Archive pour la catégorie 'Coups de coeur'

Maurane s’est tue …

En ce matin lumineux de mai, une surprenante et sombre nouvelle, la chanteuse belge Maurane est décédée. Elle me semblait pourtant encore bien jeune pour partir : cinquante-sept ans.
Je n’ai jamais acheté un CD de Maurane, je n’ai jamais vraiment suivi attentivement sa carrière artistique. Cependant, je la retrouvais toujours avec plaisir de ci-delà au gré de son actualité ou de ses passages sur les plateaux de télévision et les ondes.
Est-ce sa rondeur épanouie et assumée avec humour dans un de ses grands succès Toutes les Mamas, elle dégageait une sympathie naturelle. Mais c’est évidemment sa voix de velours qui m’émouvait, une voix douce qui livrait souvent des souvenirs nostalgiques et amers, une voix jazzy aussi qui rendait hommage à des très grands de la chanson, Nougaro et son compatriote Brel.
J’ai choisi de vous offrir trois de ses plus belles interprétations : Les uns contre les autres chanson de solitude (de bien avant les réseaux sociaux!) tirée de la comédie musicale Starmania, Sur un Prélude de Bach et ses allusions à Glen Gould et mon Havre normand, enfin, Il faut tourner la page, lors d’un concert en hommage à Nougaro dans sa ville de Toulouse.
Il suffit d’écouter pour être définitivement épris de cette voix, et désormais, ne jamais oublier cette attachante artiste.

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Publié dans:Coups de coeur |on 8 mai, 2018 |Pas de commentaires »

Chapeau bas Barbara … et merci Patricia Damien et Jean-Louis Beydon !

Aura-t-elle été jalouse du succès du héros de son précédent spectacle, le lapin Pampinou, qui se révéla être une vraie bête de scène (http://encreviolette.unblog.fr/2017/01/21/pampinou-fait-le-guignol-une-vraie-bete-de-scene/), l’artiste Patricia Damien a choisi de tirer un nouveau Coup de chapeau à Barbara pour célébrer le vingtième anniversaire de la mort de la « longue dame brune » survenue le 24 novembre 1997.
Elle lui avait déjà rendu hommage, il y a quelques années, accompagnée par son pianiste et ami Jean-Louis Beydon. Directeur du conservatoire de Vanves, spécialisé dans le répertoire de la chanson française, pianiste de nombreux artistes parmi lesquels Allain Leprest, Romain Didier, Bernard Joyet, Marc Ogeret, Pierre Barouh, parfois complice au pied levé de Claude Nougaro, Cora Vaucaire, Juliette, Sapho, Kent, Jean-Louis Beydon déclare, cette fois, forfait, très handicapé par la terrible maladie de Charcot.
C’est largement pour lui que Patricia, en véritable groupie du pianiste, a décidé de remonter son récital en le repensant scéniquement. En effet, ayant recours aux techniques de pointe de la vidéo numérique, elle réussit l’émouvant tour de force de retrouver Jean-Louis, presque aussi vrai que nature, auprès d’elle sur scène.

Affiche CHAPEAU BAS ET MERCI BARBARA

La première du spectacle s’est déroulée dans le cadre du festival Miracos « Chant’à Seix » dont la cheville ouvrière est l’enfant adoptive du pays, Nicole Rieu.
Les plus anciens d’entre vous se souviennent peut-être d’elle. Au début des seventies’, elle était très populaire, assurant notamment les premières parties de Daniel Guichard, Joe Dassin, Serge Lama, Enrico Macias, Adamo. On entendit très souvent alors sur les ondes son grand succès Je suis :

« Je suis ruisseau, fleur, rivière,
Je suis le vent, la pluie,
Je suis l’ombre la lumière
Je suis la vie … »

C’est un peu toujours tout cela, Seix, vivant village des montagnes du Couserans en Ariège, qui a rendez-vous, ce soir-là, avec la « chanteuse de minuit ». Ainsi appelait-on souvent Barbara en référence à son début de carrière dans les années cinquante, âge d’or des cabarets parisiens dits rive gauche, synonymes de leur situation géographique par rapport à la Seine, d’un certain art de vivre et d’une qualité de chansons à textes.
De 1957 à 1964, Barbara fut essentiellement la chanteuse de L’Écluse, minuscule cabaret tout en longueur, transformé aujourd’hui en bar à vins à quelques mètres du boulevard Saint-Michel.
Chapeau bas est la chanson qui ouvre l’hommage à Barbara. C’est aussi l’une des premières que Barbara écrivit et osa chanter sur scène. Auparavant, elle interprétait les chansons des autres, souvent des chansons d’hommes dont elle fit deux beaux disques, Barbara chante Brassens, grand prix de l’académie Charles Cros 1960, et Barbara chante Brel en 1961.
Peut-être, faut-il trouver ici une des raisons pour lesquelles, lorsque j’avais dix ou douze ans, Barbara ne m’attirait pas particulièrement : dans les brisées de mon frère aîné, je préférais goûter directement la poésie du Grand Jacques et du Plat pays qui était le sien, et aussi, je l’avoue platement, les tubes sans relief des yéyés, les élégances sucrées de Françoise Hardy et le yaya twist de Petula Clark. Ne me jetez pas la pierre !
Aujourd’hui, ce serait un quasi sacrilège de ne pas reconnaître la beauté des textes de Barbara et son admirable interprétation si particulière. Dans ma jeunesse, quand la télévision apparut au domicile familial, il n’y avait qu’une seule chaîne en noir et blanc. J’ai des souvenirs un peu floutés des passages de Barbara sur le petit écran, notamment dans l’émission Discorama, animée par Denise Glaser, qui était au disque ce que Lectures pour tous était au livre et à la littérature.Ô blasphème, je voyais une artiste mystérieuse, austère, sophistiquée, maniérée, précieuse à laquelle je n’accrochais pas. Je me souviens même de Claude Véga, un humoriste qui pointait, à la télévision, dans une imitation hilarante, tous les pseudo travers de la chanteuse. Il se moquait aussi des extinctions de voix de la diva Maria Callas.
Qui sait si je n’aurais pas été séduit si mes parents m’avaient emmené du côté de L’Écluse, Barbara inscrivait alors à son répertoire des succès de la Belle Époque, tels Un fiacre allant trottinant (Hop là !) de Xanrof, et l’histoire d’une pâtissière de la rue du Croissant qui vendait des p’tits gâteaux emballés bien comme il faut, de quoi leur rappeler de bons souvenirs … Ils préférèrent me faire découvrir à l’Olympia deux autres dames en noir, Édith Piaf et l’égérie des existentialistes Juliette Gréco. Pas mal non plus !
En 1970, un mystérieux et inquiétant rapace choisit les radios périphériques comme aire d’envol. Pendant plusieurs semaines sinon plusieurs mois, L’Aigle noir de Barbara survola les sommets des hit-parades à un point tel que je finis par être excédé d’entendre cet oiseau volant non identifié. Si la flûte inca d’El condor pasa à peu près bien, l’aigle noir s’envola loin de mon esprit.
Sans en être certain, je me demande si mon intérêt pour Barbara ne naquit pas finalement, peu après, lorsque son ami Brel fit appel à elle pour l’accompagner dans Frantz, son premier film en tant que réalisateur : une histoire d’amour bancale et bizarre entre Léon et Léonie, deux êtres hors du temps. Longtemps après, Barbara signa Léonie le dernier couplet de Gauguin, une chanson hommage au Grand Jacques qui repose auprès du peintre aux îles Marquises.
Sans doute également, la parole des femmes se libérait-elle, et interpellaient-elles notre inconscient même dans les chansons.

« Est-ce Dieu, est-ce Diable
Ou les deux à la fois
Qui, un jour, s’unissant
Ont fait …

Merci pour tant de beauté,
Merci et Chapeau bas »

Je crains que ce soit le Malin qui finit par me faire aimer Barbara. Chapeau bas et merci Jean-Louis Beydon auquel Patricia dédie sa seconde chanson.
Si la photo est bonne est, à l’origine, une réflexion décalée et irrévérencieuse à propos de la peine de mort en vigueur en France jusqu’en 1981 : une femme de président qui décide d’alléger la peine d’un délinquant au physique avantageux.

« Moi qui suis femme de président
J’en n’ai pas moins de cœur pour autant
De voir tomber des têtes
A la fin, ça m’embête
Et mon mari, le président
Qui m’aime bien, qui m’aime tant,
Quand j’ai le cœur qui flanche
Tripote la balance. »

Barbara, qui était soucieuse de l’image qu’elle renvoyait, envisage ici la photographie, non pas sur le modèle inaccessible de l’objectivité, mais du point de vue de ses usages médiatiques. Et si la photo était trompeuse ?
En tout cas, pas celle sympathique de Jean-Louis Beydon en première page du quotidien La Dépêche du Midi que brandit Patricia Damien. Défilent sur l’écran d’anciennes photos : la plus belle histoire d’amour artistique de Patricia, c’est lui « ce grand gosse au cœur tendre »… peut-être !
C’est avec Gueule de nuit qu’enchaîne Patricia : celle de Régine, la reine des nuits parisiennes, pour laquelle Barbara a écrit cette chanson.

Oui, j’aurais pu, comme vous,
Ou comme toi, être ronde, ronde,
Mais c’est foutu, c’est classé,
Car Dieu m’a préférée longue, longue…

Pour la chanter elle-même de manière plausible, Barbara en fit une version light en inversant les adjectifs longue et ronde ! Sur l’écran, magie du numérique, Patricia bat le pavé de Montparnasse (avec le boa de la grande Zoa ?), une séquence en noir et blanc qui rappelle les films réalistes d’avant-guerre de Marcel Carné ou les romans de Francis Carco.
Atmosphère ! Atmosphère ! Est-ce que ça une gueule d’atmosphère ? Plutôt, oui, et la chanson suivante aussi :

Dîtes-le moi du bout des lèvres
Je l’entendrai du bout du cœur
Vos cris me dérangent je rêve
Je rêve

Du bout des lèvres, au bord de l’écran en ombre blanche, dans un décor à la Magritte, Patricia murmure presque la première chanson d’amour de la soirée. On rêve !
Barbara était si avare de confidences sur sa vie privée qu’il fallut attendre son livre de mémoires … interrompues pour découvrir que beaucoup de ses chansons souvent mystérieuses étaient finalement très autobiographiques. Elle savait, même dans le tragique, y glisser une pincée d’humour, ainsi pour nous conter ses Insomnies :

Mais, si s’endormir c’est mourir, ah laissez-moi mes insomnies,
J’aime mieux vivre en enfer que dormir en paradis,

Elle fait allusion à une nuit agitée où, après avoir ingurgité plusieurs tubes de somnifères, elle fut conduite en urgence au petit matin à l’hôpital de Meaux. Les gazettes toujours promptes au sensationnel mirent à tort sa tentative de suicide sur le compte d’une rupture amoureuse avec un célèbre comédien et bientôt chanteur (grâce à elle), Serge Reggiani.
Jean-Louis Beydon pianotant en fondu sur la portée d’une partition, je savoure les premières notes de la chanson avec laquelle Barbara me conquit définitivement :

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Quelle magnifique chanson d’amour pour « les enfants blonds de Göttingen », une ville universitaire du sud de l’Allemagne ! Une vingtaine d’années après la Libération, elle devint l’hymne de la réconciliation franco-allemande.
Et pourtant, au départ, cela ne disait rien qui vaille d’aller chanter à Göttingen à la petite juive qui avait passé les années d’Occupation à fuir le nazisme à travers la France. Avançant tous les prétextes, elle refusa même de jouer sur un piano droit … qu’à cela ne tienne, les étudiants de Göttingen lui dégotèrent un piano à demi queue et lui réservèrent un triomphe. Elle écrivit à la hâte une première version de Göttingen qu’elle leur chanta lors de la dernière soirée de ses récitals. Elle y revint quelques années plus tard, cette fois, on lui avait mis à disposition un piano à queue.
Il y a quelques années, je m’étais lié d’amitié avec des enseignants de Göttingen en villégiature en Corse. Ils étaient surpris que je connaisse aussi bien leur ville … grâce à une chanson.
Son université cache une face sombre :

« Et que personne ne s’offense,
Mais les contes de notre enfance,
« Il était une fois » commence
À Göttingen »

Le roi de Hanovre Ernest-Auguste 1er abrogea en 1837 la constitution garantissant la liberté de penser, accordée par son prédécesseur. Sept professeurs de l’université signèrent une lettre de protestation solennelle, parmi lesquels Jacob et Wilhelm Grimm, les auteurs des contes de notre enfance. Ils furent bannis des états de Hanovre.
Aujourd’hui, Göttingen est souvent étudiée au lycée. Barbara la chantait en 1988 en ouverture des meetings de campagne présidentielle de François Mitterrand, les roses socialistes furent moins épanouies par la suite. Le chancelier Schröder la fredonna en 2003 lors d’une commémoration commune.
J’ai toujours la gorge serrée en l’écoutant, ce soir encore. Cela fait près de 75 ans que la France et l’Allemagne ne sont pas entrées en guerre, modestement, Barbara y est peut-être pour quelque chose. Comme il y a Goethe et (la République de) Weimar, il y a Göttingen et Barbara.
Patricia et Barbara nous emmènent maintenant plus à l’Est, dans la station thermale de Marienbad en République tchèque. Une autre ville, une autre atmosphère ! Et des paroles aussi baroques et énigmatiques que le film d’Alain Resnais sorti l’année précédente :

« Sur le grand bassin du château de l’idole
Un grand cygne noir portant rubis au col
Dessinait sur l’eau de folles arabesques
Les gargouilles pleuraient de leurs rires grotesques
Un Apollon solaire de porphyre et d’ébène
Attendait Pygmalion, assis au pied d’un chêne

Je me souviens de vous
Et de vos yeux de jade
Là-bas, à Marienbad
Là-bas, à Marienbad« 

Un chef-d’œuvre d’esthétisme dans une couleur de monarchie austro-hongroise ! Nous n’en saurons pas plus : « Mes secrets sont pour vous, mon piano vous les porte/Mais quand la rumeur passe, je referme ma porte. »
Ah les hommes ! Ou plutôt, ah ses hommes ! Ce sont surtout ses musiciens : « C’est fou comme ils sont heureux, / Mes hommes / Quand le son du piano noir résonne ». C’est ce soir Jean-Louis qui se promène avec virtuosité et légèreté dans la musique de Barbara et qui, à la fin d’un long solo, enchaîne avec quelques mots offerts à la « longue dame brune ». J’adore ce duo écrit par Moustaki.
Moment de grâce, sur une valse lente, nous retrouvons alors Patricia assise devant un guéridon dans une chambre viennoise :

« Si je t’écris ce soir de Vienne
Oh que c’est beau l’automne à Vienne
C’est que sans réfléchir
J’ai préféré partir
Et je suis à Vienne sans toi

Je marche je rêve dans Vienne
Sur trois temps de valse lointaine
Il semble que les ombres
Tournent et se confondent
Qu’ils étaient beaux les soirs de Vienne … »

C’est beau Vienne ! Encore une ville, encore un déchirement amoureux, Barbara aima beaucoup, elle se sépara tout autant. Elle n’était pas du genre à attendre éternellement. « Je ne suis pas de celles qui meurent de chagrin/Je n’ai pas la vertu des femmes de marins » nous confie-t-elle dans la chanson suivante Dis, quand reviendras-tu ?
Pour l’écrire, Barbara s’inspira de son idylle avec un diplomate trop souvent absent à cause de ses missions entre la France et la Côte-d’Ivoire. Il l’installa même rue Rémusat, dans le XVIe arrondissement parisien, thème d’une autre magnifique chanson non interprétée ce soir.
La solitude, « la renifleuse des amours mortes », est un thème récurrent dans l’œuvre de Barbara. Patricia, après l’avoir combattue dans la chanson éponyme cachée derrière un loup blanc, lui tord le cou en contant une nuit de Noël finalement assez joyeuse :

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Derrière une apparence mortifère, Barbara aimait rire. Ainsi, prend-elle Noël à contre-pied en nous décrivant malicieusement les états d’âme de Jean-Pierre et Madeleine faisant les zouaves près du Pont de l’Alma.
« Faut-il qu’il m’en souvienne. La joie venait toujours après la peine », c’est du moins ce qu’écrivait Guillaume Apollinaire, sous le pont Mirabeau, à quelques pas en aval de la Seine.
Ce soir, c’est la peine de Barbara que Patricia, dans un récital bien construit et rythmé, choisit maintenant d’évoquer avec ce qui demeure sans doute son chef-d’œuvre, sa moins belle histoire d’amour aussi : Nantes.
Encore une ville … qu’elle rejoindra trop tard :

« Il pleut sur Nantes
Donne-moi la main
Le ciel de Nantes
Rend mon cœur chagrin

Un matin comme celui-là
Il y a juste un an déjà
La ville avait ce teint blafard
Lorsque je sortis de la gare
Nantes m’était encore inconnue
Je n’y étais jamais venue
Il avait fallu ce message
Pour que je fasse le voyage :

« Madame soyez au rendez-vous
Vingt-cinq rue de la Grange-au-Loup
Faites vite, il y a peu d’espoir
Il a demandé à vous voir. «  »

Élégie pour la mort d’un père, ou plutôt récit du jour où elle arriva trop tard pour trouver encore vivant ce père avec qui rien ne fut jamais simple et qu’elle n’avait pas vu depuis dix ans. Cette chanson d’amour paternel est aussi une chanson de pardon, mais cela nous l’apprendrons longtemps après.
Les illustrations sur l’écran soulignent le clair-obscur du texte. Bernard Lavilliers le commentait ainsi : « on voit Vermeer, on entend Baudelaire » !
Il pleut sur nos paupières. Du Barbara, ça ne s’écoute pas dans sa voiture, ça se « vit » chez soi, recueilli dans un fauteuil ou près de la cheminée, ou encore comme ce soir, plongé dans la pénombre de la petite salle de concert.
Avec elle, on a envie volontiers de vivre la tristesse, les absences, les deuils. Ma sensibilité est mise à rude épreuve, mais un brin masochiste, j’en redemande et Patricia me comble … Similaré, c’est simple parfois de retenir les notes de solfège :

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Patricia nous le rappelle, Barbara composa cette petite cantate en hommage à sa pianiste Liliane Benelli décédée dans un accident de voiture survenu en compagnie de Serge Lama très gravement blessé.
Patricia dédie personnellement la chanson à Jean-Louis Beydon en son absence artistique. Encore qu’ils soient réunis ce soir par la magie de la technique ! Similarésisoldofa
Comme Barbara, en forme d’exutoire, elle rit maintenant de La mort :

« Qui est cette femme qui marche dans les rues?
Où va-t-elle
Dans la nuit brouillard où souffle un hiver glacé,
Que fait-elle?
Cachée par un grand foulard de soie,
A peine si l’on aperçoit la forme de son visage,
La ville est un désert blanc
Qu’elle traverse comme une ombre
Irréelle. …

… Sur un grand lit, un homme est couché
Il lui dit :  » Je t’attendais,
Ma cruelle. « 
Dans la chambre où rien ne bouge,
Elle a tiré les rideaux.
Sur un coussin de soie rouge,
Elle a posé son manteau
Et, belle comme une épousée,
Dans sa longue robe blanche
En dentelle,
Elle s’est penchée sur lui, qui semblait émerveillé.
Que dit-elle? … »

Envisagé ainsi, ce n’est peut-être pas si désagréable que cela, le trépas !
Comme lors des enterrements, vient le moment des remerciements. Pour le public, c’est évident voire même convenu dans un spectacle dédié à Barbara : Je suis venue pour vous dire/Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous !
Patricia Damien avoue que sa plus belle histoire d’amour artistique, c’est Jean-Louis Beydon, Elle ne pourrait continuer à la vivre sans les prouesses technologiques (en partie en direct) qu’accomplit Philippe Morin pour que son cher pianiste soit encore à ses côtés dans une sorte de duplex.
Aujourd’hui que Barbara et Patricia m’ont apprivoisé, je supporte avec plaisir le retour de L’aigle noir pour achever la soirée ! Le rapace n’est pas dépaysé en compagnie des vautours, milans et gypaètes barbus qui planent dans les montagnes ariégeoises.
Plus sérieusement, Barbara, à la fin de sa vie, donna peut-être les clés pour mieux comprendre ce qui fut un énorme tube au temps des yéyés.
Emblème du IIIème Reich, on imaginait que l’aigle noir puisse symboliser les heures sombres de notre histoire.

« De son bec il a touché ma joue,
Dans ma main il a glissé son cou,
C’est alors que je l’ai reconnu,
Surgissant du passé,
Il m’était revenu »

Dans Il était un piano noir …Mémoires interrompues, la chanteuse évoqua pour la première fois un épisode de son enfance douloureuse, persécutée par un père qui aurait abusé d’elle. Drôle d’oiseau ! Et allez comprendre comment L’aigle noir atteignit les cimes des hit-parades, les Français le fredonnant comme une ritournelle, entre Wight is Wight de Michel Delpech et L’Amérique de Joe Dassin !
Chapeau bas et merci Patricia de mettre votre jolie voix (et votre impeccable diction, précision non superflue) au service de Barbara. Votre spectacle « interactif audiovisuel » met en lumière avec beaucoup de respect, d’intelligence et de sensibilité, l’extraordinaire modernité de son répertoire. La libéralisation de la parole féminine, le harcèlement, la pédophilie, la solitude, la réconciliation entre peuples, l’amour sous toutes ses facettes et dans toutes ses dimensions, constituent plus que jamais des sujets d’actualité.

CHAPEAU-BAS-ET-MERCI-BARBARA-Patricia-damien

Chers lecteurs, si Patricia Damien vient rendre hommage à Barbara dans votre région, n’hésitez pas un instant. Je sais qu’elle se produira fin juillet dans la chapelle des Pénitents à Mèze, au bord de l’étang de Thau. Similarési, une petite cantate profane en un lieu sacré, j’en ai déjà le frisson ! Je ne serais pas surpris qu’en voisin, celui qui permit à Barbara de faire ses débuts à Bobino en première partie de son récital, « l’éternel estivant qui fait du pédalo sur la vague en rêvant/Qui passe sa mort en vacances », tende un peu l’oreille ce soir-là.

Chapeau bas et merci Barbara - Patricia Damien et le piano de Jean-Louis Beydon

mercredi 25 juilllet 2018 à 21h à la Chapelle des Pénitents blancs de Mèze (34-Hérault)

Publié dans:Coups de coeur |on 24 avril, 2018 |2 Commentaires »

Un festin de mots avec Bernard Pivot

Des nourritures terrestres à celles de l’esprit, il n’y avait ce soir-là que les quelques pas qui me menaient de mon domicile à l’espace Albert Camus de Maurepas transformé exceptionnellement en brasserie littéraire. Plutôt qu’avaler hâtivement le traditionnel potage (j’exagère !), j’avais choisi pitance pour rassasier mes neurones.
En effet, Bernard Pivot, le populaire animateur d’Apostrophes et de Bouillon de Culture à la télévision, le vrai-faux instituteur torturant les Français avec ses dictées piégeuses, le Président de l’Académie Goncourt, seul en scène, nous appelait Au secours ! Les mots m’ont mangé.

blog  Flyer spectacle Pivot

La métaphore n’est pas incongrue à la lecture de l’argumentaire (c’est tellement plus élégant que le pitch et moins périlleux à écrire que synopsis !) de son spectacle : « On déguste des phrases. On savoure des textes. On boit des paroles. On dévore des livres. On s’empiffre de mots. Écriture et lecture relèvent de l’alimentation. Mais la vérité est tout autre : ce sont les mots qui nous grignotent, ce sont les livres qui nous avalent. Voici le récit de la vie périlleuse, burlesque et navrante d’un homme mangé par les mots ».
Et un peu d’arthrose ? Un homme qui soufflera ses 83 bougies au mois de mai prochain et qui vient à notre rencontre d’un pas un peu traînant mais avec un esprit toujours malicieux, inventif et drôle.
En guise d’introduction, quoique le mot sonne mal en la circonstance, l’amoureux des mots nous surprend en évoquant son arrivée sur terre :
« J’ai toujours regretté, depuis ma naissance, de n’avoir pas été le premier bébé au monde à parler. Sitôt sorti du ventre de ma mère, j’aurais dit :
– Pardon, maman, je t’ai fait mal ?
Et puis :
– Mon père n’est pas là ?
Et puis, déjà très sportif :
– Allez les Verts !
Et encore, déjà très littéraire ;
– Comment est-il le Goncourt cette année ?
Je suis sûr que pendant les neuf mois de résidence dans le ventre de nos mères, nous avons enregistré beaucoup de mots, et même des phrases, que nous pourrions restituer dès notre naissance si physiologiquement nous en étions capables. »
Pour atténuer cette déception primitive, il conclut : « Même Jésus dans la crèche n’a pas dit un seul mot. C’était pourtant le fils de Dieu » …
… Alors que Bernard n’était que le fils d’un couple d’épiciers lyonnais ! Durant la Seconde guerre mondiale, son père fait prisonnier en Allemagne, sa mère se réfugia dans la maison familiale à Quincié, au cœur des vignobles du Beaujolais. Il ne faut sans doute pas chercher ailleurs son amour pour le vin qu’il côtoie depuis son enfance.
Alors débutant en journalisme, un peu sec sur Marguerite Yourcenar et Roger Martin du Gard lors de l’entretien d’embauche, c’est ce lien à ce vignoble qui lui permit d’être pris trois mois à l’essai au Figaro littéraire avec la livraison d’un caquillon (tonneau de 10 litres) au rédacteur en chef du journal (en échange d’un chèque, il faut préciser). Depuis, Bernard a élevé un gouleyant Dictionnaire amoureux du Vin, à déguster sans modération. L’ivresse de ses mots n’est pas nocive, bien au contraire.

blog spectacle Pivot 1

Assis à une table encombrée d’ouvrages, Bernard nous présente son meilleur camarade d’enfance : « En rentrant de l’école puis du collège, j’aimais beaucoup jouer avec mon copain Petit Larousse (avec une vieille édition des Fables de La Fontaine). »
Je suis toujours étonné que des gens, amoureux de la langue française, souvent d’origine modeste, aient dévoré presque méthodiquement, pendant leur enfance, un vieux dictionnaire qui accompagnait déjà les générations précédentes. Et que ce fut là leur entrée dans le monde magique des mots.
Les dictionnaires sont les meilleures agences de voyages du monde. Il y a les mots de géographies qui prêtent au rêve, de Chicoutimi à La Chaise-Dieu. Permettez que j’ajoute quelques villes, villages, hameaux ou lieux-dits qui prêtent à sourire tels Vatan, Arnac-la-Poste, Vinsobres, Poil, Corps-Nuds, Monteton ou Montcuq. Il est un de mes lecteurs, valeureux cyclotouriste, qui lorsqu’il fut rayé des cadres actifs (c’est la formule officielle) de l’Éducation nationale, choisit de partir à vélo à La Retraite, un lieudit au fin fond du département de la Sarthe.
Il y a ceux (les mots) populaires, mais en perte de vitesse, de l’arrière-boutique familiale comme enchifrené, tohu-bohu, gueule-de-loup, diable vauvert. Il y a le vocabulaire culinaire, vol-au-vent, croquembouche, bouchée à la reine, pet de nonne, ravigote, gribiche. Voilà, c’est malin, j’accuserai demain 500 grammes supplémentaires sur la balance !
En plongeant dans mes propres souvenirs, mes dictionnaires furent mes parents professeurs. Assis au vaste bureau familial, tandis qu’ils préparaient leurs cours, je profitais de leurs fréquentes discussions sur le bon usage d’un mot, la recherche d’un synonyme, la pertinence d’un temps ou d’un mode, la tournure d’une phrase. Je ne pipais pas mots mais, tendant l’oreille, je les notais parfois à la dernière page de mon cahier de brouillon tel un glossaire, je thésaurisais ces richesses pour mes futures rédactions, d’autant plus quand mon père devint mon maître. Il m’arrivait même d’expérimenter le nouveau mot sur mon adorable oncle souffre-douleur, veuf, qui passait les vacances avec nous. « Tonton, tu es pusillanime ». Toute la famille riait car on savait que de courage et de caractère, il n’en manquait pas, lui qui avait été prisonnier cinq ans dans les Sudètes.
Bernard Pivot nous parle de son instituteur de la communale qui, un jour, a dit : « f-e-2m-e se prononce fame ». Il comprit alors que l’amour serait compliqué.
Est-ce la première preuve : Ma première déclaration d’amour a été pour Henriette : Je lui ai dit « Henriette je t’aime ». Elle m’a regardé étonnée et m’a dit : « Tu ne pourrais pas trouver une formule un peu plus originale ? – Excuse-moi !
C’est comme les petits surnoms affectueux ou amoureux, « un Normalien ne peut pas se permettre de bêtifier avec des « mon cœur », « mon ange », « ma colombe, « ma tourterelle », « ma lionne adorée ». Il nous dit avoir été consterné quand il découvrit que Jean-Paul Sartre appelait Simone de Beauvoir « son Castor » ou que Juliette Drouet appelait le grand Victor Hugo « mon Toto ». « Et Paul Valéry, ce poète si intelligent, cet intellectuel si subtil, (qui) appelait sa maîtresse Jeanne Voilier … goélette ».
Pour ne pas sombrer dans ces niaiseries ridicules, pour sa part, l’ancien animateur d’Apostrophes opta pour des figures de rhétorique :
« Mon anaphore, lui disais-je, la main sur le cœur.
– Mon oxymore adoré, me répondait-elle, les yeux énamourés.
Je lui disais : Tu es mon allégorie et je suis ton paradoxe.
Elle me répondait : Jure-moi que je ne serais jamais ni ton ellipse, ni ton apocope.
– Mais non, ne crains rien, ma métaphore chérie.
Oh, que nous avons susurré des « mon bel anacoluthe », « ma tapinose adorée »…
C’était le bon temps ! »
Vous devinez bien que je me suis précipité sur le dictionnaire le lendemain : « Tapinose : figure de style qui consiste à insister de manière négative sur quelque chose, à la différence de l’hyperbole qui insiste de manière positive. Proche de l’euphémisme, de l’atténuation et de la litote ». Ceci lu, j’ai découvert plus bas quelques exemples de tapinoses populaires : « Ça ne casse pas trois pattes à un canard » ou « Il n’a pas inventé le fil à couper le beurre ».
Il est peu probable finalement que je loue ainsi les talents culinaires de ma compagne : « Ma tapinose adorée, ton ragoût de mouton est délicieux !!!»
Bernard jubile : « J’ai même connu une agrégée de lettres, comme moi, qui pour rendre notre couple plus littéraire, me donnait, de temps en temps, des prénoms d’écrivains célèbres : « Ne perds pas ton temps, Marcel, tu sais bien qu’il ne se rattrape pas. »
Vous avez bien compris que le personnage qu’endosse Bernard dans son spectacle n’a pas grand chose d’autobiographique : il a fait Normale Sup, il est agrégé de lettres, romancier, il a reçu le prix Goncourt et a même été invité à sa propre émission Apostrophes. La chose qui les relie, c’est la passion inextinguible des mots.
Bernard, du moins son double, s’est mis à l’écriture :
« Que je vous raconte mes journées à batailler avec les mots. Après je vous raconterai mes nuits…
J’aime beaucoup les mots puisqu’ils me font vivre et que, grâce à eux, j’ai acquis une certaine notoriété dans la République des lettres. Les mots sont à l’écrivain ce que sont l’argile et le marbre au sculpteur, la farine au boulanger ou les cartes au joueur de poker. L’ennui avec les mots, c’est qu’ils sont très nombreux. Il faut choisir les bons, et ce n’est pas facile. Proust en a choisi beaucoup et il ne s’est jamais trompé. Que ce soit au tirage ou au grattage, Marguerite Duras a toujours sorti les mots gagnants. On reconnaît les grands écrivains à ce qu’ils ne se trompent jamais dans le choix des mots.
Ensuite, ils ont l’art ou l’habileté de les assembler pour leur donner du sens, du charme, de la force, de l’humour ou de la beauté. On appelle cela le talent. Mais ce talent ne sert à rien si, au départ, vous avez choisi des mots qui ne sont pas compatibles les uns avec les autres.
Un matin, je me mets à mon bureau et, reprend le manuscrit du roman auquel je travaille, j’écris cette phrase : « Dans un grand élan de sincérité, elle lui dit qu’elle ne l’accompagnera pas à la chasse en Finlande ». Parfait !
Enfin, non, pas parfait, parce que « dans un grand élan de sincérité », c’est un cliché, un lieu commun. La sincérité se manifeste toujours par de grands élans.
Peut-être vaudrait-il mieux parler de franchise ? D’autant qu’« un grand élan de franchise » est moins conventionnel. Mais quelle différence entre franchise et sincérité ? Entre franc et sincère ? Quelles nuances ? Là-dessus je consulte tous les dictionnaires qui sont à portée de main, et il y en a beaucoup. Le Littré, Le Dictionnaire de l’Académie française, Le Grand et Le Petit Robert, Le Grand et Le Petit Larousse, le Hachette, le Quillet, le Furetière, le Vaugelas, et même le Dictionnaire des jésuites de Trévoux. Oui, parce que sur la franchise ou la sincérité, les Jésuites sont assez calés…
Et puis c’est finalement dans Le Petit Larousse que j’ai trouvé les meilleurs définitions :
« Sincère : qui s’exprime sans déguiser sa pensée.
Franc : qui ne dissimule aucune arrière-pensée.
Pensée ou arrière-pensée ? En refusant de l’accompagner à la chasse en Finlande, elle a des arrière-pensées. Donc : franchise plutôt que sincérité.
J’ai donc écrit : « dans un grand élan de franchise, elle lui dit qu’elle ne l’accompagnera pas à la chasse en Finlande. »
Et c’est alors que je découvre, avec consternation, que s’il va à la chasse en Finlande, c’est pour tirer des cervidés, c’est-à-dire des chevreuils, des cerfs, des ÉLANS. Et moi qui, dans une inconsciente association d’idées, ai commencé ma phrase par un élan, mais un élan de franchise. Que je supprime immédiatement. Ce qui donne :
« Avec franchise, elle lui dit qu’elle ne l’accompagnera pas à la chasse en Finlande. »
Oui, mais on ne sent plus l’effort qu’elle a dû faire sur elle-même pour lui annoncer sa décision.
Autant écrire :
« Elle lui dit franchement qu’elle ne l’accompagnera pas à la chasse en Finlande. »
Franchement ou sincèrement ? Sincèrement puisqu’elle n’a plus d’arrière-pensées.
« Elle lui dit sincèrement qu’elle ne l’accompagnera pas à la chasse en Finlande. »
Pourquoi sincèrement ? Cet adverbe est devenu inutile, comme le sont la plupart des adverbes.
« Elle lui dit qu’elle ne l’accompagnera pas à la chasse en Finlande. »
La journée était finie. Ma femme est rentrée de son travail. Elle m’a demandé si j’avais bien écrit. Eh bien oui, mais pas beaucoup. Une seule phrase.
– Elle doit être belle et longue ?
– Plutôt précise, ferme et définitive
Ma femme a lu : « Elle lui dit qu’elle ne l’accompagnera pas à la chasse en Finlande. »
– C’est tout ? Ton travail de la journée ?
– Ben, oui …
Allez donc expliquer à quelqu’un pour qui les mots ne sont que de la conversation et jamais de la littérature, allez donc lui expliquer le dur combat de l’écriture.
Le défi à la page blanche, le corps-à-corps avec les mots, le domptage de la phrase. Le choix existentiel du temps de la conjugaison. Le recours décoratif à l’adjectif ou son bannissement monacal. Et qui, du verbe ou de l’adverbe, se fera chair ? La preuve ontologique de la digression par la parenthèse. La question philosophique du point à la ligne.
Allez donc expliquer tout ça à un homme ou à une femme pour qui les mots ne sont qu’un moyen de vivre, alors que pour l’écrivain ils sont sa raison de vivre. L’écrivain sera toujours considéré comme un être étrange qui entretient avec les mots des relations plus intimes et plus passionnées qu’avec sa femme, ses maîtresses, ses enfants, et même qu’avec ses chiens et ses chats.
Après le dîner, je suis revenu à mon bureau, j’ai relu ma malheureuse phrase de la journée et je me suis dit : Pourquoi ne l’accompagnerait-elle pas à la chasse en Finlande ? Ils sont finalement partis tous les deux. »
Savoureux ! Vous savez quoi ? Toutes choses égales par ailleurs, comme on dit, je suis en proie aux mêmes tourments parfois quand j’écris pour vous ici. Oui oui ! J’ai à peine posé ma tête sur l’oreiller que je commence à cogiter sur un mot, un titre, une introduction, une anecdote. Quand il m’arrive d’avoir trouvé la phrase satisfaisante, m’en souviendrai-je au réveil ? Tel est la vie d’un blogueur respectueux de ses lecteurs ! Même s’ils semblent endormis sagement par ordre alphabétique dans le dictionnaire, les mots infatigables font le mur en douce, vous rongent, vous accaparent, vous torturent, vous usent.
Outre qu’il aime les mots, Bernard aime les lettres : « En vérité, j’aime beaucoup la lettre H, elle donne aux mots de la force, de l’amplitude, c’est pourquoi, j’ajouterais volontiers un h à énorme, un h à universel, un h à immensité, un h à absolutisme, un h à orage, un h à ouragan, un h à … calmez-vous me dit Mme Larousse, calmez-vous ! Voulez-vous une aspirine avec un h ? » !
C’est vrai que les mots ont une morphologie, une prestance, une dégaine, une musique même (puisqu’on les prononce et écoute), qui interpellent, suscitent des émotions. Il en est qui sont élégants, gracieux, légers comme libellule ou alouette, d’autres, au contraire, patauds, comme pachyderme ou hippopotame, d’autres rigolos comme margoulette, d’autres équivoques comme concupiscence, comme s’ils avaient été « étudiés pour », pour parodier l’humoriste Fernand Raynaud.

blog spectacle Pivot 2

Pivot encore : « J’ai connu une femme qui avait la manie de prononcer à tout bout de champ le même mot, un joli mot d’ailleurs, nonobstant ! Elle disait à son mari : nonobstant toutes les formes de pain fantaisie, je préfère que tu rapportes une baguette … Son mari, après l’amour : Alors heureuse ? Elle : Oui oui, très très bien, nonobstant quelques petits mouvements … je ne vais pas entrer dans le privé »…
Du pupitre au bureau, du bureau au guéridon, du guéridon au fauteuil, il arpente la scène pour nous faire partager sans modération son ivresse des mots. L’arme absolue contre la vieillesse, c’est la cu-rio-si-té !
Cependant, elle finit, un jour, par avoir raison de nous. Ainsi, il se retrouve devant le Seigneur un peu décontenancé qui le confond avec Patrick Modiano : Je suis content de vous voir. Éclairez-moi sur un point d’orthographe ! Tous ces mots qui se terminent par ou et qui prennent un x au pluriel, bijou caillou genou chou hibou pou, est-ce que selon vous on peut rajouter le mot ripou ? Oui oui Seigneur et même si vous permettez seigneur même ajouter un x à tripous ».
Voici comment on associe nourritures spirituelles et terrestres.
J’avais déjà assisté dans cette salle à un spectacle hilarant sur les dangers du fromage avec dégustation sur scène à la fin. (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2012/02/11/les-dangers-du-fromage-avec-la-compagnie-opus/
À défaut, cette fois-ci, d’un buffet de mots, je vous offre ce texte d’une des dictées qui permirent à Bernard Pivot de réconcilier un peu les Français avec l’orthographe :
« Cette dictée vaut bien un fromage… Un crémier et un sommelier s’étaient donné le mot pour organiser une soirée de dégustation où la société des environs, hormis les boit-sans-soif, était conviée à venir savourer les mets du cru. Quoiqu’on eût tardé à lancer les invitations, la salle fut vite comble. Les fromages y avaient exhalé leurs effluves ; les vins, clairets ou bouquetés, avaient été rafraîchis à souhait. Les convives s’étaient pourléché les babines devant les muffins, les galettes de sarrasin et les gressins. Les goûts et les saveurs, ça ne se discute pas : lors de cette soirée, d’aucuns s’étaient révélés, en matière de bonne chère, un rien éclectiques. Ainsi, un meursault avait accompagné sa très chère amie, la mimolette. Le pain bis s’était acoquiné avec une cancoillotte assortie d’un pinot de Bourgogne. Une lame affûtée avait entamé des rigottes. L’époisses s’était répandu sur des blinis. Hop ! une lampée de syrah charpentée et un morceau de chabichou étaient allés chatouiller un palais délicat. Quelque moelleux qu’il parût sous sa croûte ocre, le maroilles avait été délaissé pour des brillat-savarin et des neufchâtels onctueux. Enfin, le crottin de Chavignol avait fricoté sec avec un jurançon fripon. À minuit, loin d’être repues, les fines gueules se tournèrent vers le maître queux et s’exclamèrent : « Et si nous passions enfin à table ? » ».
Pour Bernard, tout est prétexte à déguster les subtilités de la langue française, certains diraient en ingurgiter les traîtrises, paradoxes ou aberrations. Ainsi, pour accompagner ces fromages, il choisira entre une Côte-de-Brouilly et un Coteaux-du-Lyonnais, pour le plaisir de vous faire un petit cours de géographie physique… et d’orthographe : « côte désigne une pente, plus ou moins raide, d’une colline, alors que le coteau nomme la colline tout entière, généralement peu élevée et arrondie. » Et il conclura : « En toute logique, l’accent circonflexe avec ses deux versants, eût mieux convenu au coteau qu’à la côte. » Imparable et savoureux !

Pivot signe blog

J’avais déjà partagé avec lui son amour des mots et son humour avec son petit livre 100 mots à sauver : « On s’emploie avec raison à sauver toutes sortes d’espèces d’oiseaux, d’insectes, d’arbres, de plantes, de grosses et de petites créatures bien vivantes mais menacées de disparition. Des mots, eux aussi, pour d’autres raisons que la chasse, la pollution ou l’argent meurent. Pétrifiés dans des dictionnaires obsolètes, recensés par des lexicologues historiens, ils ne subsistent que dans les œuvres littéraires où, intrigué mais paresseux, le lecteur les saute ou les ignore trop souvent.
Rares sont les personnes émues par la disparition des mots. Ils sont pourtant plus proches de nous que n’importe quel coléoptère. Ils sont dans notre tête, sous nos yeux, sur notre langue, dans nos livres…
L’écologie des mots est balbutiante. Ah ! menacés, s’ils avaient des ailes et une queue, comme on s’apitoierait sur leur sort ! Les mots ont pourtant des ailes, des yeux, des becs, des pattes, des queues, des muscles, du souffle, un cœur ; tous possèdent une histoire, un sexe, une âme, une identité, des papiers… »
Brillant réquisitoire en faveur de 100 mots en péril, cependant encore en activité dans le Petit Larousse et le Petit Robert (parfois seulement dans l’un des deux) à l’exception de trois déjà disparus : clampin, génitoires et peccamineux. Encore qu’il me semble entendre parfois dans mon entourage le mot clampin !
Il est un de ces cent mots qui me ravit : coquecigrue. Il s’agit d’un oiseau burlesque, fabuleux, chimérique, fait de la réunion d’un coq, d’une cigogne et d’une grue. Il serait apparu en littérature dans le Pantagruel de Rabelais, ce qui n’a rien d’étonnant vu le style outrancier de l’écrivain. Regarder voler les coquecigrues, c’est se faire des illusions contre toute logique.
« Suivez-moi-jeune-homme ! » Au hasard d’une conversation, une voisine m’invita à lire ce petit roman éponyme recommandé par le ministère de l’Éducation nationale aux classes de sixième des collèges. Un sacré coup de jeune tout de même pour quelqu’un qui entre dans sa huitième décennie !

blog couverture suivezmoijeune homme

La quatrième de couverture m’aguicha : « Á lire « sans barguigner » dès « potron-minet » ou « à la brune » » !
L’encouragement n’était pas mensonger, en effet, en un peu plus d’une heure, j’eus avalé goulument la centaine de pages que compte cette « badauderie » littéraire.
La personne m’ayant prêté l’ouvrage, étant handicapée, je conçus d’emblée qu’elle fût intriguée par le récit à destination des adolescents : Thomas, lui-même collégien, a perdu l’usage de ses membres accidentellement, un chauffard ayant renversé son scooter puis pris la fuite. Solitaire, méfiant du regard des autres, il est secrètement amoureux de sa camarade Mia qui, pour l’instant, s’éclate avec une bande de potes sur les pistes de ski.
Vite agressif, il voit d’un mauvais œil l’arrivée du nouveau locataire du sixième étage, un vieux professeur (de linguistique) à la retraite, un brin pédant, qui parle comme un dictionnaire. « Il lui manque une case au pépé ! ». Il est vrai qu’à propos de la concierge qui ne déplaît pas à Thomas, il dit : « Je t’accorde qu’elle soit accorte. Mais j’espère qu’elle n’a rien d’une potinière. À mon ancienne adresse, nous avions une incorrigible babillarde toujours prête à débagouler sur son prochain ». C’est clair, a priori, le décalage des champs lexicaux ne facilite pas le rapprochement intergénérationnel.
L’écrivaine Yaël Hassan, en préambule, déflore d’emblée son pari littéraire : nostalgique d’Apostrophes et de Bouillon de culture, les mythiques émissions de Bernard Pivot, elle a souhaité glisser dans son roman, les 100 mots à sauver tirés du livre du populaire animateur, amoureux de la langue française.
Pour y parvenir, le type pas net du sixième dont Thomas ne comprend qu’un mot sur deux (!) va rendre un fier service à l’auteure qui, premier clin d’œil, affuble son héros du patronyme de Bertrand Pavot.
« Je suis un résistant !
Les vieux, parfois, ça débloque, ça s’emmêle les pinceaux, ça perd la mémoire, ça mélange les époques … Visiblement, M. Pavot a oublié que la guerre est finie…
– Ce que je voulais dire, c’est que je suis entré en résistance pour sauver les mots, nos mots, les tiens, les miens, ceux de la langue française.
– Pourquoi, ils sont malades ?
– Pire ! Trop de mots sont en péril, déclinent, défaillent, se rabougrissent, se précarisent ou tirent carrément leur révérence sans tambour ni trompette. Sans parler de nos conjugaisons dont certains des temps les plus prestigieux sont passés à la trappe. Je comprendrais qu’on n’utilisât plus dans le langage courant l’imparfait du subjonctif, par exemple, et que l’on traitât de mirliflore celui qui en ponctuerait son discours, mais voilà que même à l’écrit ce temps est quasiment banni ! Tout fout le camp, je te dis ! Tu vois, petit, nous vivons une époque assez formidable où l’on ne se préoccupe plus que de pollution, d’écologie, d’effet de serre, de couche d’ozone, de protection de l’environnement, de la planète, des espèces de toutes sortes, mais nul, hormis quelques clampins de mon acabit, ne s’évertue à sauver nos mots ! N’est-ce pas là un véritable désastre ? »
Le correcteur orthographique de mon ordinateur rougit devant ces clampins !!!
Le jeune Thomas, intrigué puis séduit, suit bientôt Bertrand Pavot président de la SPDM (Société Protectrice Des Mots) et milite dès lors, en son sein pour la défense de la langue française. L’association comptant quatre-vingt-dix-neuf membres, si chacun d’eux adopte un mot et l’utilise à tire-larigot chez la boulangère, la poissonnière qui le resserviront à leurs clients … le tour sera joué ».
Quel bonheur ! Thomas opte pour abscons, l’ancien prof adopte astucieusement suivez-moi-jeune-homme, une vieille expression de la langue française qualifiant en réalité, au XIXème siècle, les deux pans de dentelles qui flottaient à l’arrière des robes ou des chapeaux des femmes. Par leurs mouvements gracieux et désordonnés, ils constituaient en somme comme une invite aux jeunes gens à suivre leurs balancements et, éventuellement, à les immobiliser en retenant les rubans.
Thomas va même découvrir incidemment les vertus du slam en écoutant notamment le Sixième sens de Grand Corps Malade. Quand les mots et leur musicalité changent notre regard et viennent au secours du handicap … Émouvant et apaisant !

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« La nuit est belle, l’air est chaud et les étoiles nous matent,
Pendant qu’on kiffe et qu’on apprécie nos plus belles vacances,
La vie est calme, il fait beau, il est 2 heures du mat’,
On est quelques sourires à partager notre insouciance.
C’est ce moment là, hors du temps, que la réalité a choisi,
Pour montrer qu’elle décide et que si elle veut elle nous malmène,
Elle a injecté dans nos joies comme une anesthésie,
Souviens-toi de ces sourires, ce sera plus jamais les mêmes.
Le temps s’est accéléré d’un coup et c’est tout mon futur qui bascule,
Les envies, les projets, les souvenirs, dans ma tête y’a trop de pensées qui se bousculent,
Le choc n’a duré qu’une seconde mais ses ondes ne laissent personne indifférent,
 » Votre fils ne marchera plus « , voilà ce qu’ils ont dit à mes parents.
Alors j’ai découvert de l’intérieur un monde parallèle,
Un monde où les gens te regardent avec gêne ou avec compassion,
Un monde où être autonome devient un objectif irréel,
Un monde qui existait sans que j’y fasse vraiment attention.
Ce monde-là vit à son propre rythme et n’a pas les mêmes préoccupations,
Les soucis ont une autre échelle et un moment banal peut être une très bonne occupation,
Ce monde là respire le même air mais pas tout le temps avec la même facilité,
Il porte un nom qui fait peur ou qui dérange : les handicapés.
On met du temps à accepter ce mot, c’est lui qui finit par s’imposer,
La langue française a choisi ce terme, moi j’ai rien d’autre à proposer,
Rappelle-toi juste que c’est pas une insulte, on avance tous sur le même chemin,
Et tout le monde crie bien fort qu’un handicapé est d’abord un être humain.
Alors pourquoi tant d’embarras face à un mec en fauteuil roulant,
Ou face à une aveugle, vas-y tu peux leur parler normalement,
C’est pas contagieux pourtant avant de refaire mes premiers pas,
Certains savent comme moi qu’y a des regards qu’on oublie pas.
C’est peut-être un monde fait de décence, de silence, de résistance,
Un équilibre fragile, un oiseau dans l’orage,
Une frontière étroite entre souffrance et espérance,
Ouvre un peu les yeux, c’est surtout un monde de courage.
Quand la faiblesse physique devient une force mentale,
Quand c’est le plus vulnérable qui sait où, quand, pourquoi et comment,
Quand l’envie de sourire redevient un instinct vital,
Quand on comprend que l’énergie ne se lit pas seulement dans le mouvement.
Parfois la vie nous teste et met à l’épreuve notre capacité d’adaptation,
Les 5 sens des handicapés sont touchés mais c’est un 6ème qui les délivre,
Bien au-delà de la volonté, plus fort que tout, sans restriction,
Ce 6ème sens qui apparaît, c’est simplement l’envie de vivre. »

Contrairement aux apparences, Bernard Pivot n’a pas une vision conservatrice ou rétrograde de la langue française. Même si dans son spectacle, il raille un peu l’ordinateur présent sur son bureau, il est, au quotidien, un fervent militant et un habile pratiquant du tweet. Il trouve là un excellent exercice d’exposer une idée avec clarté et concision, en 140 signes, sans se départir de son humour..
Ainsi, celui-ci : « La voyelle i ajoute toujours un peu de malice, de joie, de plaisir, de gaieté, de liesse, de rire, d’optimisme aux mots qui la contiennent. »
Ou celui-là, irrésistible : « Comme son mari souffrait d’être nul en orthographe, gentiment elle préfère mettre sur sa tombe des roses plutôt que des chrysanthèmes. »
C’est l’occasion pour lui, au hasard de l’actualité, d’inventer des verbes et leur définition :
« Guéanter : filouter sous un air austère. Ex : personne n’avait aussi habilement guéanté que le révérend-père ! Syn. : tartuffer »
« Qatarir : acheter la France. »
Moins exposée aux lumières médiatiques, l’association de Défense de la langue française participe au maintien de la qualité de notre langue tout en ayant le souci de son évolution et son rayonnement dans le monde.
Je sors toujours plus riche de la lecture de sa revue trimestrielle. Au hasard d’un numéro que je feuillette, un membre bénévole met en garde sur la menace de disparition qui pèse sur certains mots, tel le verbe matagraboliser : « 1.Tourner et retourner, embrouiller.2.Se tourner et retourner le cerveau, ruminer dans sa tête. »
Je matagrabolise les consternants twittos et hashtags qui encombrent nos écrans !!!
Je découvre que le terme français de charter est avion nolisé. Noliser est à l’origine un terme de marine, le naulage étant le droit que les anciens croyaient qu’il fallait payer à Caron pour passer sans sa barque.
En ce qui concerne le péage de nos autoroutes, il s’agit d’une incongruité étymologique. Á l’origine, le péage, dérivé ancien de pied, possède le même sens que passage et signifie le « droit de mettre le pied » sur un pont, une route ou dans une ville. Mais très vite, ce droit s’est accompagné d’une taxe et est devenu la taxe elle-même. Á quand le retour des péages gratuits ?
Je prends une leçon d’orthotypographie des secondes, minutes, heures et jours. Dans les textes dits littéraires, on n’écrit en principe aucun nombre en chiffres sauf les millésimes et les quantièmes des mois. En poésie classique, aucune exception n’est tolérée, les chiffres portant atteinte à l’esthétique des vers et perturbant visuellement le calcul du nombre de syllabes.
Encore qu’il faut se réjouir du parti-pris du toujours aussi farceur Alphonse Allais, vainqueur du concours du plus court et du plus long alexandrin avec son distique (deux vers) sur le mouvement d’insurrection en Vendée :

« De 97 à 99,
Maints chouans gouailleurs bâfraient chaude andouille et froid bœuf. »

Ça me donne faim !
Encore un point d’orthographe : on accorde les participes présents, à dix heures tapantes, à onze heures sonnantes ; juste et pile, en tant qu’adverbes, restent invariables, 8 heures pile, 15 heures juste !
C’est « kler » que je vais être la risée des collégiens et lycéens !
Les mots m’ont pris par la main. Garçon de quoi écrire ! C’est Aragon qui évoque son expérience avec le surréalisme et les jeux poétiques avec ses compagnons sur les moleskines des cafés du Quartier Latin.

« … Nous étions trois ou quatre au bout du jour
Assis
Á marier les sons pour rebâtir les choses
Sans cesse procédant à des métamorphoses
Et nous faisions surgir d’étranges animaux
Car l’un de nous avait inventé pour les mots
Le piège à loup de la vitesse
Garçon de quoi écrire Et naissaient à nos pas
L’antilope-plaisir les mouettes compas
Les tamanoirs de la tristesse
Images à l’envers comme on peint les plafonds
Hybrides du sommeil inconnus à Buffon
Êtres de déraison Chimères
Vaste alphabet d’oiseaux tracé sur l’horizon
De coraux sur le fond des mers
Hiéroglyphes aux murs cyniques des prisons
N’attendez pas de moi que je les énumère
Chasse à courre aux taillis épais Ténèbre-mère
Cargaison de rébus devant les victimaires
Louves de la rosée Élans des lunaisons
Floraisons à rebours où Mesmer mime Homère
Sur le marbre où les mots entre nos mains s’aimèrent
Voici le gibier mort voici la cargaison
Voici le bestiaire et voici le blason
Au soir on compte les têtes de venaison
Nous nous grisons d’alcools amers
O saisons
Du langage ô conjugaison
Des éphémères
Nous traversons la toile et le toit des maisons
Serait-ce la fin de ce vieux monde brumaire
Les prodiges sont là qui frappent la cloison
Et déjà nos cahiers s’en firent le sommaire
Couverture illustrée où l’on voit Barbizon
La mort du Grand Ferré Jason et la Toison
Déjà le papier manque au temps mort du délire
Garçon de quoi écrire »

J’ai envie de prendre à bord le chanteur Renaud pour achever mon voyage dans les mots effectué en large partie en compagnie de Bernard Pivot. J’espère que sa santé lui permettra de nous fredonner sa magnifique ode aux MOTS, tout y est dit :

« Écrire et faire vivre les mots, sur la feuille et son blanc manteau
Ça vous rend libre comme l’oiseau, ça vous libère de tous les mots,
Ça vous libère de tous les maux.

C’est un don du ciel, une grâce, qui rend la vie moins dégueulasse
Qui vous assigne une place, plus près des anges que des angoisses.

Poèmes, chansons, brûlots, vous ouvrent des mondes plus beaux
Des horizons toujours nouveaux, qui vous éloignent des troupeaux.

Les poèmes d’un Léautaud, ceux d’un Brassens d’un Nougaro,
La plume d’un Victor Hugo éclairent ma vie comme un flambeau
Alors gloire à ces héros, qui par la magie de leur stylo
Et parce qu’ils font vivre les mots, emmènent mon esprit vers le haut. »

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Une coquecigrue à l’horizon ! Souffrez que je félicite ma compagne : « Elle était fameuse ta blanquette, ma tapinose chérie » !

Publié dans:Coups de coeur |on 3 avril, 2018 |2 Commentaires »

Vas-y Lormeau ! Les forçats de la route à la Comédie Française

Je devine la mine renfrognée de certains de mes lecteurs : « allez, il va encore nous bassiner avec « son » vélo et le Tour de France » !
« Oubliez le vélo ! Le vélo n’a aucune espèce d’importance ! Pour suivre l’épopée incroyable de ces 157 hommes partis en juin 1924 à l’assaut des 5 425 km et des presque 47 km d’ascension positive –dix fois celle du Mont Blanc depuis le niveau de la mer- dans une course inhumaine que l’on nommait depuis 1903 « Tour de France cycliste », nul besoin d’avoir jamais posé ses fesses sur une selle. Personne n’a jamais demandé son brevet de pilote au lecteur de « Terre des hommes » de Saint-Exupéry qui raconte le combat surhumain de l’aviateur Henri Guillaumet contre la montagne … »
Merci Nicolas Lormeau, sociétaire de la Comédie Française, de venir me donner une poussette même non réglementaire (surtout avec les commissaires intransigeants et obtus de 1924) pour me préserver des critiques même amènes.
Il s’agit, en effet, de ses propos en préambule du programme du spectacle Les forçats de la route d’après Albert Londres qu’il vient de jouer dans la vénérable institution.
Et pan sur le bec … de votre selle ! Ce n’est pas le bagne tout de même. Par contre, ce le fut pour ces sportifs d’un autre temps.
Avant de me diriger vers la Porte Maillot, le 22 juin 1924, au départ de la 18ème édition du Tour de France, il me faut battre en brèche une idée reçue, dans la légende des cycles comme dans toute légende, la vérité est fluctuante. Bref, contrairement à ce qui est fréquemment et incorrectement colporté, le journaliste Albert Londres n’est pas l’auteur de l’expression « les forçats de la route ». L’inventeur de la fameuse métaphore est, en réalité, un autre journaliste, Maurice Genin, collaborateur de la Revue de l’Automobile Club du Rhône, qui l’employa en 1906.
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie » : Albert Londres, grand reporter sur le front de la Première Guerre pour le quotidien Le Matin, puis aux Dardanelles pour Le Petit Journal, s’engagea dans une enquête sur la condition des bagnards de Cayenne en Guyane relatée dans son livre Au bagne publié en 1923. Couvrant l’année suivante le Tour de France cycliste pour Le Petit Parisien, il y dénonçait les conditions de vie impitoyables et intolérables des coursiers ainsi que l’absurdité du règlement dans une série de chroniques qui furent regroupées ensuite dans un délicieux petit ouvrage intitulé « Tour de France, tour de souffrance. » Car, oui, le Tour de France 1924, c’était le bagne !

livre d'albert londresaffiche les forçats lormeau

Ce sont ces écrits que le comédien Nicolas Lormeau, passionné de cyclisme par ailleurs, a décidé d’adapter sur la scène de la Comédie Française (studio-théâtre), dans le cycle Singulis de pratiques « seul en scène ».
Pour ce faire, il se met dans la peau d’Albert Londres lui-même, s’installant comme chaque soir dans sa chambre d’hôtel, prêt à télégraphier son compte-rendu de l’étape.
Le décor d’époque est minimaliste : un lit, une ou deux chaises, une table de toilette sur laquelle est posé un téléphone, l’accessoire primordial de la scénographie.

2156230_a-la-comedie-francaise-le-tour-de-france-version-sepia-web-tete-0301339483942LES FORCATS DE LA ROUTE - SINGULIS -

Deux éléments supplémentaires à destination du public : la projection en continu sur le mur de photographies en noir et blanc, et un chevalet avec une carte de France sur laquelle Nicolas Londres ou Albert Lormeau, vous choisissez, tel les hussards noirs de la République (sans blouse grise), trace au feutre les différentes étapes du Tour de France.
C’est même le tour de la France qui suit quasi scrupuleusement les côtes et les frontières de l’hexagone : 5 425 kilomètres de Paris à Paris en 15 étapes courues tous les deux jours, et cela sans dérailleur qui ne sera autorisé qu’à partir de 1937.

carte du tour-de-france-1924

Au départ, 157 coureurs répartis en trois catégories : 43 de première classe, 11 de deuxième classe, les 103 autres sont des « touristes-routiers », ceux qu’Albert Londres appellent les « ténébreux », « des petits gars courageux qui ne font pas partie des riches maisons de cycles, ceux qui n’ont pas de boyaux, mais ont du cœur au ventre ».
Allez, c’est parti ! En cette nuit du 21 au 22 juin, Paris est une fête (petit clin d’œil à Hemingway, vous savez pourquoi depuis mes billets sur les vélodromes), au moins la banlieue ouest :
« Ils dinaient encore à onze heures et demie du soir, dans un restaurant de la porte Maillot : on aurait juré une fête vénitienne car ces hommes, avec leurs maillots bariolés, ressemblaient de loin à des lampions. Puis ils burent un dernier coup. Cela fait, ils se levèrent et voulurent sortir, mais la foule les porta en triomphe. Il s’agit des coureurs partant pour le Tour de France »…
« … Pour mon compte, je pris, à une heure du matin, le chemin d’Argenteuil. Des « messieurs » et des « dames » pédalaient dans la nuit : je n’aurais jamais supposé qu’il y eût tant de bicyclettes dans le département de la Seine … Bientôt, la banlieue s’anima : les fenêtres étaient agrémentées de spectateurs en toilette de nuit, les carrefours grouillaient d’impatients, de vieilles dames, qui d’ordinaire doivent se coucher avec le soleil, attendaient devant leur porte, assises sur des chaises, et si je ne vis pas d’enfants à la mamelle, c’est certainement que la nuit les cachait.
– Regarde ces cuisses ! criait la foule, ça c’est des cuisses ! » …
… « De la foule, une petite voix de femme cria : Bonne chance, Tiberghien ! »
Hector Tiberghien, c’est un coureur belge de première catégorie, pas un ténébreux, enfin si, mais un vrai, un beau ténébreux dont le physique ne laisse pas insensible la gente féminine. Ainsi, pour sa galanterie, Gaston Bénac, un autre journaliste réputé, l’anoblit « marquis de Priola ».

