Archive pour la catégorie 'Coups de coeur'

Ici la route du Tour d France 1957 ! (3)

Pour réviser les épisodes précédents :
– De Nantes à Thonon-les-Bains :
http://encreviolette.unblog.fr/2017/07/07/ici-la-route-du-tour-de-france-1957-1/
– De Thonon-les-Bains à Barcelone :
http://encreviolette.unblog.fr/2017/07/11/ici-la-route-du-tour-de-france-1957-2/

Á la fin du précédent billet, je vous avais laissé au milieu de la conversation, surprise par le malicieux Antoine Blondin, entre deux braves toros retraités devisant de la monotonie de la course d’hommes sur les Ramblas de Barcelone :
« « Qu’est-ce qu’on fait pour les vélos ? Ils ne sont pas responsables, les vélos ! Autrefois, encore, on s’efforçait de les protéger, on leur mettait des garde-boue, des sacoches. Mais aujourd’hui, voyez comme ils sont maigres et légers. Une pitié … »
Ici, chacun dut convenir que la chose était navrante, mais qu’on n’y pouvait rien, et que la bicyclette était un mal nécessaire à la course d’hommes.
« C’est pour les fatiguer », affirma un expert.
La vache fit entendre un ricanement et cligna de la paupière, comme quelqu’un à qui on ne la fait pas.
« Pour tout dire, je suis allée rôder autour du camion-atelier, et là j’ai vu des mécanos penchés sur les guidons.
– Alors, qu’est-ce que ça prouve ?
– Eh bien ! mes amis, ils leur liment les cornes ! » »

Jour de repos à Barcelone avec l’étonnant agrément d’une courte course individuelle contre la montre dans le beau parc de Montjuich, disputée en fin d’après-midi à l’heure des corridas.
« Il est évidemment paradoxal de faire monter nos champions sur leur vélo le jour où ils sont censés se reposer, mais ce spectacle offert aux Catalans part d’une observation fort judicieuse : les coureurs font tous du vélo pendant les jours de repos, afin de ne pas perdre l’automatisme du pédalage. Alors, autant les faire courir sur une brève distance, puisque le résultat sera le même. »
« Le rythme a été vite trouvé et le spectacle a été égal à l’enthousiasme du public, l’enthousiasme en ce qui concerne les vaillants petits coureurs espagnols, s’entend, et c’est assez naturel de la part des Catalans. Nos géants, eux, étaient de très mauvaise humeur. Ils veulent bien pédaler les jours de repos de leur propre initiative, mais ils ne veulent pas qu’on les y contraigne. Hassenforder fit sa petite démonstration personnelle : il mit 18’ 41’’ pour couvrir, sans la moindre conviction, deux tours de circuit que ses confrères, plus consciencieux, bouclaient entre 15’20 et 16’ 50’’. »
« Le classement de l’épreuve a été un reflet assez fidèle du classement général et de l’ordre actuel des valeurs : Jacques Anquetil a gagné devant Jean Forestier, Loroño et Bauvin. Vous verrez que l’ordre de classement de la « vraie » étape contre la montre Bordeaux-Libourne, jeudi prochain, diffèrera peu, dans les grandes lignes, de celui de Montjuich. Les courses contre la montre procèdent des mathématiques, sciences exactes. »
Maurice Vidal qui n’est pas journaliste à Miroir-Sprint, magazine d’obédience communiste, par hasard, dénonce les cadences infernales : « Nous avons été deux à protester contre ces heures supplémentaires abusivement imposées aux coureurs pour cause de pesetas : votre serviteur qui a préféré se délecter du royal spectacle du quartier gothique de Barcelone et de la vie étourdissante des ramblas, et Roger Hassenforder qui, n’étant pas payé pour faire le clown un jour chômé, a mis quatre minutes de plus que le vainqueur pour accomplir 9 km 800, afin de marquer sa désapprobation. »
Antoine Blondin traita mon champion avec tous les honneurs dus au vainqueur : « Quand Anquetil s’élança à son tour, le dernier, le sens athlétique de cette course se dégagea en pleine lumière. Le sentiment exquis de l’avoir pour soi tout seul n’empêchait pas qu’on l’étalonnât par rapport à ses adversaires. Son coup de pédale ample, l’aspect irrémissible de son effort haussaient le diapason et, pour nous qui le suivions, tout était pour le mieux, dans le meilleur des mondes. »
On lui donna un grand récipient argenté monté sur socle, genre Coupe Davis, un peu moins laid tout de même !

Tour 1957 Anquetil à Montjuich blog1Tour 1957 Anqetil à Montjuich blog 2

Je ne pouvais pas rêver meilleure distribution des prix en ce dernier jour de classe, en effet, en ce temps-là, les vacances scolaires commençaient la veille du 14 juillet.
Le lendemain, l’étape ramenait les coureurs en France, de Barcelone jusqu’à Ax-les-Thermes.
Je me souviens encore de la voix de Guy Kédia sur les ondes de Radio-Luxembourg. Comme tous les enfants de la communale et du Cours Complémentaire, nous venions de défiler dans les rues de mon bourg natal en ce jour de fête nationale. Quand j’allumai mon transistor, je compris immédiatement qu’un drame venait de se produire sur la route du Tour.
Dans le quotidien L’Équipe, le journaliste Michel Clare qui partagea longtemps la fameuse voiture rouge 101 avec Antoine Blondin et Pierre Chany, reproduisit les propos entendus sur Radio-Tour : « Attention ! Attention ! On demande l’ambulance en avant de la course … Un très grave accident vient de se produire. »
« Un silence terrible succéda à ces quelques mots » enchaîna le rédacteur. Puis la voix reprit : « C’est notre confrère Alex Virot et son motard qui ont été victimes de l’accident… » Clare décrivit la scène telle qu’il la découvrit sur les lieux du drame : « Les deux corps rompus gisaient sur les rochers, en contrebas de la route. Alex Virot avait cessé de vivre. Quant à René Wagner, sa bouche, d’où coulait le sang, remuait encore, mais la vie s’en allait très vite de ce corps pantelant, de ce visage couleur de cire. Il devait mourir dans l’ambulance qui l’amenait à la clinique de Ripoll, quelques minutes plus tard. »
Le coureur Marcel Queheille qui roulait seul à la poursuite de Jean Bourlès, l’homme de tête, fut la dernière personne à avoir vu en vie le célèbre reporter : « Á une cinquantaine de mètres devant moi, je vis la machine perdre l’équilibre sur les gravillons. Elle partit en zigzag, le chauffeur tenta de la maîtriser ; elle heurta une borne, puis deux, puis partit dans le vide. Je n’aperçus plus que deux jambes en l’air et des souliers qui voltigeaient. Jamais de ma vie, je ne pourrai oublier cela … »
La photographie des deux victimes gisant dans le ravin parut dans tous les journaux ; il est probable que, par respect, cela serait moins le cas aujourd’hui. Une plaque commémorative est visible encore sur les lieux du drame.
Pourquoi à cet endroit que rien ne désignait spécialement comme lieu de tragédie ? C’est l’histoire du jardinier de Samarcande que la mort attendait à l’heure dite, au lieu déterminé de toute éternité.
Alex Virot avait 67 ans. J’eus l’occasion d’évoquer sa brillante carrière de journaliste, pas uniquement sportif, dans un billet consacré aux grandes voix du reportage sportif :
http://encreviolette.unblog.fr/2014/03/01/bonjour-chers-auditeurs-ou-le-commentaire-sportif/
Sa disparition dans les gorges du Rio Ter, en Espagne, suscita un immense émoi auprès du public et des suiveurs et coureurs du Tour de France.

Tour 1957 Barcelone-Ax Bourlès blog

La tragédie rejeta au second plan, la belle performance du coureur de l’équipe de l’Ouest Jean Bourlès qui, avant de courir les routes en vélo, exerçait le métier de cultivateur à Pleyber-Christ dans le Finistère.
Les ascensions des cols de Tosas et Puymorens n’avaient pas rebuté Bourlès qui, après une échappée de 150 kilomètres, termina à Ax-les-Thermes avec quatre minutes d’avance sur Queheille, le menuisier charpentier basque, un autre coureur régional de valeur.

