Archive pour la catégorie 'Coups de coeur'

Balades piémontaises : 3 jours à Turin (2)

Pour lire le compte-rendu des journées précédentes :
http://encreviolette.unblog.fr/2022/11/04/ballades-piemontaises-3-jours-a-turin-1/

Martedi 4 ottobre :
Comme la veille, nous choisissons la solution du taxi pour nous rendre le plus rapidement possible dans le quadrilatero romano, quartier historique ainsi appelé parce qu’il correspond au premier périmètre de l’occupation romaine de la ville nommée alors Julia Augusta Taurinorum en l’honneur de l’empereur Auguste.
Le chauffeur nous dépose devant la Porta Palatina, principal témoin archéologique de ce passé.

Turin Porta Palatina

Ne subsiste qu’une éclatante façade en brique (et quelques modestes vestiges) percée de deux arches pour le passage des chars et deux portes latérales destinées aux piétons. Si vous la franchissez, vous vous retrouvez face à un jardin, on dirait un décor de Cinecitta pour un tournage de péplum. Casting impérial, deux statues de bronze de Jules César et César Auguste vous accueillent devant.
La quiétude du lieu tranche avec l’effervescence qui règne à quelques mètres de là au Mercato di Porta Palazzo (du nom d’une antique porte de la cité) qui se tient quotidiennement sur la vaste Piazza della Repubblica.

Turin Porta Palazzo

Une vue aérienne montre la forme octogonale de la place telle que l’avait souhaitée l’architecte royal Juvarra, et achevée, quelques décennies plus tard, par son confrère Gaetano Lombardi. Entre temps, suite à son édit de 1800, Napoléon avait fait démolir les fortifications de la ville parmi lesquelles la Porta Palazzo. Je m’aperçois que les campagnes italiennes de l’empereur causèrent pas mal de dégâts artistiques. Appelée Piazza Vittoria à l’époque, la place devint Piazza Repubblica en 1946 pour honorer le retour de la démocratie après vingt ans de régime fasciste.
Le marché s’est établi ici en 1835, je devrais dire plus exactement les marchés, car un angle de la place est désormais occupé par il Mercato Centrale, un immeuble en verre de trois étages où des artisans du goût proposent une street food de qualité.
Mais ce matin, je m’intéresse exclusivement au grouillant marché en plein air. Comme le chauffeur de taxi nous a prévenu, on trouve de tout ici, depuis les produits italiens jusqu’à ceux provenant d’Asie ou d’Afrique : vêtements, chaussures, sacs, bijoux, articles ménagers, cosmétiques, lunettes, à des prix « attractifs », mais attention à la contrefaçon !
Gourmand, toujours attiré par le « ventre des villes », je déambule plutôt à travers les étals des marchands de bouche. Les toiles colorées qui les abritent me rappellent les célèbres parasols de Trouville du photographe John Batho*. Plaisir des yeux devant de vivantes « natures mortes », je ne peux malheureusement pas vous restituer les odeurs ni les accents des vendeurs et des clients.

turin marché 1Turin marché 2Turin marché 3Turin marché 4Turin marché 5Turin marché  6Turin marché 7

Histoire de la narguer affectueusement, je m’empresse d’envoyer par mms à la famille ariégeoise une photographie d’une presque miraculeuse cueillette de cèpes.
Quitte à être exceptionnellement infidèle aux fromages de ma Normandie natale, je craquerais volontiers (comme sans doute un de mes amis lecteurs !) devant les fabuleux pecorino (littéralement « petit de brebis » en italien) et ricotta au caractère différent selon les régions.
La population du marché est multiethnique, aubaine pour rendre hommage à Gianmaria Testa, musicien et chanteur poète piémontais, chef de gare aussi dans la région de Cuneo, qui nous a quitté prématurément, en 2016. Je me souviens d’un chaleureux concert à côté de mon domicile. Profondément humaniste, il s’intéressait aux gens. Le quotidien La Repubblica titra lors de sa disparition : « Le cantatore des paysans et des migrants est mort ». Il publia notamment, en 2006, Da questa parte del mare, un album (label Chant du Monde) traitant de la question des migrations. Y figurait justement une chanson intitulée Al mercato di Porta Palazzo.
Ça commence étrangement comme une chanson de Brassens, il en possédait d’ailleurs un faux air avec sa guitare et sa moustache épaisse. Tonton Georges nous parlait de « quelques douzaines de gaillardes qui se crêpaient le chignon à propos de bottes d’oignons » sur le marché de Brive-la-Gaillarde.
De manière aussi enlevée, sur un rythme de saltarello, Gianmaria nous relate un fait divers, un fait d’hiver même puisqu’il se déroule par un matin glacial sur le marché turinois. Les femmes se sont attroupées en cercle autour d’une mère qui accouche à même le sol enneigé. Une gardienne de l’ordre approche : « Je vais avoir besoin d’une pièce d’identité ». Ce cas de « livraison » tombe dans une zone juridiquement publique. Mais personne pour dire quoi que ce soit, personne ne peut trouver de papiers, et pour cause il n’en existe pas. Le nouveau-né, déposé alors sur l’étal d’un fleuriste est métaphoriquement assimilé aux œillets et gardénias que chacun va emporter avec soi. Avant que « la mère et l’enfant d’autres latitudes reprennent la mer de leur vie » ! Émouvante chanson de Noël qui posait la question toujours actuelle des sans-papiers !

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Dans un café, sous les arcades, nous buvons un espresso ristretto, savoureux comme souvent en Italie. Le dessus des tables fait revivre en sépia des scènes des marchés d’antan.

Turin table marché

Nous sommes prêts pour une déambulation dans le « quadrilatère romain », le plus ancien quartier de Turin. Ici pas d’arcades, les rues sont plus étroites tout en respectant leur tracé orthogonal, ce qui facilite un peu leur repérage sur notre modeste plan. Les travaux sont nombreux confirmant un phénomène de gentrification de ce quartier plus populaire, surtout à proximité du marché.
C’est là que se cachent les plus anciennes églises de Turin, les plus belles peut-être aussi.

Turin San Domenico 1

Originale, avec sa sobre façade en brique rouge, la Chiesa di San Domenico est l’un des rares témoignages médiévaux de Turin. Elle fut construite dans la première moitié du XIIIème siècle par les frères dominicains, dans un style gothique. Elle devint peu après le siège du tribunal d’inquisition de Turin, condamnant plusieurs dizaines d’hérétiques à la peine capitale. Durant l’épidémie de peste noire de 1630, une grille avait été placée à l’entrée de l’édifice afin de permettre aux fidèles d’assister aux offices sans devoir y pénétrer. Je doute qu’on ait eu recours à pareil artifice durant la récente pandémie.
Pendant la période napoléonienne, la plupart des reliques et objets précieux disparurent (vous voyez encore !) et l’église devint une loge maçonnique.
On peut encore admirer de splendides fragments de fresques du XIVème siècle, dans la Capella delle Grazie, à gauche du maître-autel. Plongées dans une quasi pénombre, on peut les éclairer en glissant une pièce dans une sorte de tronc … si le mécanisme fonctionne ! Je repense à Bourvil, le drôle de paroissien d’un film de Jean-Pierre Mocky.

Turin San Domenico 3Turin San Domenico 4Turin San Domenico 5

Je m’attarde devant l’aumône de Sant’ Antonino Pierozzi, un magnifique tableau du grand peintre de la haute Renaissance (fin XVème-début XVIème siècle) Giovanni Martino Spanzotti. Il représente l’évêque dominicain de Florence faisant don de menue monnaie à deux enfants, celle que l’on m’a subtilisée précédemment ? !!!

Turin San Domenico 2

Je suis toujours étonné par la présence dans les églises italiennes, même les plus modestes, de véritables trésors artistiques, pas toujours mis en valeur et souvent nullement protégés. Attention quand même au minestrone de certains activistes !
Nous n’avons encore rien vu. À un pâté de maisons de là, nous débouchons sur le parvis de la basilique Santuario della Consolata, également appelée Santa Maria della Consolazione, et plus simplement encore nommée « Consla » par les Turinois. De l’extérieur, elle ne paye pas trop de mine.

Turin extérieur Consolata

J’ai l’âme légère ce matin, son histoire fait penser un peu au sketch du regretté humoriste et acteur Jacques Dufilho avec sa visite de la chapelle par Victorine : « Rasée par le Prince Noir, incendiée par les Huguenots, pillée par les sans-culottes aux révolutions de 89, 30 et 48, la chapelle est entièrement d’époque… »
Certains documents affirment qu’initialement les religieux de la Consolata étaient des moines bénédictins de l’abbaye de la Novalaise (Val de Susa) réfugiés à Turin en 906 à cause de l’avancée des troupes sarrasines.
Les moines cisterciens remplacèrent les bénédictins en 1589. En 1678, ils décidèrent de construire une nouvelle église et firent appel à l’architecte Guarino Guarini. Filippo Juvarra, vous connaissez, acheva les travaux avec la construction du presbytère en 1729.
Napoléon, encore lui, ayant envahi le Piémont et supprimé les ordres religieux, le monastère fut alors transformé en caserne jusqu’à la Restauration.
D’autres religieux y revinrent ensuite jusqu’à ce que les bombardements de 1943 causent de nouveaux dégâts.
Du Moyen-Âge, il ne subsiste que le campanile et peut-être la chapelle souterraine de la Vierge des Grâces.

Turin Consolata 2

À l’intérieur, je m’assieds sur un banc, quelques minutes, presque oppressé devant un tel foisonnement de marbres colorés et de dorures. C’est d’un baroque ébouriffant, rococo, polychrome, éclectique, un clocher roman, des coupoles presque byzantines, une icône gothique. J’apprends un terme architectural, salomonique comme les colonnes torsadées derrière lesquelles apparaissent des chapelles semi-circulaires richement décorées. Attention aux marches qui créent plusieurs niveaux, ajoutant encore à l’originalité du lieu !

Turin Consolata 9Turin Consolata 6

Turin Consolata 10

L’une des œuvres majeures est le somptueux maître-autel réalisé par Juvarra. Deux anges en marbre blanc sculptés par Tantardini surplombent un tableau de la Vierge Marie.
Sur le côté, c’est une statue de la Vierge en argent qui nous accueille devant une imposante crucifixion de Saint André, auquel l’église primitive était dédiée.

Turin Consolata 4Turin Consolata 5Turin Consolata 3Turin Consolata 11

Le « monument aux deux reines » (1861), œuvre de l’artiste suisse Vincenzo Vela, est dédié aux souveraines Maria Teresa de Habsbourg-Toscane, veuve de Carlo Alberto, et Maria Adelaide de Habsbourg-Lorraine, épouse de Vittorio-Emanuele II.

Turin Consolata 2 reines 1Turin Consolata 2 reines 2

Une chapelle est dédiée à Joseph Cafasso (décès en 1860), prêtre piémontais, théologien, père des pauvres, consolateur des malades et aumônier des condamnés à mort. Le pape Pie XI le béatifia en 1925, Pie XII le canonisa en 1947.

Turin Consolata 15

Mais le clou de la visite, c’est la crypte de la Madonna delle Grazie. On a l’impression de se trouver dans une loge de théâtre … à l’italienne bien évidemment. Depuis une loggia en marbre, on possède une vision vertigineuse en plongée jusqu’à, non pas la Cène, mais un tableau de la Vierge Consolatrice.

Turin Consolata 12Turin Consolata 13Turin Consolata 14

Une légende prétend que cette icône aurait été retrouvée en 1104 sous des décombres de l’église Saint-André (nom originel de l’édifice) par un jeune aveugle venu de Briançon qui, à cette occasion, aurait recouvré la vue. L’image aurait alors été déposée dans une chapelle de l’église et est devenue l’objet d’une grande vénération. Les nombreux bienfaits obtenus grâce à cette Madone confirment sa fonction miraculeuse, du moins si j’en crois la galerie des ex-voto que j’arpente maintenant. C’est une véritable exposition de petits tableaux, peints souvent par des amateurs (« peintres du dimanche » !), et offerts au sanctuaire pour remercier la Madone après une grâce reçue. Ils mettent en scène le protagoniste de la grâce reçue et l’épisode pour lequel il souhaite la remercier : un accident de bicyclette sur la piazza del Estato, tout près des rails de tramway, un accident de scooter heurté par une automobile, la maladie grave d’un jeune enfant, et même la « terreur » du dentiste. L’image de la madone est toujours présente.

Consolata ex voto 1Consolata ex voto 2Consolata ex voto 3Consolata ex voto 4

Ce sont de véritables pages d’histoires simples voire même de l’histoire de Turin. Touchantes, naïves, drôles parfois, elles racontent de nombreuses vicissitudes (incendies, guerres, malheurs, maladies, accidents) où les croyants ont reconnu l’efficacité de l’intervention de la Mère Consolatrice dans de nombreuses situations de désespoir et de danger.

Turin Consolata 16

À la sortie de la Consolata, il est une autre dévotion qui attire les Turinois et beaucoup de touristes de l’autre côté de la place : le Caffé Al Bicerin.

Turin Bicerin 1Turin Bicerin 2Bicerin

C’est ici dans cette petite boutique ouverte en 1763 que l’acquacedratario (fabricant de boissons au citron) Guiseppe Dentis inventa le bicerin (mot piémontais signifiant « petit verre »), une boisson chaude composée de trois couches, en partant du bas du verre, de café amer, chocolat et crème fleurette.
La serveuse nous recommande surtout de ne pas mélanger. À boire délicatement à la petite cuillère. Bougies sur les guéridons en marbre blanc, boiseries aux murs et miroirs nous renvoient dans une autre époque.
Alexandre Dumas fréquentait cette enseigne lors de ses séjours dans la capitale piémontaise. Puccini mentionna dans ses mémoires qu’il visitait également cette institution.
Le bicerin inspira-t-il l’Unité Italienne, on dit que le comte Cavour, notoirement anticlérical, s’installait à la table sous l’horloge pour attendre la sortie de la famille royale qui se « consolait « en face.
Sur les serviettes de table que l’on met à notre disposition, est imprimé un extrait du roman d’Umberto Ecco, Le cimetière de Prague :
« … Je me suis frayé un chemin jusqu’à l’un des lieux mythiques de Turin à cette époque. Habillé en jésuite, et appréciant malicieusement la curiosité que j’éveille. Je suis arrivé au Caffè Al Bicerin, près du Sanctuaire de la Consolata, pour goûter leur lait, parfumé au cacao, au café et à leurs saveurs, servi dans un verre avec support et anse en métal. Je ne devais pas savoir qu’un de mes héros, Alexandre Dumas, écrirait sur le bicerin quelques années plus tard, mais au cours de seulement deux ou trois visites dans ce lieu magique, j’ai tout appris sur ce nectar…
C’était un lieu magnifique, avec sa façade en fer forgé bordée de panneaux publicitaires, ses colonnes et chapiteaux en fonte et, à l’intérieur, des boiseries en bois ornées de miroirs, des tables recouvertes de marbre et, derrière le comptoir, des bocaux parfumés aux amandes avec quarante différents types de confiseries. J’aimais rester là à regarder, en particulier le dimanche, lorsque cette boisson était un nectar pour ceux qui avaient jeûné en préparation de la communion et avaient besoin de nourriture à la sortie de la Consolata – et un bicerin était également très prisé pendant le jeûne du Carême car le chocolat chaud n’était pas considéré comme nourriture. Quels hypocrites !
Mais, plaisir du café et du chocolat mis à part, ce que j’aimais le plus, c’était apparaître comme quelqu’un d’autre : la pensée que les gens n’avaient aucune idée de qui j’étais vraiment me donnait un sentiment de supériorité. J’avais un secret. »
Pour être honnête, j’ai juste l’impression d’être moi-même, un touriste qui vient de sacrifier au rite turinois du bicerin !
Nous reprenons notre déambulation à travers les ruelles du « quadrilatère ». Les terrasses de la Piazza Emanuele Filiberto qui passe pour être la « locomotive » du quartier pour les noctambules sont désertes en cette heure de midi. On a du mal à réaliser que ce square ombragé, sous lequel un parking public a été creusé, soit un lieu de ralliement important de la jeunesse turinoise. Nous préférons nous avancer dans la via piétonne Sant’ Agostino à peine plus animée mais aux terrasses plus accueillantes. Pour couper notre faim, nous optons, malgré son nom, pour l’Arsenico Bistrot. L’agréable serveuse nous suggère des agnolotti, une spécialité locale, des gros raviolis farcis non pas de viande mais juste de légumes, en la circonstance des aubergines. Goûteux !

Turin agnolottiTurin Arsenico 1Turin Arsenico 2

Les deux enseignes qui se font face jouent les restaurants d’entreprise et, peu à peu, les Turinois arrivent de leurs bureaux ou de leurs commerces par petits groupes.
Parlent-ils du Calcio et des résultats mitigés des deux équipes locales ? À une fenêtre, un tifoso affiche sa préférence pour le Milan A.C, un des deux clubs voisins lombards avec l’Internazionale.

Turin Milan ACTurin Galleria Umberto 2 Turin Galleria Umberto 1Turin Galleria Umberto 2

Aller retour dans la Galleria Umberto peu animée. C’est un des passages couverts de la ville dont une entrée donne sur le marché de la Piazza Republica qui commence à se vider.
On se perd littéralement dans le dédale de ruelles en oubliant de consulter le plan. Par un petit passage sous les arcades, on débouche soudain sur une charmante petite place, la Piazza Palazzo di Città, construite au cœur de l’ancien plan romain et médiéval de la ville. À l’époque, elle était bondée d’étals de légumes et s’appelait Piazza delle Erbe contiguë à la Piazza del Grano.
En son centre, se dresse le monument au Conte Verde, œuvre de l’architecte Pelagio Palagi, et cadeau de Carlo Alberto de Savoie à la ville pour son mariage en 1853. Il est constitué d’un groupe sculptural en bronze représentant Amedeo VI de Savoie, le dit « comte vert », pour la couleur de ses uniformes, brandissant une épée et soumettant deux soldats maures lors des guerres d’Orient en 1366 et la libération de l’empereur byzantin Jean V Paléologue (fils de Jeanne de Savoie).

Piazza Citta 3Turin Piazza Città 1

En arrière-plan de la statue, se trouve l’élégant hôtel de ville de Turin dont l’entrée est gardée par les statues de deux rejetons de la famille de Savoie, le « prince Eugène » Eugenio di Savoia, et Ferdinand de Savoie, fils de Carlo Alberto et premier duc de Gênes. Je vous l’ai déjà dit, ce n’est pas du gâteau avec les Savoie ! Non loin de là, sous les arcades, veille Victor-Emmanuel II roi d’Italie.

Piazza Citta 2

Le bâtiment des XVIIe et XVIIIe siècles était doté d’une tour qui fut rasée, devinez quand … : en 1801, lors de l’occupation napoléonienne sous prétexte qu’elle n’était plus alignée avec les arcades environnantes.
Nous rejoignons la Via Garibaldi pour visiter, à l’angle de la Via XX settembre, la chiesa della Santissima Trinità. Comme souvent, à Turin, sa façade se fait plutôt discrète, se fondant dans l’alignement des immeubles voisins. De plus, nous trouvons porche clos.

Turin Santissima Trinita

Je sacrifie à une autre religion qui attire de nombreux fidèles en Italie, celle du Calcio, ainsi y nomme-t-on le football. L’enseigne voisine est la boutique de la Juventus, familièrement appelée Juve et aussi Vecchia Signora (« la Vieille Dame », c’est dire le respect que l’on manifeste envers ce club fondé en 1897, une véritable institution. L’aubaine aurait été belle, deux semaines plus tard, le PSG venait affronter les Bianconeri (les Blanc et noir) dans le cadre de la Ligue des Champions.

Turin Juventus 1Turin Juventus 2

Pour être objectif, la population locale soutient peut-être plus le Torino, l’autre club de la ville participant au championnat de Série A. Cela fait un peu cliché, surtout en notre époque de mondialisation, cette dualité turinoise, ce divismo qui divisait autrefois la botte (Coppi/Bartali, Loren/Lollobrigida), fut décrite par l’écrivain Mario Soldati dans Le Due Città, à l’occasion d’un dialogue entre deux tifosi des clubs rivaux : « Les deux hommes traversèrent Piazza Vittorio et parlaient déjà de football. Emilio, naturellement, était pour la Juve, l’équipe des gentlemen, des pionniers de l’industrie (Agnelli patron de Fiat ndlr), de ceux qui avaient fait des études, bref, des bourgeois riches. Giraudo, tout aussi naturellement, était pour le Toro, l’équipe des ouvriers, de ceux qui avaient fait le lycée technique, bref, des petits bourgeois et des pauvres. »
La tragédie de Superga entretient aussi la flamme dans le cœur des anciens : le 4 mai 1949, un avion spécial avec à son bord, l’équipe complète du Torino et ses dirigeants, de retour d’un match amical contre le Benfica de Lisbonne, s’écrasait sur la basilique de Superga juchée sur une colline surplombant la ville.
Dans un article pour le Corriere della Sera, le célèbre écrivain Dino Buzzati (Le désert des Tartares) écrivit : « Les enfants, les honnêtes gens du peuple d’Italie auraient-ils éprouvé semblable chagrin si l’avion qui s’est écrasé à Superga avait été rempli d’illustres hommes de science ? Bien sûr que non, soyons sincères. Et s’il avait été rempli d’écrivains, de peintres, de musiciens et de philosophes, les gens auraient-ils été pareillement affectés ? Certainement pas. »
Ces hommes qui ne faisaient que taper dans un ballon, « dans la vie médiocre des grandes villes, apportent chaque dimanche un souffle de fantaisie et de vie nouvelle ; sans sang, ni colère, ils réveillent quelque chose d’héroïque chez les hommes fatigués … les grands joueurs de football sont plus beaux, plus simples, plus évidents, plus jeunes et, aux heures de bonheur, au milieu des arènes, ils sont l’incarnation d’un conte de fées. »
Le Torino venait de rafler les quatre derniers scudetti (le titre de champion d’Italie). On relevait parmi les victimes l’international français Emile Bongiorni et le légendaire meneur de jeu Valentino Mazzola dont le fils Sandro fit plus tard les grandes heures de la Squadra Azzura. Les supporters du Toro 

Susa blog6

Vous comprenez maintenant pourquoi, chaque saison, les deux derbies de la Mole (explication bientôt) suscitent encore aujourd’hui autant de ferveur.
Je laisse de côté mes passions païennes pour visiter, à une rue de là, la Chiesa Cattolica non Parrochiale Confraternita di San Rocco, ouverte par contre. Son nom complet témoigne des divergences qui opposèrent la paroisse et la confrérie. La Confraternité avait pour priorité, à sa création, d’enterrer les cadavres abandonnés lors des épidémies de peste.

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Cette petite église est en cours de restauration, d’ailleurs deux artisans ou plutôt deux artistes procédaient cet après-midi à refaire une beauté à une crucifixion.
Nous baignons encore en plein baroque avec le maître-autel chargé de marbres et de dorures, et la coupole et sa fresque de l’Apothéose de San Rocco.
Vous voulez du baroque, en voici encore, toujours sur la Via Garibaldi, dans la chiesa dei Santi Martiri (église des saints martyrs) dite aussi église des Jésuites qui la construisirent en 1577 sur demande de la famille de Savoie. Comme son nom l’indique, elle est consacrée aux premiers martyrs Avventore, Ottavio et Solutore, saints patrons de la ville avec Saint-Jean-Baptiste.

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Le maître-autel fut réalisé par Juvarra à partir de 1730. Jusqu’au milieu du XIXème siècle, la voûte de la nef présentait une fresque du Triomphe de Saint Ignace, Ignace c’est un petit nom charmant ! Les peintures actuelles sont très colorées.
Comme à l’habitude dans le baroque turinois, c’est une profusion de dorures, de bronzes et de marbres. Y repose le penseur Giovanni Botero dont vous pouvez voir la sculpture dans le billet précédent.
Près de l’entrée, ce n’est pourtant pas Noël, je m’attendris devant une scène de la Nativité au milieu de ravissants instants de la vie quotidienne d’un petit village.

Turin chiesa Martyrs 4Turin chiesa Martyrs 5Turin chiesa Martyrs 6

Place à des emplettes plus terre à terre : ma compagne, qui craignait à juste titre les contrefaçons du marché de Porta Palazzo, fait l’acquisition d’un sac en cuir dans une maroquinerie de la via Garibaldi.

Turin St Martin PubTurin St Martin Pub 2

Nous choisissons de diner, en face de notre hôtel, à la pizzeria St Martin Pub qui, comme son nom l’indique, revendique un mix de cuisine traditionnelle et de modernité : pizza, pâtes, burger, bière et cocktail cohabitent donc. J’ai du mal à terminer ma pizza Napoli, copieuse et goûteuse, la bière alla spina est excellente.

Mercoledi 5 ottobre :
Je ne pouvais pas envisager de quitter Turin sans visiter le musée national du cinéma localisé dans le décor de la Mole Antonelliana, monument en forme de dôme de 167 mètres de haut, érigé par l’architecte Antonelli en 1863. À l’origine, la Mole était destinée à devenir le lieu de culte de la communauté juive de Turin, alors capitale du nouvel État italien. À défaut d’être synagogue, elle abrita, à partir de 1908, le musée du Risorgimento, jusqu’en 1938 date à laquelle celui-ci émigra au Palazzo Carignano.
La Mole est le symbole, la fierté et même le guide de la ville de Turin comme peut l’être notre tour Eiffel pour Paris. On l’aperçoit de partout. Vous savez maintenant pourquoi elle a donné son nom aux derbies entre les deux grands clubs de football locaux.
Un ascenseur panoramique mène jusqu’au sommet du dôme d’où l’on jouit d’une vue superbe sur la ville et l’arc alpin qui l’entoure.

Turin MoleBillet 2 Musée du CinémaTurin Cinéma

Je pensais que les mythiques studios de Cinecittà à Rome constituaient le point de départ de l’industrie cinématographique italienne, je découvre qu’en fait, bien avant, Turin joua un rôle important dans le développement du cinéma de nos voisins transalpins. Ainsi, Cabiria, le célèbre péplum muet de Giovanni Pastrone fut tourné dans les studios Fert à Turin en 1914. Maciste, personnage de fiction secondaire dans ce film, devint par la suite le héros d’une vingtaine de films jusque dans les années 1970.
La visite commence avec l’étage dédié à l’archéologie du cinéma, des théâtres d’ombre aux effets optiques comme les anamorphoses, en passant par les différents dispositifs inventés, la stéréoscopie, les lanternes magiques, kinétoscopes, zootropes, les chronophotographies d’Étienne-Jules Marey, jusqu’aux premiers films des frères Lumière.

Turin cinema archeologie 2Turin cinema archeologie 5Turin cinema archeologie 1Turin cinema archeologie 3Turin cinema archeologie 4Turin cinema archeologie 6Turin cinema archeologie 7Turin cinema archeologie 8Turin archeologie 9Turin cinema archeologie 10

On comprend comment naquit l’animation en reproduisant des images en séquences sur un papier que l’on faisait tourner très vite. On découvre l’un des premiers projecteurs des frères Lumière qui permit qu’un film devînt visible par toute une assemblée. Leur première projection publique s’effectua le 28 décembre 1895 au Grand Café de Paris boulevard des Capucines.
C’est instructif, parfois interactif et toujours pédagogique. J’ai l’impression parfois de retrouver les cours d’optique du lycée avec les images inversées et le calcul des angles d’incidence et de réfraction.
Pour nous promener maintenant dans le 7éme Art, on nous met (presque) à disposition la Vespa 125 bleue que chevauchait Nanni Moretti dans son Journal intime.

Turin Cinéma Vespa

Mythique, excusez si je suremploie cet adjectif ! Dans le film, le scooter est le co-protagoniste du personnage principal, Nanni Moretti lui-même, son compagnon complice dans ses déambulations dans Rome et ses réflexions dans multiples domaines, le cinéma et la banalisation de la politique, mais aussi l’urbanisme et la gentrification de certains quartiers, son amour pour la danse grâce à Flashdance et Jennifer Beals, pour finir par arriver, à l’improviste, sur la plage d’Ostie, à l’endroit où Pier Paolo Pasolini fut assassiné.
La Vespa était également présente dans Vacances romaines, rappelez-vous l’affiche avec Gregory Peck et Audrey Hepburn devant le Colisée.

Turin Cinéma pellicules 1Turin cinéma pellicules 2Turin Cinéma films italiens

Une photographie magnifique d’Alain Delon et Claudia Cardinale, Alberto Sordi crevant l’écran, une affiche de Rocco et ses frères, Yves Simon chantait :

« Nous nous sommes tant aimés dans les années 70
On allait voir les films italiens.

Les joueurs d’hélicon de la fanfare des Beaux-Arts
Jouaient  » Huit et demi  » sur les grands boulevards.
À Paris, la Seine était grise et pourtant je t’aimais,
Place Dauphine le soir on se retrouvait. »

Turin cinema masquesTurin cinema Star warsTurin cinema affiche FantomeVersion 2Turin cinema western

Dans d’originales mises en scène, sont présentés les différents genres de cinéma : la science-fiction avec dans une vitrine plusieurs masques des héros de Star Wars et La planète des singes, on peut même prendre place dans une cabine de pilotage, le film d’horreur avec des affiches et des masques du Fantôme de l’Opéra (1925) et Frankenstein (1931) la reconstitution d’un saloon avec des chaises renversées probablement suite à une bagarre dans un western spaghetti, un extrait de Follow the fleet, film musical de Mark Sandrich (1936), où Fred Astaire et Ginger Rogers valsent, glissent presque, sur Let’s face the music and dance.

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Nous revenons dans le grand hall, Tiempo della Mole, le bien nommé temple du cinéma, aussi vertigineux qu’une cathédrale, gardé par le dieu Molock de Cabiria.

Turin cinéma hallTurin cinéma MolokTurin cinéma hall ArgentoTurin cinéma Metropolis

Nous pouvons nous allonger, au vrai sens du terme, sur des transats rouges moelleux, pour regarder, sur un écran géant, des séquences du réalisateur (et aussi acteur) Dario Argento, le « magicien de l’horreur ». Il situa, à plusieurs reprises, l’action de ses films dans Turin.
Au-dessus de nos têtes, est reproduite l’horloge monumentale de Metropolis, le chef-d’œuvre de Fritz Lang, symbole du cinéma expressionniste allemand. Le cadran ne compte que dix heures, correspondant à dix heures de travail de jour suivies de dix heures de travail de nuit. Fritz Lang décrivait (déjà) un univers totalitaire dans lequel l’être humain n’est plus que le rouage d’une énorme machine.
Je m’assoupirais vite dans mon douillet fauteuil, redressons-nous pour rejoindre les étages supérieurs via un ascenseur.
Sur la passerelle, des niches, presque des petites cappelle (chapelles), sont dédiées aux métiers du cinéma et quelques-uns de ses grands maîtres : ainsi l’écriture du scénario avec un hommage à Woody Allen, des costumes portés par Leonardo di Caprio et Cameron Diaz, le montage. Il maestro oblige, Federico Fellini a sa « chapelle » avec ses story-boards dessinés, ses fameux chapeau et écharpe, qui me renvoient à la magnifique exposition qui lui fut consacrée au musée de l’Orangerie à Paris*. « L’émotion suprême est ce que j’ai ressenti devant le théâtre vide : un espace à remplir, un monde à créer ».

Musée Cinéma scénarioTurin cinema Cameron DiazTurin cinema Di CaprioTurin cinema montageTurin cinema Fellini 1Turin cinema Fellini 2Turin cinema Marilyn

Divine apparition : Marilyn Monroe nue sur deux photos au-dessus d’un de ses bustiers ! Ces clichés de la série Red velvet (Velours rouge) ont une histoire. On affirme souvent qu’ils furent pris à l’occasion de la sortie en 1953 du premier numéro du cultissime mensuel américain Playboy. À tort. En fait, la star blonde avait posé en 1949 devant l’objectif du photographe Tom Kelley alors que sa carrière piétinait et aurait eu besoin d’argent pour payer son loyer et des traites de sa voiture. N’assumant d’ailleurs pas totalement, elle signa son contrat sous le pseudonyme de Mona Monroe. Après que Marilyn eût connu en 1953 deux grands succès avec Les hommes préfèrent les blondes et Comment épouser un millionnaire, le patron de Playboy racheta une des photos pour l’insérer en poster central du premier numéro de son magazine.
Je me hisse encore sur une passerelle supérieure, attention au vertige, je ne m’approche pas de la rambarde.
J’arpente maintenant une galerie d’affiches de chefs-d’œuvre de l’histoire mondiale du cinéma. No comment ou alors il me faut des pages pour vous confier les émotions et les merveilleux souvenirs que me livra leur projection.

Turin cinema Ivan terribleTurin cinema Bete humaineTurin cinema ChaplinTurin cinema Citizen KaneTurin cinema GuepardTurin cinema Amants

Puisque le Pô coule à Turin, je me souviens de la sculpturale Silvana Mangano en short dans Riz amer dont l’intrigue néoréaliste se déroule au milieu des mondine, ces ouvrières saisonnières des rizières des plaines padanes.

Turin cinéma Riz amerTurin cinéma Jour de feteTurin cinema Cul de sac

Je suis heureux que l’inénarrable facteur de Jour de fête y participe dans ce musée mondial du cinéma.
Devant l’affiche voisine, je ne peux censurer le grand réalisateur. Yves Simon, encore lui, chantait de sa voix douce :

« Dans un ciné
Place de Clichy
Y avait un film
De Polanski
Pas Chinatown
Mais Cul-de-sac
Celui avec
La Dorléac … »

Pas Catherine (Deneuve), l’autre « demoiselle de Rochefort », mais Françoise fauchée en pleine jeunesse dans un horrible accident de voiture.
Hasard complet tant ma déambulation dans le musée s’est effectuée au gré de mes envies, mes souvenirs, mes émotions et mes rêves, j’achève ma longue visite avec le visionnement de l’ultime séquence du Mépris de Jean-Luc Godard qui a choisi de quitter notre terre voici trois semaines.
Extrait hautement symbolique : l’adieu et la mort accidentelle de Camille interprétée par Brigitte Bardot, la fin du tournage d’un film (Ulysse version péplum, une adaptation de l’Odyssée), dont le réalisateur est Fritz Lang en personne, dans le film, et Godard lui-même (script en main, c’est lui qui s’accroupit) qui joue l’assistant de Lang. Je l’ai regardé deux fois, savourez :

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Heureux qui comme Ulysse … je suis toujours ébloui par l’extraordinaire décor de la Villa Malaparte avec son escalier en forme de pyramide inversée, sa terrasse sans balustrade, perchée au-dessus de la mer Tyrrhénienne d’un bleu intense, à l’est de Capri, uniquement accessible à pied ou en bateau.

Turin musée cinema Villa Malaparte

Elle avait été conçue par son propriétaire, Curzo Malaparte, écrivain, journaliste, correspondant de guerre, né de son vrai nom Curt Erich Suckert en 1898. Il fit changer son état-civil, en 1929, le justifiant ainsi : « Napoléon s’appelait Bonaparte, et il a mal fini, je m’appelle Malaparte et je finirai bien ». Il adhéra au parti fasciste mussolinien en 1922, il en aurait d’ailleurs tirer parti pour obtenir l’autorisation de construire sa maison dans un tel lieu, puis prit progressivement ses distances avec le Duce. Il était entré au parti Communiste Italien au moment de sa mort en 1957. En 1963, année du tournage, la villa Malaparte était devenue propriété de la République populaire de Chine et utilisée alors « comme maison de repos pour ses intellectuels !
Godard, iconoclaste, avait déjà dérouté le public avec son générique non écrit mais parlé en ouverture du Mépris. La voix n’est pas la sienne mais celle de son chef opérateur Raoul Coutard.
Pour mes lecteurs cinéphiles (je gâte bien ceux qui aiment le cyclisme !), je vous l’offre en bonus. Du Godard pur jus ! On appelait cela la « Nouvelle Vague ».

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« Le cinéma substitue à notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs ».
Silenzio !!!
Vous devinez mon « total régal » d’avoir vécu cette immersion de quelques heures dans le monde magique des images animées. La vie est belle. Cela donne envie de retrouver le chemin des salles obscures.

Turin cinéma Lavie est belle

Retour sur terre, nous nous engageons dans via San Maurizio, sans caractère, pour gagner les rives du fleuve le plus important d’Italie. Le Pô, long d’environ 650 kilomètres, prend sa source au pied du Mont Viso dans les Alpes piémontaises et se jette dans l’Adriatique par un delta couvrant 380 km2.
Une fois n’est pas coutume, souffrez que je sois chauvin, je préfère la Seine et ses ponts chantés par Juliette Gréco !

Turin Piazza VenetoTurin Pont Victor Emmanuel

Tout de même, à hauteur de la vaste piazza Vittorio Veneto bordée d’arcades, la vue est belle depuis le ponte Vittorio Emanuele I vers la Chiesa Parrochiale della Gran Madre di Dio. Sur un côté de l’escalier d’entrée, deux statues symbolisent la Foi, l’une d’elles tient un calice (rempli de Barolo, le « Vin des Rois & le Roi des Vins » ?). Trinque-t-elle aux Savoie puisque cette église fut édifiée pour célébrer le retour de Victor-Emmanuel Ier dans ses possessions après la défaite de Napoléon Ier ? Son architecture s’inspire du Panthéon de Rome.

Turin Chiesa San MadreTurin San Madre calice

Nous flânons sur la berge quasi déserte en ce milieu d’après-midi en longeant les murazzi, les anciens entrepôts où les pêcheurs remisaient leurs barques et filets. Haut-lieu de la movida turinoise et de festives nuits d’été, quelques tags et portes délabrées semblent confirmer qu’ils ont connu des soucis avec les autorités locales. Il y a bien une terrasse ouverte … où la serveuse regrette de ne pas me servir un diabolo menthe !
Encore quelques pas et nous parvenons au ponte Umberto Ier. Ce pont, inauguré en 1907 en présence de Vittorio Emanuele III, remplace l’ancien pont Maria Teresa trop vétuste. Il fut rebaptisé suite à l’assassinat du roi Umberto Ier (dit le Bon !) par l’anarchiste Gaetano Bresci, en juillet 1900, à Monza.

Turin Ponte Umberto 1Turin Ponte Umberto 2Turin Ponte Umberto 3Turin Ponte Umberto 4

Les entrées sur le pont sont décorées de quatre statues allégoriques en bronze représentant une Pietà, la Valeur (sur le champ de bataille), l’Art et l’Industrie.
Juste à côté, longeant le fleuve commence le vaste parc public du Valentino d’une superficie de 50 hectares, homologue de notre Bois de Boulogne parisien.
Des années 1930 à 1950, s’y déroula un grand prix automobile qui attirait des dizaines de milliers de spectateurs, n’oublions pas que Turin est une capitale de l’industrie automobile.
Coupure de journal pour faire hurler les écolos d’aujourd’hui : « lors de la dernière édition en 1955, les pelouses furent piétinées, les fils barbelés pour protéger les arbres, arrachés pour y grimper, notamment un magnolia en fleur » ! Les tifosi survoltés (pléonasme ?) fêtaient la victoire d’Alberto Ascari humiliant sur sa Lancia D50 (construite à Turin) les prestigieux bolides d’Émilie, Ferrari et Maserati, pilotés par Guiseppe Farina (neveu du célèbre designer de carrosserie Pino Farina), Luigi Musso et nos compatriotes Maurice Trintignant et Jean Behra. Mythique aussi !
De nos jours, le parc, seul les vélos, trottinettes et joggers troublent la quiétude du parc. Nous n’avons pas le courage de prolonger notre promenade jusqu’à la façade harmonieuse du Castello del Valentino, ancienne résidence de la maison royale de Savoie. À tort !

Turin Castello del ValentinoTurin ecureuil

Assis sur un banc, nous nous amusons des facéties des écureuils peu farouches.
Tout près de là, le Pô coule paisiblement. Gianmaria Testa chanta les « Piccoli Fiumi » : « les petits fleuves de basse plaine arrivent à la mer sans s’en apercevoir comme certaines tristesses qui nous submergent ».
Demain, nous quittons Turin et je ne saurais partir sans lui rendre encore hommage avec une chanson tellement nostalgique mais si merveilleuse, presque d’outre-tombe, éditée un an après sa mort. Povere tempo nostro est une sorte d’hymne à notre terre mais aussi un portrait sans concession de notre société.

« Pauvre époque que la nôtre !
Pauvres peines !
Pauvre la Terre entière, qui en souffre !
Pauvre époque que la nôtre,
Et pauvres ces jours de maigre humanité,
qui passe les jours et oppriment…
Que le vent revienne !
Et avec le vent la tempête, et que ce ne soit pour toujours,
Ce temps nous reste
Laisse le vent revenir,
et dans le vent la saison où tout se fanera pour ceux qui blasphèment
Laisse le vent revenir et avec le vent la tempête,
que ce soit pour toujours le peu de temps qu’il nous reste
Laisse le vent revenir, et dans le vent la saison
où tout se fanera pour ceux qui blasphèment. »
(traduction Francesco Pagni)

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De retour vers notre hôtel, la gare de Porta Nueva déverse une nuée de supporters revêtus de maillots rayés vert et blanc. Ce soir, le club israélien du Maccabi Haïfa affronte la Juventus en match de poule de la Champions League. Le patron d’une brasserie voisine de notre hôtel écourte notre aperitivo en fermant, sans préavis, son établissement à 20 heures au lieu de minuit, pour se rendre à l’Allianz Stadium.

* http://encreviolette.unblog.fr/2010/01/26/cinema-paradiso-fellini-parigi/

Publié dans:Coups de coeur |on 21 novembre, 2022 |Pas de commentaires »

Balades piémontaises : 3 jours à Turin (1)

Pour entrer immédiatement dans le vif du sujet, et peut-être pour émoustiller vos papilles, je fais partir l’évocation de mon court séjour à Turin depuis le petit village savoyard d’Apremont connu pour son vin éponyme. D’ailleurs, nous venons de passer deux nuits au charmant hôtel Saint-Vincent le bien nommé, juste en face de la toute nouvelle maison de la Vigne et du Vin, élégant écrin de bois, de verre et de cuivre destiné à valoriser la production régionale.
Á vrai dire, il s’agit plutôt, à cet instant, d’une histoire d’eau. En effet, la semaine précédente il a plu pendant quatre jours et la neige est apparue abondamment en altitude rendant problématique la circulation, notamment dans le col du Petit Saint-Bernard que je souhaitais franchir pour plonger vers le Val d’Aoste puis la plaine du Pô. Qu’à cela ne tienne, une fois encore, je suivrai la vallée de la Maurienne en direction du col du Mont Cenis, en espérant que le beau soleil de cette fin de matinée m’évitera d’emprunter le coûteux et ennuyeux tunnel du Fréjus. Á Lanslebourg, un panneau alerte que le col de l’Iseran est fermé mais, ouf, le col du Mont Cenis est bien ouvert.

montée Mont-Cenis

Le ciel est d’un azur déjà italien. Le cœur léger, je ferais bien une halte à Termignon, aujourd’hui en fête comme chaque premier dimanche d’octobre. Vous ne connaissez possiblement pas ce modeste village d’autant que depuis 2017, il a fusionné notamment avec Lanslebourg, Bramans et Lanslevillard pour former la nouvelle commune de Val Cenis. Mais l’amoureux de fromage que je suis n’ignore pas qu’ici, sont fabriquées les meules (7 à 10 kg) du fameux Bleu de Termignon à partir du lait cru de vaches savoyardes Tarine et Abondance. Il n’a besoin d’aucune appellation d’origine protégée, ni d’aucun label, seul, une poignée de paysans le fabrique avec amour durant l’été dans les alpages environnants. Les valeureuses (et heureuses) bêtes y paissent une infinie variété d’herbes et de fleurs telles la laîche des glaciers, le jonc arctique, l’achillée tomenteuse, la tofieldie boréale et l’adonis d’été. Déjà, vous salivez pour ce bleu persillé qui n’a nul besoin d’être ensemencé avec le champignon pénicillium comme ses collègues. Dans la pénombre des caves en altitude, la pâte blanche se nervure naturellement de moisissures bleuâtres. Après plusieurs mois d’affinage, les meules seront enfin mises en vente.
Á défaut de m’arrêter, il me faudra, à mon retour, dénicher le bon fromager affineur qui proposera ce trésor. Pour l’instant, au Relais du Mont Cenis, ma compagne et moi nous contentons d’un sandwich copieusement garni d’une goûteuse tomme locale. Au sommet du col, le vent souffle mais il fait bon dans un recoin de la terrasse.

Mont Cenis Simone

Une pittoresque aïeule en tenue savoyarde vient fureter auprès de notre table en nous interpellant sur l’histoire locale : « Vous connaissez l’origine de l’expression allô ? ». J’avoue presque piteusement que non. Après nous avoir laissés mariner, quelques secondes, dans notre ignorance, elle revient pour nous apprendre que ce réflexe préalable à nos conversations téléphoniques trouve son origine chez les Allobroges, un peuple gaulois qu’au milieu du IIe siècle avant J.C, l’historien grec Polybe évoqua le premier lors de son récit du passage des Alpes par Hannibal en -218. Flatteuse pour la fibre régionale, cette explication ne tient malheureusement pas puisque (après vérification ultérieure) cette interjection viendrait du hongrois « hallo », ce qui est plus vraisemblable, l’inventeur du central téléphonique, un dénommé Puskas (il ne jouait pas au football !), était hongrois.
Question de rattrapage, savons-nous l’origine de l’expression « 22 v’là les flics » ? Que nenni bien sûr ! Documents iconographiques à l’appui, notre curieuse conférencière explique qu’il faut remonter à juillet 1902 lors de la première édition de la course de côte automobile Susa-Moncenisio, une épreuve disputée entièrement sur le territoire italien puisque de 1860 jusqu’au traité de Paris en 1947, la frontière était située au-delà de l’auberge. C’est un certain Vincenzo Lancia, celui-là même qui créa la fameuse marque automobile, qui l’emporta sur une Fiat 24 chevaux en accomplissant les 22 kilomètres de montée en 30 minutes. Et que vit le pilote piémontais en parvenant au kilomètre 22 ? Deux gendarmes français au milieu de la chaussée, CQFD !

Susa-Montecenisio auto

L’intarissable Simone, dont je découvrirai bientôt qu’elle est l’ancienne patronne du relais aujourd’hui tenu par sa fille, peut vous raconter de telles anecdotes à la pelle. Véritable conteuse, avec sa gouaille, elle arrange à sa manière l’histoire locale pour captiver et distraire la clientèle.
Il nous faut abréger son stand up en terrasse, sans doute nous aurait-elle amusés avec les éléphants d’Hannibal représentés en effigies au sommet du col.

Version 2Mont Cenis éléphant 1

Les récits de Tite-Live et Polybe rapportent qu’Hannibal, chef des Carthaginois, quitta l’Espagne avec son armée (38 000 hommes à pied et 37 éléphants) durant l’année 218 avant J.C, traversa les Pyrénées, puis, décidé à prendre possession de Rome, choisit par stratégie d’attaquer non par la mer mais par la Gaule et les Alpes. Ceci dit, on ignore encore aujourd’hui le tracé exact de sa traversée alpestre et chaque village savoyard s’est forgé sa légende, a développé son imaginaire mythique, Hannibal par-ci, une défense d’éléphant par là, ça trompe énormément. Tous les cols des Alpes ou presque possèdent des défenseurs pour reconnaître en eux « la passe d’Hannibal ». Pour les historiens, le col du Mont Cenis n’est pas le plus mal placé mais n’offre aucune certitude.
D’autres effigies de cavaliers rappellent que le col a vu passer Bonaparte à partir de 1798 à l’occasion de plusieurs de ses campagnes d’Italie. Favorable au départ à un aménagement du col du Simplon, le nouvel empereur, après avoir franchi deux fois le Mont Cenis en 1805, donna la priorité au passage par la vallée de la Maurienne et ordonna de faire ouvrir un chemin qui permettrait d’accéder au Piémont sans mettre pied à terre.
La route fut achevée en 1811. Le trafic, cette année-là, fut de 45 000 mulets et 17 000 voitures. Soixante-quinze cantonniers avaient la charge de l’entretien de la voirie. Vingt-trois maisons cantonnières peintes en rouge, habitées en permanence, étaient réparties le long du trajet. La plupart sont encore visibles, certaines en ruine.
En 1812, avant de connaître une bérézina en Russie, Napoléon fit transférer secrètement et précipitamment, de Savone à Fontainebleau, le souverain pontife Pie VII à la santé alarmante au point qu’il reçut l’extrême-onction à l’hospice du col du Mont Cenis.
Suite à l’entrevue de Plombières de juillet 1858 entre Napoléon III et Cavour, premier ministre du royaume de Sardaigne, concluant une alliance défensive, puis à la déclaration de guerre de l’empereur d’Autriche François-Joseph, les troupes napoléoniennes dirigées par le général Vinoy franchirent en mai 1859 le col du Mont-Cenis avant de se distinguer aux batailles de Magenta et de Solferino.
Toute cette mémoire est relatée dans un petit musée en forme de pyramide, symbole des campagnes égyptiennes de Napoléon 1er. Outre sa vocation muséale, cet édifice tient lieu également de chapelle, de presbytère et de logement. Il fut construit en 1967 pour remplacer le prieuré englouti, avec l’hospice et les chalets d’alpage, sous la montée des eaux du barrage.
Puisque des effigies de coureurs cyclistes voisinent avec les éléphants d’Hannibal et les chevaux d’Empire, le passionné de vélo que je suis ne peut oublier que le col fut emprunté à cinq reprises par le Tour de France. Je me contenterai de rappeler que l’Aigle de Tolède, Federico Bahamontès le survola lors de l’étape Turin-Grenoble de l’édition 1956 au cours de laquelle le valeureux régional Roger Walkowiak, en suivant à distance tout de même respectable l’Ange de la montagne, Charly Gaul, s’empara de la toison d’or et forgea sa victoire finale inattendue et injustement mésestimée.

Mont Cenis Gaul Walkowiak

Tour 1956 Mont Cenis

lac Mont Cenis 1

lac Mont-Cenis 2

Le paysage est grandiose : le sommet du col possède l’aspect d’une vaste combe dans laquelle, ce midi, miroitent les eaux bleues du lac.
Avec le percement des tunnels routiers du Mont Blanc et du Fréjus, la fréquentation commerciale a fortement régressé. Aujourd’hui, le col possède majoritairement une vocation touristique. Á proximité de l’ancienne douane, disparue suite aux accords de Schengen, et du hameau fantôme de Grand-Croix, avec à la mise en eau du barrage, il semblerait que quelques établissements hôteliers soient apparus depuis notre passage en 2007. En ce dimanche après-midi, de nombreux motocyclistes, en provenance du val de Susa se régalent à négocier les courbes serrées du versant italien.
L’approche vers Turin, cité olympique des Jeux d’hiver de 2006, n’a rien d’accueillante avec la multiplicité d’échangeurs sur l’autostrada et la tangenziale. Une bretelle vers Rivoli me replonge dans les batailles napoléoniennes et le roman de Balzac, Le Médecin de campagne, dans lequel le fantassin Goguelat fait le récit de la campagne d’Italie : « Nous étions trente mille va-nu-pieds contre quatre-vingt mille fendants d’Allemands, tous beaux hommes, bien garnis, que je vois encore. Alors Napoléon, qui n’était encore que Bonaparte, nous souffle je ne sais quoi dans le ventre. Et l’on marche la nuit, et l’on marche le jour, l’on te les tape à Montenotte, on court les rosser à Rivoli, Lodi, Arcole, Millesimo, et on ne te les lâche pas… »
Il est 16 heures et nous parvenons à destination, à notre hôtel Porta Susa, non loin de la gare éponyme.

Turin Hôtel

Situé en périphérie du cœur historique de la capitale piémontaise, il en annonce discrètement l’architecture avec ses longues arcades, son plan fondamentalement quadrangulaire avec ses rues orthogonales souvent parallèles et perpendiculaires, qui facilitent le guidage. Ne pouvant bénéficier du parking que le lendemain matin, je fais plusieurs fois le tour du quartier avant de parvenir à me garer. Je m’acclimate rapidement à la circulation, klaxons intempestifs, le circuit mythique de Monza n’est pas loin, rails de tramway, longs feux tricolores (donc pas toujours respectés), mais j’ai décidé sagement de laisser mon véhicule au garage le temps du séjour.
L’hôtel occupe les deuxième et quatrième étages d’un immeuble ancien dont la sortie débouche directement sous les fameuses arcades (on en recenserait dix-huit kilomètres) qui permettent la promenade même les jours pluvieux ou de forte chaleur (ce ne sera pas d’actualité durant notre séjour). Les souverains de la maison de Savoie les appréciaient particulièrement au point que dans certaines rues, telles celles de notre hôtel, elles ne s’interrompent pas même quand l’avenue croise d’autres voies. Il s’agit de la passeggiata del Re, la promenade du roi, souhaitée par Victor Emmanuel Ier et désormais à disposition de tous, têtes couronnées ou pas. Nous pourrons même prendre notre petit déjeuner sur une terrasse qui occupe le portique au-dessus de la rue voisine.

Turin terrasse hôtel

Après notre installation à l’hôtel, nous partons en reconnaissance dans le quartier, à la recherche d’un endroit sympathique pour notre premier diner. Nous empruntons la Via Garibaldi qui commence à quelques pas de chez nous Voie principale en raison de sa longueur (plus d’un kilomètre), rectiligne, son histoire très ancienne remonte à l’époque romaine, à l’époque son tracé reliait deux des quatre portes de la ville. Elle s’appela bien plus tard Via Dora Grossa et fut même baptisée, après l’occupation française durant la période napoléonienne, Via Moncenesio, rue du Mont Cenis, avant de redevenir Dora Grossa lors du retour de la Maison de Savoie. Enfin, après l’unification italienne, elle prit le nom de son principal artisan (avec Cavour), Guiseppe Garibaldi.
Garibaldi, prénommé Joseph pour l’état-civil, est né français en 1807 par la force des armes puisqu’alors Nice était un port du royaume de Piémont-Sardaigne annexé par la Convention. Il grandit à Nice redevenue piémontaise après le traité de Paris en 1814 avant son rattachement définitif à la France en 1860. Mais je ne vais pas vous embrouiller l’esprit avec cette longue histoire de l’unité italienne qui revenait inexorablement, au temps de ma scolarité, dans les sujets de compositions et d’examens !
Entièrement piétonne, la Via Garibaldi est bordée de boutiques et de bars où les Turinois commencent à sacrifier au rite de l’aperitivo. Cette tradition, née dans le Nord de l’Italie, apparemment à Turin, consiste, en début de soirée, lors des happy hours, à commander une boisson (autour de 10 euros), en général un spritz ou un vermouth, qui donne ensuite accès à un buffet en principe à volonté, beaucoup plus classe que nos chips et cacahuètes.
À la vitrine de la vaste boutique Candylisa, le gosse gourmand que je me surprends d’être encore guigne la myriade de confiseries qui s’amoncellent sur des tonneaux sous l’œil de super héros et de personnages de cartoons.

Turin Candy lisa

Je retrouve ma curiosité d’adulte devant la librairie Ubik Banco. Très originale, sa structure en verre s’étend telle une véranda, sur une soixantaine de mètres, le long de la Via Garibaldi. En entrant à un bout, sortant à l’autre, on peut donc effectuer une promenade littéraire, au milieu des ouvrages, sur un tronçon de l’avenue entre via Bligny et via Piave.

Turin librairieAnnie Ernaux

Ma fibre patriotique et, plus précisément encore, normande vibre avec l’exceptionnelle récompense attribuée à Annie Ernaux. Je me souviens de l’évocation émouvante de son enfance à Yvetot, petite ville du Pays de Caux.
Je découvre par hasard la disparition, l’an dernier, de Franco Battiato. Cela m’avait échappé tant ce touche-à-tout au faux-air de Woody Allen, chanteur-parolier-compositeur de la pop au rock en passant par la musique expérimentale, la musique sacrée et l’opéra, cinéaste, écrivain et peintre, était injustement méconnu en France. À mon retour, je ressortirai quelques-uns de mes CD.
Je vous aurais bien fait écouter ses Nomadi, en date de 1988, dont l’actualité reste brûlante :

« Nomade à la recherche de coins de tranquillité
Dans les brumes du Nord et dans le tumulte des civilisations
Entre clair-obscur et monotonie
Des jours qui passent
Marche à pied
Cherchant la paix au crépuscule
Tu la trouveras au bout de la route … »

Je vous propose plutôt sa Povera Patria qui entre en résonance avec les toutes récentes élections législatives en Italie. Ça ne changera jamais ?

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« Pauvre Nation, écrasée par les abus du pouvoir,
des gens infâmes qui ne savent pas ce que c’est la pudeur.
Ils se croient puissants et leur va bien ce qu’ils font
et tout leur appartient.
Parmi les dirigeants, combien de bouffons parfaitement inutiles!
Ce Pays est détruit par la douleur …
Mais ils ne vous donnent pas un peu de chagrin
Ces corps par terre sans plus de chaleur?
Ça ne va pas changer, ne va pas changer
Ne changera pas, peut-être que cela changera…
Mais comment peut-on pardonner ces hyènes dans les stades et celles des journaux?
Dans la boue coule la botte des porcs
J’ai honte et ça me blesse
De voir un homme égal à une bête.
Ça ne va pas changer, ne va pas changer …
Si, ça changera!
Tu verras que ça changera …
On peut espérer que la terre reviendra à situations plus normales,
Que l’on puisse contempler le ciel et les fleurs
Que l’on ne parle plus des dictatures …
Si nous avons encore un peu de temps à vivre.
Le printemps encore tarde à arriver. »

Après les nourritures de l’esprit, place aux saveurs terrestres, notre intuition nous fait avancer de quelques pas dans la Via della Misericordia vers le restaurant Recina. Sa terrasse est encore déserte mais bientôt les quelques tables vont être occupées.

Recina

Recina Turun

À quelques mètres de la Via Garibaldi, cela ne remet pas en cause l’unité italienne, chez Recina, on célèbre la cuisine de la province de Gênes : « Avant la mer et le sable, la Riviera Ligurienne, c’est la farine, l’eau ; l’huile, le sel, le parfum des fours, la Ligurie c’est la focaccia ». Il y en a plusieurs recettes mais déjà celle, fine et légère, parfumée, proposée comme mise en bouche, sur laquelle on étale du pesto, est une invitation au voyage culinaire au pays de Christophe Colomb.

Focaccia-genovese-e-pesto

Pour ma part, je poursuis directement comme secondi pasti avec de goûteuses trippi alla genovese. Pour couronner le tout, je commande en dessert la Stroscia di Pietrabruna, un gâteau typique de la région d’Imperia, avec de l’huile d’olive et sans beurre, friable (en Ligurie, strosciare signifie briser) accompagné d’une crème maison au limoncello. Je ne vous dis pas !!! Voilà un séjour en Piémont qui s’annonce sous les meilleurs auspices.

Recina Strocia Turin

De retour, sur la Via Garibaldi, je m’arrête quelques instants devant la façade majestueuse de la Farmacia chimica Tullio Boso, fondée en 1715. Dans une niche, on remarque le buste du médecin grec Claudius Galenus (Claude Galien), la plus grande figure de la médecine antique après Hippocrate. Ses études anatomiques sur les animaux et ses observations sur les fonctions du corps humain dominèrent la théorie et la pratique médicales pendant quatorze siècles. Il commença sa carrière à l’école des gladiateurs de Pergame, sa cité d’origine, avant de rendre à Rome auprès de plusieurs empereurs.

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Lunedi 3 ottobre :
Ce matin, est inscrite à notre programme la visite incontournable du museo Egizio, le second musée d’antiquités égyptiennes dans le monde, en importance, après celui du Caire. Nous choisissons le taxi pour nous y rendre rapidement, d’autant qu’une station se trouve à quelques pas de notre hôtel. Car, à Turin, on ne hèle pas les taxis.
Auparavant, je m’intéresse au monument érigé sur la Piazza Statuto à l’extrémité de la Via Garibaldi. Entourée d’arcades et d’immeubles élégants, sur trois côtés, c’est la dernière des grandes places de la période Risorgimento de l’ancienne capitale savoyarde.
Dans le jardin, au centre, se dresse une curieuse pyramide faite d’énormes rochers. Inaugurée en 1879, elle est dédiée aux ouvriers morts lors du percement du tunnel ferroviaire frontalier du Fréjus, les blocs de pierre provenant de son excavation. Dans une allégorie, un génie ailé avec une étoile à cinq branches inversée sur sa tête domine les Titans en marbre abattus.

Turin Estato 1Turin Estato 2Turin Estato 3Turin Estato 4

Cette place fut souvent un lieu de dispute, ainsi lors des émeutes de 1864 à l’occasion du transfert de la capitale de l’Italie de Turin à Florence, ou encore lors des grandes grèves de 1962 où affluèrent des dizaines de milliers d’ouvriers de Fiat et de Lancia.
En quelques minutes, l’aimable chauffeur de taxi nous emmène sur la route de Memphis … et de Thèbes, pensez à Champollion plutôt qu’à Eddy Mitchell !

Museo Egizio façade

C’est parti pour un voyage, sur quatre niveaux, à travers 4 000 ans d’histoire de l’art et archéologie. Première constatation, les dépliants aidant à la visite sont uniquement rédigés en langues italienne et anglaise, il en sera de même pour les informations auprès des œuvres. J’en suis quitte pour voir mon nom à foison puisqu’il signifie sarcophage dans la langue de Shakespeare ! Un camouflet pour nos gouvernants qui clament trop souvent que la France demeure un grand pays ! Le Siècle des Lumières est bien loin.
Au sous-sol, est racontée l’histoire de ce musée. Naïvement, moi qui ai descendu le Nil, des pyramides de Gizeh au temple d’Abou Simbel en passant par Louxor et Karnak, je m’interrogeais sur ce que je découvrirai de plus ici. Pourquoi un tel musée d’antiquités égyptiennes à Turin ? L’histoire commence en 1563, l’année où les ducs de Savoie transfèrent leur capitale de Chambéry à Turin. Le climat général de l’époque incite la noblesse à chercher ses origines dans la religion et la mythologie, ennoblissant ainsi la fondation de la capitale. Dans ce contexte, probablement entre 1626 et 1630, la famille de Savoie a acquis une collection d’antiquités des Gonzagas de Mantoue, parmi lesquelles la Mensa Isiaca, une plaque de bronze incrustée de divers métaux dont la figure féminine centrale est la déesse Isis, sœur et épouse du dieu Osiris.
En février 1799, elle fut récupérée par le Directoire de la France révolutionnaire jusqu’à l’effondrement de l’empire napoléonien 15 ans plus tard. En 1824, elle fut examinée par Jean-François Champollion, traducteur des hiéroglyphes.
Celui-ci passa neuf mois à déchiffrer de nombreuses trouvailles parmi lesquelles le Canon royal, un papyrus en écriture hiératique dont on peut observer quelques fragments. Il est aussi appelé « Papyrus des Rois » ou « Papyrus de Turin » et mentionne une liste de dieux et de demi-dieux ainsi que les noms et années de règne de plusieurs centaines de rois et pharaons. Champollion le qualifia de trésor pour l’histoire : « J’ai trouvé quelques noms Royaux » écrits à l’encre rouge au milieu des autres tracés en noir; je présume que c’était là les noms des chefs de dynastie. Tout ce que j’observe et que je puis dire en contemplant ces précieuses reliques ne peut que redoubler la douleur d’une telle perte peut-être irréparable à toujours: de tels trésors historiques peuvent ne point se retrouver deux fois, et j’avoue que le plus grand désappointement de ma vie littéraire est d’avoir découvert ce manuscrit dans un état aussi désespérant. Je ne m’en consolerai jamais… »

CanonRoyalTurinVersion 2Version 2

Au milieu des panneaux didactiques, les déesses Isis et Sekhmet jouent les gardiennes … du temple. Leurs statues furent récupérées par un certain Vitaliano Donati lors d’un voyage en Égypte en 1759 et de fouilles au temple de Mout à Karnak.
La visite s’effectue, par la suite, de haut en bas, nous empruntons donc les escaliers roulants pour rejoindre le second étage. On y découvre l’évolution dans le temps de l’art funéraire permettant, à travers une foule d’objets, céramiques, vases, bijoux, peignes, découverts dans les tombes, de reconstituer le quotidien des Égyptiens dans leur environnement social et religieux.