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Hector TIBERGHIEN dit le marquis de Priola

Pour gagner Le Havre terme de la première étape longue de 381 km, il faut rejoindre d’abord la baie de Somme puis Le Tréport.
« Flixecourt, la première côte » ! Qui sait, mon papa, picard de naissance, âgé de quatorze ans à l’époque, était peut-être présent au bord de la route. Je me souviens qu’il évoquait parfois ces touristes-routiers qui, en l’absence de dérailleur, retournaient leur roue arrière munie d’un pignon de chaque côté, au pied des ascensions. J’enrage, ce soir, de ne l’avoir pas suffisamment sollicité pour égrener ses souvenirs des courses d’entre-deux guerres, elles me semblaient tellement dérisoires face aux chevauchées de l’idole de ma jeunesse, Jacques Anquetil. On est un peu con quand on est jeune…
« Amiens : voici les élèves d’un lycée officiellement conduits par leurs pions. Où vont-ils de si grand matin ? Ils viennent voir passer le « Tour de France ».
– Vas-y Henri ! … Vas-y Francis ! … Il s’agit des Pélissier ; ils sont des rois ! On les appelle comme les rois, par le petit nom.
– Vas-y gars Jean ! C’est Alavoine ?
– Vas-y Ottavio ! C’est Bottecchia.
– Thys ! Thys ! Hardi ! (ndlr : plutôt que l’interjection, il devait s’agir de Hardy, prénommé Émile, coursier de seconde catégorie !)
– Vas-y « la pomme » !…
« La pomme », c’est Dhers.
On ne pourra pas dire que les lycéens français ne sont pas prêts pour les examens de fin d’année … »

Tour-de-France-1924-Veulettes-sur-Mer-Haute-Normandie

Les coureurs traversent Veulettes-sur-mer

… « Dieppe. Là, ils doivent signer. Une dame au contrôle tient le crayon. La chère créature ! Elle ne sait pas ce qui l’attend. Ils signent : je veux dire qu’ils griffent la main de la dame, et la dame les regarde se sauver, tout effarée. »
« Entre Dieppe et Fécamp, rien à signaler, qu’une tente dressée dans un champ. De cette tente élégante, plantée cette nuit pour la circonstance, sort une tête, un petit museau de femme mal éveillée … »
Nicolas Lormeau a adopté le bon braquet (on n’avait pas trop le choix à l’époque !) pour nous restituer l’intégrale des écrits d’Albert Londres. Plutôt que nous raconter le film de l’étape sous un angle strictement sportif, ils, le journaliste et le comédien, nous brossent des portraits des vaillants coursiers, nous relatent les traîtrises auxquelles ils sont confrontés, l’engouement populaire, nous régalent d’anecdotes cocasses, tout cela dans un récit proche du conte ou d’un roman :
« La poisse !… crie Alavoine. J’ai crevé cinq fois !… Frantz le Luxembourgeois crève comme les autres ; Lambot crève ; Mottiat crève ; la « pomme crève »… la poussière de goudron brûle leurs yeux ; ils mettent leurs lunettes, ils les enlèvent ; ils ne savent pas de quelle façon, ils souffrent le moins. »
Et puis, c’est l’arrivée, je ne sais pas pour les autres dans la salle mais, moi, je sais déjà le vainqueur : « C’est Bottecchia qui, en pleine ville, donne le dernier coup de jarret vainqueur, et le second est Ville dit Jésus dit Pactole. »
Je connaissais le vainqueur car, excusez-moi de déflorer le suspense, Ottavio Bottecchia, dit le maçon du Frioul, outre qu’il fut le premier coureur italien à remporter le Tour, fut le premier vainqueur à porter le maillot jaune de la première à la dernière étape. Et c’est cet exploit que « mon » champion Anquetil tenta et réussit pour ma plus grande joie en 1961 (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2011/07/04/ici-la-route-du-tour-de-france-1961/ )
Le surlendemain, rappelez-vous ils ne roulent que tous les deux jours, les coureurs durent souffrir sur les routes de ma Normandie natale, entre Le Havre et Cherbourg, sa traversée n’étant l’objet d’aucune chronique.
J’attends la suivante avec une impatience non feinte et m’immiscer au milieu de la foule qui se presse devant le Café de la Gare de Coutances. C’est dans ce bourg de la Manche que se déroula l’épisode le plus célèbre de ce Tour de France 1924. Mais où sont passés les frères Pélissier, Henri et Francis, invisibles dans le peloton ?
Ça tombe bien, Albert Londres est aux premières loges et témoin privilégié de la scène.

Albert Londres (assis à gauche avec un chapeau

De gauche à droite: Albert Londres, Henri et Francis Pélissier, Ville

– Au café de la Gare. Tout le monde y est. Tout le monde y était ! Il faut jouer des coudes pour entrer chez le « bistro ». Cette foule est silencieuse. Elle ne dit rien, mais regarde, bouche béante, vers le fond de la salle. Trois maillots sont installés devant trois bols de chocolat. C’est Henri, Francis, et le troisième n’est autre que le second, je veux dire Ville, arrivé second au Havre et à Cherbourg.
– Un coup de tête ?
– Non, dit Henri. Seulement, on n’est pas des chiens…
– Que s’est-il passé ?
– Question de bottes ou plutôt question de maillots ! Ce matin, à Cherbourg, un commissaire s’approche de moi et, sans rien me dire, relève mon maillot. Il s’assurait que je n’avais pas deux maillots. Que diriez-vous, si je soulevais votre veste pour voir si vous avez bien une chemise blanche ? Je n’aime pas ces manières, voilà tout.
– Qu’est-ce que cela pouvait lui faire que vous ayez deux maillots ?
– Je pourrais en avoir quinze, mais je n’ai pas le droit de partir avec deux et d’arriver avec un.
– Pourquoi ?
– C’est le règlement. Il ne faut pas seulement courir comme des brutes, mais geler ou étouffer. Ça fait également partie du sport, paraît-il. Alors je suis allé trouver Desgranges :
– Je n’ai pas le droit de jeter mon maillot sur la route alors ?…
– Non, vous ne pouvez pas jeter le matériel de la maison…
– Il n’est pas à la maison, il est à moi…
– Je ne discute pas dans la rue…
– Si vous ne discutez pas dans la rue, je vais me recoucher. – On arrangera cela à Brest…
– À Brest, ce sera tout arrangé, parce que je passerai la main avant… Et j’ai passé la main !
– Et votre frère ? – Mon frère est mon frère, pas, Francis ? Et ils s’embrassent par-dessus leur chocolat. – Francis roulait déjà, j’ai rejoint le peloton et dit : « Viens, Francis ! On plaque. »
– Et vous, Ville ?
– Moi, répond Ville, qui rit comme un bon bébé, ils m’ont trouvé en détresse sur la route. J’ai « les rotules en os de mort ».
La scène courtelinesque illustre bien la bêtise du règlement et l’intransigeance pour ne pas dire l’imbécillité des commissaires.
Le comédien excelle dans ce dialogue dont il assure tous les rôles avec tous les accents. Et ce n’est pas fini, assis à la table de toilette, il en ouvre le tiroir :
– Les Pélissier n’ont pas que des jambes, ils ont une tête et, dans cette tête, du jugement.
– Vous n’avez pas idée de ce qu’est le Tour de France, dit Henri, c’est un calvaire. Et encore le chemin de croix n’avait que quatorze stations, tandis que le nôtre en compte quinze. Nous souffrons du départ à l’arrivée. Voulez-vous voir comment nous marchons ? Tenez …
De son sac, il sort une fiole :
– Ça, c’est de la cocaïne pour les yeux, ça c’est du chloroforme pour les gencives.
– Ça, dit Ville, vidant aussi sa musette, c’est de la pommade pour me chauffer les genoux.
– Et des pilules ? Voulez-vous voir des pilules ? Tenez, voilà des pilules.
Ils en sortent trois boites chacun.
– Bref ! dit Francis, nous marchons à la « dynamite ».
Henri reprend :
– Vous ne nous avez pas encore vus au bain à l’arrivée. Payez-vous cette séance. La boue ôtée, nous sommes blancs comme des suaires, la diarrhée nous vide, on tourne de l’œil dans l’eau. Le soir, à notre chambre, on danse la gigue, comme saint Guy, au lieu de dormir. Regardez nos lacets, ils sont en cuir. Eh bien ! Ils ne tiennent pas toujours, ils se rompent, et c’est du cuir tanné, du moins on le suppose. Pensez ce que devient notre peau ! Quand nous descendons de machine, on passe à travers nos chaussettes, à travers notre culotte, plus rien ne nous tient au corps.
– Et la viande de notre corps, dit Francis, ne tient plus à notre squelette.
– Et les ongles des pieds, dit Henri, j’en perds six sur dix, ils meurent petit à petit à chaque étape.
– Mais ils renaissent pour l’année suivante, dit Francis.
Et, de nouveau, les deux frères s’embrassent, toujours par-dessus les chocolats.
– Eh bien tout ça — et vous n’avez rien vu, attendez les Pyrénées, c’est le hard labour, — tout ça nous l’encaissons. Ce que nous ne ferions pas faire à des mulets, nous le faisons. On n’est pas des fainéants, mais, au nom de Dieu, qu’on ne nous embête pas. Nous acceptons le tourment, nous ne voulons pas de vexations ! Je m’appelle Pélissier et non Azor ! J’ai un journal sur le ventre, je suis parti avec, il faut que j’arrive avec. Si je le jette, pénalisation. Quand nous crevons de soif, avant de tendre notre bidon à l’eau qui coule, on doit s’assurer que ce n’est pas quelqu’un, à cinquante mètres, qui la pompe. Autrement : pénalisation. Pour boire, il faut pomper soi-même. Un jour viendra où l’on nous mettra du plomb dans les poches, parce que l’on trouvera que Dieu a fait l’homme trop léger…
Ce jour arriva, lors du Tour de France 1953, lorsque le breton Jean Robic, dit Biquet c’est dire sa corpulence, de sa propre volonté, coula du plomb dans son bidon pour s’alourdir dans les descentes de cols ! Merci Newton !
En tout cas, voilà la grande boucle orpheline des populaires frères Pélissier (et de Ville leur équipier).
Bien des années plus tard, Francis, devenu directeur sportif de l’équipe La Perle et du jeune Jacques Anquetil, déclara : « Londres était un fameux reporter mais il ne savait pas grand chose du cyclisme. Nous l’avons un peu bluffé avec notre cocaïne et nos pilules. Ça nous amusait d’emmerder Henri Desgrange. Cela dit, le Tour en 1924, ce n’était pas de la tarte ! »
On sait le dithyrambe facile des journalistes sportifs, cependant, le médecin du sport Jean-Pierre de Mondenard, docteur du Tour de France à plusieurs reprises et grand spécialiste du dopage, est beaucoup plus sceptique sur … la véracité des fausses confidences du café de la Gare de Coutances. La légende des cycles est belle et j’aime garder tout mon crédit au reportage d’Albert Londres !
De Brest aux Sables d’Olonne, son héroïne, ce n’est plus la cocaïne mais la poussière qui met les gosiers en feu :
« On en a bouffé trois cent quatre-vingt et un kilomètres de Paris au Havre, trois cent cinquante-quatre du Havre à Cherbourg, quatre cent cinq de Cherbourg à Brest. Ce n’était pas assez. Quand on en a goûté, on ne peut plus s’en passer. Aussi le garçon de l’hôtel de Brest, qui avait remarqué notre appétit, nous fut compatissant. Une heure après minuit, il frappa à notre chambre :
– Il est une heure, cria-t-il : il est temps de manger notre poussière.
– Combien de kilomètres en aurons-nous aujourd’hui,
– Quatre-cent-douze !
– Hourra ! cria la bande, en se levant, ivre de joie. »

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Comme le Brie peut être de Meaux, de Melun, de Montereau, de Provins ou de Nangis, Londres nous apprend qu’il y a des spécialités de poussière :
« La poussière du Morbihan ne vaut pas celle du Finistère, et celle de la Loire-Inférieure est un peu plus épicée ; quant à la poussière de la Vendée, c’est un vrai régal. Rien que d’y penser, j’en ai l’eau à la bouche. Pourvu que celle des Landes, lundi, soit aussi bonne ! »
Allez Lormeau, on continue … malgré la soif ! Attentif à son jeu, depuis mon fauteuil, je regrette parfois de ne pas toujours avoir le temps d’admirer les pittoresques photographies qui défilent au mur. Comme celle d’anthologie de Victor Lenaers s’envoyant un litre de (?) devant le café de la veuve Auregan !

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Albert Londres n’en fait pas mention, mais je ne résiste pas à vous livrer une autre anecdote survenue au cœur de la nuit vers Châteaulin ou Landerneau (« c’est la seule ville depuis le départ où l’on n’entende aucun bruit » précise Londres avec humour !) : « Et si quelqu’un, à la faveur de l’obscurité, s’était enfui ? Les cadors veulent en avoir le cœur net. Ils accélèrent considérablement le rythme jusqu’à ce qu’ils tombent sur le téméraire : un touriste-routier niçois du nom de Jules Banino, pourtant arrivé hors-délais lors de la 1ère étape ! Fou de rage, Jean Alavoine le frappe à coups de pied. Le pauvre s’effondre dans le fossé où il reçoit une volée de coups de bâtons…» (d’après La fabuleuse Histoire du Tour de France de Pierre Chany)
« Un coureur est arrêté sur la route ; il ne répare pas sa machine, mais sa figure. Il n’a qu’un œil vivant, l’autre est de verre. Il enlève son œil de verre pour l’essuyer :
– Il n’y a que quatre mois que je l’ai, alors je n’y suis pas habitué.
C’est Barthélemy.
– Je l’ai perdu à cause d’un silex en roulant.
Il tamponne son orbite :
– Ça suppure !
– Vous souffrez ?
– Le cerveau va !
Il remonte et « roule la caisse » pour rattraper la meute. »
Alavoine, le Gars Jean, n’est jamais avare d’un bon mot : « Aujourd’hui, ma belle-mère a dû faire poivrer la route…
– C’est dur ? lui dis-je.
– C’est dur pour nous, mais pour les lecteurs, ça les amuse, alors « roulons-en une méchante » » à savoir partons à fond de train.
Ça amuse aussi les spectateurs dans la salle. Comme les coureurs, on peut les classer en trois catégories, selon des critères qui n’appartiennent qu’à moi !
Il y a ceux de première classe, les fidèles de la Comédie Française qui savourent la performance du comédien. Je me range dans une deuxième classe un peu fourre-tout. Enfin, il y a les « ténébreux », les purs, les sans-grade, les cyclotouristes-spectateurs, ceux qui sillonnent les routes de France (et même de Navarre), à longueur d’année, bravant la pluie ou le froid, simplement par amour pour la petite reine. Je les ai repérés à l’entrée avec leur anorak coupe-vent, leurs chaussures de sport et leur sac à dos. Qui sait si certains ne sont pas venus en vélo, pour un peu, ils garderaient leur casque.
Devant moi, une dame du monde a conservé son élégant chapeau à large bord. Jean Alavoine ne pourrait même pas l’apostropher : « Retourne-le, t’auras l’air d’un coureur » !
« Il y a de la bagarre en tête !
Voici côte-à-côte Frantz et Archelais. L’un a été mis sur la route pour courir. C’est Frantz. L’autre, on ne sait pas trop pourquoi. C’est Archelais, un « ténébreux, un routier sans écurie, il va tout seul depuis le départ, sans manager, sans cuisses, sans mollets, sans rien. À chaque arrivée, il souffre tellement qu’il pleure comme un gosse, mais il arrive toujours avec les « as ». »
« Le marquis de Priola, alias M. Hector Tiberghien, ne perd pas sa réputation pour si peu que ça tourne rond ou carré ; s’il aperçoit une femme remarquable sur la route, il la salue d’un baiser au nom du sport cycliste et de la France vélocipédique. »

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Bande dessinée Les forçats de la route de Patrice Serres

Sur les chaussées ondulées des faubourgs de Nantes : « Ah ! Les édiles, ils n’ont pas raboté la route … ». C’est encore un bon mot du Gars Jean.
La souffrance des uns fait le bonheur des autres, en l’occurrence nous.

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Des Sables à Bayonne, c’est l’étape de l’ennui, de la monotonie … enfin pas pour tout le monde :
À Bordeaux, « le peloton de tête est précédé d’une jeune fille à bicyclette. C’est Tiberghien qui l’a dégotée, comme de juste, et qui la pousse en avant. Si cette jeune fille avait attendu ce jour pour choisir un joli petit nom, elle a le choix. Ses compatriotes, durant trois kilomètres, lui ont lancé à la volée de quoi baptiser les quadrupèdes et les oiseaux de la Gironde et des cinq parties du monde en supplément. »

SABLES D'OLONNE/BAYONNE

Le comédien fait pousser la canzonetta au maillot jaune Bottecchia, ainsi traduite de l’Italien : « J’ai vu les plus beaux yeux du monde, mais d’aussi beaux que les tiens, je n’en avais jamais vu. »
De son côté, « Á Pissos, Barthélemy met son œil de verre dans sa poche et le remplace par du coton qui n’a rien d’hydrophile. Pour la vue, c’est « kif-kif », dit-il, mais c’est plus doux et j’ai toujours aimé les câlineries. »
« On traverse les Landes », comique de répétition le comédien amplifie le texte d’Albert Londres, on traverse les Landes, on traverse les Landes « on n’en finit pas de traverser les Landes et on a le temps de compter goutte à goutte la résine qui tombe des arbres dans de petits bols. Les cigales comprennent que le paysage devient pesant ; aussi se mettent-elles avec entrain à frotter en notre honneur la peau de leur ventre du bout de leurs pattes. » Je pense à une lectrice landaise. Je pense aussi à mes instituteurs de la communale qui auraient su éveiller notre esprit à travers la prose d’Albert Londres.
À Bayonne, terme de la cinquième étape, « on compte déjà un peu plus de soixante cadavres ; entendez cadavres dans le sens de bouteilles quand elles sont vidées … »
Ici Londres ! Un reporter français parle aux lecteurs du Petit Parisien : « Ce que l’on appelle le « calvaire du Tour de France » commença ce matin à dix heures cinq aux Eaux-Bonnes : les quatre-vingts rescapés allaient traverser les Pyrénées à bicyclette. »
L’endroit m’est familier, c’est le début du col d’Aubisque, j’y suis encore passé l’été dernier, en auto je vous rassure, la route a évidemment bien changé. J’imagine le chemin de terre qu’elle était, il y a plus de neuf décennies.
« Non seulement Tiberghien ne regarde pas les Basquaises, mais il les bouscule.
… Alavoine est jaune, ce n’est pas qu’il ait ravi le maillot à Bottecchia : c’est qu’il a la colique. Deux kilomètres plus loin, je le vois qui titube sur sa selle ; il monologue :
– Quand je vais bien mes boyaux crèvent ; quand mes boyaux ne crèvent pas, c’est moi qui suis crevé !
Pour la première fois depuis dix jours, je m’aperçois qu’il porte le numéro 13. »

Frantz dans Aubisque

Nicolas Frantz dans le col d’Aubisque (photo Loucrup65.fr)

J’imagine l’angoisse que peuvent ressentir ces admirables coursiers dans la désolation du cirque de Litor. En 1910, lors de la reconnaissance de ces montagnes franchies pour la première fois, certains avaient prétendu avoir vu des ours bruns rentrant d’Espagne ! De nos jours, il faut faire attention aux ânes qui profitent de la fraîcheur des tunnels non éclairés.
Deux rangs derrière moi, un spectateur n’a pas surmonté la monotonie des longues lignes droites des Landes, il s’est assoupi, il ronfle même !
« C’est la descente sur Argelès. Ils dévalent à soixante à l’heure, et s’il n’y a pas de « macchabée », c’est bien que les précipices n’en ont pas voulu. »
« Ils attaquent le Tourmalet avec le mouvement de quelqu’un qui se jetterait la tête contre les murs … Le Tourmalet est un méchant col ; le long de son chemin, il aligne les vaincus. Un routier pleure, les deux pieds dans un petit torrent ; il tient un médaillon à la main :
– Ah ! si c’était pour toi ! dit-il.
C’est la photographie de son gosse. »
… « Un autre vient de crever. Il a retiré sa roue pour fixer le boyau neuf, il tient sa roue dans ses bras comme on tient un enfant pour qui l’on ne peut plus rien, mais que l’on se refuse à abandonner. »

Ottavio Bottecchia dans Tourmalet

Bottecchia dans le col du Tourmalet

Bottecchia Tourmalet

Bottecchia dans le col du Tourmalet (photo Loucrup65.fr)

Buysse dans Tourmalet

Lucien Buysse dans le col du Tourmalet (photo Loucrup65.fr)

C’est la désolation, « pourtant un homme s’est sauvé : c’est Bottecchia, le maillot jaune ; il est tellement en avant qu’on ne sait plus où il est. Nous lui donnons la chasse depuis une heure, à la vitesse de cinquante-cinq kilomètres heure. En passant, je regarde de temps en temps dans les ravins, mais il n’y est pas non plus. »

Photo Les forçats de la route 3

La verve de Nicolas Lormeau a pour effet de sortir mon voisin ronfleur de sa torpeur.
Bottecchia gagne à Luchon avec seize minutes d’avance. « Le second est un Belge, le troisième un Luxembourgeois. S’il y a encore des Pyrénées, ce n’est plus que pour les Français. »
À l’occasion de la 7ème étape qui mène les coureurs de Luchon à Perpignan, Albert Londres nous décrit une énigmatique procession : « Devant, il y a les coureurs ; aussitôt après suit une triste limousine, longue, noire et close. Deux messieurs sont à l’intérieur avec une rosette de la Légion d’honneur pour eux deux ; seulement … le chauffeur ne porte pas l’habit officiel des croque-morts : ce n’est donc pas un corbillard.
Enfin suit une deuxième voiture close, noire et longue. Si la première était un corbillard, on pourrait croire que, dans la deuxième, se tient le prêtre en surplus blanc.
En troisième lieu, dans une torpédo, vont trois pénitents italiens, coiffés chacun d’une cagoule que, en passant par Florence, ils ont empruntée aux salariés des pompes funèbres.
La quatrième et la cinquième carriole à pétrole portent, sur leurs côtés, des fanions d’un jaune couleur d’immortelle. Sur ces fanions sont des lettres noires, qui ne peuvent dire autre chose que : « Regrets éternels » (ndlr : sans doute, les initiales de Henri Desgrange fondateur du Tour).
Un sixième véhicule, qui nous vient de Bruxelles, arbore une banderole où s’étalent ces mots : « Dernière heure » (ndlr : nom d’un quotidien de la Belgique francophone, il faut que je vous explique tout ?).
Ensuite, dans plusieurs voitures, des dames et des messieurs qui ont oublié de prendre leurs lunettes pleurent tout ce qu’ils ont de larmes. Ce doivent être les membres de la famille.
Enfin, une mystérieuse automobile porte, pendus à des crochets, des boyaux de rechange, si bien qu’elle a l’air de perdre ses tripes ... »
Sans compassion pour les coureurs, je déguste l’humour et même la poésie du texte que dicte le reporter depuis sa triste chambre d’hôtel.
« On s’habitue à tout, il suffit de suivre le Tour de France pour que la folie vous semble un état de nature » lâchera-t-il même.
Je ne flâne pas le long de la grande bleue de Perpignan à Toulon, étape de transition encore qu’elle soir marquée par un grave accident : « après La Ciotat, Huot menant le train prend sa roue dans un rail et tombe. D’un coup de volant, nous l’évitons. La poussière bouchait la vue à un mètre. Une voiture suivait et traîne Huot. Voilà le fait. »
« Pour aller de Toulon à Nice, on passe par Menton. Cela peut vous surprendre. C’est ainsi. On ne trouve jamais de chemins assez longs. On ajouta, aujourd’hui, cent kilomètres à la ligne droite. Ce n’est plus un Tour de France comme dit Alavoine, c’est « un tour de cochon ». »
Mais le fait majeur du thriller pédalant, c’est la disparition du maillot jaune Bottecchia :
« On le vit bien à la frontière. L’Italie était venue acclamer Bottecchia, Bottecchia n’était pas là… Ce fut du joli ! … Vingt Italiens arrêtèrent mon élan et me sommèrent de leur dire ce que j’avais fait de Bottecchia … Bottecchia porte le maillot jaune. Il n’y avait pas de maillot jaune dans la course, et c’est à moi que l’Italie s’en prenait. Mais quarante-cinq gendarmes étant venus me dégager je pus repartir d’un pied tremblant. Néanmoins, le fait subsistait : Bottecchia était escamoté…
À Menton, la séance recommença. On vint voir dans mes poches ce que j’avais fait de Bottecchia. Alors je répondis :
– Il est mort !
Et c’est seulement à la faveur de la consternation que je pus m’échapper.
Bottecchia n’était pas mort … »
Nicolas Lormeau, qui suit scrupuleusement son texte, ne nous le dira pas ! Je renseigne à voix basse mon sympathique voisin : ce jour-là, en effet, Ottavio n’avait pas revêtu le maillot jaune. Les organisateurs du Tour l’avaient autorisé à porter son maillot violet de l’équipe Automoto, plus discret, car il avait reçu des lettres de menaces et craignait la vindicte des chemises noires au plus fort de l’affaire Matteoti (député socialiste enlevé puis assassiné, quelques jours auparavant, par les fascistes).

maillot de Bottecchia

Pour varier les plaisirs, je vous offre un bonus, chers lecteurs : au récit de quelques anecdotes d’Albert Londres dans la traversée des Alpes, j’ajoute l’image avec les planches très réalistes du dessinateur Patrice Serres tirées de son très fidèle album Les forçats de la route. On y aperçoit même Albert Londres portant secours à Henri Collé, un Genevois qui rêvait de l’emporter devant ses compatriotes. Vous ne trouvez pas une certaine ressemblance entre le reporter et le comédien ?

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Lors de la douzième étape de Gex à Strasbourg, 360 kilomètres encore, un début de fronde s’organise chez les coureurs qui boudent devant le refus des organisateurs de « retarder » le départ à 3 heures du matin, de manière à ne pas descendre le col de la Faucille dans l’obscurité ! C’est ainsi que « la Faucille devint le col le plus terrible du Tour de France, en ce sens que c’est celui qui fut monté le plus lentement. La vitesse atteinte ne dépassa guère 4 kilomètres à l’heure et 1 000 mètres au moins furent couverts à pied par un bataillon compact où régnait l’accord parfait. »
Sur la couverture du Miroir des Sports, les forçats de la route se réservent quelques instants de détente le long du Doubs, du côté de Pontarlier. Il est vrai que la franche camaraderie régnait aussi entre Poilus dans les tranchées, moins de dix ans auparavant.

Miroir des Sports -près de Pontarlier

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Le « maréchal » Baugé, grand ordonnateur du peloton, martèle chaque jour aux coursiers au bord de l’abandon : « Il n’y a pas de grand coureur sans grand chagrin …Il y a des croix de bois dans notre métier comme dans les autres. Savez-vous ce que je ferais à votre place, je lirais la Vie des martyrs de Duhamel. » Une partie du public (de première catégorie ?) s’esclaffe franchement.
Entre Metz et Dunkerque : « On traversait des pays dont les noms n’étaient pas inconnus : Sedan, puis Lille, puis Ypres, puis Armentières. Sur des plaques, on lisait Ypres, dix-sept kilomètres. Puis on franchit aussi l’Yser. Bref, cela nous rajeunissait de quelques années. Ce n’était pas à une guerre que nous assistions mais à une course. À juger la chose sur l’extérieur, il n’y avait pas sur la face des acteurs une énorme différence. »
… « Pendant la guerre, on envoyait Botrel sur le front, et Botrel donnait des concerts aux troupes. » Bien que cela ne figurât pas dans l’article de Londres, je me mets à espérer que le comédien fredonne le refrain du grand succès de Théodore Botrel, vœu exaucé :

« J’aime Paimpol et sa falaise,
« Son église et son grand Pardon ;
« J’aime surtout la Paimpolaise
« Qui m’attend au pays breton. »

Bref moment d’émotion personnelle, j’ai si souvent, dans ma jeunesse, entendu les deux sœurettes, ma maman et ma tante, le chanter.
Sur la course, c’est l’acteur-chanteur Georges Biscot qui est présent. L’année suivante, il tournera dans un film muet Le Roi de la pédale, probablement un de ces nanars qui deviennent culte un jour.

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L’acteur Georges Biscot « le roi de la pédale »

Il fait un temps exécrable : « Dès qu’il ne fit plus noir dans le ciel, il fit noir sur les hommes, je veux dire que les hommes qui étaient partis blancs à minuit, se trouvaient « nègres » à quatre heures du matin »…

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… « La pluie a plusieurs effets ; entre autres, elle use les fonds de culotte. Bellenger a le derrière nu ; Bottecchia aussi, Tiberghien de même ; Alors Tiberghien crie au lot :
– Encadrez-nous quand nous traverserons Lille, à cause des demoiselles. On ne peut tout de même pas passer pour des dégoûtants … ».

« C’est pas la femme de Bertrand
Pas la femme de Gontran
Pas la femme de Pamphile
C’est pas la femme de Firmin (ndlr Lambot ?)
Pas la femme de Germain
Ni celle de Benjamin
C’est pas la femme d’Honoré (Barthélemy, celui à l’œil de verre ?)
Ni celle de Désiré
Ni celle de Théophile
Encore moins la femme de Nestor … »

Ce sont les femmes d’Hector Tiberghien !!! Je m’égare, l’ami Brassens n’avait que 3 piges, cette année-là ! Il est temps que le Tour s’achève.
Les vibrations du métro tout proche font trembler les photographies projetées sur le mur, un peu comme au bon vieux temps du cinéma muet. C’est l’occasion de rendre hommage aux premiers photographes du Tour et je n’ai pas meilleur critique que Philippe Bordas dans son admirable ouvrage Forcenés : « Leurs métaphores sous oxydes n’empruntaient pas. Ils fixaient la poésie des brumes sans référer à la mare de Sand ; ils agençaient un ciel biblique et des casquettes de bagne sans maroufler Hugo. Ils montraient un art doux et des coureurs mal vêtus passant à pied le Galibier, nourris par des femmes en habits du dimanche, boissonnés par des agricoles leurs égaux dont les yeux crevaient d’admiration. Ils présentaient le théâtre le plus exact d’un pays végétal et comptable de ses majestés. »
Dernière étape Dunkerque-Paris, 343 kilomètres encore tout de même ! « Vous pouvez venir les voir, ce ne sont pas des fainéants. » Devant la projection de leur portrait, Nicolas Lormeau se recueille comme une invitation à saluer tous ces forçats de la route, tous ceux dont on a admiré le courage, partagé leur malchance, ri aussi de leurs malheurs et de certaines situations cocasses : « Vous allez voir arriver Alavoine, dit Jean XIII, roi de la « poisse ». La place d’Alavoine n’est pas sur les routes, mais à l’Académie française. L’Académie est une institution qui doit non seulement conserver la langue, mais aussi la rajeunir. Pour cette dernière tâche, Alavoine est son homme. Allez me chercher un écrivain, un maréchal, un duc, un avocat, un poète qui, pendant l’ascension des Pyrénées, travaillé par le mal de mer et devant vous dire : « C’est triste d’éprouver un si grand malaise au cours de la plus rude étape », s’écriera : « C’est décolorant, pour une étape méchante, d’être pompé par un inconvénient de cette superficie ! »

Jean Alavoine

Jean Alavoine réparant son boyau

… « Mais il en est que vous ne verrez pas. Une soixantaine de « lanternes rouges » se sont perdus autour de la France. On ne sait ce que ces hommes sont devenus. Ils cassaient leur roue et de préférence la nuit. Pour demander du secours, ils n’avaient que les étoiles, quand encore elles étaient là ! Ils sont partis, ils n’arriveront pas. Où sont-ils ? »

Les Forcats de la route - Nicolas Lormeau ©Vincent Pontet 16-1

94 ans plus tard, leur place est sur la scène de la Comédie Française ! Le public les acclame à travers leur laudateur, Nicolas Lormeau, qui nous a conté ce mémorable Tour de France en 80 minutes, dans toute sa vérité, celle où se mêlent la peine et la gloire, le sublime et le sordide. Les spectateurs reconnaissent à sa juste valeur l’exploit artistique du comédien qui, en solitaire, a mouliné les paroles d’Albert Londres sans un temps de roue libre.

miroir-bottechia

La vie du vainqueur Ottavio Bottecchia est aussi un roman. Il remporta encore le Tour 1925 mais sa vie s’arrêta, deux ans plus tard, le 3 juin 1927, où on le retrouva, près de son vélo, agonisant au bord du canal dans son village natal. Aujourd’hui, le mystère demeure sur les circonstances du drame. Une agression fasciste comme il la craignait dans l’étape entre Toulon et Nice ? La gloire du maçon du Frioul faisait de l’ombre au régime mussolinien. Des années plus tard, en 1947, un des paysans qui le retrouva gisant, demanda un prêtre sur son lit de mort et confessa avoir tué le pauvre Ottavio d’un coup de bâton parce qu’il était en train de lui dérober des grappes de raisin dans ses vignes. La justice maintient toujours la thèse d’une chute due à une insolation. Neuf décennies plus tard, le mystère demeure et la chose la plus intéressante de la vie de Bottecchia est sa mort !
C’est aussi cela la légende des cycles dont on n’est pas étonné qu’elle soit racontée sur les planches. À la boutique du théâtre, j’ai découvert en DVD, une captation théâtrale d’Anquetil tout seul d’après le livre éponyme, en hommage au champion, de Paul Fournel. L’écrivain Christian Laborde, chantre de Claude Nougaro et amoureux fou de la petite reine, s’est aussi mis en scène pour clamer ses Vélociférations.
Merci Nicolas Lormeau de m’avoir emmené « au-delà du raisonnable » comme vous l’écrivez dans le fascicule distribué à l’entrée !
Dans mon adolescence lycéenne, j’aurais probablement mieux appréhendé avec les forçats de la route ce que signifiait une victoire à la Pyrrhus plutôt qu’à travers l’étude d’Andromaque !

Publié dans:Coups de coeur |on 16 mars, 2018 |1 Commentaire »

À bicyclette avec (Encre) Violette !

« La vie, c’est comme une bicyclette, il faut avancer pour ne pas perdre l’équilibre ». C’est Albert Einstein qui affirmait cela. Ce n’était pas la moitié d’un, pas même le quart… il en connaissait un rayon !
Je le prends à témoin car ce billet est dédié à la bicyclette. Encore, vont s’esclaffer certains de mes fidèles lecteurs un peu contrariés par mes deux précédents articles sur les vélodromes. Non, pas encore ! Aujourd’hui, je vous entretiens de bicyclette, pas de vélo ou de cyclisme.
La différence entre la bicyclette et le vélo est philosophique, stylistique et poétique. Je réclame l’aide de quelques maîtres de la plume pour m’aider à mieux la cerner.
Une fois n’est pas coutume, je commence ma démonstration par l’antithèse en citant deux fous de vélo et pour commencer le romancier René Fallet : « Ne dites pas : « J’ai un vélo », si vous possédez une chose informe munie de pneus ballons, d’une sonnette et d’un porte-bagages, vous feriez rire le monde, le monde merveilleux du vélo. Vous n’avez qu’une bicyclette. Le vélo c’est une femme. La bicyclette, c’est un « travelo » en bottes d’égoutier. Ce n’est pas le cheval qui est la plus belle conquête de l’homme, c’est le vélo. Il n’y a pas de boucheries vélocipédiques …
La bicyclette, les amateurs de vélo sont formels sur ce point, injustes s’il le faut, odieux jusqu’au racisme, la bicyclette n’est pas un vélo …
La bicyclette, c’est la bécane tordue du facteur, le biclou rouillé du curé, la charrue de la grand-mère, la sœur jumelle de sa machine à coudre. La bicyclette, c’est le percheron couronné, le véhicule utilitaire… On la reconnaît sans mal, la gueuse, à sa grosse selle camuse à ressorts, à ses garde-boue, à ses porte-bagages, à ses pneus d’arrosage, à sa sonnette, à sa lanterne et, surtout, à son guidon informe de toutes sortes, sauf la noble, dite « de course ».
Ce guidon « à la papa », je me retiens de ne pas le traiter d’infâme, d’ignominieux. Somme toute, non, je ne me retiens pas. Cet objet ridicule et laid me répugne. Je le hais, avec ses révoltantes poignées de caoutchouc, encore plus atroces depuis qu’elles sont en plastique … Il est « boulot-métro-dodo ». Le vélo, messieurs, c’est « Garbo-Bardot-Moreau » (à la fleur de l’âge ndlr !). Bicyclette et vélo, ce n’est pas bonnet blanc et blanc bonnet. C’est cabane à lapin et château de Chambord, boîte de pâtée Ronron et soufflé de Langouste à la Lyonnaise de Paul Bocuse. »
Je savais que Fallet, truculent écrivain et pas mauvais bougre, serait un contempteur impitoyable de la bicyclette. Si je m’en tiens aux critères qu’il avance, j’eus enfin le bonheur de posséder un vélo à l’âge de vingt-huit ans. Comme un gamin, trépignant, presque ému, je le reçus, dans leur usine de Maisons-Alfort, des mains propres des frères Roger et Marcel Lejeune qui équipaient alors une équipe professionnelle de cyclistes. Le romancier niçois Luis Nucera avoua : « Un jour, j’ai eu la chance de monter sur le vélo de Louison Bobet. C’était comme si on m’offrait la plume d’oie de Chateaubriand ». Il eut aussi le malheur de mourir à vélo, renversé par un chauffard.
Mon vénéré Antoine Blondin, autre amoureux fou de vélo, est un peu plus mesuré en trouvant quelque qualité sociologique à la bicyclette : « Depuis que la Providence a suggéré au primate d’utiliser un bâton pour gauler les noix, la bicyclette peut être considérée comme l’instrument le plus naturel qui ait été consenti à l’homme pour prolonger l’efficacité de son geste. A l’origine, deux roues puis une chaîne en font un outil privilégié, une super-brouette en quelque sorte, à laquelle Pascal n’avait pas pensé, bien qu’il s’en soit fallu d’un rien. Par la suite, elle se perfectionne sous la triple rubrique de la légèreté, de la rigidité et, paradoxalement, de la souplesse du métal. À ce stade, il convient de distinguer entre la bécane et le vélo qui est à celle-là ce qu’une Ferrari est à une 2 CV. La bécane est plutôt attachée à la silhouette du facteur ou à celle des valeureux pères de famille qui s’en vont chercher des œufs en rase campagne quand les armées ennemies occupent le sol natal. C’est un instrument domestique au même titre que la charrue. On l’extirpe généralement de la cave ou du grenier pour lui laisser passer la nuit dehors pour le plus grand profit du « voleur de bicyclette » qui hante les films néo-réalistes italiens. C’est à peine si on lui concède la protection d’un antivol : une de perdue, dix de retrouvées. Du temps qu’ils portaient la soutane, les curés de village en faisaient un usage proliférant car, sous une forme mixte, elle mettait en valeur l’habit ecclésiastique. Pour leur part, les travailleurs de l’aube, avant de l’enfourcher, musette au dos, dans de frileuses banlieues, en assortissaient l’usage de pinces aux chevilles du pantalon, qui leur donnaient un air pincé des pieds jusqu’à la tête, ajoutant à la distillation du pathétique usinier.

Bicyclette Couverture Miroir du Cyclisme

Le vélo, en revanche, constitue une source d’esthétique incomparable, si l’on veut bien admettre qu’il est conçu pour accueillir et répercuter le plus intime effort de celui qui le propulse. Ici, tout concourt à la marche de l’engin, depuis la voussure de l’échine sur le guidon jusqu’au frémissement d’un orteil sur un pédalier calibré au millimètre. Le prodigieux Fausto Coppi ressemblait à un héron désarmé lorsqu’il mettait pied à terre. Montait-il en selle, qu’on s’apercevait qu’il avait été prédestiné de tout éternité à compléter le profil d’une bicyclette, l’inscrivant dans une forme dynamique et ovoïde, dont l’esthète industriel Raymond Loewy a dit qu’elle était la figure géométrique la plus parfaite et replaçait toute création sous le signe de l’œuf, ce qui somme toute, est plein de bon sens. »
Pour eux, le vélo n’est pas un moyen de transport mais le rêve d’une ambition. Je ne vais pas les ennuyer dans leur repos éternel pour leur signaler que vélo est l’anagramme de LOVE !
J’appelle à la barre Philippe Delerm, friand de plaisirs minuscules, pour se faire l’avocat de… la partie civile, la bicyclette de monsieur et madame tout le monde :
« C’est le contraire du vélo, la bicyclette. Une silhouette profilée mauve fluo dévale à soixante-dix à l’heure: c’est du vélo. Deux lycéennes côte à côte traversent un pont à Bruges: c’est de la bicyclette. L’écart peut se réduire. Michel Audiard en knickers et chaussures hautes s’arrête pour boire un blanc sec au comptoir d’un bistro: c’est du vélo. Un adolescent en jeans descend de sa monture un bouquin à la main, et prend une menthe à l’eau à la terrasse: c’est de la bicyclette. On est d’un camp ou bien de l’autre. Il y a une frontière. Les lourds routiers ont beau jouer du guidon recourbé: c’est de la bicyclette. Les demi-course ont beau fourbir leurs garde-boue: c’est du vélo. Il vaut mieux ne pas feindre, et assumer sa race. On porte au fond de soi la perfection noire d’une bicyclette hollandaise, une écharpe flottant sur l’épaule.
Ou bien on rêve d’un vélo de course si léger: le bruissement de la chaîne glisserait comme un vol d’abeille. À bicyclette, on est un piéton en puissance, flâneur de venelles, dégustateur du journal sur un banc. À vélo, on ne s’arrête pas: moulé jusqu’aux genoux dans une combinaison néo spatiale, on ne pourrait marcher qu’en canard, et on ne marche pas.
C’est la lenteur et la vitesse ? Peut-être. Il y a pourtant des moulineurs à bicyclette très efficaces, et des petits pépés à vélo bien tranquilles.
Alors, lourdeur contre légèreté ? Davantage. Rêve d’envol d’un côté, de l’autre familiarité appuyée avec le sol. Et puis… Opposition de tout. Les couleurs. Au vélo l’orange métallisé, le vert pomme granny, et pour la bicyclette le marron terne, le blanc cassé, le rouge mat. Matières et formes aussi. À qui l’ampleur, la laine, le velours, les jupes écossaises? A l’autre l’ajusté dans tous les synthétiques.
On naît bicyclette ou vélo, c’est presque politique. Mais les vélos doivent renoncer à cette part d’eux-mêmes pour aimer – car on n’est amoureux qu’à bicyclette. »

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Sur les petits chemins de terre, on a souvent vécu l’enfer pour ne pas mettre pied à terre devant Paulette, la fille du facteur ! C’est exact, garçons de ma génération, on s’est tous senti des ailes à bicyclette, au moins une fois, pour se montrer à notre avantage devant la jolie camarade.
Je me demande si nous n’étions pas plutôt des benêts un peu ridicules comme dans la chanson champêtre qu’interprète Bourvil mon compatriote normand.

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Parfois, on « pécho » (comme on dit aujourd’hui) si je m’en réfère au même Bourvil dans Le Rosier de Madame Husson (adaptation d’une nouvelle de Maupassant) où il se faisait déniaiser par la comtesse de Blonville !
Delerm magnifie la bicyclette à travers deux jeunes filles sur un pont de Bruges. Moi je lui rends hommage à travers deux étoiles de la chanson Barbara et Brel pédalant le long du canal de Damme, non loin de la mer du Nord, Léonie et Léon le garçon emprunté qui offrait des bonbons parce que les fleurs, c’est périssable.

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Voilà comment par amour, une bicyclette s’enfonce dans l’eau d’un canal.
Cette séquence de Franz, le premier film de Brel réalisateur, trouva un prolongement lorsque Barbara écrivit sa chanson Gauguin qui est en fait dédiée au voisin du peintre dans un cimetière des Marquises :

« Il a dû s’étonner, Gauguin,
Quand ses femmes aux yeux de velours
Ont pleuré des larmes de pluie
Qui venaient de la mer du Nord.
Il a dû s’étonner, Gauguin.

Souvent, je pense à toi
Qui a longé les dunes
Et traversé le Nord
Pour aller dormir au soleil,
Là-bas, sous un ciel de corail.
C’était ta volonté.
Sois bien.
Dors bien.
Souvent, je pense à toi.

Je signe Léonie.
Toi, tu sais qui je suis,
Dors bien. »

Il n’est pas rare de retrouver des épaves de bicyclette lorsqu’on vide pour nettoyage le canal Saint-Martin à Paris.
Un peu plus au nord, dans la prairie non loin de la Géode, surgit de la pelouse la Bicyclette ensevelie, une œuvre insolite de deux artistes des plats pays, le danois Claes Oldenburg et la néerlandaise Coosje van Bruggen.

Bicyclette ensevelie 2Bicyclette ensevelie 3Bicyclette ensevelie 1

Le point de départ de cette création vint de Molloy, l’antihéros à demi amnésique du roman de Samuel Beckett, qui tombant de sa bicyclette (la sienne était rouge), se retrouve couché dans un fossé, incapable de reconnaître son engin.
En s’inspirant d’une ancienne bicyclette de leur fille, ils ont procédé à un éparpillement des différents pièces d’une machine monumentale (ayant appartenu à un géant de la route ?) partiellement enterrée : seuls apparaissent le haut d’une roue, la selle, une pédale, un bout de guidon avec la sonnette.

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On peut voir dans cette œuvre une critique de notre société de consommation où tout finit à la décharge. C’est aussi la fonction de l’art de redonner une seconde vie à l’objet et de le réhabiliter en mettant en valeur ses lignes épurées. Voilà comment le biclou, la bécane troquent leur condition d’objet dérisoire pour un statut d’objet d’art.
Le phénomène n’est pas nouveau. En 1913, déjà, l’artiste dadaïste Marcel Duchamp donnait naissance au ready-made (« déjà fait » ou « tout fait ») en assemblant une Roue de bicyclette sans pneu tournant sur elle-même et un tabouret lui servant de socle. Il considérait même qu’il s’agissait d’une œuvre cinétique puisque la roue tournait !

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Roue de bicyclette de Marcel Duchamp

Je n’entrerai pas dans le débat de l’art conceptuel mais beaucoup de réparateurs de cycles ont eu des ersatz d’œuvres de Duchamp dans leur atelier à défaut d’exposer au Centre Pompidou. Dans mon enfance, il y avait bien dans la cave du domicile familial, un porte-bouteilles tout à fait semblable à l’objet emblématique de l’artiste.
Pablo Picasso ne trompait pas l’œil mais notre esprit en créant des « animobjets ». Pour lui, un guidon de vélo était une paire de cornes qui, assemblée à une selle, devint une Tête de taureau (1942).

Tête de taureau Picasso

Tête de taureau de Pablo Picasso

J’ai un faible voire même de la tendresse pour Le vélo de Tati, la photographie de Robert Doisneau qui rend hommage au merveilleux cinéaste à travers le personnage de François, le facteur de l’inénarrable Jour de fête.
(voir billet : http://encreviolette.unblog.fr/2015/09/10/demi-jour-de-fete-avec-jacques-tati/ )

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Je l’avais empruntée (la photo, pas la bicyclette, je ne suis ni casse-cou ni bricoleur !) pour vous souhaiter une bonne année 2010.
Pour les besoins du cliché, Jacques Tati démonta la bécane du facteur (c’en est une selon les critères de Fallet !) avec autant de méticulosité que pour la mise au point de ses gags.
Pour louer le génie burlesque de Tati, l’écrivaine Colette disait : « Il a inventé d’être ensemble le joueur, la balle et la raquette ; le ballon et le gardien de but, le boxeur et son adversaire, la bicyclette et son cycliste ». Il interprétait l’accessoire et le partenaire.
L’artiste cubiste Fernand Léger peignit un certain nombre de toiles autour de la bicyclette.

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La mère et l’enfant de Fernand Léger

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Deux guidons de Fernand Léger

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La grande Julie de Fernand Léger

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Loisirs sur fond rouge de Fernand Léger

La plus connue est Les loisirs sur fond rouge. Peinte en 1949, cela faisait treize ans que les Français bénéficiaient des congés payés. Les costumes et les accessoires évoquent les joies simples de la détente familiale : la promenade à bicyclette, la baignade, la cueillette des fleurs, le canotier.
On pense à Partie de campagne, le film de Jean Renoir d’après la nouvelle de Maupassant.
Comme écrivait Simone de Beauvoir dans Les Mandarins, « Ça a son charme la bicyclette. En un sens, c’est même mieux que l’auto. On allait moins vite, mais les odeurs d’herbe, de bruyère, de sapin, la douceur ou la fraîcheur du vent, vous pénétraient jusqu’aux os ; et le paysage était beaucoup plus qu’un décor : on le conquérait morceau par morceau, de vive force ; dans la fatigue des montées, dans la gaieté des descentes, on épousait tous les accidents, on le vivait au lieu de le regarder comme un spectacle. »
Dans son commentaire déposé dans un de mes récents billets, un copain regrettait de ne plus entendre grisoller l’alouette des champs qui lui faisait oublier sa perverse fringale lors d’une sortie cyclotouriste. Je partage sa nostalgie, en effet, vous ne pouvez pas imaginer quelle délectation vous envahissait lors d’une promenade automnale vers la forêt de Rambouillet quand apparaissait un lièvre à l’arrêt au milieu d’un labour ou surgissait, des fougères rousses d’un talus, le plumage flamboyant d’un faisan.
On relève dans une poésie (1895) d’Edmond Haraucourt : « Ainsi parée, elle apparaît / Sur les routes de la forêt / La petite Reine à deux roues, / Cyclant sans bruit, cyclant, / cyclant ».
Philippe Delerm avance : « On porte au fond de soi la perfection noire d’une bicyclette hollandaise ». Certains affirment que le surnom de « petite reine » dont on affuble parfois la bicyclette (et le vélo), viendrait justement des Pays-Bas et de sa souveraine Wilhelmine d’Orange-Nassau (1890 à 1948) qui monta sur le trône à l’âge de dix ans à la mort de son père Guillaume III, et aimait se déplacer dans les rues de la capitale et dans les allées des jardins du palais royal avec ce moyen de locomotion. Elle était petite, elle serait reine, elle devint la « petite reine ».
Une autre hypothèse, moins romantique, en attribue la paternité au journaliste Pierre Giffard, créateur de la course Paris-Brest-Paris, qui édita en 1891 un ouvrage sur « l’histoire du vélocipède des temps les plus reculés jusqu’à nos jours » sous le titre de La Reine Bicyclette.
Le roman de la bicyclette, du célérifère au VTT ou BMX d’aujourd’hui, est passionnant.
Lors de ma visite au Clos-Lucé à Amboise où Léonard de Vinci passa les trois dernières années de sa vie, je vous avais raconté avoir vu une maquette en bois, ancêtre de la bicyclette, réalisée à partir d’un croquis du génial inventeur retrouvé au dos d’un feuillet du célèbre Codex atlanticus (1478-1518).

Maquette Vinci

maquette d’après Léonard de Vinci au Clos-Lucé à Amboise

Il s’avèrerait que le dessin fût un faux, œuvre d’un moine chargé de restaurer les croquis. Cependant, ce sacré Léonard griffonna bien quelques dessins de systèmes de transmission par engrenages s’apparentant à des chaînes de vélo.

Vitrail bicyclette

La petite église de Saint-Gilles à Stoke Poges, en Angleterre, date du XVIIème siècle un curieux vitrail où, entre deux personnages, l’un fumant la pipe et l’autre jouant de la viole, figure un ange à califourchon sur une sorte de barre reposant sur deux roues de grandeur inégale.
Jusque dans un passé récent, on a longtemps attribué l’invention du premier véhicule à deux roues, le célérifère, au comte de Sivrac, en pleine époque révolutionnaire (1790). Il prit deux solides roues à six rais de bois, éleva de part et d’autre de chaque essieu une sorte de montant en forme de fourche et réunit le tout par une petite poutre sur laquelle il aménagea un siège rudimentaire.

Célérifère de Mr de Sivrac

Célérifère de M. de Sivrac

Avant d’être un véritable moyen de locomotion, le célérifère était plus considéré comme un jouet à destination des petits et même les grands. Certains après-midis, les allées du Palais-Royal sont parcourues par ces « incroyables » chevaux de bois qui roulent grâce au mouvement des jambes, en ligne droite car dépourvus de système de direction.
On passe du célérifère au vélocifère dont l’utilisateur s’appelle vélocipède puisqu’on le pousse avec les pieds. Le terme de vélocipède finit par remplacer celui de vélocifère pour désigner l’engin lui-même et non celui qui s’en sert.
On sait depuis relativement peu que cette histoire de célérifère qu’on appellerait aujourd’hui une fake news, serait née, dans les années 1890, de l’imagination du journaliste Louis Baudry de Saunier dans un contexte d’hostilité entre la France et l’Allemagne suite à la guerre de 1870. Son canular destiné à ravir la paternité du vélocipède à un Allemand pour assouvir le nationalisme français, s’appuyait sur des brevets déposés en 1817 par un certain Jean-Henri de Siévrac concernant un célérifère à quatre roues. Pareille confusion ou usurpation ne serait plus possible à notre époque de l’internet, quoique …
L’inventeur germanique en question était un inspecteur forestier, filleul du Grand-Duc tout de même, Karl Friedrich Christian Ludwig, baron Drais von Sauerbronn. Il présenta à Paris, dans le jardin du Luxembourg, en avril 1818, sa découverte qu’on nomma aussitôt en son honneur Draisienne. Le progrès venait de la roue avant désormais directrice mais on avançait toujours en donnant des impulsions avec les jambes … un peu comme moi finalement, 135 ans plus tard, lorsque tout minot, j’enfourchais mon petit vélo vert à deux roues dans la cour de ma maison-école !
La draisienne fit fureur parmi les élégants de la capitale dans les allées des Tuileries, du Luxembourg ou du bois de Boulogne.

draisienne au Luxembourg

La presse régionale se fit écho des étonnants exploits réalisés avec l’engin. Dans le Journal de la Côte-d’Or du 24 août 1828, « On chante merveille de la machine de voyage dite draisienne ! Lagrange, tourneur à Beaune, est venu de sa ville à Dijon en deux heures et demie. C’est à n’y pas croire ! »
La flamme pour la draisienne, faute d’équipements nouveaux, finit par s’éteindre, et l’engin du baron redevint l’apanage des enfants et de quelques originaux. L’infortuné baron, ruiné et malade, finit par mourir dans un couvent de Karlsruhe dans l’indifférence générale.
Au milieu du XIXème siècle, « le cycliste était en somme lié au sol par un joug tyrannique et tant qu’il n’aurait pas réussi à s’affranchir de cette servitude, il demeurerait un esclave de l’implacable loi de l’inertie. »
C’est en Grande-Bretagne qu’on va assister au perfectionnement de ce qu’on appelait là-bas le hobby horse. En 1839, un forgeron écossais du nom de Kirkpatrick MacMillan dote la draisienne d’un système de transmission du mouvement à la roue arrière au moyen de bielles. Il n’est plus nécessaire de poser le pied au sol pour se propulser, en somme, la première « vraie » bicyclette est née.
Mais c’est, cocorico, un Français qui réalise le miracle de l’évasion. En 1861, aidé de son fils Ernest, Pierre Michaux, artisan serrurier et charron, crée le vélocipède à pédale en installant des repose-pieds sur la roue avant : « pour poser les pieds, adopte un axe coudé dans le moyeu de la roue et fais tourner celle-ci comme tu ferais tourner une meule ». Ainsi, Pierre Michaux invente la pédivelle qui va devenir la pédale.

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Vive émotion lorsqu’ils s’aperçurent alors que, les pieds libérés du sol, la stabilité de la machine ne se trouvait plus assurée et le crucial problème de l’équilibre était posé.
Ouf, le jour où le fils Ernest Michaux leva les pieds pour se laisser entraîner avec la draisienne du chapelier Brunel dans une rue en pente, il remarqua que la machine à deux roues restait dans une position stable si elle se mouvait à une vitesse suffisamment grande.
D’autres modifications suivirent avec l’ajout de freins à patins et l’augmentation du diamètre de la roue avant.
Le vélocipède des Michaux constitua le premier succès commercial de la bicyclette. En 1867, ils vendirent 1 000 … michaudines. Dès 1869, des clubs de vélocipédistes sont créés, de même que le premier magazine spécialisé Le Vélocipède. Cette même année, se dispute la première course cycliste entre Paris et Rouen.

Bicyclette James Moore

James Moore photographié en 1930 avec le vélocipède sur lequel il remporta Paris-Rouen en 1869

Avec notamment l’organisation de compétitions, on chercha alors à rendre le vélocipède plus rapide. Comme les pédales étaient fixées de part et d’autre du moyeu de la roue avant, l’idée était d’augmenter le diamètre de cette roue motrice pour accroître la distance parcourue à chaque coup de pédale.
« Gagnés par une sorte de vertige, les constructeurs grandirent encore, grandirent toujours cette malheureuse roue qui, atteinte d’une crise de gigantisme aiguë, finit par prendre des proportions invraisemblables. Et tandis que la roue avant augmentait, la roue arrière, elle, rapetissait, rapetissait … pour se trouver finalement réduite à l’état de simple roulette … »
Ainsi naquit le Grand Bi au début des années 1870.

Grand BiUne_course_de_grand-bi,_fin_1888

Il semble que ce fut un ancien élève de l’école Polytechnique, l’ingénieur français Marchegay, qui fut l’inspirateur de cette étrange machine dès 1871.
Ensuite, l’Anglais James Starley et un autre Français, le tourangeau Jules Truffault apportèrent des innovations, notamment en allégeant les jantes et les fourches en remplaçant le bois par l’acier.
Cependant, l’hypertrophie de la roue avant (elle atteignit un diamètre de 3 mètres !) posa des problèmes de sécurité. Sans parler déjà d’enfourcher l’engin, il fallait être insensible au vertige et posséder des qualités d’acrobate pour piloter la machine d’autant que les chemins étaient alors malaisés.
Curieusement, à la même époque, comme une régression, on vit apparaître, à usage des plus timorés, un nombre impressionnant de tricycles de conceptions très différentes et originales, tels l’Imbattable de Humber, le Météor, le tandem de Renard, l’Excelsior, le Télescopic, l’Omnicycle, le tricycle sociable (!) du même Renard, le Vélocimane, le Cripper.

Tricycle

Notre artisan tourangeau Truffault, l’esprit toujours en éveil, conçut un Sphinx avec une roue avant de 75 centimètres seulement, que l’on retrouva un peu plus tard en Angleterre sous le nom de Crypto. Puis il y eut le Facile, l’Extraordinaire, le Merveilleux, l’Antilope, des engins dits … de sûreté.
Avec tout cela, en définitive, on ne sait plus très bien qui fut le véritable créateur de la BICYCLETTE surgie de nombreuses inventions successives d’artisans imaginatifs.
Certains citent le nom de Sergent, un petit constructeur parisien qui, en 1878, fabriqua une machine où le mouvement des manivelles était transmis à la roue arrière par l’intermédiaire d’une chaîne. Dix ans auparavant, l’horloger André Guilmet et Eugène Meyer, un mécanicien, avaient présenté un vélocipède métallique à traction arrière avec transmission par chaîne de Vaucanson.

Bicyclette dite de Meyer-Guilmet

Bicyclette dite de Meyer-Guilmet

C’est en 1884 que la conception de nos « petits Français bien de chez nous » fut reprise par un Anglais, le constructeur J.K. Starley (neveu de James) à Coventry. Il mit sur le marché en 1884 le Rover Safety Bicycle, la « bicyclette de sûreté », ainsi nommée car plus sécuritaire que le grand bi.
On n’allait pas se laisser déposséder comme cela, et Georges Juzan, un modeste mais ingénieux mécanicien de Bordeaux, apporta des améliorations à la Safety qui grinçait horriblement, en montant des roues égales de 0,75 m à fins rayons et en installant une direction à douille et des roulements à billes. Un peu oublié, bien qu’une rue à proximité de l’ancien vélodrome du Parc Lescure porte son nom, il est quelque part un des inventeurs de la bicyclette moderne.
Naquit à cette époque une querelle avec « les fanatiques du grand bi considérant du haut de leur selle élevée avec morgue et dédain les misérables partisans de la bicyclette basse sur pattes ».
Le douloureux handicap de la bicyclette était son inconfort, un vrai tape-cul face aux rugosités du sol, les nids de poule de la chaussée et les pavés des rues. Michaux père et fils avaient permis à l’homme d’échapper à la tyrannie du plancher terrestre mais ce sol martyrisait encore ses reins, sa colonne vertébrale et ses poignets.
Heureusement, après la pédale, le pneumatique fut la nouvelle invention libératrice. Les fesses de tous les cyclistes de la planète peuvent être reconnaissantes envers son inventeur, l’Écossais John Boyd Dunlop qui a l’idée lumineuse de rembourrer les roues avec de l’air (1887). Un an plus tard, Dunlop inventa la valve qui permettait le gonflement plus pratique du pneu. L’amélioration suivante fut l’invention du pneu démontable attribuée un peu hâtivement aux frères Édouard et André Michelin (1891). Le Londonien Charles-Kingston Welsh (1890) et l’Américain W.E. Barlett (1890 aussi) avaient aussi déposé des brevets peu avant. Savez-vous qu’il fut décidé que les chambres à air seraient de teinte rouge en souvenir de la couleur des tuyaux à air comprimé fournis par la maison Michelin pour le percement du tunnel du Saint-Gothard (1872-1892) ?
Je me souviens dans ma jeunesse de courses cyclistes honorant en quelque sorte cette invention, le Grand Prix du Pneumatique ouvert aux professionnels dans la région de Montluçon et le Premier Pas Dunlop, une sorte de championnat de France des coureurs débutants (Raphaël Geminiani et Bernard Hinault figurent au palmarès).
Ainsi, la bicyclette prit son envol auprès d’une bourgeoisie et même d’une aristocratie en mal de sensations fortes. Eugène, le Prince impérial, fils de Napoléon III, se mit en tête de convertir la Cour à la bicyclette au point que certains caricaturistes le surnommèrent Vélocipède IV !
« J’aime la bicyclette pour l’oubli qu’elle donne. J’ai beau marcher, je pense. À bicyclette je vais dans le vent, je ne pense plus, et rien n’est d’un aussi délicieux repos » confiait Émile Zola
Les femmes portaient des crinolines et pour monter à bicyclette, il leur fallait porter pantalons et corsages bouffants ce qu’interdisait une ordonnance de novembre 1800. Deux circulaires de 1892 et 1909 autorisèrent le port du pantalon pour les vélocipédistes et les cavalières.
« À pied ou en bicyclette, nous partions » … Nous, ce sont le narrateur et ses amies Albertine, Andrée, Rosemonde, les jeunes filles en fleurs de Marcel Proust.
Dans À la recherche du temps perdu, on peut lire : « Il fut plus grand encore quand un cycliste me porta un mot d’elle pour que je prisse patience et où il y avait de ces gentilles expressions qui lui étaient familières : « Mon chéri et cher Marcel, j’arrive moins vite que le cycliste dont je voudrais bien prendre la bécane pour être plus tôt près de vous… toute à vous, ton Albertine. » »
Pour la cocasserie de l’anecdote, le grand favori (et futur vainqueur) du Tour de France 1963, Jacques Anquetil, le coureur maître du temps, faillit en perdre, lors de la première étape, à cause d’une chute … du côté de Guermantes.
Le mot bécane que Proust met dans la bouche d’Albertine viendrait de l’assimilation du bruit de la machine au cri de l’oiseau « bécant », c’est-à-dire qui frappe du bec. La bécane perdit un peu de sa connotation péjorative, après-guerre, avec le succès du constructeur Motobécane.

