Archive pour la catégorie 'Coups de coeur'

Une semaine à Florence (5)

J’ai laissé en suspens durant cet été mon carnet de voyage à Florence, le mot farniente n’est-il pas d’ailleurs d’origine italienne. J’en reprends la rédaction.
Pour lire les précédents billets sur mon séjour à Florence :
http://encreviolette.unblog.fr/2018/06/18/une-semaine-a-florence-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2018/07/01/une-semaine-a-florence-3/
http://encreviolette.unblog.fr/2018/07/23/une-semaine-a-florence-4/

Jeudi 24 mai 2018 :
Une grasse matinée toscane n’est pas à l’ordre du jour. Afin d’anticiper l’affluence, il s’agit en effet de nous rendre tôt à la Galleria dell’Accademia.
Nous sommes plusieurs centaines à avoir eu la même idée et, une heure avant l’ouverture du musée, les files d’attente sont déjà conséquentes sur le trottoir de la rue Ricasoli.

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D’un côté de l’entrée, il y a les visiteurs munis d’un billet, de l’autre, les moins prévoyants comme nous. Pour nous prémunir de la chaleur déjà forte, des vendeurs à la sauvette nous proposent des éventails à l’effigie de la star du lieu.
Finalement, l’attente est raisonnable, nous n’avons à patienter qu’une heure pour nous glisser à l’intérieur, guère plus que les titulaires de coupe-file.
J’observe une hâte, une nervosité, inhabituelles dans un musée, presque dignes d’un premier matin des soldes. Beaucoup de visiteurs, vrais amateurs d’art je n’en suis pas persuadé, filent directement au fond de la galerie, avides de faire un selfie (sans perches, elles sont interdites) avec leur idole. Daviiiiiiiiiiiiid !
Moins impatient, je profite de l’aubaine pour admirer plus tranquillement les trésors artistiques de la première salle dite du colosse ainsi nommée car elle abritait, au XIXème siècle, le modèle en plâtre d’une des statues des Dioscures, Castor et Pollux.
On ne perd pas au change, je peux admirer, au centre de la pièce, une copie en plâtre de L’enlèvement des Sabines sculpté par Giambologna, notre ex compatriote Jean de Boulogne. On trouve l’original, vous l’avez vu précédemment, sous la Loggia dei Lanzi sur la Piazza della Signoria. Ce n’est qu’après sa création qu’il fut décidé que la sculpture faisait référence à l’une des Sabines vierges enlevées, selon la mythologie, par la première génération d’hommes de Rome.

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Je suis ébahi que cet entrelacement de trois personnages ait été taillé dans un seul bloc de marbre. Quel mouvement, quel équilibre pour soulever ici la « gypse queen » !
Sur les murs autour, se succèdent des œuvres magistrales traitant des sujets religieux du XVème et début du XVIème siècle.
Quand je vous parle de cyclisme, je m’enflamme pour Fausto Coppi, Gino Bartali, Ercole Baldini, Felice Gimondi, les héros de mon enfance. Ici, je reste en extase devant les toiles signées Paolo Uccello, Perugino, Filippino Lippi, Domenico Ghirlandalo et Sandro Botticelli, des campionissimi de la Renaissance.

Vierge à l'enfant Botticelli

Je ne sais pas si vous ressentez la même chose, mais une émotion particulière m’étreint souvent quand je me retrouve devant un tableau d’un « très grand » de la peinture, ainsi ici une œuvre de jeunesse de Botticcelli, la Madonna avec son bambino, accompagnés de deux anges et du jeune saint Jean-Baptiste. L’ange qui nous fixe du regard joue le rôle du « festaïolo » établissant le contact avec le spectateur.

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Je m’attendris littéralement devant la Madone de la mer, une petite (60×40 cm) peinture, datant de 1480-1481, qu’on accorde également à Botticceli … ou peut-être au jeune Filippino Lippi.
Cette représentation de la Vierge et l’Enfant avec, en arrière-plan, un paysage de bord de mer est peu commune. Vous n’avez absolument rien à craindre, la grenade que l’enfant tient dans sa main est le fruit symbole de fertilité.

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Non loin de là, on passe de l’intimiste au fastueux avec le Cassone Adimari qui était traditionnellement la façade d’un coffre de mariage.
La peinture panoramique, d’une largeur de trois mètres, représente une scène des noces du guelfe florentin Boccaccio Adimari et de Lisa Ricasoli célébré en 1420. On reconnaît le centre ville de Florence avec, en arrière-plan, le baptistère Saint-Jean.
Je circule dans la salle un peu en tous sens au gré du confort de vision que me laissent les inconditionnels du selfie, ainsi je me dirige vers un mur couvert de retables.
Pietro di Cristoforo Vannucci, ça ne vous interpelle pas, mais si je vous dis le Pérugin, une autre pointure de la peinture de la Renaissance italienne… C’est lui l’auteur du retable de Vallombrosa dont on ne peut admirer que le panneau central représentant l’Assomption de la Vierge.

Retable de Vallombrosa Perugin

En effet, je ne suis pas fier de mon compatriote guère impérial en la circonstance, l’amputation de l’œuvre date de la suppression des ordres monastiques souhaités par Napoléon en 1810.
Après son transfert au musée du Louvre, le panneau central fut restitué lors de la Restauration en 1817. Le retable recomposé partiellement est visible à l’Académie depuis 2013.

Pala di Trebbio Botticcelli

Botticelli encore, Botticcelli toujours, je m’attarde maintenant devant sa célèbre Pala del Trebbio commandée par Pierfrancesco des Médicis : Marie et le petit Jésus bien sûr avec des saints, en veux-tu en voilà, Dominique, les deux frères Côme et Damien, Laurent, François d’Assise et Jean-Baptiste. On appelait Côme, patron des chirurgiens, et Damien, patron des pharmaciens, les anargyres parce qu’ils soignaient sans accepter d’argent.

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Le polyptique de l’Annunziata est un autre retable fractionné dont on ne voit ici que la face représentant la Déposition du Christ, l’autre partie consacrée à l’Assomption demeurant à la basilique de Santissima Annunziata qui figure au programme de l’après-midi.
Cette œuvre commencée par Filippino Lippi fut achevée à sa mort par le Pérugin. On s’affaire pour descendre le corps du Christ soutenu par Joseph d’Arimathie. Marie qui ne supporte pas de voir cette scène, est au bord de l’évanouissement, tandis que Marie-Madeleine prie agenouillée.

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C’est encore une autre histoire, ou plutôt plein d’autres histoires, que raconte Paolo Uccello dans La Thébaïde, une peinture datable de 1480 d’un format relativement modeste (83×118 cm).
La Thébaïde est une région désertique autour de Thèbes en Égypte dont l’iconographie chrétienne s’est servie pour rassembler en une seule unité spatiale des épisodes temporellement distants de la vie des saints et des moines. C’est un peu comme aux studios romains de Cinecitta où l’on recycle divers décors de l’antiquité pour plusieurs films, séries ou spots publicitaires.
Ainsi, on distingue parmi un foisonnement d’éléments, l’Apparition de la Vierge à saint Bernard de Clairvaux (à gauche), et juste au-dessus des flagellants autour du Christ en croix.
Certains visiteurs mettent quasiment le nez sur le tableau pour repérer une microscopique tâche rouge discoïdale à côté de saint Jérôme pénitent priant dans sa grotte (au centre). Quelques écrivains farfelus, la tête encore plus dans les étoiles que les personnages du tableau, y voient un objet volant non identifié là où il ne s’agit que d’une coiffe de cardinal symbole de la renonciation du saint à la carrière ecclésiastique pour se faire moine.

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Source de scepticisme encore avec le tableau de Domenico Ghirlandaio et ses portraits majestueux de saint Étienne entre saint Jacques le Majeur (avec son bâton de pèlerin) et saint Pierre (avec la clé du Paradis !).
Or, si j’en crois le texte explicatif (et mon anglais approximatif), lorsque cette peinture (1493) primitivement placée dans une chapelle de famille de l’église de Santa Maria Maddalena de’ Pazzi, déménagea vers la chapelle de San Girolamo (saint Jérôme), saint Étienne aurait été alors transformé en saint Jérôme par Fra Bartolomeo (1525) ! Il fut annulé au XIXème siècle.
Voyez que les peintres de la Renaissance n’avaient nul besoin de Photoshop pour retoucher leurs œuvres !
Daviiiiiid ! Patience, il est là-bas tout au fond de la salle des Prisonniers, ainsi appelée à cause des quatre grandes ébauches de sculptures d’esclaves ou captifs. Elles furent commencées par Michel-Ange pour la tombe du pape Jules II. Ce pontife raisonnable sursit au projet en 1506 pour pénurie d’argent.
Michel-Ange, dont on voit, à l’entrée de la salle, le buste sculpté par l’artiste maniériste Daniele da Volterra (le Volterran), passa des mois dans les carrières de Carrare pour sélectionner les marbres les plus brillants.

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Après la mort du génial artiste, quatre de ces sculptures inachevées de prisonniers furent installées dans la grande grotte des jardins de Boboli (nous irons bientôt) avant d’être transférées à l’Académie en 1908. L’intérêt de ces œuvres réside dans le fait qu’on découvre leur état temporaire d’ébauche laissant entrevoir la matière déjà libérée par l’artiste.
Proches de ces statues de Michel-Ange, ont été accrochées quelques tableaux d’artistes pour témoigner de leur amitié envers le génie.

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Ce matin, j’ai l’humeur libertine et je m’arrête devant Vénus et Cupidon, un des chefs-d’œuvre de Pontormo, ainsi que la poitrine généreuse d’une donna mise en valeur par Michele de Rodolfo del Ghirlandaio (rien à voir avec l’autre).
Daviiiiiiiid ! Oui, je suis maintenant à ses pieds. Il est là devant moi, tout en marbre. Le « vrai », l’original !

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Bien que rigoureusement de même taille, plus de cinq mètres socle compris, il apparaît beaucoup plus imposant que sa copie devant le Palazzo Vecchio. Question de scénographie sans doute avec ici, la coupole l’éclairant d’un halo de lumière.
David a connu pas mal de tribulations avant d’être hébergé à l’Académie. C’est d’abord sous forme d’un massif bloc de marbre brut d’environ 9 tonnes qu’il quitta les carrières de Carrare pour rejoindre Florence en bateau via la Méditerranée et l’Arno. Il resta ainsi pendant plusieurs années avant que Michel-Ange, alors âgé de moins de 30 ans, n’en prenne possession pour faire surgir son héros originellement prévu pour la tribune du Duomo.
Finalement, après moult discussions : « Il était minuit, le 14 mai et le géant a été sorti de l’atelier. Ils ont même dû démolir l’arcade, tellement il était énorme. Quarante hommes poussaient la grande charrette de bois où David était protégé par des cordes, le faisant glisser à travers la ville sur des malles. Le géant arriva finalement à la place de la Signoria le 8 juin 1504, où il fut installé à côté de l’entrée du Palazzo Vecchio, remplaçant la sculpture en bronze de Judith et Holopherne par Donatello. » David émigra à l’Accademia en 1873 pour le protéger des intempéries.
David est le héros biblique victorieux du géant Goliath dans le premier livre de Samuel. Très prisé par les artistes, Donatello et Verrocchio s’en étaient inspirés avant Michel-Ange. Ils voyaient là l’occasion de se confronter à l’idéal du nu masculin. Mais alors qu’ils exhibaient le glaive qui venait de trancher la tête de Goliath, Michel-Ange choisit de sculpter David avant le combat, prêt à défier le géant. Il n’est pas statique grâce à l’utilisation du contrapposto (déhanchement) qui est une attitude où seule une des deux jambes supporte le poids du corps.

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À la différence de David lui-même, on ne peut rester de marbre devant le génie de Michel-Ange. Comment, à partir d’un unique bloc de pierre, Michel-Ange a pu rendre avec tant de vérité chaque ondulation de la chevelure, le plissement du front, le contour des yeux, la musculature, les veines même sur la main !
Étonnante séquence de voyeurisme, David est reluqué sous toutes les coutures et, dans une certaine bousculade, les visiteurs tournent autour pour trouver le meilleur angle de prise de vue qui mettra en valeur sa puissance ou sa virilité. Pour une fois, je serais curieux de voir les innombrables selfies, probablement des dizaines de milliers quotidiennement.
Récemment, l’exposition d’une copie troubla quelques russes de Saint-Petersbourg et japonais choqués par le membre viril. Il semblerait que, déjà, lors de sa traversée de Florence, en 1504, depuis l’atelier jusqu’à la place de la Seigneurie, David fut victime de jets de pierre.
Au-delà de sa nudité qui pouvait sans doute créer la polémique dans une époque très pudibonde, encore que l’Église romaine fit bon ménage avec les Vénus, Apollons et Hercules complètement dévêtus, David revêt aussi une signification politique.
Comme l’écrit Vasari : « David avait défendu son peuple et gouverné avec « justice » comme les gens au pouvoir devraient eux-mêmes défendre la cité et la gouverner dans la justice. ». Sa statue est considérée aussi comme une œuvre exprimant les idéaux de la République de Florence à l’encontre des intrigues de la famille Médicis et des ambitions papales, à tout le moins le symbole de l’homme vertueux sur le tyran.
Je tends l’oreille pour recueillir les explications d’une professeure française à son groupe de collégiens d’une banlieue probablement défavorisée comme on la nomme pudiquement. Ils n’ont sans doute pas eu souvent l’occasion d’entrer dans un musée. Je souris, l’un d’eux demande si David est arabe !
David, c’est le Kid et pour faire le lien entre les générations, je vous offre le magnifique clip d’Eddy de Preto :

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« Tu seras viril mon kid
Je ne veux voir aucune larme glisser sur cette gueule héroïque
Et ce corps tout sculpté pour atteindre des sommets fantastiques
Que seul une rêverie pourrait surpasser … »

Me consolerais-je de mes problèmes d’arthrose, David, tout kid qu’il puisse être, connaîtrait aussi ses petits ennuis de santé et souffrirait de micro-fractures aux jambes et des fissures inquiétantes seraient apparues. Les spécialistes soupçonnent que ses chevilles trop fines supporteraient mal le poids du colosse et que trois siècles d’exposition aux intempéries sur la place de la Seigneurie n’arrangent pas les choses.

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Dussè-je indigner la gente féminine, David n’est pas si bien « gaulé » que cela. Ainsi, si on l’examine attentivement, sa main droite semble disproportionnée au reste de son corps, sa tête également. Il aurait aussi une jambe plus longue que l’autre. En fait, en raison de son placement supposé à l’origine en haut du Duomo, pour créer des illusions d’optique, Michel-Ange amplifia volontairement certains éléments morphologiques afin de rendre son héros plus expressif encore et plus harmonieux lorsqu’on le regarde à distance, comme ici, en contre-plongée.

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L’engouement est largement moindre, à quelques pas de là, dans la Gypsothèque Bartolini. En 1784, le grand-duc de Toscane Pierre-Léopold transforma une aile de l’hôpital militaire de San Mateo en une galerie où les étudiants de l’école des Beaux-Arts voisine pourraient étudier de grands œuvres du passé. C’est ainsi que l’on peut circuler au milieu d’une collection de plâtres du XIXème siècle de Lorenzo Bartolini et de Luigi Pampaloni, brillants sculpteurs et professeurs de l’Académie.

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Dès l’entrée dans la salle, je tombe nez à nez avec Elisa Baciocchi. Cela ne vous dit sans doute rien, à moi non plus jusqu’à cet instant : elle fut princesse de Lucques et Piombino, état de 1805 à 1815 de Napoléon Ier son oncle. Elle nomma directeur de l’académie de sculpture Carrare Bartolini qui devint le portraitiste attitré de la famille Bonaparte. On reproche à notre président la nomination d’un de ses proches, l’écrivain Philippe Besson comme consul général à Los Angeles, mais voici la preuve que le copinage ne date pas d’aujourd’hui !

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Non loin, les charmantes Emma et Julia Campbell, petites-filles du duc d’Argyll, esquissent un pas de valse. L’œuvre originale en marbre, d’une hauteur de trois mètres, dormait, il y a encore trois ans, dans le château familial d’Inveraray en Écosse. Le gouvernement de Sa Majesté la reine Elizabeth l’a sauvée de sa vente aux enchères Sotheby à un amateur d’art privé en faisant valoir son droit de préemption et en faisant lever plus de 500 000 livres pour le conserver au Victoria et Albert Museum de Londres.

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Bartolomi a renoncé à représenter Junon irritée par le jugement de Pâris qui lui refusa la pomme d’or de la discorde. Bien lui en prit, elle se prélasse devant nous dans toute sa beauté. Je comprends que, selon la mythologie romaine, Jupiter l’ait épousée… sauf qu’elle était aussi sa sœur. Ah ces dieux sans foi ni loi !

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Tout près de là, les selfies ne vont pas aider Narcisse à guérir de sa maladive autosatisfaction, lui qui, lorsqu’il aperçut son visage dans l’eau limpide d’une fontaine, en tomba amoureux.
On baigne dans la sensualité voire l’érotisme. Les femmes craquent pour Daviiiiid, j’ai le béguin pour la Bacchante sculptée entre 1824 et 1834 par Bartolini encore, pour le duc de Devonshire. Sous-légendée Dircé, elle est ici au repos sans crainte de la voir, comme dans la mythologie, attachée à la queue d’un taureau parce qu’elle maltraita Antiope, nièce de son époux Lycos régent de Thèbes, pour avoir été séduite par Zeus. Quand je vous dis que nous n’avons pas de leçon de morale à recevoir des dieux … !
Les bacchantes étaient des nymphes qui célébraient le culte de Dionysos, dieu de la vigne, du vin et de ses excès. Et glou et glou et glou, elles sont des nôtres car elles ont bu leur verre comme les autres … je vous assure je suis à jeun.
Cela me rappelle une chanson de Jean-Louis Murat adaptée du poème La Bacchante de Pierre-Jean de Béranger (1780-1857). Vous l’écouterez sur youtube si vous déclinez votre âge (https://youtu.be/CR_Z5HPjbUY ) :

« Cher amant, je cède à tes désirs ;
De champagne enivre Julie.
Inventons, s’il se peut, des plaisirs
Des amours épuisons la folie.
Verse-moi ce joyeux poison ;
Mais surtout bois à ta maîtresse :
Je rougirais de mon ivresse
Si tu conservais ta raison.
Vois déjà briller dans mes regards
Tout le feu dont mon sang bouillonne.
Sur ton lit, de mes cheveux épars,
Fleur à fleur vois tomber ma couronne.
Le cristal vient de se briser :
Dieu ! baise ma gorge brûlante,
Et taris l’écume enivrante
Dont tu le plais à l’arroser … »

Loin de l’effervescence  régnant autour de David, il me plait d’errer au milieu de tous ces plâtres.

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La dernière section de l’Académie est consacrée à la peinture gothique florentine, et notamment au chef-d’œuvre de Pacino di Bonaguida, son tableau de l’arbre de vie (1305-1310). D’après l’Apocalypse, l’arbre, sur lequel le Christ est crucifié, offre des cadeaux à l’humanité, représentés comme des fruits à l’extrémité des douze branches.

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Avant de sortir, je jette un dernier coup d’œil à David, je ne reverrai peut-être jamais plus la sculpture originale de Michel-Ange.
Mauvais timing, il est trop tard pour visiter ce matin la basilique San Marco, et la même pénitence nous est infligée pour la basilique de la Santissima Annunziata toute proche. Il faut nous résigner à patienter en flânant sur les élégantes places éponymes.
La Piazza San Marco fut réalisée dans la première moitié du Quattrocentto (XVème siècle) selon le goût de Cosme de Médicis suite à la restauration de l’église et du couvent San Marco que le pape Eugène IV avait confisqué aux Bénédictins pour l’offrir aux Dominicains de Fiesole.
Je ne pourrai malheureusement pas visiter dans le couvent les cellules des moines décorées de fresques de Fra Angelico, et en particulier, celle du plus célèbre d’entre eux, le prieur Jérôme Savonarole. J’imagine les affrontements oratoires sur cette place entre les arrabiati, les « enragés » et les piagnoni, les « pleureurs », disciples de Savonarole célèbre pour ses sermons contre la luxure, le pape (alors, Alexandre Borgia) et les Médicis. Mal lui en prit puisqu’il fut pendu et brûlé sur la Place de la Seigneurie.

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L’Italie aime rendre hommage à ses grands hommes. Au centre de la place, dans un square public, se dresse la statue en bronze du général Manfredo Fanti. Wikipedia retient de lui qu’il fut un patriote, un homme politique et un général. Lors de la seconde guerre d’indépendance italienne, il combattit aux côtés de Garibaldi puis fut nommé par Cavour ministre de la guerre et de la mer.
Sur cette même place, se trouvent aussi le siège de l’université de Florence et l’académie des Beaux-Arts.
À une rue de là, la Piazza della Santissima Annunziata est encore plus harmonieuse avec ses arcades et ses bâtiments, notamment l’hôpital des Innocents, œuvres des plus grands architectes de la Renaissance artistique italienne, dont la conception globale appartient à Filippo Brunelleschi.

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Au centre de la place, trône la statue équestre du Grand-duc Ferdinand Ier de Médicis, une œuvre de Giambologna achevée après sa mort par Pietro Tacca. « Notre » Jean de Boulogne », était-il en manque d’inspiration, sa statue a plus qu’un air de famille avec celle qu’il sculpta pour Cosme Ier, le père de Ferdinand, pour la Piazza della Signoria.
En ce jour de forte chaleur, il est plaisant de tremper, un instant, ses mains dans l’eau des deux fontaines baroques sculptées par Pietro Tacca, l’auteur du célèbre Porcellino au Mercato Nuovo.
À défaut de bancs, nous nous réfugions à l’intérieur d’Un Caffé, un accueillant bistrot un peu « alternatif » quasiment accolé à la basilique. Il semble être tenu par des Sardes, si j’en crois le drapeau qui flotte sur la façade.

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Nul besoin de TripAdvisor, vous pouvez déposer directement votre avis mais aussi un poème, un dessin, ou un mot d’amour, à même les murs. Le temps de savourer votre birra a la spina, vous pouvez également lire quelques pages de livres à disposition au bout de la table.
Il faut encore « tuer » une heure avant la réouverture des églises. Bougeons un peu et rejoignons tout près de là le jardin des simples, « un lieu public, où… on cultiverait les plantes natives de climats et de pays les plus divers, afin que les jeunes étudiants puissent, en un même lieu, avec facilité et rapidité, apprendre à les reconnaître », ainsi le définissait Luca Ghini, un médecin et botaniste italien du XVème siècle.

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Les simples sont des variétés végétales dotées de vertus médicinales. Depuis le Moyen-Âge, elles sont cultivées dans des jardins urbains et le duc Cosme Ier de Médicis souhaita un jardin académique pour compléter les leçons des étudiants de la faculté de médecine.
En cette heure médiane, c’est un bonheur d’y flâner dans les allées ombragées. À quelques quatre cents mètres de l’effervescence autour du Duomo, nous n’entendons que le chant des oiseaux et le bruissement des insectes.
Une niche assez discrète abrite un buste d’Esculape, dieu de la médecine dans la mythologie romaine, l’alter ego d’Asclépios chez les Grecs. Il mourut, foudroyé par Zeus offusqué qu’il ait tenté de ressusciter les morts, notamment Hippolyte le fils de Thésée, grâce au sang de la Gorgone que lui avait remis Athéna.

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Enfin, s’ouvrent les portes de la basilique de la Santissima Annunziata. Depuis le parvis, son portique en impose beaucoup moins que beaucoup d’autres églises florentines. Son emplacement fut choisi par les sept saints, riches marchands florentins laïcs fondateurs des Servi di Maria (Servites) et canonisés par le pape Léon XIII.
L’accès à la nef s’effectue étonnamment en traversant le Chiostro dei Voti, le cloître des vœux, ainsi appelé en raison des ex-voto qui étaient autrefois suspendus au plafond

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Le cloître fut décoré par les plus grands peintres de l’époque, Andrea del Sarto et ses deux célèbres élèves Pontormo et Rosso Fiorentino notamment, dont on peut voir encore les fresques (restaurées après les inondations de 1966) dédiées à la Vierge.
Je lis que pour sa fresque, la Naissance de la Vierge, Andrea del Sarto peignit un très fidèle portrait de sa femme … malheureusement infidèle selon Vasari !
J’ai un coup de cœur pour l’Adoration des bergers, épisode biblique qu’il ne faut pas confondre, apprends-je, avec celui de la visite des mages. Les bergers, gardant leurs bêtes tout près du lieu de la Nativité, furent informés les premiers par les anges dans le ciel, de la venue du Sauveur. Sheila aurait dû donc chanter « Comme les bergers en Galilée », d’ailleurs ils ne firent que suivre l’étoile …du Berger, cela aurait peut-être changé « sa lumière biblique, sa vérité cosmique » de vivre avec son chéri !

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Dès l’entrée dans l’église, la perspective de la nef est impressionnante. Je comprends qu’une petite fille qui m’est chère, connut l’année précédente, quelques légers symptômes du syndrome de Stendhal, sans que son prénom y fût pour quelque chose !
La profusion de marbres, de stucs et de dorures donne à l’ensemble un air baroque.

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Mes cervicales sont mises à contribution pour admirer le splendide plafond à caissons du Volterrano, né Baldassarre (prénom de mage !) Franceschini à Volterra, cité de la province de Pise.
Le chœur avec sa coupole ferme harmonieusement la perspective.
Un Bronzino par ci, un Pérugin par là, je fais le tour des chapelles latérales à la nef, on en recense dix-sept. Celle consacrée à San Giulano ou San Guiseppe retient mon attention, encore un joyau de baroque.

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Je ne saurais partir sans m’arrêter devant la chapelle consacrée à Marie. Les ornements répondent encore à la magnificence du lieu : candélabres, chandeliers, vases. L’histoire, je dirai la légende, affirme que le peintre chargé du tableau de la Vierge fut saisi d’un sommeil merveilleux qui lui fit perdre l’usage de ses sens. Pire encore, quand il recouvra ses esprits, quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il remarqua que des parties du tableau que ses mains refusaient de peindre la veille, avaient été exécutées. On évoqua l’intervention nocturne d’un ange.

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Parmi les nombreuses consécrations de cet autel, à commencer par le pape Eugène IV en 1443, je relève celle du cardinal Guglielmo Tuttavilla, en 1452.
Il ne s’agit, en fait, que d’une manifestation de ma fierté normande : derrière ce nom italianisé, se cache Guillaume d’Estouteville, archevêque de Rouen, né à Estouteville-Ecalles, en 1403, modeste village situé à une vingtaine de kilomètres de mon bourg natal. Je découvre qu’il fut un grand bâtisseur à Rome et fut chargé en 1452 de préparer la révision (un peu tardive non ?) du procès de Jeanne d’Arc. J’apprends encore que le titre de duc d’Estouteville s’éteignit en 1707 mais que des descendants de la famille continuent à prétendre au titre de duc, parmi lesquels … le prince de Monaco. Allez, on ne va pas tout de même en faire un fromage même de Neufchâtel !
Il est temps maintenant de me diriger vers la basilique San Marco enfin ouverte, encore que je ne puis accéder, cet après-midi, au couvent et au musée.

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Cette église du XIIIème siècle, offerte aux Dominicains, fut agrandie par Michelozzo au XVème siècle puis par Giambologna en 1580. Vous connaissez maintenant Jean de Boulogne, ce sculpteur maniériste d’origine flandrienne.
Comme chez sa voisine Santissima Annunziata, ça regorge de marbres, de dorures et de tableaux. La surprise vient de la présence sous le maître-autel de la relique momifiée de saint Antonin vêtu de son costume d’archevêque, vieille de plus 550 ans.

IMG_3083IMG_3084IMG_3085IMG_3087IMG_3088IMG_3092IMG_3094san Marco reliquaire de Saint Antonin de Florence

Je me console de ne point pouvoir visiter les cellules du couvent décorées des fresques de Fra Angelico en me plantant quelques instants devant la statue de Savonarole. Personnage clivant, ce frère prédicateur dominicain profita de la révolution chassant les Médicis pour instituer une dictature théocratique à Florence de 1494 à 1498. L’ordre moral rigoriste qu’il imposa et son intransigeance finirent par provoquer la révolte des Florentins et son excommunication. Vous connaissez déjà son funeste destin.

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En quelques minutes, nous revenons vers le Duomo dans le sillage majestueux du grand-duc Ferdinand 1er de Médicis toujours aussi altier.

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Nous coupons en traversant l’élégante cour du Palais Renaissance Medici-Riccardi construit en 1444 par Michelozzo selon le vœu de Cosme l’Ancien de Médicis. Il fut acheté et agrandi au XVIIème siècle par la famille Riccardi après que les Médicis eussent décidé de s’installer au Palazzo Vecchio.
Il abrite actuellement le siège du Conseil provincial florentin, mais la principale curiosité réside dans sa chapelle avec une célèbre fresque de Benozzo Gozzoli représentant la procession des Mages.
Je ne tremble pas devant la sculpture de Baccio Bandinelli, et pour cause, Orphée a su adoucir avec sa musique le chien Cerbère qui, dans la mythologie grecque, gardait l’entrée de Enfers. Nul besoin de caméra de surveillance pivotante, il possédait trois têtes, le poète Pindare alla jusqu’à lui en attribuer cent. Ici, l’artiste lui a donné une forme plus « canine » !

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On achève notre promenade, comme souvent, devant le Duomo. Je ne me lasse pas d’en contempler la façade aux lumières changeantes selon l’heure de la journée.

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Dans les cafés, les écrans passent en boucle le feuilleton politique du moment : l’Italie n’a toujours pas trouvé de président du Conseil. Rétrospectivement, c’était sans doute moins inquiétant … !

Publié dans:Coups de coeur |on 19 septembre, 2018 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1958 (3)

Pour revivre tout le début du Tour de France :
http://encreviolette.unblog.fr/2018/08/01/ici-la-route-du-tour-de-france-1958-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2018/08/07/ici-la-route-du-tour-de-france-1958-2/

En route pour le troisième et dernier billet sur le Tour de France 1958 qui, selon les historiens du sport, demeure, encore aujourd’hui, comme l’une des plus belles éditions de l’épreuve créée en 1903.
Je vous ai promis du grandiose. J’en rapporte les péripéties avec presque la même jubilation que le gosse que j’étais, il y a soixante ans, dévorait les belles revues bihebdomadaires.
Pour vous convaincre de ce retour dans mon enfance heureuse, je puise dans une des merveilleuses chroniques dont avait le secret Antoine Blondin, absent, vous le savez déjà, sur le Tour 1958 pour cause d’écriture de son roman Un singe en hiver.
Il l’avait rédigée en 1955 dans la ville d’eau d’Ax-les-Thermes, ce qui est déjà cocasse de la part de cet écrivain buveur :
« J’ai été ce petit garçon, le nez collé à la vitre, qui me regarde écrire avec ce respect patient, et quand je lève un peu la tête, j’ai l’impression de me regarder moi-même à travers le miroir sans tain du souvenir. C’est pour lui que j’écris ces lignes, le petit bonhomme d’Ax-les-Thermes, à la silhouette de chamois. Je voudrais qu’il connaisse un jour les frais matins de la complicité où nos voitures qui sont devenues nos maisons, l’une l’autre se saluant, font et défont sans cesse un village dont tous les habitants vivent sur le pas de leurs portes. Je voudrais qu’il puisse apprécier que les loisirs du vagabondage ne sont pas incompatibles avec l’ivresse d’appartenir à un grand système qui vous dépasse. »
J’ai l’impression, moi aussi, qu’en vous faisant partager les Tours de France d’antan, j’appartiens un peu à la caravane privilégiée des suiveurs.
J’en appelle encore au vénéré écrivain pour vous présenter le théâtre de la dix-huitième étape, l’ascension contre la montre du mont Ventoux, le Mont Chauve, le Géant de Provence, une montagne solitaire qui culmine à 1 911 mètres, entre Rhône et Durance :
« Parmi les terrains de haute compétition proposés à l’effort cycliste, le mont Ventoux est de ceux dont l’action se traduit non seulement par une incidence mécanique, mais par la puissance obsessionnelle de ses envoûtements.
Peu de souvenirs heureux s’attachent à ce chaudron de sorcières qu’on n’aborde pas de gaieté de cœur. Nous y avons vu des coureurs raisonnables confiner à la folie sous l’effet de la chaleur et des stimulants, certains redescendre les lacets alors qu’ils croyaient les gravir, d’autres brandir leur gonfleur au-dessus de nos têtes en nous traitant d’assassins… »
Roland Barthes le présentait dans ses Mythologies comme « un dieu du Mal, auquel il faut sacrifier. Véritable Moloch, despote des cyclistes qui ne pardonne jamais aux faibles et se fait payer un tribut injuste de souffrances…. Son climat absolu en fait un terrain damné, un lieu d’épreuve pour le héros. »
L’ancien directeur du Tour de France Jacques Goddet, qui fut le premier à proposer cette ascension aux coureurs du Tour en 1951, écrivit lors de la mort tragique du britannique Tom Simpson en 1967 : « Ventoux du ciel! Ventoux du diable! Il a été créateur de prouesses ! Il a suscité le drame ! »
Bref, une montagne sacrée et une sacrée montagne !

Ventoux vintage

Ventoux 2 Pellos blog

Blog MDS Ventoux Vue générale

J’avais 11 ans mais je me souviens assez distinctement de ce 13 juillet 1958, d’autant plus que ce fut l’une des toutes premières étapes retransmises à la télévision sur l’unique chaîne en noir et blanc.
Mais pour vous en parler, je préfère céder la parole (ou plutôt la plume) à Christian Laborde. Il avait trois ans à l’époque, c’est dire qu’il n’en a aucun souvenir ! Mais il a aimé l’un des héros du jour et du Tour, Charly Gaul, à travers les récits qu’en faisait son père. Longtemps après, il écrivit L’Ange qui aimait la pluie, une ode lyrique au champion luxembourgeois. Il alla même lui porter un exemplaire au Grand-Duché et lui lut, à sa demande, un chapitre de ses exploits : « C’est exactement ça ! » L’écrivain fut bouleversé d’avoir ému le héros de son père.
Avec jubilation, je vous offre un passage de ce qui ressemble à un conte de Provence :
« Le Tour 58, c’était le Ventoux contre la montre et par Bédoin…
Un soleil brûlant, sarrasin ! Bédoin, mais c’est le Sahara ! Les journalistes, sur leurs calepins, inscrivaient le nom de Bahamontès. Une pente pour lui, un temps pour lui, un peu d’Andalousie sous ses jantes chaudes. Il était passé en tête des huit premiers sommets du Tour, le neuvième dans la fournaise ne pouvait lui échapper…
Charly était assis par terre, sous les tilleuls de Bédoin, sa casquette blanche plongée dans un seau d’eau glacée entre les jambes. Son vélo Learco Guerra était près de lui, contre la murette. Le soleil cruel se réjouissait à l’idée de brûler les ailes d’un ange.
J’interviens : Gaul était, en effet, connu pour détester la chaleur et, a contrario, apprécier les conditions météorologiques exécrables, pluie, neige, sous lesquelles il accomplit l’essentiel de ses extraordinaires performances.
« Charly avait son vélo, son maillot et son attirail antisoleil. Dans son cou et sur sa poitrine deux éponges étaient accrochées par une ficelle. Dans son dos, sous le maillot, il avait glissé un sac plastique de vingt centimètres carrés rempli de glace. L’ange est bossu, c’est un chameau.
Monsieur Cornuau avait dans sa main droite la selle de Charly. Qu’il est léger, se dit Cornuau qui, pour la première fois, sur la route du Tour, serrait dans sa paume une plume d’ange. Charly respirait à fond !
– 5, 4, 3, 2, 1 : top !
Monsieur Cornuau lança Charly comme on lance le poids à l’école, mais c’était une balle qu’il lançait, une balle de pingpong à l’assaut du Ventoux !…
…Á la sortie de Bédoin, les gens étaient en maillot de corps, torse nu sous l’enclume du sun. C’était un alignement de viande rosissante, un débordement de lard de ceinture, une débauche de chapeaux de fortune, de casquettes multicolores et publicitaires. Sous des parasols Saint-Raphaël, Picon et Cinzano plantés dans la caillasse, de grosses femmes assises sur des pliants, soufflaient et suaient. De vieux numéros de But&Club et du Miroir des Sports leur servaient d’éventail. Elles agitaient sous leur menton le portrait du champion à la une. Les pare-brise des voitures étaient recouverts de carton et de couverture. Tous ces gens avaient dû monter avant le jour. En haut, aux abords de l’observatoire, ils avaient des imperméables et des anoraks. Entre Bédoin et le sommet, l’écart de température était supérieur à douze degrés, et le vent, au sommet, était fort et froid. Il tardait à Charly d’atteindre la zone fraîche et de revêtir le costard du vent. Vas-y Charly !
Charly montait bien, Anquetil aussi. Au premier pointage, cinq kilomètres après Bédoin, Jacques Anquetil avait 3 secondes d’avance sur Charly (vous imaginez ma joie, ndlr).
Mais les lacets sérieux, la pente sèche n’avaient pas encore été attaqués. Deux minutes, je ne dois pas concéder plus de deux minutes, se disait l’Enfant-Roi que suivait un camion Citroën immatriculé 365 DQ 30. Les organisateurs avaient dû réquisitionner l’engin à Nîmes. On avait fixé, au-dessus du pare-brise, un panneau blanc marqué Anquetil, et l’engin suivait comme son ombre l’un des plus grands chevaliers que la Petite Reine ait jamais connus. Debout sur le marchepied avant, côté passager, le mécano, qui se tenait d’une main au rétroviseur extérieur du camion, ne quittait pas des yeux Anquetil. Il serrait dans sa main une roue.

Ventoux 5 Anquetil  blog

On avait passé Sainte-Colombe et le lieu-dit Les Bruns, la pente était plus sèche. Charly montait merveilleusement bien …
…Bahamontès était chez lui sur les pentes et sous la chaleur, mais au bout de dix kilomètres de course, il accusait un retard de 14 secondes sur Charly. Avec ses ailes, ses éponges mouillées et sa glace sous le maillot, Charly montait toujours, encouragé par Jean Goldschmit, debout dans la 203 blanche.
Une 403 noire de Paris Presse, une 203 blanche, des motos, un homme couché sur son vélo, à deux-cents mètres devant Charly ! Charly aspergea d’eau son visage ruisselant de sueur et relança le braquet. Il moulinait, l’écart diminuait, Jo Goldschmit hurlait en tapant du poing dans le pare-soleil de la 203 : « Tu reviens sur Bobet, Charly, tu reviens sur Bobet ! »
La proie était devant, elle était tricolore, elle avait remporté trois fois la Grande Boucle ! L’écart diminuait, Charly montait de plus en plus vite … Charly allait passer Louison parti deux minutes avant lui … »

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J’accélère moi aussi, vous avez compris que Gaul survolait tous ses adversaires et planait même au-dessus de l’Aigle de Tolède. Mais un ange, même de la montagne, ne conquiert pas le Ventoux comme cela. Il faut de l’épopée.
« … Á deux kilomètres du sommet, il (Gaul) ralentit légèrement son allure. Il avait faim, ses jambes commençaient à trembler ! La fringale, la terrible fringale, allait-elle le frapper si près du sommet ?…
… Les grimpeurs aiment les bananes, c’est pour cela qu’on les appelle ouistitis …
– Je voudrais une banane, je l’engloutirais, et hop, en danseuse, et je repartirais de plus belle.
La main tifosienne, la main dont il rêvait se tendit. Elle tenait non une banane bourrée d’amidon, mais un bidon d’eau sucrée et citronnée …
– Bois Charly, c’est de l’eau, du sucre et du citron ! C’est ce que je prenais moi quand je montais le Ventoux… »
– Et quand l’avez-vous monté le Ventoux ? demanda Charly en lui rendant le bidon dont il venait d’engloutir le contenu sucré, citronné.
– En 1336 ! Je m’appelle Francesco, Francesco Pétrarque ! Je suis un admirateur ! Pour moi sur le vélo, il n’y a que vous …
Charly sourit et dit :
– Passez me voir à l’hôtel !
Puis il disparut dans le lacet !... »
Je ne suis pas certain que Charly Gaul valida la fin de son escalade quand Christian Laborde lui soumit cette version. Laborde déborde sous le cagnard du Ventoux, c’est aussi cela la légende des cycles.
Géniale inspiration d’avoir associé Charly Gaul et Pétrarque le poète humaniste italien qui effectua en effet à pied l’ascension du Ventoux, six siècles auparavant.
Pétrarque écrivit le récit de son expédition dans un livre fin comme une tuile romaine. Il l’adressa depuis Malaucène, le 26 avril 1336, à Dionigi da Borgo San Sepolcro, de l’ordre de Saint Augustin et professeur de théologie, rencontré trois ans plus tôt en Avignon.
J’imagine que mes lecteurs passionnés de vélo attendent plus le classement de l’étape que quelques considérations de théologie.

Blog MDS Ventoux Gaul 1Ventoux 1 Gaul blog

Ce 13 juillet 1958, Charly Gaul l’emporta. Les écarts étaient terrifiants : 31 secondes sur l’aigle Bahamontès, 2 minutes et 37 secondes sur Brankart, 4 minutes et 9 secondes sur mon champion Jacques Anquetil (aïe !), 4 minutes 54 secondes sur Louison Bobet, 5 minutes et 1 seconde sur Geminiani, et presque 8 minutes sur le maillot jaune l’Italien (non pas Pétrarque !) Favero !
Gaul remontait à la troisième place du classement général, à 3 minutes 43 secondes du nouveau maillot jaune Raphaël Geminiani. Deux « Centre-Midi », coéquipiers de Gem, Jean Dotto le « vigneron de Cabasse » et Marcel Rhorbach avaient terminé respectivement troisième et cinquième de l’étape, précédant Anquetil et Bobet. Quel âne ce Marcel Bidot !
En ce temps-là, les coureurs ne se réfugiaient pas dans le secret de leurs cars pullman. Ils étaient très accessibles, ainsi … le soir, Pétrarque retrouva Gaul dans sa chambre d’hôtel :
« -Vous savez que j’ai écrit un livre pour dire que j’aimais Rome …
– Oui, le fameux De Viris ! De Viris illustribus urbis Romae ! Je l’ai lu …
– Eh bien, là-haut, dans ma tour d’ivoire d’en haut, j’écris un livre pour dire que j’aime le vélo !
– En latin, comme le De Viris ?
– En latin, absolument ! Une cathédrale latine en l’honneur des géants de la piste, des seigneurs du chrono, des rois du sprint, et des princes des sommets !
– Le De Viris illustribus cyclis Terrae ! Et mon plus beau chapitre sera pour vous, Charly …
J’ai demandé à Vinci d’assurer la préface. Il a dit oui tout de suite ! Le vélo, il adore, c’est un fondu de la roue libre ! Vous savez que la chaîne, c’est lui …
– Je sais, tout le monde ici-bas le sait ! Vous pourrez lui dire que la maison Brampton, « Brampton, la chaîne qui tient ! », n’oublie jamais de rappeler à ses clients que la chaîne de vélo, c’est Léonard de Vinci !
– Je lui dirai, Charly ! Cela lui fera infiniment plaisir … Vous savez, on le bassine avec la Joconde, et on ne lui parle jamais de la chaîne de vélo ! La Joconde, c’est pas mal mais le chef-d’œuvre, c’est la chaîne de vélo ! … »
Je me retire sur la pointe des pieds tandis que le dialogue prend un tour plus intime, Charly parlant de sa muse Lady Rain, et Pétrarque d’une certaine Laure de Novès, une femme belle comme une goutte de pluie.
En souvenir de cette étape inoubliable, je consulte mon Bordas, pas le manuel scolaire mais le bel ouvrage Forcenés de Philippe Bordas :
« Le record établi par Charly Gaul en 1958 sur l’ascension chronométrée du Ventoux, le col le plus dur du monde, a pu être battu quarante ans plus tard par l’usage de vélos de cinq kilos plus légers, grâce à un sol plus lisse et des solutions oxygénantes, des composés hormonaux et des antidouleurs en quantité suffisante pour subir l’ablation d’une jambe en finissant les mots croisés. »
Je ne peux pas redescendre du Ventoux sans citer L’échappée, le magnifique et émouvant livre de Lionel Bourg auquel j’ai consacré un billet :
http://encreviolette.unblog.fr/2015/02/11/lionel-bourg-sechappe-avec-charly-gaul/
« Je n’ai d’héritage que la canne sur laquelle il s’appuyait, six mois avant sa mort, quand je le conduisis tout en haut du Ventoux, – C’est la Mecque du cyclisme, ici ! s’exclama-t-il … ce jour-là d’avril 1997, je sus que lui aussi, papa, était encore un gosse. »
Comme je le suis moi-même quand je vous parle de vélo !
Après le mont Ventoux, gravi la veille sous un soleil de plomb, et avant les cols de Vars et Izoard au programme du lendemain, on imaginait qu’en ce jour de fête nationale, entre Carpentras et Gap, on aurait droit à une étape de transition. D’ailleurs, Maurice Vidal démarre sa chronique Les Compagnons du Tour sur un rythme tranquille par quelques considérations historiques :
« C’était le 14 juillet … Les petits drapeaux tricolores qui fleurirent spontanément sur de nombreuses voitures de presse attestaient que, Tour de France ou pas, on n’oubliait pas que le 14 juillet est un grand jour.
Vous n’avez pas été sans entendre parler de la Route des Princes d’Orange. Mais oui, les princes avaient des routes, au temps où les voies de communication étaient dues surtout à des entreprises privées. Imaginez que les Princes d’Orange, dépendants des puissantes familles de Nassau, Bourbons, Conti et tutti quanti, étaient en même temps Barons d’Orpierre. Le cumul n’était pas encore interdit en ce temps-là.
Alors, pour aller de leur principauté, située à Orange, à leur Baronnie, située à Orpierre, et pour permettre à leurs quelques milliers d’intimes d’effectuer le trajet entre deux banquets, deux chasses ou deux prélèvements d’impôts, nos bons princes avaient construit une route. Quand je dis avaient « construit », c’est évidemment une façon impropre de parler, car si le 14 juillet a eu lieu, c’est bien un peu parce qu’ils ne faisaient rien eux-mêmes.
Mais chut, gare à l’incident diplomatique, ces messieurs étant les ancêtres de l’actuelle famille régnante des Pays-Bas, et l’un des leurs, prénommé et numéroté Guillaume III, ayant même régné sur l’Angleterre. D’où le goût marqué des Anglais pour la confiture d’orange, et sans doute la couleur des maillots de l’équipe de Hollande.
Bref, pour en revenir à notre époque, la route des Princes d’Orange va à peu près de la nationale 7, c’est-à-dire de la vallée du Rhône à la nationale 75, c’est-à-dire la route des Alpes, dite encore route Napoléon. Ils avaient du goût, les princes.
C’est une route que je vous conseille si vous êtes en vacances dans la région. Comme elle va d’une vallée aux Alpes, il faut bien qu’elle franchisse le pas quelque part. Cela se fait au col du Perty. De ce col, haut de 1 300 mètres et des poussières (beaucoup de poussières), on découvre toutes les Grandes Alpes, ce qui réjouit le touriste et donne le cafard aux pauvres coureurs qui n’aiment pas la montagne. C’est là, de ce sommet désormais historique, que le petit Prince de Luxembourg Charly Gaul, allié cette année à la Maison de Hollande, put mesurer l’étendue du désastre qui le frappait. Ce qui est un comble pour l’homme qui désirait le plus apercevoir enfin les Alpes. Mais ne brûlons pas les étapes, celle du jour a bien assez brûlé comme ça.
Comme nous ne passions pas sous l’Arc de Triomphe d’Orange, c’est à Vaison-la-Romaine que nous avons pris la fameuse route. Vaison est l’une des plus admirables cités de notre pays qui en compte pourtant quelques-unes. Arrachée à la Gaule (déjà !) par les Romains en … en… enfin une centaine d’années avant que nous ayons commencé à les compter sérieusement, elle devint une cité prospère et pacifique, cinq siècles durant. Et quand on a cinq siècles de paix, qu’est-ce qu’on fait ? On construit … Les constructions romaines de Vaison sont d’une prodigieuse beauté. Elles ne diffèrent pas sensiblement de celles qu’on peut admirer dans tout l’Ancien Empire et à Rome. Mais la lumière magique de la Provence donne à l’ombre des ruines des reflets bleutés qu’on ne voit pas ailleurs. Et les sombres cyprès se dressent aux côtés de colonnades immaculées comme les gardes africains des Patriciens qui vivaient là. C’est beau à pleurer !
Puis d’autres civilisations ont remplacé la Romaine, et Vaison, fidèle en porte aussi la trace : cathédrale des premiers temps de l’âge chrétien, cloître aux galeries romaines qui donneraient à penser aux plus réfractaires à la beauté, enfin vieille ville du Moyen Âge, bâtie sur le rocher, comme il était nécessaire de le faire en ces temps troublés. Et tout cela renferme mille trésors qui peuvent, un par un, raconter au visiteur l’histoire du monde qu’il parcourt aujourd’hui.
Je n’irai pas jusqu’à dire que ces vieilles pierres vous raconteront plus tard la triste histoire de Charly Gaul, faisant suite à celle des Gaulois, mais si elles le pouvaient, elles vous passionneraient certainement. Si vous le voulez, et parce que c’est tout de même plus sûr, je vais essayer de le faire moi-même.
Raphaël Geminiani était parti de Carpentras, vêtu de jaune. Dans les Pyrénées, il avait déjà revêtu l’habit de lumière, et cela l’avait ému, comme une nouveauté. Mais le geste rituel étant accompli, il ne tenait pas tellement à le garder. Il n’en était plus de même au soir du Ventoux.
Le soir de la course contre la montre, toute l’équipe du Centre-Midi, toujours au complet, se retrouva dans la salle à manger de l’hôtel … du mont Ventoux, à Malaucène. Certes, on était content que le Grand ait repris le maillot, mais la démonstration de Charly Gaul avait jeté le doute dans les esprits. Raphaël dut presque tempêter :
« Mais, bon sang, qu’est-ce-que vous croyez ? Que je n’en ai pas vu d’autres, en onze Tours de France ? Des caïds, des phénomènes, des favoris. Les favoris, on les casse, les phénomènes, ils ont mal aux jambes comme les autres. En 53, j’ai vu Koblet nous faire la chansonnette pendant dix étapes, il n’y en avait que pour lui. Et puis, en trois kilomètres de l’Aubisque, c’était fini. Allez, demain en tête, et le Tour continue. »
Le Tour continuait. Pourtant, au départ de Carpentras, personne n’avouait avoir mal aux jambes, sauf Charly Gaul. C’est le seul qu’on ne crut pas. Dès le signal donné, la bataille commença. Avec des airs de ne pas y toucher, tout le monde asticotait le maillot de Gem. En 30 kilomètres, il y eut dix démarrages. Raphaël répondit à tous avec bonheur. Mais il sentit que cela ne pourrait donner s’il ne réagissait pas immédiatement. Alors que le peloton approchait, justement, de Vaison-la-Romaine, il se redressa rouge de colère, regarda autour de lui, faisant signe à tous ses mousquetaires d’approcher. Ce fut vite fait. Et tout en surveillant ses adversaires du coin de l’œil, il tint une conférence roulante :
« J’en ai marre d’être attaqué tout le temps. Maintenant, finie la rigolade. On roule tous en tête, et à fond. Á la première tentative, l’un de vous s’en va avec les fuyards. Et si un costaud fait mine de partir, tous ceux qui le peuvent viennent avec moi. »
Ça sentait la poudre à partir de ce moment-là. Quand les gars du Centre-Midi passent en tête, ce n’est généralement pas pour y fumer la pipe. Et, dans le peloton, les jambes alourdies pesèrent quelques kilos de plus. Dans la traversée de Vaison, Privat, Bottechia et Manzanèque s’enfuirent. Mais pas seuls : Anglade, magnifique battant de ce Tour de France, représentait le « patron » dans ce premier train …
C’est à peu près au même moment que Charly Gaul commença à jeter des coups d’œil inquiets à son pédalier. Quelque chose n’allait pas : le plateau se desserrait. Il roula encore comme cela quelques kilomètres, et l’inquiétude commença à le gagner. Le peloton semblait être en furie, et ce n’était pas le moment de s’arrêter auprès de sa voiture. Heureusement, à côté de lui, il y avait son copain Ernzer, toujours présent, on vous l’a dit. Un rapide dialogue s’engagea entre les deux hommes dans leur langue natale : « Marcel, je passe en avant. Suis-moi, et nous allons échanger les vélos. »
L’exécution fut rapide. Malheureusement, la courte explication avait eu un témoin, qui n’avait peut-être pas compris ce que disaient les deux hommes, mais qui en savait assez pour savoir que quelque chose n’allait pas pour Gaul. Quand les deux Luxembourgeois filèrent vers l’avant, Adriaenssens les suivit. En une fraction de seconde, il vit que Gaul allait descendre. Il ne lui en fallut pas plus pour démarrer.
Cette fois, la course prit l’allure d’une fuite éperdue. Au moment du démarrage d’Adriaenssens, un cri retentit : « Pop … Pop… »
C’était la voix claironnante de Geminiani rassemblant ses troupes. Le premier, il fut dans le sillage du Belge, suivi de Favero, Bergaud, Morvan. Mais c’est peut-être l’épisode le plus glorieux de l’équipe du Centre-Midi, trois de ses hommes, pas un de moins, appliquant la consigne : Busto qui jaillit du peloton comme une fusée, Chaussabel qui connaît son année de gloire, et Dotto le grimpeur de service.
Pendant quelques kilomètres, on n’eut pas le temps de parler dans ce peloton. Gem s’était retourné, avait vu le trou, et avait simplement crié : « Allez à fond ! »
Et comme ses hommes ont en lui une confiance aveugle, il ne leur vint pas à l’idée de se demander s’ils pourraient tenir longtemps comme ça. Le grand Busto passa sur le 14 dents, se mit en tête du groupe, effectuant des relais à plus de 50 à l’heure, et dont chacun durait un kilomètre. L’allure était affolante. Nous pouvons en témoigner, et cinquante voitures de presse avec nous, pour avoir tenté, pendant dix kilomètres, de gagner un peu d’avance sur ces démons déchaînés, sur ces petites routes en lacets. Les côtes étaient « avalées » à 40 à l’heure, et, dans chaque descente, l’allure montait à 70, 80 et peut-être plus… »
Maurice Vidal s’écarte pour laisser Christian Laborde prendre le relais :
« André Darrigade qui veillait au grain s’arracha du peloton avec dans sa roue Jacques Anquetil. Darrigade sprintait, son sprint dura un kilomètre. Quand Darrigade se releva, le trou était fait, et Anquetil, enroulant un énorme braquet, s’enfuit… »
Vous devinez que je trépignais de joie, l’oreille collée à mon transistor Pizon-Bros !
Maurice Vidal reprend le commandement :
« Lorsque Louison Bobet revint vers l’avant, il s’aperçut qu’il était trop tard. Il eut un moment de stupéfaction, songea qu’il avait été refait comme au coin d’un bois, puis au fil des kilomètres, songea que cela devait arriver. Marcel Bidot s’était déjà précipité avec sa voiture pour demander à Louison de ne pas ramener Gaul sur Anquetil. Mais il n’eut pas besoin de monter jusqu’à lui, Bobet était déjà relevé, prêt au sacrifice.
Avant d’aller plus loin, il faut s’arrêter un moment sur ce geste. Car si Anquetil gagne le Tour, ce que j’ignore au moment où je téléphone ces lignes de Gap, il le devra avant toutes choses au sacrifice surhumain de Louison Bobet.
Oui, surhumain, car Louison n’était pas battu. Ce jour-là, il était l’un des plus forts du peloton, et il le prouva en prenant en fin d’étape un temps considérable à tout le monde, ceux de l’avant comme ceux de l’arrière. Surhumain, parce que ce sacrifice était consenti à un homme dont il avait, sur le coup, en tout cas, toutes raisons de croire qu’il l’avait délibérément abandonné. Surhumain enfin, parce que Bobet, c’est Bobet. Ce n’est pas un champion fini. C’est un homme qui, devant la défaillance de Charly Gaul pouvait peut-être à nouveau prétendre gagner le Tour. Et l’on peut imaginer ce que cela représente pour lui.
Il l’a fait, et il a bien fait. Son palmarès est assez riche. Il peut se passer d’une nouvelle victoire matérielle. Mais combien il sera enrichi de la noblesse de ce geste. Combien il ira droit au cœur du public, cet acte de pure fidélité à la parole donnée… »
Relais lyrique de Christian Laborde :
« Entre le col de Perty et le col de la Foreyssasse, Anquetil, Gem et les Centre-Midi roulaient à fond, creusant l’écart. 6 minutes 30 secondes au pied du col de la Foreyssasse.
Foreyssasse, Foureyssasse ! C’est un grand four, pauvre, un énorme four, un four géant, une gueule de roches ouverte, incandescente, une cathédrale de chaleur, un container de feu, les coureurs cuisent sur leur vélo, c’est la pyrolyse à ciel ouvert, l’enfer, ô bonne mère, ô praubes de nosauts ! Á Foureyssasse qu’era la calorossa …

Blog Carpentras-Gap PertyBlog Carpentras-Gap Perty 2

Anquetil roulait devant. La chaleur et le train imposé par l’Enfant-Roi, dès les premiers lacets de ce col de troisième catégorie, provoquèrent des défaillances dans le peloton des fuyards. Busto, le solide Busto, ancien mineur de fond à Decazeville, se releva. Il n’avait plus de pêche, plus de jus. Il était à sec de nhac ! Chaussabel dit la « Chausse » ne pouvait plus coller à la roue d’Anquetil. Gem l’invita à se laisser glisser, à rentrer avec Busto déjà distancé. Anglade à son tour lâcha prise, le front sur le guidon, les poumons brûlants. Graczyk se mit à zigzaguer, s’effondra, victime de « l’homme au marteau » Il regarda Gem s’éloigner en compagnie d’Anquetil et de Nencini…
Tel un vrai capitaine, Geminiani, qui avait pourtant généreusement payé de sa personne, resta le dernier sur le bateau. Mais c’était un bateau de haute mer, et c’est pavillon au grand mât qu’il est rentré au port.
Durant toute la montée de Foreyssasse, le soleil s’acharna sur Charly. Le bout de ses ailes était brûlé. Il n’avait plus la force de les déplier, de les actionner, de mettre en branle cette machinerie céleste et merveilleusement huilée que les dieux ont fixé dans son dos à l’aide d’épingles de nourrice dorées. Aussi montait-il à la seule force de ses jambes, comme un champion ordinaire. Au sommet du col de Foreyssasse, son retard était supérieur à 8 minutes … »

Blog Carpentras-Gap SentinelleBlog  Carpentras-Gap Nencini

Blog Carpentras-Gap sprint à GapBlog Carpentras-GapAnquetil et Gem

« … Gap, quatre champions, 500 mètres, et un seul bouquet. Les coureurs se déploient, Gem à droite, Anquetil au centre, Nencini à gauche, Adriaenssens hors du coup. Anquetil sprinte, couché sur son vélo, fixant la ligne, les coudes écartés. Gem a le cuir chevelu sur la potence du guidon, un sprint d’aveugle. Il gagne. Qui est second ? La photographie dira que c’est Gem. »
Maurice Vidal s’approche : « Sur la ligne d’arrivée, Gem s’écroula à côté de moi sur le bord du trottoir, fit trois grimaces, but deux rasades de Perrier, tourna la tête, et me fit un clin d’œil : « Tu l’as vu, le 14 juillet ? » Et regardant tout le monde à la ronde, qui n’avait plus de mots pour cet extraordinaire bonhomme, il lança encore : « Le 14 juillet, c’est ma fête ! » »
Á Gap, Anquetil remontait à la troisième place du classement général à 7 minutes 57 secondes de Geminiani. Gaul rétrogradait à la huitième, à 15 minutes 12 secondes du leader.
Geminiani considérait Jacques Anquetil comme son seul rival désormais dans la conquête de la toison d’or.
Qu’en pensent le commissaire François (Périer) et l’inspecteur Piju (Guy Pierrault) qui, chaque soir pendant le Tour, animent la grande émission d’Europe n°1 Les auditeurs mènent l’enquête parrainée par Suze, l’apéritif à la gentiane ?

Blog Auditeurs mènent l'enquête

La vingtième étape menait les coureurs de Gap à Briançon avec le franchissement des grands cols alpestres de Vars et d’Izoard.
« Avec sa fâcheuse habitude de désigner le vainqueur du Tour, on attendait de l’Izoard qu’il rendît son verdict. Les Coppi, Bartali, Kubler, Bobet, tous avaient visé (avisé diront les battus) le projet d’y forger leur victoire. L’Izoard est un infaillible juge. Mais quand ils avaient déjà assuré leur succès, ce monument du cyclisme ne faisait que confirmer la majorité des pronostics. Bien avant l’étape de Briançon, on savait que le Tour ne pouvait leur échapper. C’était comme une tradition qui nous obligeait à attendre l’Izoard pour les installer au premier rang.
Or, cette année, ils étaient plusieurs à afficher une égale qualité … Gem, bien sûr, dont la carcasse passa onze fois l’Izoard sans espoir. Anquetil, qui l’allait découvrir, ne s’en faisait pas le bout du monde pour autant. Gaul et Bobet même, dont le retard de la veille ne signifiait pas forcément la condamnation sans appel. Et encore Favero, merveilleux inconnu venu récolter en France la pleine gloire internationale.
C’est vous dire si l’on attendait cet Izoard … Rien n’y manquait pour ajouter à son sauvage décor. Le soleil écrasant, la route ravinée dans la vallée du Guil par les inondations, la Casse Déserte et son aspect lunaire ou martien – après tout pourquoi pas martien – et les hommes décidés les uns à jouer le va-tout, les autres à abattre le dernier valet d’atout.

