’époumonent. «Tape en touche! Touche, Touche! ». Et là, le vieux Boni, bientôt 37 ans, décide que non, pas de touche, on joue! Et il charge, sabre au clair, cuir en bandoulière avec à ses côtés les cadets, Patrick Nadal et Jean Jouglen, à peine plus âgés à eux deux que l’alerte ancêtre. Les supporters s’étranglent, d’autres ferment les yeux, tournent la tête: « on va le prendre, ce contre! ». Mais les jeunes et le moins jeune ne se posent pas de question, ils courent, autant que faire se peut dans ce cloaque. Et ils ne se débarrassent pas de la balle malgré les vociférations du bord de touche. Et finalement, le coup de sifflet du merle emmailloté de noir vient saluer la victoire de la brigade légère. Sueur, pluie et quelques larmes rafraîchissent les visages de ceux qui ont eu très chaud. Le succès est là, le Stade est en quart de finale du championnat de France de rugby. » (« Boni 70, un printemps de rugby » sur Aquitaine online)
En quart de finale, le Stade Montois s’inclina de très peu devant le S.U. Agenais cher à Michel Serres ! Personne ne fut déçu. L’esprit du beau jeu était préservé.
Le temps des Boni s’acheva brutalement après un article pour France-Soir de Lucien Bodard, grand reporter et prix Goncourt. « Bodard ne se déplaçait guère à moins d’un million de morts » et se passionnait peu pour le ballon ovale. Toujours est-il bien qu’arrosé et promené par Camille Pédarré, le président du Stade Montois, il en brossa un portrait incendiaire :
« Impossible d’être plus rouge de trogne, plus lourd, plus apoplectique, plus plein de sang, d’entrailles, de ventre, de vitalité. Il a les oreilles comme les ailes d’un avion, la respiration comme un soufflet de forge, la voix comme un déraillement permanent, une succession de hoquets. Un gros matois, toujours plus prospère, sachant y faire, mécène du Stade Montois qui lui a coûté, selon lui, jusqu’à cent-cinquante millions. Mais ses copains disent en rigolant que la moitié de la somme est passée en vins. Le déjeuner qu’on offre avant le match aux dirigeants de l’autre équipe, ce n’est même pas croyable. Toute la gamme de l’oie, toutes les caves de Bordeaux … » Les homards du président de l’Assemblée nationale De Rugy, c’étaient broutilles en comparaison.
Et Bodard de poursuivre : « Dans l’enceinte du Stade Montois, Pédarré n’est pas le plus important. S’il l’est à la tribune, il ne l’est plus au vestiaire. Là, il lui faut obéir à la loi du sport. C’est ainsi qu’il se fait engueuler pour avoir un cigare à le bouche … C’est André qui est intervenu. André Boniface l’archange. Un Apollon à la chevelure bouclée et aux yeux toujours humides dans une sorte de tristesse. Il porte en lui un deuil, il ne se remet pas de le mort de son cadet survenue dans un accident d’auto, un 1er janvier. Mort stupide mettant fin à un amour extraordinaire, mettant fin à une association prestigieuse entre deux frères. Les frères Boniface. Une épopée. Avant eux, le Stade Montois, c’était le domaine des pépères qui poussaient leur ventre pour pouvoir pousser le ballon, les costauds de la mêlée où tout homme tombé ne se relevait plus. Les frères Boniface ont découvert le mouvement, la voltige, la grâce. Cela a été la grande époque. Époque qui s’est terminée quand Guy a été tué. Guy qui aimait tellement la vie, la nuit, la virée. Désormais André reste comme une sorte de veuf, portant une petite croix au-dessus de son col roulé, toujours plus ascète, tellement épris d’idéal que seule la beauté du sport compte, l’argent et le résultat étant secondaires. André si pur qu’il est presque toujours en querelle pour un point d’honneur. »
Vous devinez que le confit d’oie fut indigeste pour le gros pardessus.
Avec les Boni, le jeu primait sur l’enjeu. André confia souvent que le titre de champion de France conquis contre les voisins dacquois en 1963, à l’issue d’une rencontre très fermée, ne constituait pas son meilleur souvenir.

RUGBY MONT DE MARSAN DAX

Ce n’était pas l’avis d’Antoine Blondin qui, pour trinquer (évidemment) à ce succès, avait inventé un jeu dans ses chers bistrots de Saint-Germain-des-Prés qu’il fréquentait trop assidûment. Il conviait chaque quidam, croisé au zinc, à endosser la tunique zébrée jaune et noire de l’équipe landaise (sans doute celui que Guy lui avait offert) puis effectuer une série de passes et d’arrêts de volée avec un sucrier en guise de ballon de rugby. La légende dit que Michel Debré, le premier « premier ministre » de la Vème République, fut un de ceux-là !
Histoire de maillot : dans un des magnifiques textes que propose Le match des matches*, superbe ode à la gloire du ballon ovale, je me souviens de ces quelques lignes de Pierre Mac Orlan

Prince, au maillot d’ébène et d’or,
Que tu sois Victor ou monarque,
N’entends-tu pas le son du cor ?
Au premier coup d’envoi, je marque.

Cette ballade onirique, dont il ne reste que l’envoi, fut écrite le soir d’Hernani sur le terrain de la Comédie Française par l’aïeul d’un demi de mêlée inconnu…
Admirable ! Ce costume d’ébène et d’or ne serait-il pas la tenue jaune et noire du Stade Montois ?

Blog maillots de Guy et André

Dans le même ouvrage, Antoine Blondin, intarissable, s’épanchait encore :
« André Boniface, qui fut avec Jean Dauger le plus grand constructeur d’attaque que nous ayons connu, disait : « Un ballon, ça ne se jette pas, ça ne se passe pas et, même, ça ne se donne pas… on l’offre, c’est une offrande. » Et toute la merveilleuse « alegria » de son frère Guy Boniface tendait à faire le nécessaire pour que ce cadeau ne fût jamais empoisonné. »
Les Boni, André en particulier, avaient instauré au Stade Montois un véritable culte du challenge Du Manoir, cette institution, créée par le Racing Club de France en hommage à leur ancien joueur Yves (descendant d’une vieille famille normande !), polytechnicien et capitaine du XV de France, mort à 23 ans dans un accident d’avion, qui prétendait privilégier le jeu pour le jeu, la gloire et le plaisir du jeu, le jeu pour l’attaque, des valeurs que les deux frangins plaçaient au-dessus de tout.
Cocasse, cette compétition naquit en 1931 en réaction à des prémices de professionnalisme dans l’équipe de Quillan. Son président Jean Bourrel, grand industriel de la chapellerie (les célèbres chapeaux Thibet), avait profité de zizanies au sein du club de Perpignan (le fameux USAP) pour y recruter 7 ou 8 joueurs en les rémunérant avec des emplois fictifs dans son entreprise. C’est ainsi que le XV de la cité du chapeau inscrivit son nom au palmarès du championnat de France à la fin des années 1920.
Le Stade Montois, les Boniface à la baguette, remporta « le Du Manoir » en 1960, 1961 et 1962, en faisant de la finale en nocturne dans l’ancien Parc des Princes (au nom prédestiné en la circonstance) une grande fête populaire.
Au printemps 2000, trente-deux ans après l’accident de Guy, deux hommes, Philippe Labeyrie sénateur-maire de Mont-de-Marsan et Patrick Nadal un des anciens minots de l’équipe entraînée par André, réparèrent l’affront : on allait débaptiser le stade de Barbe d’Or pour lui donner le nom de Guy Boniface. Enfin !
On découvrit une statue de Guy. Il y eut ensuite un match dont André devait donner le coup d’envoi. Il rejoignit le milieu du terrain, un maillot numéro 12 sur les épaules, en compagnie d’un cadet du club portant le numéro 13. Incorrigible, au lieu de taper dans le ballon, il le ramassa et effectua une passe croisée parfaite.
Je crois qu’il y a quelques années, un soir de fête de la Madeleine la stèle disparut victime d’un acte de vandalisme ou d’un admirateur. Celle de Jacques Anquetil, au sommet de la côte de Châteaufort dans la vallée de Chevreuse, connut le même outrage.
En 2013, une nouvelle statue a été érigée, ainsi Guy cavale à nouveau à l’entrée du stade. Échanges entre blogueurs de bonne volonté, un lecteur landais en a effectué quelques clichés à mon intention.

Blog alexandre-sanchez-a-sculpte

Blog Stade de Mont-de-MarsanBlog Stade de Mont-de-Marsan stèle 2Blog Stade Mont-de-Marsan 3Blog André Boniface statufié 2

Qui sait, un jour peut-être, mon admiration pour les Boniface me poussera jusqu’à Mont-de-Marsan, voire même jusqu’à Montfort-en-Chalosse. Je repenserai alors au bel hommage que leur rendit le journaliste Robert Roy, jeune trentenaire mort également au volant de sa voiture :
« Le rugby à Montfort remplaçait peut-être l’ancienne bataille des créneaux. Depuis les remparts on pouvait voir tous les adversaires dans le lointain, ceux de Pontonx, de Tartas au nord ; ceux d’Hagetmau et de Saint-Sever à l’est ; ceux de Dax à l’ouest et de Peyrehorade au sud. On pouvait les imaginer fourbissant leurs armes. Et le dimanche on lançait une expédition chez eux, ou bien, s’il en était convenu ainsi, on les recevait et on refermait les portes du stade derrière eux pour voir ce que ça donnerait. Pour les gens de Montfort, comme pour d’autres, le dimanche, c’était toujours un peu le jour du soigneur. Le docteur Vinciguerra s’occupait des jeunes, plus spécialement des Boniface. Il avait hâte de les voir dans l’équipe première de M. Deyris. Et le président Deyris, qui savait mieux que personne que c’était de la bonne graine, puisqu’il faisait le commerce de graines, était impatient de voir les deux gaillards à l’œuvre. Gaillard, Guy ne l’était pas trop, mais il avait une telle rogne que cela lui tenait lieu d’épaules dans des batailles d’enfants. Il aurait dans ses moments cramoisis fait fuir n’importe qui.
« Enfin, le jour vint où André fit son entrée dans l’équipe des jeunes. Il s’y montra tout de suite merveilleux. C’était le joueur d’exception, il avait des ailes au talon. Il jouait en dépit du bon sens, on le trouvait génial. On lui prédit la plus grande carrière. Le jour vint encore, trois ans plus tard, où Guy chaussa à son tour les crampons des minimes. On le cacha un peu dans le pack. Et quand le talonneur fut blessé, il monta en première ligne, lui, léger comme un duvet, pour le remplacer. Une moue se dessina sur les lèvres des anciens : « Le cadet ne vaudra jamais l’aîné. André a tout pris des qualités des Boniface. »
« Voire ! Guy avait une qualité bien à lui, quelque chose qui devait lui venir d’un ancêtre acharné à défendre la ville autrefois. Cette hargne, ce n’était pas un trait des gentils Boniface. Cela venait d’ailleurs. C’est souvent comme ça avec les enfants. Il y a parfois quelqu’un dans la nuit des temps, quelqu’un dont personne ne se souvient, perdu à cinq, ou dix, ou vingt générations, qui dépose dans l’âme du petit enfant un morceau de son caractère. Quelqu’un avait passé à Guy le chromosome de l’humeur guerrière.
« Il ne craignait personne, sinon son frère, devant qui il est toujours resté béat d’admiration. Avec cette vertu-là, Guy allait rejoindre André au sommet des honneurs du rugby français… »

Blog.frères Boniface

Aux jeunes générations qui considèreront peut-être que je cède trop à la nostalgie et au culte des frères Boniface, j’aurai beau jeu (comme celui des Boni) de leur livrer la métaphore du désormais regretté Denis Lalanne : « Comment voulez-vous que les gars dont le palais a été formé par les truites d’élevage aient le regret des truites sauvages que l’on attrapait à la main dans les torrents glacés ? ».
Quel bon temps fut celui des Boni, grand prêtres du rugby d’attaque au nom de pape !
Denis Lalanne est donc parti rejoindre Guy, l’autre semaine. Son dernier roman, qui devait être récompensé par l’Académie française, porte le merveilleux titre de Dieu ramasse les copies. Pour ma part, moins impatient, je me contente de vous livrer ce billet.

Mes vifs remerciements à Michel Saint-Genez qui prit le temps de photographier à mon intention la stèle de Guy Boniface au stade de Mont-de-Marsan.
Pour rédiger ce billet, j’ai puisé dans ma bibliothèque :
Le temps des Boni de Denis Lalanne (Table Ronde)
Nous étions si heureux Mémoires* André Boniface (La Table Ronde) 2006
Le grand combat du XV de France de Denis Lalanne (La Table Ronde) 1959
XV coqs en colère de Denis Lalanne (La Table Ronde) 1968
Ma vie entre les lignes d’Antoine Blondin (La Table Ronde) 1982
Antoine Blondin Le muscle et la plume (L’Équipe)
Adios* de Kléber Haedens (Grasset) 1974 Grand prix du roman de l’Académie française
Rugby ! Le match des matches de Charles Courrière (La Table Ronde) 1968

Publié dans:Coups de coeur |on 16 janvier, 2020 |6 Commentaires »

Quand les oiseaux meurent en Seine …

C’est rare mais il arrive que je m’interroge à votre sujet : que pourrais-je bien vous raconter dans mon prochain billet ? La hantise de l’écrivain que je ne suis pas, en somme. Et puis…
L’actualité est venue à mon secours avec l’incendie qui s’est déclaré, le 26 septembre dernier, à Rouen, dans l’usine Lubrizol de produits chimiques, classée Seveso.

fumée Lubrizol

Ce n’est pas Gustave Flaubert et sa description de Rouen de son roman Madame Bovary

Rouen, c’est la ville aux cent clochers que Victor Hugo décrivait en 1831 dans son poème À mes amis L.B. et S.B. tiré de son recueil Les Feuilles d’automne :

« Amis ! C’est donc Rouen, la ville aux vieilles rues,
Aux vieilles tours, débris des races disparues,
La ville aux cent clochers carillonnant dans l’air,
Le Rouen des châteaux, des hôtels, des bastilles,
Dont le front hérissé de flèches et d’aiguilles
Déchire incessamment les brumes de la mer ;
C’est Rouen qui vous a ! Rouen qui vous enlève ! … »

Mais Rouen, c’est surtout la ville de mon enfance, de ma jeunesse, à une dizaine de lieues de mon bourg natal. C’est là que le jeudi, alors jour de congé scolaire, j’accompagnais mes parents pour faire les courses. C’est là que nous passions le réveillon de la Saint Sylvestre chez ma tante et mon oncle, j’ai encore en mémoire les cornes de brume des bateaux hurlant dans le port le nouvel an. C’est là qu’adolescent, j’accomplis mes humanités au lycée Corneille … enfin pas tout à fait, car, au sens vieilli du mot, je ne suivis aucune étude de grec et de latin.
Bref, je ne pouvais que partager l’émotion, l’effroi et le traumatisme de la population rouennaise, et pas que, car le terrible nuage noir, de plus de vingt kilomètres de long et six de large, porté par les vents, a survolé ensuite ma campagne du Pays de Bray natal, puis les Hauts-de-France, avant de franchir la frontière belge.
Aux alentours de la Toussaint, allant fleurir les tombes de mes regrettés parents et frère, « en même temps » que notre Président, je suis allé renifler l’atmosphère âcre et pesante de cette région de Haute-Normandie qui m’est si chère.
C’était un jeudi, jour du marché de Forges-les-Eaux, et à quelques pas de la maison-école de mon enfance, j’en ai profité pour faire provision d’un des fleurons de la production fromagère française, emblématique de la boutonnière du Pays de Bray, le fameux Cœur de Neufchâtel (qui se décline aussi en briquette et cylindre ou bonde). J’avais réalisé, il y a une trentaine d’années, un documentaire sur sa fabrication et je lui consacrerai inévitablement un billet en temps de disette littéraire.
Guillaume le Conquérant était encore un gamin lorsque fut rédigé le premier document (la charte de Sigy en 1037) mentionnant la production de fromages en Pays de Bray.
Une légende raconte que, pendant la Guerre de Cent Ans (donc bien avant le Brexit !), les jeunes filles offraient aux soldats anglais des fromages en forme de cœur pour témoigner de leur amour. « À nous les petits anglais » (!), mais vous savez quel crédit il faut apporter aux légendes.
En 1704, le Rouennais Thomas Corneille, le frère de l’auteur du Cid (de Normandie ?!), passant par Neufchâtel, remarque que « sur le marché on débite beaucoup de beurre du pays de Bray, et des fromages fort recherchés qui sont faits en cœur. On les appelle angelots ».
Au milieu du XIXème siècle, un neufchâtelois (sans doute un peu chauvin), qui aimait taquiner la muse, inscrivit ces vers en tête d’un ouvrage de poésies qu’il dédia à Victor Hugo :

« Puisses-tu, voyageur, dans mille et quelques ans,
De notre Neufchâtel parcourant les ruines
Trouver, pour t’égayer, mes couplets moisissants
Et quelques vieux bondons pour dorer tes tartines. »

Sourions aujourd’hui de cette prémonition, car le passage au centre du bourg, que la municipalité reconnaissante avait baptisé du nom du poète, s’en alla en fumée lors des bombardements de 1940. Mais les angelots, peut-être protégés par une puissance divine, survécurent.
Et voici donc, cette fois, que l’irrespirable nuage s’échappant des entrepôts de Lubrizol menace le cheptel brayon et que des interdictions de collecte de lait, d’œufs et de miel ont été prises par les autorités. Adieu veau, vache, cochon, couvée … beurre, crème fraîche et qui sait la crémière bientôt désargentée !
Heureusement, ces mesures sont suspendues depuis quelques jours.
Comprenez que ce matin-là, je les chéris d’autant plus ces petits cœurs nus sur leurs paillons dont je remplis bientôt mon sac isotherme !

Neufchâtel marché de Forges

Avant de rejoindre l’Ile-de-France, j’ai souhaité revenir flâner quelques heures dans Rouen la meurtrie. Et comme, vous venez encore à l’instant de le constater, les nourritures terrestres étant rarement oubliées dans ma quête spirituelle, je porte mon dévolu sur une charmante enseigne à deux pas de la Place du Vieux-Marché, théâtre d’un feu « spécial » le 30 mai 1431. C’est, en effet, à cet endroit précis que, dans la capitale du duché de Normandie alors possession du royaume d’Angleterre, Jeanne d’Arc mourut sur le bûcher (c’était bien la peine d’offrir des cœurs aux soldats anglais !).
Le Garde-manger, un bistro tendance (antinomique ?), loué par Périco Légasse, l’excellent critique gastronome de l’hebdomadaire Marianne, est l’une des nombreuses tables bordant la Place de la Pucelle. Le coin a bien changé car les jeunes filles s’y aventurant pouvaient craindre pour leur virginité dans l’atmosphère beaucoup plus trouble qui y régnait à l’époque de ma jeunesse lycéenne.
D’ailleurs, cette placette, avant qu’elle ne soit rebaptisée en hommage à Jeanne, s’appelait au Moyen-Âge, place du Marché-aux-veaux. Clin d’œil de l’Histoire, y est ouverte depuis 2016 la Boutique du Bœuf Normand, une boucherie exceptionnelle à la gloire de l’élevage normand, rendez-vous des « viandards » en quête de goût, d’authenticité et de traçabilité. Encore faudra-t-il que le bétail ne reste pas trop longtemps confiné à l’abri du nuage.
Là où, aujourd’hui, un parking a été construit en sous-sol, une fontaine avait été érigée en surface vers 1525 à la gloire de la chère brûlée vive qui était représentée en robe simple, sans arme, dans une tenue proche de celle qu’elle portait sur le bûcher.
En 1754, très endommagée, la sculpture fut remplacée par une nouvelle fontaine où Jeanne apparaissait, cette fois, habillée en drapé, une épée à la main et appuyée sur un bouclier. Le monument fut définitivement détruit par les terribles bombardements de 1944.

Statue Jeanne d'Arc place de la Pucelle

Je ne vous ai pas coupé l’appétit ? Pour ma part, j’ai choisi dans le menu du jour un millefeuille de saumon pommes granny à la betterave en entrée, puis un merlu bouillon (pas Godefroy !) thaï et nouilles de riz, et j’ai craqué en dessert, sur un cake roulé aux carottes crème mascarpone à la vanille et noix de pécan. Oui je sais, ce n’est pas raisonnable.

Garde-manger1Garde-Manger 2Garde-Manger 4

Au moins, ça me laisse le temps pour vous faire partager ma lecture du roman de Victor Pouchet, Pourquoi les oiseaux meurent.

Mise en page 1

J’avais envisagé de lui consacrer un billet lors de sa parution en 2017 et puis … la Seine a continué à couler sous les ponts de Paris. Finalement, j’ai bien fait d’attendre car son propos s’inscrit parfaitement, et malheureusement, dans l’actualité. En voici l’incipit :
« Il avait plu des oiseaux morts. J’ai répété ça aux bateliers sur le quai du port de Paris. Ils m’ont regardé étrangement. Pourtant, c’était très exact : il avait plu des oiseaux morts. Je suis allé de péniche en péniche pour expliquer ma demande : descendre avec eux la Seine, pour observer les oiseaux, et pour atteindre les alentours de Rouen, où une série de pluies d’oiseaux morts était survenue. .. »
La fiction rejoint la réalité ou l’inverse : de fausses informations ont vite envahi les toxiques réseaux sociaux, parmi celles-ci, la présence d’oiseaux morts sur un quai de Rouen non loin de l’usine Lubrizol en feu, photo à l’appui.
Fake news ou pas, l’occasion était trop belle de me replonger dans le livre pour descendre la Seine afin de remonter à la source (donc à contre-courant !) de l’enquête menée par Victor Pouchet lui-même, qui incarne son propre personnage, astuce autant fictionnelle qu’autobiographique.
Pourquoi les oiseaux meurent, il n’y a pas de point d’interrogation, il ne s’agit donc pas d’une question. Et, ne soyez pas déçus, le roman ne vous délivrera guère de véritables explications à ces effrayantes pluies d’oiseaux morts dans le ciel normand. D’ailleurs, il n’y a pas d’enquête à proprement parler, sinon celle effectuée par le narrateur qui, faisant preuve d’un certain dilettantisme quant à la soutenance de sa thèse, préfère faire un break sabbatique pour comprendre cette catastrophe ornithologique d’autant qu’elle se localise notamment, en banlieue rouennaise, sur la ville de Bonsecours dont il est originaire.
Mes plus fidèles lecteurs connaissent Bonsecours, la mal nommée en la circonstance. J’avais osé un billet sur les Conquérants de l’Or (1er avril 2017), le champion cycliste Jean Robic qui y avait construit sa victoire dans le Tour de France 1947 (voilà, j’ai placé mon clin d’œil vélocipédique !) et le poète José-Maria de Heredia (ce n’est pas un grimpeur colombien) qui repose dans le cimetière local et dont vous avez gardé peut-être de votre scolarité ses deux vers : « Comme un vol de gerfauts hors du chantier natal/Fatigués de porter leurs misères hautaine ». C’est là, à quelques enjambées du monument dédié à Jeanne d’Arc, que se sont écrasées dans un bruit mat quelques centaines d’étourneaux.

Bonsecours Jeanne d'Arc blog 2

C’est ainsi que l’auteur et narrateur Victor Pouchet embarque sur le bateau de croisière Seine Princess. Obnubilé par son histoire d’oiseaux, dédaigneux, il n’a que faire de la maison d’Émile Zola, sur la rive du fleuve, à Médan (d’ailleurs il n’aime pas Zola), et de la visite, inscrite dans le programme de la croisière, du bassin des Nymphéas de Claude Monet à Giverny.
Personnellement et égoïstement, je m’en fiche un peu car je connais ces lieux, et je préfère qu’il se plonge dans les livres qu’il a emmenés dans ses bagages : par exemple la Bible de Jérusalem. Les pluies d’animaux étaient nombreuses, en général en guise de punitions. L’Exode raconte comment Yahvé déversa grenouilles, sauterelles et taons contre Pharaon qui refusait de libérer les juifs d’Égypte (déjà des histoires de migrants !). Une autre fois, c’était des gilets jaunes hébreux, affamés dans le désert de Sin, qui commençaient à manifester leur mécontentement à l’égard de Moïse, Aaron et même Dieu lui-même. L’Éternel entendit leur courroux et leur envoya de la viande sous forme de chute de cailles mortes.
Pline l’Ancien relate dans son Histoire naturelle plusieurs pluies de matière animale dans le « ciel inférieur », ainsi des pluies de lait et de sang au temps de Manius Acilius et Caius Porcius consuls de Rome.
Sans remonter à l’Antiquité, il y a aussi l’anecdote cocasse d’un cargo porte-conteneurs qui naviguait au large de l’Alaska avec dans sa soute des dizaines de milliers de jouets en plastique, en l’occurrence des canards de bain jaunes. Une tempête survint et voilà que le bateau libérant involontairement sa cargaison, pendant des mois, des canards vinrent danser sur les côtes du côté de Vancouver.
C’est au tour d’un des touristes de la croisière, ingénieur retraité en balistique, de raconter en détail The Pigeon Project, l’idée apparemment saugrenue de Burrhus F. Skinner, un ingénieur américain, « pas vraiment ingénieur mais psychologue, et pas vraiment psychologue mais psychologue animalier ». C’était peu après Pearl Harbour et la course aux armements battait son plein. Ce Skinner, émule de Pavlov, pensait qu’on pouvait conditionner les réflexes des animaux et leur apprendre à réagir à des signaux complexes : « Ce qu’il avait proposé à l’armée américaine était assez simple. Pour guider un missile, il suffirait d’utiliser des pigeons, de les conditionner à repérer un point sur un plan, puis de les enfermer dans un missile et faire en sorte qu’ils picorent la carte pour maintenir l’axe du projectile … Lorsqu’il pique comme il faut l’image avec son bec, une petite trappe s’ouvre qui offre au pigeon quelques graines de récompense. Dès que le missile s’éloigne de sa cible, l’oiseau donne un coup de bec et rectifie la trajectoire ».
Aussi simple que cela, il suffisait d’y penser. Après le pigeon voyageur qui passait des messages au-dessus des tranchées, il y avait le pigeon kamikaze porteur de bombe. Cela battait en brèche la célèbre affirmation du dessinateur humoriste Chaval : Les oiseaux sont des cons. J’imagine déjà votre scepticisme et votre moquerie à mon égard, votre doigt courant sur votre front : « Il n’y a pas écrit Pigeon ici ! » Et pourtant, c’est rigoureusement vrai, et comme j’admets volontiers que vous ne gobiez pas mes effets de plumes, je vous invite à taper Projet Pigeon dans Google. Je ne vous en veux pas, moi aussi je suis tombé des nues (mais vivant).
Tout aussi invraisemblable, en apparence, semble la Campagne des Quatre nuisibles lancée par Mao Tsé Toung en 1958. C’était au temps où « la Chine s’éveillait » et les idées maoïstes commençaient à séduire une partie de notre jeunesse et notre élite.
Le Grand Timonier avait instauré, dans le cadre de sa réforme agraire, des mesures visant à exterminer les rats, mouches, moustiques et moineaux accusés de manger les graines des céréales, privant ainsi les paysans du fruit de leur travail. Raisonnement implacable : « Mao avait fait à peu près ce calcul, un moineau friquet (c’est celui qui nous intéresse ici ndlr) mange chaque année deux kilos et demi de graines (ce qui s’appelle avoir un appétit d’oiseau). Or, il y a presque 10 millions de moineaux friquets en Chine qui dérobent donc 25 000 tonnes de graines. Les oiseaux dévorent l’équivalent de ce qui pourrait nourrir des dizaines de milliers de Chinois (et moi, et moi, et moi ! ndlr) pendant une année entière. Les moineaux étaient donc coupables de vol, de comportement antipatriote, de subversion anti-communiste. »

campagne-des-quatre-nuisibles

« La décision, douce comme Mao savait les prendre », fut d’éliminer totalement les moineaux friquets. Du 18 avril 1958, à 5 heures du matin, jusqu’au 21 avril, les masses populaires chinoises furent mobilisées pour éradiquer les moineaux. Jeunes et vieillards, hommes et femmes, dans les rues, les champs et les forêts, firent un vacarme étourdissant en frappant sur des pots, des casseroles, des tambours, des gongs, armés aussi de lance-pierres et de sarbacanes, pour effrayer les oiseaux, les empêcher de se poser, les forcer à voler jusqu’à ce qu’ils tombent du ciel d’épuisement. « Le 21 avril 1958, un communiqué officiel du Parti l’annonce : il n’y a plus de moineaux friquets sur le sol chinois. Le Grand Bond en Avant vient de commencer par une Grande Chute d’en Haut. En 72 heures, 10 millions de moineaux venaient d’être tués (38 moineaux par seconde pendant trois jours) ».
Les clairvoyants dirigeants chinois avaient oublié que les moineaux, outre des graines, mangeaient aussi une grande quantité d’insectes (après les friquets, les criquets !). Les insectes libérés de leurs prédateurs se régalèrent à s’en péter l’abdomen, et les rendements de riz, notamment, s’effondrèrent, participant à la Grande Famine chinoise appelée officiellement les trois années de catastrophes naturelles (1958 -1961) ! De quoi rire jaune !
J’invite encore les « encre violette sceptiques » à aller vérifier dans Google. Et dire que chez moi, les moineaux de Paris viennent picorer, sur le rebord de la fenêtre, nos reliquats de grains de riz, semoule ou quinoa qu’on leur verse dans un bol !
(voir billet : http://encreviolette.unblog.fr/2011/07/12/la-pie-ne-fait-pas-le-moineau/ )
Cela ne nous renseigne évidemment pas sur les oiseaux de Bonsecours et leur fin tragique de mourir en Seine, au pays de Corneille. D’autant que le narrateur enquêteur occupe un peu trop son temps à boire sans modération avec le pianiste de la croisière surnommé Cheval, et tourner autour de Clarisse le capitaine adjoint du navire.
Ce que l’auteur passe sous silence, mais que j’avais évoqué dans un billet sur les ponts de Paris, c’est le massacre du 17 octobre 1961 et la répression meurtrière, par la police française avec à sa tête le sinistre préfet Papon, d’une manifestation d’Algériens organisée à Paris par la fédération de France du FLN (Front de Libération Nationale). Dans son documentaire, Ici on noie des Algériens, Yasmina Adi raconte comment, en cette sinistre nuit, les forces de police arrêtèrent, ficelèrent, voire jetèrent en un sac en Seine (comme Buridan, philosophe scholastique du XIVéme siècle, rappelez-vous La Ballade des dames du temps jadis de François Villon) un nombre toujours pas révélé de manifestants. Certains cadavres dérivèrent jusqu’à Rouen. Un épisode honteux de l’Histoire de France sur lequel on se garde bien de s’appesantir, surtout en cette sensible période actuelle !
Et si tout cet intérêt pour ce désastre ornithologique trouvait son origine dans l’enfance de Victor Pouchet et d’un perroquet baptisé Alfred ? Et si ce n’était pas l’occasion de resserrer les liens distendus avec son père qu’il n’a pas vu depuis longtemps ?
Pourquoi les oiseaux meurent, mais aussi pourquoi les choses meurent, pourquoi les parents se sont-ils séparés, pourquoi sa petite amie Anastasie s’en est allée en laissant quelques mots du poète Henri Michaux (« Si tu es un homme appelé à échouer, n’échoue pas, toutefois, n’importe comment ») ? Pourquoi ? Dans son odyssée fluviale, Victor Pouchet, avec son cahier Clairefontaine gribouillé de notes et de schémas, est aussi à la recherche de son père, espèce d’Ulysse normand. Il le rate de quelques jours à Bonsecours tandis qu’il se rend sur les lieux où les oiseaux se sont écrasés, un champ à proximité de la résidence … Claude Monet.
Chercheur dans l’âme, même s’il a délaissé sa thèse, Victor mène de front, au gré de son humeur et ses tourments existentiels, ses enquêtes sur les pluies d’oiseaux morts et ses racines. Le hasard va bientôt les emmêler. À la rencontre d’un spécialiste de l’ornithologie au Muséum d’Histoire Naturelle de Rouen, il découvre que le fondateur de ce remarquable monument est un certain Félix-Archimède … Pouchet dont le buste trône à l’entrée. De la famille lointaine ou une cocasse coïncidence ?

Buste Pouchet

Le musée, un des plus riches de province, ouvert au public en 1834, possède, outre des oiseaux naturalisés, une collection de mammifères exotiques issus des ménageries de la foire Saint-Romain située, à l’époque, non loin de là sur la place du Boulingrin. Les activités portuaires de Rouen favorisèrent aussi l’acquisition d’animaux d’autres continents.
Les souvenirs ne sont pas l’apanage de Victor Pouchet. Je me souviens des commentaires enflammés de ma tendre maman et mes chères tantes sur les foires Saint-Romain (elle se déroule encore en ce mois de novembre sur la rive gauche) de leur jeunesse. Je me rappelle, pour ma part, du Cirque de Rouen. C’était, dans ma jeunesse lycéenne, la plus grande salle de spectacles de la ville. J’y vis en concert la pétulante Petula Clark, ne vous moquez pas, à chacun sa petite Anglaise !
L’édifice fut détruit en 1973 en raison de sa vétusté. Ces jours-ci, des « imbéciles » (appelés ainsi avec beaucoup trop de bienveillance !) ont incendié une école de cirque en région parisienne …
Plusieurs pages du roman (vérifiez, c’est exact) sont consacrées à Félix-Archimède Pouchet, ce pseudo ancêtre, élève du docteur Achille Flaubert, le père de l’écrivain, à l’Hôtel Dieu, puis plus tard, professeur de Gustave lui-même au Collège Royal. Il eut un fils qu’il prénomma Georges par admiration pour Buffon le comte naturaliste. Il paraîtrait que c’est par son intermédiaire que Flaubert eut entre les mains Loulou, le perroquet de Félicité, dans un des contes d’Un cœur simple. Et on se demande parfois si Pécuchet, l’ami de promenade de Bouvard, n’a pas quelque lien au moins homophonique avec Pouchet. Des pluies d’oiseaux morts sont survenues également à Blainville-Crevon, village cauchois situé à une lieue du bourg fictif de Yonville-l’Abbaye où résidait Madame Bovary.
Félix-Archimède est tombé, aujourd’hui, presque aux oubliettes si ce n’est sa querelle avec Louis Pasteur à propos de sa thèse Hétérogénie ou Traité de la génération spontanée. Pour Pouchet, il existait une matière vivante, initiale, à partir de laquelle, prodige de la nature, se produisait une génération sans parents. Vous savez que l’Institut déclara Pasteur vainqueur, lui offrant du même coup un chèque de 2 500 francs.
Hors ce combat perdu d’avance sur l’hétérogénèse, Félix-Archimède était un savant qui commit un grand nombre de publications érudites telles ses Recherches et expériences sur les animaux pseudo-ressuscitant, ses Expériences sur la congélation des animaux, la Transformation des nids de l’hirondelle des fenêtres, les Mémoires sur l’organisation des vitellus des Oiseaux, et aussi, en botanique, une Histoire naturelle et médicale de la famille des Solanées. Au début de sa carrière, il entra au Muséum d’Histoire naturelle de Paris, à peu près en même temps que Zarafa, la première girafe de France offerte par le Pacha d’Égypte à Charles X. Supervisé par le grand naturaliste Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, l’animal était venu du Caire à pied, accompagné de trois vaches qui le nourrissaient.
Revenu à Rouen, à la tête désormais du muséum de la capitale normande, il ne cessa d’alerter les pouvoirs publics avec de nombreuses communications telles un Traité sur les mœurs des hannetons et de leurs larves et les moyens de borner leurs ravages, une Histoire naturelle du mouton sous-titrée Du perfectionnement de la laine, une Lettre sur les bancs d’anguilles de la Seine qu’il avait vues de ses yeux remonter chaque année le cours du fleuve. Voilà un homme qui savait ce qu’il voulait, ne manquait pas de penser, Victor !
Lors de mon passage à Rouen, j’aurais bien aimé arpenter les vitrines du muséum, notamment, celles dédiées aux oiseaux empaillés, plus « vivants » ici que ceux dont la mort reste inexplicable.
Par manque de temps, j’ai choisi de visiter, non loin de là, le musée des Beaux-Arts, l’un des plus beaux musées du genre en région, dont l’accès aux collections permanentes est gratuit.

musée Beaux-Arts Rouen

N’en déplaise à Victor Pouchet, j’aime Claude Monet et j’ai eu envie d’admirer quelques œuvres du maître de l’Impressionnisme, en particulier l’une de la série de 28 toiles qu’il consacra à la cathédrale de Rouen.

Cathédrale 1Monet cathédrale 1

Je venais de la voir, quelques minutes auparavant, éclairée par un timide soleil d’automne. L’artiste, qui aimait observer et restituer les changements de lumière et de couleurs de la pierre au fil des jours, nous la présente ici par temps gris … peut-être un peu semblable à celui lors du survol du nuage noir échappé de l’usine Lubrizol ? En bord de tableau, en haut et à gauche de la tour, quelques esquisses d’oiseaux semblent s’enfuir…
Je profite aussi du jeu de brumes qui nimbent les bords de la Seine, ainsi que d’un champ de coquelicots, aux environs de Giverny, ces fleurs sauvages qu’aimait tant ma tendre maman (billet http://encreviolette.unblog.fr/2008/07/16/le-coquelicot/ ).

Monet SeineMonet coquelicots

J’arpente la galerie dédiée à Rouen sans troubler le sommeil de Jeanne d’Arc, l’icône de la ville veillée par un ange aux ailes largement déployées. Malgré l’armure et la posture de gisant, le tableau ne manque pas de sensualité.

Sommeil de Jeanne d'Arc 1Musée Beaux-Arts Rouen Noce à Yport

Vous connaissez ma gourmandise, mes papilles sont en éveil devant le tableau géant (2,45m x 3,55m) Un repas de noce à Yport, une scène charmante de la vie normande d’antan (c’était bio à l’époque). Tout est sur la table : la volaille, la tarte (aux pommes sans doute), les carafes de cidre et de goutte (d’la bonne pour le mariage !), et même, hors cadre, le peintre Albert Fourié (il vécut à Yport) qu’observe le convive au fond à gauche. Il ne manque que Maupassant pour nous raconter une de ses truculentes nouvelles du Pays de Caux.
Pour revenir dans le roman, je demande à un surveillant de salle où je puis contempler la toile des Énervés de Jumièges dont le narrateur avait acquis une reproduction en carte postale à la boutique du bateau. Elle représente deux hommes couchés dans une barque dérivant, appuyés sur deux gros coussins de velours et recouverts d’une couverture brodée d’ornements mérovingiens. Étrange balade fluviale qui semble paisible à première vue !

Enervés de Jumièges

L’artiste Évariste-Vital Luminais, un peintre français du XIXème siècle, s’est inspiré d’un récit apocryphe. Lisons le romancier : « Chaque fois que nous visitions les ruines de l’abbaye de Jumièges, un peu plus loin sur la Seine, après Rouen, mon père me racontait la légende des Énervés. Il fallait, précisait-il, prendre énervé au sens littéral : à qui on a coupé les nerfs. Ces deux loques épuisées sur leur radeau sans pianorama-bar, sans commissaire de bord ni petit-déjeuner continental, c’étaient Clotaire et Childéric, fils de Clovis numéro deux. Et c’était leur propre mère Bathilde, reine de France et régente, qui leur avait brûlé les tendons des jarrets alors qu’ils s’apprêtaient à attaquer Clovis père tout juste revenu d’un pèlerinage en Terre sainte. Il était en effet plus sûr de les empêcher de courir et les laisser s’échouer à Jumièges. « Cette légende pourrait te servir de leçon » concluait mon père arrivé au terme de son conte mérovingien. » La légende raconte que les deux suppliciés auraient été recueillis par des moines de l’abbaye bénédictine de Jumièges et y vécurent saintement.

Jardins_Luxembourg_Sainte_Bathilde_2014

Statue de la reine Bathide dans le jardin du Luxembourg à Paris

Pendant que Pouchet erre dans Rouen, le Seine Princess a poursuivi sa descente du fleuve. Et Jean-Pierre, le retraité de l’armement, l’appelle au téléphone : « Je suis à Pennedepie, sur la plage, vous n’allez pas me croire, mais ce matin, là, il y a à peine une heure, il vient de pleuvoir des oiseaux. Des oiseaux morts. Sur deux cents mètres. Il y en a peut-être des milliers ». Pouchet rapplique dare-dare par le premier train Corail pour Le Havre, tant pis pour Villequier et le petit hommage à Léopoldine Hugo qui s’y noya, tant pis aussi pour l’abbaye de Jumièges.
Sur la petite plage du Calvados, devant l’immensité de corneilles crevées : « Ces oiseaux étaient devenus des hommes. Ils chutaient comme eux ; de simples poids morts sans le mystère du vol. Et on ne pouvait plus éluder l’hypothèse du suicide collectif. Épuisées par l’existence, des colonies d’oiseaux décident d’en finir ensemble et ne même temps dans des cérémonies incompréhensibles. De quelle cause étaient-ils les martyrs ?
Des chutes identiques d’oiseaux avaient eu lieu partout dans le monde, au Colorado, en Indonésie, en Suède, 16 000 alouettes en Ouganda, 800 cailles à Oxford, des centaines de pigeons ramiers à Auxerre… On avait retrouvé aussi des poissons crevés sur la côte espagnole, au Japon, en Uruguay… Une crise mondiale !
« Et si tout cela avait du sens ? » C’est à nous, lecteurs, d’extrapoler la métaphore. Le feu embrase la forêt amazonienne, un tiers de la population d’abeilles disparaît chaque année en France, il faut s’occuper d’Amélie qui gronde sur nos littoraux, la terre tremble en Ardèche non loin de la centrale nucléaire de Tricastin. Quelques étincelles suffisent à déclencher des colères en Algérie, et Irak, au Chili et Liban, en Catalogne et en Guinée, en Égypte, en Bolivie et au Pérou (là où les oiseaux de Romain Gary allaient mourir).
Victor Pouchet conclut par une lueur d’espoir : son père lui a donné des nouvelles et s’est exilé temporairement à Guernesey, et sur la plage de Pennedepie, au-delà du charnier de corneilles, il a vu « une aigrette blanche, haut perchée sur ses longues pattes, maladroite mais belle, qui arpentait la plage à la frontière avec la mer ».

Publié dans:Coups de coeur, Leçons de choses |on 12 novembre, 2019 |2 Commentaires »

C’était mieux avant … que Michel Serres nous quitte !

Je pleure, presque au vrai sens du mot, un maître de pensée. L’immortel, parce qu’académicien, Michel Serres nous a quittés.
Chaque lecture de l’un de ses ouvrages, chacune de ses apparitions à la télévision, chacune de ses chroniques dominicales à la radio, constituait pour moi un moment sublime de bonheur intellectuel. Avec lui, j’aimais la philosophie, car il était philosophe.
En réponse à son discours, lors de sa réception (sans la traditionnelle épée, en « signe de paix » en pleine guerre du Golfe) à l’Académie française en janvier 1991, Bertrand Poirot-Delpech disait :
« À une étudiante qui vous interrogeait sur un mot d’argot en enveloppant de fumée sa question et son ignorance, comme c’était de son âge, à cette Précieuse de la Sorbonne dont j’entends encore, après dix ans, le pédantisme, car j’étais là, figurez-vous, en cachette, intrigué par le charme auquel succombaient vos habitués du samedi matin, charme ravageur, en effet, et sur lequel, tant pis pour vous, je reviendrai ; à cette jargonnante, soudain pétrifiée par l’œil pointu et le sourire au rasoir qui ajoutent à votre buste de penseur antique on ne sait quoi de faunesque, et même un peu diable, vous répondîtes, de cette voix d’oracle drue et cadencée où tambourinent, on vient de l’entendre, les graviers et l’ironie chantante de la Garonne :
« Désolé, Mademoiselle, mais votre question, je n’y entrave que dalle ! »
Ce qui peut se traduire, en langue moins verte, je veux dire plus académique, par : « Je n’y comprends rien ! »
Eh bien, moi, quand je vous écoutais … j’entravais souvent ce que vous disiez avec ce qu’il faut de clarté et de modestie, et pourtant si j’en crois encore Poirot-Delpech :
« Je m’avise que je n’ai pas inventorié en détail le « petit chariot » de vos diplômes – ainsi appelez-vous votre curriculum, par un goût des à-peu-près farceurs, qui n’épargne pas l’étymologie. C’est qu’il y faudrait une brouette : docteur ès lettres en 1968, professeur à la Sorbonne depuis 1969, plusieurs fois examinateur au concours de Normale, professeur en visite à Sao Paulo, New York, Stanford. Si l’enseignement ne connaît plus de frontières, comme au temps béni des universités médiévales, et si la langue française y fait bonne figure, pour notre joie, c’est un peu grâce à votre passion de « faire classe ».