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Les bicyclettes s’appelaient La Charmeuse, Déesse. Dans un court vaudeville de Jules Romains, la Scintillante est un magasin de cycles à Montmorillon :

Scintillante

« À gauche un alignement de bicyclettes d’hommes pendues à des crochets. Au fond, une petite porte vitrée, des rayons, un comptoir, la caisse.
À droite, une rangée de bicyclettes de dames bien astiquées, sur de coquets supports. À droite aussi, en retrait et un peu de biais, la devanture vitrée et la porte. Le tout est fort net.
Au lever du rideau, un prêtre d’une cinquantaine d’années, grassouillet, très proprement vêtu, se tient au milieu du magasin, et, le chapeau à la main, contemple les bicyclettes de dames.
La porte vitrée s’ouvre, au fond. La patronne paraît. C’est une femme de trente-cinq ans, très avenante, coiffée et vêtue à la mode, et discrètement fardée. Le ton de sa voix laisse comprendre qu’elle ne connaît pas le prêtre ou ne le reconnait pas, et qu’elle est un peu étonnée (lever de rideau de l’édition parue à la NRF en 1925).
La patronne, un peu étonnée de trouver dans son magasin de cycles le curé de Saint-Exupère, n’est pas au bout de ses surprises. Il n’est pas venu, comme il semble, pour faire l’achat d’un vélo de dames – ce qui est recommandé dans ce cas – mais pour lui reprocher son absence à la confesse et lui faire la morale.
Il semblerait que M.Béchubert, l’horloger, vienne acheter, plus souvent que la normale, de la dissolution – que M.Esquimel, le marchand de faïence de la rue des Récollets, entretienne une passion pour les petits accessoires de vélo – que M.Trombe, l’huissier tombe trop régulièrement en panne juste devant la porte de la boutique – et ce ne sont que quelques noms de maris qui se détournent de leurs devoirs à cause de cette belle et avenante commerçante. Nous ferions, d’après le curé de Saint-Exupère, le tour de la paroisse à les citer tous.
Mais, plus grave encore, là-haut, au château, le vicomte Calixte a avoué à ses parents son amour pour la patronne de « la Scintillante ». C’est ajouter la mésalliance au scandale !
La patronne proteste de sa bonne foi, de sa bonne tenue mais, en secret, ne verrait pas d’un mauvais œil une alliance avec le jeune vicomte. Elle rêve, depuis toujours de laisser, là, son commerce florissant et de partir au bras d’un homme pour des voyages lointains et romantiques…. »
Jules Romains, j’adore son vrai nom d’état civil Louis Farigoule, donne encore une place importante à la bicyclette dans son truculent roman Les Copains. Deux d’entre eux, Bénin et Broudier, entreprennent de traverser la France à bicyclette :
« Le soir de ce même jour, à neuf heures, deux bicyclettes sortaient de Nevers. Bénin et Broudier roulaient coude à coude. Comme il y avait clair de lune, deux ombres très longues, très minces, précédaient les machines, telles que les deux oreilles du même âne.
– Sens-tu cette petite brise ? disait Bénin.
– Si je la sens ! répondait Broudier. Ça me traverse les cheveux, tout doucement comme un peigne aux dents espacées.
– Tu as quitté ta casquette ?
– Oui. On est mieux.
– C’est vrai. Il semble qu’on ait la tête sous un robinet d’air.
– Entends les grillons à gauche.
– Je ne les entends pas.
– Mais si ! Très haut dans l’oreille. Ça ressemble au bruit que fait parfois la solitude… un bruit de petite scie.
– Ah ! oui ! Je l’ai ! Je devais déjà l’entendre tout à l’heure ! Quel drôle de bruit ! Si haut perché !— Regarde nos ombres entrer dans cette clairière de lune, et puis plonger de la pointe dans l’ombre des arbres.
– Il y a quelque autre route, là-bas. On voit une lanterne qui se déplace. C’est une voiture.
– Je ne crois pas qu’il y ait une autre route. C’est la nôtre qui tourne, et que tu vois après le tournant. La voiture va dans le même sens que nous. Nous la rattraperons tantôt.
– Mon vieux ! je suis heureux ! Tout est admirable ! Et nous glissons à travers tout sur de souples et silencieuses machines. Je les aime, ces machines. Elles ne nous portent pas bêtement. Elles ne font que prolonger nos membres et qu’épanouir notre force. Le silence de leur marche ! Ce silence fidèle ! Ce silence qui respecte toute chose.
– Moi aussi je suis heureux. Je nous trouve puissants. Où sont nos limites ? On ne sait pas. Mais elles sont certainement très loin. Je n’ai peur d’aucun instant futur. Le pire événement, je passerais dessus, comme sur ce caillou. Mon pneu le boirait… à peine une petite secousse… Je n’ai jamais conçu, comme ce soir, la rotondité de la terre. Me comprends-tu ? La terre toute ronde, toute fraîche, et nous deux qui tournons autour par une route unie entre des arbres… Toute la terre comme un jardin la nuit où deux sages se promènent. Les autres choses finissent quelque part ; il le faut bien. Mais un globe n’a pas de fin. L’horizon devant toi est inépuisable. Sens-tu la rotondité de la terre ?
– Je regarde jusqu’où va la lueur rouge des lampions.
– Je songe à un marchand de tableaux qui me confiait un jour : « Vingt pour cent sur du Rembrandt, ça ne m’intéresse pas. » Je songe à un critique théâtral qui disait une fois : « Mme Sarah Bernhardt, en jouant Hamlet, l’a grandi. » Je songe à un vicaire de Saint-Louis d’Antin qui déclarait en chaire « C’est dans les tourments éternels que Renan expie les audaces sacrilèges de sa pensée. » Et il me semble soudain qu’il n’y a plus de négociants, plus de cabotins, plus de cafards. La terre est propre comme un chien baigné.
Mais le mouvement cessa de leur être insensible. Ils durent peser sur les pédales. Une montée toute droite faisait une lueur entre des arbres noirs.
Les feuilles remuaient ; mais les copains ne brisaient plus un souffle d’air. Le vent marchait avec eux dans le même sens, du même pas, prêt à les pousser doucement s’ils eussent ralenti.
La côte était ardue. Chaque pédale, tour à tour, semblait aussi résistante qu’une marche d’escalier. Elle cédait pourtant, et les roues avançaient par saccades. La machine faisait front d’un côté puis de l’autre, comme une chèvre qui lutte contre un chien.
La flamme bondissait dans les lampions ; la lueur rouge se démenait sur le sol entre les morceaux de clair de lune.
– Quand j’étais gosse, dit Bénin, le soir, avant de m’endormir, je me voyais traversant une forêt à cheval, mon meilleur ami à côté de moi.
La côte était gravie. Cent mètres de plaine, puis les machines partirent toutes seules.
Une descente, pareille à une fumée, se recourbait jusqu’au fond d’un val.
Les deux bicyclettes allaient d’une vitesse toujours accrue. Les deux roues d’avant sautaient ensemble.
Bénin et Broudier s’en félicitent. Parfois l’un deux donne un léger coup de frein pour ne pas dépasser l’autre. Dans la nuit molle ils entrent une joie à double soc. Alors ils savent ce qu’est le monde pour deux hommes en mouvement.
Bénin roule à gauche, Broudier à droite. Voilà qu’il n’y a plus ni droite, ni gauche. Il y a le côté Bénin et le côté Broudier… »
J’ai envie encore de vous offrir un autre plaisir minuscule de Philippe Delerm. Voici comment la nostalgie embellit la réalité car, autant que je m’en souvienne, je détestais de devoir actionner la dynamo qui rendait poussive ma progression lors d’un retour un peu tardif à la maison :
« Ce petit frôlement qui freine et frotte en ronronnant contre la roue. Il y avait si longtemps que l’on n’avait plus fait de bicyclette entre chien et loup ! Une voiture est passée en klaxonnant, alors on a retrouvé ce vieux geste : se pencher en arrière, la main gauche ballante, et appuyer sur le bouton-poussoir – à distance des rayons, bien sûr. Bonheur de déclencher cet assentiment docile de la petite bouteille de lait qui s’incline contre la roue. Le mince faisceau jaune du phare fait aussitôt la nuit toute bleue. Mais c’est la musique qui compte. Le petit frrfrr rassurant semble n’avoir jamais cessé. On devient sa propre centrale électrique, à pédalées rondes. Ce n’est pas le frottement du garde-boue qui se déplace. Non, l’adhésion caoutchoutée du pneu au bouchon rainuré de la dynamo donne moins la sensation d’une entrave que celle d’un engourdissement bénéfique. La campagne alentour s’endort sous la vibration régulière.
Remontent alors des matinées d’enfance, la route de l’école avec le souvenir des doigts glacés. Des soirs d’été où on allait chercher le lait à la ferme voisine, en contrepoint le brinquebalement de la boîte de métal dont la petite chaîne danse.
La dynamo ouvre toujours le chemin d’une liberté à déguster dans le presque gris, le pas tout à fait mauve. C’est fait pour pédaler tout doux, tout sage, attentif au déroulement du mécanisme pneumatique. Sur fond de dynamo, on se déplace rond, à la cadence d’un moteur de vent qui mouline avec l’air de rien des routes de mémoire. »
Le philosophe Régis Debray apporte un éclairage (sans dynamo) sociologique voire même politique : « La bicyclette fut un événement libérateur. Il faut réfléchir au fait que l’invention de la machine à vapeur, celle du train et de la locomotive, précèdent de cinquante ans l’enfantement de la bicyclette. Le compliqué est venu avant le simple … Parce que le train est collectiviste, social-démocrate mais avec l’individualisme, il faut inventer quelque chose d’autre. Donc on a inventé, à travers toute une série d’étapes, cet incroyable instrument de libération des jeunes gens et des femmes qu’a été la bicyclette qui permet l’échappée belle loin du regard des parents, la complicité amicale, pensez aux Copains de Jules Romains, pensez à 1936 : les congés payés, le tandem, pensez à (la chanson de Montand), « À bicyclette », la tentative amoureuse, n’est-ce-pas ? Passer du cheval à la bicyclette, c’est vraiment passer d’une société guerrière et hiérarchisée –le noble est un chevalier- à une société beaucoup plus démocratique et qui permet à l’homme de retrouver son corps, ainsi qu’à la femme parce que la bicyclette a inventé le féminisme de façon toute pratique. La femme à califourchon, ce qu’une amazone n’est pas, la femme en pantalon et la femme qui peut prendre sa bicyclette pour aller retrouver son copain dans le village d’à côté. Ça change les règles de nuptialité.
Pensez à Proust quand il rencontre Albertine, il est fasciné par ces femmes modernes, libres, qui vont à bicyclette. On n’a plus soupçon de cet extraordinaire air frais qu’apportait la bicyclette … Et je ne parle pas de Marcel Duchamp et de la Roue de bicyclette, ni de tout ce que le cinéma a pu faire grâce à la bicyclette : le travelling, etc. Donc, pour aller vite, la bicyclette est un objet technique qui a modifié notre culture et introduit des changements non négligeables dans notre pratique de l’espace. »
Je m’aperçois que j’ai été assez perspicace dans mes choix d’illustrations littéraires et artistiques.

Le vélo du printemps Doisneau

Le vélo du Printemps (Robert Doisneau)

FRANCE. Provence. 1955.

En Provence (Elliott Erwitt)

Doisneau leçon de vélo (1961)

La leçon de bicyclette (Robert Doisneau)

Un certain Paul de Vivie (1853-1930) affirmait à peu près la même chose au début du siècle dernier : « La bicyclette n’est pas seulement un outil de locomotion ; elle devient encore un moyen d’émancipation, une arme de délivrance. Elle libère l’esprit et le corps des inquiétudes morales, des infirmités physiques que l’existence moderne, toute d’ostentation, de convention, d’hypocrisie – où paraître est tout, être n’étant rien – suscite, développe, entretient au grand détriment de la santé. »
Ce vénérable monsieur aux moustaches en forme de guidon à la grand-papa, parmi toutes ses activités, fonda la manufacture stéphanoise de cycles La Gauloise (1882), la revue Le Cycliste (1888), le Touring Club de France (1890). Amateur de grandes randonnées, il est considéré comme le père du cyclotourisme associant la bicyclette à la balade. Désireux d’apporter plus de confort et de commodité aux usagers, il expérimenta plusieurs machines à changement de vitesses améliorant ainsi le dérailleur qui ne fut autorisé dans le Tour de France qu’à partir de 1937.
Il est très connu sous son pseudonyme de Vélocio, un surnom qui associe magnifiquement la machine magique et la vitesse. Un président de la République montait à pied au sommet de la Roche de Solutré chaque lundi de Pentecôte, des centaines de cyclistes escaladent le col de la République (au-dessus de Saint-Étienne), chaque année, lors de la Montée Vélocio, de même des milliers de cyclotouristes de toute l’Europe participent, le week-end de Pâques à la Flèche Vélocio, une randonnée de vingt-quatre heures.

_paul-de-vivie

Pour poursuivre cette ode à la bicyclette, voici celle du poète chilien Pablo Neruda :

« J’allais sur le chemin crépitant :
le soleil s’égrenait comme maïs ardent
et la terre chaleureuse était un cercle infini
avec un ciel là-haut, azur, inhabité.

Passèrent près de moi les bicyclettes,
les uniques insectes
de cette minute sèche de l’été,
discrètes, véloces, transparentes :
elles m’ont semblé simples mouvements de l’air.

Ouvriers et filles allaient aux usines,
livrant leurs yeux à l’été,
leur tête au ciel, assis
sur les élytres des vertigineuses
bicyclettes qui sifflaient passant
ponts, rosiers, ronces
et midi.

J’ai pensé au soir, quand les jeunes se lavent
chantent, mangent, lèvent un verre de vin
en l’honneur de l’amour et de la vie,
et qu’à la porte attend la bicyclette,
immobile parce que son âme
n’était que de mouvement,
et, tombée là, elle n’est pas
insecte transparent qui parcourt l’été,
mais squelette froid
qui seulement retrouve un corps errant
avec l’urgence et la lumière,
c’est-à-dire avec la
résurrection de chaque jour. »

Au hasard de mes recherches, dans un blog, je suis tombé (c’est une image) sur quelques lignes pleines d’humour qui encouragent l’addiction à la bicyclette :
« La bicyclette est une drogue douce, une saine toxicomanie qui permet d’atteindre un paradis non-artificiel où il n’est nul nécessaire d’être un crack pour atteindre un trip auto-mobile. Pas question de dopage non plus pour un shoot d’évasion. Dans ce deal d’insoumission, il est stupéfiant d’avoir ainsi le choix de son héroïne. Pour autant que son consommateur ne soit pas « accro » à trop d’inactivité, il verra son état de conscience se modifier au gré de ses sujétions. Une dépendance physique et psychique à nulle autre pareille puisqu’elle aboutit à la découverte de sa propre fortitude. Les montées sont souvent brutales et délirantes alors que les redescentes, elles, se font sans hallucinations mais avec cet impérieux manque : y succomber à nouveau pour le PLAISIR. Ce fabuleux instrument de rassemblement et de communication ne connait ni les frontières linguistiques ni géographiques et encore moins sociales, il enseigne avec finesse l’indulgence, la dépossession et l’impermanence des événements. Une connexité de l’émotionnel, du visuel et de la réalité. En plus d’être trans-générationnel, il réconcilie l’Homme avec ce qu’il a de plus précieux : sa liberté de mouvement et celle de sa pensée. » (Muco-Vélo : http://www.muco-velo.ch/la-desesperance-une-arme-la-bicyclette/)
Je pourrais en faire ma conclusion. Un joli pied de nez à ces champions cyclistes qui soignent leur asthme sur leur « vélo » de course en y dissimulant même parfois, les petits canaillous, un discret moteur électrique !
Comme à la fin d’une activité physique, je vous suggère plutôt un Retour au calme avec La bicyclette, un superbe poème de Jean Réda que certains d’entre vous ont pu devoir commenter au baccalauréat.

« Passant dans la rue un dimanche à six heures, soudain,
Au bout d’un corridor fermé de vitres en losange,
On voit un torrent de soleil qui roule entre des branches
Et se pulvérise à travers les feuilles d’un jardin,
Avec des éclats palpitants au milieu du pavage
Et des gouttes d’or — en suspens aux rayons d’un vélo.
C’est un grand vélo noir, de proportions parfaites,
Qui touche à peine au mur. Il a la grâce d’une bête
En éveil dans sa fixité calme : c’est un oiseau.
La rue est vide. Le jardin continue en silence
De déverser à flots ce feu vert et doré qui danse
Pieds nus, à petits pas légers sur le froid du carreau.
Parfois un chien aboie ainsi qu’aux abords d’un village.
On pense à des murs écroulés, à des bois, des étangs.
La bicyclette vibre alors, on dirait qu’elle entend.
Et voudrait-on s’en emparer, puisque rien ne l’entrave,
On devine qu’avant d’avoir effleuré le guidon
Éblouissant, on la verrait s’enlever d’un seul bond
À travers le vitrage à demi noyé qui chancelle,
Et lancer dans le feu du soir les grappes d’étincelles
Qui font à présent de ses roues deux astres en fusion. »

Le poète nous impose un changement de rythme (de braquet ?). Une bicyclette banale au fond d’un corridor délivrée de son caractère terrestre et utilitaire prend son envol et devient un double soleil avec ses deux roues comparées à des astres.
La bicyclette a sans doute encore de beaux jours à venir. Elle est même dans le vent, j’ai découvert dans mon supermarché voisin qu’à son nom, est commercialisée une nouvelle marque de desserts aux recettes 100% végétales.

dessert végétal À bicyclette

Après mai 68, avec Claude Nougaro, « chacun est rentré dans son automobile, entre le fleuve ancien et le fleuve nouveau où les hommes noyés nagent dans leurs autos ». Un demi-siècle plus tard, crue de Seine ou pas, quais et voies express ont largement laissé la primauté aux cyclistes. Cela sera le but d’une future promenade.

Publié dans:Coups de coeur |on 17 février, 2018 |1 Commentaire »

Les vélodromes de nos grands-pères … et de maintenant (2) !

Vu la densité du sujet, il est traité en deux billets.
Pour lire le billet 1, cliquer ici : http://encreviolette.unblog.fr/2018/01/23/les-velodromes-de-nos-grands-peres-et-de-maintenant-1/

Billet 2
En février 1984, les Six Jours de Paris renaquirent de leurs cendres dans le nouveau Palais Omnisports de Paris-Bercy. Cette fois, j’étais présent avec mon regretté frère. Nous allions enfin humer l’atmosphère (atmosphère ?) si particulière du feu Vel’ d’Hiv’. Mais Bercy n’avait pas une gueule d’atmosphère, d’ailleurs la piste n’était installée que provisoirement le temps des Six Jours. Les nouveaux « écureuils » se nommaient Francesco Moser, Dietrich Thurau, Stephen Roche, Urs Freuler, Laurent Fignon, Charly Mottet, tous appartenant au gotha du cyclisme.
Il manquait pourtant désormais ce supplément d’âme émanant des gradins et probablement des coureurs eux-mêmes : la société de consommation et la mondialisation naissante projetaient déjà là aussi leurs dérives perverses. Les anciens ne retrouvaient plus la ferveur populaire d’antan, les plus jeunes n’avaient pas connu les grandes heures de la piste, les flonflons électroniques avaient remplacé le piano à bretelles.
Bercy n’était pas le Vel’ d’Hiv’ et au prix où étaient les places, le spectacle légendaire des Six Jours avait perdu la moitié de sa joie. On n’y retrouvait pas le peuple de Paris promener ses amours, ses femmes, ses enfants. Cette fête qu’il montrait de ses mains, animait de ses rires, on la lui avait confisquée au profit de trop d’invités, de trop de passionnés de nouveautés ou d’amateurs de snobisme désuet vis-à-vis des résurgences surannées. Là où il aurait fallu beaucoup de joie à crier, encourager, où il ne fallait surtout pas compter son enthousiasme, on comptait à la machine à calculer. Bref, les premiers « Six Jours de Paris » de la nouvelle génération ne ressuscitèrent pas la folle passion vécue par les anciens, pas plus qu’ils ne ranimèrent chez les plus jeunes la folle nostalgie que tant d’écrivains, de Paul Morand à Ernest Hemingway en passant par Antoine Blondin, et tant de parents leur avaient communiquée.
L’automobile avait supplanté aussi la bicyclette qui n’était plus le moyen de locomotion journalier. Les Six Jours de Paris disparurent sans regret définitivement en 1989.

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Les écureuils étaient à Central Park dès la fin du dix-neuvième siècle, C’est en effet aux Etats-Unis (et un peu en Angleterre) que furent inventées les courses de Six jours. À l’origine, elles étaient disputées individuellement véritablement sur six jours, chaque coureur roulant ou dormant comme il l’entendait. On achevait bien les pistards avec ce marathon inhumain dont les concurrents sortaient complètement détruits. On cessa ce jeu de massacre en créant une course de relais à deux dite « à l’américaine » ou aussi « madison » puisque les premières épreuves furent organisées dans la célèbre enceinte du Madison Square Garden de New York.

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Plattner Terruzzi Vel' d'Hiv' blog

On oublie aujourd’hui que le cyclisme sur piste fut une spécialité sportive éminemment populaire. Tourné vers les records et les innovations technologiques, il attirait un public très nombreux et expert.
Ce qui explique en partie le nombre incroyable de vélodromes que l’on peut recenser en France, beaucoup détruits, certains encore actifs en mode mineur, beaucoup aussi tombés en léthargie et quasi reclus dans un profond abandon.
Hors la pratique de compétition, le vélodrome représente pourtant une opportunité de promouvoir une activité ludique dans des conditions de sécurité optimales pour les plus jeunes, compte tenu de la densité de la circulation routière. On y développe aussi des qualités d’adresse et d’habileté sur un vélo.
Savez-vous qu’au début du vingtième siècle, Paris et sa proche périphérie comptaient au moins cinq vélodromes en plein air. L’un d’eux, à Neuilly, entre la porte Maillot et la porte des Sablons, portait le curieux nom de Buffalo car il avait été construit sur l’emplacement occupé par Buffalo Bill et sa troupe lors de l’exposition de 1889. Lors de son inauguration en 1893, Henri Desgrange, le futur créateur du Tour de France, y établit le premier record du monde de l’heure en parcourant 35 km 325. Les virages étaient tellement relevés qu’on les surnommait les « falaises de Neuilly ». Le directeur de l’enceinte fut Tristan Bernard, alors rédacteur en chef du Journal des Vélocipédistes. Toulouse-Lautrec le peignit avec en arrière-plan « son » vélodrome.

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Il y avait aussi le vélodrome de Courbevoie (1891), celui de la Seine à Levallois (1893) occupé par le légendaire Vélo Club Levallois (VCL), la vieille Cipale (1896) du bois de Vincennes toujours en vie presque artificielle, et le Parc (et non l’agaçant Parqueu comme on l’entend trop souvent prononcé!) des Princes (1897), situé à la porte de Saint-Cloud, qui fut rénové en 1932 avant d’être complètement détruit en 1970 pour permettre le creusement du boulevard périphérique. Son nom vient de ce qu’il fut construit à l’origine dans une zone boisée, lieu de promenade et de chasse de la noblesse et de la haute bourgeoisie.
J’ai connu sa piste rose en ciment qui formait une rivière de corail enchâssée dans une enceinte assez grise. Ses longues lignes droites permettaient l’organisation de course de demi-fond (derrière moto). Beaucoup de grandes classiques françaises routières s’achevaient là : le Critérium National, les Boucles de la Seine, le Grand Prix des Nations et le derby de la route Bordeaux-Paris. Le Parc des Princes accueillit jusqu’en 1967 l’arrivée du Tour de France.
Je me souviens m’être retrouvé noyé au milieu d’une foule d’Italiens venue fêter leur nouveau campionissimo Felice Gimondi vainqueur de l’infortuné Poulidor pourtant débarrassé de son éternel rival Anquetil.
Je me souviens des réunions d’après Tour de France avec l’omnium opposant les vainqueurs des trois grands Tours.
Je me souviens du championnat du monde de vitesse de 1958 avec le triomphe du « Costaud de Vaugirard » Michel Rousseau laissant sur les fesses l’italien Enzo Sacchi.

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BORDEAUX/PARIS

Il y eut aussi, entre les deux guerres, le vélodrome Pierre-Benoist de Vaugirard, sis rue Olivier-de-Serres, non loin du Vel’d’Hiv’, qui laissa place à l’École nationale supérieure des arts appliqués et des métiers d’art.

vélodrome de Vaugirard blog.

Dans la proche banlieue sud, fut construit en 1937 le vélodrome de la Croix-de-Berny calqué sur la piste culte du Vigorelli de Milan. Il ferma ses portes en 1994 mais il était bien mutilé depuis longtemps.
Ces enceintes, dédiées essentiellement au cyclisme, ne résistèrent pas à l’urbanisation galopante et à l’appétit vorace des promoteurs immobiliers.
Dans la proche banlieue nord, le « neuf trois », département tant stigmatisé de la Seine-Saint-Denis, est riche de deux vélodromes encore en activité : à Aulnay-sous-Bois et à Saint-Denis.

Vélodrome Saint-Denis 4Vélodrome Saint-Denis 3Vélodrome Saint-Denis 21931-06-30+-+Miroir+des+Sports+-+Cipale+-+408A2Vélodrome de Saint-Denis 1

Toujours curieux, après avoir visité la basilique Saint-Denis, sépulture des rois de France, j’avais souhaité me rendre, non loin de l’université Paris 8, dans le temple des aristocrates du sprint.
Sans y paraître, bien discret derrière de sinistres murs de béton, le coquet anneau accueille, traditionnellement au mois de juin, le Grand Prix international de vitesse avec les meilleurs sprinters mondiaux. Le Club Vélocipédique Dyonisien (CVD), fondé en 1892, compta dans ses rangs deux très grands champions : le champion olympique Lucien Michard et son « Poulidor », non pas Lagarde mais Lucien Faucheux éternel second. C’est pour eux d’ailleurs que le vélodrome fut construit et inauguré en 1933.
À votre probable étonnement, les vélodromes sont encore légion en France, certes souvent dans un triste état. Il n’est pas rare, lors de mes pérégrinations hexagonales, quand je me trouve à proximité de l’un d’eux, que, poussé par une curiosité incontrôlée, j’aille jeter un coup d’œil et prendre quelques clichés. Fichez vous de moi, il y en a bien qui collectionne les boîtes d’allumettes (philuménie) ou les capsules de bière (cervacapsulophilie), moi je suis « collectionneur de photographies de vélodromes ». Tiens, en gage de votre moquerie, je vous charge de trouver le nom de mon étrange marotte.
D’ailleurs, j’ai des amis qui apportent leur contribution en m’envoyant quelques images de vélodromes glanées au hasard de leurs promenades.
C’est ainsi que je peux vous présenter, à tout seigneur tout honneur, le plus vieux vélodrome de France encore en service, celui de Senlis, son aîné d’un an, étant agonisant.
Inauguré en 1897, il est situé dans le département de l’Allier, précisément dans la petite cité de Lurcy-Lévis.

le-velodrome-montalescot-fete-ses-120-ans_3345590Vélodrome Lurcy-Levis 1Vélodrome Lurcy-Lévis 3Vélodrome Lurcy-Lévis 2Vélodrome Lurcy-Lévis 4Vélodrome Lurcy-Lévis 5

Je poserais volontiers mon panier, dans ce décor champêtre, pour pique-niquer (un pâté en croûte et une bouteille de Saint-Pourçain, ça vous convient ?) et évoquer les riches heures du duc du Bourbonnais, le doyen des vélodromes. Un site fort bien documenté en retrace l’histoire : http://velodrome.03320.fr/

Lurcy Lévis Kubler

Ferdi KUBLER sur la pelouse du vélodrome (Archives « Histoire du vélodrome de Lurcy-Lévis »)

Dans les statuts de la société vélocipédique en charge de la gestion de l’enceinte, j’ai relevé à l’article 19 que les discussions politiques et religieuses sont interdites. Sans remonter à la quasi fracture sociale du pays au temps d’Anquetil et Poulidor, ne peut-on pas tout de même débattre sur la rivalité actuelle opposant nos sprinters Arnaud Démare et Nacer Bouhanni ?!
J’eus aimé que René Fallet, originaire de Jaligny-sur-Besbre, choisisse la bucolique piste lurcyquoise pour établir le « record du monde de l’heure des Écrivains de plus de quarante ans dont le prénom commence par un R », mais le truculent romancier amoureux fou de la petite reine lui préféra le vélodrome Louis-Darragon de Vichy.
Plus sérieusement, à raison de deux réunions annuelles, le vélodrome de Lurcy-Lévis accueillit de très grandes figures du cyclisme mondial. Entre les deux guerres, il vit passer de grands champions comme Antonin Magne, André Leducq, Roger Lapébie, Paul Le Drogo, René Le Grevès.

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Les frères Jean et Louison Bobet en 1953 (Archives « Histoire du vélodrome de Lurcy-Lévis »)

En compulsant les programmes, je relève les noms de Louison Bobet et son frère Jean, du suisse Ferdi Kubler (vainqueur du Tour de France 1950), de Charly Gaul, d’Anquetil Darrigade et Terruzzi vainqueurs ensemble des deux derniers Six Jours disputés au Vel’ d’Hiv’, du régional Roger Walkowiak beau vainqueur du Tour de France 1956 et pourtant injustement dénigré, de Guido Messina champion du monde de poursuite, du belge Patrick Sercu champion olympique du kilomètre et détenteur du record de victoires dans les courses de Six Jours (88), de Raphaël Geminiani, Apo Lazaridès, Nello Laurédi, Gilbert Bauvin, bien d’autres encore, sans oublier les spécialistes de la piste Pierre Trentin, Daniel Morelon, Gérard Quintyn et le bien nommé Arnaud Tournant.
Gagné par ma frénésie de vélodromes (voyez comme c’est contagieux), mon ami poursuivit sa quête photographique au vélodrome Isidore Thivrier de Commentry.

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Rien ne stipule que les considérations politiques sont interdites sur cette autre piste bourbonnaise, aussi, afin de ne pas rouler idiot, il faut rendre hommage à Isidore Thivrier.
Son père Christophe, premier maire socialiste du monde (élu en 1882), fut connu comme le « député en blouse ». En effet, bien avant que les élus de la France insoumise se présentassent sans cravate lors de la rentrée de la nouvelle législature, ce député de l’Allier, ancien mineur, fit scandale en 1889 en pénétrant dans l’hémicycle habillé de la blouse bleue des ouvriers bourbonnais : « Quand l’abbé Lemire posera sa soutane, quand le général de Galifet posera son uniforme, je poserai ma blouse ». Récemment, Kad Mérad s’est inspiré de cette scène dans la série Baron noir diffusée par Canal+.
Isidore Thivrier, maire de Commentry de 1936 à 1940 et député de l’Allier de 1924 à 1940, fut l’un des 80 parlementaires (avec Marx Dormoy, un autre Bourbonnais) ayant voté, le 10 juillet 1940, contre la proposition de révision des lois constitutionnelles régissant la IIIème République en vue d’accorder les pleins pouvoirs au maréchal Pétain, président du Conseil.
De manière surprenante, il conserva ses mandats électoraux : maire de Commentry jusqu’en 1943, il fut invité à entrer aussi au Conseil National et accueillit même cordialement le maréchal en visite à Commentry le 1er mai 1941. Refusant d’adhérer à la politique du régime de l’état français, il finit par démissionner de ses fonctions pour se consacrer à des actions plus clandestines. Il entra alors en contact avec le réseau de renseignements Marco Polo et installa dans sa propriété un émetteur clandestin en liaison avec Londres et Alger. Il fut arrêté en octobre 1943 par la Gestapo. Interné quelques mois à la prison de Bourges, il fut condamné par un tribunal militaire allemand à vingt ans de réclusion pour espionnage puis déporté en avril 1944 vers le camp du Struthof en Alsace. De santé précaire, atteint de tuberculose et d’angine de poitrine, il y mourut, trois semaines plus tard, le 5 mai 1944.
Difficile de reprendre la piste après un tel portrait ! « Je n’ai pas la socquette légère » comme on dit dans le jargon cycliste !
La qualité du revêtement en ciment de la piste et sa longueur (près de 500 mètres) font que le vélodrome Isidore Thivrier a acquis une tradition de demi-fond, une épreuve d’endurance très spectaculaire courue derrière des motos. Les coureurs qui atteignent des vitesses voisines de 70 km/h sont appelés stayer, littéralement en anglais, « celui qui tient, qui a de bonnes qualités d’endurance ».

demi-fond à Commentry

Collectionneur impénitent, je sollicitai un ami enseignant dans un collège de Lens, pour qu’il effectue quelques photographies du vélodrome de la ville avant que ce « chef-d’œuvre en terril » ne tombe entre les mâchoires des pelleteuses pour permettre la construction du musée du Louvre-Lens. Il semblait pourtant encore dans un état acceptable de conservation.

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Construit en 1933, reconstruit en 1990, il portait le nom de Maurice Garin en hommage au premier vainqueur du Tour de France en 1903. J’ai eu déjà l’occasion de vous parler de ce champion cycliste à l’occasion de l’exposition Ciao Italia organisée au musée de l’Immigration. De nationalité italienne, naturalisé français en 1901, venu s’installer dans le Nord, on le surnommait « le petit ramoneur » en référence à son ancien métier dans le Val d’Aoste.
L’autre grand fait d’armes de Maurice Garin fut son succès, en 1901, dans le mythique Paris-Brest-Paris à la moyenne, incroyable pour les bécanes de l’époque, de 22,995 km/heure.
Spécialiste des épreuves au long cours, il remporta aussi, en 1895, les 24 heures des Arts Libéraux. Cette course organisée par le journal Le Vélo était disputée derrière des entraîneurs … dotés d’une simple bicyclette, d’un tandem ou d’une triplette. Pour l’anecdote, Garin ingurgita au cours de ce marathon : 19 litres de chocolat chaud, 7 litres de thé, 8 œufs au madère, une tasse de café avec de l’eau-de-vie de champagne, 45 côtelettes, 5 litres de tapioca, 2 kg de riz au lait et des huîtres ! Hé Dukan !
Au Nord, c’étaient les corons, la terre c’était le charbon… Le petit ramoneur nous a quitté en 1957, les mines et les vélodromes ont fermé peu à peu. Il ne reste aujourd’hui que les pistes de Saint-Omer (construite en 1899) et de Bruay-en-Artois dans le Pas-de-Calais, et au bout de « l’enfer du Nord », le paradis, le vélodrome André-Pétrieux, lieu d’arrivée de la classique mythique Paris-Roubaix. On lui fit des infidélités de 1986 à 1988, pour des raisons bassement économiques, en lui préférant l’avenue devant les bâtiments de La Redoute sponsor de l’épreuve.
J’eus l’occasion de le visiter (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2011/04/15/voyage-au-bout-de-lenfer-du-nord/) à la veille de la course, mieux encore de marcher sur la piste et d’en faire le tour complet. Ce vélodrome, c’est une histoire de passion, une légende, et au fil des pas, défilait le film d’un demi-siècle d’arrivées. Les plus grands champions y triomphèrent (sauf Anquetil !). Pire que moi encore, cet après-midi-là, deux gosses italiens d’une cinquantaine d’années, à vélo, se photographiaient à tour de rôle à l’entrée de la dernière ligne droite. Avant eux, leurs compatriotes Serse et Fausto Coppi, Antonio Bevilacqua, Felice Gimondi, Francesco Moser trois fois consécutivement, Franco Ballerini deux fois, Andrea Tafi sans parler de Pino Cérami un italo-belge de 39 ans, connurent pareille ivresse !

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Arrivée de Paris-Roubaix 1964

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Bonus inestimable, j’eus droit à une visite privée des antiques douches ornées de plaques de cuivre gravées du nom de chaque vainqueur sorti de l’enfer : « Elles sont devenues légendes au même titre que les pavés. Elles sont le mur des lamentations, l’endroit où les coureurs grimacent, geignent, comparent leurs blessures, décrivent leurs chutes avec force gestes et mimiques dans un sabir international. L’endroit où se lavent poussière, plaies et fatigue ».
Sous les pavés, la piste ! Une « vélorution » ! On aime le vélo à Roubaix, et un second vélodrome, couvert celui-là, a vu le jour en 2012, juste à côté. On l’a baptisé familièrement Stab du nom de l’ancien grand champion nordiste Jean Stablinski champion du monde et quadruple champion de France sur route.
Le football, le sport roi des médias, a fait trop souvent la nique au cyclisme et plusieurs villes possédant des clubs professionnels ont sacrifié la piste en désuétude de leur vélodrome pour en augmenter la capacité.
Je me rappelle d’arrivées d’étapes du Tour de France sur l’anneau rose du Stadium de Toulouse et du Parc Lescure de Bordeaux. J’ai fréquenté le stade Auguste Delaune (sportif normand mort sous les tortures de la Gestapo) à Reims avec la piste qui entourait la pelouse sur laquelle les légendaires joueurs Kopa, Fontaine, Piantoni, Vincent pratiquaient leur football champagne. Je me souviens d’une couverture du magazine Sport&Vie où les deux grands champions de l’époque Raymond Kopa et Louison Bobet posaient sur la piste en ayant échangé leur tenue.

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Soixante-trois ans se sont écoulés depuis que Lucien Lazaridès, surnommé l’enfant grec, gagnait l’étape azuréenne Monaco-Marseille du Tour de France sur l’anneau du boulevard du Prado. La piste a disparu depuis longtemps, cependant, l’antre de l’Olympique de Marseille, reconstruite récemment, continue à porter le nom de Vélodrome. Et lors du Tour de France de l’an dernier, le temps d’un après-midi, le stade a retrouvé sa vocation originelle, deux serpents de bitume de 160 mètres de long et 6 mètres de large ayant été coulés en arc de cercle sur la pelouse pour permettre le départ et l’arrivée de la course contre la montre.

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À Montauban, la mousse et les publicités envahissent la piste rose de la légendaire cuvette de Sapiac laissant l’usage exclusif du lieu aux rugbymen locaux.

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Dans mon enfance, je me suis nourri, goinfré serait plus exact, des lectures des magazines sportifs couleur sépia qu’achetait mon père. Je les conserve précieusement, jaunis et écornés d’avoir tant été manipulés.
Lorsque j’ajoute un vélodrome à ma collection, me reviennent en mémoire certaines étapes du Tour de France, la photographie d’un sprint, à tout le moins d’un coureur échappé franchissant la ligne en vainqueur, une chute aussi parfois. Aussitôt, miraculeusement, quelques fantômes surgis du passé se mettent à rouler sur la piste déserte.
Je vois Ferdi Kubler l’emportant à Saint-Malo lors du Tour de France 1949.

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1949-Kubler satint-Malo au-velodromeFerdi Kubler remporte la 5ème étape Rouen-Saint-Malo du Tour de France 1949

J’imagine Rik Van Steenbergen endossant le maillot jaune à l’issue de la première étape Brest-Rennes du Tour 1952. Voyez fugacement son sprint sur le vélodrome de Rennes avec ces images  (et le son si caractéristique des reporters de l’époque) dont j’attendais impatiemment la diffusion lors du passage des « actualités » au cinéma. Ce fut l’un de mes premiers souvenirs sportifs: dans l’échappée, figurait le coureur indépendant Pierre Pardoën qui participait à de nombreuses courses régionales au pays de ma grand-mère (et mon père) picarde.

http://www.ina.fr/video/AFE85004627

Vélodrome Rennes 2Vélodrome de Rennes

Vélodrome Rennes 3Vélodrome de Rennes

Vélodrome Rennes 4Vélodrome de Rennes

Vélodrome Rennes 1Vélodrome de Rennes

Ce sont plus de 100 pistes (126 en 2013) qui sont encore en service en France. Certaines, mal ou pas entretenues, sont sans doute à l’article de la mort.
À moins d’être des mordus de cyclisme (et encore), rares sans doute parmi vous savent qu’on peut trouver des anneaux à Branoux-les-Taillades (Gard), Cléden-Poher et Guipavas (Finistère), Couëron et Guémené-Penfao (Loire-Atlantique), Descartes (Indre-et-Loire), Noyant-la-Gravoyère (Maine-et-Loire), Plélan-le-Grand (Ille-et-Vilaine), Plouasne et Quintin (Côtes-d’Armor), Valentigney (Doubs), Villemur-sur-Tarn, et même dans la station balnéaire chic de Deauville.
Ça sent bon la douce France, j’ai envie de penser que les équipes municipales actuelles envisagent avec bienveillance l’avenir de leurs infrastructures. Il est évident que les coureurs de l’élite préfèrent aujourd’hui les destinations exotiques à des critériums en France profonde pour des contrats juteux, mais cela constitue d’excellents outils pour les écoles de cyclisme. Louison Bobet affirmait qu’il n’aurait jamais gagné Paris-Roubaix et le Tour des Flandres s’il n’avait pas connu l’expérience de la piste.

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Malheureusement, j’ai lu les récents avis de décès de Mont-de-Marsan et Blois dans la rubrique nécrologique des vélodromes.
Pauvre stade Jean Loustau qui connut les grandes heures du Stade Montois avec les rugbymen de légende, Christian Darrouy, Benoit Dauga et les fabuleux frères Boniface ! Luis Ocaña, venu en voisin du Gers, Thévenet, Guimard et Duclos-Lassalle firent autrefois honneur à la piste. Place désormais à une extension du centre hospitalier !
Même les « merckxistes » les plus radicaux ignorent peut-être que le vélodrome de Blois constitua un tournant important dans la carrière du Cannibale, au même titre que ses triomphes dans Milan-San Remo et ses chevauchées fantastiques dans les ascensions de l’Aubisque et des Tre Cime di Lavaredo dans les Dolomites.
La roue de l’infortune tourna, le 9 septembre 1969, sur le béton de la piste blésoise alors qu’il disputait une course derrière derny. Eddy était dans le sillage de son entraîneur, Fernand Wambst, quand, brusquement, l’accident survint. Victime d’un bris de pédale, l’entraîneur d’un autre concurrent chuta emmenant dans sa cabriole les poursuivants immédiats. « Ce fut terrible. Il n’y a pas eu moyen d’éviter Daler et son vélomoteur. Wambst a percuté de plein fouet. Moi-même, j’ai effectué une pirouette d’une quinzaine de mètres et je me suis reçu, sur le béton, la tête d’abord, le dos ensuite. Nous étions à plus de 60 km/heure. »
Fernand Wambst fut tué sur le coup. Eddy Merckx, emmené à l’hôpital, resta sans connaissance une demi-heure. Les radiographies ne décelèrent finalement aucune fracture mais le champion belge eut le bassin complètement déplacé et confia en avoir subi les séquelles durant la suite de sa carrière pourtant prodigieuse. Un autre grand champion belge Stan Ockers fit une chute mortelle lors des Six jours d’Anvers en 1956. Un monument fut érigé en sa mémoire en haut de la côte des Forges sur le parcours de la « doyenne » Liège-Bastogne-Liège.
L’un des multiples hauts-faits d’armes d’Eddy Merckx eut pour théâtre le vélodrome de Mexico. Mauvais timing de ma période mexicaine, j’avais manqué de peu en 1968 les médailles d’or olympiques des sprinters français Trentin et Morelon et du poursuiteur Daniel Rebillard, je ratais de quelques semaines sa tentative victorieuse contre le record de l’heure. Sur un air de mariachis … Merckxicoooooo !

Image de prévisualisation YouTube

Tardive consolation, une lectrice bruxelloise photographia pour moi le vélo utilisé par le champion à Mexico et exposé sur le quai central de la station de métro … Eddy Merckx.

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Légèrement confuse, elle s’excusa de l’aspect un peu « sommaire » de la machine. Je la rassurai en lui confiant qu’il en était des vélos de piste comme des peintres, ils sont souvent primitifs quand ils sont flamands ! Je lui pardonnai volontiers qu’elle ignorât que les vélos utilisés sur la piste ne possèdent ni frein, ni dérailleur.
Avec ces engins dits à pignon fixe, il n’est donc pas possible de faire de la roue libre. Les jambes sont entrainées et on est obligé de continuer à les tourner jusqu’à l’arrêt. Ce procédé évite les coups de freins trop violents qui risqueraient d’être dangereux notamment dans les virages en cas d’un écart d’un coureur qui vous précède. Sans compter que tout gain de poids, même de quelques grammes, est appréciable dans la recherche de l’aérodynamisme.
Pour les sprinters, c’est ce qui leur permet de réaliser des séances de « surplace » qui ont pour but d’obliger le coureur qui est derrière vous, à passer devant afin de pouvoir profiter de son aspiration au moment du sprint final.
Cela peut paraître paradoxal pour une épreuve de vitesse, mais dans le cyclisme de papa et grand-papa, il n’était pas rare d’assister à de très longs surplaces qui mettaient à rude épreuve les muscles des coureurs.
Dans la mémoire des anciens sont figés des surplaces entre Antonio Maspes et Michel Rousseau qui avoisinèrent ou dépassèrent la demi-heure. Dans mon enfance, j’ai souvenir de cousins de Bourg-la-Reine qui avaient pratiqué le cyclisme sur piste et qui m’enseignaient de passionnantes leçons de tactique, un peu à la manière de Jean Gabin !

Surplace Rousseau GaignardMichel Rousseau et Roger Gaignard dans une séance de surplace

Dans l’époque moderne, le temps est « compté » et à cause des impératifs horaires et économiques des diffuseurs audiovisuels, un maximum de deux surplaces est autorisé par course avec une durée maximale de 30 secondes, à l’issue desquelles le starter indique au coureur de tête de repartir.
Il n’y a pas que les vélos qui sont « primitifs », les maillots d’antan des pistards étaient aussi minimalistes, dépourvus des traditionnelles poches arrière et poitrine des routiers (tant pis pour le briquet et le paquet de Gauloises de René Fallet !). Par contre, ils possédaient la noblesse de la soie et j’adorais leur élégance, enfilés sous le cuissard, moulant le torse du coureur afin de permettre une meilleure pénétration dans l’air.
Je suis intarissable, permettez que j’évoque aussi le vélodrome de Besançon. Aujourd’hui disparu, il portait le savoureux nom de Gibelotte.
Est-ce parce qu’il fut le champion incontesté de la lutte contre le temps, Jacques Anquetil, qualifié parfois de « chronomaître », écrivit (une fois avec son maillot de marque BIC) deux belles pages de sa carrière sur la piste de la cité horlogère.
Lors du Tour de France 1963, il consolida son maillot jaune en y remportant l’étape contre la montre. Cela inspira Antoine Blondin qui rédigea sa chronique de L’Équipe à la manière d’un Conte du Chat Perché de Marcel Aymé. Intitulée Course contre le Monstre, vous pouvez la retrouver ici : http://encreviolette.unblog.fr/2013/07/02/ici-la-route-du-tour-de-france-1963-2/
Le meilleur fut à venir même si cela n’est pas inscrit dans le palmarès de Jacques. En septembre 1967, onze ans après avoir battu le légendaire record de l’heure de Fausto Coppi au Vigorelli de Milan, il lui vint l’idée de s’attaquer à nouveau à ce monument du cyclisme.
En guise de répétition, devant les caméras de la télévision, il effectua en soixante minutes, 101 fois le tour de la piste franc-comtoise battue par le vent soit 45,775 kilomètres. Cela fut considéré par les spécialistes et ses pairs présents au bord de la piste (notamment Poulidor) comme un formidable exploit athlétique. Deux jours plus tard, Anquetil battit le record en terre lombarde en parcourant 47,493 kilomètres dans l’heure, soit 1 334 mètres de plus que son premier record de 1956. « Pour Jacques, rien n’est plus beau que le record de l’heure. On ne peut pas y faire deuxième : c’est tout ou rien » (Paul Fournel).
Pour être complet et honnête sur le sujet, l’Union Cycliste Internationale refusa d’homologuer ce record, le champion normand n’ayant pas accepté de se soumettre au contrôle antidopage dans le vestiaire bondé de monde. Il n’y avait pas de quoi en faire un fromage, un bol de cancoillotte ou de gorgonzola bien crémeux en la circonstance.
Par la suite, en effet, ce record fut souvent dévoyé et perdit, faute de repères, beaucoup de sa signification. Plutôt qu’effectuer leur tentative sur l’anneau de référence, le Vigorelli à Milan, les candidats choisirent des pistes en altitude (Mexico est à 2 250 mètres), avec des revêtements en bois plus rapides, des vélos aux conceptions technologiques très (trop ?) pointues, et parfois même des « préparations biologiques » beaucoup plus condamnables que l’absorption éventuelle de quelques amphétamines.
L’Union Cycliste Internationale a mis récemment un peu d’ordre en étant plus flexible dans son règlement : « la bicyclette doit posséder « deux roues d’égal diamètre ; la roue avant est directrice ; la roue arrière est motrice, actionnée par un système de pédale agissant sur une chaîne ». « Le coureur doit être en position assise sur sa bicyclette. Cette position requiert les seuls points d’appui suivants : le pied sur la pédale, les mains sur le guidon, le siège sur la selle ». « La bicyclette doit être accessible à l’ensemble des pratiquants. Tous les éléments de la bicyclette doivent être commercialisés (c’est-à-dire disponible sur le marché ou en vente directe auprès du constructeur) au plus tard neuf mois après leur première utilisation en compétition. Le principe du prototypage de même que l’usage d’un matériel spécialement conçu pour un athlète, une épreuve ou une performance particulière n’est pas autorisé. »

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Ferdi Kubler encore vainqueur à Besançon lors du Tour de France 1947

Anquetil  heure BesançonJacques Anquetil dans sa tentative contre le record de l’heure au vélodrome de Besançon

Je ne peux clore ce grand bain de nostalgie sans vous présenter un amour de vélodrome. Il possède le charme suranné des vieilles propriétés. La grille d’entrée grince. Derrière les herbes un peu folles, surgit ce qui ressemble à un jardin public ombragé plus propice à la pratique de la pétanque ou à l’organisation d’un vide-grenier ou d’une fête de la musique.

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Ici gît le vélodrome du Placia à L’Isle-Jourdain dans le Gers. Une photographie d’une exposition consacrée au passé du lieu montre les 13 personnes de la cité « qui déplacèrent des montagnes de terre pour construire en 1933 ce vélodrome à la forme atypique avec ses virages très resserrés ».
Au premier coup d’œil, on imagine mal qu’ici, roulèrent plus de 300 coureurs professionnels, 8 champions olympiques, 32 champions du monde, 18 vainqueurs du Tour de France. Pour la nocturne du 16 septembre 1960, on relève : 1.Robert Verdeun 2.Yves Rouquette 3.Anquetil 4.Stablinski.
Robert Verdeun, excellent coureur lui-même, était le frère de Maurice Verdeun champion du monde et champion de France de vitesse, vainqueur de la grande finale de la Médaille et du Grand Prix de Paris amateur.
Aujourd’hui, cette piste constituerait un excellent terrain de jeu pour les enfants sur leur tricycle. Curieux comme ils sont, ils demanderaient à leurs parents ce qu’est la bande bleu clair qui se trouve en bordure de la piste sur toute sa longueur. Sauraient-ils répondre qu’il s’agit de la « côte d’azur », une bande d’arrêt d’urgence qu’il est interdit d’emprunter volontairement. Lors des épreuves de poursuite et les tentatives de record de l’heure, elle est rendue impraticable par la pose de « boudins ». Il s’agit de petits sacs de sable, donc rien à voir avec l’excellente charcuterie régionale que l’on pourrait éventuellement déguster à l’ombre de la cinquantaine de platanes occupant le centre de la piste !
Quelle belle aire de pique-nique, cela aurait constitué au temps des nocturnes avec les as du Tour de France ! Idéale pour les mounjetados, ces repas de village si populaires dans le Sud-Ouest.

Vélodrome Isle-JourdainLe vélodrome du Placia autrefois

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Phénomène récent d’édition, des journalistes ou historiens publient des ouvrages ou brochures faisant revivre, souvenirs et anecdotes à l’appui, l’histoire de vélodromes de leur région aujourd’hui disparus. Ainsi, à Saumur, le vélodrome de la Loire inauguré en 1894 fut démoli durant la Seconde Guerre mondiale, la piste ayant subi les crues du fleuve.
Sortez vos mouchoirs, la ville de Cholet a perdu ses trois vélodromes dont celui au joli nom de l’Oisillonnette.
Au cours de mes recherches, j’ai découvert qu’il y eut un vélodrome en ciment à Rouen en lieu et place de l’actuel marché d’intérêt national. Construit en 1895, il était intégré dans un ensemble comprenant un casino et un lac, au centre de la piste, haut-lieu du patinage hivernal. Mon père et mon oncle durent le connaître.

Vélodrome Rouen

L’ancien vélodrome de Rouen

Il accueillit plusieurs arrivées de Paris-Rouen considéré comme la plus ancienne course cycliste d’endurance de ville à ville (remportée en 1869 par James Moore).
Un nommé Guignollot, qui ne l’était pas du tout, termina second de l’édition de 1895 devant Caron et Rayard qui courait … en tandem !
Le 6 juin 1909, se disputa un omnium entre Gustave Garrigou, vainqueur du Tour de France 1911 (en 1910, il reçut une prime spéciale de 100 francs-or pour avoir escaladé le col du Tourmalet sans mettre pied à terre !), et Jean Alavoine, une sorte de Poulidor des temps héroïques, ayant terminé cinq fois dans les cinq premiers de la Grande Boucle. Surnommé le Gars Jean, Alavoine enrichit le jargon cycliste de formules comme « rouler la caisse », « pédaler avec les oreilles » ou « mettre le nez à la fenêtre ».
Juste à l’intérieur de l’anneau cycliste, il y avait une contre-piste en herbe permettant de faire courir simultanément un homme contre sa plus noble conquête.
Le vélodrome fut détruit en 1932. Deux ans plus tard, à quelques centaines de mètres de là, naissait Jacques Anquetil.
Je ne vais pas vous laisser sur ce sentiment de nostalgie. L’espoir fait revivre les vélodromes. Soixante après la démolition du Vel’d’Hiv’ de Paris, je me réjouis de la naissance de plusieurs pistes couvertes à travers l’hexagone : le Stab à Roubaix, Bordeaux-le-lac, Bourges et même prochainement à Bonnac-la-Côte.

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Dans mon enfance, se disputait, en hommage au village martyr, le Grand Prix de la Renaissance d’Oradour-sur-Glane avec les plus grands champions de l’époque. Aujourd’hui, à vingt-cinq kilomètres de là et de la capitale de la porcelaine, dans la campagne limousine, vient de sortir de terre le vélodrome Raymond Poulidor, du nom du grand champion originaire de la région. C’était pourtant un médiocre coureur sur piste mais, justement, s’il avait eu accès à ce type d’installation durant sa valeureuse carrière, son palmarès se serait sans doute enrichi de quelques courses prestigieuses.
Le vélodrome possède même deux pistes, une au format olympique et un anneau d’initiation et d’échauffement à l’intérieur. Il devrait être bientôt doté de sa couverture mais, pour l’instant, croisons les doigts, il connaît déjà quelques soucis avec le revêtement en béton de la piste partiellement … bosselé ! Bonne nouvelle, par contre, il a reçu la visite des collectivités de L’Isle-Jourdain (tiens, tiens), Loudéac et Saint-Étienne, voulant rénover ou bâtir le leur.

Vélodrome Bonnac la côte 1velodrome-de-bonnac-la-cote_3249871

J’ai gardé pour la bonne bouche le Vélodrome National de Saint-Quentin-en-Yvelines, à quelques tours de roue de chez moi, qui a ouvert ses portes en janvier 2014.
Il s’inscrivait à l’origine dans la candidature de la ville de Paris pour les Jeux Olympiques de 2012 mais le choix de Londres mit du plomb dans l’aile du projet. D’autant qu’à l’inverse du règlement du vélodrome de Lurcy-Lévis (!), ici, les spéculations politiques allèrent bon train : les élus de droite de la Communauté d’agglomération de Saint-Quentin-en-Yvelines pourfendirent la gauche majoritaire, arguant du fait que c’était un projet bien trop onéreux et d’une autre époque pour quelques rares coureurs en maillot de soie ! Ils reçurent même le soutien providentiel d’écologistes prétextant la proximité (réelle) d’une réserve migratoire ornithologique et la présence de quelques batraciens notoires en bordure de l’étang contigu.
Je ne développerai pas tous les débats sur ce « vélodrame » qui ne pouvaient pas se régler « à la pédale » … faute de piste ! En tout cas, le vélodrome a fini par voir le jour, et savoureusement, la droite, depuis majoritaire, s’enorgueillit du « magnifique écrin », véritable vitrine du sport, d’autant plus avec la perspective acquise des Jeux Olympiques de 2024.
À l’image du centre de Clairefontaine pour les footeux, le vélodrome s’intègre dans un complexe avec l’installation de la Fédération française de cyclisme et une autre arène destinée aux épreuves de BMX. C’est aussi le siège du centre d’entraînement de l’équipe de France et de nombreuses journées portes ouvertes permettent d’y assister.

St-Quentin Portes ouvertes 1St-Quentin Portes ouvertes 4St-Quentin Portes ouvertes 6St-Quentin portes ouvertes 3St-Quentin Portes ouvertes 7St-Quentin Portes ouvertes 2Journée Portes ouvertes vélodrome de Saint-Quentin-en-Yvelines: entraînement de l’équipe de France

Aux normes olympiques, la piste francilienne a déjà accueilli les championnats de France en octobre 2014 et les championnats du monde en février 2015.
Un des premiers événements médiatiques fut la tentative victorieuse de Robert Marchand contre son propre record de l’heure des centenaires. Âgé alors de 102 ans, il parcourut 26,927 kilomètres, performance que beaucoup d’actifs seraient incapables d’égaler, à commencer par moi.

Robert-Marchand-Hour-Record-2017robert-marchand-champion-du-monde-de-cyclisme-a-plus-de-100-ans

Vous imaginez ma joie quasi enfantine de revivre, soixante ans après, les grandes heures du Vel’d’Hiv’ qu’en fait, je n’avais connues qu’à travers les journaux et quelques retransmissions télévisées.

St-Quentin France 9Florian Rousseau, ancien champion olympique et champion du monde, avec Jean-René Godart

Les championnats de France ne firent guère recette. Pourtant, le gratin du cyclisme national, dont quelques champions du monde en titre, était au rendez-vous sur la piste qui constitue désormais leur outil de travail au quotidien.
Pour la ferveur populaire, il faudrait repasser. En effet, seuls quelques nostalgiques comme moi, éparpillés dans les gradins, tentaient à travers leurs souvenirs d’antan, de transmettre leurs émotions et d’inculquer quelques notions à une jeune génération plus encline au VTT et BMX. Toute une éducation à remettre en place, là aussi !
L’intérieur de la piste est occupé par le « quartier des coureurs » qui, pianotant sur leur portable ou s’échauffant sur un home trainer le walkman sur les oreilles, attendent qu’on les appelle au départ.
Contre mauvaise fortune, bon cœur, j’eus loisir de me déplacer le long des balustrades pour mieux appréhender toute la virtuosité des champions et … championnes, pour jauger aussi l’impressionnante inclinaison des virages. Vive la force centrifuge !
Je me familiarisais avec les différents types d’épreuves. On peut tourner en rond (ou en ovale) de bien des manières : courses de vitesse individuelle et par équipes de trois, kilomètre contre la montre, courses d’endurance avec la poursuite individuelle et par équipes, la course aux points, l’américaine, le scratch, l’omnium. Ces spécialités ont leurs règles propres et réclament des qualités différentes de puissance, de vélocité et de souplesse.
Très prisé du public (même maigre), le keirin est une épreuve assez récente importée du Japon où les paris sont ouverts sur les coureurs. La course se déroule sur deux kilomètres : lors des premiers 1400 mètres, l’allure des coureurs est réglée par un entraîneur motocycliste qui accélère progressivement avant de quitter la piste à 600 mètres de la ligne.
Au diable les acouphènes, je fus ravi d’assister à la course de demi-fond, un peu désuète aujourd’hui, avec ses motos pétaradantes.
Et puis, vibra aussi ma fibre cocardière : les coureurs étaient vêtus, plutôt que ces infâmes tenues surchargées de logos commerciaux, de maillots de leurs comités régionaux respectifs. Délicieux anachronisme de voir les combinaisons d’aujourd’hui (maillot et cuissard combinés) aux couleurs de nos provinces héritées d’une France moyenâgeuse : le bleu de l’Ile-de-France piqué de fleurs de lys, la blanche hermine de Bretagne, les léopards de Normandie. L’enseignant qui sommeille toujours en moi pensait que ce pouvait être un moyen ludique d’acquérir quelques rudiments d’histoire et de géographie. Incidemment, nos chers enfants apprendraient que la Guyenne appartient à la Nouvelle Aquitaine et n’est pas le théâtre du lancement des fusées Ariane ! Je sais bien que notre cher président, plus cultivé que la moyenne, avait déclaré que la Guyane était une île … Allez, pas de mauvais esprit, roulons !

St-Quentin France 10Championnat de France de vitesse: François Pervis champion du monde et Grégory Baugé, neuf titres de champion du monde sur piste

St-Quentin France 11St-Quentin France 3St-Quentin France 12St-Quentin France 2St-Quentin France 1Poursuite par équipes

St-Quentin France 6Omnium femmes

St-Quentin France 8st-quentin France 14St-Quentin France 13St-Quentin France 15Épreuve de demi-fond

Quelques mois plus tard, le public répondit présent, cette fois, pour les championnats du monde. Mon frère eut envie de revivre les émotions spéciales que dégage un vélodrome. Je ne savais pas que ce serait sa dernière visite chez moi.
À la différence d’une course sur route qui passe devant vous durant quelques secondes, ici le spectacle est permanent et total. Nous retrouvâmes quelques fulgurances du passé, notamment lorsque, littéralement porté par une foule enfin déchaînée, François Pervis alla conquérir le titre du kilomètre pour 87 millièmes de seconde.

St-Quentin Monde 3Championnat du Monde

St-Quentin Monde 2St-Quentin Monde 1St-Quentin Monde 4St-Quentin Monde 5St-Quentin Monde 6François Pervis vient de remporter le titre mondial du Kilomètre

La Marseillaise retentit à cinq reprises en l’honneur de nos pistards.
Qui sait si, dans six ans, je ne vous conterai pas ici d’autres exploits de nos pistards lors des Jeux Olympiques de Paris qui se dérouleront sur cette même piste…
Hors quelques (trop rares) événements internationaux et nationaux, la piste de Saint-Quentin-en-Yvelines accueille quelques épreuves régionales de jeunes. C’est plaisant de voir évoluer, souvent gratuitement ou presque, ces graines de champions qui laissent espérer que le cyclisme sur piste a un avenir.
Des baptêmes sont même organisés au cours desquels monsieur et madame Tout le monde peuvent rouler sur la piste olympique et les plus téméraires « monter aux balustrades » comme les meilleurs écureuils. Cela suscitera peut-être de futures vocations chez leurs enfants.
Par contre, il faut probablement tirer un trait sur le retour d’éventuels Six Jours.
Les Six Jours se sont progressivement modifiés voire désincarnés, et ne correspondent absolument plus aux canons originels. Prolifiques encore en Europe dans les années 1970-80, ils se sont réduits comme une peau de chagrin. Seuls subsistent cette saison ceux de Londres, Gand, Genève, Rotterdam, Brême, Berlin et Copenhague. L’Allemagne a été particulièrement affectée avec la disparition des Six Jours de Dortmund, Cologne, Hanovre, Francfort, Munich, Munster.
À l’origine, le principe voulait tout simplement qu’il ne soit pas permis à une équipe (de deux hommes) de quitter la piste durant six jours et six nuits. Aujourd’hui, la course s’est « humanisée » se résumant dans la plupart des cas en des soirées avec une succession d’américaines entrecoupées de séries de sprints.
De toute façon, les spectateurs aussi ne voulaient plus de ce genre de course. Ce n’était plus rentable de faire tourner des coureurs devant des banquettes vides. Le temps est révolu où les coureurs étaient obligés de dormir dans les cagnas, sauf le fantasque Roger Hassenforder faisant le mur pour retrouver une belle admiratrice dans un hôtel voisin du Vel’ d’Hiv’ !