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L’Izoard, cet ingrat, nous a mal reçus. Il ne nous a rien donné, sinon une poussière épaisse qui blanchit poils et peau à nous en rendre méconnaissables. De verdict, il n’en rendit point ou alors, acceptons celui-ci comme irrémédiable : Gem a gardé son maillot jaune en ne cédant (malgré une défaillance sévère) que 5 secondes à Jacques Anquetil dues à la fringale et en reprenant 30 secondes à Favero.
Dans son âpreté, ses pires difficultés, l’Izoard ne put faire mieux. La grande montagne du Tour a accouché d’une souris. Le Ventoux avait fait beaucoup plus. » (Robert Chapatte)
Dans la stratégie des Tricolores, il était prévu que Louison parte seul au pied de l’Izoard. Dans ce décor familier où par le passé, il s’était forgé ses victoires, ironie du sort, une crevaison après Guillestre fit perdre à Louison Bobet ses dernières illusions de gagner le Tour. « Le gel avait fait sauter le macadam, les inondations avaient laissé sur cette départementale historique, et hystérique, de la boue séchée, des cailloux, des parpaings décolorés. La lumière et la poussière dansaient au-dessus des trous. La poussière était compacte et blanche, du talc de roche. »

Blog  Gap-Briançon crevaison Bobet

Blog  Anquetil crève Izoard

J’ai le souvenir d’une photographie de Jacques Anquetil pied à terre dans la Casse Déserte, tout près de l’endroit où fut pris le cliché mythique de Fausto Coppi qui fit plus tard la couverture du premier numéro du Miroir du Cyclisme.
Christian Laborde revit la scène : « Jacques Anquetil cessa tout à coup de pédaler, regarda son pédalier, leva un bras pour signaler à son mécano que quelque chose n’allait pas. La chaîne de son Helyett s’était coincée entre la roue libre et les rayons. Le mécano bondit hors de la 203. Á genoux dans la caillasse, le mécano desserra les blocages, fit jouer la roue, parvint à dégager la chaîne, recentra la roue, serra, bloqua, et Jacques qui avait profité de la réparation pour boire quelques gorgées d’eau, se remit en selle. Il avait perdu une minute… »
Imaginez encore mon angoisse de gosse : ce maudit incident était-il en train de compromettre les derniers espoirs de mon champion ?
« La poussière, là-bas, c’était le groupe Gem. Il ne restait que quelques lacets avant le sommet. Anquetil se mit plusieurs fois en danseuse. Ses jambes lui faisaient très mal. Il décida d’oublier cette douleur et d’augmenter son effort. La banderole n’était plus très loin. Il n’avait qu’un but : réduire l’écart avant le sommet, afin de revenir sur Gem dans la descente. Il réduisit l’écart avant le sommet, et revint sur Gem dans la descente. Les risques étaient énormes, mais Jacques s’appelait Anquetil …
Il y avait Charly, il y avait Gem, Adriaenssens et Favero, mais il n’y avait pas Bobet. Á un kilomètre du sommet, Bobet avait démarré, puis amorcé une descente vertigineuse que celle qu’il avait effectuée dans le col de Vars. Bobet était dans un jour faste. Et néfaste. Sur un coup de frein brutal, il perdit l’équilibre dans un virage de l’Izoard, bascula dans le fossé, le vélo accroché à ses pieds. Il retomba lourdement sur le dos, à quelques centimètres d’une pointe rocheuse. Il se releva, essuya ses avant-bras couverts de poussière, changea de vélo et repartit. Fini les raids, il rentrerait derrière Charly et Gem… »

Blog MDS Izoard Bahamontès

Gap-Briançon fut une étape Bahamontès : « L’Aigle de Tolède avait faussé compagnie à Charly et Gem dans la traversée de Saint-Paul-sur-Ubaye. Fédé pensait à sa maman dont c’était aujourd’hui l’anniversaire. Fédé, le coureur buissonnier, l’aigle, le champion au prénom de poète espagnol immense, torturé, ensanglanté, gisant parmi les pierres rouges avec dans son œil mort la lumière aimée de Grenade ! Federico, le coureur préféré du soleil, comme Charly l’est de la pluie ! Federico Bahamontès, l’aristocrate du braquet qui dans l’effort parle de lui à la troisième personne, comme à l’instant, à son directeur sportif qui s’était porté à sa hauteur :
– Fédé, il est bien ! Fédé, il s’en va pour sa maman, pour lui souhaiter un bon anniversaire. Fédé, il va gagner… »
Et Federico, le roi des grimpeurs l’emporta sur le Champ de Mars à Briançon.
Dans son livre Forcenés, Philippe Bordas en brossa un joli portrait :
« Federico Bahamontès de Tolède escalade dans un style caprin désordonné, secouant ses parts, l’échine levée vers les feuilles tendres, tournant la nuque comme si ses arrières brûlaient. Il tend un cou long compliqué de couleuvres palpitant sous la peau. Il va vite, dans une anarchie qui fait mal. Arrivé sur les cimes, il écoute le vent ; il s’achète une glace à la vanille et pâture sur le col, en attendant. Comme il ne sait pas descendre, il reste sur l’échelle. Jean Bobet le lettré l’appelle « Fédé le fada ». Bahamontès n’excelle qu’en côte. Plus qu’un grimpeur, c’est un côtoyeur… »
S’il lui prend un jour de s’intéresser aux étapes de plaine et aux descentes …
Voilà enfin L’ETAPE, celle qui appartient au Panthéon du Tour de France, qui s’inscrit dans les dix plus grands exploits de l’histoire de la grande boucle. Elle mène les coureurs de Briançon à Aix-les-Bains par le col du Luitel, et la trilogie de la Chartreuse, les cols de Porte, Cucheron et Granier. J’oublie en mise en jambes l’ascension du Lautaret où se dispute la prime du Souvenir Henri Desgrange le créateur du Tour de France.

Blog Briançon-Aix Lautaret

Á course exceptionnelle, profusion d’articles et moult dithyrambes : journalistes, chroniqueurs, historiens du sport, écrivains l’ont évoquée en long, en large et en travers, à tous les modes, dans tous les styles, sur le ton du reportage ou de l’épopée. Nous ne saurons jamais ce qu’il serait sorti de la plume d’Antoine Blondin s’il n’avait pas été occupé, cet été là, à d’autres activités littéraires.
Pour ma part, je choisis de commencer par la fin telle que la racontent Félix Lévitan et André Chassaignon dans le Miroir des Sports en recueillant sur la ligne d’arrivée les impressions d’un des héros malheureux :
« La ligne d’arrivée franchie, Raphaël Geminiani demeura prostré sur son vélo, incapable de faire un mètre de plus, incapable de descendre de machine, épuisé. La pluie ruisselait toujours sur ses joues, coulait au long de son grand nez comme deux ruisseaux de larmes, glaçait son corps transi, marbré par le froid. On le soutint, on desserra ses courroies de cale-pieds. Brusquement, il éclata en sanglots.

Blog Gem pleure son maillotBlog MS Briançon-Aix apres arrivée

Il avait tout donné. Tout, jusqu’à la dernière parcelle d’énergie. Il avait contenu l’assaut d’Anquetil dans ce Luitel terrible, suivi immédiatement par Chamrousse. Avec l’aide de Nencini, descendeur exceptionnel, il avait pris tous les risques dans une ahurissante descente vers Grenoble, dans un brouillard tellement épais qu’on percevait à peine la route et que les suiveurs, n’ayant pas vu passer Bahamontès qui descendait très prudemment, se demandèrent pendant vingt kilomètres s’il était devant ou derrière ou dans le ravin. Il avait eu cet incident ridicule qui lui avait fait perdre quarante secondes et le contact avec Favero : une pédale desserrée dans l’ascension du col de Porte. C’est à cet instant précis que Favero était parti, comme il était parti, lui, lorsque Gaul avait dû changer de vélo entre Carpentras et Gap. Ensuite, ç’avait été la chasse dans le Cucheron et le Granier, les vingt derniers kilomètres de plat avant Aix-les-Bains et ce terrible vent contraire qui freinait la pédalée et vous jetait à la face des paquets de pluie.
Et toujours, depuis qu’Anquetil avait « craqué » et que lui, l’adversaire redouté entre tous, se trouvait à la dérive, protégé par le seul Walkowiak qui, en une journée, effaçait trois semaines d’atonie et réhabilitait son maillot tricolore, il n’avait eu qu’une pensée : il ne faut pas que Favero me prenne plus de 3’ 47’’ …
Un ennemi disparu, un autre surgissait. Après Anquetil, Favero …
« La plus belle étape du Tour de France » diraient les suiveurs en évoquant cette hallucinante randonnée de 219 kilomètres sous l’orage avec les cinq cols à passer. « La plus belle ? » « La plus atroce » plutôt.
Avoir tout donné et avoir tout perdu !
Ah ! il n’y avait plus de Geminiani plastronnant, lançant un quolibet à droite, un sarcasme à gauche ! Il n’y avait plus qu’un pauvre diable pitoyable, tragique et qui sanglotait, écroulé sur son vélo, parce que là-bas, à l’autre bout de l’enceinte d’arrivée, Favero enfilait posément le maillot jaune…
… – Á combien est-il exactement ? articula difficilement Geminiani ?
– Trente-neuf secondes, cela peut se reprendre. Rien n’est définitivement perdu.
– Trente-neuf secondes … je peux ravoir le maillot !
Il avait dit cela dans un élan et déjà il avait moins froid, il se sentait moins las. Demain, il aurait récupéré et il pourrait reprendre la lutte !
Brusquement, il pensa à Gaul, à son incroyable chevauchée depuis le Luitel, à ses escalades prodigieuses qui avaient émerveillé les suiveurs, presque incrédules devant tant de facilité et de grâce sous les éléments déchaînés. Gaul avait dû lui reprendre au moins cinq minutes.
– Et Gaul ?
Il y eut un court silence, puis une voix mal assurée répondit :
– Quatorze minutes à peu près, quinze avec la bonification
-Quoi ?
Le cri avait jailli comme un hurlement de bête blessée à mort, comme le gémissement de l’homme qui reçoit un coup de poignard en plein cœur.
On n’osa pas lui répéter le chiffre, lui dire que Gaul, la veille hors de course avec ses 17’ 33’’ de retard, redevenait un vainqueur possible … »
Pour mon champion Jacques Anquetil, ce fut une sale journée, pour moi aussi par voie de conséquence. Pourtant, l’étape n’avait pas mal commencé pour lui. Certes, à distance respectable de Charly Gaul, il avait distancé dans le col du Luitel Geminiani qui semblait être son seul rival pour la victoire finale, dans la perspective de la future étape contre la montre de Besançon.

Blog Briançon-Aix  Anquetil en detresse

Mais que jamais personne ne s’avise de dire à Anquetil que la Chartreuse a du charme !
« Anquetil traversa Grenoble à 5 minutes de Gaul mais avec 1 minute d’avance sur Favero, Geminiani, Nencini. C’était son chant du cygne. Jacques donna, à ce moment, sa dernière illusion car, brusquement, dans le col de Porte, il faiblit et, après un kilomètre d’ascension, Geminiani le rejoignit. Gem pouvait souffler un peu, mais il n’en eut guère le loisir car Favero, à son tour, semblant n’attendre que cela, passa à l’attaque. Évidemment, Gaul, qui avait passé et lâché Ferlenghi, faisait un malheur …
Au sommet, les passages étaient les suivants :
Gaul. Á 4’ 5’’Adriaenssens ; à 4’ 25’’ Ferlenghi, Favero, Dotto, Damen, Geminiani, Plankaert ; à 6’ 50’’ Anquetil définitivement lâché par Geminiani. Bobet passait à 13’ 30’’.
Le Cucheron et le Granier qui complètent la trilogie de la Chartreuse, augmentèrent encore ces écarts, déjà considérables. Les ascensions révélaient au grand jour l’extrême fatigue des hommes. Certains, épuisés, avaient peine à se tenir sur leur machine, et en remontant Jacques Anquetil au pied du Cucheron, j’ai cru le voir pour la dernière fois dans le Tour. Il paraissait si las que son abandon ne m’aurait pas étonné. C’est en faisant appel à son courage que « petit Jacques », qui paya dans la Chartreuse ses erreurs de jeunesse, put terminer l’étape… »
Pour une fois, je n’appréciais pas les commentaires de Robert Chapatte !
Je préférais ceux plus bienveillants de Maurice Vidal dans le même numéro de Miroir-Sprint :
« Le froid envahit tout. Grelottants sur les pentes à 10% et l’effort pour les gravir, les hommes n’osaient même plus lâcher le guidon où se crispaient leurs doigts morts pour sortir un aliment de la poche arrière, d’ailleurs emplie d’eau. Á la vérité, ils n’avaient plus envie de manger, plus envie de boire. Ils n’avaient plus envie de rien. Tous ceux qui terminèrent, et on mesure le courage des hommes de 1958 au fait qu’ils furent nombreux, avouèrent que leur cerveau même s’était arrêté de fonctionner.
Pour la première fois peut-être, Anquetil découvrait ce que le métier peut avoir d’atroce. Quelles pensées aurait-il eues, s’il en eut été capable, en voyant fuir Geminiani et Favero sur les dernières rampes de ce col de Porte d’où la vue s’étend si loin sur la vallée où les hommes sont au chaud ?
– « Si j’avais su que ce soit si dur, je ne sais pas si j’aurais fait ce métier » disait-il vingt-quatre heures plus tard, alors qu’il sentait déjà dans sa poitrine le feu de la maladie.
Or, Jacques a prouvé, au-delà de toute expression, qu’il était un homme dur et courageux. Car, aujourd’hui, on sait qu’il a couvert 237 kilomètres avec près de quarante et un de fièvre, de quoi faire s’aliter pour longtemps tout être normal. Et pourtant…
– « Si j’avais su … » N’est-ce pas la parole la plus dramatique qui résume cette journée ? »

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Il faut maintenant, tout de même, parler du héros du jour, Charly Gaul.
Pour pasticher Georges Brassens, « Parlez lui de la pluie et non pas du beau temps » !
C’est cet angle de traitement que choisit Christian Laborde pour relater son extraordinaire chevauchée dans le livre écrit à sa gloire : L’ange qui aimait la pluie.
Toujours dans l’épopée, le « frère de race mentale de Claude Nougaro », après avoir mis en scène Pétrarque dans le Ventoux, brode une idylle entre Lady Rain et l’Ange de la montagne.
Tandis qu’Anquetil se morfond de sa dame blanche qui l’attend sur la Côte d’Azur, Madame La Pluie s’est installée dans la voiture du directeur technique Jean Goldschmit. Est-ce bien réglementaire ? !!!
« Des nuages, tout le bleu du ciel gommé, et la pluie que Charly attendait !
– Je suis là, mon Charly, attaque quand tu veux ! Je tomberai sans cesse, sur tes épaules, dans ta nuque, et sur tes bras ! Je tomberai jusqu’à Aix-les-Bains, mon amour ! Attaque quand tu veux ! Mes gouttes sont pour toi, toutes mes gouttes sont à toi …
La pluie était épaisse et froide, les coureurs réclamaient des imperméables. Charly, dans la roue de Bobet chantait … »
Plus loin, plus haut dans le Luitel : « Le virage était à quelques mètres d’eux, et, quand leurs deux roues avant, coupant la même flaque, entrèrent dans la courbe, l’ange à tête de James Dean se mit en danseuse et disparut. Geminiani, qui montait juste derrière Bobet, se dressa sur les pédales avant de se rasseoir, cassé, impuissant, mort. Comme Bobet. Du vélo de l’ange, les deux champions ne distinguaient plus que les haubans. L’ange avait levé l’ancre, sa caravelle jouait avec le vent, ses voiles blanches et gonflées glissaient entre les sapins…
… Charly montait, montait, volait ! Jamais coureur dans un col n’avait donné une telle impression d’aisance, de souplesse, de puissance et de légèreté. Jamais coureur sur une pente aussi raide n’avait à ce point mouliné. Seuls les gosses qui font du tricycle dans les squares, surveillés par leur maman plongée dans Somerset Maugham, peuvent mouliner comme lui, aussi vite, aussi longtemps…
… – Bravo, mon Charly, je t’aime, tu les sèmes, tu chantes, nous sommes ensemble jusqu’à Aix-les-Bains, pour toujours !
Dans les premiers lacets du col de Porte, Jacques Anquetil se mit en danseuse, se désunit. Ses jambes le faisaient souffrir, il respirait mal, il avait froid. Il se battait contre la pente et contre sa machine, mais il n’avançait pas, n’avançait plus …
Gem gravissant le col de Porte, tout à la joie d’avoir zigouillé Jacques Anquetil, ne pensait pas à cet ange, à plus de 15 minutes au classement général, mais qui, dans l’épaisseur effrayante des brumes, se jouait des lacets, chantait pour l’amour de Lady Rain, la femme au corps d’averse, à la nuque de gouttière, aux yeux de chat. Et Lady Rain, qui tombait sur tous, n’aimait que lui…
… La brume était un supporter de l’ange, elle était arrivée très tôt, s’était garée dans les premiers lacets, avait continué à pied, et avait attendu pendant des heures son arrivée. Et l’ange venait de passer. Il volait, tous derrière, tous derrière !, il volait, tous derrière et lui devant !, sur son cheval blanc. Charly franchit le col de Porte détaché … »
Plus tard, plus loin, dans le col du Cucheron : « Charly dévorait du sucre, demandait à Goldschmit des renseignements précis sur sa position, sur l’état de Geminiani. Il ne donnait aucun signe de fatigue, sa pédalée était toujours aussi souple. Il n’avait ni imperméable, ni journal logé sous le maillot. Il était offert à la pluie des Alpes, à l’eau d’en haut, à toutes ses envies de femme amoureuse. Il pédalait pour elle, il montait le col du Cucheron pour la séduire, elle était à son bras, et les rochers, les arbres, le ciel bas criaient : Vive la mariée.
Au sortir d’un lacet, au moment de relancer sa machine, pour goûter celle qu’il aimait, ouvrit la bouche et avala quelques gouttes. Elles étaient salées. Charly tourna sa tête vers les nuages, vers la pluie, et demanda :
– Pourquoi es-tu salée mon amour ?
– Mes gouttes ont un goût de sel, parce que dans l’effort je sue, comme toi mon amour !
– De quel effort parles-tu ?
– Du Tour de France, mon ange ! Car moi aussi je fais le Tour de France, le Tour de France des nuages ! Je veux tout savoir de toi, tout connaître, connaître ta souffrance et ta joie. C’est pour cela que, sur mon vélo de marque Orage, mon vélo en tube d’éclairs, je pars à l’assaut des brumes, des nuées que je traverse pour te retrouver. Je monte les stratus, je m’envole dans les nimbus, je souffre dans les cumulus, je démarre dans les cirrus. Je suis fière de toi, mon amour, et je voulais que tu le sois de moi, mon ange.
Alors l’ange lâcha son guidon, se redressa, enlaça les gouttes, plongea dans leur nuque fraîche, y planta ses crocs de champion et d’amant.
L’ardoisier assis sur la moto indiqua à Charly les écarts pris à deux kilomètres du sommet du Cucheron. Le retard de Geminiani était de 8 minutes, et celui d’Anquetil supérieur à 9 minutes.
– Go, Charly, go !…

Blog Briançon-Aix  Gaul dans Chartreuse

… On croyait le Tour fini, on pensait que la première place se jouerait aujourd’hui entre Jacques Anquetil et Grand Fusil Geminiani, et voilà qu’un ange que l’on disait mort, un ange équipé d’un plateau de quarante-deux dents et d’un pignon de vingt-cinq, profitait de la pluie pour rendre à l’épreuve sportive la plus prestigieuse sa gloire d’avant-guerre
Plus tard, plus loin, dans l’ascension du col du Granier : « La pluie regardait l’ange pédaler en souplesse. Ses épaules ne bougeaient pas, son buste était immobile. La pluie s’approcha de l’oreille de l’ange :
– Hey, Charly, veux-tu un peu d’orage, une poignée d’éclairs, mon amour, un peu de son dans ce Granier ?
Charly lui répondit que oui ! D’accord pour la bande son. Alors, la pluie tournant sa tête d’eau vers Zeus, dit :
– Tu es là, Zeus ? Pourrais-tu envoyer une gerbe d’éclairs sur le col du Granier ?
– C’est pour ton play-boy grand-ducal, n’est-ce pas ?
– Oui, c’est pour Charly, je l’aime !
– Alors, c’est OK, j’envoie la foudre !
Des éclairs arrachèrent le col du Granier à la nuit, à la brume. Ils glissaient le long des arbres, faisaient briller les jantes de Charly. La pluie cognait sur la carrosserie des Aronde et des 4CV garées le long de la route.
Aux éclairs, nombreux et rouges, succédaient les coups de tonnerre, qui faisaient vibrer la brume, crevaient ses énormes coussins gris et glacés. L’ange, encouragé par Goldschmit – « Tu vas gagner le Tour, Charly, tu vas gagner le Tour » – roulait de plus en plus vite. Ses ailes éclairées par les jets de lumière céleste semblaient immenses, démesurées. Zeus, que ce petit jeu amusait beaucoup, se montrait généreux, balançant par-dessus bord tous les éclairs qu’il avait sous la main.
En bas, dans le col, c’était le feu, le froid, la foudre ! La fin du monde ! Les coureurs montaient, épuisés, la peur au ventre. Ils frissonnaient, trempés, livides, et la radio dans les bagnoles balançait des versets de l’Apocalypse selon saint Jean…
… L’ange qui aimait la pluie, domptait les Alpes et la pluie disait à son ange que les Alpes lui appartenaient.
– « Tout est à toi, Charly, rien n’est à eux. Á toi, le socle cristallin, les schistes de Sestrières, les lichens des cimes ! Á toi les Alpes carniques, juliennes et bergamasques ! Á toi les grands fleuves qui naissent là, à toi l’Adda, la Durance et l’Isère. Á toi le lac Majeur et la neige de la chanson ! Á toi toutes les roches, tous les charriages, le gel nocturne, le fracas des avalanches ! Á toi l’eau de fusion, auxiliaire du gel, attaquant les calcaires ! Á toi les sapins, les hêtres, les résineux, les touffes d’herbes, les arbustes, les châtaigniers ! Á toi les cônes d’éboulis, les moraines des glaciers ! Á toi les perdrix, le rire de l’air, à toi le chamois dont tu possèdes l’agilité ! Tout est à toi, rien n’est à eux ! »
Charly engloutit un sandwich au jambon au sommet du Granier, et se lança dans la descente
Plus tard, plus loin : « Il faisait nuit à Aix-les-Bains, la pluie tombait froide, violente, épaisse, lourde, des paquets d’eau, des bassines que l’on retournait, des lessiveuses qu’on vidait. Les phares des autos suiveuses étaient allumés, les motos soulevaient des gerbes d’eau, les klaxons hurlaient. L’ange ralentit à l’entrée du dernier virage, le négocia parfaitement, et apparut dans la ligne droite. Un bolide clair, une bulle bleue à fond sur le tapis noir ! L’ange sprintait sans se déhancher, en ligne, en harmonie parfaite avec sa machine. Les spectateurs applaudissaient cet étrange coureur, sapé d’enfer, au visage clair, rayonnant, cette créature inhumaine, éblouissante, ce foudroyant mélange de brume isotonique et de terreau divin … »

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L’écrivain Lionel Bourg résumait, lui, la chevauchée « gaulienne » à une phrase :
« Une phrase une seule, inachevable.
Mouvante des sables indistincts qu’elle charrie, du lœss, des alluvions transportées au fil des mots, méandre après méandre, entre ses muscles d’onde soyeuse qui se contractent avant de se détendre le long des berges, enveloppant les branches et les racines des arbres ployés au-dessus des remous. Une phrase parfaite. Indissociable du frisson des feuillages que l’orage chahute et que le vent oblige à se tordre comme en une même flamme liquide, une phrase qui monte, descend, s’apaise ou se rebiffe, répercutant au détour d’une virgule ou d’une parenthèse le chuintement pluvieux dont elle ne saurait se défaire. Une phrase, rien qu’une phrase, ce fut cela, l’étape de la Grande Chartreuse du Tour 1958. Gaul me la susurra mieux que les plus grands stylistes. Je l’écoutais. L’entendais. Jamais mon attention ne s’était si résolument tournée vers le mouvement chaloupé d’un verbe, d’un adjectif, de sorte que, sauvage encore, inculte mais irriguée par les chansons de maman, les alexandrins qu’elle clamait, les cantiques, les paillardes et les refrains révolutionnaires que je reprenais sans comprendre – mais si, je comprenais, j’ai tout compris, bambin, la folie, la tendresse, la mort, la violence, le mépris, l’injustice, la révolte, la haine –, elle naissait débordante, ma passion des noms, des syllabes comme de cette grammaire onctueuse où je plantai l’ergot, léchant à son extrémité la pâte qui venait de lever, pleine de songes. »
Ces textes superbes sont à la hauteur de l’extraordinaire performance athlétique de Charly Gaul. Le Grenoblois Stendhal, un régional de l’étape (!), aurait sans doute apprécié cette Chartreuse de charme !

Blog MDS Gaul Chartreuse

Au classement général, à Aix-les-Bains, le discret Favero nouveau maillot jaune, Geminiani et Gaul sont regroupés en une minute.
Gem a déjà retrouvé son mordant : « Non, ils ne me prendront pas mon Tour. Je les aurai quand même malgré tous les traîtres, tous les judas, qu’ils soient de l’équipe belge, de l’équipe italienne … J’en ai trop fait jusqu’ici pour laisser maintenant échapper la victoire. »
Après la chevauchée fantastique de la veille, l’étape entre Aix-les-Bains et Besançon s’annonçait plus tranquille. Les coureurs disaient adieu aux Alpes avec le franchissement des cols plus modestes de la Faucille et de la Savine.
« Les hasards de la route ont parfois de curieuses coïncidences. Sur la même route entre Gex et Poligny où, en 1954, il signala au grand public sa classe et sa fantaisie en franchissant la Faucille en tête et en s’arrêtant derechef pour déguster une glace, el Señor Bahamontès avait, en 1957, à bout de force, été contraint à l’abandon, loin derrière Jacques Anquetil qui, avec un brio exceptionnel, s’en allait cueillir à Thonon (on tournait en sens inverse) une victoire au sprint et un gain de quinze minutes sur les vedettes du classement… »
Cette année, sur les mêmes pentes, l’Aigle de Tolède effectua son effort de grimpeur buissonnier pour asseoir définitivement sa victoire au Trophée de la Montagne.

Blog MDS Aix-Besançon BahamontèsBlog MDS Aix-Besançon Anquetil

Pour Anquetil, le col de la Faucille avait un sale air de col du Marteau !
« Le calmant que lui avait administré le docteur Dumas semblait ne lui faire aucun effet. L’air lui brûlait les poumons, son visage était blanc. Il pédalait mécaniquement, il essuyait sa joue fiévreuse, couverte de sueur, contre son avant-bras. Joseph Groussard, René Privat et Francis Pipelin avaient pris le relais de Jean Stablinski et de Walkowiak, au chevet de l’Enfant-Roi.
– Cette fois, il est mort, répétaient les chasseurs d’images qui cadraient sa gueule livide et fixaient sur leur pelloche la détresse du gamin génial.
Mort, oui, fauché dans un col ! Mais ce mort qui toussait, auquel on conseillait d’abandonner dans cette Faucille de malheur afin de préserver sa santé, refusait de s’arrêter :
– Je ne descendrai pas de mon Helyett, je ne poserai pas le pied à terre, je continuerai jusqu’au bout. Mes poumons sont en feu, le « foyer infectieux » comme dit le docteur Dumas, me prive de force et de jambes, mais je n’abandonnerai pas. Je m’appelle Jacques Anquetil … »
Les Belges exploitaient la défaillance d’Anquetil pour ravir la première place du challenge Martini à l’équipe de France.
« Pendant quarante-six kilomètres, Anquetil s’accrocha. Ses yeux fiévreux, rougis, fixaient la roue arrière de ses équipiers. Ils se relayaient. Ils l’encourageaient. Jacques Anquetil avait de plus en plus de mal à la poitrine, il respirait péniblement, il était presque méconnaissable tant la douleur déformait son visage maigre, creusé par l’effort. Mais l’Enfant-Roi s’accrocha et rentra. Il se porta aussitôt à hauteur des Belges :
– Messieurs, je suis là ! Je m’appelle Jacques Anquetil. Á combien roulez-vous ?
– Á quarante kilomètres à l’heure !
– Parfait ! Moi je roule à quarante de fièvre … »
Sur la piste rose de Besançon, où neuf ans plus tard, Anquetil se préparerait en vue d’une nouvelle tentative contre le record de l’heure, son équipier et ami André Darrigade remportait au sprint devant l’Italien Baffi sa cinquième victoire d’étape.

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Le Tour de France allait définitivement se jouer le lendemain dans une course contre la montre de 71 kilomètres entre Besançon et Dijon.
« Le docteur Dumas, petit, blond, solidement planté sur ses jambes musculeuses, pas l’air d’un médecin pour un sou avec son short et son pull-over jaune, vint vers Anquetil :
– Jacques, lui dit-il doucement, je sais que vous avez fait préparer un vélo léger pour l’étape contre la montre. Je ne vous interdis pas de partir, mais je vous conseille de m’écouter. Vous avez fait toute l’étape avec une congestion pulmonaire. Si vous courez demain, ce peut-être le sanatorium et la fin de votre carrière. Voue n’avez pas le droit de jouer avec votre santé. Soyez raisonnable et comprenez-le.
Des larmes vinrent perler aux yeux d’Anquetil »… aux miens aussi évidemment.
Je me souviens que j’étais inquiet pour mon champion. Les reporters parlaient de pleurésie, de congestion pulmonaire, se posaient des questions sur la suite de sa carrière. J’interrogeais mon père afin qu’il me rassure. C’était grave, me disait-il !

Blog MDS Anquetil abandon

Propos réconfortants de Maurice Vidal : « C’était un parcours pour Jacques. Un parcours idéal. Il aurait fait une grande performance.
Mais Jacques est resté à Besançon. La dernière station de son chemin de croix, le champion du « chrono » l’a trouvée dans la capitale de l’horlogerie, de même qu’il a sombré en 58 là où il gagnait le Tour en 57. Il a pleuré au départ fractionné de ses camarades. Il est resté seul dans les couloirs de l’hôtel, réalisant à quel point sa défaillance était grave pour ceux qui restaient.
Il a peut-être ses défauts, ce jeune champion. Mais il est courageux, et il est fidèle à sa parole. Il faut être un sacré bonhomme pour faire ce qu’il a fait. On aurait pu le croire amolli par la douceur de vivre, par ses succès discontinus. Il n’était que diminué. Mais il est sorti grandi à nos yeux de son premier contact avec la souffrance, pis avec la détresse du coureur qui sombre. Sur la route de Besançon, en traversant ces villes où il fait bon vivre, Gex, Morez, Champagnole, Salins, en gravissant ces cols pour excursionnistes qui se nomment la Faucille ou la Savine, il a su ce que c’était que d’être un toquard, incapable de dépasser le 35 à l’heure. Lui, l’ex-recordman de l’heure. Il a tout surmonté : la souffrance, l’humiliation, le découragement. Parce qu’il savait ce qu’il devait à ses équipiers. Et ceci, sur ce stade où il aurait dû triompher une fois encore. Nous pouvons le saluer sans arrière-pensée… »
Charly Gaul, déjà vainqueur des deux étapes chronométrées à Châteaulin et au Ventoux, l’emporta en grand champion à Dijon laissant Geminiani à trois minutes neuf secondes et Favero à trois minutes dix-sept secondes. Ainsi, il enfilait enfin le maillot jaune à vingt-quatre heures de l’arrivée au Parc des Princes.

Blog clm DottoBlog clm DijonBlog MDS Dijon clm GaulBlog Besançon-Dijon GaulBlog MDS Dijon Gaul vainqueur

Je laisse le mot de la fin du Tour à Christian Laborde dans un style lyrico-dramatico-publicitaire : « Le peloton se présenta groupé à l’entrée du Parc des Princes … La victoire était pour André Darrigade, trente mille personnes l’applaudissaient. Le lévrier était devant, léger, puissant, splendide, bombe montée sur une Helyett équipée de boyaux Hutchinson collés au Chaluret, de roues libres Moyne, d’un dérailleur Simplex, d’une chaîne Brampton, de guidon et jantes Pivo, de rayons et d’écrous Robergel, d’un gonfleur Zéfal, de cale-pieds Christophe, de courroies Lapize, de pédales Lyotard, de cale-pieds Anquetil, d’un porte-bidon Vit’Do, bombe sponsorisée par la chicorée Leroux qui « désaltère sans faire transpirer », un « trésor de santé ».
Graczyk se releva, Baffi grimaçait toujours, Darrigade n’était plus qu’à cinquante mètres de la victoire à Paris, de sa sixième victoire d’étape dans le Tour de Charly. Mais l’ovation qui accompagnait la pédalée impériale du lévrier se transforma en un immense cri d’effroi. André Darrigade venait de heurter de plein fouet le jardinier du Parc des Princes. L’homme qui voulait voir sprinter le plus grand sprinter français s’était imprudemment penché sur la piste. Le choc avait été d’une extrême violence. Le lévrier était retombé lourdement sur la piste et le jardinier s’était écroulé dans l’herbe du Parc… »

Blog Darrigade chute Parc 1Blog Darrigade chute Parc 2Blog MDS Darrigade Parc 2Blog Sprint du Parc

L’étape revint à Baffi. Darrigade, inanimé, le visage en sang, fut évacué sur une civière vers l’infirmerie du vélodrome. Le pauvre employé du Parc décéda quelques jours plus tard.

Blog MDS Darrigade Parc 1Blog MDS Parc  Gaul et Darrigade

Charly Gaul inscrivait son nom au palmarès de la course la plus prestigieuse du monde, au terme d’une bataille qui entrait dans la légende. Pour un ange, il fallait au moins une étoile pour lui remettre le bouquet du vainqueur, ce fut la danseuse de l’Opéra Ludmilla Tcherina.

Blog Gaul à ParisGauléchappéeblog5Blog Gaul au Parc

Dès ce soir de fête, l’Ange de la montagne rejoignit son pays où les villages se terminent par ange.
Il offrait un quatrième succès au surprenant Grand-Duché du Luxembourg après les victoires de François Faber en 1909 et de Nicolas Frantz en 1927 et 1928. Je ne compte pas (et pour cause) celles de Andy Schleck sur tapis vert en 2010 et de … France Gall au concours Eurovision de la chanson avec Poupée de cire, poupée de son !!!
On ne dirait plus de Charly qu’il était « l’éternel fiancé du Tour ». Roland Barthes le compara à Arthur Rimbaud.
J’ai déjà relaté cette anecdote : je revis Charly, en chair et en os, devant ma maison familiale normande, presque quarante ans plus tard. En 1997, le Tour arrivait, à quelques centaines de mètres de là, et rendait hommage à Jacques Anquetil, vainqueur en 1957 et décédé dix ans plus tôt. Autour de son épouse Janine, s’étaient réunis ses équipiers de l’équipe de France, Darrigade, Bauvin, Privat, Bergaud, François Mahé, Walkowiak, Stablinski, des coureurs que vous avez retrouvés au long de mes billets.
Il y avait aussi là … Charly Gaul. Il me fallut beaucoup d’imagination pour retrouver sous les traits de ce petit bonhomme ventripotent et barbu la silhouette d’un Ange de la montagne.

Blog MDS Histoire du Tour GaulBlog MDS Centre-Midi

L’équipe de baroudeurs du Centre-Midi avec à sa tête Geminiani

Blog Geminiani se confie à MS

Blog Baha au Parc

Federico Bahamontès vainqueur du Trophée de la Montagne

Blog Graczyk au Parc

Jean Graczyk Maillot Vert du classement par points

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Me voici au terme de ma plongée dans ce mémorable Tour de France 1958. J’avoue une certaine émotion : en vous le racontant, j’ai souvent retrouvé, presque revécu des moments heureux de mon enfance.
Vivement 2019 ! Je vous emmènerai, cette fois avec Antoine Blondin, sur la route du Tour 1959. Cela promet d’être un bon cru, Roger Rivière qui y participera, trinque déjà à la santé de Marcel Bidot pour constituer une équipe de France unie !

Blog Rivière trinque

Si je suis courageux, je vous raconterai peut-être aussi le Tour de 1969 qui vit la première victoire de l’immense Eddy Merckx.

« Et maintenant, voici venir un long hiver… ». Á propos, c’est sur cette phrase que s’achève le roman qu’écrivit Antoine Blondin durant l’été 58. Un singe en hiver fut récompensé du Prix Interallié en 1959 avant qu’Henri Verneuil ne l’adapte au cinéma … inoubliables Gabin et Belmondo. L’histoire se déroule dans une Normandie pluvieuse … un chouette temps pour Charly Gaul et Lady Rain !

Blog MDS Fin du Tour

Pour rédiger ce billet, j’ai fait appel aux journalistes et chroniqueurs des revues Miroir-Sprint et But&Club Miroir des Sports : Maurice Vidal, Robert Chapatte, Roger Bastide, Félix Lévitan, André Chassaignon, Jacques Grello ainsi que leurs merveilleux photographes.
– à Christian Laborde avec son livre L’ange qui aimait la pluie, Albin Michel 1994
– à Lionel Bourg avec son livre L’échappée, L’Escampette 2014
– mes vifs remerciements à Jean-Pierre Le Port pour avoir mis à ma disposition sa collection de magazines Miroir-Sprint. Amoureux du cyclisme et du cyclotourisme, je vous conseille la lecture de son blog: http://montour1959lasuite.blogspot.com

Publié dans:Coups de coeur |on 17 août, 2018 |4 Commentaires »

Ici la route du Tour de France 1958 (2)


Pour revivre les huit premières étapes : http://encreviolette.unblog.fr/2018/08/01/ici-la-route-du-tour-de-france-1958-1/

Après les grandes manœuvres opérées lors des huit premières étapes, on imagine que la descente avant la bataille des Pyrénées risque d’être plus tranquille.
Lors de l’étape Quimper-Saint-Nazaire, comme l’indique la légende de la photographie, les coureurs se sont mis en demi-congé pour admirer le paysage, notamment le vieux pont de Quimperlé à la confluence de l’Elle et de l’Isole, ainsi que le curieux pont de bois de La Roche-Bernard reconstruit sommairement après la Seconde Guerre mondiale.

Blog Quimper-St-Nazaire quimperlé roche bernard

Les suiveurs prennent également du bon temps, ainsi le populaire chansonnier Jacques Grello qui met son grain de sel (référence probable à La Boîte à sel, l’émission satirique qu’il anime sur le petit écran) dans sa chronique du Miroir des Sports, choisit, avec l’humour qui le caractérise, de nous présenter l’équipe Internations, une sélection très hétéroclite :
« J’ai toujours envie de demander aux Danois pourquoi ils ont l’air triste. Mais j’ignore le danois. Vous connaissez beaucoup de gens qui connaissent le danois, à part les Danois eux-mêmes ? Très peu, n’est-ce pas ?
Max Bulla, qui dirige l’équipe internationale du Tour, ignore le danois (c’est naturel, il est autrichien), de même qu’il ignore le portugais. Qui parle le portugais à part les Portugais eux-mêmes ? Alors, comment fait Max Bulla pour conduire à la bataille ses jeunes étrangers ? Comment procède Andresen lorsqu’il veut demander à Barbosa des nouvelles de sa santé ?
Ces questions m’étant venues, je suis allé les poser à Max Bulla lui-même.
C’est un homme charmant, aux oreilles énormes, malgré quoi il n’entend que deux langues (l’allemand et le français). Ce n’est déjà pas si mal, mais, dans sa situation, c’est insuffisant. Un compatriote à lui et à moi (un Autrichien naturalisé français) l’aidant dans les passages difficiles, il nous a donné de longues et courtoises explications.
Comme nous le supposions, les échanges linguistiques de l’équipe internationale sont d’une extrême complexité. Pour parler à ses Danois, Max Bulla utilise les services d’un masseur luxembourgeois qui connaît l’allemand et l’anglais que connaissent un peu les Danois. Pour les Portugais, c’est assez simple, Barbosa connaissant le français, ainsi que l’italien (superflu en l’occurrence) et naturellement le portugais, sa langue maternelle qu’il utilise très peu, étant donné que Batista, le seul qui entende ce langage, est un homme qui ne dit jamais rien. Et si un Danois veut parler à un Portugais, il essaie de trouver un Italien qui puisse joindre Barbosa.
Quant à Christian, il n’entend que l’allemand, ce qui l’arrange très peu étant donné qu’il est le seul de l’équipe à parler teuton. Á part Max Bulla, bien entendu. Mais Max Bulla a rarement le loisir de parler allemand, occupé qu’il est à se faire comprendre des Portugais, des Danois et du chauffeur de sa voiture qui naturellement est Français.
Je ne sais pas si vous me suivez bien, moi-même à me relire je me sens un peu perdu.
De toute façon, même si les Internationaux se comprenaient entre eux, ils seraient encore très isolés, puisqu’ils ignorent naturellement le hollandais, le flamand, l’italien, l’espagnol et le breton. Il serait inhumain de les obliger à parler toutes ces langues sous prétexte que personne ne connaît le danois !
Bref, comme dit l’Anglais Robinson, une seule solution : parler français !
Les coureurs anglais, contrairement aux touristes britanniques dont le mépris pour les langues continentales est bien connu, parlent français même entre eux. Robinson, s’il ignore encore quelques nuances du beau langage français, maîtrise brillamment les difficultés de l’argot des routiers. Ce qui, l’accent aidant, ajoute un grand charme comique à ses propos.
En définitive, la langue française est la langue diplomatique de la CCE (Communauté Cycliste Européenne). Étant bien entendu que ce français-là est beaucoup plus loin de Pascal que du Petite Simonin illustré.
Elliott donnerait volontiers des leçons d’anglais, mais ils ne se voient jamais. Les Danois sont toujours en queue et Elliott toujours en tête à essayer de gagner.
Voilà pourquoi les Danois sont tristes. Pauvres Danois ! »
Seamus Elliott, justement, est encore en tête et participe activement à l’échappée décisive du jour en compagnie de son coéquipier Barbosa, du Belge Luyten, de l’inévitable coureur du Centre-Midi de service Jean Graczyk, ainsi que l’Italien Vito Favero, discret mais toujours dans les bons coups, qui pourrait bien se retrouver en jaune à Saint-Nazaire. Mais c’est sans compter avec André Darrigade, également échappé, qui, outre sa victoire au sprint, rafle la bonification et récupère ainsi la tunique bouton d’or.
Ce soir, cinq coureurs se retrouvent groupés en 47 secondes au classement général.

Blog St-Nazaire Graczyk DarrigadeBlog Quimper-St-Nazaire Elliott remet sa roueBlog Quimper-St-Nazaire sprint DarrigadeBlog Bac Saint Brévin

Le lendemain, le départ de l’étape est donné à Saint-Brévin après une traversée par bac de l’estuaire de la Loire.

Á Royan, au sprint sur la longue ligne droite du boulevard Frédéric Garnier, Pierino Baffi apporte à l’équipe d’Italie sa première victoire d’étape.

Blog sprint Baffi Royan

Anecdote, le populaire coureur normand, Eugène Letendre, de l’équipe de l’Ouest, bien qu’attendu par plus de trois mille personnes, une centaine de journalistes et la reine de beauté locale, est éliminé pour être arrivé hors des délais. Pauvre Gégène, si attachant !
Entre Royan et Bordeaux, on sacrifie à un autre cliché classique du Tour avec le passage sur le pont enjambant la Dordogne, construit par Jean Eiffel, à Saint-André-de-Cubzac.

Blog départ de RoyanBlog Royan-Bordeaux St-André de Cubzac

Sur la piste du vélodrome du Parc Lescure de Bordeaux, on peut espérer une victoire d’un des quatre tricolores de l’échappée, Stablinski, Privat, Pipelin et Joseph Groussard. Mais, comme la veille, c’est encore un Italien qui l’emporte, Arrigo Padovan, celui-là même qui avait été déclassé à Brest.

Blog Royan-Bordeaux première attaqueBlog Royan-Bordeaux près de l'arrivée 2Blog Bordeaux sprint Padovan

Á Bordeaux, Maurice Vidal intitule sa chronique Les Gardes du cardinal et les Mousquetaires du roi :
« L’atmosphère d’un hôtel où sont logés plus de vingt coureurs est un curieux mélange. Cela tient de la clinique et du caravansérail. De la clinique, à cause de cette odeur d’embrocation de teinture d’iode ou d’éther qui flotte dans les couloirs. On y croise toutes sortes de gens qui courent d’un étage à l’autre, rapidement mais sans bruit : soigneurs, mécaniciens, personnel hôtelier généralement porteur de lait toujours réclamé aux arrivées par les coureurs, mais aussi chasseurs d’autographes plus hardis que les autres. Tout ce monde s’agite, faisant son possible pour respecter le repos des géants de la route. Il n’y réussit généralement pas.
La première constatation qui s’impose à l’observateur, dans un hôtel où l’équipe de France et celle du Centre-Midi se côtoient, c’est que les tricolores restent plus mystérieux que leurs rivaux du sud de la Loire. Peut-être est-ce un moral moins solide, ou bien un signe de la gravité et du sérieux qui doivent accompagner le port d’un maillot tricolore ? Je ne sais …
… Lorsque nous pénétrons dans la salle à manger de l’hôtel, l’équipe de France, presque au complet, est déjà à table, et les « Geminianistes » doivent passer devant elle pour gagner leurs places. Raides, ils passent et sans un regard. Ou plutôt si, celui d’Anglade, et il est noir. Et comme je lui en fais la remarque, il lance :
– Comment ne serait-il pas noir quand je les vois ?
C’est comme ça. D’une table à l’autre, on se jette des regards furtifs, ou bien on s’ignore. Pas tous cependant. Les capitaines, lorsqu’ils se croisent, plaisantent sans contrainte. Le « Grand » n’hésite pas à s’arrêter près des Français, à leur lancer une boutade et, parole, il les déride. Il échange quelques mots avec Darrigade, pour lequel il a une réelle estime, s’assied une minute à côté de Louison.
Mais les hommes de troupe ont épousé des querelles qu’on prête seulement à leurs chefs, et parce qu’ils sont riches. Le cardinal Bobet ou le Roi Gem savent oublier les aléas du moment et les querelles de couloirs pour étudier ensemble les affaires du royaume. Mais les Gardes du premier, les Mousquetaires du second ne fraient pas entre eux. Á chaque détour de route, ils sont prêts à en découdre. Ce n’est pas l’un des aspects les moins curieux de ce passionnant Tour de France que cette pièce qui s joue entre la formation officielle et ce corps d’élite levé par ce vieux briscard de Deledda.
Les hommes de la première bénéficient des avantages qui s’attachent à la fonction publique. Ils sont partis bien équipés, bien armés, présentés au bon peuple comme l’élite de ses enfants. Mais les seconds, morbleu, n’ont que faire des honneurs officiels. Cadets d’Auvergne, du Berry, du Rouergue ou de Provence, prétoriens de Lugdunum, ils ont du panache à céder à ceux qui en manqueraient. Beaucoup sont partis sur de vieilles rosses, des montures éprouvées par de trop longues chevauchées, l’escarcelle plate. Mais au-dessus des ventres vides battent des cœurs ardents. Et au cours de la traversée des Flandres, de la Normandie, de l’Armorique, les hommes au pourpoint d’or et de ciel se sont couverts de gloire.
Mais voici aujourd’hui les deux troupes qui se défient du regard. Rassurez-vous, cela n’ira pas plus loin que le plus prochain sommet de cette montagne où le duel va se fixer. Ils ne s’en veulent pas vraiment, mais ils ont pris leur rôle au sérieux, des deux côtés. Et des deux côtés, il y a des vaillants. Mais peut-être le capitaine des Mousquetaires sait-il mieux galvaniser ses troupes. Comment ne le seraient-ils pas lorsque Geminiani me lance, la voix claironnante et perceptible de la table d’en face :
– Tu en connais beaucoup qui accompagneront Gaul dans les cols ?
Et devant ma réponse hésitante, il se frappe la poitrine :
– Et bien, regarde-moi.
Le preux Rolland lui-même en reste coi… »
Ça promet !
Darrigade, vigilant, reste leader à Bordeaux, et va donc pouvoir traverser sa région des Landes en jaune.

Blog Bordeaux Dax Darrigade chez luiBlog Darrigade Landes

Ça sent bon la résine et, une fois n’est pas coutume, le peloton flâne au milieu des pins. Personne ne critique la passivité du peloton. Les organisateurs ont le droit de supprimer les journées de repos. Les coureurs ont, eux, le droit de s’en octroyer quand même une. On les laissa souffler jusqu’au centième kilomètre.

Blog Bordeaux Dax Les Landes

« Il restait à Darrigade une chance de se consoler sur ses terres de son échec de Bordeaux : gagner à Dax devant ses concitoyens … Hélas (pour lui) le temps est révolu des régionaux roulant tambour battant vers la ville natale avec la complicité bienveillante du peloton. Et comme par surcroît, il s’était affublé depuis plusieurs jours du trop voyant maillot bouton d’or, le Landais au cœur généreux n’avait qu’une faible chance de voir s’ouvrir devant lui le verrou du peloton … Et aucune de songer à un éventuel transport en commun dans la forêt landaise pour lui permettre d’affûter sa pointe de vitesse et la placer à bon escient en tête de la caravane, sur la cendrée toute neuve et toute fraîche (because la pluie) du Parc municipal des Sports … »

Longtemps, le populaire Dédé contrôle le peloton mais, trop marqué, il se résigne à laisser partir un petit groupe formé du Breton Jean Gainche, du Lyonnais Anglade, du Hollandais Van Est, de l’Espagnol Galdeano et des deux Belges Van Geneugden et Hoevenaers.
Á quelques kilomètres de l’arrivée, au pied d’un calvaire dans le village d’Onard, un autre coureur d’outre-Quiévrain, Pino Cérami, est victime d’une sévère chute. Groggy, il repart tout de même.

Blog Dax-Pau chute CéramiBlog Bordeaux-Dax Darrigade et arrivée

Sur la piste en cendrée de Dax transformée en bourbier, Van Geneugden, plus intrépide, s’impose devant Gainche pourtant présumé plus rapide.
De quoi Louison Bobet discute à l’arrivée avec Jacques Foix, le footballeur international Jacques Foix du club de Nice venu en voisin de Mont-de-Marsan, sa ville d’origine ? Peut-être des Pyrénées que nous abordons demain avec l’ascension de l’Aubisque, le premier col du Tour !
« Entre Dax et Pau, il a suffi qu’apparaissent ou plutôt que se devinent, noyées dans une crasse humide, les montagnes pyrénéennes chantées de chaque côté du versant pour que Bahamontès, l’Aigle de Tolède, retrouvât ses ailes. Des ailes énormes, presque démesurées, mais qui le faisaient planer très haut au-dessus de concurrents qui, les jours précédents, avaient eu quelque peu tendance à se gausser de sa façon de mener sa course. Il allait leur rappeler qu’il reste un roi des cimes. »

Blog Bahamntès plane sur les Pyrénées

Pour décrire son envol, Maurice Vidal prend prétexte d’une aïeule :
« On était dans un virage du col de Soulor, presque en bas. Elle était vieille, ridée. Elle avait des yeux malins qu’elle cachait derrière sa main parcheminée. Elle était vêtue de noir, et sa tête était couverte de l’écharpe de deuil des pleureuses espagnoles. Elle était sans doute venue pleurer sur Federico Bahamontès, l’ancien Aigle de Tolède redevenu le Fada de Castille.
Des hommes avaient neuf minutes d’avance. Il partit seul du peloton les chercher. Il alla les chercher (mais oui). Quand il passa devant la vieille, il n’avait plus que cent mètres de retard. Dès l’attaque du col, il lâcha tout le monde, passa au sommet en tête six minutes devant Charly Gaul, huit avant Bobet. Mais à Pau, il était avec ceux-là, après avoir descendu en « fumant la pipe », content d’être enfin en tête de quelque chose : le Trophée de la Montagne. »

Blog Dax-Pau la montagne enfin làBlog Dax-Pau au bas de Soulor 2Blog Dax-Pau au bas de SoulorBlog Dax-Pau Bergaud Damen dans SoulorBlog Dax-Pau Baha SoulorBlog Dax-Pau Gaul Soulor
Blog Dax-PauFrançais au sommet 2

Chaque journaliste envisage les spectatrices au bord de la route à sa façon. Ainsi, celle de Jacques Grello que vous connaissez maintenant :
« Quelle bonne idée d’avoir mis un maillot jaune au premier ! Même au sein du plus touffu des pelotons, il est d’une couleur qu’on ne peut pas ne pas remarquer.
C’est grâce à lui que le spectateur du Tour conserve l’illusion d’avoir vu quelque chose. Il est sûr, en tout cas, d’avoir reconnu au moins un coureur. Les autres, comment voulez-vous qu’il les retrouve dans ce fouillis de couleurs, ce défilé de drapeaux qui passe tellement vite (c’est pire encore aujourd’hui avec les maillots bariolés de marques publicitaires, ndlr) ?
Mais d’avoir vu le maillot jaune suffit à la jubilation du spectateur du Tour de France, lequel est le moins exigeant des spectateurs.
Cette course légendaire dont on lui parle des mois, c’est, pour lui, trois heures d’attente, quarante secondes de spectacle et une année d’entracte.
Malgré quoi, dès la voiture-balai passée, les gens s’ébrouent, tout fiers de n’avoir rien vu et refluent vers les auberges en vue d’arroser et commenter longuement un évènement qui, en somme, n’a pas eu lieu. Sans rancune, ravis, jubilants. Quel bon caractère !
Pourtant, parmi ces gens heureux, il en est quelques-uns ou plutôt quelques-unes pour qui la fête n’est pas réussie. Pour elles, cet énorme pétard fait long feu. Les plus déçues, ce sont les plus jolies spectatrices. Celles qui étaient venues non pour nous regarder, mais pour qu’on les admire.
Nous en voyons tous les jours, au bord de toutes les routes, de ces plaisantes demoiselles.
Des petites bien fraîches qui font chaud à l’œil du suiveur.
Elles se posent en général soigneusement à l’écart du commun des spectateurs. Dans un virage ou à leur fenêtre ou sur un mur. Bien en vue, gracieuses, le sourire en cœur et la poitrine en figure de proue.
Elles veulent qu’on les regarde, feignant de nous regarder passer. J’en ai admiré une dans le col de Soulor, sirène de montagne, allongée nonchalamment sur un rocher dans le creux du virage. Elle était belle !
J’ai failli m’arrêter pour lui demander si c’était bien moi qu’elle attendait. Et chacun a pensé comme moi. Même Hollenstein qui montait en basculant son vélo. Il lui a fait l’hommage d’un sourire trempé de sueur.
On a beau être Suisse, on n’en est pas moins un homme. Elle a eu l’air contente. Elles sont contentes qu’on les remarque puisqu’elles sont venues pour ça. Et, parmi nous, personne ne rechigne à souligner leurs charmes. Joyeusement gaillards, bêtes comme des trouffions en manœuvre.
Elles sont d’abord enchantées. Pensez : douze-cents admirateurs qui vous saluent ! Aussi jolie soit-on, dans un petit village, c’est plus qu’on en verra toute la longue année.
Mais le temps d’un clin d’œil, d’un bonjour, d’un sourire, la caravane s’épuise et la journée tourne au rendez-vous manqué.
Les jolies n’attendaient pas, mais elles espéraient quelque chose. Quoi ? Je n’en sais rien. Elles non plus, peut-être. Mais tous ces hommes qui passent …Si l’un d’eux s’était arrêté tout de même …
Ils sont assez prestigieux, tous ces voyageurs. Hélas ! Aucun n’a fait halte et les demoiselles rentrent chez elles pour tristement se désendimancher.
Je vous le dis, jolies filles, vous avez grand tort de rêver ! Ces vagabonds, ce ne sont pas des gens intéressants. Je ne parle pas des routiers dont la rigueur de mœurs est bien connue. Tout le monde sait que la compétition, fût-on doué comme Jacques Anquetil, tolère mal la bagatelle. Mais je parle des suiveurs. Ne les regrettez pas. Si vous saviez comme ils sont coureurs … »
Je suis à peu près certain que cet article à l’humour délicieux ne pourrait plus être publié dans le féminisme ambiant d’aujourd’hui.
Mais revenons à la course ! Au-delà de la déconcertante chevauchée du fier Castillan, l’étape fut aussi très animée entre les favoris. Charly Gaul s’envola aussi dans l’Aubisque, suivi d’assez près par … Geminiani qui accordait ses actes à ses paroles de Bordeaux. Un peu plus loin, les tricolores Bobet, Bauvin et Anquetil, unis dans la défensive, contrôlaient la situation. Ce petit monde se regroupa après Eaux-Bonnes dans la longue descente vers Pau. Les leaders de l’équipe de France menèrent bon train pour creuser l’écart avec les Italiens Nencini et Favero distancés.
Sur le circuit automobile de Pau, un des leurs Louis Bergaud régla au sprint le surprenant hollandais Damen. Encore que dans la tribune de presse, tout le monde ne partageait pas le point de vue du juge à l’arrivée…

Blog Dax-Pau Gaul dans Aubisque

Blog Dax-Pau Bergaud Damen sprint

Blog Dax-Pau sprint Bergaud Damen

Aux marches du château du bon roi Henri IV, au son de la cabrette, on pouvait danser la bourrée en l’honneur de Lily Bergaud, surnommé la Puce du Cantal, et de … Raphaël Geminiani qui enfilait, pour trois petites secondes, le premier maillot jaune de sa carrière, lui qui avait déjà porté le paletot amarillo de la Vuelta et la tunique rose du Giro.

Blog Dax-Pau Gem en jauneBlog Dax-Pau Geminiani en jauneBlog Dax-Pau Bergaud affiche

« Personne n’aura sans doute le talent de vous faire revivre la « Fête Auvergnate » de Pau : la victoire de Lily Bergaud, au sprint s’il vous plaît, et le triomphe de son ami, le Grand.
Lui, le plus vieux, le plus fidèle compagnon du Tour, il avait attendu douze ans pour revêtir cet emblème des braves. Et il en était tout bête. Il essayait bien de jouer les décontractés, de lancer ses boutades. Ça ne sortait pas. Tout le monde le congratulait, et miracle, tout le monde était sincère. Et de voir tant d’amis, tant de gens heureux de bonheur, il marmonnait des plaisanteries, grimaçait des sourires pour photographes, embrassait une demoiselle en pensant à Nanou qui, à Clermont, devait pleurer de joie. Il remerciait Gay, il remerciait Rohrbach, et Anglade, et Polo, et Adolphe. Et tout le monde disait :
– C’est bien qu’il ait le maillot …
On lui souhaite bien sûr de le garder s’il est le plus fort. Mais ce n’est pas l’essentiel pour nous tous. L’essentiel, c’est d’avoir vu la grande injustice du Tour enfin réparée. Et d’avoir vu, enfin, ce grand bavard incapable de parler … »
Les deux champions auvergnats, habituellement équipiers de marque sous le maillot Saint-Raphaël-Geminiani, pouvaient trinquer, au pays du Jurançon, d’un verre de Quinquina, à défaut d’Avèze ou de Salers !

Blog Dax-Pau Bergaud Gem Quinquina

L’âne Marcel Bidot (sic) ronge son frein : « Lorsque Raph m’adresse des épigrammes par l’intermédiaire du micro et de la presse, depuis Bruxelles, je tais les motifs véritables de son éviction… mais je commence à en avoir par-dessus la tête ! Que Geminiani se renseigne à la source, qu’il pose des questions à Jacques Anquetil, et ensuite, nous en reparlerons ! »
Car il se confirme que le Normand a bel et bien opposé son véto à la sélection de Geminiani au lendemain des Boucles de la Seine (une belle classique française aujourd’hui disparue), alors que Marcel Bidot songeait à réintégrer l’Auvergnat.
Mais il y a pire : « Au soir de la première étape pyrénéenne, le directeur technique connaît de nouveaux tracas. On lui a rapporté à l’heure du dessert que Louison Bobet venait de déclarer à une radio : « Si je ne peux gagner ce Tour de France, j’aiderai Geminiani, mon copain. » Les paroles du Breton constituaient une grave menace pour l’homogénéité de l’équipe de France, mais aussi une violation des règlements du Tour : un coureur coupable de collusion avec une équipe rivale est passible de disqualification.
Pressé de répondre, le triple vainqueur du Tour mit les choses au point :
« J’ai seulement déclaré, répondit-il, que si l’équipe de France n’était plus en mesure de gagner et si nous avions un cadeau à faire, ce serait plutôt en faveur de Geminiani. On a tronqué ma déclaration, voilà tout … » »
Mouais ! Marcel Bidot est malgré tout inquiet au départ de la seconde étape pyrénéenne.

Blog Pau-LuchonBlog Pau-Luchon à Ste Marie de CampanBlog Pau-Luchon PeyresourdeBlog Pau-Luchon Bahamntès seulBlog Bahamntès aigle des Pyrénées

Sans dire comme un Roi tout-puissant qu’il n’y a plus de Pyrénées, l’étape Pau-Luchon avec l’escalade des cols d’Aspin et de Peyresourde n’est pas palpitante. L’Aigle de Tolède Bahamontès ne se contente pas, cette fois, de survoler les cimes, il finit en solitaire dans la station thermale chère autrefois à Flaubert et Edmond Rostand. Les « gros bras » se neutralisent mais le sprint pour la seconde place revêt plus d’importance qu’on ne pouvait imaginer :
« Raphaël Geminiani, vieux guerrier du Tour, n’aura gardé que vingt-quatre heures ce maillot jaune qu’il avait vraiment convoité dans neuf Tours de France précédents et qu’il avait enfin conquis au terme de la première étape pyrénéenne. Il lui eût suffi, pour le conserver un peu plus longtemps, de posséder cette qualité qui lui eût permis de devenir aussi champion de France, le 22 juin dernier, sur le circuit de Belvès : une pointe de vitesse simplement moyenne. Il eût pu alors, sur le boulevard des Pyrénées, hier à Luchon, empêcher l’Italien Vito Favero, qui le suivait à 3 secondes au classement général, d’arracher les 30 secondes de bonification de la seconde place d’étape, en réglant une dizaine de coureurs dont Bauvin, Bobet, Anquetil, arrivés 1’48’’ derrière Federico Bahamontès vainqueur solitaire de cette 14ème étape Pau-Luchon avec Aspin et Peyresourde. Hélas ! Trois fois hélas ! l’ardent, le généreux, le trépidant Geminiani, increvable sur d’autres terrains, n’avance guère plus vite dans un sprint qu’un touriste-routier de l’époque héroïque … »

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Il faudra sans doute attendre désormais l’ascension du Ventoux et la bataille des Alpes pour que ce Tour 1958 rende son verdict. Même si la belle plume de Maurice Vidal tente de nous prouver, sans grande conviction, le contraire :
« Il ne s’est pas passé grand-chose de Luchon à Toulouse. On le dit. Vous le croyez. Mais ce n’est qu’une apparence. Ce fut l’étape la plus limpide de ce Tour de France. Ils n’étaient pas farouches, pourtant, les deux obstacles du jour. Ils étaient même enchanteurs. Le soleil était enfin parmi nous, et ruisselait sur les pentes du col des Ares et du Portet d’Aspet, où le fantôme du René Vietto de vingt ans flottera toujours sur un muret de pierres pleurant sur son vélo mort.