Serres

J’avoue humblement n’avoir qu’effleuré la riche bibliographie du philosophe, et suis surtout devenu friand sur le tard de ses savoureux petits essais ou pamphlets souvent dérangeants (pour les anciens comme moi désormais !) parce qu’à contre-courant.
Ainsi le portrait de son attachante Petite Poucette ainsi surnommée à cause de sa dextérité pour tapoter sur les touches tactiles de son portable :
« Avant d’enseigner quoi que ce soit à qui que ce soit, au moins faut-il le connaître. Qui se présente, aujourd’hui, à l’école, au collège, au lycée, à l’université ?
Ce nouvel écolier, cette jeune étudiante n’a jamais vu veau, vache, cochon ni couvée. En 1900, la majorité des humains, sur la planète, s’occupaient de labourage et de pâturage ; en 2010, la France, comme les pays analogues au nôtre, ne compte plus qu’un pour cent de paysans. Sans doute faut-il voir là une des plus immenses ruptures de l’histoire, depuis le néolithique. Jadis référée aux pratiques géorgiques, la culture change.
Celle ou celui que je vous présente ne vit plus en compagnie des vivants, n’habite plus la même Terre, n’a donc plus le même rapport au monde. Il ou elle ne voit que la nature arcadienne des vacances, du loisir ou du tourisme.
Il habite la ville. Ses prédécesseurs immédiats, pour plus de la moitié, hantaient les champs. Mais il est devenu sensible aux questions d’environnement. Prudent, il polluera moins que nous autres, adultes inconscients et narcissiques. Il n’a plus le même monde physique et vital, ni le même monde en nombre, la démographie ayant soudain bondi vers sept milliards d’humains.
– Son espérance de vie est, au moins, de quatre-vingts ans. Le jour de leur mariage, ses arrière-grands-parents s’étaient juré fidélité pour à peine une décennie. Qu’il et elle envisagent de vivre ensemble, vont-ils jurer de même pour soixante-cinq ans ? Leurs parents héritèrent vers la trentaine, ils attendront la vieillesse pour recevoir ce legs. Ils n’ont plus la même vie, ne vivent plus les mêmes âges, ne connaissent plus le même mariage ni la même transmission de biens.
– Depuis soixante ans, intervalle unique dans notre histoire, il et elle n’ont jamais connu de guerre, ni bientôt leurs dirigeants ni leurs enseignants. Bénéficiant des progrès de la médecine et, en pharmacie, des antalgiques et anesthésiques, ils ont moins souffert, statistiquement parlant, que leurs prédécesseurs. Ont-ils eu faim ?
Or, religieuse ou laïque, toute morale se résumait à des exercices destinés à supporter une douleur inévitable et quotidienne : maladies, famine, cruauté du monde.
Ils n’ont plus le même corps ni la même conduite ; aucun adulte ne sut ni ne put leur inspirer une morale adaptée.
– Alors que leurs parents furent conçus à l’aveuglette, leur naissance fut programmée. Comme, pour le premier enfant, l’âge moyen de la mère a progressé de dix à quinze ans, les enseignants ne rencontrent plus des parents d’élèves de la même génération. Ils n’ont plus les mêmes parents ; changeant de sexualité, leur génitalité se transformera.
– Alors que leurs prédécesseurs se réunirent dans des classes ou des amphis homogènes culturellement, ils étudient au sein d’un collectif où se côtoient désormais plusieurs religions, langues, provenances et mœurs. Pour eux et leurs enseignants, le multiculturalisme est de règle depuis quelques décennies. Pendant combien de temps pourront-ils encore chanter l’ignoble « sang impur » de quelque étranger ?
Ils n’ont plus le même monde mondial, ils n’ont plus le même monde humain. Autour d’eux, les filles et les fils d’immigrés, venus de pays moins riches, ont vécu des expériences vitales inverses.
Bilan temporaire. Quelle littérature, quelle histoire comprendront-ils, heureux, sans avoir vécu la rusticité, les bêtes domestiques et la moisson d’été, dix conflits, blessés, morts et affamés, cimetières, patrie, drapeau sanglant, monuments aux morts, sans avoir expérimenté dans la souffrance, l’urgence vitale d’une morale ? »
Voilà pour le corps, voici pour la connaissance :
« Leurs ancêtres cultivés avaient, derrière eux, un horizon temporel de quelques milliers d’années, ornées par la préhistoire, les tablettes cunéiformes, la Bible juive, l’Antiquité gréco-latine. Milliardaire désormais, leur horizon temporel remonte à la barrière de Planck, passe par l’accrétion de la planète, l’évolution des espèces, une paléo-anthropologie millionnaire. N’habitant plus le même temps, ils entrèrent dans une autre histoire.
– Ils sont formatés par les médias, diffusés par des adultes qui ont méticuleusement détruit leur faculté d’attention en réduisant la durée des images à sept secondes et le temps des réponses aux questions à quinze secondes, chiffres officiels ; dont le mot le plus répété est « mort » et l’image la plus reprise celle des cadavres. Dès l’âge de douze ans, ces adultes-là les forcèrent à voir plus de vingt mille meurtres.
– Ils sont formatés par la publicité ; comment peut-on leur apprendre que le mot relais, en français s’écrit -ais, alors qu’il est affiché dans toutes les gares -ay ? Comment peut-on leur apprendre le système métrique, quand, le plus bêtement du monde, la SNCF leur fourgue des s’miles ?
Nous, adultes, avons doublé notre société du spectacle d’une société pédagogique dont la concurrence écrasante, vaniteusement inculte, éclipse l’école et l’université. Pour le temps d’écoute et de vision, la séduction et l’importance, les médias se sont saisis depuis longtemps de la fonction d’enseignement.
Les enseignants sont devenus les moins entendus de ces instituteurs. Critiqués, méprisés, vilipendés, puisque mal payés.
Ils habitent donc le virtuel. Les sciences cognitives montrent que l’usage de la toile, lecture ou écriture au pouce des messages, consultation de Wikipedia ou de Facebook, n’excitent pas les mêmes neurones ni les mêmes zones corticales que l’usage du livre, de l’ardoise ou du cahier. Ils peuvent manipuler plusieurs informations à la fois. Ils ne connaissent ni n’intègrent ni ne synthétisent comme leurs ascendants. Ils n’ont plus la même tête.
– Par téléphone cellulaire, ils accèdent à toutes personnes ; par GPS, en tous lieux ; par la toile, à tout le savoir ; ils hantent donc un espace topologique de voisinages, alors que nous habitions un espace métrique référé par des distances. Ils n’habitent plus le même espace.
Sans que nous nous en apercevions, un nouvel humain est né, pendant un intervalle bref, celui qui nous sépare de la Seconde Guerre mondiale.
Il ou elle n’a plus le même corps, la même espérance de vie, n’habite plus le même espace, ne communique plus de la même façon, ne perçoit plus le même monde extérieur, ne vit plus dans la même nature ; né sous péridurale et de naissance programmée, ne redoute plus la même mort, sous soins palliatifs. N’ayant plus la même tête que celle de ses parents, il ou elle connaît autrement.
– Il ou elle écrit autrement. Pour l’observer, avec admiration, envoyer, plus rapidement que je ne saurai jamais le faire de mes doigts gourds, envoyer, dis-je, des SMS avec les deux pouces, je les ai baptisés, avec la plus grande tendresse que puisse exprimer un grand-père, Petite Poucette et Petit Poucet. Voilà leur nom, plus joli que le vieux mot, pseudo-savant, de dactylo.
– Ils ne parlent plus la même langue. Depuis Richelieu, l’Académie française publie, à peu près tous les quarante ans, pour référence, le dictionnaire de la nôtre. Aux siècles précédents, la différence entre deux publications s’établissait autour de quatre à cinq mille mots, chiffres à peu près constants ; entre la précédente et la prochaine, elle sera d’environ trente mille.
À ce rythme linguistique, on peut deviner que, dans peu de générations, nos successeurs pourraient se trouver aussi séparés de nous que nous le sommes de l’ancien français de Chrétien de Troyes ou de Joinville. Ce gradient donne une indication quasi photographique des changements majeurs que je décris. »
Vous imaginez bien que je n’ai jamais osé mettre ce brûlot entre les mains d’une chère petite fille qui aurait beau jeu de rire de moi : « Tu vois papy quand je te dis que tu parles du Moyen-Âge ! »
L’incurable optimiste gascon réitéra, quelques années plus tard en nous assénant le C’était mieux avant du temps de Grand-Papa Ronchon (celui-là même de la Petite Poucette), ce qui, évidemment, signifiait le contraire, ou à tout le moins qu’un peu plus d’objectivité était nécessaire :
« Mon grand-père échappa aux débâcles de Sedan, les gaz délétères blessèrent mon père au milieu des bombes de Verdun, je dus finir l’expédition de Suez… de sorte que, pendant un siècle, ma famille et moi connûmes la guerre, la guerre, la guerre… De ma naissance à l’âge adulte, mon corps se forma, bras et jambes, cœur et cerveau, de guerre, de guerre, de guerre ».
À propos de la santé : « Avant, ne connaissant pas les antibiotiques, on mourrait de vérole ou de tuberculose, comme à peu près tous les illustres du XIXe siècle, Schubert, Maupassant ou Nietzsche ; ma tante décéda d’une méningite le mois précédant l’arrivée de la pénicilline, remède qui eût réduit sa souffrance létale à huit jours de petites piqûres. … Finaud dans ses diagnostics, impuissant le plus souvent aux guérisons, un praticien de ville ou de campagne emportait, le matin, dans sa sacoche, les huit ou dix médicaments efficaces à l’époque ; où l’absence de vaccination laissa beaucoup de mes amis marqués de poliomyélite ; où l’on se moquait des handicapés, en les appelant de noms de bêtes, becs-de-lièvre, gueules-de-loup, phocomèles, c’est-à-dire bras de phoque, sans pitié. »
Et sur l’alimentation ? : « Avant, à table justement, nous buvions et mangions naturel et authentique, disent les Ronchons. » « On savait parfaitement d’où venait le jambon : le porc, engraissé à la ferme de Poulère, nous le tuions l’hiver, pendu par les pattes arrières, au cours de la fête saisonnière nommée cuisine du cochon, à la maison, qui retentissait de ses cris déplorables. Après que la cuisse avait passé, pendue elle aussi, de longs mois à la cave, il fallait un couteau pointu pour en dénicher les vers, entre l’os et le gras, et tenter de déloger nos concurrents directs dans la manducation de la viande. »
« Ah ! la provenance ! On savait d’où venait le lait : de l’étable de Grégoire, où nous allions parfois l’aider à traire Marquise ou Bonnette, toutes blondes d’Aquitaine. Mais le bon fermier, près de ses sous, n’appelait pas souvent le vétérinaire et repérait moins vite que lui les maladies du bétail. Ainsi, dès l’âge de vingt ans, je contractai la fièvre aphteuse. On n’en meurt pas. Non ce n’est pas la peine de sacrifier, pour elle, des milliers de bovins. Une fièvre de cheval vous prend pendant deux semaines, pendant lesquelles bouche, langue, gencives et palais, se remplissent d’aphtes si douloureux que boire et manger virent au supplice. »
C’est ça que j’aimais aussi chez Michel Serres, sa proximité de discours à cent lieues d’Aristote, Kant ou Schopenhauer, son côté conteur avec sa voix chaleureuse de son Lot-et-Garonne natal.
« Pour mon accent occitan, j’ai reçu plus d’humiliations qu’un Iroquois en terre persane ou un Africain dans le Deep South … Je fus rétrogradé au classement d’agrégation, le président du jury, philosophe notable, arguant que je n’étais pas exploitable sur la totalité du territoire. Je ne doute pas qu’il eût raison, puisque nous ne nous comprenions pas les uns les autres et qu’à mon premier poste, en Auvergne, les étudiants disaient en silence que je devais être italien … » !
Avec érudition, il était capable de s’entretenir sur tous les sujets en émettant toujours un avis lumineux et original. « Philosopher, c’est passer partout » confiait-il. Ainsi encore, voyez ce que le supporter inconditionnel du quinze du Sporting Union Agenais pensait de l’évolution du monde de l’Ovalie face au phénomène du professionnalisme :
« J’appelle cela la fable de l’huile et du fromage. Dans ses romans, Jean Giono raconte que ses parents ne se fournissaient pas en huile d’olive dans n’importe quel moulin. Eux achetaient l’huile qui provenait précisément d’un endroit, là. D’un coup, un Monsieur Lesieur a acheté toutes les huiles. Tout le monde a trouvé normal de consommer de l’huile d’olive normalisée. Quant au fromage… J’ai vécu dix ans à Clermont-Ferrand au début de ma carrière. J’ai vu les caves du Saint-Nectaire et du Cantal fermer les unes après les autres sous la puissance du Bonbel, le fromage industrialisé. « Tiens, le fromage va se faire « normer » comme l’huile », me suis-je dit. Tout d’un coup, les consommateurs se sont révoltés. Les fromageries industrielles ont fait faillite. J’ai alors vu renaître le Saint-Nectaire, la Fourme d’Ambert… La question fondamentale du monde moderne : va-t-on suivre le destin du fromage ou celui de l’huile ? »
Et pour ne pas tourner en rond sur ce sujet ovale, il concluait : « Ce que vous dites du rugby est vrai pour tout. Il en est par exemple de même pour la recherche scientifique. Si vous ne médiatisez pas ce que vous inventez, vous n’existez pas. Autrefois, on passait à la télévision parce qu’on était bon. Aujourd’hui, on est bon parce que l’on passe à la télévision. Ça change tout. » Oh que oui !
Vers la fin des années 1950, apparut une machine sophistiquée qui allait bientôt révolutionner nos manières de communiquer et faire le bonheur des Petites Poucettes d’aujourd’hui. Son nom anglais était computer qu’on ne put traduire dans notre langue par le mot compteur déjà pris pour nos relevés d’eau, gaz et électricité. Un latiniste trouva que cette nouvelle machine « infernale » lui faisait penser à la création du monde par le Deus ordinator. Ainsi naquit l’ordinateur.
Cette histoire dut réjouir Michel Serres qui, moins progressiste sur la façon de martyriser les mots, publia, il y a peu, un court et savoureux essai sur la Défense et illustration de la langue française.
Avec l’autorité (malicieuse) de ceux qui ont vécu la Seconde Guerre mondiale, il repartait au front contre le nouvel occupant de notre langue :
« Les nazis ont plus respecté notre langue que nos propres annonceurs le font… J’ai compté un jour, place de la Bastille, 93 mots anglais pour 20 mots français. Un collègue américain prenait un pot avec moi ; il me dit : « Je ne voudrais pas qu’une telle catastrophe arrive à mon pays. » Il plaignait les Français de supporter cette occupation et de compter, parmi eux, des collaborateurs. »
Défenseur de la belle langue de Molière face au globish, « la langue des snobs, bobos, incultes et collabos », il en avait marre que la SNCF nous fasse des smiles et que les cafés nous proposent des happy hours !
Véritable troubadour de la langue, il nous enchantait en balançant entre le mot enfoui pour être précis et le mot usuel pour être compris, ainsi un arboriculteur ne parle pas de pommes en général mais de Chantecler ou Calville, que le marin ne parle pas de corde parce qu’il y a des bitords, des torons et des aussières. On reconnaît là sans doute le jeune étudiant reçu à l’École navale.
Il proposait une règle simple : accepter comme un enrichissement tout mot étranger qui correspond à un objet ou une pratique nouvelle, mais le refuser quand il vient remplacer un terme existant. Autrement dit, oui à l’aztèque haricot, à l’italien sonate, à l’arabe algèbre et à l’anglais scanner. Mais non à coach, qui n’apporte rien de plus à entraîneur.
Encore que, en cette période de Coupe du Monde féminine de football, être entraîneuse peut être équivoque !
Michel Serres avait le don précieux d’éclairer nos esprits, d’éveiller notre curiosité, de se mettre au niveau de chacun de nous. Comme beaucoup de grands esprits, il rendait intelligent en laissant paraître qu’il ne l’était pas tant que ça lui-même.
Depuis quelques années, dans son petit jardin de sa maison de Vincennes, le marronnier était malade : « Depuis trois ans, il ne donne plus de marrons, ni de fleurs. Il n’y a plus de merles, de mésanges, ni de moineaux non plus. »
Était-il urgent maintenant pour cet optimiste impénitent de tirer la sonnette d’alarme avant de tirer sa révérence ? Ainsi, avait-il un peu remanié, l’an dernier, la réédition de son plaidoyer écologique Le Contrat naturel : « Je suis certain que nous allons désormais à une catastrophe dont notre histoire ne nous donne aucun exemple « si nous ne changeons pas au plus vite nos coutumes, notre économie et nos politiques …
Des avaries imparables suscitent à bord l’alarme finale : ’Tous aux postes d’évacuation !’ Même si, pour les Terriens, dénués de tout canot de sauvetage, elle sonne absurde, elle couvre de sa rumeur l’humble voix de mon commencement. Or, hélas, les puissants de la planète n’écoutent, pour le moment, ni l’une, dramatique et irréalisable, ni l’autre, bienheureuse et salvatrice. »
Avec sa faculté (ce mot lui convient si bien !) de se mettre à portée de son auditoire et ses qualités de conteur, c’est peut-être ce message de vigilance que Michel Serres transmit, au début de cette année, en rendant visite aux enfants d’une école maternelle parisienne : « C’est le plus beau jour de ma vie ! J’ai toujours essayé d’être compris de la plus large majorité. Y arriver avec des enfants de cet âge, ça sauve une vie. »

Michel Serres

À l’école de la rue Rochechouart, Paris IXème (photo LP/Arnaud Dumontier)

Au temps de mon activité dans l’Éducation Nationale, j’eus aussi la chance et le privilège de filmer ce brillant et chaleureux humaniste. Un bien beau souvenir que je raviverai désormais à travers ses lectures ! Mais comment vais-je pouvoir bientôt justifier mes billets sur les Tours de France d’antan?

Publié dans:Coups de coeur |on 4 juin, 2019 |Pas de commentaires »

Chanel, un amour de petite chatte (encore)

Il y a peu, je vous ai fait partager les facéties, effronteries et pitreries de Chanel, une adorable petite chatte que ma compagne et moi avons gardée une semaine durant :
http://encreviolette.unblog.fr/2019/05/06/chanel-une-adorable-petite-chatte/
Elle semblait manifester un certain goût pour la littérature en campant dans un coin de bibliothèque !
Très joueuse, de sa petite patte, elle poussait aussi des balles de divers calibres, de préférence sous les meubles, c’est tellement plus drôle pour les vieilles douleurs de son maître d’occasion !
De retour chez sa maîtresse, Chanel, son nom ne saurait mentir, s’est découverte, ces jours-ci, une passion pour le tennis, à l’occasion du tournoi de Roland-Garros. À défaut de pouvoir prendre place dans les loges VIP, à côté des people, elle campe ostensiblement devant « l’étrange lucarne » du salon, ainsi appelait-on autrefois la télévision.
Étrange, en effet, cette balle insaisissable qui, après avoir débordé une des joueuses, sort du cadre pour terminer sa trajectoire … où ça dans le salon ?
Impayable, cette chatonne qui rythme avec sa tête les rebonds de la balle sur la terre battue avant que la joueuse effectue son service ! Attention au torticolis quand elle verra les 24 rebonds de Novak Djokovic !
Malheureusement, Chanel (et moi) ne pourrons voir l’une des favorites de la compétition, la gracieuse tenniswoman russe Maria Sharapova qui a déclaré forfait pour une blessure à l’épaule.

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Publié dans:Coups de coeur |on 27 mai, 2019 |Pas de commentaires »

« Les Passerelles de la Vie à Prat-Bonrepaux (Ariège)

En ouvrant un dictionnaire au mot passerelle, l’on peut lire :
1. Ouvrage destiné à la circulation des personnes.
a) Pont étroit, permanent ou provisoire, permettant le passage des piétons au-dessus d’une brèche, d’un cours d’eau, d’une voie de communication ou entre deux bâtiments. Passerelle métallique; passerelle branlante; passerelle de fortune; lancer une passerelle; une passerelle qui enjambe; qui se balance. Sur une tranchée profonde, entre des talus de terre noire, des tas de pavés et des monceaux de dalles, une passerelle était jetée, faite d’une planche étroite et flexible (A. FRANCE, Lys rouge, 1894, p.72)
C’est le cas de l’ouvrage qui enjambe la chaussée contournant désormais le village ariégeois de Prat-Bonrepaux, et permet aux piétons de rejoindre les champs depuis le centre du bourg.
Si je voulais faire un peu de mauvais esprit, j’ajouterais qu’il constitue éventuellement un excellent belvédère pour la gendarmerie locale afin de flasher les automobilistes récalcitrants à la vitesse de 80 km/h !
Mais en Ariège, « terre courage », telle fut longtemps sa devise touristique, où la solidarité, la générosité, la joie de vivre, l’authenticité ne sont pas de vains mots, on sait aussi édifier des passerelles au sens métaphorique, ainsi ces Passerelles de la Vie jetées entre les enfants de l’école-primaire de Prat-Bonrepaux (quel joli demi-nom !) et les résidents de l’EHPAD (établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) de l’Estélas, du nom d’un pic dominant la localité.
Ce sont celles-ci que je suis invité à découvrir en qualité de neveu par alliance d’une des participantes, une aïeule de 98 ans à l’automne, plus bonne main que bon pied, d’ailleurs elle est notamment mise à contribution pour ses qualités de tricoteuse. Un certain nombre de membres de la famille, neveux, nièces et même frère, ont porté brassières, pulls et gilets de sa confection, à différents âges de leur vie et … de la mode !

invitation Passerelles de la Vie

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En cet après-midi du mois de mai, à la salle municipale, est présentée la restitution artistique d’un projet mené, durant trois mois, par Aude Lamarque, membre de la compagnie ariégeoise l’Arbassonge.
Aude possède de nombreuses cordes à son arc : après un parcours universitaire en sociologie et ethnologie, elle choisit de se consacrer, corps et âme, au théâtre et aux histoires sous toutes leurs formes, crieuse de rue, comédienne marionnettiste, chuchoteuse de poésie, conteuse, clown, danseuse contemporaine, j’en oublie sans doute.
Pour construire ses passerelles, elle est intervenue six fois auprès des résidents de l’EHPAD. C’est un peu le monde à l’envers : dans notre jeunesse, les parents nous lisaient des histoires pour nous apaiser ou nous endormir ; ici Aude, pour apprivoiser et réveiller les anciens, leur a raconté des contes et organisé des exercices divers et variés. Puis elle a lancé un travail de collecte de leurs récits de vie sur le thème de « leurs premières fois », des souvenirs bien lointains … encore que certains de ces aïeux, plus en âge de débusquer les campagnols et mulots dans les céréales, ont découvert tout récemment la première fois où ils ont manipulé la souris d’un ordinateur.
Il s’en suivit un travail de transposition écrite des témoignages oraux. Puis Aude, sans avoir à franchir l’affreuse passerelle bétonnée enjambant la déviation, s’est rendue à l’école primaire du village pour initier la même démarche avec les élèves des cours moyens 1ère et 2ème années en collaboration avec leur enseignant Laurent Boissenin. Ce fut au tour des écoliers de raconter leurs premières fois. Fastoche ! Et de mettre en forme écrite et concise leurs récits : moins fastoche ( ?) !
Vint le temps de poser les dernières pierres de la passerelle. Enfants et anciens se retrouvèrent deux fois à la maison de retraite pour apprendre à se connaître à travers des jeux, des exercices de voix et de corps (et de dégustation de bons gâteaux, j’imagine).
Ce « projet de vie » fédéra beaucoup de composantes de l’EHPAD, de la Direction à l’animatrice Florence Martin, en passant par les infirmières, les aides-soignantes parmi lesquelles Marie, et aussi Pablo jeune appelé du Service civique, mais faut-il dissocier le personnel tant, j’en ai fait le constat à l’occasion de mes visites à la chère aïeule, cet établissement respire la gentillesse et le dévouement pour le bien-être de tous.
Enfin le jour de la représentation est arrivé : des trentenaires aux septuagénaires, les spectateurs ont les yeux brillants de fierté pour leur progéniture ou leurs chers aînés.
Dans cette rencontre intergénérationnelle, résonne le choc des prénoms. Les Ambre, Diyana, Loan, Mael, Noah, Zack, Thanael se mêlent aux Denise, Huguette, Paulette, Yvonne, Marcel et Jean. Chacun reconnaîtra les « siens ». Mathilde et Laurent, Marion et Rémi entretiendront éventuellement l’équivoque.
L’argument de la séance est simple : les anciens lisent les premières fois des écoliers lesquels racontent les premières découvertes, bêtises ou punitions (ça va souvent de pair), peurs ou joies, vécues par les aînés. J’avoue que … la première fois justement, cela surprend d’écouter un gamin parlant du maquis de la Résistance ou une nonagénaire évoquant son premier cours de hip-hop.
Mais l’instant de surprise évacué, c’est l’émotion, la tendresse et la fraîcheur des témoignages qui, bientôt, nous étreignent.
Avec la première fois où Denise a fait du vélo, quelle affaire ! Il me semble revivre mon apprentissage de la bicyclette dans la cour de ma maison école avec la bénédiction maternelle de la directrice, sous la surveillance en été d’une tante paralysée. Il y avait aussi des tilleuls autour desquels je slalomais. Les gravillons du sol meurtrirent, plus d’une fois, mes genoux en raison de mon intrépidité ou maladresse.

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Soudain, ma belle-famille tend fièrement l’oreille. Elle a vite saisi que les premières fois relatées maintenant concernent son aïeule : la première machine à laver, installée sous le préau de l’école dont elle était directrice, que la population du modeste village de la campagne fuxéenne venait voir comme une curiosité, puis la première télévision. Prémices de la future civilisation de consommation qui nous cause tant de soucis aujourd’hui !
Le progrès ! Événements véritablement surréalistes pour les jeunes têtes blondes (ou pas) ! Ont-elles conscience que l’arrivée de ce qu’on appelait alors pompeusement « arts ménagers » participa à l’émancipation des femmes.
Plus tard, quand je serai bien vieux et plus en capacité de rédiger ce blog, je pourrai aussi raconter, sans que l’on se moque de moi (c’est moins sûr) la première télévision au domicile parental. C’était en 1956, un téléviseur Grandin acheté à l’occasion de la visite à Paris de la jeune reine Elizabeth d’Angleterre. Une seule chaine et en noir et blanc, of course (c’est pour la reine) !

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Vieux poirier/On ne sait pas qui t’a semé/Le vent peut-être … À travers cette chanson, les enfants rendent hommage métaphoriquement à la robustesse et la longévité de leurs aînés.
Bon sang ne saurait mentir, je relève dans la comptine que le vieil arbre fruitier fleurit chez un poète en Normandie, le pays qui m’a donné le jour !
Hasard du programme, à travers la lecture d’une jeune élève, c’est encore notre tante, quelle bavarde, qui évoque sa première affectation comme institutrice à l’école de Saint-Béat dans le département de Haute-Garonne. Ce n’était pas le sujet mais je l’ai entendue, en privé, conter aussi son séjour pour le moins pittoresque à l’école de Saint-Marcellin du Forez, à quelques kilomètres de Saint-Étienne.
Beaucoup de romans régionalistes, ainsi le populaire écrivain Christian Signol dans Une si belle école, ont décrit ce temps épique où les timides enseignantes, fraîchement émoulues de l’École Normale de la grande ville de leur région, rejoignaient leur poste, en car puis à pied, dans des conditions très rudimentaires. Une véritable aventure ! Certaines d’entre elles y rencontrèrent un beau prince paysan !

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Dans ma jeunesse, Colette Renard connut le succès avec une chanson réaliste : Tais-toi Marseille ! Cet après-midi, c’est plutôt Parle Marcel ! La jeune écolière, au bel accent chantant, raconte les premiers souvenirs de maquisard de l’aîné natif de … la métropole méditerranéenne.

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Sur le même sujet, un autre enfant narre le premier contrôle dont fut victime Mathilde face aux soldats allemands :
« J’avais 17 ans en 1944. Nous vivions en zone occupée par l’armée allemande. Accompagnée de ma sœur et de mon frère, nous avons pris le train en gare de Toulouse, pour aller nous ravitailler à la campagne, près d’Auterive. Arrivés là-bas, pas de bus … nous avons dû rejoindre notre village situé à 9 kilomètres à pied.
Le lendemain matin, alors que j’étais occupée à préparer le petit déjeuner à base d’orge grillée, deux soldats allemands ont pénétré dans la maison.
Ils ont demandé à voir ma carte d’identité. Puis ils se sont rendus à l’étage et ont inspecté toutes les pièces avant de redescendre. Passant devant la salle à manger, ils ont remarqué, posée sur une table, une carabine à laquelle était accroché le récépissé d’enregistrement de la Préfecture de Toulouse. Ils se sont concertés puis ont quitté la maison. Ouf !
Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai appris que mon père avait caché un fusil de chasse dans une armoire, à l’étage.. Ce fusil n’avait pas été déclaré à la Préfecture.
Si les soldats l’avaient découvert, nous aurions pu être arrêtés ! »
Pour l’avoir constaté moi-même avec une chère petite-fille friande des récits de son arrière-grand-mère sur la vie du village sous l’Occupation, je sais que ces témoignages sont souvent plus marquants et efficaces pour éveiller les consciences que l’enseignement de l’Histoire contemporaine dispensée au lycée.
De beaux devoirs de mémoire pour ces écoliers qui ont le bonheur de vivre sur un sol épargné par la guerre depuis plus de soixante-dix ans. En notre époque ébranlée par quelque vent mauvais, puissent-ils mesurer leur chance : L’avenir est une porte, le passé en est la clé écrivit Victor Hugo.
C’est bien la peine que je tienne quelque propos moralisateur, une autre élève me casse la baraque en racontant la première fois où un des anciens fit l’école … buissonnière. Je l’absous volontiers quand je découvre que, « morale » de l’histoire, l’élève du Sacré-Cœur rejoignit l’École publique.

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Ils ne reculent devant rien, ces gamins ariégeois accompagnés à la guitare par Philippe Laval, ils parviendraient presque à accomplir ce qu’on n’a jamais vu sur le sol irlandais (dixit Bourvil) : faire pousser un oranger !
Aucun de leurs bienveillants aînés n’osera leur jeter l’orange (à défaut de pomme) de la discorde, cet après-midi, en affirmant qu’ils sont bien trop gâtés. Et pourtant, beaucoup de ces aïeux ont certainement connu le temps où ils recevaient à Noël une orange, un fruit alors rare et cher.
Mine de rien, ces brèves et modestes tranches de vie, entre joies et peurs, entre rires et larmes, nous rappellent (ou nous apprennent) beaucoup sur la société au milieu du siècle dernier, sur l’éducation, l’autorité, les jeux de l’époque. Avec la passerelle des mots, on franchit avec délectation et émotion des pans d’histoire.
Une aïeule évoque la première fois que Noah a vu sa sœur à la maternité, un jeune garçon enchaîne en exprimant la pudeur bien féminine de Claude qui garde secret le plus beau jour de sa vie à l’occasion de la naissance de son fils. Moments heureux et inoubliables !
Les premières punitions ne pouvaient concerner que Jean dont la malice entretient la bonne humeur à table, si j’en crois notre tante :
« C’était pendant l’Occupation, on était une quinzaine de jeunes et on allait nager à la Gouarège, dans un trou d’eau. On nageait tout nus pour ne pas mouiller le short et le tricot de peau …
Voilà que passe monsieur le curé, il nous voit, mais il n’est pas venu nous trouver.
Au catéchisme, il nous a pris à tous, et il a dit :
« J’aime bien voir les nageurs, mais qui sont un peu habillés ! En tenue d’Adam impossible ! La prochaine fois, vous serez puni pendant trois dimanches ! »
On a fait trois vêpres de plus, un dimanche, avec l’évêque, et la messe en plus !
Alors ça … ça nous turlupinait …
On lui a fait d’autres tours. On était enfant de chœur comme tout le monde, et monsieur le curé avait un vin blanc drôlement bon qu’il mettait dans la burette. Avec les copains, on a vidé la bouteille et la burette avec ! Et quand monsieur le curé a voulu prendre le vin blanc, on avait mis de l’eau à la place !
Alors, il a goûté, a tout recraché, nous a tous regardés et a dit :
« Cet après-midi, vous revenez tous sinon j’irai vous chercher chez vos parents ! » On l’a compris parce que pendant quatre dimanches, au lieu d’aller voir le match de rugby, on a été punis aux vêpres. On lui faisait des tours et il le savait … »
Il y a un petit parfum de Guerre des Boutons qui s’échappe de ce récit de l’Occupation. Je n’ai pas manqué de surveiller les éventuelles réactions de la Sœur écoutant religieusement (comme il convient) les facéties de Jean.
Pour clore le spectacle, en forme de remerciement, les anciens (et le public) offrent aux enfants la chanson douce que leur chantait déjà autrefois leur maman.

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Émouvant symbole : entre les doigts des aîné(e)s, se dévide alors la pelote de laine de la chère tricoteuse, un fil d’Ariane (en l’occurrence de Paulette), non pas pour combattre le Minotaure, mais au contraire pour nouer le lien avec les minots de l’école.

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Une manifestation en Ariège ne saurait s’achever sans un ultime moment de convivialité autour de quelques pâtisseries et boissons. Il m’a bien semblé que la gourmandise n’avait pas d’âge !
Chacun avait du mal à partir. Petit goût des fêtes de L’Humanité d’antan, Marcel, convictions  clairement affichées, chanta le petit vin blanc (pas celui des burettes du curé) qu’on buvait sous les tonnelles du côté de Nogent, avant de faire valser l’Amant de saint Jean :

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Qui sait si ce n’était pas lui cet amant-là ? C’est du passé, n’en parlons plus !
Quoique ! On espère d’autres passerelles (c’est mieux que des ronds-points !) à l’EPADH de Prat-Bonrepaux. « Je préfère l’avenir au passé car c’est là que j’ai décidé de vivre pour le restant de mes jours » écrivit encore Victor Hugo.

Publié dans:Coups de coeur |on 24 mai, 2019 |2 Commentaires »

Chanel, un amour de petite chatte

Parfois, cela détend de partager avec vous quelques impressions que vous jugerez peut-être dérisoires.
Ainsi, avec ma compagne, nous avons eu la garde, durant une semaine, d’une adorable petite chatte.

Blog Chanel 3

Car oui, les seniors, bons à jeter aux orties dans notre société libérale, servent encore à cela : garder les enfants, petits-enfants, et éventuellement leurs animaux de compagnie quand ils (les humains) aspirent à quelques moments d’évasion.
Cela nécessite d’ailleurs une certaine logistique : il est révolu le temps des chats de mon enfance qui, très vite, dans les campagnes, s’appropriaient à leur guise leur terrain d’aventures.
Aujourd’hui, en notre époque d’assistanat, le jeune félin emporte avec lui sa chatière, sa litière pour ses besoins naturels, un arbre dit « à chat » nécessaire pour acérer les griffes dont il fera usage contre vous plus tard pour manifester son mécontentement (encore heureux qu’il ne réclame pas un gilet jaune !), ses aliments avec la prescription des doses par sa maîtresse, et multiples accessoires de jeux, balles de ping-pong, pelotes de laine et même souris mécanique pour apprendre à sauter, courir voire chasser.
Heureusement, nous avons tout de même échappé à la lecture préventive d’ouvrages des Françoise Dolto et Marcel Rufo de la psychiatrie féline !
La chatonne (oui, le mot existe signifiant le petit de la chatte de sexe féminin) en question s’appelle Chanel ! Je devance l’éventuel mauvais esprit de certains lecteurs qui concluraient hâtivement : « voilà une chatte de bourges » ! Ils n’auraient involontairement pas tout à fait tort car, hors de toute considération de lutte de classes, Chanel est née à Bourges. C’est une Berruyère, une berrichonne, et même une européenne par son type. Ce qui n’exclut pas non plus qu’elle ne s’embourgeoise pas ! En tout cas, pour l’instant, il est hors de question qu’elle fréquente les ronds-points et même qu’elle furète hors de l’appartement avant qu’elle ne s’acquitte des vaccinations réglementaires.
Chanel a bientôt trois mois. Elle est née en février, un excellent mois, comme son maître de circonstance rédacteur de ce billet et … Victor Hugo qui aimait les chats même s’il n’en a pas beaucoup parlé dans son œuvre. L’illustre écrivain en posséda un qu’il appela Chanoine, ce qui lui aurait inspiré cette phrase : « Dieu a fait le chat pour que l’homme ait un tigre à caresser chez lui ».
Champfleury, écrivain également proche de Victor Hugo, rédigea un livre intitulé Les chats : histoire, mœurs, observations, anecdotes, et justement connut Chanoine : « Au milieu s’élevait un grand dais rouge, sur lequel trônait un chat qui semblait attendre les hommages de ses visiteurs. Un vaste collier de poils blancs se détachait comme une pèlerine de chancelier sur sa robe noire. La moustache était celle d’un magyar hongrois, et quand solennellement l’animal s’avança vers moi, me regardant de ses yeux flamboyants, je compris que le chat s’était modelé sur le poète et reflétait les grandes pensées qui emplissaient le logis. »
Victor Hugo, qui maniait L’art d’être grand-père, offrit aussi à sa petite-fille un chat qu’elle appela … Gavroche ! En retour, s’agit-il d’une anecdote apocryphe, lorsque, son petit-fils lui demanda « Pépé, que veux-tu pour Noël ? », le coquin de Victor, encore plein de verdeur à quatre-vingts ans, lui répondit : « La bonne ! ».
Je n’ai connu qu’un chat au domicile familial, dans mon enfance : un gros matou « résistant » de l’Occupation allemande. En effet, sans doute abandonné par des voisins, mes parents l’avaient recueilli. Par recoupement, ils estimèrent l’âge de sa mort à 22 ans, ce qui en faisait donc un alerte centenaire à l’échelle humaine. Il était baptisé Boule de suie en raison principalement de sa robe toute noire. Mais, à la réflexion, je ne peux pas imaginer que mes chers aïeux professeurs, férus de littérature française, ne se soient pas inspiré de Boule de Suif, la célèbre nouvelle de Guy de Maupassant, leur compatriote normand. D’ailleurs, l’intrigue se situe, dans ma région natale, durant la guerre de 1870, lorsque la ville de Rouen est envahie par les Prussiens. Pour fuir l’occupation, dix personnes prennent la diligence de Dieppe, avec notamment parmi elles, une prostituée, la patriotique Elizabeth Rousset surnommée Boule de Suif.
À chacun ses références, dans les années 1980, d’autres animaux domestiques noirs de poil se virent affubler du nom d’un champion de tennis français de couleur, vainqueur du tournoi de Roland-Garros.
Beaucoup de chats encore s’appelèrent Félix en référence au personnage des dessins animés américains, créé en 1919 dans le film Feline Follies. En hommage à cet ancêtre, la première chatte à être partie dans l’espace, en 1963, fut baptisée Félicette.
La toute jeunette Chanel, tout à la curiosité de faire le tour de ses propriétaires momentanés, a bien le temps de se poser des questions existentielles sur son identité. Marquera-t-elle la vie de sa maîtresse comme la grande couturière s’inscrivit dans son époque par ses lignes de vêtements et ses parfums, symbole de l’élégance et du luxe français, ainsi que par son désir de libérer les femmes ? Je ne vais pas jouer le rabat-joie en évoquant les controverses nées de ses fréquentations pendant l’Occupation !
Telle maîtresse, telle chatte ? Il paraîtrait qu’il existe des corrélations entre les comportements des animaux et leur propriétaire. En tout cas, Chanel a adopté immédiatement l’habitude de fouiller à l’étagère inférieure de la bibliothèque comme sa maîtresse faisait, au même endroit, du temps où elle ne marchait encore … qu’à quatre pattes. Elle s’y cache jouant même les serre-livres.
Pour la beauté du geste, je vous aurais bien dit qu’elle se colle contre Rroù, une lecture de mon enfance, un roman de Maurice Genevoix dont le héros est un chat attiré irrésistiblement par la liberté, l’aventure et l’inconnu. Mais « cha » serait vous mentir !
Ceci dit, non loin de là, traînaient deux ou trois polars, ce qui me rappelle que Jean Cocteau avouait préférer les chats aux chiens parce qu’il n’y a pas de chats policiers !
La charmante Chanel a eu vite fait de battre en brèche la prétendue indépendance des chats. Instaurant un couvre-feu général pour l’ensemble des résidents de la maisonnée, elle guette, au seuil, du salon que je rejoigne le lit conjugal avant de se résigner à s’endormir enfin dans les bras d’un Morphée des félins. Pas question donc que j’écrive pour vous quelques lignes ou que je regarde à la télévision un hommage à un chat sauvage à la voix de rocker, elle imagine quelque jeu ou acrobatie border line pour détourner mon attention et me pousser à me coucher.
De même, dès potron-minet (logique quoiqu’au XVIIème siècle, la locution d’origine était dès le poitron jacquet, littéralement « dès que l’on voit poindre l’arrière-train de l’écureuil »), Chanel sonne gentiment mais fermement le réveil en s’asseyant sur le lit, en vous mordillant les orteils, et si cela ne suffit pas, en allant agiter les rideaux pour attester qu’il fait jour et qu’il est donc temps de lever le camp. Je mettrai ses débordements urinaires sur la couette sur le compte, non pas d’une manifestation de son impatience, mais sur sa toute jeunesse et son bouleversement émotionnel lié à son déménagement provisoire. Elle a les mêmes égarements chez elle, je suis bienveillant, ma compagne chargée du nettoyage un peu moins.

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Après un court répit, le temps de nous laisser prendre le petit déjeuner, la malicieuse Chanel s’adonne à quelques exercices de gymnastique matinale basés sur l’adresse et la vivacité, parfois légèrement périlleux pour sa santé … et celle des bibelots qu’elle frôle ou enjambe. Par la force des choses, je participe à cette séquence sportive pour récupérer les accessoires qui roulent immanquablement sous les meubles et le canapé, ou rembobiner le fil de laine qu’elle dévide en emberlificotant pieds de table et barreaux de chaises. Un véritable dédale: j’ai plus à craindre un lumbago, qu’elle la colère du roi Minos et la cruauté du Minotaure.
Comme les petits d’homme qui, gavés de jouets sophistiqués s’intéressent parfois à des objets dérisoires, Chanel, curieuse et inventive, se découvre d’autres centres d’intérêt imprévus : sans vous parler des rideaux, passe encore de pousser avec ses petites pattes des rouleaux en carton de papier toilette, grimpée sur la table de chevet, en sautant, elle attrape la tirette de l’interrupteur de la lampe et repart effrayée par la lumière soudaine.

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Après cette activité physique intensive, elle va souvent se blottir au soleil contre un ourson en peluche. Cette scène attendrissante aurait peut-être inspiré Jean de la Fontaine, encore qu’il eût surtout recours aux vieux matous pour symboliser l’hypocrisie et la fourberie humaines. La délicieuse Chanel n’a rien à voir avec les rodilardus, grippeminaud, grippe-fromage, raminagrobis et maître mitis, tous des chafouins, évoqués par le fabuliste. Dans la fraîcheur de sa jeunesse, elle n’a pas acquis l’expérience de faire la chattemite.
Pour sa sieste de l’après-midi, Chanel préfère le moelleux du coussin sur l’ancien fauteuil de ma chère grand-mère d’où elle peut observer le manège des tourterelles dans les arbres.