Egizio Momie foetale

On est accueilli par une momie, de l’époque prédynastique (3500 avant J.C), d’un homme adulte en position fœtale enterré ainsi dans le sable du désert. Autour d’elle, sont déposés sandales, panier et flèches.
Des travaux récents de chercheurs, à partir d’échantillons prélevés sur la momie, ont révélé que le corps de cet homme n’avait pas été momifié naturellement par l’action desséchante du sable chaud, mais qu’il avait été embaumé selon une technique précise en imprégnant les tissus funéraires de résine de conifères chauffée, d’extraits de plantes aromatiques et d’une mixture de sucre et d’huile végétale.

Egizio toile de Gebelein

Non loin de là, la « toile de Gebelein » (30 km de Thèbes) est une trouvaille importante. Cette pièce d’étoffe est le tissu peint le plus ancien trouvé en Égypte. Les fragments exposés représentent des scènes de danse, de chasse et de navigation.
L’exposition n’a rien de mortifère, au contraire on s’attarde devant la beauté artistique du sarcophage intérieur (car il y a souvent aussi une enveloppe extérieure) en bois peint, avec sa locataire  la momie de Padiamenemipet, inspecteur en chef du temple de Khonsu.

Version 2Egizio Padiamenipet 2

On sourit devant le sarcophage d’Ini en bois décoré d’une paire d’yeux pour que le défunt puisse regarder dehors les offrandes déposées sur sa tombe.

Egizio yeux

On numérote les abattis, on recolle aussi, tant bien que mal, les morceaux, ainsi à partir de deux fragments retrouvés en 1903 lors de la fouille d’une tombe d’un mastaba à Gizeh, est reconstituée la statue de Iteti, prêtre en chef de la pyramide de Khafré (Kephren), assis sans bras, les mains sur les genoux. Malgré les mutilations du visage, on devine la moustache en relief, très à la mode sous la IVe dynastie.

Version 2

Autre curiosité, la « Tombe dite des Inconnus », ainsi appelée parce que les noms des défunts n’ont pas été retrouvés. Découverte intacte en 1911 sur le site de Gebelein, elle est exposée en l’état avec tout son matériel funéraire : quatre sarcophages en bois et en pierre, momie au visage dessiné sur les bandelettes, vases en céramique et même des cordes utilisées pour le transport vers la tombe.

Egizio momie bandelettesEgizio tête momie bandelettes

Le tombeau d’Iti (chef des troupes et trésorier du royal, donc aucune parenté avec le héros de Spielberg !) et de son épouse Néféru provient également du site de Gebelein (2118-1980 av. J.C). Á l’intérieur, un couloir donnait accès à onze salles contiguës. Il est particulièrement remarquable pour sa riche décoration de fresques, en bon état de conservation évoquant notamment les travaux agricoles et les rituels religieux.

Fresques 3Fresques 2Egizio fresques 1

Je contemple les riches collections d’ouchebtis, ces statuettes qui faisaient partie du mobilier funéraire du défunt. Elles étaient élaborées en terre cuite, en bois, en pierre ou en bronze selon la classe sociale. On pouvait en dénombrer plusieurs centaines dans la même tombe, normalement une pour chaque jour de l’année. Symbolisant les serviteurs, elles étaient censées accomplir les travaux aux champs à la place du mort.
Souvent élégantes dans leur émail bleu ou vert, elles feraient de jolies pièces d’échiquier encore qu’il y aurait trop de rois et de reines !
Même si je suis à Turin, je commence à craindre d’être victime du fameux syndrome de Stendhal, ces troubles qui atteignent les voyageurs exposés à une profusion d’œuvres d’art.

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Musée Egizio statuettesVersion 2Version 2Version 2Version 2

Allez courage et ténacité ! Au premier étage maintenant, zoom sur le village de Deir-el-Medina fondé, en 1500 av. J.C. sur la rive ouest de Thèbes. C’était le village des constructeurs, des ciseleurs, des dessinateurs, des peintres et du personnel de service avec leurs familles. Leur tâche était de construire et de décorer les tombes des Vallées des Rois et des Reines. Ce n’était point des ouvriers ordinaires car ils savaient écrire comme en témoignent les ostraca (tessons de bouteille ou éclats de calcaire utilisés comme support d’écriture) et les papyrus retrouvés enterrés.

Egizio ostracon danseuse

Comment ne pas être sous le charme d’un petit éclat de calcaire (10 cm de hauteur, 17 de largeur) et la plastique superbe d’une danseuse acrobatique devenue célèbre sous le surnom de « ballerine du musée de Turin ». Dessinée il y a plus de 3 000 ans, cette esquisse est pleine de vie et de grâce. Il faut ajouter qu’il ne s’agirait que d’un brouillon car les artistes s’exerçaient et recommençaient avant d’atteindre l’excellence et être admis à travailler in situ dans les tombes royales. En tout cas, quel beau moment suspendu !
La posture suggestive de la danseuse m’offre une transition coquine vers le papyrus, dit « érotique de Turin », qui est le seul retrouvé à ce jour traitant du thème de l’érotisme. Les fragments visibles (mais pas très lisibles) constituent un ensemble satirico-pornographique présentant des scènes dans lesquelles des animaux parodient des humains mais aussi, vu le petit attroupement de visiteurs, des hommes et des femmes s’adonnant à quelques ébats sexuels débridés dans un lupanar. Malgré la mauvaise qualité du document, on constate que les hommes sont présentés « débraillés, chauves, petits et bedonnants » avec des organes génitaux exagérément dimensionnés, besognant des femmes nubiles. Horrifié, Champollion parlait dans une lettre à son frère de « débris de peintures d’une obscénité monstrueuse qui me donnent une bien singulière idée de la gravité et de la sagesse égyptienne … »
Pas de mauvais esprit, il n’y a évidemment aucune allusion zoophile dans la statuette de Penmernabu offrant une chasse (naos) surmontée d’une tête de bélier, représentation sacrée du dieu solaire Amon-Rê lorsque celui-ci accomplissait son périple nocturne dans le monde inférieur, qu’y faisait-il d’ailleurs puisqu’une légende raconte que par sa semence, il féconda le cosmos ! Le tatouage existait-il déjà, une image de la déesse Nefertari apparaît sur l’épaule gauche de Penmernabu.

Penmernabu musée Egizio

Nous parvenons à l’un des musts du musée (selon les guides), le tombeau de l’architecte Khâ et de sa femme Merit découvert inviolé en 1906 avec tout son trousseau funéraire, un véritable mode d’emploi livrant une multitude de renseignements sur la vie quotidienne des classes moyennes de l’époque. Un papyrus, copie du Livre des Morts, mesure 14 mètres. Khâ qui vécut entre 1450 et 1380 av. J.C., connut trois pharaons, Amenhotep II, Thoutmosis IV et Amenhotep III, et dirigea la construction des tombes des souverains.

Version 2Version 2

J’arpente l’impressionnante galerie des sarcophages (« coffin » en anglais !), de véritables chefs-d’œuvre entièrement peints appartenant à des personnages de haut rang.
Nesimendjam, écolo avant l’heure, portait le titre de « cultivateur de fleurs de lotus dans le temple d’Amon ». Boutehamon était scribe royal et un important personnage en 1076 avant J.C. Tamoutmutef, chanteuse d’Amon, est une représentation de la femme en tenue de tous les jours. Curiosité, apparaissent le plissage du vêtement et les membres dépassant du tissu.

Version 2Version 2Version 2Version 2Egizio TamoutmutefVersion 2

Devant le sarcophage pile et face du vizir Gemenefherback (664-525 av.J.C), taillé dans le grauwacke une pierre rare très dure, je tends l’oreille auprès d’un père qui fournit des explications intéressantes à son fils : la poitrine de Gemenefherback arbore un scarabée ailé personnifiant le soleil qui renaît chaque matin. L’enfant, revêtu d’un maillot de la Juventus, un des deux grands clubs de football de Turin, voudrait peut-être plutôt savoir si Paul Pogba sera rétabli pour la Coupe du Monde !

Version 2

Je suis mauvaise langue, le jeune supporter semble bien studieux.
Les momies d’animaux étaient un élément important de la culture égyptienne, ainsi on peut observer des momies de chats, de chiens, d’oiseaux (faucons et ibis) et même d’un crocodile.
Il y avait des divinités qui s’incarnaient dans des animaux, tels le dieu Thot honoré par un ibis et la déesse Bastet par un chat. Pour cette raison, certains spécimens étaient élevés dans des temples dédiés à ces divinités, et après la mort, embaumés et placés dans des sarcophages.
Certaines momies animales étaient des offrandes votives et même de la nourriture emmenée dans la vie d’après.
Des animaux domestiques, chéris de leurs maîtres, étaient également momifiés pour leur tenir compagnie dans l’au-delà.

Egizio chatsEgizio chats momifiés

La numérotation des étages dans l’ascenseur n’est pourtant pas écrite en hiéroglyphes, nous ne parvenons pas à redescendre au rez-de-chaussée pour poursuivre la visite. Nous nous résignons à emprunter l’escalier en marbre, d’ailleurs majestueux.
Le niveau zéro est le clou du musée : « Une merveilleuse assemblée de rois et de divinités » s’éblouissait Champollion en découvrant ce parterre de « people ».
Admirablement mis en scène, à la faveur des Jeux Olympiques d’hiver de Turin (2006), par le célèbre décorateur Dante Ferretti (trois Oscar, notamment en 2012 pour Hugo Cabret), l’espace est plongé dans une semi pénombre avec une foule de miroirs.

Egizio Sphinx 1Egizio Sphinx 2

En bons gardiens du temple qu’était leur fonction, des sphinx nous accueillent. Diantre, c’est vrai qu’il y a du beau monde ici : des rois, Ramsès II, Thoutmosis III, Sethi II, Horemheb, Amenhotep II, quelques dieux et déesses, Amon, Mout, Hathor, Sekmhet. Évidemment, popularité oblige, les visiteurs cherchent d’abord Ramsès II.
Ceci dit, les souverains de l’époque ramesside ont largement eu recours au réemploi de statues de leurs prédécesseurs du Moyen Empire et de la XVIIIème dynastie en en « ramsessisant » la physionomie. Ramsès II s’est contenté même parfois (rarement) de faire ajouter son nom sur des statues sans en modifier les traits.
Plus souvent, on a « ramsessisé » la physionomie de statues plus anciennes. Ainsi est exposée une statue dite usurpée de Ramsès II. Si je devais me fier à la blague irrespectueuse de l’humoriste Thierry Le Luron qui la brocardait souvent affectueusement, seule sa camarade de jeu Line Renaud pourrait nous dire à quoi ressemblait Ramsès II !

statue usurpée Ramses IIVersion 2

Ramsès II ne s’embarrasse pas : véritable statue de famille, il « pose » en compagnie du dieu Amon et de la déesse Mout en lieu et place du dieu fils de la triade de Thèbes, le dieu lunaire Khonsu fils de Mout.

Egizio Ramsès II

Egizio autre statue Ramses II

Voilà une statue où il est représenté seul, assis, coiffé de la couronne kepresh (symbole de la victoire), le sceptre heqa (crosse assimilant le pharaon à un berger qui conduit son peuple) contre la poitrine.
Heureusement pour lui que le mouvement #MeToo n’existait pas à l’époque, son épouse Néfertari n’apparaît qu’en effigie à petite échelle le long de sa jambe. Attention peut-être à certains militants activistes qui n’hésitent pas à dégrader « Les Meules » de Claude Monet et « Les Tournesols » de Van Gogh pour défendre leur cause ! La Pieta de Michel-Ange, dans la basilique Saint-Pierre de Rome, avait bien été saccagée à coups de marteau par un réfugié hongrois.

Version 2Version 2

Thoutmosis III porte le pagne shendyt, la coiffe de némès (popularisée par le masque funéraire en or de Toutânkhamon) et le cobra uraeus (cobra femelle protégeant le pharaon de ses ennemis) sur le front. Une queue de taureau, symbole de puissance, pend entre ses jambes.
Méconnu au départ, Thoutmosis III se fit un nom, une fois sorti de l’ombre de la régence autoritaire d’Hatchepsout. Quelques mois après son accession au pouvoir, il marcha avec une armée de 20 000 soldats sur Meggido, dans le nord de l’actuel Israël, plus connu sous son nom grec d’Armaggedon.

Egizio Ramses II AmonVersion 2

Certains pharaons et dieux étaient-ils soucieux de leur image, ainsi Horemheb est représenté à petite échelle debout avec à sa droite le dieu Amon-Rê assis sur un trône. Cette dyade en calcaire blanc, de plus de deux mètres de hauteur, fut découverte au temple de Mout à Karnak.
Détail amusant rapporté par un guide à son groupe, le buste nu du pharaon laisse deviner un léger ventre rond. Ce serait le témoignage d’une transition artistique où l’on idéalisait moins les corps.
Les activistes féministes, mentionnées ci-avant, se réjouiraient peut-être devant la représentation d’Horemheb privé de tête en compagnie de son épouse la reine Mutnedjemet.

Version 2

Je passe en revue maintenant un alignement de statues de la déesse Sekhmet, je ne les ai pas comptées, il y en aurait vingt-et-une. Toutes représentées avec le corps d’une femme et la tête d’une lionne, en position assise ou debout, elles auraient été commandées par Amenhotep III, l’un des pharaons les plus célèbres de la XVIIIe dynastie (1388-1351 av. J.C.) afin d’orner l’enceinte de son « temple des millions d’années » (célèbre pour ses deux colosses de Memnon) à Thèbes.

Egizio Sekhmet 1Egizio Sekhmet 2

Ces statues possèdent des inscriptions en hiéroglyphes qui attribuent à la déesse de nombreux épithètes différents (365 pour chaque jour de l’année, avance-t-on) constituant une « litanie de pierre » par laquelle le pharaon voulait apaiser Sekhmet à travers un rituel quotidien afin de ne pas déclencher de fléaux contre l’Égypte. Car la déesse, dont le nom signifie « la Puissante » était d’un tempérament guerrier, présentée dans la mythologie égyptienne comme la fille du dieu Soleil Rê (elle porte le disque solaire), incarnant l’œil de ce dernier et se battant seule ou bien accompagnée de génies porteurs de flèches et de couteaux. Tempérons ce portrait en signalant son instinct maternel, divinité gouvernant le domaine des cycles menstruels.
Je reviens en arrière au pied de la plus impressionnante statue du musée, celle de Sethi II, haute de 5,16 m. L’œuvre jumelle est visible au musée du Louvre, les deux furent trouvées dans la première cour du temple de Karnak. Celle qui me toise arriva à Gênes par bateau puis fut transportée sur des canons jusqu’à Turin où on la laissa dehors, faute de place. C’est alors que Champollion, exaspéré, écrivit au roi de Sardaigne un pamphlet où il se faisait passer pour Sethi II : « Moi, roi des rois, je suis maintenant prisonnier dans une écurie piémontaise, essayant de trouver un endroit adapté à ma stature de grand roi ».

Egizio Sethi

Sa jambe gauche avancée symbolise sa capacité d’agir. Il en avait bien besoin car ce petit-fils de Ramsès II connut un court rège (de -1202 à -1198) troublé par un usurpateur Amenmes.

Egizio temple

J’achève la visite en pénétrant dans le petit temple d’Ellesya construit par Thoumotsis III et dédié aux divinités Amon, Horus et Satis. Il a été entièrement reconstruit ici après que le gouvernement égyptien l’ait offert à l’Italie en remerciement de son aide au sauvetage des temples nubiens suite à la mise en eau du barrage d’Assouan.
Inévitablement, je me remémore ma croisière sur le lac Nasser pour atteindre le grandiose temple d’Abou Simbel et ses statues colossales de Ramsès II, sauvé des eaux suite à des travaux … pharaoniques.
Après trois heures de plongée en égyptologie dans une lumière très tamisée, il est presque aveuglant de se retrouver sur la Piazza San Carlo baignée de soleil et presque déserte en cette heure médiane. Très harmonieuse, elle fut construite vers 1640. Nommée alors Piazza Reale, elle abritait le marché des grains et du riz et accueillait fêtes et carrousels. Son nom actuel rend hommage à Charles Borromée prélat italien du XVIème siècle artisan de la Réforme catholique voulue par le concile de Trente (1545-1563).

Turin Piazza San Carlo 1Piazza San Carlo 2Piazza San Carlo 3Piazza San Carlo 4

Piazza San Carlo 5

En son centre, sur un cheval de bronze, Emmanuel-Philibert de Savoie dit « Tête de fer », lieutenant général du roi Philippe II d’Espagne, rengaine son épée après la bataille de Saint-Quentin (août 1557). Cet épisode en terre actuelle des Hauts-de-France est une cinglante victoire espagnole sur les troupes du roi de France Henri II. Elle préfigura la fin du conflit franco-Habsbourg avec le traité de Cateau-Cambrésis.
Fermant la perspective de la place, se dressent les églises Santa Cristina et San Carlo Borromeo, malheureusement closes en ce milieu de journée. Dommage car leur style baroque est digne d’intérêt.

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Á défaut de nourritures spirituelles, nous nous consolons avec quelque plaisir terrestre en nous engouffrant dans la Galleria San Federico toute proche. Les passages couverts sont une des curiosités de Turin. Celui-ci avec sa verrière et ses marbres blanc et noir abrite plusieurs enseignes de prestige, des restaurants et cafés et le Lux Cinéma. Inauguré en 1934 sous le nom de Cinéma Rex, il devint Dux en 1942 puis l’actuel Lux en 1945. Il faut peut-être voir derrière ces changements d’appellations, un clin d’œil au Duce Mussolini qui avait bien compris l’intérêt du cinéma comme outil de propagande en faisant construire notamment les studios Cinecitta à Rome.

Turin Galleria San Carlo 3SONY DSCTurin Galleria Federico 2

Sous la douce lumière traversant la verrière, je calme ma petite faim avec une salade au saumon. Pour le dessert, j’ai ma petite idée.
C’est parti maintenant pour une longue déambulation de place en place en me préservant du chaud soleil sous les arcades (« I Portici »). Á Turin, ville salon, le piéton est roi circulant en toute tranquillité. Quand je pense à ce que sont devenues certaines artères de Paris dont la traversée est périlleuse avec les feux décalés des autos, bus et taxis, et les vélos et trottinettes sur les pistes cyclables en double sens !

Turin Via RomaTurin Gioberti

Des statues, en veux-tu en voilà, trop même, ai-je trop aimé la « birra a la spina », ou alors Vincenzo Gioberti a-t-il un don d’ubiquité, je passe en quelques minutes, devant deux monuments en marbre de Carrare qui lui sont dédiés. Gioberti fut prêtre, éminent philosophe et homme politique du XIXème siècle. Á ce dernier titre, il fut le premier président de la chambre des députés du royaume de Sardaigne en 1848. Dépassé par l’aile gauche de sa coalition, il démissionna en 1849. Le nouveau roi Victor-Emmanuel II le nomma alors ambassadeur extraordinaire à Paris où il décèda en 1852. Il fut une figure importante du Risorgimento (unification italienne).
Le chauffeur de taxi de ce matin n’avait pas tort en nous conseillant de nous rendre sur la Piazza Carignano. Ravissante, piétonne, intime par sa petite taille, elle est entourée de bâtiments à l’architecture baroque, en particulier le Palazzo Carignano et sa façade curviligne en brique surmontée d’une rotonde.

Turin Palazzo Carignan

Construit à la fin du XVIIème siècle pour les princes de Carignan affiliés à la maison de Savoie, il vit naître le futur premier roi comme l’indique une inscription en son sommet : « QVI NACQUE VITTORIO EMANUELE II ». Il abrita la chambre des députés du parlement du royaume de Sardaigne entre 1848 et 1861, puis du parlement italien entre 1861 et 1865. Il renferme aujourd’hui le musée du Risorgimento. Le temps nous manque, j’aurais bien aimé le visiter, au moins pour admirer la somptueuse salle du Parlement subalpin. Émouvant d’imaginer que Cavour, Garibaldi, Gioberti, Massimo d’Azeglio siégèrent sur ses bancs !

Turin Carignan Parlement

De l’autre côté de la place, se trouvent notamment, outre le théâtre Carignano, le chic restaurant historique Del Cambio fréquenté autrefois par des personnages illustres tel le comte Cavour qui y avait sa table réservée, et aussi la plus que centenaire Gelateria Pepino. C’est ici que nous avons prévu de prendre notre dessert, je n’ai pas oublié.

Turin Pepino 1

Nous nous installons à l’intérieur un peu vieillot dans son décor belle époque. C’est là qu’en 1884 un glacier napolitain du nom de Domenico Pepino acquit ses lettres de noblesse auprès de la duchesse d’Aoste et les princes du Piémont, avec ses gelati aux agrumes du sud de l’Italie.
L’histoire retient surtout aujourd’hui que c’est ici, en 1939, que fut fabriqué le premier pinguino, littéralement pingouin, universellement connu sous le nom, même origine polaire, d’esquimau. Certes, les glaces enrobées de chocolat existaient auparavant mais la véritable invention fut le fameux bâtonnet. Le pinguino, est décliné dans une grande variété de parfums, parfois surprenants, telles la rose et la violette.
En ce qui me concerne, j’opte pour une glace cocktail mojito, menthe, citron vert, généreusement alcoolisée.

Il Pinguino

Pepino 3Pepino 2

Envers du décor, l’autre façade du Palazzo Carignano donne sur la Piazza Carlo Alberto du nom du roi de Sardaigne fils de Charles-Emmanuel de Savoie. Sur son cheval, il brandit en l’air son épée.

Piazza Carlo Albert

Le philosophe Friedrich Nietzsche vécut quelque temps à l’angle de cette place. Il y écrivit notamment Le Crépuscule des idoles et Ecce Homo.
C’est là, le 3 janvier 1889, qu’il se jeta en pleurant au cou d’un cheval de fiacre épuisé et brutalisé par son cocher, puis perdit connaissance. Suite à ce fait divers, Nietzsche sombra dans la démence et n’écrivit plus.
Encore quelques pas, nous débouchons maintenant sur la Piazza Castello, vaste place de 40 000 m2, véritable cœur de la ville par son animation, discrète cependant à cette heure-ci. Elle tient son nom du château médiéval d’Acaja dont on découvre les tours.

Turin Castello cavalieri 1

Á Turin, une place sans statue n’est pas concevable. Assez quelconque, le monument al Cavalieri d’Italia est une statue équestre, inaugurée en 1923 par le roi Vittorio Emanuele III, pour rappeler et honorer la valeur de cette arme tombée en désuétude après la Première Guerre mondiale.

Turin Cavalieri 2

Il fut déplacé à l’emplacement actuel en 1937 pour permettre l’érection, pas très loin de là, du monument du prince Emmanuel-Philibert duc d’Aoste. Rien à voir avec son ancêtre victorieux à Saint-Quentin, trois siècles plus tôt : petit-fils du roi d’Italie Victor-Emmanuel II, et fils d’Amédée de Savoie roi d’Espagne sous le nom d’Amédée Ier, il était commandant de la 3ème armée italienne invaincue lors de la Première Guerre mondiale En uniforme, il parade ici au milieu des bronzes de quelques-uns des héroïques soldats italiens.

Turin Castello 2Turin Piazza Castello

La rumeur lui prêtait quelque sympathie pour le Duce et il aurait même été proposé comme roi d’Italie au cas où le souverain légitime Victor-Emmanuel III s’opposerait à Mussolini. Mouais, ça semble redevenir à la mode … !

Palazzo MadamaTurin Palazzo Madama 2

Au centre de la place, on comprend mieux l’architecture curieuse du Palazzo Madama en observant une photographie aérienne. Imbriqué dans des éléments de l’ancienne casaforte des Acaja, il prit son aspect actuel au XVIIIème siècle avec sa splendide façade baroque au faux air de Versailles. Il tient son nom des deux « Madame Royale » qui y résidèrent : Christine de France, fille de notre Henri IV et régente du duc de Savoie Charles-Emmanuel II, puis Marie-Jeanne-Baptiste de Savoie dite Mademoiselle de Nemours, veuve du duc précité et régente du duché de Savoie pour son fils Victor-Amédée II. Oui, je sais, avec les Savoie, ce n’est pas du gâteau !
Le Palais abrite aujourd’hui les collections du Musée Civique d’Art Ancien, et parmi les chefs-d’œuvre, un missel des Très Belles Heures de Notre Dame de Jean de Berry et un Portrait d’homme (1476) d’Antonello de Messine.

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Quelques pas encore vers un coin de la place Castello, on se retrouve sur le parvis du Palazzo Reale (Palais Royal) gardé par les statues équestres de Castor et Pollux, les jumeaux dioscures de la mythologie romaine. C’est l’ancien lieu de résidence de la Maison de Savoie après qu’Emmanuel-Philibert, délaissant Chambéry, eût transféré son duché en 1563 dans le palais des archevêques de Turin. En 1584, le duc Charles-Emmanuel ordonna la construction d’un nouvel édifice, fortement endommagé lors du siège de Turin en 1640. C’est Madame Royale, Christine de France qui ordonna les travaux en 1646 pour édifier le Palazzo Reale où le premier roi d’Italie Victor-Emmanuel II résida jusqu’en 1865.

Turin Palazzo Reale

Sur le site web du Palais, on lit en présentation : « Les livres de voyage du siècle dernier regorgent d’histoires sur la magnificence de la demeure royale. Ils célèbrent les vastes salles, les plafonds sculptés et dorés, les peintures, les tapisseries, les lampes en cristal de montagne, les meubles et outils, ciselés, incrustés, plaqués, riches en or, pierres précieuses, nacre et ivoire, et les sols engagé et incrusté de diverses essences de bois. »
Au milieu de cette magnificence, l’attraction du palais est la Scala delle forbici, « l’escalier des ciseaux », conçue en 1720 par Filippo Juvarra pour donner un aspect majestueux aux appartements des jeunes mariés, le prince Charles-Emmanuel III et la princesse Anne-Christine de Palatinat. Les rampes semblent suspendues dans le vide. Par une astuce appelée « pince », l’architecte déchargea le poids sur les parois latérales et les arcs transversaux des paliers. La légende veut que la paire de ciseaux que Juvarra sculpta au plafond soit une provocation aux commérages de la Cour devant son audace.
Le Palazzo Reale s‘inscrit dans un complexe comprenant l’Armurerie, le Musée archéologique, la Bibliothèque, les Jardins en grande partie œuvre d’André Lenôtre, oui le nôtre celui de la Cour de Versailles, et la Galleria Sabauda.
Je regrette, faute de temps, de ne pas pouvoir visiter cette galerie. « Le Palais du Roy renferme une immense quantité de tableaux des plus grands maîtres des Ecoles d’Italie et de Flandre … Ils sont bien conservés et arrangés avec autant de goût et d’ordre qu’ils pourraient l’être dans le cabinet d’un curieux et d’un amateur » écrivait Fragonard.
Á la consultation du catalogue, j’ai des coups de cœur pour la Vierge à l’enfant (entre 1485 et 1495) de Botticelli, une scène agricole de Brueghel l’Ancien, le Portrait d’un vieillard dormant (1629) de Rembrandt, et pour faire réagir les militantes de #MeToo deux œuvres de Rubens, Deianira tentée par la Fureur (1638) et Suzanne et les vieillards la tripotant.

Galleria Sabauda 2Galleria Sabauda 3Galleria Sabauda  1Galleria Sabauda 4Galleria Sabauda 5

Nous partons maintenant à la recherche de la discrète église San Lorenzo dont on aperçoit le dôme émergeant des toits. Cher lecteur, vous vous souvenez sans doute d’Emmanuel-Philibert de Savoie et son cousin Philippe II d’Espagne vainqueurs de la bataille de Saint-Quentin, le 10 août 1557, jour de la … Saint Laurent. Ils avaient promis, en cas de victoire, de construire une église en son honneur. Le roi d’Espagne érigea l’Escurial, Emmanuel-Philibert, en manque de liquidités, se contenta de donner le nom de San Lorenzo à une église déjà présente sur la Piazza Castello. Un siècle plus tard, la première pierre de l’église promise fut posée, les travaux, sous le contrôle de l’illustre architecte (et astronome) Camillo Guarini, pouvaient commencer.
La façade, étonnamment quelconque, explique notre difficulté à la repérer et ne laisse aucunement présager de ce qui nous attend à l’intérieur. On est ébloui par l’exubérance des marbres polychromes, sculptures, stucs et dorures. L’édifice présente un plan octogonal autour duquel se greffent sept chapelles votives et le maître-autel. Nous aurons raté le phénomène d’une semaine, la lumière solaire éclairerait les fresques de ces chapelles uniquement aux équinoxes de printemps et d’automne.

Turin San Lorenzo ensembleTurin San Lorenzo 1Yurin San Lorenzo 2Turin San Lorenzo 3Turin San Lorenzo 4

Le chef-d’œuvre, c’est la coupole en forme de fleur à huit pétales surmontée d’une lanterne culminant à cinquante mètres au-dessus de notre tête. Vertigineux !

Turin San Lorenzo coupoleSan Lorenzo coupole 2

Chapelles et églises s’enchaînent, communiquent parfois, nous contournons cependant le pâté de maison pour nous retrouver Piazza San Giovanni sur le parvis de la cathédrale éclairée par la belle lumière de fin d’après-midi.

Turin San Giovanni 1

Le Duomo di San Giovanni Battista (en français, cathédrale Saint-Jean-Baptiste) fut construit entre 1491 et 1498 selon les plans de Meo del Caprino. Sa façade en marbre blanc contraste avec le campanile en brique rouge bâti peu avant en 1469.
L’intérieur avec ses trois nefs et sept chapelles latérales ne possède pas le faste de certains autres édifices religieux d’Italie et même de Turin.

Turin San Giovanni 2San Giovanni 3San Giovanni 4

La cathédrale accueille les sépultures de nombreux membres de la Maison de Savoie, dont Emmanuel-Philibert Ier de Savoie, la fameuse « Tête de fer ».
Plus surprenante est la sépulture contemporaine du bienheureux Pier Giorgio Frassati (mort à 24 ans en 1925), jeune turinois engagé dans les actions caritatives, déclaré « saint pour la jeunesse du troisième millénaire » et béatifié par Jean-Paul II.

Turin San Giovanni Frassati

Á vrai dire, la cathédrale est surtout fréquentée par les touristes pour sa chapelle du Saint-Suaire où est conservé le « Suaire de Turin » dans une châsse à haute technologie. Du beau linge puisqu’il s’agit d’une toile de lin portant l’image floue d’un homme de 1,78 m environ, mort dans les mêmes conditions que le Christ, couronne d’épines, traces de coups, de flagellation et de mise en croix. Ce drap est considéré comme une icône par certains croyants chrétiens car il aurait servi à recouvrir le corps de Jésus de Nazareth après sa mort.
Sans blasphémer sur un certain obscurantisme, des travaux de datation au carbone 14 réalisés par des chercheurs en 1998 conclurent que le fil de lin pour fabriquer le tissu date da la fin du XIIIème siècle. Conséquence implacable, le linceul ne pourrait donc pas avoir enveloppé le corps du Christ au soir de sa Passion. L’Église déclare prudemment aujourd’hui que « c’est une icône de la souffrance, de l’innocence et non une relique ».
Ceci dit, la dévotion persiste (plus mollement) et le linceul hyper protégé n’est visible qu’à l’occasion de très rares ostensions. Plus personne ne peut me le confirmer aujourd’hui, mais il me semble que lors d’un passage à Turin dans ma prime jeunesse avec mes parents, nous vîmes le fameux drap.


Turin San Giovanni parvis 1

Nous en faisons l’impasse, et en ressortant de la cathédrale, nous nous dirigeons juste en face vers le Largo IV Marzo, un square qui va bientôt prendre vie à l’heure de l’aperitivo. Au centre, sous les frondaisons, se dresse la statue en bronze grandeur nature du journaliste turinois et homme politique Giovanni Battista Bottero tenant à la main la Gazzetta del Popolo, le quotidien qu’il fonda en 1848 et dont les pages alimentaient une vive polémique anticléricale. Admirateur de Garibaldi, partisan de Gioberti et Cavour, il s’opposa à la cession de Nice à la France. Sa présence face à la cathédrale me fait penser à Don Camillo et le maire Peppone sur la place de Brescello*.

Turin Bottero

Nous avons pointé sur nos guides la Cianci Piola (petit resto traditionnel ou bistrot du coin en dialecte piémontais) pour dîner. Pour l’instant, la terrasse est absolument vide, le service ne débute qu’à 19 heures, et nous ne pouvons même pas, pour tromper l’attente, goûter à l’apéritif local que vante une affiche vintage sur les murs patinés.

Turin Carpano 1

L’histoire de cet apéritif commence à Turin en 1786 lorsque un certain Benedetto Carpano, étudiant herboriste d’origine piémontaise, après avoir appris les bases de la distillerie, se mit à son compte avec l’idée de créer une boisson innovante en faisant macérer dans du vin blanc (piémontais évidemment) une trentaine de variétés d’épices et plantes médicinales. Il ne lui restait plus qu’à lui trouver un nom : cultivé, féru de la poésie de Goethe, il y dénicha le mot allemand wermut signifiant absinthe. Le vermouth était né et ce vin liquoreux suscita l’enthousiasme notamment chez les turinoises.
Le fameux « Punt e mes » (« un point doux, un demi-point amer ») naquit un siècle plus tard lorsque un client de la boutique Carpano commanda un vermouth corrigé d’une demi-dose de quinquina.
Je saute sur l’occasion, n’en déplaise à certains de mes lecteurs, pour enfourcher mon vélo, vous savez bien que le cyclisme est une religion en Italie. Donc pour moi, Carpano, ce fut avant tout une équipe de cyclistes, au tournant des années 1950-60, sponsorisée par la marque de vermouth turinoise. Pour son maillot, elle adopta les rayures noires et blanches du club de football Juventus de Turin. Fausto Coppi et le Suisse Ferdi Kubler y firent une brève apparition à la fin de leur carrière. Parmi les champions qui brillèrent sous ses couleurs, on relève les noms de Gastone Nencini vainqueur d’un Tour de France orphelin de Roger Rivière et d’un Giro au nez et à la barbe (19 secondes) de Louison Bobet, de Franco Balmamion double vainqueur du Giro, d’Italio Zilioli, de l’excellent sprinter Nino Defilippis, ainsi que des Belges Fred De Bruyne, Jan Adriaenssens, Jos Planckaert et Willy Vannitsen.

Turin Carpano Nencini

La terrasse se remplit en quelques minutes d’une clientèle transgénérationnelle mélangeant touristes comme nous, mais aussi locaux, bobos, étudiants, couples en goguette.
Ici pas de chichis, les jeunes serveurs sont souriants et tentent tant bien que mal de vous traduire les plats de l’ardoise décrits uniquement en italien. Á défaut de connaître l’équivalent en anglais de anatra, le sympathique garçon a l’astucieuse idée d’imiter le cri du canard, coincoin !
La cuisine est familiale comme savent la préparer les « mammas » piémontaises avec les produits locaux. On ne décore pas l’assiette de quelques zébrures de poudre d’épices, on la remplit généreusement.
Je choisis en antipasto un grand classique de la cuisine piémontaise, le cultissime vitello tonnato, comprenez des fines tranches de veau froides et légèrement rosées avec une délicate sauce au thon et jaunes d’œufs, une association surprenante mais sacrément savoureuse.

Vitello a tonnoCianci Piola

Pour suivre, en primi pasti, je me laisse tenter par la viande hachée du coincoin avec des tajarin, pâtes fraîches aux œufs (beaucoup d’œufs), typiquement piémontaises, longues comme des spaghetti, fines et étroites comme des tagliatelles.
Vous comprendrez que je ne prends pas de secondi pasti mais par irraisonnable gourmandise, je ne résiste pas en dessert à la coupe maison Cianci à base de nougat, crème, chocolat et biscuit. J’ai presque honte !

cianci-piola-bere

« Souvenez vous que la vie est courte… Débarrassez vite les tables ! » La file de clients à attendre est longue. Vite, nous réglons la note peu douloureuse. Le retour par la longue Via Garibaldi pour rejoindre notre hôtel va constituer une excellente promenade digestive.
Rendez-vous dans un prochain billet pour la suite du séjour !

* http://encreviolette.unblog.fr/2016/08/17/vacances-post-romaines-9-le-cure-de-brescello/

Publié dans:Coups de coeur |on 4 novembre, 2022 |4 Commentaires »

Comme Gisèle Bienne, j’ai grandi avec le Stade de de Reims !

Au cours de l’été dernier, à travers deux billets*, j’avais mis en lumière l’originale initiative de la maison d’édition mulhousienne Médiapop de démarrer sa collection « Le club des écrivains » dans laquelle elle invite quelques gens de plume à nous faire partager leur regard de supporter et leur amour indéfectible pour un club professionnel de football.
Après les Verts de l’A.S. Saint-Etienne, l’Olympique de Marseille et le F.C. Metz, le club des écrivains s’est renforcé, au printemps, de trois nouvelles équipes : le Stade de Reims, le Stade Rennais et les Girondins de Bordeaux.
J’espère qu’une malédiction ne pèse pas dans les choix du valeureux éditeur, il se trouve, en effet, que sur les six opus jusqu’à présent parus, trois sont consacrés à des clubs qui viennent de descendre dans la division inférieure lors du précédent championnat de France de Ligue 1. Ce sera l’occasion pour les supporters stéphanois, messins et bordelais et leurs ambassadeurs littéraires (mais de ces derniers, je ne doute pas) de prouver plus encore la sincérité de leur attachement à leur club de cœur.
Je voulais finir de rédiger mon évocation annuelle des grandes boucles cyclistes de mon enfance avant de me plonger dans la nouvelle livraison printanière du tour de France des clubs.

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Mon choix de lire en priorité Grandir avec le Stade de Reims s’imposa alors naturellement. En effet, je peux reprendre à mon compte sans usurpation cette affirmation tant mon enfance baigna dans l’admiration et ma passion pour le mythique club champenois. Moult souvenirs évoqués par l’écrivaine Gisèle Bienne entrent en résonance avec le billet que j’avais consacré à l’immense Raymond Kopa, suite à son décès en 2017**.
Pour la première fois, le club des écrivains a eu l’heureuse idée de faire appel à une femme, Gisèle Bienne, romancière et essayiste, née dans un village de l’Aube, quelques mois avant que je fasse mon apparition dans un petit coin de Normandie, et résidente aujourd’hui à Reims.
Dans notre jeunesse, dans l’immédiat après-guerre, il était rare que la gente féminine fréquentât les gradins des stades de football. D’ailleurs, les photographies des magazines spécialisés de l’époque illustrent mon affirmation : on observe des travées de spectateurs quasi exclusivement masculins, souvent « endimanchés », les matches professionnels ayant lieu, ce jour-là, presque immuablement à 15 heures, costume, cravate et chapeau dans les « tribunes d’honneur », casquette et béret dans les « populaires ». On ne relevait alors aucun signe distinctif de supporter, le phénomène avec ses accoutrements, maillots et écharpes (quand ce n’est pas le torse nu !), ses accessoires et ses chants n’apparaîtrait en France que quelques décennies plus tard.
« Ils sont partis, ils étaient pressés. Je les ai suivis jusqu’à la place des Halles qui s’est vidée en cinq minutes. Á présent plus personne. Reims, le stade Auguste Delaune, pensez … »
Á Chavanges, la petite Gisèle voit, la gorge serrée, ses deux frères et son père s’éloigner en voiture pour se rendre au match, à Reims, à cent vingt kilomètres de là : « Ils n’ont pas remarqué ma tristesse, je n’avais plus d’existence à leurs yeux. Ils sont entre hommes, le football les réunit, ils partagent cette passion, la pratiquent. Ce vide quand le football signifie le partage … Je ne souhaite pas devenir une footballeuse attitrée, seulement continuer à jouer avec mes frères Tanguy et Julien et, de temps à autre, assister à un beau match. »
Rétrospectivement, j’imagine son amertume et, en contrepoint, ressens l’immense bonheur que mon père me procurait en m’emmenant dès mon plus jeune âge aux Bruyères encourager les Diables Rouges du F.C. Rouen, à Colombes pour les matches internationaux, et dans l’ancien Parc des Princes lorsque venait y jouer … le Stade de Reims.
Il y a prescription et je n’ai nullement envie de raviver la mélancolie de Gisèle, voici ce qu’Antoine Blondin écrivit dans une de ses savoureuses chroniques de L’Équipe : « Il est toujours assez émouvant d’assister à la naissance d’une tradition. La minute historique est une occasion à enlever « de suite ». Il y avait, l’autre soir, de la crèche et du berceau dans ce Parc des Princes ouvert à la belle étoile, sous laquelle la première Coupe d’Europe de football affrontait les regards de quarante mille rois mages venus lui apporter la myrrhe et l’encens d’un enthousiasme neuf… »
C’était Noël en juin pour l’auteur d’Un Singe en hiver, et mon papa et moi étions collègues de Melchior, Gaspard et Balthazar à l’occasion de la première finale de la Coupe d’Europe des clubs champions (l’ancêtre de la Champions League) entre le Real Madrid et le Stade de Reims. Comme pour tout gamin devant le sapin, il manque toujours un cadeau : ce soir-là, la victoire revint aux étoiles du Real. On y avait cru pourtant puisque les Rémois menaient deux buts à zéro au bout de dix minutes.
En consultant le palmarès du premier Ballon d’or en 1956, j’ai pris conscience de ma chance inouïe d’avoir vu, avant mes dix ans, évoluer en chair et en os les huit premiers joueurs du classement : le déjà quarantenaire Stanley Matthews plus tard anobli par la reine, Alfredo Di Stefano le « divin chauve », les trois Magyars du fameux « onze d’or » le « major galopant » Ferenc Puskas , la « Tête d’or » Sandor Kocsis et Jòzsef Bozsik, le légendaire gardien de but Lev Yachine « l’araignée noire », Ernst Ocwirk capitaine du « Wunderteam » autrichien, et bien évidemment Raymond Kopa le « Napoléon du football ». Certains journalistes, pour lesquels l’histoire du football semble avoir commencé avec Zidane, voire à la limite avec Platini, se gausseraient de mes références de baby boomer.
Je ne désire pas m’approprier les souvenirs de Gisèle, mais c’est une vertu de son livre à mes yeux de faire resurgir nombre d’images souvent voisines de mon enfance. La notoriété du Stade de Reims dépassait largement les frontières de la Champagne. Dans les années fifties et le début des sixties, c’était le club phare du football français et, pas uniquement pour des raisons économiques, il disputait ses matches de Coupe d’Europe à Paris, dans l’ancien Parc des Princes le bien nommé pour accueillir le Napoléon du football et ses hussards.
Le match « important », elle ne précise pas lequel, que son père et ses frères sont partis voir, Gisèle va le vivre à la radio en dépit des réticences de sa maman : « Décidément, ils t’ont transmis le virus… Ça t’intéresse tant que ça ? »
« Suivre un match grâce aux intonations d’une voix… Tout est tension, crainte, espoir, déception, espoir encore. Les adultes redeviennent enfants. Les enfants acquièrent un regard d’adulte. Les spectateurs tous âges confondus se montrent bons joueurs mais on le sait, la balle est imprévisible… Les yeux fermés, je me trouve à cent vingt kilomètres d’ici tandis que j’habite dans un récit enchaînant les séquences jouées sur le vif. Ces journalistes savent nous séduire, des phrases courtes, des verbes, encore des verbes, un déferlement de verbes. Nous sommes portés par le débit des mots puis ce sont quelques pauses ou des répétitions troublantes, scandées, calculées qui viennent combler les vides quand un étrange blocage s’empare des équipes. Le jeu stagne mais le suspense qu’entretient le journaliste réussit à le faire vibrer. Il y a du mouvement au cœur de la retenue, une voix me dessine un paysage, me peint des scènes au ralenti. Nous sommes au cœur d’un très neuf et très ancien récit. Là, en effet, je suis avec des personnages, avec un conteur et avec un astre vers lequel tous les regards convergent… j’ai grandi avec la radio, au contact des voix, de leur musique, je les garde en mémoire beaucoup mieux que les visages… Je regrette que plusieurs de mes amis méprisent le football sans en rien connaître. Le rectangle magique n’est pas leur terrain. Dommage qu’ils ne savent pas ou plus suivre le cours d’une pensée vagabonde, d’une pensée rêvante, qu’ils ne savent pas attraper au vol les paroles joueuses… »
Bel hommage aux talentueux radioreporters de l’époque qui savaient nous tenir en haleine, éveiller notre imagination. Comme la petite Gisèle, assise dans le fauteuil de son père, l’oreille collée au poste, j’écoutais les reportages des mêmes matches***. Pire, je « refaisais le match » dans la cour de récréation du collège que dirigeait ma maman. C’est ainsi que, soixante ans plus tard, je me suis retrouvé le héros d’un chapitre de Le violon de Maman, un livre que m’envoya son autrice Marie-Thérèse Bitaine de la Fuente, une ancienne élève du collège devenue professeur au lycée français de Madrid : « La pièce que nous appelions « l’étude » était longue et bien chauffée, car nous y passions le plus clair de notre temps en dehors des heures de classe. Il y avait comme une chaleur animale dans la proximité de ces corps à moitié vautrés sur les livres, dans un temps qui s’éternisait alors que les esprits tentaient de comprendre ou de mémoriser les leçons de la journée. La torpeur gagnait parfois la bataille, mais il arrivait qu’un spectacle singulier nous en tire : le fils de la directrice faisait une irruption bruyante dans la cour jusque-là silencieuse, un ballon de foot aux pieds, et commençait tout seul une incroyable partie de football où il était tour à tour chacun des protagonistes. Ballon au pied, il faisait l’équipe entière et le commentateur. On eût même dit qu’une foule invisible l’applaudissait, car il en imitait les remous et les exaltations par des sons plus assourdis. Malgré nous, nous suivions les aléas du match, ses fougueuses galopades l’entraînant aux quatre coins du stade imaginaire… » Suivait de manière détaillée une séquence d’une attaque du Real Madrid … face probablement au Stade de Reims !
« Pendant plusieurs belles années pour le Stade de Reims, je (Gisèle ndlr) me suis tenue à l’écoute de ces reportages comme je me suis tenue à l’écoute de pièces radiophoniques et du « Club des poètes ».
Non mais, il ne s’agit pas de réduire les passionnés de la balle ronde à des faibles d’esprit !
« Je suis également une fille qui a joué à la poupée, à la marelle, à la corde à sauter, qui s’est déguisée en fée ou en princesse, a dessiné des maisons, des arbres et des fleurs, dévoré des livres, à l’âge de dix ans Eugénie Grandet, Le Silence de la mer à onze ans, Les Croix de bois et Le Réveil des morts à douze ans, appris des poèmes d’Aragon et combien de Verlaine car tout me semblait conciliable, ballon et livres. »
« Qui, entre les lignes blanches délimitant le rectangle vert, nous contera ce qu’est le football de la tête au pied, du pied à la tête, de l’un à l’autre, des uns aux autres ? Qui ? Peut-être le peintre Nicolas de Staël à qui le rouge et blanc des maillots rémois n’aurait certainement pas déplu… ». Lionel Bourg, autre écrivain passionné de foot, dans son opus sur les Verts stéphanois, avait cité également l’artiste spectateur émerveillé d’un soir et auteur de la toile monumentale du Parc des Princes et d’une série sur Les Footballeurs. Il aurait sans doute, en effet, été ébloui, comme le furent mes yeux de gamin, par la tenue de soie avec le col à lacets de Kopa et ses partenaires lors de cette première finale de Coupe d’Europe.

Kopa et Di Stefano

Mais, au-delà de cette élégance vestimentaire, c’est le style de l’équipe champenoise qui séduisait et que Gisèle, la narratrice, restitue avec précision et poésie : « Ça joue léger, précis, alerte, vif, ça joue offensif, collectif, ça joue avec ce quelque chose qui remonte à l’enfance et traverse les âges… Balle au pied, il (Kopa) il domine le terrain, y trace des arabesques qui leurrent ses adversaires. Une feinte par-ci, un nouveau dribble par-là, il avance, il esquive, il avance, esquive encore, avance toujours, non vous n’aurez pas ma balle, pas maintenant. Enfin, une passe … L’élégance de son jeu le rend spectaculaire. Dribbler sur l’aile droite, courir, léger, léger ; distiller ses balles en joueur vigilant. Il a le don de faire sourire la balle au ras de la pelouse comme dans les airs, de lui accorder ses chances au moment opportun. La balle lui est un trésor. La balle est sa divine alliée, elle l’a définitivement sorti de la mine. De l’intelligence, de la perspicacité, du répondant, de la souplesse, de l’audace, de l’intuition, il en faut pour réussir un bon match. Reims avec les Fontaine, Kopa, Piantoni, Vincent, a le vent en poupe… ».

Fontaine Kopa Vincent Piantoni

Je confirme, il y avait un jeu « à la rémoise » chatoyant, un « football champagne » pétillant comme l’illustre breuvage local. Il ne faisait pas l’unanimité de la presse spécialisée et était notamment prétexte à une sorte de guérilla idéologique entre les journalistes du quotidien L’Équipe (et son hebdomadaire France-Football) tenants d’un certain conservatisme et de la culture du résultat à tout prix, et ceux du mensuel Miroir du Football « réservé à ceux qui aiment le football » (!) prônant une conception sans concession du beau jeu. Ce dernier possédait même une rubrique intitulée « le temps des girouettes » stigmatisant l’opportunisme et les analyses contradictoires d’un match à l’autre du journal rival. Mon professeur de père s’invitait parfois dans ces débats ou querelles en adressant un courrier très argumenté aux rédacteurs en chef concurrents Jacques Ferran et François Thébaud, lesquels lui répondaient de manière courtoise et détaillée. Cela semble surréaliste, le football était alors un sujet qui méritait bien autre chose que les échanges affligeants des réseaux sociaux de maintenant.
« Toute une époque devenue, à juste titre, légendaire ». Du style de jeu de l’équipe champenoise, reste aujourd’hui dans le vocabulaire footballistique, le « corner à la rémoise » négocié à deux joueurs plutôt que de « balancer » le ballon directement dans la surface de réparation. Cette phase de jeu, tant controversée à l’époque, est aujourd’hui très fréquente.

Corner à la rémoise

Gisèle Bienne consacre un chapitre entier à Auguste Delaune qui a donné son nom au stade où évolue le club de Reims. « Ah, Delaune, toute une histoire, de la grande histoire » que je découvre à travers le portrait émouvant et admirable que lui brosse son père. Issu d’une famille ouvrière havraise, ouvrier soudeur, il fut arrêté pour acte de résistance et interné. Évadé du camp, il fut repris en 1943 par la police française puis torturé à mort par la gestapo sans tirer de lui aucun renseignement ni aucun nom.
Mon père aurait pu le connaître durant la « drôle de guerre » puisque mobilisé comme lui, il fut évacué en 1940 de la poche de Dunkerque. Connaissait-il cette grande figure de la Résistance lorsque dans ma jeunesse, il me fit visiter le stade Auguste Delaune encore pourvu de sa piste cycliste rose ? Même le grand Kopa n’a pas réussi à détrôner Delaune, seul une statue en bronze sur le parvis du stade rend hommage au joueur légendaire qui porta le maillot rouge et blanc durant 13 saisons.

Statue Kopa

Ironie de la vie, Gisèle Bienne, qui gamine ne fréquenta jamais le stade Auguste Delaune, l’aperçoit aujourd’hui depuis son appartement : « … Je peux, fenêtres ouvertes sur les toits de la ville, suivre les matches qui s’y déroulent. Les réactions du public montent jusqu’à mon balcon, elles disent l’attente fébrile des spectateurs, le but marqué, le but raté, la victoire, la défaite, la joie, le dépit, la colère et parfois le silence si particulier des prolongations… Se trouvent réunis là, dans l’arc de mon ciel décrivant une demi-circonférence, trois importants lieux culturels de la ville, stade, Comédie, Manège. »
Pour justifier cette curiosité architecturale, elle cite Albert Camus : « Maintenant encore, les matches du dimanche, dans un stade plein à craquer et le théâtre que j’ai aimé avec une passion sans égale, sont les seuls endroits au monde où je me sente innocent… Le peu de morale que je sais, je l’ai appris sur les terrains de football et les scènes de théâtre qui resteront mes vraies universités… »
Comment ne pas s’insurger sur le phénomène du naming qui frappe peu à peu les enceintes sportives historiques pour de sordides raisons économiques. Le « Groupama Stadium » fera-t-il oublier le stade Gerland de Lyon dans le cœur des supporters rhodaniens ? Selon certaines informations, je crains même que le stade Raymond Kopa lui-même ne goûte encore longtemps la douceur angevine.
La plume très personnelle de l’écrivaine vagabonde ou plutôt virevolte comme les arabesques improvisées par les joueurs du grand Reims. Elle rêve un « vrai » match de garçons auquel elle participe comme gardienne de but. Elle se souvient des parties avec ses frangins, d’autres gosses du village et parfois même les « romanos », sur des terrains de fortune d’où ils revenaient tout crottés s’exposant au courroux de leur maman. Elle prend la mesure des vicissitudes du football professionnel à travers son frère Julien, formé au stade de Reims, qui effectua une honnête carrière de gardien de but dans un club de deuxième division.
Au fil des chapitres, elle brosse, par petites touches, le portrait du trio mythique qui pose en couverture du livre. Son chouchou, son « joueur-acteur » c’est Roger Piantoni, surnommé « Bout d’chou » à cause de sa petite taille, qui grandit dans la cité minière de Piennes en Meurthe-et-Moselle, un sacré gaucher qui d’ailleurs donne la victoire au club rémois lors de la rencontre que l’adolescente Gisèle vit par procuration à la radio.

Piantoni Miroir du Foot

Roger Piantoni lors d’un match contre le C.A. Paris à la Cipale de Vincennes

Bien évidemment, de belles pages sont consacrées à Raymond Kopa, sa jeunesse comme galibot à Nœux-les-Mines, son style incomparable pourtant parfois vilipendé par d’indécrottables détracteurs, le sportif militant qui mena un rude combat en faveur de ses pairs contre le système esclavagiste des transferts, l’homme qui connut de terribles drames familiaux, en particulier la mort de son petit garçon. Un odieux sélectionneur de l’équipe de France le fit suspendre par la fédération pour être resté au chevet de son enfant plutôt que participer à un stage.

Livre Kopa Coppi

Kopa France FootballMiroir du Football Fontaine

Just Fontaine tente de déborder le Nîmois Charles-Alfred

Je ne développe pas plus tant j’en avais parlé de manière très détaillée dans un ancien billet** que j’avais écrit à l’occasion de son décès.
Il y a encore Just Fontaine, l’ami et le complice de jeu de Kopa : « Ils sont tous les deux « des joueurs d’instinct, ils se trouvent « les yeux fermés ». Justo a le sens du but, Kopa celui de la passe. » Cela me renvoie évidemment à l’épopée de Suède où l’équipe de France termina à la troisième place de la Coupe du Monde 1958, Kopa étant déclaré meilleur joueur de la compétition (malgré la présence du tout jeune Pelé) et Fontaine sacré meilleur buteur avec 13 réalisations, un record qui tient toujours. Pour la première fois, la France prenait place dans le gotha du football. Ma joie d’enfant fut beaucoup plus intense que pour la victoire de 1998.
Gisèle n’oublie pas le chef d’orchestre reprenant quelques mots de Kopa : « La réussite du Stade de Reims a d’abord tenu aux talents particuliers d’Albert Batteux, entraîneur de 1950 à 1963. Albert Batteux, l’homme providentiel, monsieur Batteux, Bébert pour les intimes. Sans lui, les qualités des uns et des autres n’auraient jamais trouvé à s’exprimer… »
D’autres joueurs traversent le récit : le prometteur Francis Méano qui disparut prématurément dans un accident automobile (une tribune du stade Delaune porte son nom), le gardien de but Dominique Colonna, le défenseur Robert Jonquet au remarquable sens de l’anticipation, Léon Glovacki, un blond attaquant d’origine polonaise dont Georges Briquet louait le « jeu sucré ».
« Nos joueurs préférés s’en vont un à un. Je fais mes adieux aux héros qui ont aidé mes frères à grandir et souvent touché mon cœur de jeune fille. Derrière leur parcours, je discerne mieux aujourd’hui les enfants et les hommes qu’ils ont été, leur engagement de joueurs… »
Vous aurez compris que le texte presque intime de Gisèle Bienne a remué des souvenirs heureux de mon enfance, ressuscité des images et même des phases de jeu.
Il me donne envie de me replonger dans ma chère vieille collection de Miroir du Football qui consacra tant d’articles chaleureux à ce club légendaire.

Reims Miroir du Foot

Kopa Miroir du Foot

Oui, quel bonheur d’avoir grandi avec le Stade de Reims !

* http://encreviolette.unblog.fr/2021/08/01/un-ecrivain-un-stade-geoffroy-guichard-par-lionel-bourg/
http://encreviolette.unblog.fr/2021/09/05/un-ecrivain-un-stade-olympique-de-marseille-par-christophe-fourvel/
** http://encreviolette.unblog.fr/2017/03/15/raymond-kopa-un-des-plus-grands-footballeurs-de-mon-enfance/
*** http://encreviolette.unblog.fr/2014/03/01/bonjour-chers-auditeurs-ou-le-commentaire-sportif/

Publié dans:Coups de coeur |on 23 août, 2022 |1 Commentaire »

Flâneries à Bruxelles (3)

Flâneries précédentes :
http://encreviolette.unblog.fr/2021/12/08/flaneries-a-bruxelles/
http://encreviolette.unblog.fr/2022/04/29/flaneries-a-bruxelles-2/

Dimanche 17 avril 2022 :
C’est Pâques ! De place en place, de tour en beffroi, les cloches manifestent leur retour.
Bruxellois et touristes feraient-ils la grasse matinée, les rues tardent à se réveiller. Quasi déserte, la rue Sainte Catherine avec ses élégantes façades possède un faux air de décor de cinéma tiré de Cinecittà.

rue Sainte Catherine

Entre bâches, palissades et échafaudages, j’essaie d’entrevoir quelques éléments architecturaux du palais de la Bourse en pleine rénovation. Sorte de temple antique à la gloire du dieu Finance, il fut érigé entre 1868 et 1873, dans le cadre du programme d’assainissement et embellissement de la ville, du voûtement de la Senne et le création des grands boulevards du centre ville, sur l’emplacement de l’ancien marché au beurre lui-même implanté sur l’ancien couvent des Récollets. Vous savez maintenant que les urbanistes bruxellois n’hésitent pas à travestir leur patrimoine, en ayant notamment recours à une architecture éclectique, mêlant ici les emprunts au style néo-renaissance italien et Second Empire. Dans ses jeunes années, Auguste Rodin collabora aux frises sculptées du fronton.

Bourse détailBourse 4

De nombreux cafés virent le jour pour accueillir les boursicoteurs, investisseurs et agents de change. La brasserie Cirio a conservé son cachet Art Nouveau. Jacques Brel y avait ses habitudes et y tourna deux scènes du film La Bande à Bonnot.
Après les attentats de mars 2016, le parvis de la Bourse devint lieu de recueillement des Bruxellois pour rendre hommage aux victimes.
Á l’issue des travaux (courant 2023), la Bourse sera réaffectée en Belgian Beer World qui comprendra aussi le Centre d’expérience Belge de la Bière, un centre de conférences, brasserie et restaurant, une galerie à l’instar des Galeries Saint Hubert, et un musée, le site archéologique Bruxella 1238 avec des vestiges du couvent des Récollets. On y a retrouvé des caveaux ayant abrité des sépultures de personnages illustres, notamment Jean Ier duc de Brabant, identifié parfois comme Gambrinus roi mythique de Flandre et Brabant, symbole des amateurs de bière.

 

Bourse 2Bourse 3

Nous voudrions bien visiter enfin l’église Saint Nicolas … en vain, car la foule l’a envahie à l’occasion de la messe pascale.
Ce sera pour une autre fois … encore quelques pas, et nous pénétrons sur la Grand-Place toute en majesté sous le soleil radieux. Nous jouissons du moment en nous installant à l’une des terrasses. J’aurais aimé être en ce lieu lorsque le soir de sa mort les chansons d’Arno furent diffusées en boucle. En ce dimanche de Pâques, écoutons sa reprise de Brel :

On culpabiliserait presque d’être un homme, qui plus est français. En août 1695, pendant la guerre de la Ligue d’Augsbourg, la plupart des maisons de ce chef-d’œuvre architectural furent détruites lors du bombardement de la ville par les troupes françaises de Louis XIV commandées par le maréchal de Villeroy, et l’incendie qui s’en suivit.
Les maisons entourant la place furent richement reconstruites en pierre par les différentes corporations mais la Révolution française et les sans-culottes ruinèrent à nouveau le lieu, laissant une place sans statues ni dorures. Les façades actuelles sont le résultat d’une vaste campagne de restauration à la fin du XIXème siècle. Une fois encore, Bruxelles montra là toute son énergie dans la remise en valeur de ses trésors architecturaux. En 1856, au centre de la place, fut érigée une fontaine monumentale pour commémorer le 25ème anniversaire du règne de Léopold Ier. Elle fut remplacée, huit ans plus tard, devant la Maison du Roi, par une autre fontaine, surmontée des statues de deux comtes décapités en cet endroit, qui a migré depuis au petit Sablon.

Grand-Place 1Grand-Place 2Grand-Place 3Maison BrasseursGrand-Place Cygne

Ce matin, le soleil fait briller de mille feux la statue équestre de Charles-Alexandre de Lorraine au sommet de la maison des Brasseurs aménagée actuellement en musée de la Brasserie. Les lecteurs attentifs de mon précédent billet sur Bruxelles se souviennent peut-être que celui qui fut gouverneur des Pays-Bas méridionaux avant que la Belgique ne devînt un royaume à part entière, parada à pied, Place Royale, avant d’être remplacé par Godefroy de Bouillon. C’est la valse des monuments. On ne reste ni de marbre ni de bronze à Bruxelles, on se promène aux quatre coins de la ville.

Fresque Tintin Haddock

Aux abords de midi, les rues s’animent enfin, notamment celle de l’Étuve qui mène tout droit à la statuette du Manneken Pis. Au passage, Tintin, Milou et le capitaine Haddock déboulent dans les escaliers extérieurs d’une façade pour saluer leurs compatriotes.
Notre point de rendez-vous avec notre petite fille se trouve juste en face à l’estaminet du Poechenellekelder, absolument imprononçable, littéralement la cave du polichinelle.
Curieusement, aux façades de brique sont suspendus des vélos colorés en souvenir du départ du Tour de France en 2019.

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Mais c’est à l’intérieur, dans les salles à l’étage auxquelles on accède par un escalier métallique étroit, qu’on pénètre dans un monde merveilleux, un véritable musée, une caverne d’Ali Baba, une brocante. Les murs sont tapissés de tableaux, d’affiches et de pubs vintage. Aux plafonds, sont suspendus des marionnettes (anciens acteurs du théâtre Toon ?) et divers objets hétéroclites. So brusseleir !

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En guise d’apéritif, je me rallie à la suggestion de l’ardoise, la bière blonde au fût Saint Feuillien Saison. Peu alcoolisée et rafraîchissante, elle étanchait autrefois la soif des ouvriers saisonniers du Hainaut.
Je commande une tartine de tête pressée puis partage en dessert une planche de fromages belges (dignes d’intérêt) avec une chiffonnade de jambon des Ardennes. Un bonheur de casse-croûte, qui plus est, le serveur est charmant. Nous reviendrons sans nul doute lors d’un prochain séjour.

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Dehors, c’est une cohue de voyeurs qui jouent des coudes pour admirer le Manneken Pis, le plus populaire des petits coquins bruxellois. Á quelques pas de là, on observe un autre attroupement devant les vitrines de La Zigounette, une pâtisserie qui, comme son nom le sous-entend, propose des pancakes en forme de pénis et de vulve. Au spéculoos, au chocolat, à la noix de coco, il y en a pour tous les goûts sans vouloir tomber dans le mauvais. Pour pasticher la célèbre « trahison des images » de Magritte, « Ceci n’est pas une pipe » : Ceci est une gaufre !

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En guise de gâterie, nous choisissons de découvrir, tout près de là, la Choco story dans un petit musée dédié au chocolat. Á l’entrée, un impressionnant serpent manque d’étouffer ma compagne, clin d’œil au dieu serpent à plumes Quetzalcóatl figure majeure du panthéon précolombien.

Chocolat entrée musée

Serpent chocolat

Un audioguide est confié à chaque visiteur qui, en scannant les codes sur les vitrines, obtient des explications sur l’origine du chocolat.
Le cacaoyer est une espèce tropicale originaire du Mexique domestiquée il y a environ trois mille ans. Ses fruits, les cabosses sont de grosses baies allongées ressemblant à un petit ballon de football américain. Chaque cabosse contient de nombreuses graines appelées fèves.