Tour 1957 Barcelon-Ax Queheille blog

Tour 1957  Barcelone-Ax Anquetil mène dans col de Tosas blog

Tour 1957 Barcelone-Ax col de Tosas blog 1Tour 1957 Bauvin mène col de Tosas blog

Par contre, la journée fut marquée par les abandons de Stanislas Bober et Nello Lauredi, à la course de qui Ax met régulièrement un terme, selon le jeu de mots de Blondin pour rappeler la chute de l’azuréen dans la même région deux ans avant.

Tour 1957 Bober chute dans Puymorens blogTour 1957 Lauredi chute dans Puymorens blog

Le lendemain, les suiveurs du Tour retrouvèrent un peu d’apaisement dans les magnifiques paysages traversés entre Ax-les-Thermes et Saint-Gaudens. Maurice Vidal tombe en pâmoison devant l’Ariège et ses 50 nuances de vert :

« – Ici, Monsieur, c’est sensationnel pour les nerfs. Vous arrivez fou. En moins de trois ans, vous êtes rétabli.
Ce n’était bien sûr, qu’une image d’un maître d’hôtel d’Ussat-les Bains.
Et c’est pourquoi, le lendemain matin, nous reprenions la route sans attendre les trois années fatidiques. Après avoir toutefois dormi dix heures, sans un rêve, exactement comme si le brave homme qui aime tant son petit village nous avait drogué. Mais comme ce n’est pas le cas, il faut bien le chanter après lui : Ussat-les-Bains (Ariège), c’est sensationnel pour les nerfs.
En fait, c’était aussi pour nous le début d’une journée enchanteresse. L’Ariège est l’une de ces régions de France trop méconnue dont j’essaie, dans ce récit, de vous dévoiler les beautés. Un Français lointain, du Nord, de Paris ou de l’Est, lorsqu’il évoque les splendeurs françaises, s’écrie :
– Ah ! la Provence, la Côte d’Azur, la Côte d’Argent, la Bretagne !
– Ah ! la Haute-Savoie, les Pyrénées … les Vosges …
Mais l’imaginez-vous s’exclamant avec ravissement :
– Quelle merveille que l’Ariège !
Et pourtant une telle exclamation n’appellerait pas une cure à Ussat-les-Bains ! Car il s’agit bien d’une merveille !
Il n’y a pas de routes droites en Ariège. Vous ne passez pas, aveugle, comptant les bornes kilométriques. Ici, vous n’attraperez pas la crampe de l’accélérateur. Chaque hectomètre de route compte son virage qui vous accroche et les roues et le regard. Il n’y a pas un site à admirer, pas de table d’orientation, pas de neuvième merveille du monde.
Le paysage est fait de mille détails. Vous le regardez comme vous regardez un dessin de Pellos : longuement, en découvrant sans cesse quelque trouvaille.
Rien de commun par exemple avec l’écrasante beauté d’un grand massif. Si, au détour d’une route, vous découvrez brusquement le Mont Blanc ou la Meije, vous restez le souffle court, vous vous arrêtez, vous contemplez longuement ce phénomène rarissime, unique, pour bien vous fixer dans les yeux ce qu’il a d’exceptionnel, afin de profiter plus tard de la chance de l’avoir vu.
Inutile de s’arrêter dans les paysages montagneux de l’Ariège, et dans le prolongement de la chaîne, des confins de la Haute-Garonne et des Hautes-Pyrénées. C’est un paysage où l’on passe, où l’on se sent bien, un paysage pour déprimés nerveux. Pas de choc, pas d’émotions violentes, mais un doux enchantement du regard et des sens, une harmonie calme et tonique des couleurs.
Le col de Port, qui vous mène d’Ax-les-Thermes à Saint-Girons, est le moins farouche qui soit. Toute sa masse apparaît d’un vert adouci qui n’est ni d’herbe, ni d’arbre. En pénétrant sur ses pentes, on s’aperçoit que cette nuance rare du vert est due à la fougère.
La fougère, quelle magnifique et inattendue chevelure pour une montagne ! Et si elle reste aussi belle et verte, c’est que le soleil y est clément, lui dispensant les degrés avec mesure, et qu’il a signé avec le vent léger le pacte qui permet à la nature de s’épanouir.
Dans la montée de Port, ombre et soleil alternent. Le jour de l’étape, il y faisait délicieusement frais, et nous péchions par envie de monter à pied comme les milliers de spectateurs, accourus de la vallée pour voir souffrir les géants. Au sommet, il y avait une vaste prairie creuse au fond de laquelle déjeunaient des campeurs.
De l’autre côté du sommet trop vite atteint (pour nous, pas pour Hassenforder), on découvre l’enchevêtrement des vallées ariégeoises … Impossible d’énumérer ici notre moisson de belles images : cette vieille femme armée d’une serpe qui tournait le dos au Tour de France (ne pas confondre fan et faneuse), ces moissonneurs dans un champ d’or arrêtés dans leur travail comme pour une pose d’un tableau de Millet (Le sonneur d’Angélus), cette herse abandonnée derrière la haie d’un virage, tout nous prouvait que l’altitude, ici, n’interdit ni la vie, ni, par conséquent, le travail. Même le village qui s’appelle la Henne Morte, et dont le gouffre est célèbre, nous a paru bien vivant.
Plus loin, nous avons passé le col des Ares, sauté joyeusement le Portet d’Aspet et nous avons franchi le Portillon. Un bond en Espagne, en pensant aux Toulousains et aux Bordelais, parce que tout à coup aux deux extrémités d’un pont minuscule, le Rio Garona devient notre chère Garonne, celle qui a l’accent sonore et la grâce nonchalante des filles du Midi … »
Je doute que ce soient ces lignes pastorales qui m’ont amené, un quart de siècle plus tard, à trouver là l’âme sœur. Quoique … Je connais, aujourd’hui, parfaitement ces paysages que j’ai même souvent admirés à vélo. Grâce au Tour, l’Ariège est une région beaucoup plus fréquentée par les amoureux de la nature.
Je ne lui en veux pas qu’elle ait pu, au cours de ce Tour 1957, causer quelques tracas à mon champion. D’ailleurs pour être exact géographiquement, c’est en Comminges, dans l’inoffensif col des Ares que j’escaladais pourtant facilement, qu’Anquetil connut un début de défaillance.

Tour 1957 Anquetil à l'épreuve des Pyrénées blog

Tour 1957 Ax-St-Gaudens Port et Portet d'Aspet blog

Tour 1957 AX-St-Gaudens Anquetil à l'ouvrage Portet d'Aspet blogTour 1957 Ax-St-Gaudens Le Portillon blog

Tour 1957 Ax-St-Gaudes Riposte d'Anquetil blog

« Le Tour allait-il se jouer entre Chaum et Chaum (par une facétie de l’itinéraire, la course passait deux fois dans cette localité ndlr) ? Les Belges allaient-ils s’envoler ? Anquetil s’écrouler ?
– Moi, vous savez, les coureurs … Je ne viens que pour les camions qui passent avant.
Mais sa fille (en fleur) quinze ans, pull rose et blue jean, les yeux bleus énamourés, répétait, elle :
– Tu verras : Jac-ques-An-que-til est en jaune. Pourvu qu’il passe en tête qu’on le voit bien.
Faire rêver les jeunes filles, c’est bien la marque du succès, un indice sûr à la bourse des valeurs commerciales. Anquetil n’a pas pris, comme on le croit, la succession de Bobet. Il a pris celle d’Hugo Koblet… »
Les coureurs débouchèrent du virage de la grande rue de Loures-Barousse. « Aussitôt, une immense clameur s’éleva :
– Il y a quatre Français !
La demoiselle rose devint plus rose encore en disant :
– Jac-ques-An-que-til est là !
Il y était. Mais il passa avec les autres, à cinquante à l’heure. Et tandis que sa jeune admiratrice restait songeuse, tous les hommes présents se jetaient des numéros à la tête :
– 26 … Nencini … 24 … Defilippis … 85 … tiens, Jean Dotto, il est là aussi. C’est le 17 qui menait … c’est… attendez … c’est Keteleer.
Et un autre, fièrement, annonçait :
– Ils étaient 18. »
Et à André Chassaignon de conclure :
« Que c’est beau une bataille entre vrais champions ! Comme nous avons tremblé pour Jacques Anquetil et comme nous avons été soulagés de le voir revenir sur le groupe de tête dans cette difficile descente du col du Portillon. Et, avec lui, il y avait Forestier, papa de la veille, et non moins admirable que notre maillot jaune ! Les éternels mécontents font la moue : « Peuh ! Dix-huit hommes au sprint à Saint-Gaudens, bien la peine d’avoir mis trois cols sur le chemin ; il n’y a plus de Pyrénées, tout le monde sait cela, comme il n’y a plus d’Alpes ! Ces jeunes ne valent pas les anciens. Du temps d’Henri Pélissier … »
Fichez-nous la paix avec feu Henri Pélissier. Nous sommes en 1957 et à l’ère Anquetil. »
C’est l’Italien Defilippis qui remporta cette étape de dupes devant la foule compacte massée sur les gradins de l’ancien circuit automobile de Saint-Gaudens qui résistent encore, soixante ans plus tard, à la sortie de la ville en direction de Luchon.