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Démentant les allégations de sa maîtresse, elle ne me dérange pas dans mon travail d’écriture en promenant ses pattes sur le clavier de l’ordinateur.
Le chat serait-il le meilleur ami de l’écrivain et beaucoup plus modestement des blogueurs ? Comment ne pas penser à Bébert, le célèbre compagnon de Louis-Ferdinand Céline, « invariablement vêtu d’un costume rayé en pure laine de gouttière, grand de taille, râleur de nature » ? Abandonné par son premier maître, l’acteur de cinéma Robert Le Vigan, pour cause de collaboration, longtemps vagabond dans Montmartre au temps de l’Occupation, il fut recueilli par Céline et sa femme et partagea leurs errances, leurs aventures, leur misère, leur exil. Céline en fit l’un des héros de ses derniers romans – ces chroniques hallucinées de l’Allemagne de la débâcle -, et l’un des chats les plus célèbres de la littérature française :
« Vous direz un chat c’est une peau ! Pas du tout ! Un chat c’est l’ensorcellement même, le tact en ondes… c’est tout en « brrt », « brrt » de paroles… Bébert en « brrt » il causait, positivement. Il vous répondait aux questions… Maintenant il « brrt » « brrt » pour lui seul… il répond plus aux questions… il monologue sur lui-même… comme moi-même… il est abruti comme moi-même… (…) Bébert, son extraordinaire c’était la promenade, la balade, sa façon de nous suivre… mais pas pendant le jour, seulement le soir, et à condition qu’on lui cause… « ça va Bébert ? »… « Brrt !… » Ah il en voulait !… Place Blanche, la Trinité, une fois les Boulevards… (…) Il était vadrouilleur de nuit… mais jamais tout seul, solitaire !… avec nous… avec nous seulement… et en parole tous les dix mètres… vingt mètres… « brrt brrt »… Une fois presque jusqu’à l’Etoile. Il avait peur que des motos… Si y en avait une dans la rue, même loin, il me jaillissait dessus à pleines griffes, il me sautait comme après un arbre… »
Pour l’instant, l’insouciante Chanel est beaucoup moins diserte : miaulant rarement, elle se contente de ronronner de plaisir dans nos bras.
Vous avez compris que la jeune demoiselle a su faire notre conquête durant la semaine qu’elle a passée sous notre toit, et c’est avec un peu de cafard que nous l’avons vue repartir avec sa maîtresse. D’ores et déjà, sont envisagés d’autres séjours en notre compagnie. Vous savez maintenant que les seniors sont là pour ça : hashtag jegardetonchat !

Coraly Zahonero, Sylvie Caster … et Reiser à la Comédie-Française

Tandis que ma compagne arpente les galeries sous arcades du jardin du Palais-Royal, je me pose sur une des causeuses installées par l’artiste Michel Goulet, dix chaises-poèmes, dix sièges qui seraient d’une grande banalité s’ils n’étaient pas assemblés deux à deux et percés en leur dossier d’un fragment poétique et du nom de son auteur illustre.

Blog causeuse jardin Palais Royal

Hésitation (peut-être) révélatrice, plutôt que m’adosser à Rimbaud, ça fait un peu bateau (ivre ?), je choisis comme « confident » une phrase du poète suédois Tomas Tranströmer, prix Nobel de littérature en 2011 : « Je porte en moi tous mes visages passés comme un arbre ses cernes. »
Elle est tirée de Les souvenirs m’observent, un recueil de proses poétiques qui évoquent l’enfance et l’adolescence de l’écrivain, et en l’occurrence ici, son camarade de classe Palle mort prématurément. Si l’on poursuivait la lecture de l’ouvrage, on apprendrait de ces visages que : « C’est leur somme qui fait de moi ce que je suis. Le miroir ne reflète que mon dernier visage, pourtant je connais tous ceux qui l’ont précédé. » Prémonitoire de ma soirée ?
Les désagréables giboulées de mars me chassant, je me réfugie au café Le Nemours sous les colonnes chauffées de la place Colette, jouxtant la Comédie-Française. Devant mon chocolat, je profite de la conversation peu discrète de mes voisins, un couple de jeunes garçons qui, pour célébrer l’anniversaire de l’un d’eux, commandent deux coupes de champagne. Attendrissant ! De l’autre côté, trois étrangères sortent ostensiblement de leurs sacs, leurs récents achats à la boutique Chanel de la rue Saint-Honoré. Consternant !
Comédie humaine … bientôt Comédie-Française que je rejoins maintenant. Je m’attarde quelques instants dans le hall de la salle Richelieu. J’ai presque honte de me remémorer que je n’y étais pas entré depuis mon enfance : mes chers parents professeurs y amenaient régulièrement, une fois par an, les élèves des classes supérieures de leur collège du Pays de Bray, je profitais du voyage.
Ce soir, à défaut de la salle prestigieuse, un ascenseur nous conduit au-dessus, tout en haut, dans la Coupole, un espace sous les toits désormais aménagé pour accueillir le bien nommé Grenier des acteurs, un moment particulier dans la programmation de la Comédie-Française où, à tour de rôle, certains sociétaires de la Troupe proposent une lecture publique de leur livre de chevet.
J’ai, depuis mon enfance, un attachement très fort au grenier, cet endroit le plus élevé d’une maison, synonyme de toiles d’araignées, de vieilles malles salies de la poussière du temps, d’objets écartés de notre quotidien mais qu’on n’a pas eu le courage de jeter, de souvenirs juste éclairés par la lumière d’une lucarne. Il y en avait un contigu à ma chambre, immensément (du moins selon la cristallisation de Stendhal) profond, sombre et inquiétant, et pourtant j’y ai passé des centaines d’heures à en explorer ses trésors, ses armoires remplies de livres, ses cartons bourrés de collections de magazines sportifs. C’est sans doute là que je découvris l’épopée cycliste des forçats de la route chers à Albert Londres que Nicolas Lormeau, autre sociétaire de la maison de Molière, évoqua, il y a quelques mois, au Studio Louvre (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2018/03/16/vas-y-lormeau-les-forcats-de-la-route-a-la-comedie-francaise/ ).
Sous les combles, bien qu’ils soient de la Comédie-Française, le confort est précaire : une centaine de chaises assez ordinaires non fixées, des piliers métalliques masquant un angle de l’estrade, une acoustique polluée par la pluie qui fait des claquettes sur les baies vitrées. Véniels inconvénients, qu’importe finalement, nous sommes là au grenier pour exhumer, découvrir dans mon cas, un des livres de chevet de Coraly Zahonero, Nel est mort de Sylvie Caster paru en 1985 (éditions Bernard Barrault).

Coraly Zahonero bandeau

Coraly fut nommée 504ème sociétaire de la Comédie-Française en janvier 2000. Son registre théâtral est vaste et varié : je relève pêle-mêle le rôle-titre de Yerma de Federico Garcia Lorca, Natalia Ivanovna auprès des Trois Sœurs de Tchekhov, Jessica dans Le Marchand de Venise de Shakespeare, Margarita dans Les Rustres de Goldoni, la modiste d’Un chapeau de paille d’Italie d’Eugène Labiche. Cette saison, elle joue notamment dans La Locandiera de Carlo Goldoni et dans la reprise de L’Hôtel du Libre-Échange de Georges Feydeau.
En lisant sa biographie, je découvre qu’elle incarnait Yvonne de Gaulle dans le téléfilm Pierre Brossolette réalisé par Coline Serreau et diffusé sur France 3 à la veille de l’entrée de la dépouille du résistant martyr au Panthéon. Je n’aurais pas imaginé la belle méditerranéenne dans la peau de « tante Yvonne », l’épouse du général dont la disparition fut raillée par le journal satirique Hara Kiri Hebdo avec la couverture culte : « Bal tragique à Colombey 1 mort ».
Mais je tiens ici ma transition car, à la recherche de documentation sur la bande iconoclaste de Hara-Kiri et Charlie Hebdo, Coraly débarqua un jour dans mon blog et me contacta par mail et téléphone pour que je lui narre plus précisément mon aventure dans les locaux du journal satirique, au mois de mai 1980.
(voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2010/12/23/un-mois-chez-charlie-hebdo/ ).
C’est ainsi qu’elle me confia ses projets et notamment cette lecture du livre de Sylvie Caster qui publia régulièrement des chroniques dans Charlie Hebdo de 1976 à 1981.
Comme dans tout vrai grenier qui se respecte, il bruisse bientôt de la centaine de rats de bibliothèque (c’est la capacité maximale tolérée par la sécurité !) qui l’ont investi pour grignoter quelques bonnes feuilles du livre.
Devant moi, s’assied la journaliste (actuellement au quotidien Le Monde) Florence Aubenas dont l’enlèvement comme otage fit l’actualité il y a quelques années. La famille Charlie, la vraie ( !), celle du temps du « plus beau journal du monde », est aussi présente, ainsi je papote quelques instants avec Delfeil de Ton et la petite Virginie chère à Cavanna. Il n’y a pas de hasard entre compagnons d’esprit, nous nous étions croisés, voilà quelques semaines, à la Sorbonne, pour célébrer le cinquième anniversaire de la mort de Cavanna. ( http://encreviolette.unblog.fr/2019/02/06/cavanna-a-occupe-la-sorbonne/ 
Coraly avait ouvert d’ailleurs cet hommage par une lecture de deux extraits de livres du Rital moustachu.
Il ne manque bientôt plus que l’autre héroïne de la soirée, Sylvie Caster, qui vient s’asseoir juste devant moi, elle est si menue que même sa chevelure frisée ne me gênera pas.

Blog Sylvie Caster (photo B. Baissat)

Je ne sais si je dois parler d’écrivaine ou d’auteure après avoir perçu indiscrètement quelques ressentiments de mon voisin sur l’écriture inclusive. Vaste question ! Vous lirez ce que j’en ai écrit si cela vous dit…
( http://encreviolette.unblog.fr/2017/12/03/les-francais%C2%B7es-sont-divise%C2%B7es/ )
Sylvie ne se souvient peut-être pas que des collègues enseignants et moi, nous l’interviewâmes dans les locaux de Charlie, rue des Trois Portes. Elle a sans doute plus encore oublié la violente et injuste diatribe éructée à son égard dans notre film, par un professeur Choron sous l’emprise du whisky : « Au milieu de ces vociférations, [elle dit] je n’ai pas le droit d’ouvrir ma gueule. On ouvre sa gueule que quand on fait des choses … les choses, elles existent là sur le papier ».
J’en ai encore presque honte, quarante ans plus tard. Cher collègue professeur (!), et vous le saviez bien, vous appréciiez les chroniques mordantes de Sylvie Caster et en retour, celle que Wolinski surnommait affectueusement Jiminy Cricket vous aimait tous. Son roman Nel est mort, dont Coraly Zahonero entame la lecture, en est une preuve.
« J’ai appris la mort de Nel un dimanche soir, aux actualités. Il était mort à des centaines de kilomètres de moi.
J’étais à des centaines de kilomètres de lui.
À un monde de lui.
Je savais qu’il allait mourir. Qu’il était possible qu’il meure bientôt. C’était une idée enfouie dans ma tête, et à chaque fois que je le voyais, je me disais : « Nel, ta mort est en toi et te souffle.
Chaque seconde, chaque seconde. » Mais j’écrasais cette idée — cafard — absolu, abject cafard pour lui sourire : « Tiens le bon bout, Nel. Accroche-toi, je t’en prie, accroche-toi, et vis, vis. Ne meurs pas. À qui pourrais-je parler d’autre sur la terre ? Parler vraiment. Tu sais bien ça. » C’était complètement égoïste.
Tous ces « ne meurs pas, je t’aime » sont complètement égoïstes.
Et aussitôt après je me sermonnais. « Gueule tonique et souriante – gueule qui croit que la vie va gagner. Gueule d’andouille forcenée, pour l’empêcher de paniquer. Gueule forcée. » Alors que c’était clair. Le temps le montrait du doigt et me murmurait : « Grouille-toi. C’est peut-être la dernière fois que tu le vois. »
Pourtant, la dernière fois, je n’étais pas là…
… Le speaker parlait de la mort de Nel Gall. Qui était dessinateur. Qui était le plus beau. Le plus grand. Et qui venait de mourir à quarante ans des suites d’une longue maladie. Le speaker prenait cette tronche triste qu’on a obligatoirement pour annoncer les décès. Avec, en supplément, un air de surprise un peu choquée. À quarante ans, tout de même, c’est injuste ! »
Ce texte paru en 1985, qualifié de roman, a été reconnu par beaucoup comme une biographie à peine romancée du génial dessinateur Reiser terrassé par un cancer, trois ans plus tôt, à l’âge de quarante-deux ans.
Un ami alsacien se lamentait récemment, lors de la projection du film sus-cité que, pour les jeunes générations des réseaux sociaux, Cavanna puisse être un humoriste canadien et Jean-Marc Reiser (c’est le même prénom) soit le suspect numéro un d’un sordide fait divers, la disparition récente d’une jeune fille. Pauvre Reiser qui doit encore mourir de rire dans sa tombe du cimetière Montparnasse.
Est-ce que cela encombre mon écoute, je crois au contraire qu’elle l’enjolive et la nourrit, bref, au fil des pages, je ne cesserai de plonger dans mes souvenirs et de chercher des correspondances, et des images cela va de soi, de l’immense artiste qui ensoleilla ma jeunesse avec ses crobars à l’humour féroce stigmatisant la connerie humaine.
Il est évident de mettre en perspective le style de la femme de lettres et celui du dessinateur, leur sens commun de la critique au vitriol de notre société.
« Alors j’ai pu voir. J’ai pu regarder. Nel qui était sur le lit.
On dit : Les morts ont l’air de dormir. Et ils sont tout blancs. Si l’on veut. Il faut les voir, les visages au final. Leur dernière expression. Toutes les têtes qui dorment. Ça ne dit rien de l’homme que l’animal. Mais mort !
Il avait ce sourire féroce qui disait : « Je vous vois mes crétins – vous allez venir. Et je vous vois tels que vous êtes. Je vous ai toujours vus. Tels quels. Désolants. » C’était ce rictus.
Il était là, hautain et séparé. On la voyait sa tristesse ricanante. Et c’était bien ridicule, autour, les pompons, les fleurs, les gens qui défilaient. Qui faisaient leurs simagrées de visite. De cet air triste qu’il fallait. Parce que c’était triste.
Elle ne chialait pas, elle ne s’ouvrait pas beaucoup leur peine. Elle ne saignait pas. C’était du toc, de la commande. Comme prévu. Comme prévisible. On ne l’avait jamais surpris. »…
… « Je pensais à ce qu’il avait prédit avec sa formidable misanthropie. « Tu pourras compter avec ceux qui arriveront avec des yeux bouffis et ceux qui auront pris le temps de s’arranger — surtout les femmes. Tu verras qu’elles auront pensé à s’habiller en noir. Qu’elles auront mis leurs plus beaux tailleurs, qu’elles seront impeccables, peignées, maquillées. Tu sais, celles qui, dans le tas, disaient m’aimer… Elles seront au bord du trou, et elles ne pourront pas s’empêcher de comparer. Laquelle est la plus jolie « veuve » comme si elles concouraient sur un podium. »
Il avait ri, une sorte de rire de douleur qui était comme le claquement de la botte d’un militaire désabusé qui se croit encore obligé de saluer. »
Comment d’aussi féroces descriptions peuvent-elles naître de l’esprit de ce petit bout de femme qui signait Calamity Caster ses chroniques du Canard enchaîné (elle y devint la première femme rédactrice depuis 1920) ?
Ce soir, au fil des pages, s’organise une double lecture, ma pensée balançant entre l’unique disparition de Reiser et une réflexion plus universelle sur la mort, ou plutôt plus personnelle sur « mes » morts.
J’appris la mort de mon père un jeudi peu avant midi, on vint me chercher dans une salle de réunion. J’étais à plusieurs centaines de kilomètres aussi de lui. Je savais que sa santé était chancelante. Seul, je me répétais : « Papa est mort, c’est donc ça la vie ? » Comme il disait parfois, c’est lorsque son père s’en va qu’on devient adulte. J’allais rouler vite rejoindre ma maman. Ce n’était pas le premier cadavre que je voyais, à la différence de Sylvie Caster.
Dans un ancien billet, j’eus l’occasion d’évoquer la compassion feinte ou pas de ceux qui appartiennent au cercle plus éloigné de la famille et des amis : « La médicalisation de la fin de vie éloigne aujourd’hui très souvent les mourants de leur demeure. La plupart des défunts décédés chez eux rejoignent rapidement une chambre funéraire. Le rapport à la mort a changé, les rites et les croyances aussi, et les vivants s’empressent souvent à mettre à distance le corps du défunt.
Il était autrefois d’usage de mourir (comme de naître) à son domicile. Cette coutume perdure encore principalement dans certaines campagnes, à défaut, le corps est rapatrié vite à la maison au mépris de quelques règles. Sitôt que la cloche de l’église a sonné le glas et que la nouvelle s’est répandue, il s’en suit la traditionnelle visite au mort par la quasi totalité des gens du village pour un dernier adieu. Les rares exceptions dont souffre cette règle concernent de vieilles fâcheries, survivances peut-être d’histoires de partage ou de querelles électorales. Encore que, devant Dieu, il ne s’agit pas de faire le malin !
Pour rester dans l’impertinence et l’humour caustique, ce témoignage de compassion envers la famille endeuillée était parfois mu aussi par un soupçon de curiosité malsaine. C’était en effet l’occasion de découvrir l’agencement d’un intérieur inconnu et quelques signes cachés de « richesse », une belle armoire rustique, une batterie de cuivres ou d’étains, avec toutes les déductions et commentaires que je vous laisse supposer.
Dans le film Ceux qui m’aiment prendront le train de Patrice Chéreau, l’une des dernières volontés du défunt Jean-Louis Trintignant est d’être inhumé à Limoges, berceau de la famille. Ainsi, « ceux qui l’aiment » prennent le train gare d’Austerlitz pour Limoges : les vrais amis et les faux-jetons, les héritiers légitimes et les non légitimes, la famille naturelle et non naturelle, les amants et les amis des amants. Le cinéaste mettait en scène avec beaucoup de finesse cynique les vieilles rancœurs, les faiblesses et les mesquineries, les disputes sans objet qui resurgissent alors que tous se rassemblent autour du cercueil. Il y a des familles qui ne se réunissent qu’aux enterrements. Et comme chantait Brassens, « Quand les héritiers étaient contents/Au fossoyeur, au croque-mort, au curé, aux chevaux même/Ils payaient un verre … »
Il est toujours de tradition à l’issue des obsèques de préparer une collation pour les membres de la famille et les amis proches, surtout ceux qui sont venus de loin : un moment bref mais apaisant pour ceux qui vont devoir affronter l’absence et la solitude.
J’ai connu le temps où l’assistance se retrouvait au café du village. Plus on s’éloignait des tables occupées par les proches du défunt, plus régnait une atmosphère de réjouissance. Certains attendaient avec impatience le départ du curé pour commander une ch’tiote goutte. Finalement, n’appliquaient-ils pas à la lettre la recommandation du grand Jacques Brel que Le Moribond de sa chanson soit enterré dans la liesse : « J’veux qu’on rie, j’veux qu’on danse, j’veux qu’on s’amuse comme des fous » … »

Blog Reiser va mieux

Je me demande si, aujourd’hui, nous n’avons pas un rapport plus compliqué avec les défunts. D’antan, dans nos campagnes, la mort était un épisode qui scandait l’existence de plusieurs générations vivant sous le même toit. On était plus accoutumé aussi aux dépouilles des animaux de la ferme.
Dans sa chronique d’une mort dénoncée dès la première page, Sylvie Caster prend le parti pour la romancer, de remonter en arrière en réenfilant l’écheveau de la vie de Nel, et d’abord et maintenant sa cruelle déchéance.
« Nel se dégradait que c’en était fulgurant.
La mort l’avait pris, là, si jeune, qu’elle le bouffait tout entier. D’une allure. D’une gourmandise infernale. C’était d’abord ses jambes qui ne pouvaient plus le tenir. Puis les cheveux qui lui tombaient. Toutes les cellules du corps qui pourrissaient.
Ç a avait commencé par son genou droit, puis ça lui était remonté jusqu’à la gueule. Parfois, il ne pouvait plus parler. Ça lui arrachait le gosier, un seul mot. Il avait mué entièrement. Il était devenu jaune de peau et parfois blanc. Des fois, livide. Et grossi, plus rond.
Il retournait à ses faciès de mômes naissants.
Leurs têtes sans cheveux.
Leurs yeux petits.
Leur bouille en cercle.
Leurs gargouillis de sons quand ils ne peuvent pas encore causer.
Il ne se portait pas non plus sans ses béquilles. Il ne supportait plus les délais, les lenteurs – les conneries des autres qui font perdre du temps. Il était devenu extrêmement profiteur de l’instant. Il en en avait gâché, nom de Dieu, du temps à des bêtises inutiles. La douleur. Des chagrins. Pour les autres. Des hantises délibérées. Connerie ! Connerie ! Puisqu’il n’y avait qu’une vérité : il allait crever, là, bientôt. »
Je jette un œil sur la rousseur frisottante de l’auteure de ces lignes quasi gore, assise devant moi. Avec une perception diabolique, elle décrit ce que notre morale bien pensante qualifie pudiquement de « longue maladie ».
Comment Reiser, ce petit bonhomme aimable et même timide, en quelques rapides coups de crayon ou de feutre et une bulle qu’on n’appelait pas encore punchline, parvenait-il à mettre en scène la bêtise des gens ordinaires ?

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« C’était toujours ce qu’il dessinait, des couples infâmes regorgeant de bidoches, de viandes, d’excès de bouffe comme si le corps allait leur péter. Et éclater leur chair, du postillon. Tous voraces avec au visage les marques d’un contentement imbécile. Des ivrognes qui se livraient à des excès de vitesse, quatre mômes entassés dans leur voiture. Des chargements jusqu’à deux mètres de haut sur la galerie. Retenus par des bouts de ficelles. Qui démarraient dans le tintamarre. Rotaient, pétaient en fanfare. Se soûlaient au volant. Et, dans un désespoir d’exister assassin, tuaient deux petites filles qui traversaient.
Puis des pique-niqueurs. Avec des dents de lapin qui dégustaient leur casse-croûte sur la voie de circulation. Et se surprenaient d’être fauchés par un camion qui passait.
Des drames de la sottise toujours et toutes ses grimaces ricanantes.
Et, avec tout ça, il faisait du drôle. Pour respirer.
« Mais où allez-vous chercher tout ça ? Hein ça, c’est une question. Où je vais chercher tout ça ? Mais dans les journaux. Ouvrez-les. C’est une mine. Dans la rue, c’est une mine. À côté de moi, c’est une mine. »
Il mimait de la voix, les questionneurs, d’un ton perché.
« Où allez-vous chercher tout ça ? »
« J’ai pas besoin d’inventer. Avec cette mine, fastueuse, baroque, débordante qu’on a là, sous le pif. J’ai aucune imagination, moi. Je recopie. Deux yeux et de la mémoire. C’est la moitié du boulot. »

reiser3 Dr Schweitzer

Un professeur d’arts plastiques, collègue et ami dans un feu Institut Universitaire de Formation des Maîtres, pour dépoussiérer les pratiques artistiques à l’école, préfaçait son cours avec les hilarantes planches de Reiser qui ironisait sur les petits cadeaux bricolés en classe à l’époque de la fête des mères. Qui sait, d’ailleurs, si cette bande dessinée de la fin des années 1970, ne contribua pas à une prise de conscience artistique et à la disparition progressive du caricatural bijou.

Blog reiser  3 collier de nouillesBlog reiser  4 collier de nouilles

Sylvie trace régulièrement un portrait de la France d’aujourd’hui dans la revue XXI. Je n’ose imaginer comment Reiser aurait croqué le peuple de nos ronds-points.
Je vous rassure, je fus moi-même victime de son humour grinçant dans sa dédicace de son album Phantasmes. En un quart de seconde, après que je lui eus décliné mon nom, il me croqua dans une situation embarrassante.
Pour être resté, caméra à l’épaule, derrière lui, lors d’un des fameux comités de rédaction pour le choix de la couverture du Charlie Hebdo du mercredi suivant, j’avais observé sa virtuosité du trait, sa vivacité d’esprit, son GÉNIE : il consommait une ramette de papier qu’il ne cessait de gribouiller pour faire surgir une situation, un portrait, un caractère.
Le maréchal Tito venait de mourir : « Quand les Yougoslaves passent, les Serbos croâtent ... ». Il rigolait de ses dessins comme un gamin se marre de sa dernière blague, et derrière lui, j’avais du mal à maintenir un cadre fixe !

Blog Reiser Encre violette

« Il avait un visage un peu perdu. Et doux. Avec des boucles blondes. Qui faisait très jeune. Et un physique qui aurait presque fait fade s’il n’y avait eu cette petite taille qui cherchait sans arrêt à se hisser. Et tournoyer dans tous les airs, avec des mimiques hâtives et tendues. Comme si la moindre immobilité risquait de le planter fossilisé dans le sol. Et qu’il ne lui fallait jamais cesser de tourner et de s’agiter.
Le regard également était frappant. Tantôt aimable et enfantin comme celui d’un gosse vif et surpris. Qui s’enchante des manèges. Et tantôt dur et plongeant. Tombant sur les autres au centre de leur regard. Comme s’il les fouillait au fond du secret de leur personne. Comme s’il les jugeait en trois secondes. Le même regard, concentré et précis, que celui des vivisecteurs. Qui peuvent décérébrer des grenouilles.
Des cohortes d’admirateurs vrombissaient autour de lui. En essayant de l’aborder. Le regardant sous toutes les coutures. Et chuchotant après lui. Ils ne l’imaginaient pas comme ça.
À voir ses dessins féroces, ils se l’étaient représenté autrement. Ils étaient surpris qu’il soit petit. Ou si jeune. Ou si plaisant d’aspect.
Ils s’étaient fabriqué, à partir de ce qu’ils voyaient de lui, une image qui était déçue. Ils l’avaient imaginé, pour être aussi amer dans ses histoires, en vieillard sec et grincheux. Acariâtre. Mal aimé. Misanthrope. Une sorte d’antique teigne humaine qui se payait dans les couleurs et le trait épouvantable du monde qu’il leur donnait à voir de ce que le monde ne lui avait pas donné. À regarder les dessins, ils s’étaient inventé que, pour le donner comme ça, son monde, il fallait qu’il soit bien désillusionné. Et qu’il voue à l’humanité entière des seaux de biles rances et haineuses. »
Certes, Reiser n’eut pas une enfance idyllique, né en Lorraine d’une mère femme de ménage et d’un père dont il semble qu’il ne connut pas l’identité véritable.

Blog Mon Papa de Reiser

« Là où il était né, c’étaient des crassiers sous une pluie fine. Des fumées noires qui crachaient dans le ciel et qui l’obstruaient. Il était le ciel, d’un gris définitif. Avec de petites maisons toutes semblables. Ça puait en permanence l’hiver, là-dedans.
À y arriver le soir, on ne trouvait rien d’ouvert. Ni pour les cigarettes ni pour boire. C’étaient des bars fermés qui n’invitaient personne. Et des rues vides qui faisaient largement sinistres sous le crachin poussiéreux.
Un jour, il m’avait parlé de son père, inconnu, et disparu, sitôt né : « quand je ferme les yeux, je le vois, mon père. Il galope sur toute la terre – comme une fanatique araignée. Il la recouvre tout entière. Puisque je ne peux pas le désigner. C’est difficile à imaginer le rien. Quel nom tu lui donnes au rien, et quelle bobine et quels actes, il a, le rien ? Quand tu ne sais pas par quelles basques l’attraper. Ni quels comptes lui demander. Peut-être avait-il ses raisons, des pauvres petites raisons, lâches, pétochardes. Ses saintes raisons à lui. Pour se sauver. On peut tout comprendre. Tout avaler. Mais à condition d’avoir un visage devant soi, un propos. Une grimace à asticoter et à pardonner … Pas le rien. Il aurait dû entrer une seule fois et se montrer. Pour que je le vois. Et qu’il ait une image, le vertige, qui dise : « Je suis « comme ça. » Parce qu’à la fin, j’ai bien fini par me l’imaginer, tout de même, à gros traits. Comme un gigantesque salaud –lourd et vain. Avec des bottes cloutées. »
De la belle et grande époque d’Hara-Kiri et Charlie, celle que j’ai connue, je retiens ce condensé magnifique et émouvant de Sylvie Caster : « C’était une ambiance. De préau, où l’on était ensemble une volée de moineaux. Désordonnés. Dissipés. Bordéliques. Comme dans une enfance où l’on ne se serait jamais fait de souci. Redonnée, effacée, l’ancienne. »
En arrière-plan de Nel, on reconnaît Cavanna la figure tutélaire de l’équipe dans le personnage de Tomatis. Encore que, est-ce pour prendre une distance avec l’idée de chronique, Sylvie saupoudre son portrait de quelques pincées de professeur Choron. Mais je vous ai parlé si souvent d’eux … D’ailleurs Coraly a refermé le livre.

Blog Coraly Zahonero saluant

Comment après avoir lu et tant aimé Les chênes verts, l’émouvant livre de Sylvie Caster autour de sa sœur handicapée, avais-je pu louper la parution de Nel est mort ? Maladresse réparée, dès le lendemain de la lecture de Coraly Zahonero, car grâce à elle, j’ai commandé l’ouvrage d’occasion auprès d’un bouquiniste … et ressorti quelques albums de Reiser de ma bibliothèque.

Blog couverture Nel est mort

D’ailleurs, je vous avoue, il n’est pas certain que Coraly, dans sa sélection, nous ait effectivement lu les passages que j’ai cités ici. Mais qu’importe, n’est-ce pas justement l’une des missions du Grenier des acteurs de donner envie de gratter et fouiller ?
Quel privilège, ne devrais-je pas dire quel confort, de découvrir une œuvre à travers la lecture à haute (et douce) voix de Coraly Zahonero. Elle a su, avec retenue, sans forcer le trait, prendre le recul nécessaire pour nous faire partager l’écriture férocement précise et juste de Sylvie Caster.
Je pense à Miou-Miou interprétant l’héroïne du beau film de Michel Deville, La Lectrice à domicile auprès de personnes handicapées.
De manière plus personnelle, plus naïve surtout, je remonte au plus profond de mes souvenirs, je pense au temps de ma petite enfance, savais-je déjà lire, quand ma maman me lisait une des lettres du moulin d’Alphonse Daudet, La chèvre de Monsieur Seguin, en y mettant toutes les précautions et formes possibles pour retarder l’inéluctable issue. Une histoire de mort, déjà !
C’est quelque part vrai que : Je porte en moi tous mes visages passés comme un arbre ses cernes !

Blog Coraly Zahonero et Delfeil de Ton

À la sortie, Coraly Zahonero avec Delfeil de Ton … rien que pour moi !!!

Publié dans:Coups de coeur |on 27 mars, 2019 |Pas de commentaires »

Paris-Nice 2019 dans les Yvelines

Après ma rencontre, dans mon précédent billet, avec le curé Ponosse de Clochemerle et son bréviaire, aujourd’hui, je croise l’abbé Cane aux Bréviaires, petite commune des Yvelines qui accueille les coureurs de Paris-Nice pour le départ de la seconde étape.

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J’imagine déjà la tête de quelques-uns de mes lecteurs réfractaires à la légende des Cycles mais j’assume. S’ils sont patients, je leur promets une histoire d’eau en fin d’article.
Depuis 2010, celle qu’on surnomme la Course au Soleil s’élance régulièrement depuis les Yvelines. Cette tradition devrait perdurer au moins jusqu’aux Jeux Olympiques de 2024 dont l’intégralité des épreuves cyclistes sur route et sur piste se dérouleront dans le département.
Vous n’avez donc pas de chance que j’habite une terre amoureuse du vélo : les championnats de France sur route se sont disputés en juin dernier à Mantes-la-Jolie et l’ultime étape du prochain Tour de France partira de Rambouillet pour rejoindre les Champs-Élysées. C’est dire si vous n’avez peut-être pas fini de subir mes élucubrations vélocipédiques.
À plusieurs reprises, je vous ai relaté le départ de Paris-Nice avec le « beau vélo de Ravel » à Montfort-l’Amaury, ou « les mains aux cocottes »… de Houdan (les liens sont à la fin du billet).
Cette année, plus près du peuple au maillot jaune, j’ai snobé l’arrivée de la première étape devant les grilles du château royal de Saint-Germain-en –Laye, lui préférant le départ de la seconde dans le petit village des Bréviaires. Classiquement, celui-ci s’effectue dans une modeste commune du sud des Yvelines pour des raisons essentiellement géographiques, les coureurs se retrouvant ainsi rapidement dans la plaine beauceronne avant leur longue descente d’une semaine vers la Promenade des Anglais ou le sommet du col d’Èze.
Comme le déclare son maire sur le podium de présentation, Les Bréviaires (à quelques kilomètres de Rambouillet), n’a pas grand chose à vendre économiquement, on recense juste une supérette, sinon peut-être un coup de projecteur sur le Haras national en déclin dont il espère une reprise prochaine. Je n’ose contredire le notable avec la savoureuse et implacable pensée du regretté écrivain René Fallet : « Ce n’est pas le cheval qui est la plus belle conquête de l’homme, c’est le vélo. Il n’y a pas de boucheries vélocipédiques. »
Ce matin, on est à la campagne pour des retrouvailles avec un cyclisme à visage humain, plus en contact avec les passionnés de vélo, un parfum d’antan avec la proximité des champions accessibles et disponibles, près des barrières, signant des autographes et sacrifiant aux selfies.
Même si sur la place de la mairie a été dressé un espace Invités réunis autour d’un buffet à l’abri de l’air frisquet. Cocasserie, la municipalité a dû faire face à la demande des organisateurs de fournir 30 kg de glaçons pour l’apéritif.
Entre rayons de soleil (et de bicyclettes) et quelques gouttes heureusement parcimonieuses, la Course au soleil justifie son nom : disputée dans la première quinzaine de mars, elle connaît souvent des conditions climatiques précaires avant de se réchauffer (pas toujours) au soleil printanier de la Côte d’Azur. En témoigne une belle photographie de mon idole transie en couverture du regretté magazine Miroir du Cyclisme.

Blog Miroir du Cyclisme Paris-Nice

Dans ma jeunesse, Paris-Nice, première épreuve majeure, lançait véritablement la saison cycliste. Aujourd’hui, à l’ère des jets, les champions ont usé leurs boyaux, depuis plusieurs semaines, sur les routes australiennes du Tour Down Under, argentines du Tour de San Juan, et celles du sultanat d’Oman. Les jambes déjà bronzées des coureurs en attestent.
Le speaker du podium descend au milieu du public majoritairement constitué de retraités. La preuve, l’un d’eux évoque Louison Bobet. Est-ce à cause de mon paletot vert, non pas du classement par points mais Armor Lux, c’est à mon tour de confier au micro ma passion pour le vélo.
Ça tombe bien, j’ai toujours eu un faible pour Paris-Nice depuis mon enfance. Je conserve le souvenir d’une photographie de Jacques Anquetil, lors de sa première participation à l’épreuve, roulant à côté de Fausto Coppi. J’étais fier de voir ma nouvelle idole auprès du campionissimo champion du monde

blog Anquetil et Coppi Paris-Nice

Les maillots épargnés de marques publicitaires, le casque en cuir de Coppi, la casquette des bien nommés cycles La Perle, les socquettes blanches, les cale-pieds, le porte-bidon … quelle belle image vintage !
Qui plus est, mon champion remporta la course à cinq reprises. Nice very nice disait les vagues aux galets si j’en crois Claude Nougaro !
Le départ est prévu à 12 heures 40, le ramassage des poubelles a été avancé au dimanche, la tournée du facteur reculée à l’après-midi, et cela semble être l’école buissonnière pour les enfants du village, en regroupement avec leurs camarades voisins du Perray-en-Yvelines. Une centaine d’entre eux, revêtus de tee-shirts jaunes, la couleur à la mode, effectue même un départ fictif et une boucle à vélo.
Pour une meilleure sécurité, la préfecture de police de Paris a livré 320 barrières, la commune n’en possédant que cinq. C’est la fête au village !
Les deux anciens champions français Bernard Hinault et Thomas Voeckler constatent que leur popularité ne faiblit guère.

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Bernard Hinault au sein de l’organisation

L’heure avançant, les coureurs se dirigent maintenant vers le podium pour émarger sur la liste des engagés. Signe des temps, le paraphe manuscrit est révolu, remplacé désormais par une pression digitale sur un clavier.
Le premier au contrôle est Anthony Turgis, un coureur du cru puisque domicilié, à quelques kilomètres de là, aux Essarts-le-Roi. J’en ferais bien mon favori pour la victoire du jour mais, sponsor oblige, l’époque n’est plus aux sentiments comme du temps où le peloton manifestait une attitude bienveillante à l’égard du régional de l’étape.

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Anthony Turgis sur le podium de présentation

Le cyclisme est parfois une histoire de famille. Il y eut avant-guerre les trois frères Pélissier, Henri, Charles et Francis, puis plus tard, trois générations de Danguillaume. Il y a aujourd’hui une véritable dynastie de Gallopin dont Tony, qui monte maintenant sur l’estrade, est le dernier membre en activité, sans doute le plus brillant sportivement. Il a porté le maillot jaune du Tour de France, un 14 juillet, et remporté la grande épreuve espagnole Clasica a San Sebastian.

blog Paris-Nice 2019-3Blog Paris-Nice  2019 Gallopin

Son père Joël et ses deux oncles Guy et Alain effectuèrent aussi une carrière professionnelle très honorable mais c’est sans doute grâce à André, un autre oncle, que la famille a été vaccinée avec un rayon de bicyclette. En effet, André, de profession couvreur devint coureur amateur suite à une chute d’un toit qui nécessita l’achat d’un vélo pour effectuer sa rééducation.
J’ai la chance de connaître un peu le destin louable de cette famille, d’origine très modeste, grâce à un ami qui fut instituteur et secrétaire de mairie en Eure-et-Loir et, à ce titre, la soutint dans des circonstances difficiles. Plusieurs décennies plus tard, l’ancien enseignant, au départ d’une étape du Tour de France en Ariège, croisa l’un des Gallopin, Alain il me semble, devenu directeur technique d’une équipe étrangère.
Que croyez-vous qu’il advînt ? L’ancien écolier Gallopin délogea tous les coureurs du luxueux car pullman et, en anglais, exprima les raisons de sa profonde reconnaissance envers son valeureux et bienveillant maître d’école. Belle histoire, non ?
Rien que pour elle, je fais de Tony mon favori de l’étape dont il connaît parfaitement le parcours et les traîtrises.
Les champions se succèdent sur le podium quasiment en file indienne. On ne repère aucun Sioux mais un rusé Colombien Nairo Quintana qui compte déjà à son palmarès un Giro (Tour d’Italie) et une Vuelta (Tour d’Espagne).

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Romain Bardet chouchou du public

La fibre patriotique vibre encore et la clameur du public accompagne le passage de Romain Bardet vite happé par les caméras de télévision pour une interview.
Cela s’anime aux abords de la ligne de départ. Motards de la sécurité et véhicules de presse et de l’organisation se mettent en branle. Les écoliers agitent leurs drapeaux. Quelques notables de la région s’approchent pour donner le départ fictif.

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Départ de la seconde étape de Paris-Nice 2019 aux Bréviaires (vidéo Encre violette)

Voilà, ils sont partis pour une course de 165 kilomètres, contre le vent qu’on prévoit violent, et qui les conduit à Bellegarde dans le département du Loiret.
J’ai bien envie d’en voir les péripéties à la télévision mais, auparavant, j’ai prévu d’effectuer une petite promenade historico-géographique autour des Bréviaires.
Il est encore question de soleil mais, cette fois, il ne s’agit plus d’une course cycliste mais d’un roi et d’une chasse à l’eau. En effet, les millions de touristes qui se promènent dans les jardins du château de Versailles et du Trianon, qui s’émerveillent des spectacles des grandes eaux et des reconstitutions historiques sur le grand canal, se sont-ils interrogés d’où provenait l’eau des bassins, fontaines et cascades ?
À palais royal, solutions royales ! En un quart de siècle, Louis XIV avec le concours de Vauban, bouleversa la région de Versailles pour amener l’eau en son parc.
Cette histoire d’eau pourrait constituer un véritable roman tant la conception et la création de l’ensemble de ce système hydraulique étaient phénoménaux.
Justement, à quelques coups de pédales (car les balades en VTT sont ici une aubaine) des Bréviaires, l’on retrouve un chapelet d’étangs (regroupés sous le nom de Hollande) qui correspondent à l’étage supérieur du projet.

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Étang de Saint-Hubert

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Ces étangs sont artificiels : des surfaces versantes, les eaux sont recueillies dans les étangs directement ou par un système de canaux ou rigoles à ciel ouvert ; quant aux étangs eux-mêmes, constitués par des cuvettes à fond plat argileux, ils communiquent aussi entre eux par des rigoles à ciel ouvert ou le plus souvent par des aqueducs souterrains.
Au total, c’est un enchaînement continu d’une dizaine d’étangs et de 70 kilomètres de rigoles, depuis l’étang de la Tour à l’entrée de Rambouillet jusqu’à l’étang de Saint-Quentin à quelques mètres du récent vélodrome, avant de s’achever (la liaison est de nos jours coupée suite à l’implantation de la ville nouvelle de Saint-Quentin-en-Yvelines) par la « rivière royale », une rigole de 34 kilomètres acheminant enfin les eaux à Versailles.
Prodigieux ! A-t-on conscience du génie d’architectes et entrepreneurs comme Sébastien Le Prestre marquis de Vauban ou Pierre-Paul Riquet fondateur du Canal du Midi à la même époque ?
Pour limiter les risques de submersion en cas de rigole bien remplie, furent creusés des « haricots », des bassins demi-circulaires de dissipation de l’énergie hydraulique.

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Un beau sujet de réflexion pour nos, beaucoup moins subtils, technocrates urbanistes concepteurs de ronds-points, chicanes, ralentisseurs, dos d’ânes, et même écluses (la dernière mode), bref tous ces dangers pour les coureurs cyclistes ! Lors de retransmissions de courses disputées à l’étranger, je ne vois que rarement ce genre d’obstacles.
Sur le podium, Sandy Casar, jeune retraité du vélo, originaire de Mantes-la-Jolie, a raconté, sans doute pour la énième fois, sa chute spectaculaire dans le Tour de France provoquée par un chien labrador, non tenu en laisse, traversant indûment la chaussée. La scène de l’accident est projetée sur l’écran géant dans le cadre d’un clip sur les consignes de sécurité à respecter par les spectateurs trop souvent imprudents, pour ne pas dire parfois inconscients, sur le bord des routes.
Au-delà de cette anecdote qui aurait pu être tragique, Sandy Casar accomplit une carrière respectable avec notamment trois victoires d’étape dans le Tour de France, une sixième place au Giro (Tour d’Italie) et une seconde sur … un Paris-Nice.
Au temps de ma splendeur vélocipédique, j’ai régulièrement sillonné les routes du massif forestier de Rambouillet. Il n’était pas rare, au petit matin, de voir surgir devant moi quelques hôtes de ces bois, des chevreuils, biches et même un cerf majestueux. Je pensais un instant à Maurice Genevoix, mes lectures de jeunesse La dernière harde et Raboliot.
Plus douloureux, un jour de chasse à courre, j’ai assisté à l’hallali d’un cerf qui s’était réfugié dans la mare Vilpert pour échapper à la meute hurlante des chiens. Est-ce jalousie entre grands hommes de l’Histoire de France, Napoléon 1er a laissé son nom à la chaussée herbeuse qui sépare les deux étangs de Saint-Hubert et de Pourras.

Blog Chaussée NapoléonBlog pavillon Napoléon

 Si le vent est favorable, les coureurs doivent filer dans la plaine de Beauce, je n’ai donc pas le temps de me rendre jusqu’aux ruines du Pavillon de l’Empereur, une petite résidence de chasse qu’il construisit en 1808.
Bientôt, devant mon écran, je constate que le vent fripon est contraire, renversant même, une violente rafale causant la chute et l’abandon d’un des favoris Warren Barguil. Mais le dieu Éole est aussi propice aux grandes manœuvres cyclistes des « bordures ».