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Les Mayas avaient fait du cacao un breuvage rituel appelé xocoatl (eau amère), composé de fèves de cacao grillées et moulues, mélangées à de l’eau et des épices. La fève de cacao était également utilisée comme monnaie d’échange pour les impôts et l’achat d’esclaves.

Chocolat poteries

Outre des pouvoirs divins, le cacao avait des vertus curatives et Mayas et Aztèques l’employaient pour cicatriser les brûlures, pour soigner le foie et les poumons, et aussi remédier aux morsures des serpents.
Christophe Colomb fut le premier européen à goûter au xocoatl mais il le trouva trop amer et sans intérêt. Ce n’est qu’en 1519 qu’Hernan Cortès découvrit la boisson à base de cacao et mesura le profit qu’il y aurait pour l’Espagne à intensifier la culture du cacao. En 1528, il ramena le cacao en Espagne ainsi que les ingrédients nécessaires à la fabrication du chocolat.

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Vers la fin du XVIème siècle, le cacao devint à la mode subissant quelques transformations comme l’ajout de sucre ou miel au lieu du piment chili.
En France, le chocolat fut introduit par des Juifs chassés d’Espagne venus se réfugier dans la région de Bayonne. Plus tard, Anne d’Autriche et Marie-Thérèse d’Autriche, espagnoles de naissance et épouses respectives de Louis XIII et Louis XIV, qui buvaient du chocolat à longueur de journée, jouèrent un rôle dans l’essor de cette boisson.
Dans des vitrines, sont exposées de riches collections de moules en argent qui donnent forme aux poissons, lapins et poules, convoitises des enfants (pas seulement) notamment en période de Pâques.

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Ce n’est pas le cas en ce dimanche, mais des démonstrations et des ateliers sont organisés autour de la fabrication des célèbres pralines inventées en 1912, à Bruxelles, par Jean Neuhaus.
La visite s’achève par une dégustation libre et gratuite en actionnant divers distributeurs qui libèrent des piécettes de différents types de chocolat, il y en a pour tous les goûts, pour ma part, je choisis le blanc.
Á la sortie, Obélix et Astérix, nos irréductibles Gaulois (réfractaires dirait notre président), en tenue chocolatée, sans oublier Idéfix, nous souhaitent bonne continuation de notre séjour.

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Nous écourtons notre promenade en ville car, en cette soirée de Pâques, nous sacrifions chez notre petite fille à la tradition du gigot d’agneau. Sans vouloir le rôtir pendant sept heures, il faut tout de même le préparer.

Gigot d'agneau

Lundi 18 avril 2022 :
Nos déambulations commencent à peser dans les jambes. Aussi en ce lundi férié, nous avons convenu de faire la grasse matinée.
Nous nous donnons rendez-vous à la terrasse du Laboureur, une institution du quartier Dansaert. Une mixité sincère et assumée dans la clientèle fait toute la saveur de ce bistrot brasserie à l’ancienne comme on en trouve de moins en moins : « un lieu où les gens sont vrais et les croquettes aux crevettes succulentes ».
En cette fin de matinée, nous lézardons au soleil devant un verre de Chardonnay. Aux tables voisines, de sympathiques supporters du club de football du Royal Sporting Club Anderlecht se sont donnés rendez-vous avant de rejoindre le stade du Heysel : cet après-midi, leur équipe de cœur dispute la finale de la Coupe de Belgique contre La Gantoise.

Anderlecht

« Moi, je ne suis jamais allé voir un match de foot … moi je ne suis jamais allé à l’Opéra ! », je ris sous cape du dialogue surréaliste de deux quinquagénaires bruxellois.
Pour ma part, je n’ai aucun mal à lier conversation avec les jeunes gens revêtus du maillot violet de leur club favori. Grâce à mes lectures assidues du regretté Miroir du Football, merveilleux mensuel de ma jeunesse, je les surprends et flatte leur passion. Dans les années seventies’, Anderlecht, avec Paul Van Himst comme avant-centre, faisait partie du Gotha européen du football, en prônant un jeu chatoyant basé sur le système de la défense en ligne. C’était une époque formidable où les mordus de la balle ronde s’affrontaient, à travers journaux interposés (Miroir du Football vs France-Football), sur l’efficacité tactique et l’expression politique du beau jeu en 4-2-4 face au réalisme du catenaccio (nul besoin de traduire).

Neuf provinces

Notre jeune néo-bruxelloise, totalement étrangère à mes considérations footballistiques, décide de nous emmener déjeuner dans le tout nouveau food market en plein centre de Bruxelles. Ce Wolf qui donne les crocs doit son nom à la rue du Fossé aux Loups dans lequel il se situe. Cette fois encore, il témoigne de la mobilité de l’urbanisation.
Comme c’est encore visible sur la façade, le bâtiment abritait auparavant la Caisse Générale d’Épargne et de Retraite qui avait pour but d’encourager l’épargne des classes populaires. L’architecte en charge de la rénovation du lieu a conservé notamment la magnifique verrière de 500 m2 réalisée par les cristalleries du Val Saint Lambert. Derrière les anciens guichets, ce sont aujourd’hui des restaurateurs qui servent les clients en leur proposant un tour du monde culinaire au travers d’une vingtaine de destinations : des pâtes fraîches faites maison de la Piola Pizza aux pains syrio-libanais de My Tannour cuits devant vous dans des jarres en terre cuite, de la cuisine vietnamienne d’Hanoï Station aux viandes de Dierendonck, en passant par les « bollyfood stories » de l’Inde, les poissons de Shark, les gaufres « gastronomiques » de Gaufres&Waffles et les burgers des Super Filles du Tram.

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« Ça grouille, ça grille, ça saute, ça cuit, ça snacke, ça fristouille ». Pour notre part, nous jetons notre dévolu sur le stand grec. Plutôt que le vin résiné, nous restons couleur locale, avec des pressions tirées des micro-brasseries installées au centre de la grande cantine.

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Au programme, cet après-midi, est prévue pour les jeunes de 7 à 77 ans la visite du Centre belge de la Bande Dessinée. Il est magnifié par son cadre Art Nouveau conçu par l’iconoclaste architecte Victor Horta au tournant des XIXème et XXème siècles pour les anciens magasins de tissus Waucquez. Un sacré caractère ce Horta qui rompt avec l’architecture traditionnelle des maisons bourgeoises, défend la fluidité de l’espace organisé autour de la monumentale cage d’escalier, le passage de la lumière à la faveur de vastes verrières.
Dans le hall d’entrée, nous sommes accueillis par Tintin et son chien Milou, le Capitaine Haddock et le Professeur Tournesol, tous en tenue de cosmonaute, au pied de la fusée qui doit les emmener sur la Lune. On a oublié l’esprit visionnaire d’Hergé.

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Petite déception, les salles dédiées aux pionniers de la bande dessinée belge, Hergé, Franquin, Morris et autres, qui réjouirent ma jeunesse, sont fermées pour cause de rénovation. Ils prennent l’air sur les nombreuses fresques peintes sur les murs de la ville.
« Il était une fois, il y a très longtemps, un homme qui ne savait ni lire ni écrire. D’ailleurs les mots « lire » et « écrire » n’existaient pas. Pas davantage qu’aucun autre. Pour s’exprimer, pour raconter, pour vénérer, il inventa le dessin.
La bande dessinée n’est pas le fruit d’une découverte. Elle est le résultat d’une complicité toujours plus forte entre le désir de raconter et l’art de dessiner. Elle est le plus littéraire des arts plastiques. Au fil de ce parcours à travers le temps, on est émerveillé par le génie artistique des peintres, mosaïstes, sculpteurs, enlumineurs ou tisserands pour interpréter le récit et créer le mouvement. »

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BD Tintin bronze

Une exposition « L’Art de la BD » propose de faire découvrir ce qu’on nomme parfois le 9ème art, dans tous ses états, depuis le processus de création, l’art du scénario, l’art du dessin et son échelle de cadrages, l’art de l’encrage, de la mise en couleur, de la couverture, toutes ces étapes étant illustrées par des planches.

Au-delà de ce préambule, en Belgique, on a coutume de faire apparaître la bande dessinée telle qu’on l’entend aujourd’hui, en 1929 avec Hergé. Mais il est un dessinateur anversois George Van Raemdonck qui avait mis en scène auparavant les aventures de deux héros singuliers Fil de Fer et Boule de Gomme publiées quotidiennement de 1922 à 1937 dans le journal Het Volk (Le Peuple). Une exposition temporaire lui est ici consacrée.

affiche-expo-george-van-raemdonck-frBD Bulles du Louvre

BD Joconde 2BD Louvre

Le clou de la visite du musée est la remarquable exposition Bulles de Louvre ou comment visiter le célèbre musée parisien en restant à Bruxelles. L’idée a germé lorsque le Louvre et les éditions Futuropolis ont invité des auteurs et dessinateurs de bande dessinée à réfléchir sur les collections et l’histoire du lieu. Des vastes découvertes de certaines de leurs planches sont exposées. Les angles de traitement sont variés et subtils, certains auteurs sont fascinés par les lieux, ou par les œuvres, ou par les visiteurs, d’autres par l’époque à laquelle le Louvre est né, d’autres encore se plaisant à se projeter dans un futur plus ou moins proche. C’est le cas de Nicolas de Crécy et son album Ère glaciaire. Découvert par une équipe d’archéologues du futur et un chien-porc au flair historiologique, le musée sort des glaces qui le retenaient.

BD Ere glaciaire

On ne peut pas ne pas penser aux destructions intentionnelles par les soldats de l’État islamique de la cité syrienne de Palmyre, une immense catastrophe culturelle.

BD SamothraceBD Samothrace 2BD Pyramide

Marc-Antoine Mathieu, dans Les Sous-sols du Révolu, envoie un expert du nom de Eudes le Volumeur (anagramme de « musée du Louvre ») accompagné de son commis, un certain Léonard, dans les entrailles du musée pour y effectuer une sorte d’inventaire. Surréaliste, jubilatoire, au hasard d’une planche, on découvre le vieux peintre Fragonard, toujours logé au Louvre, errant au milieu des tableaux des grands maîtres français, flamands et italiens de la Renaissance.

BD Sous-sol LouvreBD mo hublotBD Sous-sol Louvre 2BD Sous-sol Louvre 3

Ils, des fantômes, hantent les couloirs du Louvre. Ils sont morts depuis longtemps, souvent de mort violente. Ils sont légionnaire romain, muse, peintre, officier allemand… Ils ont croisé un jour un peintre, un sculpteur, leur modèle. Enki Bilal, lui, les a croisés errant à proximité de l’œuvre qui a fait basculer leur vie, La Joconde, La Victoire de Samothrace, un Christ couché …

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Notre petite-fille s’attendrit, moi aussi, sur Les Chats du Louvre du Japonais Taiyo Matsumoto. « Depuis toujours, des chats mystérieux sont les habitants secrets du musée, qu’ils gardent et protègent. Á la nuit tombée, ces félins étonnants se mettent à parler, se transforment et improvisent une sortie en ville, en prenant soin de ne pas se faire repérer par les humains… »

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L’exposition s’achève par l’entrée virtuelle dans l’atelier de Judith Vanistendael, autrice belge de la prochaine bande dessinée éditée par le Louvre. Elle imagine son histoire à partir d’une des sculptures de l’art cycladique, civilisation des petites îles au centre de la mer Égée.
Je traînerais volontiers encore dans cet univers de bulles inspirées par le Louvre. Elles constituent des suggestions de prochaine acquisition d’albums. Je me laisse tenter à la boutique du Centre par un plan surréaliste de Bruxelles inscrit dans un verre de bière.

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Sur le chemin du retour, nous admirons la façade du Théâtre Royal de la Monnaie. Le lieu tient son nom de son ancienne fonction où l’on frappait la monnaie pour le duché de Brabant depuis 1420.
Lors de la reconstruction de Bruxelles, après le saccage par l’armée de Louis XIV en 1695, un financier et hommes d’affaires italien Gio Paolo Bombarda fit bâtir un théâtre par des architectes également italiens Paolo et Pietro Bezzi. Pas étonnant donc que le lieu se destinât à l’opéra.

Théâtre de la Monnaie

La représentation de La Muette de Portici, un opéra d’Auber, en août 1830 fut le déclencheur de la contestation contre les Pays-Bas qui dominaient alors les provinces belges depuis 1815. L’œuvre du compositeur français, aujourd’hui oublié, mettait en scène un fort sentiment patriotique et identitaire, contant la révolution du peuple napolitain contre la couronne espagnole en 1647. Les Belges firent rapidement le parallèle entre le sentiment d’oppression du gouvernement hollandais à leur égard et l’opéra lui-même.
Caruso et la Callas chantèrent à la Monnaie. Jacques Brel y joua en 1968 pour la première fois son adaptation de la comédie musicale L’Homme de la Mancha que, « possible rêve », j’eus le bonheur de voir à Paris quelques mois plus tard. Le chorégraphe Maurice Béjart y créa une centaine de ballets.
Je rejoins seul l’hôtel laissant les femmes courir quelques friperies. Quelques maillots violets étanchent leur déception aux terrasses du quartier Sainte-Catherine. La Coupe de Belgique a probablement souri aux rivaux gantois.
Mardi 19 avril 2022 :
Ce matin, c’est quartier libre autour de l’église et des bassins de Sainte Catherine. Je n’avais pas encore remarqué, sur le terre-plein de l’ancien bassin comblé, une grande roue dentée. C’est le vestige du mécanisme qui aidait à activer l’ancien pont tournant des Barques reliant les deux quais. Elle fut retrouvée lors des travaux de creusement du métro.

Andreas Martin (1699-1763)

De jour, les quelques ruelles et venelles reliant le quai aux Briques à la rue de Flandre sont plus accueillantes. Encore que, dans la rue du Nom de Jésus, la sculpture d’un prélat sans tête intrigue.

Rue du Nom de JésusCafé du petit déjeuner

Nous commençons à avoir l’habitude de prendre notre petit déjeuner en terrasse d’une brasserie de la rue du Vieux-Marché-aux-Grains qui a surtout la forme d’une place ombragée avec deux contre-allées, dans la perspective de l’église Sainte-Catherine.
L’endroit servit de marché aux bestiaux et de marché aux grains en remplacement de la Vieille Halle aux Blés vers 1650.
J’ai le béguin pour une modeste fontaine en fonte surmontée d’une statuette nommée « Galanterie ».

Fontaine Galanterie

Á l’instar des fontaines Wallace à Paris, de nombreuses fontaines-abreuvoirs étaient accessibles à la population bruxelloise au XIXème siècle. Après leur disparition, la ville de Bruxelles commanda pour les remplacer, dans les années 1980, douze fontaines à deux artistes avec comme dénominateur commun des œuvres du peintre Brueghel l’Ancien.
Bruxelles s’éveille doucement, nous avons peine à croire que dans deux heures, les terrasses seront bondées. Pour l’instant, cafetiers et restaurateurs installent tables et chaises. Des camions de brasseurs effectuent leurs livraisons, ainsi la brasserie Corsendonk spécialisée dans des recettes de bières d’abbaye.

Corsendonk

Cette appellation fait référence à la vie monastique ou à une abbaye en activité ou pas. Jadis brassée par les moines, il s’agit souvent désormais d’une licence délivrée à un brasseur par une communauté monastique ou d’une référence à une abbaye disparue.
La Belgique est le paradis de la bière, sa « culture de la bière » a même été inscrite au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. La première gorgée de bière n’est donc pas l’œuvre de Philippe Delerm mais de l’abbé Arnould d’Audenarde qui, lorsque la peste noire se répandit au XIème siècle, persuada ses paroissiens de boire de la bière plutôt que de l’eau pour ses vertus sanitaires. On peut dire qu’outre-Quiévrain, la bière est une religion, certaines puissantes ont des appellations démoniaques comme la Fruit Défendu, la Judas ou encore la Duvel (« diable » en flamand »), d’autres sont déclinées en Agnus et Pater..

Pauline Carton

Rue de Flandre, à l’enseigne de la friperie vintage Pauline Carton, la silhouette de Marilyn Monroe est certes plus aguichante que notre comédienne et chanteuse popularisée par ses rôles de soubrette, concierge et mégère.
« Prends-moi sous les létu/Aimons-nous sous l’évier/Allons gazouiller sous les palétuviers roses… ». Non, ce n’est pas l’effet du verre de vin blanc que nous prenons en apéritif au Laboureur, un vrai stam que nous avons définitivement adopté.

Chicago

On traverse le carrefour pour rejoindre notre hôte. Nous déjeunons à la terrasse de la Pizzeria Chicago à l’écart du jet du chien Cubitus qui se soulage sur le Manneken Pis.

Fresque Ptérodactyle

Au-dessus de nos têtes, un ptérodactyle nous observe. Sait-il que nous avons prévu, cet après-midi, de rendre visite à ses congénères du Muséum des Sciences naturelles. Il est situé dans le verdoyant Parc Léopold, non loin du Parlement européen que nous longeons au passage.

Parlement Européen

Le musée est la vitrine de l’Institut Royal des Sciences naturelles de Belgique et bénéficie d’une réputation mondiale avec la plus grande galerie de Dinosaures de l’Europe, et notamment les célèbres Iguanodons de Bernissart.

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Fouilles miraculeuses, à la fin du XIXe siècle, des mineurs croient tomber en creusant une galerie de charbon dans ce petit village de Wallonie, à une profondeur de 322 mètres, sur des troncs d’arbres remplis d’or. En fait, les archéologues découvrent qu’il s’agit en fait d’os d’iguanodon incrustés de pyrite, un minerai aux reflets dorés, les squelettes pour ainsi dire complets et intacts d’une trentaine d’iguanodons. Comme tous les os se trouvaient encore à leur place, il a été possible de les reconstituer fidèlement.
Ma compagne et ma petite-fille se dirigent vers la Galerie de l’Évolution d’une grande richesse également qui met en évidence les moments clés de l’évolution de la vie, l’explosion cambrienne, le foisonnement aquatique du Dévonien, la conquête des terres au Carbonifère, les mers mouvementées du Jurassique, l’apparition des mammifères à l’Éocène et l’impact humain au Présent.
Moi, je choisis de passer l’après-midi en compagnie des Iguanodons de Bernissart. En compagnie pas tout à fait, car pour des raisons de sécurité et de conservation, ils sont exposés dans une gigantesque cage de verre sur une hauteur de trois étages auxquels on accède par des escaliers en spirale art nouveau.

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On mesure notre modeste condition humaine à côté de ces géants du plat pays, huit spécimens d’Iguanodon bernissartensis qui atteignent des tailles de 629 à 73O cm de longueur et de 390 à 506 cm de hauteur. Il en est un, le Mantellisaurus atherfieldensis, beaucoup plus petit, 391 cm de long pour 362 cm de haut, tout de même.
Les iguanodons sont exposés en position bipède comme le kangourou, mais des travaux récents ont conclu que cette posture n’est plus d’actualité.
En dehors de la cage de verre, il y a d’autres spécimen de dinosaures, tout aussi impressionnants mais beaucoup moins dangereux car ce sont des moulages de stegosaurus, hadrosaurus, tricetatops, diplodocus !

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Parmi les activités interactives proposées aux enfants (mais pas que !), on peut affronter un Pachycephalosaurus virtuel. Même pas peur !

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On a du mal à imaginer qu’il y a 10 000 ans et plus, le territoire belge était foulé par des hordes de pachydermes laineux. Le mammouth de Lierre est un spécimen 100% belge. Il fut retrouvé enfoui dans le sable en 1860 par des ouvriers qui travaillaient au niveau du canal de la Nèthe près d’Anvers. Son squelette quasiment complet nous accueille en haut de l’escalier de marbre qui mène à la salle des dinosaures. Il a pour voisin un éléphant d’Afrique naturalisé, ancien pensionnaire du zoo de Bruxelles.

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Pour rejoindre nos pénates, nous appelons un taxi.
En soirée, nous mangerons dans la rue du Vieux Marché aux Grains, à la Villette, un vieil estaminet bruxellois, au nom bien français rappelant l’origine de la fondatrice, qui propose un grand choix de spécialités traditionnelles belges. Le décor est chaleureux, les serveurs ne le sont pas moins, nous offrant en accueil une coupe de Crémant.

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Ma compagne et la petite-fille optent pour la suggestion du jour de l’ardoise, des asperges belges à la flamande servies avec des œufs mimosa. Je m’en tiens à mon idée première de salade de filets de harengs à la pomme Jonagold.

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Le serveur s’emmêle un peu dans les commandes du plat de résistance. Qu’à cela ne tienne, je laisse à ma compagne le waterzoï de la mer trio de poissons du jour, légumes et pomme nature, et me régale d’anguilles au vert parfumées à l’ail avec frites. Goûteux !

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Par pure gourmandise, nous prenons en dessert une crème-tartare de fraises sorbet et coulis de fruits rouges.
Mercredi 20 avril 2022 :
Avant notre retour en France dans l’après-midi, nous mettons à profit la matinée pour visiter l’église Saint-Nicolas enfin tranquille après le week-end pascal.

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Nichée en plein centre-ville entre la Bourse et la Grand-Place, elle est curieuse avec les boutiques qui s’accrochent à elle. La principale curiosité à l’extérieur est la maison de Goude Huyve qui, construite après le bombardement de 1695 par les troupes de Louis XIV, se trouvait à l’origine dans la rue de l’Étuve avant d’être remontée ici en 1929. Vous le savez désormais, les monuments se promènent à Bruxelles.
Construite vers 1125, elle est l’une des plus anciennes églises de Bruxelles. Proche de la Senne, elle était l’oratoire du quartier des marchands. Au fil des siècles, elle a subi de profonds remaniements et restaurations. Le chœur qui prolonge en oblique la nef centrale est la partie la plus ancienne.

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Parmi les œuvres d’art les plus remarquables, on peut admirer la châsse des reliques des martyrs de Gorcum. En juin 1572, lors de la révolution protestante, 19 catholiques dont 10 franciscains furent assassinés par les gueux dans la ville néerlandaise de Gorcum. Comment ces reliques se sont-elles retrouvées en l’église Saint-Nicolas ? En face, il y avait un couvent de franciscains détruit à la fin du XVIIIème siècle. Les reliques des martyrs furent alors transportées à Saint-Nicolas et mises à l’abri dans une châsse en cuivre doré qui repose sur des lions ciselés. Sur chaque côté, sont alignés neuf des martyrs en habits ecclésiastiques, les deux versants du toit présentant des scènes sur l’histoire de ces martyrs.

St Nicolas  interieur éSt Nicolas interieur 5St Nicolas et les enfants

La tribune de la chaire de vérité en style Louis XVI est décorée de panneaux sculptés, l’un d’eux représente la légende de Saint-Nicolas et les trois enfants au saloir. C’est l’occasion de vous livrer la Complainte de Saint Nicolas que recueillit Gérard de Nerval.

« Il était trois petits enfants
Qui s’en allaient glaner aux champs.
S’en vont au soir chez un boucher.
« Boucher, voudrais-tu nous loger ?
Entrez, entrez, petits enfants,
Il y a de la place assurément.»

Ils n’étaient pas sitôt entrés,
Que le boucher les a tués,
Les a coupés en petits morceaux,
Mis au saloir comme pourceaux.

Saint Nicolas au bout d’sept ans,
Saint Nicolas vint dans ce champ.
Il s’en alla chez le boucher :
« Boucher, voudrais-tu me loger ? »

« Entrez, entrez, saint Nicolas,
Il y a d’la place, il n’en manque pas. »
Il n’était pas sitôt entré,
Qu’il a demandé à souper.

« Voulez-vous un morceau d’jambon ?
Je n’en veux pas, il n’est pas bon.
Voulez-vous un morceau de veau ?
Je n’en veux pas, il n’est pas beau !

Du p’tit salé je veux avoir,
Qu’il y a sept ans qu’est dans l’saloir.
Quand le boucher entendit cela,
Hors de sa porte il s’enfuya.

« Boucher, boucher, ne t’enfuis pas,
Repens-toi, Dieu te pardonn’ra. »
Saint Nicolas posa trois doigts.
Dessus le bord de ce saloir :

Le premier dit: « J’ai bien dormi ! »
Le second dit: « Et moi aussi ! »
Et le troisième répondit :
« Je croyais être en paradis ! »

Cette anecdote gore ne donne pas envie de manger une tartine de tête pressée au mythique estaminet de La Bécasse, juste à côté de l’église !
Ce midi, pour notre dernier repas en commun, nous retrouvons notre petite fille à la poissonnerie et son fish bar Noordzee-Mer du Nord. Le vin blanc argentin est toujours aussi gouleyant. Cette fois, je commande la soupe de poisson très goûteuse et des couteaux de mer au persil et à l’ail. Je n’avais pas remangé ce coquillage depuis que mon oncle de Sète a quitté cette terre.

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Á la Mer du Nord, permettez que mes pensées voguent une dernière fois vers Arno, bruxellois d’adoption mais ostendais de naissance. Il interprétait avec beaucoup de personnalité Comme à Ostende, la magnifique chanson écrite par Jean-Roger Caussimon et composée par Léo Ferré. Récemment, comme une forme d’adieu, Arnold Ernest Hintjens (c’est son identité civile) avait écrit Oostende Bonsoir dont voici le sublime clip crépusculaire.

Image de prévisualisation YouTube

Une foule recueillie sur la jetée a regardé partir le bateau emportant ses cendres au large.
Ultime plaisir minuscule, c’est jour de marché place Sainte Catherine. Je fais provision de quelques fromages belges bio au camion ambulant d’Ignace (c’est un petit nom charmant !) Sepulchre.

Plateau de fromages

Le choix est compliqué, je voyage en terre fromagère inconnue. Je porte mon dévolu sur un Herve piquant fromage de vache de la région Entre-Vesdre-et-Meuse, un Mamé vî Bleu bio un très bon bleu au lait cru de vache, et un étonnant Oudlander, un fromage à partir de lait de chèvre nourrie dans les polders de Zélande.
Bruxelles ne m’a pas encore livré toutes ses richesses. J’avais inscrit notamment le musée Magritte dans le programme des visites. « Bruxelles ma belle/Je te rejoins bientôt aussitôt que Paris me trahit » chante Dick Annegarn…

Affectueux remerciements à Marie pour sa précieuse contribution à l’illustration de ce billet.

Publié dans:Coups de coeur |on 21 mai, 2022 |Pas de commentaires »

Flâneries à Bruxelles (2)

Je vous avais prévenu, à l’occasion de notre séjour à Bruxelles en novembre dernier*, qu’il était probable que je revienne flâner dans la capitale européenne aux beaux jours.
Comme la jeune chanteuse Angèle le martèle sur les ondes, Bruxelles je t’aime. Conquise, la chère petite fille qui y a posé ses valises, à l’automne, n’est pas loin de partager cette passion. Nous la retrouvons dans son nid douillet du quartier vivant Dansaert-Sainte Catherine, aux alentours de midi, en ce Vendredi saint. Jour de commémoration de la Passion et de la crucifixion du Christ où l’Église catholique préconise aux fervents pratiquants de jeûner, nous adoptons une attitude plus païenne en succombant au culte de la frite, joli bâtonnet doré, ciment gourmand des Flamands, des Bruxellois et des Wallons. « Faites des frites, pas la guerre », pouvait-on lire sur des tags place de la Bourse après les attentats du 22 mars 2016 qui meurtrirent Bruxelles.
Lors de leur séjour dans la capitale belge, Baudelaire et Victor Hugo contestèrent cette paternité revendiquée outre-Quiévrain. Notre vénéré Victor affirmait que « la pomme de terre en friture est une invention parisienne » née sous les ponts (d’où les pommes Pont-Neuf).
Même en cette période électorale, je n’ouvrirai surtout pas un débat pour défendre la souveraineté de la France en la matière féculente. De plus, la frite belge est incomparablement meilleure, en particulier chez Chouke, le fritkot devant lequel les files s’allongent sur la place ombragée du Vieux Marché aux Grains. Ici, la frite est cuite à l’oreille – « tu écoutes la frite, si elle fait ce bruit-là, c’est qu’elle est cuite » – et dans un bain de graisse de bœuf. Croustillante à l’extérieur, fondante à l’intérieur, resurgit une de mes madeleines de Proust, les frites de ma merveilleuse mémé Léontine.

Fritkot Chouke

Ma compagne en rapporte un vaste cornet avec un assortiment de boulettes de viande hachée, de croquettes, de fricadelles (saucisses) et de chixfingers (nuggets de poulet allongés). La bouteille de Brouilly que j’ai amenée tient bien son rang dans ce pique-nique typiquement bruxellois.
15 heures, il est temps de laisser notre hôte en télétravail et de prendre possession de notre hôtel à proximité de l’église Sainte Catherine, le long du bassin des Marchands, pièce d’eau d’agrément qui rappelle l’ancienne vocation du lieu et du vieux port de Bruxelles. On déambule de chaque côté, soit sur le quai aux Briques, soit sur le quai au Bois à Brûler. Les autorités bruxelloises ont eu la bonne idée de conserver souvent la dénomination ancienne des rues de la ville, ce qui permet un voyage dans le passé.

Fontaine 1

Á Bruxelles, on bouscule plus qu’on ne détruit le patrimoine.
Ici, devant nous, plus rien n’est à sa place mais tout est historique : une église dans un bassin, un bassin dans un métro, une fontaine qui remplace un pont, une roue sans son pont. Bruxelles change de style sans crier gare, une sorte de valse à mille monuments qu’aurait pu chanter Jacques Brel !

7__quai_aux_briques-_en_fait_au_bois_a_bruler.800x0Ancien bassin Sainte-Catherine

Jusqu’en 1955, le marché aux Poissons se tenait sur la moitié comblée du bassin.
La fontaine qui se dresse à l’extrémité ouest, se trouvait jadis place de Brouckère. Elle fut érigée en hommage à Jules Anspach bourgmestre de la ville de 1863 à 1879. Démontée pour permettre la construction du métro en 1973, elle a été réédifiée en cet endroit en octante-un comme on dit ici. Avec son obélisque de granit rose surmonté d’un bronze de Saint Michel terrassant le dragon, son socle et sa vasque en pierre bleue de la province du Hainaut, elle ne manque pas d’élégance. Son piédestal est orné d’un bas-relief en marbre figurant une allégorie du voûtement de la Senne devenue insalubre dont Anspach fut l’instigateur.

Fontaine 2

Bruxelles_-_Fontaine_Anspach_-_03

Atmosphère, atmosphère ! En ce début d’après-midi, le bassin offre un faux air du canal Saint-Martin parisien. Beaucoup de jeunes profitent au bord de l’eau du généreux soleil qui nous accompagnera tout au long de notre séjour. Puisque c’est un sujet d’actualité, je remarque que les masques sanitaires sont tombés encore plus largement que chez nous.

Fontaine 3jpg

Á quelques pas de la fontaine, je suis intrigué par un monument dit au Pigeon soldat. Érigé au début des années 1930, il commémore le rôle joué durant la Première Guerre mondiale par les colombophiles belges et leurs pigeons voyageurs. Nombre de ces volatiles furent utilisés pour faire le lien entre les lignes de front et les bases arrière. Une colombe, symbole de paix, comme arme de guerre …

Pigeon soldat

La partie centrale du mémorial est constituée d’une statue en bronze représentant la « Patrie reconnaissante et dépoitraillée » brandissant un pigeon prêt à s’envoler pour porter un message.
En temps de paix, la colombophilie, quoique en déclin, est une tradition très ancrée en Belgique et dans le Nord de la France à travers l’organisation de nombreux concours. La fédération colombophile internationale a son siège à Bruxelles.
L’installation dans notre chambre effectuée, nous nous dirigeons vers la place voisine du Béguinage. On s’imagine sur une placette de village, il y a même un restaurant La Guinguette en Ville. Pastichant Marc Lavoine : « Je donne tous les dîners chez Maxim’s, tous les cinq étoiles de la ville, pour une béguine avec toi » !
De forme semi-circulaire, la place fait office de parvis à l’église Saint-Jean-Baptiste-au-Béguinage. L’édifice religieux, construit à la fin du XIIème siècle en style gothique, suite à de nombreux outrages, apparaît aujourd’hui de style baroque notamment par sa façade.

Eglise du Beguinage 1

Étroitement liée à l’histoire récente des sans-papiers en Belgique et à leur combat pour une régularisation, l’église était, il y a encore quelques semaines, lieu de refuge de plusieurs dizaines de ces sans-papiers. Ce n’est pas sans difficulté que le Conseil de la Fabrique d’Église a obtenu leur départ en contrepartie d’un projet gouvernemental, sans doute fragile, de régularisation
Le lieu de culte est devenu, sous le nom de House of Compassion, un centre interreligieux d’écoute et de convivialité dédié à la lutte pour la justice sociale et la solidarité.
Dans cet esprit, une intéressante et émouvante exposition est proposée au public depuis la fin mars. On peut admirer De Kruisweg, « le Chemin de Croix » de l’artiste renommé en Belgique, Armand Demeulemeester, douze tableaux sur la souffrance du Christ dans un sobre noir, blanc et brun rougeâtre. Cette œuvre, en pleine actualité pascale, fut réalisée à une époque où les gens étaient confrontés à l’horreur du Rwanda et la haine de la Bosnie.

Beguinage 3Béguinage 7

En parallèle, on réfléchit sur la souffrance et la libération résurrection d’aujourd’hui en suivant le chemin de croix des personnes en situation de séjour irrégulier. Il a été créé à partir d’objets abandonnés, matelas, vêtements, chaussures, par les occupants, de certains de leurs portraits, et des textes et vidéo d’étudiants de la VUB (Vrije Universiteit Brussel).

Beguinage 5Beguinage 4Beguinage 6

Bouleversante est la toile peinte d’après la révoltante photographie du corps sans vie d’Aylan, le petit enfant syrien de trois ans échoué sur une plage turque en 2015. Quelques billets de banque flottent à la surface de l’eau. L’artiste a légendé son œuvre : Aylan et l’argent des passeurs. Un court texte l’accompagne : « Aujourd’hui nous voulons tous fuir et échouer dans une mer de paix alors que même ceux qui n’ont point de soucis soupirent regarde comme il touche doucement les vagues. »

Beguinage 2

« Mère sans papiers », cette sculpture d’une femme ensanglantée dans un fil de fer barbelé fut portée lors d’une manifestation de sans-papiers pour renforcer leur demande de régularisation.

Beguinage 8Beguinage 9

De retour vers le bassin, nous remontons le quai au Bois à Brûler en direction de l’église Sainte-Catherine en partie masquée par des travaux.
Á l’arrière, nous jetons un coup d’œil à la Tour Noire, un des vestiges les mieux conservés des remparts de la première enceinte de Bruxelles construite au début du XIIIème siècle. Comme souvent à Bruxelles, les urbanistes mêlent avec un bonheur inégal l’architecture de plusieurs époques. Ici, la Tour Noire est maintenant encadrée par un Novotel qui en masque partiellement le côté intra-muros. Encore blanche, elle devrait retrouver sa patine noire avec la pollution.

Tour rondeEglise Sainte Catherien

Nous retrouvons notre jeune bruxelloise d’adoption sur le parvis de l’église Sainte Catherine éclatante de blancheur au soleil. Déjà familiarisée, elle va nous servir de guide pour flâner dans les ruelles pittoresques de la capitale.
Á Bruxelles, le spectacle réside souvent dans l’architecture débridée des façades des maisons et leur cohabitation surréaliste. Pour bien en goûter les curiosités, il faut marcher le nez en l’air au détriment de regarder où l’on pose les pieds sur les pavés disjoints des trottoirs et chaussées.

café vacheCasino

Nous flirtons avec la Grand-Place sans jamais y pénétrer, en empruntant la rue du Marché aux Herbes. Décidément, j’aime ces noms de rues qui expriment une certaine réalité historique. Curieusement, les dénominations francophone et néerlandophone, parfois, ne coïncident pas : ainsi la Grand-Place est en flamand Grote Markt, la Place du Grand-Marché.
Il faut oser se glisser au fond des mini-impasses, quasi des couloirs.

Au bon vieux temps

« Au bon vieux temps », voici une institution pour babyboomer ! Saint Nicolas filtre l’accès à cet estaminet lambrissé qui remonte à 1695. Je retiens ce coupe-gorge ou plutôt coupe-soif pour venir y déguster, lors d’un prochain séjour, la mythique bière Westvleteren XII brassée par les moines trappistes de l’abbaye de Saint-Sixte.

Toone 2Toone

Un peu plus loin, une autre impasse pavée, Sainte Pétronille, mène au théâtre estaminet Toone VIII, un théâtre de marionnettes de tradition populaire bruxelloise actif depuis 1830.
Les marionnettes tirent leur origine d’une ordonnance de Philippe II d’Espagne, fils de Charles Quint, qui, détesté par la population, fit fermer les théâtres pour éviter qu’ils ne devinssent des lieux de rassemblement qui auraient accentué l’hostilité à son égard. Les Bruxellois auraient alors remplacé les comédiens par des « poechenelles » (polichinelles) dans des théâtres clandestins.
La programmation s’appuie sur de grands classiques du théâtre, revisités parodiquement, tels que Cyrano de Bergerac, Les Trois Mousquetaires, L’École des femmes ou Hamlet. « Toone be or not toone be ? ».

Galeries 3

Plus loin, plus haut, car ça monte parfois au plat pays, au coin de la rue de la Montagne, nous parvenons aux Galeries Royales Saint-Hubert. Elles sont l’œuvre d’un jeune architecte qui conçut le projet de construire une galerie couverte de plus de deux cents mètres de long en supprimant un dédale de venelles sordides et mal famées où les bourgeois n’osaient s’aventurer.
Inaugurées en 1847, elles figurent parmi les plus anciennes d’Europe. Elles sont constituées de trois passages, la Galerie du Roi, la Galerie de la Reine et la Galerie des Princes, couvertes d’une élégante verrière à structure métallique qui diffuse une douce lumière naturelle. Pilastres de marbre, fenêtres en hémicycle, des bustes perchés sur des corniches, forment une architecture inspirée des palais toscans.
Ces galeries abritent de nombreux commerces, des boutiques de luxe, la biscuiterie salon de thé Dandoy, les chocolatiers Neuhaus, Godiva et Pierre Marcolini, des cafés et des restaurants, ainsi que des lieux de divertissement, le Théâtre Royal et le Vaudeville, la librairie Tropismes.

Galeries1Galeries 2Version 2Version 2Version 2Version 2

En parcourant ces galeries, on peut penser à ce coquin de Victor Hugo qui, lors de son séjour à Bruxelles, venait rendre visite à sa compagne Juliette Drouet, à Paul Verlaine venu acheter ici l’arme avec laquelle il tenta d’assassiner son amant Arthur Rimbaud.
En bon normand qui se respecte, je me souviens aussi de mon « pays » Bourvil qui joua La Bonne Planque au Théâtre du Vaudeville. C’est le seul enregistrement télévisé qui demeure de cette pièce de boulevard française où deux petits truands qui viennent d’attaquer une banque se réfugient dans l’appartement d’un paisible fonctionnaire du ministère de l’Agriculture. Soixante ans après, vous ne pourrez toujours pas ne pas rire :

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Nous rebroussons chemin par la rue des Bouchers, voie piétonnière qui concentre un important nombre de gargotes médiocres déjà envahies par les touristes. Comme dans notre Quartier Latin parisien, quelques bonimenteurs tentent de nous rabattre vers leur enseigne. Á fuir !

Friture Léon

Dans la cohue, j’allais passer sans y prêter attention devant Chez Léon, friture restaurant historique de Bruxelles ouvert en 1893 par Léon Vanlancker. Une institution ! Je me souviens y avoir déjeuné il y a près d’un demi-siècle, du temps où le Bruxelles de Brel « brussellait » encore. Dick Annegarn maronnait : « Les néons, les Léon, les noms que sublime décadence la danse des panses… » La chaîne de Léon de chez nous est l’héritage direct de cette enseigne qui a perdu son âme.

restaurant La Boussole

Ce soir, nous mangeons à la terrasse de La Boussole sur le quai au Bois à Brûler. Plusieurs enseignes rappellent le passé maritime du bassin Sainte Catherine, certains même ont des spécialités de poissons et fruits de mer. De 1884 à 1955, le marché aux poissons s’était établi sur la première moitié comblée du bassin et donna son nom à l’endroit : le Wismet.
Je suis les suggestions du jour de Vassilis, le sympathique patron grec : tapas de poissons puis linguines aux fruits de mer.

Samedi 16 avril :
9 heures, le soleil illumine déjà le bassin Sainte-Catherine encore désert. Cafetiers et restaurateurs commencent à installer les tables au bord de l’eau.

Bassin matin

Pour notre part, nous choisissons stratégiquement (vous comprendrez bientôt) de prendre notre petit déjeuner en terrasse dans la rue du Marché aux Grains dans la perspective de l’église Sainte Catherine et de … la poissonnerie Noordzee.
Pour nous y rendre, nous nous glissons dans la rue du Chien Marin, une des pittoresques traverses qui relient le quai à la rue de Flandre. Les historiens s’accordent à dire qu’elle doit son nom à la découverte d’un cadavre de mammifère marin (phoque ou éléphant de mer) lors des travaux de creusement du bassin des Marchands en 1560.

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En débouchant rue de Flandre, permettez à l’instant où je vous relate mon séjour bruxellois, que je rende hommage au chanteur Arno dont je viens d’apprendre le décès.
Je n’ignorais évidemment pas la santé critique de l’artiste qui luttait depuis trois ans contre un cancer du pancréas. Il fut présent fréquemment dans mes pensées durant mon séjour, en particulier en flânant dans ce quartier Dansaert où il avait élu domicile depuis longtemps. J’espérais, ô miracle, croiser sa dégaine chancelante (entre deux bières ?) avec sa chevelure hirsute poivre et sel. N’était-ce pas lui qui se tenait assis la tête entre les mains dans une vitrine de la rue de Flandre ?

rue de Flandre

Arno le Flamand rock à la voix rauque, l’iconoclaste, dont j’adorais la manière de revisiter certains succès de la chanson française, ainsi par exemple le gentillet tube d’Adamo Les filles du bord de mer auquel il avait donné beaucoup de chair avec son accent belge inimitable. On se sent transporté à Ostende, sa ville natale, au bord de la mer du Nord, Noordzee !

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Noordzee Mer du Nord, c’est un concept qui s’anticipe, se planifie, s’organise tactiquement au risque sinon de ne pas pouvoir le partager. Ouverte de 11heures à 18 heures (sauf le lundi), cette poissonnerie-traiteur d’une remarquable fraîcheur anime la place Sainte Catherine avec son fish bar extérieur autour de guéridons avec des chaises hautes pris d’assaut bien avant l’heure. En cette saison où l’ombre est encore fraîche, il faut suivre la course du soleil pour repérer les meilleures tables.
Bien joué, à 11 heures 20, ma compagne et moi prenons possession d’un de ces guéridons tant convoités et commandons un gouleyant vin blanc argentin dans l’attente de notre chère petite fille.

Noordzee 1Noordzee Portillo

Midi, elle arrive ! Le fish bar est complet. Je crains qu’un seul flacon de blanc de Mendoza ne suffise pas … ! Au diable, l’ivresse, on va s’envoyer en mer.
Les serveurs hurlent le prénom que vous avez donné à la commande pour vous apporter vos assiettes. C’est l’appel vers le large, ce sera pour moi en entrée une friture d’éperlans et des calamars à la plancha.

Nordzee éperlansNoordzee calamars

Sur la place, la joie est plurielle, toutes origines, locaux et touristes, générations, classes sociales confondues. Comme meuglait ce pauvre Arno : « Putain, putain/C’est vachement bien/Nous sommes quand même tous des Européens » !
Je poursuis avec de délicieux maquereaux à la plancha. Cocasserie linguistique, je constate sur le menu que maquereau se traduit makreel en néerlandais. C’est étonnant que quelques féministes flamandes ne se soient pas emparées de la question. Mais comme chantait Brel, « les Fla les Fla les Flamandes ça n’est pas causant » !
Des éventuels clients lorgnent notre table, nous prendrons le café dans le quartier Saint-Géry. Ce n’était qu’un marché aux poulets sur un îlot de la Senne, c’est devenu un quartier branché qui grouille de bars et restos tendance envahis (notamment le Roi des Belges) en ce début d’après-midi par une clientèle jeune.
Pour notre part, nous préférons le calme des halles de Saint-Géry. Leur histoire démarre à la fin du XVIIIème siècle avec l’installation d’une fontaine surmontée d’un obélisque récupérée dans la cour de l’abbaye des Prémontrés de Grimbergen (comme la populaire bière).
Au XIXème siècle, le lieu est utilisé comme place de marché avant que soit décidée la construction d’un marché couvert inauguré en 1882. Le bâtiment de style néo-Renaissance flamand est un remarquable exemple de l’architecture des marchés couverts. Pendant près d’un siècle, il fut un lieu de commerce très animé avant qu’il ne ferme en 1977.
Sa réhabilitation en agora dédiée, à travers des expositions, à « la valorisation des singularités des patrimoines culturels physiques et immatériels » est d’une grande élégance, notamment avec la fontaine obélisque qui trône toujours au centre du bâtiment.

Saint Gery 2Saint-Gery 1Saint Gery 3Version 2

En allant soulager ma pression vésicale, je découvre quelques photographies kitsch de vespasiennes bruxelloises. On trouve encore quelques-uns de ces édicules qui apparurent en 1845 sur une idée du bourgmestre de l’époque qui entendait amener les Bruxellois à préférer ces nouveaux équipements plutôt que les rives de la Senne ou les recoins sombres.

Saint Gery vespasienne1Saint Gery vespasienne 2

Au Moyen-Âge, à étudier la toponymie, Bruxelles devait être un vaste marché : nous empruntons maintenant la rue du Marché aux Fromages qui conserve quelques maisons anciennes. La plus populaire est celle sise au numéro 19 identifiée comme la plus petite maison de Bruxelles.

rue après Saint GeryPlus petite maison

Á l’assaut du Mont des Arts ! Sur la placette Albertine, le troisième roi des Belges Albert Ier nous souhaite la bienvenue sur son cheval. Il mourut en 1934 dans un accident d’escalade dans la vallée de la Meuse.

statue Albert Ier

L’histoire de ce lieu est intimement liée à la construction de la jonction ferroviaire nord-midi : avant 1952, les trains venant de Wallonie étaient bloqués en gare de Bruxelles-Midi, et ceux arrivant de Flandre en gare de Bruxelles Nord. Les urbanistes bruxellois, jamais timides quand il s’agit de détruire, décidèrent de creuser un tunnel reliant les deux gares. C’est à l’issue de ce gigantesque chantier que fut pensé le Mont des Arts, un complexe urbanistique comprenant la Bibliothèque royale de Belgique, les Archives générales du Royaume, le centre de congrès Square et les jardins dessinés par l’architecte paysagiste René Peuchère.
Au sommet de cet ensemble, nous jouissons d’un panorama superbe vers le centre de Bruxelles.

Mont des Arts

Encore quelques pas et nous parvenons sur le plateau à la Place Royale. Auparavant, nous jetons un œil sur l’élégante façade Art Nouveau du MIM, musée des Instruments de Musique, qui s’est installé dans les anciens bâtiments Old England. Il est un peu tard aujourd’hui pour le visiter.

MIM

MIM2

Ça monte encore, d’ailleurs, nous sommes dans la rue de la Montagne de la Cour.
La Place royale, de style néoclassique et rectangulaire, fut réalisée en 1774 par l’architecte Barnabé Guimard qui s’inspira des places royales françaises, la place Stanislas à Nancy, Lunéville, Charleville.

Godefroy Bouillob

Á l’origine, se dressait en son centre, une statue pédestre du gouverneur Charles-Alexandre de Lorraine que les révolutionnaires français renversèrent lors de leur entrée dans Bruxelles en 1793. Replacée lors de la courte restauration autrichienne, elle fut à nouveau abattue par les Français et fondue en monnaie.
C’est en 1848, à une époque où la toute jeune Belgique était à la recherche de repères patriotiques que fut inaugurée la statue équestre actuelle de Godefroy de Bouillon. Le héros est représenté au moment de son départ pour la première croisade vers Jérusalem, agitant l’étendard et criant : « Dieu le veut ! »

Godefroy de Bouillon

On commence la descente de la colline de Coudenberg. La chaleur étonnante, les allées pavées, les marches et peut-être aussi le délicieux vin blanc argentin ont entamé nos réserves physiques, du moins les miennes.
Retour dans le centre ville, ma persévérance est récompensée par une halte à La Mort Subite, mythique estaminet bruxellois rue Montagne-aux-Herbes Potagères, ouvert en 1928 par le brasseur Théophile Vossen, inventeur de la bière éponyme.

Mort Subite 3Mort Subite 1Mort subite 2

Il tient son nom d’un vieux jeu de dés, ancêtre du « 421 ». Quand le temps pressait, la partie finale était jouée en un coup de dés nommé « mort subite ».
L’établissement presque centenaire a gardé tout son caractère avec les miroirs patinés et piqués, les colonnes écaillées, les banquettes en moleskine avachies. Aux murs, sont exposées de nombreuses photos jaunies d’anciens illustres clients, tel Jacques Brel qui semble observer ces gens-là d’aujourd’hui. Je me souviens d’une de ses pochettes de disques vinyle.

Mort subite Brelbrel_ces_gens-la

Á la table voisine, un bambino italien, intrigué par ma canne anglaise, picore dans l’omelette (une des spécialités de la maison) de ses parents. Alléchée, ma compagne commande au très aimable serveur une planche de gouda. J’étanche ma soif avec une chope de bière au fût.

« Ça sent la bière
Donne-moi la main
C’est plein d’Uilenspiegel
Et de ses cousins et d’arrière-cousins
De Breughel l’Ancien
C’est plein de gens du nord… »

Bruxelles « brusselle », les terrasses sont noires de monde. Bruxelles je t’aime, joyeuse, festive.
Ce soir, nous mangeons à La Manufacture, restaurant tendance en retrait, derrière le square Jacques Brel, rue Notre-Dame-du-Sommeil. En fouillant dans les croyances locales, on trouve les traces au XVIIème siècle d’une chapelle dédiée à la vierge où nos aïeux souffrant d’insomnies venaient en pèlerinage. Vous me croyez si je vous dis que l’impasse du Réveil débouche sur cette rue ?

La Manufacture Bruxelles

la-manufacture

Manufacture 3

« Imprimerie autrefois, elle fut aussi l’antre de la maroquinerie Delvaux… jusqu’à ce qu’elle fasse peau neuve, qu’elle s’habille de cuir, de bois, de pierre bleu cobalt, de granit rouge. Lieu d’atmosphères … Les saveurs se métissent, les continents se rencontrent. »
Pour moi, ce sera un croustillant de chèvre frais aigre-doux de poires et baies rouges puis une petite pêche en waterzoï d’épices thaï, arrosés d’un rouge de Montepulciano d’Abruzzo.
Á suivre …

* http://encreviolette.unblog.fr/2021/12/08/flaneries-a-bruxelles/

Publié dans:Coups de coeur |on 29 avril, 2022 |Pas de commentaires »

Duo « Elle et Lui » en concert à La Bastide du Salat

J’ai déjà eu ici l’occasion, à plusieurs reprises, de témoigner des vivifiants courants d’airs musicaux qui circulent sur la promenade du Pré commun du modeste village d’Ariège où je séjourne épisodiquement.
Bas les masques (avec discernement), le Petit Salon Théâtre de La Bastide du Salat a rouvert ses portes, comme un signe, quelques jours après la naissance du printemps. La culture revit après le trop long cauchemar de la pandémie quoique les confinements et la fermeture des lieux qui lui sont dévolus aient fait germer moult initiatives aussi singulières que novatrices.
Ce soir-là, pour lancer la saison musicale, Patricia et Philippe, hôtes pugnaces et chaleureux, ont invité le Duo Elle&Lui pour un concert privé.

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Huit siècles après Raymond VI de Toulouse, deux Albigeois, Agnès Jollet et Pascal Jeanson, partent donc en croisade sur les chemins d’Occitanie, non loin des châteaux cathares, défendre la « belle chanson française à texte », dans les brisées de leurs illustres aîné(e)s, Barbara, Anne Sylvestre, Leprest, Ferrat entre autres.
Ferrat, justement, chantait Nul ne guérit de son enfance. Agnès n’échappe pas à cette fatalité et, ce soir, en ouverture du concert, dans un clin d’œil à Saint-Exupéry, elle plante le décor :

« Dessine moi une maison
Le petit prince a perdu ses crayons
Rappelle moi cette maison
Les clés de la mémoire portent son nom

Á cloche-pied pousse la pierre
la craie qui dessine le ciel
Sous le lilas blanc de poussière
Une balançoire qui sommeille

L’enfance qui a pris le large
C’est toujours de là que l’on vient … »

Évocation impressionniste du temps lointain où une petite fille jouait à la marelle : une maison de vacances, la cour d’une école ? Du bonheur enfoui sans doute !
Ça nous remue. C’est peut-être pour cela que j’ai omis de vous présenter les deux artistes sur scène. Oubli qu’ils se chargent immédiatement de réparer à leur manière en empruntant au répertoire d’Allain Leprest sa chanson … Elle et Lui !
Allain, avec deux « l » comme les ailes de l’ange maudit de la chanson qu’il fut, écrivit ce texte pour Francesca Solleville et son mari Louis André Loyzeau de Grandmaison. Elle habitait à Montmartre, lui était peintre issu d’une riche famille qui le déshérita lorsqu’il décida, par provocation, d’épouser cette chanteuse de cabaret. La mort les a séparés, il y a peu, après plus de soixante années de passion commune.

« Quand il s´ennuie, elle se désole
Il est plutôt genre parasol
Elle, elle adore les parapluies
Elle et lui
Eux, ils font rien pour se comprendre
Moins il est dur, plus elle est tendre
Il est fromage, elle aime les fruits
Elle et lui

Mais dès qu´ils sont plus côte à côte
L´un sans l´autre
Il manque un morceau à chacun
L´autre sans l´un… »

Agnès est orthophoniste dans un service de pédopsychiatrie, Pascal professeur de judo, mais lorsqu’ils entrent en scène, l’esperluette traîne superflue, tant leur complicité artistique est évidente.
« Quand une guitare rencontre une voix, quand des mots se posent sur des notes », c’est l’histoire du duo Elle&Lui dont on peut, par coquetterie géographique, situer la naissance, en remontant la vallée du Salat, lorsqu’il se produisit en 2016 en première partie de Frédéric Bobin dans le cadre du festival ariégeois animé par Nicole Rieu.
Quand elle chante, Agnès marque souvent la mesure avec son bras, comme une caresse sur les accords de Pascal lequel, tandis qu’il pince les cordes de sa guitare, jette fréquemment de doux regards vers sa partenaire. Les deux artistes sont tellement en osmose que, ce soir, Agnès oubliera de se tromper sur un vers comme il est prévu dans un petit effet de mise en scène.

« Il y a comme un frisson qui passe
Un je ne sais quoi même tout petit
Un instant pris dans la nasse
Une langueur qui caresse la vie

Il y a comme un rien qui s’efface
Un presque trop qui s’évanouit
Une fissure de carapace
Où se faufilent nos envies

Aux confins du silence
C’est le jour qui s’enfuit
Dans sa besace immense
Prenant nos bouts de vie … »

Un frisson, chanson du prochain second disque en gestation dans le studio de La Bastide au-dessus de nos têtes, est une autre illustration de la créativité fusionnelle des deux artistes.
Pendant le confinement, Agnès souhaitait écrire sur les moments fugaces de plénitude qui parfois nous frôlent sans aucune raison. Dans son coin, Pascal avait composé une musique qui, par enchantement, vint se placer sur le texte. Rien ne s’efface, il y a comme un frisson qui passe sur notre échine à l’écoute de cet instant de poésie qui transcende l’ennui, le désœuvrement, le vide.
On a besoin de sérénité et d’amour dans le monde dans lequel on vit, c’est la supplique d’Agnès avec des intonations de voix qui rappellent étrangement Véronique Sanson.

« Je suis la route au bord de la mer
Je suis la plume légère
Y’a trop de bruit autour de la terre
Y’a trop de sang amer

Dépose les armes, pose-les à terre
Dépose les armes, glisse-les sur l’air
Dépose les armes, tu ne sais qu’en faire … »

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Dépose les armes, concert à La Bastide du Salat (photographies et son)

Comme disait le poète, on ne chante pas pour passer le temps et, encore moins ces jours-ci, Dépose les armes entre en résonance avec l’actualité et l’invasion de l’Ukraine par les troupes russes. Tandis que nous l’écoutons dans la douce quiétude du Petit Salon, à la même heure, civils, femmes et enfants, frigorifiés, sont remplis d’effroi dans les abris de Marioupol.
La chanson suivante est un questionnement, un constat, sans guère d’illusion de réponse, sur la planète qui décidément va mal :

« Mais où va ce monde,
je ne comprends plus rien
Des infos chaque seconde sur tout et sur rien
Les banquises qui se brisent dans les océans
Les forêts qui se déguisent en déserts brûlants
Pour un Dieu et ses églises, on tue nos enfants
Et la haine et la bêtise sont du même sang … »

Je verrais bien ce cri d’alerte repris par les écoliers lors de leurs spectacles de fin d’année, rien que pour houspiller et réveiller leurs parents.
Les enfants, parlons-en, avec l’immense Leprest qu’Agnès et Pascal adorent et convoquent à nouveau pour dénoncer le sacrifice de générations d’écoliers sur l’autel d’une pédagogie laissant une place subalterne aux activités artistiques et manuelles, bridant la créativité.

« C’est peut-être Van Gogh
Le p’tit qui grave des ailes
Sur la porte des gogues
Avec son opinel
Jamais on le saura
Râpé les tubes de bleu
Il fera ses choux gras
Dans l’épicerie d’ses vieux … »

Ce gosse, c’est peut-être Le Cancre de Leny Escudero, l’enseignant que je fus ne peut rester indemne.
Dans un autre texte, « le temps de finir la bouteille » (celle qui le perdit ?), Leprest écrivait :

« Je t’aurai recollé l’oreille
Van Gogh et tué le corbeau
Qui se perche sur ton pinceau … »

Le bonheur est dans Leprest … et le Pré commun, double jeu de mots pour exprimer ma jubilation.
Agnès nous prévient : « Si tu regardes en arrière/Tu n’y verras que la terre, linceul de tous les aïeux … Tu ne verras rien venir/Rien que des statues de pierre, gardiennes des souvenirs ». Seule alternative pour estomper ces brûlures du passé, pour combattre la nostalgie : « Aime, aime, aime… sème, sème… ».
Pour chasser le spleen, rien de tel… qu’un blues ! Jeu de mots presque aussi « époustouflant » que ceux que nous livre Michel Jonasz : Le Blanc qui chante Toulouse, le Noir qui chante I was born to loose ou encore Mecs de La Mecque gars d’la Garonne !
Pascal, avec sa guitare Fender Stratocaster signée Stevie Ray Vaughan, met de côté sa sobriété et se lâche comme au temps où il était Joueur de blues dans des groupes. Il accompagne même de la voix Agnès qui s’avère être une excellente interprète de blues.
L’exiguïté du salon empêche le sage public de se défouler mais du dernier rang où je me trouve, je repère quelques têtes et doigts qui marquent le rythme. Ça groove à La Bastide !
Changement de guitare, la chanson suivante, encore un blues (en apparence !), s’appelle … Les apparences :

« Tout est question de distance …
De près, on ne voit pas les différences
Tout est question de patience…
De loin, on n’entend plus que le silence
Dans les apparences, dans les apparences… »

Honte à moi, il aura fallu que j’assiste à un concert privé dans un modeste village ariégeois pour qu’Elle&Lui me fasse découvrir une « immense artiste atypique », ainsi la décrit Agnès, j’ajouterai écorchée vive, insoumise, et militante.
Melismell tient son nom de scène, entre autres, de la mélisse, une plante qui soulage les maux des femmes, elle en souffre de quelques-uns. Elle se réclame notamment de Noir Désir (avant « l’accident »), Léo Ferré et des années sombres de Mano Solo, il ne m’en fallait pas plus pour que j’aille plonger dans sa discographie, me confronter à sa poésie engagée, sa rage de vivre et ses révoltes. Une artiste qui prend aux tripes qu’une maladie orpheline lui a ôtées !
« Elle est là, cette fêlure dans ma voix, ne l’entendez-vous pas ? » La vôtre aussi, Agnès, qui égrenez Les souvenirs de Melismell dans une émouvante valse.
Agnès appartient à cette famille de chanteuses à la parfaite diction comme Juliette Greco, Anne Sylvestre, Cora Vaucaire (ce sont bien des références de baby boomer !). La voix claire met en valeur subtilement les mots et les vers, enluminant chaque chanson.
Avec J’suis pas com’, chanson figurant sur le premier opus, Agnès et Pascal règlent leurs comptes avec la vacuité des réseaux sociaux (sauf les blogs, j’espère !)

« J’suis pas com’
Je compte pas des milliers d’amis fantômes
J’suis pas com’
Aucun follower ne me trouble en somme
J’suis pas com’
J’ai pas de likes, de photos dans mes albums
J’suis pas com’
C’est bien comme ça

Je suis bien d’accord, « Tous ces gens qui s’aiment sans l’avoir choisi/Ça devient obscène/Si c’est un problème si c’est un souci/Je suis bien quand même comme je suis ». Oui, surtout, restez vous-même avec votre fraîcheur, votre humour et votre poésie, des qualités que l’on retrouve avec La chaise.
Chanson surréaliste, Trenet, cassant une noix, voyait des abbés à bicyclette, pour Agnès, avec des accents d’Anne Sylvestre …

« …La chanson c’est comme une chaise
Il faut être confortable
Comme le dit Allain Leprest (encore ! ndlr)
Faut pas qu’elle soit bancale… »

Belle métaphore, avant d’être artistes, parolier et compositeur effectuent un travail d’artisan forgeant un mot, polissant un vers, ciselant une note pour parvenir un jour à l’harmonie.

« Bien calée sans anicroches
Juste à notre mesure
Elle joue des doubles croches
Et des appogiatures… »

Tiens, voilà un mot dont j’ignorais l’existence : l’appogiature est un ornement en musique, il ne peut donc être que joli. D’origine italienne, c’est l’occasion, en aparté, de vous recommander Les mots immigrés, la jubilante fable concoctée par l’académicien Erik Orsenna et le linguiste Bernard Cerquiglini : « Si les mots immigrés, c’est-à-dire la quasi-totalité des mots de notre langue, décidaient de se mettre un beau jour en grève ? »
Il n’y aurait plus de chanson à texte, en tout cas plus de farniente (autre mot d’origine italienne) sur le Sable de Lloret del Mar :

« Ton corps sur le sable boit tout le soleil
En sirop d’érable et gouttes de miel
La mer sans égale avale le ciel
La mer près du sable garde ton sommeil

Couché sur la plage, tu fermes les yeux
Mais quel est ce voyage qui t’emporte un peu
Les mouettes passent par-dessus la mer
Et le temps s’efface dans le fond de l’air… »

Pascal dormait au soleil dans la tranquillité d’un après-midi de printemps, Agnès troussa ces images empreintes de sensualité.
Avec Elle&Lui, il n’y a pas d’urgence, le duo se nourrit de tous les petits instants même dérisoires de la vie en les restituant par touches impressionnistes.

« J’entends les notes de la pluie… sous tes doigts
J’entends le temps qui se replie … sous ma voix
Il n’y a pas d’urgence …tout est là
Le temps il se balance … çà et là
Le temps prend des vacances »

Reviens-nous est, au contraire, une chanson d’urgence écrite comme une supplique tandis qu’un ami plongé dans le coma se battait contre l’inexorable.