Tour 1957 Defilippis à Saint-GaudensStGaudenscircuitblog

On repart pour Pau, toujours en compagnie d’André Chassaignon pour le journal But&Club :
« Ciel clair, temps frais, nous voilà gaiement partis pour notre dernière étape pyrénéenne.

Un Jurançon quatre-vingt-treize
Aux couleurs du maïs
Et ma vie, et l’air du pays
Que mon cœur était aise !

Ainsi chantait sur des vers de son compatriote Paul-Jean Toulet, le Béarnais Marcel Queheille, premier échappé du jour.
Qui sait ? Queheille caressait peut-être le rêve de passer seul en tête au Tourmalet, à Aubisque, sur le circuit d’arrivée chez le bon roi Henry ? Il fut rejoint dans le Tourmalet et creva dans la descente.

Ah ! les vignes de Jurançon
Se sont-elles fanées
Comme ont fait mes belles années
Et mon bel échanson ? »

Tour 1957 St-Gaudes-Pau après Ste Marie de Campan blogTour 1957 St-Gaudens-Pau Dotto en tete dans tourmalet blog

Tour 1957 St-Gaudens-Pau après Aucun dans Aubisque blogTour 1957 St-Gaudens-Pau Dotto en tête dans Aubisque blogTour 1957 Anquetil dans l'Aubisque blogTour 1957 St-Gaudens-Pau Nencini blog

Gastone Nencini vainqueur à Pau

Anquetil, victime d’une fringale pour avoir raté sa musette de ravitaillement à Luz-Saint-Sauveur, coinça à 1 kilomètre et demi du sommet du col d’Aubisque.
Si l’Italien Gastone Nencini s’offrit la poule au pot à Pau (et la certitude de gagner le Grand Prix de la Montagne), néanmoins, le Normand ne but pas le bouillon et se sortit des griffes de la « sorcière aux dents vertes » en terminant neuvième, à moins de trois minutes de son principal adversaire, le belge Marcel Janssens.
Blondin établit un premier bilan : « Ce Tour impitoyable –la moitié des coureurs sont partis hier matin l’orage au ventre, décimés par des indigestions, plus soucieux d’aller aux charbons de Belloc (les vrais remèdes végétaux ou les topettes explosives d’un docteur miracle homonyme ? ndlr) qu’au charbon tout court- accusait qu’il ne tient pas à forcer sur la pédale légendaire. Il est athlétique, mathématique, besogneux, au fond, il n’est pas épique à l’image de son vainqueur présumé Jacques Anquetil. Celui-ci est un immense champion, capable d’accents troublants. Á la longue, il risque néanmoins d’émouvoir davantage les tables à calculer des spécialistes que les imaginations des profanes. Son auréole bon teint tient aujourd’hui à sa jeunesse et à sa classe rayonnante, elle tiendra demain à son palmarès. Émargera-t-elle à l’anecdote sportive, c’est une autre histoire. »

Tour 1957 Ax-St Gaudens Anquetil sauve son maillot blog

Tour 1957 Anquetil solide leader à la sortie des Pyrénées blog

L’essentiel, finalement, c’est Robert Chapatte qui le résume dans sa chronique de Miroir-Sprint :

« Voilà … les Pyrénées sont passées et Anquetil est toujours maillot jaune du Tour. Avec une marge encore plus nette. Il ne reste plus, comme piège proposé d’ici à Paris, que les 66 kilomètres contre la montre de Bordeaux à Libourne pour amener d’éventuels changements au classement général. Avouez que, pour Anquetil, le piège n’est guère sérieux. Il serait inutile d’ajouter des explications à ce sujet. Ainsi, le Normand va gagner le premier Tour de France qu’il aura disputé … à 23 ans. Sauf accident d’ici Paris, il ne saurait en être autrement ;
Ainsi, Jacques Anquetil va entrer dans la prestigieuse catégorie des Grands, avec un grand G. Ce qui marque une époque. Mais il aura remporté ce Tour d’une manière jamais vue jusqu’ici. Pour lui, ce fut une affaire de décontraction. Pour les autres « Grands » qui gagnèrent dans le passé, on nota toujours des moments d’énervement.
Une confidence faite à son inséparable ami Darrigade, et dont nous devons nous excuser de la rapporter à ses adversaires, situera sa pensée :
« – Vois-tu André, heureusement que j’ai souffert aujourd’hui (il s’agissait de l’étape de Saint-Gaudens), sinon je croirais que le Tour n’est pas dur ! »
Jacques Anquetil, parti dans l’inconnu, a failli toucher Paris sans percer cet inconnu… et entre temps, il a remporté la plus belle épreuve du monde. Magnifique, son histoire, n’est-ce pas ? Or, il lui reste, selon toute vraisemblance, dix Tours de France à courir. Ne vous étonnez pas qu’il n’en perde que très peu d’entre eux. Car jamais l’étiquette, souvent distribuée mal à propos, de phénomène, n’a jamais aussi bien personnifié un champion. »
Je ne peux qu’adhérer aux propos de ces journalistes, mon champion a, d’ores et déjà, son premier Tour en poche, d’autant qu’une longue étape contre la montre se profile, exercice où Anquetil le Chronomaître est quasi imbattable. Quoique …
Auparavant, c’est encore un Italien, Pierino Baffi, qui l’emporte en solitaire au vélodrome de Bordeaux à l’issue d’une étape insipide où les suiveurs ont pris le temps de faire une halte à Villeneuve-de-Marsan, chez le chef Jean Darroze, pour goûter au foie gras, jambon de pays, écrevisses et fonds d’artichauts arrosés de Bordeaux généreux !


Tour 1957 PAU-Bordeaux Baffi blog 1

Un Tour n’est jamais gagné tant que n’est pas franchie la ligne d’arrivée au Parc des Princes, a-t-on l’habitude de dire, surtout par superstition. Voyez pourtant :

« Nonobstant Montaigne qui en fut le maire, mais déguerpit prudemment lorsque ses administrés furent frappés du choléra, Bordeaux est une triste ville -comme les autres villes … – lorsqu’il pleut. Et la pluie, ce matin, nous a fait la mauvaise plaisanterie de nous surprendre au réveil. Une pluie fine, tenace, presque invisible et qui mouillait d’autant plus. Vers dix heures, elle est devenue grosse averse. Dieu merci ! le soleil est l’allié naturel du Tour de France. Il a entrepris un match au finish contre toute cette eau qui dégoulinait sur la route du vin et il a fini par l’emporter.
Les Bordelais ont d’ailleurs failli nous tuer notre Anquetil, alors qu’il se rendait aux Quatre-Pavillons. Un de ces automobilistes qui professent que la gent cycliste est écrasable à merci l’a coincé dans un virage et Anquetil n’a dû qu’à son adresse naturelle et à sa chance de ne pas passer sous les roues. Il a seulement heurté l’aile de la voiture du poignet. Rien de grave mais vous voyez d’ici le fait divers, la « une » sensationnelle : « Maillot jaune du Tour de France, Jacques Anquetil, renversé par un chauffard, abandonne ! » »
Ouf !
« Nonchalamment, il s’en fut vers le départ. Mais quelle angoisse derrière cette nonchalance, quelle tension de tout l’être sous ce calme de commande ! Nous avons été deux ou trois à vivre ces instants. Je sais maintenant ce qu’est la concentration de Jacques Anquetil avant une course qu’il veut gagner et de quelle inquiétude, résolument surmontée, elle est faite.
– Cinq, quatre, trois, deux, un, partez !
Derrière lui, ce fut la ruée. La 203 de Bidot, d’abord, avec le mécano debout, un vélo sur l’épaule, les motos, les voitures, à la file indienne sur l’étroit chemin abrité par les haies, détrempé par l’averse, fertile en virages et en côtes sèches. Tout de suite, l’aiguille de notre tableau de bord se fixa à 45/50 km/h. C’était l’Anquetil du Grand Prix des Nations qui roulait dans un décor un peu semblable à la vallée de Chevreuse, aux vignes près. Je reconnaissais, inchangé dans l’allure, l’athlète harmonieux de Dourdan et Chateaufort. C’était bien cette puissance, ce rythme des jambes qui semble lent tant le braquet est démesuré, cet arrachement du vélo dans les côtes … »