Paris-Nice bordures

Allez amis lecteurs béotiens du vélo, vous ne roulerez plus idiot, je vous explique cette stratégie de course.
Si le vent arrive de côté ou de trois-quarts face, les coureurs en tête de peloton se déploient en éventail, occupant toute la chaussée, de sorte qu’un coureur suivant l’éventail ne peut plus profiter de celui devant lui pour s’abriter des courants d’air, une situation qui provoque des cassures dans le peloton.
Dans cette configuration climatique, les coursiers les plus adroits sont souvent les Fla-les Fla- les Flamands qui roulent sans rien dire, habitués au vent du plat pays qui est le leur.
Ce n’est peut-être pas un hasard si le néerlandais Dylan Groenewegem, déjà victorieux la veille, l’emporte encore à Bellegarde. Clin d’œil malicieux, le jour où Paris-Nice démarre à proximité des étangs de Hollande ainsi appelés du nom d’un ancien domaine local de Orlande repéré sur la carte des chasses de Henri IV !

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Dylan Groenewegem leader après la première étape

Aujourd’hui, ces étangs n’ont pas qu’une simple fonction hydraulique. Civilisation des loisirs oblige, en saison estivale, certains d’entre eux accueillent baigneurs et pédal(o)s.
Les promeneurs écolos ou férus d’ornithologie, cachés dans les roseaux, peuvent épier les canards colvert plantant leur bec dans la vase à la recherche de leur proie.
Certaines espèces d’oiseaux y nichent telles le Blongios nain, le Phragmite des joncs, la Bouscarle de Cetti et le Râle d’eau. D’autres s’accordent juste une halte sur leur chemin de migration tels le Butor étoilé et le Balbuzard pêcheur.
Poésie des noms ! Dans mon enfance, les coureurs portaient les couleurs de marques de cycles, La Perle, Alcyon, Stella, Helyett, Dilecta (« l’aimée » pour les non latinistes !).
De nos jours, ils jouent les hommes sandwiches de AG2R La Mondiale, Cofidis, Groupama Française des Jeux, Direct Energie, Vital Concept B&B Hôtels. Où est le rêve ? L’économie libérale a même détourné l’esprit épique du cyclisme.

Anquetil Helyett

Plus macabre, au chapitre des faits divers, c’est à l’étang Rompu, à quelques centaines de mètres des étangs de Hollande, que fut découvert en octobre 1979 le corps de Robert Boulin, alors ministre du Travail en exercice. Suicide ou enlèvement et séquestration suivis de mort, l’affaire n’est toujours pas élucidée.
J’aimerais conclure avec un poète libertaire insuffisamment connu. Si tu veux la paix … pars à vélo !

« De tout l’ latin qu’on m’a fait faire
Je n’ai gardé qu’un minimum
C’est que six siècles avant notre ère
Un super stratège en péplum
Dans un long traité militaire
Dont j’ai fait mon vade-mecum
Écrivit cette phrase austère
Mais vraiment digne d’un grand homme
« Tu veux la paix, prépare la guerre ! »
Si vis pacem, para bellum !

Que la formule est élégante
C’est grand, c’est triste mais c’est beau !
Moi j’en ai fait une variante
« Si vis pacem… pars à vélo »
À vélo pars à l’aventure
Loin des pare-chocs, loin des autos
Loin des parkings que l’on sature
Loin des parcmètres et du Métro
Pars au hasard dans la nature
Loin de l’angoisse des cités
Et tu verras, je te l’assure
Que partir c’est ressusciter… »

Jean-Roger Caussimon vécut dans les environs des Bréviaires. Son buste trône dans la médiathèque du Perray-en-Yvelines.
Immense auteur, il écrivit de magnifiques chansons, notamment pour Léo Ferré, telles Monsieur William ou Le temps du Tango.
En ce jour venteux, loin du haras des Bréviaires, il vous emmène à Ostende voir « les chevaux d’la mer qui fonçaient la têt’ la première et qui fracassaient leur crinière devant le casino désert » :

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J’ai déjà évoqué Paris-Nice, la Course au soleil, dans les anciens billets suivants :
http://encreviolette.unblog.fr/2010/03/11/le-beau-velo-de-ravel-ou-le-depart-de-paris-nice-2010/
http://encreviolette.unblog.fr/2011/03/08/au-depart-de-paris-nice-2011-les-mains-aux-cocottes-ou-ah-si-vous-connaissiez-ma-poule-de-houdan/
http://encreviolette.unblog.fr/2015/03/19/au-depart-de-paris-nice-2015-a-maurepas/

Publié dans:Coups de coeur, Cyclisme |on 15 mars, 2019 |1 Commentaire »

Cavanna a occupé la Sorbonne !

Mardi 29 janvier 2019, 14 heures ! Depuis la veille au soir, les alertes se multiplient sur les chaînes d’info, d’exceptionnelles chutes de neige sont annoncées en Ile-de-France, en fin d’après midi et toute la nuit. Depuis longtemps, c’est noté sur mon agenda, j’ai prévu de me rendre à Paris et il est hors de question que j’y renonce.
Sujet indémodable, la météo s’invite quasi quotidiennement dans nos discussions. Les linguistes qualifient cela de fonction phatique du langage, c’est-à-dire que cela n’a pas d’autre intérêt que créer du lien avec votre interlocuteur, en l’occurrence ici, chers lecteurs, de servir d’introduction au propos de ce billet.
Alors tant pis, je dormirai je ne sais où s’il le faut, contre blizzard et congères, depuis mes (trop) lointaines Yvelines, je rejoins le Quartier Latin et, plus précisément, la prestigieuse université de la Sorbonne où est organisée une soirée souvenance à Cavanna pour le cinquième jour anniversaire de la disparition du cofondateur de Hara-Kiri et Charlie Hebdo, journaliste et écrivain.

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Comment justifier ma présence, sinon en vous proposant de lire ou relire mon ancien billet dans lequel je relatais « mon mois à Charlie Hebdo » :
http://encreviolette.unblog.fr/2010/12/23/un-mois-chez-charlie-hebdo/
Je ne pouvais pas manquer cet événement, n’est-ce pas ?
Pour avoir été trop prévoyant, je me retrouve dans la cour de la Sorbonne, une heure avant, avec le loisir de saluer Louis Pasteur et Victor Hugo toujours aussi méditatif : « Quand Victor Hugo mettait un passe-montagne, il ressemblait à Alfred de Musset ». Chiche, par ce temps de frimas, si on vérifiait cette citation du héros de la soirée ?
Me revient aussi en mémoire le témoignage d’un étudiant que j’ai évoqué dans un billet consacré à Mon Mai 68 : « Notre fils de 5 ans est venu avec nous à la Sorbonne. Il a vu la cour pleine de tables et de militants et une pagaille assez complète dans les couloirs. Quand il est revenu, il a dit : « c’est chouette où travaille papa ». À la même époque, il dessinait en classe et avait fait un tableau montrant les CRS tapant sur les étudiants, c’est ce que nous avait rapporté son institutrice scandalisée. Ma femme lui avait répondu : « Pourquoi, vous pensez que ce sont les étudiants qui frappent les CRS ? » ».
Cinquante ans après, c’est Cavanna qui occupe la Sorbonne ! Qui plus est, il a réservé le grand amphithéâtre Richelieu pour recevoir ses vrais amis.
Sacrée revanche sur les pisse-vinaigres de l’Éducation Nationale qui ne comprenaient pas à l’époque (c’était en 1980) que quelques enseignants (dont je faisais partie) puissent avoir même l’idée de réaliser un film sur la bande de trublions iconoclastes de la rue des Trois- Portes, pas très loin de là. Pour taire leur courroux, on dut se fendre d’un avertissement oral en ouverture et de l’incrustation d’un carré blanc.

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Dans la coursive encore déserte autour de l’amphi, je surprends, en pleins conciliabules, Bruno Gaccio, Philippe Geluck, Virginie Vernay et Delfeil De Ton. Eux ne me reconnaissent pas, c’est normal, c’est le critère même de la notoriété.
Nul besoin, cependant, de cartes de con ou d’intellectuel communiste (elles traînent peut-être encore dans mon portefeuille), j’ai mon sésame : Encre violette ! Immédiatement, ça fait tilt chez la « petite Virginie » que Cavanna évoquait souvent dans ses chroniques et livres. Elle correspond parfois par mail avec moi, et a fait en sorte que notre reportage (trop) « subversif » soit projeté, à l’automne dernier, lors du festival du film Grolandais à Toulouse, ainsi qu’à Strasbourg dans un espace culturel alternatif.
Voilà, comme les jeunes futurs bougnats aveyronnais avaient leur couteau de Laguiole en poche pour monter à Paris, je possède mon diplôme qui m’ouvre quelques portes et légitime ma présence. Vous ne pouvez pas imaginer combien, au cours de ma carrière, j’ai croisé dans le Landerneau pédagogique de regards envieux sinon admiratifs de mon bonheur d’avoir filmé, interviewé, bavardé, mangé et bu des canons, vécu même éphémèrement, avec la joyeuse bande, Choron, Reiser, Gébé, Cabu, Wolinski et bien évidemment Cavanna.
Avec Bruno Gaccio, j’échange quelques souvenirs du temps où il se préparait à devenir le gendre de Choron. Ça ne me rajeunit pas, ça fait un peu vieux con … que nous sommes tous, Bruno nous le rappellera plus tard.

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Dans l’amphithéâtre Richelieu, un portrait de Cavanna, lui l’athée qui ne croyait en aucun dieu mais nous fit bien rire et réfléchir avec ses Écritures, ses Aventures de Dieu et du petit Jésus, trône en lieu et place de la fresque marouflée du peintre Dagnan-Bouveret intitulée Apollon et les Muses au sommet du Parnasse.
Ceci dit, le coquin concéda un jour que si Dieu était une femme gironde, il ne résisterait peut-être pas. Il la rencontra même au musée d’Archéologie de Saint-Germain-en-Laye : « C’est d’une harmonie, d’une beauté, avec les seins, les fesses, exagérés mais … pas adipeux ! »
Je m’étonne du mobilier en bois verni à la fois classieux ((ici pas d’entaille au canif du surnom de l’instit de Cavanna Nabu est un con !) et rudimentaire. Il n’y a aucune table pour écrire, ce qui aurait été intentionnel de la part de l’architecte pour empêcher les étudiants de s’affaler ou dormir.
Encore avec Bruno Gaccio, je ressens la solennité de l’endroit. Ça donne envie de redevenir étudiant, ce qu’il confirme en me confiant qu’il envisage de valider des acquis de l’expérience pour préparer master ou thèse.
Le vieil amphi ovale se remplit peu à peu. Je cherche des têtes qui ne me seraient pas inconnues, 40 ans après, ce n’est pas toujours évident.. J’apprendrai plus tard que Jean Teulé et Jackie Berroyer ont décliné l’invitation car ils détestent les hommages. Dommage, je les aime bien ces deux-là !
Il y a des crânes dégarnis, des tempes grisonnantes, des ventres rebondis, mais aussi beaucoup de jeunes. Je me souviens d’une réplique du célèbre chat de Geluck : « Être vieux, c’est être jeune depuis plus longtemps que les autres. C’est tout. » Sans doute un peu grâce à Cavanna qui n’a cessé d’oxygéner nos neurones pendant plusieurs décennies, il continue encore, la preuve ce soir …
Avant que vous ne vous indigniez d’un quelconque sexisme de ma part, la gente féminine admiratrice du Rital est aussi massivement représentée.
On retrouve toutes les générations depuis Hara-Kiri et Charlie Hebdo canal historique jusqu’aux « dissidents » malgré eux (ou à cause d’un!) de Siné mensuel. Elles ont toutes en elles quelque chose de Cavanna.
Il y a même un Belge !!! Philippe Geluck tient le rôle de maître de cérémonie. Il donne déjà le ton irrévérencieux seyant bien au moment en se réjouissant de l’absence d’un paria de la famille retenu par une conférence au Collège des Bernardins, non loin d’ici. Rires !
L’amphi est comble lorsque Coraly Zahonero, sociétaire de la Comédie-Française (mais oui !), en guise de mise en bouche, lit un extrait du roman Bête et méchant puis les dernières lignes de Lune de miel.

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Vingt-cinq ans d’éblouissement pour Cavanna, près d’un demi-siècle de jubilation pour moi car je n’ai pas manqué grand chose de ses chroniques, essais, romans, prestations à la télévision.
J’ai même un livre d’occasion écorné qu’il avait commis sur le Tour de France, ainsi qu’un numéro du mensuel feu Miroir du Cyclisme : « Le Tour de France, c’était notre Iliade, notre Odyssée, notre Chanson de Roland et notre guerre des Malouines. Cherchez dans le dictionnaire les mots que vous ne comprenez pas. Je veux dire que nous en étions dingues, archi-dingues. Nous volions des sous à nos parents, crime inouï et fort difficile à mener à bien, ou, si pas possible, nous volions directement les journaux chez le marchand, pour comparer les louanges fabuleuses des journalistes sportifs et cal¬culer les chances des champions d’après leurs écarts, les bonifications, des tas de paramètres très compliqués que le plus borné en calcul maniait avec une dextérité de surdoué.
Les géants s’appelaient alors Antonin Magne, Bartali, Charles Pélissier, Vietto, Robic, Sylvère Maes… Oui, d’accord, ça fait terriblement vieux con. Vous verrez, dans dix ans, vous aurez bonne mine avec vos surhommes d’aujourd’hui. Vous n’oserez même pas l’ouvrir, peur de faire rigoler les jeunots. Ah, on est bien peu de chose…
Ça discutait passionné. Ça chauffait dur. Chacun avait le sien. Si vous n’avez jamais vu des Ritals causer vélo, vous avez tout loupé sur cette terre. Quand ce n’était pas un coureur rital qui enlevait l’étape, c’était parce que ces saletés de jaloux de Français lui avaient fait des crasses, que sans ça, les Français, jamais ils gagneraient, les Français, jamais. J’étais le seul pas tout-à-fait rital, papa ayant épousé une Française. J’avais toute la rue contre moi. »
C’est agaçant, Cavanna pouvait écrire, et sacrément bien, dans beaucoup de domaines, sur les sujets même les plus dérisoires, en multipliant les genres, l’autobiographie, le roman historique, l’essai, la chronique, le billet d’humeur, l’éditorial.
Cela me dédouane en tout cas des billets que je vous inflige chaque été sur les Tours de France de mon enfance.
Je n’ai jamais volé Hara-Kiri ou Charlie, même si la rédaction provocatrice nous y invitait. On ne vole pas les amis. Avec un copain, nous achetions chacun un exemplaire et souvent nous le feuilletions ensemble, partageant notre hilarité ou réflexion devant tel dessin ou telle chronique.
Je suis content de mettre enfin un visage sur Coraly, je ne connaissais que sa voix au téléphone et ses mots dans ses mails, car elle aussi avait souhaité que je lui confie de manière détaillée mon aventure cinématographique. Dans quelques semaines, seule en scène à la Comédie-Française, elle récitera des textes de Sylvie Caster, notamment sur Reiser.
Volait-il Hara-Kiri, en tout cas, Bruno Gaccio témoigne de ses années d’adolescence où il piquait des scooters dans la banlieue stéphanoise. Il avoue être sorti de cette époque galère et avoir construit sa vie beaucoup grâce à son père maçon et Cavanna fils de maçon, deux Ritals aux cheveux et moustaches de neige. Sait-il qu’au musée national de l’histoire de l’immigration, Porte Dorée, on peut observer dans une vitrine la truelle de Luigi Cavanna ?
Je replonge en enfance avec le témoignage de Marcel Amont. Pour mieux comprendre mon émotion, j’invite les plus curieux à cliquer sur un ancien billet que je lui ai consacré :
http://encreviolette.unblog.fr/2016/04/01/amont-et-merveilles/
L’artiste, comme une sorte de validation, y déposa même un commentaire.
Peu, sans doute, dans l’amphi le savent, cet alerte quasi nonagénaire (il le sera officiellement le 1er avril prochain, ce n’est pas une blague) fut une immense vedette du music-hall et une exceptionnelle bête de scène. En lisant mon billet, vous pourrez entendre intégralement ce qui justifie, sa présence ce soir, Paris rombière, une superbe chanson que Cavanna écrivit pour lui.

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« … Paris mes amours
Tu es morte, bien morte
Et sur ton cadavre, une horrible pute a posé son gros cul
De verre et d’acier chromé
Avec du faux marbre pour faire joli
Paris gratte-ciel
Paris poutres apparentes
Paris délire
Ou Paris musées
Paris parano
Ou Paris sous globe
Pour le Kodak du touriste
Une horrible pute a volé ton nom
Les poètes sont des cons »

Jean-Christophe Averty, un autre génial iconoclaste, « cinglé du music-hall », vous aurait invité autrefois « À vos cassettes » pour enregistrer ce coup de gueule sur un air de valse musette.
Cavanna et Choron participèrent à la cultissime émission d’Averty Les raisins verts. C’est hors programme de la soirée mais voyez-les illustrer la concurrence entre la première chaîne de télévision et la toute nouvelle seconde créée par l’ORTF (1964) dans un jeu évidemment bête et méchant.

https://www.ina.fr/video/I04309672

C’est au tour de Delfeil de Ton, véritablement acclamé et pour cause, d’égrener quelques souvenirs fort précieux, lui qui fut l’un des tout premiers rédacteurs de Hara-Kiri. Pour cette soirée, il a puisé dans ses collections et nous offre le premier éditorial de Cavanna publié dans le premier numéro de Hara-Kiri.

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La légende colporte une fâcherie irréversible entre Delfeil et Cavanna, la preuve que non.
Je commence souvent ma lecture de L’Obs (auparavant Nouvel Observateur) par les Lundis de Delfeil de Ton, comme je débutais autrefois immuablement celle d’Hara-Kiri et Charlie par la chronique de Cavanna.
DDT n’est pas qu’un puissant insecticide, c’est aussi un savoureux remède contre la connerie humaine.
Fréquemment, l’amphi gronde des rires tonitruants de l’essayiste Pacôme Thiellement, bon public et vraie nature. Sûr que je partagerais volontiers avec lui des canons de 75 … centilitres, ceux évidemment de Gérard Descrambe.
Geluck, bête et méchant juste comme il convient, se moque affectueusement des difficultés de locomotion du vigneron de Saint-Émilion pour accéder à la scène : « Voyez où ça mène la boisson !!! »
Rue des Trois-Portes, j’en bus, plus qu’il n’est conseillé, du « Descrambe ». Selon l’étiquette dessinée par les humoristes de Charlie, on buvait un Reiser ou un Wolinski avec le plaisir de repartir avec le « cadavre » (je laisse le mot qui m’est venu naturellement à l’esprit sans même penser à la tragédie future). J’ai raconté dans mon billet que l’abus de la dive bouteille, le soir de ma première rencontre avec l’équipe, tissa déjà quelques liens et facilita la concrétisation de notre projet de film. Plus tard, quelques cartons commandés au journal égayèrent certains repas entre amis …
La transition est brutale avec la prise de douce parole de Sylvie Caster, la seule femme de la table ronde comme elle était l’une des rares dans la bande de mecs de la rédaction de Charlie Hebdo première époque, enfin … jusqu’à une certaine heure (!).
Quarante ans que je ne l’avais pas revue, elle apparaît toujours aussi menue, frisée, pudique, bienveillante et lumineuse. Micro épiphénomène dont elle ne se souvient probablement pas : Choron, « un peu » alcoolisé il est vrai, l’avait malmenée injustement dans notre film.
C’est émouvant, ce soir lorsqu’elle raconte sa relation de petite nana au milieu des affreux jojos (avec ou sans gilet jaune !), je crois réentendre son témoignage de l’époque, les mêmes mots, la même douceur, la même affection et aussi admiration pour Cavanna et les autres : « Il y a un moment après le comité de rédaction où je sentais qu’il était temps de partir … ! »
En guise, en guise, en guiiiise (c’est du Marcel Amont coiffé d’un sombrero mexicain) de trou normand socio-philosophique, à l’issue de la première table ronde, Bruno Gaccio lit le sublime réquisitoire de Cavanna sur le Con.
Pour vous, je scanne le dos du programme. Excusez sa médiocre lisibilité !

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Un dessin apparaît au-dessus du récitant. Pour ce soir, le tri est fait !

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Régulièrement, au-dessus des intervenants, sont projetés de superbes portraits réalisés par Arnaud Baumann. Dès 1975, il participa activement avec Xavier Lambours aux créations photographiques de Hara-Kiri. Le beau-livre Dans le ventre de Hara Kiri nous offre d’exceptionnels clichés du temps de la grande épopée. Ce soir encore, Arnaud immortalise le moment.

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Pour illustrer une autre des multiples facettes de la pensée cavannesque, la seconde table ronde débute avec le témoignage d’André Langaney, grand généticien, professeur au Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris, entre autres choses. À l’appel de Cavanna, il écrivit à Charlie Hebdo sous le pseudonyme de Dédé la Science en référence à l’artificier anarchiste de la célèbre bande à Bonnot, avant d’émigrer chroniqueur à Siné Mensuel … à cause de l’insupportable conférencier du Collège des Bernardins. Il n’est pas le seul !

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La vieille Nénette n’a pas fait le déplacement depuis la ménagerie du Jardin des Plantes. Héroïne d’un beau documentaire de Nicolas Philibert, la doyenne orang-outan connut la faveur de chroniques de Cavanna :
« Ce devait être, il me semble, dans les années soixante-dix. Je m’en revenais quand, au beau milieu d’un vaste rond-point, elle (Nénette ndlr) m’apparut soudain dans toute sa gloire. Rousse intensément, vaste comme l’Univers, vautrée dans la paille en impératrice du monde, écartelée des quatre membres, sur son ventre immense une autre rousseur, son petit, agrippé à pleins poils à ses mamelles gonflées et dardant sur moi des yeux noirs plus qu’humains, c’était la féminité même, l’éclatant triomphe du principe femelle. Elle avait son petit, elle se savait belle, elle nous toisait de haut, nous la foule. La vitre tout autour, elle l’ignorait. C’était fatal : je suis tombé amoureux d’une dame orang-outan.
Je suis revenu la voir. Elle me fascinait. Je la trouvais immuablement dans la même hautaine posture. Affalée, nonchalante, grande ouverte. Souveraine. Toujours son petit aux yeux trop grands soudé à son ventre magnifique. J’appris son nom : Nénette. Je vous jure ! Capturée à Bornéo. Je suppose que dans un zoo new-yorkais on l’aurait appelée Honey, ou Sweetie. Elle s’en foutait. Elle avait fini par me remarquer. Me reconnaître. Elle esquissait un bref sourire, la tête renversée sur la nuque, un bras en l’air, le poing nonchalamment serré autour d’une de ces grosses cordes qui jouaient les lianes de la jungle. J’appris que les orang-outan (Faut-il un s au pluriel? Deux?) ne cessent jamais de se tenir à une liane ou à une branche, ne serait-ce que d’une main. Je regardais fonctionner les mains de ses pieds, délicates merveilles semblant agir pour leur propre compte, toutes rosées en dedans avec de ces lignes qui disent l’avenir.
La vie, vous savez… Je n’oubliai pas la belle captive. Mais je la vis moins, puis plus du tout. Je me le reprochais. Il y a quelque temps, à propos de je ne sais plus quoi, je mentionnai la splendide rousse du Jardin des Plantes. La petite Virginie courut la voir. Elle me dit : « II y en a quatre, maintenant!» « Et Nénette?» « Elle est toujours là. …
Pourquoi je vous raconte tout ça ? … Une chose est certaine. La place d’un orang-outan n’est pas derrière une vitre ou les barreaux d’une cage, aussi dorée soit-elle. Mais c’est le seul moyen pour que les enfants aient l’occasion de voir des animaux ! Non ! Les animaux ne sont pas faits (pour autant qu’ils aient été faits !) dans un dessein éducatif. Savoir qu’il y a quelque part des hardes d’éléphants, de buffles, de girafes (hardes de girafes ?) parcourant des savanes sans fin, même si je ne dois jamais les voir, me remplit d’une joie intense. Et d’abord, aujourd’hui, on a la télé. Jamais aucun safari (encore moins aucun zoo !) ne nous fera voir les animaux aussi intimement, aussi magnifiquement que les reportages faits par des gars qu’on n’admirera jamais assez.
Mais c’est le seul moyen pour conserver des spécimens, maintenant qu’on sait que toutes les espèces sauvages vont disparaître l’une après l’autre, c’est le progrès, que voulez-vous, et en plus avec le carburant vert et la déforestation.
Non et non ! Si des masochistes à bonne conscience peuvent trouver leur compte à contempler des êtres vivants prisonniers en se disant que ce sont les derniers, que tous les autres ont été massacrés, connement, méthodiquement, si vraiment il existe de pauvres cons que de tels spectacles puissent réjouir, qu’ils ne comptent pas sur moi pour les y encourager. À bas les zoos ! Aussi « modernes », aussi perfectionnés soient-ils, ce sont des prisons, des bagnes, des lieux d’infinie tristesse. À bas les ménageries, à bas les cirques, surtout itinérants ! À bas le dressage, à bas le domptage, à bas les spectacles d’animaux « savants » ! Arrêtez de faire chier les bêtes. Laissez les bêtes sauvages là où elles sont, c’est-à-dire chez elles. Contentez-vous de dévorer vos animaux d’élevage, et, s’il vous plaît, en les faisant souffrir le moins possible. À bas le foie gras ! »
Je ne censure pas l’ultime phrase, même par sympathie familiale, car on ne censurait jamais à la rédaction d’Hara-Kiri et Charlie canal historique … trop souvent victime par contre de la censure à la con des « bien-pensants » ou « culs bénits » !
C’est au tour de Virginie Vernay, celle que tous les lecteurs de Cavanna connaissent en tant que « la petite Virginie », de nous dire quelques mots, peu de mots mais tellement empreints de tendresse et de pudeur, de respect et d’intimité, d’apaisement. Dans ses derniers jours avec cette salope de Miss Parkinson, il y avait plus de désillusion que de tristesse.
Cavanna parlait souvent de la petite Virginie dans ses chroniques et lui consacra un chapitre dans son dernier livre Lune de miel : « J’ai eu du pot. J’ai rencontré Virginie. Je ne saurais dire si ce fut du pot pour elle, en tout cas ça semble lui aller comme ça
Quand je compris que c’en était fini, et pour toujours, de mes interminables déambulations dans Paris dont mes orteils connaissaient chaque pavé par son petit nom, quand la grosse panique me saisit devant le refus absolu de ma main de donner forme au moindre signe d’écriture, quand chaque étage me fut un Himalaya, je passai par de bien sales moments. La petite assista à cette lente descente aux enfers. »
Je ne peux m’empêcher de penser à ces lignes en visionnant les quelques rushes que, pour nous ce soir, le journaliste et écrivain Denis Robert a tirés de son film Cavanna, jusqu’à l’ultime seconde j’écrirai.
Je ris : « Il y a deux catégories de cons : les cons de naissance et les cons volontaires, de toute façon, ils sont aussi dangereux les uns que les autres ». Mais je suis surtout ému devant les très gros plans du beau visage parcheminé de vieillard et sa voix faiblarde qui nous chuchote encore quelques sentences.. Denis Robert ne peut s’empêcher d’éructer sur ce qu’il a sur le cœur et de lancer une diatribe sur ceux qui ont falsifié l’esprit bête et méchant. Dieu, enfin le nôtre, Cavanna, reconnaîtra les siens!
Je vous glisse une confidence : depuis le 7 janvier 2015, j’accepte mieux la disparition de Cavanna. Il a ainsi échappé à l’horrible tuerie. En lisant Le Lambeau, le livre poignant de Philippe Lançon et son effrayante description de la fusillade, il m’était insoutenable d’imaginer que la cervelle de Cavanna eût pu s’étaler devant ses yeux si …
François Ruffin, journaliste (rédacteur de Fakir, le journal fâché avec tout le monde), essayiste, réalisateur récompensé par un César du meilleur documentaire avec Merci Patron ! et député de la France insoumise, chasse mes mauvaises pensées en racontant comment il est entré, adolescent, dans la lecture de Cavanna.

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C’est amusant, L’œil du lapin, premier ouvrage de Cavanna que Ruffin découvrit, est le dernier que j’ai lu l’été dernier. Il me faut vous conter l’anecdote. J’avais demandé à un excellent bouquiniste de Saint-Girons en Ariège de me le rechercher. Presque comme un jeu, il a fallu patienter huit ans avant que, ravi, il brandisse enfin le précieux livre de poche et que je fasse mieux connaissance avec la maman de Cavanna et … Gisèle Bénodet sa camarade de classe communale.
En réalité, c’est la magnifique nouvelle que nous annonce Jean-Marie Laclavetine, membre du comité de lecture des éditions Gallimard pour conclure la soirée, le vrai dernier livre de Cavanna … est à paraître dans quelques semaines. Il s’intitulera Crève Ducon. Il nous en est lu quelques lignes : « On va pas se mettre à ressasser le bon vieux temps. Le temps, il n’est ni bon, ni vieux. Ni mauvais, d’ailleurs. Ni jeune. Il est le temps. Il passe, c’est tout ce qu’il sait faire. Con comme le temps qui passe … »
Et pourquoi ne pas envisager, comme le suggère Philippe Geluck la publication de l’intégralité de l’œuvre de Cavanna dans la prestigieuse collection de La Pléiade ? Et oui, pourquoi pas, D’Ormesson a bien eu cet honneur ! Rendez-vous pour les 10 ans de la disparition de Cavanna ?
Il est près de 22 heures. L’horaire imparti à la réservation de l’amphi semblant être strict, Philippe Geluck clôt la soirée dédiée à « notre dieu commun, sauf qu’à la différence des autres, lui, il a vraiment existé ».
Ce n’était pas au programme, mais dans l’espace qui m’appartient, j’y insère ma modeste contribution.
Mes plus fidèles lecteurs ne l’ont probablement jamais remarqué, je n’utilise jamais ou presque le point virgule dans mes billets. Outre, qu’avec le clavier numérique il apparaît d’une grande laideur perdu dans un vaste blanc entre deux mots, il y a longtemps que je suis un partisan de Cavanna qui réclamait sa mort dans Mignonne, allons voir si la rose…, son ode à la langue française :
« Qui a inventé le point-virgule ? Je ne sais pas. À quoi sert-il ? À rien. À embêter le monde. À rassurer les écrivains timides. À masquer le flou de la pensée derrière le flou de la syntaxe … Bref, à rien de bon.
La preuve : on peut toujours le remplacer par un point. Essayez, vous verrez. Chaque fois que, dans vos lectures, vous trouvez un point-virgule, mettez un point à la place, et aussi par voie de conséquence, une belle majuscule au premier mot qui suit. Miracle ! Soudain tout sonne tellement plus clair, plus net, plus décidé ! … Mais, objecte le scripteur, c’est justement le flou que je voulais rendre, l’incertain, l’hésitant … Très bien : les trois points alignés sont là pour ça, les si bien nommés « points de suspension », tellement éloquents dans l’art d’exprimer l’inexprimable…
Et l’amoureux de la langue française de continuer son implacable démonstration encore pendant deux pages avant de conclure : « Guerre au point-virgule, ce parasite, ce timoré, cet affadisseur, qui ne marque que l’incertitude, le manque d’audace, le flou de la pensée, et colle aux dents du lecteur comme un caramel trop mou !
Et ne venez pas me dire que Balzac faisait grand usage du point-virgule ! À quels sommets n’eût pas accédé Balzac s’il s’était corrigé de ce vilain défaut ! »
Ne cherchez pas à débattre avec Cavanna, il finira par vous dire que Balzac était un con et vous aussi !
La neige est tombée abondamment en campagne ce soir-là et mon retour s’effectua à la moitié de la nouvelle vitesse réglementaire. Que nous aurait pondu Cavanna sur le sujet ?
Nuit magique ♫♫♫, je me suis endormi très tard … après avoir relu Lune de miel !

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Merci à Virginie Vernay pour sa bienveillance

Pour tous ceux qui voudraient encore plus de Cavanna, voici deux anciens billets :
http://encreviolette.unblog.fr/2009/05/26/week-end-rital-avec-cavanna/
http://encreviolette.unblog.fr/2014/03/13/jour-d-anniversaire/

Publié dans:Coups de coeur |on 6 février, 2019 |7 Commentaires »

J’ai regardé le premier Grand Débat !

Mes lecteurs les plus fidèles savent que je n’ai jamais fait de cet espace numérique, une tribune pour y étaler mes convictions politiques. Bien évidemment, au détour d’un billet, vous avez sans doute pu percevoir un peu de ma sensibilité citoyenne, ce qu’un ami traduit par : « tu te lâches plus ! ». Il faut reconnaître qu’il est de plus en plus malaisé de rester muet devant l’affligeant spectacle qu’affiche actuellement notre société dans toutes ses composantes et à tous les niveaux.
Mon statut de retraité de l’Éducation Nationale et ma curiosité de citoyen me laissent le temps de lire quotidiennement une presse nationale (et même régionale lorsque je séjourne en province) et de regarder éventuellement les chaînes d’information.
Ma longue expérience professionnelle d’avoir formé plusieurs générations d’enseignants à l’Image (les jargonneux de la pédagogie, à la fin de ma carrière, se repaissaient de l’acronyme TICE, Technologies de l’Information et de la Communication dans l’Éducation) explique aussi mon intérêt persistant pour le traitement de l’actualité telle qu’elle nous est livrée. Cela questionnera éventuellement quelques esprits taquins sur l’efficacité de ce que fut ma mission ! J’assume et puis, on est sauvé, notre ministre de l’Éducation Nationale annonce un grand plan informatique pour les écoliers du XXIème siècle!
De même, en tant que président du conseil syndical de ma résidence, ce qui équivaut un peu à la tâche d’un maire d’une petite commune de 300 âmes, je suis confronté à la complexité de satisfaire une majorité afin d’atteindre un certain bien-vivre ensemble.
Bref, puisque finalement, je fais partie du « peuple » moi aussi, et comme mon école communale ne m’a jamais enseigné comment rendre compte de mes états d’âme à travers un tweet de 280 caractères (140 auparavant), même avec une orthographe irréprochable, encore que l’on nous formait à la concision en limitant parfois l’exercice à une page, j’ai eu envie, une fois n’est pas coutume, de choisir comme sujet de mon billet le grand débat, la nouvelle agora à la mode, que vient d’engager notre e-président.
À ce propos, je ne sais pas vous, mais je n’ai reçu ni par mail, ni par courrier, sa Lettre aux Français, j’en fais partie, qu’il nous a écrite. Je ne ferai pas de mauvais esprit car si je désire en prendre connaissance, les solutions ne manquent pas sur la toile.

Canard enchaîné lettre de Macron

Depuis des semaines, du moins à travers la multitude de reportages qui nous est proposée, on entend sur les ronds-points et dans les « manifestations », les revendications, souvent aussi les vociférations, des gilets jaunes. Les plus raisonnables souhaitent quelques mesures compréhensibles et légitimes visant à une hausse du pouvoir d’achat. De plus contestataires prônent une meilleure représentation, une assemblée constituante, des référendums d’initiative citoyenne, la diminution du nombre de parlementaires ainsi que leurs indemnités. Certains (rares heureusement) parmi les plus irascibles et inconscients, réclament la réinstauration de la peine de mort, ou dans d’odieux et méprisables simulacres, guillotinent ou immolent le président de la République, voire écartèlent son épouse en place de Grève.
Même s’ils la connaissent souvent très mal, les Français aiment l’Histoire de leur pays, pas celle qu’on leur enseigna dans leur scolarité (le passé simple est justifié car elle diminue comme peau de chagrin dans les programmes), mais celle vulgarisée par Laurent Deutsch, Stéphane Bern et quelques émissions à la radio.
Jamais aussi, il n’y a eu en librairie autant d’ouvrages de qualité sur les grandes figures de notre Histoire, sur les grands mouvements qui la secouèrent. Récemment, le vieil étudiant en Histoire que je fus s’est régalé avec la lecture du magnifique brûlot réédité de Suzanne Citron, Le Mythe national, l’Histoire de France revisitée dont une taquine professeure d’Histoire avait offert un exemplaire à François Fillon lors d’un débat télévisé durant la dernière campagne présidentielle. Décédée l’année dernière à 96 ans, cette agrégée d’Histoire n’aura pu faire entendre ces semaines-ci sa voix dérangeante.
Je me suis plongé dans la somme de Mona Ozouf De Révolution en République : les chemins de la France. Je m’attelle maintenant à l’ouvrage de Gérard Noiriel Une histoire populaire de la France, de la guerre de Cent Ans à nos jours. Ce dernier fonda, avec Suzanne Citron, en 2005, un comité de vigilance face aux usages publics de l’Histoire qui ne serait pas inutile en notre période troublée.
Les références hâtives ou caricaturales au passé révolutionnaire abondent, les clins d’œil affluent, Assemblée constituante, États généraux, peuple souverain, cahiers de doléances, sans-culottes (rhabillés en gilets jaunes), il est même un tribun insoumis, spécialiste érudit de Robespierre, qui s’égare sur les chemins de Varennes et des ronds-points en mettant en perspective un révolutionnaire, maître de poste à Sainte-Menehould démasquant Louis XVI en fuite dans une berline, et un homonyme pseudo leader des gilets jaunes.
Cela dit, mes lecteurs assidus peuvent en témoigner, dans mon École Normale de Seine-et-Oise, lors des événements de mai 68, nous cédâmes aussi, Versailles oblige, au cahier de doléances pour une meilleure formation d’enseignant :
(billet http://encreviolette.unblog.fr/2018/12/03/mon-mai-68/ )
J’avoue être sursaturé, abruti même, consterné aussi parfois, par ces sempiternels plateaux de télévision formatés avec les éléments de langage des gouvernants, les analyses péremptoires et visionnaires de chroniqueurs, éditorialistes, « communicants » et experts de tous bords, que les faits font souvent vite mentir
Plutôt que combat de boxe ou tirs de flash-ball sur cible vivante, ne serait-il pas plus pédagogique et instructif de proposer à l’écran des portraits d’hôtes de ronds-points qui souffrent effectivement depuis plusieurs décennies ? Michael Moore n’est pas français mais le cinéaste François Ruffin n’est pas qu’un député insoumis qui s’affiche en sweat-shirt à l’Assemblée. Son documentaire incisif Merci patron !, autour d’une famille picarde surendettée et menacée d’expulsion par la faute de Bernard Arnault, responsable de la délocalisation de leur usine en Pologne, nous éclaira sur tellement de choses et fit à sa sortie la quasi unanimité des critiques de cinéma.
Depuis longtemps déjà, pour m’y promener, la traverser, la sillonner, la côtoyer, l’aimer aussi, je vois notre douce France s’appauvrir et souffrir. Ne soyons pas aveugles, les villages perdent leurs derniers commerces, les volets se ferment, la jachère gagne les champs, les routes se dégradent. Dois-je faire mienne la réplique de Jean-Pierre Marielle dans la jubilante adaptation d’Uranus le roman de Marcel Aymé : « J’ai mal à ma France » !