Cagna d'autrefois

Les champions routiers, qui déjà limitent leurs objectifs à un ou deux grands tours nationaux, préfèrent passer l’hiver au soleil de l’autre hémisphère plutôt que se frotter aux spécialistes de la piste dans des atmosphères confinées.
Pour humer aujourd’hui un peu de la fragrance des Six Jours à l’ancienne, il faut se rendre chez nos voisins belges au vélodrome Kuipke de Gand. Les Zesdaagse van Vlaanderen-Gent (Six Jours de Gand en néerlandais) constituent les derniers garants de l’institution. Les frites, la bière et le musette restent des valeurs refuges de la kermesse « brueghelienne » !
Ici, les plus grands spécialistes de la discipline Rik Van Steenbergen, Peter Post, Patrick Sercu, l’emportèrent associés aux grands routiers de l’époque Rik Van Looy, Eddy Merckx et Roger De Vlaeminck.
Pour en avoir un aperçu, je vous offre ce joli reportage de l’émission Faut pas rêver. Justement si, il faut rêver ! Et je ne désespère pas, rien qu’un soir, goûter à cette ambiance. La chose ne sera pas aisée cependant, en effet, dès février, la presque totalité des billets pour l’épreuve disputée au mois de novembre qui suit, est déjà vendue.
Dans le reportage, il y a même le gosse qui fait le tour du square (comme moi dans la cour de l’école !). Souriez de tous ces spectateurs qui tournent la tête comme une colonie de flamants roses, de « flamands » plutôt. Les Fla-les Fla-les Flamands roulent sans mollir, les Flamands ça n’est pas mollissant …!

http://www.ina.fr/video/CPC97000568

Les béotiens, je ne peux le leur reprocher, considèrent sans doute que tous les vélodromes se ressemblent, alors qu’ils doivent répondre aujourd’hui à des contraintes architecturales précises édictées par l’Union Cycliste Internationale afin d’être homologués pour les compétitions de haut niveau : « les vélodromes sont des pistes qui, dans leur forme et inclinaison ainsi que dans leur état et leurs dimensions permettent à chaque coureur, lors des compétitions cyclistes qui s’y déroulent, de défendre ses chances sans risque ni péril. »
Une piste est constituée de deux lignes droites parallèles et de même longueur, reliées par des virages dont l’inclinaison est déterminée en fonction de la vitesse minimum de sécurité.
La longueur de la piste doit être comprise entre 133,33 et 500 mètres, et choisie de telle sorte que pour un certain nombre de demi-tours parcourus, on obtienne une distance égale à un kilomètre. Elle est fixée à 250 mètres pour les championnats du monde et les Jeux Olympiques. Les virages sont d’autant plus relevés que la piste est courte. Cela exige un travail de géométrie très poussé.
La surface de roulement doit être dure, uniforme, antidérapante et non abrasive. Elle est généralement en ciment ou asphalte pour les pistes en plein air, revêtement moins sensible aux aléas climatiques. Plus rapide, le bois est utilisé pour les pistes couvertes. Les essences les plus « roulantes » aujourd’hui pour les pistes de haute compétition sont le Douglas ou pin d’Oregon, le pin de Sibérie et le Doussié un bois exotique présent dans les forêts du Cameroun.
Il faut confier la construction d’une piste et même sa réfection à des entreprises vraiment spécialisées. Pour n’en avoir pas suffisamment pris conscience, la mairie de Paris et la société Eiffage ont été confrontées récemment à de sérieux problèmes lors de la rénovation de la piste de la Cipale de Vincennes.

Cipale rénovée 2Cipale rénovée 1Travaux de réfection de la piste de la Cipale

Il est un de mes rêves enfantins sinon puérils que j’envisage de réaliser : lors de mon prochain séjour à Milan, je compte bien me rendre au vélodrome Maspes-Vigorelli, l’un des lieux vraiment dignes de l’appellation « légendaire » dans l’histoire du sport cycliste, avant que les lattes de bois de la piste mythique ne pourrissent définitivement.

Vigorelli(© Angelo Giangregorio)

Anquetil Vigorelli Giro 1960

Chers lecteurs et lectrices, vous savez désormais comment me faire rêver : il vous suffit de faire quelques photographies de vélodromes que vous aurez approchés au hasard de vos balades et de me les envoyer. Je me ferai un plaisir de les publier à la suite de ce billet.

Mes aimables remerciements à Denis RIGAUD et Jean-François HOOG pour leur collaboration iconographique.

Publié dans:Coups de coeur |on 1 février, 2018 |3 Commentaires »

Les vélodromes de nos grands-pères … et de maintenant (1)

Vu la densité du sujet, il est traité en deux billets.

Billet 1 :
Pendant que les tempétueuses Anna, Carmen et Eleanor nous harcelaient (#balancetatempête ou plutôt http://encreviolette.unblog.fr/2017/02/21/tempetes-dans-un-encrier/), c’était bien leur tour, tant qu’à tourner en rond, j’eus envie de le faire dans un vélodrome.
J’avais ce projet de billet dans mes cartons depuis longtemps. Je sais, je viens de décourager en trois lignes, mes lecteurs réfractaires, de manière presque rédhibitoire, aux choses du cyclisme.
Pour les retenir, je les interroge : vous connaissez Ernest Hemingway ? Oui évidemment, L’adieu aux armes, Pour que sonne le glas, Le vieil homme et la mer … Le romancier américain est revenu en pleine lumière avec son récit posthume Paris est une fête qu’une citoyenne pacifiste brandit en réplique aux attentats du 13 novembre 2015. Voici ce qu’on peut y lire dans le chapitre « Une occupation abandonnée » :
« Nous déjeunâmes, square Louvois, dans un très bon bistrot, tout simple, où l’on servait un merveilleux vin blanc. De l’autre côté du square, se trouvait la Bibliothèque nationale.
« – Tu n’as jamais beaucoup fréquenté les champs de courses, Mike ? dis-je.
– Non. Pas depuis très longtemps.
– Pourquoi as-tu lâché ?
– Sais pas, dit Mike. Si, je sais. Si tu as besoin de parier pour être empaumé par ce que tu vois, c’est que ça ne vaut pas la peine d’être vu.
– Tu n’y vas plus jamais ?
– Des fois, pour une grande course avec de très bons chevaux. »
Nous étalions du pâté sur le bon pain du bistrot et buvions le vin blanc.
« – Tu t’y es vraiment beaucoup intéressé, Mike ?
– Oh ! oui.
– Qu’est-ce que tu as trouvé de mieux ?
– Les courses de vélos.
– Vraiment ?
– Tu n’as pas besoin de jouer. Tu ne fais que regarder.
– Les chevaux, ça prend du temps.
– Trop de temps. Tout le temps. Je n’aime pas les gens des champs de courses.
– Je les trouvais très intéressants.
– Sûrement. Tu t’en sors bien ?
– Très bien.
– Laisser tomber, c’est une bonne chose, dit Mike.
– J’ai laissé tomber.
– Pas commode. Ecoute, vieux, on va aller aux courses de vélos, un de ces jours. »
C’était quelque chose de nouveau et de passionnant, et je n’y connaissais encore presque rien. Mais je ne commençai pas tout de suite. Cela vint plus tard. Cela devint une partie importante de notre existence quand la première partie de ce que nous avait apporté Paris s’en fut allée à vau-l’eau.
Mais, pour un temps, il nous parut déjà suffisant de nous retrouver dans notre quartier, loin des champs de courses, et de miser sur notre propre vie et sur notre travail et sur les peintres que nous connaissions, sans chercher à vivre du jeu en déguisant son nom. J’ai commencé à écrire beaucoup de récits sur les courses cyclistes, mais je n’ai jamais rien écrit d’aussi intéressant que les courses elles-mêmes, sur piste, couverte ou non, et sur route. Mais j’évoquerai le Vélodrome d’Hiver, dans la lumière fumeuse de l’après-midi, et les pistes de bois très relevées et le crissement des pneus sur le bois, au passage des coureurs, l’effort et la tactique de chaque coureur grimpant et plongeant alternativement dans les virages, chacun faisant corps avec sa machine ; j’évoquerai la magie du demi-fond, le bruit des motos avec leurs rouleaux, montées par les entraîneurs, coiffés du casque pesant, contre les chutes, cambrés en arrière dans leurs lourdes combinaisons de cuir pour mieux abriter contre la résistance de l’air leurs coureurs, casqués plus légèrement, courbés très bas sur leurs guidons, leurs jambes tournant les grands pédaliers dentes, la roue avant, plus petite, frôlant le rouleau derrière la moto, qui offrait au coureur un abri, et les duels qui étaient ce qu’on pouvait voir de plus poignant, le pat-pat des motos, et les coureurs épaule contre épaule, roue contre roue, montant, descendant dans les virages, tournant à une allure meurtrière, jusqu’a ce que l’un d’eux, incapable de suivre plus longtemps le train, lâchât prise, se heurtant soudain au mur épais de l’air dont il avait été protégé jusque-là.
II y avait tant de sortes de courses différentes. Les courses de vitesse pures et simples, soit par manches, soit en une seule épreuve, où les concurrents faisaient du surplace pendant plusieurs secondes, en espérant que leur adversaire prendrait le commandement, avant de faire lentement un premier tour et plonger tout soudain dans la folie de la pure vitesse. II y avait aussi des rencontres de deux heures par équipes de deux, avec des séries de sprints a chaque manche, pour meubler l’après-midi ; l’aventure solitaire d’un homme contre la montre, dans l’absolu de la vitesse ; si belles et si terriblement dangereuses, les courses de cent kilomètres sur la grande piste de bois de cinq cents mètres au stade Buffalo ; le stade en plein air de Montrouge où l’on courait derrière de grosses motocyclettes ; Linart, le grand champion belge qu’on appelait « le Sioux » à cause de son profil, et qui baissait la tête pour aspirer du cherry- brandy grâce à un tube souple relié à une bouillotte en caoutchouc, sous son maillot, lorsqu’il en avait besoin, pour augmenter encore sa vitesse sauvage, vers la fin d’une épreuve ; et les championnats de France derrière de grosses motos, sur la grande piste en ciment de six cent soixante-six mètres, au Parc des Princes, près d’Auteuil, le parcours le plus traitre de tous, où nous vîmes tomber le grand coureur Ganay et entendîmes craquer son crâne, sous le casque, comme craque un œuf dur que l’on casse sur une pierre pour l’écaler, au cours d’un pique-nique. II me faudrait évoquer le monde étrange des Six-Jours et les merveilleuses courses routières en montagne. »
Ce n’est pas le dernier des imbéciles, le vieil Ernest, alors souffrez, à défaut de pêcher l’espadon ou le marlin dans le courant de l’Andelle, petite rivière normande qui prend sa source dans mon bourg natal, que, moi aussi, dès mon enfance, je fusse conquis par le cyclisme sur piste et ses théâtres
Nul ne guérit de son enfance et je conserve la nostalgie des vélodromes. J’eus d’ailleurs déjà l’occasion de m’épancher sur le sujet en cueillant une aphérèse dans le bois de Vincennes :
http://encreviolette.unblog.fr/2008/10/01/la-cipale-paris-xiieme/
Et si vous m’échauffez trop les oreilles, je vais vous mettre entre les pattes de Jean Gabin qui en connaît un rayon question cyclisme sur piste dans Rue des prairies, une séquence d’anthologie avec des dialogues de Michel Audiard, un autre mordu de la petite reine :

http://www.dailymotion.com/video/x59zud

Allez, je vous emmène aux balustrades, laissez-vous aspirer dans mon sillage !
D’où vient mon intérêt, mon attirance pour ces enceintes sportives que sont les vélodromes, et pour les compétitions qui s’y déroulent ?
Pêle-mêle, j’y trouve diverses raisons. Dans les années 1950, quelques étapes du Tour de France s’achevaient régulièrement sur les pistes de vélodromes, Bordeaux, Toulouse, Marseille pour les plus prestigieuses, avec évidemment en apothéose, l’arrivée à Paris dans l’ancien Parc des Princes. C’était souvent prétexte à des sprints spectaculaires.
Il y avait aussi les réunions d’après-Tour organisées dans les vélodromes de province, encore nombreux à l’époque. C’était l’occasion de voir tourner devant soi les géants de la route dont les radioreporters et les journalistes de la presse écrite avaient vanté les exploits sur les routes de France, et qui devenaient pour un soir les seigneurs des anneaux.
C’était aussi le temps où je vouais une passion immodérée pour Jacques Anquetil, le coureur « chronomaître », dont les qualités exceptionnelles dans l’exercice du contre la montre ne pouvaient que s’extérioriser sur la piste. J’avais pleuré et maudit Guido Messina le rital qui avait battu mon champion en finale du championnat du monde de poursuite à Copenhague en août 1956, le privant du maillot arc-en-ciel. Deux mois auparavant, j’étais aux anges lorsque, Jacques avait battu le record de l’heure mythique de Fausto Coppi en parcourant 46,159 kilomètres, nul besoin d’aller vérifier dans les archives. J’ai déjà raconté cette scène surréaliste aujourd’hui, où, assis devant l’antique poste TSF, mon père et moi étions à l’écoute du reporter -il lui en fallait du talent- qui relatait la chevauchée de notre champion normand tournant inlassablement une heure durant sur la piste du Vigorelli de Milan. Brel n’avait pas encore écrit sa chanson de « Jacquot » : « Être une heure, rien qu’une heure durant/Beau, beau, beau (comme Anquetil) et con (comme moi) à la fois ».

Anquetil championnat du monde Copenhague blog1955-12-05+-+Miroir+des+Sports+-+544+-+01

Et puis, au mois de novembre, il y avait les Six Jours de Paris disputés au Vélodrome d’Hiver, plus connu sous l’apocope de Vel’d’Hiv’ endeuillé à jamais pour avoir été le théâtre de la grande rafle éponyme : les 16 et 17 juillet 1942, 13 152 personnes juives, dont 4 115 enfants, y furent enfermées avant d’être dirigées vers Drancy, Beaune-la-Rolande et Pithiviers puis déportées vers les camps d’extermination nazis.
J’en conviens, parler de vélo après une telle barbarie peut vous sembler dérisoire voire incongru, j’eus l’occasion de m’en expliquer dans un ancien billet :
http://encreviolette.unblog.fr/2010/04/01/le-pont-de-bir-hakeim-entre-rires-et-larmes-les-ponts-de-paris-3/
C’est une question qui me taraude toujours : pourquoi donc dans les années 1950, ni les journalistes sportifs, ni mon père, président cantonal de l’association du Souvenir Français et qui m’emmena plus tard en visite au camp de Dachau, ni mon oncle pourtant prisonnier pendant cinq ans dans un stalag des Sudètes, ni mon frère aîné, ne faisaient la moindre allusion à cette abominable tragédie ? L’ignoraient-ils ?
Tout en rédigeant cet article, je compulsais encore quelques anciennes revues spécialisées. Dans un numéro du Miroir des Sports de mars 1955, j’ai relevé incidemment cette légende de quelques photographies consacrées aux Six Jours : « L’« épuration » des Six Jours ».

1955-03-14+-+Miroir+des+Sports+-L'épuration blog

L’emploi des guillemets ne laissait aucun doute sur l’intention du rédacteur … !
Pas même Antoine Blondin ne l’évoquait dans sa chronique La Semaine buissonnière du quotidien sportif L’Équipe en date du 1er mars 1956. Maître ès calembour, il l’intitulait Un conte des six et une nuits :
« … Dans un dédale de ruelles grises qui évoquent les sorties d’usine, des hommes se récapitulent, la casquette sur l’oreille, la musette en bandoulière, où ils piquent parfois du nez comme des réservistes rappelés ou des chevaux à l’entrave. Pourtant les sirènes n’ont pas encore retenti et s’ils s’alignent le long des murs, grévistes de bonne volonté, du moins sourient-ils aux sergents de ville qui les contiennent dans un envol débonnaire de pèlerines. C’est l’heure où le Vel’d’Hiv’ donne ses matinées classiques. Ici, les sirènes sont à l’intérieur.
Elles vous assaillent au débouché d’un battant qu’on pousse, d’une poutrelle qu’on heurte, d’une coursive qu’on longe. Navire gréé pour l’aventure immobile, la piste de Grenelle, bruissante de tous les échos de la partance, ne s’arrache jamais aux rives de la Seine. Par définition, c’est un de ces lieux où l’on tourne en rond. Où l’on retourne aussi.

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Entrée Vel'd'Hiv' blog

Vel' d'Hiv' intérieur blog

Aujourd’hui, on y joue les Six Jours, pièce en six actes avec un prologue et une septième nuit. Ce spectacle, où l’on se déplace beaucoup, mais où l’on ne va pas loin, ne tient jamais longtemps l’affiche. On se demande pourquoi. Je ne connais pas de meilleur dérivatif pour les cinq-à-sept du retraité, du fraiseur en rupture d’atelier, du fonctionnaire buissonnier, du permissionnaire en détente, de l’écolier qui ne veut pas faire ses devoirs. Il pose au cœur de la nuit tombante une énorme machine à sous, plus sonore qu’un Wurlitzer (entreprise mythique qui fabriquait des jukeboxes, ndlr), plus mouvementée qu’un billard électrique. Il enlève aux hasards de la rue les désœuvrés, les vagabonds, les noctambules. Il fixe et retient les déserteurs. C’est à la fois le bistrot du port et le café du Commerce, l’omnibus de chez Maxim’s et l’Armée du Salut. C’est aussi, depuis peu, la marquise de Sévigné, où les enfants viennent goûter.
Cet après-midi-là nous étions une bonne poignée de copains de rencontre, manœuvres légers ou voltigeurs du farniente, soudés par l’échange d’un peu de feu d’abord, d’une cigarette ensuite, d’un gorgeon de rouge enfin. Il est curieux de constater que c’est toujours autour du feu que les sociétés nomades ou sédentaires se constituent. Nous étions juchés très haut sur les gradins, perdus dans l’éloignement complice de la verrière mansardée. La pénombre où nous baignions faisait ressortir en contrebas la pelouse dégarnie comme un jardin d’hiver et la couronne lumineuse de l’érable, où les coureurs passaient en tortillant des hanches sur un air de java. Les plus ardents d’entre nous conservaient le menton rivé à la balustrade, envoûtés par le cliquetis des pédaliers, la rumeur soyeuse des boyaux, les appels intermittents de Berretrot, sorte de muezzin dont Garap fut le prophète … »

Berretrot blog 2

Georges Berretrot, surnommé « Monsieur 10% » le pourcentage qu’il encaissait sur les primes, était l’incontournable speaker qui annonçait : « Al-lo, Al-lo, sur les vingt prochains kilomètres, une prime de 20.000 francs est offerte par les papiers à cigarettes OCB. Vous les aimez bien roulées, alors choisissez...» Et la foule reprenait: « O-C-B » ! Minuit l’heure des primes !
Blondin achevait sa chronique en égratignant (gentiment) la toute jeune Minou Drouet, huit ans à cette époque, qui, éditée par Julliard, connaissait une notoriété précoce et contestée de poétesse. Jean Cocteau alimenta la polémique en affirmant que tous les enfants sont poètes … sauf Minou Drouet.
« Traînée devant le micro par des messieurs en culottes courtes, Minou Drouet, dans une ravissante robe de goûter de chez Balmain-Nursery, récitait un morceau de sa composition, dans ce style finaud, hermétique et bretonnant qui a assis son triomphe auprès des populaires :

« Les pauvres coureurs,
Eux, n’ont pas d’« ailleurs »,
Ni de dérailleurs,
Puisqu’ils vont en rond,
Petit patapon

Sur le bois d’érable,
Y’ a pas une feuille,
Mais des écureuils
Et Monsieur Mouton
C’est comme une fable
De La Fontaine
Tonton
Et tontaine.

Ben quoi, sur la piste,
Tant pis, si j’insiste,
La course, c’est bête,
J’en fais le serment :
C’est un gros serpent
Qui n’a ni queue, ni tête … »

Le talentueux Antoine était tellement inspiré par le Vel’d’Hiv’ qu’il commit un autre brillant billet à la manière de François Mauriac :
« … Ces Six Jours, faut-il vraiment en faire un monde ?
Ainsi parle Dieu. Il a une semaine devant lui, en comptant la journée de repos. Il s’interroge sur l’opportunité de la Création. Et voici que, par-delà les siècles, sa question rejoint celle de la créature qui sort du Vélodrome d’Hiver. Une soirée n’est jamais perdue, qui met en lumière un cheminement prédestiné.
Cette part divine que chacun porte en soi, nous devons la projeter dans les choses. « Numero Deus impare gaudet », disait Virgile : Dieu aime le nombre impair ! M. Mouton, l’organisateur, également. Il a porté de deux à trois le nombre des coureurs dans chaque équipe. Voilà un Mouton qui n’est pas comme celui d’Abraham : il ne recule devant aucun sacrifice.
C’est pourquoi je m’étonne moins de ne pas apercevoir en piste ces grands tandems que j’affectionne : les Chaban-Delmas, les Bourgès-Maunoury, les Corniglion-Molinier, les Roux-Combaluzier, les Mendès-France … L’affaire, m’informe-t-on, ne commence qu’avec l’apparition du « troisième homme », comme dans le film de mon ami Graham Greene. Il surgit d’un souterrain sur une rengaine de cithares, qui n’est peut-être qu’un air d’accordéon, et cette chaudière soudain, où nous sommes enfermés, offre aux noceurs pensifs, aux penseurs nocifs, une préfiguration exquise de l’Enfer. Il n’est que de méditer sur le délire spasmodique qui agite à le rompre ce peloton de frères siamois. La membrane subtile qui relie Forlini à Senfftleben, Schulte à Peters, Surbatis à Gérardin, s’étire, s’étire pour quelque grandiose transmutation : Caput plonge dans le virage, mais c’est un Robic ricanant qui en émerge, comme sa contrefaçon démoniaque. De telles images atteignent le cœur avant l’œil.
Je quitte à l’instant le quartier des coureurs, semblables à ces souks algériens où notre cher et troublant André Gide aimait à s’égarer. Il était désert. C’était l’heure cruelle de la chasse où le mot d’ordre est : pas de quartier ! seul, le petit Brugerolles, derrière les rideaux à demi tirés de sa guitoune, s’entretenait avec Daniel Dousset, dans un murmure de confessionnal. Heureuse auberge où l’on peut apporter son manager ! pensai-je. Gentil Brugerolles, qui assume si vaillamment le rôle qui vous est imparti dans cette course avec diacres et sous-diacres, que le soigneur soit avec vous !
J’étouffe. J’aspire à réentendre les cloches de Malagar. Dans cette fournaise, c’est un klaxon qui sonne l’Angélus. Angélus marqué d’un paganisme moderne, et qui s’élève six fois chaque jour pour marquer le lever et le coucher de Berretrot, l’étrange prophète qui parle d’or. Je ne comprends rien à cette liturgie, je veux fuir ces rites processionnaires. Mais je ne peux me déprendre de l’envoûtement qui m’étreint sous la verrière inspirée de Grenelle.
Il est des lieux où soufflent les sprints … »

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La télévision, chaîne unique en noir et blanc, venait d’entrer dans le salon familial. Et, magnifique récompense, j’avais la permission (presque de minuit !) de regarder avec mon père, en fin de soirée, la retransmission de quelques moments de ces Six Jours. J’étais d’autant plus heureux et accro que mon idole Anquetil y participait et remporta les deux dernières éditions de l’épreuve avant la démolition du Vel’ d’Hiv’ en 1959.
Hors la course elle-même, je me régalais de cette ferveur populaire, de cette communion avec le public, cette ambiance de fête avec les flonflons de l’accordéon. C’était « nuit de fête » sans le facteur de Jacques Tati, encore que, la compétition se disputait « à l’américaine » par équipes de deux puis trois.
Je me souviens des humoristes (et aussi acteurs) Roger Pierre et Jean-Marc Thibault entonnant un vieux succès de musette, À Joinville-le-Pont, que 17 000 voix reprenaient en chœur « Pont-pont » !

« J’suis un petit gars plombier zingueur
J’fais des semaines de quarante huit heures
Et j’attends qu’les dimanches s’amènent
Pour sortir ma jolie Maimaine
Ou bien une autre ça revient au même
Mais moi j’préfère quand même Maimaine
A qui qu’un jour fougueux j’ai dit
Si qu’on allait s’promener chérie

A Joinville-le-Pont pon pon
Tous deux nous irons ron ron
Regarder guincher
Chez chez chez Gégène … »

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Vous allez me considérer comme un affreux ringard tout juste bon aujourd’hui à assister à la tournée Âge tendre et tête de bois !
Il y avait des réminiscences de joies collectives au temps du Front Populaire et de la semaine de congés payés que je n’avais pas connus. C’était le temps des titis parisiens, d’un petit peuple croqué par Doisneau ou Cartier-Bresson qui avait besoin de retrouver joie et insouciance après les années sombres de la guerre.

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Yves Montand et Georges Ulmer ne chantaient pas que Paris et Pigalle, ils s’intéressaient aussi au Vel’ d’Hiv’.

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La lutte des classes avait un sens … toujours inverse aux aiguilles d’une montre dans un vélodrome ! Dans les gradins des « Populaires », c’était ambiance saucisson kil de rouge. En bas, au centre de la piste, après la fin des spectacles, le Tout Paris venait souper au champagne, côtoyant quelques malfrats du grand banditisme.
Le populaire acteur André Pousse, inoubliable tonton flingueur, fut un peu le trait d’union entre ces catégories sociales, mieux encore, il devint cycliste professionnel et détient pour l’éternité le record du tour de piste du Vel’ d’Hiv’.

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André Pousse à gauche

Un moment attendu aussi, c’était l’élection de la reine des Six Jours … sans Jean-Pierre Foucault. C’est comme cela qu’Anquetil eut la faveur des baisers de Michèle Mercier, la délicieuse marquise des anges. On prêta même au jeune champion normand, bien que se mariant un mois plus tard, une certaine attirance pour l’actrice…

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De gauche à droite: André Darrigade Dino Terruzzi Michèle Mercier et Jacques Anquetil

Hors les Six Jours, dès la fin de la saison sur route, pendant tout l’hiver, le « Nélaton Palace » proposait, chaque dimanche, un programme complet de cyclisme.
Il y avait la Médaille, une épreuve de vitesse qui servait de prospection pour détecter les futurs as du sprint. La grande finale se disputait en prologue des Six Jours. Elle révéla notamment Lucien Michard (sans Lagarde !) qui devint plus tard champion olympique et champion du monde de vitesse, ainsi qu’André Darrigade qui, avant de devenir l’un des meilleurs sprinters sur route, remporta la breloque devant un autre futur grand crack de la piste, l’Italien Antonio Maspès.

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Il y avait aussi le Brassard poursuite dont le vainqueur percevait dans la semaine une rente (souvent attribuée par l’apéritif Suze !) avant de remettre son titre en jeu le dimanche suivant.
Il y avait encore et surtout les omniums avec la participation des plus grands champions routiers. Ainsi, en 1951, l’un d’eux opposa le campionissimo italien Fausto Coppi, les deux plus grands coureurs suisses Hugo Koblet et Ferdi Kubler, le belge Rik Van Steenbergen triple champion du monde, le hollandais extraordinaire poursuiteur Gerrit Schulte et le meilleur coureur français de l’époque Louison Bobet.
Les omniums inter-nations drainaient la grande foule à Grenelle, en particulier, lors des confrontations entre Français et Italiens, opposant Coppi, Ercole Baldini à Bobet, Jacques Anquetil et Roger Rivière. J’étais heureux et fier que mon tout jeune champion soit invité avec le gratin du cyclisme mondial.

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Je n’avais connaissance de ces manifestations qu’à travers les articles de la presse spécialisée.
J’eus, en effet, moins de chance (quoique !) que l’écrivain Paul Fournel, tout aussi idolâtre d’Anquetil que moi. Il raconte dans son ouvrage Anquetil tout seul la première fois qu’il vit « notre » champion en chair et en os. C’était justement à l’occasion d’un de ces omniums sur la piste couverte de … Saint-Étienne, car en ce temps-là, il y avait aussi un vélodrome dans la capitale de la Manufacture des Armes et Cycles :
« La première fois que j’ai vu Anquetil pour de vrai, je n’avais qu’une dizaine d’années puisqu’il y avait encore un vélodrome rue Denis Papin à Saint-Étienne où je grandissais sur mon petit vélo. Dans mon souvenir, je l’entends encore craquer de tout son bois, ce vélodrome, sous le poids des spectateurs et je vois encore le matelas de fumée collé au plafond, tant il est vrai que l’on ne vivait pas alors sans une gauloise ou une gitane maïs pendue à la lèvre. Je ne fumais pas. Mon père avait pris des places en bord de piste, dans une loge en haut du virage que nous partagions avec une insolite petite dame stéphanoise, vêtue de noir, parfaitement déplacée et modeste dans ce monde mâle de supporters gueulards. Elle se révéla, quelques minutes plus tard, lorsqu’il vint à vélo l’embrasser, être la mère de Roger Rivière lui-même, le Seigneur de l’Anneau. Pendant l’échauffement, il vint se planter devant nous, saisissant la rambarde, pour se pencher vers elle. Affectueusement, elle posa la main sur sa cuisse. Il l’appela « maman ». « Ça fait rien si tu gagnes pas, lui dit-elle, avec son bel accent stéphanois, mais va pas te tomber. »
La piste descendait devant moi comme un gouffre, une pente assurément à ne pas poser un cycliste. Mon père m’expliqua qu’elle était en bois d’érable, précieux, ajusté, raboté et patiemment lissé par le frôlement des boyaux de soie gonflés à l’hélium. Il m’assura que Robert Chapatte lui-même, malin pistard, la trouvait très rapide : « une des plus rapides d’Europe ». Je n’imaginais pas comment une piste immobile pouvait être rapide tant j’accordais aux seuls coureurs le privilège de la vitesse.
La bataille était entre Français et Italiens, Anquetil et Rivière d’un côté, Coppi et Faggin de l’autre. Ils devaient s’affronter dans les trois épreuves de la course en ligne, de la vitesse et de la poursuite. Je n’avais d’yeux que pour Anquetil, le buste parallèle à son cadre vert, magnifiquement immobile, pâle et blond.
Le public, lui, dévorait Roger Rivière, l’enfant prodige du pays noir, la jeune gloire qui allait tout rafler sur son passage. Rouleur d’exception, rapide en côte, irrésistible sur piste, endurant, il était promis à tous les maillots, rose, jaune et arc-en-ciel du monde cycliste.
Lors de l’épreuve de vitesse, alors qu’il était confronté à Fausto Coppi, il lui infligea une séance de surplace, une de ces pénibles séances qui tendent les muscles et les nerfs jusqu’à ce que l’un des deux coureurs craque et se décide à entraîner l’autre dans sa roue vers une victoire presque certaine. Pour réaliser ce chef-d’œuvre de patience musculaire, Rivière était venu se replacer juste devant sa maman, devant moi. Elle le toucha brièvement sur le maillot. Moi pas.
Anquetil se tenait en réserve pour l’épreuve de poursuite. Lorsque son tour arriva, il fit merveille. Dans mon souvenir, son image est éblouissante de clarté, il brille de toute sa pâleur et son accélération décisive me fait encore mal aux cuisses, comme elle fit mal à celles du grand Fausto Coppi qu’il poursuivait et qu’il faillit rattraper, humiliation suprême, avant la fin de l’épreuve. Il gagna aussi la course de vitesse contre Faggin, ce qui permit à la France de l’emporter haut le pied sur l’Italie….
Rassurant sa maman, Roger Rivière « n’alla pas tomber » ce jour-là. Par contre, sa carrière s’acheva, deux ans plus tard, dans un ravin des Cévennes, en descendant le col du Perjuret, lors du Tour de France 1960 (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2009/06/23/causses-toujours-du-mejean-a-laigoual-par-le-col-de-perjuret/)

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Pour ce qui est de Jacques Anquetil … :
…Cette réunion est restée si fort gravée dans ma mémoire de petit garçon que j’en ai mille fois parlé avec mon père, que je l’ai racontée cent fois à mes copains et que j’en ai même composé, trente ans plus tard, une nouvelle dans mon recueil Les Athlètes dans leur tête.
Aujourd’hui que j’écris ces lignes, plus de cinquante ans après les faits, j’éprouve le besoin de fixer un peu les choses, de glaner une anecdote, un incident de course qui m’aurait échappé. Je me rends aux archives de la ville de Saint-Étienne pour consulter les journaux de l’époque. Il neige. L’hôtesse me dit que j’ai bien du courage. Je suis seul dans la grande salle de lecture silencieuse. On m’apporte La Tribune et Le Progrès, que j’ai demandés.
La grande reliure craque, une bouffée de parfum de papier s’en échappe. Les pages sont jaunies, un peu raides, les photos sont mal définies. Peut-être vais-je retrouver là une image de moi aux côtés de Mme Rivière, peut-être un portrait d’Anquetil en vainqueur. Je regarde les pages du jour, les pages de la veille, les pages du lendemain, l’événement est partout relaté dans un grand luxe de détails, mais les deux quotidiens sont formels : Anquetil n’y était pas.
Il y avait bien un omnium France-Italie le dimanche 12 octobre 1958, mais avec, côté français, Darrigade et Gaignard pour épauler Roger Rivière … Je reste incrédule : une nouvelle vérification me convainc que le jour même de cette réunion, Jacques Anquetil ne pouvait pas être présent à Saint-Étienne puisqu’il battait l’immense Gérard Saint au Grand Prix de Lugano !
J’ai donc vu rouler un fantôme, à fond les manettes, beau comme une Caravelle, et je l’ai admiré. J’avais un athlète dans ma tête. L’image d’Anquetil sur la piste en érable du Vel’ d’Hiv’ de Saint-Étienne m’a accompagné pendant plus de cinquante ans, elle a fondé ma « passion Anquetil », et ce n’était qu’une image. Dans le baril de son torse, dans les muscles terribles de ses jambes et de son dos, Anquetil cachait ainsi un peu de la fibre dont sont tissés mes rêves. Peut-être son grand secret était-il, en fin de compte, de se trouver partout où il n’était pas. »
En fait, il était souvent dans la cour de récréation du collège que dirigeait ma maman. J’y matérialisais une piste bornée par deux gros tilleuls et quelques quilles sur laquelle je tournais inlassablement sur mon petit vélo vert, essayant de m’inspirer du style du champion « chronomaître », en vain bien sûr tant son esthétisme était incomparable.
Seul, je moulinais à la poursuite d’un rival invisible le surveillant du coin de l’œil dans la ligne opposée, j’imposais une séance de surplace à un adversaire virtuel dans une manche de vitesse, je passais le relais à un partenaire tout aussi imaginaire dans une course à l’américaine. Perfectionniste, je me coiffais même d’un vieux casque en cuir d’avant-guerre déniché dans le grenier.

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Les Six Jours de Paris disparurent avec la démolition de la piste en 1959. La pression immobilière était devenue intense avec la naissance du quartier du Front de Seine (aujourd’hui Beaugrenelle !). Ironie de l’Histoire, rue Nélaton, en lieu et place du vieux Vel’ d’Hiv’ souillé à jamais par le souvenir de la Grande rafle de 1942, fut construite une annexe du ministère de l’Intérieur abritant les services de la DST.
Les projets de construction d’une nouvelle piste couverte ne manquèrent pas mais n’aboutissaient jamais. Ce qui n’empêchait pas les pistards tricolores, bien que privés de leur outil de travail, de rapporter une moisson de médailles d’or aux Jeux Olympiques et championnats du monde, sauvant souvent ainsi l’honneur du sport français. Rappelez-vous le fameux duo (c’est le cas de le dire, il y avait même une épreuve en tandem) Trentin et Morelon.

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En décembre 1968, une année propice à la contestation, le mensuel Miroir du Cyclisme consacra un numéro aux « heures chaudes de Grenelle », dix ans après la disparition du Vel’ d’Hiv’, comme un appel aux pouvoirs publics pour faire renaître un anneau couvert à Paris.
Dans son éditorial, le rédacteur en chef de la revue, le brillant journaliste Maurice Vidal, jouait sur la nostalgie en évoquant le Vel’ d’Hiv’ de nos jeunesses … :
« C’était en 193… Enfin mes premières sorties, avec mon premier argent de poche … Il ne pesait guère dans cette poche, mais enfin il m’avait permis d’obtenir une place, tout en haut, aux « populaires », à peu près entre la ligne d’arrivée et le premier virage. Les copains me parlaient des « Six Jours » depuis si longtemps que j’avais l’impression de participer à la plus grande fête nationale. Et je n’étais pas déçu.
Impossible aujourd’hui, en ces temps où la France est privée de grande arène sportive couverte, de faire revivre avec des mots la fantastique sonorité qui régnait sous cette verrière, l’intensité des milliers de regards penchés sur l’anneau de bois violemment éclairé. Des hommes y tournaient, vêtus de beaux maillots de soie, adroits comme des singes, sachant en quelques secondes se propulser à des vitesses que je jugeais fabuleuses, et qui l’étaient. Tout cela dans un halo de fumée qui ajoutait encore au caractère irréel de ce que je vivais pour la première fois.
Il y avait dans ces « Six Jours » une équipe reine de routiers, composés d’Antonin Magne et de Charles Pélissier. Et ce soir-là, justement, par deux fois, les juges se trompèrent dans le décompte de leurs tours. Je vécus ainsi, et je participai activement, croyez-moi, au plus beau chahut qu’ait connu le Vel’d’Hiv’. Il fallut arrêter la course. Il fallut supplier aller Charles, enfermé dans sa « cagna », de vouloir bien reprendre la course afin de sauver le bâtiment qui allait être mis à sac. Et quand Pélissier réapparut, venant du « quartier » dans son peignoir de soie, quand il remonta à bicyclette, il reçut sa plus belle ovation, et j’eus l’impression d’avoir vécu mon premier « moment historique ».
J’en ai vécu depuis de plus réelles et de moins drôles. Et pourtant ces souvenirs du Vel’ d’Hiv’ restent dans ma mémoire comme de grands moments de joie et d’exaltation. Combien d’autres hommes ont ce souvenir en eux, les souvenirs du Vel’ d’Hiv’ de nos jeunesses où tant sont allés avec leur père, avant d’y emmener leurs enfants ? »

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Maurice Vidal devra attendre encore seize ans pour goûter à nouveau cette ambiance.
Je ne saurais refermer ce volet consacré au mythique Vel’ d’Hiv’ sans évoquer la superbe bande dessinée de Christian Lax, L’Écureuil du Vel’ d’Hiv’.

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L’ouvrage appréhende l’époque de l’Occupation à travers le destin de deux frères, l’un Sam, populaire pistard, l’écrit sous la lumière des projecteurs de l’enceinte de Grenelle, l’autre dans l’ombre de la clandestinité.
L’histoire commence le 14 mai 1940 : malgré l’occupation allemande, Sam s’entraîne comme d’habitude sur l’anneau d’érable. Toutefois, ce jour-là, la rue Nélaton est fermée et bouclée par les policiers, le Vel’d’Hiv’ a été réquisitionné pour enfermer des centaines de femmes qui ont fui le nazisme…
En ces temps pesamment vert-de-gris, Sam continuera tant bien que mal son métier de pistard tandis que son frère Eddie deviendra journaliste pour la presse de l’ombre en signant ses brûlots antinazis … « l’écureuil », clin d’œil à son frangin.
L’écureuil c’est ainsi qu’on désignait les coureurs sur piste en référence à l’activité inlassable et l’agilité du petit animal.

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« C’est toute l’ambiguïté de notre condition que l’auteur Christian Lax a saisie, scénarisée et dessinée : même si l’horreur humaine suit son cours, même si on continue à truquer le spectacle, on a besoin de satisfaire de temps en temps notre besoin de bière et de jeux en y apercevant, qui sait, peut-être des écureuils… »

À suivre …

Publié dans:Coups de coeur |on 23 janvier, 2018 |3 Commentaires »

On a tous en nous quelque chose de Johnny … même moi !

Johnny Hallyday est donc mort !
Pourquoi ce donc puisque, tôt ou tard, c’est le lot de chacun de nous ? Parce qu’il semblait indestructible malgré une vie qu’il brûla de toutes sortes de feux, parce qu’il était quelque part dans mon paysage depuis mon enfance, parce que, pour pasticher un de ses plus grands succès, qu’on le veuille ou non, on a tous en nous quelque chose de Johnny.
Je m’interrogeais parfois sur le tonnerre médiatique qui gronderait sur le pays quand notre Johnny national partirait. Voilà, l’heure est venue et, dès l’annonce de la nouvelle, tandis que Donald Trump allumait le feu à Jérusalem, cela a été un déferlement d’hommages : les chaînes d’infos bien sûr mais aussi les grandes chaînes généralistes bouleversant leurs grilles de programmes pour diffuser rétrospectives, documentaires, portraits et concerts, tout au long de la journée. Infortuné Jean d’Ormesson, journaliste, écrivain publié dans la prestigieuse collection de La Pléiade, et académicien, décédé la veille, l’artiste lui a volé une large part de son adieu médiatique. Dans une ancienne émission de Thierry Ardisson, il avait pourtant expliqué qu’un écrivain devait veiller à la façon dont il meurt, rappelant que Jean Cocteau avait eu la mauvaise idée de disparaître le même jour qu’Edith Piaf.
La mort du chanteur fait la Une de toute la presse écrite y compris les grands journaux d’opinion. Concevez que le quotidien L’Humanité, le journal fondé par Jean Jaurès, y consacre sa première page : « Johnny Hallyday une passion française » ! Mais aussi le « très sérieux » journal Le Monde ! Et même le quotidien sportif L’Équipe qui a eu l’idée originale de titrer ses articles avec des chansons de l’artiste. En ce lendemain de Ligue des Champions de football, il encourageait le PSG à « rallumer le feu », apostrophait son entraîneur, « Oh Emery, si tu savais … », ou qualifiait la catastrophique prestation du club de Monaco de « Noir, c’est noir » !

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Je suis persuadé que vous seriez surpris si je n’y allais donc pas de mon petit billet, si modeste soit-il.
Je vous avoue d’entrée que je suis beaucoup moins fan de Johnny que certains … cela s’arrangea avec le temps. Vous aurez, ces dernières heures, tout lu et tout entendu sur la vie et la carrière de l’artiste. Elles se confondent même car Johnny fut un enfant de la balle et ne fit pratiquement et ne sut que chanter. N’ayant aucune compétence d’exégète, je déclinerai donc quelques souvenirs très personnels qui me rattachent à lui.
Johnny était tout juste un aîné pour l’enfant du baby boom que j’étais, presque plus que mon frère né juste avant-guerre. Pourtant, s’il chanta à ses débuts qu’il était, assez justement, l’idole des jeunes, elle ne fut pas la mienne. Je vouais une passion immodérée, mes fidèles lecteurs le savent, dans un autre domaine, au champion cycliste, mon compatriote normand, Jacques Anquetil. Curieusement, avec le recul, on pouvait leur trouver quelques ressemblances : leur blondeur, leur chevelure crantée en vogue dans les années 1950, leurs yeux bleus, la précocité de leur carrière, un certain anticonformisme, un goût prononcé pour les jolies femmes et les belles voitures, une hygiène de vie sans doute discutable.
Ce fut ainsi, j’étais plus admiratif des chevauchées esthétiques et solitaires de Jacques sur ses vélos La Perle puis Helyett, que des déhanchements de Johnny guitare à la main. Il faut dire que mon idole avait pris une place privilégiée dans mon cœur, s’étant révélée au monde sportif en 1953 alors que Johnny n’allait se faire connaître qu’en 1960. Le 18 avril précisément, j’ai retrouvé ce détail temporel dans une des archives diffusées sur les ondes.
Je me souvenais cependant de cette première apparition sur l’unique chaîne de télévision, en noir et blanc à l’époque. Line Renaud présentait son filleul dans la populaire émission L’École des vedettes animée par Aimée Mortimer : « Il s’appelle Hallyday parce que son père est américain, tout simplement. Allez savoir s’il a une carrière devant lui ou pas ! »
Comme chantait l’autre vieille canaille de Jacques Dutronc, « on nous cache tout, on nous dit rien » ! Plus tard, on apprendrait que ce monument de la chanson, naturalisé français en 1961, était né belge, Smet de son vrai patronyme, et avait adopté un nom américain comme il fut de mode après-guerre, ainsi Vince Taylor (il avait l’excuse d’être né à Londres !), Eddy Mitchell (Claude Moine) et Dick Rivers (Hervé Forneri). Pourquoi pas finalement, puisque nous-mêmes pour nos batailles dans la cour de récréation de l’école communale, nous nous affublions de noms de cow-boys, Butch Cassidy, Hopalong Cassidy, Kit Carson, héros de fiction (ou pas) de la conquête de l’Ouest américain dont nous suivions les aventures au cinéma presque contigu à la maison familiale.

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D’ailleurs, en une occasion, Johnny trouva place aussi dans mes centres d’intérêt cinéphilique de l’époque (il faut dire que je ne manquais que rarement la séance du samedi soir), je me souviens donc avoir vu Les Parisiennes, un de ces savoureux nanars d’antan. Dans ce film (profondément immoral finalement) à sketches, outre Dany Robin qui cocufiait Jean Poiret avec Christian Marquand, Françoise Arnoul qui s’acoquinait avec Paul Guers bien plus âgé qu’elle, Dany Saval chanteuse d’un groupe rock Les Chaussettes noires (oui oui) qui s’éprenait du bégayeur Darry Cowl … Johnny contait bluette à la jeune lycéenne Catherine Deneuve en lui chantant dans une cuisine Retiens la nuit… pour nous deux jusqu’à la fin du monde !
Mes chers parents, bien que bienveillants, n’étaient pas spécialement réceptifs à cette jeunesse yéyé bruyante et gesticulante. Ils mélangeaient un peu tout les pauvres, les Beatles, les cheveux longs, les blousons noirs … ils n’avaient pourtant guère à craindre pour leur jeune progéniture dont la curiosité artistique, éveillée par mon frère, se tournait vers Gilbert Bécaud, Marcel Amont, Brassens, Brel, Ferrat, Béart puis Nougaro, Hugues Aufray, Leny Escudero. J’avouais malgré tout un petit faible pour une charmante petite anglaise, Petula Clark : « Je l’ai connue là là en twistant le ya ya ! » …
De toute manière, on ne pouvait guère échapper aux succès de Johnny qui tournaient en boucle sur les ondes, notamment sur Europe n°1 (c’était son nom à l’époque) avec son rendez-vous quotidien Salut les Copains. Je connus une véritable indigestion d’entendre par exemple Le pénitencier, une pourtant jolie chanson.
Plutôt qu’assister à un concert de Johnny, j’eus l’immense chance de voir sur scène, à cette époque-là, Jacques Brel, Marcel Amont et Gilbert Bécaud dont les fans cassèrent les fauteuils de l’Olympia bien avant Johnny. J’ai consacré plusieurs billets à ces magnifiques souvenirs artistiques.
Ne pouvant témoigner des récitals du jeune Johnny, et pour cause, je cède très humblement la plume à Elsa Triolet, l’épouse de Louis Aragon, ça vous en bouche un coin n’est-ce pas ? Voici donc ce qu’elle écrivait notamment dans sa chronique théâtrale pour Les Lettres françaises à la sortie d’un concert à l’Olympia en 1964 :
« Il ne laissait pas le temps à la salle d’applaudir, il excitait ses musiciens comme un cocher ses chevaux: « Plus fort! Plus fort!…? Encore plus fort!…». C’est le galop à mort, le délire de la vitesse, de la musique, de la danse… Il semblait connaître chaque spectateur dans la salle, s’amuser avec elle, follement et, soudain, confier son désespoir à tout ce monde, comme mortellement blessé, souffrant à la mesure de sa taille, de sa force et non pas à celle des mauviettes qu’il avait devant lui…
Un métier à se demander s’il y a pour lui une coupure entre la vie quotidienne et la scène, tant il est chez lui dans la lumière des projecteurs, le public comme des convives qu’il veut combler, l’exhibition comme un amusement délirant, pour l’acquérir, ce métier, il faut qu’il ne l’abandonne jamais, qu’il s’exerce sans arrêt, que ce qu’il fait en scène, il le continue dans la rue, et en mangeant, et en dormant… Une image que cela, car à ce rythme, et aussi jeune animal joueur que l’on soit, il y aurait de quoi mourir cent fois d’une rupture du cœur…
Le malheur d’être trop bien servi par les dieux… De quoi lui en veut-on, à ce splendide garçon, la santé, la gaîté, la jeunesse même ? De sa splendeur? De la qualité de ses dons et de son métier acquis, de sa sottise de jeune poulain? Des foules qui le suivent irrésistiblement ? De l’argent qu’il gagne? C’est la même haine que pour Brigitte Bardot. Et lorsqu’on leur tombe dessus, je reconnais en moi cette colère qui me prenait au temps où l’on essayait d’abattre Maïakovski, et d’autres fois, d’autres poètes… comme le soir où l’on a sifflé «Hernani!» aux Français, en 1952, pour le cent cinquantenaire de Victor Hugo. Cette volonté de détruire ce qui est trop bien, trop beau, trop gigantesque… La réputation que l’on fait à ceux que l’on veut détruire. Dieu sait pourquoi ! …
Je suis, comme vous le voyez, des fans de Johnny Hallyday. Vous trouvez cela grotesque ? Vous avez tort, je suis à l’âge où, si on n’est pas un monstre, on aime ce qui est en devenir. Je ne peux pas attendre l’an 2000 quand on invitera un Johnny de cinquante-six ans, si mon compte est bon, à la Maison-Blanche.
J’ai raté cela mais me suis prémuni des acouphènes !
J’ai vu pour la première fois Johnny en chair et en os dans une circonstance beaucoup plus paisible. Je me promenais à bicyclette dans les rues de Forges-les-Eaux, mon bourg normand natal, qui sait si tête baissée je ne me prenais pas pour Anquetil (impossible pourtant), lorsque soudain devant moi, quasiment devant ma roue, m’apparurent trois jeunes piétons qui traînaillaient. Vous avez deviné qu’il y avait Johnny bien sûr mais pas que ! Il était accompagné d’une mignonne jeunette c’était Sylvie Vartan qu’il ne fréquentait pas encore. Le troisième larron, encore svelte, c’était Jean-Chrysostôme Dolto (oui, le fils de la psychanalyste) connu sous le nom de Carlos alors secrétaire artistique de Sylvie. Ils étaient hébergés tous trois à l’Hôtel du Parc, aujourd’hui détruit, suite à un concert donné la veille à Dieppe.
Il n’était évidemment pas question, en ces temps antédiluviens, de selfies et, plutôt timide et respectueux, je n’eus pas même l’envie (d’avoir envie ?!) de troubler leur quiétude passagère pour quérir des autographes. Tout seul, accoudé à mon guidon, je laissais les trois copains rejoindre vraiment incognito un peu plus bas un modeste bistrot où ils se restaurèrent, selon l’hebdomadaire local, d’une omelette aux herbes. Un demi-siècle plus tard, il m’arrive de déjeuner à cette enseigne et, inévitablement, je ressers à table cette anecdote de mes … tendres années.
Il m’en fallait plus pour devenir fan de Johnny même s’il devenait incontournable sur les ondes, le petit écran et dans les gazettes. Régulièrement, on découvrait dans les kiosques à journaux, ses idylles, ses frasques, ses extravagances, ses déprimes, vraies ou fausses.
Comme (presque) tous les hommes en ce temps-là, il accomplit son service militaire en 1965 à Offenburg en Allemagne. Cela semble futile aujourd’hui mais les Français étaient très attachés à ce que chacun d’entre eux effectuât son séjour sous les drapeaux. Le sergent Johnny bénéficia possiblement d’aménagements mais, quelques années auparavant, le caporal Anquetil obtint bien une permission de quinze jours pour battre à Milan le mythique record de l’heure détenu par Fausto Coppi.
Johnny s’en alla même en guerre … avec Antoine, un jeune beatnik intello à chemise à fleurs qui élucubrait : « Tout devrait changer tout le temps/Le monde serait plus amusant/On verrait des avions dans les couloirs du métro/Et Johnny Hallyday en cage à Medrano. »
Ce à quoi, guitare à la main, Johnny ripostait : « Si les mots suffisaient pour tout réaliser – Assis sur son derrière avec les bras croisés – Je sais que dans une cage je serais enfermé – Mais c’est une autre histoire que de m’y faire entrer – Car il ne suffit pas d’avoir les cheveux longs ».
C’était le temps des Trente Glorieuses, une époque insouciante, le temps des transistors (qu’on écoutait dans notre chambre), des tourne-disques Teppaz, des juke-boxes dans les cafés, de l’émission Intervilles à la télé. La France se régalait au premier degré (mais pas toujours !) de ces joutes de clocher, de la rivalité entre Anquetil et Poulidor, et donc de la guéguerre chansonnière entre Johnny et Antoine. Quarante ans plus tard, ils s’opposaient encore par marques d’optique interposées.

Dessin Johnny 3

Souvenirs, souvenirs ! Grand saut dans le temps, je me retrouve le 20 octobre 1990 : Johnny se produit en concert au palais des sports de la commune des Yvelines où j’ai élu domicile. C’est peut-être l’occasion de le découvrir sur scène et surtout de faire plaisir à ma compagne fan de la première heure. Que n’ai-je pas entendu sa détestation d’une pie qui, profitant d’une fenêtre ouverte par une belle journée d’été, becqueta littéralement l’immense poster de Johnny qui tapissait un mur de sa chambre.
Je ne fais pas un gros sacrifice car l’hebdomadaire L’événement du jeudi offrait parfois à ses abonnés des places pour des manifestations artistiques. Je fus un des heureux élus.
« Je m’appelle Jean-Philippe Smet, vous me connaissez mieux sous le nom de Johnny, je suis né dans la rue à Paris en 1943 ! ». Je ne mis que quelques minutes à comprendre ce que l’animal avait dans le ventre :

« Ton père t’a prêté un hangar
Pour les costards, tu demanderas au fils du bazar
T’as un copain qui travaille à la mairie
Il devrait t’arranger ça pour les amplis
Un médiator, un peigne et beaucoup d’espoir
Mon p’tit loup, ça va faire mal ce soir … »

En effet, foin de la crise de la quarantaine, déjà mes voisines s’étaient levées pour un seul homme et gesticulaient dans les rangées voire même sur les sièges. J’avais pourtant vu Brel (Amsterdam ce n’était pas rien) et Bécaud et, stupéfait, je découvrais une autre bête de scène. À quinze mètres de moi, en pantalon et blouson de cuir noir, Johnny, à fond la caisse, électrisait la salle. Il n’avait sans doute pas encore de prothèse, il se déhanchait avec une belle énergie. Je n’avais d’yeux que pour la bête suante, sa carrure impressionnante aussi car l’athlète à la tignasse blonde dépassait le mètre quatre-vingt. Je n’avais d’oreilles que pour sa voix surpuissante, sa recherche de l’aigu dans son hurlement.
Encore observateur du phénomène, je m’amusais que minettes et femmes rangées !ou pas) entonnassent avec lui Que je t’aime :

« Quand tu ne te sens plus chatte
Et que tu deviens chienne
Et qu’à l’appel du loup
Tu brises enfin tes chaînes … »

Peu importe ce que Johnny chantait finalement, je retins la performance scénique et l’incroyable communion avec le public. Il me donna L’envie (il achevait son récital avec cette chanson récente) d’avoir envie de retourner l’écouter.
L’opportunité surgit quelques mois plus tard, en juin 1991. Merci Ricard qui offrait la tournée du « patron », Place de la République, à l’occasion de la fête de la Musique. C’est vrai qu’il faisait soif en ce premier jour d’été torride.
Je compris qu’être fan de Johnny n’était pas une sinécure : au sept ou huitième rang d’une foule compacte, des enceintes rugissantes à proximité, et en contre-plongée, les biceps gonflés surgissant du marcel noir frappé de l’écusson Harley-Davidson, la bête (de scène) presque fumante : en effet, il faisait si chaud que mes lunettes s’embuaient. Ce fut la fête du waack n’woul (rock and roll).
Je n’étais pas suffisamment fan sinon, si j’avais tendu la main comme autrefois gamin je décrochais le pompon du manège, je me serais emparé du peigne que le rocker jeta en pâture. En y repensant aujourd’hui, c’eut été une sacrée relique qui aurait consolé ma compagne des méfaits d’une pie voleuse !
Comme c’était devenu une habitude, il nous quittait en promettant beaucoup de tendres choses à ses groupies et en donnant l’envie d’avoir envie … de le revoir encore ?
Ainsi, nous fûmes de ceux qui lui souhaitèrent ses 50 ans le 18 juin 1993 au Parc ces Princes, de ceux qui sentirent s’approcher soudain une vague déferlante au milieu de la pelouse portant littéralement Johnny jusqu’à la scène. Je distinguais sa chevelure blonde à une dizaine de mètres de moi.
J’ai beau ne pas être accro absolu à Johnny, cette soirée fait partie de mes plus grands souvenirs de music-hall, à commencer par cette entrée mythique au cœur de son public.

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Au risque d’être étouffé, il apparaissait serein, heureux, épanoui, comme satisfait du chemin parcouru dans une carrière d’artiste longue déjà de trente-cinq ans. Je me souviens l’avoir entendu dans une interview confier que même ses supporters les moins inconditionnels », il avait fini par les avoir à l’usure ». Je fus une de ses nouvelles victimes en cette grandiose soirée.
Beaucoup d’images et de sons demeurent gravés dans ma mémoire : en ouverture, L’idole des jeunes qu’il n’avait peut-être jamais aussi bien interprété ; les portes du Pénitencier s’étaient refermées sur nous et dans la pénombre, des matons et leurs bergers allemands, juchés sur le toit du parc, nous surveillaient. ; pour Noir c’est noir, un bataillon de saxophonistes à la dégaine de Blue Brothers, lunettes noires et veste laquée bleue, déboulèrent sur scène ; la toute jeune Laura Smet qui dans la tribune écoutait la chanson que son papa lui dédiait, et puis, clou de la soirée, … au-dessus de nos têtes roulant en cabriolet Triumph sur une réplique du pont de Brooklyn, « regarde(z) un peu, celle qui vient, c’est la plus belle de tout l’quartier, cette fille fille-là, elle est terrible », oui la frêle Sylvie Vartan que, gamin, j’avais croisée dans ma petite ville du pays de Bray. Beaucoup plus vamp, a capella elle rappela à Johnny leurs Tendres années. Je surveillais du coin de l’œil mon voisin qui chantait aussi les larmes aux yeux. À cet instant, il se remémorait sans doute quelque moment de sa jeunesse. Car si Johnny est si présent dans le cœur des Français, c’est que beaucoup de ses chansons leur rappellent un instant de leur propre vie, les replongent dans des souvenirs d’enfance ou de jeunesse et font jaillir la nostalgie.Je pense au chagrin de Jean le berger ariégeois qui ne manquait jamais d’animer les repas du dimanche, l’été aux estives de Pouilh, en reprenant de sa voix également puissante, pour le plus grand plaisir des convives (et des brebis ?), quelques succès de l’artiste. Johnny, génie (musical) des alpages, qui l’eût cru ?
Cette fois encore, je fus admiratif de la puissance de sa voix qui, dans les duos, submergeait celle de ses invités Eddy Mitchell et Michel Sardou.
Je savais désormais qu’assister à un concert de Johnny était la promesse de vivre une excellente soirée de music-hall. Je me rendis donc encore, en 1995, à Bercy pour son Lorada Tour (du nom de sa propriété varoise). Parmi les bons souvenirs, je me souviens d’un moment intimiste organisé en veillée comme autour d’un feu de camp. Johnny découvrit le rock n’roll par hasard après être allé voir un western (qui n’en était pas un d’ailleurs) avec Elvis Presley. Ce soir-là, il chanta la ballade Loving you pour sa fiancée Laeticia qu’il nous présenta. Mais une fois encore, Johnny me bluffa en interprétant pour achever son récital devant un public recueilli L’hymne à l’amour, l’immense succès d’Édith Piaf, juste accompagné au piano de manière discrète. Quel coffre !

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Johnny devint adepte de reprises de grandes chansons immortalisées par ses aînés : La quête de Jacques Brel ou le magnifique Sur ma vie de Charles Aznavour. Une certaine forme de reconnaissance envers les monstres sacrés des générations qui le précédèrent ! Le fossé artistique semble si profond a priori, pourtant j’ai entendu Johnny dire plusieurs fois que Jacques Brel, son compatriote belge, l’avait beaucoup inspiré pour l’interprétation de ses chansons, pour la manière d’envoyer ses émotions au public, jusqu’à verser quelques larmes. Pour avoir eu le bonheur d’assister à des concerts des deux artistes, je ne peux qu’approuver.

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Je n’ai jamais revu Johnny sur scène par la suite, comme si je n’avais plus besoin de démonstration pour savoir qu’il appartenait au panthéon de la chanson française.
Je me suis surpris, cette semaine, de retrouver dans ma discothèque un nombre finalement pas négligeable de CD tous postérieurs à l’époque où je l’avais vu en concert. Mon regard avait probablement changé à l’égard de Johnny. Certes ses prestations scéniques restaient l’élément essentiel de son talent, mais il avait su aussi évoluer en s’entourant de paroliers (et de compositeurs) qui lui écrivirent des textes de qualité. Dans l’ombre de certains tubes, son répertoire possède quelques belles chansons injustement méconnues.
Je ne m’attarde pas sur les prestations cinématographiques de Johnny. Cependant, presque inconditionnel de Jean-Luc Godard, j’avais vu la performance du chanteur dans Détective. On ne peut soupçonner le cinéaste iconoclaste de supputations commerciales.

dessin Johnny 2

Je fus, je l’avoue, de ceux qui s’amusaient des maladresses et gaucheries linguistiques de Johnny dans sa communication médiatique. Je les acceptais avec la bienveillance de l’enseignant qui sommeille en moi. Enfant de la balle un peu transbahuté, Johnny n’eut quasiment pas la chance de suivre une instruction classique. On ne peut par contre lui contester une indéniable intelligence artistique. Au-delà du simple cliché journalistique, c’est déjà une forme de revanche que certain hebdomadaire le range, en couverture, parmi les immortels auprès de Jean d’Ormesson.