« Entre deux rives, vas- tu passer à gué ?
Sur quelle rive pourras-tu te poser
Les limbes grises, volutes de l’oubli
Comme une prise qui dérobe la vie

Le souffle lourd et le corps endormi
Aux alentours d’une vie en sursis
Vois, on t’espère, on t’appelle, on te crie
Une prière pour arrêter ta nuit

Où, mais où es-tu ? Loin si loin de nous
Nous, nous entends-tu ? Dis reviens nous… »

Cet ami est revenu !
Elle&Lui, c’est 50 nuances de vie : la mort qui rôde qui fait partie de la vie, la nostalgie de l’enfance, la vie autour de nous, la vie devant soi, les peines souvent, les joies parfois, le temps suspendu qu’ils captent délicatement.
Agnès nous délivre quelques notes d’espérance :

« Que rien ne te retienne,
ni le temps, ni la peine
Les creux et les silences
qui s’accrochent à l’enfance
Que rien ne te retienne
ni les liens, ni les chaînes
qui te cousent partout
des invisibles trous… »

Entre un ippon et un o-soto-gari, Pascal saisit lui-même la plume pour confier ses états d’âme, les bleus de l’âme, le vague à l’âme, avant de trouver peut-être l’âme sœur :

« Regarde dans ton miroir
si rien ne voile ton image
Mettant dans un tiroir
tous les ennuis qui font ombrage… »

On retrouve tous les thèmes dans lesquels se complaisaient les Romantiques.
Comme si elles rapportaient une chronique douce-amère, les chansons s’enchaînent et se répondent :

«… Prendre le large
Et le long voyage
Se noyer dans le ciel, dans un bruissement
Et fondre en aquarelle, la lune et le soleil
Et… goûter le vent
Et… glisser dedans … »

Et … dans l’ultime morceau de leur composition :

« C’est bizarre, c’est bizarre
Ce qui se perd au creux des regards
C’est bizarre, c’est bizarre
De l’autre côté de ce miroir

Les amours qui ne vont plus ensemble
Le gouvernail qui jette l’ancre
Pourtant au loin, rien ne tremble
On voit juste un peu de brouillard… »

Vous avez dit bizarre ? Comme c’est bizarre !
Le public est silencieux. Trop sage ? Je ne crois pas. Si je m’en réfère à moi, il savoure, il déguste, il réfléchit aussi car les chansons de Elle&Lui ne nous laissent jamais indifférents. Elles nous bercent ou nous emportent.
Pour clore leur récital, Agnès et Pascal rendent hommage à Henri Salvador, un maître de « la chanson douce ». Ce soir, il ne s’agit pas de voir Syracuse, l’île de Pâques et Kairouan, mais de :

« Je veux déjeuner par terre
Comme au long des golfes clairs
T’embrasser les yeux ouverts
Dans mon jardin d’hiver
Ta robe à fleur
Sous la pluie de novembre
Mes mains qui courent
Je n’en peux plus de t’attendre
Les années passent
Qu’il est loin l’âge tendre
Nul ne peut nous entendre
Dans mon jardin d’hiver… »

Les paroles poétiques et sensuelles de Benjamin Biolay et Keren Ann sont taillées sur mesure pour nos deux artistes.
Elle&Lui improvisent quelques remerciements sur la chanson de Gainsbourg : « On est venu vous dire qu’on s’en allait mais on espère un jour vous retrouver, merci pour ce voyage partagé. »
Dans l’intimité du Petit Salon, les spectateurs conquis et ravis réclament le rappel d’usage.
L’hôtesse du lieu Patricia Damien rejoint sur scène Agnès et Pascal pour chanter Ferrat : « Pourtant que la montagne est belle… ! » Le public reprend le refrain.
Par méconnaissance géographique d’abord comme tout bon Français qui se respecte, par homophonie aussi sans doute, on confond souvent l’Ariège et l’Ardèche, des départements montagneux qui, effectivement, présentent quelques similitudes : une présence de néo-ruraux qui font revivre les vallées les plus reculées, une forte sensibilisation à l’écologie avec un goût affirmé pour le vrai, le bon et le bio, une réjouissante et surprenante activité culturelle.
Qui sait si les vers de Ferrat n’ont pas fini par réveiller les consciences ? Le poète a toujours raison, qui voit plus haut que l’horizon !
La soirée n’est pas terminée, la fameuse convivialité du Sud-Ouest. Au Petit Salon Théâtre de La Bastide du Salat, il n’y a pas de carré d’or VIP, les spectateurs se retrouvent dans la pièce contiguë autour d’un délicieux gâteau de semoule, cannelle et miel préparé, selon une vieille recette de sa mère, par le régisseur son et (poétique) lumière Philippe Morin. C’est l’occasion d’échanges informels et chaleureux avec les deux artistes Agnès et Pascal.
Le Duo Elle&Lui reviendra ici cet été pour enregistrer en studio quelques chansons de son prochain disque dont il nous a réservé la primeur, ce soir. D’ores et déjà, vous pouvez découvrir son univers poétique en écoutant le premier opus au titre surréaliste Une chaise sur la mer et à la pochette superbe (qui sait si parfois, le petit prince ne traverse pas la lune dans l’avion de Saint-Exupéry).

jaquette rectojaquette verso

Et s’il vous prend de vous promener en Occitanie, vous aurez peut-être le bonheur d’assister à l’un de ses concerts…

Contact :
pascal.jeanson1@gmail.com
06 88 87 99 18
jollet.agnes@gmail.com
06 80 66 58 33
Site web: duoelleetlui.fr
Facebook: Duo Elle & Lui
Remerciements aux artistes Agnès et Pascal et à Philippe Morin pour l’illustration sonore de ce billet

Les Ritals de François Cavanna et Bruno Putzulu à Maurepas

Pour la cohérence et simplement l’intérêt de ce billet, il est souhaitable de lire ou relire celui-ci :
http://encreviolette.unblog.fr/2020/09/15/voyage-en-ritalie-de-paris-a-fabas-ariege-avec-cavanna-bruno-putzulu-et-la-petite-virginie/

C’est peut-être l’épilogue des aventures (et mésaventures) que j’ai connues pour finir par assister, en pleine pandémie, dans un minuscule village d’Ariège, à l’adaptation au théâtre du roman de François Cavanna Les Ritals.
Dix-huit mois plus tard, comme un remerciement à ma persévérance, Bruno Putzulu est venu interpréter, à quelques centaines de mètres de mon domicile francilien, « le récit drôle et émouvant de l’enfance pittoresque du petit italien immigré devenu écrivain célèbre ».

Affiche Ritals Maurepas

Je ne pouvais évidemment pas rater cette aubaine et ce ne sont pas quelques soucis de hanches, en voie de dissipation, qui m’en empêcheraient. D’ailleurs, l’ami Bruno m’avait mis en garde dans un mail : « Ne fais pas de conneries si tu veux être là le 12 février ! »
Dont acte, je m’empressai donc de réserver deux places, en effet, ma compagne se déclare toujours partante quand il s’agit de rencontrer des ritals, en l’occurrence le texte de Cavanna et la prestation de Bruno Putzulu, ancien pensionnaire de la Comédie Française, lui-même enfant d’un père italien et d’une mère française.
Première surprise, à quinze jours de la représentation, le rythme des réservations est poussif et décevant. Je découvre que dans la ville voisine, à trois-cents mètres à vol d’oiseau, à la même date et la même heure, c’est déjà complet pour Amis, une pièce d’Amanda Sthers et David Foenkinos, avec Kad Merad en tête d’affiche. Ce sont les mystères de la communication.
Á tout hasard, j’autorise humblement l’équipe de l’espace culturel qu’elle publie sur son espace facebook le long billet que j’avais consacré à mon « voyage en Ritalie ». Je rameute aussi par téléphone quelques connaissances.
On perçoit de plein fouet les souffrances endurées par le secteur culturel à cause de l’épidémie du coronavirus, les confinements, les fermetures de salles, les reports ou annulations des spectacles, les jauges, le public frileux, l’effondrement des souscriptions à des abonnements, les artistes réduits au chômage, eux-mêmes parfois touchés par le virus. Ainsi, par exemple, l’ami de Bruno Putzulu, Philippe Torreton, sociétaire de la Comédie Française, césarisé pour le film Capitaine Conan du regretté Bertrand Tavernier, s’inscrivit pour la première fois à Pôle emploi.
Bruno a plutôt bien résisté aux vents contraires et connu de beaux succès avec « ses » Ritals sur un certain nombre de scènes de France et même de Suisse. Début novembre, il fêtait la centième dans le beau village alsacien d’Obernai.
Communion d’esprit ? Heureuse surprise, à quelques heures du spectacle, je reçois un coup de fil de la « petite Virginie » qui ignorait que je m’apprête à revoir, le soir même, l’adaptation de Bruno. Pour une énième fois, elle y a assisté, quelques jours auparavant, à Vincennes. J’imagine la charge émotionnelle qui l’étreint à chaque fois. Elle sollicite ma présence pour une prochaine manifestation autour de Charlie-Hebdo période historique et Cavanna.
Bienveillante, la directrice de la salle, au vu de ma canne anglaise,  m’invite à rejoindre le premier rang où deux fauteuils nous ont été réservés.
Autre satisfaction, la salle se remplit peu à peu permettant d’espérer une honnête affluence.
On ne se lasse pas de la langue truculente de Cavanna pour raconter son enfance et je ne sors jamais indemne de lire, relire ou entendre les souvenirs de ce gosse « né rue Sainte-Anne, à Nogent-sur-Marne, banlieue Est, entre le bois de Vincennes et Le Perreux » : « il a entre six et seize ans, ça dépend des fois. Pas moins de six, pas plus de seize. Des fois il parle au présent, et des fois au passé. Des fois, il commence au présent et il finit au passé, des fois c’est l’inverse. »
Tandis que deux silhouettes avancent sur la scène encore dans la pénombre, première surprise, ce soir, c’est Aurélien Noël qui officie au « cordillon ». Après Grégory Daltin, j’aurai donc vu les deux accordéonistes qui se relaient dans la tournée pour accompagner Bruno Putzulu, qui lui servent aussi de témoin, de copain, de faire-valoir, de souffre-douleur.

Aurélien Noel.jpg - copie

Je connais globalement le texte sans le savoir par cœur, et plus impatient que Bruno qui marque silences et respirations, je me surprends à être son souffleur lorsque Cavanna rend hommage à ses instits de la communale et ses profs du cours complémentaire : « Vous m’avez donné la curiosité, le doute et l’insatisfaction … Vous m’avez bien fait chier avec Corneille et Racine », je chuchote, suscitant l’amusement de ma voisine : « et l’autre poseur : Chateaubriand »…

Ritals.jjpg - copie

Ayant déjà intégré la quintessence du spectacle, mon attention se porte sur des éléments de mise en scène qui avaient pu m’échapper, des subtilités dans le jeu admirablement précis du comédien, sur la réceptivité du public qui me semble moins participer que les spectateurs ariégeois. Tout cela est bien sûr affaire de subjectivité, et c’est ce qui fait aussi la fraîcheur et la sincérité du spectacle vivant, aucune représentation n’est identique. Bruno, amoureux fou de football, connaît ça, il faut vingt-deux joueurs au sommet de leur art et un public fervent pour offrir une dramaturgie. De père sarde et de mère normande, il sait qu’un match à Cagliari, au Parc des Princes ou à Robert Diochon aux grandes heures du Football Club de Rouen, jamais ne procurera les mêmes émotions.
Ce soir, à Maurepas, le public exprime son talent dans le final. Droit dans les yeux, avec gravité, le comédien l’interpelle, l’informe, l’instruit peut-être aussi : « Un jour, le gouvernement s’avisa que c’était peut-être pas très malin de garder tous ces travailleurs ritals dans un pays qui n’avait déjà pas assez de travail pour ses propres enfants. Jusque-là, le gouvernement avait supporté, parce que les chômeurs étaient tous français, mais voilà que les chantiers débauchaient à leur tour et que les Ritals touchaient l’allocation, alors ça, c’était plus possible.
Les journaux des patronnes à maman expliquaient comme quoi si la France en était arrivée là, c’était rapport aux métèques, qu’ils pourrissaient tout, qu’ils envahissaient tout. Les journaux des patronnes à maman expliquaient comme quoi les Français étaient en pleine décadence, en pleine dégringolade, que d’ailleurs, la France se dépeuplait, que tout ça c’était de la faute à l’école laïque, aux juifs, aux boches, aux nègres, aux ritals… »
Est-ce dû, en cette période de campagne présidentielle, à la récurrence du thème de l’immigration sur les chaînes d’info, les spectateurs encaissent de plein fouet le texte de Cavanna et en saisissent soudain toute la modernité qui entre en résonance avec l’actualité aux relents fétides. Un silence empreint de gravité, presque un malaise, pèse sur la salle qui se libère bientôt en applaudissant chaleureusement Bruno Putzulu et Aurélien Noël.
Mario Putzulu, frère aîné du comédien, responsable de l’adaptation et de la mise en scène, a été obligé, pour des raisons de concision et de rythme, d’opérer quelques coupes dans le récit autobiographique de l’écrivain qui, quoique gosse, comprenait très bien la situation, la preuve : « Je lisais dans les journaux que maman rapportait de ses patronnes, Candide, Gringoire, L’Ami du Peuple, L’Action française … Il y avait dedans des dessins qui disaient la même chose que les articles écrits, mais en raccourci, très bien dessinés, tu comprenais tout de suite, même si t’étais trop pressé pour lire l’écrit ou que t’avais pas envie, d’un seul coup d’œil tu te faisais ta petite idée de la chose, et en plus, tu te marrais parce que c’étaient des dessins humoristiques, ça veut dire qu’ils sont faits pour faire rigoler les gens, mais pas bêtement, comme au cirque, non : en leur faisant comprendre des choses difficiles. Par exemple, tu voyais une pieuvre sur une carte de l’Europe. C’était une sale bête de pieuvre … Elle avait un gros pif qui pendait comme une banane, des grosses lèvres répugnantes et un sourire de marchand de bretelles pas honnête. Ça voulait dire que cette pieuvre-là, c’était pas une vraie pieuvre, c’était une pieuvre symbolique pour vous faire comprendre, mais en vrai, c’était un juif… »
Dans ce passage qui n’apparaît pas dans la pièce, l’écrivain démontre toute l’efficacité du dessin satirique qui constitua plus tard une large part de son travail de journaliste et fut la cause de la barbarie qui emporta ses collègues et amis de Charlie Hebdo.
Cavanna en quelques pages dans son style inégalable, Putzulu en une scène avec tout son charisme et talent de comédien, font œuvre de salubrité civique et morale en nous donnant à réfléchir devant les ignominies et abjections débitées à longueur de semaine sur certaines chaînes d’info et dans les réseaux sociaux.
Á la sortie, j’ai plaisir à échanger quelques mots avec Bruno. Il a eu aussi connaissance par Virginie du récent décès de Tita, la veuve de Cavanna, quelques jours avant d’atteindre ses cent printemps. Il avait connu la joie de jouer Les Ritals, en sa présence, dans le petit village de Seine-et-Marne où repose l’écrivain journaliste.
En préface de Crève Ducon, ouvrage posthume de Cavanna, Tita lui avait dédié quelques lignes empreintes de pudeur, d’humour et aussi d’amour : « Il y a eu des débordements de confidences -abondamment épicées par la plume- qui m’ont égratignée, chahutée au fil des ans. Mais que faire ? Comme il est dit dans une des chansons russes que tu aimais tant : « Maman, j’aime un mauvais garçon … » … La fantasmagorie des silhouettes qui t’ont fait palpiter jusque dans le grand âge, généreuse manne littéraire, n’abolit pourtant pas ce que nous avons connu. »
Je ne peux malheureusement saluer Mario Putzulu occupé à ranger matériel et accessoires. Les deux frangins mettent ensuite le cap vers la Normandie pour passer le week-end avec maman Putzulu. Il paraît que leur mère est une gentille et souhaite qu’on sache qu’elle n’a rien à voir avec celle de Cavanna qui « a pas la bouche qui se plie dans le sens de la rigolade » (impayable la mimique de Bruno pour nous dire qu’elle était originaire de la Nièvre !).
Maintenant que les salles de théâtre rouvrent, que les jauges disparaissent, que les masques tombent, précipitez-vous dans vos régions et banlieues pour accueillir les Ritals de Bruno Putzulu et François Cavanna, ces résistants aux conformismes et au prêt-à-penser.

La vie est une comédie italienne
Tu ris, tu pleures, tu pleures, tu ris
Tu vis, tu meurs, tu meurs, tu vis
Comediante
Tragediante
C’est ça, c’est ça, la VIE.

Pur hasard, je publie ce billet au lendemain de l’anniversaire de Cavanna. Il aurait eu, hier, 99 ans. Plus troublant encore, ma compagne a cuisiné ce midi, des nouilles italiennes roses à cause de la tomate, pas les tristes nouilles françaises qu’on retrouvait dans le caniveau de la rue Sainte-Anne!

Publié dans:Coups de coeur |on 23 février, 2022 |2 Commentaires »

Georges BRASSENS aurait 100 ans

Les amis connaissant mon goût pour les livres, Noël est l’occasion de voir ma bibliothèque s’enrichir. Ainsi, cette fois, on m’a notamment offert Brassens a 100 ans, un ouvrage épatant imaginé par Sophie Delassein, journaliste au service Culture de L’Obs.

brassens a 100 ans

En couverture, Brassens nous menace de sa guitare, agacé peut-être qu’on dérangeât encore « l’éternel estivant qui fait du pédalo sur la vague en rêvant, qui passe sa mort en vacances ».
Un siècle après sa naissance le 22 octobre 1921 dans un quartier populaire du port de Cette (renommé Sète en 1928), quarante ans après sa mort, coquin de sort, il nous manque encore.
Beaucoup de livres ont été écrits sur Brassens, certains par des vrais amis du premier cercle, d’autres par des connaissances moins affirmées. On ne peut pas dire que celui-ci, Brassens a 100 ans, soit une édition de plus tant son parti pris est original.
Il est d’abord richement et subtilement illustré de photographies, quelques-unes célèbres comme celle réunissant autour d’une table ronde les trois fumeurs Brel, Ferré et Brassens, d’autres moins connues de sa jeunesse sétoise ou des coulisses de cabaret, des documents à la pelle, pochettes des premiers disques vinyle microsillon, des manuscrits telles les paroles de La mauvaise réputation au dos d’une facture de JAC vermouth apéritif au quinquina. Je soupçonne même une légère erreur dans la légende d’une photo de l’impasse Florimont : aux côtés de Jeanne, Georges et René Fallet, je pense qu’il s’agit de Roger Riffard* plutôt que le neveu de l’accueillante dame à la cane.
Il s’en dégage un délicieux parfum vintage comme on dit aujourd’hui lassé du charme suranné d’antan. Comme le fredonnait Trenet dont Brassens connaissait toutes les chansons

Que reste-t-il de nos amours
Que reste-t-il de ces beaux jours
Une photo, vieille photo
De ma jeunesse …
Un souvenir qui me poursuit
Sans cesse

Brassens100-2

Au-delà de nous faire réviser quelques étapes de l’existence et de la carrière de celui qu’elle nomme Georges B., Sophie Delassein bat le rappel d’un certain nombre d’artistes, enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants de la chanson française qui apprécient encore tonton Georges pour sa tendresse, son irrévérence, sa gaillardise, sa verve poétique, sa musique aussi. Qui sait si comme un grand cru de Bordeaux 1947, le temps qui passe ne révèle pas d’autres effluves de son immense talent.
Á ces générations d’auteurs, compositeurs et interprètes, l’autrice offre un inestimable cadeau : elles vont avoir rendez-vous individuellement dans une heure avec le centenaire Georges B. Que lui raconteront-elles ? C’est l’astucieux fil rouge de son livre.
Au hasard de dates anniversaires et de mes promenades, j’ai consacré dans ce blog quelques billets** à Brassens. En dehors de ses récitals bien sûr, j’aurais pu le rencontrer de son vivant, je l’ai aperçu au balcon de son appartement sétois qui surplombe le canal, j’ai fréquenté des lieux et même des gens qui lui étaient familiers. N’ayant aucune filiation artistique, je ne possédais aucune légitimité de lui parler dans une heure ! Par contre, c’est l’occasion d’égrener quelques souvenirs.
Je vous mentirais si je vous affirmais que j’ai connu Brassens dès son envol au firmament de la chanson française en 1953. Et pour cause, j’avais six ans. Et pourtant !
Mon regretté frère en avait quinze et allait bientôt obtenir sa première partie de baccalauréat au lycée Corneille de Rouen. En lieu et place de ce qu’évoquait pour lui l’encre violette, dans l’immédiat après-guerre, il avait déposé dans cet espace ce commentaire : « En matière de poésie, j’ai préféré les promenades sous les fourches patibulaires ou les mêlées picrocholines des amis François (Villon et Rabelais ndlr), les Paroles, Histoires et Choses et autres de Jacques (Prévert ndlr) et aussi souvent des chansons venant de l’Impasse Florimont. Tout cela vous garde le cœur vif et léger et vous parle toujours de jolies dames sans tristesse émolliente », très plausiblement celles du temps jadis de la célèbre ballade de Villon que notre professeur de père me demanderait, une décennie plus tard, de réciter en vieil langage françoys dans le texte.

Brassens pochette gorille

Un savoureux document des éditions Ray Ventura montre la première pochette : Georges Brassens (se découpant sur la silhouette d’un inquiétant gorille) chante les chansons poétiques (et souvent gaillardes) de … Georges Brassens sur disque Longue durée microsillon 33 tours un tiers Polydor… 10 chansons à écouter sur votre pick-up, à jouer au piano et à chanter.
Dans le logement de fonction du collège que dirigeait ma maman, ma piaule mansardée était coincée entre un vaste grenier et les chambres de mes parents et de mon frère, sans autre issue que les traverser. C’est dire que tout en respectant son intimité, j’étais aux premières loges pour entendre « à l’insu de mon plein gré », durant les week-ends et les vacances, l’électrophone Teppaz de mon frère tourner en boucle. Le gamin, haut comme trois pommes de Normandie, que j’étais, devait être circonspect, peut-être effrayé, devant les alertes à répétition : Gare au go-ri-illeux !
Car le déroulé de l’après-midi était immuable. Avec son grand copain Michel, mon frère écoutait une chanson, s’en suivaient de longues discussions entre eux, probablement à propos des paroles qui n’accompagnaient pas le disque à l’époque, puis à nouveau se succédaient plusieurs réécoutes.
« Un p’tit coin d’parapluie contre un coin d’paradis », à force, mon esprit parvenait à imprimer quelques bribes de phrases, pas toujours les plus recommandables d’ailleurs, vous connaissez la vive curiosité des gamins : « Ces furies leur auraient même coupé les choses/Par bonheur, ils n’en avaient pas ». Ou encore, cette véritable punchline comme on dit aujourd’hui : « Les braves gens n’aiment pas que/L’on suive une autre route qu’eux ».
Ces deux derniers vers résumaient peut-être le conflit des générations. Á table, j’étais témoin avec ma maman de débats assez vifs entre mon frère et notre père autour du « polisson de la chanson ». Tous les poncifs y passaient : gros, mal fringué, diseur de « gros mots », toujours le même air, je ne vous parle même pas du caractère irrévérencieux de certains couplets :

« Mais, mon colon, cell’ que j’préfère,
C’est la guerr’ de quatorz’-dix-huit!
Bien sûr, celle de l’an quarante
Ne m’a pas tout à fait déçu,
Elle fut longue et massacrante
Et je ne crache pas dessus,
Mais à mon sens, ell’ ne vaut guère,
Guèr’ plus qu’un premier accessit,
Moi, mon colon, cell’ que j’préfère,
C’est la guerr’ de quatorz’-dix-huit !... »

Ça restait en travers de la gorge du paternel qui avait vécu des heures dramatiques en mai 1940 dans la poche de Dunkerque. D’ailleurs, un nombre non négligeable de chansons de Georges jugées sulfureuses étaient interdites sur les ondes.
Je relève dans le livre une colère froide de Jean-Jacques Goldman au sujet de la chanson Mourir pour des idées (d’accord mais de mort lente) : « Personne n’est tenu d’être un héros. Mais quand, après la guerre, alors que des résistants se sont battus, se sont fait torturer ou fusiller, pour que M. Brassens puisse reprendre sa guitare, chanter que toutes les idées se valent, alors oui, je trouve ça obscène. »
Dans son exercice de style sur son proche rendez-vous avec Georges B., la jeune compositrice interprète, Clou, nous narre une fâcherie familiale à peine plus excessive :
« Á l’époque, je n’avais pas saisi comment la conversation du réveillon avait pu dégénérer en dispute. Je me souviens de ma tante, qui pleurait à moitié, en criant avec des accents dignes de Finkielkraut : « MAIS, CALMEZ-VOUS ! », je me souviens du chien qui aboyait dans le couloir, je me souviens de mon grand-père brandissant un vinyle de Georges Brassens, comme Marianne notre drapeau tricolore.
La querelle avait démarré au sujet d’Alain Souchon. Une de mes tantes avait osé offrir à mon grand-père l’intégrale de ses chansons pour Noël. Mon aïeul avait eu l’air vexé, il n’avait même pas dit merci. Entre les acras et les huîtres, il y avait eu un silence de mort…
Ils s’étaient tous visiblement jetés à corps perdu dans un débat comparant les styles de musique et les chanteurs. Ils s’étaient tous visiblement jetés à corps perdu sur le rhum arrangé. Bach ou Vivaldi ? Brassens ou Souchon ? Un cadeau peut-il être le symbole d’une profonde fracture familiale ? Qui reprendra du fromage ?
Mon père avait glissé sa tête par la porte et hurlé : « ON S’EN VA ! »… Sur le chemin du retour, mon père refaisait le film du Noël raté : « Tu te rends compte ? Il a dit : « Rien n’est au niveau de Brassens, sauf peut-être Bach ! Non, mais faut sortir le dimanche ! C’est du fascisme musical ! »
Derrière sa fumée de cigarette ma mère avait répondu : « C’est vrai que Brassens en chanson, c’est ce qu’il y a de mieux » … »
Aussi vrai que du vécu !
Mon frère pouvait peut-être s’appuyer dans son argumentation sur le texte au dos de la pochette rédigé par un critique artistique renommé à l’époque.

Brassens verso pochette

Je crève l’abcès de suite, Brassens l’emporta à l’usure sur mon père qui finit par convenir du talent de poète et de l’humour de l’artiste. Ses belles tempes et moustaches argentées, ses mises en musique d’œuvres des plus grands poètes français, ainsi que ses prestations dans des émissions de télévision comme Le Grand Échiquier n’étaient peut-être pas étrangères à ce revirement.
Ma mère, plus perspicace et bienveillante, avait perçu très tôt l’attrait des nouvelles générations d’après-guerre pour le locataire de l’impasse Florimont. Une anecdote, ce devait être dans les années 1955 : mon frère, désormais étudiant à Caen, rentrait le samedi après-midi pour participer aux répétitions d’une pièce de théâtre qu’il devait jouer avec des professeurs et élèves du Cours Complémentaire dans le cadre de la fête scolaire annuelle. Ma mère s’en réjouissait, immanquablement, les comédiens en herbe prolongeaient la séance de travail dans la salle de classe en fredonnant les chansons de Brassens.
Je le taquine, mon cher père n’avait eu envie de retenir que les deux premières lignes de cet extrait de l’article écrit par René Fallet dans le Canard enchaîné du 29avril 1953 intitulé Allez Georges Brassens ! :
« Il ressemble tout à la fois à défunt Staline, à Orson Welles, à un bûcheron calabrais, à un Wisigoth et à une paire de moustaches.
La voix de ce gars est une chose rare et qui perce les coassements de toutes ces grenouilles du disque et d’ailleurs. Une voix en forme de drapeau noir, de robe qui sèche au soleil, de coup de poing sur le képi, une voix qui va aux fraises, à la bagarre et … à la chasse aux papillons. »
Et puis l’information ne circulait pas comme maintenant, les chansons de l’artiste étaient souvent interdites sur la TSF grésillante, la télévision n’était pas encore entrée au foyer familial.

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Quant au môme qui laissait souvent traîner indûment (?) ses oreilles, sans saisir la profondeur des paroles, il était intrigué par les tournures argotiques de la Complainte des filles de joie :
« Bien que ces vaches de bourgeois/Les appellent des filles de joie/C’est pas tous les jours qu’elles rigolent …
… Car même avec des pieds de grue, car même avec des pieds de grue
Faire les cent pas le long des rues, faire les cent pas le long des rues
C’est fatigant pour les guibolles, parole, parole
C’est fatigant pour les guibolles
Non seulement elles ont des cors, non seulement elles ont des cors
Des yeux de perdrix mais encore, des yeux de perdrix mais encore
C’est fou ce qu’elles usent de grolles, parole, parole
C’est fou ce qu’elles usent de grolles … »
Pour être honnête, je me passionnais plus pour les exploits de mon compatriote normand, le déjà champion cycliste Jacques Anquetil. Et pour inaugurer ma discothèque, mes parents m’offrirent Marcel Amont, Les Frères Jacques, Guy Béart, bientôt Ferrat. Je tins grief à mon grand frère, pour son dépassement de fonction, en déconseillant à mes parents de m’acheter un autre disque de Béart en raison de couplets licencieux :

« Elle avait, elle avait deux Yanaon de cocagne
Elle avait, elle avait deux Yanaon ronds et frais
Et moi seul, et moi seul m’aventurais dans sa brousse
Ses vallées, ses vallons, ses collines de Yanaon
Pas question, dans ces conditions
D’abandonner les Comptoirs de l’Inde »

Après on dira que les écoliers français sont nuls en histoire et géographie ! … et qu’ils iront se renseigner un jour auprès des filles de joie !
J’allais me plonger véritablement dans l’univers de Brassens à l’adolescence en constituant ma propre discothèque avec la nouvelle série des albums vinyle 30 cm et leurs belles pochettes de « la fabrication d’une guitare ». Un riche livret d’accompagnement comprenait les paroles et des commentaires des textes par René Fallet, romancier et meilleur copain de Brassens.

Brassens pochette guitare

Je n’avais guère de mérite d’aimer Brassens, en tout cas moins que la génération du frangin qui dut défendre bec et ongles, en son temps, le « pornographe du phonographe » face aux « bien-pensants ».
1964, j’ai 17 ans mon vieux Corneille et je m’emmerde en attendant, à passer le bac dans le même lycée portant ton nom qu’avait fréquenté mon frère. Sort le huitième opus de Brassens, son premier vinyle 30 cm avec un véritable tube :

« Non, ce n’était pas le radeau
De la Méduse, ce bateau
Qu’on se le dise au fond des ports
Dise au fond des ports
Il naviguait en père peinard
Sur la grand-mare des canards
Et s’appelait les Copains d’abord
Les Copains d’abord… »

Au départ, la chanson avait été écrite pour le film Les Copains de Yves Robert adaptation du roman éponyme de Jules Romains. Elle devient un véritable hymne à l’amitié repris, depuis bientôt soixante ans, dans beaucoup d’écoles de France, dans la lignée de la Chanson pour l’Auvergnat.
Comme Brel avec Le plat pays et Bruxelles, comme les Beatles, Brassens tient bientôt son album blanc ou presque : sur la pochette immaculée, une modeste effigie de l’artiste avec sa pipe et en majuscules les onze titres de chansons de son neuvième album.

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Il nous y livre avec humour son dernier bulletin de santé apparemment rassurant quoique…

« La Camarde qui ne m’a jamais pardonné
D’avoir semé des fleurs dans les trous de son nez
Me poursuit d’un zèle imbécile
Alors cerné de près par les enterrements
J’ai cru bon de remettre à jour mon testament
De me payer un codicille … »

C’est la sublime Supplique pour être enterré à la plage de Sète.

« Cette tombe en sandwich entre le ciel et l’eau
Ne donnera pas une ombre triste au tableau
Mais un charme indéfinissable
Les baigneuses s’en serviront de paravent
Pour changer de tenue et les petits enfants
Diront « chouette, un château de sable »
Est-ce trop demander sur mon petit lopin
Plantez, je vous en prie une espèce de pin
Pin parasol de préférence
Qui saura prémunir contre l’insolation
Les bons amis venus faire sur ma concession
D’affectueuses révérence »

En fait, Georges n’en avait réellement rien à faire et sera inhumé, au petit matin du 31 octobre 1981, non loin de là au cimetière du Py dit cimetière des Pauvres.
Je ne peux pas écouter cette magnifique supplique sans que je sois envahi par l’émotion. C’est, en effet, au pied du monument dédié à l’artiste sur la plage de la Corniche que furent dispersées les cendres de ma chère tante sétoise, une belle « passante » de 104 ans, une de ces possibles passantes du poème d’Antoine Pol que Brassens mit en musique.

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Á propos, comment l’artiste serait-il accueilli aujourd’hui par le mouvement MeToo ? Car contrairement aux apparences, il aimait et respectait les femmes, savait en et leur parler, même si, incorrigible, ça le démangeait de décocher quelques coups de patte à leur égard. Scrutez ses sourires, écoutez ses rires et fous rires, y compris ceux du public largement féminin dans son interprétation de Mysoginie à part lors d’un récital à Bobino.

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16 septembre-22 octobre 1966, Brassens chante durant cinq semaines au TNP palais de Chaillot. Sur l’affiche, en lettrage équivalent, Juliette Greco assure la première partie. Les places sont à 6, 8, 10 et 12 francs, les baignoires à 15. Quel regret, je ne débarquerai en région parisienne qu’un an plus tard.
Je m’égare … et ces rendez-vous des jeunes pousses de la chanson française avec l’artiste centenaire ?
Benoît Doremus : « Hé, il n’a quand même pas intérêt à vomir d’emblée notre époque d’aliénés -ce serait un peu facile, et j’en serais déçu. Je peux toutefois y aller mollo et commencer par ce qu’il connaît déjà. La religion ? Toujours là, Georges, en pleine forme. La bourgeoisie ? Fidèle au poste. Les flics ? Toujours bien rangés, très efficaces. Les copains ? T’inquiète ! Oui, il faut qu’il sache à quel point ses chansons nous parlent encore. Ensuite seulement, il devinera tous les nouveaux sujets à dézinguer à la rime riche. Bien amenés : le tout sécuritaire, les chaînes info, la reconnaissance faciale, le populisme, le réchauffement climatique … Il va adorer. »
Et Ours, un fils d’Alain Souchon :
« Je vais lui dire que ça fait plus d’un an que l’on est tous enfermés dans nos impasses Florimont, que le samedi soir à la télé il y a des batailles de chanteurs qu’on appelle battles, que maintenant on dit prime time aussi … et qu’il y a même des émissions de télé qui parlent de la télé ! Que depuis 1981, l’année de sa mort, il y a de très grandes salles de concert que l’on appelle des « zéniths » et que son producteur de spectacle lui aurait demandé de jouer dans ces zéniths et qu’il n’aurait pas voulu, mais qu’il aurait peut-être fini par céder.
Je vais devoir lui raconter le 11 Septembre, Charlie-Hebdo et l’attentat du Bataclan. Lui annoncer que Charles Trenet, Philippe Chatel et Johnny Hallyday sont partis… »
Je relève encore la remarque de Brel lors de la mémorable rencontre : « Si Sidney Bechet joue certaines chansons de Brassens, ce n’est pas pour les textes ». Remarque implacable qui fera taire ceux qui reprochaient à Georges la faiblesse et le manque d’originalité de ses musiques. Il les fustigea lui-même dans sa chanson Le Pluriel : « Je dis, à ces messieurs que mes notes effarent/ « Tout autant musicien que vous, tas de bruiteurs ! » » Il est reconnu par ses pairs comme un excellent mélodiste. Me revient en mémoire que mon frère sifflait Brave Margot, Une jolie fleur ou Les amoureux sur les bancs publics, on ne siffle plus de nos jours.
Je ne chante pas, sinon dans ma salle de bains, aucune raison donc qu’on m’organise un rendez-vous avec Georges B. Ceci dit, cela faillit se produire à l’occasion d’un de mes nombreux séjours auprès de mes aïeux de Sète. Ils avaient rencontré Brassens plusieurs fois à la « baraquette » d’un ami commun sur le Mont Saint-Clair. Cette fois-là, je devais être fébrile, IL devait passer… Je me demande encore parfois sur quoi nous aurions pu nous entretenir sans que je l’ennuie.

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Je me suis contenté de déambuler au milieu des cabanons de la Pointe Courte sur le bord de l’étang de Thau. Je me suis glissé parfois au fond de l’impasse Florimont, aujourd’hui pimpante, de son temps à la limite de l’insalubrité. Comment put-il y passer un tiers de son existence, alors même que se pointait la notoriété ?
« Les textes de Brassens sont (encore) une formidable boîte à outils pour décoder l’époque, la critiquer et en rire, si possible ». Écoutez L’Auvergnat plutôt que les horreurs proférées à longueur de journée par certains de nos politiques et journalistes.
Non, Brassens n’est pas mort, il b… encore avec François Morel pour Fernande et Yolande !

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*http://encreviolette.unblog.fr/2014/04/01/l-riffard-ca-devrait-etre-obligatoire/
**Quelques billets anciens :
http://encreviolette.unblog.fr/2007/12/26/impasse-florimond-paris-xiveme-a-la-rencontre-de-georges-brassens/
http://encreviolette.unblog.fr/2008/10/29/georges-brassens-a-crespieres/
http://encreviolette.unblog.fr/2012/09/22/le-22-septembre-aujourdhui-je-ne-men-fous-pas/
http://encreviolette.unblog.fr/2008/04/29/supplique-pour-etre-enterre-sur-une-plage-de-sete/

Tu te prends pour Fangio ?

Il me faut plonger loin dans mon enfance pour coller à une actualité récente, à savoir, selon les médias sportifs, l’enthousiasmant dénouement du championnat du monde de formule 1 entre le britannique Lewis Hamilton et le néerlandais Max Verstappen à égalité de points. Ne me demandez pas pourquoi, il semblerait que la victoire et donc le titre se soient joués sur un unique tour de circuit après l’intervention d’un véhicule de la sécurité.
Je ne suis absolument pas passionné par le sport automobile et motocycliste, malgré tout c’est l’occasion de faire renaître ici quelques souvenirs de ma prime enfance. C’était au milieu des années 1950, j’étais bien plus attiré par les courses cyclistes et l’éclosion en Normandie du prestigieux champion que fut Jacques Anquetil. Mes plus fidèles lecteurs savent la véritable adoration, le culte plutôt que je lui vouais, et par voie de conséquence, la naissance d’une passion pour le cyclisme jamais démentie que vous retrouvez épisodiquement à travers certains de mes billets.
Nul ne guérit de son enfance chantait Ferrat, et je reconnais qu’à l’origine de beaucoup de mes goûts et passions, il y a mon regretté frère qui, bien que de neuf ans mon aîné, sut m’associer à ses jeux, m’entraîner peu à peu dans ses lectures, ses choix cinématographiques et musicaux aussi.
C’est ainsi que j’ai traversé une courte période chevaux vapeur. L’adolescent qu’il était me laissa seul à pousser « ses » anciens petits coureurs cyclistes en plomb m’invitant plutôt à partager son goût pour les miniatures des bolides de formule 1.
En son absence, j’essaie d’envisager le contexte de l’époque. L’acteur James Dean, beau comme un dieu, animé d’une fureur de vivre, se tuait au volant de sa Porsche 550 Spider. On cassait les fauteuils à l’Olympia lors des concerts de Gilbert Bécaud, Monsieur 100 000 volts, on swinguait sur des morceaux de jazz venus d’outre-Atlantique. Certes, les compétitions automobiles existaient avant-guerre mais la première course comptant pour un championnat du monde de formule 1 se déroula le 13 mai 1950 sur le circuit de Silverstone en Grande-Bretagne et vit le succès du pilote italien Giuseppe Farina au volant d’une Alfa Romeo.
L’impact des médias, infiniment plus confidentiel qu’aujourd’hui, accordait une part de légende aux champions qui bravaient la mort au volant de leurs bolides. Plusieurs demeurent ancrés dans ma mémoire. Ainsi l’Italien Alberto Ascari, double champion du monde, qui plongea avec sa Lancia dans le port de Monaco lors du Grand Prix 1955. Marqué par le destin, il se tua, quatre jours plus tard, lors d’une séance d’essais privés sur le circuit de Monza. Ainsi le Britannique Stirling Moss, vainqueur de seize Grands Prix (il vient juste d’être dépassé par Verstappen) mais jamais couronné d’un titre de champion du monde, ainsi à un degré moindre le premier Français à remporter un Grand Prix de Formule 1, Maurice Trintignant, le populaire « Pétoulet », l’oncle de l’acteur Jean-Louis.
Ce fut aussi l’âge d’or du Tour de France automobile qui rassemblait voitures de sport « haute performance » et voitures de tourisme de série. Hors les épreuves « spéciales » sur circuit et en côte, le parcours n’était pas fermé et monsieur tout le monde au volant de sa Peugeot 203 pouvait avoir la surprise de se faire doubler par Stirling Moss, Phil Hill ou Olivier Gendebien : sur ces tronçons neutralisés, la vitesse était limitée à … 80 km/h ! Reste en mémoire l’épisode de la Ferrari GTO de Lucien Bianchi, largement en tête au classement général, qui perdit toutes ses chances en se faisant percuter par un camion de lait, à la frontière, sur le parcours de liaison entre Spa-Francorchamps et Reims.
J’ai gardé pour la bonne bouche « el maestro », l’incomparable pilote argentin Juan-Manuel Fangio, quintuple champion du monde de formule 1 dans les années 1950, dans quatre écuries différentes : pas mal pour un pilote qui n’obtint son permis de conduire que plusieurs années après sa retraite ! Le peuple argentin lui voue le même culte qu’à Diego Maradona ou Carlos Gardel. Á l’époque, on employait chez nous souvent l’expression « tu te prends pour Fangio » pour qualifier un conducteur lambda qui conduisait trop vite ou de manière trop sportive.

Juan Manuel Fangio

Les conditions de sécurité de l’époque étaient sans commune mesure avec celles en vigueur aujourd’hui, les accidents mortels étaient relativement nombreux, et il est probable que le danger encouru par tous ces champions contribuait à leur gloire.
Mon frère, toujours ingénieux, demandait à notre mère la permission de puiser quelques feuilles de canson noir dans les fournitures scolaires du collège qu’elle dirigeait. Avec beaucoup de minutie, il découpait alors de larges bandes rectilignes mais aussi aux courbes plus ou moins prononcées qu’il agençait sur les longues tables du réfectoire afin de matérialiser le tracé de différents circuits. Pour ma part, j’étais affecté au recyclage de boîtes de balles de tennis usagées, de marque Dunlop de préférence, ce qui allait constituer une publicité pour les pneumatiques. Quelques petites entailles à l’aide d’un cutter, et hop, la rangée de stands était prête. Mon frère apportait une dernière touche en marquant les emplacements de la grille de départ avec une craie jaune.

Bolides miniatures mecaniciens

Le décor en place, manquait le principal … les voitures. Heureux gamins d’aujourd’hui qui peuvent avoir entre les mains de splendides réductions extrêmement fidèles des bolides ! Á l’époque, le choix était maigre : Talbot et Gordini bleues chez Dinky Toys, Ferrari et Maserati rouges chez Solido. Lors d’une visite à Londres, mon père m’avait acheté quelques miniatures britanniques Corgi Toys. C’était sans compter avec l’esprit astucieux de mon frère : il avait fait l’acquisition de quelques exemplaires supplémentaires et identiques de Dinky Toys qu’il repeignait aux couleurs nationales comme il était de règle à l’époque. Ainsi, un peu de peinture verte et la Talbot bleu de France se transformait en une belle BRM, Vauxhall ou Lotus couleur « British Racing Green ». Par cet artifice, c’était un peloton d’une quinzaine de bolides qui se présentait sur la ligne de départ.

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Vroum vroum ! le drapeau à damier baissé, nos imitations de ronflements de moteurs, crissements de freins, bruits d’accélérations et de décélérations, quelques arrêts aux stands, troublaient la quiétude du réfectoire sans ses pensionnaires. Mon frère notait sur un cahier le classement à l’arrivée et l’attribution des points pour le compte de « notre » championnat du monde.
Le même cérémonial se renouvelait cinq ou six fois dans l’année, sur des circuits différents : Zandvoort pour le Grand Prix des Pays-Bas, Spa-Francorchamps en Belgique, le Nürburgring en Allemagne de l’Ouest, Monza en Italie, Silverstone pour la Grande-Bretagne, le Grand Prix de Monaco en principauté et le Grand Prix de France sur le circuit de …
C’est encore une raison supplémentaire de notre intérêt pour les compétitions de formule 1 : la présence depuis 1950, à une cinquantaine de kilomètres du domicile familial, du circuit des Essarts dans la banlieue rouennaise. Cinq éditions du Grand Prix de l’Automobile Club de France y furent organisées, ainsi que de nombreuses courses de Formule 2.
Le circuit emprunté en sens inverse fut également le théâtre de plusieurs courses cyclistes. Sacrilège, sous mes yeux de fan immodéré d’Anquetil, Raymond Poulidor y fut sacré champion de France sur route et remporta le Critérium National (!).
Le Tour de France y disputa aussi deux demi-étapes, une contre la montre par équipes en 1954 (victoire de la Suisse avec à sa tête Hugo Koblet), une épreuve contre la montre individuelle en 1956 (victoire de Charly Gaul).

Grand-Prix-De-France-Rouen-Essarts-1957

Pour ce qui me concerne, le 7 juillet 1957, j’avais dix ans, mon frère m’emmena en scooter aux Essarts à l’occasion du Grand Prix de France, la seule course automobile à laquelle, à ce jour, j’ai assisté. Nous nous assîmes sur les hauts talus en surplomb du mythique virage du Nouveau Monde, une spectaculaire épingle à cheveux pavée située au bas d’une descente, environ un kilomètre et demi après le départ.

Départ Rouen les Essarts

Sept décennies plus tard, mes souvenirs sont essentiellement auditifs, presque effrayants : hors de ma vue, le vrombissement de plus en plus intense des moteurs se chauffant sur la ligne de départ plus haut dans la forêt, puis la libération des bolides lancés dans la descente à tombeau ouvert. L’expression prendra tout son sens en 1968 lorsque, dans la courbe des Six frères, Jo Schlesser périt incarcéré dans son véhicule en flammes sous les yeux du public effaré. Désormais, une chicane sera disposée à cet endroit pour casser la vitesse excessive atteinte par les champions.
Enfin quelques secondes plus tard, c’est un vacarme étourdissant avec l’apparition furieuse du peloton décélérant bientôt pour négocier l’épingle à cheveux.

Fangio au Nouveau Monde

J’eus le privilège d’assister à la démonstration du maestro Juan Manuel Fangio, au volant de sa Maserati 250 F rouge. Il mena la course de bout en bout, laissant loin derrière lui Luigi Musso, Peter Collins et Mike Hawthorn, tous les quatre de la Scuderia Ferrari. Je me souviens aussi des fortes odeurs d’huile et de la gomme des pneus.
Au final, même si je m’inclinais devant la virtuosité et la témérité des pilotes, cette « première » ne développa pas mon intérêt pour les sports mécaniques. Passées les escarmouches des premiers tours, la hiérarchie des concurrents bien établie, la monotonie gagnait la course. J’avoue que je fus, trois ans plus tard, autrement captivé par le duel à vélo dans la côte du Nouveau Monde entre Raymond Poulidor et Jean Stablinski, pour la conquête du maillot de champion de France.
Mon frère en âge de commencer ses longues études universitaires se fit plus rare au domicile familial. Les belles miniatures prirent leur retraite au calme d’une vitrine dans ma chambre.
Elles en sortaient quelques heures parfois pour le plus grand ravissement du jeune fils d’un ami, avant que je ne les offre, à l’occasion d’un déménagement, à mon filleul … le fils de mon frère.
Ces jouets suscitèrent en moi finalement plus d’émotions fraternelles que les extraordinaires prestations des as du volant.
Quant au circuit de Rouen-les-Essarts, il fut définitivement fermé en 1994 pour des raisons économiques et de sécurité. En 1999, la démolition des tribunes et des stands s’acheva.
Les anciens peuvent encore aujourd’hui, en empruntant la route départementale 938, « rouler » sur un tronçon du circuit, notamment la descente vers le virage du Nouveau Monde, sur les traces de Fangio, Stewart, Ickx, Prost.
La construction d’un nouveau circuit fut envisagée au village de Mauquenchy, à cinq kilomètres de mon bourg natal, mais la mise aux normes du circuit de Magny-Cours près de Nevers annula le projet. Destiné à l’origine aux chevaux vapeur, le site est aujourd’hui occupé par un hippodrome.

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Dans ma copropriété, un garage voisin du mien abrite une élégante Morgan, une voiture anglaise de collection. En 2017, son propriétaire m’avait encouragé à venir assister sur l’autodrome de Linas-Montlhéry au Vintage Revival, une manifestation bisannuelle qui rassemble des voitures de sport et de course d’avant 1940 (et des motos) en mettant à l’honneur une marque automobile ou la date anniversaire d’un événement du passé.

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Là encore, c’étaient jusqu’alors des souvenirs et des images de cyclisme qui étaient associés au mythique circuit de l’Essonne, avec mon champion Anquetil débouchant seul au loin du virage relevé précédant l’arrivée pour remporter le Critérium National de la route, une épreuve française de prestige aujourd’hui disparue.
Pendant quelques heures, l’horloge du temps se dérègle. Des messieurs, peut-être un peu fortunés, en tout cas passionnés, viennent de toute l’Europe présenter leur progéniture mécanique : des Morgan en nombre, une armada de Frazer Nash débarquant d’Angleterre, des françaises Bugatti, Salmson société fondée à Boulogne-Billancourt, Amilcar (anagramme approximatif des fondateurs Lamy et Akar) avec la représentation de Pégase sur le bouchon de radiateur, BNC (Bollack Netter et Compagnie) dont le pilote fétiche dans les années 1920 Boris Ivanowski était un officier de la Garde Impériale russe en exil après la révolution de 1917, la Georges Irat qui devait avoir une excellente suspension puisqu’elle remporta à plusieurs reprises le Circuit des Routes Pavées dans les années 1920, les cinéphiles avertis se souviennent peut-être que dans Le Trou normand, Roger Pierre venait chercher Brigitte Bardot en roadster Irat, la Robert Sénéchal sur laquelle son inventeur éponyme gagna sa première course en côte à Gaillon, des Alfa Romeo, une Bentley 3 litres, des MG, des Riley. Que de petites histoires de la grande Histoire de l’automobile sportive ces merveilleux fous roulant sur leurs drôles de machines pourraient nous raconter !

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Toutes ces reines de beauté, ces respectables anciennes semblent fragiles avec leurs roues fines. En leur temps, elles n’étaient composées que d’un moteur, d’un châssis, de « quelques roues et d’une frêle carrosserie. Pimpantes, elles osent se dévoiler en soulevant leur capot. Certaines, au réveil, procèdent à un rituel presque romantique, réglage de l’allumage, amorçage du carburant, réglage des soupapes, un tour de manivelle.

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Car les belles anciennes ne sont pas qu’exposées au paddock, elles sont fières d’aller rouler et « se la » pétarader quelques tours sur l’anneau de vitesse. Leurs pilotes invitent souvent une amie à s’asseoir à leurs côtés pour leur faire partager quelques sensations. Car c’est sans doute impressionnant de dépasser les cent kilomètres à l’heure et de se retrouver bancal dans le virage incliné de l’autodrome. Je ne sais pourquoi, je pense au « fou chantant » Charles Trenet roulant en plein essor au volant de sa Panhard et Levassor sur la route de Narbonne.

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Tout cela crée une atmosphère spéciale, dégage une odeur particulière aussi, un « parfum » d’huile de ricin que les pilotes mettaient dans leur essence pour lubrifier les moteurs, finalement une forme de poésie d’avant-guerre. Il y a comme une sorte de retour en enfance, d’émerveillement. Les pilotes montrent la même jubilation que nous manifestions, mon frère et moi, vrombissant avec nos petits bolides dans le réfectoire.

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Publié dans:Coups de coeur |on 30 décembre, 2021 |Pas de commentaires »

Flâneries à Bruxelles

En préambule, permettez que je m’accorde un brevet de satisfaction : le 12 novembre, ce blog a franchi le seuil des deux millions de visites. C’est à la fois ridiculement peu par rapport à certains « influenceurs » qui rassemblent plusieurs centaines de milliers de « followers » en une journée, mais aussi réjouissant de constater que mes modestes propos à l’encre violette attirent un certain public.

2 millionième visite

Il est possible que pour des raisons familiales, je vous emmène parfois du côté de Bruxelles comme ce fut le cas à l’occasion du long week-end du 11 novembre chômé outre-Quiévrain.
Pour gagner l’ouest de Bruxelles-Centre, le GPS fait traverser le faubourg de Molenbeek-Saint-Jean dramatiquement célèbre depuis les attentats de 2015 et 2016 perpétrés notamment par plusieurs ressortissants de la commune, l’un d’eux étant jugé actuellement à Paris. Un candidat sulfureux à la prochaine élection présidentielle osa la qualifier de « Molenbeekistan », mot-valise pour fustiger cette commune limitrophe de Bruxelles comme un bouillon de culture salafi-djihadiste vers lequel convergèrent la grande majorité des pistes terroristes depuis la tuerie du musée Juif de Bruxelles jusqu’aux attentats du 13 novembre à Paris en passant par l’attaque déjouée dans le Thalys.
Peu à peu, la bourgmestre et ses échevins tentent d’estomper l’image négative trop complaisamment colportée de leur commune qui connut dans les années 1950 une immigration massive d’origine essentiellement marocaine. L’on assiste aujourd’hui à un timide processus de gentrification, en particulier le long des quais longeant le canal, où les friches industrielles sont rénovées pour des fonctions nouvelles comme le loisir, la culture, le logement haut de gamme, tout cela au détriment des classes populaires.
Le faubourg maudit est à dix minutes en métro de la Grand-Place, au centre de la capitale, de l’autre côté de la Senne (Victor Hugo s’amusa de cette homophonie pour qualifier Bruxelles de capitale de la contrefaçon !) cours d’eau principal de Bruxelles et sous-affluent de l’Escaut, qui a fait l’objet dans la seconde moitié du XIXème siècle d’un voûtement presque complet dans son parcours urbain, et du canal de Charleroi de moins en moins « brelien ».
Vous n’échapperez évidemment pas aux références au Grand Jacques, de la part d’un babyboomer qui connut le bonheur de l’admirer trois fois sur scène : « Ils étaient gais comme le canal et on voudrait que j’aie le moral » chantait-il dans Bruxelles.
Les choses commencent à changer : s’y rendre pour une exposition, y implanter son entreprise, venir y habiter, ou simplement flâner le long des quais qui peu à peu prennent des couleurs avec la pose de petits moulins à vent multicolores et la réalisation de fresques telles celle, longue de plusieurs dizaines de mètres, de Corto Maltese le célèbre marin héros des bandes dessinées d’Hugo Pratt.

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En ce mois de novembre, à Paris, dans le cadre du festival d’automne, le metteur en scène flamand Guy Crassiers fait résonner la tragédie grecque avec la réalité de l’actualité et les drames qui ont sali l’image du faubourg bruxellois. Dans sa pièce Antigone à Molenbeek, réécriture du célèbre mythe, la fille d’Œdipe s’appelle Nouria et tente de récupérer le corps de son frère djihadiste mort en commettant un attentat suicide.

Antigone à Molenbeek

La culture n’atteint pas forcément sa cible, ainsi j’avoue un profond malaise en découvrant fugacement, toujours aux abords du canal, une fresque d’un possible égorgement. J’ignorais que, selon son auteur, elle fût une référence directe à la peinture biblique « Le sacrifice d’Isaac » du Caravage où un ange tente d’empêcher Abraham de sacrifier son fils sous l’injonction de Dieu. Apparemment, visible depuis 2017, elle ne semble donc pas déclencher de polémique outre mesure.

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Me voici dans Bruxelles-Centre ! Á quelques pas d’un square Jacques Brel décevant de banalité, eu égard au prestige de l’artiste, je parviens à ma destination devant le petit monument construit en hommage à Léon Lepage ancien échevin de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts de la ville de Bruxelles. Le bas-relief représente son effigie en médaille portée par une jeune femme et un enfant.

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L’homme jouissait d’une reconnaissance certaine puisque dans le quartier, outre une rue, un athénée (établissement secondaire) et une école primaire portent son nom. Cette dernière, je cite, « organise un enseignement basé sur la tolérance et le respect, permettant à chacun d’acquérir les connaissances nécessaires à la poursuite de son projet de vie. Fondé sur des principes de démocratie, de neutralité et de pluralisme, il est accessible à tous sans distinction de sexe, d’origine ethnique, de convictions politiques, philosophiques et religieuses ». Beau programme !
Même Ducobu, gamin sympathique et farceur mais cancre notoire de la bande dessinée, est élève ici sur une fresque peinte en façade de l’école.

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C’est une des curiosités de Bruxelles : pour restaurer les murs délabrés de certains immeubles et éviter qu’ils soient recouverts d’intempestives affiches publicitaires, au début des années 1990, la ville eut l’idée originale de valoriser la riche tradition de la bande dessinée franco-belge en proposant à des artistes de réaliser des fresques consacrant les auteurs d’abord bruxellois puis belges puis maintenant étrangers.
C’est à Bruxelles qu’en 1929, Tintin et son chien Milou, bientôt rejoints par le Professeur Tournesol et le Capitaine Haddock, naquirent sous la plume de Hergé. Á l’époque, on était loin d’imaginer que sa fiction de marcher sur la lune deviendrait réalité quatre décennies plus tard.

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Bruxelles est à la bande dessinée ce que Hollywood est au cinéma, un repaire de dessinateurs stars, Franquin, Jijé (Joseph Gillain), Morris (Maurice de Bevere), Will (Willy Maltaite) et de personnages Spirou et le marsupilami, Gaston Lagaffe, les Schtroumpfs, Lucky Luke, Boule et Bill.
Après la Seconde Guerre Mondiale, les deux journaux hebdomadaires Tintin et Spirou connurent un succès considérable, le second égaya mon enfance.
Comme une course au trésor, c’est un jeu pour le piéton de découvrir au fil de ses errances les peintures géantes consacrées aux héros de bande dessinée. J’ai prévu d’y accorder une matinée.

« J’aime les pavés de ma rue…
Quand on allait danser
Dans les bars du quartier
Les pavés
Aux joues humides de rosée
Supportaient nos pas titubants
En chantant
Les chansons que font sur leur dos
Les sabots des chevaux … »

Encore Brel dans une chanson du début de sa carrière ! Je ne me souvenais pas que la chaussée et les trottoirs des rues de la capitale belge étaient encore majoritairement recouverts de gros pavés en porphyre issus des carrières de Lessines et taillés à la main. Je pensais que ces parallélépipèdes restaient juste l’apanage de chemins flandriens faisant la réputation des courses cyclistes.
Des artères entières de Manhattan et Brooklyn sont couvertes de ces mêmes pavés bruxellois. Dans mon enfance, les rues de mon bourg natal étaient également pavées mais j’en avais oublié les mauvaises intentions : l’effet sous la semelle des pavés disjoints, le son particulier des roues de voitures sur le revêtement rugueux, leur aspect luisant quand il pleut, ils n’ont pas facilité ma marche avec ma canne anglaise. C’est l’occasion ici de mettre en valeur le comportement vertueux des automobilistes et motocyclistes qui, toutes générations confondues, manifestent civisme et courtoisie à l’égard des piétons. Il n’est pas bon de regarder la rue depuis le bord du trottoir, involontairement vous provoquez l’arrêt des véhicules anticipant votre traversée.

« Sur les pavés de la place Sainte-Catherine
Dansaient les hommes, les femmes en crinoline
Sur les pavés dansaient les omnibus
Avec des femmes, des messieurs en gibus »

Si les omnibus n’y ont jamais dansé, les péniches y voguèrent. La place Sainte-Catherine fut en effet un bassin creusé en 1564 sous le règne de l’empereur Charles Quint pour permettre en liaison avec le canal le transport des marchandises. Il fut remblayé au milieu du XIXème siècle. Outre le survol des mouettes, les noms de quai des Briques et quai au Bois à brûler attestent du passé maritime du quartier aujourd’hui piétonnier. Autour de l’église Sainte Catherine, actuellement en cours de restauration, la place est bordée de nombreux restaurants notamment spécialisés dans le poisson et les fruits de mer.

Sainte CatherienVersion 2Mer du Nord 1Mer du Nord 2

Le plus typique est sans doute le Noordzee (Mer du Nord). Cette poissonnerie d’une alléchante fraîcheur est aussi un fish bar, endroit incontournable des apéros bruxellois. On y prend un bol d’air de la mer autour des hautes tables disposées sur la place elle-même en dégustant avec un verre de vin blanc les croquettes de crevette maison, quelques huîtres ou une assiette de couteaux ou bulots.
Il n’est que 17 heures et pourtant, la file d’attente s’allonge devant Fritland, une friterie fréquentée à toute heure de la journée en face de l’imposant bâtiment de la Bourse qui devrait abriter après restauration, le Belgian Beer World, un musée consacré à la bière. Il est trop tôt pour nos estomacs gaulois de croquer dans la roborative « mitraillette » : une viande avec une sauce au choix recouverte d’une montagne de frites entourées d’une demi baguette. Les pommes de terre seraient épluchées et découpées en frites le jour même avant d’être cuites dans de la graisse 100% bœuf dans deux bacs à différentes températures.

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Á défaut de frites, les gourmands sont outrageusement sollicités par les nombreux points de vente de gaufres, autre fleuron de la cuisine belge. Pour attirer les clients, beaucoup de commerçants exposent en vitrine une réplique du Manneken Pis, petit personnage facétieux ultra populaire de Bruxelles qui semble se soulager sur les pâtisseries.

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Loin des écœurantes bousées artificielles répandues dessus, la gaufre traditionnelle compte 20 carrés et est saupoudrée de sucre glace et non de chantilly.
Encore quelques pas et je me retrouve sur la Grand-Place, joyau architectural de Bruxelles. Voici ce que Victor Hugo écrivait à sa femme Adèle, dans une lettre du 18 août 1937, alors qu’il découvre Bruxelles en touriste au bras de sa maîtresse Juliette Drouet. Gonflé le Victor !
« Chère amie, je suis tout ébloui de Bruxelles, ou pour mieux dire, de deux choses que j’ai vues à Bruxelles : l’Hôtel de ville avec sa place, et Sainte-Gudule…
L’Hôtel de ville de Bruxelles est un bijou comparable à la flèche de Chartres ; une éblouissante fantaisie de poète tombée de la tête d’un architecte. Et puis, la place qui l’entoure est une merveille. Á part trois ou quatre maisons que de modernes cuistres ont fait dénaturer, il n’y a pas là une façade qui ne soit une date, un costume, une strophe, un chef-d’œuvre. J’aurais voulu les dessiner toutes l’une après l’autre. »
Malgré les promeneurs en ce vendredi soir, se dégage une véritable impression d’espace. Difficile d’imaginer qu’il y avait là autrefois des iris sauvages poussant sur l’eau des marais sinon sur le drapeau de Bruxelles avec ces fleurs figurant en jaune sur fond bleu.

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De nuit, les éclairages magnifient les dorures des pignons tarabiscotés des maisons et la flèche gothique de l’hôtel de ville.
Je repère la maison des Corporations où Hugo logeait et se plaisait : « Je bois de la bière comme un flamand. La bière de Louvain a un arrière-goût douceâtre qui sent la souris crevée. C’est fort bien. Je t’embrasse, mon pauvre ange. »

Bière 2Bière 1

Quand le coup d’État de Napoléon III (« Napo le petit ») survint en 1851, Victor Hugo trouva refuge encore sur cette place : « Je me sens ici aimé de tout le monde. Le bourgmestre et les échevins sont aux petits soins. Je crois que je gouverne un peu la ville. Vrai, tous ces Belges sont charmants. Ils disent qu’ils détestent les Français ; au fond, ils les vénèrent. Moi je les aime fort, ces bons Belges… »
Autre son de cloche, lorsqu’il meurt en août 1867, Charles Baudelaire, ravagé par l’absinthe et l’opium, emporte avec lui quelques fragments vengeurs empreints de colère et d’acrimonie, parmi lesquels sa Belgique déshabillée :
« Chaque ville a une odeur. (…) Bruxelles sent le savon noir. Les chambres d’hôtel sentent le savon noir. Les lits sentent le savon noir. On lave les façades et les trottoirs, même quand il pleut à flots. Manie nationale…
Fadeur générale de la vie. Cigares, légumes, fleurs, fruits, cuisine, yeux, cheveux, tout est fade, tout est triste, insipide, endormi. La physionomie humaine vague, sombre, endormie. Le visage belge ou plutôt bruxellois, est obscur, informe, blafard ou vineux, bizarre construction de mâchoires, stupidité menaçante. La démarche du Belge est lourde. Ils marchent en regardant sans cesse derrière eux, et se cognent sans cesse ». Crénom !
Il y a quelques semaines, le groupe Indochine donnait un concert dans ce cadre majestueux. Sans doute, le public lui réclama-t-il de chanter les aventures de Bob Morane nullement incongrues dans la capitale de la bande dessinée.
Bruxelles est joyeuse, festive, colorée. Malgré la fraîcheur de la température, les terrasses sont bondées. Ce soir, nous mangeons à la Chicago Trattoria, au bout de la rue de Flandre. L’atmosphère et le cadre sont populaires, dignes d’un estaminet, avec la réjouissante mixité intergénérationnelle et ethnique, le décor de tables et chaises dépareillées, l’accueil chaleureux. J’opte pour des lasagnes riches en saveurs.