Blog Luchon-Toulouse Col des AresBlog Luchon-Toulouse Portet d'AspetBlog Luchon-Toulouse Gaul dans  Portet d'AspetBlog Luchon-Toulouse Gaul PortetBlog Bahamontes règne sur les PyrénéesBlog Luchon-Toulouse sprint Darrigade

Ah ce Portet d’Aspet, comme il est beau, et comme sa route a des charmes pervers ! Ondoyante dans son fourreau d’émeraudes, elle ne se découvre jamais qu’en gros plan. Pas de perspective lointaine, le plus prochain virage jamais plus éloigné de plus de trois coups de pédales, elle laisse perpétuellement espérer que la conclusion est proche. La garce ! Ses reliefs sont saisissants mais le coureur les gravit comme un calvaire, virage après virage, dans un décor de paradis terrestre, où l’eau, la lumière filtrée pour être plus pure, les parfums de l’été se conjuguent pour la joie de celui qui ne se propulse avec ses mollets. C’est ici que le Tour 58 a rendu son premier verdict. Quatorze jours de route avaient pesé dans les jambes. Beaucoup qui avaient bien passé l’Aubisque, et Peyresourde et Aspin, s’étonnèrent de sentir l’asphyxie dans le col des Ares ou le Portet d’Aspet. Comme le boxeur sonné tombe un jour à terre sous un coup sans violence, certains coureurs ayant un « col de trop » durent capituler en moyenne montagne… »

Sans avoir le talent de Jacques Grello, je me permets de mettre mon grain de sel pour attester des « charmes pervers » du Portet d’Aspet, surtout par ce versant, pour en avoir été victime lors des multiples ascensions que j’ai effectuées beaucoup plus tard en mon âge adulte.
Et aujourd’hui, plus qu’à Vietto pleurant assis sur le parapet, après avoir dû donner son vélo à son leader maillot jaune Antonin Magne c’est vers la chute mortelle de l’Italien Fabio Casartelli que vont mes pensées (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2008/04/03/les-cols-buissonniers-en-pyrenees-le-mente-et-le-portet-daspet/
« … Du côté de Saint-Girons, la voix du speaker de Radio-Tour, froide comme celle d’un proviseur de lycée, égrenait les noms des « admissibles », c’est-à-dire des quarante hommes qui se retrouvèrent groupés dans la plaine. Et mettant le doigt pour nous sur le fait le plus important du jour, il les classait par équipe. C’était lumineux : Gaul était là bien sûr, avec ses Hollandais et ses Luxembourgeois. En tout, ils étaient huit et les plus nombreux. Ils eussent été neuf si Van Den Borgh n’était tombé. Ainsi s’expliquait d’un seul coup pourquoi Charly n’a pu être vaincu dans la plaine, pourquoi il serait difficile à surprendre, s’il n’est lui-même défaillant. Confirmant ce qui éclate aux yeux de tous depuis Bruxelles, les Centre-Midi, entourant Geminiani, étaient aussi nombreux que les Tricolores avec Bobet et Anquetil : six hommes. Puis venaient les Belges avec cinq hommes, les Italiens avec quatre, etc…
Voilà le fait nouveau ; une autre année, Gaul se fût présenté seul ou bien accompagné d’un fidèle inutile. Cette fois, il a levé des troupes solides, des mercenaires, peut-être, mais qui espèrent être bien payés et en donnent (d’avance) pour leur argent…
Il y eut deux courses en une seule ; celle de l’avant menée sans affolement, puisque la moyenne atteignit trente-sept à l’heure au lieu des quarante prévus. Et celle de l’arrière, où l’on folâtrait, s’accordant une agréable journée de détente que la chaleur nouvelle rendait plus nécessaire. Le soir, à Toulouse, Seamus Elliott, apparemment bien reposé, nous disait avec son savoureux accent : « Nous avons bien promené. Beaucoup de canettes de bière, de jolies filles sur la route… »
C’était vrai. Ils avaient tout vu, tout saisi. Ils s‘étaient même battus pour les boissons distribuées par des spectateurs généreux et compréhensifs. Seul, François Mahé, contemplant la sentence inscrite par l’ardoisier, voyait un rêve s’écrouler. Mails il était incapable de faire mieux. Graczyk aussi se désolait. Mais « Trompe-la-mort » devint un père tranquille en comprenant que pour son maillot vert, vingt-cinq minutes de retard ou trente secondes, cela ferait toujours quarante-deux points de perdus sur Darrigade. Effectivement, il gagna le sprint du peloton et ne perdit pas plus que s’il avait fini dernier du groupe de tête. Il en prendra son parti : désormais, il comptera en points et non plus en minutes.
Voilà ce qui s’est passé de Luchon à Toulouse, et vous voyez que ce n’est pas rien. »
Sur la piste rose du Stadium, bien lancé par Anquetil, André Darrigade remportait une troisième étape devant Favero qui, empochant subrepticement 30 secondes de bonification, consolidait son maillot jaune.
Au cours de l’étape, l’histoire de ce Tour de France nous avait ramené aussi à la préhistoire avec le passage dans l’impressionnante grotte ariégeoise du Mas d’Azil.

Blog Luchon-Toulouse Mas d'Azil

De Toulouse à Béziers, je fais un petit bout de chemin avec Robert Chapatte :
« Si ce n’étaient les différents sprints, leurs chutes et leurs conséquences qui marquèrent l’arrivée à Béziers, je n’aurais pas à vous parler de cette étape où seul le Minervois 12 degrés sût se mettre en valeur. Il faisait si chaud sur la route qui serpente à travers les vignes que le peloton songeait plus à chercher des coins d’ombre où rouler qu’à se disloquer en démarrages plus ou moins bien accueillis.
On avait bien parlé le matin de la fameuse attaque que l’équipe de France se proposait de lancer contre Charly Gaul, mais les Tricolores comme les autres ne montrèrent pas le bout de leur nez. »

Blog Toulouse-Béziers Dans le MinervoislBlog Toulouse-Béziers CarassonneBlog Toulouse-Béziers Chasse à la canette

Le fait marquant de cette étape disputée sous une chaleur étouffante fut la chute spectaculaire sur la cendrée du stade des Sauclières dont furent victimes notamment Darrigade et Geminiani, et surtout Gilbert Bauvin auteur d’un impressionnant vol plané.

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Félix Lévitan et André Chassaignon dans leur roman « L’habit jaune » du Miroir des Sports spécial d’après Tour nous émurent, eux, en évoquant le calvaire d’un ancien héros du Tour :
« La foule s’écoulait du stade des Sauclières. Un gendarme sifflait pour faire dégager le passage à un retardataire qui était Robert Varnajo.
– Fermeture du contrôle dans cinq minutes …
L’annonce, amplifiée par les haut-parleurs, ne souleva aucun remous supplémentaire. Les gens avaient vu ce qu’ils voulaient voir. Le spectacle était fini. Ils rentraient chez eux. Qu’un quelconque Danois se trouvât encore attardé ne les intéressait pas.
Ce n’était pas un Danois qui était menacé d’élimination. C’était ,en admettant qu’il arrivât dans ce délai prescrit de cinq minute, la nouvelle lanterne rouge du Tour : Roger Walkowiak, vainqueur du Tour de France 1956 et toujours recordman de la moyenne horaire de l’épreuve.
Depuis des jours, il se traînait. Depuis des heures, il roulait seul ou presque sur la route déserte. Derrière lui, comme un convoi funèbre, il y avait la 4 CV de l’équipe de France et la voiture-balai. Près de lui, pendant un bon moment, le docteur Dumas, pitoyable à sa détresse.
Il avait été malade toute la nuit à Toulouse et n’avait rien pu absorber de la journée, mais malade ou pas, il ne « marchait » pas…

Blog Toulouse-Béziers Walkowiak

Tête basse, Walko rampait sur la route, poussif, le regard atone. Chaque côte lui était un Tourmalet et les rares spectateurs, affligés, lui criaient un encouragement vague. Á deux reprises dans la côte des Pères, des jeunes gens l’attrapèrent par la selle, lui firent gagner dix mètres d’un élan vigoureux.
– Quatre-vingt-dix-huitième : Walkowiak cinq heures cinquante-deux minutes cinquante-neuf secondes.
Il évitait l’élimination, de justesse, dernier de l’étape, dernier du classement général à Béziers, qu’il avait réussi à atteindre, personne ne savait comment, pas même lui.
Il s’écroula sur la pelouse, prostré. L’ambulance du public le ramena au Grand Hôtel. Il regagna sa chambre, d’un pas d’automate.
– Alors, Walko ?
Il regarda le journaliste qui lui posait la question, marmonna quelques mots inintelligibles, et s’en fut s’abattre sur son lit. Il n’était même pas humilié par cette chute vertigineuse des sommets aux abîmes, n’ayant jamais très bien réalisé qu’une certaine année 1956, c’était lui, Roger Walkowiak, qui avait effectué, de jaune vêtu, le tour d’honneur sur la piste du Parc des Princes. »
Il n’y a pas loin du Capitole (de Toulouse) à la Roche Tarpéïenne !
Geminiani n’en rate pas une : « C’est vrai que l’équipe de France nous prend quelque chose, la lanterne rouge à Bertolo ! »

Blog Béziers-Nîmes vers PézenasBlog Béziers-Nîmes Baha Col de RoguesBlog Béziers-Nîmes Baha Dotto

De Béziers à Nîmes, l’étape semble (encore) longue à Maurice Vidal et, pour tuer le temps, du côté de Pézenas, théâtre de plusieurs pièces de Molière, il brosse un portrait qui, de prime lecture, peut paraître sexiste mais connaissant son auteur, prend un tout autre sens au second degré : « … Ils sont peu nombreux ceux qui restent chez eux quand passe le Tour. Ils sont tous là : enfants, messieurs sérieux, grand-mères, ouvriers, hommes d’affaires, enthousiastes et faux blasés, naïfs et gros malins. Et jolies femmes. Surtout les jolies femmes. Vêtues ou moins vêtues de leurs plus beaux atours, elles choisissent avec soin l’endroit où le champ est vaste pour l’œil. Les coureurs les intéressent bien sûr, surtout Anquetil, Gaul ou Bobet qui sont si bien de leur personne. Mais plus précisément les voitures d’où surgiront tout à l’heure sifflets admiratifs, coups d’œil aigus ou geste de la main de tous ces aventuriers d’occasion qui se payent des succès à bon compte.
Les jolies femmes aiment les suiveurs du Tour de France. D’abord parce qu’ils ne s’arrêtent pas. Elles flirtent avec tous, mais aucun n’est opportun. L’hommage répété, à cinquante à l’heure, monte vers leurs figures de proue (et quand je dis figures…), les jolies filles de Capestang, de Pézenas ou bien encore de Vic-le-Fesq, ne sont pas prêtes de l’oublier. Sur la ligne d’arrivée aussi, il y a de jolies filles. Elles sont même choisies pour cela, puisqu’elles sont « Miss » de quelque chose. Mais comme chacun le sait, il y en a des miss en France, et rien que des demoiselles. Depuis plusieurs mois, elles attendent cette minute.
Tous les ans, dans toutes les villes de notre pays, où la beauté a toujours été appréciée, on élit reine la plus jolie fille du pays, ou supposée telle. Mais si par hasard une année, le Tour de France doit passer dans la ville, alors c’est la gloire certaine. Une petite reine ordinaire se contente de sa photo dans le journal local. C’est bien, ça fait plaisir à la famille, fière d’avoir un membre imprimé, mais c’est peu pour assurer le départ d’une carrière, départ promis par les organisateurs du concours.
Mais le Tour de France, c’est la garantie que sa photo passera dans tous les journaux d’Europe, côte à côte avec celle du vainqueur dont elle ne connaîtra le nom que le lendemain, tant il a peu d’importance en ce jour triomphal. Alors, lorsque le grand jour arrive, les demoiselles mettent pour la première fois une robe choisie par la maman. Parfois, et c’est bien plus joli, elles s’habillent d’un costume régional.
Deux heures avant l’arrivée des coureurs, on les parque dans un endroit marqué « ralliement coureurs ». Allez donc savoir pourquoi. C’est là que les pauvres majestés commencent à réaliser comme il faut être patiente pour être appelée à régner. Elles couvrent la piste avec les bouquets destinés aux vainqueurs et, pour tuer le temps, elles essayent de lire sur les rubans lequel elles auront à porter. Elles piétinent, elles se désolent, car si la pluie gâche la permanente, le soleil fait luire le nez.
Un quidam de l’organisation s’occupe d’elles. Dans les grandes villes, il est plus aimable que dans les petites. C’est que les Miss sont moins jeunes et plus délurées, parfois mieux appuyées. C’est ainsi qu’à X…, un Monsieur très sérieux m’a dit désignant sa protégée :
– Vous pouvez le dire sur votre journal, c’est la future Miss France. »
– ?…
– Mais oui, vous ne savez pas ? Les élections sont arrangées. L’an prochain, Miss France, c’est pour nous.
Mais le délégué de l’organisation n’a que faire de ces histoires. Lui, il est là pour s’occuper des bouquets. Alors, il donne les consignes :
– Vous ne bougez pas d’ici ! Vous, mademoiselle, vous « ferez » le maillot jaune. Vous attendrez que je vous dise qui c’est.
Ce n’est pas une plaisanterie. Il est arrivé qu’on remette maillot et fleurs un peu prématurément à un leader supposé qui devait être dégradé quelques minutes plus tard. C’est vexant pour le coureur, mais pour la demoiselle, c’est la honte pour toute une vie.
– Et vous, vous aurez le maillot vert. Là aussi attendez bien que je vous fasse signe.
Quant à la dernière (elles sont généralement par trois) elle « fera » le Martini (challenge par équipes ndlr). C’est assez bon. D’abord parce qu’il y a plusieurs coureurs avec elle sur la photo. Et ensuite, avec la formule actuelle du Martini, elle est presque assurée de figurer aux côtés de Bobet et Anquetil ou quelques autres champions de cet ordre.
Voilà : elles n’ont plus qu’à attendre, nos demoiselles. Quand le moment sera venu, le délégué viendra les traîner par la main jusque dans un endroit reculé du stade ou de la route, leur flanquera le bouquet dans les mains, les poussera vers un monsieur maculé de boue, de poussière ou de goudron, et devant une meute de photographes, leur commandera :
– Embrassez-le !
Et le plus sale baiser de leur vie leur laissera pourtant un impérissable souvenir. »
C’est Darrigade qui, pour son quatrième succès d’étape, a droit à la charmante attention de la miss nîmoise. Devant la ligne d’arrivée, une banderole publicitaire nous informe que « les maillots des coureurs sont en « laine et rhovyl » mélange intime »

Blog Béziers-Nîmes sprint DarrigadeBlog baiser miss DarrigadeBlog Béziers-Nîmes baiser Favero

Á suivre … Je vous promets du grandiose pour le troisième et dernier volet consacré au Tour de France 1958.

Pour rédiger ce billet, j’ai fait appel aux journalistes et chroniqueurs des revues Miroir-Sprint et But&Club Miroir des Sports : Maurice Vidal, Robert Chapatte, Roger Bastide, Félix Lévitan, André Chassaignon, Jacques Grello ainsi que leurs merveilleux photographes.
Mes vifs remerciements à Jean-Pierre Le Port pour avoir mis à ma disposition sa collection de magazines Miroir-Sprint. Amoureux du cyclisme et du cyclotourisme, je vous conseille la lecture de son blog: http://montour1959lasuite.blogspot.com

Publié dans:Coups de coeur |on 7 août, 2018 |1 Commentaire »

Ici la route du Tour de France 1958 (1)

Mes lecteurs les plus fidèles le savent, en cette période de Tour de France, j’ai pris l’habitude depuis 2011 de vous narrer les péripéties des Tours de ma jeunesse en me replongeant dans ma collection d’hebdomadaires sportifs bistre et vert et en puisant dans les écrits des talentueuses plumes journalistiques de l’époque.
Au cœur de l’hiver, j’ai même évoqué un Tour de France de la jeunesse de mon père, celui de 1924 et des exploits des forçats de la route d’Albert Londres racontés par Nicolas Lormeau sur la scène de la Comédie Française (lire billet  http://encreviolette.unblog.fr/2018/03/16/vas-y-lormeau-les-forcats-de-la-route-a-la-comedie-francaise/  
Les Tours de France de maintenant m’ennuient. Si je regarde encore assez fréquemment les retransmissions des étapes à la télévision, c’est beaucoup plus pour la beauté des paysages de notre douce France que pour l’intérêt souvent médiocre et stéréotypé de la course elle-même. Les ordres des directeurs d’équipes via les oreillettes suppriment toute initiative et finesse tactique de la part des coureurs relégués au rôle d’hommes-sandwiches pour les sponsors qui les ont recrutés. Ils sont payés désormais au nombre de minutes d’antenne durant lesquelles les publicités envahissant leur maillot apparaissent à l’écran, peu importe s’ils sont rejoints à quelques kilomètres de l’arrivée selon les calculs inéluctables et impitoyables de l’ordinateur. On peut leur offrir un parcours truffé de difficultés propices à des échappées au long cours, ils ne montreront quelques velléités d’attaque que dans l’ultime ascension. Ajoutez-y la domination d’une équipe « surventolinée » et la connerie innommable de quelques (rares heureusement) spectateurs, circulez, il n’y a presque rien à voir !1
Donc cette année, je vais rêver, comme l’enfant que j’étais alors, au Tour de France 1958, il y a, mais oui, soixante ans. Comprenez qu’il me passionnât, mon idole normande Jacques Anquetil avait remporté l’édition précédente pour sa première participation et entendait bien récidiver.
Obstacle dans mon projet, je ne peux cette fois m’appuyer sur les savoureuses chroniques d’Antoine Blondin. Lui qui déclarait dans le dictionnaire de Proust que le plus beau métier du monde était suiveur du Tour de France, il en fut privé, cet été là, par son éditeur qui lui imposa une réclusion en Mayenne pour l’écriture d’un nouveau roman. Je l’absous sans réserve puisque de ce Tour buissonnier, sortit le truculent Singe en hiver. D’autant qu’une autre belle plume de la légende des cycles m’a promis son concours, nous nous sommes fixés rendez-vous à Châteaulin.
Autre surprise désagréable : quand j’eus choisi de rédiger ce billet, je constatai que je ne possédais pas (ou plus) la série bihebdomadaire du magazine Miroir-Sprint consacrée à ce Tour 1958.
J’allais trouver mon sauveur parmi mes lecteurs les plus fidèles. Avec Jean-Pierre Le Port, comme moi enseignant à la retraite, nous partageons le plaisir de l’écriture et la passion du vélo. Mais contrairement à moi, il joint les actes aux paroles. Pour fêter ses cinquante printemps, il choisit d’accomplir à vélo le parcours complet du Tour de France 1959, année de sa naissance. Pour relater sa randonnée, il créa un blog2.
Certains partent en voyage initiatique sur les chemins de Saint-Jacques de Compostelle. L’écrivain Luis Nucera (mort accidentellement à vélo à cause d’un chauffard) souhaita revivre le légendaire Tour de France 1949, remporté par son idole l’immense Fausto Coppi, qu’il raconta dans ses Rayons de soleil.
Depuis, Jean-Pierre n’a cessé de rouler … et d’écrire. Son palmarès de cyclotouriste est impressionnant : plusieurs participations à Paris-Brest-Paris, une Flèche Vélocio, des brevets Audax, des cols à la pelle, des randonnées officielles ou familiales … L’avenir du cyclisme ne réside-t-il pas dans ces concentrations de cyclotouristes ? Il y a quelques semaines, il a effectué un Paris-Ventoux avec l’ascension du terrible géant de Provence que vont justement devoir escalader les coureurs du Tour 1958. Je me fais tout petit, moi qui compte parmi mes faits d’armes … la descente de Côtes-du-Ventoux rosé ! Je devine que René Fallet et Antoine Blondin m’auraient volontiers accompagné dans mes échappées bacchiques.
Collectionneur impénitent de tout ce qui a trait au vélo, Jean-Pierre m’a sauvé la mise en me confiant donc aimablement sa précieuse collection de Miroir-Sprint.
Au mois de mai 1958, les Français s’intéressaient surtout au retour du Général De Gaulle nommé président du Conseil des ministres. De manière plus dérisoire, les patriotes passionnés de cyclisme s’interrogeaient sur une autre histoire française, la composition de l’équipe de France pour le Tour. Marcel Bidot, chargé de la sélection, était confronté à un choix cornélien : l’aîné Louison Bobet, triple vainqueur des Tours 1953-54-55, après un break de deux ans, postulait légitimement à une place, le jeune Jacques Anquetil ayant remporté l’édition précédente, considérait à juste titre que le leadership lui revenait.

Blog Bobet Anquetil

Le délicieux journaliste Abel Michéa qui connaît ses classiques (et pas seulement les épreuves cyclistes d’un jour !), pour traiter le sujet Bobet ou Anquetil ? Tragédie antique… comédie moderne, empruntait à Corneille, rouennais comme Anquetil soit-dit en passant : « « QUOI ? Qu’on envoie un vainqueur au supplice ? » Ne vous effrayez pas, mon sujet n’est point de faire une tragédie … Mais si j’évoque Corneille, c’est que je trouve aimable de comparer Marcel Bidot au vieil Horace. Le père Bidot s’est posé des problèmes qui avaient déjà permis à Horace quelques tirades célèbres. Et pensant à Louison, dans sa retraite de Saint-Lye, le vieux Bidot déclarait à l’intention de Jacques Goddet : « … qui n’est point de son sang ne peut faire d’affront Aux lauriers immortels qui lui ceignent le front. Lauriers, sacrés rameaux qu’on veut réduire en poudre, Vous qui mettez sa tête à couvert de foudre, L’abandonnerez-vous à l’infâme couteau … » Parce que, tout de même, il y avait de quoi faire une tragédie. Et Marcel Bidot a passé ses nuits à retourner le problème : Bobet ou Anquetil ? Anquetil ou Bobet ? »
Les ennuis commençaient : « Je veux Darrigade, Stablinski, Privat, etc … » demanda Anquetil. « Je veux Géminiani, Antonin Rolland, mon frère, etc… » demanda Bobet. Et quand Marcel Bidot fit le compte, il avait deux équipes de France ! La suite prit une tournure que Corneille n’avait pas prévue ! Car c’est Anquetil qui put répondre : « Mes pareils à deux fois ne se font point connaître. Et pour leurs coups d’essai veulent des coups de maître. »
Maintenant lequel choisir ? Anquetil le jeune présomptueux ou Bobet la vaillance et l’honneur de son temps ? L’ancien ou le moderne ? L’insouciant ou le sérieux ? Encore que nous n’irons pas jusqu’à écrire : « Je veux qu’un même jour, témoin de leurs deux morts, En un même tombeau voit enfermer leurs corps. » Oui, mais Anquetil ou Bobet ? Anquetil ? Bobet ? … »
Voyez comment on pouvait intéresser au théâtre classique un enfant à quelques semaines d’achever sa sixième ! Car, bien évidemment, je demandais une explication de texte à mon professeur de père même si mon opinion était forgée depuis longtemps.
Ce fut finalement Bobet et Anquetil ! Mon Jacques, bon prince de Normandie, avait accepté : « D’accord pour Bobet, mais pas de Geminiani ! Ils sont trop potes tous les deux. Á la première occasion, ils me plumeront comme un pigeon. »
Raphaël Geminiani était un excellent coureur, combatif, rusé, grande gueule aussi, tout à fait capable de se mêler à la lutte pour le maillot jaune. Les organisateurs trouvèrent comme solution de le sélectionner dans l’équipe régionale dite du Centre-Midi, maillot bleu azur, deux bandes or, col et cravate or, casquette blanche, azur et or, comme il était mentionné dans la liste des engagés.
Pour la seconde fois de son histoire, le Tour de France prit son envol hors de l’hexagone. Après Amsterdam en 1954, c’est Bruxelles qui accueillait la grande boucle. La capitale belge connaîtra pareil honneur, l’an prochain en 2019 pour commémorer le cinquantième anniversaire de la première victoire du grand Eddy Merckx dans le Tour.
Bien que Jacques Brel ne le chantât pas encore, c’était au temps où Bruxelles bruxellait sous les neuf sphères argentées de l’Atomium, monument emblématique de la première exposition universelle après la Seconde Guerre mondiale que j’allais visiter avec mes parents quelques semaines plus tard.

Blog Pellos mariage de raison

Maurice Vidal, pour inaugurer sa chronique Les Compagnons du Tour, s’interroge : « Je me demande si le Tour n’a pas visé un peu haut en venant se profiler sur une silhouette aussi massive. Pour la première fois peut-être, il s’efface dans la ville qui l’accueille devant un autre événement. Nous nous sentions petit dans la peau des artistes de passage venus présenter leur attraction pendant vingt-quatre heures dans une brasserie de la Belgique joyeuse.
Ajoutez à cela que les esprits sont encore préoccupés par « Le Match » contre le Brésil dont tout le monde s’entretenait avant le départ, et admettez que nous avons pris la route dans une semi-clandestinité. »
Le Tour commença discrètement un jeudi, l’omnipotence de la télévision et des marques publicitaires n’existaient pas encore. Ainsi aussi, la couverture du premier numéro de Miroir-Sprint consacré au Tour mettait en vedette Valentin Huot qui venait, trois jours auparavant, d’être sacré champion de France, pour la seconde fois consécutive devant … Raphaël Geminiani. C’est l’occasion de rendre hommage à ce valeureux champion périgourdin, excellent grimpeur, qui nous a quittés cet hiver.

Blog Valentin Huot

On honorait aussi les footballeurs français qui, avec leur jeu pétillant comme du champagne (il est vrai que la moitié de l’équipe appartenait au Stade de Reims), venaient de terminer à la troisième place de la Coupe du Monde en Suède, après un match de légende contre le Brésil de Didi et Pelé.

Blog France Brésil 1Blog France Brésil 2

Les journalistes s’attendrissaient aussi sur le sort réservé à un populaire coureur pyrénéen surnommé le « Taureau de Nay » en toile de fond de guerre d’Algérie.
« Ce qui arrive à Raymond Mastrotto est vraiment terrible. Il avait sa permission en poche. Il logeait, comme les autres coureurs au Motel. Il avait touché son équipement, son dossard n°167. Et puis, comme on avait refusé une permission à Rostollan, on lui a fait savoir qu’il devait rentrer et que ladite permission était supprimée. L’armée a voulu rappeler sans doute qu’elle avait actuellement beaucoup d’occupations … »
« Qui a gommé Mastrotto ? L’armée française ! Un crétin galonné, au garde-à-vous devant son propre néant, avait refusé de signer, quelques jours avant le départ, le papier kaki qui eût permis au deuxième classe Mastrotto de rejoindre l’équipe de France dans laquelle il avait été sélectionné. Retrouvez-moi cet étron réglementaire ! Qu’il comparaisse immédiatement devant le tribunal du peuple pour atteinte à la sûreté du Tour ! »
Nous n’aurions pas la primeur de ces interviews à l’arrivée avec sa voix rocailleuse comme les gaves de sa région truffant ses phrases de tonitruants Macarel !
Quant à Geminiani, le départ n’avait pas encore été donné qu’il faisait déjà des siennes, du moins d’après les mémoires d’un âne que des suiveurs facétieux lui avaient présenté :
« Un grand frisson me saisit lorsque, m’ayant remis sur ses pattes, le grand escogriffe, s’armant d’un petit peigne, se mit à me frotter maladroitement jusque sur les yeux, tandis qu’un autre me coiffait, moi qui suis Belge, d’un béret basque. J’avais bonne mine. Et tous ces photographes qui me mitraillaient se battaient pour mieux m’humilier.
Tout d’un coup, mon ravisseur s’écria : « Voilà ! Il n’y a plus qu’à le baptiser. » Et il ajouta aussitôt, dans un énorme éclat de rire : « Nous l’appellerons Marcel !(comme Bidot ndlr) ». J’aurais mieux aimé Martin ; Mais que voulez-vous, à une syllabe près… Et puis, j’étais sauvé. N’était-ce pas l’essentiel ?
On me raccompagna jusqu’à ma demeure, après m’avoir libéré de mes entraves. Tout ceci pour vous dire que je me souviendrai du Tour de France. Mais je n’en veux pas à ceux qui me firent passer ce mauvais quart d’heure. Il faut être indulgent. Comme le disait si bien mon illustre ancêtre Cadichon : « Ce ne sont que des hommes ! » Ils ne peuvent avoir l’intelligence des ânes. »

Blog Geminiani et âne

Carte Tour 1958

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Enfin, le Tour est parti : 4 319 kilomètres, 24 étapes sans jour de repos, et pour commencer en route pour Gand !

Cette fois, Brel chantait déjà : « Ay Marieke Marieke, le ciel flamand, entre les tours de Bruges et Gand, Ay Marieke Marieke, pleure les tours de Bruges à Gand … ».
Et Robert Chapatte écrivait : « Il fallait voir les routes … Sans oublier le ciel. Des pavés, ceux des Flandres tant décriés, des trottoirs avec leurs nids de poules et de la pluie orageuse, soit la panoplie d’apparat du Dieu Cycle… Malines venait d’être arrosée par une averse quand le peloton, regroupé après 70 kilomètres bien occupés, se présenta. Le sol était glissant dans la traversée de la ville. Les dangers de chute menaçaient à chaque instant. Tout à coup, dix hommes se retrouvèrent à terre, leurs vélos entremêlés.

Blog Bruxelles Gand chute Anquetil

Anquetil et son maillot jaune, reconnaissable de loin, repartit le premier. Il ne souffrait d’aucune blessure pour être tombé presque à l’arrêt. Mais Busto et Forestier étaient les plus touchés…Si Anquetil participa activement à la longue poursuite, Forestier ne le put, grimaçant, il avait peine à tenir son guidon. Fréquemment, il laissait ballant son bras gauche qui motivait ses souffrances. Son poignet fracturé dans Paris-Bruxelles était à nouveau atteint. Sur une route macadémisée, Jean n’aurait pas autant peiné mais dans les cahots, c’était inévitable … »

Blog ForestierBlog Forestier 2

Le Tour était déjà terminé pour le champion lyonnais qui avait porté le maillot jaune l’année précédente.
L’équipe de France se consolait avec la victoire à Gand d’André Darrigade qui, comme en 1956 et 1957, revêtait le premier maillot jaune.

Blog Bruxelles-Gand 4Blog Bruxelles-Gand 3Blog Bruxelles-Gand 1Blog Bruxelles-Gand 2 Darrigade

Lors de la seconde étape, les coureurs débarquèrent à Dunkerque après une grande virée à travers le plat pays de Brel, et même un bref crochet en Hollande, et le long de la Mer du Nord. Les coureurs français étaient-ils inspirés par leur retour dans l’hexagone, toujours est-il que deux d’entre eux, Graczyk et Mallejac, étaient échappés, poursuivis par un groupe de compatriotes, Rohrbach, Mahé, Morvan, Quentin et André Darrigade en passe de consolider sa toison d’or, lorsque le passage à niveau de Furnes s’abaissa.

Blog Gand Dunkerque passage à niveau

Comme le règlement ferroviaire l’exigeait en Belgique, les coureurs durent attendre que la barrière s’élevât pour repartir. Graczyk et Mallejac libérés, le petit groupe de chasse fut neutralisé encore cinquante secondes. Par contre, le gros du peloton déferla bientôt, se faufila entre les voitures bloquées, et les commissaires s’avérèrent incapables de contenir tous les concurrents qui tombèrent sur le râble de Darrigade et ses compagnons de poursuite.
Dans la confusion, une quinzaine de coureurs prirent le large, et sur le quai à Dunkerque, le hollandais Gerrit Voorting régla au sprint l’italien Baffi et l’irlandais Seamus Elliott.

Blog Gand Dunkerque drame tricoloreBlog Gand Dunkerque sprint

Sur la ligne d’arrivée, Darrigade ne cacha pas sa déception en s’adressant aux organisateurs : « N’avez-vous pas l’impression que si j’ai perdu mon maillot, vous y êtes pour quelque chose ? ». C’est, en effet, le belge Jos Hoevenaers qui endosse le paletot jaune avec l’aide de la populaire accordéoniste Yvette Horner décédée il y a quelques semaines.

Blog Gand Dunkerque Yvette Horner

L’Aigle de Tolède, l’exceptionnel grimpeur Federico Bahamontès, se plaignant d’un début d’appendicite qu’on soupçonne d’être diplomatique, termine à plus de 9 minutes des principaux favoris et dilapide déjà ses espoirs de victoire finale.
La troisième étape littorale amène les coureurs aux portes de la Normandie jusqu’aux trois villes sœurs Mers, Le Tréport et Eu. Le lorrain de l’équipe de France Gilbert Bauvin l’emporte au sprint d’un pneu sur le belge Noël Foré sur la piste eudoise. Le maillot jaune passe sur les épaules du vieux dur à cuire hollandais Wim Van Est qui l’avait déjà porté lors du Tour 1951. Il avait été alors contraint à l’abandon suite à une chute vertigineuse dans un ravin du col d’Aubisque. Une plaque sur la paroi rocheuse rappelle encore de nos jours cet épisode dramatique.

Blog Dunkerque Eu départBlog Marce Janssens 1Blog Dunkerque Eu sprint

Du château d’Eu au palais de Versailles, le Tour fait une incursion en Pays de Bray et traverse mon bourg natal Forges-les-Eaux. C’est aujourd’hui dimanche au calendrier et dans mon cœur d’enfant. En ce temps-là, les vacances ne commençaient qu’au 14 juillet, encore que je pense que nos professeurs magnanimes nous auraient permis de « voir passer le Tour » et la caravane, même en semaine.
Je n’ai pas de souvenir de cette étape, je dus chercher des yeux le maillot tricolore de mon champion, perdu au milieu d’un peloton lancé à vive allure.
L’Espagnol Pacheco réussit le curieux tour de force d’être le premier échappé de la journée et le seul coureur à finir l’étape dans la voiture balai.
Si j’en crois Robert Chapatte, « la grande bagarre des vallonnements de la Haute-Normandie et du Vexin nous offrit une sanglante explication entre les Tricolores et les hommes de Geminiani ». « La séance dura pendant vingt kilomètres mais cela ne fit guère plus de vingt minutes. Les spectateurs massés sur le bord de la route qui virent à ces moments passer le peloton, conserveront du Tour le souvenir d’un météore traversant les espaces. »
« Á cinquante kilomètres de Versailles, 22 coureurs se trouvèrent réunis pour la dernière fois. Ils ne se séparèrent pas jusqu’au sprint final. Et là où on attendait la victoire de Darrigade, on assista à la surprise sensationnelle du jeune Breton Gainche remontant le Landais à dix mètres de la ligne et l’emportant par vingt-cinq centimètres d’avance. »

Blog Eu Versailles sprint GaincheBlog Pellos VersaillesBlog Versailles-Caen départ

Le lendemain, entre Versailles et Caen, on assista à une des plus belles parties de cyclisme des cinq dernières années, que nous raconte Maurice Vidal :
« Ce Gaul tombe toujours sur un bec … L’an dernier, c’est par une attaque de Jean Bobet, à l’entrée d’une pittoresque ville normande nommée Briquebec que le fier Charly dut laisser partir le peloton. Ce fut le commencement de sa perte.
Il aurait dû se méfier en apprenant que, ce lundi, le ravitaillement se donnait en un lieu nommé Orbec. Cela aurait dû attirer son attention sur tout homme portant le nom de Bobet. Son attention même aurait dû redoubler, sachant que le prénom avait changé. Il n’est bon bec que de Bobet. Charly est encore tombé sur celui-là …
Il pleuvait fort sur la grand-route, et cela redoublait le danger. Á la sortie du ravitaillement commençait une longue montée difficile, sinon pénible, une montée comme on en voit peu d’ailleurs dans un Tour de France, noyée dans la verdure qui formait voûte au-dessus du Tour, le faisant pénétrer dans une saine pénombre propice aux conspirations…
… Ce fut foudroyant, Bobet avait dit :
– Attention ! la descente est dangereuse avant le ravitaillement, et il y a une bosse derrière.
Bauvin-le-malin, à la poursuite d’un maillot jaune s’agitant à quarante secondes de sa roue comme une carotte, n’avait pas besoin de se faire répéter la chose. Anquetil fit confiance à son aîné. Geminiani, à qui rien n’échappe, sentit que quelque chose d’important était dans l’air. Et comme il se révèle un capitaine sans égoïsme, il appela Rohrbach :
– Ouvre l’œil, il va se passer quelque chose.

Blog Versailles Caen OrbecBlog Versailles CaenBlog Versailles Caen 2Blog Versailles Caen Orbec 2Blog Versailles Caen Bobet et Anqueil

Ce qui se passa : les Tricolores prirent des risques dans la descente, attrapèrent leurs musettes au vol, et se retrouvèrent en tête, Bobet le premier, pour entamer la côte à la sortie d’Orbec. Un coup d’œil derrière, et Louison vit le trou. Geminiani était là, Anquetil aussi. Les trois hommes n’eurent pas besoin de se concerter et, remettant à plus tard l’opération casse-croûte, lancèrent la première grande offensive du Tour 1958.
Nencini faillit être surpris. Il prit une décision héroïque : il laissa sa musette entre les mains de son directeur sportif Binda médusé et, de justesse, sauta dans le wagon où Bauvin avait déjà pris place confortablement. Ernzer chercha en vain son leader et ami Charly. Il se décida à s’infiltrer dans l’offensive, préférant la politique de présence. Rohrbach, pourtant prévenu, avait tout de même cru possible de plonger la main dans sa musette. Lorsqu’il réalisa son erreur, il était trop tard. Personne au monde n’aurait pu rejoindre cet express.
Ah ! Ce fut une belle panique derrière ! Tout ce que le peloton comptait de vedettes oubliées dans cette aventure se cabra, se révolta. Tous ceux qui possèdent dans ce Tour de France une quelconque valeur sortirent de ce monstre trop bien nourri. Et c’est ainsi que se forma, derrière le premier groupe de vedettes, un autre groupe où se retrouvèrent tous ceux qui, aussi forts que les premiers, courent un peu moins bien. On vous le dit, ce fut une belle leçon de cyclisme. »
Le peloton ne revit qu’à Caen, après l’arrivée, les auteurs du coup de main d’Orbec. Dans la cité des tripes, sur le circuit de la Prairie, Louison Bobet entendait bien gagner l’étape et empocher la minute de bonification, mais il fut battu au sprint par le régional bordelais Tino Sabbadini, son habituel équipier dans l’équipe de marque Mercier.

Blog Versailles Caen sprint Sabbadini

Le groupe avec Charly Gaul, Jean Brankart et Jan Adriaenssens considérés comme de possibles successeurs à Sylvère Maes dernier vainqueur belge du Tour en 1939, terminait à 2 minutes et 2 secondes. Bahamontès accusait un retard de plus de 7 minutes. Le maillot jaune Wim Van Est finissait dans le peloton à plus de 13 minutes et cédait sa tunique au lorrain de l’équipe de France Gilbert Bauvin.

Blog Versailles-Caen après arrivée

La journée avait été bénéfique aux hommes de Marcel Bidot et, ne l’oublions pas, à … Geminiani, l’empêcheur pour les tricolores de rouler à fond !

Blog Versailles Caen Bobet et Geminiani

D’ailleurs, dès le lendemain, le Père Gem, intenable, allait en administrer la preuve en fichant un sacré bazar entre Caen et Saint-Brieuc.
Auparavant, en début d’étape, on assiste à la fin du calvaire du belge Marcel Janssens, un des favoris du Tour. La main plâtrée suite à la fracture d’un pouce, il forçait l’admiration des suiveurs depuis plusieurs étapes. Il espérait mais la douleur de plus en plus intolérable, il doit se rendre à l’évidence et, en pleurs, se résigne à l’abandon.
Même en semaine, les enfants de la communale ne pouvaient pas manquer le passage du Tour, ainsi les écoliers de Pont-Farcy font classe en plein air malgré le crachin normand.

Blog Caen Saint Brieuc écoliers

Le premier grand fait du jour se déroula peu avant Villedieu-les-Poêles : « une chute qui jeta à terre un paquet de coureurs. Parmi eux, Stablinski, Walkowiak et Privat qui ne devaient revoir leurs camarades qu’à l’arrivée à Saint-Brieuc, frisant tout juste l’élimination … Cette chute provoqua un moment de flottement dans le peloton. Nencini, Adriaenssens, Plankaert et huit autres de moindre envergure en profitèrent. Ils mirent les voiles et, à 50 à l’heure, s’en allèrent rejoindre le paquet de tête. Voyez d’ici la réaction de Bobet et Anquetil. Obligés de se mettre en quatre pour endiguer cette nouvelle vague d’assauts. C’est que Nencini n’est pas précisément homme à qui on peut laisser des libertés, il est tout prêt à en abuser.
Seulement pour revoir Nencini, Bobet et Anquetil firent du « bec de selle » pendant soixante-deux kilomètres. Ce fut une extraordinaire poursuite, la plus exceptionnelle peut-être qu’il me fût donné de voir et les journalistes autorisés à assister au spectacle furent d’autant moins nombreux que la direction de la course interdit toute voiture entre les deux pelotons séparés tout au plus de 1 minute et vingt secondes. »
Soixante ans plus tard, mon mauvais esprit de « c’était mieux avant » me pousse à comparer cette scène avec les fréquentes images d’aujourd’hui où l’on voit les coureurs retardés revenir dans le sillage des voitures sous l’œil bienveillant des commissaires.
Á lire la chronique de Maurice Vidal, brillant journaliste aux propos toujours lucides et mesurés, je constate aussi qu’à cette époque, les étapes étaient beaucoup plus animées et les coureurs n’avaient nul besoin d’oreillettes pour développer leurs stratégies de course.
Geminiani, dont personne ne semblait prendre trop au sérieux les tonitruantes déclarations de guerre, va maintenant mettre ses coups de pédales au diapason de ses paroles percutantes. Il entend user du contre dès le regroupement :
« L’opération en question dépassa même les espérances de Raph le Corsaire. Après l’impitoyable chasse, le peloton pensait souffler un peu et Louison Bobet, malade, en avait même profité pour aller poser culotte chez un particulier de Dol-de-Bretagne. Quand on dit que l’air du pays est revigorant …
Busto l’estafettte continua sur sa lancée et un nouveau groupe de dix-sept hommes se forma avec Picot, Van Geneugden, Desmet, Polo, Anglade, Morvan, François Mahé (toujours vigilant celui-là), Botella, Voorting, Elliott, Barone et, naturellement Geminiani. Groupe qui s’enfuit à toutes pédales en creusant immédiatement l’écart… »
Les photographes prirent tout de même le temps de faire le traditionnel cliché du pont de Dinan enjambant la Rance.

Blog pont de DinanBlog Caen Saint Brieuc échappéeBlog Caen Saint Brieuc chasse des françaisBlog Caen Saint BrieucBlog Caen Saint Brieuc GeminianiBlog Caen Saint Brieuc sprint

Au vélodrome de Saint-Brieuc, Van Geneugden l’emportait au sprint dans la confusion au milieu de coureurs qui avaient encore un tour de piste à effectuer. Il fallut attendre près de 11 minutes pour qu’arrive le peloton des favoris avec Bobet, Anquetil, Gaul et Nencini.
Le Hollandais Voorting reprenait le maillot jaune. Et Geminiani de s’esclaffer : « Quel âne, ce Marcel (Bidot) !
Souviens-toi Barbara, il ne pleuvait pas sur Brest ! Pour la première fois depuis le début du Tour, le soleil est de la fête.

Blog Saint Brieux Brest Morlaix

Les favoris ont décidé la trêve à part Federico Bahamontès qui manifeste des velléités offensives entre Saint-Brieuc et Brest, mais appartient-il encore au lot des favoris ?
De cette étape, il faut retenir, du côté de Guingamp, les chutes terribles de l’Italien Fallarini et du régional de l’équipe de l’Ouest Lavigne, percutant deux bretonnes traversant imprudemment la chaussée. Durement touchés, ils furent contraints à l’abandon.

Blog Saint Brieuc Brest chute LavigneBlog Saint Brieuc Brest chute Lavigne 2

Á Brest, le gregario italien Padovan apportait à la Squadra Azzura sa première victoire. Un succès tellement tiré par les cheveux sinon par le maillot de Brian Robinson que l’Anglais porta réclamation obtenant, coup de tonnerre de Brest, le déclassement de Padovan. Il s’agissait là du premier succès britannique de l’histoire du Tour de France.


Blog Saint Brieux Brest échappée

Blog Saint Brieuc Brest échappéeBlog Saint Brieuc Brest sprint

Blog Saint Brieux Brest après arrivée

Au huitième jour, ce devait être l’épreuve de vérité, au vrai sens sportif du terme, puisqu’il s’agissait d’une course contre la montre de 46 kilomètres, disputée à Châteaulin, sur le traditionnel circuit de l’Aulne. C’est là, en principe, que mon champion Anquetil, l’homme « chronomaître » allait me procurer ma première grande joie du Tour. C’est là aussi que j’avais rendez-vous avec l’écrivain Christian Laborde, frère de race mentale de Claude Nougaro. Chantre des plus grands champions cyclistes, il est même monté sur les planches pour éructer ses Vélocifèrations sur quelques hauts faits d’armes de la légende des cycles. Je le retrouve sur la rive droite de l’Aulne devant l’établissement Olida :

« Jacques Anquetil fixait le boyau de sa roue avant. Il respirait profondément.
– … 4, 3, 2, 1 : Top !
Jacques Anquetil s’élança. Il tirait gros. Plus gros que Charly Gaul. Un contre-la-montre, c’est, selon le spécialiste incontesté du genre, partir à fond, accélérer à mi-parcours et terminer au sprint.
La pluie tombait, meurtrière. 46 kilomètres, des bosses tout le temps, la grognante bosse de Stang-ar-Garront, ça monte et ça tourne souvent, il faut relancer sans cesse : un parcours pour Charly. Mais Anquetil, comme Bobet, comme Geminiani, avait oublié Charly …

Blog Chateaulin clmBlog Chateaulin Bobet

Il avait demandé à Marcel Bidot de le renseigner sur le Belge Jean Brankart, maillot bleu nattier, bandes noir, jaune, rouge, quart de manche également noir, jaune et rouge, dossard n°42. Il est complet. Anquetil le sait : l’année de son arrivée chez les professionnels, en 1953, ce Wallon, ancien soudeur-chaudronnier, avait remporté Liège-Bastogne-Liège, et en 1955, avait terminé second du Grand Prix des Nations, juste derrière lui …
Anquetil tirait gros sous la pluie, franchissant en puissance le sommet des côtes, relançant merveilleusement la machine dès que la route redescendait, gardant toujours, même dans les portions les plus dures, sa merveilleuse position sur sa bicyclette de marque Helyett. Helyett ! On dirait un prénom de femme, un nom d’oiseau, Alouette, Elisabeth ! Je t’aime, mon Helyett ! Avec mon Helyett, je vous plumerai ! Helyett : Ô géminées annonçant la mort de Geminiani ! Helyett : beauté violette de l’Y ! Mesdames et messieurs, enfants de l’Aulne, pêcheurs peinards au bord de l’eau, facteurs dont la bicyclette gît dans l’herbe mouillée, gardes-champêtres fumant du gris, gendarmes, agriculteurs, écoliers agglutinés au sommet des bosses applaudissez Jacques Anquetil ! Encouragez de vos cris en patois gaulois l’Enfant-Roi, ainsi surnommé parce qu’il avait remporté à l’âge de dix-neuf ans le Grand Prix des Nations sur une bicyclette rouge grenat de marque La Perle ! Un gosse, un môme, un marmouset, découvert par Francis Pélissier, avait parcouru les 141,3 kilomètres à une moyenne de 39, 63 kilomètres à l’heure ! Un gamin normand, qui venait de claquer la porte du collège technique de Sotteville et de renoncer à la culture des fraises, avait enfourché une machine et semé la zizanie chez les pros ! Françaises, Français, inclinez-vus respectueusement, religieusement, devant celui qui, le 29 juin 1956, battait le record de l’heure détenu par Fausto Coppi ! Remember, nom de Dieu, remember ! »

Blog Chateaulin Anquetil

Á la lecture de ces lignes, je buvais du petit lait … de Normandie, évidemment. Mais tout Normand qu’il soit, Anquetil détestait la pluie alors que Gaul était l’ange (de la montagne) qui aimait la pluie.
« La pluie tombait toujours. Anquetil roulait plus vite que Jean Brankart, mais Charly, l’ange managé par la pluie, le chérubin aux yeux pleins de gouttes, pédalait dans l’huile, avalait la route. Il survolait le circuit accidenté de Châteaulin, bossu comme un chameau, aux commandes de son zinc à rayons. La pluie qui s’était emparée du porte-voix de Jean Goldschmit, le directeur sportif de Charly, l’encourageait :
– Vas-y mon ange ! Je suis dans tes cheveux, sur ta bouche maintenant. Goûte-moi, je suis un coulis de ciel ! Que tu pédales bien mon Charly, jamais désuni, les mains sur les cocottes couleur de miel, sur le manche à balai de ton coucou gris ! Que tes muscles sont saillants ! Dis donc, tu fais combien de tour de cuisse, cette année, mon chéri ? Go, Charly, go !
Á mi-parcours, Charly que la pluie encourageait de plus belle, avait 20 secondes d’avance sur Anquetil et Brankart. L’Enfant-Roi poussa à fond dans le dernier tiers du parcours son énorme braquet, mais en vain : l’ange qui gagnait l’étape, le battait de sept secondes. Brankart terminait quatrième.
Sept secondes : un hoquet de trotteuse ! Une avance estimée à 71 mètres !
Sept secondes ! Jacques Goddet dans L’Équipe écrivait : « Défaite courte en temps, lourde de conséquences ! » »

Blog Chateaulin Anquetill MSBlog Chateaulin Gaul MSBlog Chateaulin Gaul

Beaucoup, sauf moi bien sûr, commençaient à réviser leur jugement quant à une seconde victoire d’Anquetil dans le Tour. Il se murmurait que son esprit s’envolait souvent vers Cannes où séjournait Janine, la femme de son médecin personnel, qu’il allait épouser durant l’hiver suivant … Après sa mort, trente ans plus tard, les gazettes avides de sensationnel, furent beaucoup moins discrètes sur sa vie sentimentale compliquée.

Blog Chateaulin Gaul et Voorting

Le Hollandais Voorting, équipier de Gaul, conserve le maillot jaune avec trois petites secondes d’avance sur le tricolore François Mahé.
Geminiani a limité les dégâts et est toujours en embuscade. Quel âne, ce Marcel !
Á suivre …

1 Emporté dans mes souvenirs d’enfance, mes jugements sont parfois excessifs. Je les tempère, tandis qu’en villégiature en Ariège, j’écris ce billet. Les coureurs nous ont offert deux étapes pyrénéennes pleines d’émotions. Je ne peux m’incliner que devant leur courage quand je vois le Belge Philippe Gilbert disparaître dans un ravin du col de Portet d’Aspet que je connais bien.
2 Je remercie vivement Jean-Pierre Le Port d’avoir mis à ma disposition sa collection de magazines Miroir-Sprint.
Je vous invite à musarder à vélo sur son blog:  http://montour1959lasuite.blogspot.com

Publié dans:Coups de coeur |on 1 août, 2018 |1 Commentaire »

Une semaine à Florence (4)

Pour lire les précédents billets sur mon séjour à Florence :

http://encreviolette.unblog.fr/2018/06/18/une-semaine-a-florence-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2018/07/01/une-semaine-a-florence-3/

Mercredi 23 mai 2018 :
Ce matin, nous avons hâte de visiter la basilique Santa Maria Novella. Stendhal connut quelques problèmes psychologiques face aux splendeurs de Santa Croce. Santa Maria Novella nous procura peut-être les émotions artistiques les plus intenses lors de nos précédents séjours à Florence. Est-ce pour sa situation légèrement excentrée du centre historique ou la proximité de la gare ferroviaire, Santa Maria Novella est parfois négligée par les touristes, à tort.
Qui plus est, aujourd’hui, le soleil toscan a décidé d’être moins parcimonieux et éclaire déjà la piazza éponyme où se dressent deux obélisques en marbre mischo de Seravezza (ville de la province de Lucques) construits par l’architecte Bartolomeo Ammannati, en 1602, à l’occasion du mariage de Cosme II avec Marguerite d’Autriche. Sur leurs socles, se prélassent des tortues de bronze sculptées par notre compatriote Jean de Boulogne italianisé Giambologna. Ils servaient de bornes au Palio dei Cocchi, une course de chars à l’antique inaugurée par le grand-duc Cosme Ier en 1563, et organisée jusqu’au milieu du XIXème siècle, la veille de la Saint Jean.

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L’église fut construite à partir de 1246 par des frères dominicains envoyés à Florence pour lutter contre l’hérésie cathare. La façade fut achevée autour de 1470 par Leon Battista Alberti. En marbre blanc et vert, elle est particulièrement élégante avec sa décoration d’images symboliques évoquant la cosmologie, et ses volutes chargées de cacher les versants du toit des nefs latérales. Dans la lunette du portail central, Saint Thomas d’Aquin prie devant le Crucifix.

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Comme dans beaucoup d’églises de Florence, l’intérieur semble d’autant plus spacieux qu’il est privé de ses bancs sur une bonne moitié. Bâti avec trois nefs selon un plan en croix latine, il possède une longueur de 100 mètres.
Le nez en l’air, je m’avance à l’aplomb du crucifix, suspendu au plafond, de Giotto élève de Cimabué dont j’ai vu la veille, à Santa Croce, le Christ endommagé par les crues de l’Arno.

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Après douze ans de restauration, il a repris la place qu’il occupait au XIIIème siècle au centre de la nef principale. Le Christ dolens est représenté fidèlement à la tradition de l’époque, au moment précis où la vie, symbolisée par le sang qui sourd des blessures, l’abandonne.
Ici, un crucifix peut (presque) en cacher un autre. Brunelleschi y serait allé du sien en réponse à celui de Donatello dans Santa Croce. Brunelleschi ayant critiqué vertement son œuvre qu’il comparait à un paysan, Donatello le défia de faire mieux. Susceptibles, ces artistes ! La chapelle Gondi étant interdite au public pour travaux, je ne peux malheureusement pas l’admirer. À défaut, je m’attarde devant un autre chef-d’œuvre, l’extraordinaire fresque de la Trinité peinte par Masaccio entre 1425 et 1428.

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Haute de près de sept mètres, elle est considérée comme une des premières peintures s’appropriant les lois de la perspective.
Vasari souligna dans son recueil La Vie des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes (1568) la virtuosité du trompe-l’œil de la structure architecturale : « La voûte en caissons dessinée en perspective et divisée de part en part avec les rosettes qui diminuent est si bien réalisée qu’il semble y avoir un trou dans le mur. » Ce qui ne l’empêcha pas, curieusement, de peindre par-dessus une Vierge au Rosaire qui dissimula la fresque jusqu’à sa redécouverte en 1861.
Ici, Dieu le Père soutient en personne la croix avec son Fils. Le Saint Esprit est représenté sous la forme d’une colombe blanche (entre les deux visages). Au pied de la croix, la Vierge, moins éplorée que dans d’autres représentations, nous regarde semblant inviter le spectateur.
Cette Trinité surmonte, dans le même tableau, le sarcophage d’Adam, le fautif de toute cette histoire. Et Ève ? … On accuse toujours les hommes !
Masaccio a pris le parti de montrer son squelette en entier, on peut sinon numéroter ses abattis, du moins compter ses côtes. C’est une des toutes premières représentations anatomiques exactes de la Renaissance.
Je laisse la responsabilité à l’écrivain Philippe Sollers de commenter l’inscription latine : « [L’inscription funéraire] que je préfère, l’une des plus terrorisantes pour la représentation humaine, vous la trouverez à Florence, à Santa Maria Novella, c’est la Trinité de Masaccio, avec la fameuse formule du squelette : « J’ai été ce que vous êtes, vous serez ce que je suis. » Comme l’inscription épicurienne, il s’agit d’une véritable agression vis-à-vis du passant. Je ne suis plus, sans doute, mais je n’en ai rien à foutre. »
Je m’éloigne car je commence à claquer des mandibules ! Et puis, il y a encore tant d’autres merveilles à contempler, une profusion de fresques, marbres et vitraux qui décorent une enfilade de chapelles. Attention tout de même au syndrome de Stendhal !

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À commencer par la chapelle du chœur, la Capella Maggiore, désignée aussi comme chapelle Tornabuoni du nom de Giovanni marchand, banquier et mécène de Florence. Il paya très cher Domenico Ghirlandaio pour qu’il peigne des scènes évoquant la cité toscane, son pouvoir et sa richesse. Ainsi, il souhaita que des vues de Florence, des riches bourgeois florentins, notamment de la Maison des Médicis avec laquelle il était apparenté, et de grands intellectuels de l’époque, soient intégrés à des scènes de la vie de la Vierge et de Saint-Jean-Baptiste.

SM Novella capella maggiore 4 blogSM Novella capella maggiore 3 blogSM Novella capella maggiore 2 blogSM Novella capella maggiore 1 blog

Je regrette de ne pas pouvoir m’asseoir sur les superbes stalles pour regarder plus confortablement ce cycle de fresques d’autant plus curieuses qu’elles s’intègrent dans un décor de fausses architectures, notamment des piliers de chapiteaux corinthiens.
Chapelle suivante, dans la partie droite du transept, celle de Filippo Strozzi dit l’Ancien. Banquier et homme d’État, il appartenait à la riche famille florentine des Strozzi. La rivalité avec la Maison des Médicis entraîna son bannissement et son exil à Naples. À son retour à Florence, c’est lui qui fit construire le fameux palais Strozzi et donc cette chapelle pour laquelle il commanda un cycle de fresques à Filippino Lippi.

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Les fresques sont consacrées à saint Philippe l’Apôtre, boutant une bête monstrueuse devant le temple de Mars à Hiérapolis, et à saint Jean l’Évangéliste ressuscitant sa disciple Drusiane, sa fan devrais-je dire car elle aurait vu le Seigneur dans son tombeau sous les traits de Jean.
Une élégante grille en fer défend la chapelle Bardi dédiée au pape Grégoire Ier, un des quatre Pères de l’Église d’Occident avec Ambroise, Augustin et Jérôme. C’est en son honneur qu’après sa mort, le chant messin devint grégorien. Une des fresques le représente, alité suite à une fièvre, dictant les Dialogues dont il est l’auteur.

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Je rebrousse chemin vers la gauche du transept et la chapelle Gaddi. Consacrée à l’origine à saint Michel Archange (après saint Jean, cela me convenait (!)), elle fut dédiée à partir de 1566 à saint Jérôme patron de la famille du cardinal Niccolo Gaddi à laquelle appartenait le peintre Taddeo Gaddi. Outre les tombeaux de plusieurs membres de cette famille, on peut admirer une œuvre d’Il Bronzino, la Résurrection de la fille de Jaïre chef de synagogue, l’un des miracles de Jésus.

SM Novella capella Gaddi 1 blog

Je monte quelques marches pour accéder maintenant à la Capella Strozzi di Mantova qui appartint à une autre branche de la famille Strozzi bannie de Florence et exilée à Mantoue.
C’est vers 1350 que les murs furent recouverts de fresques par Nardo di Cione, frère d’Andrea Ocagna, sur commande d’un des membres de la famille Strozzi pour expiation du péché d’usure (prêt d’argent avec intérêts).
Saint Thomas d’Aquin, en l’honneur de qui fut élevée cette chapelle, se pencha sur les questions économiques et on dit que de grands économistes comme Keynes et Schumpeter s’intéressèrent à sa pensée.
Dans ses fresques, l’artiste s’est inspiré de la Divine Comédie de Dante pour la représentation des royaumes des cieux. Un petit jeu est de retrouver l’écrivain, du moins son possible visage, dans la multitude de personnages peuplant les peintures. Je ne vous promets pas pour autant en cas de succès un ouvrage dédicacé par l’auteur lui-même !

SM Novella capella strozzidiMantova 1 blogSM Novella capella strozzidiMantova 2 blogSM Novella capella strozzidiMantova 3 blogSM Novella Capella StrozzidiMantova 4 blog blogSM Novella Capella StrozzidiMantova 5 blog

Curieux comme je suis, je jette un œil vers une porte dérobée et je tombe encore sur une fresque au pied d’un escalier de service en colimaçon. C’est cela aussi Santa Maria Novella, la beauté est partout, même dans un recoin.

SM Novella fresque colimaçon blogSM Novella Tabernacle blog

Je souhaite me procurer, à la librairie installée dans une sacristie, un ouvrage commentant de manière détaillée les splendeurs de la basilique. Une fois de plus, je déplore l’absence de guides ou catalogues en langue française. Heureux sont ceux qui maitrisent parfaitement la langue de Shakespeare et … le Japonais ! L’exception culturelle français s’appliquerait-elle de manière négative à l’édition ?
La visite de la basilique est loin d’être achevée, d’ailleurs plutôt que de basilique, il faut parler de complexe religieux comprenant notamment trois cloîtres monumentaux.
Avant de quitter la nef, je jette un dernier regard, c’est la moindre des choses, au revers de la façade, au-dessus de la porte centrale, sur la champêtre Nativité peinte par Botticelli. Soi-dit en passant tant que ma compagne a le dos tourné, c’était un bel italien Sandro avec sa chevelure blond vénitien si je me fie à son autoportrait !

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Le premier cloître auquel on accède est le Cloître vert, construit vers 1345, qui tient son nom du ton des fresques exécutées selon la technique dite en verdaccio ou « grisaille », terme plus exact car elles sont en mauvais état. Certaines sont d’ailleurs malheureusement absentes pour cause de restauration.
Les fresques les plus prestigieuses sont celles évoquant des Scènes de l’Ancien Testament peintes par Paolo Uccello et son atelier au milieu du XVème siècle.
Je m’attarde devant celle célèbre et audacieuse du Déluge. Inscrite dans un demi-cercle pour épouser la forme du tympan d’une voûte, l’œuvre représente, narre plutôt avec le point de vue de Dieu, de gauche vers la droite, à la fois le déluge proprement dit avec la montée des eaux, des humains s’entretuant pour tenter d’accéder à l’arche de Noé, puis le retrait de la mer découvrant des corps de noyés, en majorité des enfants. Comment ne pas penser, à cet instant, à notre actualité tragique des migrants périssant en Méditerranée.

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Pour certains historiens d’art, le personnage de haute stature, à droite, serait le grand-duc Cosme Ier de Toscane lui-même … Tout est au duc rappelez-vous ! En cette époque, il était fréquent que les grands personnages de Florence se glissent dans les tableaux.
C’est parti pour une méditation artistique avec le tour du cloître.

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Je n’arrête pas d’éprouver de nouvelles émotions, à commencer maintenant par la chapelle dite des Espagnols ainsi appelée lorsqu’en 1540, elle devint la chapelle attitrée de la cour espagnole d’Éléonore de Tolède, épouse de Cosme Ier, encore lui.
Grandiose, mais ne banalise-t-on pas cet adjectif à la suite des merveilles artistiques déjà contemplées ce matin ?
On doit cette salle capitulaire à Andrea di Bonaiuto qui, de 1365 à 1367, conçut cet ensemble de fresques pour glorifier l’ordre mendiant et prêcheur des Dominicains. Foisonnant, allégorique … Des murs au plafond, c’est toute l’histoire du Christ rédempteur prodiguant sa grâce et sa doctrine par l’intermédiaire de l’Église et des Dominicains qui est racontée par le peintre. C’est un beau roman, c’est une belle histoire de temps immémoriaux. Il faudrait des heures pour en comprendre tous les détails. Sur une voûte, vogue la Barque de saint Pierre. Tout près, un homme pêche à la ligne évoquant les mots du Christ aux apôtres : « Je ferai de vous des pêcheurs d’hommes ». Un peu plus loin, Jésus exhorte saint Pierre à marcher sur l’eau.
On est frappé encore une fois par l’introduction d’un certain réalisme avec des détails du quotidien, architectures, scènes de la vie urbaine, chevaux, soldats. Di Bonaiuto portraiture même des individus très identifiables, tous acteurs du renouveau spirituel initié par les Dominicains, parmi lesquels Dante, Pétrarque, Boccace, le pape Innocent VI exilé en Avignon.