Couverture Johnny

Samedi dernier, j’ai suivi en intégralité la retransmission de ses obsèques et l’extraordinaire hommage empreint d’un profond respect que lui a rendu le peuple de Paris.
On peut sans doute, de manière rigide, y trouver une certaine outrance, une démesure, en rapprochant cette émotion nationale des funérailles de Victor Hugo. C’est aussi l’image de notre société, en perte de repères, qui tente souvent d’atténuer ses souffrances, exorciser ses peines, en se retrouvant dans de grandes communions populaires.
J’avoue, humblement, qu’à plusieurs reprises, profondément ému, quelques pleurs ont perlé au coin de mes paupières. Sacré Johnny, c’est bien vrai que tu m’as eu à l’usure ! Tu n’étais sans doute pas un contribuable modèle (on en connaît d’autres et pas des moindres) mais sur scène, c’est ce qu’on demande d’abord à un artiste, tu ne trichais pas. J’ai du mal à imaginer que le 5 juillet dernier, malade comme tu étais, tu chantais encore au théâtre antique de Carcassonne … pour l’ultime fois.
J’entends Brel, là-bas aux Marquises, qui chante encore :

« Je veux qu’on rie, je veux qu’on danse
Je veux qu’on s’amuse comme des fous
Je veux qu’on rie, je veux qu’on danse
Quand c’est qu’on me mettra dans le trou … »

Chers lecteurs, fans ou pas de Johnny, je vous laisse aujourd’hui avec une chanson restée confidentielle, Une lettre à l’enfant que j’étais, celle que tu ne pouvais évidemment pas confier au gamin juché sur son vélo il y a plus d’un demi-siècle.
C’est le Johnny que j’aimais en priorité, celui des ballades dans lesquelles sa voix à la fois puissante et tendre m’émouvait.

Lui partant, je me dis que je vieillis.

Publié dans:Coups de coeur |on 11 décembre, 2017 |Pas de commentaires »

Les Français.es sont divisé.es!

« Maître·esse. Corbeau, sur un arbre perché·e,
Tenait en son bec un fromage.
Maitre·esse. Renard·e, par l’odeur alléché·e.,
Lui tint à peu près ce langage :
Et bonjour, Monsieur.Madame. du Corbeau.
Que vous êtes joli·e.! que vous me semblez beau·elle. !
Sans mentir, si votre ramage
Se rapporte à votre plumage,
Vous êtes le·a. Phénix·e. des hôtes·sses de ces bois.
À ces mots, le·a Corbeau ne se sent plus de joie.
Et pour montrer sa belle voix,
Il•elle. ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
Le•a Renard.e. s’en saisit, et dit : Mon•Ma. Bon·nne. Monsieur•Madame
Apprenez que tout·e. Flatteur·teuse
Vit aux dépens de celui.celle. qui l’écoute.
Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute.
Le·a. Corbeau, Honteux·euse. Et confus·e
Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus. »

Chères lectrices et chers lecteurs, vous devez vous demander quelle mouche m’a piqué pour que je vous inflige cet excès de « pointillisme » et mutile la populaire fable de La Fontaine.
Les Français … et donc les Françaises, adorent les querelles tournant autour de notre langue à laquelle ils (et elles) sont profondément attachés, même s’ils (et elles) lui font souvent injure au quotidien. Souvenez-vous des débats animés autour de la réforme de l’orthographe et de la suppression de l’accent circonflexe, fustigeant au passage injustement l’ancienne ministre de l’Éducation nationale dont ce n’était pourtant pas les « ognons » (voir billet du 19 février 2016 http://encreviolette.unblog.fr/2016/02/19/laccent-circonflexe-est-mort-vive-laccent-circonflexe/ ) !

Sculpture Montigny le Bretonneux 2

Sculpture à Montigny-le-Bretonneux (Yvelines)

Cette fois, la guerre du sexe des mots est déclarée. L’ennemi serait donc le sexe de la grammaire porteur du gène d’un machisme que l’écriture inclusive va éradiquer rapidement !
Ces dernières semaines, elle fait l’actualité au point d’en devenir intrusive et parfois grotesque. Il est certain que pendant ce temps, cela détourne le bon peuple des graves problèmes de société qui fâchent.
Pour autant, ne comptez pas sur moi pour changer brusquement mes habitudes de rédaction, cela fait sept décennies qu’on m’a appris, du moins en grammaire, qu’ « au pluriel, le masculin l’emporte sur le féminin ». Je sais pertinemment que « Vous, les femmes » avec la voix roucoulante de Julio, vous nous êtes supérieures dans bien des domaines. Oh le démago !
Cette nouvelle tempête dans un encrier est née notamment, il y a quelques mois, avec la publication chez l’éditeur Hatier d’un manuel scolaire à destination des CE2 utilisant cette nouvelle méthode chargée de combattre les stéréotypes sexistes. Pauvres élèves de cours élémentaire qui constitueront ainsi des cibles potentielles au redoublement remis au goût du jour !

guide

Depuis 2015, le Haut Conseil à l’égalité entre les hommes et les femmes défend bec (de lièvre) et ongles (manucurés) l’écriture inclusive et, pour ce faire, a publié un « guide pour une communication publique sans stéréotype de sexe ».
Cette forme « égalitaire » d’écriture repose sur une dizaine de recommandations telle, par exemple la suppression de toutes les expressions qui renvoient les femmes et les hommes à des rôles sociaux traditionnels : « chef de famille », « nom de jeune fille », « en bon père de famille », « nom patronymique » (c’est vrai que c’est bête quand on s’appelle La Fontaine comme le fabuliste !!!), « mademoiselle », son homologue masculin damoiseau est passé aux oubliettes depuis des siècles. La duchesse de Montpensier alias Anne Marie Louise d’Orléans n’aurait donc pu être la « Grande Mademoiselle ». Faudra-t-il cesser d’appeler mademoiselle une actrice, même mariée, ou une sociétaire de la Comédie Française, ainsi Danielle Darrieux, Jeanne Moreau et Catherine Deneuve.
Et comme l’on veut gommer les cigarettes au cinéma, même dans les anciens films, devra-t-on aller du côté de chez Swann priver Marcel Proust de ses émois : « Sur la table, il y avait la même assiette de massepains que d’habitude ; mon oncle avait sa vareuse de tous les jours, mais en face de lui, en robe de soie rose avec un grand collier de perles au cou, était assise une jeune femme qui achevait de manger une mandarine. L’incertitude où j’étais s’il fallait lui dire madame ou mademoiselle me fit rougir… »
La mesure s’étendra-t-elle au petit peuple de l’herbe et aux zygoptères, sous-ordre d’insectes appelés demoiselles pour les distinguer des libellules ?
Autre préconisation, il s’agirait d’accorder les noms de métiers, titres, grades et fonctions avec le sexe des personnes qui les occupent, pour la bonne raison qu’ils (ou elles ?) -voyez où ça me mène – existent au féminin souvent depuis le Moyen-Âge. Il y a même un guide linguistique téléchargeable en ligne Femme, j’écris ton nom !
Ainsi, votre supérieure hiérarchique deviendrait cheffe de bureau (on dirait une spécialité de bière). Et moi qui aime les gâteaux, j’adorerais que la plombière me surprenne à la sortie de mon bain !
J’avoue faire preuve d’une taquinerie voire provocation certaine que j’essaie de teinter d’un certain humour. D’ailleurs, féminiser la langue française est aussi vieux que le français. Et nous ne sommes pas les seuls, le latin le faisait tout naturellement en jouant sur l’alternance des suffixes masculin-féminin (us/a, tor/trix).
Si on se penche dans la base de l’Institut de la langue française, on relève près d’une centaine de mots en esse se rapportant à la femme dont administreresse, enchanteresse, moynesse, retorderesse de fil (et de tort ?), humeresse (de vin) ainsi que des noms de femelles d’animaux, leonesse, lyonesse, singesse. Holà, le correcteur orthographique de mon ordinateur voit rouge !
De même, un bref examen du Livre de la Taille de l’an 1296 et 1297 propose les formes féminines d’une foule de métiers masculins, parmi lesquelles, pour vous distraire, cervoisiere (ce n’est pas l’épouse d’Obélix), chandeliere, cuilliere, portiere, couturiere. Sept siècles plus tard, on imagine cette dernière avec son dé à coudre, son œuf à repriser, sa machine Singer alors que le couturier désigne principalement un grand styliste de la mode.
Au XVIème siècle, on employait couramment des mots comme poétesse, philosophesse, médecine, doctoresse (femme qui enseigne la doctrine), autrice, peintresse, financière, mais la réforme souhaita faire disparaître le féminin des métiers trop savants. Nulle femme n’était prophétesse (oui, on le disait aussi !) dans la langue française.
Ce sont les grammairiens et lexicographes du XVIIème siècle, notamment un certain Vaugelas, qui imposèrent la règle du masculin l’emportant grammaticalement au motif que « le masculin est plus noble que le féminin ».
Eliane Viennot, professeur(e) militante féministe, rapporte une séance de travail de l’Académie française en 1674 consacrée au Dictionnaire : « Ils légiférèrent sur le mot sphynx au terme d’une discussion amusante. On a apporté entre autres raisons, pour le faire féminin, qu’il était de ce genre-là dans les langues grecque et latine, et que ce monstre avait un visage de femme. Néanmoins, il passa à la pluralité des voix qu’il était masculin. »
Pourquoi l’institutrice résista au temps ? Peut-être, parce qu’elles étaient jolies nos maîtresses (!) de la communale !
Je ne sais plus dans lequel de ses romans, mon vénéré Antoine Blondin parlait de chevalière de la Légion d’honneur, de gardienne de la paix et d’ouvreuse de cinéma (« Une belle femme si vous l’aviez vue dans le noir » !).
Parfois langue de bois, le fascicule Femme, j’écris ton nom suggère des formes dites épicènes qui ne sont pas marquées du point de vue du genre grammatical : une cinéaste, une guide, une vétérinaire, une commissaire de police, une gendarme (sauf des gendarmettes à Saint-Tropez !), une secrétaire …
Surgissent par contre des formes pleinement féminisées : une apparitrice, une cap-hornière (aucun trait de caractère avec la morue !), une écrivaine, une pédégère, une soldate, une colonelle, une pompière, pire même une sapeuse-pompière, une préfète, une rabbine, une rapporteuse (ce n’est pas beau !), une camionneuse.
Recommandation 4, il est demandé d’utiliser l’ordre alphabétique lors d’une énumération de termes identiques ou équivalents au féminin et au masculin, « pour varier afin de ne pas systématiquement mettre le masculin en premier, par habitude, ou en second par galanterie ».
Certaine réticence vient parfois de l’homonymie et de ce que nombre de métiers féminisés, surtout ceux terminés en euse, désignent aussi des machines telles balayeuse, faneuse, moissonneuse. Au XVIIème siècle, la balayeuse était la femme qui faisait, vendait et maniait le balai bien avant l’invention de la machine. Lorsqu’on donna des noms de métiers féminins à ces machines qui libéraient les femmes (et les hommes), personne ne s’en émut alors.
Historiquement, du haut en bas de l’échelle sociale, les activités des femmes étaient énoncées par des termes qui rendaient compte de leur sexe.
Dès l’origine, les titres nobiliaires étaient sexués et le sont restés à la grande satisfaction de Léon Zitrone puis maintenant Stéphane Bern : duchesse et archiduchesse, comtesse, princesse, et évidemment reine. Banneresse, titre de noblesse tombé en quasi désuétude, était l’équivalent féminin du banneret, jeune noble se présentant à l’armée avec plusieurs vassaux sous sa bannière.
En bas de l’échelle, il n’est pas toujours facile, en consultant dans les registres le nom féminin de l’activité professionnelle, de savoir s’il s’agit de l’épouse de celui qui exerce le métier ou bien celle qui exerce effectivement la profession. Je découvre qu’une gastelliere était une faiseuse et marchande de gâteaux, l’ancêtre donc de la pâtissière, qu’une harengresse était une marchande de harengs et plus généralement de poissons. Certes, si la poissonnière a traversé les siècles, c’est souvent pour stigmatiser un langage vulgaire. C’est possiblement pour ce même déficit de notoriété que le poulaillier/la poulailliere sont devenus le volailler/la volaillère.
On constate qu’on avait moins d’état d’âme quand il s’agissait de former le féminin de métiers, osons dire, « réservés » aux femmes : chambrière, lavandière, cuisinière.
On brocardait par contre, bien avant Molière, certaines « femmes savantes », astronomienne, theologienne, artienne.
On se rend compte que le langage est politique et est le reflet de la société et de ses évolutions.
En fait, ce qui a déclenché le tollé contre la question de l’écriture inclusive, ce sont les marques graphiques chargées d’assurer une égalité des représentations entre les femmes et les hommes, telles qu’elles apparaissent avec humour dans la fable de La Fontaine en ouverture du billet.
En effet, elles consistent à utiliser le signe · (point), appelé point médian ou parfois point milieu pour condenser l’emploi des genres féminin et masculin en un seul mot. Ainsi l’éditeur Hatier propose dans son manuel :
« agriculteur·rice·s » ou encore « commerçant·e·s »

Ecriture-inclusive-CadeauPour la Saint Valentin: offrez un point médian, par Pauline Dorémus (site La règle du jeu)

Ce signe aurait été choisi « en raison de sa discrétion et de son unicité d’emploi, car tous les autres ont un autre usage » !
Car, cher·e·s lecteur·rice·s (je vous préviens, c’était ma dernière tentative de cette ridicule écriture 2.0 !), je ne sais pas si vous avez le sens de l’observation, ce « point médian » n’est pas un point qui se trouve au pied de la lettre précédente, mais en haut !
Pour le faire apparaître, les utilisateurs de Windows devront maintenir sur leur clavier la touche ALT enfoncée puis tapez 0183, les fans de MAC combineront ALT+MAJ+F, c’est si simple que déjà, on envisage une modification du clavier AZERTY.
Comme mon cher Cavanna me manque ! Lui le Rital qui savait manier merveilleusement la langue de Ronsard et qui aimait tant les femmes (eh oui !), aurait fustigé dans ses chroniques bien mieux que moi les terroristes de la langue française.
Qui sait si avec son insolence et sa truculence, il ne les aurait pas interpellés pour qu’ils lui expliquent pourquoi le vagin, organe féminin, est du genre masculin et la verge, sexe masculin , du genre féminin, pourquoi la prostate ennuie tant les hommes et l’utérus les femmes du point de vue de la santé ? Qui sait s’il n’aurait pas préféré nous parler de point G plutôt que de ce point médian qu’il faudrait introduire afin de mettre en place l’égalité des sexes ?
Restons au-dessous de la ceinture, connaissez-vous le nom que l’on donne aux hommes qui ont choisi la profession de sage-femme ? Un sage-homme pardi ? Que nenni, l’Académie française a opté, dans les années 1980, pour le terme de … maïeuticien.
Les journalistes sportifs trouvaient confortable d’utiliser l’anglicisme coach pour qualifier l’entraîneuse Corinne Diacre (jusqu’à la saison dernière) de l’équipe professionnelle masculine de football de Clermont-Ferrand, de crainte de la confondre avec ces femmes dont le rôle est de pousser à la consommation les clients de certains clubs et discothèques.
Attendrissant, le non usage, pourtant possible, pour une petite fille, de la forme féminine de marmot (petit garçon), préférant la réserver au charmant rongeur de nos montagnes et à une variété de cerise bigarreau de l’Yonne.

« … Il faudra réapprendre à vivre,
Ensemble écrire un nouveau livre,
Redécouvrir tous les possibles.
Chaque chose enfin partagée,
Tout dans le couple va changer
D’une manière irréversible.

Le poète a toujours raison
Qui voit plus haut que l’horizon
Et le futur est son royaume.
Face aux autres générations,
Je déclare avec Aragon:
La femme est l’avenir de l’homme. »

J’ai envie d’y croire quand cette prophétie émane de Jean Ferrat et Louis Aragon.
Je ne serai sans doute plus de ce monde si les femmes envisagent un jour de briguer des fonctions qui leur sont aujourd’hui inaccessibles comme pape ou muezzin.
Encore que, selon une légende médiévale, aurait existé une papesse Jeanne qui aurait accédé à la papauté en se faisant passer pour un homme. Elle aurait régné sous le nom de Jean VIII entre 855 et 858, soit entre les pontificats de Léon IV et Benoît III. L’imposture aurait été découverte quand elle aurait accouché en pleine rue lors de la procession qui la menait au Latran. L’usurpatrice aurait été immédiatement traînée hors de Rome et lapidée.
Pour prolonger l’affabulation (et éviter pareille méprise), il aurait été procédé, par la suite, au rite de la chaise percée, un diacre étant chargé à l’avènement d’un nouveau pape de vérifier manuellement la présence de testicules : « Duos habet et bene pendentes » (Il en a deux et bien pendants). Rabelaisien !
Si des sièges perforés en marbre sont visibles dans le mobilier du Vatican, il faut y trouver une relation avec les sièges curules, symboles du pouvoir dans la Rome antique, et non un lien avec toute palpation génitale.
Même si cette envie soudaine de chambouler la grammaire m’exaspère, en me plongeant dans quelques anciens dictionnaires, j’ai admiré de charmantes formes féminines de la langue française.
Mon billet n’est qu’un brouillon pour vous distraire bien au chaud en cette période de frimas. À ce propos, sauriez-vous m’expliquer pourquoi, lorsqu’il s’agit d’une ébauche de texte, on la qualifie souvent de premier jet chez l’homme et de première mouture chez la femme ( !) ?
À l’époque où l’on stigmatise souvent la non-maîtrise de la langue française, l’écriture inclusive réussira-t-elle le tour de force d’exclure tous ceux qui voudraient l’utiliser ?
Me reviennent quelques images du premier téléviseur noir et blanc Grandin dans le salon familial. Suite au « putsch des généraux » à Alger, le général De Gaulle prononçait un discours à l’Élysée : « Françaises, Français, vous voyez où risque d’aller la France, par rapport à ce qu’elle était en train de redevenir. Françaises, Français ! Aidez-moi ! »
Heureux voisins d’outre-Quiévrain qui n’ont pas ce problème : « Belges, Belges ! » ! Quoiqu’à cause d’autres querelles linguistiques, cela pourrait être pire : « Flamandes, Wallonnes, Flamands, Wallons » … !

Charlie Hebdo_2017-11-17-4290Charlie-Hebdo du 17/11/2017

J’oubliais, l’écriture inclusive prévoit dans une énumération l’accord de l’adjectif avec le substantif le plus proche. Ainsi, au nom de la galanterie et de l’ordre alphabétique, nous devrions écrire : « les femmes et les hommes sont beaux ». Rire !
Lors d’une de ses conférences de presse à l’Élysée, le président Pompidou avait cité le sapeur Camember, le facétieux héros de bande dessinée : « Quand on dépasse les bornes, il n’y a plus de limites » …

Publié dans:Coups de coeur |on 3 décembre, 2017 |5 Commentaires »

Par ici (l’Hôtel de) la Monnaie !

Faut-il y voir un acte inconscient lié aux mesures prochaines des « Marcheurs » visant à ponctionner ma retraite, j’ai souhaité visiter l’hôtel de la Monnaie qui, après quelques années de travaux, vient de rouvrir ses portes au public ?
Probablement pas ! Après l’Élysée, les jardins de Matignon, l’Assemblée Nationale, le Sénat, l’Académie française, j’étais simplement curieux de connaître la plus ancienne institution de France et la plus vieille usine de la capitale.

Monnaie tableau blogHôtel de la Monnaie blog

En effet, la Monnaie de Paris fut officiellement créée, le 25 juin 864, sous le règne de Charles II dit le Chauve, par l’édit de Pîtres (actuelle petite commune de l’Eure). Une refonte des monnaies fut alors programmée et des peines sévères requises contre les faux-monnayeurs. Charles le Chauve limitait à dix le nombre d’ateliers chargés de la frappe pour tout le royaume de Francie occidentale. Celui de Paris est le seul à avoir produit sans interruption depuis sa création.
Quelques emplettes m’ayant retardé, je décide de déjeuner avant d’envisager la visite. Et en cohérence avec le concept de la journée, comment ne pas choisir la bien nommée brasserie L’Assignat juste en face l’entrée du musée.

assignat blog 3

Quoique bien plus récent que le nom qu’il porte, L’Assignat est aussi une institution du quartier de Saint-Germain-des-Prés, un des derniers petits bistrots qui subsistent de l’époque mouvementée de mai 68, celle à laquelle, étrangement, notre président de la République veut rendre hommage au printemps prochain. Un de ces lieux de perdition ou d’inspiration qui ne pouvait pas déplaire à l’ami Antoine Blondin qui habitait juste à côté rue Mazarine :
« Si je cherche du solide, autour de moi, je n’aperçois ni murs ni meubles, rien que des êtres. L’amitié ou l’amour des autres aura été mon manteau et ma maison. J’espère leur avoir donné en échange les satisfactions que je leur devais, mais je crains de les avoir déçus sur bien des points. Je ne déteste rien autant que de décevoir les gens. Je ne supporte pas d’entendre le bruit d’une porte ou d’un cœur qui se ferme. Et si vous me demandez quel doit être le sens d’une vie, je vous dirais que, faute d’accepter de lui donner un sens unique (quel qu’il soit), on risque beaucoup d’en faire un sens interdit. »
Sans doute, aurait-il aimé entrer sous la coupole de l’Institut, bien qu’il préférât le maillot jaune du leader du Tour de France à l’habit vert, mais comme il le faisait remarquer avec humour, entre chez lui et l’Académie française, il y avait cinq bistrots de trop … dont L’Assignat ? En tout cas, son portrait s’y trouve.

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L’Assignat fait tout naturellement dans la mixité sociale. Entre un babyfoot et un jukebox d’époque, sur les grandes tables se côtoient galeristes nombreux dans le quartier, étudiants de l’école des Beaux-Arts toute proche, ouvriers de chantiers voisins et … employés de la Monnaie de Paris. En soirée, ça sert même de lieu de répétition de fanfares pour des troisièmes mi-temps festives. À peine si le placide chien du patron rechigne à me céder sa place sur la banquette.
Ici, on sert des plats de copains, harengs pommes de terre à l’huile (tièdes évidemment !), museau vinaigrette, jambon persillé, à l’instant, la serveuse modifie l’ardoise et le petit salé lentilles remplace l’andouillette.
Devant un verre de Côtes du Rhône en guise d’apéritif, il me faut vous parler de l’assignat dont quelques fac-similés tapissent le mur.
L’assignat fut un papier monnaie qui circula durant la Révolution, pas celle de mai 68 mais la vraie de 1789. C’était un billet imprimé sur une seule face.
En 1789, les finances royales étaient dans un état catastrophique avec une dette évaluée entre 4 à 5 milliards de livres (1 livre valait 20 sous ou 240 deniers).
En mai 1789, à l’ouverture des États généraux, Jacques Necker proposa l’émission d’un « papier national », via la Caisse d’Escompte, qui se verrait affecté au règlement de la dette publique. Mirabeau déclara dans un de ses discours à l’Assemblée « qu’une nation peut être forcée de recourir à des billets d’état et qu’il faut bannir de la langue cet infâme mot de papier-monnaie ». Le risque de banqueroute étant grand, il fallut trouver de la « fraîche » de toute urgence et le 2 novembre 1789, l’Assemblée nationale constituante, suivant la suggestion de Talleyrand, décida que tous les biens du clergé seraient mis à disposition de la Nation. Dorénavant, ces biens seraient donc nationaux et destinés à être mis aux enchères confiées à une caisse de l’Extraordinaire.
La vente de tant de biens prenant plus d’une année, c’était un délai beaucoup trop long pour remplir les caisses vides de l’État et la faillite surviendrait bien avant. C’est ainsi qu’il fut décidé d’émettre, le jour même de l’ouverture de la caisse de l’Extraordinaire, des billets dont la valeur était assignée (gagée) sur les biens du clergé.
Le 6 décembre 1790, l’assignat est né ! Le principe est simple : toute personne désirant acquérir des parts dans les biens nationaux doit le faire via des assignats qu’ils achètent auprès de l’État. Une fois, la vente effectuée, les assignats sont détruits.
Le problème majeur du procédé est qu’il ne faut pas qu’il y ait plus d’assignats en circulation que la valeur des biens nationaux. À cette époque, les billets sont facilement falsifiables et le risque de trouver une quantité importante de faux assignats est grand.
Les premiers assignats affichant de gros montants, l’or et l’argent étant thésaurisés, les espèces viennent à manquer dans la population pour les échanges courants et l’État autorise l’émission de « monnaies et billets de confiance ».
La machine s’emballe, de 1790 à 1793 l’assignat perd 60 % de sa valeur. Le 8 avril 1793, la Convention décide que les prix de tous les achats et marchés conclus avec l’État doivent être stipulés en assignats. Dès les premiers jours de la Terreur, la non acceptation de l’assignat est déclarée passible de la peine de mort, les biens sont confisqués et le délateur récompensé. Le 8 novembre 1793, le directeur de la fabrication des assignats, Simon-François Lamarche, est guillotiné. Le 13 novembre, le commerce au moyen des métaux précieux est interdit.
Malgré toutes ces mesures, l’État ne peut enrayer la crise économique bien que continuant à émettre de plus en plus d’assignats pour financer la guerre. Le 30 pluviôse an IV de la République (19 février 1796), sur décision du Directoire, l’assignat est abandonné avec faste et les planches à billets, les poinçons, les matrices et les plaques, sont brûlés en public place Vendôme. Le 18 mars, l’assignat est définitivement remplacé par un nouveau billet, le mandat territorial, qui connaîtra sensiblement la même histoire. Le 4 février 1797, la monnaie sonnante et trébuchante reprit cours.
Je ne sais pas pour vous, mais ces histoires de pognon ne me passionnent guère, j’ai l’impression que nous les sans grades sommes toujours grugés par les banques … et l’État. Je préfère ponctuellement me consoler avec mon petit salé (et saucisse) lentilles !
« Extraire le minerai puis le métal, en maîtriser la forge, la fonte, en comprendre la physique, créer le motif, jouer des pleins et des creux, associer matières, effets et couleurs, d’un, faire des milliers, des millions, des milliards, échanger, symboliser, unir, conserver, classer, thésauriser, exposer … s’émerveiller ! En somme, contraindre le métal à épouser nos besoins, nos désirs, nos rêves ».
La Monnaie de Paris, sise au bout du Pont-Neuf au 11 quai Conti depuis 1775, œuvre à tout cela depuis plus d’un millénaire mais c’est au XIXème siècle que l’institution a uni deux activités longtemps demeurées distinctes : la frappe de la monnaie, activité régalienne menée pour l’État, et celle des médailles souhaitée par Louis XIV et auparavant logée au Louvre.
Pour ouvrir la visite, nous découvrons derrière une vitre une des dernières fonderies au cœur de Paris s’activant à la fabrication des fontes d’art selon deux techniques : celle de la cire perdue, connue depuis l’Antiquité, qui débute par la réalisation de l’empreinte en creux d’un objet originel, et celle récente du V-Process utilisant un procédé de moulage au sable.
Il est interdit de photographier les ouvriers au travail mais, à cette heure-ci, l’atelier est désert et les employés … à L’Assignat !

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Du jour où il a maîtrisé la métallurgie, l’homme a vu dans le métal la matière idéale pour fixer et étalonner la valeur de ses biens et la valeur de ses échanges. Après avoir usé longtemps des métaux natifs tels l’or, l’argent et le cuivre, face à des besoins toujours croissants, il dut creuser de plus en plus profondément, découvrir de nouveaux métaux et le principe de l’alliage. À l’or et l’argent, s’ajoutent l’airain, l’orichalque, puis le zinc se mêle au cuivre et le nickel à l’aluminium. L’éclat et la couleur de l’un se mariant à la ténacité ou la malléabilité de l’autre, la métallurgie, après avoir été empirique, devient scientifique.
Plusieurs vitrines présentent ces différents métaux en déclinant leur histoire, leurs propriétés et en les illustrant de diverses pièces de collection. Qu’ils me semblent lointains, mes cours de physique et de chimie du lycée !
Le cuivre, le premier métal avec l’or exploité par l’homme dès le IXème millénaire avant notre ère, est aujourd’hui épuisé à l’état natif. Extrait sous forme de minerais, oxydes, sulfures et carbonates, des plus grandes mines à ciel ouvert du monde, il est encore présent dans chacun de nos euros.

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Associé au cuivre, l’étain donne naissance au bronze, alliage des arts et des conquêtes. Je découvre les îles Cassitérides évoquées par Hérodote, Posidonios et Strabon. Durant l’Antiquité, on aurait exploité la cassitérite, un oxyde du minerai d’étain, en presqu’île de Cornouaille associée (abusivement ?) à ces îles mythiques.

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Le nickel par son éclat constitue un métal monétaire idéal. La France en fut un producteur important avec la découverte par Jules Garnier, en 1864, de grands gisements en Nouvelle-Calédonie. Ce n’est pourtant qu’en 1903, par crainte d’une confusion avec les pièces d’argent, que naît la première pièce de 25 centimes, dans la numismatique française, du sculpteur et médailleur Henri-Auguste-Jules Patey.

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Dans une vitrine voisine, le zinc ramène sa fraise à juste raison, que seraient, en effet, nos médailles sans l’éclat qu’il apporte.

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Par sa résistance et sa malléabilité, le bronze est l’alliage roi. Il demeure le matériau privilégié des médailles frappées à la Monnaie de Paris ainsi que des fontes qui y sont coulées. Qu’il soit qualifié de monétaire ou de florentin, nuancé de rouge ou d’or, nickelé, patiné ou émaillé, il se prête à toutes les créations.

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Troisième élément de l’écorce terrestre, synthétisé tardivement, l’aluminium apporte sa blancheur et sa légèreté aux monnayages.

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Le platine, le plus précieux des métaux, fut longtemps ignoré et n’acquit ses lettres de noblesse qu’à la fin du XIXème siècle. Frappé sous forme de monnaie de collection et de piéforts, il fit jeu égal avec l’or dans les années 1970-80 à la Monnaie de Paris, mais son renchérissement a mené l’arrêt de sa frappe régulière en 1987.
Petit instant d’émotion devant une vitrine où sont exposés un prototype d’un kilogramme et un mètre étalon certifiés par le Bureau International des Poids et Mesures.

Monnaie mètre étalon blogMonnaie ciseleur blog

Le métal fondu est sublimé par le travail du ciseleur et du patineur. Après la coulée d’une fonte, l’art du ciseleur est de limer, brosser, ébavurer et supprimer toute imperfection laissée par le moule. Il en résulte une pièce dont la « peau » encore vierge demande l’intervention du patineur qui, en la chauffant au chalumeau, dépose sur la fonte au pinceau une solution de sels métalliques pour la colorer. Grâce à ces réactifs, le patineur dispose d’une palette d’une quinzaine de couleurs allant du marron le plus clair au chocolat le plus profond, du vert le plus doux au bleu le plus intense.

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La salle suivante explique l’évolution de la fabrication des monnaies, médailles, fontes d’art et bijoux au cours des siècles : la gravure sous tous ses aspects anciens et modernes, la frappe depuis l’époque du marteau jusqu’à l’ère de la presse en passant par la période du balancier.

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Á travers l’exposition de médailles et de poinçons, on retrouve quelques grandes figures de l’Histoire de France. C’est parce que le portrait de Louis XVI était fidèlement reproduit sur les écus que le souverain aurait été reconnu et arrêté dans sa fuite à Varennes. C’est ce qu’on appelle gravé dans la mémoire !

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Á l’étage inférieur, se dresse une allégorie de la Fortune sculptée par Louis-Philippe Mouchy. Gardienne de la bonne frappe des monnaies et de la prospérité, elle voit sa symbolique renforcée par sa présence dans l’abside de l’ancien hall du Grand Monnayage.
Derrière des vitres, on découvre le vaste atelier où sont frappés les monnaies en or et en argent et désormais les euros.
La Monnaie de Paris réalise les devises d’une quarantaine de pays, du Sultanat d’Oman, au Costa Rica, en passant par la Namibie et la Thaïlande.
Entièrement repensée lors du passage à l’euro, la force de frappe de l’institution s’est déplacée désormais à Pessac, en Gironde, dont les ateliers peuvent produire jusqu’à 1 milliard et demi de pièces par an.
Sur des plateaux, les rondelles de métal attendent de devenir ce qu’on appelle ici respectueusement monnaie. Il serait inconvenant en effet de parler de fric, pognon, pèze, flouze, blé, oseille, thune, artiche, grisbi, ces synonymes argotiques enrichissant les dialogues de films voire même leurs titres. Souvenons-nous de Touchez pas au grisbi de Jacques Becker avec Jean Gabin, de Prends l’oseille et tire-toi de Woody Allen, de Bourvil dans Le magot de Josepha. Alberto Sordi s’en prenait à L’argent de la vieille, François Truffaut réalisa avec L’argent de poche, un émouvant film sur l’enfance. Lino Ventura et Belmondo planquaient 100 000 dollars au soleil, Clint Eastwood sortait prestement son colt Pour une poignée de dollars et même Pour quelques dollars de plus ! Depuis le passage à l’euro, les bâtons et les patates ont succédé aux balles et aux briques.

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Qui dit monnayage dit aussi faux monnayage, c’est-à-dire l’imitation frauduleuse de pièces de monnaie métallique ou papier. De tout temps, les autorités ont été confrontées à ce phénomène. Il n’y a pas de rédemption pour les faussaires : quelle que soit l’infraction, contrefaçon, rognage, commerce ou usage de fausse monnaie, les peines encourues ont toujours été extrêmement sévères. Longtemps, ces faits furent qualifiés de crimes de lèse-majesté. Pendant des siècles, les faux-monnayeurs subirent le terrible châtiment de l’ébouillantage avant d’être pendus. La peine de mort continua à être appliquée en France jusqu’en 1832, date à laquelle elle fut commuée en relégation au bagne à perpétuité. En 1994, l’article 442 du code pénal a classé le faux-monnayage au chapitre des crimes et délits contre la nation, l’État et la paix publique avec une peine d’emprisonnement maximale de 30 ans.
Le faux-monnayage a parfois été utilisé par certains pays comme une arme économique pour affaiblir des nations ennemies. L’idée était de submerger l’économie ennemie avec de la fausse monnaie afin de faire baisser la valeur de sa monnaie. Ainsi, pendant la Seconde Guerre mondiale, les nazis montèrent l’opération Bernhard visant à contrefaire la livre sterling et le dollar américain.
Pour expliquer la crise mondiale aujourd’hui, le prix Nobel d’économie Maurice Allais n’hésite pas à comparer les banques à de faux-monnayeurs : « Dans son essence, la création monétaire ex nihilo actuelle par le système bancaire est identique, je n’hésite pas à le dire pour bien faire comprendre ce qui est réellement en cause, à la création de monnaie par des faux-monnayeurs, si justement condamnée par la loi. Concrètement elle aboutit aux mêmes résultats. La seule différence est que ceux qui en profitent sont différents. »

Monnaie Warin blogMonnaie tableau Warin blog

Á travers son buste en bronze et un tableau avec Louis XIV enfant, il est rendu hommage à Jean Warin illustre Graveur général des Monnaies de France au XVIIème siècle.
Dans Le Siècle de Louis XIV, Voltaire disait de lui : « Nous avons égalé les anciens dans les médailles. Warin fut le premier qui tira cet art de la médiocrité, vers la fin du règne de Louis XIII ».
Si les faux-monnayeurs inspirent certains auteurs de roman policier, les trésors dont certains font partie de la collection de la Monnaie de Paris sont prétextes à de fabuleuses histoires. Cependant, derrière ce mot qui laisse rêveur, se cachent des notions historiques, archéologiques ainsi que juridiques et légales. Si sa découverte peut être fortuite, la gestion de la trouvaille et de son devenir doit être rigoureuse. En France, le découvreur se doit de la déclarer aux autorités. De 1941 à 2016, les objets archéologiques découverts fortuitement appartenaient à 50% au propriétaire du terrain les dissimulant et à 50% à leur découvreur. Depuis 2016, tout bien archéologique découvert présentant un intérêt scientifique devient propriété de l’État, un peu voleur !
En 1724, le Slot Ter Hooge, un navire de la Compagnie hollandaise des Indes orientales, coula à proximité de Madère, avec à son bord une cargaison de lingots d’argent et de monnaies espagnoles et hollandaises destinée aux possessions coloniales de Batavia, l’actuel Djakarta. Un plongeur anglais John Lethbridge parvint à remonter la quasi-totalité du trésor en imaginant un ingénieux caisson étanche en forme de tonneau.
Le trésor de Huê est une prise de guerre effectuée par les troupes coloniales françaises aux dépens de l’empire d’Annam en Asie en juillet 1886. Il est constitué de 62 lingots d’or, de 86 médailles d’or et de 4 barres d’argent.

lingots du trésor de HuéDetective tresor rue Mouffetard

Plus récemment, en mai 1938, des ouvriers démolissant un vieil immeuble parisien de la rue Mouffetard découvrirent des rouleaux de rondelles de laiton. Après examen, il s’avéra que ces 3 556 pièces d’or dataient du règne de Louis XIV et auraient appartenu à Louis Nivelle, écuyer et audiencier en la chancellerie de Paris, mort mystérieusement vers 1757. Si sa fille mentionnée dans le testament ne profita pas de son héritage, 84 heureux descendants identifiés à la découverte du trésor purent bénéficier de cette pluie d’or.

Ultime Franc de Starck

Ce n’est pas un trésor mais on peut admirer l’Ultime Franc, la toute dernière pièce de 1 franc signée du designer Philippe Starck. Tiré à 50 000 exemplaires en argent et 5 000 en or, tout partit en moins de 3 semaines. Pourtant, ce n’était pas donné, la pièce en argent était vendue 34 euros soit 223 francs, et il en coûtait 535 euros pour celle en or soit 3 509,50 francs. Quand on dit qu’un sou est un sou, ce n’est pas toujours vrai !
Les collectionneurs peuvent se procurer actuellement à la boutique une série de pièces en argent dessinées par le couturier Jean-Paul Gaultier, avec la France pour thème.

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Pour entonner La Marseillaise, les coqs gaulois ont revêtu sa célèbre marinière. Jeanne d’Arc altière se dresse avec son armure à bonnets coniques, clin d’œil au fameux bustier du styliste popularisé par Madonna.
Dans la série consacrée aux provinces de France, je m’intéresse plus particulièrement à la Normandie, le pays qui m’a donné le jour : une sylphide à calot, la cuisse tatouée d’une rose majestueuse, pose devant les cabines de bains de Deauville. Chabadabada … !

Gaultier Normandi

Récemment, nos irréductibles Gaulois, Astérix et Obélix, avaient été réduits à l’état de monnaie, des sesterces ?
Au rayon librairie, à côté d’ouvrages érudits sur l’histoire de la monnaie, je suis à peine étonné de retrouver Le Trésor de Rackham le Rouge, une des célèbres aventures de Tintin.

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Juste à côté, se dandine un autre héros de la presse de jeunesse, l’Oncle Picsou, le plus riche et le plus avare de tous les canards, symbole mythique d’une Amérique capitaliste. Toujours alerte, il fête ces jours-ci ses soixante-dix ans. Il est vrai qu’il doit se sentir à l’aise dans l’Amérique de Donald (comme le prénom de son neveu) Trump.
Je profite maintenant du doux soleil automnal pour me promener dans les cours intérieures de l’hôtel. Ce n’est pas encore le five o’clock mais, une théière géante en fer forgé, œuvre de l’artiste plasticienne portugaise Joana Vasconcelos, a investi l’une d’elles.

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Elle fait en partie de l’ombre à une méridienne verticale, une sorte de cadran solaire inventé au XVIIIème siècle pour aider à régler les horloges mécaniques peu précises alors. Elle fut calculée par deux membres de l’académie des Sciences ; le père Pingré ancien maître de théologie reconverti à l’astronomie et Edmée Sébastien Jeaurat professeur de mathématiques et géomètre. Elle ne comporte qu’une ligne horaire, celle de midi.

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Dans la cour d’honneur, on peut encore imaginer ce qu’était l’organisation de cet immeuble à vocation industrielle avec les différents ateliers de fabrication, fonderie, monnayage, dépôt et aussi blanchiment. Une seconde, je suis surpris qu’on pût blanchir de l’argent dans cette vénérable institution. Il s’agissait bien sûr de prendre l’expression au sens de nettoyer le métal et de donner de l’éclat à la monnaie.
Au fronton du corps central, sont sculptées deux allégories, la Bonne Foi tenant une balance et l’Abondance versant le contenu d’une corne remplie de pièces. Elles surmontent une inscription en latin : « Quas effundit opes largo bona COPIA cornu explorat certa relligione FIDES », la Bonne Foi examine avec une attention scrupuleuse les richesses que l’Abondance laisse tomber de se large corne.
Côté Seine, l’Expérience et la Vigilance sont assises de part et d’autre d’une horloge.
Á bien y réfléchir, toutes ces notions abstraites ne sont plus trop monnaie courante dans notre société !
Représentation de notre époque, la nana maison imaginée par Niki de Saint-Phalle, avec ses rotondités féminines, détone au milieu de la cour d’honneur.

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Elle constitue l’une des œuvres imposantes, avec la théière, de l’exposition temporaire Women House que l’hôtel de la Monnaie consacre aux femmes dans le cadre de sa nouvelle activité artistique.
Les femmes seraient-elles vénales à ce point qu’elles trouvent refuge en ce lieu ? Mon esprit taquin s’envole vers cette scène cultissime des Tontons flingueurs où Maître Folace alias Francis Blanche lance un tonitruant « Touche pas au grisbi, salope ! ».
Bien sûr que non ! Les hommes sont d’ailleurs vivement conviés à admirer les travaux de ces artistes du sexe dit faible, cris de révolte et surtout petits bijoux ironiques face à la place qu’on leur a longtemps cantonnée dans l’espace domestique. Bonjour les stéréotypes mais, tout de même, messieurs, nous n’en sortons pas très fiers !

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Les années 1970 en Europe et aux États-Unis ont été déterminantes dans l’émancipation de la femme. Pour la première fois, la maternité, l’avortement, la sexualité, l’éducation des enfants, le rôle actif de la femme sur la scène publique, ont occupé le débat politique.
Les artistes de cette génération ont dénoncé avec virulence le système patriarcal : la maison devient pour elles le symbole de l’enfermement de la femme et de sa soumission au pouvoir masculin. Avec humour, elles mettent en scène ces desperate housewives en montrant l’écart parfois abyssal entre les promesses du bonheur de la vie conjugale et la misère de la vie quotidienne.
L’autrichienne Karin Mack « rêve de repassage » en se photographiant, toute vêtue de noir, dans son rituel ménager jusqu’à s’allonger sur la planche. La mort de la femme au foyer ?
Birgit Jürgenssen habillent ses ménagères de cuisinières en guise de tablier.
Martha Rosler associe dans ses collages parties intimes de la femme et appareils électroménagers. Ainsi, fesses et poitrine s’intègrent au lave-vaisselle et au réfrigérateur.

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Helena Almeida rend compte d’un sentiment d’emprisonnement en photographiant des mains sur des portes et grilles de maisons.
Rachel Whiteread a conçu un jeu d’échecs dont les pièces sont des reproductions d’objets d’une maison de poupée lui appartenant.

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Á même un mur, est écrit un couplet d’une belle chanson de Camille :

La demeure n’est pas un port
La demeure la demeure la demeure
Est là où ça fait mal

Ma maison n’a pas de cœur
Ma maison n’a pas de veines
Si on essaie d’en forcer l’entrée
Elle saigne sans tache
Mon cerveau n’a pas de couloir
Mes murs n’ont pas de peau
On peut perdre sa vie ici
Car il n’y a personne

Quelques mots de Virginia Woolf tirés d’Une chambre à soi (1929) laissent une lueur d’espoir : « Car les femmes sont restées assises à l’intérieur de leurs maisons pendant des millions d’années, si bien qu’à présent les murs mêmes sont imprégnés de leur force créatrice… » La maison symbole d’enfermement et d’aliénation devient une source d’inspiration créatrice pour certaines artistes.

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Avec ses femmes-maisons, Louise Bourgeois imagine une association formelle entre le corps de la femme et l’architecture de la maison. La femme semble dévorée par le foyer domestique dont elle est la nourricière et le soutien.

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J’avais évoqué cette artiste lors de ma visite au musée Guggenheim de Bilbao. Son impressionnante araignée qu’elle nommait Maman symbole de la mère protectrice, amusait les enfants sur le parvis du musée. Ici, quai Conti, dans la famille Araignée, c’est une de ses filles qui tisse sa toile dans la salle d’apparat Guillaume Dupré du nom d’un des plus grands sculpteurs et médailleurs français de la Renaissance.
Clou de l’exposition, elle joue la star pour une équipe de tournage d’une télévision étrangère. Elle doit être moins effrayante que sa mère car ma compagne s’est assise sans appréhension à proximité, notamment pour admirer le magnifique plafond orné d’une peinture sur toile marouflée. La fresque a pour cadre le pont d’Iéna et le Palais des Beaux-Arts lors de l’Exposition Universelle de 1889. Dans le ciel, la Paix et le Commerce survolent les Arts guidés par le Génie de la France, et les Nations participant à l’exposition.

Monnaie plafond Dupré blog

Á l’origine la salle Dupré était un salon de réception où la Cour des monnaies tenait ses séances. Á partir de 1778, Balthasar Sage, de l’Académie des Sciences, y tint une chaire de chimie docimastique ayant pour objet de connaître la quantité et la qualité des métaux contenus dans les minerais. Puis en 1833, cette élégante salle accueillit le musée monétaire. Elle jouxte actuellement le restaurant de luxe dont le grand chef étoilé Guy Savoy a pris récemment le commandement : les hommes aux fourneaux en somme, quoique ce soit une tradition de la gastronomie française ! Ici, on ne déjeune pas dans la même catégorie qu’à L’Assignat !
Á la sortie, quai Conti, le soleil jette ses derniers feux sur la Seine. Je revois Juliette Binoche et Denis Lavant dans Les amants du Pont-Neuf. Pour les besoins du tournage, le réalisateur Leos Carax avait eu la pharaonique idée de reconstruire, vers les étangs de Lansargues près de Montpellier, un Pont-Neuf avec à ses extrémités l’ancienne Samaritaine et … la majestueuse façade de l’Hôtel de la Monnaie longue de plus d’une centaine de mètres.
Plutôt que franchir le pont, il me botte de me faufiler dans la pittoresque rue de Nevers. Cette ruelle très étroite fut percée au XIIIe siècle pour évacuer les déchets de la maison religieuse des frères Sachets et du proche collège de Saint-Denis. Fermée à chaque bout par une porte, elle s’appela rue des Deux Portes jusqu’en 1636, date à laquelle elle prit son nom actuel en raison de la présence de l’hôtel de Nevers.

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Me revient en tête qu’il me faut réserver pour le spectacle de Fabrice Lucchini « Des écrivains parlent d’argent ». La Poule aux œufs d’or, la fable de La Fontaine qu’il a inscrit dans son récital, trouve parfaitement sa place dans ma visite :

« L’Avarice perd tout en voulant tout gagner.
Je ne veux pour le témoigner
Que celui dont la Poule, à ce que dit la fable,
Pondait tous les jours un œuf d’or.
Il crut que dans son corps elle avait un trésor.
Il la tua, l’ouvrit, et la trouva semblable
Á celles dont les œufs ne lui rapportaient rien,
S’étant lui-même ôté le plus beau de son bien.
Belle leçon pour les gens chiches :
Pendant ces derniers temps, combien en a-t-on vus
Qui du soir au matin sont pauvres devenus
Pour vouloir trop tôt être riches ? »

Publié dans:Coups de coeur |on 20 novembre, 2017 |Pas de commentaires »

Ciao Italia ! Une matinée avec les Italiens de France

À vouloir vous faire partager mes souvenirs des Tours de France d’antan, ma semaine au Pays Basque et ma plongée dans le cinéma britannique à Dinard, je ne savais plus où donner de la plume pour évoquer l’exposition Ciao Italia ! que proposait, au cours de l’été, le Musée national de l’histoire de l’immigration installé dans le Palais de la Porte Dorée

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Construit à l’occasion de l’Exposition internationale de 1931, la première vocation de cet édifice style Art déco fut d’être un musée des colonies présentant les territoires, l’histoire de la conquête coloniale et l’incidence de celle-ci sur les arts. Par la suite, le Palais changea plusieurs fois de vocation pour finalement abriter depuis 2007 le Musée de l’histoire de l’immigration, tout en conservant l’aquarium tropical.
J’aime l’Italie et les Italiens. C’est comme ça, j’ai toujours, plus que pour la Marseillaise, un coup de cœur à chaque fois que j’entends Fratelli di Italia, l’hymne italien entonné avec une émouvante ferveur par les footballeurs et rugbymen transalpins et leurs supporters.
Je n’ai pourtant aucune origine familiale du côté de la péninsule sinon peut-être de très lointains ancêtres qui conquirent, au XIème siècle l’Italie méridionale, notamment le royaume de Sicile puis le duché de Naples. À ce propos, il faut battre en brèche la confusion qui assimile les Normands de l’époque ducale aux barbares Vikings scandinaves des siècles précédents. Ces Normands ne bredouillaient plus un norrois incompréhensible mais étaient devenus des chevaliers chrétiens parlant une langue d’oïl (le franco-normand-picard). D’ailleurs, ce n’était pas le moindre paradoxe, ces arrières petits-fils de pirates étaient devenus des terriens auxquels on associait l’expression « être (mauvais) marin comme un normand ». Vous souvenez-vous de Tancrède de Hauteville et de Guillaume Bras de Fer ?
Vous comprenez déjà que c’est avec avidité que je me suis imprégné de l’histoire de l’immigration italienne qui reste à ce jour la plus importante de l’Histoire de France. Dès la seconde moitié du XIXème siècle jusque dans les années 1960, les Italiens furent les étrangers les plus nombreux dans l’hexagone à venir occuper les emplois créés par la croissance économique, ou fuir leur régime politique.
Sans oublier que d’illustres Italiens, dès le Moyen-Âge, contribuèrent à l’histoire politique et culturelle de notre pays : Marie et Catherine de Médicis, le maréchal de France Concini, le cardinal Mazarin, Léonard de Vinci et le baroque Jean-Baptiste Lully, ça vous dit quelque chose je suppose.

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Ciao est devenu une exclamation employée bien au-delà de la botte et largement diffusée par des millions de migrants. Ciao Italia est un au revoir des Italiens à leur pays mais aussi une formule de bienvenue de la France à sa voisine.
Encore que l’accueil n’a pas toujours été chaleureux avec les Macaronis à en juger par l’affichage de quelques coupures de journaux dans une vitrine. Toute immigration pose problème et régulièrement les manifestations xénophobes et exacerbées surviennent en périodes de crises. C’est encore le cas aujourd’hui avec la population maghrébine.
Marseille connut durant trois jours, en juin 1881, une sanglante chasse aux Italiens à laquelle on donna le nom de « vêpres marseillaises ».
Douze ans plus tard, les 16 et 17 août 1893, à Aigues-Mortes, au pied des remparts, ce fut le massacre des travailleurs piémontais engagés dans la Compagnie des Salins du Midi par des villageois et des ouvriers français. Venus pour récolter le sel, huit d’entre eux, officiellement, trouvèrent le sang et la mort. Déjà, le racisme ordinaire tuait.

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L’opinion française ne s’en émut guère mais, de l’autre côté des Alpes, de violentes manifestations antifrançaises éclatèrent d’autant que les journaux italiens exagèrent le nombre de victimes, faisant état de 150 morts et de processions de Français sanguinaires portant des corps d’enfants empalés. L’opinion italienne fut d’autant plus révoltée que les vingt-six inculpés pour assassinat furent tous acquittés à l’issue d’un procès truqué.
L’immigration italienne était perçue comme une « invasion » néfaste pour les travailleurs français, souvent même associée à la criminalité (mafia et vendetta ?) et au terrorisme anarchiste.
Un an plus tard, le 24 juin 1894, le président de la République française Sadi Carnot, en visite officielle à Lyon, fut poignardé mortellement par un anarchiste italien du nom de Sante Geronimo Caserio.

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On entre dans l’exposition par un espace limité par des arcades rappelant l’architecture du quartier de l’EUR à Rome souhaitée par Benito Mussolini.
Le Duce est présent à travers un bronze du sculpteur Adolfo Wildt réalisé vers 1923 à des fins de propagande. À cette époque, de nombreux modèles de ce portrait, en bronze, en pierre ou en marbre, essaimèrent dans la péninsule. Celui exposé porte les stigmates de coups de pioche et de balles, atteintes physiques et aussi symboliques de la fin du régime fasciste.

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Symétriquement opposé, se dresse un buste de Guiseppe Garibaldi à la barbe fleurie. Il rappelle bien sûr les « Chemises rouges » qui combattirent pour l’unification de l’Italie appelée Risorgimento. Je manifeste plus d’intérêt, ce matin, qu’au temps du collège où les unités allemande et italienne tombaient régulièrement comme sujets de composition et de brevet.
Savez-vous que Garibaldi naquit à Nice, d’ailleurs une place et une statue lui rendent hommage dans la cité azuréenne. Il faut préciser que Nice était une ville du royaume de Piémont-Sardaigne qui devint provisoirement française de 1793 à 1814 sous le nom de Comté de Nice, puis de nouveau piémontaise et sarde sous Victor-Emmanuel Ier, avant de nous appartenir définitivement en 1860 après les accords de Plombières (la glace éponyme sans s fut créée, à la fin du XVIIIe siècle par le glacier Tortoni boulevard des Italiens à Paris, le dessert prit un s lorsqu’un cuisinier vosgien le parfuma avec du kirsch !) entre Napoléon III et Cavour… malgré les réticences de Garibaldi.

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Au milieu du vaste vestibule, une légion (romaine ?) de scooters Vespa fait la ronde devant la majestueuse toile Gli emigranti d’Angiolo Tommasi (1896), comme un trait d’union d’un siècle d’immigration depuis le Risorgimento jusqu’à la Dolce Vita, ou plutôt, en la circonstance, Vacances romaines, la comédie de William Wyler (3 Oscars à Hollywood) avec Gregory Peck promenant Audrey Hepburn devant le Colisée.

Vacances romaines

La fresque Gli emigranti (Les émigrants) est un instantané de l’exode. L’unification italienne coïncide paradoxalement avec le plus grand mouvement migratoire de l’époque contemporaine. Entre 1861 jusqu’à la veille de la Première Guerre Mondiale, ce sont quatorze millions d’Italiens qui vont quitter leur pays pour rejoindre les Etats-Unis, l’Argentine et la France. Sur le tableau, c’est une majorité d’hommes qui attendent l’embarquement dans le port de Livourne, mais on y voit également des femmes et leurs enfants, preuve que ce sont des familles entières qui émigrèrent. Une guide nous indique un détail qui permet de savoir de quelles régions les femmes sont originaires : celles qui ont leur foulard noué derrière la tête viennent des régions méridionales, au contraire, un foulard noué devant atteste qu’elles sont du nord de la péninsule.

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Alors que je regarde un extrait de Toni, le film de Jean Renoir, une hôtesse coupe le sifflet à Charles Blavette alias Antonio Canova, parce qu’on va bientôt entendre des chants…
Toni, tourné en 1935 en décors naturels, pratiquement sur les lieux du fait divers, raconte le destin tragique d’un immigré italien, ouvrier carrier piémontais, qui a trouvé du travail à Martigues.
Ce n’est pas pour me déplaire, le premier mur vers lequel je m’approche inconsciemment (?) évoque le souvenir de grands sportifs italiens émigrés.

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Dans une vitrine, est exposée une paire de croquenots du géant Primo Carnera. Immigré en France depuis son Frioul natal, il commença au cours des années 1920 comme monstre de foire dans un petit cirque minable défiant de village en village les forts-à-bras locaux. Repéré à Arcachon par un ancien boxeur véreux, de combat arrangé en rencontre douteuse, il devint champion du monde des poids lourds.
Mussolini en fit une « chemise noire » et un héraut du régime. La malchance et l’ironie de l’Histoire voulurent qu’il perdît sa couronne devant un jeune noir inconnu Joe Louis destiné à devenir une légende de la boxe. À l’issue de sa carrière, Carnera tenta de rentabiliser sa gloire en entrant dans le circuit du catch, en jouant dans quelques films le rôle de colosse dont un Frankenstein, en ouvrant un restaurant puis un négoce de vin et d’huile d’olive. En 1967, il rentra dans son village natal du Frioul pour y mourir à l’âge de soixante ans. Je me souviens, mon père évoquait parfois cette figure sportive qui croisa même les gants en Australie … avec un kangourou.

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Juste à côté, c’est une page de la légende des cycles qui se tourne. Maurice Garin entra dans l’histoire du cyclisme en remportant le premier Tour de France en 1903.
Il quitta son Val d’Aoste natal, à quatorze ans, avec sa famille, pour s’installer en Savoie. Il exerça alors le métier de ramoneur. Plus tard, sa petite taille (1m 62) lui valut le surnom de « petit ramoneur » lorsqu’il commença sa carrière cycliste en 1892.
Adopté par le public français et considéré comme tel puisque francophone, il ne fut pourtant naturalisé qu’en 1901. Il fut à nouveau premier de la seconde édition du Tour mais fut déclassé pour des actes de tricherie qu’il ne cessa jamais de réfuter (ah la combinazione !).
Garin inscrivit d’autres grandes courses de légende à son palmarès, notamment Paris-Roubaix à deux reprises, Bordeaux-Paris et Paris-Brest-Paris.
Il s’installa à Lens et ouvrit un magasin de cycles et réparations à la fin de sa carrière. La municipalité reconnaissante baptisa à son nom le vélodrome qui a été détruit, il y a quelques années, lors de la construction du Louvre-Lens.
Je découvre qu’un autre très grand champion, le lombard Alfredo Binda, fut plâtrier à Nice et courut au début de sa carrière sous les couleurs de Nice Sports et La Française. Triple champion du monde sur route et cinq fois victorieux du Giro d’Italia, il était considéré comme le plus grand coureur d’avant la Seconde Guerre mondiale et appartenait à la caste restreinte des campionissimi. En tant que directeur sportif de l’équipe nationale italienne, il mena au triomphe sur le Tour de France les légendaires Gino Bartali (1948) et Fausto Coppi (1949 et 1952).
Au titre des grands noms du sport français issus de l’immigration italienne, je suis surpris que ne soit pas évoqué Michel Platini, un des trois plus grands champions du football français avec Raymond Kopa et Zinedine Zidane, deux autres produits de l’immigration. D’ailleurs, l’équipe de France de football reflète, avec un décalage générationnel normal, les vagues d’immigration que notre pays a connu jusqu’à aujourd’hui. Imaginez qu’en 1953, un journal irlandais, à la veille d’un match Eire-France auquel participaient notamment Roger Piantoni et Lazare Gianessi, osa écrire ceci : « L’équipe de France que vous allez voir n’est pas la véritable équipe de la France, mais une formation de naturalisés et d’étrangers. Ce ne sont pas les vrais footballeurs de la France que nos joueurs vont charger. Sifflez-les ! »
Les parents de Platini étaient des enfants d’immigrés piémontais qui vinrent s’installer à Jœuf en Lorraine après la Première Guerre mondiale. Bon sang ne saurait mentir, Michel Platini connut la consécration sportive sous les couleurs de la Juventus de Turin.
Je retrouve par contre avec plaisir, il était sorti de ma mémoire, le rugbyman Franco Zani, un troisième ligne, trois fois champion de France à la grande époque du Sporting Union Agenais et des poules de huit, un gentleman colosse au profil d’empereur romain.
L’exposition est sensée s’articuler autour de trois grandes questions : Par où passent-ils ? Que font-ils en France ? Que nous ont-ils légué ? Cependant, j’avoue que cela ne saute pas aux yeux et les réponses sont un peu perdues dans un fourmillement de documents et d’objets. Bref, une pagaille joyeuse et sympathique tout à fait ritale !
Dans un premier temps, l’immigration provint du nord de la péninsule, les régions frontalières, le Piémont, la Lombardie, la Toscane et l’Émilie-Romagne. Plus tard, après la Seconde Guerre mondiale, ce sont les régions méridionales qui déversèrent leurs vagues de migrants.

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Au gré des filières familiales et des offres d’emploi, les Italiens se regroupèrent sur le sol français dans les mêmes régions, les mêmes villages, les mêmes quartiers, les mêmes rues, autant de foyers aux allures de « Petite Italie ». Ils s’installèrent d’abord massivement dans le Sud-Est, à Marseille, puis en Lorraine et dans le Nord jusqu’en Belgique. (ainsi, le père du chanteur Salvatore Adamo) À Paris, ils débarquèrent dans le Faubourg-Saint-Antoine puis vers la Petite Ceinture, notamment à sur les bords de Marne.
Le regretté écrivain Cavanna évoquait cette migration à Nogent-sur-Marne tout au long de son truculent et émouvant récit Les Ritals : « La rue Sainte-Anne, une vraie rue, avec des vrais trottoirs et des caniveaux, sauf qu’elle a un mètre vingt de large de mur à mur et que les trottoirs, c’est juste un pavé. Les caniveaux, il y a tout le temps des nouilles dedans. Des nouilles blanches, molles, tristes. Des nouilles françaises. Les nouilles italiennes, c’est rose, c’est joli à cause de la tomate. D’abord, t’as déjà vu des Ritals jeter la pasta au caniveau, toi ?
… À droite en montant, il y a la porte du bistrot à Mme Pellicia, une petite porte avec une petite fenêtre que tu devinerais jamais que c’est un bistrot s’il n’y avait pas écrit sur la vitre : « Au Petit Cavanna ». Parce qu’avant, c’était le bistrot à Grand-mère, la grand-mère Cavanna, la mère du grand Dominique, le Patron. Ça s’appelait « Au Petit Cavanna » pour pas que les gens confondent avec l’autre Cavanna, le grand beau restaurant juste en face du commissariat qu’il y en a qui viennent de loin et même de Paris, des fois, par l’autobus, pour y faire la noce tellement que la cuisine est bonne. Le dimanche après-midi, les Ritals mettent la chemise blanche avec les manches proprement roulées au-dessus du coude et ils viennent au « Petit Cavanna » respirer la bonne odeur du Pernod et de la pisse de chat en buvant du onze degrés. Les Ritals ont des voix très graves et très sonores. Ils s’engueulent pour des histoires de haies mitoyennes, là-bas au pays, ou bien ils jouent à des jeux de cartes inconnus, avec des cartes aux dessins fascinants, rouges, verts, jaunes, des couleurs de cuisine italienne, tomates, poivrons, safran, je suis sûr qu’elles sentent le parmesan les cartes. Qu’elles me paraissent fades et froides les cartes de la belote française ! Les cartes italiennes, ça s’abat sur la table à grands coups de poing, en hurlant à voix sauvage des choses que je comprends pas, des choses de meurtre et de malédiction. Et quand ils jouent à la morra ! À la mourre, comme on dit en dialetto … »
Je n’ai pas résisté à vous livrer ce long extrait tant il écrivait merveilleusement bien ce salaud de Cavanna qui s’est barré à jamais avec Miss Parkinson. Et d’ailleurs, j’ai relu Les Ritals à la suite de l’exposition (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2009/05/26/week-end-rital-avec-cavanna/ )
Au XIXe siècle, on croise les Italiens beaucoup dans les rues. Ils exercent des petits métiers ambulants, saltimbanques, ramoneurs, vitriers, cireurs de souliers, vendeurs de statuettes.
Il y a notamment les figurinai. Ces artisans ambulants qui fabriquent des statuettes en plâtre appelées figurine, sont, pour la plupart, originaires de la région de Lucques en Toscane. Certaines Italiennes girondes posent même comme modèle.

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La culture italienne se diffusa aussi par les gens du cirque. Une section est consacrée à la célèbre famille Fratellini qui a produit plusieurs générations de clowns, parmi lesquelles, dans un passé assez récent, Annie Fratellini qui créa la première école de cirque en France. On y voit un costume de scène et des godasses presque aussi impressionnantes que celles de Primo Carnera.