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Le lendemain, en matinée, je réemprunte une partie de la promenade de la veille pour mieux appréhender l’architecture très variée des immeubles. Bruxelles est remarquable par l’extrême confusion des styles et des époques, pas une maison ne ressemble à sa voisine.
La rue de Flandre, dans le quartier Sainte-Catherine, en est l’illustration. Vlaamsesteenweg, chaussée de Flandre en néerlandais, fut autrefois une voie de circulation importante commercialement qui ouvrait vers les villes de Bruges, Gand, Ypres. De très étroites ruelles traversières la font communiquer avec les quais des anciens bassins de Sainte-Catherine.

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Aujourd’hui, elle se caractérise par la mixité de boutiques, restaurants et maisons résidentielles qui lui donne un air branché et populaire.
Pizza, pasta, prosecco, repeat, l’exercice mémoriel semble compliqué pour un senior dans une galerie en trompe-l’œil, contiguë à une laverie automatique.

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Du fond de la rue, dans la perspective, une fresque géante de ptérodactyle surgit au-dessus des toits. Même pas peur, le dinosaure ne sèmera pas la terreur comme celui de l’aventure d’Adèle Blanc-Sec échappé du Museum d’Histoire Naturelle de Paris.
D’ailleurs, je me pose à la terrasse du café Au Laboureur, un troquet dans le jus (ouvert en 1927) que la mixité de la clientèle branchée et populaire rend bien sympathique. Accoudé au zinc, on doit profiter de « brèves de comptoir » dignes de dialogues d’Audiard avec l’accent du brusseleir, le vieux parler bruxellois.

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On peut y manger simplement : au menu du jour une soupe de poisson, les croquettes de crevettes sont à un prix bien moindre que dans les enseignes de la place Sainte-Catherine. Tout est fait maison … sauf les sardines : servies serrées dans leur boîte avec du pain grillé, elles sont millésimées « Le trésor des dieux » de Saint-Gilles Croix de Vie. Je retournerai possiblement au Laboureur lors de ma prochaine escapade outre-Quiévrain.

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De l’autre côté du carrefour, gardant l’entrée du quartier du Marché aux Poissons, Cubitus le chien héros du dessinateur Dupa (de son vrai nom Luc Dupanloup) joue une scène de l’arroseur arrosé : juché au sommet de la fontaine, il urine au grand dam du Manneken Pis dont il a pris la place. Les Belges raffolent de cet humour qui les fait se moquer d’eux-mêmes.
Le Street Art rejoint la Bande Dessinée sur les murs de Bruxelles. Voisine de Cubitus, sous le nom de la Belle Hip Hop, une grenouille qui s’est faite vraiment grosse est apparue, cette année, à l’occasion de la journée des Droits de la Femme. Coâ coâ !

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Les fresques de BD sont réalisées sur commande de la ville de Bruxelles par des collectifs de graffeurs, après concertation avec les auteurs ou leurs descendants. Certaines sont des copies de vignettes, d’autres des dessins originaux. Pour ce qui concerne le Street Art, pas mal d’œuvres illégales souvent subversives apparaissent.
Malgré le temps bruineux, je consacre la matinée de samedi à la découverte de quelques fresques du quartier des Chartreux où se côtoient bistrots et boutiques de design. Elles ne sont pas toujours évidentes à dénicher à cause de certaines imprécisions des plans.

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Première surprise, à l’angle de la rue du Vieux-Marché-aux-Grains, je manque de heurter le Zinneke Pis, sculpture en bronze d’un chien bâtard satisfaisant un besoin naturel contre un potelet sur le trottoir, décidément. Il s’agit d’un clin d’œil facétieux au petit bonhomme de la fontaine. Pas sûr que ce soit du goût de ses congénères !

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Dans la rue de la Buanderie, l’école étant fermée le samedi, ce n’est qu’à travers les grilles que l’on peut apercevoir nos irréductibles héros gaulois Obélix et Astérix.
Encore quelques pas, et nous nous retrouvons face aux terribles frères Dalton qui s’enfuient avec leur butin de l’attaque d’une banque. Heureusement, Lucky Luke, dont on peut vérifier qu’il tire plus vite que son ombre, est là pour contrarier leur hold-up. Humour des auteurs qui, de manière anachronique, ont peint un atomium dans ce décor de western.

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Plus loin, rue des Capucins, je découvre deux scènes des aventures de Blondin et Cirage personnages surgis de l’imagination de Joseph Gillain dit Jijé en 1939 pour l’hebdomadaire religieux « Petits Belges ».
Blondin, garçon blanc aux cheveux blonds, était le héros sérieux qui résolvait les problèmes par son intelligence tandis que Cirage, enfant noir vous l’avez deviné, à l’esprit farfelu, créait de l’animation avec ses facéties. Bons camarades, ils vivaient des aventures policières et fantastiques, l’une d’entre elles s’intitulait Le nègre blanc ! Leur lecture dans mon enfance ne m’a pas empêché de développer un certain esprit de tolérance malgré l’identité des personnages. Il est probable que ces peintures murales seraient vite souillées de tags dans notre hexagone.

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En soirée, je suis une nouvelle fois surpris par l’affluence dans les restaurants et leurs terrasses malgré la météo peu clémente. Le bouche à oreille fonctionnant, nous portons notre dévolu sur le Rugbyman n°2, quai aux Briques, au pied de l’église Sainte-Catherine. Contigu à cette enseigne, se trouve le Rugbyman n°1 dont la direction et la qualité de la cuisine n’auraient rien à voir avec l’adresse voisine (une histoire belge ?).
Le nom étrange de l’établissement viendrait du père de la génération des tenanciers actuels, qui était rugbyman-maître queux !

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Bien que le homard soit la spécialité depuis plusieurs décennies, j’opte pour le menu poissons : soupe de poissons et sa rouille maison, bar grillé sauce dijonnaise (« Gegrilde Zeebaars met dijonaisesaus » pour les flamands) et duo de mousses au chocolat. Encore une fois, je me réjouis de la clientèle intergénérationnelle.
Dimanche matin, je convoque à l’hôtel un taxi vert : « Place de la Vieille Halle aux Blés, s’il vous plait ! ». Ce n’est pas si loin que cela, d’ailleurs, en fait, rien n’est loin dans Bruxelles-Centre. Moins de dix minutes plus tard, je suis sur une charmante place triangulaire bordée d’immeubles anciens à l’architecture baroque.
Je sors à peine du taxi que déjà mon regard a croisé celui pour qui je suis venu : à l’occasion du quarantième anniversaire de sa mort, a été implantée (enfin) une statue de Jacques Brel, juste en face de la fondation éponyme tenue par sa fille France. Il paraîtrait que l’œuvre en bronze sculptée par Tom Frantzen (celui qui réalisa le Zinneke pis) ne rallie pas tous les suffrages des riverains qui la trouveraient grotesque. Au contraire, personnellement, je la trouve très réaliste et évocatrice de la gestuelle exceptionnelle de l’artiste sur scène.

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Même si bonbons et fleurs jonchent le sol à ses pieds, c’est vers d’autres chansons que mon esprit s’envole ce matin : Amsterdam bien sûr mais aussi Les Vieux, Mathilde et Non Jef t’es pas tout seul, sans oublier son extraordinaire interprétation de Don Quichotte dans L’Homme de la Mancha que j’avais vu au théâtre des Champs-Élysées. Je reste avec mes souvenirs très vivaces, guère besoin d’aller les rafraîchir au musée, juste en face, qui est dédié au Grand Jacques. Je passerais bien la matinée assis sur un banc près de lui.
Je ne sais pas pourquoi, on se croirait dans certains coins romantiques de Montmartre. Je descends la rue du Chêne bordée de vieilles maisons remarquables, l’une d’elles abrite l’un des trois sites du Conservatoire Royal de Bruxelles.
Une fresque « rêve rose » de la série de bandes dessinées Olivier Rameau parue pour la première fois dans le journal Tintin en 1968 occupe la hauteur d’un immeuble.

Version 2Version 2Bruxelles disquaire Arlequin

Tout à côté, les pochoirs de Bruce Springsteen, Jim Morrison, Bob Dylan, John Lennon et Jimi Hendrix réalisés par le street artist français Jef Aérosol nous accueillent sur la façade du disquaire d’antiquités vinyles Arlequin.
Encore quelques pas et l’on se retrouve devant un estaminet au nom imprononçable, le Poechenellekelder, la cave du polichinelle. La nuit a dû être animée, en terrasse, on rentre les fûts. Au choix, 80 bières spéciales qu’on accompagne d’une assiette de grignotage « kip-kap » : cervelas, fromage, tête pressée. J’en salive déjà.

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Á l’intérieur, la décoration est délicieusement kitsch avec ses marionnettes suspendues ou assises à même la table. Á l’extérieur, la façade en brique est peuplée de vélos depuis 2019 à l’occasion du départ du Tour de France donné à Bruxelles pour honorer le cinquantième anniversaire de la première victoire dans la grande boucle de l’extraordinaire champion belge Eddy Merckx.
En d’autres circonstances, j’ai évoqué ce Tour de France 1969 que remporta le « Cannibale » à l’heure où Armstrong (Neil, pas Lance !) réalisait le rêve de Tintin en posant le pied sur la Lune.
Bruxelles a rendu hommage aussi à Merckx en baptisant de son nom la station de métro en tête de ligne 5. Sur le quai central, est exposé dans une vitrine le vélo avec lequel le champion battit le record du monde de l’heure sur la piste de Mexico.
Autre hommage encore, rendu lors du grand départ du Tour 2019, une fresque recouvre un pignon de l’Institut des Arts et Métiers en l’honneur des deux sportifs bruxellois, Eddy Merckx et la cycliste belge Yvonne Reinders quadruple championne du monde dans les années 1960.

Fresque Merckx ReyndersManneken maillot jaune

Juste en face du « Poeche », presque confidentiel dans un coin de rue si ce n’était l’attroupement quasi permanent, le petit bonhomme le plus célèbre du monde fait aux yeux de tous, avec un sourire espiègle, ce que l’on fait habituellement en cachette face au mur : le Manneken Pis. 55,5 centimètres, c’est la taille du monument le plus populaire de Bruxelles.

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Cette statuette posée au sommet de la fontaine en 1619 a connu une vie mouvementée. Ainsi notamment, les armées de Louis XV l’amputèrent d’un bras (on ne sait pas lequel). Pour s’excuser, le souverain lui offrit un habit de gentilhomme et le décora de la Croix de saint Louis. Depuis 1965, pour éviter les nombreux aléas dont elle a été victime (elle se retrouva même au fond du canal) la statuette est une copie, l’originale étant précieusement conservée au Musée de la ville de Bruxelles.
Le Manneken Pis est habillé par un employé de la ville. 23 habillages sont prévus à dates fixes mais il revêt de nombreux autres costumes offerts souvent par les hôtes de la ville, ou selon les événements. Dans certaines circonstances festives, le « ketje » (petit bonhomme) urine de la bière.

Garde-robe Manneken Pis

Une partie de la garde-robe ainsi que le cérémonial d’habillage est visible dans une petite maison de la rue du Chêne, à quelques pas de la fontaine.
Le Street Art n’est pas indifférent au personnage et une immense fresque du Manneken … Peace a été inaugurée le 21 septembre 2020, journée mondiale de la Paix.

Manneken peace

Le Manneken Pis est finalement encore l’expression d’un certain esprit frondeur belge. Il peut décevoir nombre de touristes qui s’attarderont plutôt, à juste raison, à quelques pas de là, sur la Grand-Place autorisée aux seuls véhicules hippomobiles.
Humour belge encore : « Finalement, si Louis XIV n’avait pas bombardé la ville (1695), nous n’aurions pas aujourd’hui une place aussi belle, une fois ! ».
Dit de manière plus littéraire : « Ainsi, la Grand-Place de Bruxelles allait donner au XVIIIème siècle, ce siècle de l’investigation méthodique, de l’encyclopédie, de l’amour de la nature et des révolutions libérales, ce chef-d’œuvre d’illogique et surprenante beauté : un hôtel de ville gothique s’encadra de maisons baroques où l’art antique et l’exubérance flamande s’harmonisaient miraculeusement. »

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En raison de l’office qui s’y déroule, je ne peux pénétrer dans l’église Saint Nicolas, toute de guingois. Construite en 1125, elle est l’une des quatre premières églises de Bruxelles. Je ne peux malheureusement pas le vérifier, le chœur prolonge en oblique la nef centrale. Á l’extérieur, le bas-relief du portail représente une Vierge à l’enfant entourée de deux anges, l’un jouant de la harpe, l’autre maniant un encensoir. Curieusement, les façades latérales sont masquées par de petites maisons et commerces adossés aux murs de l’église, la plus remarquable étant celle de Goude Huyve. Á l’origine, cette maison fut construite rue de l’Étuve après le bombardement de Bruxelles, puis déplacée en 1929 à son emplacement actuel à l’angle de la rue au Beurre.

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La fin du séjour approche. Je ne saurais quitter la capitale sans m’excentrer et faire un tour au nord vers le plateau du Heysel. Le nom rappelle aux sportifs de dramatiques événements. C’est dans le stade éponyme que le 29 mai 1985, lors d’une finale de Coupe d’Europe des clubs champions entre la Juventus de Michel Platini et Liverpool, des bagarres et un vent de panique entraînèrent la mort de 39 spectateurs dont 32 italiens. Il est incompréhensible que la rencontre ait pu se dérouler malgré tout ce soir-là. Depuis, l’enceinte a été rebaptisée stade Roi Baudouin.
Tout à côté, se dresse l’Atomium, représentation d’une maille élémentaire de cristal de fer grossie 165 milliards de fois. Il fut érigé pour l’Exposition universelle de 1958. J’étais encore gamin, je me souviens d’avoir circulé avec mes parents dans quelques-unes des neuf sphères composant la structure.
Le monument, entre sculpture et architecture, n’était pas destiné à survivre à l’exposition mais le peuple bruxellois s’y attacha et souhaita rapidement qu’il demeure. Ayant subi les outrages du temps, il a été complètement rénové au début de ce siècle, l’aluminium de la couverture d’origine ayant été remplacé par de l’acier inoxydable, d’où son aspect un peu plus terne.

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Á l’origine, l’Atomium incarnait symboliquement l’audace d’une époque qui voulait confronter le destin de l’Humanité avec les découvertes scientifiques. Cependant, les populations étaient encore sous le choc d’Hiroshima et l’envoi des bombes atomiques sur le Japon. Dans le but de les rassurer sur les applications pacifiques de l’atome, l’ingénieur en charge du projet décida d’afficher dans les sphères des présentations didactiques sur les bienfaits de cet atome « domestiqué ». Soixante ans plus tard, le nucléaire divise toujours.
Retour dans le quartier Dansaert, point d’ancrage lors de notre séjour. On est dans la ville du surréaliste Magritte, une passante au foulard me tend la main pour sortir plus facilement du taxi. Cela ne me surprend nullement, un autre monument belge le chanteur Arno a élu domicile tout près de là : »J’habite à 400 mètres de Molenbeek, ce n’est pas seulement ce qu’on voit aux infos. Je me balade souvent là-bas. Il faut le dire aux Français, à Molenbeek, on a l’eau chaude et la télé en couleur ». Arno a enregistré un de ses derniers clips dans un salon de coiffure du côté de la rue de Flandre. « On chante pas tous les jours une chanson d’amour ». Dans mes déambulations, j’ai souvent pensé à ce Springsteen du plat pays qui mène un dur combat contre un sale cancer.

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• Ma rencontre à Bruxelles avec la Madeleine de Jacques Brel :
http://encreviolette.unblog.fr/2010/10/09/la-madeleine-de-brel/
• Quelques billets que j’avais écrits sur Jacques Brel :
http://encreviolette.unblog.fr/2007/12/16/pagny-dechante-brel/
http://encreviolette.unblog.fr/2008/10/09/jacques-brel-30-ans-deja/
http://encreviolette.unblog.fr/2009/10/09/jacques-brel-disait/
• Le Tour de France 1969 remporté par Eddy Merckx
http://encreviolette.unblog.fr/2019/08/08/ici-la-route-du-tour-de-france-1969-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2019/08/29/ici-la-route-du-tour-de-france-1969-2/
• Une promenade au marché aux puces des Marolles qui s’acheva à la station de métro Eddy Merckx
http://encreviolette.unblog.fr/2009/10/01/une-photo-vieille-photo-de-ma-jeunesse/
http://encreviolette.unblog.fr/2009/10/15/encore-des-photos-vieilles-photos-de-ma-jeunesse/

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Publié dans:Coups de coeur |on 8 décembre, 2021 |Pas de commentaires »

Un écrivain, un stade : Olympique de Marseille par Christophe Fourvel

Cocasserie du calendrier, alors que les deux équipes viennent de se rencontrer en ce début de saison de ligue 1, j’entreprends la lecture, après le « Geoffroy-Guichard » de Lionel Bourg, de On dira qu’on a gagné, l’opus de Christophe Fourvel sur l’Olympique de Marseille dans le cadre de la collection « Un écrivain un stade » initiée par les éditions MÉDIAPOP.

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L’auteur nous met rapidement en garde : « Je ne vais pas refaire cette histoire tombée dans le domaine public de l’écriture, de la nostalgie vraie ou fausse peu importe. Il doit y avoir plus vieux que moi et encore plus nostalgique de gazons mal entretenus, de ballons plus lourds, de victoires et de shorts plus larges. Je n’ai pas connu André Tassone, Emmanuel Aznar ou Jean-Jacques Marcel. Ni Gunnar Andersson, joueur au destin romanesque passé sur la Canebière. Le meilleur buteur à ce jour sous le maillot phocéen … »
En effet, et pourtant, n’en déplaise à Christophe Fourvel, la passion pour le foot du « minot » normand que j’étais dans les années 1950 germa, à l’écoute des inoubliables radiodiffusions du dimanche après-midi, sur la station Paris Inter, grâce notamment à l’exceptionnelle voix ensoleillée de Bruno Delaye qui assurait la majorité des commentaires des matches au bord de la grande bleue. J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer le talent de ce reporter qui possédait l’originalité de considérer notre radio transistor comme le centre de la tribune d’honneur : « à gauche de votre poste, dos au mistral qui souffle violemment, les joueurs de l’Olympique de Marseille, maillot blanc, culotte blanche, bas bleus à revers blanc ». C’était un temps où les couleurs des clubs étaient immuables, les retransmissions sur l’écran gris des téléviseurs étant quasi inexistantes, il n’était donc pas nécessaire, ô sacrilège, de modifier la teinte d’un attribut de la tenue pour satisfaire la vision du téléspectateur. J’étais présent à Colombes, en 1956, lorsque pour la réception du onze de l’URSS, nos joueurs tricolores avaient enfilé d’étonnants bas blancs cerclés de rouge. Aujourd’hui, pour des raisons de merchandising, les clubs prennent beaucoup de largesses avec les couleurs originelles, mettant ainsi en vente des « seconds » maillots ou des tenues spécifiques pour les rencontres à l’extérieur. L’O.M a cédé également à ces mœurs commerciales en imaginant des maillots orange comme le sponsor du stade voire même dorés.
Bref, le vieux passéiste que je suis se rappelle avoir vu jouer l’excellent Jean-Jacques Marcel lors de matches internationaux à Colombes ou sous le maillot cerclé bleu et blanc du Racing Club de Paris. Roger Scotti est un autre phocéen fidèle de cette époque, il me semble d’ailleurs qu’il effectua toute sa carrière sous les mêmes couleurs immaculées, que je vis évoluer également à Colombes lors du match France-Hongrie, oui l’extraordinaire Onze d’or magyar avec les légendaires Grosics, Bozsik, Kocsis, Puskas, Czibor, Hidegkuti. J’avais 9 ans, peu avant l’insurrection de Budapest.
Grâce à Bruno Delaye, je me souviens évidemment de l’avant-centre suédois Gunnar Andersson qui demeure encore à ce jour le meilleur buteur de l’histoire de l’OM riche pourtant de sacrés attaquants : Buttt ! la voix du reporter azuréen claquait comme le cuir au fond des filets.
Incomparable joueur, on le surnommait « 10 heures 10 » à cause de sa démarche particulière. Il prit trop goût à l’apéritif local à la couleur de son équipe nationale. Il mourut quasi misérablement à la quarantaine à peine atteinte.
Bien que scandinave, il avait acquis l’accent local, ce qui faisait dire au capitaine Scotti : « Ton arrière-grand-père a dû fauter avec une petite de la Belle de Mai, et il en est resté quelque chose dans la famille ! »
Bien qu’il se défende de tomber dans la nostalgie, à son corps défendant, l’auteur a exhumé des souvenirs de mon enfance, je lui en sais gré. Comme il l’écrit : « En comparaison à ce siècle où tout se sait et se voit en un clic, nous tâtonnions dans le réel avec une boussole en noir et blanc et un poste de radio hertzien … »

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Ont resurgi ainsi les noms de Angel, gardien de but au patronyme pagnolesque, de Johansson, un autre « gunnar » des surfaces, de Mésas, Mercurio, et surtout la « Perle noire » l’élégant ; Larbi Ben Barek, d’origine marocaine, auteur de la plus longue carrière en équipe de France entre 1938 et 1954. L’Institut du Monde Arabe, à Paris, a consacré récemment une exposition à cet artiste du ballon rond au sujet duquel Pelé déclara : « Si je suis le roi du football, Ben Barek en est le dieu ! »
Je m’efface et laisse l’auteur raconter sa première fois au stade vélodrome : « Cette première fois, c’était le 16 septembre 1972, l’OM a battu Rennes 3 à 0. Je crois me souvenir que Josip Skoblar, en marquant un but, s’était assommé contre le montant des cages. Et puisque ce fait n’est mentionné nulle part sur la toile, je peux cultiver à ma guise la légende… »
Il en court beaucoup des légendes, hors celle fameuse de la sardine qui boucha le Vieux Port, ainsi ce 23 avril 1965 où « 434 inconditionnels se sont « massés » dans l’immense Vélodrome pour un OM-Forbach devenu un symbole de fond abyssal en matière de marketing sportif ».
« L’affluence » est parfaitement exacte, mais longtemps, vous pûtes rencontrer plusieurs dizaines de milliers de Marseillais qui, la main sur le cœur, prétendaient avec moult détails être présent au stade lors de ce match.
« Ce premier soir de ce premier match, je fus saisi par une beauté que je n’avais jamais anticipée. Ce n’était pas la grandeur de l’enceinte, l’importance de la foule qui me subjugua mais … le vert de la pelouse. Car je n’avais alors vu des matchs ou des extraits de matchs que devant une télévision en noir et blanc et une pelouse grise. Ce jour-là, le vert était vraiment … vert, d’un vert de livre, de paradis, d’exotisme inaccessible ! Un vert qui disait que l’on sortait de la vie pour entrer dans un conte ; une histoire d’oasis, de princes à cheval et de nomades à la peau cuivrée… »
Cela me renvoie à une chronique d’Antoine Blondin au lendemain de la première finale de Coupe d’Europe des champions entre Reims et Real Madrid : « Il y avait l’autre soir, de la crèche et du berceau dans ce Parc des Princes ouvert à la belle étoile, sous laquelle la première Coupe d’Europe de football affrontait les regards de quarante mille rois mages venus lui apporter la myrrhe et l’encens d’un enthousiasme neuf. » Au bras de mon papa, j’étais un divin enfant pour célébrer la naissance du football européen.
Ici, l’écrivain décrit la liturgie païenne qui accompagnait ce lieu de culte qu’il commença à fréquenter à l’âge de sept ans. Curieux de tout, fin observateur, le gamin s’intéressait, un peu à la manière de Philippe Delerm, à des instants minuscules, marginaux qui s’inscrivaient dans l’histoire d’un match.
« « L’expérience » commençait par les pissotières ; il fallait impérativement en passer par là avant le début de la rencontre … après, il serait trop tard, au moins jusqu’à la mi-temps car nous n’avions pas de places numérotées et l’on craignait toujours, si nous devions aller aux toilettes une fois installés, que celles-ci nous soient prises par des retardataires jaloux et sans scrupule. Il était inimaginable aussi de déranger la longue ribambelle des corps assis et absorbés par l’insoutenable suspense d’une action pour atteindre les escaliers de sortie. »
Il y avait le cérémonial du tableau d’affichage : « j’aimais ce moment où la magie d’un but devenait laborieusement la réalité d’un chiffre. Ce passage du fantasme au tangible, de la jouissance à l’algèbre, de la seconde enfuie à la durabilité attestée par un tableau d’affichage. Bien sûr, il fallait aussi subir le score de l’adversaire. Des types en équilibre sur leur colère tentaient, sous le panneau, de renvoyer à coups de parapluie ou de journal roulé le carré honni aux oubliettes. »
L’auteur nous restitue la magie de l’arrivée de la fée électricité dans le stade : « L’ambiance des rencontres nocturnes était toute différente. Nous plongions lentement et délicieusement dans la pénombre annonciatrice de l’arrivée des héros tandis que les imposants pylônes disposés aux quatre coins du rectangle dispensaient leurs faisceaux de plus en plus puissants. C’était sublime et progressif. Les joueurs finissaient par entrer s’échauffer puis retournaient au vestiaire pour une ultime frustration appétitive. Le speaker dévoilait la composition des équipes. Tout le monde s’époumonait à siffler le nom des arbitres, les stars et les éventuels transfuges du camp d’en face. Cela au moins ne change pas. Les gardiens de buts adverses sont toujours autant enculés et cocus qu’avant. Le premier que j’ai connu à avoir ainsi subi l’irréfutable infidélité de sa femme s’appelait Marcel Aubour…. » Connaissant la truculence du personnage, il devait en sourire, lui qui joua à la pétanque avec des artichauts lancés par des supporters bretons lors d’une finale de Coupe de France opposant Rennes et Lyon.
Suite aux événements d’Algérie, mon oncle et ma tante s’installèrent à Marseille durant quelques années. Amoureux de foot, et en particulier de son invincible Football Club de Sète, tonton Eugène me fit alors connaître l’ambiance du Vélodrome. Elle n’engendrait pas la mélancolie et certaines invectives proférées par les spectateurs n’auraient pas déparé quelque conversation entre Panisse et Escartefigue. « Les gradins se marrent et c’est vrai que c’est drôle. 50 000 stand-up pour faire baisser la pression. »
Christophe Fourvel consacre quelques (trop ?) belles pages aux supporters. Comme Lionel Bourg avec le peuple vert, il en pointe les excès relatant le souvenir désastreux d’un déplacement en Avignon avec le car des ultras, mais ne peut cacher non plus sa « tendresse pour certaines de ces vies égratignées, accrochées aux exploits possibles d’un club de football » : « La mauvaise foi est un attribut essentiel du supporter. C’est d’ailleurs grâce à elle, paraît-il, que l’on distingue le vrai supporter de l’amateur de football. La mauvaise foi est un ciré indispensable pour traverser les tempêtes inévitables, une potion qui facilite la digestion des couleuvres, la flamme minimale qui maintient en veille la passion quand celle-ci sort en lambeaux d’un match minable, d’une série interminable de défaites, d’une saison ratée. La mauvaise foi du supporter est l’ancêtre débonnaire et circonscrite de la fake news virale. Elle est la juste revanche de l’individu après sa dissolution dans le groupe. Seul Dieu, a priori, peut s’autoriser à affirmer le contraire de l’évidence. Dieu et le supporter marseillais bien souvent. D’ailleurs, il est dit quelque part que l’OM, « plus qu’une passion, est une religion ». »
L’écrivain s’autoflagelle même : « On a beau être snob, on appartient à la masse des aficionados, des ultras, des fans, des fidèles parmi les fidèles du club de ma ville de naissance que l’on aurait mille raisons de détester pour ses excès, ses tricheries passées, pour sa manière animale de se pelotonner dans le strass et le fric comme dans de la boue et pour tirer sans arrêt sur la corde qui l’éloigne de l’éthique que l’on valorise. Ne cherchons pas une cohérence à tout cela. Les gens de gauche comme moi devraient applaudir Guingamp, Reims ou Lorient… Ne jamais oublier qu’il y a tromperie sur le message. Mais je suis resté tout petit. Je n’ai pas quitté la main de mon grand-père… » Comme Lionel Bourg avec ses « Verts », comme moi !
J’adhère même si, incompréhensiblement, mon cœur bat depuis près de cinquante ans pour le « PéSGé » !
C’est la magie de la balle ronde que l’auteur cristallise autour d’un dribble sorcier de Roger Magnusson : « Tous les centres d’entraînement et leurs machines musculaires, toutes les hordes de kinésithérapeutes et de coachs mentaux ne feront jamais de l’instant à venir un temps plus béni des dieux que celui pendant lequel, ce jour de juin 1972, en plein Moyen Âge de la préparation physique, un million d’années avant le début de l’ère du travail vidéo, Magnusson tricote sur son aile ce qui deviendra un centre puis un but puis une victoire, puis un doublé coupe-championnat. »
Il y a aussi le récit inouï d’un boulet de canon de Franck Sauzée « qui traversa [sa] radio FM dans un appartement de Serre-Chevalier, à quelques secondes de la fin d’un match contre l’ennemi juré, Paris, en 1989. » De mon côté, dès que le ballon partit de la chaussure du joueur marseillais, je compris que le portier parisien Joël Bats ne pourrait s’interposer et que s’évanouissaient les derniers espoirs du P.S.G d’être champion. Cruellement somptueux !
« J’ai souvent pensé que si je passais une soirée entière avec un joueur, je serais à jamais guéri de mon assuétude, percevant en sa compagnie tout le vernis craquelant du décor et l’incommensurable distance qui demeure entre un buteur et un véritable héros. » L’occasion se présenta mais « manque de chance » l’auteur tomba sur Jean-Pierre Dogliani , l’une des plus subtiles intelligences de jeu du football français, l’un des caractères les plus trempés. Je me souviens des élogieux articles que mon beau Miroir du Football lui consacrait avec ses compères du SCO d’Angers, Jean-Marc Guillou, Deloffre et Poli. Accoudé à la main courante du terrain du Camp des Loges, je connus le bonheur de le voir participer activement au début de la grande aventure du PéSGé avec la montée en première division.
Et voilà que l’auteur évoque brièvement le mythique stade de l’Huveaune, aujourd’hui démoli, que l’Olympique de Marseille occupa de 1904 à 1937, année de la construction du vélodrome.
Adolescent, avec l’oncle Eugène, j’eus l’occasion d’assister à un entraînement dans cette enceinte : c’était tout au début des sixties et, il me semble, l’OM évoluait en seconde division. Je me demande même si ce n’est pas à cette époque que, pour de basses raisons de subvention municipale, le président du club choisit d’y jouer toute la saison de championnat. L’Autrichien Fritz Kominek, Fanfan Milazzo et Jean-Pierre Knayer apposèrent leur paraphe sur mon carnet d’autographes entre ceux de Sacha Distel et Silvia Monfort, cela mériterait une analyse de la notion de notoriété.
L’Huveaune fut le théâtre en 1921d’un match international France-Italie et servit aussi de cadre à une séquence du nanar Les Rois du Sport avec Fernandel et Raimu et quelques joueurs de l’OM. Il fallut le Coup de tête de Jean-Jacques Annaud pour que le cinéma français produise enfin un film légitime autour du football. Allez Trincamp !

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L’écrivain a connu les installations pittoresques mais vétustes de l’Huveaune, probablement lorsque le Vélodrome fut délaissé pour des travaux de rénovation avant le championnat d’Europe 1984 : « J’ai assisté à un jubilé de je ne sais plus qui sous la pluie avec quatre mille autres fadas, vu jouer Saint-Dié, Cuiseaux-Louhans, Gueugnon, Montluçon, Villefranche-sur-Saône mais je n’ai jamais payé ma place pour un match de coupe d’Europe. »
« Il y a du beau et du grand à ramasser à la pelle dans n’importe quel stade alors arrêtons de nous concasser hardiment les gonades, nous les snobs, en dénonçant les vociférations arythmiques, les gueulantes glaireuses, les rodomontades alimentées par des chauvinismes hissés au rang de prétendus faits de guerre. Les « vrais » supporters sont bien ces individus debout, torses nus, époumonés. Peut-être pouvons-nous simplement exiger d’eux qu’ils reconnaissent le talent des autres, qu’ils accueillent leurs semblables du camp d’en face comme des hôtes d’honneur, qu’ils n’oublient pas que l’on peut jouer sans ballon, que celui qui rate est l’audacieux … Chérissons le beau désespoir d’une passion qui ne cesse de nous mettre hors- jeu…Oui, nous aussi, les supporters, nous aimerions exister pour une habileté et plus tard nous essaierions, mais en attendant, nous ne sommes là que pour applaudir, alors applaudissons intelligemment. »
Après la scène, le stade, et le public, les supporters, l’auteur s’intéresse aux acteurs : les joueurs. Il encense Roger Magnusson et Chris Waddle pour « la magie de leurs dribbles, les courbes enchanteresses qu’ils dessinaient tous deux en l’air avant de s’effacer sous leur générosité de passeur » ainsi que les buteurs Papin et Skoblar « qui étaient là pour la jouissance finale… Il met en perspective ces « quatre migrants venus illuminer le ciel d’une ville » et « les poignées d’extranjeros débarqués « de Palos ou de Moguer », de pistoleros aux souliers d’or et au déhanché de légende qui n’ont fait que claudiquer sur la pelouse du stade vélodrome, incapables d’atteindre la cheville de leur statue usée. Des bonimenteurs brésiliens et argentins à la pelle, des Yougoslaves aux tibias usés par des années de dribble et d’exil. » Il y avait parfois contrefaçon sur la marchandise !
Christophe Fourvel a souvent l’œil plus perspicace que beaucoup de journalistes et dans la litanie de joueurs qu’il décline, on relève une analyse concise et juste, en réhabilitant certains, ainsi Jocelyn Gourvennec, actuel coach du champion de France en titre, dont il affirme que le QI était au moins deux fois plus élevé que celui de son entraîneur de l’époque, pourtant popularisé pour sa truculence et sa roublardise.
L’écrivain consacre quelques pages à ces joueurs singuliers que sont les gardiens de but : « Un drôle de personnage. Ni figurant, ni vedette la plupart du temps. Un type qui est là pour réparer vos bourdes. Pour assumer la défaite au nom du groupe. Pour recevoir des bananes sans pouvoir quitter la zone de tir. » Son chouchou Joseph-Antoine Bell fut cible de cet agissement abject quand il revint au vélodrome sous les couleurs des Girondins de Bordeaux.
C’est en tressant des louanges au joueur uruguayen Enzo Francescoli que Christophe Fourvel achève son autoportrait au club de foot de son coeur: « Je pense souvent à ce merveilleux technicien et à son regard sombre, si sombre dans son maillot bleu azur de la Céleste. Je n’ai pas souvenir d’un joueur plus beau que Francescoli sur un terrain, même si à Marseille, il lui est souvent arrivé de rater. » Pour l’avoir vu évoluer sous les couleurs du Racing, je ne suis pas loin de partager son admiration et de le ranger parmi les plus grands artistes de la balle ronde avec son compatriote Juan Alberto Schiaffino et l’Argentin aux bas baissés Omar Sivori*. On dit que Zidane prénomma un de ses fls, Enzo, en référence à celui que le Monumental du River Plate appelait il Principe, le prince.

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Invité à Montevideo à faire une conférence sur Henri Calet, « écrivain français venu se perdre en 1930 dans cette élégante et douce ville dispensatrice d’artistes-footballeurs », Christophe Fourvel fit référence en préambule au ténébreux Enzo.
Il reste sur les rives du Rio de la Plata berceau du tango et du foot des « potreros ». Dans le film El secreto de sus ojos, le magnifique homme de comptoir, Pablo Sandoval, nous l’explique du tréfonds de son alcoolémie. « Tu peux changer de vie, de femme, de ville, de nom … tu ne changeras pas de passion. » C’est ce qui perd le suspect du film, fugitif retrouvé dans les gradins d’un stade. Son stade : su pasiòn. »
… « La victoire ne change pas le papier peint de la chambre, ne rallonge pas la nuit de repos, n’efface pas les créances. La victoire a parfois le goût des bouteilles d’eau frelatée. Mais tant pis, on dira qu’on a gagné. »
Mon meilleur compliment à l’auteur ? J’aimerais assister à un classico à ses côtés, chacun vibrant pour ses couleurs.

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Publié dans:Coups de coeur |on 5 septembre, 2021 |Pas de commentaires »

Un écrivain, un stade : Geoffroy-Guichard par Lionel Bourg

Alors que s’ouvre la saison de football de Ligue 1, on assiste à la naissance d’une nouvelle équipe : le « Club des Écrivains ». La L.F.P., organisme de tutelle, devrait se montrer plus conciliante qu’avec le modeste club ariégeois de Luzenac, cher à Fabien Barthez, auquel elle refusa l’accession gagnée sur le terrain, pour le motif d’installations trop vétustes.
Cocasserie, ce club des Écrivains rassemble quelques gens de plume invités à nous faire partager dans une collection leur amour indéfectible pour une équipe à travers justement l’évocation du stade où elle évolue.

Couverture Geoffroy-Guichard

Le deuxième opus, consacré à l’A.S. Saint-Étienne, s’intitule Geoffroy-Guichard le vert paradis des dieux trop humains. Mes lecteurs fidèles connaissent son auteur, Lionel Bourg, je les entretins de deux de ses ouvrages à caractère autobiographique : L’Échappée* avec l’apparition à vélo d’un ange (de la montagne) qui éclaira une jeunesse compliquée, et C’est là que j’ai vécu*, la déambulation poétique dans une ville qu’il connait bien, Saint-Étienne justement.
L’épigraphe du philosophe Jean-Claude Michea me met déjà dans de bonnes dispositions. J’adorais les truculentes chroniques de son père Abel, résistant et journaliste sportif à L’Humanité et Miroir-Sprint, notamment ses anecdotes sur le Tour de France contées à Nounouchette.
La citation du fils, tirée d’un de ses recueils de billets sur le football merveilleusement intitulé Le plus beau but était une passe (boutade géniale prêtée à Cantona dans le film de Ken Loach Looking for Eric), semble écrite sur mesure pour résumer le livre de Lionel Bourg : « C’est tout au contraire un livre où l’arme tranchante de la littérature est utilisée avec une efficacité rare pour traduire le point de vue de ces classes ordinaires dont une partie de la vie ne peut être détachée d’un rectangle d’herbe magique foulé par des dieux trop humains. »
Et Michea poursuivait : « C’est donc aussi un livre, on l’aura compris, écrit pour tous ceux qui ont suffisamment d’intelligence pour se laisser émouvoir par la passion des autres. » Á bon entendeur salut !
J’ai l’impression de replonger à l’époque de la cultissime revue Miroir du Football, mon beau Miroir militant pour « une certaine idée du football » ! Dès le premier numéro de janvier 1960, le rédacteur en chef François Thébaud mettait les choses au clair : « Si vous recherchez dans nos pages matière à satisfaire l’orgueil nationaliste, l’esprit de clocher ou le culte commercial de la vedette … ne poursuivez pas votre lecture ! » Prônant le beau jeu à travers le Onze d’or hongrois des années 50, l’équipe de France de l’épopée suédoise de 1958, la Seleçaò de Pelé du Mondial 1970, ou encore le « jeu à la nantaise », le Miroir se brisa au tournant des années 70, notamment à cause, selon certains membres de la rédaction et le nouveau PDG, de son traitement trop critique à l’égard de l’A.S Saint-Étienne : « il faut transformer la revue et cesser de faire des réserves sur le style de jeu des Verts, sur la régularité de certaines décisions d’arbitrage, sur le chauvinisme du public de Geoffroy-Guichard. »
« Putain, c’est pas vrai ! Tu vas finir par la brouter, hé, la pelouse ! ». Il ne reste que quelques secondes à jouer lorsque nous découvrons Lionel Bourg éructant devant son récepteur de télévision qui va redevenir bientôt « le paisible aquarium où nagent avec béatitude les désillusions prévisibles (« à la fin, ce sont les Allemands qui gagnent… » axiome moins vrai aujourd’hui ndlr) » Nous sommes le 12 mai 1976 et l’A.S. Saint-Étienne va s’incliner 1 but à 0 devant le Bayern Munich, en finale de la Coupe d’Europe des clubs champions, dans le stade d’Hampden Park de Glasgow.
« Je compris sans avoir recours à d’amples explications que tout honnête homme – j’entends tout supporter des « Verts », idiot, absurde, querelleur, méprisable, fabuleux, mirifique…- se devrait désormais d’entretenir la tombe que, déjà, des fossoyeurs hébétés creusaient afin d’y ensevelir les rêves de sa jeunesse. »
Ce match mémorable va constituer le fil conducteur du récit.
Au brouillon de jeu proposé par Patrick Revelli, succède un bouillon de culture dont l’écrivain est coutumier. En vrac, il cite Dante en langue originale : « Abandonnez toute espérance en entrant dans l’Enfer » de Geoffroy-Guichard. Jouant avec une figure de style des Chants de Maldoror, il pastiche le comte de Lautréamont, ma préférée ? : « … beau comme une panenka par-dessus les feux de la Saint-Jean au cours du temps additionnel d’une finale de Coupe du Monde… »
Allusion picturale ? Il fait référence à Nicolas de Staël qui, pourtant pas sportif pour deux sous, décide, le 26 mars 1952, d’assister dans le vieux Parc des Princes à France-Suède, premier match disputé en nocturne dans l’enceinte parisienne. Bigbang esthétique ! De retour à son atelier, il entame une série de tableaux petit format appelée Les footballeurs : « Entre ciel et terre, sur l’herbe rouge ou bleue, une tonne de muscles voltige en plein oubli de soi, avec toute la présence que cela requiert, en toute invraisemblance. Quelle joie, René ! » écrit-il au poète René Char. Il poursuit avec « Parc des Princes », une huile sur toile de 7 mètres carrés qui a été vendue en 2019 par Christie’s pour la somme de 20 millions d’euros, montant aujourd’hui d’un transfert de footballeur très moyen !
Quels peintres, ces Français, ils perdirent ce match resté célèbre dans l’histoire de l’art ! Le onze tricolore comptait dans ses rangs de sacrés artistes, Jean Baratte, Pierre Flamion, Antoine Bonifaci, Robert Jonquet, et mon chouchou René Vignal** dans les buts. Reste gravée dans ma mémoire vive son extraordinaire parade sur un pénalty lors d’un derby parisien Racing-Red Star. J’adorais sa casquette et ses tenues : j’espérais presque que mes pulls soient boulochés, reprisés ou mités pour les recycler et prendre place entre les deux tilleuls de la cour de ma maison école, sous le feu nourri des shoots de mon frère.
Je m’égare mais n’est-ce pas aussi l’objet de ce livre de mémoire et d’émotions ? D’ailleurs, Lionel n’est pas en reste et il met en scène la chute suicidaire de Nicolas de Staël en imaginant sur de grands linges pendus aux balcons du vieil Antibes cher à Audiberti, sa chorégraphie de prestigieux footballeurs niçois de l’époque, un « Herbin en herbe », futur « vert » de légende, Pancho Gonzalez, et Ujlaki, lui aussi je l’ai vu, « Monsieur Joseph », quand il jouait au Racing, et surtout, beaucoup plus tard, presque quotidiennement lors de mes séjours chez ma tante de Sète, dans des parties de tennis ballon devant le Corsaire sur la plage de la Corniche.
On respire un instant avec le groupe Mickey 3D, originaire de la région, qui a composé une chanson à la gloire de Johnny Rep. Elle évoque le hat trick (coup du chapeau) réalisé vingt ans auparavant par le batave sexy à l’occasion d’un match retour de coupe de l’UEFA contre une équipe polonaise.

« …Ce soir on joue à la maison
Et Johnny Rep demande le ballon
Ce soir la pluie trempe les blousons
Mais Johnny Rep a marqué c’est bon.”

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Dans le clip, on entrevoit Georges Marchais, ce n’est évidemment pas ce soir-là qu’il demanda à sa femme : « Liliane, fais les valises, on rentre à Paris ! »
La présence du premier secrétaire du Parti Communiste Français n’avait rien de surprenante car, outre sa passion pour la balle ronde, l’équipe stéphanoise dégageait des valeurs teintées d’ouvriérisme qui collait même à la clientèle de Manufrance, fierté de l’industrie locale s’affichant sur les maillots.
Lionel Bourg met avec subtilité en perspective l’épopée inachevée des Verts et le déclin industriel de la région : « 1976 : le puits Charles, de Roche-la-Molière, où les recruteurs écumant les banlieues aimaient à enrôler de solides défenseurs polonais, ferme ses grilles, son trépas programmé annonçant la fin de l’extraction du charbon dans le bassin de la Loire. Couriot, aujourd’hui site du musée de la Mine, avait été désaffecté dès 1973, le puits Pigeot quant à lui, fief incontestable du stakhanovisme vanté par les émules de Joseph Staline, tenant bon à La Ricamarie jusqu’à ses ultimes émanations de grisou social en 1983 … »
Et plus loin … : « L’argent n’a pas d’odeur, prétendent banquiers et recéleurs. Celui qui circula sous les lustres de la gastronomie du coin ne put s’interdire d’exhaler un aigre parfum de combines. Caisse noire, double billetterie, liasses froissées au creux des poches, enchères, surenchères, la chute de la Maison verte alimenterait des mois et des mois la rubrique des faits divers … Il ne faut pas voir les lendemains de la gloire » avait noté Chateaubriand. »
J’avais oublié ce point de détail mais Lionel fait resurgir dans ma mémoire « l’affaire des poteaux carrés » de l’Hampden Park dont les arêtes anguleuses auraient empêché les tirs de Bathenay et de Santini de finir leur trajectoire au fond des filets allemands.
Le hasard voulut que je me promène en Écosse quelques semaines après cette finale. Je trouvai l’Hampden Park fermé, mais me hissant dans un virage, je pus découvrir l’intérieur de ce temple du football, non pas tant j’avoue pour examiner ces poteaux maudits, mais plus pour me remémorer une autre finale de Coupe d’Europe et l’éblouissante démonstration de jeu offensif offerte par le Real Madrid : victoire 7 à 3 contre d’autres Allemands de l’Eintracht de Francfort, 4 buts de Puskas et 3 de Di Stefano.
« Acquis à prix d’or, les fameux poteaux, plus sacrés aux yeux des fidèles que la croix où fut cloué leur Seigneur, sont maintenant exposés au musée des « Verts » » sous les tribunes de Geoffroy-Guichard.
En quelques pages, Lionel rappelle le parcours des Verts sur le chemin de Glasgow avec d’exaltants renversements de situation dans le « chaudron » en ébullition, et le déferlement médiatique qui l’accompagna : « Sur les planches comme à l’entrée de la surface de réparation, près du rond central ou du « cercle de craie caucasien », c’est effet de distanciation, Hamlet avait la gueule de Christian Lopez, Ophélie celle d’une égérie de Bernard Lacombe : on adore le théâtre dans la cité de Jean Dasté. »
Ô surprise, aux pages 32 et 33, on parle de moi ! -je simule l’étonnement en roulant exagérément sur le pré vert sous le regard imperturbable de l’arbitre- Pour m’avoir demandé s’il pouvait puiser dans mon blog quelques souvenirs de ma propre enfance**, je n’ignorais évidemment pas que Lionel y avait trouvé matière.
Sauf qu’il parle aujourd’hui des siens avec infiniment plus de lyrisme que moi.
C’est troublant d’ailleurs comme nos souvenirs entrent en résonance : il avait 8 ans quand il découvrit en chair et en os les « verts » des années 1950 à l’occasion d’un match amical contre Alès dans sa ville natale de Saint-Chamond. Je devais avoir 10 ans et, depuis ma lointaine Normandie, j’étais intrigué par une superbe photo en noir et blanc de l’ASSE avec en arrière-plan les tribunes vétustes de Geoffroy-Guichard et des hautes cheminées d’usines.

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C’était l’époque des frères Tylinski d’origine polonaise comme le premier des Oleksiak d’ailleurs, d’un fameux tandem de buteurs avec le futur diplomate Eugène N’Jo Léa et l’Algérien Rachid Mekhloufi qui allait intégrer bientôt l’équipe clandestine du F.L.N., d’Yvon Goujon un technicien hors-pair : ils allaient ou venaient d’être champions de France en préservant pendant plusieurs mois un record d’invincibilité sur toutes les pelouses de France.
Quelques années plus tard, Goujon rejoignit mon équipe favorite du Football Club de Rouen. Il « flambait » jusqu’à 4 heures du mat sur le tapis vert du casino de mon bourg natal, puis, le lendemain à partir de 15 heures sur le pré vert des Bruyères. Ironie, il faisait partie de l’équipe normande qui, pour le compte de la coupe Rappan 1963 (précurseur de la coupe Intertoto), infligea deux défaites au Bayern de Munich, le légendaire gardien Sepp Maïer concédant sept buts. Ce Goujon frétillant, merlu par son origine lorientaise, fut soupçonné plus tard d’être devenu maquereau !
Décidément, encore un souvenir normando-forézien : René Vernier, autre joueur vert des fifties émigra dans la ville aux cent clochers pour entraîner l’équipe rouennaise à la fin des années 1960. La saison 1967-68 tournait au cauchemar : sportivement le club sombrait dans les profondeurs du classement, financièrement, la situation était dramatique avec un déficit abyssal : le 3 mars, à 7 points du premier relégable et promis à une probable descente, le F.C. Rouen recevait Saint-Étienne, qui caracolait en tête, et lui infligea un cinglant 3 à 0. Ce fut le début d’une extraordinaire remontée, un mai 68 radieux en somme, qui valut au club normand l’honneur de la couverture du Miroir encensant son beau jeu. J’écrivis même un courrier à René Vernier qui eut la courtoisie de me répondre longuement depuis sa nouvelle résidence d’Aix-en-Provence. Les babyboomers avaient du savoir-vivre n’en déplaise aux pratiquants du like ou de la gourme injurieuse sur les réseaux sociaux d’aujourd’hui.
Bon, je ne suis pas là pour raconter les grandes heures de Robert-Diochon !
L’ASSE n’existait pour le gamin Lionel Bourg « que par l’entremise du volumineux récepteur dont le haut-parleur grésillait » :
« Ferrier temporise, donne à Rachid Mekloufi, qui s’engouffre, dribble, revient sur ses pas…
Casado, Mitoraj, Casado, Casado toujours, Mitoraj, Domingo … Mekloufi encore…Qui s’arrête, repart, prend son vis-à-vis à contrepied et, quelle passe ! un bijou ! renverse le jeu d’une transversale ébouriffante …
Rijvers à l’affût, avait flairé le coup. Il contrôle avec habileté. Dévie. Galope comme un lutin porté par les encouragements des spectateurs … Attendez je tends mon micro … »
Ma radio transistor Pizon Bros, que j’avais reçue à Noël, possédait meilleure acoustique :
« But à Bollaert … Égalisation à la Meinau … Bonal nous appelle… Penalty à Geoffroy-Guichard… » Un radioreporter azuréen imageait son commentaire : « à gauche de votre poste, soleil dans les yeux, l’Olympique Gymnaste Club de Nice, maillot rayé verticalement rouge et noir, short noir … » Mon cher F.C. Rouen revenait souvent bredouille de ses expéditions au bord de la grande bleue malgré le nom hospitalier des stades, Sauclières** à Béziers, les Métairies à Sète, Bon Rencontre à Toulon, les Hespérides à Cannes.
Il y a une vraie magie des noms, si bien que ceux des joueurs et des lieux où ils apparaissaient, ont en commun avec les noms de pays et les personnages évoqués par Marcel Proust, l’indéfectible aura dite Du côté de chez Swann. Rien de tel pour susciter le désir que ces noms qui me firent rêver, enfant.
Le même multiplex aujourd’hui entre le Groupama Stadium, le Matmut Atlantique et l’Allianz Riviera possèderait le goût insipide des cours de la Bourse.
Dans ses souvenirs de Geoffroy-Guichard, l’auteur fait une place particulière au 22 octobre 1965 : « la République des Soviets fait halte à Saint-Étienne, corrigeant les « révisionnistes » indigènes d’un cuisant 5-0 : j’y étais ! » Comme il décrit avec humour, le jeu en valait la chandelle, ce soir-là, édiles et direction inauguraient le système d’éclairage de la pelouse désormais imposé aux clubs professionnels français.
« Une foule relativement bigarrée se pressait, la « fraternelle » diplomatie russe ayant incité les adeptes du « bilan globalement positif » à réserver leurs places (mon père lui-même, plus franchouillard que partisan du folklore militaro-musical des Chœurs de l’Armée rouge, s’était laissé convaincre après délibération avec les « tontons flingueurs » du Parti), les plus initiés, les plus fervents n’ayant mis le museau dehors que pour voir enfin de leurs yeux Lev Yachine. On l’a compris, je n’étais pas le moins dévot des adorateurs ».
Malheureusement, une brume londonienne s’invita en dernière minute qui empêchait de distinguer dans l’autre surface de réparation l’araignée noire en « maillot de laine tricotée de ténèbres ». Et comme Yachine ne revint pas pour la seconde mi-temps … je peux taquiner Lionel d’avoir eu le bonheur d’admirer (autant que les gradins debout de Colombes le permettaient au gamin que j’étais) ce gardien d’exception (on disait aussi portier autrefois), neuf ans auparavant, lors d’un France-URSS remporté par les tricolores, dans les rangs desquels « verdissait » Rachid Mekhloufi.
Comme Lionel m’écrit parfois, nous sommes de vieux gosses. J’aime sa manière de « refaire le match » avec ses amis de la librairie stéphanoise du Quartier latin quand ils sélectionnaient une prometteuse équipe d’écrivains, Camus dans les buts, Valery, Fargue et Breton en demi, Julien Gracq et Barbey d’Aurevilly en attaque. « La critique littéraire sied aux nostalgiques du WM » ! J’enrage aujourd’hui d’entendre parler de sentinelle, de joueur de rupture, de pivot et plus stupide encore de joueur de vestiaire.
J’aime le lyrisme cultivé avec lequel Lionel Bourg raconte le foot et l’histoire de petits hommes verts, comme Abel Michea contait la légende des cycles à sa chère Nounouchette :
« Que n’imaginais-je, ces après-midi d’après repas que ma tante mijotait à l’italienne, les plats de ses Pouilles natales … fenêtre ouverte, nous écoutions les clameurs déferler puis se perdre aux alentours, une houle de voix éraillées et de vociférations débordant du navire qui rompait ses amarres dès que son équipage prenait l’avantage … loups de mer, armée de pirates prêts à hisser le pavillon crépusculaire au sommet des échafaudages ou des mâts de ferraille, insurgés et voyous en mal de trafics, corsaires, écumeurs, le vaisseau tanguait sous l’agitation générale, les plus hardis s’élançant dans les haubans jusqu’à hurler : « but ! », comme leurs prédécesseurs embarqués sur des goélettes criaient « terre ! » ou « à l’abordage ! »… »
Lionel Bourg, étonnant voyageur volontiers rêveur, devient un observateur réaliste et lucide si nécessaire. Il brosse un portrait de Geoffroy Guichard, fondateur des magasins Casino et acheteur du terrain où fut construit le stade à son nom en 1930 : « Paternaliste, initiateur d’une caisse de prévoyance et d’assurance-décès des gérants et employés de son entreprise, compétent, habile et, dans sa gestion, aussi roué qu’un maquignon de la plaine du Forez, son sens aigu des transactions opportunes comme des faiblesses humaines développèrent en lui l’idée directrice qu’il ne répudierait plus… Il conçut le canevas d’une méritocratie bien encadrée par des petits chefs sortis du rang, d’autant plus dévoués que la hiérarchie savait fermer les yeux quand ils utilisaient leur pouvoir à des fins peu reluisantes. Charitable, philanthrope mais, son libéralisme ne s’encombrait pas de futiles négociations, réticent à l’essor du syndicalisme, il avait rapidement compris que pour contrôler la fougue revendicatrice de ses employés, il lui fallait la canaliser, le sport s’avérant en ce sens un parfait exutoire : bon pour la santé d’ouailles imbibées d’alcool, conseillé par la Faculté de Médecine en cas de déséquilibre nerveux, véhiculant des principes fondamentaux, respect, abnégation, solidarité, sens du devoir, patriotisme de clocher … »
Adaptation moderne de l’expression de la Rome antique Panem et circenses, du pain et des jeux. En y réfléchissant, ce sont des valeurs qui seyaient particulièrement aux « Verts » de 1976. « … Les manœuvres qui transpirent le prix de leur place, les vertèbres broyées par un marteau-piqueur, ne s’enflamment pas inéluctablement pour les matamores un tantinet caractériels … Á Saint-Étienne, le sérieux s’impose. Il faut, dans les parages des principaux « crassiers » comme par le sillon carbonifère des bassins du Gier et de l’Ondaine, de la tragédie, du drame, du mélo, du Shakespeare et du Racine, du Corneille ou du Victor Hugo, de l’Edmond Rostand par-dessus le marché, l’essentiel sur le terrain, au café ou dans l’attente d’un trolleybus, consistant en un panache que chacun s’approprie. Le lundi, les Don Diègue chenus, les Richard III accoudés au zinc : -Mon royaume pour un avant-centre ! ou les Cyrano de comptoir : Á la fin de l’envoi je marque ! décortiquent la partie du week-end, s’invectivent et, au sixième apéritif, débitent des tirades qui mériteraient d’être apprises par cœur par les élèves des écoles primaires. Encanaillées ou non, les classes moyennes n’y peuvent rien : aux mains calleuses correspondent les hommes de « devoir »… » Il me semble me souvenir que c’est à l’époque de l’épopée verte que se développa, dans les médias, la notion de « douzième homme » pour nommer le public dans son entité, chargé par ses encouragements, chants et aussi manifestations hostiles envers l’adversaire, de donner une force supplémentaire aux joueurs locaux.
Lionel aime ces supporters dont, « qu’il neige ou qu’il pleuve, que le soleil brille ou non, les banderoles claquent au vent qu’un garçon de dix-sept ans (Rimbaud ndlr) avait déclaré « salubre » » Il châtie aussi « vertement » leurs exactions et violence « raison de plus pour les comprendre. Endémique, gravée dans le marbre des Tables de la Loi sociale, tantôt sourde, fulgurante tantôt, la violence n’obéit qu’aux sautes d’humeur des classes laborieuses : les belles âmes qui se drapent dans leur dignité quand des « casseurs » brisent la « paix civile », rejoignent invariablement à l’instant du tocsin les escadrons des Versaillais. » Les gros pardessus de la commission de discipline de la Ligue peuvent-ils comprendre ces lignes avant de sanctionner aveuglément ?
Dans la morosité ambiante actuelle, je pourrais, pour conclure, emprunter au philosophe Jean-Claude Michea : « L’histoire du football est un voyage triste, du plaisir au devoir. Á mesure que le sport s’est transformé en industrie, il a banni la beauté qui naît de la joie de jouer pour jouer. En ce monde de fin de siècle, le football professionnel condamne ce qui est inutile, et est inutile ce qui n‘est pas rentable. Il ne permet à personne cette folie qui pousse l’homme à redevenir enfant un instant, en jouant comme un enfant joue avec un ballon de baudruche et comme un chat avec une pelote de laine. »
Assis sur un gradin de Geoffroy-Guichard, je m’attarde un instant encore auprès de Lionel Bourg :
« Tout s’achève pourtant. Le stade est vide. Les projecteurs sont éteints.
Interdits de séjour, les anges colorés d’absinthe veillent sur la ville comme ceux de Wim Wenders dans le Berlin de son plus beau film. Ils savent que les cages du paradis lui-même ont des poteaux carrés et que les séraphins qui s’entraînent là-haut, qui dansent ou caracolent, ne flanquent pas plus de buts aux démons pardonnés du Bayern que n’en totalisèrent les ambassadeurs stéphanois. »
Lionel Bourg écrit et décrit un football d’art et d’essai.

Geoffroy-Guichard Le vert paradis des dieux trop humains de Lionel Bourg, collection « le Club des Écrivains » MEDIAPOP Éditions
* http://encreviolette.unblog.fr/2015/02/11/lionel-bourg-sechappe-avec-charly-gaul/
* http://encreviolette.unblog.fr/2020/10/01/ballades-stephanoises-avec-lionel-bourg/
** http://encreviolette.unblog.fr/2008/12/17/la-maison-de-mon-enfance/
http://encreviolette.unblog.fr/2014/03/01/bonjour-chers-auditeurs-ou-le-commentaire-sportif/
http://encreviolette.unblog.fr/2011/02/11/la-vieille-dame-de-beziers-ou-le-stade-des-sauclieres/
http://encreviolette.unblog.fr/2008/05/06/le-stade-de-colombes/

Publié dans:Coups de coeur |on 1 août, 2021 |Pas de commentaires »

Un amateur de tennis

Cela fait bien longtemps qu’un match de tennis n’avait suscité en moi autant d’émotions, à l’occasion de l’enthousiasmante demi-finale de Roland-Garros opposant le Serbe Djokovic, numéro 1 au classement mondial et l’Espagnol Nadal vainqueur du tournoi à 13 reprises en 15 ans. Certes, les médias sont vite prolixes en dithyrambes mais ils estiment déjà que l’on a assisté à l’une des plus grandes rencontres de l’histoire du tennis moderne.