Tour 1957 Anquetil clm Libourne blogTour 1957 Anquetil clm à Libourne blogTour 1957 CLM Libourne avec Van Est blog1Tour 1957 CLM Libourne avec Van Est blog2Tour 1957 CLM Libourne crevaison Anquetil blogTour 1957 Anquetil clm le style blog

Antoine Blondin prend le relais :
« Le beau temps, ce serait de boucler ou de bâcler le parcours en une heure et demie. Prévoir le temps qu’ils feront est apparemment plus facile que d’envisager le temps qu’il fera. C’est compter sans la météorologie. Il faut maintenant suivre les étapes contre la montre avec un baromètre en sautoir… Il pleuvait sur cette étape dédiée à Saint-Émilion et l’expression « mettre de l’eau dans son vin » prenait un sens transparent …
Le spectacle était impressionnant de ce Normand bouchant le trou, comme ils savent faire, avec l’ivresse du triomphe dans le regard. Il s’agissait certainement d’un trou normand, car l’affaire fut avalée en une seconde. Parti trois minutes après Van Est, il le rejoignait après une quarantaine de kilomètres et leurs cortèges respectifs se confondaient durant quelques instants. C’est alors que Jacques creva. Ici, le silex est d’or. On espéra sans y croire que cette mauvaise fortune allait compromettre celle de la compétition. Il n’en fut rien. Á l’inverse de Gay, dangereux récidiviste qui ne traverse pas entre les clous et creva cinq fois (le coureur le plus pfuit ! … de la journée), Anquetil escamota cette épreuve subsidiaire de travaux pratiques. L’épreuve de vérité avait cette fois bel et bien décerné le verdict attendu.
Quand Anquetil pénétra sur la piste de Libourne, cendrée légitimement offerte à la foulée d’un champion si bien trempé, comme on dit d’un acier, un rayon de soleil extrêmement opportuniste mit le nez à la fenêtre et c’est dans une gentille atmosphère de comice que le speaker annonça qu’il avait accompli la promenade en une heure trente-deux minutes.
Après la pluie, le beau temps. »
Blondin aurait-il le cafard que le Tour s’achève ?
« Un Maillot Jaune, une peur bleue, une lanterne rouge, une copie blanche, peu de matière grise … Nous en aurons vu de toutes les couleurs pendant trois semaines. La mémoire, comme un arc-en-ciel, retient et dilapide des souvenirs confondus, pépites qu’il nous faudra extraire de leur gangue et rentrer avant l’hiver, pour les veillées. Seul s’impose aujourd’hui ce sentiment que Gustave Flaubert appelait la mélancolie des sympathies interrompues. Le Tour, carrefour de nations et de langages, plaque tournante pour les amitiés, est maintenant semblable à un quai de gare bruissant de partances et de déchirements. »

Tour 1957 Pellos Fin du Tour blog

Maurice Vidal pleure aussi la fin d’un Tour où il a perdu deux compagnons :
« Vendôme, Chateaudun, Bonneval sont des noms de retour. Rambouillet, Chevreuse, Petit-Clamart … Le Tour se termine dans un parfum d’interclubs. Ce n’est pas de Libourne à Paris qu’on fait des découvertes. Notre bilan était fait à la sortie des Pyrénées, les principaux « Compagnons du Tour » étiquetés, classés avec leur visage, leurs mérites …
… Tout à l’heure, nous allons nous perdre dans l’anonymat du métropolitain. Nous côtoierons ceux qui sont restés là, qui n’ont rien vu, et nous souffrirons de ce qu’ils n’en sachent rien. Ils plaindront nos visages hâlés par le soleil, pensant que nos vacances sont terminées et que les leurs restent à prendre. Comment leur dire :
– Nous revenons du Tour de France, ce dont vous êtes occupés à discuter, nous l’avons vu, de nos yeux vu. Nous avons brûlé sous le soleil du Cotentin, noirci sur la route de Roubaix, nous avons franchi les frontières, claqué des dents, sur la route de Saint-Gaudens. Nous sommes de ceux qui ont vécu. Et si vous le saviez, vous nous regarderiez avec l’admiration qu’on voue aux conquistadors. Nous sommes les Marco Polo de la petite reine.
Mais non, rien n’aura lieu de tout cela. Mais nous tous, coureurs, soigneurs, mécanos, journalistes, chauffeurs, nous serons heureux de gravir le dernier col, l’escalier qui mène au foyer, là où nous attendent ceux qui nous aiment, et que notre « gloire » n’impressionne pas.
Hélas, hélas, deux foyers aujourd’hui seront plus terriblement déserts, car deux hommes ne rentreront pas de ce voyage : un motocycliste, René Wagner, un radioreporter, Alex Virot.
Et dans ce jour de rentrée, c’est d’abord à ces foyers-là que nous pensons. Rien ne pourra faire que l’absent ne soit pas absent, ni notre tristesse, ni notre amitié. Le Tour, pour nous, se terminera lundi à l’église Saint-Augustin, où nous côtoierons pour la dernière fois nos deux camarades, morts dans le Tour de France, mais en Espagne.
Wagner … Virot … Le soir de leur mort à Ax-les-Thermes, je cherchais à la permanence une lettre dans la case réservée à mon initiale. Il n’y en avait pas pour moi. Mais il y en avait deux, qui ne seront jamais lues. Pardonnez-moi si de tous les chocs reçus dans ce Tour, c’est celui-là qui reste le plus fort. »

Tour 1957 Keteleer pluie blogTour 1957 Libourne-Tours Angouleme blogTour 1957 Libourne-Tours Poitiers blogTour 1957 à Ruffec blogTour 1957 à Parcoul (Dordogne) blogTour 1957 Libourne-Tours Civray blogTour 1957 Richelieu blogTour 1957 Libourne-Tours passage à niveau blogTour 1957  victoire de Darrigade à Tours blogTour 1957 après l'arrivée à Tours blogTour 1957 Darrigade au ParcTour 1957 Defilippis au Parc

J’ai omis de vous dire que les deux dernières étapes ont été remportées par André Darrigade, celui-là même qui avait gagné la première à Granville. La grande boucle est bouclée.
« Louison Bobet, en maillot de soie, était parmi ceux qui aidèrent le public du Parc des Princes à prendre patience, en attendant l’arrivée triomphale de Jacques Anquetil et ses 55 vassaux du Tour 1957. Ainsi a-t-il assisté à l’hommage vibrant de la foule à son jeune rival. Quels purent être ses sentiments pendant le tour d’honneur, très acclamé, de Jacques Anquetil ?... »
Vous savez bien que les jeunes générations ont vite fait de battre en brèche l’autorité de leurs aînés. Le gamin de dix ans que j’étais dérogea d’autant moins à cette attitude que la victoire de son champion, pour sa première participation au Tour, le remplissait de bonheur.
Dans le volumineux courrier qu’Anquetil reçut, figurait cette déclaration d’une infidèle admiratrice : « Avant, j’aimais Bobet et Gaul. Maintenant, c’est vous que j’aime. »

Tour 1957 Anquetil et son père au Parc blog

Tour 1957 Anquetil au Parc blog1

Tour 1957 Apres Tour Anquetil blogTour 1957 équipe de France au Parc blogTour 1957 Anquetil un seul élu blogTour 1957 Anquetil s'endort heureux blog

Le triomphe de l’équipe de France est quasi-total : 11 victoires d’étape (plus celle contre la montre par équipes à Caen et celle sur le circuit de Montjuich), le maillot jaune bien sûr, le maillot vert du classement par points avec Jean Forestier, et le challenge Martini par équipes. Une vraie razzia ! Seul, lui échappent le Grand Prix de la Montagne où Bergaud échoue d’un point derrière l’Italien Nencini, et la Prime de la Combativité décernée à Nicolas Barone.
Le régional de l’équipe d’Ile-de-France André Le Dissez, le chef coiffé d’un symbolique képi de facteur (c’était son surnom eu égard à son ancien métier) reçoit les deux bouteilles de Pomerol du Prix Gaston Bénac attribué au coureur le plus sympathique et le plus souriant. Quelques années plus tard, il eut l’honneur d’être le héros d’une savoureuse chronique d’Antoine Blondin intitulée L’Iliade et Le Dissez !