Charlie Hebdo 16:1:2019

Tout ça méritait bien un « grand débat ». Aussitôt proposé par notre président, aussi vite fut-il caricaturé en « grand bla-bla », bidonnage, enfumage ! On peut discuter éventuellement des modalités de sa mise en place, mais bon … Je me suis calé dans mon fauteuil pour assister à sept heures d’échanges entre Emmanuel le magnifique (titre d’un jubilant livre satirique de Patrick Rambaud) et six centaines de maires de ma chère Normandie qui m’a donné le jour.
Ne comptez pas sur moi pour en commenter ici les questionnements, réponses et analyses, je n’en possède aucunement la légitimité. Alors plutôt qu’au fond, je m’attacherai à la forme qui fut pour moi une réjouissante respiration intellectuelle et citoyenne au milieu de notre société soumise au rythme consternant et à l’effrayante dictature des tweets, hashtags, news, fake news, bref tous ces machins, trop souvent vulgaires voire haineux, et tellement peu adaptés que mon correcteur orthographique en rougit.
Puisque cela fut sujet à raillerie et matière à certains micro-trottoirs pour lancer (mais aussi parfois la résumer) l’initiative citoyenne sur les chaînes de télévision, j’ai souvent souri d’entendre prononcer, déformer ou pas, le nom de Bourgtheroulde où se déroulait la consultation. Parce qu’autrefois, quelque cousine éloignée vécut dans ce petit village de l’Eure, j’en connaissais l’usage local (on ne prononce pas le l) et je me moquerai d’autant moins des « horsains » que je suis victime moi-même dans mon sud-ouest adoptif d’identiques sarcasmes quand je dois, avec l’accent, nommer les communes de Rebirechioulet et Escanecrabe (voir billet : http://encreviolette.unblog.fr/2011/01/17/de-samatan-a-cantaous-tuzaguet-en-passant-par-escanecrabe-et-rebirechioulet/ ).
Loin des fastes de l’Élysée ou le confort d’un palais des congrès, j’ai aimé la modestie du gymnase municipal avec les buts de handball en arrière-plan, semblable à ceux que je fréquentais dans ma jeunesse avec mon club normand, semblable aux salles polyvalentes et foyers ruraux qui accueillent les activités festives ou culturelles dans les campagnes.
Dans l’euphorie du début de la présidence socialiste de François Mitterrand qui rêvait d’un nouveau Front populaire, il y eut un éphémère ministère du Temps Libre dont l’une des initiatives fut d’aider à la construction de maisons du Temps Libre. On eut tôt fait de railler le ministre en question, André Henry, instituteur puis secrétaire général de la puissante (à l’époque) Fédération de l’Éducation Nationale, en stigmatisant et caricaturant hâtivement et injustement son cabinet comme celui de la fainéantise et de l’inutilité. Imaginez si les réseaux sociaux avaient existé, ils se seraient déchaînés sur le maître d’école qui inventait le temps libre. Sa proposition de chèque-vacances est toujours en place aujourd’hui.
Dans le gymnase de Bourgtheroulde, la solennité venait de ces fiers élus locaux, ceints de leur écharpe tricolore, qui, comme autrefois on se vêtait des « habits du dimanche », s’étaient mis pour la circonstance sur leur trente-et-un, en costume et cravate. Si le « peuple » semble « bien connaître » l’origine d’une assemblée constituante, il sait moins l’explication, d’ailleurs incertaine de l’expression vestimentaire : l’une des hypothèses nous viendrait du Moyen-Âge et découlerait de la déformation de ‘trentain » qui désignait un drap raffiné de trente centaines de fils, destiné aux vêtements de luxe et porté les jours de fêtes ou pour afficher sa position sociale.
J’ai aimé donc ces hommes et aussi ces femmes, car elles sont de plus en plus nombreuses à occuper la plus haute fonction municipale. Souvenons-nous que nos aïeules n’obtinrent le droit de voter que lors des élections municipales d’avril 1945, ce n’est pas si lointain ! Paradoxe, c’est même la Révolution française qui freina les aspirations des femmes à participer à la vie politique. Ainsi, en 1789, l’abbé Sieyès distinguait les citoyens « actifs « et les citoyens « passifs », les femmes étant classées dans la seconde catégorie au même titre que les enfants et les étrangers. Malgré l’appel de Condorcet, cette exclusion fut maintenue par l’Assemblée nationale de décembre 1789, la Constitution de 1791, puis la Convention nationale de juillet 1793 … quelques mois avant l’exécution d’Olympe de Gouges auteure de la déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Bien plus tard, sous la IIIème République, l’écrivain Romain Rolland, prix Nobel de littérature en 1915, rédigea un texte argumentaire pour le refus du suffrage féminin : « Les femmes, différentes, immatures, influençables, inférieures, ne peuvent prendre une part intelligente et autonome à la vie publique … »
Beaucoup de ces maires issus de la ruralité ont démontré que bien au-delà des histoires clochemerlesques de chants intempestifs du coq à l’aurore ou de cloches battant l’Angélus à sept heures du matin, ils avaient un rôle primordial dans le lien social et la connaissance des problèmes dans ce qui constitue le corps de la France.
Même s’ils peuvent être en désaccord avec sa politique, tous ces élus montrèrent leur respect à la fonction en commençant leurs interventions par un « Monsieur le Président de la République » qui se démarque des insolents « Macron » souvent prononcés sur les plateaux de télévision, sans parler évidemment des ronds-points.
Mon intérêt pour la toponymie des lieux s’est nourri de la redécouverte de noms de bourgs et villages normands que j’entendais évoquer à la table familiale dans mon enfance, ainsi par exemple, la petite commune de Saint-Philbert sur Risle située à une dizaine de kilomètres du lieu de naissance de ma chère maman.
Son maire n’a pas manqué d’humour en rappelant que dans son village, l’usine Nestlé Purina Petcare « fabrique des croquettes proplan qui plaisent beaucoup aux labradors griffons », sous entendu que si Nemo, le chien du président qui ne sut refreiner un besoin pressant contre le marbre d’une cheminée du palais de l’Élysée, en mange, « il aura toujours le poil brillant » ! Moins drôle, il semble que là aussi des emplois soient menacés.
« Partie de campagne » à la Renoir, il rappela aussi au président qu’un de ses lointains prédécesseurs, le havrais René Coty, venait autrefois en voisin pêcher dans la Risle. Au risque de vous gausser de moi, je ne résiste pas à vous livrer cette anecdote « vieille France » qui témoigne de ce qu’était encore parfois l’atmosphère citoyenne : tout gamin, j’ai connu le président Coty et, au bras de mon papa, j’attendis même plusieurs heures sur le parvis qu’il pénétrât solennellement dans la cathédrale de Rouen réouverte au culte après dix ans de restauration suite aux bombardements de la guerre. C’était en 1956, on n’avait ni télévision à la maison ni évidemment de réseaux sociaux, juste la lecture du quotidien régional Paris-Normandie. Si vous ne me croyez pas sur l’ampleur de l’événement, visionnez ce reportage … d’un autre siècle :
http://www.archivesenligne.fr/chronologie/item/1956-reouverture-de-la-cathedrale
Évidemment, était présent l’évêque, celui-là même qui devait me donner plus tard un soufflet lors de la cérémonie religieuse de la Confirmation.
Je ne le jurerais pas sur la tête de l’Esprit Saint, mais il est fort possible que j’avais supporté ce pensum dans l’espoir d’apercevoir mon idole sportive Jacques Anquetil, invité aux festivités.
Ça y est, vous retrouvez votre sérieux ? Le premier administré des Saint-Philbertois évoqua aussi la mémoire de son père, inhumé au cimetière du village, qui fit deux mois de grève en 1936 pour obtenir les premiers 15 jours de congés payés, la semaine de 40 heures et les premières conventions collectives.
Tant pis si je cède à un petit côté franchouillard type Jean-Pierre Pernaut, le populaire présentateur de journal télévisé, j’ai aimé que le temps de quelques heures, apparaissent au cœur du débat, pour ne pas dire de l’actualité, de modestes villages comme Saint-Pierre-du Bosguérard qui tire son nom de terres de Gérard Fleitel un chevalier normand du XIème siècle, Saint-Victor-de-Chrétienville (les Christovictoriens devaient être fiers devant leur petit écran) ou encore Grainville-la-Teinturière, petite commune du Pays de Caux proche de la côte d’Albâtre, nichée dans la vallée de la Durdent (c’est un fleuve côtier) qui tient son nom d’une très ancienne activité industrielle. Le navigateur et explorateur Jean de Béthencourt, le plus célèbre des Grainvillais, inhumé dans le chœur de l’église, fut le roi des îles Canaries après les avoir conquises en 1402.
Madame la maire d’Écrainville défendit vigoureusement les écoles rurales trop souvent mises en danger par les coupes budgétaires. Le maire de Vexin-sur-Epte revint sur la question de la limitation de vitesse à 80 km/h, en piquant ironiquement le président sur ses « sorties de route ».
J’imagine que ces bourgades auraient pu servir de décor à de truculentes nouvelles de Guy de Maupassant. Mais cet après-midi, loin de farces paysannes, c’est de campagnes souvent abandonnées dont on débat.
Loin d’être à ras des pâquerettes, les discussions furent terre à terre de France. Mine de rien, plus efficace qu’un spot publicitaire, le maire de Créances, commune du département de la Manche berceau de ma famille maternelle, vanta la star locale, la fameuse carotte cultivée dans les « mielles » du Cotentin. Notre Président aime les novateurs, sans doute aurait-il loué l’initiative, selon la légende, de ce cadet de Normandie qui faute de disposer personnellement de terres, utilisa les sables de la presqu’île et les algues du littoral comme engrais.
Au pays de Créances, la tradition maraîchère remonte au XIIIème siècle et outre la carotte label rouge, ce terroir propose poireau et navet. Oh le bon pot-au-feu à la mode de chez moi et au diner le bon bouillon avec les pâtes alphabet !
Au hasard des échanges, j’ai eu plaisir d’entendre décliner, telle une poésie géographique ou une géographie poétique, des noms de pays et terroirs naturels, parfois sortis de ma mémoire, qui s’affichaient en lettres plus grasses sur les cartes de France de mon école communale : le Roumois (dérivé de Rotomagus l’ancien nom latin de Rouen), le Lieuvin (des Lexoviens peuple belge ou gaulois armoricain établi le long de la côte normande au sud de l’estuaire de la Seine), le Vexin normand qui se distingue d’un Vexin français depuis le traité de Saint-Clair-sur-Epte en 911 entre Charles III le Simple et le viking Rollon, le plateau du Neubourg, le Bessin, le Bocage dit normand, l’Avranchin, le Cotentin.
J’ai gardé pour la bonne bouche, le pays d’Ouche, ça rime ! Je ne saurais vous dire pourquoi adolescent, l’un de mes premiers livres de poche fut Pays d’Ouche, un recueil de nouvelles de Jean de La Varende. Sous une forme romanesque, l’écrivain nous promenait de Bernay à Conches en passant par la « cuvette » de Rugles (clin d’œil à une chère lectrice !). En mettant en scène la famille de Galart, il évoquait les curés de campagne, les paysans, les hobereaux, les manoirs, les paysages : « Voici les grâces secrètes de cette contrée. Le petit fleuve s’accoude à gauche sur une forte colline chargée d’arbres, mais cerne, à droite, une haute et lente moquette qui s’exhausse vers le sud. L’eau l’entoure d’un trait pur et chantant »
On y relevait le verbe se décarêmer c’est-à-dire faire un bon repas avec de la viande notamment pour se dédommager de l’abstinence du carême. Pour ce qui nous concerne, c’est le contraire, allons-nous devoir faire carême selon l’appel de personnalités prêtes à instaurer un « lundi vert » sans aucune viande ni poisson ? Le lundi sans soleil ♫♫♫ …
Philippe Delerm, l’écrivain des plaisirs minuscules, s’est installé sur les bords de la Risle dans les années 1970 et y a écrit la plupart des ses ouvrages : « Eh bien Champignolles existe, je l’ai rencontré, et me demande comment j’avais pu l’ignorer aussi longtemps » !
Moi je le sais depuis mon enfance ! Enfin … J’ai souvenir d’avoir vu au cinéma jouxtant le domicile familial un nanar éminemment périssable (la preuve, il n’existe pas en DVD), « Nous autres à Champignol » avec Jean Richard, Noël Roquevert, Roger Pierre et Jean-Marc Thibault. Une belle brochette de comiques, quand même, pour une médiocre pochade rurale sur fond de rivalité footballistique entre deux villages voisins.
– « Qu’est-ce que vous faites la semaine, Claudius ?
– La semaine ? Bah, la semaine … j’attends le dimanche … je m’occupe … la sieste et tout … »
Pas sûr que cela aurait emballé notre président qui n’a pas trop de considération pour les oisifs ! Pas certain, non plus, que Solange, qui n’avait que faire d’un amoureux gardien de but, eut une bonne idée de lui conseiller d’embrasser une carrière sûre, de fonctionnaire par exemple !!!
En Pays d’Ouche encore, il est un village qui a perdu son identité en 2019 depuis sa fusion avec deux localités voisines pour constituer la commune nouvelle de Treis-Sants-en-Ouche. Emmanuel Macron, qui aime tant jongler avec les mots désuets, aurait sans doute apprécié son joli nom de Saint-Aubin-le-Vertueux, un adjectif de moins en moins courant dans notre société agressive.
Vous penserez peut-être, à tort, qu’à travers mes élucubrations je brocarde ce que fut le premier Grand Débat alors qu’au contraire je l’ai vécu comme une respiration salutaire dans l’atmosphère détestable de l’époque. Au-delà des divagations de mon esprit, j’ai écouté avec intérêt le ressenti justifié des maires et les réponses que le président, au milieu d’eux, tenta de leur apporter avec un souci de clarté et pédagogie.

Schwartz.Grand débat  Charlie Hebdo

S’il faut saluer l’indéniable performance physique (il tomba même la veste) et intellectuelle du chef de l’État, il ne faut pas tomber dans l’excès et l’encenser plus que le cours magistral d’un professeur d’université devant des étudiants de master ou même la valeureuse enseignante de primaire qui tient en éveil ses élèves toute une matinée. Ceci dit, comme il y a le gigot d’agneau de sept heures, il y aura désormais le débat de sept heures !
Je fus déçu mais non surpris, c’est tellement dans l’air du temps du buzz et des punchlines, par le débrief à chaud qui en fut fait dans les médias en diffusant en boucle la phrase choc : « Il ne faut pas raconter de craques, c’est pas parce qu’on rétablira l’ISF que les gilets jaunes iront mieux. C’est de la pipe ! »

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Raccourci terrible mais tellement symbolique de l’époque : en arrière-plan d’un journaliste qui citait cette phrase à l’extérieur du gymnase, d’une fourgonnette ralentissant, vitre ouverte, surgit l’invective : « Macron enc… » !
Le quotidien nous revenait en pleine face !

Publié dans:Coups de coeur |on 26 janvier, 2019 |1 Commentaire »

Mon Mai 68 !

Il y a quelques semaines, un ami que j’invitais chez moi, m’offrit un cadeau pesant. Sachant son amour des livres et lui, connaissant le mien, je soupçonnais, sous le papier d’emballage, encore un pavé d’Histoire, notre péché mignon.
Je ne me trompai pas ou presque : j’eus effectivement l’heureuse surprise de déballer un pavé, un vrai pavé parisien, cubique, en granite, que mon ami avait prélevé sur une barricade du côté du boulevard Saint-Michel ou de la rue Gay-Lussac, lors des mouvements de mai 1968.

Pavé Mai 68 (4)Pavé Mai 68 (3)

Il l’avait décoré de quelques graphismes rappelant l’usage historique du projectile. Il paraît que l’on peut aujourd’hui s’en procurer aux enchères sur internet.
Comme s’il avait atterri sur ma tête, paradoxalement, l’objet libéra confusément en moi de nombreux souvenirs.
Mai 68 ! C’est fou, c’était il y a un demi-siècle, quelques mois auparavant, je venais d’atteindre la majorité civique, vingt-et-un ans à l’époque.
J’avoue que n’ayant pas l’âme d’un ancien combattant (que je ne fus d’ailleurs pas), je n’envisageais pas de vous livrer ici mes souvenirs du « joli mois de mai ». Dire que notre président Macron songea à le commémorer officiellement : « Quelle drôle d’idée ! » lui répondit son ami de maintenant Daniel Cohn-Bendit, une des grandes figures de l’insurrection à l’époque. Une célébration officielle pour une révolution qui refusait de tomber amoureuse d’un taux de croissance, cela ne manquait pas de saveur et illustrait bien la perte de repères de notre société actuelle, du moins de notre gouvernance qui cherche à en finir avec le Code du Travail.
Et puis, au cœur du printemps, une visite à l’exposition Images en lutte à l’École des Beaux-Arts de Paris, comme un souffle vivifiant en cette période morose, m’a donné envie de partager avec vous finalement « mon » mai 68. C’est en ce lieu que furent créées et aujourd’hui exposées beaucoup des affiches, certaines célèbres d’autres inconnues, qui fleurissaient sur les murs de la capitale.

Affiche expo Beaux Arts

Évidemment, les évocations des événements ont abondé à travers tout l’hexagone : expositions, articles dans les hebdomadaires et quotidiens régionaux (car Mai 68 ne se circonscrivit pas au Quartier Latin), et aussi pavés littéraires aux vitrines des librairies. J’en ai lus avec intérêt et parfois émotion, en particulier quand il s’agit de témoignages vécus directement par leurs auteurs. Il n’y a pas plus agaçant que certains ouvrages critiques voire sentencieux écrits par des gens qui n’étaient pas nés ou alors en très bas âge.
Encore que j’ai adoré ces quelques mots d’un ancien surveillant d’externat du lycée Rodin de Paris : « Notre fils de 5 ans est venu avec nous à la Sorbonne. Il a vu la cour pleine de tables et de militants et une pagaille assez complète dans les couloirs. Quand il est revenu, il a dit : « c’est chouette où travaille papa ». À la même époque, il dessinait en classe et avait fait un tableau montrant les CRS tapant sur les étudiants, c’est ce que nous avait rapporté son institutrice scandalisée. Ma femme lui avait répondu : « Pourquoi, vous pensez que ce sont les étudiants qui frappent les CRS ? ».» Au nom de l’adage tenace que la vérité sort de la bouche des enfants, je pourrais conclure que tout est (presque ou beaucoup) dit !
Bon, je précise d’entrée que je ne fus pas un « soixante-huitard » de la première heure. Je n’ai pas dépavé des chaussées, déraciné des arbres du Boul’ Mich’, dressé des barricades, bouffé du CRS. Mais cela s’est passé si près de chez moi, comme on dit trivialement, que j’ai fini par en humer d’assez près l’atmosphère.
J’étais alors en formation professionnelle à l’École Normale d’instituteurs de Versailles, sur le fronton de laquelle était encore écrit Seine-et-Oise. Subsidiairement, le samedi après-midi, à la Fac de Nanterre, j’achevais, en tant qu’étudiant salarié (je me demande si on ne disait pas travailleur !), une année de licence entamée de manière un peu dilettante auparavant à l’université de Rouen.
Il me semble bien que ce fut là que je ressentis les premières velléités de la révolte étudiante, d’ailleurs, on attribue souvent de manière simple (comme dirait le rappeur Orelsan) la genèse des événements au mouvement fondé dans la nuit du vendredi du 22 mars 1968 dans cette faculté, par opposition à la guerre du Viêt Nam et pour des revendications plus basiques (comme scanderait aussi le même Orelsan) autorisant les garçons à se rendre dans les chambres des filles de la résidence universitaire.
Nos enfants et petits-enfants se fichent carrément de nous aujourd’hui, quand ils ne nous soupçonnent pas d’un début de sénilité mentale, à l’écoute de nos propos surréalistes. Ce n’était pourtant pas une sinécure pour « pécho une nana » !
Souriez : ce qui s’appelait un surveillant général (l’ancêtre du conseiller principal d’éducation) avait institué une tradition très « versaillaise » d’un cahier de doléances permettant à chacun des normaliens d’exprimer éventuellement ses vœux. Ainsi, l’un d’eux, facétieux, avait suggéré la mise en place d’un passage protégé entre l’École Normale et la « Diamanterie » (devenu aujourd’hui plus poétiquement lycée Jacques Prévert), un centre d’apprentissage de jeunes filles situé de l’autre côté de l’avenue. La réponse du « surgé » fut sans appel : Des clous !
La mixité était encore un gros mot, imaginez pourtant que jusqu’à l’âge de quinze ans, j’avais vécu dans un pensionnat de jeunes filles, dirigé par ma maman.
Dans le cadre rigide et austère de l’École Normale, l’unique possibilité « légale » de côtoyer la gente féminine était de s’inscrire à la chorale commune aux normaliens de Versailles et normaliennes de Saint-Germain-en-Laye…
Il y avait bien aussi pour concrétiser l’entente cordiale, une nuée de petites anglaises (c’était à ne rien y comprendre) qui venait au printemps pour un séjour linguistique mais nous ne pouvions guère rivaliser avec les tablettes de chocolat des étudiants en préparation au professorat d’Éducation Physique.
Il ne faut pas caricaturer mai 68 en le réduisant aux revendications existentielles des étudiants parisiens. Les affichages dans les couloirs de Nanterre, les distributions de tracts, les signatures de motions, les réunions informelles, les irruptions dans les cours, constituaient autant de signes annonciateurs d’un monde bouillonnant à l’aube de 1968, une année brûlante politiquement, principalement à cause de la guerre du Viêt-Nam qui connaissait alors un tournant avec l’offensive du Têt menée par les forces nord-vietnamiennes et Viêt-Cong (communistes du sud Viêt-Nam). Les manifestations de protestation devenaient quasi-quotidiennes dans toutes les grandes villes étudiantes d’Amérique mais aussi d’Europe.
Avec le temps, tout s’en va, chantait Léo, on n’a souvent plus conscience de l’exceptionnel foisonnement de l’actualité de l’époque, les chaînes d’info qui n’existaient pas alors en eurent fait leurs choux gras.
De mémoire, je citerai l’exécution, dans le village bolivien de La Higuera, en octobre 1967, du « Che », le révolutionnaire argentin Ernesto Guevara, la tentative d’assassinat en avril 68 de Rudi Dutschke, « Rudi le Rouge » chef du syndicat des étudiants socialistes allemands, lors d’une manifestation contre la guerre du Viêt-Nam.
Toujours à propos de cette guerre, aux Etats-Unis, le pasteur noir Martin Luther King dénonçait l’injustice raciale : « Pourquoi envoyer des jeunes Noirs défendre à 16 000 km de chez eux des libertés « qu’ils n’ont jamais connues dans le sud-ouest de la Géorgie et dans l’est de Harlem » et pourquoi envoyer des garçons blancs et noirs se battre ensemble « pour un pays qui n’a pas été capable de les faire asseoir côte à côte sur les bancs des mêmes écoles » ? Le 4 avril, le pasteur était assassiné à Memphis au balcon d’un hôtel, ce qui entraîna bientôt des émeutes d’une extrême violence dans les ghettos noirs des grandes villes américaines souvent menées par les Black Panthers.
On se souvient peut-être des images, lors des Jeux Olympiques de Mexico, à l’automne suivant, des athlètes américains noirs Tommie Smith et John Carlos, vainqueurs de la course du 200 mètres, manifestant leur soutien à ces Black Panthers en levant le poing ganté de noir tandis que retentissait l’hymne américain. Des Jeux Olympiques contestés lors de manifestations estudiantines que le président mexicain Diaz Ordàz « régla » avec le massacre de la Place des Trois Cultures à Mexico.
Le populaire sénateur Robert Kennedy, favori pour les élections présidentielles américaines, connut le même destin tragique que son frère John Fitzgerald, et fut assassiné, alors qu’il sortait d’un hôtel de Los Angeles, par un jeune Palestinien lui reprochant son soutien à Israël.
J’allais oublier la Guerre des Six Jours du 5 au 10 juin 1967 opposant Israël à l’Égypte, la Jordanie et la Syrie.
En Europe, au-delà du « rideau de fer » qui coupait le continent en deux, ça bougeait aussi pour tenter de se dégager de la pesante tutelle soviétique. La riposte de celle-ci fut terrible, en Tchécoslovaquie, et le 21 août 68, les troupes blindées de Brejnev mirent fin au « Printemps de Prague ». Jean Ferrat en fit une poignante chanson :

« C’est un joli nom, tu sais
Qui marie cerise et grenade
Aux cent fleurs du mois de mai
Pendant des années, camarade
Pendant des années, tu sais
Avec ton seul nom comme aubade
Les lèvres s’épanouissaient
Camarade, camarade

C’est un nom terrible, camarade
C’est un nom terrible à dire
Quand, le temps d’une mascarade,
Il ne fait plus que frémir
Que venez–vous faire, camarade
Que venez–vous faire ici
Ce fut à cinq heures dans Prague
Que le mois d’août s’obscurcit
Camarade, camarade. »

Deux ou trois ans auparavant, le poète engagé, qui ne chantait décidément pas pour passer le temps, avait placé à la tête des hit-parades inondés par la vague yéyé, Potemkine, un hommage à la mutinerie survenue sur le cuirassé en 1905. Ce qui est bien pour décrire le contexte social et politique de l’époque, l’ORTF (Office de radiodiffusion et télévision française) refusa que Ferrat interprètât ce brûlot dans une émission de variétés à la télévision (« la voix de la France »). L’artiste quitta le plateau et fut remplacé par … Georges Guétary ! Ferrat reversa la recette d’un de ses récitals de Bobino aux comités de grève de nos usines durant le mois de mai 68.
Comme Reiser le dessina de manière grinçante, on vivait une époque formidable !!!
Dans sa célèbre chronique publiée dans le journal du soir Le Monde, le 15 mars 1968, le journaliste Pierre Vianson-Ponté déclarait : « Quand la France s’ennuie ». Il y décrivait un pays assoupi à l’écart des révoltes du monde, et anesthésié de télévision, où souffraient les jeunes ouvriers, les chômeurs, les petits paysans écrasés par le progrès, et les vieillards abandonnés. Sur le coup, ses propos passèrent inaperçus, ils apparaissent prophétiques aujourd’hui. « Rien de tout cela ne nous atteint directement : d’ailleurs la télévision nous répète au moins trois fois chaque soir que la France est en paix pour la première fois depuis bientôt trente ans et qu’elle n’est ni impliquée ni concernée nulle part dans le monde. »
C’est peut-être cela qu’on appelait le bonheur que semble vainement chercher aujourd’hui le chanteur Christophe Maé. Élevé dans un douillet cocon familial, j’avais vécu une enfance et adolescence insouciantes, c’est vrai. Mes parents avaient connu, dans leur prime enfance, la Grande Guerre de 14-18, et venaient de vivre la Seconde. Gamin, je les avais vus inquiets avec la guerre d’Algérie et leur crainte de voir leur fils aîné, mon frère, interrompre ses excellentes études universitaires pour répondre à l’appel de l’armée. Ils voulurent nous, du moins me, préserver. On appela ces années-là, du moins en partie, les Trente Glorieuses, on nous les reproche presque parfois aujourd’hui.
Et puis soudain, cette France qui s’ennuyait, s’anima, s’agita, se rebella. Le transistor, qui avait été mon compagnon de chambre durant toute mon adolescence, avec les reportages sur la route du Tour de France, les émissions quotidiennes de Salut les Copains, devint en ce mois de mai l’un des objets incontournables de notre quotidien. Les Beatles chantaient … Revolution, Simon et Garfunkel nous donnaient envie de la cougar Mrs Robinson, Sheila fredonnait Quand une fille aime un garçon (comment fait-on avec le surgé ?), Johnny hurlait À tout casser, Dutronc, sur un air guilleret de flûte chantait Paris s’éveille !
Mais surtout, les radioreporters sportifs de Radio-Luxembourg (ancien RTL) et Europe n°1 Guy Kedia et Fernand Choisel, magnétophones à l’épaule, se déplaçant à moto, se mirent à décrire les émeutes du Quartier Latin en direct sur les ondes: « Là, sur le boulevard Saint-Germain, il y a un tas de sable. Mais je viens de voir devant moi un policier qu’on emmenait, qu’on traînait, qui avait la figure en sang. Les étudiants chargent RECULEZ ! Les policiers ont reculé, même les CRS ont formé une espèce de toit avec leurs boucliers… Ce sont maintenant les CRS qui sont en train de charger, charger des voitures lançant de l’eau, des lances de pompiers. Et les manifestants ne reculent pas … ». « Le meilleur, c’est Fernand Choisel », grâce à son travail, son magnétophone de 13 kilos à l’épaule, « on imagine chaque coup de matraque dans la foule ».
« Radio-barricades » déferlait dans le dortoir de l’École Normale. Chacun de nous avait déserté sa guitoune individuelle pour vivre collectivement les événements qui éclataient à une vingtaine de kilomètres de là.
Bientôt, les transistors furent brandis aux balcons et fenêtres de la capitale pour que chacun entende dans la rue l’évolution de la situation et les discours des protagonistes, leaders des manifestants, formations syndicales, partis politiques et gouvernants.

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Tandis que j’écris ces lignes, je pense au commentaire dit par Jean-Louis Trintignant en ouverture d’un trop confidentiel documentaire réalisé par mon regretté maître ès image Guy Chalon : « La société est une fleur carnivore. Ce n’est pas un tremblement de terre, c’est un tremblement de société.
Le 3 mai, pour la première fois depuis des siècles, un gouvernement donne l’ordre à la police d’entrer dans l’université de Paris.
Des étudiants et leurs maîtres contestaient, critiquaient, réfléchissaient.
La fermeture de la Sorbonne déclenche l’occupation des usines.
La grève générale s’étend sur toute la France et la répression s’abat sur le Quartier Latin.
Je suis la force dit le Pouvoir. Je suis le Pouvoir et je ne partirai pas. Mettez-le vous dans la tête à coups de grenades offensives, de grenades lacrymogènes, de grenades CB (chlorobenzane) ». Tout est dit ou presque.

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C’est un peu confus dans ma mémoire mais durant quelques jours encore, l’enseignement fut dispensé à l’École Normale qui, antique bastion de l’école républicaine de Jules Ferry, était très conservatrice.
J’en souris encore, je me souviens de mon professeur de musique, excellent pédagogue mais sévère, qui fustigea, au début d’un de ses cours, ma tenue vestimentaire : « Vous allez à la manif ? ». J’avais juste omis de boutonner le col de ma chemise ! Ce fut là l’un des derniers soubresauts de l’Ancien Régime de l’éducation à Versailles !
Je ne vous narrerai pas par le détail tous les événements qui enflammèrent, au propre comme au figuré, le Quartier Latin. L’agitation universitaire tourna à l’insurrection dans la nuit du 10 au 11 mai, avec les barricades, les incendies de voitures et les charges de CRS aux abords du Boul’Mich’ et de la rue Gay-Lussac.
Face à la violente répression policière, la population commença à développer peu à peu une certaine sympathie pour les étudiants en lutte. Dans le petit microcosme versaillais de l’éducation, quelques fissures, et bientôt fractures, apparurent entre anciens professeurs conservateurs voire réactionnaires (pas tous !) et jeunes pédagogues progressistes (auprès desquels se rangea notamment … mon professeur de musique !). Vous devinez de quel côté se rassemblèrent les instituteurs de demain, certains par conviction profonde, déjà militants très actifs sur d’autres causes, une majorité d’autres, plus suiveurs que meneurs (j’en faisais partie) qui sentaient bien cependant qu’il se passait quelque chose d’important dans la société.
Á l’aube de la nuit sanglante du 10 au 11 mai (dont nous avions suivi heure par heure toutes les péripéties sur les transistors), syndicats et partis appelèrent à une démonstration de solidarité en faveur des étudiants pour le surlendemain.
Je ne résiste pas, à cet instant, à vous offrir ces mémorables archives tournées en plein festival de Cannes. On y reconnaît François Truffaut, Jean-Luc Godard, Claude Lelouch, Claude Berri, Roman Polanski, Louis Malle et Jean-Pierre Léaud qui, outre leur sympathie envers les étudiants et ouvriers, se révoltent aussi contre le ministre de la culture André Malraux qui démet alors Henri Langlois de son poste de directeur de la Cinémathèque française. Le festival sera interrompu.

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« Tout ce qui est un peu digne et important s’arrête en France » clame François Truffaut. « Je vous parle de solidarité avec les étudiants et les ouvriers, et vous me parlez travellings et gros plans. Vous êtes des cons ! » éructe Jean-Luc Godard. Admirable et jubilant!
Dans la maison de l’éducation sise au 3 boulevard de Lesseps à Versailles, nous aurions pu pasticher : « On vous parle de solidarité, et vous nous parlez instructions officielles et méthodes de lecture. » !
Le lundi 13 mai, un certain nombre d’entre nous participèrent à la gigantesque manifestation d’étudiants, lycéens, ouvriers et employés grévistes, venus de la France entière. Les estimations réalistes font état aujourd’hui de 500 000 personnes. Ce fut la première fois que je battis le pavé (l’expression allait perdre son sens originel !) des boulevards parisiens. J’avoue que j’en aimai spontanément l’ambiance joyeuse d’une foule à l’unisson, ses chants, ses slogans, ses vagues de drapeaux rouges. Il existait une esthétique des manifestations quoique puissent en douter certains après les récents débordements sur les Champs-Élysées.

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La grève générale déclenchée le 13 mai paralysa alors le pays.Les cours furent suspendus. Peut-on vraiment dire que l’École Normale fut occupée ? Des assemblées générales furent organisées dans la vaste salle dite de conférences qui servait en temps normal pour les devoirs surveillés et les examens. Peu à peu, certains professeurs s’impliquèrent dans nos débats bouillonnants mais confus. Quelques-uns d’entre eux, dont mon vénéré prof de musique, vinrent même s’installer dans les dortoirs pour partager au plus près la vie des normaliens, jour et nuit.
Nous refaisions le monde pédagogique. Une irrésistible et indéfinissable envie nous animait. Il fallait que « ça » change mais que mettions-nous derrière ce ça ?
Pour les normaliens entrés après le baccalauréat, la formation professionnelle s’étalait déjà sur deux années. Le premier trimestre de la seconde année commençait par un stage en situation où l’élève-maître, seul dans sa classe, s’exerçait à la pratique de son métier en remplacement de l’enseignant titulaire qui partait pendant ce temps en formation continue.
Nous remettions en cause l’excès de didactisme de certains cours. Nous formions des « commissions », rédigions régulièrement des bilans. Je me souviens d’un surveillant général, par ailleurs excellent professeur de mathématiques, qui lorsque le directeur lui demandait ce que nous faisions, il lui répondait ironiquement : « Comme d’habitude, monsieur le directeur, ils bilanent ! ».
Ne me demandez pas les avancées pédagogiques tangibles que nous obtînmes, je me rappelle essentiellement de la mise en place d’un contrôle continu en lieu et place des épreuves du certificat de fin d’école normale.
Dire qu’un demi-siècle plus tard, c’est bien plus simple, nos gouvernants avec le soutien de pédagogues avertis ont supprimé les instituts de formation, ainsi les nouveaux enseignants se sont retrouvés livrés à eux-mêmes, sans aucune formation, dans une école en proie aux graves problèmes de la société…
Quelques améliorations sensibles apparurent dans la discipline de l’internat jusqu’alors « doucement militarisée » : suppression de l’extinction générale de la lumière dans les chambres à 22 heures (ce n’était guère pratique lorsque vous étiez en pleine rédaction d’une fiche de préparation !), permission de sortie jusqu’à une heure du matin sous réserve de l’organisation d’un service de garde par les normaliens eux-mêmes à la conciergerie.
En l’absence de cours, l’écoute des radios périphériques, la lecture de la presse, et les échanges à bâtons rompus entre camarades et professeurs éveillaient mon esprit critique, ma conscience politique. Bientôt, je souhaitai sortir de ma simple condition de futur enseignant et humer l’air de Paris, à quelques kilomètres de là.
En journée, Paris était une fête pour reprendre le titre du livre d’Ernest Hemingway qui a connu un succès populaire lors des manifestations consécutives aux attentats de 2015 dans la capitale.
La parole se libérait. Je garde un souvenir précis et avide du Quartier Latin : à chaque coin de rue, se nouaient des conversations animées et foisonnantes entre inconnus, toutes générations et classes sociales confondues. C’était presque surréaliste de surprendre un dialogue impromptu entre un vieux prof de la Sorbonne, un infirmier, un employé de banque et un garçon de café, devant un groupe de badauds intéressés. Victor Hugo restait de marbre, du moins pensif, au milieu des étudiants dans la cour de la Sorbonne. Je tendais l’oreille, parfois enthousiaste, parfois dubitatif, j’absorbais, j’assimilais (et rejetais aussi) tel une éponge : une formation ultra accélérée à la conscience politique, citoyenne. Aujourd’hui, j’ai la nostalgie de ces échanges intenses quand je vois chacun déambuler le regard fixé sur son smartphone. Nul besoin de Facebook, Twitter ou Instagram en mai 68 ! Le général à la tête de l’État rangea cela sur le compte de la chienlit, ainsi qualifia-t-il le désordre ambiant.

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On avait quelque chose en nous de l’ami Georges Brassens qui écrivit quelques vers méconnus sur les événements, même s’il resta fort discret dans la tempête de mai :

« À peine sortis du berceau
Nous sommes allés faire un saut
Au boulevard du temps qui passe
En scandant notre « ça ira »
Contre les vieux, les mous, les gras
Confinés dans leurs idées basses
On nous a vus, c’était hier
Qui descendions, jeunes et fiers
Dans une folle sarabande
En allumant des feux de joie
En alarmant les gros bourgeois
En piétinant leurs plates-bandes
Jurant de tout remettre à neuf
De refaire ’89
De reprendre un peu la Bastille … »

J’ai envie aussi d’accompagner un peu les Copains de 68 chantés par Jean-Roger Caussimon, un poète trop oublié et pourtant…

« Sur le chemin de ma bohème
J’ai vu des enfants qui passaient
Si l’avenir les angoissait
Ils voulaient espérer quand même
Notre rencontre fut trop brève
Où, sans se le dire, on s’aimait
En partageant les mêmes rêves
Le temps que dure un mois de mai … »

Il n’y allait bientôt ne plus avoir d’arbres ni de pavés sur le Boul’Mich’ !
Nourris spirituellement, avant que d’éventuels affrontements entre policiers et manifestants ne surgissent en soirée, nous traversions le fleuve pour manger entre copains dans un des petits bistrots autour des anciennes Halles Baltard qu’Émile Zola décrivit dans Le ventre de Paris.
Existe-t-il encore, dans l’un d’eux, pittoresque avec ses fresques en céramique, nous nous régalions d’une soupe à l’oignon ou d’une entrecôte frites, pendant qu’au comptoir, trinquaient les forts des halles, avec leur grande blouse sanguinolente de viande fraîche, et les péripatéticiennes des ruelles avoisinantes bottées de longues cuissardes.
Bientôt le cinéaste iconoclaste Marco Ferreri y installa le Q.G du général Custer dans sa parodie de western improbable et délirante Touche pas à la femme blanche. Quelle idée géniale d’avoir utilisé le trou géant laissé par la destruction des pavillons Baltard comme terrain d’aventure pour y jouer aux cowboys et aux indiens comme dans notre enfance.
Il racontait l’histoire de la défaite du général Custer interprété par Marcello Mastroianni, à Little Big Horn, face aux Indiens parmi lesquels Michel Piccoli en Buffalo Bill, Alain Cuny et Serge Reggiani ! Il me faut citer aussi Darry Cowl qui, petit canaillou, empaillait des Indiens.
Dans son pamphlet, Ferreri mettait en parallèle le génocide des Indiens d’Amérique et l’éviction des classes populaires dans les centres ville à cause des rénovations urbaines.
C’était aussi cela l’esprit impertinent de mai 68 avec le foisonnement artistique. La parole se libérait, les mœurs aussi bientôt.
C’est dans ces circonstances que je découvris la figure pittoresque d’Aguigui Mouna qui sillonnait le quartier Latin et celui des Halles avec son triporteur.

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photographie Olivier Meyer

Aguigui Mouna, philosophe libertaire, pacifiste, écologiste avant l’heure, clochard sur les bords, fils de modestes cultivateurs savoyards, s’appelait de son nom d’état-civil comme tout le monde André Dupont !
L’un des derniers amuseurs publics sinon le dernier, haranguait la foule au coin des rues ou surgissait dans les restos pour vendre sa feuille de chou anarcho-utopiste Le Mouna Frères (le Mou nana pour les sœurs !) et se lancer dans ses diatribes hilarantes : « C’est en parlant haut qu’on devient haut-parleur !, À bas le caca, à bas le pipi, à bas le caca-pipi-talisme !, Mieux vaut être actif aujourd’hui que radioactif demain ! »
En mai 68, aux étudiants qui lui lançaient « Mouna, folklore », il répondait : « Tu préfères le chlore ? ». Longtemps après, il poursuivit ces harangues devant le Centre Beaubourg.
Le royaume de France chancelait comme le chanta joliment Jean-François Caradec :

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L’essence, cette « chère » essence encore au cœur des manifestations cinquante ans après, se raréfiait. Il n’était pas question de retrouver, en week-end, mes racines familiales normandes qui s’inquiétaient sans doute.
Les raffineries furent bloquées. Les usines, Renault à Flins et Billancourt, Peugeot à Sochaux, cessèrent le travail. Les automobiles ne roulèrent plus. Les autobus de la RATP ne circulèrent plus. À la SNCF, le trafic devint nul et les aéroports de la région parisienne paralysés. Les techniciens de l’Opéra décidèrent la grève illimitée. La Banque de France se mit en grève. La grève s’étendit partout dans le pays.

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Vous connaissez ma passion pour le sport. Même les footballeurs, presque exclusivement des amateurs, occupèrent le siège de la Fédération française. Sur le fronton de l’hôtel particulier cossu sis avenue d’Iéna, apparut une banderole : Le football aux footballeurs. Je suivais attentivement le mouvement à travers la lecture des chroniques et éditoriaux des valeureux journalistes du magazine d’obédience communiste Miroir du Football qui s’engagèrent activement dans la fronde. Bientôt, les joueurs professionnels furent délivrés du contrat esclavagiste qui les liait à leur club tout au long de leur carrière. Les Platini, Zidane, Mbappé savent-ils seulement que la scandaleuse et vertigineuse explosion de leurs salaires planta peut-être ses premières graines à cette époque. Clin d’œil, plutôt que s’exprimer sur les événements, l’une des grandes figures du mouvement étudiant, Daniel Cohn-Bendit, amoureux du ballon rond, a publié au printemps dernier un livre intitulé Sous les crampons, la plage.
Pendant quelques semaines, on craignit aussi que le Tour de France, cette mythologie évoquée par Roland Barthes, ne puisse se dérouler lors de l’été 68. Sans essence, comment disputer une course cycliste ? Vous oubliez les incontournables véhicules de la caravane publicitaire et de la presse qui les accompagnent !
Comme l’écrivit le truculent romancier René Fallet : « Quand le Tour de France n’a pas lieu, c’est, comme par hasard, le tour des catastrophes… Il ne manque à cette épreuve centenaire que quelques lignes qui correspondent fâcheusement aux années noires des deux dernières guerres mondiales. »
Détail cocasse, ce fut le dernier Tour de France disputé par équipes nationales avant de laisser la place aux formations de marques publicitaires.
« Allez-y les gars, cassez tout, c’est le temple du capitalisme ! ». En la nuit du 24 mai, nous fûmes tout de même inquiets dans nos piaules de l’École Normale en écoutant à la radio les reportages sur la Bourse de Paris en feu. Nous ne savions pas vers quelle dérive nous menait la colère nourrie par le discours prononcé par le général de Gaulle dans l’après-midi.
Les mouvements de grève avaient pris un tour politique, les accords de Grenelle (dont une augmentation du SMIG de 35%) négociés par le Premier Ministre Georges Pompidou avec les syndicats, la dissolution de l’Assemblée Nationale le 29 mai, la mystérieuse fuite du général en Allemagne puis son retour, la marche massive de soutien au général, menée par Malraux, sur les Champs-Élysées (tiens donc, j’ai entendu ces jours-ci qu’il n’y avait jamais eu de manifestation politique sur la « plus belle avenue du monde » !).

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Le 31 mai, l’essence revint comme par enchantement dans les stations-services. La presse rapportait que des chars convergeaient vers Paris et étaient basés, à quelques kilomètres de Versailles, dans les camps de Frileuse et Satory.
Malgré quelques ultimes escarmouches insurrectionnelles, Mai 68 avait vécu, pas seulement au niveau du calendrier. Les élections législatives de la fin juin s’achevèrent sur un raz-de-marée gaulliste. « Chacun rentra bientôt chez son automobile » comme le chanta Claude Nougaro
Comment ne pas conclure cette belle parenthèse de ma jeunesse avec son génial poème-cri :

« Le casque des pavés ne bouge plus d’un cil
La Seine de nouveau ruisselle d’eau bénite
Le vent a dispersé les cendres de Bendit
Et chacun est rentré chez son automobile
J’ai retrouvé mon pas sur le glabre bitume
Mon pas d’oiseau-forçat, enchaîné à sa plume
Et piochant l’évasion d’un rossignol titan
Capable d’assurer le Sacre du Printemps
Ces temps-ci je l’avoue j’ai la gorge un peu âcre
Le Sacre du Printemps sonne comme un massacre
Mais chaque jour qui vient embellira mon cri
Il se peut que je couve un Igor Stravinsky … »

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Je ne saurais trop vous dire comment se termina mon « année scolaire », il me semble que les cours ne reprirent pas, on « bilana » sans doute encore quelques jours puis, dans la désorganisation générale, nous rejoignîmes nos familles pour de longues vacances d’été. Pour ma part, quel paradoxe, je les passai aux États-Unis dans un long périple coast to coast et retour, prévu de longue date en raison de la présence de mon frère à l’université de Yale.
En septembre, chacun se retrouva livré à lui-même dans sa classe primaire. Nous avions de temps en temps la visite, peut-être un plus indulgente, des professeurs-inspecteurs.
Le Père Noël passa à l’École Normale : à l’issue du stage, nous bénéficiâmes de ce qu’on n’appelait pas encore « semaine d’intégration ou de motivation », un séjour de ski au Grand Bornand.
Par la suite, un certain jeune professeur nous parla de Célestin Freinet, un vieux monsieur né en 1896 qui, avec tout un réseau d’instituteurs, inspira une pédagogie à son nom basée sur l’expression libre des enfants, sur la correspondance (sans réseaux sociaux !), sur le journal scolaire (qu’une récente ministre de l’Éducation sembla « réinventer » !).
Il était bientôt temps d’entrer dans ma vie professionnelle. Pauvres instituteurs (et professeurs) qui reçurent de plein front le casse-tête des « maths modernes » ! Pour être honnête, cette réforme de l’enseignement des mathématiques, lancée en 1969, n’est nullement une improvisation soixante-huitarde comme on l’a souvent injustement entendu proclamer. En réalité, ses germes apparurent dès avant 1940 sous l’égide d’un groupe de jeunes mathématiciens connu sous le nom de collectif Bourbaki.
Mai 68 a souvent eu bon dos quand il s’est agi, depuis, de trouver un coupable à des dysfonctionnements sociétaux.
C’était diffus, c’était confus, je ne peux dire précisément ce qui changea dans mon quotidien, mais « ça » changea sans que « le fond de l’air soit rouge » pour reprendre le titre du documentaire fleuve de Chris Marker. L’école de la République est très conservatrice et on ne bouge pas le mammouth comme ça !
La vie réserve des surprises, vous allez sourire, l’administration de l’École Normale de Versailles me recruta comme instituteur détaché dans un poste de maître-adjoint qui me permettait de poursuivre mes études universitaires en assurant … la surveillance des élèves-maîtres sous l’autorité hiérarchique du, vous vous souvenez, professeur de mathématiques !
Les jeunes avaient pris la parole, les adultes les avaient (un peu) écoutés et tentaient (plus ou moins) de les comprendre, je souris, cela me renvoie à une dialectique d’actualité.
« Ça » bouillonnait quand même, et les Images en lutte de l’exposition de l’École des Beaux-Arts de Paris se sont chargées de me rafraîchir la mémoire, de me réchauffer le cœur aussi souvent. L’humour et l’insolence venaient briser la monotonie des discours convenus des gouvernants et technocrates.

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Les années 1968-1974 constituèrent un moment particulier de notre histoire où la création et les luttes sociales, l’art et la politique, furent intimement mêlés.
Les jeunes artistes et créateurs, majoritairement engagés dans les mouvements d’extrême-gauche (trotskyste, maoïste, libertaire), produisirent des images qui ont directement accompagné les combats de l’époque et nous les replacent ici en mémoire.
L’exposition remet en évidence la fascination d’alors exercée par des modèles « exotiques », Cuba castriste, Chine de la Révolution culturelle, Vietnam de la guerre contre les puissances impérialistes.