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Le très populaire trio fit ses débuts au cirque Medrano. Très novateurs, un clown blanc pour deux Augustes, ils se rendirent célèbres par leurs entrées comiques qui empruntaient à la commedia dell’ arte. Certaines œuvres de Fernand Léger et Jean Cocteau notamment leur rendirent hommage.
Comment ne pas penser, à cet instant, au Maestro Federico Fellini qui ne cessa jamais de filmer sa connivence avec les gens du voyage (La Strada, Huit et demi, Juliette des Esprits, Le Satyricon) et dont l’œuvre elle-même apparaît comme un cirque absurde et merveilleux. Son film Les Clowns (dans lequel jouait Annie Fratellini) était une ode aux grands artistes qui l’avaient fait rire et rêver dans son enfance. La scène finale avec la mort du clown est l’une des plus belles de l’histoire du cinéma.
Ailleurs, dans une autre vitrine, est exposé un accordéon, un instrument qui faisait souvent partie des bagages des immigrés, ne serait-ce que pour accompagner leurs chants lors des veillées. Il faudrait que je visite un jour la ville de Castelfidardo dans les Marches, presque entièrement vouée à l’histoire et aux ateliers de fabrication du piano à bretelles.
La légende prétend que le genre musette est né dans le quartier de la Bastille de la rencontre des bougnats auvergnats et de leur cabrette avec les maçons italiens et leur accordéon. En tout cas, elle illustre l’apport italien dans les musiques populaires françaises.

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Beaucoup de musiciens locaux d’origine italienne ont animé les « baloches » et les soirées dansantes de nos campagnes. Mais certains accordéonistes, immigrés ou enfants d’immigrés, ont accédé à une célébrité nationale, pour n’en citer que quelques uns, Tony Murena, Jean Corti qui accompagna Brel et Barbara, Emile « Milo » Carrara compositeur de l’inoubliable Mon amant de Saint-Jean, il en changea même le titre car, dans un premier temps, la chanson ne connut aucun succès quand elle s’intitulait Les barbeaux de Saint-Jean. Sans oublier Marcel Azzola, vous vous souvenez de Jacques Brel l’encourageant dans sa chanson Vesoul : « Chauffe Marcel ! ».
« Les Italiens sont des Français de bonne humeur » affirmait Cocteau, avec son corollaire, « les Français sont des Italiens de mauvaise humeur » !
Autre cliché, l’Italien est gai quand il sait qu’il aura de l’amour et du vin. De l’amour, il y en a sur des moniteurs. Ici, c’est un extrait de Mademoiselle interprétée par Jeanne Moreau. Il y est question de l’acharnement d’un paisible village corrézien contre un pauvre bûcheron italien innocent. Là, dans les bras de Simone Signoret, (ils nous piquent donc aussi nos femmes !) c’est le ténébreux camionneur Raf Vallone dans l’adaptation de Thérèse Raquin, le roman d’Émile Zola, un fils d’immigré vénitien lui aussi.
Quelle femme, dans les années 1950, n’est pas allée une fois au cinéma rien que pour les beaux yeux de Raf Vallone, symbole de l’italian lover ? Avouez !
On allait, par exemple, au cinéma Étoile de La Courneuve qu’une famille, originaire du Val d’Aoste, ouvrit en 1934.

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Une vitrine est consacrée au roi de la presse du cœur. Surveillé par la police fasciste pour son activisme communiste, Cino Del Duca émigra en France en 1932. Le mythique Nous Deux, Intimité, Festival, Paris-Journal, plus récemment Télé-Poche, c’est lui. Tarzan dans ma jeunesse, Hurrah avec les aventures de Brick Bradford, Flash Gordon et Mandrake, c’est encore lui.
Également producteur de films, mécène, propriétaire de chevaux avec son épouse Simone, il acquit une fortune considérable qui contraste avec son enfance pauvre dans un village de la région des Marches.

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Après l’amour, il y a du vin, ou plutôt des apéritifs, avec les affiches de Leonetto Cappiello. Il modernisa l’art de l’affiche publicitaire : vous avez vu, c’est certain, ses affiches sur le Cachou Lajaunie, le Bouillon Kub, les Chaussures Bally et les apéritifs Cinzano et Campari.

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« J’étais venu passer un mois en touriste, en amateur. J’y suis resté trente-cinq ans… J’aime la France comme un amoureux aime sa bien-aimée. Je l’aime pour sa beauté, pour son esprit, pour son harmonie et sa générosité. Je l’aime pour son grand amour de l’Art. »
D’autres artistes peintres, Gino Severini, Renato Paresce, Filippo de Pisis, Massimo Campigli, les « Italiens de Paris » ou « Groupe des sept » mènent leur combat artistique sous le signe de l’italianité.

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Destins heureux certes, mais d’autres documents nous rappellent les heures sombres du fascisme. Avec l’arrivée au pouvoir de Benito Mussolini en octobre 1922, de nombreux opposants antifascistes quittèrent l’Italie pour se réfugier en France. On les appelait les Fuoriusciti. Cela produisit de nombreux effets sur la vie sociale des immigrés et sur leur perception par les Français du fait notamment des tensions entre fascistes et antifascistes dans l’hexagone.

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Portraits d’antifascistes

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Avec ses yeux d’enfant, Cavanna évoque cette époque dans Les Ritals :
« … On n’a jamais vu autant de Ritals débarquer à la gare de Lyon, avec leur valise de carton bouclée par une ficelle, leurs joues de montagnards creusées à la serpe, leurs yeux de loups dévorants sous la visière de la grosse casquette enfoncée jusqu’à la racine des oreilles bien rouges rabattues à l’horizontale comme les poignées d’une marmite …
C’est que Mussolini fait la guerre en Abyssinie, parle de conquérir l’Albanie, la Grèce, la Turquie, les Yougoslaves, gueule pour que la France lui rende Nice, la Corse, la Savoie et la Tunisie et que si on lui donne pas de bon cœur il viendra les chercher, double et triple le temps du service militaire… »
Je pense inévitablement à Bella Ciao, le magnifique chant de révolte italien qui célébrait l’engagement dans le combat mené par les Partisans contre les troupes de la République Sociale Italienne (République de Salo) mise en place par le Duce. La musique vient d’une chanson populaire que fredonnaient, au début du XXe siècle, les femmes saisonnières qui travaillaient dans les rizières de la Plaine du Pô.
Je vous en offre une version « rock d’Oc » que j’ai enregistrée cet été lors d’un concert de Lou Tapage, un talentueux groupe du Val d’Aoste, dans le cadre du festival Celtie d’Oc à Cazavet, un minuscule village d’Ariège.

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Je découvre une photographie insolite de Lino Ventura jouant au foot en soutane durant le tournage du film Les Durs. À côté, dans une vidéo, le populaire acteur raconte sa jeunesse : né en 1919, il émigra en France avec sa mère à 7 ans et s’installa en région parisienne, à Montreuil, où résidaient des parents. Dès l’âge de 8 ans, il travailla comme livreur, garçon d’ascenseur et groom dans un hôtel, puis comme coursier pour la Compagnie Italienne de Tourisme à Paris. Rattrapé par la guerre, il se retrouva enrôlé dans un bataillon alpin de l’armée de Mussolini mais il déserta et revint en France où il joua, comme il dit, au chat et à la souris avec la Gestapo.
À la fin de la guerre, il devint catcheur professionnel sous le nom d’Angelo Borrini puis Lino Borrini. Le réalisateur Jacques Becker cherchait une sale gueule pour son film Touchez pas au grisbi. Ainsi commença son immense carrière d’acteur au cours de laquelle, il interpréta notamment Jean Valjean dans Les Misérables et un héros de la Résistance dans L’armée des ombres.
Très attaché à son pays d’origine, Lino ne souhaita jamais être naturalisé. Pour autant, ne le considériez-vous pas comme un grand acteur français?

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« J’attendrai le jour et la nuit/J’attendrai toujours ton retour ». Cette chanson est presque incontournable à un moment ou à un autre des films et documentaires relatant l’Occupation allemande. Dalida en refit un grand succès en interprétant une version disco.
Savez-vous que cette chanson fut créée en 1938 par Rina Ketty, de son vrai nom Cesarina Picchetto. Elle avait quitté son Italie natale en 1933 pour rejoindre des tantes à Paris. Elle fut séduite par l’atmosphère de Montmartre et se produisit au cabaret Au Lapin Agile, et découvrit l’amour en épousant l’accordéoniste Jean Vaissade. Les plus anciens d’entre vous connaissent son autre grand succès Sombreros et mantilles.

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Moi j’aime le music-hall, et j’aime Yves Montand né Ivo Livi à Monsummano Terme en Toscane. Âgé de trois ans, il émigra avec sa famille, en raison de persécutions fascistes qui aboutirent à l’incendie de l’atelier de fabrication de balais de son père militant communiste. Ils s’installèrent dans un quartier de Marseille où les habitants sont presque tous des immigrés. Ivo jeune travailla dans une fabrique de pâtes mais, fasciné par le spectacle et la scène, il monte sur les planches à 17 ans en s’inventant un nom d’artiste inspiré par sa mère qui, dans un mélange d’italien et de français, l’appelait « Ivo, monta ». Il commença au fameux Alcazar de Marseille avant de rejoindre Paris au milieu de la guerre pour la brillante carrière internationale de chanteur et d’acteur que l’on sait. Qui mieux que Yves a chanté à travers le monde, À Paris, l’indémodable valse musette de Francis Lemarque ! Un détail encore, Bob Castella et Henri Crolla, deux musiciens d’origine italienne comme lui, appartinrent à son orchestre tout au long de sa carrière. Il est émouvant de lire la demande d’acte de naturalisation effectuée par ses parents.

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Moi j’aime le music-hall et Serge Reggiani, lui aussi immigré italien ! Vous vous rappelez de ses couplets non autobiographiques :

« C’est moi, c’est l’Italien
Est-ce qu’il y a quelqu’un
Est-ce qu’il y a quelqu’une
D’ici j’entends le chien
Et si tu n’es pas morte
Ouvre-moi sans rancune
Je rentre un peu tard je sais
18 ans de retard c’est vrai
Mais j’ai trouvé mes allumettes
Dans une rue du Massachussetts
Il est fatigant le voyage
Pour un enfant de mon âge

Ouvre-moi, ouvre-moi la porte
Io non ne posso proprio più
Se ci sei, aprimi la porta
Non sai come è stato laggiù

Je reviens au logis
J’ai fait tous les métiers
Voleur, équilibriste
Maréchal des logis
Comédien, braconnier
Empereur et pianiste
J’ai connu des femmes, oui mais
Je joue bien mal aux dames, tu sais
Du temps que j’étais chercheur d’or
Elles m’ont tout pris, j’en pleure encore
Là-dessus le temps est passé
Quand j’avais le dos tourné … »

Né à Reggio d’Émilie, Serge quitta l’Italie en 1930, à huit ans, en raison des pressions que subit son père par le régime fasciste. Après un court séjour à Yvetot, en Normandie, les Reggiani s’installèrent à Paris où les parents ouvrirent un salon de coiffure rue du Faubourg-Saint-Denis. La famille Reggiani poursuivit son engagement antifasciste en adhérant à la Fratellanza Reggiana de Paris. Serge qui pratiqua la boxe n’hésitait pas à faire le coup de poing contre les fascistes de la capitale.
Attiré par le théâtre, Serge entra au Conservatoire de Paris puis embrassa une grande carrière d’acteur de cinéma. Tout le monde se souvient de lui dans le rôle de Manda guillotiné par amour pour Casque d’or Simone Signoret.

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À 45 ans, il débuta dans la chanson où il montra d’exceptionnelles qualités d’interprète au service de très beaux textes (La femme qui est dans mon lit/N’a plus 20 ans depuis longtemps). Il s’exerça aussi avec réussite à la peinture.
Moi j’aime le music-hall, encore et toujours, même s’ils ne sont pas évoqués dans l’exposition. Francesca Solleville, magistrale interprète des poètes et de Jean Ferrat, est la petite-fille du fondateur de la Ligue italienne des droits de l’homme. Claude Barzotti revendique dans un de ses grands succès :

« Je suis rital et je le reste
Et dans le verbe et dans le geste
Vos saisons sont devenues miennes
Ma musique est italienne … »

« J’viens d’là où parler avec les mains, c’est vital ». Vous ignorez possiblement que derrière l’auteur de cette phrase, le rappeur Akhenaton du groupe IAM, se cache Philippe Fragione issu d’une famille originaire de Toscane, Latium et Campanie.
L’humoriste Coluche brocardait son origine : « Il y en a qui sont beurs, moi je suis fromage … d’origine parmesan » ! Son père Honorio Colucci, originaire du Latium, était peintre en bâtiment. N’est-ce pas un beau symbole d’intégration que Coluche fût l’instigateur des Restos du Cœur ?
Derrière ces quelques exemples qui connurent les feux de la rampe, il y a aussi des millions d’immigrés italiens aux destins plus modestes, encore que …
Ah le petit vin blanc qu’on boit sous les tonnelles du côté de Nogent ! Je m’y rends justement à Nogent, j’ai plaisir à trouver, dans une vitrine, la truelle du maçon Luigi Cavanna, le père de François, l’auteur des Ritals qui évoque dans son livre ces modestes, ces sans-grades.
« Un jour, le gouvernement s’avisa que c’était peut-être pas très malin de garder tous ces travailleurs ritals dans un pays qui n’avait pas assez de travail pour ses propres enfants. Jusque-là, il avait supporté parce que les chômeurs étaient des Français, des gens d’usine et de bureau. Mais voilà qu’à leur tour les chantiers débauchaient et que les Ritals touchaient l’allocation. Ça, c’était plus possible, ça. Absolument délirant. Je comprenais très bien tout parce que je le lisais dans les journaux que maman rapportait de chez ses patronnes : Candide, Gringoire, L’Ami du Peuple, L’Action française …
Les journaux des patronnes expliquaient comme quoi si la France en était là c’était rapport aux métèques, qu’ils avaient tout envahi et qu’ils pourrissaient tout. Il y avait dedans des dessins, plein, qui disaient la même chose que les articles écrits, mais en raccourci, très bien dessinés, tu comprenais tout de suite, même si t’étais trop pressé pour lire l’écrit ou que t’avais pas envie, d’un coup d’œil tu te faisais ta petite idée de la chose, en plus tu te marrais parce que c’était des dessins humoristiques, ça veut dire qu’ils sont faits pour faire rigoler les gens, mais pas bêtement comme au cirque, non ; en leur faisant comprendre des choses difficiles… »

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Durant cinquante ans, de l’entre-deux-guerres aux années 1970, le bâtiment fut le royaume des Italiens. Ils y trouvèrent des emplois nombreux et diversifiés, et même pour certains jusqu’à l’autonomie professionnelle. Ils n’étaient pas que manœuvres, terrassiers et maçons : au milieu du XIXe siècle, la renommée des Piémontais comme plâtriers était comparable à celle de nos Creusois. Parmi les charpentiers, on remarquait nombre de Savoyards. Certains excellaient aussi comme mosaïstes (les Frioulans), stucateurs, tailleurs de pierre.
Beaucoup de ces Italiens ont construit routes, voies ferrées, ponts, barrages, villes et maisons de France.
Je me souviens dans mon enfance normande d’un camarade de classe nommé Bianchini. Son père dirigeait une entreprise de maçonnerie, sa mère était institutrice dans l’établissement scolaire dirigé par ma maman.
Je me souviens une soirée privée où le metteur en scène, auteur et « bâtisseur culturel » Jean-Louis Gonfalone (un autre Rital d’origine !) me projeta, au sens propre et figuré, ses Traces, à même la pierre, des spectacles historiques, fantastiques et oniriques qu’il imaginait à propos des carrières de Crazannes en Saintonge romane.
Parmi elles, il racontait l’émigration, un siècle auparavant, des jeunes hommes qui devaient quitter pour toujours leurs villages de Quero, Cilladon, Schievenin, au nord de la Vénétie. Le geste et la geste du carrier venu da sa lointaine Italie, étaient créateurs du spectacle, la réalité d’il y a cent ans devenait la fiction d’aujourd’hui : « Tu vas partir mon fils. Là-bas en France, il y a du travail. Pour une fois que les gouvernants de France et d’Italie s’entendent pour faciliter l’émigration, tu ne dois pas laisser passer cette chance. Tu gagneras bien ta vie. Tu nous reviendras vite … » Des valises en carton amoureusement remplies de vêtements basiques par la maman … Poignant et magnifique !
Je m’égare, je reviens à Nogent, pour découvrir le destin de Lazare Ponticelli. Vous le connaissez peut-être comme étant le dernier Poilu, l’ultime ancien combattant de la guerre 14-18 parmi les 8,5 millions d’hommes mobilisés sous la tenue bleu horizon.
« J’ai voulu défendre la France parce qu’elle m’avait donné à manger ». Ses parents, Giovanni et Philomène avaient de la peine à élever leurs cinq fils et deux filles, dans le Val de Nure, près de Plaisance. Le père exerçait des petits métiers dans les foires de la région, la maman allait travailler dans les rizières de la plaine du Pô, Bella Ciao, vous vous souvenez !
Chez les Ponticelli, ce fut la maman qui, en 1899, se rendit en France avec deux de ses enfants, laissant au père trois fils en bas âge dont Lazzaro. Elle travailla comme plumassière à Nogent. Finalement, Lazare, confié à une famille, resta seul en Émilie-Romagne. À dix ans, il voulut rejoindre le « paradis, Paris. À pied jusqu’à Plaisance, en train jusqu’à Modane puis Paris … à la gare de Lyon, aucun comité d’accueil … il trouva refuge dans un hôtel proche avec le sentiment d’avoir été abandonné par sa famille. Plusieurs mois plus tard, il s’installa à Nogent, toujours à l’écart de sa famille, exerçant des petits métiers, livreur de charbon, ramoneur, crieur de journaux lorsque la guerre éclate en août 1914. Comme beaucoup de ses camarades, il fut renvoyé en Italie sans grand ménagement quand celle-ci entra en guerre. Puis de retour, il entra dans le 4e régiment de marche du 1er étranger connu sous le nom de « Légion garibaldienne ».
Voici ce qu’écrivait Edmond Rostand dans La chemise rouge, un de ses poèmes de guerre réunis dans Le Vol de La Marseillaise :

« Ils ont donné pour nous dans la forêt d’Argonne.
Dès l’aube, un lieutenant d’Avellino pleurait
En croyant que peut-être on lui refuserait
D’aller dans la tranchée affronter la Gorgone …

… Regardez comment meurt un garibaldien !
Crie un homme en tombant dans la mêlée hagarde.
La France s’agenouille auprès de lui, regarde.
Et grave, se relève en disant : « il meurt bien » ».

L’histoire de Lazare Ponticelli ne s’achève pas là, au contraire, elle commence presque. De retour à Nogent, il retrouve deux de ses frères Céleste et Bonfiglio et, en 1923, ils déposent les statuts de leur société de fumisterie Ponticelli frères. Leur savoir-faire dans le domaine des cheminées s’étendra par la suite dans le secteur du raffinage pétrolier puis du nucléaire.
Lazare est mort en 2008 à l’âge de 110 ans. Aujourd’hui, la famille Ponticelli détient 80% d’une entreprise prospère qui emploie 5 000 salariés à travers le monde.
Un sacré destin de Plaisance à Neuilly-Plaisance (ou presque !) !
Je me retourne, encore un autre destin, une vie certes beaucoup plus aisée, celle d’Ettore Bugatti, un des fondateurs de l’industrie automobile de luxe et de compétition.

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Il naquit à Milan dans une famille d’artistes italiens. Ingénieur d’instinct plus que de formation, il créa sa propre marque automobile et s’installa en 1909 à Molsheim, petite ville d’Alsace allemande à l’époque. C’est là dans ses ateliers qu’il conçut, plus tard aidé par son fils Jean, ses mythiques bolides bleus au radiateur en forme de fer à cheval.
Son modèle Type 35, victorieux dans de nombreux grands prix entre 1925 et 1934, compte parmi les voitures de sport ayant le plus marqué l’histoire de l’automobile. Son modèle Type 57G Tank remporta les dernières 24 heures du Mans avant la Seconde Guerre mondiale.
Il est fort possible que, tout gamin, je vis un de ces bolides bleus, piloté par Maurice Trintignant, l’oncle de Jean-Louis, sur le circuit de Rouen-les-Essarts.
Tous ces bijoux de l’histoire de l’automobile sont toujours visibles au musée de Molsheim ou à la Cité de l’automobile à Mulhouse. La marque et l’atelier existent toujours. Devant la ligne bleue des Vosges, les modèles quasi futuristes, la Bugatti Veyron et désormais la Bugatti Chiron, tiennent autant de l’œuvre d’art que du génie industriel. Leur prix dépasse le million d’euros !
Je reste dans le domaine de l’automobile. Les plus anciens se souviennent sans doute des Trianon, des Versailles, des Chambord, des Régence et des breaks Marly. Avec ces carrosses du vingtième siècle, c’était la vie de château chez SIMCA (Société Industrielle de Mécanique et Carrosserie Automobile) dont j’apprends qu’elle était à l’origine une firme italienne créée en 1934 par Fiat pour contourner les barrières douanières mussoliniennes et produire en France ses voitures sous licence, avec à sa tête Enrico Teodoro Pigozzi (il francisera son prénom en Henri Théodore).

usine simca

D’autres encore ont « fait » la France, ainsi la styliste Rose Repetto qui créa le chausson de danse et la marque à son nom. Brigitte Bardot immortalisa la ballerine dans le film Et Dieu … créa la femme. Serge Gainsbourg popularisa les mocassins blancs à lacets.
Ce n’est pas parce qu’on approche de midi, mais je ne peux pas ne pas évoquer encore les influences culinaires de l’Italie en France qu’il ne faut pas résumer à la pasta et à la pizza.

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café italien

Les apports italiens à la table française existaient bien avant les grandes vagues d’immigration. Ainsi, savez-vous que l’Italie nous exporta la forchetta, notre si utile et commune fourchette, sur les tables aristocratiques de la Renaissance.
Sous l’Ancien Régime, les classes aisées furent séduites par la création de cafés-glaciers modernes par des Italiens. Ainsi, c’est le Sicilien Francesco Procopio qui, après avoir vendu du café à la tasse sur la foire Saint-Germain de Paris, ouvrit vers 1685 le célèbre café Procope qui attira l’élite intellectuelle des Lumières et qui constitue toujours une institution de Saint-Germain-des-Prés.
De nombreux débits de boissons, épiceries et cantinas jouèrent un rôle important dans la vie sociale des immigrés dans nos provinces, et la diffusion de plats et produits en provenance de la Péninsule.
J’ai envie de vous allécher avec la tielle de poulpe, spécialité sétoise à laquelle je goûtais immanquablement au temps heureux où je séjournais chez mon oncle et ma tante dans « l’île singulière ». Cette succulente tourte arriva d’Italie dans les bagages des émigrants italiens de la petite bourgade de pêcheurs de Borgo de Gaete, au nord de Naples, à la fin du XIXe siècle.
Sous la domination espagnole au siècle de Charles Quint, la tielle de Gaeta était une pâte étalée avec un peu d’huile, quelques anchois et olives, l’ancêtre de la pizza en somme. On apprend toujours de quelqu’un, les autochtones remarquèrent que les soldats ibériques la confectionnaient en la recouvrant d’un couvercle de pâte. Ils copièrent donc leurs envahisseurs en recouvrant leur tourte. Bientôt, on ne mit plus à cuire la tourte directement sur la sole du four mais dans un plat de terre cuite appelée « teglia », la tielle était née.
Mon oncle me racontait qu’au début de l’installation de la communauté italienne dans le Quartier-Haut de Sète (là ou naquit Brassens !), les enfants allaient à l’école avec une tielle de pouffre (poulpe) dans le cartable.
Dans les années 1930, une certaine Adrienne Pages ouvrit avec son mari Bruno Virducci un petit étal de coquillages devant le pont de la Civette. Ses tielles étaient renommées et elle les faisait cuire chez le boulanger voisin Lubrano (encore un rital).
Adrienne eut de nombreux enfants, parmi lesquels Achille qui ouvrit une petite fabrique artisanale, un peu plus loin, à la Marine. C’est chez lui que nous nous procurions nos tielles.
Aujourd’hui, le commerce de tielles prolifère à Sète, ce qui malheureusement n’est pas un gage de qualité. Il y a encore trois ou quatre ans, on m’avait dit qu’elles étaient bonnes, là-haut, sur le Mont Saint-Clair … !

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L’influence culturelle de l’Italie se refléta dans la langue française à la Renaissance. Ce fut une véritable invasion de quelque 8 000 mots dont environ 10 pour cent sont encore utilisés de nos jours.

Au fait, savez-vous que c’est à Clément Marot, poète et valet de chambre de François Ier, que l’on doit la règle du participe passé avec l’auxiliaire avoir en imitation de l’italien qui lui paraissait la langue modèle ? Il l’avait exposée dans une strophe de ses Épigrammes.
Voltaire écrivit même : « Clément Marot a ramené deux choses d’Italie : la vérole et l’accord du participe passé… Je pense que c’est le deuxième qui a fait le plus de ravages ! » Pas faux !
Voilà une découverte qui ne put que ravir le vénéré Cavanna, génial rital de Nogent qui déclara son amour à la langue française dans son délicieux livre Mignonne, allons voir si la rose… Justement à propos de mes points de suspension :
« C’est parce qu’ils ont l’air de s’esbigner sur la pointe des pieds, à la queue leu-leu, furtifs et sifflotant d’un air détaché, hypocrites comme tout. J’aime bien les points de suspension. Ce sont mes amis. »
Cavanna vouait une grande reconnaissance à ses instituteurs : « Vous m’avez décollé les yeux et décrassé le dedans de la tête ».
Cependant, des enfants de l’immigration mettaient en avant dans leurs témoignages leur sensation d’exclusion et d’humiliation ressentie sur les bancs de l’école. D’autres confiaient s’être bien intégrés au sein de l’École républicaine, les instituteurs partageant parfois les opinions de leurs parents fuyant le fascisme.
Il faut savoir qu’au temps de l’unification italienne, justement, la langue de la péninsule était constituée essentiellement d’une multitude de dialectes régionaux. Les Italiens de France trouvèrent dans la langue française un ciment commun ainsi qu’un moyen de s’intégrer mieux et vite.
Ce n’est pas un hasard si la première session du concours de l’agrégation d’italien se tint en 1900. L’objectif était de renforcer la formation des professeurs d’italien des lycées en la fondant sur l’étude de la littérature de la langue italienne.
Je parviens au bout de l’exposition. Comme elle s’ouvrait avec le grand tableau des émigrants attendant dans le port de Livourne, elle s’achève sur un écran avec la séquence culte de La Dolce Vita, le film de Fellini, où Anita Ekberg se baigne dans la fontaine de Trevi à Rome pour les beaux yeux de Marcello Mastroianni.

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Du Risorgimento des années 1860 à la Dolce Vita célébrée par il Maestro en 1960, quelle Histoire !
On finit avec l’inénarrable séquence de L’aventure, c’est l’aventure, le film de Claude Lelouch : devant un parterre de jolies filles en bikini, Aldo Maccione et Lino Ventura apprennent à Jacques Brel, Charles Denner et Charles Gérard à rouler des mécaniques, à jouer les Ritals quoi ! Cultissime ! C’est cadeau pour vous.

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À cet instant, à l’autre bout de l’exposition, s’élèvent des chants. C’est cadeau pour moi !
En ce dimanche matin, le Chœur de l’Émigration et les comédiens de la Maggese nous offrent une visite chantée en donnant la parole au « peuple qui a manqué », les ouvriers, les paysans, les montagnards, les travailleuses de rizières, les artisans, les mineurs, les menuisiers, les femmes de chambre, les cantinières, les épiciers, les vitriers, les maçons, les pères et mères de ces Italiens de France, carrément des Français aujourd’hui.
En plusieurs tableaux, au milieu des documents et objets exposés, les artistes restituent quelques moments de l’extraordinaire collecte de témoignages opérée depuis 2010 par Anna Andreotti. C’est la transmission fidèle de leurs mémoires, les chants de leur enfance, de l’exil, du travail. C’est la restitution des récits de vie, dits et chantés, des joies et des douleurs partagées.
Pour vous, j’ai capté quelques saynètes avec mon smartphone :

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Voilà, cette fois, la visite est terminée. En guise de conclusion, j’emprunte à Luciano Zeppegno dans son Guide vivant de l’Italie (1968) :
« De tous les autres peuples, le Français est sans doute le plus apte à comprendre le caractère italien, car, lui aussi, multiple et un, ayant puisé aux mêmes sources gréco-latines une culture toute de clarté, de finesse et de sel, a le sens de la nuance et reconnaît chez son voisin ultramontain, des qualités et des défauts qu’il trouve chez bien de ses compatriotes … On s’aime bien parce qu’on se comprend et justement parce qu’on se comprend trop bien, on se crispe, s’exaspère mutuellement par instant ».
Ça me fait drôle de terminer avec une phrase du Général De Gaulle (!) :
« L’Italie et la France sont cousines. Elles sont voisines. Elles sont latines ». Mais bon, je les adore mes cousins !
Tandis que nous déjeunons (ni pâtes, ni pizza !) en face du musée, nous assistons à un nouvel exode : c’est un flux continu de familles d’origine asiatique endimanchées de tenues colorées qui se dirigent vers le lac Daumesnil.
Nul besoin d’être Tintin au Tibet pour deviner qu’elles ne vont pas assister à la Roue d’Or, une course cycliste populaire et spectaculaire qui se déroulait autour du lac dans les années 1950-60. Elle se disputait derrière derny par équipes de deux coureurs se relayant. (on appelle cela à l’américaine !) À son palmarès, figurent d’illustres champions comme Louison Bobet, Van Steenbergen, Van Looy, Stan Ockers et… « mon » Jacques Anquetil vainqueur deux fois avec André Darrigade.
Le garçon du restaurant m’éclaire : on célèbre aujourd’hui le 82e anniversaire de Sa Sainteté le Grand 14e Dalaï-lama.
Vous me connaissez, curieux comme je suis, bientôt j’emboite le pas des bouddhistes qui se rassemblent pour un vaste barbecue zen sur les pelouses en bordure du lac.

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J’en profite pour découvrir le monument des Pèlerins des nuages et de l’eau, une sculpture en bronze d’un artiste japonais. Une plaque calligraphiée scellée sur le socle explique que « le groupe représente les pèlerins Zen, sans cesse cherchant la vérité à travers le spectacle de la nature qu’ils parcourent tels les nuages du ciel, telle l’eau des rivières » (et du lac Daumesnil ? ndlr).
C’est la première fois que je verse une obole aux bouddhistes pour accéder à l’enceinte de la Grande Pagode cachée sous les frondaisons. Elle a la forme d’une gigantesque case … africaine, ce qui n’est pas si incongru que cela quand on sait que le bâtiment avait été initialement construit (en bois scandinave !) pour abriter les pavillons du Cameroun et du Togo lors de l’exposition coloniale de 1931.

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L’anniversaire du Dalaï-lama, en retraite au Ladakh en Inde, est fêté par la communauté tibétaine partout sur la planète sauf au Tibet, du moins officiellement, la Chine continuant de le considérer comme un séparatiste.
Petite déception, ce jour, l’entrée n’est pas autorisée à l’intérieur de la Pagode et je ne peux donc pas admirer le plus grand Bouddha d’Europe recouvert à la feuille d’or (plus de 9 mètres). À défaut, il y a Wikipédia !

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Par contre, j’ai retrouvé « ma » Roue d’Or de Daumesnil. Sur la façade de la pagode, elle symbolise la voie qui mène à la cessation de la souffrance. À huit branches (ce n’est pas une roue lenticulaire !), elle est appelée « Noble Chemin Octuple ».
Ainsi fut un dimanche de juillet. À un jour près, il y trente-cinq ans, à la sortie du stade de Séville, après une demi-finale de Coupe du monde perdue par l’équipe de France emmenée par Michel Platini, son voisin de Saint-Cloud, Lino Ventura était en pleurs. Touché par cette « tragédie nationale » mais bientôt heureux, trois jours plus tard avec la victoire de l’Italie dans la compétition : c’était ça aussi l’identité immigrée dans toute sa complexité, sa quotidienneté … sa beauté aussi ?

Chambre ouverte sur la mer Leonardo Cremonini 1925-2010

Publié dans:Coups de coeur |on 3 novembre, 2017 |1 Commentaire »

Une semaine au Pays Basque (5)

Pour lire les quatre billets précédents :
http://encreviolette.unblog.fr/2017/09/01/une-semaine-au-pays-basque-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2017/09/12/une-semaine-au-pays-basque-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2017/09/18/une-semaine-au-pays-basque-3/
http://encreviolette.unblog.fr/2017/09/24/une-semaine-au-pays-basque-4/

vendredi 11 août :
Comme pour nous faire regretter notre proche départ, le soleil brille généreusement pour notre dernière journée au pays Basque. À l’horizon, la chaîne des Pyrénées se découpe dans l’azur.
Il est loin le temps où la France de Louis XIV guerroyait contre les Habsbourg d’Espagne avant que le traité des Pyrénées n’eût enfin formalisé la paix entre les deux couronnes le 7 novembre 1659 à Hendaye sur la minuscule île des Faisans (voir billet 1).
J’ai prévu d’aller me promener sur les crêtes, notamment du côté de Roncevaux. Il est des lieux qui, abusivement ou non, appartiennent à l’Histoire de France, du moins celle enseignée dans les manuels scolaires.
En chemin, je découvre à la sortie de Saint-Pée-sur-Nivelle, un rond-point original, un carrefour giratoire pour employer l’exacte terminologie. Je vous renvoie à un de mes anciens billets où je tentais de manier l’humour pour stigmatiser cette plaie de la circulation moderne : http://encreviolette.unblog.fr/2008/09/17/plaisirs-des-sens-giratoires-et-des-ronds-points/.
Savez-vous qu’on recense environ 30 000 ouvrages de ce type dans l’hexagone, une moyenne d’un peu moins un par commune, ce qui permet de nous enorgueillir d’un navrant record du monde. Pas mal d’usagers ignorent aussi malheureusement que ces giratoires sont des carrefours donnant la priorité aux véhicules circulant déjà sur l’anneau.
Là n’est pas la question, ce matin, la circulation est des plus fluides et, pour une fois, je trouve crédible la sculpture monumentale qui occupe le terre-plein central. Œuvre de l’artiste basque Iñaki Viquendi, elle représente une immense chistera de onze mètres de long, objet emblématique du jeu de pelote basque.

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La chistera (le masculin est employé aussi) est un panier en osier en forme de gouttière recourbée fixé à la main du pelotari par un gant de cuir. C’est justement un habitant de Saint-Pée-sur-Nivelle Jean Dithurbide qui eut l’idée de l’inventer, en 1856, en prolongeant le gant traditionnel par un panier d’osier qui servait à ramasser les raisins (d’Irouléguy peut-être). Plus léger, il fatiguait moins le bras et permettait d’envoyer la pelote plus loin, avec plus de force et de vitesse.
Selon la longueur de l’instrument, on distingue deux types de jeu : la cesta punta avec le grand chistera et le joko garbi avec le petit chistera, deux spécialités particulièrement spectaculaires et d’un grand esthétisme.
À cet instant, j’ai bien sûr une pensée pour mon champion de professeur de mathématiques du lycée Corneille de Rouen, Roger Vicenty, dont j’ai évoqué la mémoire dans mon billet 2 consacré à mon séjour. Il fut avant tout champion du monde à la main nue mais comme tous les enfants du pays Basque, il dut manier la chistera dès son plus jeune âge au fronton d’Ascain à moins de dix kilomètres d’ici.
Cette monumentale chistera constitue aussi un hommage à Jean Apesteguy, un extraordinaire joueur de pelote du début du siècle dernier connu sous son surnom de Chiquito de Cambo, le « petit » de Cambo bien que ce fût un colosse de près de deux mètres. C’est l’autre célébrité de Cambo-les-Bains, autre village voisin, avec Edmond Rostand l’auteur de Cyrano de Bergerac. Le fronton de Paris, construit pour les Jeux Olympiques de 1924 sur les quais de Seine, porte son nom. Il fut champion du monde sans discontinuer de 1900 à 1914 et de 1919 à 1923, son hégémonie étant seulement suspendue pour cause de Grande Guerre. Des photographies attestent qu’au front, le grenadier Apesteguy accrochait sa chistera à son ceinturon. La légende affirme même qu’à l’aide de son instrument, il catapultait des grenades vers les tranchées allemandes. Plus plausible, il utilisait le petit gant plat dont on se sert au rebot.

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On peut relever dans un article du Miroir des Sports de 1922 : « Sur les « places » du Pays, à Sare, à Cambo, à Guéthary, à Anglet, à Saint-Jean-de-Luz, à Saint-Jean-Pied-de-Port, durant la période qui va de 1899 à 1913, Chiquito apparaît aux yeux de la foule enthousiaste comme un demi-dieu. Il triomphe partout, il est le roi, le « roi de la pelote » ; les souverains lui offrent des épingles de cravate, les femmes leurs plus gracieux sourires. » Je connus l’émotion de filmer une de ses chisteras au musée Basque de Bayonne, il y a vingt-cinq ans.
Je n’ai pas prévu de me rendre à Cambo-les-Bains. J’oblique vers Saint-Étienne de Baïgorry pour m’engager dans la vallée des Aldudes, une contrée un peu secrète, authentique, gourmande, étonnante aussi.
Le long de la route sinueuse qui commence à s’élever vers le port (ainsi appelle-t-on souvent les cols dans les Pyrénées), les eaux claires de la nive des Aldudes, affluent de la Nive, et de quelques autres ruisseaux, miroitent au soleil. Ici, c’est le paradis de la truite et nous rencontrerons plusieurs piscicultures qui profitent de l’eau exceptionnellement pure de la montagne.
Sans atteindre la renommée de la truite de Schubert (!!!), la truite de Banka est un des trésors gastronomiques basques qui s’invitent sur les tables de la capitale, mais il est d’autres élevages tout aussi valeureux.
Nous atteignons bientôt justement le minuscule village de Banca, un peu plus de 300 habitants. Il s’appelait La Fonderie jusqu’au XIXème siècle en raison d’une usine d’extraction de minerais de cuivre et de fer dont on aperçoit encore quelques vestiges.

Banca village blog

Aujourd’hui, on écrit Banka en basque, c’est ici que le 11 décembre 1973, se déroula la première action armée de l’Iparretarrak, l’organisation clandestine en lutte pour l’indépendance du Pays Basque.
Je m’étais déjà hissé jusqu’ici, pour les besoins d’un film, à destination de professeurs d’Éducation Physique et Sportive, que je tournais sur la pelote basque. En effet, l’une des curiosités est le fronton dit de type place libre. Le mur de droite est celui du cimetière, celui de gauche la façade de la mairie dont il faut fermer les ouvertures lors des compétitions. Plus pittoresque encore, le fronton est lui-même percé sur sa moitié droite pour laisser passer une route.

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Je traverse le cimetière pour accéder à l’église Saint-Pierre. Évidemment ouverte, comme souvent au Pays Basque, elle détient un joli retable du Christ remettant à saint Pierre les clés du royaume des cieux, entouré d’une peinture de pampres, les vignes du Seigneur ou d’Irouleguy !

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Sur la balustrade des classiques galeries des églises basques, court un élégant chemin de la Passion.
Je me promène maintenant dans les allées du cimetière. Les quelques pierres discoïdales sont désormais entreposées au musée basque de Bayonne.

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N’y voyez pas un penchant morbide, j’aime visiter les cimetières. Les tombes racontent souvent la vie, ainsi ces émouvantes plaques d’une famille de bergers : la maison à l’architecture typique, la montagne, les moutons, un visage souriant, le béret aussi, autant de symboles d’une vie heureuse et paisible que rappelle la cloche de l’église qui sonne midi.

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Quelques kilomètres plus haut, nous parvenons aux Aldudes, autre minuscule village qui a donné son nom à la vallée. Il semble bien désert à cette heure médiane de la journée. Même le restaurant Baillea semble avoir fermé ses volets (temporairement ?), dommage, il possédait un petit air sympathiquement vieillot.
Je ne manque pas de me recueillir dans l’église Notre-Dame de l’Assomption qui abrite, paraît-il, un chapelet de Maximilien II d’Autriche, acheté aux enchères et ramené du Mexique par un amerikanoak (basques revenus des Amériques).

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À cet instant, je pense au destin funeste de cinq bergers des Aldudes raconté par Adrien Bosc dans son fascinant roman Constellation (éditions Stock) du nom du nouvel avion d’Air France qui décolla d’Orly le 27 octobre 1949 avant de s’écraser dans l’archipel des Açores. À son bord, il y avait bien sûr le boxeur Marcel Cerdan qui partait vers New York pour reconquérir son titre de champion du monde contre Jack Lamotta, ainsi que la célèbre pianiste Ginette Neveu. Mais parmi, les 37 passagers, moins illustres, il y avait aussi Thérèse Etchepare, Guillaume Chaurront, Jean-Louis Arambel, Jean-Pierre Aduritz et Jean-Pierre Suquilbide, cinq jeunes gens cultivateurs des Aldudes qui émigraient pour louer leur amour du travail et des bêtes, et vivre le rêve américain dans les ranches. Dans le train qui les amène à Paris, « le wagon de seconde classe, le compartiment des bergers résonne du dialecte du pays Quint, le bas-navarrais occidental, recensé par le prince Louis-Lucien Bonaparte dans sa Carte des sept provinces basques publiée en 1863. Ils ne cessent de chanter les airs du pays, Jean-Louis entonne « Au mois d’été, la caille chante dans les blés ». À la tristesse du départ, à la nostalgie de la vallée laisse place le parfum de la belle aventure, de frontières intérieures repoussées à mesure de l’avancée. Derrière eux, les neuf cent vingt habitants restés au pays, les frontons, les maisons blanches aux volets et portes marron, la perspective coupée par la Nourèpe, le torrent du village. On parle de l’avion, s’envoler, quelle folie » !
En 2007, une association de bergers fit ériger, à proximité de la mairie, une stèle rendant hommage à l’ensemble des bergers basques partis outre-Atlantique.

Aldudes stèle bergers basque blog

À la sortie du village, un attroupement d’automobiles trahit la présence de la boutique auberge Pierre Oteiza, éleveur et artisan salaisonnier natif des Aldudes qui a relancé, il y a une trentaine d’années, la race locale de porc pie noire alors en voie d’extinction.

Aldudes Oteiza blog 1Aldudes Oteiza blog 2

On trouve trace de cette race bicolore (tête et cul noirs) adaptée à la montagne dans des archives du XVème siècle concernant les taxes et lois régissant l’élevage. Les porcs étaient alors traditionnellement amenés à la « glandée », c’est-à-dire à la pâture des glands, châtaignes, faînes qui tombaient en abondance à l’automne. Les paysans étaient tenus de verser une « redevance » pour avoir « le droit de pacager » sur les terres royales de Navarre. Le roi réclamait en contrepartie un impôt appelé la quinta (le cinquième) et qui correspondait au prélèvement d’un porc sur cinq.
En quête récemment d’une Appellation d’Origine Contrôlée, les éleveurs ont donné le nom de Kintoa à ce jambon et cette viande de porc sans pareils.

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À défaut de pouvoir manger à l’auberge qui affiche complet, nous faisons quelques emplettes à la boutique. Certes un peu onéreuses, mais quand on a lu ou vu différents articles et émissions, sur les cochonneries de l’industrie agroalimentaire, qui stigmatisent l’utilisation de nitrite, additif cancérigène, pour donner une belle couleur rose au jambon, on salive déjà de vivre quelques moments gustatifs de qualité.
Nous entrons dans le Pays Quint dont la désignation n’a aucun rapport avec l’illustre monarque Charles Quint. Comment vous expliquer : en gros, il s’agit du haut de la vallée où les habitants français sont considérés comme espagnols sur une terre qui se trouve du côté français mais qui appartient à l’Espagne et est tout de même administrée par la France !
Cette contrée fut longtemps le théâtre de luttes sanglantes entre les bergers français de Baïgorry et espagnols du val d’Erro. Le traité de Bayonne, signé le 2 décembre 1856 par l’impératrice Eugénie de Montijo, tenta de mettre de l’ordre en décidant de la répartition territoriale et du régime de jouissance. Il accordait donc à l’Espagne la propriété du territoire, et à la France, la jouissance indivise sur la partie nord de la zone et moyennant une rente annuelle pour le pacage des troupeaux sur la partie sud.
Aujourd’hui encore, la Poste française assure la distribution du courrier, ENEDIS celle de l’électricité, et la Guardia Civil espagnole la sécurité.
En ce début du vingt-et-unième siècle, huit familles de nationalité française habitent sur cette terre espagnole, payent l’impôt foncier à l’administration navarraise, leur taxe d’habitation en France, et envoient leurs enfants à l’école française. Les troupeaux de vaches, en provenance de France, qui transhument et pâturent en Pays Quint, sont marqués sur la cuisse gauche au fer rouge du sigle VE (vallée d’Erro). C’est ce qu’on appelle la « marque d’Urepel » qui est l’occasion de manifestations festives.
Ni la géographie, ni l’histoire du royaume de Navarre, ni les traités internationaux ne sont encore parvenus à démêler cette extravagance frontalière.
Encore trois ou quatre kilomètres, et nous atteignons le village d’Urepel, le bout du monde versant français de la vallée des Aldudes.
Nous avons faim et, avec un bon pressentiment, allez savoir pourquoi, nous nous dirigeons vers le restaurant C’Vall, curieuse enseigne derrière laquelle se cachent peut-être les prénoms des propriétaires.

Urepel C'Vall blogUrepel C'Vall blog 3Urepel C'Vall blog 4Urepel C'Vall blog 2

Pour l’instant, nous sommes seuls mais nous nous sentons bien ici. Une estrade laisse penser que certains soirs, en guise de veillée, on y chante et on y danse, avec Valérie à l’accordéon. La patronne et sa fille sont charmantes et nous nous laissons tenter par les truitelles de la pisciculture familiale. Accompagnées de fromage de montagne local, il est des plaisirs simples qui égalent ce midi le seul quintette (logique au Pays Quint !) pour piano composé par Franz Schubert, à savoir la fameuse « Truite » !
En guise de promenade digestive, nous arpentons la rue principale. La pelote claque sur le mur du trinquet. Une sculpture moderne stylise l’attitude éminemment esthétique du joueur de chistera.

Urepel Pelotari blog

La commune rend aussi hommage à l’enfant du pays Fernando Aire Etxart dit Xalbador, un des plus grands bertsolaris, ces chanteurs de vers rimés, strophés et improvisés en langue basque. Le texte d’un de ses poèmes est apposé au mur du trinquet.

Urepel Xalbador blog 1Urepel Xalbador blog 2

J’ai déjà eu l’occasion dans un précédent billet de vous faire écouter Xalbador. Je vous offre encore un extrait de cette belle voix qui accompagne un vol de palombes pour franchir le port :

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Il fait chaud et je m’offre une pause fraicheur à l’intérieur de l’église de l’Assomption de la Bienheureuse Vierge Marie, je comprends qu’elle soit aux anges dans ce petit bout du monde qui pourrait en être le centre tant la vie y est paisible.

Urepel église blog 1Urepel église blog 2Urepel église blog 3Urepel église blog 4

Ce sont les vacances estivales sinon je m’assoirais bien sur un banc avec la dizaine d’enfants de l’école communale bilingue. Nul doute que l’institutrice qui habite au-dessus de la classe saurait m’expliquer l’origine de l’expression « de France et de Navarre » qui prend tout son sens ici.
La Navarre historique s’étire de part et d’autre de la chaîne des Pyrénées. Le mariage de Jeanne Ière de Navarre avec Philippe le Bel rattacha provisoirement ce pays à la couronne capétienne de France. Louis X dit le Hutin (rappelez-vous le poème de Prévert sur les rois de France qui ne savaient pas compter jusqu’à vingt !), fils et successeur de Philippe le Bel, fut le premier à se déclarer « roi de France et de Navarre ». Pas pour longtemps, car sa fille Jeanne de Navarre (quelle idée ont-elles toutes de se prénommer Jeanne), est exclue en tant que femme de la succession du trône de France, mais conserve cependant le trône de Navarre dont la couronne passera, de mariage en mariage, aux comtes d’Évreux, au roi d’Aragon puis aux comtes de Foix et du Béarn. Vous suivez toujours ?
Au temps de Louis XI, les mariages croisés entre les maisons de Navarre, de Béarn et d’Aragon entraînent des luttes incessantes autour de la couronne de Navarre.
Pendant que les Français guerroient en Italie, le roi Ferdinand le Catholique s’empare en 1512 de Pampelune et de la Haute Navarre qui reste encore aujourd’hui une province espagnole. La partie nord, dénommée Basse-Navarre, demeure sous la souveraineté française d’Henri II d’Albret qui épouse Marguerite d’Angoulême sœur de François Ier. Leur fille unique Jeanne (bien sûr) d’Albret mariée à Antoine de Bourbon donnera le jour à Henri de Navarre qui deviendra roi de Navarre sous le nom d’Henri III puis roi de France … et de Navarre sous celui d’Henri IV. Ouf !
Il n’en fallut pas plus pour que l’expression de France et de Navarre devînt synonyme « de partout en France », car à l’époque, ne parler que de la France, c’était souvent oublier ce bout de terre pourtant placé sous la même couronne.
Dans une correspondance avec la princesse Mathilde, Gustave Flaubert dénigrait mon département natal : « Comme je ne vois personne, je ne sais guère ce qui se passe dans le monde. La Seine-Inférieure est, du reste, le département le plus calme de France et de Navarre, ou plutôt le plus engourdi. »
Allez, en route pour une autre tranche d’Histoire de France quoique, désormais, Roncevaux soit une commune espagnole sous le nom de Roncesvalles (Orreaga en basque).
Dans un premier temps, j’ai bien envie de m’y rendre en traversant un coin de la Navarre espagnole mais l’étroitesse de la chaussée et l’incertitude du trajet suggéré par le GPS m’incitent rapidement à rebrousser chemin jusqu’au pied de la vallée des Aldudes avant de m’engager dans la vallée suivante à Saint-Jean-Pied-de-Port.
Comme Charles Martel arrêtant les Arabes à Poitiers en 732 ou la date de la bataille de Marignan, il est quelques rudiments d’Histoire qui demeurent à jamais gravés dans la mémoire des enfants de l’École de la République, ainsi aussi Roland sonnant du cor à Roncevaux. Dois-je fustiger les écoliers d’aujourd’hui de ne même plus les connaître tant on nous a souvent raconté des histoires à ce sujet pour écrire une sorte de roman national.
La montée du port d’Ibaneta (ou col de Roncevaux) s’effectue essentiellement dans la forêt. Ici, des panneaux indicateurs, informant de la présence possible de pèlerins, prennent tout leur sens : cette route est un point de passage historique du Camino navarro sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle.
Au sommet qui culmine à 1 057 mètres, une chapelle moderne est construite à proximité des vestiges de l’ancienne chapelle de San Salvador de Ibañeta fondée en 1127. Au Moyen-Âge, le son de la cloche des égarés permettait aux pèlerins de s’orienter malgré le brouillard.

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À quelques pas de là, sur un monticule, une pierre rappelle l’épisode de la bataille de Roncevaux. Elle était ornée d’une réplique de la légendaire épée Durandal, celle-là même que Roland utilisa pour ouvrir une brèche dans la montagne. Elle a été dérobée par des (guère) preux chevaliers de l’ère moderne, … ou des nostalgiques des leçons d’Histoire de leur école communale.
On sait bien que, presque par définition, les légendes sont tenaces, mais il faut reconnaître qu’on se laisse entraîner dans un certain délire historique consciencieusement entretenu par des générations d’historiens et de rédacteurs de manuels scolaires.

Livre Suzanne Citron

Je suis d’autant plus sensible au rétablissement (ou établissement plutôt) d’une certaine vérité historique que j’étais (lors de mon séjour au Pays Basque) en pleine lecture du livre érudit et instructif de Suzanne Citron Le Mythe national l’Histoire de France revisitée (éditions de l’Atelier). Suzanne Citron est agrégée d’histoire et docteur de 3ème cycle et fut professeure de lycée durant une vingtaine d’années puis maître de conférence. Elle a aujourd’hui 95 ans. Elle écrivit l’ouvrage cité en 1987 qui connaît un étonnant succès en librairie depuis qu’il a été réédité et … offert à François Fillon lors d’une émission de France 2 pendant la dernière campagne électorale présidentielle (il a le temps désormais de méditer sur sa lecture).
La bataille de Roncevaux, qui se serait déroulée le 15 août 778, a été rendue célèbre par la Chanson de Roland, une œuvre de 4 002 vers écrite en anglo-normand, trois siècles plus tard, par un dénommé Turold. C’est cette première chanson de geste de la littérature qui fut longtemps enseignée dans les manuels scolaires français. Comme j’appartiens à ces générations d’écoliers victimes de ces « petits arrangements » avec l’Histoire de France, même si cela relève donc de la légende, j’avoue que mon cœur bat un peu plus vite au sommet du col d’Ibañeta.
Déjà, je suis passé ce matin, à quelques kilomètres de Cambo-les-Bains, tout près du Pas de Roland, un lieu-dit où le sabot du cheval de Roland, neveu de Charlemagne, aurait brisé en deux un rocher. Il existe aussi, beaucoup plus à l’Est, la Brèche de Roland, une percée dans les falaises au sommet du cirque de Gavarnie effectuée par l’épée Durandal. Roland la projeta si violemment qu’elle aurait été se ficher dans un rocher de Notre-Dame de Rocamadour dans le Lot. Waouh ! J’ai pu gober tout cela à l’école primaire ? Et moi qui passais pour un élève éveillé !
Autant tordre le cou à toutes les approximations, il est probable que la bataille de Roncevaux ne se déroula pas exactement au col actuel d’Ibañeta mais dans les alentours.
N’ayant pu rencontrer aucun témoin contemporain de la scène (!), voici ce qui se serait possiblement passé : l’armée des Francs, sous le commandement de Charles Ier futur empereur Charlemagne, revenait d’une expédition contre les musulmans d’Espagne.
Car ça aussi, faut-il en être fier en notre époque actuelle, Suzanne Citron reproduit textuellement un passage d’un manuel de Martial Chaulanges, inspecteur général de l’Instruction publique, encore en circulation en 1981 : « Sous son règne, les gens sont moins malheureux. Aussi conservera-t-on le souvenir de l’Empereur Charles. On se le représente comme un géant à la barbe blanche, terrible pour ses ennemis, plein de bonté pour son peuple ». Toute sa vie, Charlemagne fit la guerre aux peuples barbares qui entouraient son royaume franc. Il combattit les Sarrasins d’Espagne et les Saxons pour les forcer à devenir chrétiens. C’est notamment pour ces basses besognes qu’en récompense, le pape Léon III le couronna empereur à Rome en l’an 800.
Les manuels scolaires d’Histoire auraient-ils été des organes de propagande posthume pour ce sacré Charlemagne qui inventa l’école, dixit France Gall ?!!!
Au retour de leur expédition, les Francs auraient saccagé la ville de Pampelune, distante d’une cinquantaine de kilomètres de Roncevaux. Le 15 août 778, quelques Vascons attendaient les pillards au coin du Port. Trois siècles plus tard, les troubadours s’emparèrent de cette escarmouche pour lui donner une dimension épique dans la Chanson de Roland qui remplace les Vascons par les Sarrasins.
Roland, je le retrouve dans un piteux état à proximité du parking du petit village de Roncevaux, quelques centaines de mètres en contrebas du col d’Ibañeta.

Roncevaux sculpture Roland blog

« Roland a porté l’olifant à ses lèvres. Il l’embouche, sonne de tout son souffle. Hauts sont les monts, et le son porte loin. Sur trente lieues on l’entend résonner. Charlemagne l’entend, avec toute son armée …
L’empereur fait sonner ses cors. Les Francs mettent pied à terre et s’équipent. Ils ont de bons hauberts, des épées et des heaumes ornés d’or, des épieux solides, et des gonfanons blancs et vermeils. Ils sont montés sur leurs destriers et piquent des éperons durant toute la traversée des cols…
Les clairons sonnent, derrière et devant, répondant à l’olifant. L’empereur chevauche, bouillant de colère. Sur son haubert est déployée sa barbe blanche. Les Francs le suivent, remplis de fureur et de chagrin. Ils prient Dieu de conserver Roland en vie jusqu’à ce qu’ils arrivent au champ de bataille. Mais à quoi bon ? C’est inutile. Ils sont partis trop tard et ne pourront arriver là-bas à temps…
Soixante mille clairons sonnent de toute leur puissance. Les monts retentissent et les vallées leur répondent. Les païens l’entendent. Ils ne le prennent pas à la légère et se disent entre eux : « Charlemagne ne va pas tarder à être sur nous ! » »

Roncevaux vitrail Chartres blog

Vous connaissez ce moment immortalisé sur un vitrail de la cathédrale de Chartres.
Trop tard …

« Roland le sent, sa vie est épuisée,
Vers l’Espagne il est sur un mont aigu,
et d’une main il bat sa poitrine…
Son dextre gant il a vers Dieu tendu…
Son dextre gant à Dieu il tendit.
Saint Gabriel de sa main l’a pris,
Sur son bras il tenait sa tête inclinée :
Mains jointes il est allée à sa fin. »

Au centre du village, un rocher de granit orné de bas-reliefs en bronze, chante encore la mémoire du paladin.

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Mais la vie ici est essentiellement scandée par les pèlerins et randonneurs, croyants ou pas, qui y font halte sur le chemin de Saint Jacques.
Ici, on est recueilli un peu plus qu’ailleurs, ne serait-ce que par respect pour les pèlerins qui prient dans la Real Colegiata de Santa Maria (excusez, on est en Espagne).

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La chapelle Santiago (Saint-Jacques) est un modeste édifice rectangulaire construit au XIIIème siècle. On dit, mais que ne dit-on pas ici, que la cloche qui la surplombe se trouvait autrefois au col d’Ibañeta.
Juste à côté, la chapelle du Saint Esprit est le plus ancien bâtiment visible à Roncevaux. Elle fut construite dans la première moitié du XIIe siècle au temps de Sancho de la Rosa évêque de Pampelune, à la demande d’Alphonse le Batailleur roi de Navarre et Aragon.
Une crypte souterraine servait d’ossuaire aux pèlerins qui mouraient à l’hôpital voisin. La légende affirme que c’est en ce lieu que Charlemagne demanda de construire la tombe de Roland et de déposer les dépouilles des soldats morts dans la bataille.

Roncevaux chapelle Santiago blogRoncevaux chapelle Santiago et Esprit saint blogRoncevaux posada blogRoncvaux sculpture blogRoncevaux chemin de Compostelle blog

En dévisageant quelques randonneurs pèlerins, j’essaie de percevoir le supplément d’âme qui les anime pour rallier pédibus Saint-Jacques de Compostelle encore distant de 790 kilomètres.
Trop loin pour moi ! D’ailleurs, ce soir, nous avons réservé une table à La Poissonnerie, un restaurant de Hendaye que des amis de confiance nous ont vivement conseillé.
Comme son nom l’indique, il s’agit d’une vraie poissonnerie où vous pouvez acheter poissons et fruits de mer en arrivage direct, chaque matin, des criées locales de Saint-Jean-de-Luz, Hondarribia et Pasaia (vous vous souvenez, Victor Hugo y séjourna). 100% sauvage, 100 % Atlantique, 100 % frais !
Mais vous pouvez aussi faire votre choix à l’étalage et le faire cuisiner selon les recettes affichées. Pour nous, ce fut en duo la parrillada de 3 poissons et fruits de mer qui conclut en beauté notre semaine au Pays Basque ! Ah, que je vous dise encore: une étape du Tour de France 2018 se disputera contre la montre entre Saint-Pée-sur-Nivelle et Espelette, quasiment le point de départ et le terme de mon séjour : l’occasion d’écrire une nouvelle page d’une autre légende, celle des Cycles!

Publié dans:Coups de coeur |on 15 octobre, 2017 |Pas de commentaires »

Mon Festival du Film Britannique de Dinard 2017

Mardi 26 septembre 2017 :
Ce sont les ultimes préparatifs avant l’ouverture du 28e festival du Film britannique de Dinard. Nous foulons le tapis rouge (red carpet, ça fait plus tendance !), pas encore débarrassé de sa pellicule (cinéma oblige) de plastique, pour retirer à l’accueil du palais des arts le si précieux pass, réservé depuis le mois de mai, et la grille des programmes.

Dinard 2017 affiche blog

Dinard 2017 bibelots blogDinard voiture blog

Nous hâtons le pas car, effet collatéral de la manifestation cinématographique, j’ai prévu de diner avec Renée Bonneau. Mes plus fidèles lecteurs s’en souviennent peut-être, j’ai évoqué en plusieurs occasions les polars historiques (pas uniquement) que nous mitonne cette professeure agrégée de lettres à la retraite. C’est dans ce blog que s’est tissée notre amitié : l’écrivaine avait déposé un chaleureux commentaire à la suite de mon modeste billet Sueurs froides à Dinard. Renée avait imaginé auparavant comme héros d’un de ses romans un criminel reproduisant plusieurs scènes de films d’Hitchcock dans la station balnéaire de la côte d’émeraude à l’époque du festival, moi j’avais retranscrit sous forme d’article de fait divers la (vraie) découverte du corps du maître du suspense dans une friche des ateliers municipaux (http://encreviolette.unblog.fr/2008/05/18/sueurs-froides-a-dinard/).
Les grands esprits se rencontrent donc … au restaurant Le Cancaven, une institution dinardaise au look désormais très contemporain ! J’attends avec impatience le prochain ouvrage de Renée sur les œuvres du Caravage détruites lors du grand incendie du musée de Berlin en 1945.
La fin de soirée sera consacrée, en compagnie de mon indéfectible ami cinéphile (il n’a manqué qu’une édition du festival en 28 ans), à la préparation logistique de la semaine : comment voir le maximum de films en jonglant avec les horaires et les lieux de leurs projections. Conséquence du succès grandissant du festival (près de 30 000 entrées cette année), il faut prévoir un temps d’attente, en large partie debout, d’environ une heure trente entre chaque séance pour être assuré de trouver une place à peu près confortable dans les vétustes salles. Heureusement, malgré une météo souvent maussade (on est en Bretagne !), la pluie nous épargnera.

Mercredi 27 septembre :
Première (mauvaise) surprise, toutes les rues aux alentours des lieux de projection sont barrées ou interdites au stationnement en raison du plan vigipirate.
On ne change pas une stratégie qui gagne, on décide comme chaque année de voir prioritairement les six films en compétition pour le Hitchcock d’or. Et, avec avidité, nous enchaînons donc trois films dans la salle Stéphane Bouttet (chouette, c’est la plus spacieuse pour mes longues jambes !)
Une aimable hôtesse se souvient que nous occupons quasi immuablement les mêmes places : quatrième ou cinquième rang sur le côté à droite afin de sortir au plus vite dès les premières images du générique de fin pour rejoindre … la file d’attente de la séance suivante.
Attention, mesdames et messieurs, dans un instant on va commencer, installez-vous dans votre fauteuil (dur quand même) bien gentiment, 5, 4, 3, 2, 1, 0, partez, tous les projecteurs s’éteignent et, défile alors sur l’écran la bande annonce du festival, un petit chef-d’œuvre d’humour de quatre-vingt dix secondes réalisé par Paul Marques Duarte, un jeune rennais de 21 ans.