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Cloître suivant, encore plus vaste, le bien nommé Grand Cloître, le plus grand de Florence, 56 arcades en plein cintre, construit entre 1340 et 1360 grâce aux dons de prospères familles florentines qui ont leur blason sur les piliers.
Les murs sont aussi couverts de fresques représentant des scènes de la Vie du Christ et de saints dominicains, ainsi que des portraits des plus grands religieux de Santa Maria Novella, et Ferdinand Ier et François Ier de Médicis en prophètes.
Une des curiosités vient de ce que les artistes ont parfois intégré dans leurs compositions les murs ou les fenêtres qui deviennent ainsi des éléments de la scène peinte.
Cette partie du couvent accueille aujourd’hui l’École des Élèves sous-officiers des Carabinieri.

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Ce n’est pas fini, sur le chemin du retour vers la basilique, je me dirige vers le Cloître des Morts, un lieu sympa finalement, pas du tout lugubre, pour un repos éternel. Je ne pense pas qu’on m’y accorderait une concession même modeste au milieu des chapelles de la famille Strozzi.
Cet endroit tient son nom du fait qu’il a servi de cimetière pendant des siècles.

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La plus remarquable des chapelles est celle dédiée à l’Annonciation probablement en souvenir de la chapelle de la Vierge bâtie au Xème siècle à proximité.
La visite du complexe de Santa Maria Novella ne saurait s’achever, ma compagne me l’aurait rappelé au besoin, sans une halte à l’Officina Profuma Farmaceutica.
En effet, Santa Maria Novella détient un trésor unique : elle abrite la plus vieille pharmacie d’Europe. Au début du XIIIème siècle, les frères dominicains y construisirent une officine pour distiller à partir de simples (plantes végétales aux vertus médicinales), des médicaments, des élixirs, des baumes et des onguents. En 1381, ils commencèrent la vente de l’eau de rose utilisée pour désinfecter les maisons après les épidémies de peste.
La notoriété des produits gagna toute l’Europe, en partie grâce à Catherine de Médicis pour laquelle les moines préparaient des essences et des parfums. En 1612, les frères dominicains ouvrirent une pharmacie publique avec l’accord du grand-duc de Toscane, Ferdinand II de Médicis. Elle reçut le titre de Fonderia di Sua Altezza Reale en 1659. Au XVIIIe siècle, ses produits se vendaient jusqu’en Russie, en Inde et en Chine. Après la confiscation des biens de l’Église par le gouvernement italien, en 1866, la propriété de la pharmacie passa à l’Etat. Cependant, sa gérance fut confiée à Cesare Augusto Stefani, le neveu du dernier directeur, Fra Damiano Beni. C’est grâce à la famille Stefani et à ses descendants que la pharmacie est restée active jusqu’à nos jours et est devenue une curiosité et une boutique quasi incontournable des touristes, plutôt huppés il faut admettre.
Bien que contiguë au Grand Cloître, on y accède, en principe, par la via della Scala.

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La porte franchie, l’émerveillement est total. On se retrouve dans un véritable musée, les fresques, les voûtes, les vitrines sont majoritairement d’époque. Aux murs, les portraits d’ancêtres nous accueillent entre de splendides poteries en faïence.

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Ici, on visite sans même avoir l’obligation d’acheter, les hôtesses sont aussi discrètes qu’élégantes. Tandis que ma compagne part à la quête d’un souvenir de son passage, je m’attarde devant les vasques remplies d’essences colorées. Aujourd’hui encore, font recette les produits qui avaient fait en leur temps la fortune des moines : un pot-pourri de sept essences et onze huiles essentielles, l’eau de la Reine Catherine de Médicis, la liqueur à la cochenille. Les vieux remèdes ont aussi du succès tels l’Eau antihystérie ou le Vinaigre des 7 Voleurs indispensable en cas d’évanouissement.

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Cocasserie peu glamour, le directeur actuel, passionné de sport automobile et de voitures de sport, en souvenir des Mille Miglia (Mille mille), une course mythique aujourd’hui disparue, disputée autrefois sur route ouverte entre Brescia et Rome, a concocté une fragrance composée d’odeur de caoutchouc brûlé, de bois et de cuir, avec un soupçon d’essence.
Une pièce est transformée en musée où sont exposés des outils et objets employés autrefois à la production.
Changement de décor et d’ambiance, après la quiétude de l’officine, place maintenant à l’effervescence autour du Mercato Centrale.

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Sur deux niveaux, la halle est une immense cantine où l’on célèbre les fleurons de la cuisine italienne : Eat-aly ! Les pâtes mettent de bonne humeur, les multiples variétés sont exposées comme les bijoux chez les joailliers du Ponte Vecchio.
On en prend plein les mirettes, les narines et les papilles. Nous cédons vite au péché de gourmandise et nous nous régalons d’un copieux et savoureux plat de charcuteries et fromages de Toscane, arrosé d’un gouleyant blanc Vernaccia di San Gimignano.
Ma compagne s’approvisionne de quelques produits, promesses de délicieux risottos à domicile.
En guise de promenade digestive, nous nous dirigeons vers la basilique de San Lorenzo, un des plus anciens édifices religieux de Florence. C’était l’église paroissiale de la famille des Médicis qui contribua à l’embellir durant des générations. Sa forme actuelle remonte à 1424 lorsque Jean de Médicis fit appel à Filippo Brunelleschi pour sa reconstruction. Celui-ci décédé en 1446 ne put achever son œuvre, ce qui explique en partie l’aspect très dépouillé de la façade en pierre rustique. Après la mort de Brunelleschi, Michel-Ange avait envisagé une façade marbrée mais ses plans n’aboutirent pas.

San Lorenzo façade blogSan Lorenzo blog

En dépit de cette austérité extérieure, l’intérieur est élégant avec les trois nefs baignées de lumière, les murs blancs et les colonnes corinthiennes grises. La succession progressive des chapelles et des arcades en plein cintre crée un bel effet de perspective donnant même l’illusion d’un édifice bien plus profond.
Dans la chapelle Ginori dédiée à Marie et Joseph, les jeunes épouses de Florence peuvent de nouveau faire bénir leur anneau nuptial, comme le faisaient leur mère et leurs aïeules, devant le Mariage de la Vierge, l’imposant retable de Rosso Fiorentino qui a retrouvé sa place après une longue absence pour restauration. Rosso, ainsi prénommé en raison de ses cheveux roux, maître du maniérisme, le peignit en 1523 avant que notre François Ier à nous ne le recrutât pour succéder à Léonard de Vinci et décorer la grande galerie de Fontainebleau. On découvre Joseph représenté pour une fois en beau jeune homme mettant la bague au doigt de Marie.

San Lorenzo mariage de la Vierge blogSan Lorenzo atelier de Joseph blog

Non loin de là, est accroché un autre tableau étonnant de Pietro Annigoni, un artiste moderne (1910-1988). Avec L’atelier de Joseph, scène rare, on voit le Christ bambino travaillant auprès de Joseph son père (?). La pièce de bois que travaille Joseph est-elle une référence à la croix future ?
Encore quelques pas pour admirer un autre chef-d’œuvre, le Martyre de Saint-Laurent peint par le Bronzino en 1659. Ses presque contemporains Michel-Ange et Raphaël lui faisaient de l’ombre et son goût pour le maniérisme dont il est l’un des premiers représentants n’est guère apprécié. Aujourd’hui, on s’extasie devant ce nouveau style où dans des scènes foisonnantes, les artistes tordaient les corps aux musculatures affirmées dans des postures impossibles.

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Demi-tour vers la nef centrale pour m’intéresser maintenant à deux chefs-d’œuvre de la sculpture italienne, deux tribunes, portées par des colonnes de marbre, qu’on appelle ambons en raison de leur situation symétrique. Elles sont l’œuvre du génial Donatello et étaient destinées à la lecture de l’évangile et de l’épître ainsi qu’à la prédication. Le moine Savonarole y prononça quelques-unes de ses diatribes les plus véhémentes ne craignant pas de s’attaquer aux Médicis bienfaiteurs du lieu.

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Les deux chaires sont sculptées de reliefs de bronze représentant les scènes de la Passion et de la Résurrection. Donatello les réalisa tout à la fin de sa vie entre 1460 et 1466. Ils ne furent montés qu’après sa mort, alors réunis en 2 ambons, à l’occasion de la venue du pape Léon X, un pape issu de la famille Médicis, fils de Laurent le Magnifique.
Le cénotaphe du génial sculpteur est visible à l’entrée du petit musée d’art sacré de l’église dans lequel on trouve un buste de saint Pierre à la barbe impeccablement taillée avec un faux air de Jean-Pierre Marielle.

San Lorenzo tombe Donatello blogSan Lorenzo cloître 1 blogSan Lorenzo cloître 2 blogSan Lorenzo musée blogSan Lorenzo musée Saint Pierre blog

Une jeune étudiante en arts plastiques semble séduite par les lignes élégantes du cloître dont le jardin est planté de grenadiers et d’orangers.
La basilique possède d’autres trésors comme la chapelle des Princes avec les mausolées des Médicis que Michel-Ange décora de puissantes allégories. On y accède désormais par une entrée spéciale de l’autre côté de l’église. La longue file d’attente nous fait renoncer d’autant que nous la visitâmes lors d’un précédent séjour.

San Lorenzo chapelle Médicis blogSan Lorenzo Jean de Médicis blog

Au coin de la place San Lorenzo, le soleil éclaire le marbre de la statue de Jean de Médicis, l’enfant terrible de la dynastie.
Il naquit en 1498 de Catherine Sforza et de Jean de Médicis (mort juste après) dit de Popolano, une autre lignée que celle qui dirigeait la cité florentine. Il passa son enfance dans un couvent, sa mère étant prisonnière de César Borgia.
Á la mort de sa mère, en 1509, il eut pour tuteur l’époux d’une des filles de Laurent le Magnifique qui le fit venir à Florence. Le jeune adolescent se révéla vite incontrôlable, Michel-Ange même refusa de devenir le précepteur de ce petit diable.
Á l’habit civil, il préféra l’armure des mercenaires. Il épousa Maria, une fille de son tuteur, qui lui donna un fils Cosme qui devint grand-duc de Toscane sous le titre de Cosme Ier, vous connaissez.
C’est le seul membre de la famille Médicis à s’être construit sa réputation, non pas en politique, mais au fil de l’épée.
À la mort de son cousin le pape Léon X en 1521, il fit noircir ses bannières qui étaient blanches et violettes : il en tira son surnom de Jean des Bandes Noires. Grand condottiere italien, il bâtit sa légende sur tous les champs de bataille. Il faisait partie des troupes qui combattirent celles de François Ier et le chevalier Bayard.
Sans peur et sans reproche de ma part, ma compagne part à la conquête d’un sac en cuir, un de plus.

Madone près de San Lorenzo blogSan Lorenzo plaque Lamartine blog

Pour achever cette journée, je rends visite dans une ruelle discrète à un de mes compatriotes, l’écrivain Alphonse de Lamartine qui fit plusieurs séjours en Italie, et notamment à Florence, autant par amour du pays que pour des raisons professionnelles comme secrétaire d’ambassade. Si aucun titre de son œuvre ne fait référence directement à l’Italie, sa passion pour ce pays s’exprime fréquemment, ainsi dans son roman Graziella qui est un éloge de la beauté italienne. La plupart des poèmes figurant dans le recueil Harmonies poétiques et religieuses, publié en 1830, furent écrits pendant son séjour à Florence entre 1825 et 1828.
Avec ma modeste plume, j’ai essayé aussi de vous faire partager la beauté de la cité toscane. Á suivre …

Publié dans:Coups de coeur |on 23 juillet, 2018 |Pas de commentaires »

Une semaine à Florence (3)

Pour lire le précédent billet sur mon séjour à Florence :
http://encreviolette.unblog.fr/2018/06/18/une-semaine-a-florence-2/

Mardi 22 mai 2018 :

Ce matin, le bus électrique des lignes C nous dépose à hauteur du célèbre Ponte Vecchio.
Quelle aubaine, si ce n’était le temps encore mitigé, je profite qu’il soit quasi désert pour faire quelques photos avant que les touristes du pays du Soleil Levant ne l’aient envahi. Les boutiques des bijoutiers et joailliers ouvrent à peine.

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Sous le Ponte Vecchio coule l’Arno … Ça éveille peut-être en vous quelques souvenirs de lycée, un poème sans doute. Mais moi, je veux vous parler de Lorenzo de Médicis, homme politique, poète et dramaturge né à Florence en 1514. Vous le connaissez aussi car oui, c’est c’est bien le Lorenzaccio dont s’inspira Alfred de Musset.
Appartenant à la dynastie des Médicis, il fut mêlé aux intrigues et complots qui secouèrent cette illustre famille florentine. Mais sa mauvaise réputation naquit par une nuit d’ivresse (sans Michel Blanc ni Josiane Balasko !) en décapitant les huit rois barbares de l’arc de Constantin à Rome.
Compagnon inséparable de son cousin Alexandre de Médicis, complice de ses débauches et de maintes actions criminelles, il nourrissait en fait derrière cette amitié voire amour un triste dessein, libérer Florence de la tyrannie du duc qu’il assassina en 1537. Son acte accompli, il s’enfuit en France protégé par Catherine de Médicis avant d’être finalement assassiné lui-même à Venise en 1548.
C’est à la suite du meurtre d’Alexandre qu’il aurait écrit ce poème :

« Sous le Ponte Vecchio coule l’Arno
Et mon amour
Te rappelles tu mon beau
Notre amour remuant comme les flots

Vienne la nuit sonne l’heure
Je suis vivant tu te meurs

Mes yeux dans tes yeux mains dans tes cheveux
Tandis que sans
Amour et malheureux
Je regarde l’Arno tumultueux … »

De là à conclure que Guillaume Appolinaire aurait commis un lamentable plagiat … il y un pas (même sur le Ponte Vecchio) que je ne franchis pas car il s’agit, ouf, d’une facétieuse anecdote qui court sur internet suite à un travail sur le pastiche fait par une professeure avec sa classe de lycéens !
Je devine que, pendant quelques secondes, des frissons ont parcouru l’échine d’un certain nombre de lecteurs, enseignants ou pas. Pour Musset, par contre, l’inspiration est exacte.
La visite de l’Oltrarno (de l’autre côté de l’Arno), ce sera pour un prochain billet. Pour l’instant, je rebrousse chemin vers la Loggia del Mercato Nuovo, un lieu très populaire de la cité toscane, ainsi nommée pour la distinguer du Mercato Vecchio aujourd’hui démoli. Ceci dit, elle est très ancienne également car elle fut construite vers la moitié du Cinquecento (le XVIème siècle italien) par Giovanni Battista del Tasso. Destinée à l’origine au commerce de soies et objets précieux, elle se consacre aujourd’hui à la maroquinerie et aux souvenirs.

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Contrairement au principe même des loggias adossées à la façade d’un immeuble, celle-ci est ouverte sur ses quatre côtés. Sur trois de ses angles, des niches abritent des statues de Florentins illustres, ainsi je vous propose celle de Giovanni Villani, marchand, écrivain, chroniqueur et homme politique (1276-1348).

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Sa somme, la Nuova Cronica, constitue pour les historiens et chercheurs une mine considérable d’informations sur la vie à Florence au XIVème siècle. Sa grande qualité littéraire lui vaut aussi d’être placé parmi les pères de la langue italienne à l’égal de son contemporain Dante Aligheri. Un des chapitres de l’ouvrage est d’ailleurs consacré à un portrait de la personnalité et de l’œuvre de Dante. : « un grand poète et philosophe », « un grand littéraire presque dans toutes les sciences », « un dictateur très noble », doté d’un « style propre et beau ».
Villani est-il sculpté dans le marbre en train d’effectuer quelques corrections ? J’avoue que je me laisse distraire de ces nourritures spirituelles par la luxueuse vitrine de Venchi, l’illustre glacier et chocolatier installé juste en face. Nul doute que je viendrai y goûter avant la fin du séjour.

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La principale attraction de la Loggia, il faut bien le reconnaître, relève de la charcuterie fétichiste. Il s’agit de la populaire Fontana dell Porcellino, copie d’une sculpture en bronze d’un sanglier du XVIIème siècle. Cette statue découlerait d’une copie romaine d’un marbre hellénistique que le pape Pie IV eut le goût très sûr (!) d’offrir au duc de Florence Côme Ier lors de la visite de ce dernier à Rome en 1560.
La coutume veut qu’elle porte chance si on lui glisse une pièce de monnaie dans la gueule et on lui caresse le groin, ce qui explique son aspect lustré.
Sur le mur d’une façade, je distingue une discrète statue de brebis portant l’étendard (gonfalon) des armes de la guilde de la laine. L’Arte della Lana était l’une des corporations les plus puissantes de Florence, un des Sept Arts majeurs (Arti di Firenze), à la fin du Moyen-Âge et à la Renaissance.
Cette représentation ovine répond possiblement à la sculpture, sous la Loggia en face, de Michel di Lando, ouvrier de l’Arte della Lana, qui fut un protagoniste important de la révolte des Ciompi (les travailleurs les plus défavorisés de l’industrie textile) en juillet 1378 à Florence.

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Masquée par les étalages, je ne peux apercevoir la pietra dello scandalo, la pierre du scandale, un rond de marbre qui matérialise le prétendu endroit où étaient exposées et punies les personnes endettées. Voilà une coutume florentine que je pourrais remettre au goût du jour, en temps que président du conseil syndical de ma résidence, à l’encontre des mauvais payeurs de leurs charges !

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Dans le dédale des ruelles sombres et étroites de la cité toscane, je me retrouve quelques instants plus tard en pleine lumière de la Piazza della Signoria, nez à nez ou plus justement, nez à sabots avec l’imposante statue équestre du grand duc Cosme Ier de Toscane, une œuvre de Jean Boulogne, sculpteur né à Douai en 1529 alors en Flandre romane, dont le nom fut par la suite italianisé en Giovanni Bologna puis Giambologna.

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Marie de Médicis commanda à ce même Giambologna la statue équestre de son époux Henri IV au milieu du Pont-Neuf de Paris, finalement exécutée pour cause de décès par Pietro Tacca (le sculpteur de sanglier !), et détruite à la Révolution. Sans entrer dans les détails, il semble bien que les équins que chevauchent Cosme Ier, Ferdinand Ier de Médicis (patience vous le verrez prochainement) et Henri IV sortent de la même écurie florentine de la famille Médicis !
Ce Cosme Ier qui me toise depuis son piédestal fut un poil dictateur sur les bords (et ils sont larges) : après avoir obtenu le pouvoir par la République florentine, il restaura la dynastie des Médicis qui dirigea Florence jusqu’au XVIIIème siècle.
Parmi ses nombreuses réalisations qui m’interpellent lors de mon séjour, on relève la création des Offices, aujourd’hui l’une des plus prestigieuses galeries du monde devant laquelle la foule s’agglutine déjà, l’appropriation du Palazzo Pitti, les superbes jardins de Boboli. Il me plait aussi de signaler qu’il gracia la courtisane poétesse Tullia d’Aragon inquiétée pour non-respect des lois somptuaires obligeant les courtisanes et les prostituées à porter un voile jaune discriminant.
Allez, un peu de légèreté, me revient un couplet fredonné par Brassens et Charles Trenet :

« Tout est Duc ici, Monsieur, tout est Duc
Tout est au Duc, tout est au Duc
Il possède à lui seul des millions de ducats
Ah oui, vraiment Monsieur c’est fou ce que le Duc a
Le Duc a tout, Monsieur pour être un homme heureux
Mais le Duc est très malheureux
Depuis vingt ans il a perdu ses cheveux
Il est nerveux, il est nerveux
Et nous cherchons en vain depuis un truc
Pour faire pousser les poils du Duc … »

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Déception juste à côté : des échafaudages pour travaux masquent la fontaine de Neptune. Au milieu des tubulures, on distingue à peine le visage du dieu romain des Eaux vives et des Sources en marbre blanc de Carrare. Œuvre de Bartolomeo Ammannati et quelques-uns de ses élèves dont Giambologna, il a les traits de Cosme Ier de Toscane. … Quand je vous disais que « tout est au duc », je blaguais à peine.
La fontaine fut construite pour le mariage de François Ier de Médicis (ce n’est pas le nôtre), fils de Cosme Ier, qui deviendra lui-même grand-duc de Toscane.
Les Florentins la surnomment Il Biancone parce qu’il la trouve trop blanche, son nettoyage ne va pas arranger sa réputation.

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Devant l’entrée du Palazzo Vecchio, sans sacrifier cependant au rite ridicule du selfie, comme trop de touristes à Florence, je m’attarde au pied du premier David de Michel-Ange de mon séjour. Est-ce justement parce que je sais qu’il s’agit d’une copie, je ne ressens pas une émotion particulière devant le rival de Goliath, un colosse de plus de quatre mètres tout de même, qui se dresse à l’emplacement voulu à l’origine pour célébrer la jeune République florentine face au despotisme des Médicis.

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Catégorie poids lourds, faisant le pendant à David, de l’autre côté de l’entrée, s’affrontent, tous muscles bandés, deux autres colosses, Hercule et Cacus, une œuvre de Baccio Bandinelli, également en marbre, effectuée en 1534 à la demande du pape Clément VII.
Hercule est en train d’assommer avec une massue Cacus qui a osé lui dérober quelques-uns des bœufs confisqués au troupeau de Géryon fils lui-même du Titan Okéanos : un des épisodes des douze travaux d’Hercule.
En passant, voilà ce que c’est que de fourrer son nez dans les affaires des autres (!), je constate que si les attributs virils de nos géants sont délibérément exposés au public, l’intimité des jeunes hôtesses de marbre qui nous accueillent aux marches du palais, est protégée d’une pudique feuille de vigne.

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Il me revient en mémoire la lecture d’un passage de son Dictionnaire amoureux du Vin dans lequel Bernard Pivot évoque la réaction du Concile de Trente (1530) et la vague d’altérations d’œuvres d’art visant à masquer leur intimité avec une feuille de vigne. On surnomma les artistes retoucheurs, les « braguetteurs ». L’ignorance mise à nu !
Pour respecter la pudibonderie de la reine Victoria, la copie de plâtre du David de Michel-Ange au musée de Londres fut même affublée d’un moule protecteur.
Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous le Ponte Vecchio et L’origine du Monde de Gustave Courbet triomphe au musée d’Orsay.

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Avant d’envisager la visite du Palazzo Vecchio, je me réfugie, à une dizaine de pas de là, sous la Loggia dei Lanzi ou Loggia de la Seigneurie, une galerie à voûte en arcades construite entre 1376 et 1382 par des élèves d’Andrea Orcagna pour, à l’origine, accueillir des cérémonies de la République de Florence comme l’intronisation des gonfaloniers et des prieurs.
Elle constitue aujourd’hui un véritable musée en plein air où sont exposées de nombreuses œuvres de la Galerie des Offices située en face, avec en vedette, un des chefs-d’œuvre de la Renaissance, Persée tenant la tête de Méduse, une sculpture en bronze de Benvenuto Cellini.
Inaugurée en 1554, il s’agit d’une commande de Cosme Ier duc de Toscane, encore lui, qui récupéra Cellini à la cour de François Ier (cette fois, c’est bien le nôtre !), afin qu’il symbolise artistiquement le triomphe du bien sur le mal, et de manière plus propagandiste, la victoire des Médicis sur l’hydre républicaine qui les avait chassés de Florence en 1494.

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Au-delà de sa signification, ce bronze virtuose cache un épisode héroïque de l’histoire de la sculpture que raconta Benvenuto Cellini dans son autobiographie. Du fait des dimensions exceptionnelles (3,20 mètres de hauteur), il recourut, refusant de procéder à un assemblage de plusieurs pièces fondues séparément, à une technique antique oubliée que Donatello avait ressuscitée, la fonte creuse à la cire perdue avec une seule coulée de bronze.
De quoi être médusé devant tant d’habileté, le jeu de mot est d’autant plus facile qu’il tire sa signification justement de la mythologie grecque des Gorgones Euryale, Sthéno et Méduse, trois sœurs à la chevelure entrelacée de serpents. Les yeux de Méduse avaient le pouvoir de transformer en pierre tout mortel qui croisait son regard. Maintenant que Persée l’a décapitée, le danger est écarté et je peux détailler à loisir le chef-d’œuvre de Cellini ainsi que toutes les autres sculptures monumentales de la Loggia parmi lesquelles deux œuvres de Giambologna L’Enlèvement des Sabines et Hercule en lutte contre le centaure Nessus, maintenant qu’il a réglé son compte à Cacus (!).

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Je m’attarde aussi devant L’Enlèvement de Polyxène par Pyrrhus, une statue beaucoup plus récente car sculptée par Pio Fedi en 1866 dans un unique bloc de marbre. Elle fait partie de ces sculptures « multifaciales » qui sont conçues pour les regarder alla rotonda (tout autour). Ce matin, je manifeste beaucoup plus de patience et d’intérêt qu’il y a plus d’un demi-siècle, lorsqu’au lycée, je suais sur les tirades de la tragédie Andromaque de Racine, ainsi Hermione dans l’acte V :

« Du vieux père d’Hector la valeur abattue
Aux pieds de sa famille expirante à sa vue,
Tandis que dans son sein votre bras enfoncé
Cherche un reste de sang que l’âge avait glacé ;
Dans des ruisseaux de sang Troie ardente plongée ;
De votre propre main Polyxène égorgée
Aux yeux de tous les Grecs indignés contre vous :
Que peut-on refuser à ces généreux coups ? »

Le sculpteur s’inspire librement d’une scène de la mythologie durant la guerre de Troie. Pyrrhus, le fils d’Achille, enlève Polyxène qui a révélé à Pâris la faiblesse d’Achille au talon lui permettant ainsi de le tuer en lui décochant une flèche dans le talon fragile.

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Aux pieds de Pyrrhus, git Politès, le frère de Polyxène, tandis qu’Hécube, la mère de Polyxène et Politès, supplie Pyrrhus. Celui-ci qu’on appelle aussi Néoptolème, sans pitié, le glaive en arrière, va frapper Hécube. Quel drame relaté en quelques mètres cubes de marbre banc de Carrare !
Changement d’atmosphère en entrant dans le Palazzo Vecchio ! En lieu et place de l’ancien puits, se trouve une fontaine portant L’enfant au dauphin, une ravissante sculpture de bronze que réalisa Andrea de Verrocchio entre 1475 et 1481.

Palazzo Vecchio L'enfant au dauphin

Après une légère fouille, l’acquisition de nos billets, et le dépôt obligatoire de nos sacs au vestiaire, nous montons vite à l’étage vers la majestueuse et précieuse Salle des Cinq-Cents : longue de 54 mètres, large de 23 et haute de 18, elle fut construite en 1494 sur ordre de Savonarole après qu’il eût chassé les Médicis du pouvoir. A priori, je n’ai pas une sympathie débordante pour ce personnage connu notamment pour son bûcher des vanités dans lequel disparurent de nombreux livres et œuvres d’art.

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Cette vaste salle devait accueillir les 500 membres du Consiglio dei Cinquecento de la République. À l’origine, commande fut passée à Léonard de Vinci et Michel-Ange pour l’orner de fresques célébrant les victoires de la République. Mais lorsque Cosme Ier, tout est au grand-duc de Toscane vous savez bien, arriva au pouvoir, il fit du Palazzo la résidence de sa cour et repensa toute la décoration, commandant à Vasari d’éliminer l’ancienne glorifiant la République.
Ainsi, sur les murs, sont exposées de gigantesques fresques représentant les victoires de Florence sur ses rivales toscanes Sienne et Pise.
En levant la tête, on reste bouche bée devant le plafond à caissons composés de 39 panneaux peints par Vasari et son atelier, exaltant notamment les plus importants épisodes de la vie de Cosme Ier, évidemment.
Michel-Ange n’est pas complètement exclu, ainsi peut-on admirer sa célèbre sculpture du Génie de la Victoire.

IMG_2657 Génie Michel-AngeIMG_2659 Génie Michel-AngeIMG_2658 Génie Michel-Ange

Cette statue était à l’origine destinée au tombeau du pape Jules II. Le génie est illustré par un bel éphèbe et le dominé par un vieux barbu. Les surfaces de la sculpture sont même traitées différemment, adoucies pour le génie, rugueuses pour le vieillard.
En opposition au gigantisme de la salle des Cinq-Cents, communiquant presque confidentiellement avec elle, on entre dans le Studiolo, le minuscule bureau et cabinet de curiosités de François Ier (pas le nôtre) de Médicis, fils de Cosme Ier dont il avait fait placer le portrait avec celui de sa mère Éléonore de Tolède.
Ravissant avec un foisonnement de scènes illustrant la légende de Prométhée, symbolisant les éléments, air, eau, feu et terre, les découvertes de la science.
Surprenant aussi car certains de ces tableaux cachent des placards où pouvaient être entreposés des documents précieux. Derrière l’un d’eux, s’ouvre même une porte avec un passage secret vers une pièce où François Ier s’adonnait en solitaire à sa passion pour l’alchimie.

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En enfilade, au même niveau, nous traversons les appartements, si vastes qu’on les nomme « quartiers monumentaux », des papes Léon X (Jean de Médicis fils de Laurent le Magnifique)) et Clément VII (Jules de Médicis fils illégitime de Julien de Médicis et de sa dernière maîtresse Fioretta Gorini). Des papes, des papes, oui mais des Médicis !

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Les appartements luxueux et fastueux sont tout à la gloire de Léon X. On le voit au milieu des cardinaux recevant la tiare pontificale à Saint-Jean de Latran de Rome ou entrer triomphalement à Florence sur la place de la Seigneurie.
Je ne sais où donner de la tête, le nez en l’air ou au contraire, les yeux rivés au sol pour admirer l’étonnant pavement en terracotta (terre cuite).

Pavement Salle de Léon X

Par l’escalier on accède au deuxième étage comprenant les salles du Quartier des Eléments.

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Bientôt, depuis un étroit balcon, on possède une vue imparable en surplomb de la salle des Cinq-Cents avant d’entrer dans les appartements d’Éléonore de Tolède épouse du grand-duc Cosme Ier avec comme point d’orgue la splendide chapelle.
La duchesse, catholique espagnole et fervente croyante, passait beaucoup de temps en cet endroit richement décoré par le peintre maniériste Angelo di Cosimo dit Il Bronzino.

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On peut y retrouver l’histoire de Moïse dont le passage de la mer Rouge et l’adoration du serpent de bronze.
Mais j’avoue que ce qui m’intrigue le plus, c’est le point de départ du Corridor de Giorgio Vasari, un passage secret, surélevé et couvert commandé par Cosme Ier qui permettait au duc et sa famille de rejoindre en toute sécurité, sans être vu, le Palais Pitti de l’autre côté de l’Arno, via la Galerie des Offices, le Ponte Vecchio et l’église Santa Felicita. Vous en reconstituez facilement le tracé en vous promenant à pied aux abords de l’Arno.

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Le corridor n’est malheureusement ouvert aux touristes que sur réservation (coûteuse). Dans Inferno, l’autre best-seller qui suivit son Da Vinci Code, l’écrivain Dan Brown tire parti de cette mystérieuse curiosité pour aider son professeur d’histoire de l’art Robert Langdon à s’échapper. C’est une véritable galerie d’art longue d’environ 1000 mètres où l’on compte une collection de plus de 200 autoportraits, parmi lesquels Vasari, Titien, Bernin, Rubens, Rembrandt, Van Dyck, Charles Le Brun, Ingres, Delacroix, Corot, Chagall. Cela justifie presque un futur nouveau séjour en Toscane.
Une pièce maîtresse du roman de Dan Brown est le masque funéraire de Dante Aligheri devant lequel je me recueille maintenant.

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On a longtemps pensé que c’était le masque appliqué directement sur son visage après sa mort en 1321. On sait aujourd’hui qu’il s’agit d’une copie en plâtre effectuée sur une effigie sépulcrale de l’écrivain de la Divine Comédie.

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Dans l’enfilade des pièces, entre quelques vierges à l’enfant, aussi touchantes les unes que les autres, je repère une copie de la Tavola Doria, détail central de la Bataille d’Anghiari, une des fresques gigantesques que Léonard de Vinci avait commencé à peindre pour décorer la Salle des Cinq-Cents à l’étage inférieur. Vous savez ce qu’il en advint.
L’éblouissement est total en pénétrant dans la Salle des Audiences, avec son superbe plafond à caissons, ses marbres et ses fresques gigantesques, œuvres de Francesco Salviati qui a ainsi peint un cycle d’histoires de Marcus Furius Camillus, un général romain qui libéra Rome des assauts des Gaulois (en 390 avant J.C) au retour de son exil. Je n’ai pas le temps d’approfondir mais il me semble bien qu’il s’agit de l’épisode des oies du Capitole avec Brennus le chef gaulois qui prononça le célèbre Vae Victis (Malheur aux vaincus).
Pour célébrer son triomphe au retour de la bataille de Veies, Salviati représente Camille paradant sur un char tiré par quatre chevaux blancs, un tel attelage étant habituellement réservé aux dieux. On le voit également intervenant lors de la pesée d’or.

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Celle salle dite des Audiences tient son nom de ce qu’elle avait été choisie par Cosme Ier pour recevoir ses sujets. Le duc voulut parer cette pièce des faits d’armes de Marcus Furius Camillus relatés par Plutarque et Tite-Live, « second fondateur de Rome « après Romulus. La référence était toute trouvée pour le duc qui avait pacifié et unifié la Toscane.
Incidemment, je tombe nez à nez avec une porte massive en bois portant les effigies sculptées de Dante Aligheri et aussi Pétrarque, autre érudit et poète florentin.
La salle des Lys (Sala dei Gigli) tient son nom de sa décoration de lys d’or sur fond azur qui célèbrent l’emblème de la couronne de France en l’honneur de la branche des

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Au milieu de la pièce se dresse l’œuvre d’origine (entre 1453 et 1460) en bronze de Donatello représentant les personnages bibliques de Judith et Holopherne. Là encore, le thème de la jeune héroïne Judith repoussant et décapitant son féroce ennemi, le général assyrien Holopherne, revêt une grande signification politique en référence à la jeune et petite république résistant au pouvoir absolu des seigneurs de Florence.
Une inscription sur le socle, aujourd’hui disparue, mentionnait : « Les royaumes tombent par la luxure, les villes s’élèvent par la vertu ; voici la nuque de l’orgueil coupée par la main de l’humilité ». Un frisson me parcourt l’échine tout de même.
Pour les Florentins, Judith est un symbole de liberté et d’indépendance.
Judith et Holopherne ont circulé dans plusieurs endroits de Florence, les statues, en effet, se baladent beaucoup à travers la cité toscane au gré de l’humeur des gouvernants et dirigeants, notamment celle du moine fanatique Savonarole en bise-bille avec la puissante famille des Médicis. Une autre inscription également disparue rappelait : « Cet exemple de salut public présenté aux citoyens en 1495 ».
Je commence à saturer, gare au syndrome de Stendhal. J’achève ma visite par une pièce que mes études universitaires rendent chère, la Salle des cartes géographiques.
En son centre, se trouve l’imposant globe terrestre, la Mappa mundi exécutée en 1581. Dans les vitrines, sont affichées une cinquantaine de cartes peintes à la main entre 1564 et 1586 par des moines dominicains. Véritables tableaux, elles témoignent des connaissances de la représentation du monde à l’époque. De manière chauvine, mais aussi parce que le temps presse, je porte essentiellement mon attention sur la carte de l’hexagone et, plus particulièrement encore, je zoome sur la Normandie. Émouvant et étonnant par la justesse des relevés ! Cela m’intéresserait de comprendre pourquoi est reporté Aumale et pas mon bourg natal de Forges-les-Eaux … une histoire de duc peut-être encore.

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Désagréable surprise en sortant, la pluie m’accueille aux marches du palais.
Je suis repu d’art avec, cependant, un petit creux à l’estomac que nous envisageons vite de combler, ma compagne a coché pour cela la Piazzetta dei Del Bene, une minuscule placette cachée dans une impasse, loin du chaos, à quelques mètres seulement, du Ponte Vecchio, un espace que semblent ignorer les touristes, tant mieux, mais prisé par une clientèle florentine bobo et alternative.
Chez Amblé, c’est un concept voire même une philosophie : nourriture fraîche et vieux meubles, on peut y manger et y chiner. En effet, vous pouvez tout acheter, les sièges sur lesquels vous êtes assis, les tables, les verres, les tasses et les assiettes. Vintage à fond, tout est dépareillé, et selon votre humeur et aussi l’affluence, vous pouvez choisir de vous asseoir sur une chaise de jardin rouillée, un banc d’église, ou un fauteuil de théâtre avachi ! Vive la diversité !

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Quasi indescriptible puisque cela change tout le temps ! Les serveurs en marinières et canotiers sont sympas, les jus de fruits sont maison (les fruits sont dans des cageots près du comptoir), la bière artisanale rafraîchissante, les salades et les sandwichs originaux, authentiques et naturels. Bon et bio !
Ça repose du Quattrocento … et nous redonne de l’allant pour un après-midi « al dente » ou plus exactement « al Dante », car c’est par la visite, à quelques ruelles de là, du musée maison de Dante que nous le commençons.

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J’aime m ‘imprégner des lieux où vécurent les grands personnages, on apprend toujours sur eux. Pour être exact, il s’agit en fait d’une demeure reconstruite dans le prétendu lieu de naissance (entre la mi-mai et la mi-juin 1265) du poète, écrivain, penseur et homme politique, Dante Alighieri.
« Père de la langue italienne » (la fameuse langue de Dante comme notre langue de Molière), il est avec Pétrarque et Boccace l’un des trois écrivains majeurs qui imposèrent le toscan comme langue littéraire.

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Au premier étage, je m’intéresse plus particulièrement à la bataille de Campaldino, à laquelle participa Dante, qui opposa le 11 juin 1289, dans la plaine toscane, les Guelfes de Florence et les Gibelins d’Arezzo, une hostilité née du conflit séculaire entre la papauté et le Saint-Empire.
Dans la jeunesse de Dante, il ne se passait pas un mois sans que Florence ne soit ensanglantée par une rixe entre les deux factions. À tour de rôle, gibelins et guelfes ont banni hors de la cité leurs adversaires. Pire encore, l’esprit de division fut tel que les guelfes se sont déchirés entre eux, les guelfes blancs (ceux de Florence) d’un côté et les noirs repliés à Arezzo de l’autre.
Des reproductions de soldats grandeur nature et une vitrine d’armes blanches remontant au XIIIème siècle pour certaines d’entre elles, nous replongent dans l’atmosphère de la bataille.
Au second étage, est abordé le thème de l’exil. Dante fut nommé prieur de Florence et il s’engagea fermement du côté des guelfes blancs contre la politique d’ingérence du pape Boniface VIII. En 1301, il se rendit même à Rome pour une tentative de conciliation mais, mal lui en prit, pendant ce temps, Charles de Valois, petit-fils de Saint-Louis et représentant du pontife, se rendit à Florence et s’empara de la ville avec l’aide des Guelfes noirs. Un premier procès le condamna pour concussion (malversations dans l’exercice des deniers publics) et insoumission au pape. Un second, en 1302, le condamna au bûcher. Tous ses biens confisqués, il dut partir en exil et ne revint jamais à Florence.
Derrière une vitre, on découvre la reconstitution d’une chambre noble de l’époque d’un style plutôt austère.

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Le dernier étage est le plus émouvant et le plus beau avec l’exposition dans des vitrines de plusieurs livres originaux de grande valeur et notamment des éditions de la Divine Comédie richement illustrées, l’une d’elles par Sandro Botticelli (entre 1480 et 1485).

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Dans un cabinet, on peut voir aussi des reproductions de vêtements nobles (une mariée et un notaire) brodés à la main et ornés de bijoux et fourrures.
Au cours de la visite, on remarque aussi quelques sculptures de bronze et tableaux illustrant l’Enfer, dont même une toile moderne inspirée de Klein, l’enfer pourrait-il être bleu ?

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Cela donne envie d’effectuer un petit bout de chemin avec Dante dans son voyage dans les royaumes de l’au-delà
Dante déclara, paraît-il, qu’en fait, le but de la Divine Comédie était de transporter l’humanité entière de l’état de misère à celui de bonheur. Un beau programme … avec ou sans grève de cheminots !
Il y a plus de visiteurs à l’église Santa Margherita dei Cerchi, quasi contiguë à la maison supposée de Dante. Certains l’appellent « l’église de Dante » parce qu’il y aurait épousé Gemma Donati et que sa bien-aimée Béatrice la fréquentait. Les badauds se recueillent sur la tombe de cette Béatrice et s’ils le désirent, les couples déposent ensemble dans une corbeille un papier plié sur lequel chacun note un vœu à l’insu de l’autre. Je ne saurais vous dire ce qu’il advient de ces messages et qui les dépouille.
En fait, la fiabilité de cette sépulture semble sans fondement, et certains spécialistes doutent même de l’existence réelle de Béatrice à laquelle Dante consacra La Vita Nuova, une première œuvre, un objet littéraire hybride qu’on appelle prosimètre parce qu’alternent prose et poésie.
Ne le répétez pas, mais, moi, j’ai croisé Dante en grande conversation avec Béatrice au bord de l’Arno non loin du Ponte Vecchio !

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Plus sérieusement, j’ai rendez-vous avec Dante, de marbre malgré le crachin, sur le parvis de la basilique Santa Croce.

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Santa Croce est un peu le Panthéon des « gloires italiques ». On peut en effet y admirer les sépultures de plusieurs personnages illustres.
La ville de Florence aimerait bien que son cher Dante y repose. Elle crut bien y parvenir au début du XVIème siècle quand elle réclama les reliques de son illustre citoyen inhumé à Ravenne (souvenez-vous de son exil). Léon X, pape issu de la famille Médicis, soutenu par Michel-Ange, concéda enfin, en 1519, aux Florentins la permission de récupérer les restes du poète, mais quand la délégation toscane ouvrit le sarcophage … les ossements avaient disparu !
C’est ainsi que le tombeau de Santa Croce n’est finalement qu’un simple cénotaphe (du XIXème siècle).

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Dante trône assis au sommet du monument, sont-ce toutes ces vaines transactions pour son retour à sa Florence bienaimée qui le rendent songeur ou tout simplement l’imposant cercueil en marbre sur lequel il est juché ?
Au pied du monument, figurent deux allégories, la Poésie en pleurs et la triomphante Italie sous les traits de Cybèle
Inutile de traduire l’inscription en lettres dorées : « Onorate l’altissimo poeta ».
Peu d’artistes, au cours des siècles, ont vu leur nom transformé en adjectif dans le dictionnaire pour indiquer l’enfer comme Dante, la cruauté comme Sade, l’angoisse et l’absurdité comme Kafka, l’onirisme comme le réalisateur Federico Fellini. C’est le privilège aussi de Nicolas Machiavel, le voisin de Dante dans la basilique.

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Machiavel y fut inhumé, sans honneurs ni distinctions, dès le lendemain de sa mort en juin 1527. Ce n’est qu’en 1787 qu’un monument fut élevé avec comme épitaphe (en latin) : « Aucun éloge n’est digne d’un si grand nom ».
Machiavel fut victime du machiavélisme des tyrans qu’il développa dans son ouvrage Le Prince. Machiavélique !
Gustave Flaubert le définit avec ironie dans son Dictionnaire des idées reçues : « MACHIAVEL. Ne pas l’avoir lu, mais le regarder comme un scélérat ».
Auteur de la brillante et controversée Histoire mondiale de la France, Patrick Boucheron cite dans son récit Un été avec Machiavel : « L’intérêt pour Machiavel renaît toujours dans l’histoire au moment où s’annoncent les tempêtes, car il est celui qui sait philosopher par gros temps. Si on le relit aujourd’hui, c’est qu’il y a de quoi s’inquiéter. Il revient : réveillez-vous … Machiavel est un éveilleur, parce qu’il est un écrivain. Il écrit pour porter la plume à la plaie. Il écrit pour raviver, non la splendeur des mots, mais la vérité de la chose ».
Toute ressemblance avec des faits survenus lors de la campagne présidentielle de 2017 … vous connaissez l’avertissement !
Et Machiavel, dans son repos éternel, doit sourire du chaos politique qui ronge l’Italie, au moment même de mon séjour, avec les coalitions de la Ligue du Nord et du Mouvement 5 étoiles qui ne parviennent pas à nommer un président du Conseil.
Un attroupement supportable et quelques selfies irritants attestent que j’arrive maintenant devant la sépulture de Michel-Ange datée de 1570, dessinée par Giorgio Vasari et élevée aux frais de son neveu Leonardo Buonarroti.
De son vivant, Michel-Ange avait exprimé aux frères de Santa Croce son souhait grandiose de réaliser non pas une simple tombe mais une chapelle faite entièrement “de ses propres mains” – de peintures, de statues, avec beaucoup d’ornements, tellement que les étrangers, qui passaient par Florence, auraient voulu aller d’abord à Santa Croce, pour voir la Chapelle, et puis derrière le Palais de la Seigneurie, pour voir les lions “.
Vous savez même qu’il avait entrepris de sculpter une Pieta qu’il envisagea par la suite de détruire.
Finalement, le buste de Michel-Ange est posé sur un sarcophage devant lequel sont assises trois statues symbolisant la Sculpture, l’Architecture et la Peinture.

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Je recherche maintenant la sépulture du compositeur Gioachino Rossini, l’auteur du Barbier de Séville … l’inspirateur aussi de la fameuse recette du tournedos (eh oui !).
Il mourut à Passy en 1868 et fut inhumé au cimetière du Père-Lachaise lors de funérailles grandioses. J’avais évoqué sa chapelle dans le billet consacré à ma promenade « musicale » dans le cimetière parisien (voir http://encreviolette.unblog.fr/2008/11/12/le-cimetiere-du-pere-lachaise-musicale/ ).
La diplomatie italo-française battit son plein pour que la dépouille de Rossini soit transférée à Santa Croce, dix-neuf ans plus tard. J’imagine un concert ici où l’on interpréterait son Stabat Mater ou la Petite Messe solennelle.

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Un coup d’œil à la sépulture de Galilée dont on ne croit plus qu’il ait découvert que la terre soit ronde. Né en 1564, les marins de Magellan avaient bouclé leur tour du monde en 1522.

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Le 7 janvier 1610 (ne me demandez pas l’heure, mais c’est la nuit évidemment), Galilée découvrit trois petites étoiles et bientôt une quatrième, ce sont les satellites visibles de Jupiter qu’il nomma étoiles Médicées en l’honneur de ses protecteurs, la famille Médicis. Aujourd’hui, les satellites de Jupiter, Callisto, Europe, Ganymède et Io, sont appelées lunes galiléennes. Ce sont quelques historiettes de cet immense homme de science.

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On ne décroche pas de Santa Croce comme cela, la basilique abrite certains des plus grands trésors de la Renaissance italienne.
C’est ici que Stendhal ressentit ce bouleversement des sens auquel il a laissé son nom : « Les Sibylles du Volterrano m’ont donné peut-être le plus vif plaisir que la peinture m’ait jamais fait. J’étais déjà dans une sorte d’extase, par l’idée d’être à Florence, et le voisinage des grands hommes dont je venais de voir les tombeaux. Absorbé dans la contemplation de la beauté sublime, je la voyais de près, je la touchais pour ainsi dire. J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les beaux arts et les sentiments passionnés. »
Sans tomber dans de tels excès, je suis cependant ébloui par tous ses ors, marbres et fresques qui surgissent quel que soit l’angle de mon champ de vision, à commencer par L’Annonciation (de l’ange à Marie) thème du tabernacle en pierre gris-bleu réalisé par Donatello.

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Je ne peux accéder au chœur. Derrière le crucifix attribué au mystérieux Maestro di Figline, peintre anonyme du XIVème siècle, je me penche pour tenter d’admirer les splendides peintures de Gaddi relatant l’histoire de la Vraie Croix.

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Il y a de (trop) nombreuses chapelles, je remercierais presque que certaines ne puissent être visitées pour cause de restauration.
Giotto di Bondone me rassasie pleinement en me racontant l’histoire de Saint Jean-Baptiste dans la chapelle Peruzzi, et surtout celle de Saint François d’Assise, presque en chair et en os (!) dans la chapelle Bardi. Merci aux Franciscains qui, sans doute les premiers, au cours du XIIIème siècle, s’emparèrent de l’image pour prolonger l’enseignement de leur prédication.

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À l’extérieur, en traversant un premier cloître, on accède au musée de l’Œuvre de Santa Croce et au chef-d’œuvre de Cimabué, peintre italien majeur (vers 1240-1302), une des plus grandes figures de la prè-Renaissance.

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Son crucifix réalisé vers 1272-1288 fut gravement endommagé lors des inondations de Florence en 1966 qui entraînèrent une longue fermeture de la basilique. L’œuvre (plus de 4 mètres de hauteur) n’est que partiellement restaurée pour donner un aperçu de l’étendue du sinistre, mais étrangement, cela la rend encore plus puissante et poignante. Se distinguant du Christus triumphans du style gothique, il est représenté ici dolens, souffrant sur la croix.

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Dans le grand réfectoire, le Cenacolo de Santa Croce, une fresque de Taddeo Gaddi, représente la Cène, le dernier repas de Jésus avec les apôtres, et au-dessus l’Arbre de la Croix.
Je suis curieux de savoir qui est ce Saint Louis de Toulouse que Donatello a sculpté en bronze doré (1423-25). À l’origine, cette œuvre avait été commandée par les Guelfes pour une niche sur la façade de l’église Orsanmichele. Mais la niche fut vendue en 1459 au Tribunal de Commerce qui préféra y loger Saint Thomas. Ainsi Saint-Louis de Toulouse émigra à Santa Croce, d’abord dans une niche de la façade, puis dans une réserve, enfin au musée.

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Saint-Louis de Toulouse, connu aussi sous le nom de saint Louis d’Anjou, naquit à Brignoles dans le Var de l’union de Charles II dit le Boiteux, roi de Naples et comte d’Anjou, et de Marie de Hongrie. Il est aussi le petit-neveu de Saint-Louis.
Son père fut fait prisonnier lors des fameuses « vêpres siciliennes » mais à la suite du traité d’Oloron (Pyrénées-Atlantiques) en 1288, il fut libéré à condition que trois de ses fils dont Louis soient livrés en otages au roi d’Aragon.
Libéré en 1295, Louis fit vœu d’entrer dans l’Ordre des Franciscains. Son lien avec la ville rose vient de ce qu’il exerça très brièvement la fonction d’évêque de Toulouse.
Je jette un ultime coup d’œil à un second cloître très élégant, œuvre de Brunelleschi .

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« En sortant de Santa Croce, j’avais un battement de cœur, ce qu’on appelle des nerfs, à Berlin ; la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber. Je me suis assis sur l’un des bancs de la place de Santa Croce ; j’ai relu avec délices ces vers de Foscolo, que j’avais dans mon portefeuille ; je n’en voyais pas les défauts : j’avais besoin de la voix d’un ami partageant mon émotion. »
Vous avez reconnu Stendhal qui, le surlendemain, confia encore les bienfaits de l’expérience esthétique ressentie : « (…) il vaut mieux pour le bonheur, me disais-je, avoir le cœur ainsi fait que le cordon-bleu, » le cordon-bleu (décoration du marquis de la Mole dans Le Rouge et le Noir) n’ayant visiblement pas la même signification au dix-neuvième siècle que le soi-disant plat préféré de notre président.
Pour ma part, je découvre en sortant la Piazza Santa Croce inondée … de soleil. Dante semble même de meilleure humeur (je suis peut-être atteint quand même non ?)
J’imagine la liesse lors de la rencontre annuelle de Calcio storico fiorentino.

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Je pense aussi au concert que Léonard Cohen donna ici un soir de l’été 2010. Dans la nuit florentine, il chantait de sa belle voix rauque Waiting for the Miracle, « En attendant qu’un miracle arrive ». Quel miracle ? La renaissance des Bleus au Calcio mondial contre l’Argentine du pape François, de Maradona et sa main divine, et de Messi ? … Vous aurez probablement la réponse en lisant ces lignes.

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Publié dans:Coups de coeur |on 1 juillet, 2018 |Pas de commentaires »

Une semaine à Florence (2)

Lunedi 21 maggio 2018 :

Ça y est, nous sommes installés à Florence. Nous logeons au rez-de-chaussée d’une maison occupée à l’étage par les sympathiques propriétaires. La location est proche du centre historique que nous pourrions rejoindre à pied mais, appliquant l’adage selon lequel qui veut voyager loin ménage sa posture (!), nous choisissons d’emprunter les bus de la ligne C. Électriques, d’une capacité modeste d’une vingtaine de passagers, ils vous amènent à travers les ruelles jusqu’aux principales curiosités, en l’occurrence, ce matin, le Duomo dont la blancheur de la façade éclate au soleil.

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Ainsi appelé familièrement, il s’agit de la cathédrale Santa Maria del Fiore, c’est presque plus joli dans la langue de Molière : Sainte-Marie-des-Fleurs.
Je vous en parlerai plus longuement plus tard, car, en cette heure matinale de ce lundi de Pentecôte, les queues sont déjà impressionnantes pour visiter qui l’église elle-même, qui sa coupole et qui le baptistère.
Avec le billet général d’entrée à l’ensemble de ces monuments, il n’est même plus possible aujourd’hui d’accéder à la coupole, le chef-d’œuvre de technique architecturale de Filippo Brunelleschi.

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Après une rapide évaluation de la situation, nous décidons de nous rabattre vers la visite du Museo dell’ Opera del Duomo qui n’est pas, comme mes maigres rudiments d’italien pourraient me le laisser supposer, dédié à la musique et à la danse classiques. Construit en 1296, il abrite l’Œuvre du complexe sacré formé par le Duomo, le baptistère et le campanile. Ce n’est pas le musée le plus connu et fréquenté de Florence, pourtant y sont exposées de nombreuses sculptures et pièces originales qui, par souci de conservation, ont émigré ici et ont été remplacées par des copies dans les monuments où la foule se presse en face.
Attention, chefs-d’œuvre ! Nous nous retrouvons bientôt dans une véritable cathédrale oubliée, une immense salle au design moderne sur un mur de laquelle est reconstituée une sorte de maquette grandeur nature de la façade du Duomo telle qu’elle se présentait du XIV au XVIème siècle.

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Un peuple de statues gothiques permet de comprendre le projet originel d’Arnolfo di Cambio. Destinée au tympan central, une étonnante Vierge aux yeux de verre est entourée de Sainte Reparata et Saint Zanobi.

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De part et d’autre de la porte principale, se dressent quatre évangélistes monumentaux dont Saint Jean baptisant le Christ, œuvre de Donatello. Demi-tour, sur le mur d’en face, on peut admirer les splendides portes de bronze Nord et Est du baptistère réalisées par Lorenzo Ghiberti. Ainsi, on contemple à loisir, quand les forcenés du selfie vous laissent en paix, la « vraie » porte du Paradis avec ses 10 panneaux dorés à l’or fin, représentant des scènes de l’Ancien testament, et bordés de têtes de prophètes et de sibylles.

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Ghiberti mit 27 ans à réaliser cette œuvre que Michel-Ange craignait voir enlevée à Florence pour en faire la porte du ciel. Mais auparavant, il lui avait fallu sortir victorieux du « match du siècle » (du moins la première manche !) qui l’opposa à Filippo Brunelleschi. Voyez, le « divismo », cette dualité chère aux Italiens, existait déjà !
En 1401, la corporation prospère des drapiers florentins décida d’organiser un concours pour poursuivre l’œuvre d’Andrea Pisano qui, soixante-dix ans plus tôt, avait réalisé une porte en bronze pour le baptistère dont le chantier avait été stoppé par les ravages de la peste. Le sujet proposé aux sculpteurs et orfèvres, parmi lesquels on comptait Donatello, était la réalisation d’un panneau représentant le sacrifice d’Isaac, dans un même cadre.
Brunelleschi réalisa plusieurs coulées qu’il assembla ensuite. Ghiberti, lui, coula ses figures quasiment d’un seul jet, ce qui donnait un panneau plus léger donc moins coûteux. « Ghiberti a gagné pour des raisons qui définissent l’art nouveau du Quattrocento … son panneau n’est pas seulement édifiant. Il communique l’angoisse par la force du suspense. C’est ce que l’on demande désormais à ce que l’on appelle, par opposition au gothique, l’art moderne » commente le conservateur du musée. 1 à 0 pour Ghiberti !
Je piaffe d’impatience, je ne voudrais surtout pas manquer les deux autres œuvres majeures du musée, quitte à revenir sur mes pas un peu plus tard.
Et pour commencer, je me renseigne auprès d’une gardienne pour qu’elle me dirige vers la Pietà de Michelangelo di Buonarroti, comprenez évidemment Michel-Ange.

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C’est la star du Museo dell’ Opera ! La Pietà fut un thème cher à Michel-Ange, la plus célèbre étant celle visible à la basilique Saint-Pierre de Rome.
Celle-ci est l’une des dernières œuvres de l’artiste. Il la commença à l’âge de 74 ans et l’on prétend qu’il la destinait à son propre tombeau. Il faut imaginer Michel-Ange, sur ses vieux jours, travaillant jusqu’à une heure avancée de la nuit, tenant une bougie sur sa tête pour guider sa main. C’est notamment pour cela (et aussi la mauvaise qualité d’un marbre trop veineux), qu’insatisfait, il renonça à l’achever et entreprit même de la détruire.
Heureusement pour nous, il en fut empêché par son élève Tiberio Calcagni qui, par la suite, rattacha le bras du Christ et réalisa la figure de Marie-Madeleine.
Le personnage à capuche qui soutient Jésus est Nicodème dont les Évangiles prétendent qu’il le porta jusqu’au sépulcre avec Joseph d’Arimathie. Mais derrière ce visage barbu, beaucoup de spécialistes croient reconnaître un autoportrait de Michel-Ange lui-même.
Bientôt, je recroise Marie-Madeleine beaucoup moins discrète puisqu’elle constitue le sujet unique du chef-d’œuvre de Donatello.

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Sa présence est attestée au baptistère en l’an 1500. Elle fut plusieurs fois déplacée au cours des siècles. En notre époque contemporaine, elle fut très gravement endommagée par la terrible crue de l’Arno en 1966. Elle rejoignit le Musée dell’ Opera del Duomo en 1972. Entreposée dans les réserves pour restauration, elle est depuis récemment accessible au public.
Je suis d’abord frappé par sa taille, 1 mètre 88, qui s’explique par le fait que Donatello, voulant restituer le tissu ligneux, se trouva dans l’obligation de tailler dans le sens du bois de peuplier, c’est-à-dire de la plus grande hauteur.
Le matériau lui-même, moins noble que le marbre et le bronze, exprime la pauvreté de cette femme pénitente, retirée dans le désert. Efflanquée, décharnée, dépouillée, le visage émacié, la peau cachant les os, le spectacle est effrayant mais d’une beauté extrême résolument moderne.
C’est exceptionnel qu’une œuvre d’art suscite autant d’émotion.

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Un coup d’œil aux cantorias, ces balcons destinés aux chanteurs dans un édifice religieux. Donatello et Luca della Robbia rivalisèrent (toujours le divismo !) d’audace pour exécuter ces tribunes des chantres pour le Duomo de Florence vers 1433-39 : équilibre, ordre, symétrie.
Chez Donatello, les anges entonnent à l’intention de Dieu un hymne à la joie de vivre tiré des Psaumes de l’Ancien Testament. À la danse frénétique et quasi païenne de Donatello, Luca della Robbia oppose douceur et mesure.

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Donatello encore, Donatello toujours, je ne m’en lasse pas, et j’arpente lentement la rangée de 16 statues en marbre blanc qui proviennent des niches hautes du campanile de Giotto et dont il est l’auteur pour la plupart.
On dit que nul n’est prophète en son pays mais ce matin, j’en ai trois presque côte-à-côte, un anonyme absorbé dans ses pensées (Profeta pensioroso), Jérémie et Habacuc que les Florentins surnomment « Zuccone » (le cabochard) à cause de son crâne rasé.
Ils possèderaient les traits de Florentins de l’époque, reconnaissables par tous et personnifiant des citoyens exemplaires. La légende affirme que Donatello était tellement habité par sa représentation d’Il Zuccone qu’il lui parlait en y travaillant : « Parle, parle, et qu’il te vienne une bonne colique », comprenez qu’elle était toute proche de devenir réellement vivante !

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Ces statues destinées à être situées très en hauteur sur le campanile, Donatello choisit de les représenter avec une légère inclinaison pour tenter de communiquer leur méditation au public. La communication existait donc déjà à la Renaissance !
De l’autre côté de cette galerie dite du campanile, sont exposés 54 carreaux de relief en hexagone ou en losange qui décoraient les étages inférieurs de la tour à l’origine, œuvres d’Andrea Pisano puis Luca delle Robbia. Ils y illustraient les planètes, les vertus, les arts libéraux, les sacrements.

IMG_2545IMG_2543IMG_2547Ivresse de Noé andrea Pisano 1336

Amusé, je repère sur l’un d’eux, « L’ivresse de Noé » (1336) vue par Andrea Pisano. Le patriarche biblique semble bien atteint auprès de son tonneau. Cet épisode est aussi connu sous le nom de Malédiction de Cham, le prénom d’un de ses fils. Une version plus modérée relate qu’il était question de rendre grâce à Dieu après une fête consécutive à la première vendange après le Déluge. Hips !
En tout cas, la consommation même abusive de ce qui n’était pas encore le Chianti Classico n’altéra pas la longévité de Noé à qui la Genèse attribue une vie de 950 ans !
Cela fait déjà plus de deux heures que je déambule dans le musée privilégiant bien sûr les œuvres majeures, pourtant je m’arrêterais volontiers à chaque pas pour prendre de grandes bouffées d’air de la Renaissance. Attention cependant à ne pas ressentir les premiers symptômes du syndrome de Stendhal, la semaine est longue ! Et devoir finir comme tout être humain sans cependant avoir l’honneur de mon masque mortuaire exposé dans un musée comme c’est le cas pour Filippo Brunelleschi.