Nadal Djokovic

Je ne vous ai quasiment jamais entretenu de tennis dans mon blog et, pourtant, depuis mon enfance, j’ai un profond attachement à ce sport, autant comme pratiquant qu’en simple spectateur. Cette passion –car cela en fut une un peu émoussée aujourd’hui- me fut transmise, tout gamin, par mon père et mon frère, de neuf ans mon aîné.
La cour de ma « maison école » dirigée par ma maman était un merveilleux terrain d’aventures sportives que j’eus l’occasion d’évoquer dans cet espace. Notamment, il y avait un très haut mur de brique propice à l’apprentissage du maniement de la raquette. Mon père y avait scellé, à hauteur réglementaire, une barre métallique matérialisant le filet. Inlassablement, des heures durant, je répétais mes gammes en lui envoyant des balles usagées qui me revenaient comme un boomerang. Les faux-rebonds provenant des joints inégaux entre les briques et du sol caillouteux de la cour éprouvaient mes réflexes et donc ma technique.
De temps en temps, j’avais le privilège d’échanger quelques balles dans le « court des grands », un « vrai » terrain en terre battue, c’était la seule surface en usage à cette époque dans nos contrées.
J’ignore comment le goût pour le tennis et le bridge vint à mon père, fils de modestes paysans, plus rompu avec son frère aux parties de ballon au poing et balle au tamis sur les mails des villages picards. Possiblement est-il né au contact des autres élèves officiers de l’école de Poitiers, mais aussi de la rencontre avec Édouard Borotra, le frère d’un des légendaires Mousquetaires. Ils sympathisèrent dans des circonstances périlleuses, lors de la bataille de Dunkerque en mai 1940, embarquant ensemble avec cinquante hommes, pour échapper aux vedettes allemandes, sur un rafiot de fortune le Gâtinais.
Au tournant des années quarante-cinquante, à une lieue de mon bourg natal brayon de Forges-les-Eaux, la famille Dubuc produisait (depuis 1890) un fromage crémeux rond à pâte molle et croûte fleurie, l’Excelsior, qui faisait, comme indiqué sur l’étiquette, le délice des gourmets et des gourmands en culotte courte au goûter. Pour des raisons que j’ignore, ce fromage s’expatria en Bourgogne où il est commercialisé aujourd’hui sous le nom de Brillat-Savarin.
Roger, l’un des membres de la famille Dubuc, était un excellent tennisman qui atteignit notamment en 1946 les huitièmes de finale à Roland-Garros et les seizièmes à Wimbledon. Propriétaire d’un lopin de terre à Forges-les-Eaux, il y fit construire un court en terre battue ainsi qu’un coquet bungalow en bois familièrement appelé « la cabane », et créa un club privé réunissant une quinzaine de familles, essentiellement des notables, toujours est-il que mon professeur de père eut la chance d’entrer dans ce cercle fermé, et que, grandissant, j’allais m’adonner aux joies de la petite balle ronde, invité en double à la cour des adultes.
Je vous parle d’un temps qu’évidemment, les moins de soixante ans ne peuvent pas connaître. Mon propre exemple est anachronique (c’est dire finalement ma chance !), mais le tennis était un sport aristocratique réservé à une certaine élite sociale, pratiqué dans une tenue vestimentaire immaculée, le blanc étant la couleur désignée comme symbole des loisirs d’été de la bourgeoisie britannique. J’avais le choix entre la chemisette Fred Perry, ancien tennisman britannique, brodée de sa couronne de laurier, et la marque Lacoste avec son légendaire crocodile : « Boston, 1923, le jeune prodige du tennis René Lacoste a 19 ans et il aime les challenges. Son capitaine d’équipe le sait et lui promet la belle valise en cuir de crocodile qu’il admire en vitrine s’il remporte le match difficile à venir. René Lacoste n’a pas gagné le match mais il avait la ténacité du crocodile sur le court, c’est pourquoi il fut surnommé ainsi par un journaliste américain ».
Comme beaucoup d’autres sports, le tennis naquit en Grande-Bretagne et jusqu’en 1976, la fédération française de tutelle née en 1920 s’appelait Fédération Française de Lawn Tennis (FFLT) en référence au gazon surface de prédilection britannique.
Dans les années fifties et sixties, casser un boyau de la raquette était une grande frustration pour un gamin comme moi : il me fallait patienter jusqu’à un prochain jeudi que mes parents se rendent à Rouen pour faire réparer le cordage dans le magasin Witty sis rue du Gros Horloge.
La couverture médiatique était très confidentielle. Seules, les rencontres de l’équipe de France en Coupe Davis faisaient l’objet de quelques retransmissions à la télévision nouvellement entrée dans le domicile familial. Comme pour l’émission « La vie des animaux » dont il assura longtemps les commentaires, le journaliste Claude Darget brillait (ou agaçait) par son style feutré, acide et plein d’humour. C’est lui qui popularisa, à l’époque, le fameux postulat du 7ème jeu où il y aurait danger pour le serveur quand les deux joueurs sont à égalité à 3 partout dans un set.
« La Coupe Davis continue d’éveiller l’intérêt des chauffeurs de maîtres, gens impossibles par excellence et qui ont l’habitude d’en voir d’autres. Dimanche dernier, à la corne extérieure nord du stade Roland-Garros, ils s’agglutinaient en petits groupes juchés sur des tas de graviers et un fin crachin étoilait leurs casquettes plates tandis qu’ils entrechoquaient leurs visières pour tenter d’interpréter les clins d’yeux lumineux du tableau d’affichage tendu dans le lointain. Le match Pietrangeli-Rémy touchait à sa fin, mais on ne le savait pas. Tant qu’il y avait de l’éclairage, il y avait de l’espoir. La seule certitude était qu’il ne fallait pas perdre cette partie-là, car des rumeurs avaient franchi la double enceinte de béton et de feuillage portant l’annonce de la défaite de Darmon. Les coups du sort sont sensibles aux gens de maison qui ont le feuilleton proche du cœur et l’imagination prompte. On disait que c’était trop bête d’avoir tenu la victoire en main pour la laisser filer ensuite entre les doigts, mails il n’est pas assuré que tout un pan de ces bonnes âmes n’espérât pas secrètement l’accomplissement de ce monstrueux gag de la fortune, en tout bien tout honneur, pour la beauté de la chose. Pourtant, le climat officiel était à l’inquiétude et à la compétence. Les chiffres, là-bas, ne faisaient plus leurs petits bonds de puces qu’avec parcimonie et l’on s’apercevait, ici, que les échanges s’éternisaient. « Quand ça dure trop longtemps, déclara quelqu’un, c’est pas bon pour Rémy. À la fin, ça lui arrive forcément sur le coup droit … et alors, salut l’aventure ! »
Ainsi suivions-nous le déroulement de cette rencontre capitale, l’œil collé au trou de la serrure, en quelque sorte, et quoiqu’il en allât de l’inconfort de cette situation, il était difficile de s’en détacher…
… Le plus fâcheux était que nous ne pouvions pas juger exactement des péripéties de ce combat invisible, ni communiquer à Rémy les instructions que nous concertions à son intention : « Monte au filet Popaul … N’appuie pas tes coups, le terrain est lourd, ça n’avance pas … » Nous nous trouvions proprement dans la posture d’impuissance d’un état-major privé de ses transmissions.
Et puis, brutalement, la lumière disparut pour ne plus se rallumer dans la colonne de droite et nous comprîmes, sans qu’il fût besoin de chausser les lorgnettes, qu’il n’y aurait plus de balles de jeu parce que les jeux étaient faits. Déjà les chauffeurs les plus diligents renfilaient leurs gants blancs pour se précipiter vers leurs lourdes Packard, et je les imaginais, sur le chemin du retour, le dos rond, l’oreille traînante, guettant à travers la vitre de séparation les commentaires des patrons. Ceux-ci commençaient de quitter le stade en lentes coulées chuchotantes. Le goût me vint je ne sais d’où de prendre à contre-courant, de retourner vers ces gradins que j’avais quittés quelque temps auparavant dans le recueillement, sans pouvoir m’en arracher tout à fait.
Aux abords des tribunes, le soir dénouait des groupes attardés de spectateurs. Au bar, deux dames âgées achevaient avec des regards complices les tasses de thé qu’elles avaient commandées moins d’une heure plus tôt, quand les chances étaient encore égales, ignorantes peut-être de ce qu’une flambée, moins durable qu’une veilleuse, venait de s’éteindre dans leurs dos. Au pied des escaliers de pierre, les contrôleurs vigilants qui en défendent l’accès étaient rentrés dans leur niche, semblables à ces gardiens de cimetière que les approches de la nuit effarouchent. Roland-Garros était rendu, pour combien de saisons encore, à ses fantômes vieux de vingt ans, dont les chaînes reviennent volontiers tinter contre le saladier de M. Davis. Dans le silence retombé, une rengaine qui nous est familière, s’élevait du côté de Boulogne : pourquoi pas « Le Challenge qui passe » ? »
Il faut bien du talent au journaliste pour rédiger un billet à propos d’un match de tennis, en l’occurrence ici mon vénéré Antoine Blondin adoptant un point de vue « à distance » pour exprimer sa déception de l’élimination de l’équipe de France par l’Italie en 1956.
L’Antoine repose au Père-Lachaise où il aimait se promener : « Le Père Lachaise est un lieu très poétique. C’est un cimetière où l’on sait vivre. » Il y situa le chapitre 4 de son roman L’Humeur vagabonde : « J’ai vu tout de suite que ce cimetière n’était pas comme les autres, pas comme celui de notre village par exemple, qui est situé derrière le tennis, et d’où une main invisible vous renvoie la balle chaque fois qu’elle passe par-dessus le mur« … Les morts ont plus de courtoisie que certains, ainsi « à la Cabane », il était compliqué de récupérer la balle que notre maladresse envoyait parfois dans le parc de la maison bourgeoise contiguë !
Le magazine hebdomadaire Miroir-Sprint, d’inspiration communiste, publiait de rares photographies à l’occasion des tournois de Roland-Garros et Wimbledon. Toujours avide et curieux, mon père achetait épisodiquement la « belle » revue mensuelle Tennis de France sur papier glacé noir et blanc qui convenait tout à fait à ce sport manquant singulièrement de couleurs.

Tennis de France-HoadTennis de France Rosewall

À sa lecture, mon esprit s’évadait aux antipodes, en Australie, terre des kangourous et des champions de tennis. Face à mon mur, j’organisais bientôt un tableau de tournoi avec les meilleurs tennismen de la planète, des noms qui me faisaient rêver : Ken Rosewall, Lewis Hoad, Neal Fraser, Ashley Cooper, Roy Emerson. Infatigable, je « jouais » tous les matches.
Antoine Blondin, encore lui, errant dans les allées de Roland-Garros, commettait un billet en date du 30 mai 1956 qui pourrait, près de sept décennies plus tard, faire mal aux oreilles de nos joueurs et joueuses tricolores aux performances assez pitoyables :
« Il paraît que le joueur de tennis australien Lewis Hoad n’aime pas la France. Comme on le comprend, s’il la juge à travers le public ingrat de Roland-Garros. Sacrifiant tout à l’extérieur anglo-saxon, celui-ci n’a pas pu se déprendre l’âme des plus fâcheux ressorts latins. Il affectionne la faiblesse et le drame. Ce garçon blond, dont la santé et le mécanisme prodigieux apparaissent à l’abri des aventures, l’offusque profondément. Il prend son sang-froid pour de l’ennui et son mutisme pour de l’orgueil. Il prête, en revanche, toutes les séductions au héros cascadeur qui entamera cette citadelle.
L’autre soir, après que ces gentlemen se furent montrés particulièrement odieux envers le jeune Australien, je déambulais à travers les courts annexes, savourant la savante conquête de l’ombre sur ce labyrinthe de feuillages et de terres rouges, quand un petit rassemblement attira mon attention. Derrière un grillage, une poignée de connaisseurs au parler circonstancié appréciait un assez prodigieux dressage. Harry Hopman, comme il doit le faire sans doute sur tous les terrains du monde, donnait la leçon publique à deux de ses protégées, deux jeunes filles d’un gabarit de walkyrie, qui menaient de part et d’autre du filet un carrousel farouche autour de leur vieux maître. Celui-ci, casqué d’argent, la lèvre mince, la voix brève, ordonnait le spectacle, comme s’il eût détenu le nombre d’or, et sa raquette zébrait le crépuscule ainsi qu’une chambrière.
Je ne pense pas avoir jamais vu spectacle plus pénible que celui de ces joueuses, la poitrine brimbalante, frappant la balle jusqu’à épuisement, avec des ahans de bûcherons, dans la direction de ce redoutable quinquagénaire. Cela dura des heures et l’on vit des visages, promis à une plus gracieuse fatalité, se crisper d’angoisse, des muscles se nouer, des jambes s’appesantir.
Ce régime, qui fut pendant des années celui de Lewis Hoad, explique abondamment son comportement, qui tient de la bête à concours et de l’enfant délinquant en rupture de maison de redressement. Il plaide l’indulgence et je ne pourrai plus jamais apercevoir ses traits fermés sans qu’ils évoquent pour moi ceux de ces deux petites martyres crépusculaires, ses sœurs, les filles soumises.
Pour Hopman, grand-père abusif dont on ne contestera pas sinon la science du moins le caractère, il est justiciable de la moralité qu’une jeune personne tirait de cette séance : « C’est décidé. À partir de demain, je vais me mettre à faire des progrès au bridge. » »
Un gamin normand, à 120 kilomètres de là, rêvant de Lewis Hoad et du saladier d’argent de la Coupe Davis, servait de toutes ses forces contre son mur !
En pure perte ? À l’adolescence, mon père m’engagea dans des épreuves de jeunes, avant que je participe bientôt à de nombreux tournois adultes qui me permirent d’atteindre … un honnête classement de troisième série jusqu’à ce que des pépins physiques (relatés dans de précédents billets) me contraignent prématurément à l’inactivité !
Arriva mai 68 ! Je me trouvais pour mes études depuis un an à Versailles, à quelques minutes (à cette époque) des courts de Roland-Garros. Quelle aubaine, mais aussi quelle démission civique (dont je n’ai finalement pas à rougir vu l’abstention record à nos récentes élections régionales), j’allais préférer pendant quelques jours le ciment des gradins de Roland-Garros aux pavés du Quartier Latin ! Une chronique de Blondin, encore, peut convenir pour illustrer cette période : « Le souvenir est une résidence secondaire. Ses servitudes exquises sont celles du jardin secret. Le mien emprunte parfois ses allées au chemin qui, longeant, les serres d’Auteuil, aboutit aux frondaisons où s’abrite le stade Roland-Garros. Les jours qui s’annoncent vont y faire resurgir le charivari distingué des Championnats internationaux de France où le tennis proliférant, protégé des rumeurs intruses par ses rites et ses codes, de plus ou moins bonne compagnie, n’est cependant là pour personne. Vous sonnerez en vain à la porte, dans l’espoir d’accéder à ses gradins râpeux et tumultueux, au revers desquels les initiés se croisent le long d’une falaise de béton dans des suavités de garden-party. J’ai connu ces lieux par des printemps d’amandes vertes et par des cinq à sept en cinq sets où l’ondée vous confinait sous le parapluie prestigieux des marronniers les plus snobs du monde. Voici venue l’époque où l’étudiant sèche les cours, l’artisan son atelier, l’employé son bureau, le fiancé son rendez-vous pour un autre, bref, le vrai triomphe du congé de maladie. Celle-ci n’était pas honteuse et portait les germes d’un bonheur que Chatrier (futur président de la Fédération Internationale de Tennis ndlr) a su remarquablement cultiver, aiguiller, exalter … »
Je n’en ai toujours pas honte ! Je goûtais enfin avidement au charme bucolique de ce stade- un court annexe était même joliment surnommé « la campagne »- et aux ambiances feutrées d’alors qui laissaient percer le bruit suave des balles.
Le tennis venait justement d’opérer sa propre révolution. Avant le printemps 1968, le monde du tennis était scindé en deux camps. D’un côté les joueurs dits « amateurs », de l’autre les professionnels, sous contrat avec des promoteurs. Les premiers ne recevaient (en théorie) aucun cachet pour leur participation aux tournois, et disputaient la Coupe Davis et les matchs du Grand Chelem. En revanche, les joueurs professionnels, les meilleurs, n’avaient pas accès à ces compétitions. En échange d’un salaire, ils jouaient les uns contre les autres dans un circuit fermé.
Ce n’est qu’au mois d’avril 1968 que les deux familles trouvent enfin un accord, ainsi le premier tournoi de l’ère open se dispute au British Hard Court de Bournemouth, sur la côte anglaise. C’est ainsi qu’un mois plus tard, j’avais l’immense plaisir de voir évoluer Ken Rosewall, une des légendes du tennis, en quart de finale, tard en soirée, en compagnie de deux cents autres mordus comme moi. Il me semble que j’ai encore en tête le son incomparable de ses coups feutrés.
Quelques jours plus tard, j’assistai, en compagnie de « mon maître du certif » qui entre temps était devenu mon partenaire de double, à la finale opposant les deux Australiens Ken Rosewall et Rod Laver (le seul joueur à ce jour à avoir remporté les quatre tournois du Grand Chelem dans la même année !).

Finale Roland-Garros Rosewall-Laver

Durant une décennie, je n’allais jamais faire l’économie de quelques journées à Roland-Garros qui demeurait un tournoi à taille humaine… pour peu de temps encore. Car la planète tennis allait être agitée des mêmes soubresauts que la société civile. Il est interdit d’interdire … les vociférations du public devint une règle à la mode autour des courts.
Le ciné-fils Serge Daney, longtemps rédacteur des critiques de cinéma dans Libération, fan absolu de tennis, rédigea de 1980 à 1990 dans le même quotidien, de subtiles chroniques sur ce sport qui ont été regroupées dans L’Amateur de tennis. « Ce sont des portraits, des récits, des commentaires, des questions et des réflexions, une manière de parler de tennis comme on devrait parler de littérature ou de cinéma. En moraliste passionné, en critique conscient de tous les devoirs et de tous les enjeux. » Réunies en couverture de ce recueil, ses deux passions sont illustrées par un plan des hilarantes Vacances de Monsieur Hulot, le film de Jacques Tati.

L'amateur de tennis 2

Dans les lignes qui suivent, Serge Daney pointait quelques dérives avec « la naissance des aficionados du tennis :
« .. . Le premier tour du premier Roland-Garros des années quatre-vingt aura fait trente-deux victimes logiques. Mais il risque d’y en avoir d’autres : les arbitres et les juges de ligne qui, dès le premier jour et sur tous les courts, ont été irrémédiablement sifflés, souvent conspués, rarement pris au sérieux et toujours insultés. Ils sont pourtant très nombreux (200) et ils ont un chef, M. Dorfman, qui tel le docteur Mabuse, voit tous les matches à la fois et juge tous les arbitres à la fois. Mardi après-midi, au douzième jeu du quatrième set, et devant une faute incontestable contestée par Panatta (contre Connors), on a vu le central (bourré comme pour une finale) se diviser en deux camps, réclamer deux balles et jeter deux boîtes de coke sur le court (j’allais dire : sur l’arène).
Toute manifestation d’autorité de l’arbitre est mal reçue. Quelques (vieux) juges de ligne, toujours soupçonnés de somnoler, doivent parfois se lever, faire un geste ou hurler pour prouver qu’ils ne sont pas morts et transforment les quolibets en rires.
Évidemment, rien de neuf par rapport à l’année dernière, déjà riche en incidents. Simplement, il semble que rien ne pourra empêcher le tennis de s’éloigner de son passé bon chic bon genre et d’aborder franchement aux rivages du spectacle. Or le spectacle a ses lois et sa morale. En ressuscitant le tennis, en lui rendant sa popularité, la télévision l’a aussi spectacularisé, elle l’a modifié. Cadeau empoisonné ? On a d’abord vu des joueurs se tenir mal parce qu’ils étaient filmés (Nastase). Aujourd’hui, c’est le public qui, à son tour, veut jouer. Avec les joueurs, avec les arbitres, avec lui-même, avec l’image de tout cela. Et comme ce public est de plus en plus nombreux et de moins en moins connaisseur, il joue avec ce qui ne nécessite aucune compétence spéciale : l’art de savoir si une balle est « in » ou « out », bonne ou faute. Sur les gradins, cette année, on voit des spectateurs venus pour discuter les points litigieux ou pour rendre litigieux par leurs cris des points qui ne l’étaient pas. La rencontre entre ce « nouveau spectateur » et l’ancien risque d’être explosive et haineuse. Elle risque aussi d’ajouter au spectacle puisque la loi du spectacle, c’est de tout récupérer…
L’un d’eux suggère que vu le prix des places, le spectateur se sent peut-être en droit d’acheter le droit de conspuer joueurs et arbitres. Il s’attire une réponse cinglante : « Mon cher, pour ça, il y a le foot et la corrida. ». Jusqu’où peut aller cette haine rituelle inséparable des sports de masse ? »
Serge Daney évoquait les mêmes travers dans une autre chronique qu’il intitula avec humour « la sonorité particulière de la raquette de Borg », à l’occasion d’un match entre Vilas et Orantes qui ne débutait jamais : « Quel que soit le mot de la fin de cette ténébreuse affaire, il y a un acteur dont on n’a guère tenu compte dans cette histoire, c’est le public. Ce public (celui dont on vante le nouvel engouement pour le tennis) qui, sous le soleil enfin revenu, emplissait les 4 100 places du court n°1, ce court tout neuf orgueil de Roland-Garros 1980, ce public attendra deux heures qu’on veuille bien … lui parler.
Peu à peu, le rectangle se couvrit d’avions de papier et de bouteilles vides. Il y eut même une peau d’orange… Le public s’attendit en vain à voir surgir les joueurs. En fait, le public voulait le match et il le dit –à sa manière. Sur le court n°1 qui n’est pas si grand, les gradins ne sont pas loin du gratin, les conceptions du monde et du sport s’affrontent vite, la lutte des classes est toujours prête à être mimée. On entend des mots qui ne trompent pas : « populace » « canaille » « la connerie et la stupidité des gens n’ont pas de limites », croit bon de dire un petit homme bien mis. Pourtant le chahut est bon enfant. Si le public met longtemps à comprendre que ce qui ne va pas, c’est qu’on ne lui dit rien. 16h 24, quelqu’un réclame enfin : une annonce. En vain. Tiriac s’en va, l’œil noir, suivi de Chaban-Delmas salué par de simples mots : « À poil Chaban ». Il est enfin annoncé que la partie est remise au lendemain et que les places sont remboursées. »
Avec l’intérêt de plus en plus croissant des chaînes de télévision, il fallut céder progressivement à leur souhait de mieux maîtriser la programmation, time is money ! Ainsi, pour éviter les matches qui s’éternisaient, dès 1970, l’U.S Open fut le premier tournoi du grand chelem à adopter la formule du tie-break (« cassage d’égalité ») –le « p’tit brecque » comme disaient certains novices avec l’accent parigot- mettant fin au set prématurément. Rendons grâce aux organisateurs de Roland-Garros, c’est aujourd’hui le seul tournoi où une rencontre peut encore perdre la raison et dépasser toutes les limites dans la cinquième manche décisive.
Comme les fleurs égayaient les chemises, les tenues prirent des couleurs mettant fin au règne du blanc, à l’exception de Wimbledon où le blanc reste toujours obligatoire.
Moi-même, je délaissais la chemisette au crocodile pour de chatoyants tissus italiens aux couleurs acidulées sans que mon toucher de balle ne s’améliorât pour autant : Fila comme Borg et Vilas ou Tacchini comme McEnroe et Connors.
« Juin 1981, un dimanche de communion. Björn Borg dispute sa sixième finale à Roland-Garros, le public le dévore des yeux, le porte. Cette année-là, l’affiche peinte par l’Espagnol Eduardo Arroyo fige une silhouette de dos, des cheveux blonds domptés par un bandeau. Jamais le tournoi n’avait autant fait corps avec un joueur. Roland-Garros, c’est Borg. Un look christique, une chemise Fila à fines rayures, un poignet éponge jaune et bleu pour accompagner les effets démoniaques de la raquette Donnay en bois cordée à plus de 30 kg qui imprimait à ses frappes une sonorité métallique unique. »

roland-garros-1981

Borg, aussi froid que l’acier suédois, était devenu la première rock-star du tennis et, à Wimbledon, les minettes londoniennes poussaient les mêmes cris hystériques que leurs mères pour les Beatles, deux décennies plus tôt.
La fédération française de tennis opérait une certaine démocratisation de son sport, accélérée par l’avènement de Yannick Noah : le nombre de licenciés augmenta de manière exponentielle. Autour des courts en revêtement tennisquick qui proliférèrent dans de nombreuses communes, les jeunes joueurs commençaient à porter les tenues de leurs champions, à adopter leurs tics et mimiques, souffler sur leurs doigts entre deux échanges, s’essuyer tant et plus, j’en vis même frapper avec leur raquette sur leurs semelles pour détacher la terre inexistante d’un terrain en quick ! Les parents, derrière le grillage, devinrent parfois plus détestables que leur progéniture. Jacques Tati aurait pu faire un petit chef-d’œuvre sur la quinzaine de Roland-Garros, l’essor du tennis et ses effets pervers ou ridicules.

gasquat

Ce Richard G. devint Richard Gasquet

La presse spécialisée prit aussi des couleurs avec la naissance d’une nouvelle revue Tennis Magazine fondée par l’excellent journaliste Jean Couvercelle.
Le jeu lui-même évolua avec l’apparition de raquettes composites. Plus légères, elles le révolutionnèrent en permettant d’avoir plus de force de frappe, d’introduire de nouveaux effets comme l’incontournable lift. Le jeu gagna en puissance, facilitant les passing-shots et mettant donc les adeptes du service-volée en difficulté. Le temps n’était plus, du moins sur la terre battue, aux stylistes, aux « toucheurs de balles » et aux romantiques, apparut une génération de cogneurs de fond de court dont la trajectoire arrondie de la balle, bien au-dessus du filet, donnait plus de sécurité.
Ma trentaine accomplie, je fus heureux comme un gosse quand on m’offrit la fameuse raquette compétition 2 fabriquée par la marque Head sous le nom du légendaire Arthur Ashe, premier joueur noir à avoir remporté un tournoi du grand chelem en 1968 (U.S Open) en battant un autre admirable styliste, le « hollandais volant » Tom Okker. Quel confort après les traditionnelles raquettes en bois !

Version 2

Eh oui! C’est moi!!!

À l’époque, durant l’été, je m’inscrivais aux tournois réservés aux licenciés de la fédération, dans les régions où je me trouvais en vacances. Au pied du Mont-Saint-Clair à Sète, j’eus le plaisir de grappiller … 2 jeux au tout jeune Guy Forget en stage au Cap d’Agde !
Après une observation précise de la programmation, j’organisais ma journée à Roland-Garros autour du match vedette fixé sur le court central. Mais je me laissais du temps pour fureter vers les courts annexes qui offraient souvent quelques pépites et fulgurances, à nous de les subodorer. Je me souviens du jeu de volée de Vitas Gerulaitis « à la campagne », d’un entraînement d’Adriano Panatta, beau comme un dieu romain, que je vis battre deux fois l’imbattable Borg, d’un double dames plein de charme avec Steffi Graf et Gabriela Sabbatini.

Adriano Panatta aux Internationaux de France 78

Avec ses chroniques, Serge Daney avait l’art de nous intéresser à des matches insipides, ainsi « la finale tsé-tsé » de Roland-Garros 1982 : « Chaleur et épuisement hier en finale de Roland-Garros. Le public, venu pour bronzer, a cuit. Les amateurs de service-volée ont pleuré de déception. Les crocodiles ont plissé l’œil de joie. Il y avait de quoi : ce que le bon peuple a redécouvert hier après-midi, c’est le vieil art de la terre battue, rebattue et surbattue, avant l’invention du tie-break, avant la télé, avant le tennis moderne.
Car enfin, un mur ne rencontre pas un autre mur, mais deux murs peuvent se lézarder l’un devant l’autre, sous l’action du soleil et des cris de la foule. Au bout du compte, le mur resté debout a gagné. Le mur Wilander, par exemple. Car ce n’était pas un mystère : Vilas et Wilander n’ont rien à se dire. Tennistiquement parlant, bien sûr. Mais on ne pensait pas quand même que certains points dureraient près de trois minutes et 90 échanges (quatre-vingt-dix !). C’est une façon un peu lente de faire savoir à l’autre qu’on n’a rien à lui dire. Depuis longtemps, on n’avait pas vu de matches où la balle produise à ce point l’effet bébête d’un jokari de plage. Ces balles hautes et lentes, chargées de tout le lift et de toute la haine rentrée du monde (vive la haine sortie, vive le jeu plat, vive Connors !) ont littéralement épuisé les deux joueurs. Et comme ils ne s’écartèrent jamais de ce scénario où on se renvoie la balle comme une mouche tsé-tsé, les rebondissements du match figurent bien dans le score mais n’eurent pas vraiment lieu sur le terrain, tant l’hypnotisme avait gagné tout le monde … »

Guillermo Vilas 2

Guillermo Vilas

Et rebelote, l’année suivante en quart de finale, le central « s’encrocodilisa » : « Vilas-Higueras, ils ont même déprimé le temps. On avait prévu un match fleuve et, pour apporter de l’eau au moulin de cette prévision, la pluie s’en mêla qui interrompit le match et fit de la terre battue une surface plus alourdie sur laquelle les deux laboureurs hispanophobes engluèrent leur jeu et causèrent l’ennui de tous.
Sur Higueras, peu de choses à dire. C’est un joueur bien classé mais sinistre. Lorsqu’il gagne (comme contre Connors l’année dernière), c’est qu’il a réussi à donner une leçon de tennis à quelqu’un qui méritait de la subir. C’est un esthète de la terre battue, aux gestes impeccables, au service de Christ mourant régulièrement sur la croix de la ligne de fond. Sa barbe ne fait pas oublier la couronne d’épines imaginaire qu’il porte sobrement, et on ne l’imagine que donnant des leçons de tennis dans un club pour milliardaires, quelque part au soleil, au sud.
Vilas, c’est autre chose, l’ombre du grand joueur qu’il a oublié d’être, la victime du maternage excessif de Tiriac, et d’une solitude fabriquée de star mélancolique. À le voir attendre patiemment que l’autre fasse l’erreur (et vice-versa), on se dit qu’il doit s’ennuyer. À le voir précipiter son grand corps sur chaque balle, on se dit qu’il ne chôme pas. Au bout du compte, on ne sait plus quoi se dire. À quoi pense Vilas ? … »
Pour goûter au tennis qui me faisait rêver, il me fallut souvent plutôt suivre à la télévision les retransmissions des tournois de Wimbledon et Flushing Meadow : ainsi la légendaire finale de Wimbledon 1980 dont a été récemment adapté un film et que Serge Daney, le ciné-fils, évoqua dans ses chroniques pour « Libé » sous le titre : Borg-McEnroe ou les beautés de la raison pure.

Borg McEnroe

« Le champion suédois a remporté samedi après-midi son cinquième titre consécutif à Wimbledon en triomphant du n°1 américain John McEnroe. Finale idéale qui s’est construite sous les yeux de spectateurs et des téléspectateurs, les joueurs s’obligeant au fur et à mesure du match à toujours plus d’intelligence dans les coups et dans les placements.
Finale épique, inoubliable. Match important. Pendant trois heures et cinquante-trois minutes, très bien filmés par la BBC, Borg et Mc Enroe, dont c’était la première rencontre dans une finale de grand chelem, ont procuré à peu près toutes les émotions du tennis. De l’ennui à l’enthousiasme, de l’angoisse à l’admiration. On n’est pas près d’oublier le plan de McEnroe plié en deux, pleurant silencieusement après sa défaite, ni le regard égaré de Borg après sa victoire. Pendant près de quatre heures, le téléspectateur, lui aussi, a été promené d’un bout à l’autre du court mental de ses certitudes, sans cesse lobé, pris à contre-pied, surpris. Il lui est arrivé, chose rare, surtout en finale, d’assister à un match où les moments de plus grande tension ont été aussi ceux du plus beau tennis. Coïncidence miraculeuse. Les deux hommes n’ont jamais aussi bien joué que lorsqu’ils se sont retrouvés dos au mur, comme si leur vie en dépendait, marque on le sait, des grands champions.
Contrairement au football et au rugby, le tennis est fondé sur un compte à rebours relatif. La durée d’un match dépend de la capacité des joueurs à créer ce temps en plus dont ils ont besoin pour gagner, à le faire surgir au détour d’une phase de jeu…
…On arrive ainsi au tie-break que Mc Enroe va gagner par le score ahurissant de 18 à 16, après avoir sauvé cinq balles de match !
Ce tie-break est, je crois, l’un des grands moments du tennis depuis très longtemps. Les deux hommes s’y engagèrent résolument, sans frime aucune, sans un regard pour le public. Surpris peut-être par la réussite de leurs coups, ils donnent le sentiment, dans ce duel au sommet, de succomber eux aussi aux vertiges de la symétrie, de vouloir et de ne pas vouloir se départager.
Étymologiquement, « tie-break » signifie « couper les liens, dénouer ». Le tie-break permet d’en finir avec un set qui menace de s’éterniser, empêche la crocodilisation du jeu et facilite la retransmission des matches devenus plus courts. Pour toutes ces raisons, le tie-break joue sur la solidité des nerfs, donne parfois lieu à du cirque, mais rarement à du très bon tennis. C’est du moins ce que je pensais avant ce tie-break-là. Car ce qui fut admirable tout au long des trente-quatre points qui y furent disputés, c’est qu’on était arrivé à un moment de la rencontre où tout calcul, toute tactique étaient oubliés, passaient derrière l’émotion des joueurs et qui eux-mêmes pratiquent sans arrière-pensée et malgré la gravité du moment le plus beau tennis qui soit…
Le cinquième set les verra jouer, si j’ose dire « sans filet », sur leur seul talent, alignant à tour de rôle les aces et les jeux blancs. Chaque échange se gravant aussitôt dans la mémoire du spectateur comme un hiéroglyphe ou une figure parfaite qu’on a aussitôt envie de mimer, de dessiner, de raconter.
Si Borg gagna, ce fut de justesse, grâce à quelques retours de services fulgurants. Mais rarement on a eu autant envie d’applaudir les deux joueurs à la fois. Cruel, le tennis ignore le match nul…
Borg envoie la balle là où l’autre n’est plus, McEnroe, lui, aurait plutôt tendance à l’envoyer là où il ne sera jamais. Ses coups les plus beaux consistent à trouver le long des lignes des angles ahurissants, improbables. Au jeu lifté de Borg qui dessine au-dessus du court un volume idéal où les balles ont des trajectoires de satellites, répond un jeu plus plat entièrement fondé sur cette notion d’angle. Différence de technique, différence d’éducation (Borg avantagé par les surfaces lentes, McEnroe par les plus rapides), mais aussi différence de vision du jeu, je dirai même de philosophie. Le tennis de McEnroe, plus généreux, plus kamikaze, plus artiste, nous revient de loin. Grâce à lui, il va y avoir de nouveau un peu de dialogue au sommet. »
Peu à peu, je me rendais annuellement à Roland-Garros, mu par une certaine nostalgie, là où, dans une forme de snobisme populaire, un nouveau public envahissait les gradins parce qu’il « fallait » rendre jaloux, le lendemain, son voisin de bureau en lui disant : « j’étais hier à Roland ! ».
Obtenir des places pour le tournoi auprès des clubs devint de plus en plus compliqué. Avec l’extension du stade, la fédération, business oblige, diversifia le type de billets selon les nouveaux courts principaux que vous choisissiez, Central, court n°1, court A.
Je rendis les armes, de même le modeste joueur classé que j’étais se lassa de participer à des tournois où l’ambiance n’était plus ce qu’elle avait été : on n’y parlait que de son « classement » source parfois de comportements surprenants sur le court de la part d’adultes voire notables.
Sans motivation, j’ai rangé définitivement ma raquette, un peu avant le tournant des années 2 000, est-ce une simple coïncidence, à la mort de mon cher père, lui qui m’avait inoculé le virus de ce sport.
Avec moins de passion et de régularité, j’ai continué, par-ci par-là, à regarder à la télévision quelques finales, l’écrasante suprématie de Rafael Nadal depuis une quinzaine d’années n’aidant pas à m’enthousiasmer. J’allais plutôt glaner quelques fulgurances de Roger Federer sur l’herbe de Wimbledon.

roger-federer--ma-plus-belle-victoire-contre-sampras-a-wimbledon-

Et puis … il y a donc eu en ce mois de juin, ce Roland-Garros particulier de fin de confinement et de couvre-feu. Comme en 68 avec Rosewall, j’aurais aimé être de ces heureux privilégiés qui ont eu le bonheur suprême de vivre en soirée, dans ce stade au tiers rempli, cette demi-finale d’anthologie entre Nadal et Djokovic.
Antoine Blondin se noya dans l’alcool, il y a trente ans. Serge Daney fut terrassé dans les années sida. Denis Lalanne qui écrivit une biographie sur ses trois passions au joli titre de Trois balles dans la peau, l’ovale du rugby et les deux petites rondes de tennis et de golf, nous a quittés l’année dernière. Nul doute qu’avec tout leur talent, ils auraient mis en évidence la beauté et la dramaturgie de cette rencontre.
J’associe dans mon admiration pour les deux indéboulonnables champions, le finaliste Tsitsipas, nouvel héros d’aujourd’hui, avec sa belle gueule de jeune pâtre grec. « Beau comme un Panatta », il fait la couverture du premier numéro de 40-A, une nouvelle revue consacrée au tennis, avec le ton décalé du groupe de presse éditeur de Society, le premier quinzomadaire de société.

So 40A

Au sommaire, les marques de sportwear italiennes comme Segio Tacchini, Fila et Ellesse font leur grand retour s’invitant même désormais à la Fashion week. Puissent-elles nous épargner les horribles tenues portées par trop de joueurs dont on dirait qu’ils ont enfilé à la hâte les premiers vêtements trouvés à portée de main dans le désordre de leur chambre !
Pourtant la mode commença dans un carré de service, avant-guerre, avec le couturier Jean Patou qui avait fait de Suzanne Lenglen, la « divine », son égérie.

Suzanne Lenglen

Autre article, au parfum de romantisme, le portrait de Torben Ulrich, un excellent joueur des années 1950, adepte du service volée, plus connu désormais pour être le daron de Lars Ulrich fondateur du groupe Metallica. Caricaturé comme le plus hippie des tennismen avec sa barbe et ses longs cheveux, il a aujourd’hui 92 ans. Quand il participait à Roland-Garros, il descendait à l’hôtel Lutetia pour pouvoir flâner à Saint-Germain-des-Prés, « ce bout de Paris des années 50 où tout le monde était intéressé par Freud, le marxisme et le cinéma ». Il n’était pas question qu’on le fasse jouer le matin, courant la nuit dans les boîtes de jazz, excellent musicien accompagnant même Boris Vian et Sidney Bechet. Peintre expérimental, il réalisa un premier film où on le voit taper des balles enduites de peinture contre une toile noire : « Envoyer la balle contre un mur est une vieille pratique du tennis, je me suis toujours demandé ce que cela donnerait si on laissait une trace dessus. » En 1988, sur une commande de la fédération française, il produisit un second film La balle au mur : il y mêlait des entretiens avec Borg, Rod Laver, Martina Navratilova avec des scènes de déambulation dans un Paris revisité en un immense court.
Sept décennies plus tard, la balle qu’un petit gamin, haut comme trois pommes de Normandie, claquait inlassablement contre un mur, lui est revenue lumineuse par une soirée de juin.

Gerulaitis-Connors

Vitas Gerulaitis et Jimmy Connors se moqueraient-ils de moi?

* Torben Ulrich tennisman et artiste: Image de prévisualisation YouTube

Publié dans:Coups de coeur |on 22 juin, 2021 |Pas de commentaires »

Mes cours de récréation

Ce matin-là de janvier, j’entendais les cris et les rires des enfants provenant de la cour de l’école voisine. Expressions sonores de la joie des écoliers de retour après la descente récente du vieux monsieur à la barbe blanche au pied du sapin ?
D’ailleurs, croient-ils encore au Père Noël dans ce monde pollué par l’information et la consommation ? Pire encore, celui engagé par la ville de Blois a démissionné suite aux insultes et menaces proférées par des parents, parce qu’il demandait de respecter le port du masque et la distance de sécurité sanitaire pour les photographies avec leur progéniture. On le traita même d’ordure, ce qui serait encore éventuellement tolérable de la part d’un admirateur de la troupe du Splendid !
Le maire d’un modeste village de Haute-Loire, ne manquant pas d’humour en cette période de couvre-feu, prit un arrêté municipal autorisant le survol de la commune par le Père Noël dans la nuit du 24 au 25 décembre, la présence de lutins étant limitée à six pour tenir compte des mesures sanitaires.
Ces deux anecdotes dérisoires illustrent les bons et mauvais côtés du caractère frondeur de nos compatriotes.
En ce qui me concerne, je trouvai avec cette liesse enfantine le sujet de mon premier billet de l’année 2021 : la cour de récréation, par définition le lieu d’un moment de délassement, de divertissement, de liberté peut-être, accordé aux écoliers. Encore qu’en la première période de confinement, je me souviens de la photographie d’une cour d’école maternelle de Tourcoing où les enfants jouaient « ensemble » … cantonnés individuellement dans des carrés marqués au sol. Étranges marelles !

école maternelle Tourcoing

Lorsque je traverse un village, mon regard est souvent attiré par son école communale, aujourd’hui requalifiée en école primaire ou élémentaire selon la présence ou pas d’une section maternelle, son architecture parfois surannée, sa cour de récréation, le nom aussi dont on l’a baptisée, je fus ainsi ému par exemple, qu’en Mayenne, l’une porte le nom du chanteur engagé Leny Escudero*.

fresque Escudero - copie

Fresque réalisée par les enfants de l’école Leny Escudero à La Baconnière (Mayenne)

Ce n’est évidemment pas fortuit si mon blog s’appelle À l’encre violette. En effet, je suis né littéralement dans une école**, précisément dans la chambre de mes parents, au premier étage de l’appartement de fonction qu’ils occupaient : ma mère était la directrice d’un groupe scolaire constitué d’une école maternelle mixte, d’une école primaire de filles, d’un Cours Complémentaire (puis collège) de filles, de la sixième à la troisième avec une classe de préparation spéciale (après la troisième) à l’entrée aux Ecoles Normales d’instituteurs et d’institutrices, ainsi que, comme il était écrit sur la façade, d’un pensionnat de jeunes filles, mon père, outre d’enseigner au collège des garçons, l’accompagnait dans la gestion administrative de l’établissement.
Les deux fenêtres de ma chambre mansardée donnaient sur la cour de récréation principale réservée aux écolières des classes primaires et aux collégiennes, les enfants de maternelle disposant pour leurs jeux d’une autre cour plus petite, située de l’autre côté d’un unique préau.
Quand, un demi-siècle plus tard, j’eus la curiosité de revenir sur ces lieux de mon enfance (j’y vécus jusqu’à l’âge de 14 ans) un bel enrobé lisse et rougeâtre remplaçait le goudron gravillonneux d’antan fissuré par le lent travail des racines rampantes d’imposants tilleuls eux-mêmes abattus pour de probables raisons de sécurité.
La plantation de ces arbres, cinq au total répartis entre les deux cours, à en juger la robustesse de leur tronc, remontait à plusieurs décennies : possiblement comme « arbre de la Liberté » pour commémorer en 1889 le centenaire de la Révolution, ou comme « arbre de Verdun »***. à la fin de la Grande Guerre en 1918, éventuellement encore comme arbre de la laïcité lors de la promulgation de la loi du 9 décembre 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État. Dans d’autres écoles, on avait choisi des marronniers.
L’épais feuillage de ces tilleuls empreints de symboles servait d’ombrelles aux élèves aux heures chaudes du début d’été (ça arrive en Normandie !). C’était aussi, en soirée, le refuge de colonies d’hannetons**** qui devenaient les jouets de mon imagination débordante et un tantinet sadique, certaines chevelures opulentes des jeunes collégiennes en furent victimes.
Dans mon enfance, dans un coin des deux cours, il y avait aussi un alignement de portes correspondant à l’espace dédié à Stercutius, le dieu des « lieux d’aisances, fumier et excréments », dans la Rome antique.
Contigus à ces cours, se trouvaient également deux jardins potagers comme il était fréquent dans les écoles d’antan pour la consommation propre de l’instituteur et pour les activités autour de la vie de la terre qui figuraient au programme. Il faut avoir en tête qu’au milieu du siècle dernier, la France était encore largement rurale. Mon père, en digne fils de paysanne, y exerçait son savoir-faire agricole. Sur l’un des lopins de terre poussaient des plants de fraisiers dont les fruits sucrés ravissaient le palais des pensionnaires et le mien. Sur l’autre, il réquisitionnait, en saison, un bataillon de ces mêmes jeunes filles pour ramasser les haricots, pommes de terre, carottes, choux et poireaux qui constituaient la nourriture saine et naturelle servie au réfectoire et à la table familiale. Enfant, j’ai le plus souvent mangé comme à la cantine !
Écoliers des villes et des champs, vous ne pouvez pas imaginer combien ces deux cours de récréation m’offrirent de merveilleux terrains d’aventures, sans la blouse grise réglementaire. En dehors des horaires scolaires bien entendu où elles étaient dévolues aux jeunes filles, elles devenaient « mes cours » pour moi seul, mon théâtre à ciel ouvert, je ne peux que reprendre un extrait d’un ancien billet :
« Un véritable complexe omnisports exclusivement pour moi, sans gardien, ouvert jour et nuit ! Selon mon humeur, il devenait terrain de football, court de tennis, vélodrome, parcours de Tour de France et même arène pour la « temporada » qui suivit un séjour touristique en Espagne.
En effet, cet été-là, loin pourtant de tout penchant sanguinaire, je m’inventais des corridas où je combattais de furieux taureaux virtuels que je faisais sortir du toril, en déverrouillant la porte en bois des W.C comme on en trouvait alors dans toutes les cours d’école. Avec l’épée en bois argentée que m’avait fabriquée mon père et un morceau d’étoffe écarlate en guise de muleta, je virevoltais autour du fauve, auteur des plus talentueux derechazos et véroniques que la Normandie taurine ait connus !… Le jury enthousiaste constitué uniquement d’une adorable tante paralysée, immobile dans son fauteuil, me décernait immanquablement les deux oreilles, en fait deux larges feuilles cueillies sur l’un des tilleuls.
Plus sérieusement et régulièrement, je m’initiais au tennis contre le mur de brique sur lequel mon père avait scellé une barre de fer à la hauteur réglementaire du filet. Bien avant de fouler la terre battue du court de la ville, j’y effectuai mes gammes de tous les coups du tennis. Ayant inventé le mur interactif, je livrais même quelques sets contre un adversaire invisible. Nul doute que durant ces milliers d’heures d’entraînement, j’acquis les bases qui firent de moi, à l’âge adulte, un joueur honorablement classé.
À d’autres moments, je pédalais inlassablement sur ma petite bicyclette. Je pratiquais toutes les disciplines cyclistes, sur « route » en tournant virant dans les deux cours, la petite en légère déclivité étant plus « montagneuse » (!), je disposais même de « ma tranchée de Wallers-Arenberg » avec une rigole pavée le long d’une classe ; sur « piste » délimitée par des quilles dans la grande cour avec des poursuites et des manches de vitesse contre des adversaires fictifs avec, bien évidemment des séances de sur place, j’accomplis même une tentative contre le record de l’heure dont mon idole Jacques Anquetil fut le détenteur ; le cyclo-cross enfin, en utilisant les allées non goudronnées, labours des potagers et quelques escaliers. Si j’avais possédé un compteur kilométrique sur mon guidon, vous seriez surpris par les distances parcourues.
Le dimanche, selon un rite quasi immuable, c’était jour de foot ! Foin des canons de la diététique sportive et des siestes digestives, je rejoignais le stade immédiatement après déjeuner, la grande cour pour les rencontres à domicile, la petite pour celles à l’extérieur. Je disputais un championnat de France fictif. D’abord, dans mon plus jeune âge, avec mon frère alors adolescent, j’étais gardien de but, ensuite avec un cousin de mon âge venu en pension chez mes parents, je devins joueur de champ. Les tilleuls, encore eux, faisaient office de poteaux de but. Dans la grande cour, selon les situations de jeu, le troisième arbre était un partenaire constituant un mur solide lors des tirs de coups francs, ou au contraire, un adversaire sur lequel mon frère s’appuyait en une deux ! »
La presse radiodiffusée s’invitait à nos joutes fraternelles et fratricides ! Mes fidèles lecteurs se souviennent peut-être d’un billet que j’avais consacré au commentaire sportif en général, et aux miens enflammés en particulier qui me valurent, longtemps après, l’honneur d’être le héros d’un chapitre d’un livre écrit par une ancienne pensionnaire du collège.
Tout en dribblant, jonglant ou tirant, je commentais en direct mon match comme sur les ondes. Il semblerait que je me débrouillais fort bien à en croire certains voisins qui se régalaient de ma verve oratoire ainsi que cette collégienne devenue professeure par la suite : « Je me souviens bien qu’à l’écouter aussi souvent pendant nos heures perdues, à voir comment et avec quelle passion il peuplait sa solitude – le grand frère de notre âge étant souvent absent, je crois – j’ai su tout de suite qu’il avait une enfance heureuse et qu’il la devait en partie à lui-même et à sa créativité. Que cela nous serve de réflexion à une époque où les enfants croulent sous des montagnes de jouets et de jeux souvent sophistiqués avec lesquels ils s’ennuient vite ou s’abrutissent ! Vive l’imagination ! Quelle belle leçon tu nous as donnée sans le savoir, Jean-Michel ! » En somme, j’étais une bande de jeunes à moi tout seul comme dit la chanson de Renaud.
Mais ces cours de récréation avaient été aussi, quelques années avant ma naissance, le théâtre de jeux moins pacifiques durant l’Occupation. Mon frère aîné, comme en rêvait le petit garçon de La vie est belle, le film magnifique de Roberto Benigni, y vit de vrais chars allemands effectuant leurs manœuvres d’entrainement.
Je ne peux évidemment pas, en cet instant, oublier ma visite du village martyr d’Oradour-sur-Glane***** : « L’émotion m’étreint particulièrement à la grille de la petite école des filles avec ses deux platanes, puis derrière la cour, le préau et même les W.C. Je m’avance à l’intérieur, intrigué par une plaque usée sur le mur de la classe : « Ici habitaient Jean Binet 34 ans, Andrée Binet 29 ans, Jean-Pierre Binet 7 ans » ! Andrée était la directrice de l’école. Ce 10 juin, souffrante, elle ne travaillait pas. Elle fut traînée jusqu’à l’église, à coups de crosse, en pyjama, un manteau sur les épaules. J’ai lu quelque part que l’institutrice stagiaire qui assurait son remplacement, connut le même sort. »
Les hivers étaient plus rigoureux dans mon enfance. Je me souviens de mon père qui, tôt le matin, pelle à la main, déblayait l’épais manteau neigeux pour tracer une allée permettant aux maîtresses et élèves de circuler plus aisément pour accéder à leur classe. Lors de la première récréation qui suivait, quelques élèves procédaient à la fabrication d’un bonhomme de neige en formant une boule bien collante puis en la roulant par terre pour qu’elle amasse de plus en plus de neige jusqu’à atteindre la taille souhaitée pour le corps. L’opération était répétée pour faire la tête. Deux boulets de charbon eu guise d’yeux, une carotte pour le nez, une écharpe autour du cou, un bonnet ou une casquette, et la ronde se formait autour.
Je me désespérais d’une neige trop persistante car elle s’agglomérait à mon ballon empêchant la pratique de mon sport préféré et imposant parfois le report de « mon » match du dimanche après-midi.
Mais que faisaient donc les employés municipaux, mon père était encore de corvée à l’automne pour balayer les feuilles mortes tombant des tilleuls qui rendaient le sol glissant par temps de pluie.
Même si on l’intègre inconsciemment, connaît-on vraiment la fonction et l’origine de la récréation et de l’espace qui lui sont dévolus ? D’après le dictionnaire Robert, il s’agit d’un moment de détente qui vient après une occupation plus sérieuse. D’origine latine recreatio, dans son sens le plus archaïque, elle s’apparente au réconfort. Dès le XVème siècle, en France, le mot est employé dans un cadre scolaire pour désigner le moment de repos accordé aux élèves après le temps de la discipline. Il dérive de recréer qui dans sa forme ancienne possède le sens de ranimer. « L’utilité de la récréation est reconnue dans l’ensemble des textes des premiers fondateurs jésuites, s’il s’agit d’une « honnête récréation corporelle », d’une saine pause entre deux temps d’étude »******. Dans les collèges jésuites, il existait un « préfet de récréation » pour surveiller les élèves.
Il faut attendre le XIXème siècle pour que la récréation soit vraiment institutionnalisée. C’est Victor Duruy qui prescrit, en 1866, de couper chaque demi-journée de classe par un repos de dix ou quinze minutes afin de lutter contre l’immobilité du corps et la fatigue d’esprit imposées durant trois heures consécutives. Jules Ferry l’inscrit dans la législation scolaire sous le vocable « récréation ». Je blague (à moitié), peut-être faudrait-il aujourd’hui imposer un break de dix minutes par heure durant lequel le maniement du portable serait interdit !
Bref, la récréation permet à l’enfant, outre accessoirement de satisfaire quelque besoin dit naturel, de se dépenser physiquement afin de se régénérer mentalement avant les activités scolaires suivantes. Cette parenthèse s’insère complètement dans la vie scolaire.
Une circulaire de 1890 indique que « les jeux et exercices de force ou d’adresse sont pour le jeune âge des conditions absolues de santé morale et de vigueur physique ».
Il est savoureux de lire les lignes lyriques et érudites que le docteur Élie Pécaut dédie à la récréation dans le Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire (1882-1887) dirigé par Ferdinand Buisson :
« Admirez ce mot profond, un de ceux qui font bien voir qu’une langue est une philosophie, du moins quand cette langue n’est pas quelque informe jargon né du hasard, quand elle est de noble race, qu’elle sort des profondeurs de l’histoire. Sous ce terme devenu banal se cache une pénétrante analyse de physiologie et de psychologie. Avec toute notre science, notre chimie, nos cornues et nos scalpels, ce n’est pas nous qui avons découvert que la pensée se traduit par une dépense matérielle, qu’elle ne peut durer indéfiniment, qu’il faut donner à la machine vivante le loisir de régénérer ces matériaux indispensables, sans lesquels le travail du cerveau s’arrête comme une horloge arrivée au bout de sa course. On savait cela de tout temps, l’expérience et l’instinct y suffisaient, et le fait s’est exprimé de lui-même dans la belle métaphore dont il s’agit. Mais voyez comme le sens en est plus large, va plus loin et plus haut que cette dissection chimique. Ce n’est pas seulement l’étoffe matérielle de la pensée qui s’use, c’est la pensée même, c’est notre être en ses parties les plus intérieures, j’ose dire les plus spirituelles. Oui, il est parfaitement vrai que, fût-on nourri d’ambroisie, comme disaient les anciens, d’urée et de créatine, comme diraient nos savants, on ne peut pas penser longtemps de suite, on ne peut pas avoir de l’imagination, ni de la réflexion, ni même du génie au-delà d’un nombre d’heures assez restreint. Il faut s’arrêter, quoi qu’on en ait, et changer brusquement le genre de son activité, la faire purement physique, ou bien même l’interrompre tout-à-fait, pour laisser aux autres ressorts trop tendus le temps de retrouver leur élasticité première…
… Nous perfectionnons les méthodes de travail, nous arrivons à faire rendre au cerveau son maximum d’effort, surtout nous élargissons tous les jours le champ de son activité : mais de le récréer, de balancer cet accroissement de labeur par une rénovation plus parfaite, il semble que nous n’ayons cure. Nous tendons tous les ressorts de la machine, nous la lançons à un train d’enfer, sans trop nous soucier qu’elle s’use ou se brise.
Mais c’est dans le travail du jeune âge que le mal est le pire. Ah ! que la récréation est une chose plus précieuse, à cet âge, plus féconde, plus indispensable ! Le jeu, c’est la moitié au moins de la vie de l’enfant. C’est là seulement qu’il trouve l’emploi de quelques-unes de ses facultés les plus charmantes et les plus naturelles, la satisfaction de certains de ses besoins les plus impérieux. Le jeu n’est pas seulement pour le petit enfant l’exercice de ses muscles, la régénération de son sang, le plaisir de dépenser son énergie vitale et de la sentir redoubler en lui. Ah ! que le jeu est bien autre chose que ce qu’y voit notre pédantisme ! C’est toute la petite âme enfantine qui s’y ébat et s’y déploie dans son charme incomparable. Laissez-la faire, regardez-la seulement agir, et vous verrez le jeu devenir une improvisation d’une richesse et d’une justesse qui vous frappera de surprise, où la faculté maîtresse de cet âge, l’imagination, se donne libre carrière, se crée un monde à elle, mille mondes successifs, au gré de sa changeante fantaisie, et déroule ces drames copiés sur la réalité la mieux observée ou inventés de toutes pièces selon un art infini. La spontanéité, c’est-à-dire l’invention, la création, voilà le trait caractéristique, et voilà aussi la secrète et féconde vertu du jeu du petit enfant, voilà la source des plaisirs qu’il y trouve. Plaisir très particulier, très intense, d’un ordre très élevé, qui plus tard, transporté dans le plein de la vie, n’est pas autre que la joie du génie en ses heures de création. Cette joie d’espèce si rare et si haute, bien peu d’hommes sont destinés à la connaître ; elle est le partage de la petite élite des artistes créateurs. Mais du moins la nature a permis que le plus humble d’entre nous la savourât au matin de sa vie, et c’est elle qui fait la poésie radieuse, l’enchantement de cet âge.
Nous savons cela, sans doute, mais comme nous l’oublions ! Voyez où en est sur ce point, pourtant capital, de pédagogie, l’enseignement primaire, voyez surtout où il est en train d’arriver, si l’on ne s’arrête. On a chargé les programmes jusqu’à leur extrême limite, rempli, bourré « l’emploi du temps » en telle manière que pas une minute n’en soit perdue. C’est à merveille. Mais cela ne suffisait pas encore. Telle est l’ampleur du savoir moderne, même resserré au minimum primaire, qu’on a franchi le pas fatal, on s’est laissé aller à empiéter sur le terrain sacré, sur la récréation. On y a mis ce qui ne tenait pas ailleurs, et ce qui pouvait faire figure d’exercice « récréatif », la gymnastique, les travaux manuels, l’instruction militaire, les excursions scientifiques. On veut y mettre l’enseignement professionnel. Où mène cette voie dangereuse ? À rien de moins qu’à pervertir absolument l’action de l’éducation sur l’enfant.
Il faut toujours que les adultes mettent leur grain de sel dans les activités spontanées ! Et voilà le résultat selon le bon docteur Pécaut … :
« Avez-vous donc envie que nos établissements primaires soient frappés du mal qui sévit si cruellement dans les grands internats secondaires où ne se voient plus d’enfants, mais de tristes petits hommes, chétifs, vieux, blasés, usés, aussi loin de s’abaisser à jouer qu’ils le seront à quarante ans, politiquant déjà ou faisant pis ? J’accorde que la sève plébéienne est vigoureuse, qu’elle fera longtemps encore éclater vos cadres. Mais il n’y a pas de force qui tienne, si vous allez la comprimant, la tarissant, sous votre appareil inflexible de pédagogie. Le beau profit, si après avoir réalisé cette merveille d’utiliser, de tourner savamment en étude chaque heure, chaque seconde de la vie enfantine, de l’avoir bourrée de leçons ouvertes ou déguisées, d’avoir ainsi créé à la patrie des jeunes hommes très bien dressés, munis du plus authentique savoir, remplis des notions les plus pratiques, vous leur avez enlevé la chose précieuse entre toutes, celle qui vaut toutes les autres mille fois, la jeunesse du cœur et de l’esprit ?
Voyez bien ceci : ce qui fait que le peuple, en notre temps de démocratie et de liberté, est ou doit être notre espoir, notre salut, que toute notre attente est en lui, que nos soins, notre amour sont pour lui, c’est justement la puissance, la fraîcheur de son énergie vitale, que rien n’a encore affaiblie ni usée. C’est qu’il est le fonds intarissable d’où jaillissent les âmes éprises d’action, les âmes ouvertes à la joie de vivre, avides de s’élancer dans ce monde qui leur est nouveau et merveilleux ; c’est qu’il est la source où se retrempe et se régénère la vie sociale. Il y a là comme un mystère naturel qu’il faut se garder de troubler, parce que ce trouble retentirait avec des conséquences incalculables dans les destinées mêmes du pays. Le savoir marche à la conquête du peuple, et c’est là le plus beau fait de ce siècle. Nous entreprenons de verser la lumière dans ces obscures et fécondes profondeurs : nous prétendons appeler tous ces ignorants d’hier à la vie supérieure de leur temps. C’est une œuvre nécessaire, une œuvre sacrée, mais délicate aussi, ne l’oublions pas. Dans notre ardeur d’instruire, gardons-nous de fausser la nature, de l’appauvrir sous prétexte de richesse. Veillons à lui laisser ce qu’elle a de meilleur et ce qui est le plus à elle : la force d’expansion, la spontanéité, l’enthousiasme, autant dire la vie. »
Soupçonniez-vous toutes ces vertus que l’on attribue à la récréation ? Comme elle semble vitale analysée ainsi ! À la réflexion, les cours de ma maison d’école remplirent bien leur fonction en me permettant de développer ma spontanéité, mon enthousiasme et ma joie de vivre … merci aussi à mon ballon et mon vélo.
Jusqu’ici, j’ai évoqué le cas particulier d’un enfant veinard de bénéficier pour lui seul d’un tel espace de divertissement. Bien évidemment, comme tout écolier, collégien et même lycéen, j’ai connu aussi les cours de récréation des établissements que j’ai fréquentés.
Achevée la classe mixte de maternelle où j’étais en terrain de connaissance puisque chez moi, j’ai pratiqué deux cours successivement, en effet, mon école primaire (uniquement de garçons) était implantée en deux lieux : au cours préparatoire et au cours élémentaire 1ère année, nous partagions la cour avec les « grands » du Cours Complémentaire ; pour les classes supérieures, sans doute en raison de l’exiguïté des locaux, nous émigrions … dans un ancien hôtel de standing fréquenté auparavant par la clientèle du casino et des thermes. Mes fidèles lecteurs le connaissent puisqu’il apparaît dans l’avant-propos de mon blog*******.
C’est de cette cour devant cet immeuble majestueux (quoique pas mal décati à l’époque) avec son perron, que je garde les souvenirs les plus vivaces. C’est dans un coin de celle-ci qu’avant la rentrée de l’après-midi, nous partagions discrètement avec mes camarades, les « bonbecs fabuleux »******** dont nous venions de faire provision en chemin à l’épicerie.
Dans cette même boutique, nous achetions un lot de billes. Il y en avait de différentes matières : les plus courantes étaient en terre cuite et de couleurs variées, les plus enviées étaient en verre opalescent, parfois un peu plus grosses (les calots). Nous tentions de faire prospérer notre capital en grugeant quelque adversaire pas trop habile.
Il y avait plusieurs façons de jouer, la plus populaire et la plus simple chez nous, en Normandie, était la « tiquette » : celui qui, par une pichenette (avec le pouce et l’index) avec sa bille, touchait la bille de l’autre, la raflait. Il y avait aussi le « pot » ou le « trou » : il s’agissait d’envoyer, toujours avec le doigt, le maximum de billes dans un petit trou de fortune creusé dans le sol caillouteux de la cour.
On jouait aussi parfois, à deux, à la « poursuite », le but étant comme à la tiquette de dégommer la bille de l’adversaire.
Plus rarement, nous jouions au « parcours » aussi appelé « Tour de France », au mois de juin, lorsque démarrait la vraie grande boucle cycliste. On confectionnait un trajet sur un sol sablonneux constitué de virages, montées et descentes. Pour ma part, je préférais jouer chez moi avec mon peloton de coureurs en plomb.
L’heure de classe qui suivait ces moments de jeu était souvent, pour certains d’entre nous, le théâtre de transactions, notamment d’échanges d’une dizaine de billes en terre contre un calot en verre. Fréquemment, se produisait la (presque) inévitable catastrophe que les billes amassées dans une poche de la blouse se déversassent bruyamment sur le carrelage de la classe.
Comme aiment à dire certains reporters sportifs, l’enjeu primait sur le jeu. D’ailleurs, il est cocasse que certaines expressions utilisent l’équivalence entre les jeux de billes et l’investissement : ainsi, « ne pas toucher une (ou sa) bille » pour ne pas faire d’affaires, « placer ses billes » pour s’assurer une position favorable, « retirer ses billes » pour arrêter sa participation à une action.
Tout aussi populaire, réclamant adresse et rapidité, était le jeu d’osselets, un jeu remontant à l’Antiquité. À l’origine, il se pratiquait avec cinq petits os composant le tarse (en principe, l’astragale) d’un jeune mouton. Certains d’entre nous étions fiers quand nous en avions récupéré quelques spécimens chez le boucher, mais généralement, nous jouions avec des osselets artificiels en métal gris plus petits et plus facilement manipulables. Du fait de mes longues mains, pour ma classe d’âge, je possédais un léger avantage physique pas inutile.

osselets

Quatre de ces osselets étaient d’une couleur identique, le cinquième de couleur rouge étant appelé le « père » ou le « daron ».
Le jeu consistait en une série de figures à réaliser en lançant en l’air le père et en ramassant un ou plusieurs osselets posés au sol avant que le père ne retombe. Selon les règles préétablies, on avait le droit ou pas de rapprocher les osselets les uns vers les autres.
Pour la « retournette », il s’agissait de lancer tous les osselets en l’air et d’en rattraper le plus possible sur le dos de la main.
Je me souviens aussi du « creux et bosse » où l’on différenciait les faces concave et convexe de l’osselet : on annonçait l’une ou l’autre puis, en gardant le père dans la main, on lançait les osselets en l’air en tentant qu’ils retombent sur la face choisie. En cas d’échec, on les retournait tout en lançant le père en l’air.
Selon la dextérité des joueurs, il y avait des figures beaucoup plus élaborées à réaliser, la « balayette », la « patte de chat ». Je serais bien incapable de vous dire en quoi elle consistait mais nous nommions l’une d’entre elles « à la russe non placés sans remuer », expression émanant peut-être d’un « camarade éclairé » (oxymore ?) manifestant quelque précocité en géopolitique !
Ce que j’appris bien plus tard, c’est que Rabelais employait notamment les mots « pingres » et « martres » pour désigner le jeu d’osselets de Gargantua.
De temps en temps, nous ressentions le besoin de nous dépenser physiquement, alors nous investissions l’ensemble de la cour avec une douzaine de camarades.
Hugues Aufray ne chantait pas encore un de ses grands succès avec « les crayons de couleur », nous jouions à « l’épervier », un grand classique des jeux de plein air. Peu importe qu’il ne soit pas un bon chrétien et connaisse tous les couplets des filles de Camaret, l’un des joueurs, désigné comme épervier, se plaçait au milieu de la cour et devait attraper au moins l’un des joueurs de la vague qui, à un signal donné, déferlait dans la cour. Le dernier touché était déclaré vainqueur et devenait l’épervier pour la partie suivante. Il existait une variante où chaque joueur touché devenait également épervier, ce qui compliquait la tâche des derniers rescapés. L’épervier était également pratiqué de manière plus institutionnalisée avec l’instituteur lors de séances d’éducation physique.
La balle au prisonnier était un autre jeu collectif tout aussi populaire. On l’appelait également « ballon chasseur ». Il se pratiquait entre deux équipes (3 ou 4 joueurs minimum) dans un espace divisé en quatre zones : les deux camps libres de chaque équipe et les prisons situées à l’arrière de chaque camp. Le but était d’éliminer tous les joueurs de l’équipe adverse en les atteignant avec le ballon et que ce « référentiel bondissant », comme jargonnent certains hauts esprits de l’Éducation, retombe ensuite au sol. Un prisonnier pouvait retrouver sa liberté si, après avoir récupéré le ballon, il touchait un joueur adverse.
Une variante de ce jeu, nécessitant pas un ballon, était « les gendarmes et les voleurs ». Pour que ce soit plus drôle, il fallait « idéalement » une société imparfaite où il y avait autant de voleurs que de gendarmes, le but étant pour les représentants de la maréchaussée (la taca-taca-taca-tac-tactique du gendarme comme chantait Bourvil), d’emprisonner les voleurs en les touchant, tout de même la morale était sauve.
Dans les années 1950 quand une certaine culture américaine débarqua en France, avec mes camarades, nous préférions une adaptation westernienne de ce jeu de rôles avec les cowboys et les indiens. Sans cheval, nous mimions des chevauchées et poursuites galopantes et hennissantes à travers la cour. Dans une sorte de conquête d’un Far West normand, avec mes copains Georges, Gérard et Philippe, nous nous mettions dans la peau des héros des bandes dessinées de l’époque, Billy the Kid, Kit Carson, Hopalong Cassidy, Buck John, le Lucky Luke de Spirou (contre Phil Defer !). C’était une époque obscurantiste où, dans les westerns donc dans notre imaginaire, les bons héros étaient les cowboys, encore que bientôt le chef cheyenne Aigle Noir apparut sur l’unique chaîne de télévision, chaque soir, juste avant le journal télévisé de 20h 15.
Lors des chutes de neige qui caractérisaient des hivers plus rigoureux qu’aujourd’hui, nous damions joyeusement, à la queue-leu-leu, un coin de cour en légère déclivité pour effectuer des glissades sous l’œil bienveillant des enseignants. Certaines scènes rappelaient certains tableaux hivernaux de Peter Bruegel l’Ancien.
À l’arrière de l’ancien hôtel transformé en école primaire, se trouvait un terrain envahi par la végétation qui, s’il n’était pas une cour de récréation au sens strict du terme, s’avéra un espace de joies intenses. L’autoritarisme académique interdisant d’entrer en sixième avant l’âge de 10 ans, mes parents eurent l’idée géniale, plutôt que de redoubler mon cours moyen 2ème année, de me faire patienter avec les grands de première année du certificat d’études. À l’initiative de mon maître (devenu un ami qui vient de souffler ses 90 bougies) et d’un autre instituteur, nous entreprîmes, lors de nos heures de plein air, de défricher cette jungle et d’y aménager sommairement une piste d’athlétisme et des sautoirs. : un vrai petit stade construit par nous, rien que pour nous. Comme nous étions heureux !
À partir de l’année suivante, enfin au collège (!), ou plus exactement, au cours complémentaire de garçons, contigu à ma maison d’école, mes moments de récréation étaient presque exclusivement consacrés à des parties de football dans un coin réservé de la cour. De temps en temps, se joignaient à nous quelques enseignants et surveillants, et surtout un assistant en langue anglaise Peter Langtree, originaire de Burnley, qui me faisait rêver quand il me parlait du footballeur légendaire Stanley Matthews. J’eus la joie, il y a quelques années, de partager ces souvenirs… en Ariège où il avait élu domicile.
Vint le temps, études obligent, d’entrer comme pensionnaire au lycée Corneille de Rouen. J’eus, durant un certain temps, du vague à l’âme, lors des études austères, orphelin des cours de récréation de mon enfance. Je n’avais plus la liberté d’aller y jouer après que mes devoirs fussent achevés et mes leçons apprises. Polyeucte et Bel-Ami « surclassaient » Kopa et Di Stefano ! Je ne crois pas si bien dire car, pour un chahut auquel j’étais étranger, le surveillant général m’avait sanctionné de plusieurs week-ends de colle, me privant d’un match France-Espagne à Colombes (cela s’arrangea finalement).
Et puis, j’avais malgré tout une vaste cour de récréation. Était venu le temps pour certains de fumer en cachette du côté des W.C, pour d’autres de jouer aux cartes ou aux échecs au foyer qui nous était réservé, d’autres encore préféraient les discussions sur les premières interrogations existentielles. Moi j’étais fier qu’on m’accepta parmi une vingtaine de privilégiés pour… jouer au foot dans la cour durant la pause de midi. Certains de mes partenaires évoluaient, le dimanche, à un niveau élevé, dans les équipes des jeunes « diables rouges » du Football Club de Rouen et de l’historique club amateur de Quevilly. C’est un peu grâce à mes prestations dans la cour que je fus intégré dans l’équipe des Francs Joueurs du lycée. Certains de mes illustres prédécesseurs (Jean Nicolas, Roger Rio, Antoinette), anciens élèves du lycée, firent partie de la légendaire attaque mitrailleuse du F.C.R et devinrent internationaux dans les années 1930. J’eus la chance et l’honneur de jouer contre certains d’entre eux lors d’un match jubilé.
J’ai déjà relaté l’anecdote, mon valeureux professeur de mathématiques en classe terminale de Maths Élem, champion du monde de pelote basque à main nue, s’entraînait parfois sous l’inséparable préau bordant la cour.
J’ai connu donc une époque où les établissements scolaires que j’ai fréquentés étaient « genrés » comme on dit aujourd’hui, comprenez non mixtes. C’est pour cela que j’ai évoqué des jeux typiquement pratiqués par les garçons. Être le fils d’une directrice d’école primaire et de collège me permit tout de même de me familiariser avec les jeux des filles, celles de mon âge, notamment les pensionnaires, m’invitant parfois à me joindre à elles.
Je ne voyais pas spécialement d’un bon œil les tracés des marelles grossièrement dessinées à la craie qui spoliaient le marquage de « mon terrain de foot ». La marelle, dont le nom est tiré du vieux français mérel ou méreau désignant un palet de pierre, avait plusieurs formes : droite, ronde ou escargot, « avion » avec sa forme en croix d’inspiration primitivement religieuse. Quel que fut son tracé, elle comportait une terre et un ciel marquant le début et l’issue de ce parcours un peu initiatique.