Tour 1957 Le Dissez blog

Mes souvenirs se sont estompés mais je peux avancer sans trop me tromper que cet été là fut l’un des plus radieux de mon enfance.
Sur mon petit vélo vert, je dus faire des tours et des détours dans la cour ou dans les rues avoisinantes de ma maison école, revêtu évidemment de la toison d’or que m’avait cousue une enseignante adjointe de ma maman. Cette fois, le paysan, plus ouvert sur l’actualité (le quotidien Paris-Normandie consacrait plusieurs pages à l’avènement du champion rouennais), dut m’encourager avec des « Allez Anquetil ».

Tour 1957 couverture Miroir Sprint après tour blogTour 1957 couverture Après Tour But&Club blogTour 1957 Anquetil blogTour 1957 Anquetil blog 2

Le ravissement se prolongea encore quelques semaines avec la lecture des numéros spéciaux d’après-Tour. L’un d’eux consacra un grand récit à Anquetil l’espiègle, clin d’œil à un conte de la littérature allemande.

Tour 1957 blog

En 1997, le Tour de France démarra de Rouen pour célébrer le quarantième anniversaire de la première victoire de Jacques Anquetil (et son succès d’étape dans la capitale normande) et le dixième anniversaire de la mort du champion.
Mieux encore, la première étape s’achevait, devant chez moi, dans ma ville natale de Forges-les-Eaux. Mon père qui, sans doute, m’avait inculqué la passion du vélo, avait quitté ce monde aussi. La maison familiale, où mes parents s’étaient installés à leur retraite, se situait à 500 mètres de la ligne d’arrivée.
Le gosse, qui venait d’atteindre le demi-siècle, ne reconnut pas les Tours de France de son enfance : dans un sprint effrayant, un certain Super Mario (Cipollini) régla un peloton de coursiers gonflés à l’EPO. Les lauréats du jour reçurent leurs récompenses sur un podium, à l’écart du public, face à quelques VIP triés sur le volet.
On avait cassé son jouet ! Furetant aux abords du village d’arrivée, l’ex gamin en retrouva quelques morceaux. Il se frotta les yeux, non il ne rêvait pas : attablés, devisaient joyeusement les membres de l’équipe de France du Tour 1957, réunis à la mémoire de son champion autour de Janine son ex épouse.
Les cheveux grisonnaient ou se faisaient rares, les silhouettes s’étaient arrondies, mais il les reconnut tous : il y avait là Privat dit Néné la Châtaigne, Jean Stablinski, André Darrigade le Landais, Jean Forestier le Lyonnais, François Mahé le Breton, Gilbert Bauvin le Lorrain, la Puce du Cantal Louis Bergaud, et le granitier breton Albert Bouvet (qui nous a quittés il y a quelques semaines). Il y avait même un Ange de la montagne, Charly Gaul, barbu et ventripotent, venu vérifier si la canicule sévissait toujours en Normandie !
Je crois que quelques larmes coulèrent sur les joues du grand enfant. Voilà pourquoi le Tour de France 1957 ne fut pas un Tour comme les autres.
En vous le racontant, j’ai évoqué un peu de mon enfance.

Un immense merci à tous ces écrivains et journalistes qui me font toujours rêver en racontant la légende des cycles :
Antoine BLONDIN : Tours de France Chroniques de « L’Équipe » 1954-1982, La Table Ronde
Maurice VIDAL : chroniques Les Compagnons du Tour, Miroir-Sprint juin-juillet 1957
André CHASSAIGNON : chroniques La Gazette du Tour, But&Club juin-juillet 1957
Roger BASTIDE : chroniques But&Club juin-juillet 1957
Robert CHAPATTE : chroniques Alors raconte …, Miroir-Sprint juin-juillet 1957
Pierre CHANY et Michel CLARE : articles L’Équipe juin-juillet 1957
Et à tous les photographes pour leurs merveilleuses images

Publié dans:Coups de coeur |on 19 juillet, 2017 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1957 ! (2)

Pour réviser : http://encreviolette.unblog.fr/2017/07/07/ici-la-route-du-tour-de-france-1957-1/