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Il fut réalisé par Andrea di Lazzaro Cavalcanti dit Il Buggiano, sculpteur et architecte italien (1412-1462) adopté à l’âge de cinq ans par … Brunelleschi.
Dans ma visite désordonnée, je retrouve Brunelleschi bien vivant, sinon en chair et en os, du moins en gypse. Il fait partie d’un projet (1883) de huit grands plâtres destinés à des reliefs de marbre rendant hommage à huit hommes illustres. C’est émouvant d’avoir à quelques centimètres de soi les visages de Leénard de Vinci, Dante Alighieri, Brunelleschi, Giotto di Bondone, presque à leur caresser la joue dans un élan d’affection artistique.

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De haut en bas, Léonard de Vinci, Dante Aligheri et Filippo Brunelleschi

Un peu comme le symbole d’un retour au temps présent, j’achève ma visite devant la Pietà de Micciano, en marbre blanc de Carrare, exposée temporairement jusqu’à l’automne pour célébrer le centenaire de la naissance de son auteur Venturino Venturi (1918-2002).
Je laisse le soin à chacun d’exprimer sa sensibilité après avoir admiré celle de Michel-Ange : deux conceptions sculpturales de la mort et de la maternité accouchent à quatre siècles et demi d’intervalle.

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Déception à la sortie du musée de l’Œuvre, les files d’attente pour accéder au Duomo et à la Coupole n’ont pas diminué, bien au contraire, quant au baptistère, il est fermé jusqu’au milieu de l’après-midi. Comble de déveine, le ciel s’est considérablement chargé de lourds nuages.

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Élévation moderne, sur la façade du campanile, des ouvriers dans leur nacelle tentent de tutoyer les anges, à tout le moins ils leur font un brin de toilette.
Nous nous dirigeons vers l’église Orsanmichele en descendant la via dei Calzaiuoli, mais elle n’ouvre qu’à 14 heures … décidément !
Nous nous conformons donc à « l’heure française » pour déjeuner ! Drôle d’idée de choisir à Florence, une pizzeria à l’enseigne d’Il Vesuvio … je la justifie par la décoration intérieure avec plusieurs maillots du Napoli et un portrait de Diego Maradona, ancienne idole des tifosi napolitains.

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Pourtant, si j’avais de l’admiration pour le génial footballeur argentin, peut-être le meilleur joueur de l’histoire du football avec le brésilien Pelé, je n’ai guère de considération pour l’homme. En tout cas, la pizza est excellente.
Après le catholicisme, avec le cyclisme (c’est fait dans le billet précédent), le Calcio (football) est la troisième religion de la péninsule. Ce n’est pas d’aujourd’hui, car son ancêtre le Calcio storico fiorentino est un sport collectif datant de la Renaissance. Disparu au XVIIIème siècle mais relancé depuis les années 1930, il oppose chaque année, d’ailleurs dans quelques jours, quatre quartiers de la ville toscane sur la Piazza Santa Croce : les Azzuri de Santa Croce, les Rossi de Santa Maria Novela, les Bianchi de Santo Spirito et les Verdi de San Giovanni. Mélange de jeu de balle ancien et de lutte romaine, le calcio florentin voit s’affronter deux équipes de 27 joueurs en costume d’époque. Les règles du jeu sont quasi inexistantes, ainsi ne se pose pas la question de l’arbitrage vidéo !

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Par contre, la vidéo aurait sans doute été bien utile le 22 juin 1986 lors d’une demi-finale de la Coupe du Monde opposant l’Argentine et l’Angleterre … sur fond de Guerre des Malouines. Soudain, le petit Maradona (1,65m) bondit à hauteur des mains de l’imposant gardien britannique Peter Shilton (1,85m) et catapulta le ballon au fond des filets. Protestation des Anglais : « Ce but, je l’ai fait avec la tête de Maradona, mais aussi avec la main de Dieu.», avoua la « champion » argentin. Pourquoi Dieu avait-il voulu mettre sa main pour lui permettre de marquer ce but ? Il aurait souhaité venger les enfants morts durant la guerre des Malouines en 1982 ! Mais Dieu lui-même avait-il le droit de tricher même s’il jouit d’un statut d’exception ?
Le pape est argentin, et dans une rue de Florence, je retrouve Dieu, du moins une main, un Messi, du moins son maillot, et quelques évangélistes qui restent de marbre sur la façade de l’église Orsanmichele malgré les trombes d’eau qui s’abattent.

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Curieuse histoire que celle de ce monument. Il doit son nom, contraction de San Michele in Orto, « Saint-Michel au jardin », au fait qu’à l’origine fut construit un oratoire dans le jardin d’un monastère bénédictin.
Détruit au XIIIème siècle, l’architecte Arnolfo di Cambio édifia au même endroit une loggia pour abriter les marchands de céréales et servir d’entrepôt en cas de famines ou siège de la cité. Cette Loge aux Grains de Arnolfodi di Cambio fut détruite par un incendie en 1304, puis reconstruite en la fermant avec des arcades et en la surélevant de deux étages supplémentaires. C’est vers la fin du XVème siècle que l’entrepôt fut transformé en église dédiée aux guildes corporatives florentines. Le projet impliqua les plus grands artistes présents à Florence tels les incontournables Brunelleschi, Donatello et Ghiberti, mais aussi Verrocchio et Nanni di Banco.
Malgré la pluie battante, à l’abri d’un parapluie, je m’attarde devant les statues extérieures des saints patrons respectifs de chacune des corporations (certaines de mes photos ont été prises par un jour plus clément !).

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À l’intérieur, notre regard est immédiatement happé par l’extraordinaire tabernacle gothique d’Andrea Orcagna. Tout en marbre, il abrite la Vierge à l’enfant avec des anges (1346-1347) de Bernardo Daddi.

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Cette Vierge fut peinte sur deux images miraculeuses. Entre le Moyen-Âge et la Renaissance, on considérait le remplacement d’une ancienne peinture comme un acte accompli en hommage à celle-ci, et que la nouvelle peinture héritant de la puissance de l’originale gagnait en intensité. En tout cas, le résultat est magnifique.
Les cinéphiles qui ont vu Obsession, le film de Brian De Palma, se souviendront peut-être que cette Vierge est un élément important de l’intrigue. C’est celle-ci que restaure la jeune Sandra sosie de l’épouse décédée du héros.

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Saint Thomas doutant, œuvre de Andrea del Verrocchio

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San Marco, œuvre de Donatello

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San Giovanni Evangelista, œuvre de Baccio Montelupo

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San Giovanni Battista, œuvre de Lorenzo Ghiberti

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San Pietro, œuvre de Filippo Brunelleschi (il n’a pas oublié les clés du Paradis!)

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Quattri Santi Coronati (Quatres Saints couronnés), œuvre de Nanni di Banco

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San Matteo, œuvre de Lorenzo Ghiberti

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À l’étage supérieur de l’église, on peut visiter un petit musée où l’on retrouve les statues nichées dans les tabernacles de la façade. Copies ou d’origine ? Justement, je réfléchis comme Saint Thomas en plein doute.
Il pleut toujours et, tant bien que mal, ou plutôt bras dessus-bras dessous à l’abri d’un seul parapluie, nous rejoignons la place du Dôme. Par bonheur, sans attente, nous pouvons cette fois pénétrer dans le Baptistère Saint-Jean, « il mio bel San Giovanni » comme écrivait Dante dans la Divine Comédie.
Il est considéré comme le plus vieux monument de Florence. Sa fondation sur des constructions romaines remonterait au Vème siècle. Plusieurs fois remanié, embelli jusqu’au XVIème siècle, il remplissait même des fonctions de cathédrale aux XI et XIIème siècles. Il devint baptistère en 1128 et accueillait alors deux fois par an, ceux qui souhaitaient recevoir le sacrement du baptême, c’est dire la cohue. Il n’était pas rare que, pris dans les bousculades, certains fidèles tombassent dans la petite piscine où se pratiquait le baptême par immersion. On dit que Dante, justement, sauva un enfant, une action courageuse qui ne l’empêcha pas cependant de jouir d’une réputation d’individu sacrilège.
Plus que des bancs et des prie-Dieu, il faudrait des matelas au sol pour admirer confortablement les superbes mosaïques de la coupole. Œuvres d’artistes florentins des XIIIème et XIVème siècles, elles se déploient en quartiers et bandes horizontales superposées qui, de manière narrative, racontent successivement la création du Monde, des épisodes de la vie de Joseph, des scènes de la vie de Marie, Jésus et Saint Jean-Baptiste, le Jugement dernier et enfin, les Hiérarchies célestes.

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Baptistère L'enfer

Vertigineux jusqu’à réveiller quelques douleurs cervicales !
Dans un grand cercle déformé par la perspective, le Christ en majesté nous tend les bras. À sa gauche, je m’attarde sur un diable cornu symbole des tourments de l’Enfer. À mon âge, on commence à s’intéresser à ces détails avec plus d’attention !
Sans blasphémer, ce n’est pas le lieu, en Italie, il y a des antipasti dans les trattorias et des antipapi dans les églises, à savoir des antipapes, personnes qui ont exercé la fonction et porté le titre de pape mais dont l’avènement à cette charge n’est pas reconnu aujourd’hui comme régulier et valable par l’Église catholique.
C’est le cas de Baldassarre Cossa élu pape par le concile de Pise en 1410 sous le nom de Jean XXIII et déposé par le concile de Constance en 1415. 70 chefs d’accusation avaient été portés contre lui, notamment la simonie (vente de biens spirituels), le viol, l’inceste, la torture et le meurtre, la totale en somme.
Son tombeau commandité par les Médicis et sculpté par Donatello est visible sur un côté de l’abside.

Tombeau antipape

À notre sortie, le ciel peu reconnaissant manifeste toujours son mécontentement, encore qu’il s’agisse maintenant d’un crachin rappelant ceux de mon enfance normande.
La queue pour la visite du Duomo s’est sensiblement raccourcie, allez on tente le coup ! Nous sommes sans cesse harcelés par d’ « opportunistes » vendeurs à la sauvette de ponchos et d’ombrelli, le mot signifie en italien aussi bien le parapluie que l’ombrelle.
J’ai le temps de vous relater l’épisode de la construction de la Coupole, joyau de la cathédrale Santa Maria del Fiore.
Il s’agit là de la seconde manche du « match du siècle ». vous vous souvenez que Filippo Brunelleschi a concédé la première face à Lorenzo Ghiberti pour les portes du baptistère. Affecté, il quitte Florence pour Rome en compagnie de son ami Donatello. Il y passera une quinzaine d’années étudiant les monuments antiques, perfectionnant ses connaissances techniques, littéraires et scientifiques. Lorsqu’il revient à Florence en 1417, il abandonne la sculpture pour se consacrer à l’architecture. Les commandes affluent et Brunelleschi devient quasiment l’architecte officiel de la ville : la piazza della Santissima Annunziata, les églises de San Lorenzo et Santo Spirito, la chapelle des Pazzi à Santa Croce, c’est lui !
Mais il va atteindre la véritable consécration en obtenant, en 1420, la charge de l’élévation de la Coupole du Duomo. Ce n’était pas gagné d’avance, en effet, l’Opera del Duomo et les consuls de l’Art de la laine organisèrent en 1418, encore un concours qui s’acheva une nouvelle fois sur la victoire ex æquo de Brunelleschi et … Ghiberti.
Brunelleschi aurait inquiété les jurés en refusant de dévoiler ses plans. Il se contenta de leur présenter un œuf en disant : « Celui qui le fera tenir debout sur cette table de marbre sera digne de faire la coupole ». Nul n’y étant parvenu, il prit l’œuf, donna un coup de sa pointe sur la table et le fit tenir droit. Comme les jurés, sceptiques, murmuraient qu’ils en auraient fait autant, Brunelleschi leur répondit en riant qu’ils sauraient donc également faire la coupole s’il leur montrait son modèle ou ses dessins ! Il y a sans doute une grande part de légende dans cette anecdote, mais j’aime les légendes.
Le duel artistique et esthétique opposant Brunelleschi à Ghiberti n’était pas clos, et pour obtenir la révocation définitive de son rival, Brunelleschi, la tête enveloppée de linges, simula un « mal d’entrailles » et engagea les artisans à se placer sous les ordres de Ghiberti. Celui-ci, plus orfèvre et sculpteur qu’architecte, mal préparé à jouer le rôle d’ingénieur en chef, avoua son impuissance et fut écarté de ses fonctions. Brunelleschi, désormais seul à bord, tenait sa revanche.
Il se lançait dans une entreprise incroyable : bâtir sans cintrage en élevant une structure autoportante, la plus grande coupole en maçonnerie jamais construite. La plus grande diagonale de la coupole interne mesure 45 mètres, alors que celle externe fait 54 mètres. Son poids est estimé à 37.000 tonnes et plus de quatre millions de briques auraient été employées. « Une construction immense, dressée vers le ciel, vaste au point de couvrir de son ombre tous les peuples de Toscane » écrivait Léon Battista Alberti grand humaniste italien du XVème siècle. C’est une des grands mystères de l’histoire de l’art, aujourd’hui encore des professeurs expliquent à leurs élèves ce miracle de l’architecture, comment le dôme tient !
À l’abri, sous des arcades de la Piazza del Duomo, Filippo Brunelleschi contemple son chef-d’œuvre, fier sans doute, bien que de marbre, d’attirer des visiteurs du monde entier.

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Lorsque, enfin, je pénètre dans la cathédrale, c’est d’abord un léger sentiment de déception qui m’étreint. Autant les façades extérieures resplendissent des marbres polychromes, blanc de Carrare, vert de Prato, rouge de la Maremme, autant l’immense nef à trois vaisseaux, longue de plus de 150 mètres, grisâtre, sombre même, apparaît vide et nue sans chaises, ce qui permet cependant d’admirer plus aisément le pavement en marbre coloré du XVIème siècle.
Pire, j’ignore pour quelle raison, une corde ou d’affreuses barrières métalliques empêchent de nous approcher de quelques œuvres remarquables, ainsi les deux fresques équestres de condottiere, notamment le monument réalisé par Paolo Ucello (1397-1475) commémorant Sir John Hackwood, un chevalier ayant servi sous les ordres d’Édouard III durant la guerre de Cent Ans avant de venir en Italie comme mercenaire vers 1360.

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L’éloignement nuit pour apprécier la taille de la fresque, 7 mètres sur 4, et le cadre en trompe-l’œil qui est un ajout du XVIème siècle.
Le téléobjectif de mon appareil me permet d’observer attentivement le tableau allégorique « al dante » (!) de la Divine Comédie qui se trouve tout à côté.

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Peint en 1465 par Domenico di Michelino, selon la technique de la tempera (émulsion), il représente au premier plan Dante tenant à la main son œuvre majeure.
En arrière-plan, le paysage constitue une allégorie des trois royaumes évoqués dans la Divine Comédie, l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis, ainsi qu’une vue de la ville de Florence derrière ses murailles.
C’est écrit sur la porte de l’enfer, « vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance », j’essaie donc de détourner mon regard de ces pêcheurs nus comme des vers, à la queue leu leu, poursuivis par des démons.
Ce ne serait déjà pas mal si je pouvais accéder au Purgatoire représenté comme une montagne, un immense gâteau, avec sept corniches : tension entre mon désir d’expiation et les obstacles de l’ascension.
Je n’ose envisager une seconde que je puisse accéder à la voûte céleste tout en haut du tableau. Encore que, s’il existe un petit coin de Paradis réservé aux blogueurs émérites, je peux qui sait espérer …
Au final, je me demande si le périmètre de sécurité autour de la fresque ne constitue pas en lui-même une allégorie pour éviter au monde des touristes vivants d’approcher trop tôt les trois royaumes. Dantesque !
Pour les puristes pinailleurs (!), on constate encore que Florence apparaît telle qu’elle était en 1465, au moment de la réalisation de la fresque, et non au temps de Dante, ce qui permet de retrouver la fameuse coupole de Brunelleschi !
L’accès au chœur est barré par … les gardiens du temple, billet pour la coupole oblige. En nous tordant le cou et le nez en l’air, ça tombe bien j’ai une séance de kiné le lendemain de mon retour, nous admirons l’extraordinaire chef-d’œuvre architectural de Brunelleschi tapissé des fresques commandées par le Grand-duc de Toscane Cosme Ier de Médicis, et peintes par son artiste officiel Giorgio Vasari de 1572 à sa mort en 1574, puis achevées par Federico Zuccari. Nous prenons conscience du gigantisme en repérant les fourmis humaines qui ont obtenu le précieux sésame pour circuler dans la galerie, une centaine de mètres au-dessus de nos têtes.
Souhaitant rivaliser avec le défunt Michel-Ange, Vasari choisit encore le thème du Jugement Dernier, décidément, pour recouvrir les trois mille six-cents mètres carrés de surface.

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700 personnages dont 248 anges, 235 âmes, 21 personnifications, 102 personnages religieux, 35 damnés (quand même !), 13 portraits, 14 monstres, 23 angelots, 12 animaux, voilà ce qu’on peut, paraît-il, recenser.
Je me souviens d’avoir, il y a une vingtaine d’années, appartenu au peuple des fourmis, le spectacle est en effet vertigineux.
Je descends au sous-sol de la cathédrale où des travaux de fouilles ont été effectués. Pendant des siècles, cette zone souterraine fut utilisée pour enterrer les évêques de Florence. Les recherches archéologiques en ont reconstitué l’histoire d’après des restes d’habitations romaines, des pavements paléochrétiens ainsi que des vestiges de l’ancienne basilique Santa Reparata au-dessus de laquelle fut construite celle de Sainte-Marie-des-Fleurs.
Santa Reparata est une ancienne vierge martyre qui est l’autre patronne de Florence.

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C’est au cours de ces fouilles que les archéologues ont découvert la tombe de Filippo Brunelleschi. Par contre, il ne fut trouvé aucune trace des sépultures de Giotto, Arnolfo di Cambio et Pisano qui devraient, selon la tradition, avoir été enterrés ici.
Retour à la surface ! Nous en avons plein les bottes et, bien que nous possédions un billet, nous renonçons à monter les 456 marches du campanile, le chef-d’œuvre de Giotto, d’ailleurs, même si la pluie a cessé, la visibilité serait médiocre.

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Sur le parvis, les chevaux des calèches goûtent d’un bon foin, nous nous désaltérons en face d’une « birra a la spina » dans un sympathique pub. Ma compagne a repéré quelques beaux serveurs ! Dans l’attente de notre bus, je reluque la ragazza dans la vitrine en face …

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Publié dans:Coups de coeur |on 18 juin, 2018 |1 Commentaire »

Avant une semaine à Florence (1) … sur la route du Tour de Lombardie

Encre violette is alive and well and was living in Italy, pour pasticher le titre d’un spectacle sur Jacques Brel créé par Mort Shuman.
Ne vous inquiétez donc pas : ma discrétion du mois de mai était promesse de prochains billets suite à mon séjour à Florence.

Sabato 19 maggio 2018 :
La météo incertaine n’incitant pas au franchissement du col du Mont-Cenis, c’est donc par le tunnel du Fréjus que nous entrons en Italie.
Avant de rejoindre la Toscane le lendemain, nous choisissons de passer la soirée au bord du lac de Côme.
L’acclimatation en terre étrangère s’effectue en douceur. En effet, nous longeons des villes, théâtres de batailles napoléoniennes, qui rappellent un plan de Paris et quelques artères de la capitale.
C’est d’abord, au débouché du val de Suse, Rivoli appartenant à la métropole de Turin. Nous nous retrouvons à l’hiver 1797. Engagé en Italie contre les Autrichiens, le général Bonaparte est empêtré dans le siège de la citadelle de Mantoue qui verrouille la route de Vienne. Et les Autrichiens du général Alvinczy descendent en nombre des Alpes pour débloquer la citadelle. En riposte, Bonaparte ordonne à Masséna et Ney de concentrer leurs troupes près du lac de Garde, à Rivoli, pour soutenir Joubert, un autre général de l’armée d’Italie. L’affrontement se produit le 14 janvier 1797 et les Français, inférieurs en nombre mais bien organisés, tiennent les Autrichiens en respect. Mantoue capitule le 2 février, ainsi la route de Vienne est ouverte aux Français. Les Autrichiens sont contraints de solliciter la paix qui sera signée lors du traité de Campoformio, le 18 octobre de la même année.
C’est quelques kilomètres plus loin, Turbigo, dans la banlieue de Milan. Le fait d’armes de Turbigo est un épisode de la seconde guerre d’indépendance italienne qui se déroula le 3 juin 1859. C’est là qu’à la veille de la bataille de Magenta, les troupes françaises commandées par le général Mac Mahon construisent en une nuit un pont de barques pour franchir le Tessin, après la destruction du pont de Boffalora sopra Ticino par les Autrichiens.
Il neige sur le lac Majeur chantait Mort Shuman déjà cité. La pluie s’invite sur le lac de Côme à notre arrivée à l’hôtel Mirabeau de Bellagio que j’ai choisi en connaissance de cause, je vous en dévoile la raison dans quelques lignes.
Curieux comme je suis, je demande au propriétaire de l’établissement qu’il m’explique le choix comme enseigne du futur inspirateur de la Révolution française. Honoré Riquetti comte de Mirabeau, « l’Orateur du peuple », aurait-il séjourné dans le coin ? Il le justifie d’abord phonétiquement par la vue superbe offerte sur le lac (mirer et beau).

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D’autre part, la petite révolution due aux fortes tensions qui s’opérèrent dans sa famille à l’époque de la succession, inspira également l’hôtelier. Je ne manque pas de lui rappeler qu’après avoir été inhumée à l’église Sainte-Geneviève transformée en Panthéon des gloires nationales, la dépouille de Mirabeau fut exclue du mausolée, l’année suivante, suite à la découverte dans « l’armoire de fer » d’une correspondance avec Louis XVI révélant sa duplicité.
Aujourd’hui, je presse ma compagne de ranger à la hâte quelques vêtements dans la penderie car la journée n’est pas terminée, loin de là même. Ce n’est aucunement un hasard si j’ai décidé de faire étape dans cet hôtel situé dans la montée du col de Ghisallo, à quelques centaines de mètres du sommet et de la chapelle de la Madonna del Ghisallo. Les amoureux de la chose cycliste vont se réjouir, les réfractaires … moins !
Pour l’avoir évoqué dans plusieurs billets, le cyclisme est une religion en Italie et je m’étais promis après ma visite, il y a quelques années, à Notre-Dame des Cyclistes de Labastide d’Armagnac (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2012/09/05/notre-dame-des-cyclistes/) dans les Landes, de voir un jour son homologue transalpine d’ailleurs plus ancienne puisque c’est en 1948 que le pape Pie XII consacra la Madonna del Ghisallo patronne universelle des cyclistes. Un flambeau bénit par le souverain pontife fut porté à vélo de Rome au sanctuaire, avec pour derniers relayeurs les champions Gino Bartali et Fausto Coppi.

Ghisallo 3  blogGhisallo 11 buste Bartali blogGhisallo 10 buste Coppi blogGhisallo Binda blog 11

Devant la chapelle miraculeusement éclairée par le soleil revenu, les bustes des deux campionissimi ainsi que celui de leur illustre aîné Alfredo Binda surveillent la route qu’ils empruntaient il y a plus de sept décennies à l’occasion du Tour de Lombardie et parfois du Giro d’Italie.
En-dessous de la statue de Bartali que l’on surnommait Gino le Pieux, une plaque mentionne trois mots du pape à son égard : Atleta perfetto cristiano (traduction inutile).

Bartali Ghisallo

S’il garda le secret jusqu’à sa mort, Gino sauva 800 Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, transportant à vélo des documents dans les tubes du cadre ou du guidon. Son comportement exceptionnel lui a valu récemment d’être proclamé Juste parmi les nations par l’état d’Israël.
Alfredo Binda est moins connu que ses voisins de bronze par les gens de ma génération quoiqu’il fût directeur technique des formations italiennes sur les Tours de France de mon enfance courus par équipes nationales. Extraordinaire coureur des années 1920-30, il possède un palmarès éblouissant avec, à défaut d’un Tour de France, 5 victoires dans le Tour d’Italie, 3 championnats du monde sur route, 2 Milan-San Remo et 4 tours de Lombardie. Devant une telle supériorité, les organisateurs du Giro de 1930 le payèrent pour qu’il ne participe pas à leur épreuve.
Je serai plus bref sur Fausto Coppi, le plus grand champion de toute l’histoire du cyclisme, car j’en ai déjà fait un très long portrait dans un ancien billet lors de ma visite dans son village piémontais de Castellania où il repose (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2016/08/27/vacances-postromaines-10-les-cerises-de-castellania-village-natal-de-fausto-coppi/ ).

Ghisallo 4  blogChapelle Ghisallo blogGhisallo Madonna blog

L’édifice religieux, grand ouvert au public, possède tout naturellement les artifices d’une chapelle classique avec statuettes, cierges, exvotos et bien évidemment le portrait de la Madone.
Mais ce pour quoi elle attire les amoureux de la petite reine du monde entier, c’est l’accumulation de reliques, maillots, vélos et trophées des coureurs les plus célèbres. Ils sont exposés en hauteur sans doute pour éviter les manipulations et les vols éventuels. Aujourd’hui, ces chers souvenirs sont très convoités et leur prix atteint des sommes astronomiques lors de ventes organisées pour des œuvres caritatives.
Certains trouveront puéril ou exagéré de m’extasier devant de tels objets mais vous ne pouvez pas imaginer mon émotion d’admirer les tuniques et les machines de champions qui me firent rêver dans mon enfance, parfois seulement par la lecture de leurs exploits dans les beaux magazines spécialisés achetés par mon papa.

Ghisallo 6 vélo Bartali  blogGhisallo 8 vélo Gimondi  blog

Ainsi, je reste en arrêt devant le vélo et un maillot jaune de Fausto Coppi lors de son Tour de France victorieux de 1949, une bicyclette et une tunique toison d’or de Gino Bartali du Tour 1938, le vélo de Felice Gimondi dans le Giro 1976 et son maillot jaune du Tour de France 1965, j’étais présent au Parc des Princes lors de son succès.
Je contemple aussi la tenue et l’engin futuriste utilisés par Francesco Moser lors de sa tentative contre le record de l’heure en 1984 sur le vélodrome de Mexico : 51,151kilomètres soit à 8 mètres près, 5 kilomètres de plus que le record établi en 1956 par mon champion Jacques Anquetil sur la piste référence du Vigorelli de Milan, une performance jugée extraordinaire à l’époque. L’effet de l’altitude, le rendement supérieur du vélodrome, les progrès de la technologie et … de la physiologie (transfusion sanguine) expliquent ce sacré bout de chemin supplémentaire ! Ne blasphémons pas en ce lieu !

Ghisallo 7 vélo Moser  blogGhisallo 5 vélo Casartelli  blog

Plus qu’une relique, instant de recueillement devant « la bicicleta di » Fabio Casartelli abimée lors de sa chute mortelle dans la descente du col du Portet d’Aspet pendant le Tour de France 1995. J’eus l’occasion de l’évoquer au passage devant la stèle qui lui est dédiée, lors de mes pérégrinations pyrénéennes à vélo (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2008/04/03/les-cols-buissonniers-en-pyrenees-le-mente-et-le-portet-daspet/).
Eddy Merckx est le seul coureur non italien à avoir le privilège qu’un de ses vélos soit accroché dans la chapelle.
En notre époque où l’égalité des sexes est au cœur de l’actualité, une femme, Alfonsina Strada, connaît la même fortune. En un temps où les tabous sexistes étaient tenaces dans une Italie profondément conservatrice et catholique, Alfonsina, surnommée la « diablesse en robe », mena son combat féministe en prenant part au Giro 1924 carrément avec les messieurs, non sans susciter des polémiques. « Heureusement » (!), pour taire toutes les médisances, elle termina hors des délais une étape de montagne entraînant son élimination.

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L’exigüité de la chapelle empêchant l’accueil de nouveaux objets, un musée du cyclisme a été construit récemment à quelques mètres de là.
Pour s’y rendre, nous passons sur l’esplanade devant une statue élevée à la gloire du cyclisme. « Et Dieu créa la bicyclette pour que l’homme en fasse un instrument d’effort et d’exaltation sur le chemin difficile de la vie. »
Elle représente un coureur levant le bras en signe de victoire avec à terre un autre cycliste vaincu. Maléfice de la sorcière aux dents vertes personnage fabuleux de la légende des cycles ?

Ghisallo 1 blogGhisallo 13 le vaincu blogGhisallo 12 Museo blogBilletGhisallo

Bien que le vélo soit un engin né d’un autre âge, le musée qui lui rend hommage offre une architecture moderne sur trois niveaux reliés par des rampes figurant peut-être les lacets d’un col.
Un peu comme un gamin dans un magasin de jouets, j’erre sans logique au gré de mes étonnements et ravissements qui font resurgir des souvenirs de jeunesse.
Sans esprit partisan, il faut reconnaître que les collections concernent très majoritairement le cyclisme italien notamment à travers l’histoire du Giro, comprenez pour les béotiens, le Tour d’Italie. Il est vrai que la péninsule fut longtemps une grande terre de cyclisme et nombre de mots italiens comme campionissimo, gregario, grupetto, tifosi, font partie du vocabulaire courant du journaliste sportif.
Ceci dit, mon œil repère très vite une photo en noir et blanc de Jacques Anquetil recevant le baiser d’une miss de Côme lors de son Giro victorieux en 1960.

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Je m’attarde aussi devant deux clichés cocasses : sur l’un, Antonio Bevilacqua, un ancien vainqueur de Paris-Roubaix dans les années 1950, entame un pas de danse avec un autre coureur au son d’une fanfare (un mot d’origine italienne à propos), sur l’autre, Gianni Motta, un beau coureur dont j’aimais l’élégance et la classe naturelle, avale un plat de spaghetti en pleine course.
Je ne manque pas de détailler la plastique d’une sculpturale ragazza en charge de récompenser les heureux lauréats sur le podium d’arrivée. Á cet instant, on rêverait de recevoir un baiser d’un rouge à lèvres bien gras qui vous tatoue la joue à rendre jalouse sa compagne.

Ghisallo Museo Nibalii blog 9Ghisallo Museo Spaghetti blog 10Ghisallo Museo Miss Giro blog 11

Le Giro, c’est d’ailleurs la vie en rose. Toute l’Italie arbore au mois de mai cette couleur sur le passage des coureurs, ballons, fanions, banderoles, façades des maisons, monuments, misses aux arrivées, sans oublier évidemment le fameux maglia rosa, maillot distinctif du leader de l’épreuve.
Comme le maillot jaune du Tour de France tient sa couleur de celle du journal L’Auto qui le créa, l’emblème rose du Giro tire sa teinte de celle des pages du quotidien organisateur La Gazzetta dello Sport.
Comme on étend son linge, est suspendue une impressionnante collection de maillots portés par de grands champions du passé.

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Qu’ils sont beaux ces maillots d’antan vierges de publicité, avec parfois leurs poches sur la poitrine et quelques stigmates des rudes batailles (à moins que ce soit le fait de quelques mites !). Me revient en mémoire mon émotion d’ado, j’avais alors treize ans, quand j’avais admiré dans une brasserie de la Place du Vieux Marché à Rouen, le maillot rose maculé de la boue du col du Gavia que Jacques Anquetil avait conquis de haute lutte malgré les poussettes des tifosi en faveur de leur compatriote Gastone Nencini. C’était le premier coureur français à accomplir un tel exploit.
Un espace est consacré spécialement au record de l’heure sur piste avec comme décor des agrandissements de croquis techniques de Léonard de Vinci. Quand l’art, la science et la bicyclette s’associent … ! Une réplique miniature de la maquette de la pseudo bicyclette conçue par l’artiste savant est exposée dans une vitrine, j’avais vu « l’original » au Clos Lucé à Amboise.
Italiens obligent, on rend là essentiellement hommage à Francesco Moser et Ercole Baldini. Gamin, j’avais maudit ce sympathique champion lorsqu’il avait ravi à Anquetil le record que mon compatriote normand avait eu tant de mal à battre trois mois plus tôt.

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Je verrai, à quelques pas de là, le vélo, on pourrait presque dire le biclou vu son état, de Fausto Coppi lors de son mythique record établi à Milan en 1942. Une machine primitive comme aurait pu dire, cette fois avec justesse, une lectrice belge qui s’excusait en m’envoyant la photographie du vélo (sans freins ni dérailleur comme tout bon vélo de piste) exposé dans une station du métro de Bruxelles, qu’Eddy Merckx utilisa lors de son record à Mexico.

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Ghisallo Museo record heure Coppi blog 31Ghisallo Museo Coppi Carrea Geminiani blog 18

Tiens une photo du Tour de France 1952 ! J’avais cinq ans mais j’ai tellement feuilleté les revues spécialisées dans le vaste grenier familial que je reconnais immédiatement Andrea Carrea entre Fausto Coppi et Raphaël Geminiani. Vous me prendrez pour un fou mais je vous affirme même que le cliché fut pris à Lausanne et appartient à la légende du Tour.
Andrea Carrea était l’archétype de ce qu’on nomme un gregario, c’est-à-dire un équipier modèle au service du leader de son équipe. Durant la Seconde Guerre mondiale, il fut envoyé à Buchenwald à cause de ses convictions politiques et survécut à deux marches de la mort (transfert entre deux camps). Il pesait 40 kilos à la Libération, soit la moitié de son poids de forme. Il incarna tout au long de sa carrière sportive, le dévouement, la loyauté, le désintéressement total au service de Fausto Coppi. C’est ce qu’illustre la photographie : se retrouvant dans une échappée pour contrôler d’éventuels rivaux de Coppi, il endossa à son corps défendant le maillot jaune à Lausanne. Rêve de tout champion cycliste, lui en pleura de gêne craignant les foudres de Fausto pour son action involontaire de lèse-majesté. Coppi le réconforta et, le lendemain, répondant à une offensive de Robic dans L’Alpe d’Huez, remit la hiérarchie en place en s’emparant de la tunique jaune.

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Un rayon bibliothèque permet aux visiteurs de consulter de nombreux ouvrages consacrés au cyclisme, quasiment exclusivement dans la langue de Dante. Je feuillette la dernière acquisition, une biographie sur Fiorenzo Magni, Il terzo uomo, « Le troisième homme », un champion un peu dans l’ombre de ses contemporains Bartali et Coppi. On le surnommait aussi le « Lion des Flandres » en raison de ses trois succès consécutifs dans la grande classique, le Tour des Flandres.
La couverture du livre surprenante montre Magni tirant entre ses dents une chambre à air nouée à son guidon lors d’une étape du Giro 1956. La veille, victime d’une chute, il s’était brisé la clavicule, et avait donc trouvé cet artifice pour soulager sa douleur.
Ce champion fut très impopulaire à la sortie de la Seconde Guerre mondiale en raison de son appartenance à la milice fasciste sous le régime de Mussolini. Il fut même suspendu jusqu’en 1946 mais avec le temps, son courage à toute épreuve (à vélo !) lui permit de gagner le cœur des tifosi.
Il remporta trois Tours d’Italie et aurait peut-être gagné le Tour de France 1950 … si Gino Bartali ne lui avait pas joué un sale coup : encore un chapitre de la légende des cycles. Cela se situe lors de l’étape pyrénéenne de Pau à Saint-Gaudens remportée par Bartali tandis que Magni revêtait le maillot jaune devant le suisse Kubler et Louison Bobet. Le moral aurait dû être au beau fixe au sein de la Squadra Azzura. Au lieu de quoi, Bartali décida de se retirer de la course prétextant que sa sécurité était menacée. Un incident s’était effectivement produit au sommet du col d’Aspin : Gino faisant un écart entraîna Robic dans une chute sans gravité. Quelques énergumènes français un peu ivres prirent à partie le champion italien qui se plaignit que l’un d’eux l’agressa avec un couteau … oubliant que l’individu vindicatif tenait un saucisson dans l’autre main.
Toujours est-il que Bartali n’en démordit pas et exigea le retrait complet, Magni compris, de l’équipe d’Italie. Il fut dit que, sous le poids des ans, le vieillissant Bartali voyait d’un mauvais œil que Magni le supplantât sportivement, d’autant plus qu’il n’avait guère de sympathie pour les ex agissements miliciens de Fiorenzo. Comme tout bon Suisse, neutre dans ce conflit, c’est Ferdi Kubler qui profita de cette histoire et arriva en jaune à Paris.

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Un autre livre m’interpelle : il évoque l’extraordinaire chevauchée de Fausto Coppi dans l’étape alpestre Cuneo-Pinerolo du Giro 1949. L’écrivain Dino Buzzati, auteur du Désert des Tartares, la relata aussi avec dithyrambes dans son recueil de chroniques lorsqu’il suivit l’épreuve, à la manière d’Antoine Blondin, pour un quotidien italien.
On lit en exergue cette phrase d’un radioreporter italien ébloui dans le sillage du campionissimo : « Un uomo solo al commando, la sua maglia è bianco celeste, il suo nome è Fausto Coppi », « Un homme est seul en tête, son maillot est blanc et bleu céleste, son nom est Fausto Coppi ». Ce fut son quasi leitmotiv pour décrire les nombreux exploits de Fausto tout au long de sa carrière.
Je suis encore loin d’avoir achevé ma visite que déjà un charmant monsieur me tend le livre d’or du musée. Il écarquille les yeux  quand je lui confie que j’ai vu en chair et en os courir (certes fugacement) tous ces immenses champions de l’âge d’or du cyclisme. Pour m’inviter (ou inciter) à déposer mon paraphe, il me montre fièrement, quelques pages en arrière, la signature de Vincenzo Nibali, le campionissimo de l’actuelle génération. J’obtempère évidemment.

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Je passe maintenant devant un florilège de « unes » de quotidiens vantant avec lyrisme les triomphes des champions italiens du passé.

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Je m’attarde devant la Gazzetta du lundi 21 juillet 1924 et le succès d’Ottavio Bottecchia dans le Tour de France. Mes plus fidèles lecteurs se souviennent que j’ai consacré récemment un billet aux chroniques d’Albert Londres lors de cette édition, à travers le spectacle Les forçats de la route joué à la Comédie Française (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2018/03/16/vas-y-lormeau-les-forcats-de-la-route-a-la-comedie-francaise/comment-page-1/

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Une autre « une » m’interpelle pour le message de propagande politique qu’elle dégage : « les grandes victoires des athlètes fascistes au nom et pour le prix du Duce ».
La Gazzetta dello sport distillait à l’époque mussolinienne une certaine vision fascisante du sport, les succès des athlètes italiens tenant plus de l’esprit insufflé par le Duce que de leur valeur sportive.

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Plié dans une vitrine, voici un maillot porté par Fiorenzo Magni lors du Tour de France 1951. J’ai la nostalgie de ces magnifiques tenues du temps des équipes nationales et régionales qui rendent encore plus horribles celles bariolées de publicité des coureurs sandwiches de maintenant (sans parler des cuissards, chaussures, gants et casques !).
Ironie cependant, Magni fut le premier coureur à amener des sponsors extérieurs aux fabricants de cycles avec la marque Nivea !
L’heure de fermeture du musée approche. J’y resterais encore des heures tant chaque objet me renvoie aussitôt à moult anecdotes et souvenirs. Et puis j’ai pitié pour ma compagne qui, je la comprends, préfère Michel-Ange à l’Ange de la montagne Charly Gaul !

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Je défile encore devant les immenses fresques photographiques où l’on retrouve les grands champions de l’histoire du cyclisme, toutes nationalités confondues.
Louison Bobet trinque-t-il à notre santé ? Qui de Bartali et Coppi tend une bouteille à l’autre ? J’eus l’occasion de vous relater les diverses versions de cet épisode à partir d’un vitrail, intitulé le partage, de la chapelle landaise Notre-Dame des Cyclistes.
Je lève la tête pour admirer la découverte géante de mon champion Anquetil dans la version italienne de son maillot de marque Helyett avec l’apéritif Fynsec.
Dans son sillage, apparaît Laurent Fignon, un autre fuoriclasse ffrançais qui a connu le même destin tragique d’une mort prématurée. J’appréciais son panache. Lui aussi, il se sentait à l’aise sur les routes italiennes en remportant le Giro et à deux reprises Milan-San Remo. Il se fit même voler un second Tour d’Italie à cause des combinazione de l’organisateur de l’épreuve souhaitant absolument la victoire de Moser : outre sa cécité face aux traditionnelles poussettes dont bénéficiaient les coureurs transalpins, il supprima carrément l’ascension du col du Stelvio (qui risquait d’être néfaste à Moser) à cause d’une neige en fait inexistante, il commanda encore que l’hélicoptère tournoie juste au-dessus du coureur français pour freiner se progression lors de la course contre la montre. Ce n’était pas une sinécure à l’époque d’être un coureur straniero (étranger).
Je retrouve ma compagne, assise sur un banc, suivant en direct à la télévision l’étape du Giro avec la terrible ascension du Zoncolan. Circulons il n’y a rien à voir, Froome va l’emporter !
Je suis médisant mais j’ai la bénédiction de l’ecclésiastique qui nous surveille au-dessus de nos têtes. Ce n’est pas l’abbé Cane (!) mais notre compatriote Fernandel dans sa soutane de Don Camillo, les plus anciens d’entre vous se souviennent de ses démêlés avec Peppone le maire communiste de Brescello (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2016/08/17/vacances-post-romaines-9-le-cure-de-brescello/ ).

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Le soleil illumine désormais la chapelle. Après un court retour à l’hôtel, nous passons la soirée sur les rives du lac de Côme.

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Les oiseaux-lyres étaient en pleurs dans la chanson de Mort Shuman. Les moineaux du lac de Côme, gais et effrontés, viennent picorer sans retenue dans mon assiette.

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Domenico 20 maggio 2018
Un ultime regard sur l’émouvante chapelle. Chaque année, lors du Tour de Lombardie, les cloches sonnent à toute volée au passage des coureurs. J’imagine la ferveur des tifosi. Pour vous mettre en jambes, je vous offre une des chansons les plus connues de Paolo Conte dédiée à Bartali. « Les Français nous respectent », Paolo sourit de l’irritation française devant le succès de Gino mais il pense que ce personnage, profondément attachant d’Italien triste-gai a su gagner contre tous les préjugés et mauvais souvenirs.

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Qu’il était malaisé le chemin vers la chapelle … il y a bien longtemps !

Bartali au Ghisallo

Gino Bartali devant la chapelle

Cap vers Florence, enfin presque … J’ai préparé un tant soit peu ma compagne, je ne saurais quitter le coin sans un très léger détour dans les collines surplombant le lac de Côme.
Comme j’avais effectué un voyage en enfer du Nord sur les pavés de Paris-Roubaix (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2011/04/15/voyage-au-bout-de-lenfer-du-nord/ ), un crochet sur la Riviera vers le Poggio, difficulté souvent décisive de Milan-San Remo (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2014/09/18/la-primavera-en-ete-sur-la-route-de-milan-san-remo/  ), j’ai envie ce matin de visiter un haut-lieu d’un autre « monument », ainsi appelle-t-on les courses prestigieuses d’un jour, au nombre de cinq, dans la légende du cyclisme. Il ne me restera qu’à me promener en Belgique vers les monts du Tour des Flandres et dans les Ardennes sur le parcours de Liège-Bastogne-Liège pour réussir le grand chelem de ma passion.
En ce jour de printemps, il n’y a plus de saison (même dans mes billets) ma bonne dame, c’est une course disputée à l’automne dont je veux vous parler. On la surnomme d’ailleurs la Classica delle foglie morte, la « course aux feuilles mortes » : le Tour de Lombardie, Il Lombardia comme disent les Italiens.

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Alerte centenaire, elle fut créée en 1905, l’épreuve se déroule essentiellement dans les collines auprès du lac de Côme, là où se concentrent les difficultés propres à opérer la sélection. Le parcours est cependant loin d’être immuable, partant ou arrivant, au fil des éditions, notamment à Milan, Côme, Bergame, Varèse, Monza.
Avant 1950, la course était presque exclusivement l’apanage des Italiens maîtres sur leurs terres : seul six éditions leur avaient échappé, enlevées notamment, cocorico, en 1907 par Octave Garrigou et à trois reprises par Henri Pélissier.
Fausto Coppi (5), Alfredo Binda (4) et Gino Bartali (3) dont les bustes se dressent sur le seuil de la chapelle de la Madonna, totalisent ensemble 11 succès. Me reviennent en mémoire les larmes de Fausto en 1956 après que notre populaire André Darrigade l’eût privé d’une sixième victoire, pour quelques centimètres, sur la piste du Vigorelli de Milan.

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Ce matin de Pentecôte, la bien nommée phonétiquement au moins, c’est vers un endroit bien précis que je me dirige. Je l’atteindrais presque sans mon GPS tant il me suffit de suivre les petits pelotons de cyclotouristes qui envahissent la chaussée.
Au bout de quelques kilomètres d’une montée pas si aisée que cela dans les collines boisées, au détour d’un virage, une pancarte surgit devant moi. J’y suis !

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Il terribile Muro di Sormano ! Comme la tranchée de Wallers-Arenberg, le Koppenberg, le Poggio, ce lieu appartient à la mythologie du cyclisme, bien que les champions ne l’aient escaladé que très rarement finalement.
L’organisateur du Tour de Lombardie Vincenzo Torriani, excédé que sa course s’achevât de plus en plus souvent par un sprint massif, eut l’idée un peu folle pour la redynamiser, en 1960, d’introduire sur le parcours, à quelques kilomètres du col du Ghisallo, l’ascension d’un chemin alors muletier surtout utilisé par les chèvres : moins de deux kilomètres avec des pourcentages atteignant 25% !
Le spectacle fut à la hauteur de l’événement, surtout pour les photographes : des coureurs courbés sur leur machine, parfois à la limite de la perte d’équilibre comme notre brave Poulidor, certains achevant même la montée à pied.

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Finalement, l’effet escompté fut escamoté et la crédibilité de la course mise en cause en raison du sport national pratiqué par les tifosi, à savoir les poussettes évidemment en faveur des coursiers italiens.
C’est ainsi que le Mur de Sormano fut abandonné au bout de trois années avant de n’être à nouveau emprunté qu’en 2012.
La chaussée est interdite aux automobiles (même celles des directions techniques des équipes lors du Tour de Lombardie). Des barrières enlevées le jour de la course leur empêchent l’accès.
Première surprise, je constate que les cyclistes que j’ai doublés précédemment ne s’engagent pas vers le Mur et préfèrent poursuivre leur ascension sur la nouvelle Provinciale, certes plus longue mais de ce fait, beaucoup moins raide.
Je vais les accompagner (en auto !) jusqu’au sommet, à hauteur du restaurant de La Colma di Sormano, où je retrouve la sortie du Mur.
Petite marche matinale, je décide d’en effectuer une partie de la descente à pied.
1 105, 1 104, 1 103, des inscriptions au sol marquent chaque mètre d’altitude, leur fréquence atteste de la raideur de la pente.

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Bientôt, la chaussée est peinte d’une longue citation de l’ancien champion Ercole Baldini. Voici mon premier exercice de traduction (approximative) d’un texte italien, voyez que le vélo peut avoir des vertus éducatives :
« Je n’arrive pas à comprendre pourquoi Torriani a voulu une nouveauté de ce genre. Je comprends que le Ghisallo ne donnait plus de garanties de sélection, mais franchement c’était excessif en sens inverse. Cette montée est simplement bestiale, impossible à parcourir ».
Un peu plus bas, c’est une phrase de Gino Bartali qui est écrite sur l’asphalte. Elle pourrait me concerner ce matin : « Une « passista » (intraduisible, un piéton ?) n’a pas d’alternative. Il doit arriver au pied du mur au moins dix minutes à l’avance, car s’il le fait à pied il marchera un quart d’heure de plus que c’est nécessaire à vélo, il arrivera en haut cinq ou six minutes en retard, et il peut encore espérer ».

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Une autre inscription de Bartali met en garde et conseille les cyclistes sur les braquets à adopter : « Devant 50 et 42, derrière 24, 17, 19, 23, 26 parce que c’est une montée à faire avec le 42 × 26 on s’enfuit … Les 2 kilomètres à gravir seront difficiles car ils présentent des courbes sèches avec des pointes effrayantes… »
La pente est si sévère qu’elle semble rebuter les éventuels candidats à l’ascension, en tout cas pour l’instant, je ne vois pas âme qui vive. L’atmosphère est presque même oppressante de me retrouver seul dans les sous-bois, en outre, le portable ne passe pas, nul moyen d’informer ma compagne de ma localisation.
Soudain, des coureurs … enfin presque … plus exactement des noms de coureurs peints sur la route avec leurs temps respectifs pour escalader le mur lors des éditions des années 60. Ainsi, Ercole Baldini effectua la montée la plus rapide en 1962 avec un temps de 9 minutes et 24 secondes. Le français Romain Bardet a escaladé le mur récemment en 9 minutes et 2 secondes mais le revêtement d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec l’affreux chemin d’antan. .

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Un peu plus bas encore, j’ai un pincement au cœur en découvrant le nom d’Anquetil mais aussi celui du béarnais Mastrotto, le « taureau de Naye », qui eut du mérite de hisser sa massive carcasse. Á chaque pas, il me semble revoir des images et des classements dans les vieux Miroir-Sprint et But&Club couleur sepia.

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Il est temps que je rebrousse chemin car ma compagne va commencer à s’inquiéter. D’autant qu’en remontant, même à pied, je prends conscience de l’extrême rudesse de la pente. Le cœur bat la chamade, le souffle court, je me résigne à quelques pauses. Effrayant !
Au son de quelques cliquetis lointains, je me retourne et aperçois enfin quelques braves qui ont choisi, plutôt que la route provinciale, de faire le Mur. Le VTT est de rigueur.

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Ils méritent mes encouragements, bravissimo, auxquels ils répondent par un aimable grazie mille.
J’ai presque les jambes coupées devant l’époustouflante progression d’un sexagénaire ; devant moi je détecte le bruissement insidieux du vélo électrique.
Une femme me dépasse peu avant le sommet. J’invite bientôt la mienne à boire un délicieux espresso italien à l’auberge de La Colma di Sormano envahie par une cohorte de cyclotouristes. La grande majorité est montée par la Provinciale, faire le Mur de Sormano est un exercice périlleux qui n’est à la portée que de quelques fortes têtes et cuisses.

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Coppi et Bartali s’affichent au coude-à-coude sur un mur du restaurant. Fausto était champion du monde, la photo date donc de 1953 !
Soixante après et plus, ils demeurent dans le cœur des Italiens. Leurs luttes fratricides enthousiasmaient et … divisaient l’Italie des années 1940-50. Curzo Malaparte évoqua ce « divismo » dans un intéressant livre Coppi et Bartali les deux visages de l’Italie.
Cap vers Florence, cette fois pour de bon ! Par une longue descente, je sors de l’enclave du lac de Côme. Dans la grande banlieue de Milan, un panneau m’indique la proximité de Melegnano. Cela ne vous parle probablement pas mais si je vous dis 1515 … C’est en effet le nom moderne de Marignan que le produit le plus cancre de l’école de Jules Ferry connaît !
La bataille de Marignan est inscrite au panthéon des victoires militaires françaises, la der des der de la chevalerie. Le 10 septembre 1515, le jeune roi François 1er installe son campement à 16 kilomètres au sud-est de Milan : 10 000 cavaliers, 30 000 fantassins, 72 canons, avec le soutien de l’armée vénitienne, viennent bouter hors du duché de Milan 30 000 mercenaires suisses. De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, trois jours plus tard, François 1er et ses chevaliers de la Palice (c’est une évidence !!!) et Bayard anéantissent les Suisses réputés pourtant invincibles au prix d’un grand carnage, 16 000 morts. Le mythe de Marignan est né.
Les manuels scolaires sont beaucoup plus discrets voire muets sur la bataille de Pavie que nous contournons quelques kilomètres plus loin. Dix ans plus tard, en 1525 donc, François 1er, certes privé de Bayard son chevalier sans peur et sans reproche, connut là une déroute mémorable au cours de laquelle il fut fait prisonnier par un chevalier italien César Ercolani.
Je ne sais si notre fibre patriotique peut s’en réjouir, le vainqueur de la bataille de Pavie fut tout de même un Français, l’ancien connétable Charles III de Bourbon qui avait servi François 1er à Marignan avant de rejoindre son ennemi l’empereur Charles Quint. Il faut reconnaître aussi que les armées en présence n’avaient guère d’unités nationales, et on parlait français, espagnol, allemand et italien dans les deux camps ! On comptait même des piquiers suisses dans la cavalerie française.
Nous voici désormais dans la basse plaine du Pô d’une étonnante planéité. Les campagnes lombarde et émilienne rougissent de leurs coquelicots à notre passage, signe peut-être d’un certain déclin de l’agriculture.
J’ai toujours le béguin pour l’architecture des fermes, les cascina, même délabrées, avec leurs murs de briques et leurs toits de tuiles. Elles me renvoient au merveilleux film d’Ermanno Olmi (décédé 15 jours auparavant), L’arbre aux sabots. Il brossait le portrait de quatre familles de paysans métayers de la région de Bergame à la fin du XIXème siècle. L’un des patriarches abat sans autorisation un arbre afin de tailler une paire de sabots neufs pour son fils, excellent écolier que le curé encourage à poursuivre ses études. Pour ce geste, le propriétaire expulse la famille. Chef-d’œuvre !
J’accède à la requête de ma compagne qui, lasse de l’autoroute monotone, me suggère d’emprunter la Provinciale entre Piacenza (Plaisance) et Parme. Tant pis si la vitesse est limitée à 50 km/h, je ne peux faire de moins après mon détour par le mur de Sormano !
Peu avant Cortemaggiore, nous faisons halte en rase campagne à l’auberge San Carlo installée dans une ancienne ferme, de l’époque de celle de L’arbre aux sabots, qui appartenait à l’église.

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Premier repas en plein air : apéritif maison offert avec mise en bouche de crostini, chiffonnade de jambon et salami. J’apprends que l’excellent salame piacentino (de Piacenza) est une spécialité régionale avec label.
Pour suivre, un risotto rosmarino (romarin) pour madame et de délicieuses pâtes à la crème, safran et lardons pour moi, puis un carpaccio de rosbif, enfin un savoureux sorbet (le mien avec vodka). Derrière ce bien sympathique déjeuner, je partagerais volontiers une sieste crapuleuse avec la chartreuse de Parme !
Est-ce l’effet de l’alcool russe, pardonnez mon lamentable fantasme, d’ailleurs, je ne peux rivaliser aucunement avec la beauté de Fabrice del Dongo héros du roman de Stendhal, qui en pinçait pour Clélia Conti.
J’aurai sans doute l’occasion de reparler de Stendhal et de son syndrome car dans quelques heures, nous atteindrons Florence … Le covoiturage étant de plus en plus à la mode, j’emmène à bord Paolo Conte, Max, les violons, les flûtes et les accordéons (pour le piano …!).

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Publié dans:Coups de coeur |on 9 juin, 2018 |1 Commentaire »

Maurane s’est tue …

En ce matin lumineux de mai, une surprenante et sombre nouvelle, la chanteuse belge Maurane est décédée. Elle me semblait pourtant encore bien jeune pour partir : cinquante-sept ans.
Je n’ai jamais acheté un CD de Maurane, je n’ai jamais vraiment suivi attentivement sa carrière artistique. Cependant, je la retrouvais toujours avec plaisir de ci-delà au gré de son actualité ou de ses passages sur les plateaux de télévision et les ondes.
Est-ce sa rondeur épanouie et assumée avec humour dans un de ses grands succès Toutes les Mamas, elle dégageait une sympathie naturelle. Mais c’est évidemment sa voix de velours qui m’émouvait, une voix douce qui livrait souvent des souvenirs nostalgiques et amers, une voix jazzy aussi qui rendait hommage à des très grands de la chanson, Nougaro et son compatriote Brel.
J’ai choisi de vous offrir trois de ses plus belles interprétations : Les uns contre les autres chanson de solitude (de bien avant les réseaux sociaux!) tirée de la comédie musicale Starmania, Sur un Prélude de Bach et ses allusions à Glen Gould et mon Havre normand, enfin, Il faut tourner la page, lors d’un concert en hommage à Nougaro dans sa ville de Toulouse.
Il suffit d’écouter pour être définitivement épris de cette voix, et désormais, ne jamais oublier cette attachante artiste.

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Publié dans:Coups de coeur |on 8 mai, 2018 |Pas de commentaires »

Chapeau bas Barbara … et merci Patricia Damien et Jean-Louis Beydon !

Aura-t-elle été jalouse du succès du héros de son précédent spectacle, le lapin Pampinou, qui se révéla être une vraie bête de scène (http://encreviolette.unblog.fr/2017/01/21/pampinou-fait-le-guignol-une-vraie-bete-de-scene/), l’artiste Patricia Damien a choisi de tirer un nouveau Coup de chapeau à Barbara pour célébrer le vingtième anniversaire de la mort de la « longue dame brune » survenue le 24 novembre 1997.
Elle lui avait déjà rendu hommage, il y a quelques années, accompagnée par son pianiste et ami Jean-Louis Beydon. Directeur du conservatoire de Vanves, spécialisé dans le répertoire de la chanson française, pianiste de nombreux artistes parmi lesquels Allain Leprest, Romain Didier, Bernard Joyet, Marc Ogeret, Pierre Barouh, parfois complice au pied levé de Claude Nougaro, Cora Vaucaire, Juliette, Sapho, Kent, Jean-Louis Beydon déclare, cette fois, forfait, très handicapé par la terrible maladie de Charcot.
C’est largement pour lui que Patricia, en véritable groupie du pianiste, a décidé de remonter son récital en le repensant scéniquement. En effet, ayant recours aux techniques de pointe de la vidéo numérique, elle réussit l’émouvant tour de force de retrouver Jean-Louis, presque aussi vrai que nature, auprès d’elle sur scène.

Affiche CHAPEAU BAS ET MERCI BARBARA

La première du spectacle s’est déroulée dans le cadre du festival Miracos « Chant’à Seix » dont la cheville ouvrière est l’enfant adoptive du pays, Nicole Rieu.
Les plus anciens d’entre vous se souviennent peut-être d’elle. Au début des seventies’, elle était très populaire, assurant notamment les premières parties de Daniel Guichard, Joe Dassin, Serge Lama, Enrico Macias, Adamo. On entendit très souvent alors sur les ondes son grand succès Je suis :

« Je suis ruisseau, fleur, rivière,
Je suis le vent, la pluie,
Je suis l’ombre la lumière
Je suis la vie … »

C’est un peu toujours tout cela, Seix, vivant village des montagnes du Couserans en Ariège, qui a rendez-vous, ce soir-là, avec la « chanteuse de minuit ». Ainsi appelait-on souvent Barbara en référence à son début de carrière dans les années cinquante, âge d’or des cabarets parisiens dits rive gauche, synonymes de leur situation géographique par rapport à la Seine, d’un certain art de vivre et d’une qualité de chansons à textes.
De 1957 à 1964, Barbara fut essentiellement la chanteuse de L’Écluse, minuscule cabaret tout en longueur, transformé aujourd’hui en bar à vins à quelques mètres du boulevard Saint-Michel.
Chapeau bas est la chanson qui ouvre l’hommage à Barbara. C’est aussi l’une des premières que Barbara écrivit et osa chanter sur scène. Auparavant, elle interprétait les chansons des autres, souvent des chansons d’hommes dont elle fit deux beaux disques, Barbara chante Brassens, grand prix de l’académie Charles Cros 1960, et Barbara chante Brel en 1961.
Peut-être, faut-il trouver ici une des raisons pour lesquelles, lorsque j’avais dix ou douze ans, Barbara ne m’attirait pas particulièrement : dans les brisées de mon frère aîné, je préférais goûter directement la poésie du Grand Jacques et du Plat pays qui était le sien, et aussi, je l’avoue platement, les tubes sans relief des yéyés, les élégances sucrées de Françoise Hardy et le yaya twist de Petula Clark. Ne me jetez pas la pierre !
Aujourd’hui, ce serait un quasi sacrilège de ne pas reconnaître la beauté des textes de Barbara et son admirable interprétation si particulière. Dans ma jeunesse, quand la télévision apparut au domicile familial, il n’y avait qu’une seule chaîne en noir et blanc. J’ai des souvenirs un peu floutés des passages de Barbara sur le petit écran, notamment dans l’émission Discorama, animée par Denise Glaser, qui était au disque ce que Lectures pour tous était au livre et à la littérature.Ô blasphème, je voyais une artiste mystérieuse, austère, sophistiquée, maniérée, précieuse à laquelle je n’accrochais pas. Je me souviens même de Claude Véga, un humoriste qui pointait, à la télévision, dans une imitation hilarante, tous les pseudo travers de la chanteuse. Il se moquait aussi des extinctions de voix de la diva Maria Callas.
Qui sait si je n’aurais pas été séduit si mes parents m’avaient emmené du côté de L’Écluse, Barbara inscrivait alors à son répertoire des succès de la Belle Époque, tels Un fiacre allant trottinant (Hop là !) de Xanrof, et l’histoire d’une pâtissière de la rue du Croissant qui vendait des p’tits gâteaux emballés bien comme il faut, de quoi leur rappeler de bons souvenirs … Ils préférèrent me faire découvrir à l’Olympia deux autres dames en noir, Édith Piaf et l’égérie des existentialistes Juliette Gréco. Pas mal non plus !
En 1970, un mystérieux et inquiétant rapace choisit les radios périphériques comme aire d’envol. Pendant plusieurs semaines sinon plusieurs mois, L’Aigle noir de Barbara survola les sommets des hit-parades à un point tel que je finis par être excédé d’entendre cet oiseau volant non identifié. Si la flûte inca d’El condor pasa à peu près bien, l’aigle noir s’envola loin de mon esprit.
Sans en être certain, je me demande si mon intérêt pour Barbara ne naquit pas finalement, peu après, lorsque son ami Brel fit appel à elle pour l’accompagner dans Frantz, son premier film en tant que réalisateur : une histoire d’amour bancale et bizarre entre Léon et Léonie, deux êtres hors du temps. Longtemps après, Barbara signa Léonie le dernier couplet de Gauguin, une chanson hommage au Grand Jacques qui repose auprès du peintre aux îles Marquises.
Sans doute également, la parole des femmes se libérait-elle, et interpellaient-elles notre inconscient même dans les chansons.

« Est-ce Dieu, est-ce Diable
Ou les deux à la fois
Qui, un jour, s’unissant
Ont fait …

Merci pour tant de beauté,
Merci et Chapeau bas »

Je crains que ce soit le Malin qui finit par me faire aimer Barbara. Chapeau bas et merci Jean-Louis Beydon auquel Patricia dédie sa seconde chanson.
Si la photo est bonne est, à l’origine, une réflexion décalée et irrévérencieuse à propos de la peine de mort en vigueur en France jusqu’en 1981 : une femme de président qui décide d’alléger la peine d’un délinquant au physique avantageux.