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Je stationne, quelques instants, devant La Datcha, une jubilante œuvre collective. La toile conceptuelle est légendée de manière pamphlétaire ainsi : « Louis Althusser hésitant à entrer dans la datcha de Claude Lévi Strauss où sont déjà réunis Jacques Lacan, Michel Foucault et Roland Barthes à l’instant où la radio annonce que les étudiants et les ouvriers ont décidé d’abandonner leur passé ».
Les artistes s’en prennent à des figures tutélaires, des philosophes qui inspirèrent les insurgés de mai 68. Roland Barthes sert le café (ou la vodka ?) à Claude Lévi-Strauss et Michel Foucault assis dans les fauteuils. En arrière-plan, Louis Althusser est encore dehors, des livres, sans doute de Marx, à la main.
C’est aussi avec plaisir que je découvre deux œuvres de Gérard Fromanger, figure de proue de la figuration libre dont l’apport fut essentiel dans l’imagerie de Mai 68. Il fut d’ailleurs l’un des fondateurs de l’atelier des Beaux-Arts au moment des événements.

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Son tableau très conceptuel La vie d’artiste va de la photographie à la peinture. Il se met en scène dans la pénombre projetant sur la toile blanche, grâce à un épiscope (les jeunes générations ne peuvent pas connaître cet ancêtre du rétroprojecteur qui permettait de projeter en classe des documents) une diapositive matrice de sa véritable future peinture. La photographie permet au peintre d’introduire le monde réel dans son tableau.
Peindre la révolution ou révolutionner la peinture, l’artiste rebelle, précurseur du pop ‘art, n’a pas choisi. Le peuple est la vedette des toiles de Fromanger. Il l’a peint dans les rues de Paris, battant le pavé pour manifester, allant travailler et aussi mourant pour ses convictions. Il en est ainsi dans son hommage à Pierre Overney, un jeune militant maoïste assassiné en 1972 par un vigile à la sortie des usines Renault à Billancourt.

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Il peint son tableau, énigmatique au premier abord, en reprenant une photographie de Pierre Overney gisant allongé au sol. Le rouge, sa couleur favorite, couleur du sang et de la révolution, domine. La multitude de points rouges serait une référence au Temps des Cerises, chanson emblématique de la Commune.
Je me souviens de mon maître ès image qui, lors de la projection de son diaporama « Voir et faire voir », aimait à dire : « C’est beau des drapeaux rouges ! ».
La mort de Pierre Overnay provoqua un grand retentissement médiatique et plusieurs émeutes. Ses obsèques, le 4 mars 1972, rassemblèrent jusqu’au cimetière du Père-Lachaise un long cortège de 200 000 personnes, parmi lesquelles Jean-Paul Sartre et Michel Foucault.

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Dans une vitrine, je retrouve un disque vinyle de Catherine Ribeiro que j’avais oublié, et pourtant il figure dans ma discothèque. Catherine, avec son groupe Alpes, fut une pasionaria rouge dans les années 1970. Écoutez une reprise de son Pervers Prévert, on ferme et elle l’ouvre :

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En 68, Higelin installa son piano dans la cour de la Sorbonne. Leny Escudero ne chantait pas que « Pour une amourette » et animait gratuitement les usines.
Quelques documents de l’exposition témoignent que déjà l’extrême-gauche s’intéressait aux droits des femmes et des homosexuels, aux conditions des détenus, à l’écologie, rien de nouveau sous le soleil timide de mai 2018.
Bien sûr, ne sont pas oubliées les grandes luttes des ouvriers de Lip  (les hors-la-loi de Palente) qui étaient à l’heure de l’autogestion, et des éleveurs du Larzac combattant l’expropriation de leurs terres par l’armée (relisez à ce sujet mon billet http://encreviolette.unblog.fr/2011/12/01/allez-tous-au-larzac-un-film-de-christian-rouaud/ )

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Quel bonheur de retrouver pêle-mêle sur une table, disponibles à la lecture, des vieux numéros de Harakiri Hebdo, Charlie-Hebdo et La Gueule ouverte.

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IMG_21741Bal tragique à ColombeyHK_Hebdo_94HK censurePresse ne pas avaler

Dans d’autres billets, j’ai évoquér l’interdiction définitive d’Harakiri-Hebdo avec sa couverture « incendiaire » Bal tragique à Colombey à l’occasion de la mort du général de Gaulle, puis sa résurrection (celle du journal bien sûr !) sous le titre Charlie-Hebdo.
On arriverait aujourd’hui à pardonner à l’infâme ministre de l’Intérieur Raymond Marcellin : on tuait alors des journaux mais on n’assassinait pas des journalistes pour des dessins.
Comme je regrette aujourd’hui de n’être plus en possession de ma collection du mensuel La Gueule ouverte disparue mystérieusement lors d’un déménagement. Ce journal écologique et politique fut fondé par Pierre Fournier, pacifiste et journaliste à Charlie-Hebdo. Reiser, Cabu, Gébé, Wolinski, Cavanna, entre autres, y dessinaient ou écrivaient. C’était riche, documenté, utopique parfois, visionnaire (trop) souvent. Nos gouvernants actuels, qui accommodent la transition écologique à toutes les sauces souvent frelatées, seraient avisés de le feuilleter.

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Puisque j’évoque ces figures iconoclastes, j’ai envie ici de mentionner l’émergence, dans la continuité de 68, d’un nouveau théâtre et, particulièrement, du phénomène des cafés-théâtres avec une nouvelle forme de représentation, la déconstruction du récit, l’intégration du spectateur dans le spectacle. C’est à cette époque que je découvris un jeune humoriste exceptionnel dans une petite salle « Le vrai chic parisien » située impasse d’Odessa (qui n’existe plus) dans le quartier Montparnasse. Il interprétait le personnage de Bobby rocker de banlieue dans une parodie de comédie musicale au temps des yéyés Ginette Lacaze 1960 : « Je veux rester dans le noir/Je veux chevaucher une dernière fois/Mon cheval d’acier vers la mort ». Il s’appelait Coluche.
En sortant des Beaux-Arts, en m’enfilant dans les ruelles de Saint-Germain-des-Prés, je pense à Léo Ferré :

« L’été comme un enfant s’est installé
Sur mon dos
Et c’est très lourd à porter
Un enfant tout un été
Sans cigales
Avec des hiboux ensoleillés
Comme les enfants du mois de mai
Qui reviendront cet automne
Après l’été de mil sept cent quatre-vingt-neuf
Ça ira ça ira ça ira … »

Allez, un petit crochet par la rue de Verneuil pour montrer à l’ami qui m’accompagne les graffiti sur les murs de la maison de Serge Gainsbourg.

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Serge observa les événements de mai 68 depuis une chambre de l’hôtel Ritz, place Vendôme, occupé aussi qu’il était par sa rencontre avec Jane Birkin.
Cependant, génial opportuniste, il incarna au mieux la libération sexuelle de mai en enregistrant, cette année-là, deux chansons pleinement érotiques, Je t’aime … moi non plus et 69, année érotique.
C’était il y a un demi-siècle, il faisait chaud et beau en ce mois de mai 68, au propre comme au figuré.

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Publié dans:Coups de coeur |on 3 décembre, 2018 |3 Commentaires »

Rodin des villes, Rodin des bois

Au-dessous de la passerelle, passe le train en provenance de Montparnasse. Je me hâte : en cette journée de célébration du patrimoine 2018, j’ai rendez-vous, à quelques pas de là, avec le génial sculpteur Auguste Rodin en sa villa des Brillants à Meudon.

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Il acheta aux enchères en 1895 cette maison de brique de style néo-Louis XIII qu’il louait déjà depuis deux ans et où il vécut avec son épouse Rose Beuret jusqu’à sa mort en 1917.
Si vous vous y rendez à votre tour, vous comprendrez le titre calembour de mon billet. Même si le tissu pavillonnaire enveloppe peu à peu inexorablement la nature, il est encore possible, si vos mollets le tolèrent, de gravir le coteau de Meudon à travers des sentes pentues bordées de haies et bosquets, celle que j’emprunte porte le nom virginal de chemin de la Pucelle…
Pour tout admirateur de l’artiste, comme il y a un Rodin des villes avec le fastueux musée sis à Paris en l’hôtel Biron, à deux pas des Invalides, il existe aussi donc un Rodin des champs plus discret, plus intime, plus « nature », oserais-je dire bio ?
Ce n’est pas ma première visite et j’ai toujours ressenti le même plaisir de pouvoir côtoyer ses œuvres sans être dérangé par les insupportables selfies, bref, dans la tranquillité que recherchait Rodin pour travailler loin de l’animation de la capitale.
« Voilà d’où vient mon inspiration. La perspective de ce monstrueux Paris enfiévré stimule ma verve et la belle ligne de ce fleuve élève mon âme … Accoudé à ma fenêtre, dans mon ermitage de Meudon, je baigne mon front dans la vapeur du matin. Toutes les pensées sombres s’éloignent, je cède à la douceur de cette belle heure de printemps. Je sais que mon peuple de statues m’attend, pour se laisser voir, et pour travailler avec moi » écrivit-il.
Une élégante allée de marronniers centenaires accueille le visiteur immédiatement confronté à l’œuvre de Rodin avec la présence sur l’herbe de trois de ses plus célèbres sculptures en bronze, à commencer par le monument à Victor Hugo.

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On pouvait penser que la complicité artistique de Victor Hugo et Auguste Rodin serait naturelle. Il n’en fut rien. Déjà, de son vivant, l’écrivain, excédé par les 38 séances de pose que lui avait infligées un sculpteur médiocre, prénommé aussi Victor mais nommé Vilain, refusa de rejouer le modèle quand Rodin souhaita réaliser son buste, tout en l’invitant cependant régulièrement dans son appartement de l’avenue d’Eylau rebaptisée déjà avenue Victor Hugo.
Qu’à cela ne tienne : « Je vins donc et je crayonnai au vol un grand nombre de croquis afin de faciliter ensuite mon travail de modelage. Puis j’apportai ma selle de sculpteur et de la terre. Mais, naturellement, je ne pus installer cet outillage salissant que dans sa véranda, et comme c’était dans le salon que Victor Hugo se tenait d’ordinaire avec ses amis, vous imaginez quelle fut la difficulté de ma tâche. Je regardais attentivement le grand poète, j’essayais de graver son image dans ma mémoire, puis soudain en courant, je gagnais la véranda pour fixer dans la glaise le souvenir de ce que je venais de voir. »
Cela dit, malgré la qualité du portrait, c’est à Jules Dalou, et non Rodin, qu’on fit appel, à la mort du poète, pour réaliser le masque mortuaire.
Cela se compliqua encore lorsqu’on passa commande à Rodin, en 1889, d’un monument à Victor Hugo destiné au Panthéon.
Rodin choisit de sculpter le Victor Hugo de l’exil, celui qui répond implicitement à l’Empereur dans le poème Ultima Verba tiré des Châtiments :

« … J’accepte l’âpre exil, n’eût-il ni fin ni terme,
Sans chercher à savoir et sans considérer
Si quelqu’un a plié qu’on aurait cru plus ferme,
Et si plusieurs s’en vont qui devraient demeurer.
Si l’on n’est plus que mille, eh bien, j’en suis ! Si même
Ils ne sont plus que cent, je brave encor Sylla ;
S’il en demeure dix, je serai le dixième ;
Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ! »

Rodin représenta donc Hugo, tel que l’avait photographié son fils Charles, assis sur le célèbre rocher des Proscrits à Guernesey, avec derrière lui, les trois muses de la Jeunesse, de l’Âge mûr et de la Vieillesse lui soufflant l’inspiration.
Victor Hugo, du moins celui imaginé par Rodin, n’entra pas au Panthéon. Il fut refusé à l’unanimité par la commission consultative des travaux d’arts commanditaire du monument.
« En vérité, cela est admirable : ce sont quatre ou cinq ronds de cuir et deux ou trois pontifes qui, maintenant, dirigent un artiste de cette taille » ironisa un de ses amis.
Cette décision n’ébranla guère le sculpteur : « Un artiste ne doit pas s’inquiéter de n’être pas immédiatement compris. Il lui suffit de se comprendre lui-même, c’est-à-dire de ne rien admettre de contradictoire dans son esprit. Si ses contemporains n’entendent pas aussitôt ce qu’il leur révèle, peu importe. Ils finiront par l’entendre. Car les hommes sont tous faits de même. Et les sentiments que l’un d’eux éprouve profondément, il est impossible que les autres ne les partagent pas tôt ou tard ».
Je ne vais évidemment pas vous narrer dans le détail les péripéties qui s’en suivirent, nous en ferions un roman presque aussi fleuve que Les Misérables.
Comme il en avait pris l’habitude pour chacun de ses grands projets, Rodin modifia voire mutila ses sculptures : ainsi, Victor Hugo se retrouva sujet aux « contemplations » multiples, debout, nu parfois, accompagné ou pas de muses …
Au final, tout est bénéfice pour nous, nous retrouvons plusieurs de ses études en différents lieux de la capitale notamment.
Ici, auprès de Victor toujours aussi pensif sur son rocher, seules deux muses subsistent, la Muse tragique et la Méditation.
L’ensemble puissant répond bien à la formule de Rodin lorsqu’on lui posait la question : « Quel est le chef-d’œuvre de Victor Hugo ? L’œuvre de Hugo forme bloc et il est impossible d’en détacher une partie. »
Le mouvement est d’autant plus admirablement rendu que le bras de l’écrivain tendu vers la mer se confond harmonieusement avec la ramure de l’arbre en arrière-plan.
Quelques pas plus loin, presque gêné de troubler l’intimité de la scène, je m’arrête devant une autre œuvre célèbre de Rodin, Le Baiser, ici en bronze.

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À l’origine, ce couple enlacé était un des motifs d’un autre chef-d’œuvre de l’artiste, la Porte de l’Enfer, commandée pour le futur musée des Arts Décoratifs, illustrant des figures tirées de La Divine Comédie du poète italien Dante. Le Baiser devint une œuvre autonome exposée à la demande de l’État français pour l’exposition universelle de 1889.
Ainsi, peut-on fournir une identité aux deux amoureux fictionnels : il s’agit de Paolo Malatesta et de Francesca de Rimini, une femme mariée et son beau-frère. Mal leur en prit car ils furent tous deux assassinés par l’époux de Francesca qui les surprit s’embrassant. Dans l’œuvre de Dante, on apprend que les deux amants échangèrent leur premier baiser alors qu’ils lisaient ensemble une autre histoire d’amour passionnelle tirée d’un roman courtois, celle de Lancelot et Guenièvre.
J’ai tout de même envie de jouer le voyeur en tournant autour du couple car, étonnamment, les visages des amoureux se dérobent à notre regard, comme fermés au monde extérieur.

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La sculpture originale, qu’on peut admirer au musée Rodin à Paris, est en marbre, un matériau qui suscita de nombreuses polémiques sur le travail de Rodin, de son temps.
En effet, à la différence de Michel-Ange qui fit notamment surgir son David directement d’un bloc de marbre brut de Carrare, Auguste Rodin ne savait pas travailler lui-même le marbre. Il confiait cette mission à des praticiens, ce qui ne manqua pas de provoquer l’indignation de certains critiques d’art qui voyaient justement le vrai travail de l’artiste dans sa capacité à se confronter à la matière.
Aussi surprenant que cela puisse paraître, Rodin réalisa l’œuvre en terre cuite et en plâtre, transposée ensuite dans le marbre grâce à la technique des reports et des points justes. Ainsi, la première version en marbre du Baiser, commandée par l’État, fut réalisée par Jean Turcan. Comme disait le Monsieur Cyclopède de Pierre Desproges : « Étonnant, non ? ».

blog Whistler

Je m’approche maintenant du bronze d’une autre œuvre célèbre (adjectif sans doute superflu tant elles le sont toutes) : le monument au peintre Whistler commandé à Rodin, en 1905, par l’International Society of Painters, Sculptors and Gravors dont Whistler fut le fondateur et premier président (et Rodin le successeur).
Rodin choisit, une fois encore, de s’écarter de la question de la ressemblance dans un projet commémoratif. Il évoque le génie du peintre à travers une figure allégorique, une « Muse grimpant à la montagne de la gloire ». Pour cela, il fit poser une jeune peintre britannique Gwendolen Mary John. Il semblerait que, très éprise de Rodin, elle souhaita outrepasser sa fonction de muse artistique, ainsi le harcela-t-elle dans son atelier et vint même habiter à Meudon, non loin de sa maison.
L’aspect inachevé de l’œuvre, avec les bras coupés lui procurant un faux air de Vénus de Milo, fut vivement critiqué et le comité londonien la rejeta à la mort de Rodin.
Au bout de l’allée, apparaît enfin la dernière demeure de Rodin, la villa des Brillants. Je me satisferais volontiers de l’extension qui lui est attachée, à l’arrière, peut-être le logement du gardien ou du jardinier.

Blog villa des Brillants

En guise de gardien, ne peut-il pas s’agir, au moins artistiquement, de la réduction récente en bronze de L’homme qui marche juché sur une colonne.

blog L'homme qui marche

C’est bien le génie souvent incompris de Rodin de représenter un homme qui marche sans tête ni bras, des éléments du corps pourtant indispensables à la locomotion. Je n’irai pas jusqu’à lui reconnaître un talent visionnaire de symboliser nos marcheurs actuels de la République qui errent vers je ne sais quelle destination ou destinée. En tout cas, il nous fait « marcher » en défiant les lois de l’équilibre.
Selon la course des nuages dans le ciel, surgit la musculature du torse et des jambes extraordinairement modelée par Rodin.
Sa collection d’antiques influa sur sa réflexion et il avait remarqué que l’état fragmentaire de beaucoup de sculptures gréco-romaines n’altérait en rien leur beauté et leur pouvoir d’expression : « Cette main de marbre que j’ai trouvée chez un brocanteur est cassée au ras du poignet, elle n’a plus de doigts, rien qu’une paume, et elle si vraie que pour la contempler, la voir vivre, je n’ai pas besoin de ses doigts. Mutilée comme elle est, elle se suffit, parce qu’elle est vraie. ».
Le fragment devient une œuvre à part entière dans l’art de Rodin. Pour son « marcheur », Rodin aurait récupéré une de ses études de jambes du Saint Jean-Baptiste et lui aurait adjoint un torse dérivant d’un fragment antique du Torse du Belvédère. C’est aussi cela Rodin, il ne servait à rien de numéroter ses abattis !
J’avise dans la prairie qui descend en pente douce, ouverte sur la Seine au loin, une forme qui ne m’est pas inconnue. En notre époque des selfies et réseaux sociaux, je me réjouis d’entendre un enfant d’une dizaine d’années dire à sa mère : « C’est Balzac ! ».
Rodin eût été sûrement ravi de cette réflexion, lui qui connut tant de sarcasmes avec son monument en hommage à l’écrivain de la Comédie humaine, mais nous en reparlerons.
À cet instant, je pense aux extraordinaires photographies de son ami peintre Edward Steichen pour qui Rodin sortit de son atelier la statue originale de Balzac afin qu’il la croquât à la lumière de la lune.

Blog Balzac extérieur 1Blog Balzac extérieur 2Blog Balzac extérieur 3

Allez, j’entre dans la villa, il ne faut pas faire attendre Auguste, la table est déjà mise dans la salle à manger reconstituée selon des photographies de l’époque.

Blog Rodin perronBlog Rodin sur son perron

blog maison Rodin salonblog Rodin dans son petit salonblog Rodin à tableblog maison Rodin salle à manger 1blog maison Rodin salle à manger 2

Je m’étonne de sa rusticité avec les tréteaux. Sur la nappe, est posé le torse d’Éros, un des antiques de la collection de l’artiste. Au mur, est accroché un grand tableau non encadré de son contemporain Alexandre Falguière représentant l’argonaute Hylas enlevé par des nymphes éprises de sa beauté.
Dire que ce lieu fut fréquenté par d’illustres visiteurs : Claude Monet, les sculpteurs Antoine Bourdelle et Constantin Brancusi, les écrivains Octave Mirbeau et le poète allemand Rainer Rilke qui devint un temps son secrétaire, le roi Édouard VII d’Angleterre (en 1908), l’épouse du président Roosevelt (en 1910) ! Je me sens tout petit …
Je monte à l’étage, je n’avais jamais eu l’occasion d’entrevoir la chambre de Rodin. Sur un mur, est accroché un imposant Christ. L’artiste fréquenta dans sa jeunesse le séminaire du Très Saint-Sacrement et envisagea même de rentrer dans les ordres. Un chapeau haut-de-forme est posé sur un fauteuil tout près du lit.

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Retour au rez-de-chaussée vers ce qui constitua le premier atelier de l’artiste à Meudon. Cette vaste pièce éclairée par une verrière posséda des fonctions multiples, atelier d’abord, puis salle d’exposition et lieu de réception. Investie par Rodin dès son arrivée, elle fut vite envahie par les plâtres.

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On est surpris par la présence d’un grand lit Renaissance sans sommier qui ne servait qu’à protéger les plâtres encore humides de la divagation des animaux, notamment le chien du sculpteur.
Dans ce lieu de création, Rodin recevait ses modèles pour des séances de pose au cours desquelles il dessinait ou pratiquait le modelage de la terre. Au fur et à mesure, des mouleurs reproduisaient en plâtre ses esquisses en terre. Les praticiens taillaient les marbres parfois sur place mais le plus souvent dans leurs propres ateliers où Rodin venait superviser le travail. Ensuite, les sculptures destinées à être traduites en bronze étaient acheminées vers les fonderies.
C’est dans cette pièce aussi que Rodin dit enfin oui pour le mariage à Rose Beuret, sa compagne durant 53 années qui … mourut suite à une pneumonie deux semaines plus tard.

blog atelier Rodin 6

Depuis la véranda, nous surplombons l’actuelle galerie des plâtres mais, pour l’instant, je me dirige vers l’atelier des antiques récemment ouvert au public.
Dès 1893 et son installation à Meudon, Rodin acheta de grands marbres gréco-romains ainsi que des sculptures égyptiennes et médiévales. Sa boulimie de collectionneur le contraignit à imaginer un espace pour les protéger et les étudier. Il fit alors construire un bâtiment orné d’un fronton « à l’antique ». C’est là qu’il dévoilait à ses amis visiteurs les sculptures, la nuit, à la lumière de la bougie.

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En 1900, en marge de l’Exposition universelle, Rodin avait fait construire, grâce à des mécènes, en face du pont de l’Alma, un pavillon pour mettre en valeur ses propres œuvres éclairées par la lumière naturelle.
À l’issue de l’exposition, il fit démonter le pavillon de l’Alma puis le transporter et reconstruire à Meudon, presque contre la villa.
En 1927, ce pavillon en mauvais état fut détruit pour des raisons de sécurité, et remplacé par un bâtiment en contrebas de la maison, adossé à la façade du château d’Issy dont Rodin avait fait l’acquisition pour la sauver des démolisseurs.
C’est dans cette structure qu’est installée désormais la Galerie des Plâtres, le clou de la visite du musée de Meudon sublimée par la blancheur et la douce lumière du lieu ainsi que la quiétude qui y règne. L’atmosphère évolue selon l’heure de la journée.

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Je ne regrette pas l’absence d’affluence, bien au contraire, je peux ainsi ouvrir une réflexion personnelle avec chaque œuvre, chaque chef-d’œuvre, quoique inachevé, devrais-je dire, car les plâtres exposés expliquent le processus de la création à travers les états successifs et les études des plus célèbres sculptures de Rodin.
On se croirait presque dans les coulisses d’un grand théâtre avant le spectacle. C’est tout un peuple qui nous accueille, des amoureux enlacés, saint Jean-Baptiste, des Balzac et des Hugo à la pelle, des bourgeois de Calais solitaires ou en groupe, nus ou vêtus de leur costume de scène, quelques instants avant la représentation.
C’est ici à Meudon que le visiteur se rapproche le plus de l’état originel de l’œuvre de Rodin et appréhende le mieux les différentes étapes du travail de l’artiste, ainsi avec la décomposition de la statue d’Honoré de Balzac commandée, en 1891, par la société des gens de lettres présidée par Émile Zola, « la résultante de toute ma vie, le pivot même de mon esthétique ».

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Rodin veut évoquer la puissance de création de ce génie littéraire et refuse donc de reproduire l’image conventionnelle d’un homme quelconque vêtu d’un habit d’époque, une plume à la main.
Rodin mène ainsi des recherches autour de l’écrivain. Sa bibliothèque s’enrichit d’essais sur le grand romancier. Il étudie son portrait peint par Louis Candide Boulanger, son buste sculpté par David d’Angers, le daguerréotype (« portrait à la bretelle ») de Louis-Auguste Bisson contretypé par Nadar. Il scrute longuement sa signature. Il séjourne même en Touraine, la région natale de l’écrivain, à la recherche d’un type de faciès, « l’air de race » et fait pour cela poser Estager, un Tourangeau conducteur de diligence, pour des études de tête.
Les silhouettes se multiplient dans l’atelier : têtes léonines, nus au gros ventre ou d’athlète vigoureux. Rodin s’empare de la fameuse robe de chambre de travail de Balzac inspirée d’une robe de bure des Chartreux, la plonge dans une bassine de plâtre, la laisse sécher. Les mouleurs habillent les nus avec les plissés.
La présentation de l’œuvre au Salon de 1898 donne lieu à un scandale : « Épouvantable, fou, c’est Balzac à Charenton dans une robe de chambre d’hôpital. Un bonhomme de neige. Une course en sac. Un ours polaire debout sur ses pattes de derrière. Un phoque. Un pingouin. Un bloc de sel qui a subi une averse. Une stalactite. »
Le commanditaire affirme avoir « le devoir et le regret de protester contre l’ébauche que M. Rodin expose au Salon, et dans laquelle il se refuse à reconnaître la statue de Balzac ».
Rodin n’en démord pas : « Si la vérité doit mourir, mon Balzac sera mis en pièces par les générations à venir. Si la vérité est impérissable, je vous prédis que ma statue fera son chemin. » La réponse vous a été fournie par le jeune enfant croisé dehors dans la prairie.
Auguste opère de la même manière pour son monument au peintre Claude Gelée dit Le Lorrain. Très exigeant avec le rendu anatomique, il modèle son personnage nu avant de le vêtir et de l’équiper d’une palette puis d’un pinceau.

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La ville de Calais commanda en 1884 un monument commémorant un épisode de la guerre de Cent Ans (1337-1453).
En s’inspirant des Chroniques de Jean Froissart, un récit en prose écrit à l’époque, Rodin choisit de représenter six notables de Calais se sacrifiant pour leurs concitoyens en remettant leur vie et les clés de la ville au roi d’Angleterre pour obtenir la levée du siège.
Les six bourgeois sont Eustache de Saint-Pierre, Jean d’Aire, Jean de Fiennes, Andrieu d’Andres, Pierre et Jacques de Wissant.

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Rodin étudie chaque personnage séparément pour exprimer un geste, un mouvement et un sentiment particuliers, la souffrance, le désespoir, l’abandon, la résignation, une certaine confiance parfois.
Les têtes et les mains, très expressives, sont étudiées à part, réduites ou agrandies, prélevées sur d’autres statues. Rodin avait des meubles remplis de dizaines de jambes, de bras, de pieds, de têtes qu’il pouvait assembler à son gré.
Puis une véritable chemise est ensuite disposée sur l’épreuve en plâtre qui est ensuite moulée.
Plusieurs ébauches successives de Pierre de Wissant et un Jean d’Aire nu, illustrent ici encore le processus de création du sculpteur. Je pense aux pleurants du tombeau de Jean de Berry.

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Comme souvent, les bourgeois décalés de Rodin, sur leurs socles distincts, furent recalés, source de conflit entre l’ambition artistique du sculpteur et les obligations sociales et politiques des membres du comité d’érection de l’œuvre favorables à un piédestal collectif. Quelques décennies plus tard, le grand Brel raillera « les bourgeois, c’est comme les cochons, plus ça devient vieux, plus ça devient c.. » !

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On ne peut échapper à une bande de Victor Hugo, en veux-tu en voilà, que des muses obligent à une sacrée gymnastique. Il est inutile de revenir sur les polémiques qui naquirent du monument que Rodin envisageait. Au final, en commémorant le poète national, Rodin devint le sculpteur national.

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Je dresse la tête vers La Défense, l’imposante statue d’une femme ailée, les bras levés, les poings serrés sur laquelle s’adosse un guerrier mourant. Rodin présenta son projet au concours du département de la Seine pour commémorer la défense de Paris en 1870. Vous imaginez bien qu’une fois de plus, il fut jugé trop novateur.
L’outrage est réparé depuis peu puisqu’une réplique de l’œuvre a pris place devant le nouveau complexe de la Seine Musicale. S’il tournait la tête, le Penseur l’apercevrait même au loin, au bord du fleuve, en contrebas de la maison-musée du sculpteur.

blog musée_Rodin_Meudon_panorama_Seine-minBlog Penseur 1Blog Penseur 2Blog Penseur 3

C’est sous ce célèbre bronze que reposent le sculpteur et sa compagne Rose Beuret qu’il épousa enfin, après cinquante-trois années de vie commune, en mairie de Meudon, le 29 janvier 1917, dix-sept jours avant qu’elle ne décède le 14 février. Auguste la suivit en terre le 17 novembre de la même année.

obsèques Rodin

Le Penseur, avant de devenir l’œuvre emblématique de Rodin, était à la Porte de l’Enfer comme bien d’autres sculptures telles le Baiser et la Méditation qui connurent aussi par la suite le succès en solitaire.
Il devint une icône après son agrandissement à l’aide d’un pantographe. Avec cet appareil, inventé dans les années 1830, un opérateur suit à l’aide d’une pointe le profil du modèle à agrandir tandis que son geste est mécaniquement reproduit sur un bras articulé et répercuté avec un facteur multiplicateur par une autre pointe dans un matériau malléable, glaise, cire ou plâtre. Rodin ne manipulait pas lui-même le pantographe et eut recours aux services d’un spécialiste Henri Lebossé. Outre le Penseur, Balzac et Hugo fournissent à cette technique ses lettres de noblesse.
Il faut oublier l’idée que le génial sculpteur travaillait seul. Au fil des années, Rodin avait acquis des parcelles autour de la villa et fait construire des maisonnettes aujourd’hui disparues où logeaient des mouleurs, des praticiens du marbre, des fondeurs de bronze, des assistants.
« Á partir de 1900, plus d’une quarantaine de personnes travaillaient sur le site. Meudon était un gigantesque atelier, un lieu de création ».
Pour une statue en marbre, les assistants dégrossissaient le bloc de pierre jusqu’à quelques millimètres de la surface finale, puis le praticien prenait la relève sous la direction du maître. Ainsi, cette pratique permettait d’exécuter une même œuvre en plusieurs tailles et à moindre coût.
Je m’enfonce maintenant, quelques instants, dans le bosquet d’agrément qui sinue en pente en contrebas de la maison. Au détour des buissons de lauriers et des haies de buis, je découvre un petit Éros endormi sur un autel de marbre. Á quelques pas de là, apparaît un bassin asséché : c’est sans doute ici que Rodin veillait sur ses oies ou cygnes.

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Autre nouveauté de la visite, à un coin de la pelouse, est conçu un petit espace pédagogique où vous pouvez toucher des réductions en résine de quelques œuvres emblématiques.

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Ainsi, pour Le Baiser, on nous suggère de caresser le dos de Paolo, je laisse l’initiative à ma compagne : « Sentez la torsion de l’épaule droite puis la musculature du dos creusé par la colonne vertébrale et sa cambrure. En partant de la hanche droite, explorez la jambe sur sa longueur, genoux et chevilles. Le bras droit de Paolo vient se poser sur la cuisse de Francesca en partie assise sur ses genoux ».
Je prends le relais : « Parcourez ensuite les lignes courbes du corps féminin : tout est ondulation et symbole de sensualité ».
Pourquoi sont-ils nus ? Parce qu’ils ont oublié leurs affaires sur la plage ? Parce qu’ils ne savaient pas comment s’habiller ce matin-là ? La troisième proposition est la bonne : « Parce qu’ils symbolisent une histoire d’amour universelle et intemporelle ».
En cette journée du patrimoine, nous sommes maintenant invités à traverser le verger pour rejoindre la maison des Ateliers mitoyenne du musée Rodin. Là, l’association La Source-Rodin organise des ateliers artistiques pour jeunes avec le concours d’artistes professionnels.

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En gagnant la sortie, je reluque un figuier regorgeant de fruits. Gourmand, je brave l’interdiction de cueillette, en ramassant au sol une pomme fraîchement tombée. Ce n’est pas la pomme de la discorde, du moins pas encore, à en juger par Paolo et Francesca toujours en train de se bécoter à l’entrée du parc.

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Publié dans:Coups de coeur |on 14 novembre, 2018 |Pas de commentaires »

Une semaine à Florence (5)

J’ai laissé en suspens durant cet été mon carnet de voyage à Florence, le mot farniente n’est-il pas d’ailleurs d’origine italienne. J’en reprends la rédaction.
Pour lire les précédents billets sur mon séjour à Florence :
http://encreviolette.unblog.fr/2018/06/18/une-semaine-a-florence-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2018/07/01/une-semaine-a-florence-3/
http://encreviolette.unblog.fr/2018/07/23/une-semaine-a-florence-4/

Jeudi 24 mai 2018 :
Une grasse matinée toscane n’est pas à l’ordre du jour. Afin d’anticiper l’affluence, il s’agit en effet de nous rendre tôt à la Galleria dell’Accademia.
Nous sommes plusieurs centaines à avoir eu la même idée et, une heure avant l’ouverture du musée, les files d’attente sont déjà conséquentes sur le trottoir de la rue Ricasoli.

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D’un côté de l’entrée, il y a les visiteurs munis d’un billet, de l’autre, les moins prévoyants comme nous. Pour nous prémunir de la chaleur déjà forte, des vendeurs à la sauvette nous proposent des éventails à l’effigie de la star du lieu.
Finalement, l’attente est raisonnable, nous n’avons à patienter qu’une heure pour nous glisser à l’intérieur, guère plus que les titulaires de coupe-file.
J’observe une hâte, une nervosité, inhabituelles dans un musée, presque dignes d’un premier matin des soldes. Beaucoup de visiteurs, vrais amateurs d’art je n’en suis pas persuadé, filent directement au fond de la galerie, avides de faire un selfie (sans perches, elles sont interdites) avec leur idole. Daviiiiiiiiiiiiid !
Moins impatient, je profite de l’aubaine pour admirer plus tranquillement les trésors artistiques de la première salle dite du colosse ainsi nommée car elle abritait, au XIXème siècle, le modèle en plâtre d’une des statues des Dioscures, Castor et Pollux.
On ne perd pas au change, je peux admirer, au centre de la pièce, une copie en plâtre de L’enlèvement des Sabines sculpté par Giambologna, notre ex compatriote Jean de Boulogne. On trouve l’original, vous l’avez vu précédemment, sous la Loggia dei Lanzi sur la Piazza della Signoria. Ce n’est qu’après sa création qu’il fut décidé que la sculpture faisait référence à l’une des Sabines vierges enlevées, selon la mythologie, par la première génération d’hommes de Rome.

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Je suis ébahi que cet entrelacement de trois personnages ait été taillé dans un seul bloc de marbre. Quel mouvement, quel équilibre pour soulever ici la « gypse queen » !
Sur les murs autour, se succèdent des œuvres magistrales traitant des sujets religieux du XVème et début du XVIème siècle.
Quand je vous parle de cyclisme, je m’enflamme pour Fausto Coppi, Gino Bartali, Ercole Baldini, Felice Gimondi, les héros de mon enfance. Ici, je reste en extase devant les toiles signées Paolo Uccello, Perugino, Filippino Lippi, Domenico Ghirlandalo et Sandro Botticelli, des campionissimi de la Renaissance.

Vierge à l'enfant Botticelli

Je ne sais pas si vous ressentez la même chose, mais une émotion particulière m’étreint souvent quand je me retrouve devant un tableau d’un « très grand » de la peinture, ainsi ici une œuvre de jeunesse de Botticcelli, la Madonna avec son bambino, accompagnés de deux anges et du jeune saint Jean-Baptiste. L’ange qui nous fixe du regard joue le rôle du « festaïolo » établissant le contact avec le spectateur.

Botticelli,_madonna_del_Mare

Je m’attendris littéralement devant la Madone de la mer, une petite (60×40 cm) peinture, datant de 1480-1481, qu’on accorde également à Botticceli … ou peut-être au jeune Filippino Lippi.
Cette représentation de la Vierge et l’Enfant avec, en arrière-plan, un paysage de bord de mer est peu commune. Vous n’avez absolument rien à craindre, la grenade que l’enfant tient dans sa main est le fruit symbole de fertilité.

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Non loin de là, on passe de l’intimiste au fastueux avec le Cassone Adimari qui était traditionnellement la façade d’un coffre de mariage.
La peinture panoramique, d’une largeur de trois mètres, représente une scène des noces du guelfe florentin Boccaccio Adimari et de Lisa Ricasoli célébré en 1420. On reconnaît le centre ville de Florence avec, en arrière-plan, le baptistère Saint-Jean.
Je circule dans la salle un peu en tous sens au gré du confort de vision que me laissent les inconditionnels du selfie, ainsi je me dirige vers un mur couvert de retables.
Pietro di Cristoforo Vannucci, ça ne vous interpelle pas, mais si je vous dis le Pérugin, une autre pointure de la peinture de la Renaissance italienne… C’est lui l’auteur du retable de Vallombrosa dont on ne peut admirer que le panneau central représentant l’Assomption de la Vierge.

Retable de Vallombrosa Perugin

En effet, je ne suis pas fier de mon compatriote guère impérial en la circonstance, l’amputation de l’œuvre date de la suppression des ordres monastiques souhaités par Napoléon en 1810.
Après son transfert au musée du Louvre, le panneau central fut restitué lors de la Restauration en 1817. Le retable recomposé partiellement est visible à l’Académie depuis 2013.

Pala di Trebbio Botticcelli

Botticelli encore, Botticcelli toujours, je m’attarde maintenant devant sa célèbre Pala del Trebbio commandée par Pierfrancesco des Médicis : Marie et le petit Jésus bien sûr avec des saints, en veux-tu en voilà, Dominique, les deux frères Côme et Damien, Laurent, François d’Assise et Jean-Baptiste. On appelait Côme, patron des chirurgiens, et Damien, patron des pharmaciens, les anargyres parce qu’ils soignaient sans accepter d’argent.

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Le polyptique de l’Annunziata est un autre retable fractionné dont on ne voit ici que la face représentant la Déposition du Christ, l’autre partie consacrée à l’Assomption demeurant à la basilique de Santissima Annunziata qui figure au programme de l’après-midi.
Cette œuvre commencée par Filippino Lippi fut achevée à sa mort par le Pérugin. On s’affaire pour descendre le corps du Christ soutenu par Joseph d’Arimathie. Marie qui ne supporte pas de voir cette scène, est au bord de l’évanouissement, tandis que Marie-Madeleine prie agenouillée.

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C’est encore une autre histoire, ou plutôt plein d’autres histoires, que raconte Paolo Uccello dans La Thébaïde, une peinture datable de 1480 d’un format relativement modeste (83×118 cm).
La Thébaïde est une région désertique autour de Thèbes en Égypte dont l’iconographie chrétienne s’est servie pour rassembler en une seule unité spatiale des épisodes temporellement distants de la vie des saints et des moines. C’est un peu comme aux studios romains de Cinecitta où l’on recycle divers décors de l’antiquité pour plusieurs films, séries ou spots publicitaires.
Ainsi, on distingue parmi un foisonnement d’éléments, l’Apparition de la Vierge à saint Bernard de Clairvaux (à gauche), et juste au-dessus des flagellants autour du Christ en croix.
Certains visiteurs mettent quasiment le nez sur le tableau pour repérer une microscopique tâche rouge discoïdale à côté de saint Jérôme pénitent priant dans sa grotte (au centre). Quelques écrivains farfelus, la tête encore plus dans les étoiles que les personnages du tableau, y voient un objet volant non identifié là où il ne s’agit que d’une coiffe de cardinal symbole de la renonciation du saint à la carrière ecclésiastique pour se faire moine.

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Source de scepticisme encore avec le tableau de Domenico Ghirlandaio et ses portraits majestueux de saint Étienne entre saint Jacques le Majeur (avec son bâton de pèlerin) et saint Pierre (avec la clé du Paradis !).
Or, si j’en crois le texte explicatif (et mon anglais approximatif), lorsque cette peinture (1493) primitivement placée dans une chapelle de famille de l’église de Santa Maria Maddalena de’ Pazzi, déménagea vers la chapelle de San Girolamo (saint Jérôme), saint Étienne aurait été alors transformé en saint Jérôme par Fra Bartolomeo (1525) ! Il fut annulé au XIXème siècle.
Voyez que les peintres de la Renaissance n’avaient nul besoin de Photoshop pour retoucher leurs œuvres !
Daviiiiiid ! Patience, il est là-bas tout au fond de la salle des Prisonniers, ainsi appelée à cause des quatre grandes ébauches de sculptures d’esclaves ou captifs. Elles furent commencées par Michel-Ange pour la tombe du pape Jules II. Ce pontife raisonnable sursit au projet en 1506 pour pénurie d’argent.
Michel-Ange, dont on voit, à l’entrée de la salle, le buste sculpté par l’artiste maniériste Daniele da Volterra (le Volterran), passa des mois dans les carrières de Carrare pour sélectionner les marbres les plus brillants.

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Après la mort du génial artiste, quatre de ces sculptures inachevées de prisonniers furent installées dans la grande grotte des jardins de Boboli (nous irons bientôt) avant d’être transférées à l’Académie en 1908. L’intérêt de ces œuvres réside dans le fait qu’on découvre leur état temporaire d’ébauche laissant entrevoir la matière déjà libérée par l’artiste.
Proches de ces statues de Michel-Ange, ont été accrochées quelques tableaux d’artistes pour témoigner de leur amitié envers le génie.

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Ce matin, j’ai l’humeur libertine et je m’arrête devant Vénus et Cupidon, un des chefs-d’œuvre de Pontormo, ainsi que la poitrine généreuse d’une donna mise en valeur par Michele de Rodolfo del Ghirlandaio (rien à voir avec l’autre).
Daviiiiiiiid ! Oui, je suis maintenant à ses pieds. Il est là devant moi, tout en marbre. Le « vrai », l’original !

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Bien que rigoureusement de même taille, plus de cinq mètres socle compris, il apparaît beaucoup plus imposant que sa copie devant le Palazzo Vecchio. Question de scénographie sans doute avec ici, la coupole l’éclairant d’un halo de lumière.
David a connu pas mal de tribulations avant d’être hébergé à l’Académie. C’est d’abord sous forme d’un massif bloc de marbre brut d’environ 9 tonnes qu’il quitta les carrières de Carrare pour rejoindre Florence en bateau via la Méditerranée et l’Arno. Il resta ainsi pendant plusieurs années avant que Michel-Ange, alors âgé de moins de 30 ans, n’en prenne possession pour faire surgir son héros originellement prévu pour la tribune du Duomo.
Finalement, après moult discussions : « Il était minuit, le 14 mai et le géant a été sorti de l’atelier. Ils ont même dû démolir l’arcade, tellement il était énorme. Quarante hommes poussaient la grande charrette de bois où David était protégé par des cordes, le faisant glisser à travers la ville sur des malles. Le géant arriva finalement à la place de la Signoria le 8 juin 1504, où il fut installé à côté de l’entrée du Palazzo Vecchio, remplaçant la sculpture en bronze de Judith et Holopherne par Donatello. » David émigra à l’Accademia en 1873 pour le protéger des intempéries.
David est le héros biblique victorieux du géant Goliath dans le premier livre de Samuel. Très prisé par les artistes, Donatello et Verrocchio s’en étaient inspirés avant Michel-Ange. Ils voyaient là l’occasion de se confronter à l’idéal du nu masculin. Mais alors qu’ils exhibaient le glaive qui venait de trancher la tête de Goliath, Michel-Ange choisit de sculpter David avant le combat, prêt à défier le géant. Il n’est pas statique grâce à l’utilisation du contrapposto (déhanchement) qui est une attitude où seule une des deux jambes supporte le poids du corps.