Tour 1957 Thonon repos blog

Les coureurs ont goûté à un repos bien mérité sur les rives rafraîchissantes du lac Léman. Moi, infatigable gamin, ce jour-là, j’ai sans doute enfourché mon petit vélo vert pour écrire mes propres pages de la légende des cycles en faisant le tour de mon bourg normand et du bois de l’Épinay. Un paysan conservateur (pléonasme ?), sur le bord de la route dut m’encourager : « Vas-y Bobet ! » ou pire encore « Allez Robic ! ». Non, même si ma pédalée ne rivalise en rien avec son incomparable style, je suis Jacques Anquetil, tout simplement ! Il paraît qu’il peut rouler sans renverser un verre d’eau posé sur son dos. Je tente d’adopter le même aérodynamisme, une gageure avec mon guidon plat !
Comme tous les suiveurs du Tour et, sans doute, Anquetil lui-même, j’attends, avec impatience et une pointe d’inquiétude, la première étape alpestre entre Thonon-les-Bains et Briançon, avec le franchissement du mythique col du Galibier. Tant de réponses à tant de promesses devaient être établies à Briançon que l’on a hâte d’y être.
Mais auparavant, il va falloir vivre un épisode de course digne des Tours de France de grand-papa, au temps de Maurice Garin, premier vainqueur en 1903, et Eugène Christophe, premier maillot jaune en 1919 (il l’enfila, non loin de là, à l’issue de l’étape Grenoble-Genève).
C’était sans compter en effet sur les éléments naturels. Ce qu’il est convenu d’appeler la « crue du siècle » en Savoie a ravagé la vallée de la Maurienne, le mois précédent.
Pour évoquer cette scène extraordinaire, j’ai recours à un chroniqueur qui l’est tout autant : Antoine Blondin, avec son sens inné du calembour, décrit Un Tour de taille !
« La vitesse est aristocratique, mais la lenteur est majestueuse. La caravane, étirée au flanc de la Maurienne, menant son inexorable travail à la chaîne, lovant ses anneaux rompus de lacet en lacet, basculant d’une cime à l’autre, évoquait, par son ampleur et sa cadence processionnaire, les légions d’Hannibal. Ce Carthaginois entreprenant, lorsqu’il parvint devant les Alpes, imagina d’en forcer le passage à ses éléphants en dissolvant la roche, présumée calcaire avec du vinaigre. Les escadrons du Tour de France n’ont pas eu besoin de recourir à cet expédient qui flatte la rêverie. Sous les roues, la montagne semblait s’effriter d’elle-même. Le spectacle n’en était pas moins épique de ces blocs de pierre roulés au bord des torrents, de ces routes défoncées par les inondations, de ces eaux déchiquetant les pitons par pans, isolant des îlots ravagés, creusant à travers la terre de longues saignées tumultueuses. Si cette course cycliste doit un jour mourir à la tâche, on ne lui souhaite pas d’autre linceul que ce sol d’avant le chaos.
Au reste, il apparut bien, durant un moment, que le Tour de France, bouclant sa propre boucle, retombait en enfance. On retournait au premier âge, à l’âge de pierre, quand le silex, ô ironie, était encore une conquête. La frêle bicyclette de l’ère atomique était dépassée par les circonstances. On eût dit l’héritière épuisée d’une vieille famille de hobereaux, châtelaine pâle incapable de faire face aux exigences du domaine. On eût voulu, pour les coureurs, de plus robustes vélos, des cadres brasés à la forge, des pneus ballons, que sais-je, peut-être de longues moustaches, un autre sang, un autre cœur de chercheurs d’or. La fin d’une race affrontait, ici, la fin du monde.
À l’ère primaire, tout commença par un immense nuage de poussière. Autruches de bonne volonté, les athlètes et les suiveurs l’accueillirent en se cachant la tête sous l’aile pour ne pas voir que le danger venait précisément de ce que l’on n’y voyait plus rien. Le simoun qui s’était abattu sur le cortège portait de rauques rumeurs, des cris. On apercevait, à dix centimètres, des silhouettes saupoudrées comme des beignets méconnaissables. Les traîneurs de sable faisaient jaillir, dans leur sillage, de hauts geysers qui vous retombaient dans le faux col, à se demander ce qu’on va chercher au Sahara. La confusion et l’incognito permettaient aux plus malins de jeter de la poudre aux yeux de leurs adversaires, ils cherchaient à prendre le large dans l’impunité, comme le torpilleur s’esbigne derrière un écran de fumée, comme la seiche jette son encre. Les combats de nègres dans un tunnel sont propices aux métamorphoses. On s’attendait à retrouver, à la sortie, les ombres couvertes de cendre de Christophe et de Garin, une cendre qui eût été la cendre épaisse de l’histoire, comme dit Victor Hugo. Il faut croire que les grands ancêtres ont choisi de faire cendres à part, car nous reconnûmes tout bonnement nos gentils pierrots habituels, le bec un peu plus enfariné si possible.
Ensuite, vint l’ère des cailloux. Une grande marée rocailleuse qui recouvrait le chemin. Avec les invectives d’usage, les coureurs mirent pied à terre, empoignèrent leur machine comme un quartier de bœuf et se mirent à courir droit devant eux. Au sein de la panique, seul Hassenforder conservait assez de sang froid pour s’offrir un porteur. Il confia son engin à son mécano, convia les foules à admirer sa foulée et, avec l’allégresse d’un monsieur qui ouvre une parenthèse plaisante, s’en alla en sautillant, le calembour entre les dents : « Après moi, le déluge ! »
Pour en finir avec cet intermède cosmique, les eaux recouvrirent effectivement la terre quelques kilomètres plus loin et les amateurs de pédalo s’en donnèrent à cœur joie pendant quelques minutes. Après quoi, il ne resta plus qu’à espérer l’apparition du grimpeur ailé, véritable colombe de l’Arche, qui nous annoncerait que le cataclysme s’apaisait. Nous attendîmes en vain. En revanche, une fière bataille se déclencha sur le plancher retrouvé d’un Galibier nettement amélioré, sans doute encore sans ascenseur, mais avec tout le confort moderne sous les pneus et l’eau courante à tous les étages. Elle nous permit d’apprécier, en la personne de Jacques Anquetil, la chevauchée d’un champion en or massif à travers un massif en or, rare aubaine.
Ce Tour de taille par l’envergure est aussi un Tour d’estoc. On aurait pu croire que les hommes se serraient les coudes dans les catastrophes planétaires, faisaient front contre la nature. Il n’en est rien. Janssens et Nencini attaquèrent, dès que les éléments se furent calmés, cependant que Mahé et Bergaud jetaient le manteau de Noé sur la défaillance de Forestier. Il restait à Anquetil, sauvé des eaux, à sauvegarder la raison sociale du Club des Maillots Jaunes de l’équipe de France. Ce qu’il fit avec une ardeur stupéfiante, dont le retentissement n’est pas encore éteint chez les suiveurs, fardés comme des odalisques, qui déambulent dans Briançon, étonnés de voir sur le passage d’un troupeau de moutons un peloton groupé pour la première fois, et traînent encore, sous leur crasse héroïque, la nostalgie sanitaire du lac Léman, la pièce d’eau des Suisses. »

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L’étincelant Antoine a déjà défloré l’issue de l’histoire. Le fait est que nous en savons beaucoup plus. La situation s’est clarifiée dans le Galibier. Anquetil a démontré ses talents de grimpeur. Et si vous saviez comme cette démonstration représentait un suspense pour l’intéressé et les suiveurs. Certes Jacques ne s’est pas envolé à la manière d’un Gaul ou même d’un Bobet. Mais il s’agissait pour lui d’une prise de contact. Il l’appréhendait. Il en est sorti rassuré. Et avec le maillot jaune !

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La victoire d’étape, au pied de la citadelle de Briançon, revient à l’Italien Gastone Nencini, tout récent vainqueur du Tour d’Italie, grâce à Charly Gaul, au nez et à la barbe de l’imberbe Louison Bobet.
Le populaire journaliste (et ancien coureur) Robert Chapatte, dans son article L’époustouflant Marcel Rohrbach, insiste, lui, sur la brillante ascension du Galibier effectuée par ce coureur trop méconnu de l’équipe régionale du Nord-Est-Centre.
1 mètre 63 pour 58 kilos, tout mouillé, issu d’une famille de dix enfants, le valeureux Marcel était originaire de la Creuse. Il venait de remporter quelques semaines auparavant le Critérium du Dauphiné Libéré, une prestigieuse course montagneuse, sous le regard dubitatif des journalistes qui manifestèrent, en cette occasion, le même scepticisme désobligeant montré à l’égard de Roger Walkowiak lors de son succès dans le Tour De France 1956. Comme on dit aujourd’hui, ils n’étaient pas bankable !
À l’âge adulte, alors que mes études m’avaient amené à Versailles, j’eus l’occasion d’évoquer quelques souvenirs vélocipédiques avec Marcel Rohrbach, brillamment reconverti comme tenancier du réputé hôtel restaurant du Cheval rouge, sur la place du Marché de la cité royale.
Vous savez aussi maintenant que Jean Forestier a dû céder, pour ma plus grande joie, son maillot jaune à son coéquipier Jacques Anquetil. Vous ignorez, par contre, la cause principale de sa défaillance, du moins ce qu’en a retenu la légende. Assoiffé qu’il était, le champion lyonnais aurait commis l’erreur de boire entièrement un bidon de … champagne qu’un spectateur lui a tendu. La légende … de la photographie n’affirme pas que ce soit celui offert par monsieur le curé en soutane, pas bon samaritain en la circonstance !

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Le massif alpestre est franchi au pas de course car dés le lendemain, l’étape s’achève à Cannes au bord de la « grande bleue ».
« Nous avions serpenté toute la matinée dans la superbe vallée de la Durance. Le peloton nous permettait de flâner, peu soucieux qu’il était de se battre –pensions-nous- avant Allos. Nous avons profité de ce répit sans vergogne. La route, qui est sinueuse, nous permettait de voir de loin nos soixante-quatorze coureurs groupés et de constater que le maillot jaune d’Anquetil y brillait comme un soleil : notre conscience professionnelle en paix, nous pouvions donc, tout à l’aise, admirer cette rivière tumultueuse courant sur les cailloux et ayant laissé ça et là, en champs de boues et en ponts emportés, traces de ses débordements. Nous pouvions contempler ces montagnes et ces pics sous le ciel céruléen, ces massifs boisés à flanc de rochers monstrueux, ces pinèdes étagées sur des pitons colossaux. Nous pouvions humer la senteur de la flore alpestre, écouter le chant des pinsons et le stridulement de nos premières cigales. » C’est chose vaine aujourd’hui avec le vrombissement des hélicoptères tournoyant au-dessus des coureurs !
« Vallée de la Durance, vallée de l’Ubaye, que vous êtes belles sous le gai soleil de juillet ! Nous aurions aimé que ce lent cheminement dans ces défilés sauvages et verts, que le calme de ces heures de trêve après tant de batailles, durassent tout le jour, d’autant que nous en savions la fragilité. Mais, quatre ou cinq heures de paix, c’est toujours bon à prendre, même dans le Tour de France … »
Je profite de ces paisibles instants que nous fait goûter André Chassaignon dans But&Club, pour rendre hommage aux talentueux photographes de presse de cette époque qui, à moto, illustrent la course dans de grandioses décors. J’ai connu et aimé « Ma France » aussi grâce à eux… Au grand soleil d’été qui courbe la Provence/ Des genêts de Bretagne aux bruyères d’Ardèche … !