« Moi qui suis femme de président
J’en n’ai pas moins de cœur pour autant
De voir tomber des têtes
A la fin, ça m’embête
Et mon mari, le président
Qui m’aime bien, qui m’aime tant,
Quand j’ai le cœur qui flanche
Tripote la balance. »

Barbara, qui était soucieuse de l’image qu’elle renvoyait, envisage ici la photographie, non pas sur le modèle inaccessible de l’objectivité, mais du point de vue de ses usages médiatiques. Et si la photo était trompeuse ?
En tout cas, pas celle sympathique de Jean-Louis Beydon en première page du quotidien La Dépêche du Midi que brandit Patricia Damien. Défilent sur l’écran d’anciennes photos : la plus belle histoire d’amour artistique de Patricia, c’est lui « ce grand gosse au cœur tendre »… peut-être !
C’est avec Gueule de nuit qu’enchaîne Patricia : celle de Régine, la reine des nuits parisiennes, pour laquelle Barbara a écrit cette chanson.

Oui, j’aurais pu, comme vous,
Ou comme toi, être ronde, ronde,
Mais c’est foutu, c’est classé,
Car Dieu m’a préférée longue, longue…

Pour la chanter elle-même de manière plausible, Barbara en fit une version light en inversant les adjectifs longue et ronde ! Sur l’écran, magie du numérique, Patricia bat le pavé de Montparnasse (avec le boa de la grande Zoa ?), une séquence en noir et blanc qui rappelle les films réalistes d’avant-guerre de Marcel Carné ou les romans de Francis Carco.
Atmosphère ! Atmosphère ! Est-ce que ça une gueule d’atmosphère ? Plutôt, oui, et la chanson suivante aussi :

Dîtes-le moi du bout des lèvres
Je l’entendrai du bout du cœur
Vos cris me dérangent je rêve
Je rêve

Du bout des lèvres, au bord de l’écran en ombre blanche, dans un décor à la Magritte, Patricia murmure presque la première chanson d’amour de la soirée. On rêve !
Barbara était si avare de confidences sur sa vie privée qu’il fallut attendre son livre de mémoires … interrompues pour découvrir que beaucoup de ses chansons souvent mystérieuses étaient finalement très autobiographiques. Elle savait, même dans le tragique, y glisser une pincée d’humour, ainsi pour nous conter ses Insomnies :

Mais, si s’endormir c’est mourir, ah laissez-moi mes insomnies,
J’aime mieux vivre en enfer que dormir en paradis,

Elle fait allusion à une nuit agitée où, après avoir ingurgité plusieurs tubes de somnifères, elle fut conduite en urgence au petit matin à l’hôpital de Meaux. Les gazettes toujours promptes au sensationnel mirent à tort sa tentative de suicide sur le compte d’une rupture amoureuse avec un célèbre comédien et bientôt chanteur (grâce à elle), Serge Reggiani.
Jean-Louis Beydon pianotant en fondu sur la portée d’une partition, je savoure les premières notes de la chanson avec laquelle Barbara me conquit définitivement :

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Quelle magnifique chanson d’amour pour « les enfants blonds de Göttingen », une ville universitaire du sud de l’Allemagne ! Une vingtaine d’années après la Libération, elle devint l’hymne de la réconciliation franco-allemande.
Et pourtant, au départ, cela ne disait rien qui vaille d’aller chanter à Göttingen à la petite juive qui avait passé les années d’Occupation à fuir le nazisme à travers la France. Avançant tous les prétextes, elle refusa même de jouer sur un piano droit … qu’à cela ne tienne, les étudiants de Göttingen lui dégotèrent un piano à demi queue et lui réservèrent un triomphe. Elle écrivit à la hâte une première version de Göttingen qu’elle leur chanta lors de la dernière soirée de ses récitals. Elle y revint quelques années plus tard, cette fois, on lui avait mis à disposition un piano à queue.
Il y a quelques années, je m’étais lié d’amitié avec des enseignants de Göttingen en villégiature en Corse. Ils étaient surpris que je connaisse aussi bien leur ville … grâce à une chanson.
Son université cache une face sombre :

« Et que personne ne s’offense,
Mais les contes de notre enfance,
« Il était une fois » commence
À Göttingen »

Le roi de Hanovre Ernest-Auguste 1er abrogea en 1837 la constitution garantissant la liberté de penser, accordée par son prédécesseur. Sept professeurs de l’université signèrent une lettre de protestation solennelle, parmi lesquels Jacob et Wilhelm Grimm, les auteurs des contes de notre enfance. Ils furent bannis des états de Hanovre.
Aujourd’hui, Göttingen est souvent étudiée au lycée. Barbara la chantait en 1988 en ouverture des meetings de campagne présidentielle de François Mitterrand, les roses socialistes furent moins épanouies par la suite. Le chancelier Schröder la fredonna en 2003 lors d’une commémoration commune.
J’ai toujours la gorge serrée en l’écoutant, ce soir encore. Cela fait près de 75 ans que la France et l’Allemagne ne sont pas entrées en guerre, modestement, Barbara y est peut-être pour quelque chose. Comme il y a Goethe et (la République de) Weimar, il y a Göttingen et Barbara.
Patricia et Barbara nous emmènent maintenant plus à l’Est, dans la station thermale de Marienbad en République tchèque. Une autre ville, une autre atmosphère ! Et des paroles aussi baroques et énigmatiques que le film d’Alain Resnais sorti l’année précédente :

« Sur le grand bassin du château de l’idole
Un grand cygne noir portant rubis au col
Dessinait sur l’eau de folles arabesques
Les gargouilles pleuraient de leurs rires grotesques
Un Apollon solaire de porphyre et d’ébène
Attendait Pygmalion, assis au pied d’un chêne

Je me souviens de vous
Et de vos yeux de jade
Là-bas, à Marienbad
Là-bas, à Marienbad« 

Un chef-d’œuvre d’esthétisme dans une couleur de monarchie austro-hongroise ! Nous n’en saurons pas plus : « Mes secrets sont pour vous, mon piano vous les porte/Mais quand la rumeur passe, je referme ma porte. »
Ah les hommes ! Ou plutôt, ah ses hommes ! Ce sont surtout ses musiciens : « C’est fou comme ils sont heureux, / Mes hommes / Quand le son du piano noir résonne ». C’est ce soir Jean-Louis qui se promène avec virtuosité et légèreté dans la musique de Barbara et qui, à la fin d’un long solo, enchaîne avec quelques mots offerts à la « longue dame brune ». J’adore ce duo écrit par Moustaki.
Moment de grâce, sur une valse lente, nous retrouvons alors Patricia assise devant un guéridon dans une chambre viennoise :

« Si je t’écris ce soir de Vienne
Oh que c’est beau l’automne à Vienne
C’est que sans réfléchir
J’ai préféré partir
Et je suis à Vienne sans toi

Je marche je rêve dans Vienne
Sur trois temps de valse lointaine
Il semble que les ombres
Tournent et se confondent
Qu’ils étaient beaux les soirs de Vienne … »

C’est beau Vienne ! Encore une ville, encore un déchirement amoureux, Barbara aima beaucoup, elle se sépara tout autant. Elle n’était pas du genre à attendre éternellement. « Je ne suis pas de celles qui meurent de chagrin/Je n’ai pas la vertu des femmes de marins » nous confie-t-elle dans la chanson suivante Dis, quand reviendras-tu ?
Pour l’écrire, Barbara s’inspira de son idylle avec un diplomate trop souvent absent à cause de ses missions entre la France et la Côte-d’Ivoire. Il l’installa même rue Rémusat, dans le XVIe arrondissement parisien, thème d’une autre magnifique chanson non interprétée ce soir.
La solitude, « la renifleuse des amours mortes », est un thème récurrent dans l’œuvre de Barbara. Patricia, après l’avoir combattue dans la chanson éponyme cachée derrière un loup blanc, lui tord le cou en contant une nuit de Noël finalement assez joyeuse :

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Derrière une apparence mortifère, Barbara aimait rire. Ainsi, prend-elle Noël à contre-pied en nous décrivant malicieusement les états d’âme de Jean-Pierre et Madeleine faisant les zouaves près du Pont de l’Alma.
« Faut-il qu’il m’en souvienne. La joie venait toujours après la peine », c’est du moins ce qu’écrivait Guillaume Apollinaire, sous le pont Mirabeau, à quelques pas en aval de la Seine.
Ce soir, c’est la peine de Barbara que Patricia, dans un récital bien construit et rythmé, choisit maintenant d’évoquer avec ce qui demeure sans doute son chef-d’œuvre, sa moins belle histoire d’amour aussi : Nantes.
Encore une ville … qu’elle rejoindra trop tard :

« Il pleut sur Nantes
Donne-moi la main
Le ciel de Nantes
Rend mon cœur chagrin

Un matin comme celui-là
Il y a juste un an déjà
La ville avait ce teint blafard
Lorsque je sortis de la gare
Nantes m’était encore inconnue
Je n’y étais jamais venue
Il avait fallu ce message
Pour que je fasse le voyage :

« Madame soyez au rendez-vous
Vingt-cinq rue de la Grange-au-Loup
Faites vite, il y a peu d’espoir
Il a demandé à vous voir. «  »

Élégie pour la mort d’un père, ou plutôt récit du jour où elle arriva trop tard pour trouver encore vivant ce père avec qui rien ne fut jamais simple et qu’elle n’avait pas vu depuis dix ans. Cette chanson d’amour paternel est aussi une chanson de pardon, mais cela nous l’apprendrons longtemps après.
Les illustrations sur l’écran soulignent le clair-obscur du texte. Bernard Lavilliers le commentait ainsi : « on voit Vermeer, on entend Baudelaire » !
Il pleut sur nos paupières. Du Barbara, ça ne s’écoute pas dans sa voiture, ça se « vit » chez soi, recueilli dans un fauteuil ou près de la cheminée, ou encore comme ce soir, plongé dans la pénombre de la petite salle de concert.
Avec elle, on a envie volontiers de vivre la tristesse, les absences, les deuils. Ma sensibilité est mise à rude épreuve, mais un brin masochiste, j’en redemande et Patricia me comble … Similaré, c’est simple parfois de retenir les notes de solfège :

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Patricia nous le rappelle, Barbara composa cette petite cantate en hommage à sa pianiste Liliane Benelli décédée dans un accident de voiture survenu en compagnie de Serge Lama très gravement blessé.
Patricia dédie personnellement la chanson à Jean-Louis Beydon en son absence artistique. Encore qu’ils soient réunis ce soir par la magie de la technique ! Similarésisoldofa
Comme Barbara, en forme d’exutoire, elle rit maintenant de La mort :

« Qui est cette femme qui marche dans les rues?
Où va-t-elle
Dans la nuit brouillard où souffle un hiver glacé,
Que fait-elle?
Cachée par un grand foulard de soie,
A peine si l’on aperçoit la forme de son visage,
La ville est un désert blanc
Qu’elle traverse comme une ombre
Irréelle. …

… Sur un grand lit, un homme est couché
Il lui dit :  » Je t’attendais,
Ma cruelle. « 
Dans la chambre où rien ne bouge,
Elle a tiré les rideaux.
Sur un coussin de soie rouge,
Elle a posé son manteau
Et, belle comme une épousée,
Dans sa longue robe blanche
En dentelle,
Elle s’est penchée sur lui, qui semblait émerveillé.
Que dit-elle? … »

Envisagé ainsi, ce n’est peut-être pas si désagréable que cela, le trépas !
Comme lors des enterrements, vient le moment des remerciements. Pour le public, c’est évident voire même convenu dans un spectacle dédié à Barbara : Je suis venue pour vous dire/Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous !
Patricia Damien avoue que sa plus belle histoire d’amour artistique, c’est Jean-Louis Beydon, Elle ne pourrait continuer à la vivre sans les prouesses technologiques (en partie en direct) qu’accomplit Philippe Morin pour que son cher pianiste soit encore à ses côtés dans une sorte de duplex.
Aujourd’hui que Barbara et Patricia m’ont apprivoisé, je supporte avec plaisir le retour de L’aigle noir pour achever la soirée ! Le rapace n’est pas dépaysé en compagnie des vautours, milans et gypaètes barbus qui planent dans les montagnes ariégeoises.
Plus sérieusement, Barbara, à la fin de sa vie, donna peut-être les clés pour mieux comprendre ce qui fut un énorme tube au temps des yéyés.
Emblème du IIIème Reich, on imaginait que l’aigle noir puisse symboliser les heures sombres de notre histoire.

« De son bec il a touché ma joue,
Dans ma main il a glissé son cou,
C’est alors que je l’ai reconnu,
Surgissant du passé,
Il m’était revenu »

Dans Il était un piano noir …Mémoires interrompues, la chanteuse évoqua pour la première fois un épisode de son enfance douloureuse, persécutée par un père qui aurait abusé d’elle. Drôle d’oiseau ! Et allez comprendre comment L’aigle noir atteignit les cimes des hit-parades, les Français le fredonnant comme une ritournelle, entre Wight is Wight de Michel Delpech et L’Amérique de Joe Dassin !
Chapeau bas et merci Patricia de mettre votre jolie voix (et votre impeccable diction, précision non superflue) au service de Barbara. Votre spectacle « interactif audiovisuel » met en lumière avec beaucoup de respect, d’intelligence et de sensibilité, l’extraordinaire modernité de son répertoire. La libéralisation de la parole féminine, le harcèlement, la pédophilie, la solitude, la réconciliation entre peuples, l’amour sous toutes ses facettes et dans toutes ses dimensions, constituent plus que jamais des sujets d’actualité.

CHAPEAU-BAS-ET-MERCI-BARBARA-Patricia-damien

Chers lecteurs, si Patricia Damien vient rendre hommage à Barbara dans votre région, n’hésitez pas un instant. Je sais qu’elle se produira fin juillet dans la chapelle des Pénitents à Mèze, au bord de l’étang de Thau. Similarési, une petite cantate profane en un lieu sacré, j’en ai déjà le frisson ! Je ne serais pas surpris qu’en voisin, celui qui permit à Barbara de faire ses débuts à Bobino en première partie de son récital, « l’éternel estivant qui fait du pédalo sur la vague en rêvant/Qui passe sa mort en vacances », tende un peu l’oreille ce soir-là.

Chapeau bas et merci Barbara - Patricia Damien et le piano de Jean-Louis Beydon

mercredi 25 juilllet 2018 à 21h à la Chapelle des Pénitents blancs de Mèze (34-Hérault)

Publié dans:Coups de coeur |on 24 avril, 2018 |2 Commentaires »

Un festin de mots avec Bernard Pivot

Des nourritures terrestres à celles de l’esprit, il n’y avait ce soir-là que les quelques pas qui me menaient de mon domicile à l’espace Albert Camus de Maurepas transformé exceptionnellement en brasserie littéraire. Plutôt qu’avaler hâtivement le traditionnel potage (j’exagère !), j’avais choisi pitance pour rassasier mes neurones.
En effet, Bernard Pivot, le populaire animateur d’Apostrophes et de Bouillon de Culture à la télévision, le vrai-faux instituteur torturant les Français avec ses dictées piégeuses, le Président de l’Académie Goncourt, seul en scène, nous appelait Au secours ! Les mots m’ont mangé.

blog  Flyer spectacle Pivot

La métaphore n’est pas incongrue à la lecture de l’argumentaire (c’est tellement plus élégant que le pitch et moins périlleux à écrire que synopsis !) de son spectacle : « On déguste des phrases. On savoure des textes. On boit des paroles. On dévore des livres. On s’empiffre de mots. Écriture et lecture relèvent de l’alimentation. Mais la vérité est tout autre : ce sont les mots qui nous grignotent, ce sont les livres qui nous avalent. Voici le récit de la vie périlleuse, burlesque et navrante d’un homme mangé par les mots ».
Et un peu d’arthrose ? Un homme qui soufflera ses 83 bougies au mois de mai prochain et qui vient à notre rencontre d’un pas un peu traînant mais avec un esprit toujours malicieux, inventif et drôle.
En guise d’introduction, quoique le mot sonne mal en la circonstance, l’amoureux des mots nous surprend en évoquant son arrivée sur terre :
« J’ai toujours regretté, depuis ma naissance, de n’avoir pas été le premier bébé au monde à parler. Sitôt sorti du ventre de ma mère, j’aurais dit :
– Pardon, maman, je t’ai fait mal ?
Et puis :
– Mon père n’est pas là ?
Et puis, déjà très sportif :
– Allez les Verts !
Et encore, déjà très littéraire ;
– Comment est-il le Goncourt cette année ?
Je suis sûr que pendant les neuf mois de résidence dans le ventre de nos mères, nous avons enregistré beaucoup de mots, et même des phrases, que nous pourrions restituer dès notre naissance si physiologiquement nous en étions capables. »
Pour atténuer cette déception primitive, il conclut : « Même Jésus dans la crèche n’a pas dit un seul mot. C’était pourtant le fils de Dieu » …
… Alors que Bernard n’était que le fils d’un couple d’épiciers lyonnais ! Durant la Seconde guerre mondiale, son père fait prisonnier en Allemagne, sa mère se réfugia dans la maison familiale à Quincié, au cœur des vignobles du Beaujolais. Il ne faut sans doute pas chercher ailleurs son amour pour le vin qu’il côtoie depuis son enfance.
Alors débutant en journalisme, un peu sec sur Marguerite Yourcenar et Roger Martin du Gard lors de l’entretien d’embauche, c’est ce lien à ce vignoble qui lui permit d’être pris trois mois à l’essai au Figaro littéraire avec la livraison d’un caquillon (tonneau de 10 litres) au rédacteur en chef du journal (en échange d’un chèque, il faut préciser). Depuis, Bernard a élevé un gouleyant Dictionnaire amoureux du Vin, à déguster sans modération. L’ivresse de ses mots n’est pas nocive, bien au contraire.

blog spectacle Pivot 1

Assis à une table encombrée d’ouvrages, Bernard nous présente son meilleur camarade d’enfance : « En rentrant de l’école puis du collège, j’aimais beaucoup jouer avec mon copain Petit Larousse (avec une vieille édition des Fables de La Fontaine). »
Je suis toujours étonné que des gens, amoureux de la langue française, souvent d’origine modeste, aient dévoré presque méthodiquement, pendant leur enfance, un vieux dictionnaire qui accompagnait déjà les générations précédentes. Et que ce fut là leur entrée dans le monde magique des mots.
Les dictionnaires sont les meilleures agences de voyages du monde. Il y a les mots de géographies qui prêtent au rêve, de Chicoutimi à La Chaise-Dieu. Permettez que j’ajoute quelques villes, villages, hameaux ou lieux-dits qui prêtent à sourire tels Vatan, Arnac-la-Poste, Vinsobres, Poil, Corps-Nuds, Monteton ou Montcuq. Il est un de mes lecteurs, valeureux cyclotouriste, qui lorsqu’il fut rayé des cadres actifs (c’est la formule officielle) de l’Éducation nationale, choisit de partir à vélo à La Retraite, un lieudit au fin fond du département de la Sarthe.
Il y a ceux (les mots) populaires, mais en perte de vitesse, de l’arrière-boutique familiale comme enchifrené, tohu-bohu, gueule-de-loup, diable vauvert. Il y a le vocabulaire culinaire, vol-au-vent, croquembouche, bouchée à la reine, pet de nonne, ravigote, gribiche. Voilà, c’est malin, j’accuserai demain 500 grammes supplémentaires sur la balance !
En plongeant dans mes propres souvenirs, mes dictionnaires furent mes parents professeurs. Assis au vaste bureau familial, tandis qu’ils préparaient leurs cours, je profitais de leurs fréquentes discussions sur le bon usage d’un mot, la recherche d’un synonyme, la pertinence d’un temps ou d’un mode, la tournure d’une phrase. Je ne pipais pas mots mais, tendant l’oreille, je les notais parfois à la dernière page de mon cahier de brouillon tel un glossaire, je thésaurisais ces richesses pour mes futures rédactions, d’autant plus quand mon père devint mon maître. Il m’arrivait même d’expérimenter le nouveau mot sur mon adorable oncle souffre-douleur, veuf, qui passait les vacances avec nous. « Tonton, tu es pusillanime ». Toute la famille riait car on savait que de courage et de caractère, il n’en manquait pas, lui qui avait été prisonnier cinq ans dans les Sudètes.
Bernard Pivot nous parle de son instituteur de la communale qui, un jour, a dit : « f-e-2m-e se prononce fame ». Il comprit alors que l’amour serait compliqué.
Est-ce la première preuve : Ma première déclaration d’amour a été pour Henriette : Je lui ai dit « Henriette je t’aime ». Elle m’a regardé étonnée et m’a dit : « Tu ne pourrais pas trouver une formule un peu plus originale ? – Excuse-moi !
C’est comme les petits surnoms affectueux ou amoureux, « un Normalien ne peut pas se permettre de bêtifier avec des « mon cœur », « mon ange », « ma colombe, « ma tourterelle », « ma lionne adorée ». Il nous dit avoir été consterné quand il découvrit que Jean-Paul Sartre appelait Simone de Beauvoir « son Castor » ou que Juliette Drouet appelait le grand Victor Hugo « mon Toto ». « Et Paul Valéry, ce poète si intelligent, cet intellectuel si subtil, (qui) appelait sa maîtresse Jeanne Voilier … goélette ».
Pour ne pas sombrer dans ces niaiseries ridicules, pour sa part, l’ancien animateur d’Apostrophes opta pour des figures de rhétorique :
« Mon anaphore, lui disais-je, la main sur le cœur.
– Mon oxymore adoré, me répondait-elle, les yeux énamourés.
Je lui disais : Tu es mon allégorie et je suis ton paradoxe.
Elle me répondait : Jure-moi que je ne serais jamais ni ton ellipse, ni ton apocope.
– Mais non, ne crains rien, ma métaphore chérie.
Oh, que nous avons susurré des « mon bel anacoluthe », « ma tapinose adorée »…
C’était le bon temps ! »
Vous devinez bien que je me suis précipité sur le dictionnaire le lendemain : « Tapinose : figure de style qui consiste à insister de manière négative sur quelque chose, à la différence de l’hyperbole qui insiste de manière positive. Proche de l’euphémisme, de l’atténuation et de la litote ». Ceci lu, j’ai découvert plus bas quelques exemples de tapinoses populaires : « Ça ne casse pas trois pattes à un canard » ou « Il n’a pas inventé le fil à couper le beurre ».
Il est peu probable finalement que je loue ainsi les talents culinaires de ma compagne : « Ma tapinose adorée, ton ragoût de mouton est délicieux !!!»
Bernard jubile : « J’ai même connu une agrégée de lettres, comme moi, qui pour rendre notre couple plus littéraire, me donnait, de temps en temps, des prénoms d’écrivains célèbres : « Ne perds pas ton temps, Marcel, tu sais bien qu’il ne se rattrape pas. »
Vous avez bien compris que le personnage qu’endosse Bernard dans son spectacle n’a pas grand chose d’autobiographique : il a fait Normale Sup, il est agrégé de lettres, romancier, il a reçu le prix Goncourt et a même été invité à sa propre émission Apostrophes. La chose qui les relie, c’est la passion inextinguible des mots.
Bernard, du moins son double, s’est mis à l’écriture :
« Que je vous raconte mes journées à batailler avec les mots. Après je vous raconterai mes nuits…
J’aime beaucoup les mots puisqu’ils me font vivre et que, grâce à eux, j’ai acquis une certaine notoriété dans la République des lettres. Les mots sont à l’écrivain ce que sont l’argile et le marbre au sculpteur, la farine au boulanger ou les cartes au joueur de poker. L’ennui avec les mots, c’est qu’ils sont très nombreux. Il faut choisir les bons, et ce n’est pas facile. Proust en a choisi beaucoup et il ne s’est jamais trompé. Que ce soit au tirage ou au grattage, Marguerite Duras a toujours sorti les mots gagnants. On reconnaît les grands écrivains à ce qu’ils ne se trompent jamais dans le choix des mots.
Ensuite, ils ont l’art ou l’habileté de les assembler pour leur donner du sens, du charme, de la force, de l’humour ou de la beauté. On appelle cela le talent. Mais ce talent ne sert à rien si, au départ, vous avez choisi des mots qui ne sont pas compatibles les uns avec les autres.
Un matin, je me mets à mon bureau et, reprend le manuscrit du roman auquel je travaille, j’écris cette phrase : « Dans un grand élan de sincérité, elle lui dit qu’elle ne l’accompagnera pas à la chasse en Finlande ». Parfait !
Enfin, non, pas parfait, parce que « dans un grand élan de sincérité », c’est un cliché, un lieu commun. La sincérité se manifeste toujours par de grands élans.
Peut-être vaudrait-il mieux parler de franchise ? D’autant qu’« un grand élan de franchise » est moins conventionnel. Mais quelle différence entre franchise et sincérité ? Entre franc et sincère ? Quelles nuances ? Là-dessus je consulte tous les dictionnaires qui sont à portée de main, et il y en a beaucoup. Le Littré, Le Dictionnaire de l’Académie française, Le Grand et Le Petit Robert, Le Grand et Le Petit Larousse, le Hachette, le Quillet, le Furetière, le Vaugelas, et même le Dictionnaire des jésuites de Trévoux. Oui, parce que sur la franchise ou la sincérité, les Jésuites sont assez calés…
Et puis c’est finalement dans Le Petit Larousse que j’ai trouvé les meilleurs définitions :
« Sincère : qui s’exprime sans déguiser sa pensée.
Franc : qui ne dissimule aucune arrière-pensée.
Pensée ou arrière-pensée ? En refusant de l’accompagner à la chasse en Finlande, elle a des arrière-pensées. Donc : franchise plutôt que sincérité.
J’ai donc écrit : « dans un grand élan de franchise, elle lui dit qu’elle ne l’accompagnera pas à la chasse en Finlande. »
Et c’est alors que je découvre, avec consternation, que s’il va à la chasse en Finlande, c’est pour tirer des cervidés, c’est-à-dire des chevreuils, des cerfs, des ÉLANS. Et moi qui, dans une inconsciente association d’idées, ai commencé ma phrase par un élan, mais un élan de franchise. Que je supprime immédiatement. Ce qui donne :
« Avec franchise, elle lui dit qu’elle ne l’accompagnera pas à la chasse en Finlande. »
Oui, mais on ne sent plus l’effort qu’elle a dû faire sur elle-même pour lui annoncer sa décision.
Autant écrire :
« Elle lui dit franchement qu’elle ne l’accompagnera pas à la chasse en Finlande. »
Franchement ou sincèrement ? Sincèrement puisqu’elle n’a plus d’arrière-pensées.
« Elle lui dit sincèrement qu’elle ne l’accompagnera pas à la chasse en Finlande. »
Pourquoi sincèrement ? Cet adverbe est devenu inutile, comme le sont la plupart des adverbes.
« Elle lui dit qu’elle ne l’accompagnera pas à la chasse en Finlande. »
La journée était finie. Ma femme est rentrée de son travail. Elle m’a demandé si j’avais bien écrit. Eh bien oui, mais pas beaucoup. Une seule phrase.
– Elle doit être belle et longue ?
– Plutôt précise, ferme et définitive
Ma femme a lu : « Elle lui dit qu’elle ne l’accompagnera pas à la chasse en Finlande. »
– C’est tout ? Ton travail de la journée ?
– Ben, oui …
Allez donc expliquer à quelqu’un pour qui les mots ne sont que de la conversation et jamais de la littérature, allez donc lui expliquer le dur combat de l’écriture.
Le défi à la page blanche, le corps-à-corps avec les mots, le domptage de la phrase. Le choix existentiel du temps de la conjugaison. Le recours décoratif à l’adjectif ou son bannissement monacal. Et qui, du verbe ou de l’adverbe, se fera chair ? La preuve ontologique de la digression par la parenthèse. La question philosophique du point à la ligne.
Allez donc expliquer tout ça à un homme ou à une femme pour qui les mots ne sont qu’un moyen de vivre, alors que pour l’écrivain ils sont sa raison de vivre. L’écrivain sera toujours considéré comme un être étrange qui entretient avec les mots des relations plus intimes et plus passionnées qu’avec sa femme, ses maîtresses, ses enfants, et même qu’avec ses chiens et ses chats.
Après le dîner, je suis revenu à mon bureau, j’ai relu ma malheureuse phrase de la journée et je me suis dit : Pourquoi ne l’accompagnerait-elle pas à la chasse en Finlande ? Ils sont finalement partis tous les deux. »
Savoureux ! Vous savez quoi ? Toutes choses égales par ailleurs, comme on dit, je suis en proie aux mêmes tourments parfois quand j’écris pour vous ici. Oui oui ! J’ai à peine posé ma tête sur l’oreiller que je commence à cogiter sur un mot, un titre, une introduction, une anecdote. Quand il m’arrive d’avoir trouvé la phrase satisfaisante, m’en souviendrai-je au réveil ? Tel est la vie d’un blogueur respectueux de ses lecteurs ! Même s’ils semblent endormis sagement par ordre alphabétique dans le dictionnaire, les mots infatigables font le mur en douce, vous rongent, vous accaparent, vous torturent, vous usent.
Outre qu’il aime les mots, Bernard aime les lettres : « En vérité, j’aime beaucoup la lettre H, elle donne aux mots de la force, de l’amplitude, c’est pourquoi, j’ajouterais volontiers un h à énorme, un h à universel, un h à immensité, un h à absolutisme, un h à orage, un h à ouragan, un h à … calmez-vous me dit Mme Larousse, calmez-vous ! Voulez-vous une aspirine avec un h ? » !
C’est vrai que les mots ont une morphologie, une prestance, une dégaine, une musique même (puisqu’on les prononce et écoute), qui interpellent, suscitent des émotions. Il en est qui sont élégants, gracieux, légers comme libellule ou alouette, d’autres, au contraire, patauds, comme pachyderme ou hippopotame, d’autres rigolos comme margoulette, d’autres équivoques comme concupiscence, comme s’ils avaient été « étudiés pour », pour parodier l’humoriste Fernand Raynaud.

blog spectacle Pivot 2

Pivot encore : « J’ai connu une femme qui avait la manie de prononcer à tout bout de champ le même mot, un joli mot d’ailleurs, nonobstant ! Elle disait à son mari : nonobstant toutes les formes de pain fantaisie, je préfère que tu rapportes une baguette … Son mari, après l’amour : Alors heureuse ? Elle : Oui oui, très très bien, nonobstant quelques petits mouvements … je ne vais pas entrer dans le privé »…
Du pupitre au bureau, du bureau au guéridon, du guéridon au fauteuil, il arpente la scène pour nous faire partager sans modération son ivresse des mots. L’arme absolue contre la vieillesse, c’est la cu-rio-si-té !
Cependant, elle finit, un jour, par avoir raison de nous. Ainsi, il se retrouve devant le Seigneur un peu décontenancé qui le confond avec Patrick Modiano : Je suis content de vous voir. Éclairez-moi sur un point d’orthographe ! Tous ces mots qui se terminent par ou et qui prennent un x au pluriel, bijou caillou genou chou hibou pou, est-ce que selon vous on peut rajouter le mot ripou ? Oui oui Seigneur et même si vous permettez seigneur même ajouter un x à tripous ».
Voici comment on associe nourritures spirituelles et terrestres.
J’avais déjà assisté dans cette salle à un spectacle hilarant sur les dangers du fromage avec dégustation sur scène à la fin. (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2012/02/11/les-dangers-du-fromage-avec-la-compagnie-opus/
À défaut, cette fois-ci, d’un buffet de mots, je vous offre ce texte d’une des dictées qui permirent à Bernard Pivot de réconcilier un peu les Français avec l’orthographe :
« Cette dictée vaut bien un fromage… Un crémier et un sommelier s’étaient donné le mot pour organiser une soirée de dégustation où la société des environs, hormis les boit-sans-soif, était conviée à venir savourer les mets du cru. Quoiqu’on eût tardé à lancer les invitations, la salle fut vite comble. Les fromages y avaient exhalé leurs effluves ; les vins, clairets ou bouquetés, avaient été rafraîchis à souhait. Les convives s’étaient pourléché les babines devant les muffins, les galettes de sarrasin et les gressins. Les goûts et les saveurs, ça ne se discute pas : lors de cette soirée, d’aucuns s’étaient révélés, en matière de bonne chère, un rien éclectiques. Ainsi, un meursault avait accompagné sa très chère amie, la mimolette. Le pain bis s’était acoquiné avec une cancoillotte assortie d’un pinot de Bourgogne. Une lame affûtée avait entamé des rigottes. L’époisses s’était répandu sur des blinis. Hop ! une lampée de syrah charpentée et un morceau de chabichou étaient allés chatouiller un palais délicat. Quelque moelleux qu’il parût sous sa croûte ocre, le maroilles avait été délaissé pour des brillat-savarin et des neufchâtels onctueux. Enfin, le crottin de Chavignol avait fricoté sec avec un jurançon fripon. À minuit, loin d’être repues, les fines gueules se tournèrent vers le maître queux et s’exclamèrent : « Et si nous passions enfin à table ? » ».
Pour Bernard, tout est prétexte à déguster les subtilités de la langue française, certains diraient en ingurgiter les traîtrises, paradoxes ou aberrations. Ainsi, pour accompagner ces fromages, il choisira entre une Côte-de-Brouilly et un Coteaux-du-Lyonnais, pour le plaisir de vous faire un petit cours de géographie physique… et d’orthographe : « côte désigne une pente, plus ou moins raide, d’une colline, alors que le coteau nomme la colline tout entière, généralement peu élevée et arrondie. » Et il conclura : « En toute logique, l’accent circonflexe avec ses deux versants, eût mieux convenu au coteau qu’à la côte. » Imparable et savoureux !

Pivot signe blog

J’avais déjà partagé avec lui son amour des mots et son humour avec son petit livre 100 mots à sauver : « On s’emploie avec raison à sauver toutes sortes d’espèces d’oiseaux, d’insectes, d’arbres, de plantes, de grosses et de petites créatures bien vivantes mais menacées de disparition. Des mots, eux aussi, pour d’autres raisons que la chasse, la pollution ou l’argent meurent. Pétrifiés dans des dictionnaires obsolètes, recensés par des lexicologues historiens, ils ne subsistent que dans les œuvres littéraires où, intrigué mais paresseux, le lecteur les saute ou les ignore trop souvent.
Rares sont les personnes émues par la disparition des mots. Ils sont pourtant plus proches de nous que n’importe quel coléoptère. Ils sont dans notre tête, sous nos yeux, sur notre langue, dans nos livres…
L’écologie des mots est balbutiante. Ah ! menacés, s’ils avaient des ailes et une queue, comme on s’apitoierait sur leur sort ! Les mots ont pourtant des ailes, des yeux, des becs, des pattes, des queues, des muscles, du souffle, un cœur ; tous possèdent une histoire, un sexe, une âme, une identité, des papiers… »
Brillant réquisitoire en faveur de 100 mots en péril, cependant encore en activité dans le Petit Larousse et le Petit Robert (parfois seulement dans l’un des deux) à l’exception de trois déjà disparus : clampin, génitoires et peccamineux. Encore qu’il me semble entendre parfois dans mon entourage le mot clampin !
Il est un de ces cent mots qui me ravit : coquecigrue. Il s’agit d’un oiseau burlesque, fabuleux, chimérique, fait de la réunion d’un coq, d’une cigogne et d’une grue. Il serait apparu en littérature dans le Pantagruel de Rabelais, ce qui n’a rien d’étonnant vu le style outrancier de l’écrivain. Regarder voler les coquecigrues, c’est se faire des illusions contre toute logique.
« Suivez-moi-jeune-homme ! » Au hasard d’une conversation, une voisine m’invita à lire ce petit roman éponyme recommandé par le ministère de l’Éducation nationale aux classes de sixième des collèges. Un sacré coup de jeune tout de même pour quelqu’un qui entre dans sa huitième décennie !

blog couverture suivezmoijeune homme

La quatrième de couverture m’aguicha : « Á lire « sans barguigner » dès « potron-minet » ou « à la brune » » !
L’encouragement n’était pas mensonger, en effet, en un peu plus d’une heure, j’eus avalé goulument la centaine de pages que compte cette « badauderie » littéraire.
La personne m’ayant prêté l’ouvrage, étant handicapée, je conçus d’emblée qu’elle fût intriguée par le récit à destination des adolescents : Thomas, lui-même collégien, a perdu l’usage de ses membres accidentellement, un chauffard ayant renversé son scooter puis pris la fuite. Solitaire, méfiant du regard des autres, il est secrètement amoureux de sa camarade Mia qui, pour l’instant, s’éclate avec une bande de potes sur les pistes de ski.
Vite agressif, il voit d’un mauvais œil l’arrivée du nouveau locataire du sixième étage, un vieux professeur (de linguistique) à la retraite, un brin pédant, qui parle comme un dictionnaire. « Il lui manque une case au pépé ! ». Il est vrai qu’à propos de la concierge qui ne déplaît pas à Thomas, il dit : « Je t’accorde qu’elle soit accorte. Mais j’espère qu’elle n’a rien d’une potinière. À mon ancienne adresse, nous avions une incorrigible babillarde toujours prête à débagouler sur son prochain ». C’est clair, a priori, le décalage des champs lexicaux ne facilite pas le rapprochement intergénérationnel.
L’écrivaine Yaël Hassan, en préambule, déflore d’emblée son pari littéraire : nostalgique d’Apostrophes et de Bouillon de culture, les mythiques émissions de Bernard Pivot, elle a souhaité glisser dans son roman, les 100 mots à sauver tirés du livre du populaire animateur, amoureux de la langue française.
Pour y parvenir, le type pas net du sixième dont Thomas ne comprend qu’un mot sur deux (!) va rendre un fier service à l’auteure qui, premier clin d’œil, affuble son héros du patronyme de Bertrand Pavot.
« Je suis un résistant !
Les vieux, parfois, ça débloque, ça s’emmêle les pinceaux, ça perd la mémoire, ça mélange les époques … Visiblement, M. Pavot a oublié que la guerre est finie…
– Ce que je voulais dire, c’est que je suis entré en résistance pour sauver les mots, nos mots, les tiens, les miens, ceux de la langue française.
– Pourquoi, ils sont malades ?
– Pire ! Trop de mots sont en péril, déclinent, défaillent, se rabougrissent, se précarisent ou tirent carrément leur révérence sans tambour ni trompette. Sans parler de nos conjugaisons dont certains des temps les plus prestigieux sont passés à la trappe. Je comprendrais qu’on n’utilisât plus dans le langage courant l’imparfait du subjonctif, par exemple, et que l’on traitât de mirliflore celui qui en ponctuerait son discours, mais voilà que même à l’écrit ce temps est quasiment banni ! Tout fout le camp, je te dis ! Tu vois, petit, nous vivons une époque assez formidable où l’on ne se préoccupe plus que de pollution, d’écologie, d’effet de serre, de couche d’ozone, de protection de l’environnement, de la planète, des espèces de toutes sortes, mais nul, hormis quelques clampins de mon acabit, ne s’évertue à sauver nos mots ! N’est-ce pas là un véritable désastre ? »
Le correcteur orthographique de mon ordinateur rougit devant ces clampins !!!
Le jeune Thomas, intrigué puis séduit, suit bientôt Bertrand Pavot président de la SPDM (Société Protectrice Des Mots) et milite dès lors, en son sein pour la défense de la langue française. L’association comptant quatre-vingt-dix-neuf membres, si chacun d’eux adopte un mot et l’utilise à tire-larigot chez la boulangère, la poissonnière qui le resserviront à leurs clients … le tour sera joué ».
Quel bonheur ! Thomas opte pour abscons, l’ancien prof adopte astucieusement suivez-moi-jeune-homme, une vieille expression de la langue française qualifiant en réalité, au XIXème siècle, les deux pans de dentelles qui flottaient à l’arrière des robes ou des chapeaux des femmes. Par leurs mouvements gracieux et désordonnés, ils constituaient en somme comme une invite aux jeunes gens à suivre leurs balancements et, éventuellement, à les immobiliser en retenant les rubans.
Thomas va même découvrir incidemment les vertus du slam en écoutant notamment le Sixième sens de Grand Corps Malade. Quand les mots et leur musicalité changent notre regard et viennent au secours du handicap … Émouvant et apaisant !

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« La nuit est belle, l’air est chaud et les étoiles nous matent,
Pendant qu’on kiffe et qu’on apprécie nos plus belles vacances,
La vie est calme, il fait beau, il est 2 heures du mat’,
On est quelques sourires à partager notre insouciance.
C’est ce moment là, hors du temps, que la réalité a choisi,
Pour montrer qu’elle décide et que si elle veut elle nous malmène,
Elle a injecté dans nos joies comme une anesthésie,
Souviens-toi de ces sourires, ce sera plus jamais les mêmes.
Le temps s’est accéléré d’un coup et c’est tout mon futur qui bascule,
Les envies, les projets, les souvenirs, dans ma tête y’a trop de pensées qui se bousculent,
Le choc n’a duré qu’une seconde mais ses ondes ne laissent personne indifférent,
 » Votre fils ne marchera plus « , voilà ce qu’ils ont dit à mes parents.
Alors j’ai découvert de l’intérieur un monde parallèle,
Un monde où les gens te regardent avec gêne ou avec compassion,
Un monde où être autonome devient un objectif irréel,
Un monde qui existait sans que j’y fasse vraiment attention.
Ce monde-là vit à son propre rythme et n’a pas les mêmes préoccupations,
Les soucis ont une autre échelle et un moment banal peut être une très bonne occupation,
Ce monde là respire le même air mais pas tout le temps avec la même facilité,
Il porte un nom qui fait peur ou qui dérange : les handicapés.
On met du temps à accepter ce mot, c’est lui qui finit par s’imposer,
La langue française a choisi ce terme, moi j’ai rien d’autre à proposer,
Rappelle-toi juste que c’est pas une insulte, on avance tous sur le même chemin,
Et tout le monde crie bien fort qu’un handicapé est d’abord un être humain.
Alors pourquoi tant d’embarras face à un mec en fauteuil roulant,
Ou face à une aveugle, vas-y tu peux leur parler normalement,
C’est pas contagieux pourtant avant de refaire mes premiers pas,
Certains savent comme moi qu’y a des regards qu’on oublie pas.
C’est peut-être un monde fait de décence, de silence, de résistance,
Un équilibre fragile, un oiseau dans l’orage,
Une frontière étroite entre souffrance et espérance,
Ouvre un peu les yeux, c’est surtout un monde de courage.
Quand la faiblesse physique devient une force mentale,
Quand c’est le plus vulnérable qui sait où, quand, pourquoi et comment,
Quand l’envie de sourire redevient un instinct vital,
Quand on comprend que l’énergie ne se lit pas seulement dans le mouvement.
Parfois la vie nous teste et met à l’épreuve notre capacité d’adaptation,
Les 5 sens des handicapés sont touchés mais c’est un 6ème qui les délivre,
Bien au-delà de la volonté, plus fort que tout, sans restriction,
Ce 6ème sens qui apparaît, c’est simplement l’envie de vivre. »

Contrairement aux apparences, Bernard Pivot n’a pas une vision conservatrice ou rétrograde de la langue française. Même si dans son spectacle, il raille un peu l’ordinateur présent sur son bureau, il est, au quotidien, un fervent militant et un habile pratiquant du tweet. Il trouve là un excellent exercice d’exposer une idée avec clarté et concision, en 140 signes, sans se départir de son humour..
Ainsi, celui-ci : « La voyelle i ajoute toujours un peu de malice, de joie, de plaisir, de gaieté, de liesse, de rire, d’optimisme aux mots qui la contiennent. »
Ou celui-là, irrésistible : « Comme son mari souffrait d’être nul en orthographe, gentiment elle préfère mettre sur sa tombe des roses plutôt que des chrysanthèmes. »
C’est l’occasion pour lui, au hasard de l’actualité, d’inventer des verbes et leur définition :
« Guéanter : filouter sous un air austère. Ex : personne n’avait aussi habilement guéanté que le révérend-père ! Syn. : tartuffer »
« Qatarir : acheter la France. »
Moins exposée aux lumières médiatiques, l’association de Défense de la langue française participe au maintien de la qualité de notre langue tout en ayant le souci de son évolution et son rayonnement dans le monde.
Je sors toujours plus riche de la lecture de sa revue trimestrielle. Au hasard d’un numéro que je feuillette, un membre bénévole met en garde sur la menace de disparition qui pèse sur certains mots, tel le verbe matagraboliser : « 1.Tourner et retourner, embrouiller.2.Se tourner et retourner le cerveau, ruminer dans sa tête. »
Je matagrabolise les consternants twittos et hashtags qui encombrent nos écrans !!!
Je découvre que le terme français de charter est avion nolisé. Noliser est à l’origine un terme de marine, le naulage étant le droit que les anciens croyaient qu’il fallait payer à Caron pour passer sans sa barque.
En ce qui concerne le péage de nos autoroutes, il s’agit d’une incongruité étymologique. Á l’origine, le péage, dérivé ancien de pied, possède le même sens que passage et signifie le « droit de mettre le pied » sur un pont, une route ou dans une ville. Mais très vite, ce droit s’est accompagné d’une taxe et est devenu la taxe elle-même. Á quand le retour des péages gratuits ?
Je prends une leçon d’orthotypographie des secondes, minutes, heures et jours. Dans les textes dits littéraires, on n’écrit en principe aucun nombre en chiffres sauf les millésimes et les quantièmes des mois. En poésie classique, aucune exception n’est tolérée, les chiffres portant atteinte à l’esthétique des vers et perturbant visuellement le calcul du nombre de syllabes.
Encore qu’il faut se réjouir du parti-pris du toujours aussi farceur Alphonse Allais, vainqueur du concours du plus court et du plus long alexandrin avec son distique (deux vers) sur le mouvement d’insurrection en Vendée :

« De 97 à 99,
Maints chouans gouailleurs bâfraient chaude andouille et froid bœuf. »

Ça me donne faim !
Encore un point d’orthographe : on accorde les participes présents, à dix heures tapantes, à onze heures sonnantes ; juste et pile, en tant qu’adverbes, restent invariables, 8 heures pile, 15 heures juste !
C’est « kler » que je vais être la risée des collégiens et lycéens !
Les mots m’ont pris par la main. Garçon de quoi écrire ! C’est Aragon qui évoque son expérience avec le surréalisme et les jeux poétiques avec ses compagnons sur les moleskines des cafés du Quartier Latin.

« … Nous étions trois ou quatre au bout du jour
Assis
Á marier les sons pour rebâtir les choses
Sans cesse procédant à des métamorphoses
Et nous faisions surgir d’étranges animaux
Car l’un de nous avait inventé pour les mots
Le piège à loup de la vitesse
Garçon de quoi écrire Et naissaient à nos pas
L’antilope-plaisir les mouettes compas
Les tamanoirs de la tristesse
Images à l’envers comme on peint les plafonds
Hybrides du sommeil inconnus à Buffon
Êtres de déraison Chimères
Vaste alphabet d’oiseaux tracé sur l’horizon
De coraux sur le fond des mers
Hiéroglyphes aux murs cyniques des prisons
N’attendez pas de moi que je les énumère
Chasse à courre aux taillis épais Ténèbre-mère
Cargaison de rébus devant les victimaires
Louves de la rosée Élans des lunaisons
Floraisons à rebours où Mesmer mime Homère
Sur le marbre où les mots entre nos mains s’aimèrent
Voici le gibier mort voici la cargaison
Voici le bestiaire et voici le blason
Au soir on compte les têtes de venaison
Nous nous grisons d’alcools amers
O saisons
Du langage ô conjugaison
Des éphémères
Nous traversons la toile et le toit des maisons
Serait-ce la fin de ce vieux monde brumaire
Les prodiges sont là qui frappent la cloison
Et déjà nos cahiers s’en firent le sommaire
Couverture illustrée où l’on voit Barbizon
La mort du Grand Ferré Jason et la Toison
Déjà le papier manque au temps mort du délire
Garçon de quoi écrire »

J’ai envie de prendre à bord le chanteur Renaud pour achever mon voyage dans les mots effectué en large partie en compagnie de Bernard Pivot. J’espère que sa santé lui permettra de nous fredonner sa magnifique ode aux MOTS, tout y est dit :

« Écrire et faire vivre les mots, sur la feuille et son blanc manteau
Ça vous rend libre comme l’oiseau, ça vous libère de tous les mots,
Ça vous libère de tous les maux.

C’est un don du ciel, une grâce, qui rend la vie moins dégueulasse
Qui vous assigne une place, plus près des anges que des angoisses.

Poèmes, chansons, brûlots, vous ouvrent des mondes plus beaux
Des horizons toujours nouveaux, qui vous éloignent des troupeaux.

Les poèmes d’un Léautaud, ceux d’un Brassens d’un Nougaro,
La plume d’un Victor Hugo éclairent ma vie comme un flambeau
Alors gloire à ces héros, qui par la magie de leur stylo
Et parce qu’ils font vivre les mots, emmènent mon esprit vers le haut. »

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Une coquecigrue à l’horizon ! Souffrez que je félicite ma compagne : « Elle était fameuse ta blanquette, ma tapinose chérie » !

Publié dans:Coups de coeur |on 3 avril, 2018 |2 Commentaires »

Vas-y Lormeau ! Les forçats de la route à la Comédie Française

Je devine la mine renfrognée de certains de mes lecteurs : « allez, il va encore nous bassiner avec « son » vélo et le Tour de France » !
« Oubliez le vélo ! Le vélo n’a aucune espèce d’importance ! Pour suivre l’épopée incroyable de ces 157 hommes partis en juin 1924 à l’assaut des 5 425 km et des presque 47 km d’ascension positive –dix fois celle du Mont Blanc depuis le niveau de la mer- dans une course inhumaine que l’on nommait depuis 1903 « Tour de France cycliste », nul besoin d’avoir jamais posé ses fesses sur une selle. Personne n’a jamais demandé son brevet de pilote au lecteur de « Terre des hommes » de Saint-Exupéry qui raconte le combat surhumain de l’aviateur Henri Guillaumet contre la montagne … »
Merci Nicolas Lormeau, sociétaire de la Comédie Française, de venir me donner une poussette même non réglementaire (surtout avec les commissaires intransigeants et obtus de 1924) pour me préserver des critiques même amènes.
Il s’agit, en effet, de ses propos en préambule du programme du spectacle Les forçats de la route d’après Albert Londres qu’il vient de jouer dans la vénérable institution.
Et pan sur le bec … de votre selle ! Ce n’est pas le bagne tout de même. Par contre, ce le fut pour ces sportifs d’un autre temps.
Avant de me diriger vers la Porte Maillot, le 22 juin 1924, au départ de la 18ème édition du Tour de France, il me faut battre en brèche une idée reçue, dans la légende des cycles comme dans toute légende, la vérité est fluctuante. Bref, contrairement à ce qui est fréquemment et incorrectement colporté, le journaliste Albert Londres n’est pas l’auteur de l’expression « les forçats de la route ». L’inventeur de la fameuse métaphore est, en réalité, un autre journaliste, Maurice Genin, collaborateur de la Revue de l’Automobile Club du Rhône, qui l’employa en 1906.
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie » : Albert Londres, grand reporter sur le front de la Première Guerre pour le quotidien Le Matin, puis aux Dardanelles pour Le Petit Journal, s’engagea dans une enquête sur la condition des bagnards de Cayenne en Guyane relatée dans son livre Au bagne publié en 1923. Couvrant l’année suivante le Tour de France cycliste pour Le Petit Parisien, il y dénonçait les conditions de vie impitoyables et intolérables des coursiers ainsi que l’absurdité du règlement dans une série de chroniques qui furent regroupées ensuite dans un délicieux petit ouvrage intitulé « Tour de France, tour de souffrance. » Car, oui, le Tour de France 1924, c’était le bagne !

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Ce sont ces écrits que le comédien Nicolas Lormeau, passionné de cyclisme par ailleurs, a décidé d’adapter sur la scène de la Comédie Française (studio-théâtre), dans le cycle Singulis de pratiques « seul en scène ».
Pour ce faire, il se met dans la peau d’Albert Londres lui-même, s’installant comme chaque soir dans sa chambre d’hôtel, prêt à télégraphier son compte-rendu de l’étape.
Le décor d’époque est minimaliste : un lit, une ou deux chaises, une table de toilette sur laquelle est posé un téléphone, l’accessoire primordial de la scénographie.

2156230_a-la-comedie-francaise-le-tour-de-france-version-sepia-web-tete-0301339483942LES FORCATS DE LA ROUTE - SINGULIS -

Deux éléments supplémentaires à destination du public : la projection en continu sur le mur de photographies en noir et blanc, et un chevalet avec une carte de France sur laquelle Nicolas Londres ou Albert Lormeau, vous choisissez, tel les hussards noirs de la République (sans blouse grise), trace au feutre les différentes étapes du Tour de France.
C’est même le tour de la France qui suit quasi scrupuleusement les côtes et les frontières de l’hexagone : 5 425 kilomètres de Paris à Paris en 15 étapes courues tous les deux jours, et cela sans dérailleur qui ne sera autorisé qu’à partir de 1937.

carte du tour-de-france-1924

Au départ, 157 coureurs répartis en trois catégories : 43 de première classe, 11 de deuxième classe, les 103 autres sont des « touristes-routiers », ceux qu’Albert Londres appellent les « ténébreux », « des petits gars courageux qui ne font pas partie des riches maisons de cycles, ceux qui n’ont pas de boyaux, mais ont du cœur au ventre ».
Allez, c’est parti ! En cette nuit du 21 au 22 juin, Paris est une fête (petit clin d’œil à Hemingway, vous savez pourquoi depuis mes billets sur les vélodromes), au moins la banlieue ouest :
« Ils dinaient encore à onze heures et demie du soir, dans un restaurant de la porte Maillot : on aurait juré une fête vénitienne car ces hommes, avec leurs maillots bariolés, ressemblaient de loin à des lampions. Puis ils burent un dernier coup. Cela fait, ils se levèrent et voulurent sortir, mais la foule les porta en triomphe. Il s’agit des coureurs partant pour le Tour de France »…
« … Pour mon compte, je pris, à une heure du matin, le chemin d’Argenteuil. Des « messieurs » et des « dames » pédalaient dans la nuit : je n’aurais jamais supposé qu’il y eût tant de bicyclettes dans le département de la Seine … Bientôt, la banlieue s’anima : les fenêtres étaient agrémentées de spectateurs en toilette de nuit, les carrefours grouillaient d’impatients, de vieilles dames, qui d’ordinaire doivent se coucher avec le soleil, attendaient devant leur porte, assises sur des chaises, et si je ne vis pas d’enfants à la mamelle, c’est certainement que la nuit les cachait.
– Regarde ces cuisses ! criait la foule, ça c’est des cuisses ! » …
… « De la foule, une petite voix de femme cria : Bonne chance, Tiberghien ! »
Hector Tiberghien, c’est un coureur belge de première catégorie, pas un ténébreux, enfin si, mais un vrai, un beau ténébreux dont le physique ne laisse pas insensible la gente féminine. Ainsi, pour sa galanterie, Gaston Bénac, un autre journaliste réputé, l’anoblit « marquis de Priola ».

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Hector TIBERGHIEN dit le marquis de Priola

Pour gagner Le Havre terme de la première étape longue de 381 km, il faut rejoindre d’abord la baie de Somme puis Le Tréport.
« Flixecourt, la première côte » ! Qui sait, mon papa, picard de naissance, âgé de quatorze ans à l’époque, était peut-être présent au bord de la route. Je me souviens qu’il évoquait parfois ces touristes-routiers qui, en l’absence de dérailleur, retournaient leur roue arrière munie d’un pignon de chaque côté, au pied des ascensions. J’enrage, ce soir, de ne l’avoir pas suffisamment sollicité pour égrener ses souvenirs des courses d’entre-deux guerres, elles me semblaient tellement dérisoires face aux chevauchées de l’idole de ma jeunesse, Jacques Anquetil. On est un peu con quand on est jeune…
« Amiens : voici les élèves d’un lycée officiellement conduits par leurs pions. Où vont-ils de si grand matin ? Ils viennent voir passer le « Tour de France ».
– Vas-y Henri ! … Vas-y Francis ! … Il s’agit des Pélissier ; ils sont des rois ! On les appelle comme les rois, par le petit nom.
– Vas-y gars Jean ! C’est Alavoine ?
– Vas-y Ottavio ! C’est Bottecchia.
– Thys ! Thys ! Hardi ! (ndlr : plutôt que l’interjection, il devait s’agir de Hardy, prénommé Émile, coursier de seconde catégorie !)
– Vas-y « la pomme » !…
« La pomme », c’est Dhers.
On ne pourra pas dire que les lycéens français ne sont pas prêts pour les examens de fin d’année … »

Tour-de-France-1924-Veulettes-sur-Mer-Haute-Normandie

Les coureurs traversent Veulettes-sur-mer

… « Dieppe. Là, ils doivent signer. Une dame au contrôle tient le crayon. La chère créature ! Elle ne sait pas ce qui l’attend. Ils signent : je veux dire qu’ils griffent la main de la dame, et la dame les regarde se sauver, tout effarée. »
« Entre Dieppe et Fécamp, rien à signaler, qu’une tente dressée dans un champ. De cette tente élégante, plantée cette nuit pour la circonstance, sort une tête, un petit museau de femme mal éveillée … »
Nicolas Lormeau a adopté le bon braquet (on n’avait pas trop le choix à l’époque !) pour nous restituer l’intégrale des écrits d’Albert Londres. Plutôt que nous raconter le film de l’étape sous un angle strictement sportif, ils, le journaliste et le comédien, nous brossent des portraits des vaillants coursiers, nous relatent les traîtrises auxquelles ils sont confrontés, l’engouement populaire, nous régalent d’anecdotes cocasses, tout cela dans un récit proche du conte ou d’un roman :
« La poisse !… crie Alavoine. J’ai crevé cinq fois !… Frantz le Luxembourgeois crève comme les autres ; Lambot crève ; Mottiat crève ; la « pomme crève »… la poussière de goudron brûle leurs yeux ; ils mettent leurs lunettes, ils les enlèvent ; ils ne savent pas de quelle façon, ils souffrent le moins. »
Et puis, c’est l’arrivée, je ne sais pas pour les autres dans la salle mais, moi, je sais déjà le vainqueur : « C’est Bottecchia qui, en pleine ville, donne le dernier coup de jarret vainqueur, et le second est Ville dit Jésus dit Pactole. »
Je connaissais le vainqueur car, excusez-moi de déflorer le suspense, Ottavio Bottecchia, dit le maçon du Frioul, outre qu’il fut le premier coureur italien à remporter le Tour, fut le premier vainqueur à porter le maillot jaune de la première à la dernière étape. Et c’est cet exploit que « mon » champion Anquetil tenta et réussit pour ma plus grande joie en 1961 (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2011/07/04/ici-la-route-du-tour-de-france-1961/ )
Le surlendemain, rappelez-vous ils ne roulent que tous les deux jours, les coureurs durent souffrir sur les routes de ma Normandie natale, entre Le Havre et Cherbourg, sa traversée n’étant l’objet d’aucune chronique.
J’attends la suivante avec une impatience non feinte et m’immiscer au milieu de la foule qui se presse devant le Café de la Gare de Coutances. C’est dans ce bourg de la Manche que se déroula l’épisode le plus célèbre de ce Tour de France 1924. Mais où sont passés les frères Pélissier, Henri et Francis, invisibles dans le peloton ?
Ça tombe bien, Albert Londres est aux premières loges et témoin privilégié de la scène.