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C’est la première belle histoire du festival. So british, clin d’œil à Sir Alfred Hitchcock, le maître posthume de cérémonie, même si contrairement à une légende tenace, il n’a jamais vécu à Dinard.
Quand un bêtisier entre dans la fiction … la petite fille avec son seau de plage est une vacancière intruse, absolument pas prévue dans le casting et le scénario. C’était si ravissant que le réalisateur a demandé leur autorisation aux parents de l’actrice en herbe.
L’Alfred chauve et bedonnant dans son maillot de bain Union Jack est un professeur de la région qui hésita quelque peu à donner son concours craignant la raillerie de ses élèves qu’il accompagne tous les ans au festival.
Magie du cinéma avec le raccord du plongeon d’Alfred et du morceau de sucre qui tombe dans la cup of tea d’une vieille dame au clin d’œil malicieux. C’est la première fois que je vois le public applaudir la bande annonce du festival.
J’ai une tendresse toute particulière pour ce délicieux clip qui me renvoie aux ondines de natation synchronisée que j’avais filmées dans une piscine de Trouville à la demande du grand photographe John Batho, un normand comme son nom à consonance britannique ne l’indique pas.
Le premier film du premier festival du film britannique après Brexit se déroule dans le monde de la boxe anglaise. N’y voyons pas un clin d’œil à notre Premier ministre pratiquant assidu de ce sport.

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Le 7ème art s’est souvent intéressé au noble art. Raging Bull de Martin Scorcese avec Robert De Niro, Million Dollar Baby de Clint Eastwood, la série des Rocky avec Sylvester Stallone, The Fighter de David Russell ont marqué l’histoire du cinéma.
Jawbone de Thomas Napper tient son titre de l’os maxillaire. Le film commence sur une citation du Livre des Juges et l’anecdote de Samson s’emparant d’une mâchoire d’âne et terrassant un millier de Philistins.
Le héros du film, l’acteur Johnny Harris a écrit aussi le scénario à partir de sa propre expérience d’ancien boxeur en proie à l’alcoolisme. Mais plus qu’un récit autobiographique, c’est la peinture d’un drame social comme connaissent beaucoup d’anglais oubliés par leurs gouvernants.
Après une gloire éphémère, Jimmy McCabe a tout lâché et sa seule amie est devenue la bouteille de vodka. Il ne travaille pas, perd sa mère puis son logement. « L’alcool vous donne des ailes mais vous enlève le ciel » affirme un dicton. Le thème est presque universel car beaucoup d’illustres boxeurs, après avoir pourtant connu gloire et fortune, sont tombés dans la déchéance physique, la misère voire la criminalité.
Pour mener son combat contre l’alcool dépendance, Jimmy retourne au Union Street Boxing Club de sa jeunesse auprès de sa seule vraie famille, finalement, le patron de la salle, son ancien entraîneur et l’organisateur de combats interprétés magnifiquement par Michael Smiley, Ray Winstone et Ian McShane. Ayant besoin d’argent, il accepte un combat clandestin contre un très dangereux adversaire.
Le film, après avoir peint un Jimmy vulnérable et poignant, bascule alors dans des scènes de boxe d’une extrême violence magistralement restituée par une caméra avec une courte focale au plus près des deux combattants. Il semble impossible que Jimmy puisse échapper au terrible châtiment que lui impose sa brute épaisse d’adversaire.
« Je suis boxeur mais je ne peux pas lutter » confie Jimmy au cours d’une réunion d’ « alcooliques anonymes ». L’ultime plan de ce film noir laisse entrevoir peut-être une lueur d’espoir.
N’ayant aucun élément de comparaison avec les autres films en lice pour le Hitchcock d’or, il est toujours difficile de choisir le coupon que les spectateurs sont invités à glisser dans l’urne à la sortie de la salle. J’opte pour un « J’aime bien » !
Retour au pas de course dans la file d’attente du film suivant, A prayer before dawn, traduit fidèlement Une prière avant l’aube.
C’est l’occasion de sourire des médiocres mesquineries de certains (je devrais dire certaines sans qu’on puisse me taxer de misogynie) pour avancer dans la queue ! Ce sont les mêmes chaque année.
De manière plus constructive, c’est un moment de retrouvailles, avec certains fidèles du festival, et de partage de nos impressions toutes fraîches sur le précédent film.
Une prière avant l’aube est un film anglais d’un réalisateur français Jean-Stéphane Sauvaire, présenté hors sélection, au festival de Cannes, au printemps dernier.
Y est racontée l’histoire vraie de Billy Moore, d’après son autobiographie, jeune boxeur anglais (lui aussi) incarcéré sans ménagement dans une prison thaïlandaise pour détention de drogue. On pense inévitablement à Midnight Express qui se déroulait dans les geôles turques.
J’avoue que je finis par m’ennuyer, même si une caméra extrêmement mobile, à l’épaule, filmant au plus près au détriment même de la lisibilité, et une bande son assourdissante, font tout pour vous maintenir en éveil.
Et puis … et puis, miracle de la mise en scène, la seconde moitié du film crédibilise et réhabilite la première partie. Ce temps était nécessaire finalement (on aurait pu peut-être écourter d’une dizaine de minutes ?) pour installer le spectateur dans la violence de la prison, l’insalubrité, la promiscuité insoutenable entre prisonniers, de véritables fauves ultra tatoués. Je pense à El Marginal, la récente série argentine programmée par Canal +, au début de l’été, au Prophète de Jacques Audiard aussi, quoique ces films apparaissent bien plus « reposants » dans leur description de l’univers carcéral.
Dans une atmosphère hostile, Billy, peu à peu, tente de maîtriser un langage dont il ne possède aucun rudiment (volontairement, les propos en thaï ne sont pas traduits) et essaie de dompter la violence des gangs. Il trouvera son salut en convainquant l’administration pénitentiaire de l’engager dans des compétitions inter prisons de boxe thaï, cette fois.
Deux films, des coups de poing, deux coups de cœur. On sort de la salle, un peu sonné, en espérant qu’un jour, au cours d’un voyage, on ne nous glisse pas à notre insu quelques sachets de drogue dans nos bagages à l’aéroport de Bangkok !
Il est déjà 15 heures, tant pis pour les sandwiches, nous enchaînons avec un troisième film : God’s own country (titre français Seule la terre), premier long-métrage de Francis Lee pour lequel il a obtenu le prix du meilleur réalisateur au dernier festival de Sundance. Pour jouer avec les mots, on peut qualifier le film de journal de campagne, celle désolée et brumeuse du Yorkshire en la circonstance. Johnny, fils unique, travaille du matin au soir dans la ferme de ses parents, un père handicapé et autoritaire, une mère soumise. Pour oublier sa condition, il noie son spleen tous les soirs au pub du village et s’adonne occasionnellement à des relations sexuelles avec d’autres garçons … les filles sont parties à la ville.

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Le problème de Johnny n’est pas qu’il soit attiré par les hommes mais qu’il ne parvienne pas à s’attacher à l’un d’eux. Jusqu’au jour où un migrant roumain débarque à la ferme familiale pour donner un coup de main. Une relation intense naît entre les deux hommes.
Inévitablement, on pense au Secret de Brokeback Mountain, le film américain du chinois Ang Lee.
Dois-je vous confier, à cet instant, que mon voisin et néanmoins ami qualifiera, à la sortie, Seule la terre, de film « insignifiant » ?
Je suis beaucoup moins négatif et catégorique que lui. J’ai trouvé beaucoup de qualités à ce film attachant dont le propos dépasse largement la question gay. Ainsi, le réalisateur peint, par petites touches, l’hostilité à laquelle un migrant en quête d’un avenir meilleur doit faire face. De même, surgissent sous-jacentes, les difficultés relationnelles père-fils, la désertification des campagnes.
En contrepoint de cette violence sociale, Seule la terre est un beau film naturaliste. On est ému par l’affection que les deux garçons de ferme portent à leurs agneaux, ainsi lorsque Georghe tond une brebis morte pour recouvrir et réchauffer son nouveau-né avec sa toison. Cela me rappelle certaines scènes de la ferme familiale d’Ariège.
Il est près de 18 heures, cela fait près de 9 heures que nous sommes sur le qui-vive. Les journées sont longues pour les cinéphiles.
Nous convenons d’en rester à ces trois premiers films en compétition en ce premier jour de festival. Nous continuons d’échanger nos impressions au grill plancha Côté Soleil devant une parillada. Nous engageons la conversation avec un sympathique voisin qui s’est profondément ennuyé lors de la projection du film Pili, histoire d’une ouvrière agricole tanzanienne, séropositive et mère de deux enfants. À voir ou ne pas voir !
Nous achevons la soirée au bar La Fonda devant une pression et la retransmission de la seconde mi-temps du match de ligue des champions entre le Bayern de Munich et Paris-Saint-Germain. Aux clameurs accueillant chaque but du club de la capitale, il semblerait qu’il y ait beaucoup de Parisiens à Dinard. À moins que la fièvre Neymar M’Bappé soit contagieuse jusqu’en Bretagne.

Jeudi 28 septembre :
Pour commencer la journée, nous avons le bonjour d’Alfred Hitchcock que nous croisons sur la plage de l’Écluse cajolant ses oiseaux pourtant moins terrifiants que les goélands locaux si j’en crois une pancarte.

Dinard 2017 statue Hitchcock blogDinard 2017 goélands blogDinard 2017 plage écluse 3 blog

Nous rejoignons la structure gonflable qui porte son nom pour assister à la projection de Daphné, long-métrage, également en compétition, de l’écossais Peter Mackie Burns.
Daphné, interprétée par la même Emily Beecham, avait déjà fait une apparition dans Happy Birthday to me, un précédent court-métrage du réalisateur. Est-ce à dire que l’héroïne était un personnage si intéressant qu’il méritait donc un plus long traitement ?
Ce qui est certain, c’est que, d’emblée, je m’attache à cette jolie rousse trentenaire qui réside à Elephant and Castle, un quartier un peu glauque du sud de Londres que connaît bien le réalisateur pour y avoir longtemps vécu. Elle y a pour seule présence amie un serpent orange baptisé « Scratch for company », aussi rampant que sa vie coincée. « J’ai abandonné les gens » confie-t-elle dans la scène d’ouverture.

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Oui, Daphné est une fille paumée, incontrôlable, ses journées occupées dans la cuisine d’un snack, les nuits agitées dans les bars et clubs à boire, fumer, sniffer et coucher avec le premier venu qu’elle rejette au petit matin. Dans une séquence, elle se nourrit d’une barquette de poulet frit en cherchant des images de Ryan Gosling sur le web, ce qui fait s’esclaffer certains spectateurs britanniques dans la salle.
Impétueuse, elle envoie paître sa mère. Mais Daphné est aussi une fille intelligente (elle lit en se moquant le philosophe slovène Slavoj Žižek) et pleine d’humour. « Je sais, je suis folle hilarante » dit-elle. Certes, le scénario est mince, mais en cette matinée, j’accompagne volontiers l’omniprésente Daphné dans son errance de quelques jours et le désordre de sa vie évoqués par Peter Mackie Burns. Elle est encore trop jeune pour se poser dans la vie, mais aussi trop âgée pour poursuivre cette existence sans but.
Le hasard veut qu’elle sauve la vie d’un épicier poignardé sous ses yeux lors d’une tentative de vol. La carapace de Daphné va se craqueler … et ça me fait du bien !
Les aléas de la programmation, un manque de perspicacité peut-être aussi dans notre choix de voir en priorité les films en compétition, font que notre prochaine séance est fixée à 15 heures seulement. Ça nous laisse le temps de manger tranquillement un sandwich jambon de pays (lequel ? la Bretagne n’a pas trop bonne presse pour ses élevages de porcs !)…avec cornichons pour mon ami.
Le temps des travaux au palais des arts, le cinéma Alizés, rebaptisé Émeraude, est devenu le point central du festival, ce qui explique qu’un second tapis rouge recouvre la chaussée du boulevard Albert 1er.
Dans la queue, au soleil généreux, les conversations vont bon train sur le problème récurrent d’accès aux salles entre les heureux possesseurs de pass et les candidats spectateurs payant leur ticket à l’unité. Il semble que, ce matin, les limites de la convivialité dinardaise aient été franchies avant la projection de Confident royal, le film de Stephen Frears sur l’amitié improbable entre un modeste ressortissant indien et la Reine Victoria, aussi impératrice des Indes. Shocking ! Indignation de la famille royale, indignation également du quotidien Ouest-France qui titrera le lendemain sur un début de pugilat provoqué par … deux Parisiens (ben voyons ! Ce sera démenti par les témoins de la scène). Et les organisateurs du festival annoncent déjà une autre projection du film …
Les esprits se sont apaisés et le jury du film, avec à sa tête la présidente Nicole Garcia, est accueilli sous les applaudissements à son arrivée dans la salle. Légèrement en retard, Vincent Elbaz a droit son petit succès personnel avec même un rappel … lorsqu’il revient des toilettes ! La vérité si je mens (!), le public est bon enfant.

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Le film à suivre est England is Mine de Mark Gill qui devrait sortir sur les écrans français, au début de l’année prochaine, sous le titre plus explicite (pour les non fans) de Steven before Morrissey. Il s’agit en effet de l’évocation de l’adolescence de Steven Morrissey avant qu’il ne forme avec le guitariste Johnny Marr le groupe culte rock The Smiths au début des années 1980. Le titre original anglais est une référence à quelques mots de leur grand succès Still ill : « I decree today that life is simply taking and not giving England is mine and it owes me a living ».

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Il semblerait que le biopic de l’adolescence de Morrissey soit une adaptation d’une biographie non autorisée, ce qui explique, sans doute pour des raisons de droits, qu’aucune chanson des Smiths ne figure pas dans la bande son du film.
Le rôle du jeune Morrissey est tenu par Jack Lowden, un acteur écossais qui joue un pilote de la Royal Air Force dans le récent film Dunkerque de Christopher Nolan.
C’est presque une tradition qu’un film autour de la musique figure dans la sélection à Dinard. Pas plus tard que l’an dernier, Sing Street avait remporté le Hitchcock d’or.
England is mine se concentre donc exclusivement sur les années de galère de Morrissey dans la banlieue de Manchester. Steven est présenté comme un adolescent timide et tourmenté qui écrit des poèmes pour échapper à l’ennui du quotidien et à des tâches de ronds-de-cuir dans un centre de collecte d’impôts. Il se plonge avidement dans la lecture d’Oscar Wilde mais aussi du sombre Murder on the moor (Meurtre sur la lande), un roman d’une écrivaine américaine sur une affaire criminelle qui secoua la Grande-Bretagne dans les années 1960 avec l’assassinat de cinq enfants et adolescents.
Soutenue par sa mère qui l’encourage à poursuivre ses rêves, Steven rencontre une artiste cultivée qui apprécie ses textes et l’encourage à fonder un groupe. Mais son heure de gloire n’est pas venue et l’ado plonge dans la dépression. La suite, les fans la connaissent, est suggérée par la rencontre de Morrissey avec Johnny Marr. Tout est en place pour le cultissime groupe et son succès foudroyant.
Le jeu du sympathique Jack Lowden permet de ne pas succomber à l’ennui qui pourrait guetter le spectateur. Le jeune Morrissey écrivait pour y échapper …
À défaut de l’entendre dans le film, je vous offre le clip de Still ill qui inspire le titre du film :

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Sur le chemin de la salle du Balnéum, le street artiste rennais Héol a commencé une fresque murale en hommage à Sir Alfred Hitchcock.
Pour tuer l’attente, les candidats spectateurs échangent leurs impressions. Nos voisins ironisent sur le film Seule la terre en le rebaptisant « L’amour est dans le pré » ! Raillez, raillez, braves gens !

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Nous zappons (à tort) Pili le sixième film en compétition pour découvrir les onze courts-métrages de la sélection des Shortcuts. C’est souvent dans cet exercice qu’émergent de futurs talents. Les spectateurs sont invités à faire leur choix pour l’attribution du prix du public.
Je suis évidemment marqué, comme à chaque fois, par la remarquable prestation de l’acteur Peter Mullan dans Edith. Mais je vote pour The Nest de Jamie Jones : une mère célibataire perd ses repères quand avec ses trois enfants dont un bébé, elle se fait expulser du logement qu’elle occupe illégalement, pour être remplacée par une famille d’origine étrangère.

The Nest

En une vingtaine de minutes, tout est exposé sans manichéisme sur la crise du logement et de la précarité à Londres, mais le sujet pourrait être évidemment transposé en France.
Le film est un peu autobiographique, car le réalisateur passa une partie de son enfance à déménager de squats en squats, et à voir sa mère aux prises avec les huissiers. Quelques images d’archives sont insérées pour authentifier le propos.
C’est poignant, j’ai vu dans la pénombre quelques personnes essuyaient une larme.
Il est difficile à la sortie, au moins pendant quelques minutes, de se retrouver dans l’ambiance festive du palais des arts. Tout ça c’est du cinéma, mais c’est aussi malheureusement la vraie vie et toute la force du cinéma britannique de traiter avec efficacité les grands sujets de société.
Alors qu’à l’écran, on refuse des œufs au plat à trois enfants londoniens, je trouve presque indécent de vous dire que ce soir-là, nous nous sommes régalés d’un gratin de haddock au restaurant Sadi2.

Vendredi 29 septembre :

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Retour à la trop exiguë salle du Balnéum : moment de colère dans les rangs, la « cheftaine d’accueil » commence à faire entrer la file des « sans pass ». Nul besoin de Parisiens pour réparer l’incident !
Au programme, une avant-première : Une belle rencontre (Their finest en anglais), un long-métrage de la réalisatrice danoise Lone Scherfig. J’avais déjà beaucoup aimé, il y a quelques années son film The Riot Club, peinture du cercle très secret d’Oxford réservé à l’élite de la nation.
Le cinéma dans le cinéma : une équipe de tournage essaye de redonner du courage à l’Angleterre pendant la Seconde Guerre mondiale en tournant un film de propagande après le Blitzkrieg. On éprouve déjà beaucoup de plaisir à retrouver le cinéma des années 1940-50 en technicolor et les décors en carton pâte.
L’actrice Gemma Arterton (qui m’avait séduit dans Gemma Bovary) interprète le rôle d’une femme scénariste dans une société de production cinématographique. Avec beaucoup d’énergie, elle s’impose dans ce milieu d’hommes contre vents et marées, c’est le cas de le dire car le propos du film produit tourne autour d’une opération de sauvetage de soldats à Dunkerque. C’est le même fait historique que le Dunkerque de Christopher Nolan. Je manifeste toujours une attention particulière sur le sujet car, j’eus l’occasion d’en parler en brossant son portrait, mon père était présent sur les lieux en 1940 et embarqua sur Le Gâtinais sous le feu nourri des vedettes allemandes (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2008/01/09/michel-coffin-mon-pere-epoque-2/ ).
Le propos d’Une belle rencontre n’est pas l’évocation de l’opération militaire mais le processus de l’écriture du scénario souvent en direct sous la pression des producteurs et aussi des acteurs, en particulier Bill Nighy étincelant dans son rôle de comédien vieux beau vaniteux.
Une belle rencontre, c’est aussi, il faut du mélo, une romance entre Catrin alias Gemma et le scénariste principal Tom Buckley alias Sam Claflin. Ils se réchauffent le cœur en écrivant pour réchauffer la nation.

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Il tombe des cordes sur Dinard. Nous nous réfugions dans une brasserie de la plage de l’Écluse, face à la mer, devant un sandwich américain thon. On apprend que Bill Nighy est à Dinard, il doit réclamer ses madeleines cakes non loin de là (private joke réservée aux seuls spectateurs du film).
À défaut de le voir en chair et en os, nous retrouvons Bill Nighy au Balnéum dans une autre avant-première, The Limehouse Golem de l’américain Juan Carlos Medina.
Le film est une adaptation d’une nouvelle gothique, Dan Leno and the Limehouse Golem, de l’écrivain anglais Peter Ackroyd. On est plongé dans le Londres de 1880, au temps de l’époque victorienne. Des meurtres en série sont perpétrés dans le quartier malsain de Limehouse.
Scotland Yard envoie l’inspecteur Kildare sur la piste d’un Jack l’éventreur façon XIX siècle. Selon la rumeur, ces crimes seraient l’œuvre du Golem, une terrifiante créature de légendes juives d’Europe centrale.
Le déroutant inspecteur joué par Bill Nighy donne d’entrée le ton du film : « Découvrez tout ce que vous pouvez sur … George Gissing, Karl Marx et Dan Leno ! » Quelle idée de porter ses soupçons sur un philosophe révolutionnaire et un romancier britannique du 19ème siècle ? Une fantaisie de scénario pour évoquer le caractère cosmopolite du quartier où Karl Marx vécut réellement. Digression, savez-vous qu’il faut s’acquitter aujourd’hui de quelques livres sterling pour visiter la tombe de l’auteur du Capital au cimetière londonien de Highgate ?
Le quatrième potentiel suspect du détective est un dramaturge mais il se retrouve très vite assassiné et sa veuve comédienne de cabaret est accusée de son meurtre et emprisonnée. L’inspecteur Kildare qui manifeste beaucoup de sympathie pour elle pourra-t-il en dénouant l’affaire, la sauver du nœud de la corde du bourreau, c’est tout le suspense de ce thriller grand-guignolesque d’un incontestable esthétisme.

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Du grand guignol, on va encore en avoir en soirée à la salle Hitchcock avec la projection de La mort de Staline du réalisateur écossais Armando Iannucci. Ouest-France titre que le film sur la disparition du « Petit père des Peuples » a bien fait rire Dinard. Est-ce pour cela que le jury au complet assiste auprès de nous à cette avant-première qu’il n’a pourtant pas à juger ?

Mort de Staline

Cette hilarante comédie tirée d’une bande dessinée française publiée chez Dargaud narre donc les tourments politiques qui ont suivi la mort du dictateur russe en 1953.
Le film s’ouvre tambour battant (plus justement piano !) sur l’anecdote délirante du Concerto n°23 de Mozart que raconte le compositeur Chostakovitch dans ses Mémoires. Jouée en direct à la radio avec le concours de la pianiste Maria Yudina, l’œuvre plait à Staline qui en demande l’enregistrement. Malheureusement, il n’y a pas eu de captation du concert et les musiciens doivent donc rejouer immédiatement, on n’a pas le droit d’aller à l’encontre des ordres du despote mélomane. Quitte même à aller chercher, pour remplir la salle à moitié désertée, des voisins béotiens de la musique classique en robe de chambre et même des opposants au régime terrorisés croyantà une rafle. Ce n’est pas évoqué dans le film mais il fallut faire rouvrir en pleine nuit une usine pour presser le microsillon et une imprimerie pour la pochette.
Le réalisateur utilise le subterfuge d’un petit mot incendiaire contre le régime glissé dans la pochette par la pianiste dissidente. Alors qu’il regarde, dans sa datcha hors de Moscou, son western quotidien (vrai de vrai, c’était un grand fan de John Wayne et de John Ford !), Staline s’effondre victime d’un accident cérébral à la lecture du message.
Ses gardes devant son appartement qui ont ordre de ne jamais le déranger n’entrent pas par peur d’être fusillés. Ainsi, Staline git sur le sol de son bureau pendant des heures. Le comité central finit par arriver mais met un temps fou à se décider à appeler un docteur. Staline a fait arrêter la plupart des grands docteurs car il était persuadé qu’ils voulaient l’empoisonner. Il y avait même un respirateur artificiel (Khrouchtchev en parle dans ses mémoires) mais comme c’était un modèle américain, ils ne l’ont pas utilisé. Le dictateur agonisant continue donc de terroriser son monde. Ils ont tellement peur de faire une erreur que les membres du Comité central ne font rien du tout. On voit les caciques du Politburo, Beria le responsable des services de sécurité et grand maître de la terreur et des sentences, Malenkov, Khrouchtchev, Mikoyan, Boulganine, Molotov, les plus anciens d’entre vous se souviennent de ces noms. La moindre décision est prise collégialement par votes à main levée au cours desquels le réalisateur se régale de cadrer les portraits crispés, les visages angoissés, ricanants, menaçants, triomphants. On jubile.

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Le film est basé sur beaucoup de faits réels concentrés dans une narration autour de la mort de Staline. Les choses se mettent en place avec l’organisation des plus grandes funérailles que l’Union Soviétique ait connues, puis la grande bataille pour la prise du pouvoir qui se déroule en coulisses.
La mort de Staline est tellement hilarante qu’on s’interroge parfois si cela s’est effectivement passé comme cela. Le public rit à gorge déployée. Quand on pense qu’en mars 1953, l’heure était au chagrin pour les adorateurs du dictateur. L’Humanité-Dimanche pleurait « l’homme que nous aimons le plus ».

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Ironie de l’histoire, dans quelques jours, les célèbres Chœurs de l’Armée Rouge seront en concert à Dinard ! Intermède musical, savez-vous que Prokofiev, le compositeur de Pierre et le Loup, mourut le même jour que Staline ?
Ce soir, je régale au restaurant L’Abri des flots : une gratinée de coquillages suivie d’un pavé de merlu à la plancha, arrosés d’un gouleyant muscadet conseillé par notre charmante voisine.
Non loin de notre table, le réalisateur Armando Iannucci dine avec son équipe. Il serait passionnant de prolonger la présentation qu’il a faite en salle : « La mort de Staline is a comedy ! Is it a comedy ? ». C’est un film fort en tout cas !

Samedi 30 septembre :
Sont-ce encore les effets revigorants de la mort de Staline, ce matin, tandis que les Dinardais font leur marché aux halles voisines, nous avons la pêche pour enchaîner trois avant-premières à la salle Hitchcock.
Pour commencer, Final Portrait du réalisateur Stanley Tucci, un italien américain vivant à Londres, que présente Clémence Poesy, membre du jury, actrice du film et parfaitement bilingue.
Mon ami et moi avons un petit faible pour Clémence : alors qu’elle n’était pas encore de ce monde, nous fûmes collègues de sa maman durant une année à l’occasion du stage audiovisuel de l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud. Quant à son papa, il continue à avoir une riche activité théâtrale et associative là où j’habite.

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Au temps où je réalisais des films pour l’Éducation Nationale, j’aimais particulièrement effectuer des portraits d’artistes et filmer dans leur atelier, un endroit intime propice à l’esthétisme. « Une statue dans une chambre et celle-ci devient un temple » écrivait Jean Genet justement à propos de l’atelier reconstitué dans Final Portrait qui évoque un court moment de la vie du peintre sculpteur suisse Alberto Giacometti. Vous avez vu au moins une fois ses sculptures de silhouettes filiformes et cabossées.
Le film est un quasi huis clos adapté d’Un portrait par Giacometti, un livre du critique d’art américain James Lord. Du 12 septembre au 1er octobre 1964, James Lord, qui avait lié amitié avec Giacometti, se rendit pour poser dans le célèbre atelier de la rue Hippolyte-Maindron (un autre sculpteur célèbre) située dans une cité d’artistes du quatorzième arrondissement de Paris aujourd’hui disparue).
Ce sont globalement ces dix-huit jours de pose, qui commencent immuablement par une photographie de la toile prise la veille, que nous suivons dans le film. On pourrait craindre l’ennui, or c’est plein d’énergie et passionnant.
« Plus on travaille sur un tableau et plus il devient impossible de le finir » concède Giacometti, éternel insatisfait. C’est frustrant et fascinant de voir le peintre, magistralement interprété par Geoffrey Rush, recouvrir régulièrement le travail de la journée et repartir de zéro. « J’ai fini » dit-il, quand, exaspéré, il sent que rien n’est jamais terminé.
On sourit de ses manies d’exiger que son modèle ne bouge pas d’un centimètre, de graffiter les murs de notes, d’adresses et parfois de fresques, de cacher ses liasses de billets n’importe où dans l’atelier : « Il ne faut pas faire confiance aux banques » … « mais vous êtes suisse » !
Le portrait s’enrichit de la présence des personnages féminins indispensables à « l’équilibre » de Giacometti, sa compagne Annette et Caroline sa prostituée préférée, superbement interprétées par Sylvie Testud et Clémence Poésy.
Comme Giacometti ne « finit » jamais ses œuvres, je ne pourrais jamais cesser de vous entretenir de Final Portrait tant il ouvre d’interrogations sur l’artiste lui-même et sur l’art et la création en général. Final Portrait est un excellent film sur l’art dans la lignée de La jeune fille à la perle de Vermeer, Hitchcock d’or en 2003, et Mr Turner de Mike Leigh en 2014.

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Je vous offre cette photographie de Giacometti dans son atelier prise par Robert Doisneau. Vous constatez une étonnante ressemblance de l’artiste avec l’acteur Geoffrey Rush.
Et qui sait, j’irai peut-être musarder un jour du côté des rues Didot et Hyppolite Maindron, l’impasse Florimont chère à Brassens n’est pas loin.

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Si le processus de la création peut trouver quelques réponses dans la psychiatrie, le film suivant Patrick’Day du réalisateur irlandais Terry McMahon traite de la schizophrénie.
Le film est emblématique d’une « faute » calendaire : Patrick, schizophrène tranquille et sympathique sous l’influence des médicaments et de la protection maternelle, partage son anniversaire avec la fête du saint national irlandais, évangélisateur de l’Irlande.
Le soir de ses vingt-six ans, pour la première fois, Patrick est séparé de sa mère Maura. Désorienté, encore puceau, il rencontre la jolie Karen, une hôtesse de l’air suicidaire au faux air de prostituée de luxe. Sur le pas de la porte de la chambre d’hôtel qu’elle occupe, Karen questionne Patrick hésitant : « Qu’est-ce que tu attends ? Une invitation ? » « Je suis schizophrène » répond Patrick … « Ne le sommes-nous pas tous ! » lui rétorque-t-elle.
La mère obsessionnelle va tout faire pour séparer Patrick et Karen, engageant un détective, lui faisant subir une insoutenable thérapie de choc, conspirant même pour convaincre son fils que Karen est le fruit de son imagination en dépit de leur bébé qu’elle attend. La mère ne réalise pas que son propre amour est encore plus destructeur.

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Patrick’Day, émouvant film d’amours (pluriel volontaire) interprété par une brillante brochette d’acteurs (notamment Moe Dunford dans la peau de Patrick), nous aliène complètement. Face à l’amour, on est tous un peu fou, non ?
La même salle Hitchcock pour pénétrer dans In Another Life (Dans une autre vie), une réalisation en avant-première de Jason Wingard.
« Dans une autre vie, j’étais professeur. Aujourd’hui, je suis réfugié. Un Syrien. Mon nom est Adnan. »
Adnan et sa femme Bana ont quitté la Syrie déchirée par la guerre pour rejoindre le Royaume-Uni. Ils se retrouvent bloqués dans la trop célèbre jungle de Calais où le spectateur va séjourner aussi le temps du film.

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Au départ de son projet, le réalisateur envisageait de faire un documentaire en filmant dans la vraie jungle. Mais, après avoir noué amitié avec ses occupants, il choisit de traiter le drame avec quelques acteurs interprétant des moments réels tirés de témoignages de personnes ayant connu la « vie » dans la jungle (et des figurants pris dans la jungle elle-même). Mais, à aucun moment, on ne sent une scission entre acteurs et vrais réfugiés.
Puisque tourné dans la jungle de Calais, In Another Life est une fiction qui possède toutes les vertus d’un documentaire. Avec tous les éléments d’un thriller servi par une image remarquable en noir et blanc, elle montre la misère du camp et ces pauvres gens qui tentent désespérément de rejoindre les côtes anglaises par tous les moyens possibles, camions et traversiers. On y croise la corruption d’ignominieux contrebandiers, la haine de certains habitants considérant les réfugiés comme des envahisseurs.
Face à l’indifférence et l’hostilité, la déshumanisation, les deux acteurs Elie Haddad (français, il joue aussi dans la série culte Game of Thrones) et Toyah Frantzen rayonnent d’humanité.
Encore une fois, on ne peut que s’incliner devant la force du cinéma britannique. Le pourtant généreux film français Welcome avec Vincent Lindon semble bien mièvre en comparaison.
In Another Life est un film politique poignant et fort. On sort de la projection avec un terrible sentiment de honte et de culpabilité. On a plaisir, pour nous apaiser, à échanger quelques mots avec l’équipe du film.

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De la jungle de Calais aux paillettes du tapis rouge qui attend le jury pour la proclamation du palmarès, il y a un fossé abyssal. Nous préférons retrouver les coussins moelleux de La Fonda pour échanger nos impressions de cinéphile devant un rafraîchissant demi pression.

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Nous réservons une table pour 21h 30 chez Ma Pomme,Je n’suis p’t’être pas connu dans la noblesse ni chez les snobinards (de Dinard), ma pomme, c’est moi, j’suis plus heureux qu’un roi, j’ne me fais jamais de mousse (sauf l’Affligem de La Fonda !).
Auparavant, nous retournons sous la bulle d’Hitchcock pour la projection de Quelques mots d’amour (Mum’s List) du réalisateur anglais Niall Johnson. Encore un film qui vous prend aux tripes !
Tout est annoncé dans le synopsis. « Kate et Saint John Greene vivent une formidable histoire d’amour depuis leur adolescence. Leur vie bascule lorsqu’ils apprennent que Kate est atteinte d’un cancer. Saint John doit désormais s’occuper seul de leurs deux fils avec la peur de la perdre à jamais. Les souvenirs des moments forts de leur couple lui reviennent en mémoire, grâce à une liste de vie et d’amour que Kate leur a laissée. Un inventaire de choses à faire et à partager. »

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Dans le décor romantique d’une belle plage du Nord Somerset dans le sud-ouest de l’Angleterre, le film d’une grande charge émotionnelle décrit, avec l’utilisation de nombreux flashbacks, comment la famille tellement unie fait face à la maladie terminale de Kate à partir d’une liste de mots d’amour qu’elle a créée pour que la famille poursuive sa vie en son absence.
Les acteurs Emilia Fox et Rafe Spall sont beaux et poignants. Là encore, quelques larmes ont perlé aux paupières de certains spectateurs. Et personne ne s’est plaint de l’absence des sous-titres en français.
Tard dans la soirée, en sortant du restaurant, nous prenons connaissance du palmarès du festival du film britannique 2017. Le jury souverain décerne le Hitchcock d’or à … Seule la terre de Francis Lee qui rafle aussi le Prix du Public. Comme quoi je n’étais pas seul à Dinard à aimer « l’amour dans le pré » !!!

Seule_la_Terre

Je suis beaucoup plus surpris que le Hitchcock du meilleur scénario soit attribué à Peter Mackie Burns pour Daphné. Les errances de la jolie rousse m’avaient tapé dans l’œil mais de là à récompenser un scénario linéaire et faible …
Mon ami, peu perspicace, se console que le public attribue son prix des Shortcuts (courts-métrages) à son préféré, The Driving seat : deux quinquagénaires cherchant à remettre un peu de piment dans leur couple, décident un matin de faire l’amour dans leur voiture garée dans l’allée. Vertiges de l’amour …

Driving Seat

Dimanche 1er octobre :
Les Dinardais font la grasse matinée ou sont à la messe (pour se confesser de Driving seat ?), il n’y a pas foule à attendre devant la salle Hitchcock pour la projection de Butterfly kisses du réalisateur polonais Rafael Kapelinski. Du coup, les hôtesses nous font entrer sous la tente d’accueil pour nous abriter d’un crachin tenace.
Butterfly kisses est un film noir, d’un fort esthétisme, d’un admirable noir et blanc même dont il faut féliciter le directeur de la photographie Nick Cooke. Le récit se focalise sur une barre d’immeubles dans un lotissement pauvre du sud de Londres et trois copains en pleine puberté. Désœuvrés, ils occupent leurs journées à boire de l’alcool, fumer de l’herbe, parler de filles et de sexe, regarder des films pornos sur internet.

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Lentement, l’attention se tourne vers Jake le plus sage d’entre eux, du moins semblait-il, car l’histoire est beaucoup plus sombre. L’adolescent timide qui gagne de l’argent par le babysitting et se laisse railler par ses potes pour son inactivité sexuelle, porte un horrible secret insinué par une news d’un journal au début du film. Jake se passionne pour l’une des jeunes filles du voisin, l’espionnant d’une fenêtre dans la cage d’escalier et faisant des incursions pour se rapprocher d’elle. Mais est-ce que cette simple angoisse adolescente est canalisée dans un objet d’innocence, ou essaie-t-il de contourner l’impulsion d’abuser d’une enfant ?
Il n’y a pas souvent place pour le rêve dans le cinéma britannique à moins d’aller fureter du côté de la famille royale (et encore !) !
L’ultime film ne fait pas exception. Sea sorrow (« Douleur de la mer » en français) marque les débuts d’une toute jeune réalisatrice de 80 ans, l’immense actrice Vanessa Redgrave.
Elle nous propose une réflexion très personnelle sur la crise mondiale des réfugiés et l’importance des droits de l’homme outrageusement bafoués, à travers les yeux et les voix de militants, de réfugiés, d’enfants. Elle aussi a visité et filmé en Grèce, en Italie, dans la jungle de Calais, aux différentes étapes du trajet emprunté par les réfugiés à la recherche d’asile. Elle mêle subtilement ses propres images aux documents d’archives, au théâtre aussi (elle a joué dans Richard III).

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Le titre Sea sorrow est emprunté à une réplique de La Tempête de Shakespeare. Il est vrai qu’à la sortie de la projection, c’est la tempête sous notre crâne. Il y a encore quelques semaines, les estivants se baignaient dans la Méditerranée, cet horrible cimetière marin où reposentles corps de plusieurs milliers de réfugiés.

Dinard 2017 affiche déchirée blog

Le festival du film britannique de Dinard 2017 a vécu. À cause de ma profonde admiration pour ce cinéma social et engagé que j’ai tenté de vous faire partager, je reviendrai (probablement) sur la côte d’émeraude pour la prochaine édition 2018.

Publié dans:Coups de coeur |on 9 octobre, 2017 |1 Commentaire »

Une semaine au Pays Basque (4)

Pour lire les trois billets précédents :
http://encreviolette.unblog.fr/2017/09/01/une-semaine-au-pays-basque-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2017/09/12/une-semaine-au-pays-basque-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2017/09/18/une-semaine-au-pays-basque-3/

Jeudi 10 août :
Ce matin encore, le ciel basque est désespérément gris. Même cause, même conséquence, nous choisissons d’aller nous abriter dans le musée Guggenheim de Bilbao.

« Vieille lune de Bilbao, que l’amour était beau.
Vieille lune de Bilbao, fume ton cigare là-haut… »

Elle doit rigoler la lune là-haut, au-dessus des lourds nuages qui déversent des trombes d’eau rendant presque dangereuse la conduite sur la Autopista del Cantàbrico. Dommage car le décor des Pyrénées doit être superbe … par temps clair.
Souvenirs, souvenirs, revient à mon esprit cette Chanson de Bilbao que j’entendais assez souvent dans ma jeunesse. Pour être exact, elle est beaucoup plus ancienne que cela car elle fut créée en 1929 pour la comédie musicale Happy End. Les auteurs, Kurt Weill pour la musique et Bertolt Brecht pour les paroles, rien que ça, avaient déjà collaboré, l’année précédente, pour le célèbre Opéra de quat’ sous. Certains d’entre vous doivent en connaître l’air le plus célèbre la Complainte de Mackie. Happy End fut repris à Broadway, en 1977, avec Meryl Streep.
La traduction française de Bilbao Song est l’œuvre de Boris Vian, écrivain notoire, pataphysicien surréaliste et musicien de jazz. Pas n’importe qui non plus !
Allez, j’écoute sur le lecteur de ma voiture la Chanson de Bilbao : j’écris cela par pure licence poétique car savez-vous que sur les nouveaux modèles de chez Renault, on ne peut plus passer les CD, le temps est venu des playlists sur une clé USB !
Je vous en propose une version par Catherine Sauvage, une puissante interprète (et actrice) qui fut peut-être méconnue commercialement à cause de son image de chanteuse rive gauche comme on disait à l’époque.
Elle aimait la poésie mise en musique et inscrivit à son répertoire les vers d’Aragon, Audiberti, Baudelaire, Brecht, Carco, Desnos, Éluard, Garcia Lorca, Hugo, Prévert, Queneau, et bien d’autres encore. Interprète d’un grand nombre de chansons du grand Léo, on la surnomma parfois la « voix Ferré ».
Voici ce qu’écrivait Louis Aragon à son sujet : « Et tout à coup sa voix, comme un cadeau, chaque mot qui prend sens complet. Ces phrases qui vous font entrer dans un pays singulier, on n’est plus seul, on n’est plus avec les importuns… nous voici vraiment appelés dans un univers différent, où tout parle à l’âme même. Un pays, je vous dis, où tout, comme les mots, se détache avec cette perfection du dire et ce tact merveilleux de chanter … C’est que tout cela est langage de poètes, mais qui passe par une gorge de jour et d’ombre, le prisme de la voix se fait lumière et transparence. Avec qui voulez-vous parler ? Moi, d’une femme rencontrée avec ce nom déjà de souveraine, comme un beau masque de velours : Catherine Sauvage. »
Suivez-la, avec sa gouaille, au bal à Bill, Bilbao, Bilbao :

La musique adoucit les mœurs célestes, la pluie s’est à peu près calmée à notre arrivée dans Bilbao la grise, l’industrielle, la portuaire, du moins c’est l’image que j’en gardais en tête.
Il fête son vingtième anniversaire, cette année, un drôle d’astéroïde est venu s’écraser sur les bords du fleuve Nervion. Argenté, cuivré, doré parfois, il semble changer de matière en fonction de la course des nuages ou du surgissement d’un timide rayon de soleil.

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Vous avez deviné qu’il s’agit du musée Guggenheim d’art moderne et contemporain, célèbre dans le monde entier pour sa stupéfiante silhouette, œuvre de l’architecte nord-américain Frank Gehry.
C’est vraiment une œuvre au sens artistique du terme tant le bâtiment, extérieurement, surprend, déconcerte. Est-ce beau, je ne saurais dire, mais cette monumentale sculpture aux formes imbriquées abstraites et chaotiques finit par séduire. Elle constitue un magnifique exemple de l’architecture déconstructiviste, la bien nommée en la circonstance.
Magiquement, l’impression de mouvement apportée par Gehry semble avoir redynamisé la ville noire de Bilbao longtemps prospère grâce à l’industrie sidérurgique mais qui sombrait dans le marasme.
Avec l’effet Guggenheim, c’est près d’un million de visiteurs qui déferle chaque année vers le vaisseau de titane et de verre surplombant la ria. Conséquence directe, que mon insouciance n’avait pas prise en compte, la file de candidats à un billet d’entrée s’allonge déjà à l’extérieur … sous une légère bruine.

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Tandis que ma compagne patiente dans la queue, je pars faire une caresse à Puppy, la mascotte du musée qui monte la garde non loin de là.

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Puppy est une sculpture topiaire de Jeff Koons. Gigantesque (12 mètres de haut et 9 de long) chien assis, un terrier West Highland, il est couvert de fleurs fraîches de différentes couleurs, irriguées par un système interne.
Les fleurs étant éphémères et variées selon les saisons, le « pelage » de Puppy évolue aussi. D’ailleurs, ce matin, des jardiniers, juchés sur une nacelle, procèdent à la toilette du populaire toutou new pop art.
J’avais vu son cousin Split-Rocker exposé, il y a quelques années, dans les jardins du château de Versailles.

Billet musée Guggenheim

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Possesseurs enfin du précieux sésame, nous nous retrouvons dans la « cathédrale » futuriste. Les matières, métal, verre, pierre, béton blanc, s’opposent. Les volumes se tordent et s’étirent. Bientôt, je suis sujet un peu au vertige en empruntant les tours d’escaliers et les passerelles qui nous mènent au dernier étage dédié aux chefs-d’œuvre de la collection permanente du musée.
Et pour commencer, la dérangeante Iberia de l’américain Robert Motherwell vers laquelle beaucoup de visiteurs se précipitent.

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Comme souvent avec l’art abstrait, on peut être décontenancé devant ce grand tableau noir juste altéré par une tache blanche dans le coin inférieur gauche. Certains béotiens, sans oser l’avouer, pensent en silence à l’imposture D’ailleurs, je devine l’oreille tendue ou le regard que jettent certains vers leurs voisins pour conforter leur incompréhension ou quérir un début d’analyse.
Motherwell réalisa sa série Iberia suite à un séjour au pays Basque dans les années 1950. Il voulait exprimer avec le noir des traces anarchiques de son pinceau, les heures sombres de la Guerre civile d’Espagne, le petit éclat blanc signifiant une lueur d’espoir.
Pour vous imprégner de l’artiste, je vous propose ce clip : Ne chantez pas la mort supplie Léo Ferré sur les œuvres de Motherwell qui la peignit souvent. Un sublime moment d’émotion !

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Arrêtons de broyer du noir, ça tombe bien, juste en face, on voit la vie en bleu avec ANT 105 La Grande Anthropométrie bleue d’Yves Klein (1960).
On pourrait chanter Nel blu dipinto di blu (Dans le bleu peint en bleu), un immense succès des années 1950. Car c’est lors d’un voyage en Italie que l’artiste français reçut un grand choc. Le bleu ultramarin de la Méditerranée puis le bleu outremer des fresques de Giotto dans une église de Padoue lui inspirèrent la monochromie bleue. Il en mit au point une variation, en 1956, ayant la particularité de garder l’éclat du pigment pur en poudre. Il la fit breveter à son nom, International Klein Blue (IKB).
Avec ses anthropométries, Yves Klein proposait une nouvelle manière de faire de l’art, la performance, un spectacle pictural réalisé en direct souvent devant un public.
Klein tendait une vaste toile sur un mur et invitait des jeunes femmes nues à se tremper dans un grand bac d’IKB puis à se frotter sur la toile selon ses consignes. Les modèles devenaient ses « pinceaux vivants ».
On peut encore crier au délire artistique, il n’empêche que je contemple le tableau exposé avec recueillement.
Autant vous avouer tout de suite qu’il n’est évidemment pas question de vouloir comparer ou opposer de telles œuvres avec les toiles de Vermeer admirées, au printemps, au Louvre, mais je me reconnais une certaine délectation pour l’approche conceptuelle de l’art contemporain, sa prise de risque, l’utilisation de supports variés.
« Il y a des peintres qui transforment le soleil en une tache jaune, mais il y en a d’autres qui, grâce à leur art et à leur intelligence, transforment une tache jaune en soleil » disait Picasso qui, après avoir été figuratif dans son jeune âge, devint de plus en plus abstrait.

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Le tableau qui m’interpelle maintenant me semble plus accessible. Il est l’œuvre de l’artiste américain, comme son nom ne l’indique pas, Jean-Michel Basquiat, l’un des trois peintres contemporains les plus côtés actuellement sur le marché de l’art, mort prématurément à 27 ans d’une overdose.
Intitulé L’Homme de Naples (1982), il s’agit d’une peinture acrylique sur bois et collages. Le spectateur n’est pas dépaysé puisqu’on y retrouve des éléments de graffiti et de bande dessinée très courants dans la culture urbaine. Basquiat commença à peindre à la bombe sur les murs de Downtown, un quartier de Manhattan.
Symboles et textes foisonnent et orientent notre réflexion. L’homme de Naples est la grosse tête d’animal rouge, un âne peut-être, un porc sûrement (mercanti di proscuitto, porkchops), une allusion, qui sait, à son mécène Emilio Mazzoli marchand de porcs avant de devenir galeriste.
Regard primitif et ironique : « C’est comme nourrir un lion, c’est un tonneau sans fond, tu peux leur jeter de la viande toute la journée, jamais il ne seront rassasiés. Mais c’était comme un usine, une usine malade moi je voulais être une star et pas une mascotte de galerie » déclarait Basquiat à propos des dérives du marché de l’art dont il ne profite qu’à titre posthume.
Leurs deux œuvres semblant faire partie de la collection permanente du musée, Basquiat repose ou expose dans une éternité artistique tout près de son ami Andy Warhol dont on peut admirer les Cent cinquante Marilyns multicolores, un tableau de plus de dix mètres de largeur.

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À la fin des années 1970, Warhol récupéra bon nombre de ses images sérigraphiées, universellement connues, de sa période pop (les boîtes de soupe Campbell, Elvis Presley, Einstein) en les combinant ou en inversant les couleurs pour créer des images en négatif.
Apparaît ici l’image de l’actrice Marilyn Monroe, un des plus célèbres sujets de l’artiste, répétée cent cinquante fois, pardonnez-moi de n’avoir pas compté pour vérifier.

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Barge ne qualifie pas l’artiste américain Robert Rauschenberg mais désigne une de ses toiles, de plus de neuf mètres de large, en noir blanc et gris. Des zones peintes à la main se superposent ou se combinent à des photographies et des collages. On peut s’amuser à repérer tous les motifs, camions, échangeur d’autoroutes, satellite, comète, parabole, oiseaux (et même moustiques), citernes d’eau, joueurs de football américain, quelques citations d’histoire de l’art (Vénus à son miroir de Velàzquez), un homme avec un parapluie, des croquis, bien d’autres sujets encore, c’est presque un inventaire …
L’artiste, qui réalisa cette œuvre en vingt-quatre heures, confiait : « Dans ma vie, j’ai toujours ressenti de la joie en travaillant. Je ne sais pas si j’ai tort ou raison, mais je pense que presque tous les artistes éprouvent une part de cette joie. Moi, j’en ai même trop … » Ça se ressent dans sa monumentale toile (huile et encre sérigraphiée 1962-63).

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Je kife pour Anselm Kiefer et son tableau Ordres de la nuit, un carré de cinq mètres de côté, malgré son abord angoissant voire morbide.
« Plus vous restez devant mes tableaux, plus vous découvrez les couleurs. Au premier coup d’œil, on a l’impression que mes tableaux sont gris mais en faisant plus attention, on remarque que je travaille avec la matière qui apporte la couleur ». Je confirme.
Ici, on voit l’artiste allemand allongé tel un cadavre sur un sol sec et craquelé sous un immense firmament d’étoiles. Un côté Wagnérien !
Ma compagne n’aime pas. Qu’elle se rassure, notre salon ne pourrait accueillir la gigantesque toile sans compter qu’il nous manque quelques dizaines de milliers d’euros !

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J’ai plaisir à recroiser Eduardo Chillida (on s’est vu quelques jours avant à San Sebastian) avec sa sculpture Profond est l’air, créée en 1982 pour la ville de Valladolid, et dont le titre est inspiré d’un vers du poète espagnol Jorge Guillèn.
Pour Chillida, l’air est une matière aussi essentielle que la pierre ou le bois : « « il faut concevoir l’espace en termes de volume plastique … La forme surgit spontanément à partir des besoins de l’espace qui construit sa maison comme un animal sa coquille. Comme cet animal, je suis moi aussi un architecte du vide. »
À l’étage inférieur, je me retrouve en pays de connaissance avec l’exposition temporaire Paris Fin de siècle. Il s’agit de la fin du dix-neuvième siècle qui fut une période de grande agitation politique et de bouillonnement culturel.
En 1894, le président de la République Sadi Carnot est victime du poignard de l’anarchiste italien Caserio. L’affaire Dreyfus divise le pays suite à la condamnation injuste pour trahison de l’officier juif-alsacien.
Ces événements mettent en lumière la fracture entre bourgeois et bohèmes, conservateurs et radicaux, catholiques et anticléricaux, antirépublicains et anarchistes.
De ces moments de grand trouble, surgit une génération de créateurs rassemblant les néo-impressionnistes, les symbolistes et les nabis.
Douce sensation, je me sens « chez moi », d’autant qu’en guise de préambule, je tombe à l’entrée sur un des Nymphéas de Claude Monet.
Mieux encore, il faut que je vienne à Bilbao pour découvrir, à ma grande surprise, que le néo-impressionniste (impressionniste aussi) Camille Pissarro s’installa, grâce à un prêt de Monet, dans la petite localité d’Éragny-sur-Epte, à une vingtaine de kilomètres de mon bourg natal : « C’est à deux heures de Paris, j’ai trouvé le pays autrement beau que Compiègne ; cependant il pleuvait encore ce jour-là à verse (pas plus qu’à Bilbao ! ndlr), mais voilà le printemps qui commence, les prairies sont vertes, les silhouettes fines, mais Gisors est superbe, nous n’avions rien vu ! »
Il y peignit de nombreuses toiles dont, notamment, ce Troupeau de moutons à Éragny, exposé à Guggenheim.

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Je suis passé des centaines de fois devant sa maison et son atelier, et j’y passe encore, pour retrouver mes racines familiales. La chaussée est moins poussiéreuse aujourd’hui ! À ma décharge, la propriété est privée, ce qui explique l’absence d’information touristique. Dire que cette maison, fréquentée par Cézanne, Monet, Sisley, Renoir, Mirbeau, représente un haut lieu de la peinture impressionniste. Rien que pour ce détail, je suis heureux de ma visite. Un autre tableau peint à Éragny, La briqueterie Delafolie, est exposé.
Le néo-impressionnisme, appelé parfois pointillisme ou divisionnisme, s’inspire des théories sur la couleur et la perception et sur les méthodes optiques et chromatiques mises en évidence par les scientifiques de l’époque : une technique picturale qui se fonde sur la juxtaposition de minuscules touches de pigment pur.

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Je savoure le Canal en Flandre par temps triste de Théo Van Rysselberghe, un artiste belge qui vécut longtemps en Provence (on le comprend !).
Cette toile a atteint la cote de 2,6 millions de livres chez Christie’s à Londres en 2011.
Je rêve au grand Jacques Brel, à son Plat Pays et à sa Marieke, le ciel flamand pleurant entre les tours de Bruges et Gand.
Je m’attendris devant La petite blanchisseuse de Pierre Bonnard. Jusqu’à la loi Jules Ferry de 1882 sur l’obligation scolaire, des enfants de moins de dix ans continuaient à être engagés pour des salaires de misère par des artisans et commerçants. Cette révoltante exploitation existe encore à travers le monde au nom de saint Profit.

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Les Nabis (« prophètes » ou « inspirés de Dieu » en hébreu) ne cherchaient pas à refléter une réalité observée mais à transposer en donnant un équivalent plastique et coloré à des émotions, sensations ou états d’âme. Leurs couleurs sont posées en grands aplats délimités par des traits sombres. Leur inspiration était assez souvent japonisante.
« Comment voyez-vous ces arbres ? Ils sont jaunes. Eh bien, mettez du jaune ; cette ombre, plutôt bleue, peignez-la avec de l’outremer pur ; ces feuilles rouges ? Mettez du vermillon », leur conseillait Gauguin.
Les Nabis réclamaient des murs à décorer pour embellir le cadre de la vie quotidienne. Ils collaborèrent aux décors de théâtre et dans l’art de l’affiche.

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Avec le tableau (1886-87) de Louis Anquetin, on pénètre dans le Mirliton, le cabaret d’Aristide Bruant. Au premier plan, la Goulue, la célèbre danseuse de French Cancan, envahit l’espace. À gauche, presque sorti du cadre, Toulouse-Lautrec reconnaissable à son haut-de-forme observe la scène.
J’ai l’impression de connaître ces toiles souvent déclinées en posters et cartes postales sur les présentoirs des magasins de souvenirs de Montmartre. Elles rappellent le développement des cabarets que les conservateurs jugeaient comme un signe de décadence de la société de l’époque ;
Vous n’allez pas échapper à ma fréquente allusion vélocipédique avec une réclame d’Édouard Vuillard pour Bécane, liqueur apéritive reconstituante à base de viande ! Un siècle plus tard, des « médecins » espagnols (et italiens) pourrissaient le sport cycliste avec l’usage des molécules d’EPO.

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Changement d’époque et d’atmosphère avec l’exposition temporaire consacrée aux Héros du peintre allemand Georg Baselitz.
Il tient son nom de Deutschbaselitz, une petite bourgade où son père était instituteur (et membre du parti nazi). Né en 1938, il vécut son enfance et son adolescence en pleine Seconde Guerre mondiale et dans l’immédiat après-guerre, avec la scission des deux Allemagnes.
« Je suis né au milieu d’un ordre détruit, dans un paysage détruit, un peuple détruit, une société détruite. Et je ne voulais pas rétablir l’ancien ordre : cet ordre, je l’avais trop vu… J’étais indéniablement un artiste en colère, à savoir un jeune furieux rejetant tout ce qui se passait autour de lui, absolument tout … Si j’étais né en étant quelqu’un d’autre, ailleurs, j’aurais certainement été capable de produire des images plus heureuses. »

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La plupart de ses Héros portent un uniforme qui n’exprime pourtant pas une appartenance à quelconque mouvement : « C’était devenu la mode de s’habiller en militaire, pas seulement en Allemagne, mais aussi en France. On l’appelait le « look militaire » et aux puces à Paris, il y avait vraiment énormément d’uniformes d’occasion. Et toutes les femmes –même la mienne- et les hommes s’y rendaient pour acheter ces fringues et les mettre. Du coup, pour être à la mode à Berlin, il fallait s’habiller en militaire, surtout l’uniforme nord-américain, de la guerre de Corée ou du Vietnam. Mais moi je ne le savais pas en peignant ces œuvres. On dit que les artistes sont toujours un peu visionnaires … »
Les tableaux de Baselitz sont gris poussière et ocre terreux. Les uniformes sont en lambeaux, le tissu usé. « Ce que je fais est enraciné dans la tradition allemande. C’est laid et expressif ». Mais vraiment d’un bel esthétisme !
À la suite de ses Héros, Baselitz peignit ses Peintures fracturées. L’artiste divisait la toile en deux ou trois parties horizontales et peignait des fragments de corps séparés les uns des autres mais qui semblent se relier entre eux. Je trouve que cette déstructuration donne encore plus de force.

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Plus récemment, l’artiste créa une série Remix, mot de la culture de la jeunesse, où il réinterprétait ses anciennes œuvres en jouant sur la gamme chromatique. Des teintes certes froides et énergiques prédominent sur les tons terreux.

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J’achève la visite en me plongeant dans l’univers de l’Art Vidéo avec la rétrospective consacrée à l’artiste nord-américain Bill Viola.
J’avoue m’être glissé, avec un certain scepticisme, dans la pénombre des salles où sont projetées plusieurs travaux de l’artiste. Comment les qualifier d’ailleurs ? Installations, vidéo films, environnements sonores ? Tout cela à la fois : Bill Viola utilise les technologies audiovisuelles et numériques les plus sophistiquées pour traiter des sujets universels comme la naissance, la mort, l’éveil de la conscience.
Il faut être patient avec les images de Bill Viola. On frôle parfois l’ennui avec le sentiment qu’il ne se passe rien et puis soudain…le temps s’arrête ou est suspendu ou considérablement ralenti ou, au contraire, s’accélère
C’est étrange, mystérieux, poétique, irréel, inquiétant parfois, envoutant souvent, et d’un total esthétisme.
Je vous offre Reflecting Pool : un homme sort de la forêt et s’arrête devant un bassin ; tout à coup, il saute et à cet instant le temps s’arrête … Ne décrochez pas !

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L’œuvre se veut une réflexion sur l’arrivée de l’individu dans le monde de la nature.
Avec Three Women, Bill Viola réfléchit sur le temps d’une vie. Une mère et ses deux filles sortent d’un espace gris et traversent un rideau d’eau au seuil de la vie. Pénétrant dans la lumière, elles deviennent des êtres vivants. La vie est courte, le moment est venu de partir pour la maman bientôt suivie par ses filles. Elles disparaissent dans les ténèbres grises de la mort. Poétique et flippant !

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Subjugué, je serais bien resté plus longtemps dans l’univers de Bill Viola.

« Ô rare fleur, ô fleur de luxe et de décor,
Sur ta tige toujours dressée et triomphante,
Le Velasquez eût mis à la main d’une infante
Ton calice lamé d’argent, de pourpre et d’or.

Mais, détestant l’amour que ta splendeur enfante,
Maîtresse esclave, ainsi que la veuve d’Hector,
Sous la loupe d’un vieux, inutile trésor,
Tu t’alanguis dans une atmosphère étouffante.

Tu penses à tes sœurs des grands parcs, et tu peux
Regretter le gazon des boulingrins pompeux,
La fraîcheur du jet d’eau, l’ombrage du platane ;

Car tu n’as pour amant qu’un bourgeois de Harlem,
Et dans la serre chaude, ainsi qu’en un harem,
S’exhalent sans parfum tes ennuis de sultane. »

J’emprunte à François Coppée ses vers pour vous offrir le gigantesque bouquet de tulipes chromées de Jeff Koons, posé à l’extérieur du musée. Un éclair dans la grisaille de Bilbao !

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Le hasard fait qu’un peu plus loin, Coppée vole encore à mon secours :

« … Celui qui fut plus tard le Prophète et l’Émir
Dans ce trou de lion se coucha pour dormir;
Et, lorsqu’ayant posé sous sa tête une pierre,
Il allait sommeiller et fermait la paupière,
Une énorme araignée, au ventre froid et gras,
Glissa de son long fil et courut sur son bras.
Brusquement mis sur pieds d un bond involontaire,
Mohammed rejeta l’insecte immonde à terre,
Et, frissonnant, sans lui laisser le temps de fuir,
Leva pour l’écraser sa sandale de cuir.
Mais soudain il songea que, puisque Dieu la crée,
La bête la plus laide est utile et sacrée,
Et que l’homme, déjà trop plein de cruauté,
Ne doit la mettre à mort que par nécessité;
Et, clément, il laissa partir l’horrible bête.
Depuis lors, bien du temps a passé. »

… Et Louise Bourgeois a installé sur le parvis une énorme araignée d’acier baptisée Maman.

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« L’araignée est une ode à ma mère. Comme une araignée, ma mère était une tisserande. Comme les araignées, ma mère était très intelligente. Les araignées sont des présences amicales qui dévorent les moustiques. Nous savons que les moustiques propagent les maladies et sont donc indésirables. Par conséquent, les araignées sont bénéfiques et protectrices, comme ma mère. »
Je ne suis pas persuadé que l’explication de l’artiste suffise à guérir ma compagne de son arachnophobie !

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Soudain, une épaisse brume enveloppe le fleuve voisin. Ma perplexité passée, j’apprends qu’il s’agit d’une sculpture de brouillard, une œuvre de l’artiste japonaise Fujiko Nakaya,
Fascinée par les phénomènes naturels qui se forment et se dissolvent, elle est spécialiste de ce type d’installation. Sa sculpture gazeuse est générée par 1000 tuyères de brouillard et un système de moteur de pompe.
Je n’ai pas dit que l’art moderne était nébuleux !
Après les nourritures de l’esprit, c’est l’heure des nourritures terrestres littéralement imposées par une intransigeante patronne d’une brasserie, née … bien avant la Movida !
« - Para beber, vino rosado por favor
– No tinto !
– Prefiero vino rosado
– No tinto ! Lo digo yo ! »
Le couple français de la table voisine craint déjà l’instant de leur commande ! Je reste cool en regardant les nombreuses photos à la gloire du club de football local, l’Athletic Bilbao.