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« Ces cent kilomètres virgiliens parcourus, nous redevînmes spectateurs attentifs, passionnés à nouveau par les grandes inconnues qui se posent quotidiennement dans le Tour. L’élève Anquetil passerait-il aussi bien l’oral d’Allos que l’écrit du Galibier ? On le pensait généralement, mais on a vu des choses plus étranges depuis que le monde est monde.
Brusquement, on abandonna l’Ubaye pour une petite route torride, brodée de prés maigres tachetés de lavande et qui s’élevait rapidement vers un point situé à dix-sept kilomètres de distance et à 2250 mètres d’altitude : le col d’Allos.
Le peloton montait au train, passant des prairies aux rochers cyclopéens dans lesquels la main de l’homme a pourtant taillé cette route en surplomb de l’abîme. De loin, on le voyait, lente chenille processionnaire sur la rampe vertigineuse.
De nouveau, ce furent les grandes pentes herbeuses fleuries de jaune qui annoncent le col ; les genêts qui saupoudrent de touffes d’or ces herbages déshérités. »
Sont-ce ces lignes mais j’aime ce coin des Alpes du Sud. À l’âge adulte, j’y suis venu plusieurs étés. Je me souviens d’une magnifique promenade jusqu’au lac d’Allos au milieu des marmottes. Je ne saurais l’affirmer, je pensais à Anquetil !
« Personne n’attaqua. Anquetil donnait la leçon. .. »
Maurice Vidal consacra exclusivement sa chronique à Jacques, Le divin enfant sera-t-il encorné ?
« « Le style de Jacques Anquetil est étonnamment pur. On vous dira même qu’il est trop pur. En effet, l’efficacité en matière de cyclisme s’acquiert souvent aux dépens de la beauté du geste. Ainsi, Bartali, s’il séduisait le connaisseur en haut d’un col, parce qu’on oubliait le style au profit de l’exploit, avait de façon ordinaire une allure pratique, mais pas forcément esthétique. Fausto Coppi, qui reste pour nous le cycliste parfait, avait le guidon haut. Encore ne parlons-nous pas des Vietto et Lazaridès qui ne pensaient qu’à s’élever en conservant le plus large accès à l’oxygène.
Anquetil, c’est la beauté de l’attitude. Il réalise à la perfection la vieille croyance des amateurs du vélo de notre enfance : « Baisse la tête, tu auras l’air d’un coureur. » Et sur sa machine, selon un dessin harmonieux, aérodynamique, les membres inférieurs ayant leur « pivot de bielle » très loin en arrière, à la façon des lévriers, le torse à l’alignement du cadre, les bras très légèrement pliés, la tête à peine relevée, il fait vraiment corps avec sa machine.
Regarder pédaler Jacques Anquetil, c’est éprouver un incontestable plaisir artistique. Qu’il lutte contre un record de l’heure, contre un adversaire en poursuite, contre le temps dans un Grand Prix des Nations, contre la rampe en montagne, il conserve la même allure coulée, féline, s’il est encore possible d’employer ce mot usé.
Mais l’époque du « baisse la tête … » est révolue. Les techniques modernes de la course sur route ont balayé l’esthétique. ET Jacques Anquetil s’est fait critiquer pour sa position peu efficace. François Mahé, lui-même, dans la montée du Galibier, lui criait :
– Mais non, redresse-toi. Apprends à respirer en montant. Sans quoi, tu subiras une défaillance.
Ainsi, Anquetil fait son apprentissage, maillot jaune sur le dos.
Ce jeune homme ne fait rien comme tout le monde. Il ne se rasait pas encore quand il s’aligna un beau matin d’octobre au départ du Grand Prix des Nations à Versailles. Il avait le teint pâle, de larges cernes autour des yeux, et ceux qui le regardaient pensaient que l’émotion d’une première grande course l’avait empêché de dormir. Émotion ? … C’est un mot que connaît mal ce jeune Normand de Quincampoix que rien ne prédisposait à ce destin exceptionnel. Quelques heures plus tard, la France sportive apprenait le nom de ce jeune prodige de dix-sept ans qui laissait loin derrière les champions aguerris.
La semaine qui suivit fut épuisante pour Jacques. Dans la maison de ses parents défilaient journalistes, photographes, cinéastes. D’un seul coup, son passé ( ?) était fouillé, son présent disséqué, son avenir prédit. Ce fut l’un des phénomènes collectifs les plus étonnants de la presse sportive depuis vingt-cinq ans.
Bientôt, l’argent afflua. Jacques acheta une voiture, qui est curieusement le rêve de tous les champions cyclistes, un peu une revanche. Il aima la vitesse, tout comme … (non, je ne le dirai plus). On continuait d’écrire beaucoup sur lui et sur tous les tons. Tout était livré au public. Tout, sauf ses pensées.
Car les pensées de Jacques Anquetil sont aussi secrètes que celles de Fausto Coppi. Ce doux enfant blond possède une nature de fer. Vous le croyez anodin. C’est seulement qu’il évite de livrer ce qu’il pense. L’autre jour, à Charleroi, alors qu’il venait de revêtir le maillot jaune pour la première fois, il rencontra Louison Bobet. D’emblée, il lui demanda :
– Lors de ton premier Tour de France, as-tu pris le maillot jaune ?
On reste ainsi étonné de la froide lucidité que suppose une telle question, en apparence innocente. Anquetil a toujours visé haut. L’hiver qui suivit sa première victoire dans les Nations, je passais quelques jours avec lui sur la Côte d’Azur. Ce qui me frappa, et m’étonna, je l’avoue, c’est la sûreté du jeune champion, sa détermination, sa confiance en lui. Déjà, il était décidé à prendre son temps pour aller loin.
Il faut avouer que ses succès dans le Tour sont étonnants. Car il ne faudrait pas croire que tout cela a été prévu, inéluctable. Anquetil lui-même n’aurait pu parier sur ses chances de gagner deux étapes au sprint. Non, nul n’aurait pu juré qu’il passerait si bien les Alpes, y compris les voyants ultra-lucides de la dernière heure qui prolifèrent dans un Tour de France.
Anquetil, c’est l’homme qui devient. Il était un grand rouleur solitaire : il est devenu un routier. Il ne savait pas sortir d’un peloton : il sort un peloton de sa roue. Il n’était pas grand sprinter : il interdit tout sprint aux vitesses supersoniques qu’il atteint dans les derniers kilomètres. Il n’était pas grimpeur, dit-on. C’est seulement qu’il avait peu l’occasion de grimper. Il accroît ses qualités avec l’importance de l’épreuve à laquelle il participe.
Le voici maintenant au sommet du cyclisme. Paré de toutes les grâces (ah ! de quel ton les demoiselles parlent-elles de Jac-ques-An-que-til !) semblant posséder tous les dons, que va-t-il lui arriver ? pour l’instant, il est heureux, transformé. Il sourit à nouveau avec la spontanéité de son âge, qui lui est rendu avec ce surplus de gloire.
Mais il reste plus de deux mille kilomètres à parcourir, des cols à franchir, des attaques par centaines à juguler. En dix étapes, il est devenu un matador. Dans les dix restantes, le divin enfant sera-t-il encorné ? Ce curieux Tour de France, où les favoris sont abattus étape par étape et dominés par un débutant, celui-là même que tout le pays attend sur le fauteuil. C’est presque trop beau. Tremblez, demoiselles, le plus dur reste à faire pour votre favori. »
Comprenez qu’à cette lecture, je bus du petit lait, du vrai, trait peu avant au pis de la vache, celui que gamin, j’allais, pot à la main, chercher chez Mademoiselle Boullard ou Monsieur Graire, celui qu’il fallait surveiller sur le feu, celui avec la peau quand il bouillait, que n’avez-vous connu, chers enfants, cette madeleine de Proust !