Albert Londres (assis à gauche avec un chapeau

De gauche à droite: Albert Londres, Henri et Francis Pélissier, Ville

– Au café de la Gare. Tout le monde y est. Tout le monde y était ! Il faut jouer des coudes pour entrer chez le « bistro ». Cette foule est silencieuse. Elle ne dit rien, mais regarde, bouche béante, vers le fond de la salle. Trois maillots sont installés devant trois bols de chocolat. C’est Henri, Francis, et le troisième n’est autre que le second, je veux dire Ville, arrivé second au Havre et à Cherbourg.
– Un coup de tête ?
– Non, dit Henri. Seulement, on n’est pas des chiens…
– Que s’est-il passé ?
– Question de bottes ou plutôt question de maillots ! Ce matin, à Cherbourg, un commissaire s’approche de moi et, sans rien me dire, relève mon maillot. Il s’assurait que je n’avais pas deux maillots. Que diriez-vous, si je soulevais votre veste pour voir si vous avez bien une chemise blanche ? Je n’aime pas ces manières, voilà tout.
– Qu’est-ce que cela pouvait lui faire que vous ayez deux maillots ?
– Je pourrais en avoir quinze, mais je n’ai pas le droit de partir avec deux et d’arriver avec un.
– Pourquoi ?
– C’est le règlement. Il ne faut pas seulement courir comme des brutes, mais geler ou étouffer. Ça fait également partie du sport, paraît-il. Alors je suis allé trouver Desgranges :
– Je n’ai pas le droit de jeter mon maillot sur la route alors ?…
– Non, vous ne pouvez pas jeter le matériel de la maison…
– Il n’est pas à la maison, il est à moi…
– Je ne discute pas dans la rue…
– Si vous ne discutez pas dans la rue, je vais me recoucher. – On arrangera cela à Brest…
– À Brest, ce sera tout arrangé, parce que je passerai la main avant… Et j’ai passé la main !
– Et votre frère ? – Mon frère est mon frère, pas, Francis ? Et ils s’embrassent par-dessus leur chocolat. – Francis roulait déjà, j’ai rejoint le peloton et dit : « Viens, Francis ! On plaque. »
– Et vous, Ville ?
– Moi, répond Ville, qui rit comme un bon bébé, ils m’ont trouvé en détresse sur la route. J’ai « les rotules en os de mort ».
La scène courtelinesque illustre bien la bêtise du règlement et l’intransigeance pour ne pas dire l’imbécillité des commissaires.
Le comédien excelle dans ce dialogue dont il assure tous les rôles avec tous les accents. Et ce n’est pas fini, assis à la table de toilette, il en ouvre le tiroir :
– Les Pélissier n’ont pas que des jambes, ils ont une tête et, dans cette tête, du jugement.
– Vous n’avez pas idée de ce qu’est le Tour de France, dit Henri, c’est un calvaire. Et encore le chemin de croix n’avait que quatorze stations, tandis que le nôtre en compte quinze. Nous souffrons du départ à l’arrivée. Voulez-vous voir comment nous marchons ? Tenez …
De son sac, il sort une fiole :
– Ça, c’est de la cocaïne pour les yeux, ça c’est du chloroforme pour les gencives.
– Ça, dit Ville, vidant aussi sa musette, c’est de la pommade pour me chauffer les genoux.
– Et des pilules ? Voulez-vous voir des pilules ? Tenez, voilà des pilules.
Ils en sortent trois boites chacun.
– Bref ! dit Francis, nous marchons à la « dynamite ».
Henri reprend :
– Vous ne nous avez pas encore vus au bain à l’arrivée. Payez-vous cette séance. La boue ôtée, nous sommes blancs comme des suaires, la diarrhée nous vide, on tourne de l’œil dans l’eau. Le soir, à notre chambre, on danse la gigue, comme saint Guy, au lieu de dormir. Regardez nos lacets, ils sont en cuir. Eh bien ! Ils ne tiennent pas toujours, ils se rompent, et c’est du cuir tanné, du moins on le suppose. Pensez ce que devient notre peau ! Quand nous descendons de machine, on passe à travers nos chaussettes, à travers notre culotte, plus rien ne nous tient au corps.
– Et la viande de notre corps, dit Francis, ne tient plus à notre squelette.
– Et les ongles des pieds, dit Henri, j’en perds six sur dix, ils meurent petit à petit à chaque étape.
– Mais ils renaissent pour l’année suivante, dit Francis.
Et, de nouveau, les deux frères s’embrassent, toujours par-dessus les chocolats.
– Eh bien tout ça — et vous n’avez rien vu, attendez les Pyrénées, c’est le hard labour, — tout ça nous l’encaissons. Ce que nous ne ferions pas faire à des mulets, nous le faisons. On n’est pas des fainéants, mais, au nom de Dieu, qu’on ne nous embête pas. Nous acceptons le tourment, nous ne voulons pas de vexations ! Je m’appelle Pélissier et non Azor ! J’ai un journal sur le ventre, je suis parti avec, il faut que j’arrive avec. Si je le jette, pénalisation. Quand nous crevons de soif, avant de tendre notre bidon à l’eau qui coule, on doit s’assurer que ce n’est pas quelqu’un, à cinquante mètres, qui la pompe. Autrement : pénalisation. Pour boire, il faut pomper soi-même. Un jour viendra où l’on nous mettra du plomb dans les poches, parce que l’on trouvera que Dieu a fait l’homme trop léger…
Ce jour arriva, lors du Tour de France 1953, lorsque le breton Jean Robic, dit Biquet c’est dire sa corpulence, de sa propre volonté, coula du plomb dans son bidon pour s’alourdir dans les descentes de cols ! Merci Newton !
En tout cas, voilà la grande boucle orpheline des populaires frères Pélissier (et de Ville leur équipier).
Bien des années plus tard, Francis, devenu directeur sportif de l’équipe La Perle et du jeune Jacques Anquetil, déclara : « Londres était un fameux reporter mais il ne savait pas grand chose du cyclisme. Nous l’avons un peu bluffé avec notre cocaïne et nos pilules. Ça nous amusait d’emmerder Henri Desgrange. Cela dit, le Tour en 1924, ce n’était pas de la tarte ! »
On sait le dithyrambe facile des journalistes sportifs, cependant, le médecin du sport Jean-Pierre de Mondenard, docteur du Tour de France à plusieurs reprises et grand spécialiste du dopage, est beaucoup plus sceptique sur … la véracité des fausses confidences du café de la Gare de Coutances. La légende des cycles est belle et j’aime garder tout mon crédit au reportage d’Albert Londres !
De Brest aux Sables d’Olonne, son héroïne, ce n’est plus la cocaïne mais la poussière qui met les gosiers en feu :
« On en a bouffé trois cent quatre-vingt et un kilomètres de Paris au Havre, trois cent cinquante-quatre du Havre à Cherbourg, quatre cent cinq de Cherbourg à Brest. Ce n’était pas assez. Quand on en a goûté, on ne peut plus s’en passer. Aussi le garçon de l’hôtel de Brest, qui avait remarqué notre appétit, nous fut compatissant. Une heure après minuit, il frappa à notre chambre :
– Il est une heure, cria-t-il : il est temps de manger notre poussière.
– Combien de kilomètres en aurons-nous aujourd’hui,
– Quatre-cent-douze !
– Hourra ! cria la bande, en se levant, ivre de joie. »

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Comme le Brie peut être de Meaux, de Melun, de Montereau, de Provins ou de Nangis, Londres nous apprend qu’il y a des spécialités de poussière :
« La poussière du Morbihan ne vaut pas celle du Finistère, et celle de la Loire-Inférieure est un peu plus épicée ; quant à la poussière de la Vendée, c’est un vrai régal. Rien que d’y penser, j’en ai l’eau à la bouche. Pourvu que celle des Landes, lundi, soit aussi bonne ! »
Allez Lormeau, on continue … malgré la soif ! Attentif à son jeu, depuis mon fauteuil, je regrette parfois de ne pas toujours avoir le temps d’admirer les pittoresques photographies qui défilent au mur. Comme celle d’anthologie de Victor Lenaers s’envoyant un litre de (?) devant le café de la veuve Auregan !

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Albert Londres n’en fait pas mention, mais je ne résiste pas à vous livrer une autre anecdote survenue au cœur de la nuit vers Châteaulin ou Landerneau (« c’est la seule ville depuis le départ où l’on n’entende aucun bruit » précise Londres avec humour !) : « Et si quelqu’un, à la faveur de l’obscurité, s’était enfui ? Les cadors veulent en avoir le cœur net. Ils accélèrent considérablement le rythme jusqu’à ce qu’ils tombent sur le téméraire : un touriste-routier niçois du nom de Jules Banino, pourtant arrivé hors-délais lors de la 1ère étape ! Fou de rage, Jean Alavoine le frappe à coups de pied. Le pauvre s’effondre dans le fossé où il reçoit une volée de coups de bâtons…» (d’après La fabuleuse Histoire du Tour de France de Pierre Chany)
« Un coureur est arrêté sur la route ; il ne répare pas sa machine, mais sa figure. Il n’a qu’un œil vivant, l’autre est de verre. Il enlève son œil de verre pour l’essuyer :
– Il n’y a que quatre mois que je l’ai, alors je n’y suis pas habitué.
C’est Barthélemy.
– Je l’ai perdu à cause d’un silex en roulant.
Il tamponne son orbite :
– Ça suppure !
– Vous souffrez ?
– Le cerveau va !
Il remonte et « roule la caisse » pour rattraper la meute. »
Alavoine, le Gars Jean, n’est jamais avare d’un bon mot : « Aujourd’hui, ma belle-mère a dû faire poivrer la route…
– C’est dur ? lui dis-je.
– C’est dur pour nous, mais pour les lecteurs, ça les amuse, alors « roulons-en une méchante » » à savoir partons à fond de train.
Ça amuse aussi les spectateurs dans la salle. Comme les coureurs, on peut les classer en trois catégories, selon des critères qui n’appartiennent qu’à moi !
Il y a ceux de première classe, les fidèles de la Comédie Française qui savourent la performance du comédien. Je me range dans une deuxième classe un peu fourre-tout. Enfin, il y a les « ténébreux », les purs, les sans-grade, les cyclotouristes-spectateurs, ceux qui sillonnent les routes de France (et même de Navarre), à longueur d’année, bravant la pluie ou le froid, simplement par amour pour la petite reine. Je les ai repérés à l’entrée avec leur anorak coupe-vent, leurs chaussures de sport et leur sac à dos. Qui sait si certains ne sont pas venus en vélo, pour un peu, ils garderaient leur casque.
Devant moi, une dame du monde a conservé son élégant chapeau à large bord. Jean Alavoine ne pourrait même pas l’apostropher : « Retourne-le, t’auras l’air d’un coureur » !
« Il y a de la bagarre en tête !
Voici côte-à-côte Frantz et Archelais. L’un a été mis sur la route pour courir. C’est Frantz. L’autre, on ne sait pas trop pourquoi. C’est Archelais, un « ténébreux, un routier sans écurie, il va tout seul depuis le départ, sans manager, sans cuisses, sans mollets, sans rien. À chaque arrivée, il souffre tellement qu’il pleure comme un gosse, mais il arrive toujours avec les « as ». »
« Le marquis de Priola, alias M. Hector Tiberghien, ne perd pas sa réputation pour si peu que ça tourne rond ou carré ; s’il aperçoit une femme remarquable sur la route, il la salue d’un baiser au nom du sport cycliste et de la France vélocipédique. »

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Bande dessinée Les forçats de la route de Patrice Serres

Sur les chaussées ondulées des faubourgs de Nantes : « Ah ! Les édiles, ils n’ont pas raboté la route … ». C’est encore un bon mot du Gars Jean.
La souffrance des uns fait le bonheur des autres, en l’occurrence nous.

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Des Sables à Bayonne, c’est l’étape de l’ennui, de la monotonie … enfin pas pour tout le monde :
À Bordeaux, « le peloton de tête est précédé d’une jeune fille à bicyclette. C’est Tiberghien qui l’a dégotée, comme de juste, et qui la pousse en avant. Si cette jeune fille avait attendu ce jour pour choisir un joli petit nom, elle a le choix. Ses compatriotes, durant trois kilomètres, lui ont lancé à la volée de quoi baptiser les quadrupèdes et les oiseaux de la Gironde et des cinq parties du monde en supplément. »

SABLES D'OLONNE/BAYONNE

Le comédien fait pousser la canzonetta au maillot jaune Bottecchia, ainsi traduite de l’Italien : « J’ai vu les plus beaux yeux du monde, mais d’aussi beaux que les tiens, je n’en avais jamais vu. »
De son côté, « Á Pissos, Barthélemy met son œil de verre dans sa poche et le remplace par du coton qui n’a rien d’hydrophile. Pour la vue, c’est « kif-kif », dit-il, mais c’est plus doux et j’ai toujours aimé les câlineries. »
« On traverse les Landes », comique de répétition le comédien amplifie le texte d’Albert Londres, on traverse les Landes, on traverse les Landes « on n’en finit pas de traverser les Landes et on a le temps de compter goutte à goutte la résine qui tombe des arbres dans de petits bols. Les cigales comprennent que le paysage devient pesant ; aussi se mettent-elles avec entrain à frotter en notre honneur la peau de leur ventre du bout de leurs pattes. » Je pense à une lectrice landaise. Je pense aussi à mes instituteurs de la communale qui auraient su éveiller notre esprit à travers la prose d’Albert Londres.
À Bayonne, terme de la cinquième étape, « on compte déjà un peu plus de soixante cadavres ; entendez cadavres dans le sens de bouteilles quand elles sont vidées … »
Ici Londres ! Un reporter français parle aux lecteurs du Petit Parisien : « Ce que l’on appelle le « calvaire du Tour de France » commença ce matin à dix heures cinq aux Eaux-Bonnes : les quatre-vingts rescapés allaient traverser les Pyrénées à bicyclette. »
L’endroit m’est familier, c’est le début du col d’Aubisque, j’y suis encore passé l’été dernier, en auto je vous rassure, la route a évidemment bien changé. J’imagine le chemin de terre qu’elle était, il y a plus de neuf décennies.
« Non seulement Tiberghien ne regarde pas les Basquaises, mais il les bouscule.
… Alavoine est jaune, ce n’est pas qu’il ait ravi le maillot à Bottecchia : c’est qu’il a la colique. Deux kilomètres plus loin, je le vois qui titube sur sa selle ; il monologue :
– Quand je vais bien mes boyaux crèvent ; quand mes boyaux ne crèvent pas, c’est moi qui suis crevé !
Pour la première fois depuis dix jours, je m’aperçois qu’il porte le numéro 13. »

Frantz dans Aubisque

Nicolas Frantz dans le col d’Aubisque (photo Loucrup65.fr)

J’imagine l’angoisse que peuvent ressentir ces admirables coursiers dans la désolation du cirque de Litor. En 1910, lors de la reconnaissance de ces montagnes franchies pour la première fois, certains avaient prétendu avoir vu des ours bruns rentrant d’Espagne ! De nos jours, il faut faire attention aux ânes qui profitent de la fraîcheur des tunnels non éclairés.
Deux rangs derrière moi, un spectateur n’a pas surmonté la monotonie des longues lignes droites des Landes, il s’est assoupi, il ronfle même !
« C’est la descente sur Argelès. Ils dévalent à soixante à l’heure, et s’il n’y a pas de « macchabée », c’est bien que les précipices n’en ont pas voulu. »
« Ils attaquent le Tourmalet avec le mouvement de quelqu’un qui se jetterait la tête contre les murs … Le Tourmalet est un méchant col ; le long de son chemin, il aligne les vaincus. Un routier pleure, les deux pieds dans un petit torrent ; il tient un médaillon à la main :
– Ah ! si c’était pour toi ! dit-il.
C’est la photographie de son gosse. »
… « Un autre vient de crever. Il a retiré sa roue pour fixer le boyau neuf, il tient sa roue dans ses bras comme on tient un enfant pour qui l’on ne peut plus rien, mais que l’on se refuse à abandonner. »

Ottavio Bottecchia dans Tourmalet

Bottecchia dans le col du Tourmalet

Bottecchia Tourmalet

Bottecchia dans le col du Tourmalet (photo Loucrup65.fr)

Buysse dans Tourmalet

Lucien Buysse dans le col du Tourmalet (photo Loucrup65.fr)

C’est la désolation, « pourtant un homme s’est sauvé : c’est Bottecchia, le maillot jaune ; il est tellement en avant qu’on ne sait plus où il est. Nous lui donnons la chasse depuis une heure, à la vitesse de cinquante-cinq kilomètres heure. En passant, je regarde de temps en temps dans les ravins, mais il n’y est pas non plus. »

Photo Les forçats de la route 3

La verve de Nicolas Lormeau a pour effet de sortir mon voisin ronfleur de sa torpeur.
Bottecchia gagne à Luchon avec seize minutes d’avance. « Le second est un Belge, le troisième un Luxembourgeois. S’il y a encore des Pyrénées, ce n’est plus que pour les Français. »
À l’occasion de la 7ème étape qui mène les coureurs de Luchon à Perpignan, Albert Londres nous décrit une énigmatique procession : « Devant, il y a les coureurs ; aussitôt après suit une triste limousine, longue, noire et close. Deux messieurs sont à l’intérieur avec une rosette de la Légion d’honneur pour eux deux ; seulement … le chauffeur ne porte pas l’habit officiel des croque-morts : ce n’est donc pas un corbillard.
Enfin suit une deuxième voiture close, noire et longue. Si la première était un corbillard, on pourrait croire que, dans la deuxième, se tient le prêtre en surplus blanc.
En troisième lieu, dans une torpédo, vont trois pénitents italiens, coiffés chacun d’une cagoule que, en passant par Florence, ils ont empruntée aux salariés des pompes funèbres.
La quatrième et la cinquième carriole à pétrole portent, sur leurs côtés, des fanions d’un jaune couleur d’immortelle. Sur ces fanions sont des lettres noires, qui ne peuvent dire autre chose que : « Regrets éternels » (ndlr : sans doute, les initiales de Henri Desgrange fondateur du Tour).
Un sixième véhicule, qui nous vient de Bruxelles, arbore une banderole où s’étalent ces mots : « Dernière heure » (ndlr : nom d’un quotidien de la Belgique francophone, il faut que je vous explique tout ?).
Ensuite, dans plusieurs voitures, des dames et des messieurs qui ont oublié de prendre leurs lunettes pleurent tout ce qu’ils ont de larmes. Ce doivent être les membres de la famille.
Enfin, une mystérieuse automobile porte, pendus à des crochets, des boyaux de rechange, si bien qu’elle a l’air de perdre ses tripes ... »
Sans compassion pour les coureurs, je déguste l’humour et même la poésie du texte que dicte le reporter depuis sa triste chambre d’hôtel.
« On s’habitue à tout, il suffit de suivre le Tour de France pour que la folie vous semble un état de nature » lâchera-t-il même.
Je ne flâne pas le long de la grande bleue de Perpignan à Toulon, étape de transition encore qu’elle soir marquée par un grave accident : « après La Ciotat, Huot menant le train prend sa roue dans un rail et tombe. D’un coup de volant, nous l’évitons. La poussière bouchait la vue à un mètre. Une voiture suivait et traîne Huot. Voilà le fait. »
« Pour aller de Toulon à Nice, on passe par Menton. Cela peut vous surprendre. C’est ainsi. On ne trouve jamais de chemins assez longs. On ajouta, aujourd’hui, cent kilomètres à la ligne droite. Ce n’est plus un Tour de France comme dit Alavoine, c’est « un tour de cochon ». »
Mais le fait majeur du thriller pédalant, c’est la disparition du maillot jaune Bottecchia :
« On le vit bien à la frontière. L’Italie était venue acclamer Bottecchia, Bottecchia n’était pas là… Ce fut du joli ! … Vingt Italiens arrêtèrent mon élan et me sommèrent de leur dire ce que j’avais fait de Bottecchia … Bottecchia porte le maillot jaune. Il n’y avait pas de maillot jaune dans la course, et c’est à moi que l’Italie s’en prenait. Mais quarante-cinq gendarmes étant venus me dégager je pus repartir d’un pied tremblant. Néanmoins, le fait subsistait : Bottecchia était escamoté…
À Menton, la séance recommença. On vint voir dans mes poches ce que j’avais fait de Bottecchia. Alors je répondis :
– Il est mort !
Et c’est seulement à la faveur de la consternation que je pus m’échapper.
Bottecchia n’était pas mort … »
Nicolas Lormeau, qui suit scrupuleusement son texte, ne nous le dira pas ! Je renseigne à voix basse mon sympathique voisin : ce jour-là, en effet, Ottavio n’avait pas revêtu le maillot jaune. Les organisateurs du Tour l’avaient autorisé à porter son maillot violet de l’équipe Automoto, plus discret, car il avait reçu des lettres de menaces et craignait la vindicte des chemises noires au plus fort de l’affaire Matteoti (député socialiste enlevé puis assassiné, quelques jours auparavant, par les fascistes).

maillot de Bottecchia

Pour varier les plaisirs, je vous offre un bonus, chers lecteurs : au récit de quelques anecdotes d’Albert Londres dans la traversée des Alpes, j’ajoute l’image avec les planches très réalistes du dessinateur Patrice Serres tirées de son très fidèle album Les forçats de la route. On y aperçoit même Albert Londres portant secours à Henri Collé, un Genevois qui rêvait de l’emporter devant ses compatriotes. Vous ne trouvez pas une certaine ressemblance entre le reporter et le comédien ?

forçats Alpes 1 1forçats Alpes 2forçats Alpes 3forçats Alpes 4

Lors de la douzième étape de Gex à Strasbourg, 360 kilomètres encore, un début de fronde s’organise chez les coureurs qui boudent devant le refus des organisateurs de « retarder » le départ à 3 heures du matin, de manière à ne pas descendre le col de la Faucille dans l’obscurité ! C’est ainsi que « la Faucille devint le col le plus terrible du Tour de France, en ce sens que c’est celui qui fut monté le plus lentement. La vitesse atteinte ne dépassa guère 4 kilomètres à l’heure et 1 000 mètres au moins furent couverts à pied par un bataillon compact où régnait l’accord parfait. »
Sur la couverture du Miroir des Sports, les forçats de la route se réservent quelques instants de détente le long du Doubs, du côté de Pontarlier. Il est vrai que la franche camaraderie régnait aussi entre Poilus dans les tranchées, moins de dix ans auparavant.

Miroir des Sports -près de Pontarlier

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Le « maréchal » Baugé, grand ordonnateur du peloton, martèle chaque jour aux coursiers au bord de l’abandon : « Il n’y a pas de grand coureur sans grand chagrin …Il y a des croix de bois dans notre métier comme dans les autres. Savez-vous ce que je ferais à votre place, je lirais la Vie des martyrs de Duhamel. » Une partie du public (de première catégorie ?) s’esclaffe franchement.
Entre Metz et Dunkerque : « On traversait des pays dont les noms n’étaient pas inconnus : Sedan, puis Lille, puis Ypres, puis Armentières. Sur des plaques, on lisait Ypres, dix-sept kilomètres. Puis on franchit aussi l’Yser. Bref, cela nous rajeunissait de quelques années. Ce n’était pas à une guerre que nous assistions mais à une course. À juger la chose sur l’extérieur, il n’y avait pas sur la face des acteurs une énorme différence. »
… « Pendant la guerre, on envoyait Botrel sur le front, et Botrel donnait des concerts aux troupes. » Bien que cela ne figurât pas dans l’article de Londres, je me mets à espérer que le comédien fredonne le refrain du grand succès de Théodore Botrel, vœu exaucé :

« J’aime Paimpol et sa falaise,
« Son église et son grand Pardon ;
« J’aime surtout la Paimpolaise
« Qui m’attend au pays breton. »

Bref moment d’émotion personnelle, j’ai si souvent, dans ma jeunesse, entendu les deux sœurettes, ma maman et ma tante, le chanter.
Sur la course, c’est l’acteur-chanteur Georges Biscot qui est présent. L’année suivante, il tournera dans un film muet Le Roi de la pédale, probablement un de ces nanars qui deviennent culte un jour.

georges Biscot

L’acteur Georges Biscot « le roi de la pédale »

Il fait un temps exécrable : « Dès qu’il ne fit plus noir dans le ciel, il fit noir sur les hommes, je veux dire que les hommes qui étaient partis blancs à minuit, se trouvaient « nègres » à quatre heures du matin »…

forçats bd 5 2

… « La pluie a plusieurs effets ; entre autres, elle use les fonds de culotte. Bellenger a le derrière nu ; Bottecchia aussi, Tiberghien de même ; Alors Tiberghien crie au lot :
– Encadrez-nous quand nous traverserons Lille, à cause des demoiselles. On ne peut tout de même pas passer pour des dégoûtants … ».

« C’est pas la femme de Bertrand
Pas la femme de Gontran
Pas la femme de Pamphile
C’est pas la femme de Firmin (ndlr Lambot ?)
Pas la femme de Germain
Ni celle de Benjamin
C’est pas la femme d’Honoré (Barthélemy, celui à l’œil de verre ?)
Ni celle de Désiré
Ni celle de Théophile
Encore moins la femme de Nestor … »

Ce sont les femmes d’Hector Tiberghien !!! Je m’égare, l’ami Brassens n’avait que 3 piges, cette année-là ! Il est temps que le Tour s’achève.
Les vibrations du métro tout proche font trembler les photographies projetées sur le mur, un peu comme au bon vieux temps du cinéma muet. C’est l’occasion de rendre hommage aux premiers photographes du Tour et je n’ai pas meilleur critique que Philippe Bordas dans son admirable ouvrage Forcenés : « Leurs métaphores sous oxydes n’empruntaient pas. Ils fixaient la poésie des brumes sans référer à la mare de Sand ; ils agençaient un ciel biblique et des casquettes de bagne sans maroufler Hugo. Ils montraient un art doux et des coureurs mal vêtus passant à pied le Galibier, nourris par des femmes en habits du dimanche, boissonnés par des agricoles leurs égaux dont les yeux crevaient d’admiration. Ils présentaient le théâtre le plus exact d’un pays végétal et comptable de ses majestés. »
Dernière étape Dunkerque-Paris, 343 kilomètres encore tout de même ! « Vous pouvez venir les voir, ce ne sont pas des fainéants. » Devant la projection de leur portrait, Nicolas Lormeau se recueille comme une invitation à saluer tous ces forçats de la route, tous ceux dont on a admiré le courage, partagé leur malchance, ri aussi de leurs malheurs et de certaines situations cocasses : « Vous allez voir arriver Alavoine, dit Jean XIII, roi de la « poisse ». La place d’Alavoine n’est pas sur les routes, mais à l’Académie française. L’Académie est une institution qui doit non seulement conserver la langue, mais aussi la rajeunir. Pour cette dernière tâche, Alavoine est son homme. Allez me chercher un écrivain, un maréchal, un duc, un avocat, un poète qui, pendant l’ascension des Pyrénées, travaillé par le mal de mer et devant vous dire : « C’est triste d’éprouver un si grand malaise au cours de la plus rude étape », s’écriera : « C’est décolorant, pour une étape méchante, d’être pompé par un inconvénient de cette superficie ! »

Jean Alavoine

Jean Alavoine réparant son boyau

… « Mais il en est que vous ne verrez pas. Une soixantaine de « lanternes rouges » se sont perdus autour de la France. On ne sait ce que ces hommes sont devenus. Ils cassaient leur roue et de préférence la nuit. Pour demander du secours, ils n’avaient que les étoiles, quand encore elles étaient là ! Ils sont partis, ils n’arriveront pas. Où sont-ils ? »

Les Forcats de la route - Nicolas Lormeau ©Vincent Pontet 16-1

94 ans plus tard, leur place est sur la scène de la Comédie Française ! Le public les acclame à travers leur laudateur, Nicolas Lormeau, qui nous a conté ce mémorable Tour de France en 80 minutes, dans toute sa vérité, celle où se mêlent la peine et la gloire, le sublime et le sordide. Les spectateurs reconnaissent à sa juste valeur l’exploit artistique du comédien qui, en solitaire, a mouliné les paroles d’Albert Londres sans un temps de roue libre.

miroir-bottechia

La vie du vainqueur Ottavio Bottecchia est aussi un roman. Il remporta encore le Tour 1925 mais sa vie s’arrêta, deux ans plus tard, le 3 juin 1927, où on le retrouva, près de son vélo, agonisant au bord du canal dans son village natal. Aujourd’hui, le mystère demeure sur les circonstances du drame. Une agression fasciste comme il la craignait dans l’étape entre Toulon et Nice ? La gloire du maçon du Frioul faisait de l’ombre au régime mussolinien. Des années plus tard, en 1947, un des paysans qui le retrouva gisant, demanda un prêtre sur son lit de mort et confessa avoir tué le pauvre Ottavio d’un coup de bâton parce qu’il était en train de lui dérober des grappes de raisin dans ses vignes. La justice maintient toujours la thèse d’une chute due à une insolation. Neuf décennies plus tard, le mystère demeure et la chose la plus intéressante de la vie de Bottecchia est sa mort !
C’est aussi cela la légende des cycles dont on n’est pas étonné qu’elle soit racontée sur les planches. À la boutique du théâtre, j’ai découvert en DVD, une captation théâtrale d’Anquetil tout seul d’après le livre éponyme, en hommage au champion, de Paul Fournel. L’écrivain Christian Laborde, chantre de Claude Nougaro et amoureux fou de la petite reine, s’est aussi mis en scène pour clamer ses Vélociférations.
Merci Nicolas Lormeau de m’avoir emmené « au-delà du raisonnable » comme vous l’écrivez dans le fascicule distribué à l’entrée !
Dans mon adolescence lycéenne, j’aurais probablement mieux appréhendé avec les forçats de la route ce que signifiait une victoire à la Pyrrhus plutôt qu’à travers l’étude d’Andromaque !

Publié dans:Coups de coeur |on 16 mars, 2018 |1 Commentaire »

À bicyclette avec (Encre) Violette !

« La vie, c’est comme une bicyclette, il faut avancer pour ne pas perdre l’équilibre ». C’est Albert Einstein qui affirmait cela. Ce n’était pas la moitié d’un, pas même le quart… il en connaissait un rayon !
Je le prends à témoin car ce billet est dédié à la bicyclette. Encore, vont s’esclaffer certains de mes fidèles lecteurs un peu contrariés par mes deux précédents articles sur les vélodromes. Non, pas encore ! Aujourd’hui, je vous entretiens de bicyclette, pas de vélo ou de cyclisme.
La différence entre la bicyclette et le vélo est philosophique, stylistique et poétique. Je réclame l’aide de quelques maîtres de la plume pour m’aider à mieux la cerner.
Une fois n’est pas coutume, je commence ma démonstration par l’antithèse en citant deux fous de vélo et pour commencer le romancier René Fallet : « Ne dites pas : « J’ai un vélo », si vous possédez une chose informe munie de pneus ballons, d’une sonnette et d’un porte-bagages, vous feriez rire le monde, le monde merveilleux du vélo. Vous n’avez qu’une bicyclette. Le vélo c’est une femme. La bicyclette, c’est un « travelo » en bottes d’égoutier. Ce n’est pas le cheval qui est la plus belle conquête de l’homme, c’est le vélo. Il n’y a pas de boucheries vélocipédiques …
La bicyclette, les amateurs de vélo sont formels sur ce point, injustes s’il le faut, odieux jusqu’au racisme, la bicyclette n’est pas un vélo …
La bicyclette, c’est la bécane tordue du facteur, le biclou rouillé du curé, la charrue de la grand-mère, la sœur jumelle de sa machine à coudre. La bicyclette, c’est le percheron couronné, le véhicule utilitaire… On la reconnaît sans mal, la gueuse, à sa grosse selle camuse à ressorts, à ses garde-boue, à ses porte-bagages, à ses pneus d’arrosage, à sa sonnette, à sa lanterne et, surtout, à son guidon informe de toutes sortes, sauf la noble, dite « de course ».
Ce guidon « à la papa », je me retiens de ne pas le traiter d’infâme, d’ignominieux. Somme toute, non, je ne me retiens pas. Cet objet ridicule et laid me répugne. Je le hais, avec ses révoltantes poignées de caoutchouc, encore plus atroces depuis qu’elles sont en plastique … Il est « boulot-métro-dodo ». Le vélo, messieurs, c’est « Garbo-Bardot-Moreau » (à la fleur de l’âge ndlr !). Bicyclette et vélo, ce n’est pas bonnet blanc et blanc bonnet. C’est cabane à lapin et château de Chambord, boîte de pâtée Ronron et soufflé de Langouste à la Lyonnaise de Paul Bocuse. »
Je savais que Fallet, truculent écrivain et pas mauvais bougre, serait un contempteur impitoyable de la bicyclette. Si je m’en tiens aux critères qu’il avance, j’eus enfin le bonheur de posséder un vélo à l’âge de vingt-huit ans. Comme un gamin, trépignant, presque ému, je le reçus, dans leur usine de Maisons-Alfort, des mains propres des frères Roger et Marcel Lejeune qui équipaient alors une équipe professionnelle de cyclistes. Le romancier niçois Luis Nucera avoua : « Un jour, j’ai eu la chance de monter sur le vélo de Louison Bobet. C’était comme si on m’offrait la plume d’oie de Chateaubriand ». Il eut aussi le malheur de mourir à vélo, renversé par un chauffard.
Mon vénéré Antoine Blondin, autre amoureux fou de vélo, est un peu plus mesuré en trouvant quelque qualité sociologique à la bicyclette : « Depuis que la Providence a suggéré au primate d’utiliser un bâton pour gauler les noix, la bicyclette peut être considérée comme l’instrument le plus naturel qui ait été consenti à l’homme pour prolonger l’efficacité de son geste. A l’origine, deux roues puis une chaîne en font un outil privilégié, une super-brouette en quelque sorte, à laquelle Pascal n’avait pas pensé, bien qu’il s’en soit fallu d’un rien. Par la suite, elle se perfectionne sous la triple rubrique de la légèreté, de la rigidité et, paradoxalement, de la souplesse du métal. À ce stade, il convient de distinguer entre la bécane et le vélo qui est à celle-là ce qu’une Ferrari est à une 2 CV. La bécane est plutôt attachée à la silhouette du facteur ou à celle des valeureux pères de famille qui s’en vont chercher des œufs en rase campagne quand les armées ennemies occupent le sol natal. C’est un instrument domestique au même titre que la charrue. On l’extirpe généralement de la cave ou du grenier pour lui laisser passer la nuit dehors pour le plus grand profit du « voleur de bicyclette » qui hante les films néo-réalistes italiens. C’est à peine si on lui concède la protection d’un antivol : une de perdue, dix de retrouvées. Du temps qu’ils portaient la soutane, les curés de village en faisaient un usage proliférant car, sous une forme mixte, elle mettait en valeur l’habit ecclésiastique. Pour leur part, les travailleurs de l’aube, avant de l’enfourcher, musette au dos, dans de frileuses banlieues, en assortissaient l’usage de pinces aux chevilles du pantalon, qui leur donnaient un air pincé des pieds jusqu’à la tête, ajoutant à la distillation du pathétique usinier.

Bicyclette Couverture Miroir du Cyclisme

Le vélo, en revanche, constitue une source d’esthétique incomparable, si l’on veut bien admettre qu’il est conçu pour accueillir et répercuter le plus intime effort de celui qui le propulse. Ici, tout concourt à la marche de l’engin, depuis la voussure de l’échine sur le guidon jusqu’au frémissement d’un orteil sur un pédalier calibré au millimètre. Le prodigieux Fausto Coppi ressemblait à un héron désarmé lorsqu’il mettait pied à terre. Montait-il en selle, qu’on s’apercevait qu’il avait été prédestiné de tout éternité à compléter le profil d’une bicyclette, l’inscrivant dans une forme dynamique et ovoïde, dont l’esthète industriel Raymond Loewy a dit qu’elle était la figure géométrique la plus parfaite et replaçait toute création sous le signe de l’œuf, ce qui somme toute, est plein de bon sens. »
Pour eux, le vélo n’est pas un moyen de transport mais le rêve d’une ambition. Je ne vais pas les ennuyer dans leur repos éternel pour leur signaler que vélo est l’anagramme de LOVE !
J’appelle à la barre Philippe Delerm, friand de plaisirs minuscules, pour se faire l’avocat de… la partie civile, la bicyclette de monsieur et madame tout le monde :
« C’est le contraire du vélo, la bicyclette. Une silhouette profilée mauve fluo dévale à soixante-dix à l’heure: c’est du vélo. Deux lycéennes côte à côte traversent un pont à Bruges: c’est de la bicyclette. L’écart peut se réduire. Michel Audiard en knickers et chaussures hautes s’arrête pour boire un blanc sec au comptoir d’un bistro: c’est du vélo. Un adolescent en jeans descend de sa monture un bouquin à la main, et prend une menthe à l’eau à la terrasse: c’est de la bicyclette. On est d’un camp ou bien de l’autre. Il y a une frontière. Les lourds routiers ont beau jouer du guidon recourbé: c’est de la bicyclette. Les demi-course ont beau fourbir leurs garde-boue: c’est du vélo. Il vaut mieux ne pas feindre, et assumer sa race. On porte au fond de soi la perfection noire d’une bicyclette hollandaise, une écharpe flottant sur l’épaule.
Ou bien on rêve d’un vélo de course si léger: le bruissement de la chaîne glisserait comme un vol d’abeille. À bicyclette, on est un piéton en puissance, flâneur de venelles, dégustateur du journal sur un banc. À vélo, on ne s’arrête pas: moulé jusqu’aux genoux dans une combinaison néo spatiale, on ne pourrait marcher qu’en canard, et on ne marche pas.
C’est la lenteur et la vitesse ? Peut-être. Il y a pourtant des moulineurs à bicyclette très efficaces, et des petits pépés à vélo bien tranquilles.
Alors, lourdeur contre légèreté ? Davantage. Rêve d’envol d’un côté, de l’autre familiarité appuyée avec le sol. Et puis… Opposition de tout. Les couleurs. Au vélo l’orange métallisé, le vert pomme granny, et pour la bicyclette le marron terne, le blanc cassé, le rouge mat. Matières et formes aussi. À qui l’ampleur, la laine, le velours, les jupes écossaises? A l’autre l’ajusté dans tous les synthétiques.
On naît bicyclette ou vélo, c’est presque politique. Mais les vélos doivent renoncer à cette part d’eux-mêmes pour aimer – car on n’est amoureux qu’à bicyclette. »

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Sur les petits chemins de terre, on a souvent vécu l’enfer pour ne pas mettre pied à terre devant Paulette, la fille du facteur ! C’est exact, garçons de ma génération, on s’est tous senti des ailes à bicyclette, au moins une fois, pour se montrer à notre avantage devant la jolie camarade.
Je me demande si nous n’étions pas plutôt des benêts un peu ridicules comme dans la chanson champêtre qu’interprète Bourvil mon compatriote normand.

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Parfois, on « pécho » (comme on dit aujourd’hui) si je m’en réfère au même Bourvil dans Le Rosier de Madame Husson (adaptation d’une nouvelle de Maupassant) où il se faisait déniaiser par la comtesse de Blonville !
Delerm magnifie la bicyclette à travers deux jeunes filles sur un pont de Bruges. Moi je lui rends hommage à travers deux étoiles de la chanson Barbara et Brel pédalant le long du canal de Damme, non loin de la mer du Nord, Léonie et Léon le garçon emprunté qui offrait des bonbons parce que les fleurs, c’est périssable.

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Voilà comment par amour, une bicyclette s’enfonce dans l’eau d’un canal.
Cette séquence de Franz, le premier film de Brel réalisateur, trouva un prolongement lorsque Barbara écrivit sa chanson Gauguin qui est en fait dédiée au voisin du peintre dans un cimetière des Marquises :

« Il a dû s’étonner, Gauguin,
Quand ses femmes aux yeux de velours
Ont pleuré des larmes de pluie
Qui venaient de la mer du Nord.
Il a dû s’étonner, Gauguin.

Souvent, je pense à toi
Qui a longé les dunes
Et traversé le Nord
Pour aller dormir au soleil,
Là-bas, sous un ciel de corail.
C’était ta volonté.
Sois bien.
Dors bien.
Souvent, je pense à toi.

Je signe Léonie.
Toi, tu sais qui je suis,
Dors bien. »

Il n’est pas rare de retrouver des épaves de bicyclette lorsqu’on vide pour nettoyage le canal Saint-Martin à Paris.
Un peu plus au nord, dans la prairie non loin de la Géode, surgit de la pelouse la Bicyclette ensevelie, une œuvre insolite de deux artistes des plats pays, le danois Claes Oldenburg et la néerlandaise Coosje van Bruggen.

Bicyclette ensevelie 2Bicyclette ensevelie 3Bicyclette ensevelie 1

Le point de départ de cette création vint de Molloy, l’antihéros à demi amnésique du roman de Samuel Beckett, qui tombant de sa bicyclette (la sienne était rouge), se retrouve couché dans un fossé, incapable de reconnaître son engin.
En s’inspirant d’une ancienne bicyclette de leur fille, ils ont procédé à un éparpillement des différents pièces d’une machine monumentale (ayant appartenu à un géant de la route ?) partiellement enterrée : seuls apparaissent le haut d’une roue, la selle, une pédale, un bout de guidon avec la sonnette.

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On peut voir dans cette œuvre une critique de notre société de consommation où tout finit à la décharge. C’est aussi la fonction de l’art de redonner une seconde vie à l’objet et de le réhabiliter en mettant en valeur ses lignes épurées. Voilà comment le biclou, la bécane troquent leur condition d’objet dérisoire pour un statut d’objet d’art.
Le phénomène n’est pas nouveau. En 1913, déjà, l’artiste dadaïste Marcel Duchamp donnait naissance au ready-made (« déjà fait » ou « tout fait ») en assemblant une Roue de bicyclette sans pneu tournant sur elle-même et un tabouret lui servant de socle. Il considérait même qu’il s’agissait d’une œuvre cinétique puisque la roue tournait !

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Roue de bicyclette de Marcel Duchamp

Je n’entrerai pas dans le débat de l’art conceptuel mais beaucoup de réparateurs de cycles ont eu des ersatz d’œuvres de Duchamp dans leur atelier à défaut d’exposer au Centre Pompidou. Dans mon enfance, il y avait bien dans la cave du domicile familial, un porte-bouteilles tout à fait semblable à l’objet emblématique de l’artiste.
Pablo Picasso ne trompait pas l’œil mais notre esprit en créant des « animobjets ». Pour lui, un guidon de vélo était une paire de cornes qui, assemblée à une selle, devint une Tête de taureau (1942).

Tête de taureau Picasso

Tête de taureau de Pablo Picasso

J’ai un faible voire même de la tendresse pour Le vélo de Tati, la photographie de Robert Doisneau qui rend hommage au merveilleux cinéaste à travers le personnage de François, le facteur de l’inénarrable Jour de fête.
(voir billet : http://encreviolette.unblog.fr/2015/09/10/demi-jour-de-fete-avec-jacques-tati/ )

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Je l’avais empruntée (la photo, pas la bicyclette, je ne suis ni casse-cou ni bricoleur !) pour vous souhaiter une bonne année 2010.
Pour les besoins du cliché, Jacques Tati démonta la bécane du facteur (c’en est une selon les critères de Fallet !) avec autant de méticulosité que pour la mise au point de ses gags.
Pour louer le génie burlesque de Tati, l’écrivaine Colette disait : « Il a inventé d’être ensemble le joueur, la balle et la raquette ; le ballon et le gardien de but, le boxeur et son adversaire, la bicyclette et son cycliste ». Il interprétait l’accessoire et le partenaire.
L’artiste cubiste Fernand Léger peignit un certain nombre de toiles autour de la bicyclette.

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La mère et l’enfant de Fernand Léger

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Deux guidons de Fernand Léger

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La grande Julie de Fernand Léger

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Loisirs sur fond rouge de Fernand Léger

La plus connue est Les loisirs sur fond rouge. Peinte en 1949, cela faisait treize ans que les Français bénéficiaient des congés payés. Les costumes et les accessoires évoquent les joies simples de la détente familiale : la promenade à bicyclette, la baignade, la cueillette des fleurs, le canotier.
On pense à Partie de campagne, le film de Jean Renoir d’après la nouvelle de Maupassant.
Comme écrivait Simone de Beauvoir dans Les Mandarins, « Ça a son charme la bicyclette. En un sens, c’est même mieux que l’auto. On allait moins vite, mais les odeurs d’herbe, de bruyère, de sapin, la douceur ou la fraîcheur du vent, vous pénétraient jusqu’aux os ; et le paysage était beaucoup plus qu’un décor : on le conquérait morceau par morceau, de vive force ; dans la fatigue des montées, dans la gaieté des descentes, on épousait tous les accidents, on le vivait au lieu de le regarder comme un spectacle. »
Dans son commentaire déposé dans un de mes récents billets, un copain regrettait de ne plus entendre grisoller l’alouette des champs qui lui faisait oublier sa perverse fringale lors d’une sortie cyclotouriste. Je partage sa nostalgie, en effet, vous ne pouvez pas imaginer quelle délectation vous envahissait lors d’une promenade automnale vers la forêt de Rambouillet quand apparaissait un lièvre à l’arrêt au milieu d’un labour ou surgissait, des fougères rousses d’un talus, le plumage flamboyant d’un faisan.
On relève dans une poésie (1895) d’Edmond Haraucourt : « Ainsi parée, elle apparaît / Sur les routes de la forêt / La petite Reine à deux roues, / Cyclant sans bruit, cyclant, / cyclant ».
Philippe Delerm avance : « On porte au fond de soi la perfection noire d’une bicyclette hollandaise ». Certains affirment que le surnom de « petite reine » dont on affuble parfois la bicyclette (et le vélo), viendrait justement des Pays-Bas et de sa souveraine Wilhelmine d’Orange-Nassau (1890 à 1948) qui monta sur le trône à l’âge de dix ans à la mort de son père Guillaume III, et aimait se déplacer dans les rues de la capitale et dans les allées des jardins du palais royal avec ce moyen de locomotion. Elle était petite, elle serait reine, elle devint la « petite reine ».
Une autre hypothèse, moins romantique, en attribue la paternité au journaliste Pierre Giffard, créateur de la course Paris-Brest-Paris, qui édita en 1891 un ouvrage sur « l’histoire du vélocipède des temps les plus reculés jusqu’à nos jours » sous le titre de La Reine Bicyclette.
Le roman de la bicyclette, du célérifère au VTT ou BMX d’aujourd’hui, est passionnant.
Lors de ma visite au Clos-Lucé à Amboise où Léonard de Vinci passa les trois dernières années de sa vie, je vous avais raconté avoir vu une maquette en bois, ancêtre de la bicyclette, réalisée à partir d’un croquis du génial inventeur retrouvé au dos d’un feuillet du célèbre Codex atlanticus (1478-1518).

Maquette Vinci

maquette d’après Léonard de Vinci au Clos-Lucé à Amboise

Il s’avèrerait que le dessin fût un faux, œuvre d’un moine chargé de restaurer les croquis. Cependant, ce sacré Léonard griffonna bien quelques dessins de systèmes de transmission par engrenages s’apparentant à des chaînes de vélo.

Vitrail bicyclette

La petite église de Saint-Gilles à Stoke Poges, en Angleterre, date du XVIIème siècle un curieux vitrail où, entre deux personnages, l’un fumant la pipe et l’autre jouant de la viole, figure un ange à califourchon sur une sorte de barre reposant sur deux roues de grandeur inégale.
Jusque dans un passé récent, on a longtemps attribué l’invention du premier véhicule à deux roues, le célérifère, au comte de Sivrac, en pleine époque révolutionnaire (1790). Il prit deux solides roues à six rais de bois, éleva de part et d’autre de chaque essieu une sorte de montant en forme de fourche et réunit le tout par une petite poutre sur laquelle il aménagea un siège rudimentaire.

Célérifère de Mr de Sivrac

Célérifère de M. de Sivrac

Avant d’être un véritable moyen de locomotion, le célérifère était plus considéré comme un jouet à destination des petits et même les grands. Certains après-midis, les allées du Palais-Royal sont parcourues par ces « incroyables » chevaux de bois qui roulent grâce au mouvement des jambes, en ligne droite car dépourvus de système de direction.
On passe du célérifère au vélocifère dont l’utilisateur s’appelle vélocipède puisqu’on le pousse avec les pieds. Le terme de vélocipède finit par remplacer celui de vélocifère pour désigner l’engin lui-même et non celui qui s’en sert.
On sait depuis relativement peu que cette histoire de célérifère qu’on appellerait aujourd’hui une fake news, serait née, dans les années 1890, de l’imagination du journaliste Louis Baudry de Saunier dans un contexte d’hostilité entre la France et l’Allemagne suite à la guerre de 1870. Son canular destiné à ravir la paternité du vélocipède à un Allemand pour assouvir le nationalisme français, s’appuyait sur des brevets déposés en 1817 par un certain Jean-Henri de Siévrac concernant un célérifère à quatre roues. Pareille confusion ou usurpation ne serait plus possible à notre époque de l’internet, quoique …
L’inventeur germanique en question était un inspecteur forestier, filleul du Grand-Duc tout de même, Karl Friedrich Christian Ludwig, baron Drais von Sauerbronn. Il présenta à Paris, dans le jardin du Luxembourg, en avril 1818, sa découverte qu’on nomma aussitôt en son honneur Draisienne. Le progrès venait de la roue avant désormais directrice mais on avançait toujours en donnant des impulsions avec les jambes … un peu comme moi finalement, 135 ans plus tard, lorsque tout minot, j’enfourchais mon petit vélo vert à deux roues dans la cour de ma maison-école !
La draisienne fit fureur parmi les élégants de la capitale dans les allées des Tuileries, du Luxembourg ou du bois de Boulogne.

draisienne au Luxembourg

La presse régionale se fit écho des étonnants exploits réalisés avec l’engin. Dans le Journal de la Côte-d’Or du 24 août 1828, « On chante merveille de la machine de voyage dite draisienne ! Lagrange, tourneur à Beaune, est venu de sa ville à Dijon en deux heures et demie. C’est à n’y pas croire ! »
La flamme pour la draisienne, faute d’équipements nouveaux, finit par s’éteindre, et l’engin du baron redevint l’apanage des enfants et de quelques originaux. L’infortuné baron, ruiné et malade, finit par mourir dans un couvent de Karlsruhe dans l’indifférence générale.
Au milieu du XIXème siècle, « le cycliste était en somme lié au sol par un joug tyrannique et tant qu’il n’aurait pas réussi à s’affranchir de cette servitude, il demeurerait un esclave de l’implacable loi de l’inertie. »
C’est en Grande-Bretagne qu’on va assister au perfectionnement de ce qu’on appelait là-bas le hobby horse. En 1839, un forgeron écossais du nom de Kirkpatrick MacMillan dote la draisienne d’un système de transmission du mouvement à la roue arrière au moyen de bielles. Il n’est plus nécessaire de poser le pied au sol pour se propulser, en somme, la première « vraie » bicyclette est née.
Mais c’est, cocorico, un Français qui réalise le miracle de l’évasion. En 1861, aidé de son fils Ernest, Pierre Michaux, artisan serrurier et charron, crée le vélocipède à pédale en installant des repose-pieds sur la roue avant : « pour poser les pieds, adopte un axe coudé dans le moyeu de la roue et fais tourner celle-ci comme tu ferais tourner une meule ». Ainsi, Pierre Michaux invente la pédivelle qui va devenir la pédale.

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Vive émotion lorsqu’ils s’aperçurent alors que, les pieds libérés du sol, la stabilité de la machine ne se trouvait plus assurée et le crucial problème de l’équilibre était posé.
Ouf, le jour où le fils Ernest Michaux leva les pieds pour se laisser entraîner avec la draisienne du chapelier Brunel dans une rue en pente, il remarqua que la machine à deux roues restait dans une position stable si elle se mouvait à une vitesse suffisamment grande.
D’autres modifications suivirent avec l’ajout de freins à patins et l’augmentation du diamètre de la roue avant.
Le vélocipède des Michaux constitua le premier succès commercial de la bicyclette. En 1867, ils vendirent 1 000 … michaudines. Dès 1869, des clubs de vélocipédistes sont créés, de même que le premier magazine spécialisé Le Vélocipède. Cette même année, se dispute la première course cycliste entre Paris et Rouen.

Bicyclette James Moore

James Moore photographié en 1930 avec le vélocipède sur lequel il remporta Paris-Rouen en 1869

Avec notamment l’organisation de compétitions, on chercha alors à rendre le vélocipède plus rapide. Comme les pédales étaient fixées de part et d’autre du moyeu de la roue avant, l’idée était d’augmenter le diamètre de cette roue motrice pour accroître la distance parcourue à chaque coup de pédale.
« Gagnés par une sorte de vertige, les constructeurs grandirent encore, grandirent toujours cette malheureuse roue qui, atteinte d’une crise de gigantisme aiguë, finit par prendre des proportions invraisemblables. Et tandis que la roue avant augmentait, la roue arrière, elle, rapetissait, rapetissait … pour se trouver finalement réduite à l’état de simple roulette … »
Ainsi naquit le Grand Bi au début des années 1870.

Grand BiUne_course_de_grand-bi,_fin_1888

Il semble que ce fut un ancien élève de l’école Polytechnique, l’ingénieur français Marchegay, qui fut l’inspirateur de cette étrange machine dès 1871.
Ensuite, l’Anglais James Starley et un autre Français, le tourangeau Jules Truffault apportèrent des innovations, notamment en allégeant les jantes et les fourches en remplaçant le bois par l’acier.
Cependant, l’hypertrophie de la roue avant (elle atteignit un diamètre de 3 mètres !) posa des problèmes de sécurité. Sans parler déjà d’enfourcher l’engin, il fallait être insensible au vertige et posséder des qualités d’acrobate pour piloter la machine d’autant que les chemins étaient alors malaisés.
Curieusement, à la même époque, comme une régression, on vit apparaître, à usage des plus timorés, un nombre impressionnant de tricycles de conceptions très différentes et originales, tels l’Imbattable de Humber, le Météor, le tandem de Renard, l’Excelsior, le Télescopic, l’Omnicycle, le tricycle sociable (!) du même Renard, le Vélocimane, le Cripper.

Tricycle

Notre artisan tourangeau Truffault, l’esprit toujours en éveil, conçut un Sphinx avec une roue avant de 75 centimètres seulement, que l’on retrouva un peu plus tard en Angleterre sous le nom de Crypto. Puis il y eut le Facile, l’Extraordinaire, le Merveilleux, l’Antilope, des engins dits … de sûreté.
Avec tout cela, en définitive, on ne sait plus très bien qui fut le véritable créateur de la BICYCLETTE surgie de nombreuses inventions successives d’artisans imaginatifs.
Certains citent le nom de Sergent, un petit constructeur parisien qui, en 1878, fabriqua une machine où le mouvement des manivelles était transmis à la roue arrière par l’intermédiaire d’une chaîne. Dix ans auparavant, l’horloger André Guilmet et Eugène Meyer, un mécanicien, avaient présenté un vélocipède métallique à traction arrière avec transmission par chaîne de Vaucanson.

Bicyclette dite de Meyer-Guilmet

Bicyclette dite de Meyer-Guilmet

C’est en 1884 que la conception de nos « petits Français bien de chez nous » fut reprise par un Anglais, le constructeur J.K. Starley (neveu de James) à Coventry. Il mit sur le marché en 1884 le Rover Safety Bicycle, la « bicyclette de sûreté », ainsi nommée car plus sécuritaire que le grand bi.
On n’allait pas se laisser déposséder comme cela, et Georges Juzan, un modeste mais ingénieux mécanicien de Bordeaux, apporta des améliorations à la Safety qui grinçait horriblement, en montant des roues égales de 0,75 m à fins rayons et en installant une direction à douille et des roulements à billes. Un peu oublié, bien qu’une rue à proximité de l’ancien vélodrome du Parc Lescure porte son nom, il est quelque part un des inventeurs de la bicyclette moderne.
Naquit à cette époque une querelle avec « les fanatiques du grand bi considérant du haut de leur selle élevée avec morgue et dédain les misérables partisans de la bicyclette basse sur pattes ».
Le douloureux handicap de la bicyclette était son inconfort, un vrai tape-cul face aux rugosités du sol, les nids de poule de la chaussée et les pavés des rues. Michaux père et fils avaient permis à l’homme d’échapper à la tyrannie du plancher terrestre mais ce sol martyrisait encore ses reins, sa colonne vertébrale et ses poignets.
Heureusement, après la pédale, le pneumatique fut la nouvelle invention libératrice. Les fesses de tous les cyclistes de la planète peuvent être reconnaissantes envers son inventeur, l’Écossais John Boyd Dunlop qui a l’idée lumineuse de rembourrer les roues avec de l’air (1887). Un an plus tard, Dunlop inventa la valve qui permettait le gonflement plus pratique du pneu. L’amélioration suivante fut l’invention du pneu démontable attribuée un peu hâtivement aux frères Édouard et André Michelin (1891). Le Londonien Charles-Kingston Welsh (1890) et l’Américain W.E. Barlett (1890 aussi) avaient aussi déposé des brevets peu avant. Savez-vous qu’il fut décidé que les chambres à air seraient de teinte rouge en souvenir de la couleur des tuyaux à air comprimé fournis par la maison Michelin pour le percement du tunnel du Saint-Gothard (1872-1892) ?
Je me souviens dans ma jeunesse de courses cyclistes honorant en quelque sorte cette invention, le Grand Prix du Pneumatique ouvert aux professionnels dans la région de Montluçon et le Premier Pas Dunlop, une sorte de championnat de France des coureurs débutants (Raphaël Geminiani et Bernard Hinault figurent au palmarès).
Ainsi, la bicyclette prit son envol auprès d’une bourgeoisie et même d’une aristocratie en mal de sensations fortes. Eugène, le Prince impérial, fils de Napoléon III, se mit en tête de convertir la Cour à la bicyclette au point que certains caricaturistes le surnommèrent Vélocipède IV !
« J’aime la bicyclette pour l’oubli qu’elle donne. J’ai beau marcher, je pense. À bicyclette je vais dans le vent, je ne pense plus, et rien n’est d’un aussi délicieux repos » confiait Émile Zola
Les femmes portaient des crinolines et pour monter à bicyclette, il leur fallait porter pantalons et corsages bouffants ce qu’interdisait une ordonnance de novembre 1800. Deux circulaires de 1892 et 1909 autorisèrent le port du pantalon pour les vélocipédistes et les cavalières.
« À pied ou en bicyclette, nous partions » … Nous, ce sont le narrateur et ses amies Albertine, Andrée, Rosemonde, les jeunes filles en fleurs de Marcel Proust.
Dans À la recherche du temps perdu, on peut lire : « Il fut plus grand encore quand un cycliste me porta un mot d’elle pour que je prisse patience et où il y avait de ces gentilles expressions qui lui étaient familières : « Mon chéri et cher Marcel, j’arrive moins vite que le cycliste dont je voudrais bien prendre la bécane pour être plus tôt près de vous… toute à vous, ton Albertine. » »
Pour la cocasserie de l’anecdote, le grand favori (et futur vainqueur) du Tour de France 1963, Jacques Anquetil, le coureur maître du temps, faillit en perdre, lors de la première étape, à cause d’une chute … du côté de Guermantes.
Le mot bécane que Proust met dans la bouche d’Albertine viendrait de l’assimilation du bruit de la machine au cri de l’oiseau « bécant », c’est-à-dire qui frappe du bec. La bécane perdit un peu de sa connotation péjorative, après-guerre, avec le succès du constructeur Motobécane.

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Les bicyclettes s’appelaient La Charmeuse, Déesse. Dans un court vaudeville de Jules Romains, la Scintillante est un magasin de cycles à Montmorillon :

Scintillante

« À gauche un alignement de bicyclettes d’hommes pendues à des crochets. Au fond, une petite porte vitrée, des rayons, un comptoir, la caisse.
À droite, une rangée de bicyclettes de dames bien astiquées, sur de coquets supports. À droite aussi, en retrait et un peu de biais, la devanture vitrée et la porte. Le tout est fort net.
Au lever du rideau, un prêtre d’une cinquantaine d’années, grassouillet, très proprement vêtu, se tient au milieu du magasin, et, le chapeau à la main, contemple les bicyclettes de dames.
La porte vitrée s’ouvre, au fond. La patronne paraît. C’est une femme de trente-cinq ans, très avenante, coiffée et vêtue à la mode, et discrètement fardée. Le ton de sa voix laisse comprendre qu’elle ne connaît pas le prêtre ou ne le reconnait pas, et qu’elle est un peu étonnée (lever de rideau de l’édition parue à la NRF en 1925).
La patronne, un peu étonnée de trouver dans son magasin de cycles le curé de Saint-Exupère, n’est pas au bout de ses surprises. Il n’est pas venu, comme il semble, pour faire l’achat d’un vélo de dames – ce qui est recommandé dans ce cas – mais pour lui reprocher son absence à la confesse et lui faire la morale.
Il semblerait que M.Béchubert, l’horloger, vienne acheter, plus souvent que la normale, de la dissolution – que M.Esquimel, le marchand de faïence de la rue des Récollets, entretienne une passion pour les petits accessoires de vélo – que M.Trombe, l’huissier tombe trop régulièrement en panne juste devant la porte de la boutique – et ce ne sont que quelques noms de maris qui se détournent de leurs devoirs à cause de cette belle et avenante commerçante. Nous ferions, d’après le curé de Saint-Exupère, le tour de la paroisse à les citer tous.
Mais, plus grave encore, là-haut, au château, le vicomte Calixte a avoué à ses parents son amour pour la patronne de « la Scintillante ». C’est ajouter la mésalliance au scandale !
La patronne proteste de sa bonne foi, de sa bonne tenue mais, en secret, ne verrait pas d’un mauvais œil une alliance avec le jeune vicomte. Elle rêve, depuis toujours de laisser, là, son commerce florissant et de partir au bras d’un homme pour des voyages lointains et romantiques…. »
Jules Romains, j’adore son vrai nom d’état civil Louis Farigoule, donne encore une place importante à la bicyclette dans son truculent roman Les Copains. Deux d’entre eux, Bénin et Broudier, entreprennent de traverser la France à bicyclette :
« Le soir de ce même jour, à neuf heures, deux bicyclettes sortaient de Nevers. Bénin et Broudier roulaient coude à coude. Comme il y avait clair de lune, deux ombres très longues, très minces, précédaient les machines, telles que les deux oreilles du même âne.
– Sens-tu cette petite brise ? disait Bénin.
– Si je la sens ! répondait Broudier. Ça me traverse les cheveux, tout doucement comme un peigne aux dents espacées.
– Tu as quitté ta casquette ?
– Oui. On est mieux.
– C’est vrai. Il semble qu’on ait la tête sous un robinet d’air.
– Entends les grillons à gauche.
– Je ne les entends pas.
– Mais si ! Très haut dans l’oreille. Ça ressemble au bruit que fait parfois la solitude… un bruit de petite scie.
– Ah ! oui ! Je l’ai ! Je devais déjà l’entendre tout à l’heure ! Quel drôle de bruit ! Si haut perché !— Regarde nos ombres entrer dans cette clairière de lune, et puis plonger de la pointe dans l’ombre des arbres.
– Il y a quelque autre route, là-bas. On voit une lanterne qui se déplace. C’est une voiture.
– Je ne crois pas qu’il y ait une autre route. C’est la nôtre qui tourne, et que tu vois après le tournant. La voiture va dans le même sens que nous. Nous la rattraperons tantôt.
– Mon vieux ! je suis heureux ! Tout est admirable ! Et nous glissons à travers tout sur de souples et silencieuses machines. Je les aime, ces machines. Elles ne nous portent pas bêtement. Elles ne font que prolonger nos membres et qu’épanouir notre force. Le silence de leur marche ! Ce silence fidèle ! Ce silence qui respecte toute chose.
– Moi aussi je suis heureux. Je nous trouve puissants. Où sont nos limites ? On ne sait pas. Mais elles sont certainement très loin. Je n’ai peur d’aucun instant futur. Le pire événement, je passerais dessus, comme sur ce caillou. Mon pneu le boirait… à peine une petite secousse… Je n’ai jamais conçu, comme ce soir, la rotondité de la terre. Me comprends-tu ? La terre toute ronde, toute fraîche, et nous deux qui tournons autour par une route unie entre des arbres… Toute la terre comme un jardin la nuit où deux sages se promènent. Les autres choses finissent quelque part ; il le faut bien. Mais un globe n’a pas de fin. L’horizon devant toi est inépuisable. Sens-tu la rotondité de la terre ?
– Je regarde jusqu’où va la lueur rouge des lampions.
– Je songe à un marchand de tableaux qui me confiait un jour : « Vingt pour cent sur du Rembrandt, ça ne m’intéresse pas. » Je songe à un critique théâtral qui disait une fois : « Mme Sarah Bernhardt, en jouant Hamlet, l’a grandi. » Je songe à un vicaire de Saint-Louis d’Antin qui déclarait en chaire « C’est dans les tourments éternels que Renan expie les audaces sacrilèges de sa pensée. » Et il me semble soudain qu’il n’y a plus de négociants, plus de cabotins, plus de cafards. La terre est propre comme un chien baigné.
Mais le mouvement cessa de leur être insensible. Ils durent peser sur les pédales. Une montée toute droite faisait une lueur entre des arbres noirs.
Les feuilles remuaient ; mais les copains ne brisaient plus un souffle d’air. Le vent marchait avec eux dans le même sens, du même pas, prêt à les pousser doucement s’ils eussent ralenti.
La côte était ardue. Chaque pédale, tour à tour, semblait aussi résistante qu’une marche d’escalier. Elle cédait pourtant, et les roues avançaient par saccades. La machine faisait front d’un côté puis de l’autre, comme une chèvre qui lutte contre un chien.
La flamme bondissait dans les lampions ; la lueur rouge se démenait sur le sol entre les morceaux de clair de lune.
– Quand j’étais gosse, dit Bénin, le soir, avant de m’endormir, je me voyais traversant une forêt à cheval, mon meilleur ami à côté de moi.
La côte était gravie. Cent mètres de plaine, puis les machines partirent toutes seules.
Une descente, pareille à une fumée, se recourbait jusqu’au fond d’un val.
Les deux bicyclettes allaient d’une vitesse toujours accrue. Les deux roues d’avant sautaient ensemble.
Bénin et Broudier s’en félicitent. Parfois l’un deux donne un léger coup de frein pour ne pas dépasser l’autre. Dans la nuit molle ils entrent une joie à double soc. Alors ils savent ce qu’est le monde pour deux hommes en mouvement.
Bénin roule à gauche, Broudier à droite. Voilà qu’il n’y a plus ni droite, ni gauche. Il y a le côté Bénin et le côté Broudier… »
J’ai envie encore de vous offrir un autre plaisir minuscule de Philippe Delerm. Voici comment la nostalgie embellit la réalité car, autant que je m’en souvienne, je détestais de devoir actionner la dynamo qui rendait poussive ma progression lors d’un retour un peu tardif à la maison :
« Ce petit frôlement qui freine et frotte en ronronnant contre la roue. Il y avait si longtemps que l’on n’avait plus fait de bicyclette entre chien et loup ! Une voiture est passée en klaxonnant, alors on a retrouvé ce vieux geste : se pencher en arrière, la main gauche ballante, et appuyer sur le bouton-poussoir – à distance des rayons, bien sûr. Bonheur de déclencher cet assentiment docile de la petite bouteille de lait qui s’incline contre la roue. Le mince faisceau jaune du phare fait aussitôt la nuit toute bleue. Mais c’est la musique qui compte. Le petit frrfrr rassurant semble n’avoir jamais cessé. On devient sa propre centrale électrique, à pédalées rondes. Ce n’est pas le frottement du garde-boue qui se déplace. Non, l’adhésion caoutchoutée du pneu au bouchon rainuré de la dynamo donne moins la sensation d’une entrave que celle d’un engourdissement bénéfique. La campagne alentour s’endort sous la vibration régulière.
Remontent alors des matinées d’enfance, la route de l’école avec le souvenir des doigts glacés. Des soirs d’été où on allait chercher le lait à la ferme voisine, en contrepoint le brinquebalement de la boîte de métal dont la petite chaîne danse.
La dynamo ouvre toujours le chemin d’une liberté à déguster dans le presque gris, le pas tout à fait mauve. C’est fait pour pédaler tout doux, tout sage, attentif au déroulement du mécanisme pneumatique. Sur fond de dynamo, on se déplace rond, à la cadence d’un moteur de vent qui mouline avec l’air de rien des routes de mémoire. »
Le philosophe Régis Debray apporte un éclairage (sans dynamo) sociologique voire même politique : « La bicyclette fut un événement libérateur. Il faut réfléchir au fait que l’invention de la machine à vapeur, celle du train et de la locomotive, précèdent de cinquante ans l’enfantement de la bicyclette. Le compliqué est venu avant le simple … Parce que le train est collectiviste, social-démocrate mais avec l’individualisme, il faut inventer quelque chose d’autre. Donc on a inventé, à travers toute une série d’étapes, cet incroyable instrument de libération des jeunes gens et des femmes qu’a été la bicyclette qui permet l’échappée belle loin du regard des parents, la complicité amicale, pensez aux Copains de Jules Romains, pensez à 1936 : les congés payés, le tandem, pensez à (la chanson de Montand), « À bicyclette », la tentative amoureuse, n’est-ce-pas ? Passer du cheval à la bicyclette, c’est vraiment passer d’une société guerrière et hiérarchisée –le noble est un chevalier- à une société beaucoup plus démocratique et qui permet à l’homme de retrouver son corps, ainsi qu’à la femme parce que la bicyclette a inventé le féminisme de façon toute pratique. La femme à califourchon, ce qu’une amazone n’est pas, la femme en pantalon et la femme qui peut prendre sa bicyclette pour aller retrouver son copain dans le village d’à côté. Ça change les règles de nuptialité.
Pensez à Proust quand il rencontre Albertine, il est fasciné par ces femmes modernes, libres, qui vont à bicyclette. On n’a plus soupçon de cet extraordinaire air frais qu’apportait la bicyclette … Et je ne parle pas de Marcel Duchamp et de la Roue de bicyclette, ni de tout ce que le cinéma a pu faire grâce à la bicyclette : le travelling, etc. Donc, pour aller vite, la bicyclette est un objet technique qui a modifié notre culture et introduit des changements non négligeables dans notre pratique de l’espace. »
Je m’aperçois que j’ai été assez perspicace dans mes choix d’illustrations littéraires et artistiques.