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À la différence de David lui-même, on ne peut rester de marbre devant le génie de Michel-Ange. Comment, à partir d’un unique bloc de pierre, Michel-Ange a pu rendre avec tant de vérité chaque ondulation de la chevelure, le plissement du front, le contour des yeux, la musculature, les veines même sur la main !
Étonnante séquence de voyeurisme, David est reluqué sous toutes les coutures et, dans une certaine bousculade, les visiteurs tournent autour pour trouver le meilleur angle de prise de vue qui mettra en valeur sa puissance ou sa virilité. Pour une fois, je serais curieux de voir les innombrables selfies, probablement des dizaines de milliers quotidiennement.
Récemment, l’exposition d’une copie troubla quelques russes de Saint-Petersbourg et japonais choqués par le membre viril. Il semblerait que, déjà, lors de sa traversée de Florence, en 1504, depuis l’atelier jusqu’à la place de la Seigneurie, David fut victime de jets de pierre.
Au-delà de sa nudité qui pouvait sans doute créer la polémique dans une époque très pudibonde, encore que l’Église romaine fit bon ménage avec les Vénus, Apollons et Hercules complètement dévêtus, David revêt aussi une signification politique.
Comme l’écrit Vasari : « David avait défendu son peuple et gouverné avec « justice » comme les gens au pouvoir devraient eux-mêmes défendre la cité et la gouverner dans la justice. ». Sa statue est considérée aussi comme une œuvre exprimant les idéaux de la République de Florence à l’encontre des intrigues de la famille Médicis et des ambitions papales, à tout le moins le symbole de l’homme vertueux sur le tyran.
Je tends l’oreille pour recueillir les explications d’une professeure française à son groupe de collégiens d’une banlieue probablement défavorisée comme on la nomme pudiquement. Ils n’ont sans doute pas eu souvent l’occasion d’entrer dans un musée. Je souris, l’un d’eux demande si David est arabe !
David, c’est le Kid et pour faire le lien entre les générations, je vous offre le magnifique clip d’Eddy de Preto :

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« Tu seras viril mon kid
Je ne veux voir aucune larme glisser sur cette gueule héroïque
Et ce corps tout sculpté pour atteindre des sommets fantastiques
Que seul une rêverie pourrait surpasser … »

Me consolerais-je de mes problèmes d’arthrose, David, tout kid qu’il puisse être, connaîtrait aussi ses petits ennuis de santé et souffrirait de micro-fractures aux jambes et des fissures inquiétantes seraient apparues. Les spécialistes soupçonnent que ses chevilles trop fines supporteraient mal le poids du colosse et que trois siècles d’exposition aux intempéries sur la place de la Seigneurie n’arrangent pas les choses.

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Dussè-je indigner la gente féminine, David n’est pas si bien « gaulé » que cela. Ainsi, si on l’examine attentivement, sa main droite semble disproportionnée au reste de son corps, sa tête également. Il aurait aussi une jambe plus longue que l’autre. En fait, en raison de son placement supposé à l’origine en haut du Duomo, pour créer des illusions d’optique, Michel-Ange amplifia volontairement certains éléments morphologiques afin de rendre son héros plus expressif encore et plus harmonieux lorsqu’on le regarde à distance, comme ici, en contre-plongée.

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L’engouement est largement moindre, à quelques pas de là, dans la Gypsothèque Bartolini. En 1784, le grand-duc de Toscane Pierre-Léopold transforma une aile de l’hôpital militaire de San Mateo en une galerie où les étudiants de l’école des Beaux-Arts voisine pourraient étudier de grands œuvres du passé. C’est ainsi que l’on peut circuler au milieu d’une collection de plâtres du XIXème siècle de Lorenzo Bartolini et de Luigi Pampaloni, brillants sculpteurs et professeurs de l’Académie.

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Dès l’entrée dans la salle, je tombe nez à nez avec Elisa Baciocchi. Cela ne vous dit sans doute rien, à moi non plus jusqu’à cet instant : elle fut princesse de Lucques et Piombino, état de 1805 à 1815 de Napoléon Ier son oncle. Elle nomma directeur de l’académie de sculpture Carrare Bartolini qui devint le portraitiste attitré de la famille Bonaparte. On reproche à notre président la nomination d’un de ses proches, l’écrivain Philippe Besson comme consul général à Los Angeles, mais voici la preuve que le copinage ne date pas d’aujourd’hui !

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Non loin, les charmantes Emma et Julia Campbell, petites-filles du duc d’Argyll, esquissent un pas de valse. L’œuvre originale en marbre, d’une hauteur de trois mètres, dormait, il y a encore trois ans, dans le château familial d’Inveraray en Écosse. Le gouvernement de Sa Majesté la reine Elizabeth l’a sauvée de sa vente aux enchères Sotheby à un amateur d’art privé en faisant valoir son droit de préemption et en faisant lever plus de 500 000 livres pour le conserver au Victoria et Albert Museum de Londres.

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Bartolomi a renoncé à représenter Junon irritée par le jugement de Pâris qui lui refusa la pomme d’or de la discorde. Bien lui en prit, elle se prélasse devant nous dans toute sa beauté. Je comprends que, selon la mythologie romaine, Jupiter l’ait épousée… sauf qu’elle était aussi sa sœur. Ah ces dieux sans foi ni loi !

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Tout près de là, les selfies ne vont pas aider Narcisse à guérir de sa maladive autosatisfaction, lui qui, lorsqu’il aperçut son visage dans l’eau limpide d’une fontaine, en tomba amoureux.
On baigne dans la sensualité voire l’érotisme. Les femmes craquent pour Daviiiiid, j’ai le béguin pour la Bacchante sculptée entre 1824 et 1834 par Bartolini encore, pour le duc de Devonshire. Sous-légendée Dircé, elle est ici au repos sans crainte de la voir, comme dans la mythologie, attachée à la queue d’un taureau parce qu’elle maltraita Antiope, nièce de son époux Lycos régent de Thèbes, pour avoir été séduite par Zeus. Quand je vous dis que nous n’avons pas de leçon de morale à recevoir des dieux … !
Les bacchantes étaient des nymphes qui célébraient le culte de Dionysos, dieu de la vigne, du vin et de ses excès. Et glou et glou et glou, elles sont des nôtres car elles ont bu leur verre comme les autres … je vous assure je suis à jeun.
Cela me rappelle une chanson de Jean-Louis Murat adaptée du poème La Bacchante de Pierre-Jean de Béranger (1780-1857). Vous l’écouterez sur youtube si vous déclinez votre âge (https://youtu.be/CR_Z5HPjbUY ) :

« Cher amant, je cède à tes désirs ;
De champagne enivre Julie.
Inventons, s’il se peut, des plaisirs
Des amours épuisons la folie.
Verse-moi ce joyeux poison ;
Mais surtout bois à ta maîtresse :
Je rougirais de mon ivresse
Si tu conservais ta raison.
Vois déjà briller dans mes regards
Tout le feu dont mon sang bouillonne.
Sur ton lit, de mes cheveux épars,
Fleur à fleur vois tomber ma couronne.
Le cristal vient de se briser :
Dieu ! baise ma gorge brûlante,
Et taris l’écume enivrante
Dont tu le plais à l’arroser … »

Loin de l’effervescence  régnant autour de David, il me plait d’errer au milieu de tous ces plâtres.

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La dernière section de l’Académie est consacrée à la peinture gothique florentine, et notamment au chef-d’œuvre de Pacino di Bonaguida, son tableau de l’arbre de vie (1305-1310). D’après l’Apocalypse, l’arbre, sur lequel le Christ est crucifié, offre des cadeaux à l’humanité, représentés comme des fruits à l’extrémité des douze branches.

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Avant de sortir, je jette un dernier coup d’œil à David, je ne reverrai peut-être jamais plus la sculpture originale de Michel-Ange.
Mauvais timing, il est trop tard pour visiter ce matin la basilique San Marco, et la même pénitence nous est infligée pour la basilique de la Santissima Annunziata toute proche. Il faut nous résigner à patienter en flânant sur les élégantes places éponymes.
La Piazza San Marco fut réalisée dans la première moitié du Quattrocentto (XVème siècle) selon le goût de Cosme de Médicis suite à la restauration de l’église et du couvent San Marco que le pape Eugène IV avait confisqué aux Bénédictins pour l’offrir aux Dominicains de Fiesole.
Je ne pourrai malheureusement pas visiter dans le couvent les cellules des moines décorées de fresques de Fra Angelico, et en particulier, celle du plus célèbre d’entre eux, le prieur Jérôme Savonarole. J’imagine les affrontements oratoires sur cette place entre les arrabiati, les « enragés » et les piagnoni, les « pleureurs », disciples de Savonarole célèbre pour ses sermons contre la luxure, le pape (alors, Alexandre Borgia) et les Médicis. Mal lui en prit puisqu’il fut pendu et brûlé sur la Place de la Seigneurie.

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L’Italie aime rendre hommage à ses grands hommes. Au centre de la place, dans un square public, se dresse la statue en bronze du général Manfredo Fanti. Wikipedia retient de lui qu’il fut un patriote, un homme politique et un général. Lors de la seconde guerre d’indépendance italienne, il combattit aux côtés de Garibaldi puis fut nommé par Cavour ministre de la guerre et de la mer.
Sur cette même place, se trouvent aussi le siège de l’université de Florence et l’académie des Beaux-Arts.
À une rue de là, la Piazza della Santissima Annunziata est encore plus harmonieuse avec ses arcades et ses bâtiments, notamment l’hôpital des Innocents, œuvres des plus grands architectes de la Renaissance artistique italienne, dont la conception globale appartient à Filippo Brunelleschi.

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Au centre de la place, trône la statue équestre du Grand-duc Ferdinand Ier de Médicis, une œuvre de Giambologna achevée après sa mort par Pietro Tacca. « Notre » Jean de Boulogne », était-il en manque d’inspiration, sa statue a plus qu’un air de famille avec celle qu’il sculpta pour Cosme Ier, le père de Ferdinand, pour la Piazza della Signoria.
En ce jour de forte chaleur, il est plaisant de tremper, un instant, ses mains dans l’eau des deux fontaines baroques sculptées par Pietro Tacca, l’auteur du célèbre Porcellino au Mercato Nuovo.
À défaut de bancs, nous nous réfugions à l’intérieur d’Un Caffé, un accueillant bistrot un peu « alternatif » quasiment accolé à la basilique. Il semble être tenu par des Sardes, si j’en crois le drapeau qui flotte sur la façade.

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Nul besoin de TripAdvisor, vous pouvez déposer directement votre avis mais aussi un poème, un dessin, ou un mot d’amour, à même les murs. Le temps de savourer votre birra a la spina, vous pouvez également lire quelques pages de livres à disposition au bout de la table.
Il faut encore « tuer » une heure avant la réouverture des églises. Bougeons un peu et rejoignons tout près de là le jardin des simples, « un lieu public, où… on cultiverait les plantes natives de climats et de pays les plus divers, afin que les jeunes étudiants puissent, en un même lieu, avec facilité et rapidité, apprendre à les reconnaître », ainsi le définissait Luca Ghini, un médecin et botaniste italien du XVème siècle.

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Les simples sont des variétés végétales dotées de vertus médicinales. Depuis le Moyen-Âge, elles sont cultivées dans des jardins urbains et le duc Cosme Ier de Médicis souhaita un jardin académique pour compléter les leçons des étudiants de la faculté de médecine.
En cette heure médiane, c’est un bonheur d’y flâner dans les allées ombragées. À quelques quatre cents mètres de l’effervescence autour du Duomo, nous n’entendons que le chant des oiseaux et le bruissement des insectes.
Une niche assez discrète abrite un buste d’Esculape, dieu de la médecine dans la mythologie romaine, l’alter ego d’Asclépios chez les Grecs. Il mourut, foudroyé par Zeus offusqué qu’il ait tenté de ressusciter les morts, notamment Hippolyte le fils de Thésée, grâce au sang de la Gorgone que lui avait remis Athéna.

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Enfin, s’ouvrent les portes de la basilique de la Santissima Annunziata. Depuis le parvis, son portique en impose beaucoup moins que beaucoup d’autres églises florentines. Son emplacement fut choisi par les sept saints, riches marchands florentins laïcs fondateurs des Servi di Maria (Servites) et canonisés par le pape Léon XIII.
L’accès à la nef s’effectue étonnamment en traversant le Chiostro dei Voti, le cloître des vœux, ainsi appelé en raison des ex-voto qui étaient autrefois suspendus au plafond

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Le cloître fut décoré par les plus grands peintres de l’époque, Andrea del Sarto et ses deux célèbres élèves Pontormo et Rosso Fiorentino notamment, dont on peut voir encore les fresques (restaurées après les inondations de 1966) dédiées à la Vierge.
Je lis que pour sa fresque, la Naissance de la Vierge, Andrea del Sarto peignit un très fidèle portrait de sa femme … malheureusement infidèle selon Vasari !
J’ai un coup de cœur pour l’Adoration des bergers, épisode biblique qu’il ne faut pas confondre, apprends-je, avec celui de la visite des mages. Les bergers, gardant leurs bêtes tout près du lieu de la Nativité, furent informés les premiers par les anges dans le ciel, de la venue du Sauveur. Sheila aurait dû donc chanter « Comme les bergers en Galilée », d’ailleurs ils ne firent que suivre l’étoile …du Berger, cela aurait peut-être changé « sa lumière biblique, sa vérité cosmique » de vivre avec son chéri !

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Dès l’entrée dans l’église, la perspective de la nef est impressionnante. Je comprends qu’une petite fille qui m’est chère, connut l’année précédente, quelques légers symptômes du syndrome de Stendhal, sans que son prénom y fût pour quelque chose !
La profusion de marbres, de stucs et de dorures donne à l’ensemble un air baroque.

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Mes cervicales sont mises à contribution pour admirer le splendide plafond à caissons du Volterrano, né Baldassarre (prénom de mage !) Franceschini à Volterra, cité de la province de Pise.
Le chœur avec sa coupole ferme harmonieusement la perspective.
Un Bronzino par ci, un Pérugin par là, je fais le tour des chapelles latérales à la nef, on en recense dix-sept. Celle consacrée à San Giulano ou San Guiseppe retient mon attention, encore un joyau de baroque.

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Je ne saurais partir sans m’arrêter devant la chapelle consacrée à Marie. Les ornements répondent encore à la magnificence du lieu : candélabres, chandeliers, vases. L’histoire, je dirai la légende, affirme que le peintre chargé du tableau de la Vierge fut saisi d’un sommeil merveilleux qui lui fit perdre l’usage de ses sens. Pire encore, quand il recouvra ses esprits, quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il remarqua que des parties du tableau que ses mains refusaient de peindre la veille, avaient été exécutées. On évoqua l’intervention nocturne d’un ange.

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Parmi les nombreuses consécrations de cet autel, à commencer par le pape Eugène IV en 1443, je relève celle du cardinal Guglielmo Tuttavilla, en 1452.
Il ne s’agit, en fait, que d’une manifestation de ma fierté normande : derrière ce nom italianisé, se cache Guillaume d’Estouteville, archevêque de Rouen, né à Estouteville-Ecalles, en 1403, modeste village situé à une vingtaine de kilomètres de mon bourg natal. Je découvre qu’il fut un grand bâtisseur à Rome et fut chargé en 1452 de préparer la révision (un peu tardive non ?) du procès de Jeanne d’Arc. J’apprends encore que le titre de duc d’Estouteville s’éteignit en 1707 mais que des descendants de la famille continuent à prétendre au titre de duc, parmi lesquels … le prince de Monaco. Allez, on ne va pas tout de même en faire un fromage même de Neufchâtel !
Il est temps maintenant de me diriger vers la basilique San Marco enfin ouverte, encore que je ne puis accéder, cet après-midi, au couvent et au musée.

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Cette église du XIIIème siècle, offerte aux Dominicains, fut agrandie par Michelozzo au XVème siècle puis par Giambologna en 1580. Vous connaissez maintenant Jean de Boulogne, ce sculpteur maniériste d’origine flandrienne.
Comme chez sa voisine Santissima Annunziata, ça regorge de marbres, de dorures et de tableaux. La surprise vient de la présence sous le maître-autel de la relique momifiée de saint Antonin vêtu de son costume d’archevêque, vieille de plus 550 ans.

IMG_3083IMG_3084IMG_3085IMG_3087IMG_3088IMG_3092IMG_3094san Marco reliquaire de Saint Antonin de Florence

Je me console de ne point pouvoir visiter les cellules du couvent décorées des fresques de Fra Angelico en me plantant quelques instants devant la statue de Savonarole. Personnage clivant, ce frère prédicateur dominicain profita de la révolution chassant les Médicis pour instituer une dictature théocratique à Florence de 1494 à 1498. L’ordre moral rigoriste qu’il imposa et son intransigeance finirent par provoquer la révolte des Florentins et son excommunication. Vous connaissez déjà son funeste destin.

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En quelques minutes, nous revenons vers le Duomo dans le sillage majestueux du grand-duc Ferdinand 1er de Médicis toujours aussi altier.

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Nous coupons en traversant l’élégante cour du Palais Renaissance Medici-Riccardi construit en 1444 par Michelozzo selon le vœu de Cosme l’Ancien de Médicis. Il fut acheté et agrandi au XVIIème siècle par la famille Riccardi après que les Médicis eussent décidé de s’installer au Palazzo Vecchio.
Il abrite actuellement le siège du Conseil provincial florentin, mais la principale curiosité réside dans sa chapelle avec une célèbre fresque de Benozzo Gozzoli représentant la procession des Mages.
Je ne tremble pas devant la sculpture de Baccio Bandinelli, et pour cause, Orphée a su adoucir avec sa musique le chien Cerbère qui, dans la mythologie grecque, gardait l’entrée de Enfers. Nul besoin de caméra de surveillance pivotante, il possédait trois têtes, le poète Pindare alla jusqu’à lui en attribuer cent. Ici, l’artiste lui a donné une forme plus « canine » !

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On achève notre promenade, comme souvent, devant le Duomo. Je ne me lasse pas d’en contempler la façade aux lumières changeantes selon l’heure de la journée.

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Dans les cafés, les écrans passent en boucle le feuilleton politique du moment : l’Italie n’a toujours pas trouvé de président du Conseil. Rétrospectivement, c’était sans doute moins inquiétant … !

Publié dans:Coups de coeur |on 19 septembre, 2018 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1958 (3)

Pour revivre tout le début du Tour de France :
http://encreviolette.unblog.fr/2018/08/01/ici-la-route-du-tour-de-france-1958-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2018/08/07/ici-la-route-du-tour-de-france-1958-2/

En route pour le troisième et dernier billet sur le Tour de France 1958 qui, selon les historiens du sport, demeure, encore aujourd’hui, comme l’une des plus belles éditions de l’épreuve créée en 1903.
Je vous ai promis du grandiose. J’en rapporte les péripéties avec presque la même jubilation que le gosse que j’étais, il y a soixante ans, dévorait les belles revues bihebdomadaires.
Pour vous convaincre de ce retour dans mon enfance heureuse, je puise dans une des merveilleuses chroniques dont avait le secret Antoine Blondin, absent, vous le savez déjà, sur le Tour 1958 pour cause d’écriture de son roman Un singe en hiver.
Il l’avait rédigée en 1955 dans la ville d’eau d’Ax-les-Thermes, ce qui est déjà cocasse de la part de cet écrivain buveur :
« J’ai été ce petit garçon, le nez collé à la vitre, qui me regarde écrire avec ce respect patient, et quand je lève un peu la tête, j’ai l’impression de me regarder moi-même à travers le miroir sans tain du souvenir. C’est pour lui que j’écris ces lignes, le petit bonhomme d’Ax-les-Thermes, à la silhouette de chamois. Je voudrais qu’il connaisse un jour les frais matins de la complicité où nos voitures qui sont devenues nos maisons, l’une l’autre se saluant, font et défont sans cesse un village dont tous les habitants vivent sur le pas de leurs portes. Je voudrais qu’il puisse apprécier que les loisirs du vagabondage ne sont pas incompatibles avec l’ivresse d’appartenir à un grand système qui vous dépasse. »
J’ai l’impression, moi aussi, qu’en vous faisant partager les Tours de France d’antan, j’appartiens un peu à la caravane privilégiée des suiveurs.
J’en appelle encore au vénéré écrivain pour vous présenter le théâtre de la dix-huitième étape, l’ascension contre la montre du mont Ventoux, le Mont Chauve, le Géant de Provence, une montagne solitaire qui culmine à 1 911 mètres, entre Rhône et Durance :
« Parmi les terrains de haute compétition proposés à l’effort cycliste, le mont Ventoux est de ceux dont l’action se traduit non seulement par une incidence mécanique, mais par la puissance obsessionnelle de ses envoûtements.
Peu de souvenirs heureux s’attachent à ce chaudron de sorcières qu’on n’aborde pas de gaieté de cœur. Nous y avons vu des coureurs raisonnables confiner à la folie sous l’effet de la chaleur et des stimulants, certains redescendre les lacets alors qu’ils croyaient les gravir, d’autres brandir leur gonfleur au-dessus de nos têtes en nous traitant d’assassins… »
Roland Barthes le présentait dans ses Mythologies comme « un dieu du Mal, auquel il faut sacrifier. Véritable Moloch, despote des cyclistes qui ne pardonne jamais aux faibles et se fait payer un tribut injuste de souffrances…. Son climat absolu en fait un terrain damné, un lieu d’épreuve pour le héros. »
L’ancien directeur du Tour de France Jacques Goddet, qui fut le premier à proposer cette ascension aux coureurs du Tour en 1951, écrivit lors de la mort tragique du britannique Tom Simpson en 1967 : « Ventoux du ciel! Ventoux du diable! Il a été créateur de prouesses ! Il a suscité le drame ! »
Bref, une montagne sacrée et une sacrée montagne !

Ventoux vintage

Ventoux 2 Pellos blog

Blog MDS Ventoux Vue générale

J’avais 11 ans mais je me souviens assez distinctement de ce 13 juillet 1958, d’autant plus que ce fut l’une des toutes premières étapes retransmises à la télévision sur l’unique chaîne en noir et blanc.
Mais pour vous en parler, je préfère céder la parole (ou plutôt la plume) à Christian Laborde. Il avait trois ans à l’époque, c’est dire qu’il n’en a aucun souvenir ! Mais il a aimé l’un des héros du jour et du Tour, Charly Gaul, à travers les récits qu’en faisait son père. Longtemps après, il écrivit L’Ange qui aimait la pluie, une ode lyrique au champion luxembourgeois. Il alla même lui porter un exemplaire au Grand-Duché et lui lut, à sa demande, un chapitre de ses exploits : « C’est exactement ça ! » L’écrivain fut bouleversé d’avoir ému le héros de son père.
Avec jubilation, je vous offre un passage de ce qui ressemble à un conte de Provence :
« Le Tour 58, c’était le Ventoux contre la montre et par Bédoin…
Un soleil brûlant, sarrasin ! Bédoin, mais c’est le Sahara ! Les journalistes, sur leurs calepins, inscrivaient le nom de Bahamontès. Une pente pour lui, un temps pour lui, un peu d’Andalousie sous ses jantes chaudes. Il était passé en tête des huit premiers sommets du Tour, le neuvième dans la fournaise ne pouvait lui échapper…
Charly était assis par terre, sous les tilleuls de Bédoin, sa casquette blanche plongée dans un seau d’eau glacée entre les jambes. Son vélo Learco Guerra était près de lui, contre la murette. Le soleil cruel se réjouissait à l’idée de brûler les ailes d’un ange.
J’interviens : Gaul était, en effet, connu pour détester la chaleur et, a contrario, apprécier les conditions météorologiques exécrables, pluie, neige, sous lesquelles il accomplit l’essentiel de ses extraordinaires performances.
« Charly avait son vélo, son maillot et son attirail antisoleil. Dans son cou et sur sa poitrine deux éponges étaient accrochées par une ficelle. Dans son dos, sous le maillot, il avait glissé un sac plastique de vingt centimètres carrés rempli de glace. L’ange est bossu, c’est un chameau.
Monsieur Cornuau avait dans sa main droite la selle de Charly. Qu’il est léger, se dit Cornuau qui, pour la première fois, sur la route du Tour, serrait dans sa paume une plume d’ange. Charly respirait à fond !
– 5, 4, 3, 2, 1 : top !
Monsieur Cornuau lança Charly comme on lance le poids à l’école, mais c’était une balle qu’il lançait, une balle de pingpong à l’assaut du Ventoux !…
…Á la sortie de Bédoin, les gens étaient en maillot de corps, torse nu sous l’enclume du sun. C’était un alignement de viande rosissante, un débordement de lard de ceinture, une débauche de chapeaux de fortune, de casquettes multicolores et publicitaires. Sous des parasols Saint-Raphaël, Picon et Cinzano plantés dans la caillasse, de grosses femmes assises sur des pliants, soufflaient et suaient. De vieux numéros de But&Club et du Miroir des Sports leur servaient d’éventail. Elles agitaient sous leur menton le portrait du champion à la une. Les pare-brise des voitures étaient recouverts de carton et de couverture. Tous ces gens avaient dû monter avant le jour. En haut, aux abords de l’observatoire, ils avaient des imperméables et des anoraks. Entre Bédoin et le sommet, l’écart de température était supérieur à douze degrés, et le vent, au sommet, était fort et froid. Il tardait à Charly d’atteindre la zone fraîche et de revêtir le costard du vent. Vas-y Charly !
Charly montait bien, Anquetil aussi. Au premier pointage, cinq kilomètres après Bédoin, Jacques Anquetil avait 3 secondes d’avance sur Charly (vous imaginez ma joie, ndlr).
Mais les lacets sérieux, la pente sèche n’avaient pas encore été attaqués. Deux minutes, je ne dois pas concéder plus de deux minutes, se disait l’Enfant-Roi que suivait un camion Citroën immatriculé 365 DQ 30. Les organisateurs avaient dû réquisitionner l’engin à Nîmes. On avait fixé, au-dessus du pare-brise, un panneau blanc marqué Anquetil, et l’engin suivait comme son ombre l’un des plus grands chevaliers que la Petite Reine ait jamais connus. Debout sur le marchepied avant, côté passager, le mécano, qui se tenait d’une main au rétroviseur extérieur du camion, ne quittait pas des yeux Anquetil. Il serrait dans sa main une roue.

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On avait passé Sainte-Colombe et le lieu-dit Les Bruns, la pente était plus sèche. Charly montait merveilleusement bien …
…Bahamontès était chez lui sur les pentes et sous la chaleur, mais au bout de dix kilomètres de course, il accusait un retard de 14 secondes sur Charly. Avec ses ailes, ses éponges mouillées et sa glace sous le maillot, Charly montait toujours, encouragé par Jean Goldschmit, debout dans la 203 blanche.
Une 403 noire de Paris Presse, une 203 blanche, des motos, un homme couché sur son vélo, à deux-cents mètres devant Charly ! Charly aspergea d’eau son visage ruisselant de sueur et relança le braquet. Il moulinait, l’écart diminuait, Jo Goldschmit hurlait en tapant du poing dans le pare-soleil de la 203 : « Tu reviens sur Bobet, Charly, tu reviens sur Bobet ! »
La proie était devant, elle était tricolore, elle avait remporté trois fois la Grande Boucle ! L’écart diminuait, Charly montait de plus en plus vite … Charly allait passer Louison parti deux minutes avant lui … »

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Blog MDS Ventoux Baha BobetVentoux 4 Geminiani  blogBlog MDS Ventoux Gaul 2

J’accélère moi aussi, vous avez compris que Gaul survolait tous ses adversaires et planait même au-dessus de l’Aigle de Tolède. Mais un ange, même de la montagne, ne conquiert pas le Ventoux comme cela. Il faut de l’épopée.
« … Á deux kilomètres du sommet, il (Gaul) ralentit légèrement son allure. Il avait faim, ses jambes commençaient à trembler ! La fringale, la terrible fringale, allait-elle le frapper si près du sommet ?…
… Les grimpeurs aiment les bananes, c’est pour cela qu’on les appelle ouistitis …
– Je voudrais une banane, je l’engloutirais, et hop, en danseuse, et je repartirais de plus belle.
La main tifosienne, la main dont il rêvait se tendit. Elle tenait non une banane bourrée d’amidon, mais un bidon d’eau sucrée et citronnée …
– Bois Charly, c’est de l’eau, du sucre et du citron ! C’est ce que je prenais moi quand je montais le Ventoux… »
– Et quand l’avez-vous monté le Ventoux ? demanda Charly en lui rendant le bidon dont il venait d’engloutir le contenu sucré, citronné.
– En 1336 ! Je m’appelle Francesco, Francesco Pétrarque ! Je suis un admirateur ! Pour moi sur le vélo, il n’y a que vous …
Charly sourit et dit :
– Passez me voir à l’hôtel !
Puis il disparut dans le lacet !... »
Je ne suis pas certain que Charly Gaul valida la fin de son escalade quand Christian Laborde lui soumit cette version. Laborde déborde sous le cagnard du Ventoux, c’est aussi cela la légende des cycles.
Géniale inspiration d’avoir associé Charly Gaul et Pétrarque le poète humaniste italien qui effectua en effet à pied l’ascension du Ventoux, six siècles auparavant.
Pétrarque écrivit le récit de son expédition dans un livre fin comme une tuile romaine. Il l’adressa depuis Malaucène, le 26 avril 1336, à Dionigi da Borgo San Sepolcro, de l’ordre de Saint Augustin et professeur de théologie, rencontré trois ans plus tôt en Avignon.
J’imagine que mes lecteurs passionnés de vélo attendent plus le classement de l’étape que quelques considérations de théologie.

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Ce 13 juillet 1958, Charly Gaul l’emporta. Les écarts étaient terrifiants : 31 secondes sur l’aigle Bahamontès, 2 minutes et 37 secondes sur Brankart, 4 minutes et 9 secondes sur mon champion Jacques Anquetil (aïe !), 4 minutes 54 secondes sur Louison Bobet, 5 minutes et 1 seconde sur Geminiani, et presque 8 minutes sur le maillot jaune l’Italien (non pas Pétrarque !) Favero !
Gaul remontait à la troisième place du classement général, à 3 minutes 43 secondes du nouveau maillot jaune Raphaël Geminiani. Deux « Centre-Midi », coéquipiers de Gem, Jean Dotto le « vigneron de Cabasse » et Marcel Rhorbach avaient terminé respectivement troisième et cinquième de l’étape, précédant Anquetil et Bobet. Quel âne ce Marcel Bidot !
En ce temps-là, les coureurs ne se réfugiaient pas dans le secret de leurs cars pullman. Ils étaient très accessibles, ainsi … le soir, Pétrarque retrouva Gaul dans sa chambre d’hôtel :
« -Vous savez que j’ai écrit un livre pour dire que j’aimais Rome …
– Oui, le fameux De Viris ! De Viris illustribus urbis Romae ! Je l’ai lu …
– Eh bien, là-haut, dans ma tour d’ivoire d’en haut, j’écris un livre pour dire que j’aime le vélo !
– En latin, comme le De Viris ?
– En latin, absolument ! Une cathédrale latine en l’honneur des géants de la piste, des seigneurs du chrono, des rois du sprint, et des princes des sommets !
– Le De Viris illustribus cyclis Terrae ! Et mon plus beau chapitre sera pour vous, Charly …
J’ai demandé à Vinci d’assurer la préface. Il a dit oui tout de suite ! Le vélo, il adore, c’est un fondu de la roue libre ! Vous savez que la chaîne, c’est lui …
– Je sais, tout le monde ici-bas le sait ! Vous pourrez lui dire que la maison Brampton, « Brampton, la chaîne qui tient ! », n’oublie jamais de rappeler à ses clients que la chaîne de vélo, c’est Léonard de Vinci !
– Je lui dirai, Charly ! Cela lui fera infiniment plaisir … Vous savez, on le bassine avec la Joconde, et on ne lui parle jamais de la chaîne de vélo ! La Joconde, c’est pas mal mais le chef-d’œuvre, c’est la chaîne de vélo ! … »
Je me retire sur la pointe des pieds tandis que le dialogue prend un tour plus intime, Charly parlant de sa muse Lady Rain, et Pétrarque d’une certaine Laure de Novès, une femme belle comme une goutte de pluie.
En souvenir de cette étape inoubliable, je consulte mon Bordas, pas le manuel scolaire mais le bel ouvrage Forcenés de Philippe Bordas :
« Le record établi par Charly Gaul en 1958 sur l’ascension chronométrée du Ventoux, le col le plus dur du monde, a pu être battu quarante ans plus tard par l’usage de vélos de cinq kilos plus légers, grâce à un sol plus lisse et des solutions oxygénantes, des composés hormonaux et des antidouleurs en quantité suffisante pour subir l’ablation d’une jambe en finissant les mots croisés. »
Je ne peux pas redescendre du Ventoux sans citer L’échappée, le magnifique et émouvant livre de Lionel Bourg auquel j’ai consacré un billet :
http://encreviolette.unblog.fr/2015/02/11/lionel-bourg-sechappe-avec-charly-gaul/
« Je n’ai d’héritage que la canne sur laquelle il s’appuyait, six mois avant sa mort, quand je le conduisis tout en haut du Ventoux, – C’est la Mecque du cyclisme, ici ! s’exclama-t-il … ce jour-là d’avril 1997, je sus que lui aussi, papa, était encore un gosse. »
Comme je le suis moi-même quand je vous parle de vélo !
Après le mont Ventoux, gravi la veille sous un soleil de plomb, et avant les cols de Vars et Izoard au programme du lendemain, on imaginait qu’en ce jour de fête nationale, entre Carpentras et Gap, on aurait droit à une étape de transition. D’ailleurs, Maurice Vidal démarre sa chronique Les Compagnons du Tour sur un rythme tranquille par quelques considérations historiques :
« C’était le 14 juillet … Les petits drapeaux tricolores qui fleurirent spontanément sur de nombreuses voitures de presse attestaient que, Tour de France ou pas, on n’oubliait pas que le 14 juillet est un grand jour.
Vous n’avez pas été sans entendre parler de la Route des Princes d’Orange. Mais oui, les princes avaient des routes, au temps où les voies de communication étaient dues surtout à des entreprises privées. Imaginez que les Princes d’Orange, dépendants des puissantes familles de Nassau, Bourbons, Conti et tutti quanti, étaient en même temps Barons d’Orpierre. Le cumul n’était pas encore interdit en ce temps-là.
Alors, pour aller de leur principauté, située à Orange, à leur Baronnie, située à Orpierre, et pour permettre à leurs quelques milliers d’intimes d’effectuer le trajet entre deux banquets, deux chasses ou deux prélèvements d’impôts, nos bons princes avaient construit une route. Quand je dis avaient « construit », c’est évidemment une façon impropre de parler, car si le 14 juillet a eu lieu, c’est bien un peu parce qu’ils ne faisaient rien eux-mêmes.
Mais chut, gare à l’incident diplomatique, ces messieurs étant les ancêtres de l’actuelle famille régnante des Pays-Bas, et l’un des leurs, prénommé et numéroté Guillaume III, ayant même régné sur l’Angleterre. D’où le goût marqué des Anglais pour la confiture d’orange, et sans doute la couleur des maillots de l’équipe de Hollande.
Bref, pour en revenir à notre époque, la route des Princes d’Orange va à peu près de la nationale 7, c’est-à-dire de la vallée du Rhône à la nationale 75, c’est-à-dire la route des Alpes, dite encore route Napoléon. Ils avaient du goût, les princes.
C’est une route que je vous conseille si vous êtes en vacances dans la région. Comme elle va d’une vallée aux Alpes, il faut bien qu’elle franchisse le pas quelque part. Cela se fait au col du Perty. De ce col, haut de 1 300 mètres et des poussières (beaucoup de poussières), on découvre toutes les Grandes Alpes, ce qui réjouit le touriste et donne le cafard aux pauvres coureurs qui n’aiment pas la montagne. C’est là, de ce sommet désormais historique, que le petit Prince de Luxembourg Charly Gaul, allié cette année à la Maison de Hollande, put mesurer l’étendue du désastre qui le frappait. Ce qui est un comble pour l’homme qui désirait le plus apercevoir enfin les Alpes. Mais ne brûlons pas les étapes, celle du jour a bien assez brûlé comme ça.
Comme nous ne passions pas sous l’Arc de Triomphe d’Orange, c’est à Vaison-la-Romaine que nous avons pris la fameuse route. Vaison est l’une des plus admirables cités de notre pays qui en compte pourtant quelques-unes. Arrachée à la Gaule (déjà !) par les Romains en … en… enfin une centaine d’années avant que nous ayons commencé à les compter sérieusement, elle devint une cité prospère et pacifique, cinq siècles durant. Et quand on a cinq siècles de paix, qu’est-ce qu’on fait ? On construit … Les constructions romaines de Vaison sont d’une prodigieuse beauté. Elles ne diffèrent pas sensiblement de celles qu’on peut admirer dans tout l’Ancien Empire et à Rome. Mais la lumière magique de la Provence donne à l’ombre des ruines des reflets bleutés qu’on ne voit pas ailleurs. Et les sombres cyprès se dressent aux côtés de colonnades immaculées comme les gardes africains des Patriciens qui vivaient là. C’est beau à pleurer !
Puis d’autres civilisations ont remplacé la Romaine, et Vaison, fidèle en porte aussi la trace : cathédrale des premiers temps de l’âge chrétien, cloître aux galeries romaines qui donneraient à penser aux plus réfractaires à la beauté, enfin vieille ville du Moyen Âge, bâtie sur le rocher, comme il était nécessaire de le faire en ces temps troublés. Et tout cela renferme mille trésors qui peuvent, un par un, raconter au visiteur l’histoire du monde qu’il parcourt aujourd’hui.
Je n’irai pas jusqu’à dire que ces vieilles pierres vous raconteront plus tard la triste histoire de Charly Gaul, faisant suite à celle des Gaulois, mais si elles le pouvaient, elles vous passionneraient certainement. Si vous le voulez, et parce que c’est tout de même plus sûr, je vais essayer de le faire moi-même.
Raphaël Geminiani était parti de Carpentras, vêtu de jaune. Dans les Pyrénées, il avait déjà revêtu l’habit de lumière, et cela l’avait ému, comme une nouveauté. Mais le geste rituel étant accompli, il ne tenait pas tellement à le garder. Il n’en était plus de même au soir du Ventoux.
Le soir de la course contre la montre, toute l’équipe du Centre-Midi, toujours au complet, se retrouva dans la salle à manger de l’hôtel … du mont Ventoux, à Malaucène. Certes, on était content que le Grand ait repris le maillot, mais la démonstration de Charly Gaul avait jeté le doute dans les esprits. Raphaël dut presque tempêter :
« Mais, bon sang, qu’est-ce-que vous croyez ? Que je n’en ai pas vu d’autres, en onze Tours de France ? Des caïds, des phénomènes, des favoris. Les favoris, on les casse, les phénomènes, ils ont mal aux jambes comme les autres. En 53, j’ai vu Koblet nous faire la chansonnette pendant dix étapes, il n’y en avait que pour lui. Et puis, en trois kilomètres de l’Aubisque, c’était fini. Allez, demain en tête, et le Tour continue. »
Le Tour continuait. Pourtant, au départ de Carpentras, personne n’avouait avoir mal aux jambes, sauf Charly Gaul. C’est le seul qu’on ne crut pas. Dès le signal donné, la bataille commença. Avec des airs de ne pas y toucher, tout le monde asticotait le maillot de Gem. En 30 kilomètres, il y eut dix démarrages. Raphaël répondit à tous avec bonheur. Mais il sentit que cela ne pourrait donner s’il ne réagissait pas immédiatement. Alors que le peloton approchait, justement, de Vaison-la-Romaine, il se redressa rouge de colère, regarda autour de lui, faisant signe à tous ses mousquetaires d’approcher. Ce fut vite fait. Et tout en surveillant ses adversaires du coin de l’œil, il tint une conférence roulante :
« J’en ai marre d’être attaqué tout le temps. Maintenant, finie la rigolade. On roule tous en tête, et à fond. Á la première tentative, l’un de vous s’en va avec les fuyards. Et si un costaud fait mine de partir, tous ceux qui le peuvent viennent avec moi. »
Ça sentait la poudre à partir de ce moment-là. Quand les gars du Centre-Midi passent en tête, ce n’est généralement pas pour y fumer la pipe. Et, dans le peloton, les jambes alourdies pesèrent quelques kilos de plus. Dans la traversée de Vaison, Privat, Bottechia et Manzanèque s’enfuirent. Mais pas seuls : Anglade, magnifique battant de ce Tour de France, représentait le « patron » dans ce premier train …
C’est à peu près au même moment que Charly Gaul commença à jeter des coups d’œil inquiets à son pédalier. Quelque chose n’allait pas : le plateau se desserrait. Il roula encore comme cela quelques kilomètres, et l’inquiétude commença à le gagner. Le peloton semblait être en furie, et ce n’était pas le moment de s’arrêter auprès de sa voiture. Heureusement, à côté de lui, il y avait son copain Ernzer, toujours présent, on vous l’a dit. Un rapide dialogue s’engagea entre les deux hommes dans leur langue natale : « Marcel, je passe en avant. Suis-moi, et nous allons échanger les vélos. »
L’exécution fut rapide. Malheureusement, la courte explication avait eu un témoin, qui n’avait peut-être pas compris ce que disaient les deux hommes, mais qui en savait assez pour savoir que quelque chose n’allait pas pour Gaul. Quand les deux Luxembourgeois filèrent vers l’avant, Adriaenssens les suivit. En une fraction de seconde, il vit que Gaul allait descendre. Il ne lui en fallut pas plus pour démarrer.
Cette fois, la course prit l’allure d’une fuite éperdue. Au moment du démarrage d’Adriaenssens, un cri retentit : « Pop … Pop… »
C’était la voix claironnante de Geminiani rassemblant ses troupes. Le premier, il fut dans le sillage du Belge, suivi de Favero, Bergaud, Morvan. Mais c’est peut-être l’épisode le plus glorieux de l’équipe du Centre-Midi, trois de ses hommes, pas un de moins, appliquant la consigne : Busto qui jaillit du peloton comme une fusée, Chaussabel qui connaît son année de gloire, et Dotto le grimpeur de service.
Pendant quelques kilomètres, on n’eut pas le temps de parler dans ce peloton. Gem s’était retourné, avait vu le trou, et avait simplement crié : « Allez à fond ! »
Et comme ses hommes ont en lui une confiance aveugle, il ne leur vint pas à l’idée de se demander s’ils pourraient tenir longtemps comme ça. Le grand Busto passa sur le 14 dents, se mit en tête du groupe, effectuant des relais à plus de 50 à l’heure, et dont chacun durait un kilomètre. L’allure était affolante. Nous pouvons en témoigner, et cinquante voitures de presse avec nous, pour avoir tenté, pendant dix kilomètres, de gagner un peu d’avance sur ces démons déchaînés, sur ces petites routes en lacets. Les côtes étaient « avalées » à 40 à l’heure, et, dans chaque descente, l’allure montait à 70, 80 et peut-être plus… »
Maurice Vidal s’écarte pour laisser Christian Laborde prendre le relais :
« André Darrigade qui veillait au grain s’arracha du peloton avec dans sa roue Jacques Anquetil. Darrigade sprintait, son sprint dura un kilomètre. Quand Darrigade se releva, le trou était fait, et Anquetil, enroulant un énorme braquet, s’enfuit… »
Vous devinez que je trépignais de joie, l’oreille collée à mon transistor Pizon-Bros !
Maurice Vidal reprend le commandement :
« Lorsque Louison Bobet revint vers l’avant, il s’aperçut qu’il était trop tard. Il eut un moment de stupéfaction, songea qu’il avait été refait comme au coin d’un bois, puis au fil des kilomètres, songea que cela devait arriver. Marcel Bidot s’était déjà précipité avec sa voiture pour demander à Louison de ne pas ramener Gaul sur Anquetil. Mais il n’eut pas besoin de monter jusqu’à lui, Bobet était déjà relevé, prêt au sacrifice.
Avant d’aller plus loin, il faut s’arrêter un moment sur ce geste. Car si Anquetil gagne le Tour, ce que j’ignore au moment où je téléphone ces lignes de Gap, il le devra avant toutes choses au sacrifice surhumain de Louison Bobet.
Oui, surhumain, car Louison n’était pas battu. Ce jour-là, il était l’un des plus forts du peloton, et il le prouva en prenant en fin d’étape un temps considérable à tout le monde, ceux de l’avant comme ceux de l’arrière. Surhumain, parce que ce sacrifice était consenti à un homme dont il avait, sur le coup, en tout cas, toutes raisons de croire qu’il l’avait délibérément abandonné. Surhumain enfin, parce que Bobet, c’est Bobet. Ce n’est pas un champion fini. C’est un homme qui, devant la défaillance de Charly Gaul pouvait peut-être à nouveau prétendre gagner le Tour. Et l’on peut imaginer ce que cela représente pour lui.
Il l’a fait, et il a bien fait. Son palmarès est assez riche. Il peut se passer d’une nouvelle victoire matérielle. Mais combien il sera enrichi de la noblesse de ce geste. Combien il ira droit au cœur du public, cet acte de pure fidélité à la parole donnée… »
Relais lyrique de Christian Laborde :
« Entre le col de Perty et le col de la Foreyssasse, Anquetil, Gem et les Centre-Midi roulaient à fond, creusant l’écart. 6 minutes 30 secondes au pied du col de la Foreyssasse.
Foreyssasse, Foureyssasse ! C’est un grand four, pauvre, un énorme four, un four géant, une gueule de roches ouverte, incandescente, une cathédrale de chaleur, un container de feu, les coureurs cuisent sur leur vélo, c’est la pyrolyse à ciel ouvert, l’enfer, ô bonne mère, ô praubes de nosauts ! Á Foureyssasse qu’era la calorossa …

Blog Carpentras-Gap PertyBlog Carpentras-Gap Perty 2

Anquetil roulait devant. La chaleur et le train imposé par l’Enfant-Roi, dès les premiers lacets de ce col de troisième catégorie, provoquèrent des défaillances dans le peloton des fuyards. Busto, le solide Busto, ancien mineur de fond à Decazeville, se releva. Il n’avait plus de pêche, plus de jus. Il était à sec de nhac ! Chaussabel dit la « Chausse » ne pouvait plus coller à la roue d’Anquetil. Gem l’invita à se laisser glisser, à rentrer avec Busto déjà distancé. Anglade à son tour lâcha prise, le front sur le guidon, les poumons brûlants. Graczyk se mit à zigzaguer, s’effondra, victime de « l’homme au marteau » Il regarda Gem s’éloigner en compagnie d’Anquetil et de Nencini…
Tel un vrai capitaine, Geminiani, qui avait pourtant généreusement payé de sa personne, resta le dernier sur le bateau. Mais c’était un bateau de haute mer, et c’est pavillon au grand mât qu’il est rentré au port.
Durant toute la montée de Foreyssasse, le soleil s’acharna sur Charly. Le bout de ses ailes était brûlé. Il n’avait plus la force de les déplier, de les actionner, de mettre en branle cette machinerie céleste et merveilleusement huilée que les dieux ont fixé dans son dos à l’aide d’épingles de nourrice dorées. Aussi montait-il à la seule force de ses jambes, comme un champion ordinaire. Au sommet du col de Foreyssasse, son retard était supérieur à 8 minutes … »

Blog Carpentras-Gap SentinelleBlog  Carpentras-Gap Nencini

Blog Carpentras-Gap sprint à GapBlog Carpentras-GapAnquetil et Gem

« … Gap, quatre champions, 500 mètres, et un seul bouquet. Les coureurs se déploient, Gem à droite, Anquetil au centre, Nencini à gauche, Adriaenssens hors du coup. Anquetil sprinte, couché sur son vélo, fixant la ligne, les coudes écartés. Gem a le cuir chevelu sur la potence du guidon, un sprint d’aveugle. Il gagne. Qui est second ? La photographie dira que c’est Gem. »
Maurice Vidal s’approche : « Sur la ligne d’arrivée, Gem s’écroula à côté de moi sur le bord du trottoir, fit trois grimaces, but deux rasades de Perrier, tourna la tête, et me fit un clin d’œil : « Tu l’as vu, le 14 juillet ? » Et regardant tout le monde à la ronde, qui n’avait plus de mots pour cet extraordinaire bonhomme, il lança encore : « Le 14 juillet, c’est ma fête ! » »
Á Gap, Anquetil remontait à la troisième place du classement général à 7 minutes 57 secondes de Geminiani. Gaul rétrogradait à la huitième, à 15 minutes 12 secondes du leader.
Geminiani considérait Jacques Anquetil comme son seul rival désormais dans la conquête de la toison d’or.
Qu’en pensent le commissaire François (Périer) et l’inspecteur Piju (Guy Pierrault) qui, chaque soir pendant le Tour, animent la grande émission d’Europe n°1 Les auditeurs mènent l’enquête parrainée par Suze, l’apéritif à la gentiane ?