Athletic Bilbao

Un court trajet en tram nous amène maintenant au Casco Viejo, le vieux quartier historique de Bilbao. On l’appelle aussi familièrement Las Siete Calles, à cause des sept rues qui formaient à l’origine, il y a 700 ans, le cœur de la ville sur la rive droite de la Ria. Le quartier dévasté par les terribles crues d’août 1983, a été reconstruit.
Peu en évidence dans une rue étroite, surgit soudain devant moi la cathédrale. La vraie, qu’il ne faut pas confondre avec le mythique stade San Mamés, la Catedral del fùtbol où joue donc l’Athletic !
La cathédrale Santiago est dédiée à Saint Jacques parce qu’elle se trouve sur un des chemins menant à Saint Jacques de Compostelle. De style gothique et néo-gothique, elle fut construite au XVème siècle mais a été plusieurs fois rénovée.

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Elle possède une quinzaine de chapelles, un instant de méditation dans le petit cloître avant d’admirer les pièces d’art sacré dans la sacristie.

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Aux heures creuses de cet après-midi, les ruelles piétonnières sont quasi désertes. Je croise quelques individus pas forcément catholiques !

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Les églises ne manquent pas dans le Casco Viejo. Je découvre maintenant celle des Santos Juanes nommée en l’honneur de Saint Jean-Baptiste et Saint Jean l’Évangéliste.
De style baroque classique, elle fut édifiée au XVIIème siècle. Jusqu’à leur expulsion en 1767, c’était le collège de jésuites de San Andrès.
D’une grande richesse artistique, elle regorge aussi de chapelles et donc de retables. Qui dit baroque en Espagne, dit churrigueresque et une abondance ornementale.

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Je repère une Virgen Dolorosa, contrepoint des thèmes plus joyeux de la Nativité et de la Vierge à l’enfant, ainsi qu’Ecce Homo, une toile de Raimundo Capuz selon un modèle du Primitif flamand Anton Van Dyck.

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Le cloître, dépendance de l’ancien collège, est désolidarisé de l’église et abrite désormais une partie du musée archéologique, ethnographique et historique basque.
Après le très riche musée basque de Bayonne, je n’avais pas prévu de le visiter sauf que j’ai l’opportunité d’assister à l’entraînement insolite des porteurs de grosses têtes en vue des toutes prochaines fêtes de la Semana Grande.
Chaque géant en papier mâché illustre un pan de l’histoire de Bilbao. Deux d’entre eux trottinent sur un air de fandango.

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De la place Unamuno, partent les larges escaliers montant vers la basilique de la Vierge de Begoña., patronne de la Biscaye, qui domine la ville. Le temps nous manque malheureusement pour grimper sur la colline, d’autant qu’il semble qu’elle soit fermée l’après-midi.

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Nous poursuivons notre déambulation jusqu’à la Plaza Nueva. Construite au XIXème siècle, c’est une place rectangulaire harmonieuse qui, hors son style néoclassique, possède un petit air de notre place des Vosges parisienne, avec ses 64 arcades et les couverts qui l’entourent.

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Dans les nombreux bars et restaurants, on s’affaire pour la ruée imminente des touristes sur les comptoirs garnis de pintxos.
On dégage donc pour jeter encore un œil à l’église San Nicolàs de Bari, élégante avec sa façade baroque encadrée de deux tours. Elle fut construite entre 1743 et 1756 en l’honneur du saint patron des marins.
À l’intérieur, on remarque un ensemble de cinq retables rococo conçus par Juan Pascal de Mena, un des grands sculpteurs de son époque.

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Pas totalement au point sur la vie des apôtres, je suis, un instant, surpris, qu’une chapelle soit dédiée à Judas et qu’une jeune fille s’y recueille. Après vérification, il s’agit de Judas Tadeo, Thaddée, qu’il ne faut pas confondre avec Judas Iscariote, le traître qui facilita l’arrestation de Jésus par les grands prêtres de Jérusalem.

Bilbao église San Nicolas blog6Bilbao Théâtre Arriaga

Sur le chemin vers la station du tram, je contemple encore l’élégante façade néobaroque du théâtre Arriaga. Construit en 1890, c’est un symbole de la ville ayant survécu à de nombreux incendies, inondations et faits de guerre. Il est dédié au compositeur basque Juan Crisòstomo Arriaga surnommé le « Mozart espagnol ».
Presque en face, de l’autre côté de la Ria, je suis intrigué par la façade Art Déco de la gare de la Concordia, faite de céramique, de verre et de fer forgé. Connue aussi sous le nom de Estaciòn de Santander, elle est notamment un arrêt du train de luxe El Transcantàbrico.
Bancs en bois, azulejos, pendule kitsch, le dépaysement est assuré. C’est le contrepoint des œuvres futuristes comme le musée Guggenheim et l’arc rouge du pont de la Salve de Daniel Buren.
Un train peut en cacher un autre, une gare peut en cacher une autre, ainsi juste derrière, la gare d’Abando constitue aussi une curiosité avec le vitrail de son hall.

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Bilbao mérite, évidemment, beaucoup mieux qu’une visite de quelques heures. Qui sait si de futures expositions à Guggenheim ne m’inciteront pas à y revenir.
Présomptueux, j’avais aussi envisagé d’effectuer le court crochet qui mène à Guernica. Certes le célèbre tableau cubiste de Pablo Picasso dénonçant le bombardement de Guernica, en 1937, par les troupes allemandes sur ordre des nationalistes espagnols, est conservé à Madrid, mais il est des noms de lieux qui inspirent.
Paul Éluard, dans son poème au titre étrange La victoire de Guernica, transforma une tragédie historique en une victoire des mots.

I

Beau monde des masures
De la nuit et des champs
II

Visages bons au feu visages bons au fond
Aux refus à la nuit aux injures aux coups
III

Visages bons à tout
Voici le vide qui vous fixe
Votre mort va servir d’exemple
IV

La mort cœur renversé
V

Ils vous ont fait payer le pain
Le ciel la terre l’eau le sommeil
Et la misère
De votre vie
VI

Ils disaient désirer la bonne intelligence
Ils rationnaient les forts jugeaient les fous
Faisaient l’aumône partageaient un sou en deux
Ils saluaient les cadavres
Ils s’accablaient de politesses
VII

Ils persévèrent ils exagèrent ils ne sont pas de notre monde
VIII

Les femmes les enfants ont le même trésor
De feuilles vertes de printemps et de lait pur
Et de durée
Dans leurs yeux purs
IX

Les femmes les enfants ont le même trésor
Dans les yeux
Les hommes le défendent comme ils peuvent
X

Les femmes les enfants ont les mêmes roses rouges
Dans les yeux
Chacun montre son sang
XI

La peur et le courage de vivre et de mourir
La mort si difficile et si facile
XII

Hommes pour qui ce trésor fut chanté
Hommes pour qui ce trésor fut gâché
XIII

Hommes réels pour qui le désespoir
Alimente le feu dévorant de l’espoir
Ouvrons ensemble le dernier bourgeon de l’avenir
XIV

Parias la mort la terre et la hideur
De nos ennemis ont la couleur
Monotone de notre nuit
Nous en aurons raison.

Le décor a changé depuis ce matin. En ce début de soirée, le soleil revenu éclaire les Pyrénées d’une belle lumière rasante.
Bal à Bil, Bilbao, Bilbao, je vous laisse en compagnie d’Yves Montand.

Publié dans:Coups de coeur |on 24 septembre, 2017 |Pas de commentaires »

Une semaine au Pays Basque (3)

Pour lire les deux billets précédents :
http://encreviolette.unblog.fr/2017/09/12/une-semaine-au-pays-basque-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2017/09/12/une-semaine-au-pays-basque-2/

Mercredi 9 août :
Il a plu toute la nuit et le ciel encore peu engageant, ce matin, m’incite à programmer la visite « au sec » du Musée Basque de Bayonne.
J’étais déjà venu dans l’une des deux sous-préfectures des Pyrénées-Atlantiques (avec Oloron-Saint-Marie) mais un très aimable Bayonnais m’accompagne quelques centaines de mètres pour me rafraîchir la mémoire et m’expliquer la disposition du centre ville en deux quartiers principaux, à commencer par le Petit Bayonne coincé entre deux fleuves, la Nive et l’Adour.
Ici, on « vit » surtout la nuit avec la présence de nombreux bars et restaurants. Les célébrissimes fêtes de Bayonne se sont achevées la semaine précédente : à l’horizon, aucun festayre égaré ou rescapé de la cour du roi Léon, « roi de Bayonne et des couillons » comme l’affirme une chanson de troisième mi-temps de rugby.
Ce matin, le couillon c’est plutôt moi, et le crachin persistant n’invitant pas à la flânerie, c’est d’un pas décidé que je me dirige vers le Musée Basque et de l’histoire de Bayonne, sur les bords de la Nive.

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Heureuse initiative de sa direction, outre qu’elle soit gratuite pour les moins de 26 ans (!), l’entrée est valable pour la journée entière et autorise donc les sorties au premier rayon de soleil si parcimonieux.
J’étais déjà venu au musée, il y a environ un quart de siècle, pour des raisons que je préciserai plus loin. Créé en 1924, il a connu une importante rénovation en 2001 et abrite d’exceptionnelles collections ethnographiques consacrées au Pays Basque.
Hemen sartzen dena, bere etxean da ! « Celui qui entre ici est chez lui … ». Je fais le malin avec ma connaissance de la langue basque après quatre jours de présence dans la région, mais ce slogan et sa traduction figurent en bandeau à l’accueil.
Durant quelques heures, je vais voyager au Pays Basque à travers sa culture, son histoire, ses traditions … sans parapluie.

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Encore que pour inaugurer la visite, on se trempe les pieds dans le golfe de Gascogne et la baie de Saint-Jean-de-Luz avec l’imposant et surprenant tableau en prêt La Mer des Basques. Comme sur une carte touristique illustrée, l’artiste luzien Bibal (1878-1944) a planté sur sa toile quelques paysages, monuments et personnages symboles du Pays Basque. Effet superbement vintage assuré !
En face, un autre grand tableau, contemporain du précédent, représente L ‘heure calme du berger, ne voyez là aucune allusion anisée aux fêtes locales ! Œuvre du peintre bayonnais André Trébuchet (1898-1962), elle dégage, au contraire, une atmosphère de quiétude qui s’inscrit bien dans la salle consacrée à l’agropastoralisme.

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Pour avoir souvent fréquenté les estives d’Ariège et avoir noué amitié avec un des bergers, je connais leur vie d’ailleurs durement ébranlée avec les pas gentils nounours, importés de Slovénie, coupables, cet été, de la mort de plus de 300 brebis.
Chaque année, fin octobre, le Pays Basque est atteint d’une étrange épidémie. Je ne sais si c’est l’effet des combats menés par Allain Dugrain-Dubourg ou du réchauffement climatique la population du Sud-Ouest semble être moins contaminée par le « mal bleu », la chasse à la palombe, une pratique populaire qui remonte au XVème siècle. Chaque automne donc, foin du traité des Pyrénées, les oiseaux se concentrent dans les forêts de Gascogne pour franchir les cols pyrénéens et migrer vers le sud de l’Espagne et le Maghreb.
Comprenne qui voudra, on accepte mal l’afflux de migrants et on empêche les oiseaux migrateurs de s’expatrier. En pleine mode de véganisme, puis-je vous confier tout de même qu’après la garbure, un salmis de palombes aux cèpes, c’est délicieux ?
Je découvre dans une vitrine une collection de paletas (palettes), manjuretas, cornetas (trompe d’appel) chargées de leurrer les pigeons ramiers.

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Dans le petit auditorium, avec la projection d’un vieux film en noir et blanc, je découvre l’irrintzina, le curieux cri des bergers basques. Long, strident, presque inquiétant, il permettait aux pâtres de communiquer d’une montagne à l’autre.
Pierre Loti l’évoquait dans son roman Ramuntcho : « … un cri s’élève suraigu, terrifiant : il remplit le vide et s’en va déchirer les lointains… Il est parti de ces notes très hautes qui n’appartiennent d’ordinaire qu’aux femmes, mais avec quelque chose de rauque et de puissant qui indique plutôt le mâle sauvage : il a le mordant de la voix des chacals et il garde quand même on ne sait quoi d’humain qui fait davantage frémir ; on attend avec une sorte d’angoisse qu’il finisse, et il est long, long, il oppresse par son inexplicable longueur… Il avait commencé comme un haut bramement d’agonie, et voici qu’il s’achève et s’éteint en une sorte de rire, sinistrement burlesque, comme le rire des fous… C’est simplement l’irrintzina, le grand cri basque, qui s’est transmis avec fidélité du fond de l’abîme des âges jusqu’aux hommes de nos jours, et qui constitue l’une des étrangetés de cette race aux origines enveloppées de mystère. »
Des poésies racontent que proféré par les combattants de Roncevaux, il couvrait le son du cor du malheureux Roland ! À l’ère du smartphone, il ponctue encore certaines danses pendant les fêtes.

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Je m’attarde sur la symbolique des stèles discoïdales emblématiques des monuments funéraires au Pays Basque. Cette forme est bien antérieure au christianisme.
Parmi les rites funéraires qui étaient observés dans les campagnes encore jusqu’au milieu du XXème siècle, je relève que la mort était d’abord annoncée au premier voisin du défunt et … aux abeilles : « Salut chères abeilles, salut noble reine. Triste nouvelle pour vous, votre patron est décédé. Dorénavant, c’est à moi qu’incomberont vos soins et pour vous la cire que vous devez au défunt … » On enlevait aussi une tuile du toit pour que l’âme du défunt puisse passer.
Chère abeille que les humains mettent aujourd’hui en péril, je me souviens d’une chanson que le poète québécois Félix Leclerc vous avait consacrée :

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J’ai revu (ou plutôt entendu) mes vingt ans !
Je parcours relativement vite les salles du premier étage consacrées à la maison, n’imaginez pas cependant quelconque indifférence à l’égard des activités domestiques

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Parti pris de féru d’histoire et géographie, je suis plus attentif à l’histoire de la navigation maritime et fluviale au Pays Basque qui relève presque du récit d’aventures.
Le tableau en prêt Vue du port de Bayonne de Joseph Vernet, peintre célèbre du XVIIIème siècle connu pour ses marines, en constitue un bon document d’ancrage.

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Déjà au Moyen-Âge, les Basques s’adonnaient à la chasse aux baleines qui s’échouaient alors nombreuses sur leur littoral. C’est au début du XVIème siècle qu’ils commencèrent à prendre la mer vers les côtes de l’Atlantique Nord à la recherche du cétacé qu’on appelait curieusement « poisson à lard ».
Au XVIIIème siècle, à l’époque où Louis XV commanda à Vernet une série de vingt-quatre tableaux de ports pour informer de la vie maritime (voyez que la communication existait déjà), Bayonne était un port dynamique malgré la concurrence de Nantes, La Rochelle et Bordeaux, grâce notamment à la proximité de l’Espagne..
Sur le plan commercial, des échanges s’effectuaient avec toute l’Europe mais aussi avec les Amériques d’où était importé le cacao … les Bayonnais sont fous encore aujourd’hui de ses fèves et du chocolat.
D’un point de vue militaire, Bayonne, ville fortifiée par Vauban (de nombreux vestiges sont encore visibles notamment non loin du musée) abritait un arsenal.
Bayonne se lança aussi dans l’épopée corsaire et souvent les pêcheurs profitaient de l’hiver ou des périodes de guerre pour troquer harpons et filets contre grappins et mousquets.
Le plus célèbre corsaire basque fut Joannis de Suhigaraychipy dit beaucoup plus simplement Coursic. Né à Hendaye vers 1643, il commença comme marin baleinier partant pêcher dans l’Atlantique Nord. C’est dans le contexte de la guerre de la Ligue d’Augsbourg qu’il devint véritablement corsaire, profitant que les navires effectuant des pêches lointaines avaient reçu l’autorisation royale d’être armés de canons et de capturer les bâtiments ennemis. Coursic mourut en 1694 au large de Terre-Neuve, à bord de la frégate l’Aigle, dans un assaut contre les Anglais.
Beaucoup moins glorieux, Bayonne fut aussi un port négrier dont le musée aborde l’histoire à travers le prisme d’une exposition temporaire Tromelin l’île des esclaves oubliés.

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Parti de Bayonne le 17 novembre 1761, l’Utile, un navire de la Compagnie française des Indes orientales, s’échoua le 31 juillet 1761 sur les récifs coraliens de l’île Tromelin (à l’époque île des Sables), une minuscule bande de terre au large de Madagascar. Il transportait 160 esclaves malgaches achetés en fraude et destinés à être vendus à l’île de France (île Maurice actuelle). L’équipage rejoignit Madagascar sur une embarcation de fortune, laissant sur l’île 80 esclaves. Ce n’est que quinze ans plus tard, en novembre 1776, que le chevalier de Tromelin commandant la corvette la Dauphine récupéra les esclaves survivants, sept femmes et un enfant de huit mois.
Condorcet relata cette tragédie dans son ouvrage Réflexions sur l’esclavage des nègres (1781) plaidant l’abolition de ce véritable crime.

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J’accède maintenant à l’espace consacré aux sports et, en particulier, au sport national basque, le jeu de pelote. Successeur du jeu de paume, la pelote était pratiquée par d’autres civilisations, notamment les Aztèques.
Quoique normand d’origine, j’avoue mon admiration pour la pelote basque. Je suis séduit par l’élégance, la souplesse, la « virtuosité chorégraphique » de ces autres artistes et hommes en blanc que sont les pelotaris. D’ailleurs, leur esthétisme a conquis les peintres depuis des siècles, à commencer par Goya dont un tableau consacré au jeu de pelote est exposé au musée du Prado à Madrid.
Inconsciemment peut-être, mon vénéré professeur de mathématiques de terminale au lycée Corneille de Rouen, Monsieur Vicenty, par ailleurs grand champion de pelote à main nue (voir billet précédent), m’inocula-t-il le virus pour son sport.
Très sûrement aussi, j’eus la chance dans les années 1980 de sympathiser avec mon copain Ramon secrétaire de la ligue d’Ile-de-France de pelote. Ainsi, il m’invitait sur les bords de Seine, au fronton Chiquito de Cambo, pour quelques parties animées de palancha. Mes rudiments de joueur classé de tennis m’évitaient le ridicule. Je ne manquais pas, non plus, d’assister, chaque mois de juin, à la fête basque organisée au fronton. J’eus le bonheur de voir ainsi en exhibition quelques champions de la spécialité.
Et puis, il y a une trentaine d’années, je vins filmer au musée basque de Bayonne quelques plans destinés à une commande d’un professeur d’Éducation Physique de l’IUFM de Versailles. Eh oui ! J’avais profité de mon séjour estival au Pays Basque pour filmer évidemment quelques parties de pelote avec leurs spécialités, mais aussi des plans de frontons typiques de la région, ainsi qu’à Anglet, la fabrication d’une chistera chez Jean-Louis Gonzalez … que je retrouve ce matin avec une certaine émotion dans une vidéo tournant en boucle au musée.
Comprenez que je traînasse devant les tableaux et vitrines.

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Vous voyez que même les curés en soutane jouaient à la pelote (n’ayez pas mauvais esprit, aucune allusion à quelque fait divers de pédophilie !). D’ailleurs, j’avais filmé une partie de rebot qui, selon la tradition, est suspendue quelques instants pour prier à l’heure de l’Angélus.

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Je m’attarde devant un tableau de Gustave Colin, un peintre disciple de Camille Corot qui, installé à Ciboure puis Saint-Jean-de-Luz, représenta de nombreuses scènes régionales et notamment, cette Partie de pelote sous les remparts de Fontarrabie (1863).
Le tableau donne un instantané d’une mémorable partie de laxoa (gant de cuir) opposant, devant 12 000 spectateurs, quatre joueurs labourdins à quatre pelotaris guipuzcoans. Des paris y étaient organisés comme souvent autrefois, et certains spectateurs n’hésitèrent pas à miser les animaux de leurs étables voire leur récolte à venir.

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Autre superbe tableau, l’huile sur toile de Clémentine-Hélène Dufau Partie de pelote à Urrugne (1903). Avec le massif de la Rhune en arrière-plan, on constate que le fronton et le jeu de pelote étaient un élément central de la vie du village.

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Je ne reste évidemment pas insensible à la toile du peintre Eugène Pascau représentant le rugbyman Fernand Forgues capitaine de l’équipe de l’Aviron Bayonnais championne de France pour la première fois en 1913. C’était l’époque où on louait le style « à la bayonnaise » fait d’un jeu en mouvement à la main.
Fernand Forgues joua également en équipe de France et il faisait partie du XV tricolore qui remporta en 1911 sa première victoire dans le tournoi des cinq nations.
Plus étonnant quand on connaît la rivalité qui a toujours opposé les clubs des deux villes, il débuta au Biarritz Stade avant de rejoindre l’Aviron Bayonnais, ainsi nommé parce qu’il fut créé par une association de rameurs en rébellion contre leur président.
Les grandes heures du rugby basque ont vécu avec l’instauration du professionnalisme et du Top 14. Les deux clubs végètent désormais au niveau inférieur (Pro D2). L’homme d’affaires Alain Afflelou envisagea, il y a quelques années, la fusion entre les deux clubs emblématiques. L’opticien peu clairvoyant sur le coup se heurta à un profond désaveu des admirables supporters de l’Aviron.
Cette fois, je vais faire plaisir à ma compagne (voir billet 1 d’Une semaine au Pays Basque), voici l’hymne de l’Aviron Peña Baiona repris par tout le stade Jean Dauger avant un derby contre le Biarritz Olympique. Ça fiche des frissons !

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Vous ne verrez pas un repas de village du Sud-Ouest sans que cette chanson ne soit interprétée. Debout sur les tables et tournez les serviettes comme dit l’humoriste !
Excusez mon emportement ! Beaucoup plus gracieux sont les danseurs peints par « Périco » Ribera. Il exposa son huile sur toile au Salon des Artistes Français à Paris en 1900 sous le titre de Danse Nationale. L’œuvre porte aussi le nom de Fandango à Saint-Jean-de-Luz. Il en a été décliné plusieurs versions, les robes raccourcissant au fil des époques.

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Je ne saurais achever ma visite sans évoquer encore un tableau du début du siècle dernier, L’improvisateur, une œuvre d’Ernest Roby, un pur Bayonnais qui fit ses premières armes à l’École de dessin et de peinture de la ville.
Pour avoir déjà évoqué cette coutume dans mon précédent billet, vous ne serez pas surpris qu’il s’agit là d’une représentation d’un bertsolari, improvisant des vers en basque sur un thème donné, au milieu des villageois.

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Sentiment agréable, j’ai l’impression de connaître et surtout comprendre mieux le Pays Basque à l’issue de cette riche visite du musée. Ce devrait même constituer le passage obligé de tout touriste au début de son séjour pour mieux appréhender la région.

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Dehors … il crachine toujours. Ce n’est pas grave, je franchis la Nive par le pont Marengo pour rejoindre le quartier du Grand Bayonne beaucoup plus animé en ce milieu de journée.

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Le temps de déguster une assiette de chipirons (petits calamars), le dieu solaire Râ daigne honorer l’après-midi de sa présence.
En attendant l’ouverture de la cathédrale Sainte-Marie, je me promène dans les vieilles ruelles environnantes. J’en suis presque à regretter de n’avoir pas découvert pour déjeuner le Mange-Disque qui présente l’originalité, outre d’être un petit restaurant, d’être aussi, comme l’enseigne l’indique, un disquaire à l’ancienne avec des centaines de références de microsillons vinyles (et CD) neufs ou d’occasion.

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Le concept me ravit et me rappelle mes jeunes années Beatles quand le mange-disque avalait nos 45 tours. Pour la peine, on boit un café en terrasse.
Je me glisse dans la rue des Faures, une des plus anciennes de la cité qui tient son nom (en gascon) des nombreux ateliers de forgerons qui s’y trouvaient. On dit même que la fameuse baïonnette y aurait été inventée de manière fortuite d’ailleurs. Au milieu du XVIIème siècle, souvent agité dans les campagnes, les paysans de Bayonne se trouvant à court de poudre et de projectiles eurent l’idée d’introduire leurs longs couteaux de chasse dans les canons de leurs mousquets. À l’initiative de Louvois, les fusiliers du régiment Royal-Artillerie furent les premiers à en être dotés.
Dans cette rue des Faures, en 1730, naquit Marguerite Brunet, une fille de forgeron, connue sous le nom de Mademoiselle Montansier qui devint comédienne et directrice de théâtre. Pour l’avoir dirigé, l’élégant théâtre à l’italienne, situé à quelques mètres du château de Versailles, porte son nom.

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Au bout de la rue, je m’attarde devant la vitrine d’une vieille fabrique de makhilas. Me voyant la photographier, le sympathique artisan dispose à ma convenance l’objet mythique avant d’engager une passionnante conversation qui révèle tout son amour pour cette œuvre d’art, car c’en est une, essentielle dans la culture basque.
Le makhila n’est pas le bâton du berger mais une canne destinée à la marche, doublée d’une arme de défense. Un peu comme le couteau de Laguiole pour les aveyronnais, le makhila était remis autrefois à l’adolescent pour marquer son entrée dans le monde adulte.
Chaque vrai makhila, sculpté à vif dans le bois de néflier, est unique et personnalisé au choix ou, mieux encore, au caractère de son futur propriétaire.

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C’est ouvert, j’accède au très beau cloître de la cathédrale Sainte-Marie. De style gothique rayonnant, datant du XIVème siècle, c’était au Moyen-Âge, un lieu de rassemblement des corporations, c’est en ce mois d’août, … une galerie d’exposition des artisans d’art de la région et un lieu de concerts.
Je regrette juste la présence incongrue d’un stand de crêpes, gaufres et churros !!! Le Mange-Disque est pourtant presque en face ! Passons, les enfants iront confesser leur péché de gourmandise dans l’église contiguë. Encore que, monsieur le curé semble s’être invité sur les originales peintures d’Erika Sellier.
Ma mauvaise humeur tue, je savoure les toiles de l’artiste luzienne : « Peindre, c’est chuchoter des histoires d’hommes, de terres, de lumières, de métissages de couleurs, de matières, de formes, de sujets … » Elle mêle aux racines de la vie basque des vieux coupons d’emprunts et obligations. Je devrais lui confier mes emprunts russes hérités d’un grand-père que je n’ai pas connu.

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œuvres de Erika Sellier

Une de ces compositions me renvoie au « puerto de Pasajès », Pasaia pour ceux qui ont lu mon précédent billet.
Comme on se retrouve, Victor Hugo, lors de son séjour dans les Pyrénées en 1843, visita la cathédrale Sainte-Marie :
« La cathédrale de Bayonne est une assez belle église du quatorzième siècle couleur amadou et toute rongée par le vent de la mer. Je n’ai vu nulle part les meneaux décrire dans l’intérieur des ogives des fenestrages plus riches et plus capricieux. C’est toute la fermeté du quatorzième siècle qui se mêle sans la refroidir à toute la fantaisie du quinzième. Il reste çà et là quelques belles verrières, presque toutes du seizième siècle. A droite de ce qui a été le grand portail j’ai admiré une petite baie dont le dessin se compose de fleurs et de feuilles merveilleusement roulées en rosace… L’église est accostée au sud d’un vaste cloître du même temps, qu’on restaure en ce moment avec assez d’intelligence et qui communiquait jadis avec le chœur par un magnifique portail, aujourd’hui muré et blanchi à la chaux, dont l’ornementation et les statues rappellent par leur grand style Amiens Reims et Chartres. Il y avait dans l’église et dans le cloître beaucoup de tombes, qu’on a arrachées. Quelques sarcophages mutilés adhèrent encore à la muraille. Ils sont vides. Je ne sais quelle poussière hideuse à voir y remplace la poussière humaine. L’araignée file sa toile dans ces sombres logis de la mort… »

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Tant pis pour les crises de foie et de foi, je redescends par la vieille rue Port-Neuf où se concentre la majorité des chocolatiers de la ville.
Quand je vous disais que les Bayonnais sont fous de cacao, déjà l’Infante Anne d’Autriche en raffolait, et selon la légende, c’est après son mariage en 1615 avec Louis XIII que la France aurait véritablement découvert la délicieuse fève rapportée à la cour d’Espagne par les conquistadores. Pour faire preuve de mauvais esprit et de chauvinisme, oserais-je dire que la reine alla soigner sa stérilité en Normandie en buvant en cure les eaux de ma station thermale natale ?
L’histoire d’amour du chocolat à Bayonne naquit de l’arrivée au 17ème siècle de Juifs espagnols et portugais qui, chassés de leur pays par les persécutions, emportèrent leur savoir-faire sur les bords de l’Adour.

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Sous le pont Mayrou, coule la Nive qui retrouve, quelques brasses plus loin, sa collègue fleuve Adour.
À la confluence, se dresse la statue d’un enfant du pays, le cardinal Charles Lavigerie. Né donc à Bayonne en 1825, il fut nommé archevêque, en 1866, à Alger et confronté à une terrible famine. Il s’attacha aux soins des enfants et fondit les congrégations des Pères Blancs et des Sœurs Blanches. Il était connu pour son ouverture d’esprit et sa grande tolérance envers les autres religions. Devant la basilique Notre-Dame d’Afrique qui domine la baie d’Alger, inaugurée par le cardinal, figure encore la phrase écrite en français : « Notre-Dame d’Afrique, priez pour nous et pour les musulmans. »
L’heure avance, je rejoins tranquillement mon véhicule en flânant dans le Petit Bayonne.

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Rue Marengo, une plaque en gascon rend hommage à Justin Larrebat, auteur de nombreux recueils de poèmes écrits en langue gasconne. Voici la traduction d’un extrait de l’un d’eux tirés de Poésies Gasconnes, son plus célèbre ouvrage :

« Si j’étais demoiselle
Aux petites ailes de dentelle
De pur argent
Me posant sur le roseau
Qui se balance, mince et léger, Au moindre vent,

Mes pattes veloutées
Aux vertes feuilles agrippées,
Chaque balancement
Ferait luire comme des pierreries
Mon fin et luisant corsage
De diamants.

Et dansant sur l’eau riante,
J’écouterais la voix dolente
Du vert ajonc
Qui tout doucement chantonne
Salue de tous côtés et tournoie Lorsqu’il commence à venter

Puis, avec les papillons volages,
Je ferais mille badinages
Frivoles
Et nos ombres mouillées,
Au fond du ruisseau tourmentées
Sur les pierres,

Feraient s’échapper et fuir
Le goujon doré qui frétille
Tout égaré
Sous la saulnaie sauvage,
Les glaïeuls du marécage
De joncinelle fleuri…. »

Cette demoiselle n’a rien à voir avec les femmes de petite vertu qu’on enfermait dans des cages (cubagnedeuy) et plongeait à moitié dans la Nive.
Rue des Cordeliers, naquit Pierre Lesca, chansonnier du dix-huitième siècle auteur notamment du « Chant des Tilloliers » à la gloire des bateliers qui descendaient l’Adour de Peyrehorade à Bayonne. Ce chant est toujours interprété lors de l’ouverture des fêtes de Bayonne.

« Avez-vous vu les tilloliers
Combien ils sont vaillants, hardis légers ? … »

La tillole était un petit bateau à rames pointu à l’avant, arrondi à l’arrière, particulier à Bayonne. Le tillolier, avant tout pêcheur d’eau douce, pouvait être également passeur, transporteur, maître baigneur.

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Tiens, dans deux jours, des compatriotes parisiens viendront affronter en match de préparation les joueurs de l’Aviron, à « Jean Dauger » comme on dit ici, du nom d’une autre légende du rugby bayonnais.
Rue du Jeu de Paume, je jette un œil au Trinquet Saint-André contigu à la brasserie éponyme : un haut-lieu du jeu de pelote à Bayonne, datant du XVIIème siècle, l’un des trinquets les plus anciens du monde. Le trinquet est un terrain couvert et fermé, variante du fronton à un ou deux murs ouvert en extérieur.

Trinquet Saint-André

À l’origine, on pratiquait là le jeu de Paume. La légende dit même que Louis XIV, en route pour se marier avec l’Infante d’Espagne, y disputa une partie. Vous y croyez vous ? Pourquoi pas aussi Jaurès et Déroulède après leur simulacre de duel ? (voir billet 1).
Cela dit, c’est plausible car le Roi Soleil, quoiqu’il préférât le billard, commanda à Nicolas Creté, paumier ordinaire du roi, la construction d’une nouvelle salle de paume, non loin de son palais, en 1686. Elle devint, le 20 juin 1789, le symbole de la Révolution en marche (rien à voir avec ce que l’on connaît actuellement !), les députés du Tiers État prêtant le fameux serment de ne pas se séparer avant d’avoir donné à la France une constitution écrite.
Le saviez-vous, nombre d’expressions de la langue française tirent leur origine du jeu de paume. Ainsi, l’infâme tripot était un lieu pavé ou carrelé, entouré de murailles, où l’on jouait à la courte paume. Par extension et dénigrement, il qualifia une maison de jeu.
Le fanfaron qui épatait la galerie cherchait à impressionner les spectateurs se tenant dans la galerie par des coups époustouflants.
Encore une ? Quand un joueur de paume au service avait deux chasses (point de chute sur le sol de la balle à son deuxième rebond) contre lui, il devait changer de camp pour donner le service à son adversaire. C’est ainsi que qui va à la chasse perd sa place !
J’aurais bien aimé achever ma promenade dans le Petit Bayonne comme je l’avais commencée, par la visite d’un autre musée, le musée Bonnat-Helleu qui tire à moitié son nom du peintre portraitiste Léon Bonnat natif de Bayonne. D’une grande richesse, il abrite des œuvres des artistes les plus illustres tels Le Greco, Murillo, Goya, des primitifs Flamands, et des maîtres de la peinture française du XIXème siècle, Boudin, Caillebotte, Corot, Courbet, Degas, Delacroix, Ingres … tout cela pour comprendre ma frustration.
Car malheureusement, le musée est fermé depuis quelques années pour restructuration et rénovation. Je dois me satisfaire, de quelques posters sur la façade en guise de bienvenue. C’est Paul-César Helleu qui est à l’honneur avec des représentations d’Alice son épouse, notamment sur la plage de Deauville.

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Les mauvaises langues auront beau jeu de dire que, vu son accoutrement vestimentaire, cela ne pouvait être peint que sur la côte normande ! Que puis-je leur répondre tandis que le peintre espagnol Joaquin Sorolla y Bastida (1863-1923) surprend une jeune baigneuse nue ?
Sur le chemin du retour, j’envisageais de faire une halte à Bidard en souvenir d’un agréable séjour et des parties animées de palancha avec l’ami Ramon au petit trinquet du café de la place. Est-ce à cause du soleil enfin généreux, en cette fin d’après-midi, les estivants se sont donné rendez-vous au centre du village, créant un embouteillage monstre.
Qui sait, si le soleil persiste, je reviendrai dans la semaine …

Publié dans:Coups de coeur |on 18 septembre, 2017 |Pas de commentaires »

Une semaine au Pays Basque (2)

Lundi 7 août :
La matinée est consacrée à effectuer quelques courses d’ordre alimentaire. Pour joindre l’utile à l’agréable, nous choisissons de nous rendre à proximité de la grande plage d’Hendaye où nous avions loué deux années de suite, il y a une quinzaine d’années. Une sorte de pèlerinage en somme : nous retrouvons « nos » mêmes boutiques, probablement pas les mêmes commerçants, mais nous sommes toujours conquis par la délicieuse odeur de pain frais, la baguette « l’hendayette » est un régal qui n’appartient qu’aux estivants qui se lèvent tôt. Nous ramenons également l’incontournable gâteau basque à la cerise et quelques fleurons de la charcuterie locale, avec ou sans piment d’Espelette.
Je jette un œil sur la grande plage où une adorable petite fille me faisait oublier les premiers affres de l’arthrose … ces jours-ci elle prend ses premières leçons de conduite !
Au loin, les deux « jumeaux » attendent toujours l’aide de l’érosion pour devenir des triplés. Les séniors ont gardé l’habitude, à marée basse, d’une longue marche sur le sable en bordure de l’eau … pour combattre les rhumatismes ?
Allez, ne nous laissons pas envahir par la nostalgie quoique … cela risque d’être compliqué avec notre programme de l’après-midi. Nous profitons du soleil encore au rendez-vous pour retourner nous promener dans quelques jolis villages du Labourd.
Est-ce un clin d’œil complice, la commune d’Urrugne, après avoir organisé une exposition Cartier-Bresson, met à l’honneur, cette année, un autre maître de la photographie, le regretté Robert Doisneau avec Culottes courtes et doigts pleins d’encre (violette évidemment !), les célèbres images des gamins de Paris intrépides et farceurs des rues Damesme et Buffon. Vous avez sans doute vu au moins une fois la magnifique scène de l’écolier, au fond de la classe, attendant la fin de la journée en regardant tourner les aiguilles de la pendule accrochée au mur.

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En ces années 1950, au temps de ma communale où les tablettes numériques relevaient de la science-fiction, on ne se posait pas la question de la semaine scolaire de quatre jours ou pas, c’était même cinq jours ! Mais on pouvait s’ennuyer devant son pupitre, la preuve !
« Il faut faire des images comme on met des fleurs sur un chapeau et laisser les critiques vous découvrir des intentions philosophiques » disait ce merveilleux Doisneau auquel j’avais consacré un tendre billet : http://encreviolette.unblog.fr/2010/03/01/ouvrez-ouvrez-la-cage-au-doisneau/
Je ne suis pas au bout de mes émotions. Cap vers Ascain, pittoresque village (c’est presque un pléonasme au Pays Basque) auquel je suis confusément attaché, probablement par ce que je vais évoquer bientôt.

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Sur la place, à côté du fronton, l’hôtel de la Rhune est toujours là. Julien Viaud, que vous connaissez sous le nom de Pierre Loti, s’y installa pour écrire Ramuntcho, son célèbre roman où des jeunes gens dansent, jouent à la pelote, et de temps en temps, s’adonnent à la contrebande là-haut vers le massif de la Rhune.
Mais en ce début d’après-midi, dans mon esprit, c’est la silhouette d’un autre homme qui se déplace sur la cancha, la surface au sol devant le mur du fronton.
Il s’agit de Bernard Vicenty, Monsieur Vicenty, ainsi s’appelle mon professeur de mathématiques au lycée Corneille de Rouen. Titulaire de l’agrégation, il enseigna dans ce prestigieux établissement de 1958 à 1983.
Depuis cette époque, à chacun de mes passages à Ascain, j’ai souvent été tenté de lui rendre visite pour lui témoigner mon indestructible reconnaissance, j’avoue même admiration. Pudeur et discrétion m’ont toujours freiné cependant, mais cette fois …
On me conseille, pour retrouver sa trace, de m’adresser, jouxtant le fronton, au restaurant Laduche, un nom porté par plusieurs générations de pelotaris azkaindars (gentilé des habitants d’Ascain), dont l’as des as, Pampi, aussi célèbre que le champion de légende Chiquito de Cambo.
Né en 1929 à Ascain, Monsieur Vicenty y est décédé en février dernier. Trop tard ! Dans la vie, on a tort de toujours reporter le moment pour exprimer ses sentiments aux gens qu’on apprécie.
Monsieur Vicenty était, je dois me résigner à écrire au passé, l’épure du professeur, celui que chacun d’entre nous rêve d’avoir croisé au cours de sa scolarité. J’aurais pu pourtant en conserver un souvenir mitigé puisque mon année de terminale en série Maths Élem se solda par un échec au bac (il n’y avait pas 80 ou 90 % de reçus à l’époque !).
Anecdote qui illustre bien l’exceptionnel enseignant attentif à ses élèves : mon père qui lui avait écrit à l’adresse du lycée pour savoir si je devais persister dans cette filière scientifique, reçut au cours de l’été un long et cordial courrier expédié … d’Ascain.
C’était un remarquable pédagogue, aimable, d’une grande élégance physique et morale, manifestant une grande maîtrise dans son enseignement, dégageant une autorité naturelle qu’il n’avait d’ailleurs jamais besoin d’exercer. Avec lui, le temps des cours était suspendu comme la géométrie dans l’espace.
Des amis enseignants me confièrent les mêmes louanges lorsqu’ils suivirent des stages de recyclage animés par mon ancien professeur devenu, à la fin de sa carrière, inspecteur pédagogique régional en Normandie puis en Aquitaine.
Mens sana in corpore sano ! Car Bernard Vicenty, autre facette de son talent, fut également un brillant joueur de pelote basque. Discret, modeste, il ne s’en prévalait pas, il compte notamment à son palmarès dans sa spécialité main nue en fronton place libre, un titre de champion du monde en 1952 à Saint-Sébastien, des titres de champion de France en 1961, 1962, 1963 et 1964 avec son partenaire et ami Jean Laco pour l’équipe de Paris.
Nous entendions parfois les claquements de la pelote quand il s’entraînait sous le vaste préau du lycée. Au printemps, deux fois par semaine, monsieur le professeur filait en voiture jusqu’au fronton Chiquito de Cambo, en bordure de Seine, à Paris. Parfois en cours, mon regard se posait quelques secondes sur sa main de joueur de pelote esku-uska (main nue).
Ce n’est pas le moindre des paradoxes qu’un demi-siècle plus tard, un de ses élèves de Maths Élem soit rédacteur du blog À l’encre violette. Adieu monsieur le professeur !
J’avoue que, cet après-midi, ma vive émotion altère un peu ma promenade dans les rues du village égayées par des photographies géantes exposées dans le cadre des Chemins de la Photographie. L’association Zilargia et la municipalité d’Ascain ont invité 41 artistes à offrir leurs points de vue Sur la route …, le thème quasi planétaire (il dépasse évidemment les frontières du Pays Basque) de la quatrième édition de cette riche manifestation artistique qui porte bien son nom en la circonstance.

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Cependant, lors de mon errance dans cette véritable galerie d’art photographique à ciel ouvert, je suis interpellé par le portrait en noir et blanc d’un sympathique vieillard surgissant d’une vigne vierge. Accoudé à sa fenêtre, il observe les badauds contemplant les œuvres accrochées sous la halle Pierre Loti. Paradoxalement, il est là, impassible… depuis la première édition du festival en 2014 !

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Cet homme fut une figure populaire du Pays Basque. En effet, Mattin Treku, c’est son nom, était un bertsolari renommé, une activité artistique très prisée consistant à chanter en public en improvisant des strophes et des vers rimés en langue basque.
Cette tradition ancestrale de ces joutes verbales autour d’un thème prédéfini a joué un rôle fondamental dans la transmission orale du basque et continue d’animer les fêtes de village et les festivals.
Mattin Treku demeura toute sa vie comme agriculteur dans son village natal d’Ahetze, à une dizaine de kilomètres seulement d’Ascain. Sa commune reconnaissante lui a élevé une sculpture pleine de bonhomie.
Découvrez l’art des bertsolaris avec cet extrait mettant en scène deux de ses plus illustres représentants contemporains, Mattin Treku et Xalbador dont j’aurais encore l’occasion de vous entretenir.

Ahetze Mattin Treku

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Je ne peux évidemment quitter Ascain sans visiter son église de l’Assomption.
La tribune constituée de trois étages date du XVIème siècle. Sur ses boiseries en chêne travaillé, on peut admirer un élégant chemin de la Passion.

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Le chœur est fermé par un superbe retable baroque en bois doré. Dans les églises basques souvent ouvertes au public, on a envie de s’asseoir sur un banc et méditer quelques minutes … pourquoi pas à mon regretté professeur.
En route maintenant vers Arcangues, un autre village ravissant caché dans les collines labourdines.
La place, avec l’église entourée de son cimetière, la mairie et l’école aux volets d’un bleu clair (dit bleu d’Arcangues introduit par un marquis), le fronton avec au fond l’auberge et sa terrasse à l’ombre de platanes séculaires, possède dans la lumière de cet après-midi le charme d’un décor d’opérette.

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C’est quasiment une lapalissade car c’est dans ce village que le ténor Luis Mariano choisit de construire sa vaste maison de style basque. Se destinant à l’architecture avant d’embrasser sa carrière d’artiste, il en dessina les plans.
Son buste sculpté par Paul Belmondo, le père de l’acteur, est visible à l’office de tourisme tout proche. Il a été rapatrié là à la suite d’une tentative de vol par un probable admirateur.
Luis repose dans le cimetière contigu à l’église. J’ai trouvé les panneaux indicateurs, menant à sa sépulture, très discrets. Faut-il y voir une mesquine corrélation avec un sordide fait divers : le maire de la commune ayant refusé de marier un couple gay, une pétition circula, il y a quelques années, souhaitant le transfert, vers une terre moins hostile, de la dépouille du chanteur connu pour son homosexualité.

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L’amour n’est pas toujours un bouquet de violettes ! Je rassure ses admirateurs : près d’un demi-siècle après sa disparition, la tombe de l’artiste est toujours fleurie quotidiennement et demeure un lieu de pèlerinage.
Verres Chanteur de Mexico, mugs Belle de Cadix, cartes postales, disques, le merchandising est encore prospère à l’office de tourisme, avec les cars qui déversent leurs séniors.
En ce qui me concerne, loin d’une quelconque idolâtrie, reviennent surtout des souvenirs d’enfance que j’évoque volontiers aujourd’hui, amusé de l’effet vintage assuré qu’ils procurent.
Dois-je m’enorgueillir que, dans les années 1950, mes parents emmenaient le gamin que j’étais à Paris pour assister à chaque création d’opérette, un genre encore très populaire à l’époque ?
Je compte ainsi à mon (enviable ?) palmarès, Le Chanteur de Mexico avec Luis Mariano, La Toison d’or avec André Dassary, un autre basque interprète également de l’adaptation musicale de Ramuntcho, La Route fleurie avec Bourvil, Annie Cordy et … Georges Guétary qui n’avait rien de basque malgré son nom de scène car il était grec né à Alexandrie.
Eh oui, ma bonne dame, j’ai vu en chair et en os toutes ces vedettes d’opérette !
Heureusement, Brel, Brassens, Bécaud, Marcel Amont, Les Frères Jacques, et bientôt la vague yéyé me remirent vite sur le droit chemin du music-hall !
Je retrouve un semblant de sérieux dans la fraîcheur de l’église Saint Jean-Baptiste de l’Uhabia fondée en 1516. Ses galeries en bois sculpté du XVIIème sont réputées pour être parmi les plus belles du Pays Basque.

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Loin d’être un endroit morbide, le cimetière, hors son hôte illustre, mérite une promenade pour sa collection de stèles discoïdales et son organisation en paliers constituant autant de balcons vers la campagne labourdine et la chaîne des Pyrénées à l’horizon.
Le ciel s’assombrit vers le littoral, il est sage de prendre le chemin du retour avec, cependant, une brève halte à Ciboure, plus précisément dans le quartier de Socoa, sa plage familiale et son petit port protégé par l’ancien fort.

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Ici, la jeunesse peut s’adonner librement aux activités nautiques. Ciboure est une terre de sportifs qui a vu naître notamment le champion de golf Jean Garaialde et une kyrielle de rugbymen internationaux tels Capendeguy, Manterola, Echavé.
Je n’oublie évidemment pas, c’est une autre musique, Maurice Ravel qui s’installa bien plus tard dans sa maison « le Belvédère » à Montfort-l’Amaury dans les Yvelines (à l’époque Seine-et-Oise). Je peux citer encore l’académicien et grand voyageur Pierre Benoit auteur de L’Atlantide.
Les séniors se contentent de marcher vers le fort qui, malheureusement, tombe lentement en décrépitude. Cet édifice possède une longue histoire qui débute au temps d’Henri IV lequel projetait la construction d’une forteresse pour protéger Saint-Jean-de-Luz et les villes environnantes des invasions espagnoles. Finalement, le projet tomba à l’eau (de mer) et ne fut réalisé que sous le règne de Louis XIII.
En 1636, les Espagnols, envahissant tout de même la côte, s’emparèrent de la citadelle qu’ils renommèrent Fort de Castille. Au gré des péripéties militaires, la région retourna sous souveraineté française, je vous ai parlé dans mon précédent billet d’un certain traité des Pyrénées signé non loin d’ici. L’ouvrage prend alors son nom actuel de Socoa.
Digression ou divagation très libre, en écrivant ces lignes, je pense au grand Jacques Brel (pour me faire pardonner de Luis Mariano non ?) :

« Je m’appelle Zangra, maintenant commandant
Au fort de Belonzio qui domine la plaine
D’où l’ennemi viendra qui me fera héros
En attendant ce jour, je m’ennuie quelquefois
Alors, je vais au bourg, boire avec Don Pedro … »

En tournée d’inspection dans les Pyrénées, Vauban proposa de renforcer l’ouvrage, en construisant une jetée de protection, une caserne et une chapelle. Dirigés par Fleury, les travaux prirent fin en 1698.
Réinvestie par les Espagnols en 1793, la citadelle fut occupée par les troupes britanniques en 1814 qui l’utilisèrent comme appui de protection de la baie et lieu d’approvisionnement des hommes installés dans l’arrière-pays. La paix revenue, le fort de Socoa fut réparé en 1816-1817.
À quelques jours près, je n’aurais pas pu aller boire sur le quai, avec ou sans Don Pedro ! En effet, par précaution, la plage a été évacuée, fin août, suite à la découverte, derrière le fort, d’une dizaine d’obus en état de marche, souvenirs explosifs de la forte présence allemande pendant l’Occupation. Les démineurs de la Marine nationale les ont fait exploser dans l’océan, à un kilomètre au large.

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Le paquebot Sirena, construit à Saint-Nazaire, avait levé l’ancre depuis quelques jours, après avoir fait escale dans la baie de Saint-Jean-de-Luz avant d’acheminer ses passagers américains vers Bilbao.
Bal à Bill, à Bilbao, Bilbao, Bilbao … tiens, ce sera peut-être une de mes prochaines visites lors de ce séjour en pays basque.

Mardi 8 août :
Il a plu toute la nuit. Je cherche quelques motifs d’espoir dans le ciel encore bien chargé. Allez, on part, je ferai brûler un cierge à la Nuestra Señora de Guadalupe au sommet du Jaizkibel, la montagne, de l’autre côté de la frontière, qui surplombe le golfe de Gascogne.

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Le Jaizkibel, col d’altitude modeste (543 mètres), constitue la principale difficulté de la course cycliste renommée Clasica a San Sebastian, c’est pour cela d’ailleurs qu’il est emprunté encore ce matin par de nombreux amoureux de la petite reine … bon, je vous ai assez parlé de vélo au mois de juillet !
La vraie reine, ici, est une vierge, noire qui plus est, que je salue bientôt à l’intérieur de l’ermitage de Notre Dame de Guadalupe. Les habitants d’Hondarribia (Fontarabie en français) la vénèrent et la célèbrent lors d’un alarde (défilé en armes), chaque 8 septembre, en remerciement d’un vœu qu’elle aurait exaucé.
Sans blasphémer, il s’agirait plutôt d’un miracle à caractère militaire, survenu il y a environ 400 ans. « Il vient chez nous (les Espagnols) un roi sans foi ». Ce souverain Louis XIII est pourtant catholique mais son éminence (grise), le cardinal Richelieu, n’a de cesse de soutenir les protestants pour déstabiliser les Habsbourg d’Espagne et du Saint-Empire germanique. C’est la guerre de Trente Ans et, en 1638, le prince de Condé, à la tête d’une armée de 20 000 hommes et de nombreux bateaux de guerre, est envoyé fouler au pied la couronne d’Espagne. Entre juin et septembre, c’est le siège de Fontarabie qui tourne au désastre pour nos troupes devant la résistance héroïque de la population locale habitée par la foi… en Guadalupe
Les versions divergent, il semblerait pourtant qu’il faille chercher les causes de notre défaite dans la jalousie et la discorde qui divisèrent les chefs du corps français, le comte de Gramont et le duc de La Valette, plus que dans une intervention divine de la vierge noire. Il n’y a pas que la foi qui sauve …
En signe de reconnaissance, de nombreux ex-voto et objets maritimes, maquettes de bateaux, fresques en forme de voiles, sont visibles à l’intérieur de l’ermitage qui est aussi une halte sur le chemin de Saint Jacques de Compostelle.

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Ce matin, la brume qui enveloppe encore le Jaizkibel lui donne un caractère austère voire oppressant. Sur le versant ouest, de grasses prairies et landes de genêts et fougères plongent de cinq cents mètres dans les eaux sombres de l’océan. Mer et montagne se fondent en une étreinte violente pour modeler le littoral. Sur la ligne de crête, se découpent les anoraks fluo et les sacs à dos des pèlerins, vrais ou faux, du moins des randonneurs.
Voici le récit de l’un d’eux : « La montagne sculptée et travaillée par les pluies, la mer et le vent est habitée par le grès d’une infinité d’habitants de pierre, mondes immobiles, éternels, presque effrayants. C’est un ermite encapuchonné au sommet d’un roc inaccessible, les bras étendus qui, selon que le ciel est bleu ou orageux, semble bénir la mer ou avertir les matelots. Ce sont des nains à becs d’oiseau, des monstres à forme humaine et à deux têtes, l’une rit et l’autre pleure (…). Dans le grand drame du paysage, le grès joue le rôle fantasque ; quelquefois grand et sévère quelquefois bouffon ; il se penche comme un lutteur, il se pelotonne comme un clown ; il est éponge, pudding, tente, cabane, souche d’arbre (…) il a des visages qui rient, des yeux qui regardent, des mâchoires qui semblent mordre et brouter la fougère (…). Une montagne de grès est toujours pleine de surprise et d’intérêt. Toutes les fois que la nature morte semble vivre, elle nous émeut d’une émotion étrange. »
Ces lignes sont de Victor Hugo qui les écrivit alors qu’il cheminait sur le Jaizkibel. Elles sont tirées de son carnet de route posthume En voyage. Alpes et Pyrénées.
Il semble bien connaître le coin, et pour cause, il séjourna durant quelques semaines de l’été 1843, au pied de ce massif gréseux:
« Cet endroit magnifique et charmant comme tout ce qui a le double caractère de la joie et de la grandeur, ce lieu inédit qui est un des plus beaux que j’ai vus et qu’aucun « touriste » ne visite, cet humble coin de terre et d’eau qui serait admiré s’il était en Suisse et célèbre s’il était en Italie, et qui est inconnu parce qu’il est en Guipuzcoa, ce petit éden rayonnant où j’arrivais par hasard, et sans savoir où j’allais, et sans savoir où j’étais, s’appelle en espagnol Pasajes et en français le Passage », et pour compléter, Pasaia en basque, Pasaia Donibane même, car le petit port est constitué historiquement des villages de San Pedro et Donibane sur les rives opposées de la ria.
Plutôt que Michelin ou le guide du routard, j’ai envie de m’appuyer sur les conseils de l’illustre écrivain … et d’une aimable autochtone septuagénaire qui me met en garde contre les pavés rendus glissants par la pluie. Au fait, elle a cessé même si j’ai omis de donner mon obole à la vierge noire.
« Une fois à terre, j’ai pris la première rue qui s’est présentée : procédé excellent et qui vous mène toujours où vous voulez aller, surtout dans les villes qui, comme Pasajes, n’ont qu’une rue. J’ai parcouru cette rue unique dans toute sa longueur. Elle se compose de la montagne, à droite, et à gauche de l’arrière-façade de toutes les maisons qui ont leur devanture sur le golfe. »
À l’entrée de cette ruelle étroite, un cul-de-sac piétonnier (sauf pour les riverains) menant jusqu’à l’entrée de la baie, se dresse curieusement une haute cheminée en brique vestige d’une usine royale de porcelaines créée en 1851 par un habitant du village originaire de Limoges.
La Donibane Kalea est vraiment pittoresque avec ses passages couverts, parfois bienvenus avec les averses intermittentes.

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« Rien n’est plus riant et plus frais que le Passage vu du côté de l’eau, rien n’est plus sévère et plus sombre que le Passage vu du côté de la montagne.
Ces maisons si coquettes, si gaies, si blanches, si lumineuses sur la mer, n’offrent plus, vues de cette rue étroite, tortueuse et dallée comme une voie romaine, que de hautes murailles d’un granit noirâtre, percées de quelques fenêtres carrées, imprégnées des émanations humides du rocher, morne rangée d’édifices étranges sur lesquels se profilent, sculptés en ronde-bosse, d’énormes blasons portés par des lions ou des hercules et coiffés de morions gigantesques. Par devant, ce sont des chalets, par derrière ce sont des citadelles. »

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Soudain, sous un des passages couverts, dans l’encoignure d’une porte, je tombe nez à nez avec Victor, notre illustre compatriote, qui semble accueillir les touristes pour leur faire visiter sa maison. Transformée aujourd’hui en musée, elle abrite aussi au rez-de-chaussée l’office de tourisme.
Un Bidochon franchouillard ne daigne même pas jeter un œil, pourtant la visite est gratuite, fier de clamer à ses amis que, comme Napoléon en de nombreux endroits, l’écrivain a dû dormir là une nuit !
Erreur, Hugo vécut ici quelques semaines. J’ai lu qu’il en partit précipitamment suite au drame qui frappa sa fille Léopoldine le 4 septembre 1843. Il me semble bien pourtant me souvenir qu’il apprit sa mort par hasard à la lecture d’un journal lors de son arrivée à Rochefort : « On m’apporte de la bière et un journal, Le Siècle. J’ai lu. C’est ainsi que j’ai appris que la moitié de ma vie et de mon cœur était morte. »
Inconsolable, il écrivit son admirable poème Demain, dès l’aube que mon professeur de père aimait tant analyser avec ses élèves.
J’ai aussi parfois lu qu’il était accompagné en Espagne par sa maîtresse Juliette Drouet … le magazine Gala n’existant pas à l’époque, il me faudrait convoquer les exégètes de Victor Hugo.

Maison de Hugo autrefois

À voir quelques documents photographiques exposés dans le musée, la casa de l’écrivain n’était pas aussi pimpante et confortable qu’aujourd’hui et il fallait tout son talent pour nous la « vendre » :
« C’est là une maison comme on en voit nulle part. Au moment où vous vous croyez dans une masure, une sculpture, une fresque, un ornement inutile et exquis vous avertit que vous êtes dans un palais ; vous vous extasiez sur ce détail qui est un luxe et une grâce, le cri rauque d’un verrou vous fait songer que vous habitez une prison ; vous allez à la fenêtre, voici le balcon, voici le lac, vous êtes dans un chalet de Zug ou de Lucerne.
Et puis un jour éclatant pénètre et remplit cette singulière demeure ; la distribution en est gaie, commode et originale ; l’air salé de la mer l’assainit, le pur soleil de midi l’assèche, la chauffe, la vivifie. Tout devient joyeux dans cette lumière joyeuse.
Partout ailleurs la poussière est de la malpropreté. Ici la poussière n’est que de la vétusté. La poussière d’hier est odieuse, la cendre de trois siècles est vénérable. Que vous dirais-je enfin ? Dans ce pays de pêcheurs et de chasseurs, l’araignée qui chasse et qui tend ses filets a droit de bourgeoisie, elle est chez elle. Bref, j’accepte ce logis tel qu’il est. Seulement, je fais balayer ma chambre et j’ai donné congé aux araignées qui l’occupaient avant moi. »
Plus fort que Stéphane Plaza, comme agent immobilier, le Victor ! Heureusement que ma compagne n’a pas lu cet extrait auparavant, son arachnophobie l’aurait conduite à inspecter tous les recoins et plafonds de la vieille demeure !
Il faut être reconnaissant à Jean Jaurès d’avoir été « maladroit » lors du simulacre de duel qui l’opposa au journaliste Paul Déroulède (voir billet précédent). En effet, c’est l’auteur du Clairon, les plus anciens se souviennent

« L’air est pur, la route est large,
Le Clairon sonne la charge,
Les Zouaves vont chantant,
Et là-haut sur la colline,
Dans la forêt qui domine,
Le Prussien les attend … »

… qui intervint lors de son exil pour que l’on restaure la maison Victor Hugo au début du vingtième siècle.
Les photographies et documents exposés au mur ne sont pas attachés au séjour de l’écrivain, à part quelques croquis qu’il réalisa.

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Le plaisir naît de la reconstitution du premier étage qu’occupait Hugo, ainsi que de ses écrits et des commentaires audio (en plusieurs langues) dispensés à la demande :
« L’enfant, qui rampe dans l’escalier d’un étage à l’autre, va et vient le jour, rit, remplit la maison, et la réchauffe avec son innocence, sa grâce et sa naïveté. Un enfant dans une maison, c’est un poêle de gaîté. »
Je m’avance sur le balcon qui surplombe la baie :
« … Si vous voulez que je vous dise tout, là, sous mes yeux, sur la terrasse et l’escalier, des constellations de crabes exécutent avec une lenteur solennelle toutes les danses mystérieuses que rêvait Platon.
Le ciel a touts les nuances du bleu depuis la turquoise jusqu’au saphir, et la baie toutes les nuances du vert depuis l’émeraude jusqu’à la chrysoprase.
Aucune grâce ne manque à cette baie : quand je regarde l’horizon qui l’enferme, c’est un lac ; quand je regarde la marée qui monte, c’est la mer. »

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Je me sens bien ici. Il est 13 heures et c’est l’heure presque espagnole d’aller manger. Le vénéré Victor me met en appétit :
« Sur ma table à tapis vert qui ne quitte pas le balcon, la gracieuse Pepa, qui s’éveille avec l’aube, vient, vers dix heures, poser une serviette blanche ; puis elle m’apporte des huîtres détachées le matin même des rochers de la baie, deux côtelettes d’agneau, une loubine frite qui est un délicieux poisson, des œufs sur le plat sucrés, une crème au chocolat, des poires et des pêches, une tasse de fort bon café et un verre de vin de Malaga. Je bois d’ailleurs du cidre, ne pouvant me faire au vin de peau de bouc. Ceci est mon déjeuner.
Voici mon diner, qui a lieu vers sept heures, quand je suis revenu de mes courses dans la baie ou sur la côte. Une excellente soupe, le puchero avec le lard et les pois chiches sans le safran et les piments, des tranches de merluches frites dans l’huile, un poulet rôti, une salade de cresson cueilli dans le ruisseau du lavoir, des petits pois aux œufs durs, un gâteau de maïs au lait et à la fleur d’oranger, des brugnons, des fraises et un verre de vin de Malaga. »
Pendant que je pars à la recherche d’un restaurant, je vous offre en guise de mise en bouche cette tirade plus « digeste » (encore que …) de Ruy Blas :

« Bon appétit, messieurs !
Ô ministres intègres !
Conseillers vertueux ! Voilà votre façon
De servir, serviteurs qui pillez la maison !
Donc vous n’avez pas honte et vous choisissez l’heure,
L’heure sombre où l’Espagne agonisante pleure !
Donc vous n’avez ici pas d’autres intérêts
Que remplir votre poche et vous enfuir après !
Soyez flétris, devant votre pays qui tombe,
Fossoyeurs qui venez le voler dans sa tombe !
– Mais voyez, regardez, ayez quelque pudeur.
L’Espagne et sa vertu, l’Espagne et sa grandeur,
Tout s’en va. – nous avons, depuis Philippe Quatre,
Perdu le Portugal, le Brésil, sans combattre ;
En Alsace Brisach, Steinfort en Luxembourg ;
Et toute la Comté jusqu’au dernier faubourg ;
Le Roussillon, Ormuz, Goa, cinq mille lieues
De côte, et Pernambouc, et les montagnes bleues !
Mais voyez. – du ponant jusques à l’orient,
L’Europe, qui vous hait, vous regarde en riant.
Comme si votre roi n’était plus qu’un fantôme,
La Hollande et l’anglais partagent ce royaume ;
Rome vous trompe ; il faut ne risquer qu’à demi
Une armée en Piémont, quoique pays ami ;
La Sa