Le vélo du printemps Doisneau

Le vélo du Printemps (Robert Doisneau)

FRANCE. Provence. 1955.

En Provence (Elliott Erwitt)

Doisneau leçon de vélo (1961)

La leçon de bicyclette (Robert Doisneau)

Un certain Paul de Vivie (1853-1930) affirmait à peu près la même chose au début du siècle dernier : « La bicyclette n’est pas seulement un outil de locomotion ; elle devient encore un moyen d’émancipation, une arme de délivrance. Elle libère l’esprit et le corps des inquiétudes morales, des infirmités physiques que l’existence moderne, toute d’ostentation, de convention, d’hypocrisie – où paraître est tout, être n’étant rien – suscite, développe, entretient au grand détriment de la santé. »
Ce vénérable monsieur aux moustaches en forme de guidon à la grand-papa, parmi toutes ses activités, fonda la manufacture stéphanoise de cycles La Gauloise (1882), la revue Le Cycliste (1888), le Touring Club de France (1890). Amateur de grandes randonnées, il est considéré comme le père du cyclotourisme associant la bicyclette à la balade. Désireux d’apporter plus de confort et de commodité aux usagers, il expérimenta plusieurs machines à changement de vitesses améliorant ainsi le dérailleur qui ne fut autorisé dans le Tour de France qu’à partir de 1937.
Il est très connu sous son pseudonyme de Vélocio, un surnom qui associe magnifiquement la machine magique et la vitesse. Un président de la République montait à pied au sommet de la Roche de Solutré chaque lundi de Pentecôte, des centaines de cyclistes escaladent le col de la République (au-dessus de Saint-Étienne), chaque année, lors de la Montée Vélocio, de même des milliers de cyclotouristes de toute l’Europe participent, le week-end de Pâques à la Flèche Vélocio, une randonnée de vingt-quatre heures.

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Pour poursuivre cette ode à la bicyclette, voici celle du poète chilien Pablo Neruda :

« J’allais sur le chemin crépitant :
le soleil s’égrenait comme maïs ardent
et la terre chaleureuse était un cercle infini
avec un ciel là-haut, azur, inhabité.

Passèrent près de moi les bicyclettes,
les uniques insectes
de cette minute sèche de l’été,
discrètes, véloces, transparentes :
elles m’ont semblé simples mouvements de l’air.

Ouvriers et filles allaient aux usines,
livrant leurs yeux à l’été,
leur tête au ciel, assis
sur les élytres des vertigineuses
bicyclettes qui sifflaient passant
ponts, rosiers, ronces
et midi.

J’ai pensé au soir, quand les jeunes se lavent
chantent, mangent, lèvent un verre de vin
en l’honneur de l’amour et de la vie,
et qu’à la porte attend la bicyclette,
immobile parce que son âme
n’était que de mouvement,
et, tombée là, elle n’est pas
insecte transparent qui parcourt l’été,
mais squelette froid
qui seulement retrouve un corps errant
avec l’urgence et la lumière,
c’est-à-dire avec la
résurrection de chaque jour. »

Au hasard de mes recherches, dans un blog, je suis tombé (c’est une image) sur quelques lignes pleines d’humour qui encouragent l’addiction à la bicyclette :
« La bicyclette est une drogue douce, une saine toxicomanie qui permet d’atteindre un paradis non-artificiel où il n’est nul nécessaire d’être un crack pour atteindre un trip auto-mobile. Pas question de dopage non plus pour un shoot d’évasion. Dans ce deal d’insoumission, il est stupéfiant d’avoir ainsi le choix de son héroïne. Pour autant que son consommateur ne soit pas « accro » à trop d’inactivité, il verra son état de conscience se modifier au gré de ses sujétions. Une dépendance physique et psychique à nulle autre pareille puisqu’elle aboutit à la découverte de sa propre fortitude. Les montées sont souvent brutales et délirantes alors que les redescentes, elles, se font sans hallucinations mais avec cet impérieux manque : y succomber à nouveau pour le PLAISIR. Ce fabuleux instrument de rassemblement et de communication ne connait ni les frontières linguistiques ni géographiques et encore moins sociales, il enseigne avec finesse l’indulgence, la dépossession et l’impermanence des événements. Une connexité de l’émotionnel, du visuel et de la réalité. En plus d’être trans-générationnel, il réconcilie l’Homme avec ce qu’il a de plus précieux : sa liberté de mouvement et celle de sa pensée. » (Muco-Vélo : http://www.muco-velo.ch/la-desesperance-une-arme-la-bicyclette/)
Je pourrais en faire ma conclusion. Un joli pied de nez à ces champions cyclistes qui soignent leur asthme sur leur « vélo » de course en y dissimulant même parfois, les petits canaillous, un discret moteur électrique !
Comme à la fin d’une activité physique, je vous suggère plutôt un Retour au calme avec La bicyclette, un superbe poème de Jean Réda que certains d’entre vous ont pu devoir commenter au baccalauréat.

« Passant dans la rue un dimanche à six heures, soudain,
Au bout d’un corridor fermé de vitres en losange,
On voit un torrent de soleil qui roule entre des branches
Et se pulvérise à travers les feuilles d’un jardin,
Avec des éclats palpitants au milieu du pavage
Et des gouttes d’or — en suspens aux rayons d’un vélo.
C’est un grand vélo noir, de proportions parfaites,
Qui touche à peine au mur. Il a la grâce d’une bête
En éveil dans sa fixité calme : c’est un oiseau.
La rue est vide. Le jardin continue en silence
De déverser à flots ce feu vert et doré qui danse
Pieds nus, à petits pas légers sur le froid du carreau.
Parfois un chien aboie ainsi qu’aux abords d’un village.
On pense à des murs écroulés, à des bois, des étangs.
La bicyclette vibre alors, on dirait qu’elle entend.
Et voudrait-on s’en emparer, puisque rien ne l’entrave,
On devine qu’avant d’avoir effleuré le guidon
Éblouissant, on la verrait s’enlever d’un seul bond
À travers le vitrage à demi noyé qui chancelle,
Et lancer dans le feu du soir les grappes d’étincelles
Qui font à présent de ses roues deux astres en fusion. »

Le poète nous impose un changement de rythme (de braquet ?). Une bicyclette banale au fond d’un corridor délivrée de son caractère terrestre et utilitaire prend son envol et devient un double soleil avec ses deux roues comparées à des astres.
La bicyclette a sans doute encore de beaux jours à venir. Elle est même dans le vent, j’ai découvert dans mon supermarché voisin qu’à son nom, est commercialisée une nouvelle marque de desserts aux recettes 100% végétales.

dessert végétal À bicyclette

Après mai 68, avec Claude Nougaro, « chacun est rentré dans son automobile, entre le fleuve ancien et le fleuve nouveau où les hommes noyés nagent dans leurs autos ». Un demi-siècle plus tard, crue de Seine ou pas, quais et voies express ont largement laissé la primauté aux cyclistes. Cela sera le but d’une future promenade.

Publié dans:Coups de coeur |on 17 février, 2018 |2 Commentaires »

Les vélodromes de nos grands-pères … et de maintenant (2) !

Vu la densité du sujet, il est traité en deux billets.
Pour lire le billet 1, cliquer ici : http://encreviolette.unblog.fr/2018/01/23/les-velodromes-de-nos-grands-peres-et-de-maintenant-1/

Billet 2
En février 1984, les Six Jours de Paris renaquirent de leurs cendres dans le nouveau Palais Omnisports de Paris-Bercy. Cette fois, j’étais présent avec mon regretté frère. Nous allions enfin humer l’atmosphère (atmosphère ?) si particulière du feu Vel’ d’Hiv’. Mais Bercy n’avait pas une gueule d’atmosphère, d’ailleurs la piste n’était installée que provisoirement le temps des Six Jours. Les nouveaux « écureuils » se nommaient Francesco Moser, Dietrich Thurau, Stephen Roche, Urs Freuler, Laurent Fignon, Charly Mottet, tous appartenant au gotha du cyclisme.
Il manquait pourtant désormais ce supplément d’âme émanant des gradins et probablement des coureurs eux-mêmes : la société de consommation et la mondialisation naissante projetaient déjà là aussi leurs dérives perverses. Les anciens ne retrouvaient plus la ferveur populaire d’antan, les plus jeunes n’avaient pas connu les grandes heures de la piste, les flonflons électroniques avaient remplacé le piano à bretelles.
Bercy n’était pas le Vel’ d’Hiv’ et au prix où étaient les places, le spectacle légendaire des Six Jours avait perdu la moitié de sa joie. On n’y retrouvait pas le peuple de Paris promener ses amours, ses femmes, ses enfants. Cette fête qu’il montrait de ses mains, animait de ses rires, on la lui avait confisquée au profit de trop d’invités, de trop de passionnés de nouveautés ou d’amateurs de snobisme désuet vis-à-vis des résurgences surannées. Là où il aurait fallu beaucoup de joie à crier, encourager, où il ne fallait surtout pas compter son enthousiasme, on comptait à la machine à calculer. Bref, les premiers « Six Jours de Paris » de la nouvelle génération ne ressuscitèrent pas la folle passion vécue par les anciens, pas plus qu’ils ne ranimèrent chez les plus jeunes la folle nostalgie que tant d’écrivains, de Paul Morand à Ernest Hemingway en passant par Antoine Blondin, et tant de parents leur avaient communiquée.
L’automobile avait supplanté aussi la bicyclette qui n’était plus le moyen de locomotion journalier. Les Six Jours de Paris disparurent sans regret définitivement en 1989.

1978+-+Miroir+du+Cyclsme+-+260+-+011984-02+-+Miroir+du+Cyclisme+-+347+-+43

Les écureuils étaient à Central Park dès la fin du dix-neuvième siècle, C’est en effet aux Etats-Unis (et un peu en Angleterre) que furent inventées les courses de Six jours. À l’origine, elles étaient disputées individuellement véritablement sur six jours, chaque coureur roulant ou dormant comme il l’entendait. On achevait bien les pistards avec ce marathon inhumain dont les concurrents sortaient complètement détruits. On cessa ce jeu de massacre en créant une course de relais à deux dite « à l’américaine » ou aussi « madison » puisque les premières épreuves furent organisées dans la célèbre enceinte du Madison Square Garden de New York.

1937-04-13+-+Miroir+des+Sports+-+939+-+01-1

Plattner Terruzzi Vel' d'Hiv' blog

On oublie aujourd’hui que le cyclisme sur piste fut une spécialité sportive éminemment populaire. Tourné vers les records et les innovations technologiques, il attirait un public très nombreux et expert.
Ce qui explique en partie le nombre incroyable de vélodromes que l’on peut recenser en France, beaucoup détruits, certains encore actifs en mode mineur, beaucoup aussi tombés en léthargie et quasi reclus dans un profond abandon.
Hors la pratique de compétition, le vélodrome représente pourtant une opportunité de promouvoir une activité ludique dans des conditions de sécurité optimales pour les plus jeunes, compte tenu de la densité de la circulation routière. On y développe aussi des qualités d’adresse et d’habileté sur un vélo.
Savez-vous qu’au début du vingtième siècle, Paris et sa proche périphérie comptaient au moins cinq vélodromes en plein air. L’un d’eux, à Neuilly, entre la porte Maillot et la porte des Sablons, portait le curieux nom de Buffalo car il avait été construit sur l’emplacement occupé par Buffalo Bill et sa troupe lors de l’exposition de 1889. Lors de son inauguration en 1893, Henri Desgrange, le futur créateur du Tour de France, y établit le premier record du monde de l’heure en parcourant 35 km 325. Les virages étaient tellement relevés qu’on les surnommait les « falaises de Neuilly ». Le directeur de l’enceinte fut Tristan Bernard, alors rédacteur en chef du Journal des Vélocipédistes. Toulouse-Lautrec le peignit avec en arrière-plan « son » vélodrome.

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Il y avait aussi le vélodrome de Courbevoie (1891), celui de la Seine à Levallois (1893) occupé par le légendaire Vélo Club Levallois (VCL), la vieille Cipale (1896) du bois de Vincennes toujours en vie presque artificielle, et le Parc (et non l’agaçant Parqueu comme on l’entend trop souvent prononcé!) des Princes (1897), situé à la porte de Saint-Cloud, qui fut rénové en 1932 avant d’être complètement détruit en 1970 pour permettre le creusement du boulevard périphérique. Son nom vient de ce qu’il fut construit à l’origine dans une zone boisée, lieu de promenade et de chasse de la noblesse et de la haute bourgeoisie.
J’ai connu sa piste rose en ciment qui formait une rivière de corail enchâssée dans une enceinte assez grise. Ses longues lignes droites permettaient l’organisation de course de demi-fond (derrière moto). Beaucoup de grandes classiques françaises routières s’achevaient là : le Critérium National, les Boucles de la Seine, le Grand Prix des Nations et le derby de la route Bordeaux-Paris. Le Parc des Princes accueillit jusqu’en 1967 l’arrivée du Tour de France.
Je me souviens m’être retrouvé noyé au milieu d’une foule d’Italiens venue fêter leur nouveau campionissimo Felice Gimondi vainqueur de l’infortuné Poulidor pourtant débarrassé de son éternel rival Anquetil.
Je me souviens des réunions d’après Tour de France avec l’omnium opposant les vainqueurs des trois grands Tours.
Je me souviens du championnat du monde de vitesse de 1958 avec le triomphe du « Costaud de Vaugirard » Michel Rousseau laissant sur les fesses l’italien Enzo Sacchi.

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BORDEAUX/PARIS

Il y eut aussi, entre les deux guerres, le vélodrome Pierre-Benoist de Vaugirard, sis rue Olivier-de-Serres, non loin du Vel’d’Hiv’, qui laissa place à l’École nationale supérieure des arts appliqués et des métiers d’art.

vélodrome de Vaugirard blog.

Dans la proche banlieue sud, fut construit en 1937 le vélodrome de la Croix-de-Berny calqué sur la piste culte du Vigorelli de Milan. Il ferma ses portes en 1994 mais il était bien mutilé depuis longtemps.
Ces enceintes, dédiées essentiellement au cyclisme, ne résistèrent pas à l’urbanisation galopante et à l’appétit vorace des promoteurs immobiliers.
Dans la proche banlieue nord, le « neuf trois », département tant stigmatisé de la Seine-Saint-Denis, est riche de deux vélodromes encore en activité : à Aulnay-sous-Bois et à Saint-Denis.

Vélodrome Saint-Denis 4Vélodrome Saint-Denis 3Vélodrome Saint-Denis 21931-06-30+-+Miroir+des+Sports+-+Cipale+-+408A2Vélodrome de Saint-Denis 1

Toujours curieux, après avoir visité la basilique Saint-Denis, sépulture des rois de France, j’avais souhaité me rendre, non loin de l’université Paris 8, dans le temple des aristocrates du sprint.
Sans y paraître, bien discret derrière de sinistres murs de béton, le coquet anneau accueille, traditionnellement au mois de juin, le Grand Prix international de vitesse avec les meilleurs sprinters mondiaux. Le Club Vélocipédique Dyonisien (CVD), fondé en 1892, compta dans ses rangs deux très grands champions : le champion olympique Lucien Michard et son « Poulidor », non pas Lagarde mais Lucien Faucheux éternel second. C’est pour eux d’ailleurs que le vélodrome fut construit et inauguré en 1933.
À votre probable étonnement, les vélodromes sont encore légion en France, certes souvent dans un triste état. Il n’est pas rare, lors de mes pérégrinations hexagonales, quand je me trouve à proximité de l’un d’eux, que, poussé par une curiosité incontrôlée, j’aille jeter un coup d’œil et prendre quelques clichés. Fichez vous de moi, il y en a bien qui collectionne les boîtes d’allumettes (philuménie) ou les capsules de bière (cervacapsulophilie), moi je suis « collectionneur de photographies de vélodromes ». Tiens, en gage de votre moquerie, je vous charge de trouver le nom de mon étrange marotte.
D’ailleurs, j’ai des amis qui apportent leur contribution en m’envoyant quelques images de vélodromes glanées au hasard de leurs promenades.
C’est ainsi que je peux vous présenter, à tout seigneur tout honneur, le plus vieux vélodrome de France encore en service, celui de Senlis, son aîné d’un an, étant agonisant.
Inauguré en 1897, il est situé dans le département de l’Allier, précisément dans la petite cité de Lurcy-Lévis.

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Je poserais volontiers mon panier, dans ce décor champêtre, pour pique-niquer (un pâté en croûte et une bouteille de Saint-Pourçain, ça vous convient ?) et évoquer les riches heures du duc du Bourbonnais, le doyen des vélodromes. Un site fort bien documenté en retrace l’histoire : http://velodrome.03320.fr/

Lurcy Lévis Kubler

Ferdi KUBLER sur la pelouse du vélodrome (Archives « Histoire du vélodrome de Lurcy-Lévis »)

Dans les statuts de la société vélocipédique en charge de la gestion de l’enceinte, j’ai relevé à l’article 19 que les discussions politiques et religieuses sont interdites. Sans remonter à la quasi fracture sociale du pays au temps d’Anquetil et Poulidor, ne peut-on pas tout de même débattre sur la rivalité actuelle opposant nos sprinters Arnaud Démare et Nacer Bouhanni ?!
J’eus aimé que René Fallet, originaire de Jaligny-sur-Besbre, choisisse la bucolique piste lurcyquoise pour établir le « record du monde de l’heure des Écrivains de plus de quarante ans dont le prénom commence par un R », mais le truculent romancier amoureux fou de la petite reine lui préféra le vélodrome Louis-Darragon de Vichy.
Plus sérieusement, à raison de deux réunions annuelles, le vélodrome de Lurcy-Lévis accueillit de très grandes figures du cyclisme mondial. Entre les deux guerres, il vit passer de grands champions comme Antonin Magne, André Leducq, Roger Lapébie, Paul Le Drogo, René Le Grevès.

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Les frères Jean et Louison Bobet en 1953 (Archives « Histoire du vélodrome de Lurcy-Lévis »)

En compulsant les programmes, je relève les noms de Louison Bobet et son frère Jean, du suisse Ferdi Kubler (vainqueur du Tour de France 1950), de Charly Gaul, d’Anquetil Darrigade et Terruzzi vainqueurs ensemble des deux derniers Six Jours disputés au Vel’ d’Hiv’, du régional Roger Walkowiak beau vainqueur du Tour de France 1956 et pourtant injustement dénigré, de Guido Messina champion du monde de poursuite, du belge Patrick Sercu champion olympique du kilomètre et détenteur du record de victoires dans les courses de Six Jours (88), de Raphaël Geminiani, Apo Lazaridès, Nello Laurédi, Gilbert Bauvin, bien d’autres encore, sans oublier les spécialistes de la piste Pierre Trentin, Daniel Morelon, Gérard Quintyn et le bien nommé Arnaud Tournant.
Gagné par ma frénésie de vélodromes (voyez comme c’est contagieux), mon ami poursuivit sa quête photographique au vélodrome Isidore Thivrier de Commentry.

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Rien ne stipule que les considérations politiques sont interdites sur cette autre piste bourbonnaise, aussi, afin de ne pas rouler idiot, il faut rendre hommage à Isidore Thivrier.
Son père Christophe, premier maire socialiste du monde (élu en 1882), fut connu comme le « député en blouse ». En effet, bien avant que les élus de la France insoumise se présentassent sans cravate lors de la rentrée de la nouvelle législature, ce député de l’Allier, ancien mineur, fit scandale en 1889 en pénétrant dans l’hémicycle habillé de la blouse bleue des ouvriers bourbonnais : « Quand l’abbé Lemire posera sa soutane, quand le général de Galifet posera son uniforme, je poserai ma blouse ». Récemment, Kad Mérad s’est inspiré de cette scène dans la série Baron noir diffusée par Canal+.
Isidore Thivrier, maire de Commentry de 1936 à 1940 et député de l’Allier de 1924 à 1940, fut l’un des 80 parlementaires (avec Marx Dormoy, un autre Bourbonnais) ayant voté, le 10 juillet 1940, contre la proposition de révision des lois constitutionnelles régissant la IIIème République en vue d’accorder les pleins pouvoirs au maréchal Pétain, président du Conseil.
De manière surprenante, il conserva ses mandats électoraux : maire de Commentry jusqu’en 1943, il fut invité à entrer aussi au Conseil National et accueillit même cordialement le maréchal en visite à Commentry le 1er mai 1941. Refusant d’adhérer à la politique du régime de l’état français, il finit par démissionner de ses fonctions pour se consacrer à des actions plus clandestines. Il entra alors en contact avec le réseau de renseignements Marco Polo et installa dans sa propriété un émetteur clandestin en liaison avec Londres et Alger. Il fut arrêté en octobre 1943 par la Gestapo. Interné quelques mois à la prison de Bourges, il fut condamné par un tribunal militaire allemand à vingt ans de réclusion pour espionnage puis déporté en avril 1944 vers le camp du Struthof en Alsace. De santé précaire, atteint de tuberculose et d’angine de poitrine, il y mourut, trois semaines plus tard, le 5 mai 1944.
Difficile de reprendre la piste après un tel portrait ! « Je n’ai pas la socquette légère » comme on dit dans le jargon cycliste !
La qualité du revêtement en ciment de la piste et sa longueur (près de 500 mètres) font que le vélodrome Isidore Thivrier a acquis une tradition de demi-fond, une épreuve d’endurance très spectaculaire courue derrière des motos. Les coureurs qui atteignent des vitesses voisines de 70 km/h sont appelés stayer, littéralement en anglais, « celui qui tient, qui a de bonnes qualités d’endurance ».

demi-fond à Commentry

Collectionneur impénitent, je sollicitai un ami enseignant dans un collège de Lens, pour qu’il effectue quelques photographies du vélodrome de la ville avant que ce « chef-d’œuvre en terril » ne tombe entre les mâchoires des pelleteuses pour permettre la construction du musée du Louvre-Lens. Il semblait pourtant encore dans un état acceptable de conservation.

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Construit en 1933, reconstruit en 1990, il portait le nom de Maurice Garin en hommage au premier vainqueur du Tour de France en 1903. J’ai eu déjà l’occasion de vous parler de ce champion cycliste à l’occasion de l’exposition Ciao Italia organisée au musée de l’Immigration. De nationalité italienne, naturalisé français en 1901, venu s’installer dans le Nord, on le surnommait « le petit ramoneur » en référence à son ancien métier dans le Val d’Aoste.
L’autre grand fait d’armes de Maurice Garin fut son succès, en 1901, dans le mythique Paris-Brest-Paris à la moyenne, incroyable pour les bécanes de l’époque, de 22,995 km/heure.
Spécialiste des épreuves au long cours, il remporta aussi, en 1895, les 24 heures des Arts Libéraux. Cette course organisée par le journal Le Vélo était disputée derrière des entraîneurs … dotés d’une simple bicyclette, d’un tandem ou d’une triplette. Pour l’anecdote, Garin ingurgita au cours de ce marathon : 19 litres de chocolat chaud, 7 litres de thé, 8 œufs au madère, une tasse de café avec de l’eau-de-vie de champagne, 45 côtelettes, 5 litres de tapioca, 2 kg de riz au lait et des huîtres ! Hé Dukan !
Au Nord, c’étaient les corons, la terre c’était le charbon… Le petit ramoneur nous a quitté en 1957, les mines et les vélodromes ont fermé peu à peu. Il ne reste aujourd’hui que les pistes de Saint-Omer (construite en 1899) et de Bruay-en-Artois dans le Pas-de-Calais, et au bout de « l’enfer du Nord », le paradis, le vélodrome André-Pétrieux, lieu d’arrivée de la classique mythique Paris-Roubaix. On lui fit des infidélités de 1986 à 1988, pour des raisons bassement économiques, en lui préférant l’avenue devant les bâtiments de La Redoute sponsor de l’épreuve.
J’eus l’occasion de le visiter (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2011/04/15/voyage-au-bout-de-lenfer-du-nord/) à la veille de la course, mieux encore de marcher sur la piste et d’en faire le tour complet. Ce vélodrome, c’est une histoire de passion, une légende, et au fil des pas, défilait le film d’un demi-siècle d’arrivées. Les plus grands champions y triomphèrent (sauf Anquetil !). Pire que moi encore, cet après-midi-là, deux gosses italiens d’une cinquantaine d’années, à vélo, se photographiaient à tour de rôle à l’entrée de la dernière ligne droite. Avant eux, leurs compatriotes Serse et Fausto Coppi, Antonio Bevilacqua, Felice Gimondi, Francesco Moser trois fois consécutivement, Franco Ballerini deux fois, Andrea Tafi sans parler de Pino Cérami un italo-belge de 39 ans, connurent pareille ivresse !

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Arrivée de Paris-Roubaix 1964

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Bonus inestimable, j’eus droit à une visite privée des antiques douches ornées de plaques de cuivre gravées du nom de chaque vainqueur sorti de l’enfer : « Elles sont devenues légendes au même titre que les pavés. Elles sont le mur des lamentations, l’endroit où les coureurs grimacent, geignent, comparent leurs blessures, décrivent leurs chutes avec force gestes et mimiques dans un sabir international. L’endroit où se lavent poussière, plaies et fatigue ».
Sous les pavés, la piste ! Une « vélorution » ! On aime le vélo à Roubaix, et un second vélodrome, couvert celui-là, a vu le jour en 2012, juste à côté. On l’a baptisé familièrement Stab du nom de l’ancien grand champion nordiste Jean Stablinski champion du monde et quadruple champion de France sur route.
Le football, le sport roi des médias, a fait trop souvent la nique au cyclisme et plusieurs villes possédant des clubs professionnels ont sacrifié la piste en désuétude de leur vélodrome pour en augmenter la capacité.
Je me rappelle d’arrivées d’étapes du Tour de France sur l’anneau rose du Stadium de Toulouse et du Parc Lescure de Bordeaux. J’ai fréquenté le stade Auguste Delaune (sportif normand mort sous les tortures de la Gestapo) à Reims avec la piste qui entourait la pelouse sur laquelle les légendaires joueurs Kopa, Fontaine, Piantoni, Vincent pratiquaient leur football champagne. Je me souviens d’une couverture du magazine Sport&Vie où les deux grands champions de l’époque Raymond Kopa et Louison Bobet posaient sur la piste en ayant échangé leur tenue.

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Soixante-trois ans se sont écoulés depuis que Lucien Lazaridès, surnommé l’enfant grec, gagnait l’étape azuréenne Monaco-Marseille du Tour de France sur l’anneau du boulevard du Prado. La piste a disparu depuis longtemps, cependant, l’antre de l’Olympique de Marseille, reconstruite récemment, continue à porter le nom de Vélodrome. Et lors du Tour de France de l’an dernier, le temps d’un après-midi, le stade a retrouvé sa vocation originelle, deux serpents de bitume de 160 mètres de long et 6 mètres de large ayant été coulés en arc de cercle sur la pelouse pour permettre le départ et l’arrivée de la course contre la montre.

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À Montauban, la mousse et les publicités envahissent la piste rose de la légendaire cuvette de Sapiac laissant l’usage exclusif du lieu aux rugbymen locaux.

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Dans mon enfance, je me suis nourri, goinfré serait plus exact, des lectures des magazines sportifs couleur sépia qu’achetait mon père. Je les conserve précieusement, jaunis et écornés d’avoir tant été manipulés.
Lorsque j’ajoute un vélodrome à ma collection, me reviennent en mémoire certaines étapes du Tour de France, la photographie d’un sprint, à tout le moins d’un coureur échappé franchissant la ligne en vainqueur, une chute aussi parfois. Aussitôt, miraculeusement, quelques fantômes surgis du passé se mettent à rouler sur la piste déserte.
Je vois Ferdi Kubler l’emportant à Saint-Malo lors du Tour de France 1949.

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1949-Kubler satint-Malo au-velodromeFerdi Kubler remporte la 5ème étape Rouen-Saint-Malo du Tour de France 1949

J’imagine Rik Van Steenbergen endossant le maillot jaune à l’issue de la première étape Brest-Rennes du Tour 1952. Voyez fugacement son sprint sur le vélodrome de Rennes avec ces images  (et le son si caractéristique des reporters de l’époque) dont j’attendais impatiemment la diffusion lors du passage des « actualités » au cinéma. Ce fut l’un de mes premiers souvenirs sportifs: dans l’échappée, figurait le coureur indépendant Pierre Pardoën qui participait à de nombreuses courses régionales au pays de ma grand-mère (et mon père) picarde.

http://www.ina.fr/video/AFE85004627

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Vélodrome Rennes 3Vélodrome de Rennes

Vélodrome Rennes 4Vélodrome de Rennes

Vélodrome Rennes 1Vélodrome de Rennes

Ce sont plus de 100 pistes (126 en 2013) qui sont encore en service en France. Certaines, mal ou pas entretenues, sont sans doute à l’article de la mort.
À moins d’être des mordus de cyclisme (et encore), rares sans doute parmi vous savent qu’on peut trouver des anneaux à Branoux-les-Taillades (Gard), Cléden-Poher et Guipavas (Finistère), Couëron et Guémené-Penfao (Loire-Atlantique), Descartes (Indre-et-Loire), Noyant-la-Gravoyère (Maine-et-Loire), Plélan-le-Grand (Ille-et-Vilaine), Plouasne et Quintin (Côtes-d’Armor), Valentigney (Doubs), Villemur-sur-Tarn, et même dans la station balnéaire chic de Deauville.
Ça sent bon la douce France, j’ai envie de penser que les équipes municipales actuelles envisagent avec bienveillance l’avenir de leurs infrastructures. Il est évident que les coureurs de l’élite préfèrent aujourd’hui les destinations exotiques à des critériums en France profonde pour des contrats juteux, mais cela constitue d’excellents outils pour les écoles de cyclisme. Louison Bobet affirmait qu’il n’aurait jamais gagné Paris-Roubaix et le Tour des Flandres s’il n’avait pas connu l’expérience de la piste.

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Malheureusement, j’ai lu les récents avis de décès de Mont-de-Marsan et Blois dans la rubrique nécrologique des vélodromes.
Pauvre stade Jean Loustau qui connut les grandes heures du Stade Montois avec les rugbymen de légende, Christian Darrouy, Benoit Dauga et les fabuleux frères Boniface ! Luis Ocaña, venu en voisin du Gers, Thévenet, Guimard et Duclos-Lassalle firent autrefois honneur à la piste. Place désormais à une extension du centre hospitalier !
Même les « merckxistes » les plus radicaux ignorent peut-être que le vélodrome de Blois constitua un tournant important dans la carrière du Cannibale, au même titre que ses triomphes dans Milan-San Remo et ses chevauchées fantastiques dans les ascensions de l’Aubisque et des Tre Cime di Lavaredo dans les Dolomites.
La roue de l’infortune tourna, le 9 septembre 1969, sur le béton de la piste blésoise alors qu’il disputait une course derrière derny. Eddy était dans le sillage de son entraîneur, Fernand Wambst, quand, brusquement, l’accident survint. Victime d’un bris de pédale, l’entraîneur d’un autre concurrent chuta emmenant dans sa cabriole les poursuivants immédiats. « Ce fut terrible. Il n’y a pas eu moyen d’éviter Daler et son vélomoteur. Wambst a percuté de plein fouet. Moi-même, j’ai effectué une pirouette d’une quinzaine de mètres et je me suis reçu, sur le béton, la tête d’abord, le dos ensuite. Nous étions à plus de 60 km/heure. »
Fernand Wambst fut tué sur le coup. Eddy Merckx, emmené à l’hôpital, resta sans connaissance une demi-heure. Les radiographies ne décelèrent finalement aucune fracture mais le champion belge eut le bassin complètement déplacé et confia en avoir subi les séquelles durant la suite de sa carrière pourtant prodigieuse. Un autre grand champion belge Stan Ockers fit une chute mortelle lors des Six jours d’Anvers en 1956. Un monument fut érigé en sa mémoire en haut de la côte des Forges sur le parcours de la « doyenne » Liège-Bastogne-Liège.
L’un des multiples hauts-faits d’armes d’Eddy Merckx eut pour théâtre le vélodrome de Mexico. Mauvais timing de ma période mexicaine, j’avais manqué de peu en 1968 les médailles d’or olympiques des sprinters français Trentin et Morelon et du poursuiteur Daniel Rebillard, je ratais de quelques semaines sa tentative victorieuse contre le record de l’heure. Sur un air de mariachis … Merckxicoooooo !

Image de prévisualisation YouTube

Tardive consolation, une lectrice bruxelloise photographia pour moi le vélo utilisé par le champion à Mexico et exposé sur le quai central de la station de métro … Eddy Merckx.

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Légèrement confuse, elle s’excusa de l’aspect un peu « sommaire » de la machine. Je la rassurai en lui confiant qu’il en était des vélos de piste comme des peintres, ils sont souvent primitifs quand ils sont flamands ! Je lui pardonnai volontiers qu’elle ignorât que les vélos utilisés sur la piste ne possèdent ni frein, ni dérailleur.
Avec ces engins dits à pignon fixe, il n’est donc pas possible de faire de la roue libre. Les jambes sont entrainées et on est obligé de continuer à les tourner jusqu’à l’arrêt. Ce procédé évite les coups de freins trop violents qui risqueraient d’être dangereux notamment dans les virages en cas d’un écart d’un coureur qui vous précède. Sans compter que tout gain de poids, même de quelques grammes, est appréciable dans la recherche de l’aérodynamisme.
Pour les sprinters, c’est ce qui leur permet de réaliser des séances de « surplace » qui ont pour but d’obliger le coureur qui est derrière vous, à passer devant afin de pouvoir profiter de son aspiration au moment du sprint final.
Cela peut paraître paradoxal pour une épreuve de vitesse, mais dans le cyclisme de papa et grand-papa, il n’était pas rare d’assister à de très longs surplaces qui mettaient à rude épreuve les muscles des coureurs.
Dans la mémoire des anciens sont figés des surplaces entre Antonio Maspes et Michel Rousseau qui avoisinèrent ou dépassèrent la demi-heure. Dans mon enfance, j’ai souvenir de cousins de Bourg-la-Reine qui avaient pratiqué le cyclisme sur piste et qui m’enseignaient de passionnantes leçons de tactique, un peu à la manière de Jean Gabin !

Surplace Rousseau GaignardMichel Rousseau et Roger Gaignard dans une séance de surplace

Dans l’époque moderne, le temps est « compté » et à cause des impératifs horaires et économiques des diffuseurs audiovisuels, un maximum de deux surplaces est autorisé par course avec une durée maximale de 30 secondes, à l’issue desquelles le starter indique au coureur de tête de repartir.
Il n’y a pas que les vélos qui sont « primitifs », les maillots d’antan des pistards étaient aussi minimalistes, dépourvus des traditionnelles poches arrière et poitrine des routiers (tant pis pour le briquet et le paquet de Gauloises de René Fallet !). Par contre, ils possédaient la noblesse de la soie et j’adorais leur élégance, enfilés sous le cuissard, moulant le torse du coureur afin de permettre une meilleure pénétration dans l’air.
Je suis intarissable, permettez que j’évoque aussi le vélodrome de Besançon. Aujourd’hui disparu, il portait le savoureux nom de Gibelotte.
Est-ce parce qu’il fut le champion incontesté de la lutte contre le temps, Jacques Anquetil, qualifié parfois de « chronomaître », écrivit (une fois avec son maillot de marque BIC) deux belles pages de sa carrière sur la piste de la cité horlogère.
Lors du Tour de France 1963, il consolida son maillot jaune en y remportant l’étape contre la montre. Cela inspira Antoine Blondin qui rédigea sa chronique de L’Équipe à la manière d’un Conte du Chat Perché de Marcel Aymé. Intitulée Course contre le Monstre, vous pouvez la retrouver ici : http://encreviolette.unblog.fr/2013/07/02/ici-la-route-du-tour-de-france-1963-2/
Le meilleur fut à venir même si cela n’est pas inscrit dans le palmarès de Jacques. En septembre 1967, onze ans après avoir battu le légendaire record de l’heure de Fausto Coppi au Vigorelli de Milan, il lui vint l’idée de s’attaquer à nouveau à ce monument du cyclisme.
En guise de répétition, devant les caméras de la télévision, il effectua en soixante minutes, 101 fois le tour de la piste franc-comtoise battue par le vent soit 45,775 kilomètres. Cela fut considéré par les spécialistes et ses pairs présents au bord de la piste (notamment Poulidor) comme un formidable exploit athlétique. Deux jours plus tard, Anquetil battit le record en terre lombarde en parcourant 47,493 kilomètres dans l’heure, soit 1 334 mètres de plus que son premier record de 1956. « Pour Jacques, rien n’est plus beau que le record de l’heure. On ne peut pas y faire deuxième : c’est tout ou rien » (Paul Fournel).
Pour être complet et honnête sur le sujet, l’Union Cycliste Internationale refusa d’homologuer ce record, le champion normand n’ayant pas accepté de se soumettre au contrôle antidopage dans le vestiaire bondé de monde. Il n’y avait pas de quoi en faire un fromage, un bol de cancoillotte ou de gorgonzola bien crémeux en la circonstance.
Par la suite, en effet, ce record fut souvent dévoyé et perdit, faute de repères, beaucoup de sa signification. Plutôt qu’effectuer leur tentative sur l’anneau de référence, le Vigorelli à Milan, les candidats choisirent des pistes en altitude (Mexico est à 2 250 mètres), avec des revêtements en bois plus rapides, des vélos aux conceptions technologiques très (trop ?) pointues, et parfois même des « préparations biologiques » beaucoup plus condamnables que l’absorption éventuelle de quelques amphétamines.
L’Union Cycliste Internationale a mis récemment un peu d’ordre en étant plus flexible dans son règlement : « la bicyclette doit posséder « deux roues d’égal diamètre ; la roue avant est directrice ; la roue arrière est motrice, actionnée par un système de pédale agissant sur une chaîne ». « Le coureur doit être en position assise sur sa bicyclette. Cette position requiert les seuls points d’appui suivants : le pied sur la pédale, les mains sur le guidon, le siège sur la selle ». « La bicyclette doit être accessible à l’ensemble des pratiquants. Tous les éléments de la bicyclette doivent être commercialisés (c’est-à-dire disponible sur le marché ou en vente directe auprès du constructeur) au plus tard neuf mois après leur première utilisation en compétition. Le principe du prototypage de même que l’usage d’un matériel spécialement conçu pour un athlète, une épreuve ou une performance particulière n’est pas autorisé. »

velodromebesacn-1en 2000jpegVélodrome de Besançon

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Ferdi Kubler encore vainqueur à Besançon lors du Tour de France 1947

Anquetil  heure BesançonJacques Anquetil dans sa tentative contre le record de l’heure au vélodrome de Besançon

Je ne peux clore ce grand bain de nostalgie sans vous présenter un amour de vélodrome. Il possède le charme suranné des vieilles propriétés. La grille d’entrée grince. Derrière les herbes un peu folles, surgit ce qui ressemble à un jardin public ombragé plus propice à la pratique de la pétanque ou à l’organisation d’un vide-grenier ou d’une fête de la musique.

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Ici gît le vélodrome du Placia à L’Isle-Jourdain dans le Gers. Une photographie d’une exposition consacrée au passé du lieu montre les 13 personnes de la cité « qui déplacèrent des montagnes de terre pour construire en 1933 ce vélodrome à la forme atypique avec ses virages très resserrés ».
Au premier coup d’œil, on imagine mal qu’ici, roulèrent plus de 300 coureurs professionnels, 8 champions olympiques, 32 champions du monde, 18 vainqueurs du Tour de France. Pour la nocturne du 16 septembre 1960, on relève : 1.Robert Verdeun 2.Yves Rouquette 3.Anquetil 4.Stablinski.
Robert Verdeun, excellent coureur lui-même, était le frère de Maurice Verdeun champion du monde et champion de France de vitesse, vainqueur de la grande finale de la Médaille et du Grand Prix de Paris amateur.
Aujourd’hui, cette piste constituerait un excellent terrain de jeu pour les enfants sur leur tricycle. Curieux comme ils sont, ils demanderaient à leurs parents ce qu’est la bande bleu clair qui se trouve en bordure de la piste sur toute sa longueur. Sauraient-ils répondre qu’il s’agit de la « côte d’azur », une bande d’arrêt d’urgence qu’il est interdit d’emprunter volontairement. Lors des épreuves de poursuite et les tentatives de record de l’heure, elle est rendue impraticable par la pose de « boudins ». Il s’agit de petits sacs de sable, donc rien à voir avec l’excellente charcuterie régionale que l’on pourrait éventuellement déguster à l’ombre de la cinquantaine de platanes occupant le centre de la piste !
Quelle belle aire de pique-nique, cela aurait constitué au temps des nocturnes avec les as du Tour de France ! Idéale pour les mounjetados, ces repas de village si populaires dans le Sud-Ouest.

Vélodrome Isle-JourdainLe vélodrome du Placia autrefois

Vélodrome Isle-Jourdain 3

Phénomène récent d’édition, des journalistes ou historiens publient des ouvrages ou brochures faisant revivre, souvenirs et anecdotes à l’appui, l’histoire de vélodromes de leur région aujourd’hui disparus. Ainsi, à Saumur, le vélodrome de la Loire inauguré en 1894 fut démoli durant la Seconde Guerre mondiale, la piste ayant subi les crues du fleuve.
Sortez vos mouchoirs, la ville de Cholet a perdu ses trois vélodromes dont celui au joli nom de l’Oisillonnette.
Au cours de mes recherches, j’ai découvert qu’il y eut un vélodrome en ciment à Rouen en lieu et place de l’actuel marché d’intérêt national. Construit en 1895, il était intégré dans un ensemble comprenant un casino et un lac, au centre de la piste, haut-lieu du patinage hivernal. Mon père et mon oncle durent le connaître.

Vélodrome Rouen

L’ancien vélodrome de Rouen

Il accueillit plusieurs arrivées de Paris-Rouen considéré comme la plus ancienne course cycliste d’endurance de ville à ville (remportée en 1869 par James Moore).
Un nommé Guignollot, qui ne l’était pas du tout, termina second de l’édition de 1895 devant Caron et Rayard qui courait … en tandem !
Le 6 juin 1909, se disputa un omnium entre Gustave Garrigou, vainqueur du Tour de France 1911 (en 1910, il reçut une prime spéciale de 100 francs-or pour avoir escaladé le col du Tourmalet sans mettre pied à terre !), et Jean Alavoine, une sorte de Poulidor des temps héroïques, ayant terminé cinq fois dans les cinq premiers de la Grande Boucle. Surnommé le Gars Jean, Alavoine enrichit le jargon cycliste de formules comme « rouler la caisse », « pédaler avec les oreilles » ou « mettre le nez à la fenêtre ».
Juste à l’intérieur de l’anneau cycliste, il y avait une contre-piste en herbe permettant de faire courir simultanément un homme contre sa plus noble conquête.
Le vélodrome fut détruit en 1932. Deux ans plus tard, à quelques centaines de mètres de là, naissait Jacques Anquetil.
Je ne vais pas vous laisser sur ce sentiment de nostalgie. L’espoir fait revivre les vélodromes. Soixante après la démolition du Vel’d’Hiv’ de Paris, je me réjouis de la naissance de plusieurs pistes couvertes à travers l’hexagone : le Stab à Roubaix, Bordeaux-le-lac, Bourges et même prochainement à Bonnac-la-Côte.

Vélodrome Bonnac la côte 22 velodrome-de-bonnac-la-cote_3249872

Dans mon enfance, se disputait, en hommage au village martyr, le Grand Prix de la Renaissance d’Oradour-sur-Glane avec les plus grands champions de l’époque. Aujourd’hui, à vingt-cinq kilomètres de là et de la capitale de la porcelaine, dans la campagne limousine, vient de sortir de terre le vélodrome Raymond Poulidor, du nom du grand champion originaire de la région. C’était pourtant un médiocre coureur sur piste mais, justement, s’il avait eu accès à ce type d’installation durant sa valeureuse carrière, son palmarès se serait sans doute enrichi de quelques courses prestigieuses.
Le vélodrome possède même deux pistes, une au format olympique et un anneau d’initiation et d’échauffement à l’intérieur. Il devrait être bientôt doté de sa couverture mais, pour l’instant, croisons les doigts, il connaît déjà quelques soucis avec le revêtement en béton de la piste partiellement … bosselé ! Bonne nouvelle, par contre, il a reçu la visite des collectivités de L’Isle-Jourdain (tiens, tiens), Loudéac et Saint-Étienne, voulant rénover ou bâtir le leur.

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J’ai gardé pour la bonne bouche le Vélodrome National de Saint-Quentin-en-Yvelines, à quelques tours de roue de chez moi, qui a ouvert ses portes en janvier 2014.
Il s’inscrivait à l’origine dans la candidature de la ville de Paris pour les Jeux Olympiques de 2012 mais le choix de Londres mit du plomb dans l’aile du projet. D’autant qu’à l’inverse du règlement du vélodrome de Lurcy-Lévis (!), ici, les spéculations politiques allèrent bon train : les élus de droite de la Communauté d’agglomération de Saint-Quentin-en-Yvelines pourfendirent la gauche majoritaire, arguant du fait que c’était un projet bien trop onéreux et d’une autre époque pour quelques rares coureurs en maillot de soie ! Ils reçurent même le soutien providentiel d’écologistes prétextant la proximité (réelle) d’une réserve migratoire ornithologique et la présence de quelques batraciens notoires en bordure de l’étang contigu.
Je ne développerai pas tous les débats sur ce « vélodrame » qui ne pouvaient pas se régler « à la pédale » … faute de piste ! En tout cas, le vélodrome a fini par voir le jour, et savoureusement, la droite, depuis majoritaire, s’enorgueillit du « magnifique écrin », véritable vitrine du sport, d’autant plus avec la perspective acquise des Jeux Olympiques de 2024.
À l’image du centre de Clairefontaine pour les footeux, le vélodrome s’intègre dans un complexe avec l’installation de la Fédération française de cyclisme et une autre arène destinée aux épreuves de BMX. C’est aussi le siège du centre d’entraînement de l’équipe de France et de nombreuses journées portes ouvertes permettent d’y assister.

St-Quentin Portes ouvertes 1St-Quentin Portes ouvertes 4St-Quentin Portes ouvertes 6St-Quentin portes ouvertes 3St-Quentin Portes ouvertes 7St-Quentin Portes ouvertes 2Journée Portes ouvertes vélodrome de Saint-Quentin-en-Yvelines: entraînement de l’équipe de France

Aux normes olympiques, la piste francilienne a déjà accueilli les championnats de France en octobre 2014 et les championnats du monde en février 2015.
Un des premiers événements médiatiques fut la tentative victorieuse de Robert Marchand contre son propre record de l’heure des centenaires. Âgé alors de 102 ans, il parcourut 26,927 kilomètres, performance que beaucoup d’actifs seraient incapables d’égaler, à commencer par moi.

Robert-Marchand-Hour-Record-2017robert-marchand-champion-du-monde-de-cyclisme-a-plus-de-100-ans

Vous imaginez ma joie quasi enfantine de revivre, soixante ans après, les grandes heures du Vel’d’Hiv’ qu’en fait, je n’avais connues qu’à travers les journaux et quelques retransmissions télévisées.

St-Quentin France 9Florian Rousseau, ancien champion olympique et champion du monde, avec Jean-René Godart

Les championnats de France ne firent guère recette. Pourtant, le gratin du cyclisme national, dont quelques champions du monde en titre, était au rendez-vous sur la piste qui constitue désormais leur outil de travail au quotidien.
Pour la ferveur populaire, il faudrait repasser. En effet, seuls quelques nostalgiques comme moi, éparpillés dans les gradins, tentaient à travers leurs souvenirs d’antan, de transmettre leurs émotions et d’inculquer quelques notions à une jeune génération plus encline au VTT et BMX. Toute une éducation à remettre en place, là aussi !
L’intérieur de la piste est occupé par le « quartier des coureurs » qui, pianotant sur leur portable ou s’échauffant sur un home trainer le walkman sur les oreilles, attendent qu’on les appelle au départ.
Contre mauvaise fortune, bon cœur, j’eus loisir de me déplacer le long des balustrades pour mieux appréhender toute la virtuosité des champions et … championnes, pour jauger aussi l’impressionnante inclinaison des virages. Vive la force centrifuge !
Je me familiarisais avec les différents types d’épreuves. On peut tourner en rond (ou en ovale) de bien des manières : courses de vitesse individuelle et par équipes de trois, kilomètre contre la montre, courses d’endurance avec la poursuite individuelle et par équipes, la course aux points, l’américaine, le scratch, l’omnium. Ces spécialités ont leurs règles propres et réclament des qualités différentes de puissance, de vélocité et de souplesse.
Très prisé du public (même maigre), le keirin est une épreuve assez récente importée du Japon où les paris sont ouverts sur les coureurs. La course se déroule sur deux kilomètres : lors des premiers 1400 mètres, l’allure des coureurs est réglée par un entraîneur motocycliste qui accélère progressivement avant de quitter la piste à 600 mètres de la ligne.
Au diable les acouphènes, je fus ravi d’assister à la course de demi-fond, un peu désuète aujourd’hui, avec ses motos pétaradantes.
Et puis, vibra aussi ma fibre cocardière : les coureurs étaient vêtus, plutôt que ces infâmes tenues surchargées de logos commerciaux, de maillots de leurs comités régionaux respectifs. Délicieux anachronisme de voir les combinaisons d’aujourd’hui (maillot et cuissard combinés) aux couleurs de nos provinces héritées d’une France moyenâgeuse : le bleu de l’Ile-de-France piqué de fleurs de lys, la blanche hermine de Bretagne, les léopards de Normandie. L’enseignant qui sommeille toujours en moi pensait que ce pouvait être un moyen ludique d’acquérir quelques rudiments d’histoire et de géographie. Incidemment, nos chers enfants apprendraient que la Guyenne appartient à la Nouvelle Aquitaine et n’est pas le théâtre du lancement des fusées Ariane ! Je sais bien que notre cher président, plus cultivé que la moyenne, avait déclaré que la Guyane était une île … Allez, pas de mauvais esprit, roulons !

St-Quentin France 10Championnat de France de vitesse: François Pervis champion du monde et Grégory Baugé, neuf titres de champion du monde sur piste

St-Quentin France 11St-Quentin France 3St-Quentin France 12St-Quentin France 2St-Quentin France 1Poursuite par équipes

St-Quentin France 6Omnium femmes

St-Quentin France 8st-quentin France 14St-Quentin France 13St-Quentin France 15Épreuve de demi-fond

Quelques mois plus tard, le public répondit présent, cette fois, pour les championnats du monde. Mon frère eut envie de revivre les émotions spéciales que dégage un vélodrome. Je ne savais pas que ce serait sa dernière visite chez moi.
À la différence d’une course sur route qui passe devant vous durant quelques secondes, ici le spectacle est permanent et total. Nous retrouvâmes quelques fulgurances du passé, notamment lorsque, littéralement porté par une foule enfin déchaînée, François Pervis alla conquérir le titre du kilomètre pour 87 millièmes de seconde.

St-Quentin Monde 3Championnat du Monde

St-Quentin Monde 2St-Quentin Monde 1St-Quentin Monde 4St-Quentin Monde 5St-Quentin Monde 6François Pervis vient de remporter le titre mondial du Kilomètre

La Marseillaise retentit à cinq reprises en l’honneur de nos pistards.
Qui sait si, dans six ans, je ne vous conterai pas ici d’autres exploits de nos pistards lors des Jeux Olympiques de Paris qui se dérouleront sur cette même piste…
Hors quelques (trop rares) événements internationaux et nationaux, la piste de Saint-Quentin-en-Yvelines accueille quelques épreuves régionales de jeunes. C’est plaisant de voir évoluer, souvent gratuitement ou presque, ces graines de champions qui laissent espérer que le cyclisme sur piste a un avenir.
Des baptêmes sont même organisés au cours desquels monsieur et madame Tout le monde peuvent rouler sur la piste olympique et les plus téméraires « monter aux balustrades » comme les meilleurs écureuils. Cela suscitera peut-être de futures vocations chez leurs enfants.
Par contre, il faut probablement tirer un trait sur le retour d’éventuels Six Jours.
Les Six Jours se sont progressivement modifiés voire désincarnés, et ne correspondent absolument plus aux canons originels. Prolifiques encore en Europe dans les années 1970-80, ils se sont réduits comme une peau de chagrin. Seuls subsistent cette saison ceux de Londres, Gand, Genève, Rotterdam, Brême, Berlin et Copenhague. L’Allemagne a été particulièrement affectée avec la disparition des Six Jours de Dortmund, Cologne, Hanovre, Francfort, Munich, Munster.
À l’origine, le principe voulait tout simplement qu’il ne soit pas permis à une équipe (de deux hommes) de quitter la piste durant six jours et six nuits. Aujourd’hui, la course s’est « humanisée » se résumant dans la plupart des cas en des soirées avec une succession d’américaines entrecoupées de séries de sprints.
De toute façon, les spectateurs aussi ne voulaient plus de ce genre de course. Ce n’était plus rentable de faire tourner des coureurs devant des banquettes vides. Le temps est révolu où les coureurs étaient obligés de dormir dans les cagnas, sauf le fantasque Roger Hassenforder faisant le mur pour retrouver une belle admiratrice dans un hôtel voisin du Vel’ d’Hiv’ !

Cagna d'autrefois

Les champions routiers, qui déjà limitent leurs objectifs à un ou deux grands tours nationaux, préfèrent passer l’hiver au soleil de l’autre hémisphère plutôt que se frotter aux spécialistes de la piste dans des atmosphères confinées.
Pour humer aujourd’hui un peu de la fragrance des Six Jours à l’ancienne, il faut se rendre chez nos voisins belges au vélodrome Kuipke de Gand. Les Zesdaagse van Vlaanderen-Gent (Six Jours de Gand en néerlandais) constituent les derniers garants de l’institution. Les frites, la bière et le musette restent des valeurs refuges de la kermesse « brueghelienne » !
Ici, les plus grands spécialistes de la discipline Rik Van Steenbergen, Peter Post, Patrick Sercu, l’emportèrent associés aux grands routiers de l’époque Rik Van Looy, Eddy Merckx et Roger De Vlaeminck.
Pour en avoir un aperçu, je vous offre ce joli reportage de l’émission Faut pas rêver. Justement si, il faut rêver ! Et je ne désespère pas, rien qu’un soir, goûter à cette ambiance. La chose ne sera pas aisée cependant, en effet, dès février, la presque totalité des billets pour l’épreuve disputée au mois de novembre qui suit, est déjà vendue.
Dans le reportage, il y a même le gosse qui fait le tour du square (comme moi dans la cour de l’école !). Souriez de tous ces spectateurs qui tournent la tête comme une colonie de flamants roses, de « flamands » plutôt. Les Fla-les Fla-les Flamands roulent sans mollir, les Flamands ça n’est pas mollissant …!

http://www.ina.fr/video/CPC97000568

Les béotiens, je ne peux le leur reprocher, considèrent sans doute que tous les vélodromes se ressemblent, alors qu’ils doivent répondre aujourd’hui à des contraintes architecturales précises édictées par l’Union Cycliste Internationale afin d’être homologués pour les compétitions de haut niveau : « les vélodromes sont des pistes qui, dans leur forme et inclinaison ainsi que dans leur état et leurs dimensions permettent à chaque coureur, lors des compétitions cyclistes qui s’y déroulent, de défendre ses chances sans risque ni péril. »
Une piste est constituée de deux lignes droites parallèles et de même longueur, reliées par des virages dont l’inclinaison est déterminée en fonction de la vitesse minimum de sécurité.
La longueur de la piste doit être comprise entre 133,33 et 500 mètres, et choisie de telle sorte que pour un certain nombre de demi-tours parcourus, on obtienne une distance égale à un kilomètre. Elle est fixée à 250 mètres pour les championnats du monde et les Jeux Olympiques. Les virages sont d’autant plus relevés que la piste est courte. Cela exige un travail de géométrie très poussé.
La surface de roulement doit être dure, uniforme, antidérapante et non abrasive. Elle est généralement en ciment ou asphalte pour les pistes en plein air, revêtement moins sensible aux aléas climatiques. Plus rapide, le bois est utilisé pour les pistes couvertes. Les essences les plus « roulantes » aujourd’hui pour les pistes de haute compétition sont le Douglas ou pin d’Oregon, le pin de Sibérie et le Doussié un bois exotique présent dans les forêts du Cameroun.
Il faut confier la construction d’une piste et même sa réfection à des entreprises vraiment spécialisées. Pour n’en avoir pas suffisamment pris conscience, la mairie de Paris et la société Eiffage ont été confrontées récemment à de sérieux problèmes lors de la rénovation de la piste de la Cipale de Vincennes.

Cipale rénovée 2Cipale rénovée 1Travaux de réfection de la piste de la Cipale

Il est un de mes rêves enfantins sinon puérils que j’envisage de réaliser : lors de mon prochain séjour à Milan, je compte bien me rendre au vélodrome Maspes-Vigorelli, l’un des lieux vraiment dignes de l’appellation « légendaire » dans l’histoire du sport cycliste, avant que les lattes de bois de la piste mythique ne pourrissent définitivement.

Vigorelli(© Angelo Giangregorio)

Anquetil Vigorelli Giro 1960

Chers lecteurs et lectrices, vous savez désormais comment me faire rêver : il vous suffit de faire quelques photographies de vélodromes que vous aurez approchés au hasard de vos balades et de me les envoyer. Je me ferai un plaisir de les publier à la suite de ce billet.

Mes aimables remerciements à Denis RIGAUD et Jean-François HOOG pour leur collaboration iconographique.

Publié dans:Coups de coeur |on 1 février, 2018 |6 Commentaires »

Les vélodromes de nos grands-pères … et de maintenant (1)

Vu la densité du sujet, il est traité en deux billets.

Billet 1 :
Pendant que les tempétueuses Anna, Carmen et Eleanor nous harcelaient (#balancetatempête ou plutôt http://encreviolette.unblog.fr/2017/02/21/tempetes-dans-un-encrier/), c’était bien leur tour, tant qu’à tourner en rond, j’eus envie de le faire dans un vélodrome.
J’avais ce projet de billet dans mes cartons depuis longtemps. Je sais, je viens de décourager en trois lignes, mes lecteurs réfractaires, de manière presque rédhibitoire, aux choses du cyclisme.
Pour les retenir, je les interroge : vous connaissez Ernest Hemingway ? Oui évidemment, L’adieu aux armes, Pour que sonne le glas, Le vieil homme et la mer … Le romancier américain est revenu en pleine lumière avec son récit posthume Paris est une fête qu’une citoyenne pacifiste brandit en réplique aux attentats du 13 novembre 2015. Voici ce qu’on peut y lire dans le chapitre « Une occupation abandonnée » :
« Nous déjeunâmes, square Louvois, dans un très bon bistrot, tout simple, où l’on servait un merveilleux vin blanc. De l’autre côté du square, se trouvait la Bibliothèque nationale.
« – Tu n’as jamais beaucoup fréquenté les champs de courses, Mike ? dis-je.
– Non. Pas depuis très longtemps.
– Pourquoi as-tu lâché ?
– Sais pas, dit Mike. Si, je sais. Si tu as besoin de parier pour être empaumé par ce que tu vois, c’est que ça ne vaut pas la peine d’être vu.
– Tu n’y vas plus jamais ?
– Des fois, pour une grande course avec de très bons chevaux. »
Nous étalions du pâté sur le bon pain du bistrot et buvions le vin blanc.