Blog Auditeurs mènent l'enquête

La vingtième étape menait les coureurs de Gap à Briançon avec le franchissement des grands cols alpestres de Vars et d’Izoard.
« Avec sa fâcheuse habitude de désigner le vainqueur du Tour, on attendait de l’Izoard qu’il rendît son verdict. Les Coppi, Bartali, Kubler, Bobet, tous avaient visé (avisé diront les battus) le projet d’y forger leur victoire. L’Izoard est un infaillible juge. Mais quand ils avaient déjà assuré leur succès, ce monument du cyclisme ne faisait que confirmer la majorité des pronostics. Bien avant l’étape de Briançon, on savait que le Tour ne pouvait leur échapper. C’était comme une tradition qui nous obligeait à attendre l’Izoard pour les installer au premier rang.
Or, cette année, ils étaient plusieurs à afficher une égale qualité … Gem, bien sûr, dont la carcasse passa onze fois l’Izoard sans espoir. Anquetil, qui l’allait découvrir, ne s’en faisait pas le bout du monde pour autant. Gaul et Bobet même, dont le retard de la veille ne signifiait pas forcément la condamnation sans appel. Et encore Favero, merveilleux inconnu venu récolter en France la pleine gloire internationale.
C’est vous dire si l’on attendait cet Izoard … Rien n’y manquait pour ajouter à son sauvage décor. Le soleil écrasant, la route ravinée dans la vallée du Guil par les inondations, la Casse Déserte et son aspect lunaire ou martien – après tout pourquoi pas martien – et les hommes décidés les uns à jouer le va-tout, les autres à abattre le dernier valet d’atout.

Blog MS Gap-Briançon VarsBlog  Gap-Briançon sommet VarsBlog Gap-Briançon monté vers IzoardBlog Gap-Briançon Gaul dans IzoardBlog  Gap-Briançon Casse déserte

L’Izoard, cet ingrat, nous a mal reçus. Il ne nous a rien donné, sinon une poussière épaisse qui blanchit poils et peau à nous en rendre méconnaissables. De verdict, il n’en rendit point ou alors, acceptons celui-ci comme irrémédiable : Gem a gardé son maillot jaune en ne cédant (malgré une défaillance sévère) que 5 secondes à Jacques Anquetil dues à la fringale et en reprenant 30 secondes à Favero.
Dans son âpreté, ses pires difficultés, l’Izoard ne put faire mieux. La grande montagne du Tour a accouché d’une souris. Le Ventoux avait fait beaucoup plus. » (Robert Chapatte)
Dans la stratégie des Tricolores, il était prévu que Louison parte seul au pied de l’Izoard. Dans ce décor familier où par le passé, il s’était forgé ses victoires, ironie du sort, une crevaison après Guillestre fit perdre à Louison Bobet ses dernières illusions de gagner le Tour. « Le gel avait fait sauter le macadam, les inondations avaient laissé sur cette départementale historique, et hystérique, de la boue séchée, des cailloux, des parpaings décolorés. La lumière et la poussière dansaient au-dessus des trous. La poussière était compacte et blanche, du talc de roche. »

Blog  Gap-Briançon crevaison Bobet

Blog  Anquetil crève Izoard

J’ai le souvenir d’une photographie de Jacques Anquetil pied à terre dans la Casse Déserte, tout près de l’endroit où fut pris le cliché mythique de Fausto Coppi qui fit plus tard la couverture du premier numéro du Miroir du Cyclisme.
Christian Laborde revit la scène : « Jacques Anquetil cessa tout à coup de pédaler, regarda son pédalier, leva un bras pour signaler à son mécano que quelque chose n’allait pas. La chaîne de son Helyett s’était coincée entre la roue libre et les rayons. Le mécano bondit hors de la 203. Á genoux dans la caillasse, le mécano desserra les blocages, fit jouer la roue, parvint à dégager la chaîne, recentra la roue, serra, bloqua, et Jacques qui avait profité de la réparation pour boire quelques gorgées d’eau, se remit en selle. Il avait perdu une minute… »
Imaginez encore mon angoisse de gosse : ce maudit incident était-il en train de compromettre les derniers espoirs de mon champion ?
« La poussière, là-bas, c’était le groupe Gem. Il ne restait que quelques lacets avant le sommet. Anquetil se mit plusieurs fois en danseuse. Ses jambes lui faisaient très mal. Il décida d’oublier cette douleur et d’augmenter son effort. La banderole n’était plus très loin. Il n’avait qu’un but : réduire l’écart avant le sommet, afin de revenir sur Gem dans la descente. Il réduisit l’écart avant le sommet, et revint sur Gem dans la descente. Les risques étaient énormes, mais Jacques s’appelait Anquetil …
Il y avait Charly, il y avait Gem, Adriaenssens et Favero, mais il n’y avait pas Bobet. Á un kilomètre du sommet, Bobet avait démarré, puis amorcé une descente vertigineuse que celle qu’il avait effectuée dans le col de Vars. Bobet était dans un jour faste. Et néfaste. Sur un coup de frein brutal, il perdit l’équilibre dans un virage de l’Izoard, bascula dans le fossé, le vélo accroché à ses pieds. Il retomba lourdement sur le dos, à quelques centimètres d’une pointe rocheuse. Il se releva, essuya ses avant-bras couverts de poussière, changea de vélo et repartit. Fini les raids, il rentrerait derrière Charly et Gem… »

Blog MDS Izoard Bahamontès

Gap-Briançon fut une étape Bahamontès : « L’Aigle de Tolède avait faussé compagnie à Charly et Gem dans la traversée de Saint-Paul-sur-Ubaye. Fédé pensait à sa maman dont c’était aujourd’hui l’anniversaire. Fédé, le coureur buissonnier, l’aigle, le champion au prénom de poète espagnol immense, torturé, ensanglanté, gisant parmi les pierres rouges avec dans son œil mort la lumière aimée de Grenade ! Federico, le coureur préféré du soleil, comme Charly l’est de la pluie ! Federico Bahamontès, l’aristocrate du braquet qui dans l’effort parle de lui à la troisième personne, comme à l’instant, à son directeur sportif qui s’était porté à sa hauteur :
– Fédé, il est bien ! Fédé, il s’en va pour sa maman, pour lui souhaiter un bon anniversaire. Fédé, il va gagner… »
Et Federico, le roi des grimpeurs l’emporta sur le Champ de Mars à Briançon.
Dans son livre Forcenés, Philippe Bordas en brossa un joli portrait :
« Federico Bahamontès de Tolède escalade dans un style caprin désordonné, secouant ses parts, l’échine levée vers les feuilles tendres, tournant la nuque comme si ses arrières brûlaient. Il tend un cou long compliqué de couleuvres palpitant sous la peau. Il va vite, dans une anarchie qui fait mal. Arrivé sur les cimes, il écoute le vent ; il s’achète une glace à la vanille et pâture sur le col, en attendant. Comme il ne sait pas descendre, il reste sur l’échelle. Jean Bobet le lettré l’appelle « Fédé le fada ». Bahamontès n’excelle qu’en côte. Plus qu’un grimpeur, c’est un côtoyeur… »
S’il lui prend un jour de s’intéresser aux étapes de plaine et aux descentes …
Voilà enfin L’ETAPE, celle qui appartient au Panthéon du Tour de France, qui s’inscrit dans les dix plus grands exploits de l’histoire de la grande boucle. Elle mène les coureurs de Briançon à Aix-les-Bains par le col du Luitel, et la trilogie de la Chartreuse, les cols de Porte, Cucheron et Granier. J’oublie en mise en jambes l’ascension du Lautaret où se dispute la prime du Souvenir Henri Desgrange le créateur du Tour de France.

Blog Briançon-Aix Lautaret

Á course exceptionnelle, profusion d’articles et moult dithyrambes : journalistes, chroniqueurs, historiens du sport, écrivains l’ont évoquée en long, en large et en travers, à tous les modes, dans tous les styles, sur le ton du reportage ou de l’épopée. Nous ne saurons jamais ce qu’il serait sorti de la plume d’Antoine Blondin s’il n’avait pas été occupé, cet été là, à d’autres activités littéraires.
Pour ma part, je choisis de commencer par la fin telle que la racontent Félix Lévitan et André Chassaignon dans le Miroir des Sports en recueillant sur la ligne d’arrivée les impressions d’un des héros malheureux :
« La ligne d’arrivée franchie, Raphaël Geminiani demeura prostré sur son vélo, incapable de faire un mètre de plus, incapable de descendre de machine, épuisé. La pluie ruisselait toujours sur ses joues, coulait au long de son grand nez comme deux ruisseaux de larmes, glaçait son corps transi, marbré par le froid. On le soutint, on desserra ses courroies de cale-pieds. Brusquement, il éclata en sanglots.

Blog Gem pleure son maillotBlog MS Briançon-Aix apres arrivée

Il avait tout donné. Tout, jusqu’à la dernière parcelle d’énergie. Il avait contenu l’assaut d’Anquetil dans ce Luitel terrible, suivi immédiatement par Chamrousse. Avec l’aide de Nencini, descendeur exceptionnel, il avait pris tous les risques dans une ahurissante descente vers Grenoble, dans un brouillard tellement épais qu’on percevait à peine la route et que les suiveurs, n’ayant pas vu passer Bahamontès qui descendait très prudemment, se demandèrent pendant vingt kilomètres s’il était devant ou derrière ou dans le ravin. Il avait eu cet incident ridicule qui lui avait fait perdre quarante secondes et le contact avec Favero : une pédale desserrée dans l’ascension du col de Porte. C’est à cet instant précis que Favero était parti, comme il était parti, lui, lorsque Gaul avait dû changer de vélo entre Carpentras et Gap. Ensuite, ç’avait été la chasse dans le Cucheron et le Granier, les vingt derniers kilomètres de plat avant Aix-les-Bains et ce terrible vent contraire qui freinait la pédalée et vous jetait à la face des paquets de pluie.
Et toujours, depuis qu’Anquetil avait « craqué » et que lui, l’adversaire redouté entre tous, se trouvait à la dérive, protégé par le seul Walkowiak qui, en une journée, effaçait trois semaines d’atonie et réhabilitait son maillot tricolore, il n’avait eu qu’une pensée : il ne faut pas que Favero me prenne plus de 3’ 47’’ …
Un ennemi disparu, un autre surgissait. Après Anquetil, Favero …
« La plus belle étape du Tour de France » diraient les suiveurs en évoquant cette hallucinante randonnée de 219 kilomètres sous l’orage avec les cinq cols à passer. « La plus belle ? » « La plus atroce » plutôt.
Avoir tout donné et avoir tout perdu !
Ah ! il n’y avait plus de Geminiani plastronnant, lançant un quolibet à droite, un sarcasme à gauche ! Il n’y avait plus qu’un pauvre diable pitoyable, tragique et qui sanglotait, écroulé sur son vélo, parce que là-bas, à l’autre bout de l’enceinte d’arrivée, Favero enfilait posément le maillot jaune…
… – Á combien est-il exactement ? articula difficilement Geminiani ?
– Trente-neuf secondes, cela peut se reprendre. Rien n’est définitivement perdu.
– Trente-neuf secondes … je peux ravoir le maillot !
Il avait dit cela dans un élan et déjà il avait moins froid, il se sentait moins las. Demain, il aurait récupéré et il pourrait reprendre la lutte !
Brusquement, il pensa à Gaul, à son incroyable chevauchée depuis le Luitel, à ses escalades prodigieuses qui avaient émerveillé les suiveurs, presque incrédules devant tant de facilité et de grâce sous les éléments déchaînés. Gaul avait dû lui reprendre au moins cinq minutes.
– Et Gaul ?
Il y eut un court silence, puis une voix mal assurée répondit :
– Quatorze minutes à peu près, quinze avec la bonification
-Quoi ?
Le cri avait jailli comme un hurlement de bête blessée à mort, comme le gémissement de l’homme qui reçoit un coup de poignard en plein cœur.
On n’osa pas lui répéter le chiffre, lui dire que Gaul, la veille hors de course avec ses 17’ 33’’ de retard, redevenait un vainqueur possible … »
Pour mon champion Jacques Anquetil, ce fut une sale journée, pour moi aussi par voie de conséquence. Pourtant, l’étape n’avait pas mal commencé pour lui. Certes, à distance respectable de Charly Gaul, il avait distancé dans le col du Luitel Geminiani qui semblait être son seul rival pour la victoire finale, dans la perspective de la future étape contre la montre de Besançon.

Blog Briançon-Aix  Anquetil en detresse

Mais que jamais personne ne s’avise de dire à Anquetil que la Chartreuse a du charme !
« Anquetil traversa Grenoble à 5 minutes de Gaul mais avec 1 minute d’avance sur Favero, Geminiani, Nencini. C’était son chant du cygne. Jacques donna, à ce moment, sa dernière illusion car, brusquement, dans le col de Porte, il faiblit et, après un kilomètre d’ascension, Geminiani le rejoignit. Gem pouvait souffler un peu, mais il n’en eut guère le loisir car Favero, à son tour, semblant n’attendre que cela, passa à l’attaque. Évidemment, Gaul, qui avait passé et lâché Ferlenghi, faisait un malheur …
Au sommet, les passages étaient les suivants :
Gaul. Á 4’ 5’’Adriaenssens ; à 4’ 25’’ Ferlenghi, Favero, Dotto, Damen, Geminiani, Plankaert ; à 6’ 50’’ Anquetil définitivement lâché par Geminiani. Bobet passait à 13’ 30’’.
Le Cucheron et le Granier qui complètent la trilogie de la Chartreuse, augmentèrent encore ces écarts, déjà considérables. Les ascensions révélaient au grand jour l’extrême fatigue des hommes. Certains, épuisés, avaient peine à se tenir sur leur machine, et en remontant Jacques Anquetil au pied du Cucheron, j’ai cru le voir pour la dernière fois dans le Tour. Il paraissait si las que son abandon ne m’aurait pas étonné. C’est en faisant appel à son courage que « petit Jacques », qui paya dans la Chartreuse ses erreurs de jeunesse, put terminer l’étape… »
Pour une fois, je n’appréciais pas les commentaires de Robert Chapatte !
Je préférais ceux plus bienveillants de Maurice Vidal dans le même numéro de Miroir-Sprint :
« Le froid envahit tout. Grelottants sur les pentes à 10% et l’effort pour les gravir, les hommes n’osaient même plus lâcher le guidon où se crispaient leurs doigts morts pour sortir un aliment de la poche arrière, d’ailleurs emplie d’eau. Á la vérité, ils n’avaient plus envie de manger, plus envie de boire. Ils n’avaient plus envie de rien. Tous ceux qui terminèrent, et on mesure le courage des hommes de 1958 au fait qu’ils furent nombreux, avouèrent que leur cerveau même s’était arrêté de fonctionner.
Pour la première fois peut-être, Anquetil découvrait ce que le métier peut avoir d’atroce. Quelles pensées aurait-il eues, s’il en eut été capable, en voyant fuir Geminiani et Favero sur les dernières rampes de ce col de Porte d’où la vue s’étend si loin sur la vallée où les hommes sont au chaud ?
– « Si j’avais su que ce soit si dur, je ne sais pas si j’aurais fait ce métier » disait-il vingt-quatre heures plus tard, alors qu’il sentait déjà dans sa poitrine le feu de la maladie.
Or, Jacques a prouvé, au-delà de toute expression, qu’il était un homme dur et courageux. Car, aujourd’hui, on sait qu’il a couvert 237 kilomètres avec près de quarante et un de fièvre, de quoi faire s’aliter pour longtemps tout être normal. Et pourtant…
– « Si j’avais su … » N’est-ce pas la parole la plus dramatique qui résume cette journée ? »

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Il faut maintenant, tout de même, parler du héros du jour, Charly Gaul.
Pour pasticher Georges Brassens, « Parlez lui de la pluie et non pas du beau temps » !
C’est cet angle de traitement que choisit Christian Laborde pour relater son extraordinaire chevauchée dans le livre écrit à sa gloire : L’ange qui aimait la pluie.
Toujours dans l’épopée, le « frère de race mentale de Claude Nougaro », après avoir mis en scène Pétrarque dans le Ventoux, brode une idylle entre Lady Rain et l’Ange de la montagne.
Tandis qu’Anquetil se morfond de sa dame blanche qui l’attend sur la Côte d’Azur, Madame La Pluie s’est installée dans la voiture du directeur technique Jean Goldschmit. Est-ce bien réglementaire ? !!!
« Des nuages, tout le bleu du ciel gommé, et la pluie que Charly attendait !
– Je suis là, mon Charly, attaque quand tu veux ! Je tomberai sans cesse, sur tes épaules, dans ta nuque, et sur tes bras ! Je tomberai jusqu’à Aix-les-Bains, mon amour ! Attaque quand tu veux ! Mes gouttes sont pour toi, toutes mes gouttes sont à toi …
La pluie était épaisse et froide, les coureurs réclamaient des imperméables. Charly, dans la roue de Bobet chantait … »
Plus loin, plus haut dans le Luitel : « Le virage était à quelques mètres d’eux, et, quand leurs deux roues avant, coupant la même flaque, entrèrent dans la courbe, l’ange à tête de James Dean se mit en danseuse et disparut. Geminiani, qui montait juste derrière Bobet, se dressa sur les pédales avant de se rasseoir, cassé, impuissant, mort. Comme Bobet. Du vélo de l’ange, les deux champions ne distinguaient plus que les haubans. L’ange avait levé l’ancre, sa caravelle jouait avec le vent, ses voiles blanches et gonflées glissaient entre les sapins…
… Charly montait, montait, volait ! Jamais coureur dans un col n’avait donné une telle impression d’aisance, de souplesse, de puissance et de légèreté. Jamais coureur sur une pente aussi raide n’avait à ce point mouliné. Seuls les gosses qui font du tricycle dans les squares, surveillés par leur maman plongée dans Somerset Maugham, peuvent mouliner comme lui, aussi vite, aussi longtemps…
… – Bravo, mon Charly, je t’aime, tu les sèmes, tu chantes, nous sommes ensemble jusqu’à Aix-les-Bains, pour toujours !
Dans les premiers lacets du col de Porte, Jacques Anquetil se mit en danseuse, se désunit. Ses jambes le faisaient souffrir, il respirait mal, il avait froid. Il se battait contre la pente et contre sa machine, mais il n’avançait pas, n’avançait plus …
Gem gravissant le col de Porte, tout à la joie d’avoir zigouillé Jacques Anquetil, ne pensait pas à cet ange, à plus de 15 minutes au classement général, mais qui, dans l’épaisseur effrayante des brumes, se jouait des lacets, chantait pour l’amour de Lady Rain, la femme au corps d’averse, à la nuque de gouttière, aux yeux de chat. Et Lady Rain, qui tombait sur tous, n’aimait que lui…
… La brume était un supporter de l’ange, elle était arrivée très tôt, s’était garée dans les premiers lacets, avait continué à pied, et avait attendu pendant des heures son arrivée. Et l’ange venait de passer. Il volait, tous derrière, tous derrière !, il volait, tous derrière et lui devant !, sur son cheval blanc. Charly franchit le col de Porte détaché … »
Plus tard, plus loin, dans le col du Cucheron : « Charly dévorait du sucre, demandait à Goldschmit des renseignements précis sur sa position, sur l’état de Geminiani. Il ne donnait aucun signe de fatigue, sa pédalée était toujours aussi souple. Il n’avait ni imperméable, ni journal logé sous le maillot. Il était offert à la pluie des Alpes, à l’eau d’en haut, à toutes ses envies de femme amoureuse. Il pédalait pour elle, il montait le col du Cucheron pour la séduire, elle était à son bras, et les rochers, les arbres, le ciel bas criaient : Vive la mariée.
Au sortir d’un lacet, au moment de relancer sa machine, pour goûter celle qu’il aimait, ouvrit la bouche et avala quelques gouttes. Elles étaient salées. Charly tourna sa tête vers les nuages, vers la pluie, et demanda :
– Pourquoi es-tu salée mon amour ?
– Mes gouttes ont un goût de sel, parce que dans l’effort je sue, comme toi mon amour !
– De quel effort parles-tu ?
– Du Tour de France, mon ange ! Car moi aussi je fais le Tour de France, le Tour de France des nuages ! Je veux tout savoir de toi, tout connaître, connaître ta souffrance et ta joie. C’est pour cela que, sur mon vélo de marque Orage, mon vélo en tube d’éclairs, je pars à l’assaut des brumes, des nuées que je traverse pour te retrouver. Je monte les stratus, je m’envole dans les nimbus, je souffre dans les cumulus, je démarre dans les cirrus. Je suis fière de toi, mon amour, et je voulais que tu le sois de moi, mon ange.
Alors l’ange lâcha son guidon, se redressa, enlaça les gouttes, plongea dans leur nuque fraîche, y planta ses crocs de champion et d’amant.
L’ardoisier assis sur la moto indiqua à Charly les écarts pris à deux kilomètres du sommet du Cucheron. Le retard de Geminiani était de 8 minutes, et celui d’Anquetil supérieur à 9 minutes.
– Go, Charly, go !…

Blog Briançon-Aix  Gaul dans Chartreuse

… On croyait le Tour fini, on pensait que la première place se jouerait aujourd’hui entre Jacques Anquetil et Grand Fusil Geminiani, et voilà qu’un ange que l’on disait mort, un ange équipé d’un plateau de quarante-deux dents et d’un pignon de vingt-cinq, profitait de la pluie pour rendre à l’épreuve sportive la plus prestigieuse sa gloire d’avant-guerre
Plus tard, plus loin, dans l’ascension du col du Granier : « La pluie regardait l’ange pédaler en souplesse. Ses épaules ne bougeaient pas, son buste était immobile. La pluie s’approcha de l’oreille de l’ange :
– Hey, Charly, veux-tu un peu d’orage, une poignée d’éclairs, mon amour, un peu de son dans ce Granier ?
Charly lui répondit que oui ! D’accord pour la bande son. Alors, la pluie tournant sa tête d’eau vers Zeus, dit :
– Tu es là, Zeus ? Pourrais-tu envoyer une gerbe d’éclairs sur le col du Granier ?
– C’est pour ton play-boy grand-ducal, n’est-ce pas ?
– Oui, c’est pour Charly, je l’aime !
– Alors, c’est OK, j’envoie la foudre !
Des éclairs arrachèrent le col du Granier à la nuit, à la brume. Ils glissaient le long des arbres, faisaient briller les jantes de Charly. La pluie cognait sur la carrosserie des Aronde et des 4CV garées le long de la route.
Aux éclairs, nombreux et rouges, succédaient les coups de tonnerre, qui faisaient vibrer la brume, crevaient ses énormes coussins gris et glacés. L’ange, encouragé par Goldschmit – « Tu vas gagner le Tour, Charly, tu vas gagner le Tour » – roulait de plus en plus vite. Ses ailes éclairées par les jets de lumière céleste semblaient immenses, démesurées. Zeus, que ce petit jeu amusait beaucoup, se montrait généreux, balançant par-dessus bord tous les éclairs qu’il avait sous la main.
En bas, dans le col, c’était le feu, le froid, la foudre ! La fin du monde ! Les coureurs montaient, épuisés, la peur au ventre. Ils frissonnaient, trempés, livides, et la radio dans les bagnoles balançait des versets de l’Apocalypse selon saint Jean…
… L’ange qui aimait la pluie, domptait les Alpes et la pluie disait à son ange que les Alpes lui appartenaient.
– « Tout est à toi, Charly, rien n’est à eux. Á toi, le socle cristallin, les schistes de Sestrières, les lichens des cimes ! Á toi les Alpes carniques, juliennes et bergamasques ! Á toi les grands fleuves qui naissent là, à toi l’Adda, la Durance et l’Isère. Á toi le lac Majeur et la neige de la chanson ! Á toi toutes les roches, tous les charriages, le gel nocturne, le fracas des avalanches ! Á toi l’eau de fusion, auxiliaire du gel, attaquant les calcaires ! Á toi les sapins, les hêtres, les résineux, les touffes d’herbes, les arbustes, les châtaigniers ! Á toi les cônes d’éboulis, les moraines des glaciers ! Á toi les perdrix, le rire de l’air, à toi le chamois dont tu possèdes l’agilité ! Tout est à toi, rien n’est à eux ! »
Charly engloutit un sandwich au jambon au sommet du Granier, et se lança dans la descente
Plus tard, plus loin : « Il faisait nuit à Aix-les-Bains, la pluie tombait froide, violente, épaisse, lourde, des paquets d’eau, des bassines que l’on retournait, des lessiveuses qu’on vidait. Les phares des autos suiveuses étaient allumés, les motos soulevaient des gerbes d’eau, les klaxons hurlaient. L’ange ralentit à l’entrée du dernier virage, le négocia parfaitement, et apparut dans la ligne droite. Un bolide clair, une bulle bleue à fond sur le tapis noir ! L’ange sprintait sans se déhancher, en ligne, en harmonie parfaite avec sa machine. Les spectateurs applaudissaient cet étrange coureur, sapé d’enfer, au visage clair, rayonnant, cette créature inhumaine, éblouissante, ce foudroyant mélange de brume isotonique et de terreau divin … »

Blog Briançon-Aix arrivée Gaul

L’écrivain Lionel Bourg résumait, lui, la chevauchée « gaulienne » à une phrase :
« Une phrase une seule, inachevable.
Mouvante des sables indistincts qu’elle charrie, du lœss, des alluvions transportées au fil des mots, méandre après méandre, entre ses muscles d’onde soyeuse qui se contractent avant de se détendre le long des berges, enveloppant les branches et les racines des arbres ployés au-dessus des remous. Une phrase parfaite. Indissociable du frisson des feuillages que l’orage chahute et que le vent oblige à se tordre comme en une même flamme liquide, une phrase qui monte, descend, s’apaise ou se rebiffe, répercutant au détour d’une virgule ou d’une parenthèse le chuintement pluvieux dont elle ne saurait se défaire. Une phrase, rien qu’une phrase, ce fut cela, l’étape de la Grande Chartreuse du Tour 1958. Gaul me la susurra mieux que les plus grands stylistes. Je l’écoutais. L’entendais. Jamais mon attention ne s’était si résolument tournée vers le mouvement chaloupé d’un verbe, d’un adjectif, de sorte que, sauvage encore, inculte mais irriguée par les chansons de maman, les alexandrins qu’elle clamait, les cantiques, les paillardes et les refrains révolutionnaires que je reprenais sans comprendre – mais si, je comprenais, j’ai tout compris, bambin, la folie, la tendresse, la mort, la violence, le mépris, l’injustice, la révolte, la haine –, elle naissait débordante, ma passion des noms, des syllabes comme de cette grammaire onctueuse où je plantai l’ergot, léchant à son extrémité la pâte qui venait de lever, pleine de songes. »
Ces textes superbes sont à la hauteur de l’extraordinaire performance athlétique de Charly Gaul. Le Grenoblois Stendhal, un régional de l’étape (!), aurait sans doute apprécié cette Chartreuse de charme !

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Au classement général, à Aix-les-Bains, le discret Favero nouveau maillot jaune, Geminiani et Gaul sont regroupés en une minute.
Gem a déjà retrouvé son mordant : « Non, ils ne me prendront pas mon Tour. Je les aurai quand même malgré tous les traîtres, tous les judas, qu’ils soient de l’équipe belge, de l’équipe italienne … J’en ai trop fait jusqu’ici pour laisser maintenant échapper la victoire. »
Après la chevauchée fantastique de la veille, l’étape entre Aix-les-Bains et Besançon s’annonçait plus tranquille. Les coureurs disaient adieu aux Alpes avec le franchissement des cols plus modestes de la Faucille et de la Savine.
« Les hasards de la route ont parfois de curieuses coïncidences. Sur la même route entre Gex et Poligny où, en 1954, il signala au grand public sa classe et sa fantaisie en franchissant la Faucille en tête et en s’arrêtant derechef pour déguster une glace, el Señor Bahamontès avait, en 1957, à bout de force, été contraint à l’abandon, loin derrière Jacques Anquetil qui, avec un brio exceptionnel, s’en allait cueillir à Thonon (on tournait en sens inverse) une victoire au sprint et un gain de quinze minutes sur les vedettes du classement… »
Cette année, sur les mêmes pentes, l’Aigle de Tolède effectua son effort de grimpeur buissonnier pour asseoir définitivement sa victoire au Trophée de la Montagne.

Blog MDS Aix-Besançon BahamontèsBlog MDS Aix-Besançon Anquetil

Pour Anquetil, le col de la Faucille avait un sale air de col du Marteau !
« Le calmant que lui avait administré le docteur Dumas semblait ne lui faire aucun effet. L’air lui brûlait les poumons, son visage était blanc. Il pédalait mécaniquement, il essuyait sa joue fiévreuse, couverte de sueur, contre son avant-bras. Joseph Groussard, René Privat et Francis Pipelin avaient pris le relais de Jean Stablinski et de Walkowiak, au chevet de l’Enfant-Roi.
– Cette fois, il est mort, répétaient les chasseurs d’images qui cadraient sa gueule livide et fixaient sur leur pelloche la détresse du gamin génial.
Mort, oui, fauché dans un col ! Mais ce mort qui toussait, auquel on conseillait d’abandonner dans cette Faucille de malheur afin de préserver sa santé, refusait de s’arrêter :
– Je ne descendrai pas de mon Helyett, je ne poserai pas le pied à terre, je continuerai jusqu’au bout. Mes poumons sont en feu, le « foyer infectieux » comme dit le docteur Dumas, me prive de force et de jambes, mais je n’abandonnerai pas. Je m’appelle Jacques Anquetil … »
Les Belges exploitaient la défaillance d’Anquetil pour ravir la première place du challenge Martini à l’équipe de France.
« Pendant quarante-six kilomètres, Anquetil s’accrocha. Ses yeux fiévreux, rougis, fixaient la roue arrière de ses équipiers. Ils se relayaient. Ils l’encourageaient. Jacques Anquetil avait de plus en plus de mal à la poitrine, il respirait péniblement, il était presque méconnaissable tant la douleur déformait son visage maigre, creusé par l’effort. Mais l’Enfant-Roi s’accrocha et rentra. Il se porta aussitôt à hauteur des Belges :
– Messieurs, je suis là ! Je m’appelle Jacques Anquetil. Á combien roulez-vous ?
– Á quarante kilomètres à l’heure !
– Parfait ! Moi je roule à quarante de fièvre … »
Sur la piste rose de Besançon, où neuf ans plus tard, Anquetil se préparerait en vue d’une nouvelle tentative contre le record de l’heure, son équipier et ami André Darrigade remportait au sprint devant l’Italien Baffi sa cinquième victoire d’étape.

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Le Tour de France allait définitivement se jouer le lendemain dans une course contre la montre de 71 kilomètres entre Besançon et Dijon.
« Le docteur Dumas, petit, blond, solidement planté sur ses jambes musculeuses, pas l’air d’un médecin pour un sou avec son short et son pull-over jaune, vint vers Anquetil :
– Jacques, lui dit-il doucement, je sais que vous avez fait préparer un vélo léger pour l’étape contre la montre. Je ne vous interdis pas de partir, mais je vous conseille de m’écouter. Vous avez fait toute l’étape avec une congestion pulmonaire. Si vous courez demain, ce peut-être le sanatorium et la fin de votre carrière. Voue n’avez pas le droit de jouer avec votre santé. Soyez raisonnable et comprenez-le.
Des larmes vinrent perler aux yeux d’Anquetil »… aux miens aussi évidemment.
Je me souviens que j’étais inquiet pour mon champion. Les reporters parlaient de pleurésie, de congestion pulmonaire, se posaient des questions sur la suite de sa carrière. J’interrogeais mon père afin qu’il me rassure. C’était grave, me disait-il !

Blog MDS Anquetil abandon

Propos réconfortants de Maurice Vidal : « C’était un parcours pour Jacques. Un parcours idéal. Il aurait fait une grande performance.
Mais Jacques est resté à Besançon. La dernière station de son chemin de croix, le champion du « chrono » l’a trouvée dans la capitale de l’horlogerie, de même qu’il a sombré en 58 là où il gagnait le Tour en 57. Il a pleuré au départ fractionné de ses camarades. Il est resté seul dans les couloirs de l’hôtel, réalisant à quel point sa défaillance était grave pour ceux qui restaient.
Il a peut-être ses défauts, ce jeune champion. Mais il est courageux, et il est fidèle à sa parole. Il faut être un sacré bonhomme pour faire ce qu’il a fait. On aurait pu le croire amolli par la douceur de vivre, par ses succès discontinus. Il n’était que diminué. Mais il est sorti grandi à nos yeux de son premier contact avec la souffrance, pis avec la détresse du coureur qui sombre. Sur la route de Besançon, en traversant ces villes où il fait bon vivre, Gex, Morez, Champagnole, Salins, en gravissant ces cols pour excursionnistes qui se nomment la Faucille ou la Savine, il a su ce que c’était que d’être un toquard, incapable de dépasser le 35 à l’heure. Lui, l’ex-recordman de l’heure. Il a tout surmonté : la souffrance, l’humiliation, le découragement. Parce qu’il savait ce qu’il devait à ses équipiers. Et ceci, sur ce stade où il aurait dû triompher une fois encore. Nous pouvons le saluer sans arrière-pensée… »
Charly Gaul, déjà vainqueur des deux étapes chronométrées à Châteaulin et au Ventoux, l’emporta en grand champion à Dijon laissant Geminiani à trois minutes neuf secondes et Favero à trois minutes dix-sept secondes. Ainsi, il enfilait enfin le maillot jaune à vingt-quatre heures de l’arrivée au Parc des Princes.

Blog clm DottoBlog clm DijonBlog MDS Dijon clm GaulBlog Besançon-Dijon GaulBlog MDS Dijon Gaul vainqueur

Je laisse le mot de la fin du Tour à Christian Laborde dans un style lyrico-dramatico-publicitaire : « Le peloton se présenta groupé à l’entrée du Parc des Princes … La victoire était pour André Darrigade, trente mille personnes l’applaudissaient. Le lévrier était devant, léger, puissant, splendide, bombe montée sur une Helyett équipée de boyaux Hutchinson collés au Chaluret, de roues libres Moyne, d’un dérailleur Simplex, d’une chaîne Brampton, de guidon et jantes Pivo, de rayons et d’écrous Robergel, d’un gonfleur Zéfal, de cale-pieds Christophe, de courroies Lapize, de pédales Lyotard, de cale-pieds Anquetil, d’un porte-bidon Vit’Do, bombe sponsorisée par la chicorée Leroux qui « désaltère sans faire transpirer », un « trésor de santé ».
Graczyk se releva, Baffi grimaçait toujours, Darrigade n’était plus qu’à cinquante mètres de la victoire à Paris, de sa sixième victoire d’étape dans le Tour de Charly. Mais l’ovation qui accompagnait la pédalée impériale du lévrier se transforma en un immense cri d’effroi. André Darrigade venait de heurter de plein fouet le jardinier du Parc des Princes. L’homme qui voulait voir sprinter le plus grand sprinter français s’était imprudemment penché sur la piste. Le choc avait été d’une extrême violence. Le lévrier était retombé lourdement sur la piste et le jardinier s’était écroulé dans l’herbe du Parc… »

Blog Darrigade chute Parc 1Blog Darrigade chute Parc 2Blog MDS Darrigade Parc 2Blog Sprint du Parc

L’étape revint à Baffi. Darrigade, inanimé, le visage en sang, fut évacué sur une civière vers l’infirmerie du vélodrome. Le pauvre employé du Parc décéda quelques jours plus tard.

Blog MDS Darrigade Parc 1Blog MDS Parc  Gaul et Darrigade

Charly Gaul inscrivait son nom au palmarès de la course la plus prestigieuse du monde, au terme d’une bataille qui entrait dans la légende. Pour un ange, il fallait au moins une étoile pour lui remettre le bouquet du vainqueur, ce fut la danseuse de l’Opéra Ludmilla Tcherina.

Blog Gaul à ParisGauléchappéeblog5Blog Gaul au Parc

Dès ce soir de fête, l’Ange de la montagne rejoignit son pays où les villages se terminent par ange.
Il offrait un quatrième succès au surprenant Grand-Duché du Luxembourg après les victoires de François Faber en 1909 et de Nicolas Frantz en 1927 et 1928. Je ne compte pas (et pour cause) celles de Andy Schleck sur tapis vert en 2010 et de … France Gall au concours Eurovision de la chanson avec Poupée de cire, poupée de son !!!
On ne dirait plus de Charly qu’il était « l’éternel fiancé du Tour ». Roland Barthes le compara à Arthur Rimbaud.
J’ai déjà relaté cette anecdote : je revis Charly, en chair et en os, devant ma maison familiale normande, presque quarante ans plus tard. En 1997, le Tour arrivait, à quelques centaines de mètres de là, et rendait hommage à Jacques Anquetil, vainqueur en 1957 et décédé dix ans plus tôt. Autour de son épouse Janine, s’étaient réunis ses équipiers de l’équipe de France, Darrigade, Bauvin, Privat, Bergaud, François Mahé, Walkowiak, Stablinski, des coureurs que vous avez retrouvés au long de mes billets.
Il y avait aussi là … Charly Gaul. Il me fallut beaucoup d’imagination pour retrouver sous les traits de ce petit bonhomme ventripotent et barbu la silhouette d’un Ange de la montagne.

Blog MDS Histoire du Tour GaulBlog MDS Centre-Midi

L’équipe de baroudeurs du Centre-Midi avec à sa tête Geminiani

Blog Geminiani se confie à MS

Blog Baha au Parc

Federico Bahamontès vainqueur du Trophée de la Montagne

Blog Graczyk au Parc

Jean Graczyk Maillot Vert du classement par points

Gaulblog2

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Me voici au terme de ma plongée dans ce mémorable Tour de France 1958. J’avoue une certaine émotion : en vous le racontant, j’ai souvent retrouvé, presque revécu des moments heureux de mon enfance.
Vivement 2019 ! Je vous emmènerai, cette fois avec Antoine Blondin, sur la route du Tour 1959. Cela promet d’être un bon cru, Roger Rivière qui y participera, trinque déjà à la santé de Marcel Bidot pour constituer une équipe de France unie !

Blog Rivière trinque

Si je suis courageux, je vous raconterai peut-être aussi le Tour de 1969 qui vit la première victoire de l’immense Eddy Merckx.

« Et maintenant, voici venir un long hiver… ». Á propos, c’est sur cette phrase que s’achève le roman qu’écrivit Antoine Blondin durant l’été 58. Un singe en hiver fut récompensé du Prix Interallié en 1959 avant qu’Henri Verneuil ne l’adapte au cinéma … inoubliables Gabin et Belmondo. L’histoire se déroule dans une Normandie pluvieuse … un chouette temps pour Charly Gaul et Lady Rain !

Blog MDS Fin du Tour

Pour rédiger ce billet, j’ai fait appel aux journalistes et chroniqueurs des revues Miroir-Sprint et But&Club Miroir des Sports : Maurice Vidal, Robert Chapatte, Roger Bastide, Félix Lévitan, André Chassaignon, Jacques Grello ainsi que leurs merveilleux photographes.
– à Christian Laborde avec son livre L’ange qui aimait la pluie, Albin Michel 1994
– à Lionel Bourg avec son livre L’échappée, L’Escampette 2014
– mes vifs remerciements à Jean-Pierre Le Port pour avoir mis à ma disposition sa collection de magazines Miroir-Sprint. Amoureux du cyclisme et du cyclotourisme, je vous conseille la lecture de son blog: http://montour1959lasuite.blogspot.com

Publié dans:Coups de coeur, Cyclisme |on 17 août, 2018 |5 Commentaires »
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