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Les filles pratiquaient beaucoup la corde à sauter, le plus souvent collectivement, deux d’entre elles faisant tourner la corde, et les autres entrant progressivement dans le jeu pour sauter.
Au primaire, les fillettes chantaient souvent une comptine en rythme avec les sauts : « À la soupe, soupe, soupe, au bouillon, yon, yon, la soupe à l’oseille, c’est pour les d’moiselles, la soupe à l’oignon, c’est pour les garçons ».
Il y avait le jeu d’un, deux, trois, soleil : une fille face à mur énonçait cette formule tandis que ses camarades se rapprochaient d’elle en prenant soin d’être immobile quand elle se retournait après avoir prononcé le mot « soleil ». Le but des joueuses était d’arriver au mur sans avoir été vues en mouvement.
Les trois tilleuls de la grande cour permettaient une version adaptée des quatre coins : trois filles étaient adossées aux trois arbres, une quatrième, libre, tentait de toucher un des troncs lorsque les trois joueuses échangeaient leurs places.
Les plus jeunettes aimaient faire des rondes en chantant une comptine. Je me souviens de celle de « La fille du coupeur de paille » :

« Sur mon chemin j’ai rencontré
La fille du coupeur de paille
Sur mon chemin j’ai rencontré
La fille du coupeur de blé… »

Bien des années plus tard, le chanteur Hubert-Félix Thiéfaine, faisant référence à cette comptine, en composa une version cannabis La fille du coupeur de joint ! Entre grands, souffrez que je vous offre cette autre forme de récréation :

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La chandelle était une ronde spéciale avec les filles assises en cercle sauf une qui, un mouchoir ou un foulard à la main, tournait autour jusqu’à ce qu’elle le laisse tomber discrètement derrière l’une de ses camarades. Si celle-ci découvrait l’objet, elle se levait et essayait d’attraper la lanceuse avant qu’elle ne se rassoie. Si elle y parvenait, elle se rasseyait et la première recommençait. Si elle ne se rendait pas compte à temps que le mouchoir était derrière elle, elle devenait la chandelle et devait se poster au centre du cercle.
Chez les filles, les jeux étaient plus calmes.
Autre temps, autres mœurs, j’ai le souvenir qu’il n’existait pas à l’époque, du moins dans l’école de ma maman, de salle des maîtres, les enseignantes du primaire arpentaient ensemble la cour de long en large, la première d’entre elles, témoin d’une dispute ou d’un délit, intervenant pour les régler.
Il me semble aussi, les écoles étant généralement anciennes, que les cours de récréation étaient, architecturalement et géographiquement, parfois moins structurées que celles de maintenant. On débusquait souvent des recoins, en principe non autorisés, qui nous permettaient d’échapper au regard des enseignants et aussi d’autres camarades, pas forcément d’ailleurs pour faire des choses coupables.
Je me suis plongé dans mes souvenirs de cours de récréation sans l’intention de faire une description exhaustive des jeux dont elles étaient le théâtre, des tensions qui pouvaient y naître. Ils sont possiblement enjolivés dans ma mémoire quoiqu’il me semble qu’ils traduisent une époque d’après-guerre insouciante, mon enfance heureuse dans ma si chère école, annonçant les Trente Glorieuses dont on cherche aujourd’hui, parfois, à nous culpabiliser.
Je me doute que d’autres enfants de mon âge connurent souffrances, vexations, humiliations. Un ami écrivain, récemment, réagissant au billet que j’avais écrit sur les « bonbecs fabuleux de mon enfance », me confiait qu’il n’avait pas connu ce petit bonheur gustatif à cause d’une jeunesse précaire et compliquée. Un « ange de la montagne » sut la darder de quelques rayons (de bicyclette)
Même si, dès l’école de Jules Ferry, des règlements en régissaient l’organisation, la cour de récréation d’aujourd’hui fait l’objet de nombreuses études pédagogiques intéressantes, mais suscite aussi parfois des convoitises politiques, concernant son organisation spatiale et sociale.
Ce lieu, en opposition avec la salle de classe, où les enfants sont plus libres de faire ce dont ils ont envie, est entré de plus en plus dans la réflexion de décisionnaires qui s’entêtent à reproduire les mêmes schémas de la société adulte menant parfois aux mêmes erreurs.
Le paysage des cours d’école a beaucoup évolué depuis mon enfance. Il céda parfois, comme hors de l’école, au phénomène de bétonisation afin de ne pas présenter de risques pour la sécurité et la santé des enfants. Finis les genoux ensanglantés !
Des haies furent détruites à cause de la nocivité de certaines baies et fruits, des arbres souvent abattus, du moins certaines espèces néfastes pour les enfants sujets aux pollens. Les bacs à sable, bouillons de culture microbienne, disparurent progressivement du coin des petits.
Plus aucun enfant ne fit rouler de pneu. Faute d’arbres donc de branches, il n’y eut plus de balançoires et de cordes à grimper. On installa des accessoires d’activités sportives tels poteaux de but de hand, paniers de basket qu’on interdira plus tard en raison d’accidents engageant abusivement la responsabilité du directeur de l’école ou du maire. On zébra le macadam de marelles, jeux de l’oie et de lignes délimitant les aires sportives.
Aujourd’hui, la contagion des thèmes sociétaux à la mode gagne les cours de récréation. Dans certaines villes, des « bien pensants » se penchent sur la question de l’égalité entre les garçons et les filles dès le plus jeune âge, mettant en avant le concept (et le jargon) d’école « non genrée ». Des élus se servent de l’urbanisme pour lutter contre le sexisme dans l’espace public.
En 2014, un rapport du Commissariat général à la stratégie et à la prospective (!) a observé « une appropriation inégalitaire » de l’espace en milieu scolaire, « une géographie de la cour de récréation très sexuée » avec des garçons qui « investissent l’essentiel de la cour avec des jeux mobiles et bruyants ». Ainsi, l’on a déconseillé les jeux collectifs avec ballon qui survalorisaient la présence des garçons au centre de la cour, reléguant les filles à la périphérie.
« On dégenre, on débitumise, on végétalise, on potagise », la biodiversité est passée par là. Sous le couvert de « gros mots et grandes idées », la cour de récréation est un lieu d’acculturation scientifique, artistique et de développement affectif.
Quitte à passer pour un indécrottable passéiste, j’ai bien envie, à cet instant, de vous donner à lire quelques lignes d’Eugène Rendu, historien et homme politique, inspecteur de l’enseignement primaire, inspecteur général de l’instruction publique, décédé… en 1902 :
« Quoi ! Supprimer le jeu, cet exercice si profitable au développement des organes, absolument nécessaire à la prodigieuse activité de la vie de l’enfant ; supprimer le jeu libre dans la cour libre, le grand jeu où tout le monde joue, tout le monde, élèves et maîtres ! mais c’est enlever à l’école un de ses attraits, nous dirions presque sa poésie, c’est en faire quelque chose qui ressemble à l’atelier, ou à la caserne. Il faut à l’enfant des jeux libres, variés, capricieux... » Un réquisitoire qu’on retrouve dans les malicieuses photographies de Robert Doisneau.

Doisneau cour récréation rue Buffon - copie

Ecole de la rue Buffon Paris 1956 (Robert Doisneau)

« La vie la vie, comme elle nous fait envie
La vie la vie, quand elle est poésie
Dans les photos de Robert Doisneau »

… Et les poèmes de Prévert ou de René Guy Cadou ! 

La blanche école où je vivrai
N’aura pas de roses rouges
Mais seulement devant le seuil
Un bouquet d’enfants qui bougent
On entendra sous les fenêtres
Le chant du coq et du roulier;
Un oiseau naîtra de la plume
Tremblante au bord de l’encrier
Tout sera joie ! Les têtes blondes
S’allumeront dans le soleil,
Et les enfants feront des rondes
Pour tenter les gamins du ciel.

Laissez jouer les gosses ! Dans ma Normandie natale, un peu plus pluvieuse que d’autres contrées, ça a toujours été rigolo de sauter à pieds joints dans les flaques d’eau !

La cour de mon école
Vaut bien, je crois,
La cour de Picrochole,
Le fameux roi :
Elle est pleine de charme
Haute en couleur ;
On y joue aux gendarmes
Et aux voleurs ;
Loin des Gaulois, des Cimbres
Et des Teutons,
On échange des timbres,
Á croupetons ;
Des timbres des Antilles,
De Bornéo…
Et puis on joue aux billes
Sous le préau.
Qu’on ait pris la Bastille,
C’est merveilleux,
Mais que le soleil brille,
C’est encore mieux !
Orthographe et problèmes
Sont conjurés.
École, ah ! que je t’aime
Á la récré !
(Jean-Luc Moreau)

 *   http://encreviolette.unblog.fr/2012/03/14/ay-leny-escudero-rum-balarum-balarum-bam-bam/
** http://encreviolette.unblog.fr/2008/12/17/la-maison-de-mon-enfance/
*** http://encreviolette.unblog.fr/2014/05/14/gilberte-coffin-ma-chere-et-tendre-maman-epoque-1/
**** http://encreviolette.unblog.fr/2012/11/02/il-ny-a-presque-plus-de-hannetons/
***** http://encreviolette.unblog.fr/2016/09/06/oradour-sur-glane-un-matin-dete-2016/
****** dans Histoire des élèves en France : Ordres, désordres et engagements (XVIe-XXe siècles) de Véronique Castagnet-Lara (Septentrion, 2020).
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Publié dans:Coups de coeur, Ma Douce France |on 4 février, 2021 |2 Commentaires »

Moi je suis du temps du tango … avec Omar Sivori et Diego Maradona

Bien que je sois un passionné de football, en douze années de rédaction de ce blog, je n’ai consacré intégralement que deux billets à ce sport, à l’occasion de la disparition de deux grandes figures qui enchantèrent mon enfance : le français Raymond Kopa* et l’espagnol d’origine argentine Alfredo Di Stefano**. Ils évoluèrent ensemble, un temps, sous la couleur immaculée du Real Madrid.

Di Stefano et Kopa

à gauche Alfredo Di Stefano, à droite Raymond Kopa

Pour illustrer mon enthousiasme enfantin, j’ai déjà relaté l’anecdote, je vous cite un chapitre du livre de souvenirs qu’une une ancienne élève et pensionnaire du collège de Normandie dirigé par ma maman écrivit. Cocasserie, elle effectua par la suite l’essentiel de sa carrière de professeure agrégée au lycée français de Madrid.
« La pièce que nous appelions « l’étude » était longue et bien chauffée, car nous y passions le plus clair de notre temps en dehors des heures de classe. Il y avait comme une chaleur animale dans la proximité de ces corps à moitié vautrés sur les livres, dans un temps qui s’éternisait alors que les esprits tentaient de comprendre ou de mémoriser les leçons de la journée. La torpeur gagnait parfois la bataille, mais il arrivait qu’un spectacle singulier nous en tire : le fils de la directrice faisait une irruption bruyante dans la cour jusque-là silencieuse, un ballon de foot aux pieds, et commençait tout seul une incroyable partie de football où il était tour à tour chacun des protagonistes. Ballon au pied, il faisait l’équipe entière et le commentateur. On eût même dit qu’une foule invisible l’applaudissait, car il en imitait les remous et les exaltations par des sons plus assourdis. Malgré nous, nous suivions les aléas du match, ses fougueuses galopades l’entraînant aux quatre coins du stade imaginaire :
Navarro passe à Rial, qui reçoit net, passe à Gento, qui dribble avec habileté », et il avançait en zigzag, se déhanchant parfois comme s’il évitait deux joueurs de l’équipe adverse …on entendait son souffle qui s’accélérait, il bavait dans l’excitation du jeu et la précipitation des commentaires. « … Sur un corner de Gento, Di Stefano s’élève plus haut que tout le monde, en plein cœur de la défense, et propulse le ballon … goal … GOALLL … » En haletant, il traversait à nouveau toute la cour qui résonnait du bruit de ses chaussures et des frôlements du ballon. Il était difficile de reprendre le fil de nos lectures, car même lorsque la tête replongeait dans les livres, nous ne pouvions nous retenir de suivre d’une oreille les nouveaux rebondissements du match. »
Ce gamin, journaliste reporter en herbe, vous avez deviné, c’était moi !
Nul ne guérit de son enfance, un jour, sans doute, je serai amené à vous parler du roi Pelé.
Aujourd’hui, maintenant que la conmociòn mundial, liée à la mort de Dieu Maradona, s’est dissipée, j’ai envie de partager mes sentiments et mon émotion sur celui qui, sans contestation, fut sinon LE, du moins l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football.

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J’ai vu jouer « en vrai », en chair et en os, Pelé, Di Stefano, Kopa, j’y ajoute le « major galopant » Puskas, la tête d’or Kocsis et l’araignée noire Lev Yachine, mais jamais Diego Maradona. Les seules images que j’en garde sont donc quelques retransmissions de matches en direct et les innombrables archives, telles celles qui suivent.
Nous sommes le 19 avril 1989, dans quelques minutes, le club du Napoli va affronter le Bayern Munich en demi-finale retour de la Coupe de l’UEFA. Les haut-parleurs du stade bavarois diffusent le grand tube Live is life et voici comment au milieu de ses équipiers, Maradona assure le show dès l’échauffement, les lacets de ses chaussures non noués :

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C’était cela Diego Armando Maradona, du moins le Maradona que j’ai aimé : l’amour pour une balle ronde avec laquelle il s’amuse ici comme avec un jouet.
À ma façon, tout gamin, je ressentais, trois décennies plus tôt, la même jubilation dans la cour de l’école devant un parterre de jeunes filles « studieuses » (pas tant que cela, la preuve !).
C’était un temps où les « vrais » matches se disputaient quasi immuablement le dimanche à quinze heures, la fée électricité commençait tout juste à éclairer les terrains.
On n’assistait d’ailleurs jamais à l’échauffement des joueurs. L’on était moins attentif à l’état des pelouses, et pour faire patienter le public, se disputait en « lever de rideau » une rencontre entre jeunes ou équipes amateurs de la région. C’est comme cela qu’en prélude d’une rencontre de Coupe de l’Amitié entre les légendaires Diables Rouges du Football Club de Rouen et l’équipe italienne de SPAL Ferrare, je vécus le sommet de ma carrière au sein de l’équipe cadets des Francs-Joueurs du lycée Corneille.
La prétentieuse Encre violette ne devint ni Di Stefano, ni même Thierry Roland !
Avant d’appréhender le phénomène Maradona, il me faut évoquer la figure d’un autre immense footballeur argentin qui hanta mes rêves d’enfant, je suis d’ailleurs surpris qu’il ne soit pas apparu (ou alors cela m’a échappé) dans le concert de louanges tressées à Diego : « Enrique Omar Sívori padre de Maradona y abuelo de Messi ».
Sívori, Maradona, ils possédaient des noms d’artistes dès leur naissance. Leur enfance, leur carrière et leur style de jeu présentent de troublantes similitudes, et même parfois certains de leurs excès. Giovanni Agnelli, l’emblématique copropriétaire de la société Fiat et patron du club de la Juventus de Turin, confiait : « Sívori est plus qu’un champion. Pour ceux qui aiment le football, c’est un vice ».
Siiiiiiiiiiivori! Vous entendez le gamin normand explosant de joie après avoir dribblé un tilleul et marqué tout seul dans la cour d’école familiale ?
On adore bien Botticelli sans ne l’avoir jamais vu peindre, j’adorais Sívori sans jamais ne l’avoir vu jouer. Le peu que je savais de lui provenait de la lecture de l’hebdomadaire France-Football puis du mensuel Miroir du Football (qui défendait « une certaine idée du football ») que mon père ou mon frère achetaient.
Mon père m’avait même offert, dans une maison de la presse de Rouen, un numéro du mythique mensuel sportif argentin El Gràfico avec en couverture le portrait de Sívori. C’est peut-être, en cette circonstance, que j’acquis mes premiers mots de la langue de Cervantès.

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Omar Sivori, Walter Gòmez et Angel Labruna  sous le maillot de River Plate

Oui, « Omar m’a tuer » de plaisir !!! Un visage d’ange (comme Botticelli), la légendaire camiseta du club de River Plate avec les boutons, le short avec les lacets et … les bas descendus aux chevilles ! J’en ai rêvé, c’était tellement mieux que les maillots d’aujourd’hui floqués du nom de son joueur favori, à la gloire de quelques émirats arabes. Monumental comme le nom du stade de Buenos Aires !
À cette époque, le magazine sud-américain interprétait le football comme une opposition de styles : « Le style (dit ndlr) créole repose sur l’élégance et l’improvisation tandis que le britannique exprime la force et la discipline ». « Notre manière de penser, sentir et agir se trouve à l’intérieur de nous et il est impossible de le changer, c’est notre sang, churrasco (viande typique argentine), mate, lait, œufs, etc…»
En 1953, suite au succès de l’équipe nationale argentine face à l’Angleterre, nation inventrice du football association, un journaliste osa écrire : « On a réussi à nationaliser le fer et après cette victoire on a réussi à nationaliser le football ».
Lorsqu’il me fallut choisir une destination au titre de la coopération, ce n’est peut-être pas un hasard si j’avais posé ma candidature pour les lycées français de Buenos Aires, Rio de Janeiro et Mexico. J’eus le bonheur de découvrir l’Estadio Azteca quelques mois (malheureusement) après que le Brésil de Pelé y ait remporté la Coupe du Monde.
J’y reviendrai sans doute, les Argentins trouvèrent avec les terrains de football, un espace dans lequel il était possible de vaincre leurs « envahisseurs » britanniques.
Buenos Aires compte, dans un rayon de dix kilomètres, une quinzaine de stades, véritables lieux de culte des équipes de première division souvent représentatives d’un quartier, d’une classe sociale, donc dotés d’une grande valeur spirituelle et sentimentale.
Avant d’évoluer dans ces arènes, Omar Sívori découvrit le football à San Nicolàs de los Arroyos, à la limite nord de la province de Buenos Aires, comme beaucoup de gosses argentins, sur un de ces potreros, ces terrains non conventionnels sans herbe, sans équipement, sans marquage pour délimiter longueur et largeur, aux cages parfois matérialisées par deux vêtements, bâtons ou cailloux. En somme, comme ma cour d’école avec son sol gravillonneux et deux robustes tilleuls en guise de poteaux de but, ainsi que le pré et les pommiers de ma chère mémé Léontine !
Les potreros, ces terrains « vagues » avec leurs dimensions irrégulières et leur sol accidenté, ont influé sur la manière de jouer : pratique d’un jeu plus individuel avec utilisation accentuée du dribble, abus de jonglages, et au final, une plus grande maîtrise pour dompter la pelota, le « référent bondissant » comme jargonnent parfois nos pédagogues.
Omar débuta dans le modeste club de La Francia, du nom de la rue où il passa son enfance. En 1950, il est recruté par le Club Atlético Teatro Municipal. Il a alors 15 ans et dès la fin de la saison, le « gamin du théâtre » est repéré, à l’occasion d’un asado (barbecue argentin) improvisé au bord du terrain, par Renato Cesarini, un ancien joueur professionnel italo-argentin de River Plate et de la Juventus de Turin. En quelques minutes, le gosse aux chaussettes sur les chevilles et baskets usagées a conquis Cesarini qui entreprend son embauche immédiate pour le club prestigieux de River Plate.
Pas si simple, le Teatro municipal tient à sa pépite et réclame beaucoup d’argent. Après moult discussions et disputes, le transfert est réalisé en échange de la recette d’un match amical entre le modeste Teatro et l’immense River Plate, la célèbre équipe de « la Máquina » et ses attaquants de légende Adolfo Pedernera, Angel Labruna et Felix Loustau (et Alfredo Di Stefano comme remplaçant).
River Plate, rivière d’argent, un nom qui fait rêver, un nom de conte : il naquit en 1901 à une époque où il était à la mode de choisir un nom à consonance anglo-saxonne. L’un des dirigeants suggéra Club Atlético Forward (en-avant), un autre proposa Club Atlético River Plate, anglicisation approximative de Rio de la Plata, la rivière à l’embouchure de laquelle Buenos Aires est construit. Il avait vu cette appellation sur des caisses transportées par des marins du port qui occupaient leurs pauses à jouer au football.
Omar gravit tous les échelons des équipes réserves de River Plate, démontrant son exceptionnelle qualité de jeu et … son fort tempérament qui lui valut le surnom d’El Cabezón, le « Têtu ».
Il effectua ses débuts en équipe première, le 30 janvier 1954, à l’occasion d’une rencontre amicale contre le club du Partizan de l’ex Yougoslavie. Quelques semaines plus tard, il était titulaire pour la première fois en championnat contre le club de Lanùs, inscrivant même son premier but.

River+1956Boca-River 9 sept 1956 chilena

Una chilena d’Omar Sivori

Entre 1954 et 1957, Omar joua 63 matches sous la magnifique camiseta née, elle aussi, d’une belle histoire : une nuit de carnaval, cinq adolescents récupérèrent un ruban de soie rouge qui trainait derrière un char et décidèrent d’en orner le maillot, jusqu’alors blanc immaculé, de leur club de cœur Le nouveau maillot fut étrenné lors du match contre Maldonado, un club du quartier de Palermo. Les couleurs blanche et rouge étaient très populaires dans le quartier de La Boca, car c’étaient celles du drapeau de Gênes, ville d’où était originaire une partie de la population.
Revêtu de l’élégante tunique, Omar inscrivit 29 buts et fut l’artisan principal des trois titres de champion obtenus consécutivement (1955-56-57). L’équipe fut alors surnommée la maquinita en référence à son illustre devancière.
Dès 1956, à l’âge de 21 ans précoce dans le football d’alors, Omar fut sélectionné dans l’équipe nationale d’Argentine. En compagnie de Maschio, Angelillo et Corbatta, il forma une ligne d’attaque redoutable qu’on surnomma les Carasucias, clin d’œil au film de gangsters de Michael Curtiz Les Anges aux figures sales, avec James Cagney et Humphrey Bogart.

Carasucias

L’Albiceleste (surnom de l’équipe d’Argentine pour ses couleurs bleu et blanc) remporta la Copa America, l’équivalent de notre championnat d’Europe) en 1957, en infligeant notamment un cuisant 3 à 0 aux rivaux brésiliens.
Je me répète, vous imaginez combien les articles parcimonieux de France-Football alimentaient mes rêves de gosse et nourrissaient mes reportages dans la cour du collège.
Rosa, rosa, rosam, Brel collectionnait les zéros en latin en faisant des tunnels pour Charlot, Rosa Rosario, Sívori raffolait à l’excès de « tunnel », appellation vintage du « petit pont » d’aujourd’hui. Il prenait jubilation à attirer son adversaire à lui, à le déstabiliser l’obligeant à commettre la faute qui lui permettait de faire passer le ballon entre les jambes, et comme si cela ne suffisait pas, le gamin au visage sale l’attendait pour lui faire subir une nouvelle humiliation. La légende dit que, lors d’un match contre le Chili, il crocheta consécutivement 16 joueurs qui se présentèrent devant lui, avant de marquer le but !
Je pouvais espérer le voir enfin jouer à l’occasion de la première Coupe du Monde à laquelle j’assistai à la télévision en 1958. Je dus me contenter de l’épopée des Kopa, Fontaine, Piantoni, Vincent, et de l’éclosion du roi Pelé.
En effet, à l’été 1957, Sívori eut la « mauvaise » idée de partir en Europe, au club de la Juventus de Turin, pour une somme mirifique (10 millions de pesos, vive Tonton Cristobal !) à l’époque qui permit à River Plate d’agrandir son stade El Monumental, un virage porte aujourd’hui le nom de Curva Sívori.

Fer à cheval River Plate

Dès son arrivée à Turin, Omar redonna à la « Vieille Dame » (surnom familier de la Juventus) ses lettres de noblesse. Il constitua le « Trio magico » avec l’une des légendes du club Giampiero Boniperti et le gallois John Charles.

Sivori Charles Boniperti

de gauche à droite: Omar Sivori, John Charles et Giampero Boniperti

En septembre 1958, lors du match aller des 16e de finale de la Coupe d’Europe des clubs champions, il marque le premier de ses trois buts de la soirée face aux Autrichiens du Wiener SK, devenant ainsi le premier joueur bianconero (blanc et noir comme les couleurs de la Juventus) à marquer dans l’histoire de la Coupe d’Europe.
Lors de la saison 1958-1959, il fut sacré capocannoniere, meilleur buteur du Calcio, avec 28 buts.

But de Sivori

Sous sa houlette, entre 1958 et 1961, la Juve remporta consécutivement trois scudetti (écusson cousu sur le maillot de l’équipe championne d’Italie).
Par contre, le gouvernement de la Révolution Libératrice (du Péronisme) souhaita ne convoquer, pour la Coupe du Monde en Suède, que des joueurs évoluant sur le sol argentin.
Omar bénéficiait du statut d’oriundo désignant dans son sens le plus général, un immigré d’origine italienne vivant, ainsi que ses descendants, hors d’Italie, et au sens sportif, un footballeur possédant des origines italiennes de retour dans la péninsule pour y faire carrière.
À l’époque, le même phénomène d’oriundi exista en France avec quelques joueurs à la double origine, les plus anciens se souviendront du franco-argentin Nestor Combin et de l’italo-argentin Delio Onnis meilleur buteur de l’histoire du championnat de France.
Ainsi, Sivori, un grand-père originaire de Ligurie, une grand-mères des Abruzzes, se fit naturaliser italien en 1961 et fut aussitôt sélectionné dans la Squadra azzurra, en juin 1961, qui affronta … l’Argentine à Florence : victoire 4 à 1 avec 2 buts de Sívori .
Grâce à ses exploits dans la péninsule, Omar Sívori fut, en 1961, le premier joueur argentin de l’histoire du football à inscrire son nom au palmarès du tant convoité Ballon d’Or créé par le journal France-Football dans lequel ne figure pas Diego Maradona … à cause d’un point de règlement. En effet, ce n’est qu’à partir de 1995 que le trophée récompensa le meilleur joueur au monde, sans distinction de championnat ni de nationalité.
Toujours est-il donc que, suite à ses prouesses dans le Calcio, Omar Sívori succéda au prestigieux palmarès du Ballon d’Or à Stanley Matthews (1956), Alfredo Di Stefano (1957-1959), Raymond Kopa (1958) et Luis Suarez (1960).

Juventus_FC_-_Omar_Sívori_-_Ballon_d'Or_1961

Pour illustrer mes propos élogieux, j’ai trouvé sur la Toile quelques vidéos tremblantes, de bien piètre qualité, qui n’ont certes qu’un lointain rapport avec le football d’aujourd’hui. Les pelouses sont souvent pelées, parfois enneigées, ce qui rend peut-être encore plus fascinant le génial dribbleur. On revoit sans doute plusieurs fois les mêmes feintes, les mêmes buts, mais on finit par être enivré par le néo-réalisme d’un surdoué du football avec sa façon de dorloter la balle.

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Ombres portées sur le lumineux portrait, « le Cabezòn était un adepte du dribble diabolique, un ami proche du but adverse, mais aussi un joueur colérique qui détestait être battu et, du haut de son mètre soixante-trois, ne tenait pas compte de la taille de l’adversaire qui le maltraitait, quand c’était son tour de lui rendre ses bienfaits ! »
Cela faisait partie du personnage et le rendait peut-être encore plus attachant, Omar était un caractériel râleur, chambreur, avec le désir permanent de faire quelque chose de spécial, de faire des dribbles et des « tunnels » à ses adversaires pour mieux les humilier.
Outre les joueurs, il n’hésitait pas à provoquer les arbitres et parfois même les tifosi du camp adverse. Son goût pour la rixe, ses frasques répétées lui valurent d’être suspendu pas moins de dix mois en sept ans sous les couleurs turinoises. Un Cabezòn un peu fanfaròn quoi !
Au cours de l’année 1965, Omar entra même en conflit ouvert avec son entraîneur, le Paraguayen Heriberto Herrera, considérant que sa tactique rigide bridait sa liberté créatrice. La famille Agnelli qui l’avait toujours soutenu malgré ses diverses incartades, craignant qu’Omar passe à l’ennemi, l’Internazionale Milano coaché par le « vrai » Herrera, Helenio, ou le Torino rival historique de la ville, expédia Sívori vers le fond de la botte, à Naples, là-même où débarquera Maradona deux décennies plus tard.
Sans déclencher les mêmes éruptions de liesse que son incomparable successeur, Omar devint cependant le roi de Naples, durant ses quatre saisons, au pied du Vésuve, sous le maillot bleu ciel du Napoli.
Je me souviens d’avoir visité, à cette époque, avec mes parents, le stade San Paolo. En contemplant la pelouse, j’imaginais les fresques qu’il y dessinait.
Ironie du destin, en 1969, Omar y joua l’ultime match de sa carrière face à la Juventus. Il fut expulsé pour une brutalité qui lui aurait valu six matches de suspension.
Omar retourna alors vers sa terre natale d’Argentine, occupant bientôt le poste d’entraineur des clubs de Rosario Central, River Plate, Estudiante, Racing Club et Vélez Sarsfield, avec des fortunes diverses
En 1972 et 1973, il fut même sélectionneur de l’équipe nationale argentine qu’il qualifia pour la Coupe du Monde 1974.
Omar Sívori décéda en février 2005 dans sa ville natale de San Nicolas de los Arroyos, des suites d’un cancer du pancréas. Une stèle grandeur nature lui rend hommage.

monumento-enrique-omar-1

Avant d’envisager maintenant mon hommage à Diego Maradona, pourquoi ne pas se dégourdir les jambes en esquissant quelques arabesques de tango, l’autre passion du peuple argentin, en compagnie de Carlos Gardel ?
Peu d’entre vous savent que cette figure emblématique du tango naquit à Toulouse, en 1890, avant d’émigrer à Buenos Aires avec sa mère, à l’âge de deux ans. Il mourut prématurément en 1935 dans un accident d’avion … quelques semaines avant qu’Omar Sivori pousse son premier cri.
À la veille de la Coupe du Monde 1930 en Uruguay, Carlos Gardel rendit visite aux joueurs de l’équipe d’Argentine au vert dans la banlieue de Montevideo. Pour leur insuffler le moral, il leur chanta quelques-uns de ses succès, parmi lesquels Patadura.

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« Piantáte de la cancha, dejále el puesto a otro
de puro patadura estás siempre en orsay;
jamás cachás pelota, la vas de figurita
y no servís siquiera para patear un hands.
Querés jugar de forward y ser como Seoane
y hacer como Tarasca de media cancha gol.
Burlar a la defensa con pases y gambetas
y ser como Ochoíta el crack de la afición.

Chingás a la pelota,
chingás en el cariño,
el corazón de Monti
te falta, che, chambón.
Pateando a la ventura
no se consiguen goles.
Con juego y picardías
se altera el marcador… »

Dans les paroles originales, sont glissés des anglicismes (le football a été inventé par les Britanniques, n’oubliez pas) tels que « orsay », argentinisation du off-side (hors-jeu), ou « hands » (mains), un membre qui marquera la carrière de Diego.
Dans cette chanson, le football est utilisé métaphoriquement pour se moquer des hommes maladroits et incapables de conquêtes féminines. Avec leurs rabonas (croiser une jambe derrière l’autre et frapper avec la jambe croisée), gambetas (forme de dribble en laissant tomber l’épaule pour inciter l’adversaire à partir dans la mauvaise direction) et chilenas (coup de la bicyclette en retourné), Omar et Diego ne connurent pas pareil désaveu.
Comme chante le populaire groupe pop argentin Versuit Vergarabat : « Si sabemos gambetear, para ahuyentar la muerte », « Si nous savions faire une gambeta, nous chasserions la mort ». Il est accompagné ici du meilleur professeur qui soit :

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Travaux pratiques maintenant sur un terrain, el baile de la gambeta, ça donnait ça :

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Diego Maradona, né en octobre 1960, passa son enfance dans le bidonville insalubre de Villa Fiorito dans la banlieue sud de Buenos Aires. Un décor misérabiliste : rues défoncées, parpaings et tôles de récupération pour consolider les logements, commerce des dealers.
Pour évoquer son enfance, il utilisera plus tard des punchlines : « J’ai grandi dans une résidence privée… privée d’eau, d’électricité et de téléphone » ou encore « ma vie a été bien remplie, je suis sorti de Fiorito pour atteindre le toit du monde ».
Comme Sívori, ses premiers terrains de jeu furent la rue et les potreros. Exceptionnellement précoce dans l’art de manier la pelota, à dix ans, il est déjà remarqué par les recruteurs du club Argentinos Juniors. Roi du malabar (jonglage), il ravit le public à la mi-temps des matches de Première Division.
Vous ne pourrez pas y échapper, car ces images ont fait le tour du monde, vous le verrez, au moins dans un des clips, gueule d’ange, cheveux bouclés, bas aux chevilles (comme Omar), jonglant sur un terrain bosselé et pelé. Il a douze ans, haut comme trois pommes (il mesurera 1 mètre 65 avec les crampons à l’âge adulte), et n’a déjà pas froid aux yeux, confiant ses rêves devant la caméra : jouer en Première Division, être retenu en sélection nationale et remporter une Coupe du Monde.
La légende du Pibe de Oro, le gamin en or, est née. Il ne cessera jamais plus d’alimenter les pages sportives et… des faits divers des médias.
Diego débute en professionnel dans le club d’Argentinos Juniors, dix jours avant ses seize ans. Quatre mois plus tard, le sélectionneur de l’équipe nationale Cesar Luis Menotti fait appel à lui. Le jugeant trop tendre, il ne le retient pour la Coupe du Monde 1978 victorieuse qui se déroule dans l’Argentine de Videla et des colonels. Diego lui en voudra toute sa vie.
En 1981, Maradona signe pour l’autre club mythique de Buenos Aires, Boca Juniors, l’ennemi historisque de River Plate le club d’Omar Sívori***.
Caricaturalement, Boca Juniors c’est l’équipe du peuple quand River Plate apparaît comme le club porteño de la bourgeoisie. Ses couleurs sont celles du premier bateau qui passa sous le pont du quartier de La Boca, un certain jour de 1907, celles du pavillon d’un navire suédois, le bleu et l’or. Son stade est la fameuse Bombonera, « la boîte à bonbons ». Des matches, des enceintes avec les pluies de papelitos, des maillots qui font rêver et appartiennent à l’imaginaire du football, du moins pour ceux qui n’ont jamais eu l’occasion de vivre de tels moments. Plutôt que voir Naples (quoique !), assister aux deux matches aller et retour du Superclàsico River-Boca, et mourir !

Bombonera Buenos AiresMaradona BocaMaradona boca 2

Diego ne jouera que deux saisons avec Boca, remportant le championnat et, plus important peut-être, humiliant lors du derby du quartier des docks, ceux de River en marquant deux des trois buts.
Je ne vous imposerai pas ici la description exhaustive de son immense carrière, ceux qui s’y intéressent l’auront découverte en long, en large et en travers, dans les médias qui lui ont consacré des pages et des heures d’antenne, au moment de sa disparition.
À la différence de Sívori, trop dans l’anonymat médiatique à son époque, pour moi Maradona, ce furent des images et des émotions que les chaînes de télévision, de plus en plus nombreuses, nous offrirent dès qu’il débarqua en Espagne à l’été 1982, pour la Coupe du Monde.
Tellement obsédés par l’épopée de nos joueurs tricolores interrompue brutalement par le sinistre Schumacher, nous avons oublié le tacle que Diego décocha à hauteur du bas ventre d’un adversaire brésilien, ce qui entraîna son expulsion immédiate et l’élimination de l’Argentine.
Quelques semaines plus tard, il rejoignait les rangs du Barça. Ses deux saisons sous les couleurs blaugrana laissèrent un souvenir mitigé et, plus que les fantaisies techniques qui enchantèrent le Nou Camp (stade de Barcelone), on ne retient souvent aujourd’hui que son incroyable pétage de plomb vis-à-vis du « boucher de Bilbao » Goikoetxea, sous les yeux del Rey Don Carlos. Pièces à conviction :

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En raison de la violence de la bagarre, la lecture de la vidéo est soumise à une limite d’âge !!!

Le surnom donné au joueur basque par un journaliste britannique justifiait « presque » la bagarre générale déclenchée par Diego … En tout cas, c’est à la suite de ce « fait divers de jeu » que Maradona émigra sous d’autres cieux … encore plus volcaniques.
Voir Naples, Diego et mourir ! Il est facile de réécrire l’histoire après coup, mais il semble aujourd’hui presque évident que la bouillante ville du Sud de l’Italie offrait le cadre idéal pour les exploits et les excès de Maradona, « la parfaite concentration de toutes les qualités et tous les défauts des Napolitains ».
Ils étaient 70 000 qui s’étaient rendus au stade San Paolo pour accueillir Maradona, un jour de juillet 1984. On dit que dans les mois qui suivirent, des dizaines de nouveau-nés napolitains, portés sur les fonts baptismaux, reçurent le prénom de Diego.
Parmi les anecdotes qui foisonnent, il y a celle de ce chômeur napolitain qui, apprenant que le club de Barcelone ne voulait pas vendre Maradona, tenta avec d’autres tifosi de prendre d’assaut le consulat espagnol à Naples, avant de s’enchaîner, une petite photo de Diego à la main, jusqu’à ce que le transfert soit effectif.
Dans l’imaginaire des Napolitains, il y a du sacré, dans l’assonance entre le héros sportif Maradona et la Maronna qui est la dénomination de la Vierge Marie dans le dialecte local.
Diego devint une sorte d’icône, les yeux rivés sur lui alors qu’il surgissait sur le terrain en embrassant sa croix. Il était celui qui transformait la vie napolitaine touchée par une épidémie de choléra en 1973, un tremblement de terre (2 483 morts) en 1980, un taux de chômage inégalé, gangrénée par la Camorra la mafia locale.
Les buts de Diego semblaient prolonger les miracles de San Gennaro, saint protecteur de la ville. Sur les drapeaux brandis par les tifosi, l’effigie de saint Maradona cohabitait avec la Madone et San Gennaro. Chaque match au San Paolo était une liturgie, une sorte de rite collectif. Totalement irrationnel … et malsain !

Fresque Maradona à Naples

C’était quasi inévitable, il y eut rapidement le revers de la médaille pieuse dès qu’il tomba, recrue involontaire, entre les tentacules de la Camorra experte en cocaïne, prostitution, corruption et paris sportifs truqués. Sous l’azur de la baie, cousu d’or cette fois, Diego retrouvait à la puissance mille les dérives de Villa Fiorito, le quartier de son enfance.
« Produit de la misère et don du ciel, Maradona apparaît comme un surhomme démocratique, qui a incarné de manière exemplaire, jusque dans son envers négatif et stigmatisé, la totalité de la cité ».
Si on parlait un peu de football ? C’est cela qui me fascinait chez Diego : le joueur, celui qui me faisait me redresser de mon fauteuil, puis me soulever, puis me lever dans l’exaltation d’une de ses actions.
Le monde du football fut surpris lorsque Maradona souhaita quitter le Barça, l’un des plus prestigieux clubs européens, pour le Napoli qui, à l’époque, n’était qu’une modeste équipe d’une région pauvre venant d’échapper de justesse à la relégation, bien en retrait des clubs de l’Italie du Nord, Juventus de Turin, A.C Milan et Inter de Milan.
Durant ses sept ans au pied du Vésuve, par son incomparable génie du jeu, Diego offre à l’équipe moyenne du Napoli les plus grands titres de son histoire, et la fait entrer dans le cercle restreint des grands clubs d’Europe : deux scudetti (championnat d’Italie) en 1986-87 et 1989-90, une Coupe de l’U.E.F.A (la « Ligue Europa » d’aujourd’hui), une coupe d’Italie, 259 buts en 115 matches.
C’est à cette époque qu’outre être roi de Naples, Diego devint Dieu ou comme pour jouer avec le numéro de son maillot : D10s. Capitaine d’une équipe d’Argentine constituée de joueurs moyens, il l’emmena par son seul « génie » à la victoire finale dans la Coupe du monde 1986.
Les journalistes aiment les belles histoires, ils ont raconté celle-ci en en faisant même une épure ou un raccourci de ce que fut la légende de Maradona : soixante ans résumés en quatre minutes. On l’a presque romancée, du moins scénarisée.
Dans cet intervalle de deux-cent-quarante secondes, Diego marqua deux des buts les plus connus de l’histoire du football.
Cela se passa le 22 juin 1986, dans le mythique stade Aztèque, là où, seize ans plus tôt, Pelé et le Brésil avaient remporté ce qui reste encore comme la plus belle Coupe du Monde.
Cette fois, il ne s’agissait pas de la finale, mais seulement d’un quart de finale entre l’Argentine et l’Angleterre. Je me souviens avoir regardé ce match à la télévision, je me trompe peut-être, il me semble que dans l’esprit des Français, on se rappela plus de Guadalajara que de Maradona : dans cette ville, la veille, la France avec Platini avait battu l’immense Brésil de Socrates et Zico après une séance de tirs aux buts.
Diego eut « beau jeu », par la suite, de raconter qu’il était en mission et voulait rendre honneur à la mémoire des soldats argentins tombés au combat contre l’armée du Royaume-Uni, quatre ans plus tôt, sur le petit archipel des Malouines, dans l’Atlantique Sud.
Toujours est-il qu’entre les 51ème et 55éme minutes, au nom ou pas de son patriotisme anti-impérialiste, il inscrivit la controversée « main de Dieu » et « le plus beau but du XXème siècle ».
Imaginez que si la VAR (Video Assistance Referee) avait existé à l’époque, le premier but n’aurait jamais été validé : sur une balle en l’air, Maradona, 1,65m, devance le gardien anglais Shilton, 1,86m, et expédie avec le poing le ballon au fond des filets.
L’arbitre, Monsieur Ali Bennaceur, et ses assistants n’ont rien vu. Notre populaire commentateur Thierry Roland, lui, a vu : « Il a mis la mimine ! » Et bientôt, il sort « sa phrase de jeu » tirée de ses contestables « Fragments d’un discours sur le football » : « Honnêtement, Jean-Michel Larqué, ne croyez-vous pas qu’il y a autre chose qu’un arbitre tunisien pour arbitrer un match de cette importance? (…) Je ne suis pas raciste, je n’ai rien contre les tunisiens. D’ailleurs, ma femme de ménage est tunisienne…» !!! Aujourd’hui, on met un genou sur la pelouse pour moins que cela !
L’histoire a été écrite et réécrite tant de fois depuis, qu’on ne sait plus … le degré d’intervention de Dieu. Il semblerait que devant l’insistance de Diego à nier sa rouerie, un journaliste argentin, dans les vestiaires du stade Azteca, lança ironiquement : « Alors, ça aurait été la main de Dieu ? » … « Ça aurait ! » répondit Diego, dieu de tous les diables.

tableau Maradona Main de DieuDessin Dans la main de Dieu

Diego avouait, en jubilant, qu’après ce but, il courut heureux comme un voyou qui vient de piquer le portefeuille d’un anglais. C’était le but d’un gamin des potreros qui voulait absolument marquer contre ses copains.
Entre dieux on se comprend, et Maradona fut déjà à moitié pardonné pour sa tricherie en marquant, quatre minutes plus tard, le « but du siècle », « mas que un gol, es una obra maestra » affichait en titre la revue argentine El Gràfico.

Maradona chef d'œuvre

Nul besoin d’intervention divine, cette fois, Diego partit de son propre camp et, multipliant les déhanchés, feintes et accélérations, effaçant les défenseurs anglais transformés en vulgaires piquets, alla inscrire le second but qui scellait la victoire de l’Argentine.
Tout autant que les images de son extraordinaire cavalcade, les commentaires enflammés du journaliste uruguayen Victor Hugo Morales en direct, sur une radio argentine, ont fait le tour du monde :
« La va a tocar para Diego, ahí la tiene Maradona, lo marcan dos, pisa la pelota Maradona, arranca por la derecha el genio del fútbol mundial, deja el tendal y va a tocar para Burruchaga… ¡Siempre Maradona! ¡Genio! ¡Genio! ¡Genio! Ta-ta-ta-ta-ta-ta-ta-ta… Gooooool… Gooooool… ¡Quiero llorar! ¡Dios Santo, viva el fútbol! ¡Golaaazooo! ¡Diegoooool! ¡Maradona! Es para llorar, perdónenme… Maradona, en una corrida memorable, en la jugada de todos los tiempos… Barrilete cósmico… ¿De qué planeta viniste para dejar en el camino a tanto inglés, para que el país sea un puño apretado gritando por Argentina? Argentina 2 – Inglaterra 0. Diegol, Diegol, Diego Armando Maradona… Gracias Dios, por el fútbol, por Maradona, por estas lágrimas, por este Argentina 2 – Inglaterra 0 ».

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Traduit dans la langue de Molière, ça donne cela :
« Il va la jouer pour Diego, voilà Maradona, il est marqué par deux joueurs, il met le pied sur le ballon, Maradona, le génie du football mondial commence par la droite, il quitte le centre du terrain et va jouer pour Burruchaga… Toujours Maradona ! Génie ! Génie ! Génie ! Ta-ta-ta-ta-ta-ta-ta-ta… Gooooool… Gooooool… Je vais pleurer ! Bon Dieu, vive le football ! Golaaazooo ! Diegoooooool ! Maradona ! C’est à en pleurer, pardonnez-moi… Maradona, dans une course mémorable, dans la meilleure action de tous les temps… Cerf-volant cosmique … De quelle planète es-tu venu pour laisser autant d’Anglais derrière toi, pour que le pays soit un poing serré qui crie pour l’Argentine ? Argentine 2 – Angleterre 0. Diegol, Diegol, Diego Armando Maradona… Dieu merci, pour le football, pour Maradona, pour ces larmes, pour ce Argentine 2 – Angleterre 0. »
La légende dit que, par la suite, le capitaine anglais Gary Lineker déclara : « Quand Diego nous a mis le deuxième but, j’ai eu envie d’applaudir ».
Le chanteur Benjamin Biolay, qui a des attaches avec Buenos Aires, plaqua quelques bribes du commentaire original du « but du siècle » sur la bande de sa composition Borges Futbol Club.Titre oxymore quand on sait que l’illustre écrivain argentin, décédé une semaine avant ce fameux match, détestait le football qu’il considérait comme un moyen d’inféoder les masses … pas faux, n’est-ce pas ?

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Ce match résuma le mythe de Diego : un zeste de tricherie et beaucoup de génie qui font que certains l’adorent et d’autres le détestent.
Maradona éclaboussa de toute sa classe cette Coupe du Monde au pays de Moctezuma. Tel Charlie Chaplin dans Le Dictateur, il jonglait littéralement avec un globe terrestre.

Diego roi du monde 2

Il pensait bien rééditer le même exploit lors de celle de 1990 qui se disputait … en Italie.
« Venise n’est pas en Italie, Venise c’est chez n’importe qui » chantait Serge Reggiani,
Avant la demi-finale opposant l’Argentine à l’Italie au stade San Paolo de Naples, Diego alla jusqu’à dire que « Naples n’est pas l’Italie », pensant bien naïvement que les Napolitains soutiendraient celui qui avait fait la fierté et le bonheur de leur ville, depuis six ans. Il aurait dû savoir que le peuple italien, qu’il soit du nord ou du sud de la péninsule, la mamma et Giorgio le fils maudit compris, comme Vittorio Gassman dans un film de Dino Risi, manifeste une ferveur sans égale pour leur Squadra Azzura : « Naples t’aime, Diego. Mais l’Italie est notre patrie » pouvait-on lire sur une banderole.
Comme contre les Anglais en souvenir du conflit des Malouines, Diego, mortifié, réalisa son meilleur match du tournoi, qualifiant son équipe au bout du bout des tirs au but, et célébrant un peu trop furieusement et démonstrativement sa joie.
Ce fut le début de la disgrâce. En finale, l’hymne argentin fut copieusement sifflé par le public du Stade Olympique de Rome, et de nombreuses images montrent Maradona éructant, au passage de la caméra, à plusieurs reprises des « hijos de putas » à même de scandaliser la « lupa », la mère adoptive de Remus et Romulus. Et un malheur ne venant jamais seul, l’Argentine, affaiblie par deux expulsions, s’inclina sur un pénalty sifflé à cinq minutes de la fin en faveur des Allemands.
Mais pire, la relation de Maradona avec la Camorra se délite rapidement, avec en point d’orgue, en mars 1991, un match banal contre Bari à l’issue duquel Diego est contrôlé positif à la cocaïne et écope d’une suspension de 15 mois.
Dans le documentaire du cinéaste, oscarisé et césarisé, Emir Kusturica, Diego confiait : « Sais-tu quel joueur j’aurais pu être si je n’avais pas connu la cocaïne ? » La poudre blanche l’accompagna tout au long de sa vie : elle circulait dans le bidonville de Villa Fiorito de son enfance, il la découvrit véritablement lors de son passage à Barcelone suite au tacle crapuleux du sinistre « boucher basque ». Éloigné des terrains pendant plusieurs mois, soulagé à la morphine, il se réfugia dans les plaisirs dangereux de la nuit catalane. Devenu dépendant, il continua à consommer, la mafia napolitaine l’approvisionnant à satiété. Durant des années, les contrôles antidopage furent curieusement cléments, certains médecins étant soudoyés par la Camorra pour fermer les yeux ou inverser les flacons d’urine.

Maradona Pelé Platini

Platini fait son jubilé en 1988, à Nancy, avec Maradona et Pelé. Cocasserie, l’inscription « No drug » sur le maillot de Diego!

N’étant pas attiré par les faits divers, je tire un trait sur la lente mais inéluctable descente aux enfers de Diego qui s’est achevée il y a quelques semaines. Si j’en crois le livre de Jean Teulé, Charles Baudelaire, hors son génie littéraire, possédait également une personnalité trouble d’ailleurs attirée par les paradis artificiels.
Diego n’était pas libre dans sa tête, tout cela a fait les choux gras des médias et nul doute qu’un biopic racontera, dans quelques décennies, aux jeunes générations quel personnage shakespearien fut Diego Maradona.

Maradona Pibe de Oro

Je préfère garder l’image du Pibe de Oro, moitié gamin des rues de Buenos Aires, moitié gamin en or, ambassadeur (comme Omar Sivori) du jeu criollo.
L’écrivain péruvien Mario Vargas Llosa, prix Nobel de littérature, qu’on ne pourra pas soupçonner d’opportunisme médiatique, publia un texte consacré à Maradona, dès le premier tour de la Coupe du Monde 1982, suite à un mach contre la Hongrie :
« Il n’est pas facile de définir le jeu de Maradona. Il est si complexe que, dans son cas, chaque adjectif a besoin d’une apostille, d’une qualification. Il n’est pas brillant et historique, à la manière du superbe Pelé, mais son efficacité est si retentissante quand il tire, sous des angles improbables, ces tirs extrêmement puissants vers le but, ou lorsque, au moyen d’une passe concise et précise comme un théorème, il met en mouvement un irrésistible opération offensive, ce qui serait injuste de ne pas la qualifier de spectaculaire, un joueur qui transforme un match en une démonstration de génie individuel (ou un « récital », comme l’a dit un critique, avec une excellente vision, de sa performance contre la Hongrie).
Le style de Maradona traumatise cette division que l’on croyait valable entre un football scientifique, typique de l’Europe, et un football artistique, d’origine hispanique américaine. L’attaquant argentin pratique les deux choses en même temps et aucune d’elles en particulier, c’est une curieuse synthèse dans laquelle l’intelligence et l’intuition, l’inventivité sont continuellement soutenues, le calcul et, comme dans sa littérature, l’Argentine a produit un style du football qui est la manifestation la plus européenne de l’Amérique hispanique.
Si dans les prochains matches, Maradona joue comme il a joué contre les Hongrois, organisant avec la même efficacité les actions offensives de son équipe, luttant avec la même avidité pour le ballon, donnant des coups de pied et se dirigeant vers le but avec la même fureur et la même précision et même la gestion, pour venir prêter main-forte à sa propre défense, nul doute que, quelle que soit la place de l’Argentine dans le tirage au sort final, il sera le héros de ce championnat (et des années qui suivront).
Les peuples ont besoin de héros contemporains, d’êtres à déifier. Aucun pays n’échappe à cette règle. Cultivée ou non éduquée, riche ou pauvre, capitaliste ou socialiste, chaque société ressent ce besoin irrationnel de capturer des idoles de chair et de sang devant lesquelles brûler de l’encens. Politiciens, soldats, rock stars, athlètes, cuisiniers, « play-boys », grands saints ou bandits féroces, ont été élevés sur les autels de la popularité et convertis par le culte collectif en ce que les Français appellent les monstres sacrés avec une bonne image . Eh bien, les footballeurs sont les personnes les plus inoffensives à qui ce rôle idolâtre peut être conféré.
Ils sont, bien sûr, infiniment plus inoffensifs que les politiciens ou les guerriers, entre les mains desquels l’idolâtrie des masses peut devenir un instrument redoutable, et le culte du footballeur n’a pas les miasmes frivoles qui amincissent toujours la déification de l’artiste de cinéma ou société musaraigne. Le culte de l’as du football dure aussi longtemps que son talent de footballeur s’estompe avec lui. C’est éphémère, car les stars du football sont bientôt brûlées dans le feu vert des stades et les adeptes de cette religion sont implacables: dans les gradins, rien n’est plus proche de l’ovation que les sifflets.
C’est aussi le moins aliénant des cultes, car admirer un footballeur, c’est admirer quelque chose de très proche de la pure poésie ou d’une peinture abstraite. C’est admirer la forme pour la forme, sans aucun contenu rationnellement identifiable. Les vertus du football – dextérité, agilité, vitesse, virtuosité, puissance – peuvent difficilement être associées à des postures socialement pernicieuses, à des comportements inhumains. Par conséquent, s’il doit y avoir des héros, vive Maradona ! »

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Dans la trattoria Vesuvio à Florence, le souvenir de Maradona reste très présent

Je n’aurai pas l’outrecuidance d’ajouter quelque chose au propos d’un prix Nobel de littérature, si ce n’est qu’il valide ma passion enfantine pour le football.
« Sivori était Maradona avant Maradona ! » Quels veinards, ceux de ma génération qui ont eu le bonheur de se régaler de tranches napolitaines avec Omar Sivori et Diego Maradona, deux des plus grands artistes du ballon rond !

« Moi je suis du temps du tango
Où mêm’ les durs étaient dingos
De cett’ fleur du guinch’ exotique
Ils y paumaient leur énergie
Car abuser d’ la nostalgie
C’est comme l’opium… ça intoxique… »

Je suis aussi du temps du rock alternatif et je garde un souvenir ébloui d’un concert incandescent de la Mano Negra à la Cigale. C’était à la grande époque de Diego. Avec ses potes musiciens, Manu Chao échangeait depuis la scène des passes avec le public. Têtes, talonnades, reprises de volée, c’était un récital.
Quelques années plus tard, Manu, qui avait connu les ambiances enflammées d’Amérique du Sud, chanta son admiration pour Maradona. La vida es una tòmbola, tout un programme !
Je vous en offre deux versions : le clip officiel où vous pourrez goûter une fois encore aux arabesques de Diego et l’idolâtrie qu’il déclenchait, ainsi que l’extrait mis en scène par Emir Kusturica. On devine beaucoup de jubilation enfantine dans les yeux et la voix de Manu Chao, et … un brin de mélancolie sur le visage de Diego : « Sais-tu quel joueur j’aurais pu être si je n’avais pas connu la cocaïne ? … »

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* http://encreviolette.unblog.fr/2017/03/15/raymond-kopa-un-des-plus-grands-footballeurs-de-mon-enfance/
** http://encreviolette.unblog.fr/2014/11/09/di-stefano-seleve-plus-haut-que-tout-le-monde/
*** Un très intéressant documentaire sur la rivalité River Plate/Boca Juniors
Looking for Buenos Aires https://www.youtube.com/watch?v=YVg_0HyyPdI

Publié dans:Coups de coeur |on 27 décembre, 2020 |2 Commentaires »

Anne Sylvestre, une grande dame de la chanson française, s’en est allée …

Anne Sylvestre  couverture Télérama

Elle avait chanté :

« J’ai de bonnes nouvelles
Vole, l’hirondelle
J’ai de bonnes nouvelles
À vous donner de moi
Le temps s’est arrêté de moudre
Des chardons bleus, des grains de peur
On a pu se remettre à coudre
Tout l’éparpillement du cœur… »

Mauvaise nouvelle, Anne Sylvestre s’est tue le 30 novembre 2020 à l’âge de 86 ans.
Le comédien et humoriste Vincent Dedienne lui a rendu un hommage très personnel, délicat et tendre dans l’émission Quotidien :
« Anne. Nous sommes le premier matin de décembre. Le jour du premier chocolat. Avant que j’ai eu le temps d’ouvrir la petite fenêtre du calendrier, j’avais reçu deux textos : le premier de Philippe Delerm qui me disait : ‘Anne Sylvestre est morte’ ; le deuxième de la fromagerie Laurent Bouvet, qui dans un style moins lapidaire m’informait que la crème double de gruyère était arrivée ce matin avec les yaourts suisses, et qu’il fallait se dépêcher parce qu’il n’y en aurait pas pour tout le monde. Je ne sais pas vraiment quel effet ça m’a fait d’apprendre qu’il existait des yaourts suisses. J’imagine que c’est une bonne nouvelle… Pour les Suisses.
Je ne sais pas non plus quel effet ça m’a fait d’apprendre que tu étais morte. J’étais triste sur mon lit, les yeux ronds, la bouche ouverte, mais il me suffisait de penser à toi pour sourire.
Nous avons tellement de chance de t’avoir eu comme chanteuse, comme amie, comme idole et comme rempart à la bêtise et à la vulgarité. Nous avons tellement de chance de te connaître par cœur. Tellement de chance d’avoir toutes tes chansons pour nous consoler de tout. Nous avons eu tellement de chance en septembre 2019 de t’applaudir encore. Il y a des chagrins doubles, comme il y a de la crème double de gruyère. Il y a le chagrin du petit garçon qui pleure la voix de son enfance, la voix de la dame qui chante et qui en chantant fait le jour dans toute la maison. Et il y a le chagrin de l’adulte, du chagrin du garçon de 30 ans qui perd sa chanteuse préférée, sa copine ronchonne qui était comme un bouquet de roses et de chardons. Mais il ne faut pas trop pleurer, il faut regarder la Terre et y voir tout le bien que tu y as fait. Ta vie est un triomphe, et ce matin, je t’embrasse, et je t’applaudis encore. »
Anne était la sœur aînée de la romancière Marie Chaix, auteure de Les Lauriers du lac de Constance, une biographie romancée de leur père collaborationniste notoire durant l’Occupation.
Elles avaient honte du passé de leur père qu’elles aimaient pourtant, et qui les aimait. Anne avait exprimé sa souffrance dans Roméo et Judith :

« … Oh Tu ne comprends pas, Roméo
J’ai la tristesse sous la peau
Le sang de mon peuple s’indigne
Et je ne peux pas oublier
Que tu descends en droite ligne
De ceux qui l’ont persécuté
Mon amour me semble parjure
Et je sens bien que la blessure
Ne guérira pas de sitôt
Pardon si je te semble dure
Je ne pourrai pas, Roméo

Cette peine que tu abrites
Je la partage tant, Judith
J’ai souffert du mauvais côté
Dans mon enfance dévastée
Mais dois-je me sentir coupable
Et ce qui fut impardonnable
Et que je ne pardonne pas »

Anne-Marie Beugras, ce n’était pas tellement un nom d’artiste …

« Si vous le savez comment je m’appelle
Vous me le direz, vous me le direz
Si vous le savez comment je m’appelle
Vous me le direz, je l’ai oublié
Vous me le direz, je l’ai oublié

Quand j’étais petite et que j’étais belle
On m’enrubannait de ces noms jolis
On m’appelait fleur sucre ou bien dentelle
J’étais le soleil et j’étais la pluie
Quand je fus plus grande hélas à l’école
J’étais la couleur de mon tablier
On m’appelait garce on m’appelait folle
J’étais quelques notes dans un cahier … »

Elle aurait pu nous dire qu’elle avait feuilleté le calendrier et, en désespoir de cause, s’être résignée au dernier saint de l’année.
En fait, en classe de cinquième chez les Dominicaines, elle eut une professeure de français qui faisait chanter à ses élèves Silvestrig (« Le petit Sylvestre »), une chanson bretonne très populaire depuis sa parution dans le Barzaz Breiz de Théodore Hersart de La Villemarqué.
C’est ainsi que bien plus tard, dès ses débuts sur une scène, elle se présenta : « Je suis Anne Sylvestre, chanteuse de variété, fière de l’être ».
Une de ses toutes premières chansons Porteuse d’eau traduit son goût pour la terre et la nature.

« … Je suis taillée dedans ce bois
Qui emmanche les bêches
Celui duquel on fait les croix
Parfois aussi les flèches
J’ai les semailles au fond de moi
Et les vendanges au bout des doigts
Et dans ma voix
Le chant des herbes sèches

Ma seule chaîne est celle d’un puits
J’ai l’âge des fontaines
L’humeur du temps qui change et fuit
La patience des graines
Quatre saisons filant sans bruit
Le jour et puis un jour la nuit
La mort et puis
Que la terre me prenne… »

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Pour évoquer le temps de ses débuts, j’ai sollicité mon amie Renée Bonneau, ancienne professeure agrégée de Lettres classiques et auteure de passionnants « pol’arts » mêlant intrigue policière et histoire de l’art* :
« J’ai fait sa connaissance quand elle est venue retrouver à l’Ecole Normale Supérieure boulevard Jourdan (à l’époque, seuls les garçons avaient droit à la rue d’ULM), une amie commune de la khâgne du lycée Fénelon. C’était en 1955-1956. Elles avaient suivi ensemble, après l’hypokhâgne, un stage de voile aux Glénans.
Elle avait renoncé à continuer après cette année d’hypokhâgne dont le régime assez strict devait lui déplaire, et choisi la voie de la chanson. Elle évoque un épisode de cette année dans une page de son livre Coquelicots et autres mots que j’aime, et ses rapports difficiles avec notre professeur de philosophie, Dinah Dreyfus, divorcée de Levy-Strauss, et qui nous fascinait.
Anne nous a fait; dans ma « thurne » bénéficier de ses premières créations en s’accompagnant sur ma guitare. Je me souviens d’une épatante chanson de marin qu’elle n’a, à ma connaissance, jamais sortie.
Je ne l’ai revue que trois ans plus tard, l’ayant invitée à déjeuner avec notre amie commune. Elle nous racontait la galère des premiers temps, deux ou trois cabarets dans la soirée, devant un public bruyant, mangeant ou buvant, à peine attentif. Et ses retours nocturnes à Saint Michel-sur-Orge (je crois) retrouver sa famille car elle était mariée et avait un enfant.
Puis je l’ai revue, bien plus tard lorsqu’elle se produisait dans les salles de la région, où nous allions mon amie et moi la saluer à la fin du spectacle, sans songer à reprendre avec elle des liens qui ne lui auraient rien apporté »
Anne ne m’en voudra plus que je dise qu’elle échoua à son certificat de licence littéraire : le sujet était un texte d’Apollinaire qu’elle appréciait particulièrement, le professeur correcteur beaucoup moins.
Renée me grondera que je vous dise, qu’à la même époque, elle aussi écrivait des chansons qui lui valurent de chanter à l’émission de Michèle Arnaud et au cabaret Milord l’Arsouille.
Destins croisés, la vie est bien faite parfois, chacune s’épanouit dans sa passion première, Anne dans la chanson, Renée dans l’enseignement.

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Anne rêva souvent sur les quais de Seine au lieu de fréquenter la Sorbonne et se produisit pour la première fois, en novembre 1957, non loin de là, sur la scène du cabaret La Colombe. Son père l’avait accompagnée pour voir un peu « qu’est-ce que c’était que cette boîte » ! Guy Béart, qui se trouvait dans la salle, lui prêta sa guitare. Elle chanta trois chansons dont Porteuse d’eau. Son premier cachet était de …7 francs !

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Dans les années 1950, après la guerre, la rive gauche de la Seine (qui donna son nom à un mouvement de music-hall) regorgeait de cabarets, véritable vivier de talents. On y vit éclore la fine fleur de la chanson française : une époque bienveillante où les artistes se croisaient, se conseillaient, revenaient écouter les autres, « un moment magique avec une liberté extraordinaire » confia Juliette Greco.
Anne se produisit aussi, notamment, à la Contrescarpe, le Port du Salut.
Séquence surréaliste aujourd’hui, j’avais juste une grosse dizaine d’années, mes souvenirs sont un peu confus, depuis ma chambrette, j’entendais les disques microsillons vinyles que mon frère aîné, neuf ans d’écart, écoutait dans la pièce voisine.
Involontairement, il participa largement, par infusion et … diffusion, à mon éducation musicale, « music-hall » devrais-je dire, Brassens, Brel, Béart, Marcel Amont, les Frères Jacques, le Bécaud 100 000 volts …
Parmi ces artistes, s’était glissée une jolie voix de femme, celle d’Anne Sylvestre, qui se lamentait en boucle, sur l’électrophone (et aussi beaucoup sur mon transistor) que son mari était parti.
Écoutez-la, superbement illustrée dans un clip récent de premier confinement.

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« Mon mari est parti un beau matin d’automne, parti je ne sais où
Je me rappelle bien la vendange était bonne et le vin était doux
La veille nous avions ramassé des girolles au bois de Viremont
Les enfants venaient juste d’entrer à l’école et le temps était bon
Mon mari est parti un beau matin d’automne, le printemps est ici
Mais que voulez-vous bien que le printemps me donne, je suis seule au logis
Mon mari est parti avec lui tous les autres maris des environs
Le tien Éléonore et vous Marie le vôtre et le tien Marion
Je ne sais pas pourquoi et vous non plus sans doute tout ce que nous savons
C’est qu’un matin d’octobre ils ont suivi la route et qu’il faisait très bon
Des tambours sont venus nous jouer une aubade, j’aime bien les tambours
Il m’a dit : « je m’en vais faire une promenade », moi je compte les jours … »

À la réécouter souvent par la suite, je compris mieux, à l’adolescence, sa résonance pour mes parents et mon frère menacé de partir aussi malgré son sursis universitaire.
Mon mari est parti fut le premier grand succès d’Anne. Sur fond de guerre d’Algérie, avec poésie et des mots ciselés, elle s’opposait à la guerre, toutes les guerres, et à l’oppression : une chanson intemporelle. Quand je l’écoute encore, je pense aussi à mon père et à ma chère mémé Léontine qui, au son du tocsin au clocher de leur village, virent mon grand-père les abandonner dans les champs, le 2 août 1914.
En 1954, Le déserteur de Boris Vian fut censuré, Anne, avec humour, regretta par la suite qu’elle ne le fût pas : « Ça m’aurait fait de la publicité ! J’étais juste déconseillée …»
Anecdote, sa photographie, par contre, fut « censurée » sur la pochette du disque parce qu’elle était alors enceinte donc « pas montrable » ! On lui préféra de romantiques nénuphars.

Anne Sylvestre Nénuphars

Anne fut vite reconnue dans la profession et rencontra son public, un certain public féru de beaux textes et de chansons « rive gauche ».
On aime coller des étiquettes, on eut tôt fait de l’appeler la « Brassens en jupons », ce qu’elle n’aimait pas du tout. Elle aspirait juste à être Anne Sylvestre contemporaine de Brassens et de Brel.
L’ami Georges, clairvoyant et bienveillant, écrivit au dos de la pochette de son second 33 tours 25 cm (quel jargon pour mes jeunes lecteurs .. ; s’il y en a !) : « Ce public de France et de Navarre, que l’on a coutume de considérer comme le plus fin du monde, semble avoir une tendance fâcheuse à bouder un peu les débuts de ceux qui le respectent assez pour se refuser à lui faire la moindre concession.
Cependant, un jour ou l’autre, il finit par vouer une profonde gratitude aux artistes qui ont réussi à se faire aimer de lui malgré lui – si j’ose dire – en dérangeant ses habitudes.
Ce jour est venu pour Anne Sylvestre. Petit à petit, en prenant tout son temps, sans contorsion, grâce à la qualité de son œuvre et à la dignité de son interprétation, elle a conquis ses adeptes, ses amis un par un et définitivement.
On commence à s’apercevoir qu’avant sa venue dans la chanson il nous manquait quelque chose, et quelque chose d’important. »

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Clémence, Éléonore et Philomène allaient fréquenter Marinette et Margot.
Anne passa notamment dans la mythique émission télévisée Discorama, un panorama intelligent de l’actualité de la chanson animé par Denise Glaser (elle fut débarquée sous le mandat de V.G.E avec l’explosion de l’ORTF, au nom de la modernité). Ah les magnifiques silences de Denise pour faire parler ses invités, lesquels, cette fois là, étaient, outre Anne, Brassens, Monique Morelli et … les Chats Sauvages. Éclectique !
Anne fut tôt récompensée, à plusieurs reprises, par l’Académie Charles Cros, une prestigieuse institution créée, en 1947, au lendemain de la guerre.
J’ai gardé une délectation pour ces chanteuses de cette époque à l’impeccable diction, outre leur répertoire de qualité : Cora Vaucaire, Juliette Greco et Anne bien sûr.
Elle ne m’en voudrait pas, je luis fis sinon des infidélités, du moins je fus coupable de quelques éloignements durant sa carrière. Que voulez-vous, j’étais ado, c’était aussi le temps de Salut les Copains, des Beatles … Anne connut une longue traversée du désert, pour certain journaliste, toujours en quête d’étiquette, Françoise Hardy (qui lui ressemblait physiquement) était « une Anne Sylvestre qui swinguait » et Anne … la Jeanne d’Arc des anti-yéyés.
Cependant, je la « suivais » tout de même à travers des émissions de France-Inter animées par Pierre Bouteiller, José Artur et Jacques Chancel qui continuaient à défendre une certaine chanson française. Ils programmaient souvent Anne Sylvestre, Sophie Makhno, David McNeil, Graham Allwright.
Ainsi, de loin en loin, je n’ignorais pas les bijoux musicaux ciselés par Anne.
« Jusque-là toutes les chansons sur les femmes étaient écrites par des hommes et celles chantées par des interprètes femmes étaient écrites par des hommes, c’est-à-dire qu’elles disaient ce qu’ils avaient envie d’entendre. »
Au fil de ses chansons, Anne écrivait une sorte de grand roman des femmes. Féministe, elle l’était complètement, mais pas à l’image de celles (trop) excitées qui défendent, aujourd’hui la juste cause féminine. Anne n’était pas « frontale » : elle incarnait par des personnages et des récits d’une excellence littéraire, leurs souffrances et leurs combats, leurs victoires parfois.
Elle partit de très loin, de l’origine même, ainsi sa relecture ironique, sur un air de java, de la Genèse dans La faute à Ève. Avec humour, elle confiait qu’il fallait avoir été élevée chez les religieuses pour faire une chanson aussi anticléricale.

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D’abord elle a goûté la pomme
Même que ce n’était pas très bon
Y avait rien d’autre, alors en somme
Elle a eu raison, eh bien, non ?
Ça l’a pourtant arrangé, l’homme
C’était pas lui qui l’avait fait
N’empêche, il l’a bouffée, la pomme
Jusqu’au trognon et vite fait

Oui, mais c’est la faute à Ève
Il n’a rien fait, lui, Adam
Il a pas dit : « Femme, je crève
Rien à se mettre sous la dent. »
D’ailleurs, c’était pas terrible
Même pas assaisonné
C’est bien écrit dans la Bible
Adam, il est mal tombé

Après ça, quand Dieu en colère
Leur dit avec des hurlements :
« Manque une pomme à l’inventaire !
Qui l’a volée ? C’est toi, Adam ? »
Ève s’avança, fanfaronne, et dit :
« Mais non, papa, c’est moi
Mais, d’ailleurs, elle était pas bonne
Faudra laisser mûrir, je crois. »

Alors c’est la faute à Ève
S’il les a chassés d’en haut
Et puis Adam a pris la crève
Il avait rien sur le dos
Ève a dit : « Attends, je cueille
Des fleurs. » C’était trop petit
Fallait une grande feuille
Pour lui cacher le zizi

Après ça, quelle triste affaire
Dieu leur a dit : « Faut travailler. »
Mais qu’est-ce qu’on pourrait bien faire ?
Ève alors a dit : « J’ai trouvé. »
Elle s’arrangea, la salope
Pour faire et porter les enfants
Lui poursuivait les antilopes
Et les lapins pendant ce temps

C’est vraiment la faute à Ève
Si Adam rentrait crevé
Elle avait une vie de rêve
Elle s’occupait des bébés
Défrichait un peu la terre
Semait quelques grains de blé
Pétrissait bols et soupières
Faisait rien de la journée

Pour les enfants, ça se complique
Au premier fils il est content
Mais quand le deuxième rapplique
Il devient un peu impatient
Le temps passe, Adam fait la gueule
Il s’aperçoit que sa nana
Va se retrouver toute seule
Avec trois bonhommes à la fois

Là, c’est bien la faute à Ève
Elle n’a fait que des garçons
Et le pauvre Adam qui rêve
De changer un peu d’horizon
Lui faudra encore attendre
De devenir grand-papa
Pour tâter de la chair tendre
Si même il va jusque-là

En plus, pour faire bonne mesure
Elle nous a collé un péché
Qu’on se repasse et puis qui dure
Elle a vraiment tout fait rater
Nous, les filles, on est dégueulasses
Paraît qu’ça nous est naturel
Et les garçons, comme ça passe
Par chez nous, ça devient pareil

Mais si c’est la faute à Ève
Comme le bon Dieu l’a dit
Moi, je vais me mettre en grève
J’irai pas au paradis
Non, mais qu’est-ce qu’Il s’imagine ?
J’irai en enfer tout droit
Le bon Dieu est misogyne
Mais le diable, il ne l’est pas
Ah !

Comme on dirait aujourd’hui, elle envoyait !
L’une de ses très grandes chansons Non tu n’as pas de nom fut écrite longtemps avant que, sous le septennat du même V.G.E ci-dessus, Simone Veil ne porte la loi sur l’I.V.G. Elle fut parfois diffusée sur les ondes, et reprise par des militantes comme un réquisitoire pour l’avortement, alors qu’il s’agit plutôt d’une sublime berceuse pleine d’humanité sur le choix des femmes de donner le jour ou pas, « l’enfant ou le non-enfant » comme elle disait.

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« Non non tu n’as pas de nom
Non tu n’as pas d’existence
Tu n’es que ce qu’on en pense
Non non tu n’as pas de nom
Oh non tu n’es pas un être
Tu le deviendras peut-être
Si je te donnais asile
Si c’était moins difficile
S’il me suffisait d’attendre
De voir mon ventre se tendre
Si ce n’était pas un piège
Ou quel douteux sortilège

Non non tu n’as pas de nom…

Savent-ils que ça transforme
L’esprit autant que la forme
Qu’on te porte dans la tête
Que jamais ça ne s’arrête
Tu ne seras pas mon centre
Que savent-ils de mon ventre
Pensent-ils qu’on en dispose
Quand je suis tant d’autres choses

Non non tu n’as pas de nom…

Déjà tu me mobilises
Je sens que je m’amenuise
Et d’instinct je te résiste
Depuis si longtemps j’existe
Depuis si longtemps je t’aime
Mais je te veux sans problème
Aujourd’hui je te refuse
Qui sont-ils ceux qui m’accusent

Non non tu n’as pas de nom…

A supposer que tu vives
Tu n’es rien sans ta captive
Mais as-tu plus d’importance
Plus de poids qu’une semence
Oh ce n’est pas une fête
C’est plutôt une défaite
Mais c’est la mienne et j’estime
Qu’il y a bien deux victimes

Non non tu n’as pas de nom…

Ils en ont bien de la chance
Ceux qui croient que ça se pense
Ça se hurle ça se souffre
C’est la mort et c’est le gouffre
C’est la solitude blanche
C’est la chute l’avalanche
C’est le désert qui s’égrène
Larme à larme peine à peine

Non non tu n’as pas de nom…

Quiconque se mettra entre
Mon existence et mon ventre
N’aura que mépris ou haine
Me mettra au rang des chiennes
C’est une bataille lasse
Qui me laissera des traces
Mais de traces je suis faite
Et de coups et de défaites

Non non tu n’as pas de nom
Non tu n’as pas d’existence »
Tu n’es que ce qu’on en pense
Non non tu n’as pas de nom »

Anne s’offrit (et nous offrit) un autre grand succès avec Les gens qui doutent. Elle déclarait que cette chanson « était née parce qu’elle était, à l’époque, confrontée à des gens remplis de certitudes qui lui cassaient les pieds », elle ajouta plus tard, devant la popularité de sa chanson, n’avoir jamais imaginé qu’il y avait autant de personnes qui doutaient !
Cette chanson n’a pas pris une ride, au contraire même, elle devrait interpeller tous ces intervenants aux avis péremptoires qui défilent aujourd’hui sur les plateaux de télévision.

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« J’aime les gens qui doutent, les gens qui trop écoutent leur cœur se balancer
J’aime les gens qui disent et qui se contredisent et sans se dénoncer
J’aime les gens qui tremblent, que parfois ils ne semblent capables de juger
J’aime les gens qui passent moitié dans leurs godasses et moitié à côté
J’aime leur petite chanson
Même s’ils passent pour des cons
J’aime ceux qui paniquent, ceux qui sont pas logiques, enfin, pas « comme il faut »
Ceux qui, avec leurs chaînes pour pas que ça nous gêne font un bruit de grelot
Ceux qui n’auront pas honte de n’être au bout du compte que des ratés du cœur
Pour n’avoir pas su dire « délivrez-nous du pire et gardez le meilleur »
J’aime leur petite chanson
Même s’ils passent pour des cons
J’aime les gens qui n’osent s’approprier les choses, encore moins les gens
Ceux qui veulent bien n’être, qu’une simple fenêtre pour les yeux des enfants
Ceux qui sans oriflamme et daltoniens de l’âme ignorent les couleurs
Ceux qui sont assez poires pour que jamais l’histoire leur rende les honneurs
J’aime leur petite chanson
Même s’ils passent pour des cons
J’aime les gens qui doutent mais voudraient qu’on leur foute la paix de temps en temps
Et qu’on ne les malmène jamais quand ils promènent leurs automnes au printemps
Qu’on leur dise que l’âme fait de plus belles flammes que tous ces tristes culs
Et qu’on les remercie qu’on leur dise, on leur crie « merci d’avoir vécu! »
Merci pour la tendresse
Et tant pis pour vos fesses
Qui ont fait ce qu’elles ont pu »

J’aime tellement sa « petite chanson » ! Il me semble qu’on lui chercha noise à sa sortie pour les quelques « gros mots » qu’elle contenait. Elle fut défendue par Brassens qui en connaissait un rayon sur les cons !
Avec légèreté, finesse, et tellement d’humour, Anne savait remettre les hommes à leur place. Ainsi, dans La vaisselle, sur un rythme de comptine, elle réclame des droits égaux pour tout un chacun dans le couple, homme ou femme, même pour les besognes ménagères.

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« Qui c’est qui fait la vaisselle ?
Faut pas qu’ça se perde !
Qui c’est qui doit rester belle
les mains dans la merde ?
Mais tout change 2x
et voici Jules qui lange
les fesses de l’héritier.
Il balaie 2x
et bientôt, quelle merveille,
il astique le plancher.
Ça fait rien, on change rien.
Qui c’est qui fait la vaisselle ?
Faut pas qu’ça se perde !
Qui c’est qui doit rester belle
les mains dans la merde ?
Mais tout bouge 2x,
et voici que les yeux rouges
il fait cuire le rôti.
Il cuisine 2x
quelle splendeur assassine ! -
fait la plonge et il essuie.
Ça fait rien, on change rien
Qui c’est qui fait la vaisselle ?
Faut pas qu’ça se perde !
Qui c’est qui doit rester belle
les mains dans la merde ?
Mais tout marche, mais ça marche,
et voici qu’il ne se cache
quand il reste à la maison.
C’est Germaine qui ramène
tout l’argent de la semaine,
ce n’est pas contre saison.
Ça fait rien, on change rien.
Qui c’est qui fait la vaisselle ?
Faut pas qu’ça se perde !
Qui c’est qui doit rester belle
les mains dans la merde ?
Mais il l’aime, mais ils s’aiment,
et ce n’est pas un problème
de savoir qui va porter
la culotte ou bien les bottes,
et le seul drapeau qui flotte,
c’est une taie d’oreiller.
Ça fait rien, on change rien.
Qui c’est qui fait la vaisselle ?
Faut pas qu’ça se perde !
Qui c’est qui doit rester belle
les mains dans la merde ?
Mais voici que sonne l’heure
de traîner l’enfant qui pleure
vers l’école aux bancs de bois.
L’enfant de Germaine et Jules,
sans y penser, articule
dans les livres d’autrefois.
Ça fait rien, on change rien.
Qui c’est qui fait la vaisselle ?
Faut pas qu’ça se perde !
Qui c’est qui doit rester belle
les mains dans la merde ?
Tout recule 2x
et plus tard le petit Jules
aura des enfants aussi
qui derrière leur cartable,
dans l’école imperturbable
épèleront ces niaiseries.
Ça fait rien, on change rien.
Qui c’est qui fait la vaisselle ?
Faut pas qu’ça se perde !
Qui c’est qui doit rester belle
les mains dans la merde ?
Qui c’est qui fait la vaisselle ?
Faut pas qu’ça se perde.
Oh, mais non !
Merde ! »

Dans la même veine, j’adore La reine du créneau : quel homme, et je m’inclus dedans, ne riait pas jaune quand Anne louait sa bonne conduite… au volant ? Un hymne à la beaufitude !

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« Quand j’ai eu mon permis tout neuf
Du premier coup, c’est pas du bluff,
J’ai compris qu’ j’avais intérêt
A rester aux aguets
Que simplement, on m’imagine
Dans ma deux-chevaux d’origine
Affrontant mon premier trottoir
Le cœur rempli d’espoir
Je voulais que ma manœuvre
Fût un vrai petit chef d’œuvre
Mais je n’entendais que trop
Tous les clients d’un bistrot
Me beugler leurs commentaires
« Mais passe-la, ta marche arrière !
Ah, j’vous jure, ah les nanas
Heureus’ment qu’on est là ! »
Ces abrutis pleins de Pernod
Ils m’ont fait rater mon créneau
Toutes les automobilistes
Pourraient faire avec moi la liste
Des âneries que l’on entend
Quand on est au volant
J’ai donc appris à leur répondre
Et de manière à les confondre
Oui, ça consomme mais moins qu’un mari
Et c’est bien plus gentil
La conduite, je l’ai apprise
Pas dans une pochette-surprise
La voiture, elle est à moi
Ni à Jules, ni à papa
Et quand le long d’un trottoir
Je les voyais goguenards
Je demandais sans un frisson
« Vous voulez une leçon ? »
Pour conjurer la parano
J’suis d’venue la reine du créneau
On s’habitue, on en rigole
Puis on a une grosse bagnole
Alors on se fait insulter
« Elle t’a pas trop coûté, hein ? »
Ils sont là qui vous collent aux fesses
Parce que c’est pas une gonzesse
Qui va leur barrer le chemin
La veille, c’est pas demain
Mais tous ces doubleurs à droite
Ces pousse-toi d’là que j’déboite
Maniaques de l’appel de phares
Abuseurs d’anti-brouillard
Ceux chez qui rien ne distingue
Le volant d’avec un flingue
Avant que de les laisser
Nous jeter dans l’fossé
Résistons à ces tyranneaux
Nous sommes les reines du créneau
S’ils nous renvoient à nos fourneaux
Ne lâchons pas notre créneau »

Anne, désormais octogénaire, s’inspira de l’affaire DSK pour écrire, indignée, Juste une femme, une chanson #metoo avant l’heure :

« Petit monsieur, petit costard
Petite bedaine
Petite sal’té dans le regard
Petite fredaine
Petite poussée dans les coins
Sourire salace
Petites ventouses au bout des mains
Comme des limaces
Petite crasse »
Il y peut rien si elles ont des seins
Quoi, il est pas un assassin
Il veut simplement apprécier
C’que la nature met sous son nez
Mais c’est pas grave, c’est juste une femme … »

Chanteuse engagée, Anne préférait qu’on la reconnaisse comme « chanteuse dégagée », elle en fit d’ailleurs une chanson.

Son œuvre est d’une telle richesse, quantitative et qualitative que c’est une gageure intenable de l’explorer en un billet, je la traverse ici en rassemblant les souvenirs qui me viennent d’emblée à l’esprit.
Justement, j’ai envie de partager avec vous deux de ses collaborations avec deux compagnons de cabaret de ses débuts.
J’avais eu l’occasion de vous faire entendre La margelle qu’elle emprunta à Roger Riffard**, un artiste à la langue châtiée, mais bien trop dilettante. Un bijou d’humour noir dont elle disait que c’était encore plus drôle quand Riffard le chantait :

Autre friandise musicale, ce duo avec Boby Lapointe déguisé en prisonnier derrière les barreaux. Depuis l’temps qu’elle l’attendait son prince charmant … Jubilant !

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{Elle:}
Je dois dire que je penche
Pour un certain décorum
Un mariage en robe blanche
Avec beaucoup d’harmonium
Monsieur l’abbé Labouture
Celui qui doit nous marier
Pense que telle aventure
Se doit d’être enjolivée

{Lui:}
Tranquillise-toi mon aimée
S’il n’est pas trop mariole
Amène ton curé
Longtemps déjà je t’ai cherchée
Et pour la gaudriole
Plus besoin du clergé

{Elle:}
Je ne savais pas qu’un homme
C’était aussi déroutant
Ce doit être ce qu’on nomme
Un Don Juan et pourtant
Je pense à ce que ma mère
A failli me dire un soir
Des choses bien singulières
Que je ne veux pas savoir

Depuis l’temps que j’l’attends
Que j’l’attends
Depuis l’temps que j’l’attends
J’ai des doutes maintenant

Anne écrivait et composait parfois pour d’autres : ainsi, sa bouleversante Maumariée, cette femme mariée contre son gré et qui se suicida par noyade. Serge Reggiani est peut-être cet homme « qui aurait su l’aimer ».

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Je ne peux évidemment pas passer sous silence l’autre facette du répertoire d’Anne Sylvestre, ses délicieuses Fabulettes.
Bien qu’elle en eût écrites pratiquement depuis ses débuts, on pense souvent, à tort, qu’elle se recycla vers ce genre lorsqu’elle fut submergée par la vague yéyé. Par contre, le succès qu’elle connut auprès des enfants fut tel que cela lui permit de ne jamais connaître les vaches maigres.
Son goût pour ce genre naquit peut-être de l’achat dans une librairie d’un recueil de chansons écrites par Francine Cockenpot, auteure (qui le sait ?) de Colchiques dans les prés, que les écoliers de ma génération apprenaient à la communale, et qui n’est donc en aucune façon un air du folklore français.
C’est une institutrice qui suggéra à Anne de publier des CD par thèmes. Plusieurs écoles en France portent le nom d’Anne Sylvestre.
Toujours est-il qu’Anne a fait œuvre utile en luttant contre la crétinisation et en détournant beaucoup d’enfants des niaiseries goyesques. Si j’en crois son hommage, Vincent Dedienne fait partie de ces chanceux « Rescapés des fabulettes » :

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« Ils ont au fond de leur mémoire
Une tortue, un hérisson,
Et une balan-balançoire,
Une grenouille, un p’tit maçon
Ils se souviennent aussi peut-être
D’un veau avec de drôles d’idées,
Une maison pleine de fenêtres
Et d’un renard très enrhumé…

Les rescapés des fabulettes,
Les amoureux de la p’tite Josette,
Ceux qui montaient dans mon bateau,
Même qu’il était pas beau…
Les rescapés des fabulettes,
De toboggan en bicyclette,
Adoraient le petit sapin,
Même s’il piquait les mains…
Moi, j’étais la dame qui chante,
A l’école et à la maison,
Quand je faisais, et ça m’enchante,
Partie des meubles du salon... »

Précocement « adulte » avec Anne Sylvestre, à cause de mon frère, j’ai manqué notamment le stade des nouilles. Quoique ! Réminiscence de mon enfance, il m’arrive encore, lorsque je mange mon vermicelle, d’aligner quelques lettres de l’alphabet sur le rebord de mon assiette.

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Merci monsieur Pavlov, je crains de ne plus pouvoir, désormais, manger mon bouillon sans penser à Anne qui est partie.
Pour donner le sourire à Renée Bonneau qui m’a fait l’amitié d’évoquer les jeunes années d’Anne, je lui envoie l’hilarante Lettre ouverte à Élise :

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Pour vous tous, il reste Un mur pour pleurer une très grande dame de la chanson française. En octobre dernier, elle chantait encore à Vannes dans le cadre du festival des Émancipées. Elle nous laisse un héritage considérable : environ 300 chansons, sans compter ses Fabulettes.

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Lors d’un concert, en 2018, Michèle Bernard, artiste trop méconnue de la même génération, interprétait en sa compagnie Madame Anne dédiée à cette grande âme de la chanson.

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* http://encreviolette.unblog.fr/2013/04/02/sanguine-sur-la-butte-et-nature-morte-a-giverny-deux-polarts-de-renee-bonneau/
http://encreviolette.unblog.fr/2012/03/01/silence-on-tourne-et-on-lit/
http://encreviolette.unblog.fr/2014/11/15/requiem-pour-un-jeune-soldat-un-roman-de-renee-bonneau/
** http://encreviolette.unblog.fr/2014/04/01/l-riffard-ca-devrait-etre-obligatoire/

« André Darrigade, un coureur de légende » par Christian Laborde

Au printemps, lors de notre premier confinement, j’avais tenu tant bien que mal un modeste journal de bord. En la seconde « réclusion », je n’ai pas engagé tel projet, peut-être parce qu’il devient stérile voire nuisible d’élever une voix supplémentaire dans le concert ambiant devenu totalement inaudible, des opinions, de l’expert « le plus fiable » (existe-t-il ?) au moindre quidam.
Pour tout vous avouer, un souci personnel qui, d’ailleurs, trouve résonance dans le contexte sanitaire actuel, s’invitait avec trop d’insistance dans mon esprit.
Pour pasticher le comique-troupier Ouvrard qui fit se tordre de rire nos grands-parents, non je n’ai pas le thorax qui se désaxe, ni le sternum qui se dégomme, mais juste une hanche qui se démanche, la gauche qui, comme celle sur l’échiquier politique, est bien mal en point.
Bref, au lieu de me confiner à l’hôpital durant quelques jours, je fus informé, peu avant le vendredi 13 (novembre), que mon opération, déjà envisagée en mai, était ajournée sine die. Vous devinez les raisons, comme quoi « ça n’arrive pas qu’aux autres » !
Une activité essentielle de retraité, en situation de confiné, provient de produits jugés non essentiels : les livres. Aussi, sans changer mes habitudes, j’ai passé commande auprès de mon libraire indépendant préféré, selon le procédé « clique et collecte ».
Collant à l’actualité avec l’entrée au Panthéon de Maurice Genevoix, j’ai fait l’acquisition d’une biographie de cet écrivain qui accompagna souvent ma jeunesse, ainsi que de son chef-d’œuvre, Ceux de 14, un recueil de ses récits de la Grande Guerre. Vous patienterez pour lire le billet que j’envisage de lui consacrer, depuis longtemps, hors l’hommage qui vient de lui être rendu.
Aujourd’hui, je choisis de partager avec vous la lecture de mon troisième achat, le dernier opus de Christian Laborde intitulé tout simplement Darrigade.

couverture Darrigade

Je sens qu’un froid de déception parcourt l’échine d’un certain nombre de mes lecteurs qui se réjouissaient déjà que je ravive leurs souvenirs, notamment, de dictées de leur enfance tirées souvent des romans naturalistes de l’ancien secrétaire perpétuel de l’Académie française. Au lieu de quoi, je les emmène dans mes fastidieuses échappées à vélo. Ça prouve au moins que vous saviez qui se cachait derrière le titre du bouquin.
Non, le vélo que je vous raconte n’est pas ennuyeux, celui de mon enfance est épique, d’autant plus quand il est conté par de grandes plumes de la littérature et du journalisme.
Il est même émouvant et salutaire quand Lionel Bourg nous raconte comment un ange de la montagne débarqué du Luxembourg l’aida à s’échapper de la noirceur de son enfance*.
Dino Buzzati, l’auteur du Désert des Tartares, donna ses lettres de noblesse au Giro 1949 en convoquant Hector et Achille pour conter le duel entre Fausto Coppi et Gino Bartali.
Coïncidence, la première chronique d’Antoine Blondin, sur le Tour de France, qu’il intitula magnifiquement Du pin et des jeux, concernait une étape landaise :
« Prendre le Tour de France en marche, c’est pénétrer dans une famille avec des gaucheries de fils adoptif, des réticences d’enfant de l’amour tard reconnu… De Bordeaux à Bayonne, je me suis étonné d’être dans cette caravane qui décoiffe les filles, soulève les soutanes, pétrifie les gendarmes, transforme les palaces en salles de rédaction, plutôt que parmi ces gamins confondus par l’admiration et chapeautés par Nescafé. Je peux bien le dire, mon seul regret est de ne pas m’être vu passer.»
Voyez maintenant Christian Laborde jubilant :
– Federico Bahamontes ?
– L’Aigle de Tolède !
– Ferdi Kubler ?
– L’Aigle d’Adliswil !
– Fiorenzo Magni ?
– Le Lion des Flandres !
– Gastone Nencini ?
– Le Lion de Mugello !
– Vito Taccone ?
– Le Chamois des Abruzzes !
– Raymond Mastrotto ?
– Le Taureau de Nay !
– Julien Moineau ?
– Le Piaf !
– Jacques Marinelli ?
– La Perruche !
– Benoît Faure ?
– La Souris !
– Lily Bergaud ?
– La Puce du Cantal !
– Vicente Trueba ?
– La Puce de Torrelavega !
Sa « ménagerie du Tour de France, bestioles de toutes tailles et de toutes couleurs », à laquelle j’ajouterai Darrigade le « lévrier landais », eut autant sa place dans mon cœur d’enfant que Raboliot et le bestiaire solognot de Maurice Genevoix.
Alors, souffrez que, moi qui avais osé associer dans un même billet les « Conquérants de l’or » Jean Robic et José-Maria de Heredia, plutôt que les poilus de Ceux de 14 je vous entretienne de « ceux de 54 », et en particulier de Dédé-de-Dax, ainsi l’auteur le nomme familièrement tout au long du portrait du coureur cycliste landais qu’il brosse.
Darrigade a toujours été Dédé, en français pour les copains dans la cour d’école, en gascon « lo nosta Dédé » pour la grand-mère. Dédé-de-Dax, ça pétarade comme Darrigade, les mollets pleins de sanquette et de gnac, ça saccade sur les pédales lors d’un sprint.
Du point de vue de l’état-civil, c’est impropre puisqu’il est né à cinq kilomètres de Dax, à Narrosse.
Comme le Luxembourgeois Charly Gaul, le fameux ange, venait du pays où les villages se terminent en ange, Darrigade est originaire d’une région où les villages finissent en osse :
« À Narrosse, on est dans les Landes, en Chalosse très exactement. La Chalosse : derniers champs, derniers bosquets avant la mer de pins, les échasses et le sable … Les Landes sont un tas d’osse : Arengosse, Garrosse, Lahosse, Souprosse, Yzosse. Y en a partout, jusqu’à la mer : Biscarosse, Seignosse. »
Le mardi 18 juillet 1939, Dédé a 10 ans et attend sur le bord de la route le passage des champions du Tour de France :
« Ils arrivent, ils arrivent. Ils partent de Bordeaux, passent à Narrosse, roulent jusqu’à Salies-de-Béarn où se juge l’arrivée, au sprint sans doute, prédit La Petite Gironde. Le journal indique que l’étape est longue de 250 bornes, départ tôt de Bordeaux. C’est pour cette raison que André, après avoir avalé son petit déjeuner et conduit les bêtes au pacage, a galopé jusqu’à la route, en espadrilles, son béret noir vissé sur la tête. Ne pas les rater, voir Vietto. Vietto, il n’était question que de lui, au Prat, autour de la table, hier soir, il n’était question que de Vietto maillot jaune, et de ses équipiers de l’équipe régionale du Sud-Est … Vietto, le héros de René (un oncle de Dédé ndlr), le héros du Prat, du village, de la France, depuis juillet 1934 … » lorsqu’assis, en pleurs, sur un muret dans la descente du col de Puymorens, il attendait qu’on le dépanne après que, bien qu’en tête de l’étape, il eût donné son vélo à son leader le maillot jaune Antonin Magne.

Vietto Tour 19391939 Vietto populaire

« Ils arrivent, ils arrivent, ils sont là. André se tient près de son père qui lui crie le nom des coureurs au moment où ils passent devant eux –Maurice Archambaud, Sylvain Marcaillou, Louis Thiétard-, son père qui répète plusieurs fois celui de l’enfant du pays, le Bayonnais Paul Maye qui se met en danseuse juste devant eux, son père qui maintenant pointe son doigt en direction d’une silhouette jaune, silhouette qui se rapproche, silhouette dont Joseph Darrigade, André Darrigade et Narrosse tout à coup se mettent à hurler le nom, l’encourager à s’en faire péter la luette : « Allez Vietto, allez Vietto ! » »

Tour de France 1939

C’était ça les Tours d’antan, quelques instants de fête dans cette France profondément rurale : « Le peloton passe, est passé, Narrosse se disperse, retourne à son labeur. On marche vers les champs, le puits, les bêtes. On ne parle plus. Si l’on parle, c’est pas du Tour, mais des tomates qui manquent d’eau, du maïs qui est en retard … »
La famille Darrigade a rejoint la ferme du Prat qu’elle travaille comme métayers. Dédé, lui, ivre de joie -il a vu Vietto- court à en perdre haleine à travers champs et bois, saute les haies. Sans vélo …
« Voici le Prat, André ralentit, cesse de courir, marche, s’arrête. René se tient debout devant la porte d’entrée de la maison. Le vélo, appuyé contre la façade, près de lui, est rouge. Il a un guidon de course. René dit : « Il est à toi, André, c’est ton vélo ». André est bouche bée, son cœur cogne, et s’il cogne ce n’est pas d’avoir couru … »
Ainsi commence un beau roman sans oreillettes ni cardio-fréquencemètre, la belle histoire d’André Darrigade champion cycliste, le futur grand sprinter des Trente Glorieuses, magnifiée par la langue lyrique de Christian Laborde. À (presque) lire à haute voix comme Flaubert et son « gueuloir », comme les radioreporters de l’époque. Jugez :
« Le rouge du vélo d’André n’est pas descendu par la cheminée : il surgit de la terre. C’est le rouge de ce pays –le Sud-Ouest-, le rouge du maillot du XV de Dax, le rouge des piments séchant sur les murs blancs des maisons d’Espelette, le rouge des espadrilles et des prie-Dieu, le rouge des volets, le rouge des tuiles sur la pente des toits, le rouge des ceintures des joueurs de pelote et des écarteurs, le rouge des bérets des bandas, le rouge du foulard noué à tous les cous durant les fêtes de Pampelune, le rouge de la bûche qui se casse dans l’âtre, le rouge du filet de vin qui sort de la gourde et disparaît dans la gorge, le rouge du fer à cheval que le forgeron martèle sur l’enclume, le rouge des cerises que l’on mange assis sur une branche du cerisier, le rouge des drapeaux espagnols entre les cours de l’Argonne et de l’Yser en 1936 à Bordeaux, le rouge des incendies géants qui naissent dans les Landes, le rouge de la fasce du blason du département des Landes, le rouge de la robe de sainte Quitterie dans le vitrail de l’église Notre-Dame-de-l’Assomption à Mimizan, le rouge du string des sorcières de Préchacq, le rouge des arbouses dites « fraises d’Arcachon », le rouge du soleil plongeant dans les eaux boudeuses de l’Adour » … et j’ai envie d’ajouter, le rouge du maillot et des cycles La Perle, vous comprendrez pourquoi bientôt.
Pour l’instant, c’est la guerre, le département des Landes est coupé en deux, le nord avec Narrosse est en zone occupée, le sud avec Aire-sur-Adour, en zone libre.
Christian Laborde a la riche idée de décliner une brève histoire de France pour les nuls et l’actualité, année après année. Ainsi l’été 42, son vélo rouge étant trop petit, Dédé roule désormais sur un demi-course bleu ou blanc (l’auteur s’embrouille dans la couleur !) acheté par sa grand-mère Maria contre quelques oies.
« C’est l’été 42, André roule sur son vélo blanc et, le 17 juillet, à 3 heures du matin, 900 policiers français, aidés par la gendarmerie, procèdent à l’arrestation de 8 160 Juifs, parmi lesquels des femmes, en couches, des malades et 4 000 enfants. Tous seront parqués dans l’enceinte du Vel’ d’Hiv’, avant d’être envoyés dans les camps de la mort. »
Cela reste un mystère pour moi, je n’ai jamais compris pourquoi mon professeur de père qui emmena son baby boomer de fils, une fois dans l’enceinte de Grenelle, ne lui parla jamais des horreurs qui y avaient été commises.
« À Narrosse, à la fin de l’été 1942, quand quelqu’un lance son béret et se met à crier « Vas-y Pélissier ! », c’est toujours pour encourager André … » Ça lui plaît à Dédé qui roule toujours sur son vélo (bleu ou blanc ?). Car Pélissier, c’est trois géants d’un coup, trois frères légendaires : « … Son sang sprinte dans ses veines, son cœur fait son boulot d’Hercule. Et le vent, les feuilles, les oiseaux, les haies, les mûres dans les haies, les piquets, les clôtures, les toits, les bêtes, les charrues à l’arrêt sous le soleil qui cogne, la margelle des puits, les insectes planqués sous les pierres brûlantes, le lingue sur les codes, le clocher de l’église, les croix du cimetière, l’ombre ronde des bois, l’écorce des grands chênes l’encouragent … » Vas-y Pélissier ! Dire qu’une décennie plus tard, enfourchant mon petit vélo vert, je n’eus droit qu’à des « Vas-y Robic ! », certes le premier vainqueur du Tour d’après-guerre, mais on repassera point de vue esthétisme, alors qu’un angelot blond apparaissait sur la planète vélo, à six lieues de ma demeure normande!
1943, 1944, 1945, enfin, y’a d’la joie, bonjour, bonjour les hirondelles, y’a d’la joie, y’a d’la joie partout.
« De la joie et du boulot, du boulot et du vélo. Et du vélo.
André aide le maréchal-ferrant à ferrer la jument, monte sur son vélo, cercle une barrique, monte sur son vélo, cure le fossé, monte sur son vélo, refait une clôture, monte sur son vélo, arrache une souche, monte sur son vélo puis s’installe dans la cuisine pour écouter la TSF qui lui donne des nouvelles de Monaco-Paris, que le speaker baptise le « Petit Tour de France. »
Vietto, Lucien Teisseire, Apo Lazaridès dit l’enfant grec, Jean-Marie Goasmat le farfadet de Pluvigné … Le reportage terminé, Dédé enfourche son vélo, « fait la chasse aux doryphores, monte sur son vélo, bouchonne un veau qui vient de naître, monte sur son vélo, manie la bêche, la fourche à fumier, la fourche à paille, monte sur son vélo, détruit un nid de courtilières, monte sur son vélo, plume des oies, monte sur son vélo, ramasse les pommes de terre, monte sur son vélo, et, le 1er septembre 1946, file à Dax assister à l’arrivée du circuit de Chalosse sur la piste en goudron du vélodrome … » C’est le régional Albert Dolhats dit « Bébert les gros mollets » qui l’emporte.
Laborde avec sa logorrhée, Darrigade avec ses folles parties de campagne nous mettent hors d’haleine. Bientôt, avec son demi course équipé de garde-boue et d’un éclairage dynamo, Dédé-de-Dax va participer et souvent gagner des courses de villages, Hagetmau, Caresse, Mouguère, Saint-Jean-Pied-de-Port, le circuit des Mareyeurs et Pêcheurs de Saint-Jean-de-Luz, le Grand Prix de clôture des jeunes organisé à Pau par L’Étincelle à l’occasion de la fête de la section paloise du Parti Communiste Français. Il commence aussi, le Dédé, à tourner sur la piste du vélodrome de Bordeaux où il peut travailler sa vélocité.
C’est ainsi qu’il se retrouve, le 3 mars 1949, à disputer la grande finale de la « Médaille » au Vel’ d’Hiv’ (de sinistre mémoire) en prologue des Six Jours de Paris.
La course à « la Médaille » était une grande épreuve de vitesse et de prospection dont les éliminatoires se déroulaient, en hiver, en régions, dans certaines grandes villes dotées d’un vélodrome.
« André Darrigade débarque à la gare d’Austerlitz avec un sac tyrolien et deux vélos, son vélo de route pour rejoindre la rue Nélaton, son vélo de piste aux boyaux fatigués pour disputer la finale. Dans le sac tyrolien, des victuailles préparées par Maria, le xahakoa, la gourde basque en peau de bouc remplie de vin rouge, et du sparadrap pour rafistoler les boyaux.
Il lui faut un hôtel, il choisit le moins cher, il est de passe, tu viens, chéri, je ne viens pas, chérie … »
En finale, Dédé-de-Dax sprinte « de toute sa viande landaise poursuivie par des millions de vaches ». Il rafle la « médaille » malgré la tentative de tricherie de son adversaire qui s’est agrippé à son cuissard pour le freiner. Dédé-de-Dax vient de battre une future légende de la piste, l’Italien Antonio Maspes, sept fois champion du monde de vitesse. Après sa mort en l’an 2 000, le Vigorelli, mythique vélodrome de Milan, a été renommé vélodrome Maspès-Vigorelli.
Dédé-de-Dax reviendra souvent au Vel’ d’Hiv’ jusqu’à sa destruction en 1959. Il participa activement aux dernières « grandes heures de Grenelle ».
En hiver, chaque dimanche, la foule se pressait au « Nélaton Palace » pour assister, notamment, aux fameux omniums inter-nations. Ainsi Dédé-de-Dax, aux côtés de Louison Bobet, Anquetil et Rivière, se « frotta » aux plus grands champions de la route et de la piste de l’époque, les Ritals Coppi et Baldini, les deux K helvètes Kubler et Koblet, les Flahutes Rik Van Steenbergen et Gerrit Schulte.

Darrigade au Vel" d'hiv' en 1955darrigade et Anquetil Vel' d'Hiv' 19551954 Vel' d'Hiv'

Darrigade-Anquetil-Teruzzi

De gauche à droite : André Darrigade, Ferdinando Teruzzi, Michèle Mercier, Jacques Anquetil

6 Jours de Gand Darrigade et Schulte

Événement incontournable qui ramenait le Tout Paris, il y avait aussi les Six Jours de Paris dont Darrigade remporta les deux dernières éditions, associé à Jacques Anquetil et l’Italien Ferdinando Teruzzi. À cette occasion, il empocha la tant attendue « prime du million » de francs (une grosse somme à l’époque).
Ce n’est pas sans émotion que j’écris ces lignes : c’était au temps de ma prime jeunesse, là naquit sans doute ma fascination pour les vélodromes que je vous fis partager dans d’anciens billets***.
Toute cette magie enfantine allait cesser : « Je sais qu’c’est pas vrai mais j’ai dix ans/Laissez-moi rêver que j’ai dix ans/ Ça fait bientôt 60 ans que j’ai 10 ans … ».
Au mois d’août 1958, le Vel’ d’Hiv’ accueillit un centre de rétention de Français musulmans d’Algérie sur ordre du préfet de police Maurice Papon. Un site du ministère de l’Intérieur fut par la suite construit sur l’ancien emplacement de l’anneau de Grenelle.
C’est aussi l’intérêt de son livre, Christian Laborde scande ses chapitres en déclinant brièvement l’actualité par année (peut-être parfois par facilité ou paresse d’écriture ?). Ainsi … :
« … Il se passe quoi en 1957 ?
Le 7 janvier, Robert Lacoste donne l’ordre au général Massu, commandant de la 10ème division parachutiste, d’éradiquer le terrorisme à Alger. Huit mille paras ont carte blanche pour arrêter les deux chefs du FLN cachés dans la Casbah et démanteler leurs réseaux. Pendant les opérations, des bombes continuent à exploser à la terrasse des cafés, et des « ultras » tentent d’assassiner au bazooka le général Salan soupçonné de vouloir « brader » l’Algérie.
Le 14 janvier, Humphrey Bogart meurt d’un cancer à Beverly Hills …
Le 3 février, El Biar, petite équipe de division d’honneur algérienne, élimine le (grand ndlr) Stade de Reims en seizième de finale de la Coupe de France …
Le 25 mars, la France, la Belgique, le Luxembourg, la République fédérale d’Allemagne et l’Italie ratifient, à Rome, le traité constituant la Communauté Économique Européenne pendant que Charles Trenet chante « Le jardin extraordinaire » et Francis Lemarque, « Marjolaine ».
Le 28 mars, le général Pâris de Bollardière demande à être relevé de son commandement en Algérie afin de protester contre le recours à la torture …
… Il y a aussi la mort de Christian Dior en Toscane, et celle de la chienne Laïka à bord de Spoutnik II…
Surtout, cette année-là, Albert Camus reçoit le prix Nobel de littérature, Jacques Perret publie « Salades de saison », Roger Vaillant, « La Loi » –prix Goncourt-, et les Français vont voir dans les salles obscures « Ascenseur pour l’échafaud » de Louis Malle. La musique est de Miles Davis et les dialogues de Roger Nimier. »
Roger Darrigade, le frère cadet d’André, un bon coureur qui fut champion de France amateur sur route, est envoyé en Algérie. J’ai encore en mémoire les conversations de mes parents qui craignaient le même sort pour mon frère aîné sursitaire pour cause d’études universitaires supérieures. Le soldat André Darrigade, de la base aérienne 117, échappe à la guerre d’Indochine. Il est affecté aux services des sports, boulevard Victor à Paris et en profite pour se rendre à la Cipale, dans le bois de Vincennes, pour disputer et remporter le championnat militaire de vitesse de Paris.
Dédé-de-Dax se rendra en Afrique du Nord autrement. Une permission lui est accordée pour aller disputer au Maroc, le critérium de Casablanca organisé par La Vigie marocaine. C’est la première fois qu’il prend l’avion, il ne connaissait Ca-sa-blan-ca, « ville étrange et troublante », qu’à travers la chanson de Georges Ulmer.

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C’est l’époque d’une Algérie, encore territoire français, et André ouvre régulièrement sa saison en participant au Grand Prix de L’Écho d’Alger (« journal républicain du matin ») et au critérium de L’Écho d’Oran.
Darrigade débuta sa carrière professionnelle sur … un vélo rouge : novembre 1950…
« « Je te veux, môme, dans mon équipe. Soit tu restes amateur au VCCA (Vélo Club Courbevoie Asnières, un des grands clubs de l’époque avec l’ACBB de Boulogne-Billancourt ndlr) soit tu passes professionnel dans mon équipe. »
« L’équipe, c’est La Perle et le grand type, Francis Pélissier, les frères Pélissier, Henri, Francis, Charles : la légende du Tour de France. Le cœur d’André cogne. Il a si souvent entendu parler des Pélissier, on lui a si souvent crié « Vas-y Pélissier » quand il traversait Narrosse au sprint sur son vélo rouge qu’il est troublé. Dédé, du boxon dans le thorax de Dédé-de-Dax… »
C’est un bon choix : en 1951, le « pédaleur de charme » Hugo Koblet gagnera le Tour de France sur cycles La Perle ! C’est un super-choix même : en 1953, un jeune coureur de 19 ans remporte le Grand Prix des Nations, mythique épreuve contre la montre, sur un vélo La Perle. Son nom, Jacques Anquetil, l’idole de ma jeunesse****. Nul doute que ce détail a largement contribué à l’estime que j’ai toujours manifestée à l’égard du sympathique Dédé.
J’ai un souvenir vivace de deux photographies couleur sépia de Darrigade avec le beau maillot rouge à bande blanche. Elles datent toutes les deux de 1955.
L’une est cruelle. Alors qu’André est à la lutte avec Ferdi Kubler pour gagner Paris-Bruxelles, la course des deux capitales, un dénommé Noyelle, forçant le passage lors du sprint, noie ses espoirs de succès. Victime d’une chute, l’infortuné Dédé passe la ligne d’arrivée, son vélo brisé à la main, sur une bécane d’un spectateur qui n’a rien d’un La Perle.

Darrigade chute Paris-Bruxelles

L’autre fut prise, quelques semaines plus tard, à l’arrivée du championnat de France disputé à Châteaulin sur les terres de Louison Bobet, alors champion du monde et archi-favori.
Un sprint dantesque oppose le lévrier des Landes et le boulanger de Saint-Méen-le-Grand, immortalisé par la couverture de Miroir-Sprint n°472 du 27 juin 1955 :
« … Les deux sont côte à côte, les deux ne font plus qu’un. Un ultime coup de reins et Darrigade saute Bobet : Dédé-de-Dax est champion de France. Non, crie Bobet qui proteste, trépigne, fulmine et somme le juge d’arrivée de ne pas remettre le maillot tricolore à André Darrigade. Il est Louison Bobet, il a gagné, va déposer une réclamation. Pendant que Francis Pélissier pousse André vers la tribune officielle, Louison Bobet cherche des yeux Antonin Magne. Antonin Magne est son directeur sportif, le directeur sportif de Louison Bobet, champion du monde. Magne n’est pas là. Bobet râle de plus belle, fulmine, pâlit, bleuit, rosit, rougit, verdit … »
Jean Bobet, son frère, se plante devant lui et lui dit : « Louison, c’est le moment de te comporter en champion du monde. »
C’est peut-être ce jour-là que naquit la photo finish !

Championnat de France 1955 (2)championnat de France 1955

Souvent, les écrivains du cyclisme réservent leur dithyrambe aux chevauchées épiques des coureurs grimpeurs. Les sprinters sont beaucoup plus rarement à l’honneur, peut-être parce que leurs exploits se circonscrivent aux cinq cents derniers mètres de la course.
Mais André Darrigade était beaucoup mieux qu’un sprinter. À l’opposé des « suceurs de roue » qui attendaient, tapis dans le peloton, la dernière ligne droite, c’était un baroudeur, un animateur qui n’hésitait pas à se glisser dans l’échappée matinale et à payer de sa personne tout au long de la journée.
La popularité d’André Darrigade dépassait le simple cadre des amoureux de la petite reine. Deux autres Landais déchaînèrent peut-être égales passions : les frères Boniface***** rugbymen de légende.
C’était l’âge d’or du cyclisme, une autre époque, cette charnière des années 1950 à 1960, le début de l’exode rural, la fin d’une certaine France.
Darrigade construisit largement sa popularité sur ses performances dans le Tour de France.
Une décennie avant Poupou-lidor, Dédé-de-Dax fut l’enfant de la France des cuisines et de la toile cirée : 14 participations à la grande boucle, 22 victoires d’étapes titillant ainsi le record à l’époque d’André Leducq un autre Dédé adoré avant-guerre, 19 jours en maillot jaune, deux maillots verts (il fut rouge en 1968, année de « contestations sociales » !) du classement par points.
Lors de son premier Tour, en 1953, André découvre les Pyrénées, lui le Landais n’avait jamais eu jusqu’alors l’occasion d’escalader le moindre col. Il remporte l’étape Luchon-Albi sous les couleurs de l’équipe régionale du Sud-Ouest.

Victoire à Albi Tour 19531955 tour victoire à Zurich 2Tour 1955 Darriagde équipe de France

En 1955, Darrigade empoche une seconde victoire d’étape à Zurich au nez et à la barbe du suisse hennissant Ferdi Kubler.
En 1956, il dispute le Tour au sein d’une équipe de France sans véritable leader, Louison Bobet, triple vainqueur consécutivement, boudant cette édition, et le jeune Jacques Anquetil, qui vient de battre le record de l’heure au Vigorelli de Milan, se trouvant encore trop tendre, préfère rester à la maison.
Aubaine pour Dédé-de-Dax qui inaugure ce qui deviendra bientôt une habitude en remportant la première étape de Reims à Liège et endossant ainsi son premier maillot jaune :
« … Le vent de Liège, le vent de Liège-Bastogne-Liège ne cesse de balancer des baffes et, prenant exemple sur lui, André Darrigade relance, relance encore. Seul Brian Robinson et Fritz Schaër ont la force de le relayer. Dans les longues lignes droites qui mènent à Liège, le Dacquois est époustouflant, un bloc d’énergie, une locomotive de chair et de sang, puissante et fine, filant, victorieuse, vers la banderole : Dédé-de-Dax, Dédé-de-Dax ! La victoire est pour André et le maillot jaune pour Darrigade … Du grand, du très grand Dédé ! Qui aide Darrigade à enfiler son maillot jaune ? Yvette Horner, « Mademoiselle Suze », la reine de l’accordéon. André est landais, Yvette, bigourdane : le Sud-Ouest en force sur les routes du Tour en Belgique ! »

Tour 1956 (2)Tour 1956 (3)

Le maillot jaune, Darrigade le porte à Liège puis à Lille. S’il le perd à Rouen, il le retrouve à Caen, le défend à Saint-Malo, le conforte à Lorient grâce notamment à un cocasse incident de course, la fermeture du passage à niveau du petit bourg de Pleudihen non loin de Saint-Malo.

Tour 1956 (4 passage à niveau)

André reperd le paletot bouton d’or à Angers, qu’à cela ne tienne, il a déjà en tête de gagner sur ses terres à Bayonne.
Blondin déborde Laborde, voici ce qu’Antoine écrivait dans sa chronique de L’Équipe intitulée Dédé d’enfer :
« Au-dessus de 40 de moyenne, ce n’est plus de la température, c’est de la fièvre. Le tour des lèvres clouté de pustules valeureuses, la joue écarlate, le torse jeté à angle droit avec les reins, André Darrigade darde une poitrine de nourrice vers la ligne d’arrivée. En même temps, il a un regard outré pour le Belge De Bruyne qui est en train de la franchir avant lui, sur sa lancée, et dont le visage rigolard se tend d’un mince sourire. Le public du vélodrome de Bayonne clame tout ensemble sa déception et sa joie. Il vient de voir son champion, échappé depuis le matin, reprendre sur un tour de piste, une cinquantaine de mètres au vainqueur de l’étape. D’un cœur unanime, il se déclare prêt à passer par profits et pertes les quelques centimètres supplémentaires qui lui ont manqué. Il accorde à la personnalité la palme justifiée que les circonstances ont refusé au coureur. Pour une fois, les suiveurs les plus endurcis ou les plus désinvoltes souscrivent au verdict populaire. Ce soir, les frontières de leur patrie sont sur l’Adour et sur la Nive. Il a suffi d’un coup de pédale d’un Darrigade déchaîné pour les naturaliser. »
Bien qu’il n’ait pas gagné, il lui est remis un bouquet qu’il offre lors de son tour d’honneur à … Ça c’est une autre histoire, patience …

Tour 1956 Darrigade à Bayonne 2

Ce Tour de France 1956, Darrigade aurait pu tout à fait l’emporter si, dans son entourage, on avait un peu plus cru en ses chances :
« À Toulouse, assis devant sa machine à écrire, Maurice Vidal, écrit son papier pour Miroir-Sprint : « Je pense que cette équipe de France, tirée à hue et à dia par les ambitions, n’a pas trouvé son unité, malgré les efforts de Bidot. Elle était prête à admettre comme leader –et encore- un spécialiste traditionnel du Tour de France Elle n’a pas eu l’intelligence de reconnaître en André Darrigade, la grande révélation du Tour 1956, le champion en plein épanouissement, capable de gagner aussi bien un championnat du monde qu’un Tour de France. Comme Georges Speicher en 1933. Et l’équipe de France s’en mordra les doigts, cela ne fait aucun doute … »
En effet, neuf ans après Jean Robic, c’est un autre valeureux coureur d’une équipe régionale, Roger Walkowiak, qui arriva en jaune au Parc des Princes.
À défaut de ramener la toison d’or à Paris, Dédé-de-Dax s’inventa une autre idée en instaurant l’habitude de gagner la première étape du Tour, à quatre reprises en cinq ans (entre 1956 et 1961).

Tour 1959 maillot jaune 4eme fois

Tour 1958 maillot jaune radieux

J’ai encore précisément en mémoire les images en noir et blanc de l’unique chaîne de télévision, lors de l’arrivée au sprint de l’ultime étape du Tour 1958 au Parc des Princes. Darrigade dominait tous ses adversaires lorsqu’à la sortie du dernier virage, il percuta avec une violence inouïe le jardinier du vélodrome qui s’était avancé imprudemment.
Celui-ci allait décéder, quelques jours plus tard, des suites de cette terrible collision. Quant à André, ses esprits retrouvés, la tête pansée comme une momie, il accompagna le vainqueur du Tour Charly Gaul, l’ange de la montagne, dans son tour d’honneur.

Tour 58 chute au Parc

1958 Darrigade momie

En cet âge de la toison d’or, André courait sous les couleurs de l’équipe de France comme lieutenant de mon idole normande Anquetil, futur quintuple vainqueur du Tour.
Une profonde amitié s’était nouée entre eux. Comme André, Jacques débuta sa carrière professionnelle sous le maillot de la marque La Perle. Celle-ci ayant mis la clé sous la porte, ils la poursuivirent en 1956 sous le maillot vert des cycles Helyett. Après La Perle, quel joli nom encore que cet Helyett !
Dans un autre ouvrage, Christian Laborde en fit l’éloge, certes au travers de la chorégraphie pédalante de mon champion, mais j’ai envie d’y associer ici son ami André : « Qu’il est beau le Helyett de Jacques Anquetil ! Helyett : quel nom étrange, merveilleux ! Helyett est un mélange, une touillerie dans le shaker du patois français, d’alouette et de goélette. Helyett, c’est pour glisser, voguer, et Jacques Anquetil voguait, glissait, sur les routes sèches ou détrempées, et, sur son passage, le chronomètre, épouvanté, claquait des dents. » Anquetil contre la montre, Darrigade dans les sprints, sur leur vélo Helyett, faisaient « valser les socquettes ».
André fut l’ami sincère de Jacques, et son équipier d’une grande loyauté et probité. On ne compte pas les fois où il « remonta » aux avant-postes Anquetil qui musardait à l’arrière du peloton, où il « bouchait les trous » pour rattraper une échappée dangereuse. Christian Laborde chuchote que « mon » champion ne fut pas toujours aussi prévenant, du moins manqua d’entrain, dans quelques circonstances qui pouvaient être favorables à Darrigade.

Miroir du Cyclisme Tour 1961

Darrigade Miroir du CyclismeAndré_Darrigade,_Margnat PalomaDarrigade Kamomé Dilecta

Après les cycles La Perle et Helyett, André Darrigade s’engagea, en 1961, avec l’équipe Alcyon au joli nom d’un oiseau fabuleux, volait-on pour autant …
La « réclame » envahissant de plus un plus le cyclisme, il courut ensuite pour la firme