Tour 1957 Anqueti aéodynamique vers briançon blog

À cause de mon champion, « hélas pour les amateurs de batailles, le thème de la manœuvre fut le même que dans Allos, à cela près que nous avions quitté les Alpes pour les Alpilles et que la lavande bleuissait les terres décolorées par l’excès de lumière. À cela près que Bergaud (un bon grimpeur auvergnat qu’on surnommait « la puce du Cantal » ndlr) fit une poussée de fièvre à un kilomètre du col. Cela donna un peu d’humeur au peloton. Très peu. La pinède nous attendait avec de petits chemins étroits, pentus, tout tordus à travers les murettes de pierres ocrées succédant aux arbres dangereux mais ravissants. Il menait au vaste horizon de la chaîne des Alpilles, vert sombre et mauve dans un voile de chaleur.
Ce panorama sublime nous préparait à l’effarante plongée dans les gorges de la Siagne sur une route où cette fois, de gré ou de force, il fallut bien que le peloton se fragmentât. Nous étions à moins de cinquante kilomètres de l’arrivée. L’étape en comptait 286. C’et très long deux cent quatre-vingt-six kilomètres où il ne se passe rien. Même avec la consolation du décor … ».
Les techniciens du cyclisme diront que la montagne accoucha d’une souris, d’une manière plus chauvine, je trouvais que les Alpes consacraient un beau maillot jaune !
René Privat, vous vous rappelez de Néné la Châtaigne, s’offrait une seconde victoire d’étape à Cannes en réglant au sprint le régional du jour, le franco-italien Nello Lauredi.

tour 1957 Privat à Cannes blog

Face à la Méditerranée, Maurice Vidal a croisé Pierre Brambilla, un ancien coureur haut en couleurs, qui donna du fil à retordre à Jean Robic lors du Tour 1947. Vous savez ce que sait entre anciens combattants, on échange plein de souvenirs … :
« Avec Paul Giguet, nous faisions des Tours de France terribles. Et pourtant, il y avait de grands champions à l’époque. Je me souviens du Tour 1949 : le jour de l’étape contre la montre, je terminais vingtième, mais à vingt minutes de Fausto Coppi. Le soir, je dis à Giguet : « Paul, tu vois, nous ne sommes pas des coureurs cyclistes. Alors, noyons notre chagrin. » Paul a mis trois demi-bouteilles de champagne au frais, et nous leur avons fait un sort.
Pourtant, nous avions mis au point un plan pour gagner des primes, le lendemain. C’était la dernière étape, et nous n’avions pas encore gagné un sou. Eh bien ! Nous avons ramené à nous deux cent vingt mille francs de prime dans la journée. Et, à cette époque, c’était encore de l’argent. »
L’étape suivante, qui ne pourrait plus exister aujourd’hui pour des considérations touristiques, conduisait les coureurs de Cannes à Marseille. C’était le type même de l’étape dite de transition, après la traversée des Alpes, même s’il fallait escalader le Mont Faron et le col de l’Espigoulier.

Tour 1957 Cannes-Marseille baignade  blogTour 1957 Cannes-Marseille baignade bise Anquetil blog

Le beau Jacques Anquetil s’attarde avec une de ses groupies sur la Croisette.
Une autre anecdote cocasse se déroule à Saint-Raphaël :
« Messieurs les maîtres flânochaient derrière, dans la plus pure tradition des Tours de France de jadis. Hassenforder qui n’a aucune prétention pour le Quinquina (sponsor du trophée ndlr) du meilleur grimpeur, voulut tout de même se distinguer sous le signe de Saint-Raphaël. Comme on traversait cette charmante localité, il se précipita dans la mer pour y faire trempette. Une demi-douzaine d’amateurs d’hydrothérapie marine l’imitèrent aussitôt. Le seul Breton Bourles qui prenait la course au sérieux voulut démarrer à cet instant. S’il ne connaissait pas le répertoire complet des injures de la langue française, voilà son instruction parachevée ! Revigoré par sa douche, Hassen en profita, d’ailleurs, pour démarrer à son tour, dans l’indifférence du peloton qui l’attendait aux tournants du Mont Faron… »

… « Henry Anglade souhaitait illustrer le maillot bleu tendre et jaune citron cher aux cœurs méditerranéens. Comme le dit Roger Bastide qui est du coin : « Ce sont les Lyonnais qui sauvent toujours la mise aux Marseillais. Anglade, c’est le Monsieur Brun de Guiramand-Pagnol. »
Anglade, Lyonnais annexé par la Provence, démarra dès que le directeur de la course eût agité son rouge pavillon, face au n°23 de l’avenue du Docteur-Picaud, devant une pouponnière, si vous voulez des détails. Lorsqu’on emploie le terme « départ réel », Anglade l’entend au sens littéral.
Aussitôt, Jean Stablinski, équipier tricolore de service, sauta sur sa roue et, l’un suivant l’autre, nos deux gaillards prirent le large.
Pour être tout à fait véridique, Anglade pensait surtout à la prime dite « Souvenir Henri Desgrange », disputée à Beauvallon, devant la résidence d’été du père du Tour, Stablinski se bornant, lui, à appliquer la consigne : « Toujours un tricolore dans une échappée, pour la contrôler. »
Au kilomètre 61, en apercevant la banderole tendue en travers de la route, l’envoyé spécial de Marcel Bidot serra ses cale-pieds et prit une petite longueur à Anglade, ce qui met la longueur de bicyclette au taux exorbitant de 50 000 francs, puisque la prime était de 100 000 francs au premier et de 50 000 au second. Cela fait, Stablinski s’excusa poliment auprès d’Anglade d’avoir dû se conformer aux ordres de M. Bidot-Baumgartner, lequel ne permet point qu’un centime s’égare hors des guichets de la Banque de France dont il est l’avisé gouverneur … »

Tour 1957 Pellos Banque du Tour++France

Antoine Blondin n’apprécia aussi que modérément :
« Le tact, comme nul n’en ignore, est l’art de savoir jusqu’où on peut aller trop loin. Marcel Bidot manque de tact dans l’abondance : pour lui, il n’y a plus de petits profits, et l’on commence à le dévisager avec le regard ombrageux qu’on porte aux milliardaires, lorsqu’on les surprend à piquer les mégots. Ils ont dépassé ce stade où le besoin est le ressort du profit. Ils travaillent pour l’art, comme ils disent, ou mieux, pour le sport. Et ce sont les mendiants qui crachent.
Les soixante et un mendiants –on excepte du lot les membres de l’équipe de France- déguisés en croisés de la Croisette – qui s’étaient embarqués pour quelle ardente croisade ! ont compris rapidement : ils ont adopté le régime de croisière.
Le classement individuel, le challenge par équipes, le prix du meilleur grimpeur, la victoire d’étape, tout semble bon aux Tricolores.
Il n’est jusqu’au prestige éphémère attaché au régional de l’étape qu’ils ne s’appliquent à saper. Le jeune Anglade était à peine sorti du rang qu’on lui dépêchait Stablinski. Celui-ci, embusqué dans la roue de son petit confrère, s’arrangea pour lui souffler la prime du Souvenir Henri-Desgrange et transformer cette promenade des Anglade en cavalier seul. »
C’était bien dans les habitudes du « Père Stab », coureur de grande classe qui gagna un championnat du monde et quatre championnats de France, connu aussi pour sa rouerie dans les stratégies de course.

Tour 1957 Cannes-Marseille Faron blog 2Tour 1957 Cannes-Marseille le FaronTour 1957 Cannes-Marseille EsterelTour 1957 Stablinski Cannes-MarseilleTour 1957 Cannes-Marseille blog 1Tour 1957 Cannes-Marseille blog 2

Lors de l’étape suivante, entre Marseille et Alès, « nous avons traversé la Crau, frôlé, à deux kilomètres près, le moulin d’Alphonse Daudet, passé le Pont du Gard, après avoir franchi le Rhône entre Tarascon et Beaucaire. J’aime décidément mieux cette Provence-là que la Provence calcinée des Alpilles. Question de goût. Je doute qu’Anquetil et Forestier aient apprécié les charmes touristiques de cette étape venteuse –le mistral soufflait dru- et enfin fraîche… Mais je suis sûr que Bauvin l’a trouvé très jolie. Amiel a bien raison quand il dit qu’un paysage est un état d’âme. »

Tour 1957 Marseille-Alès  martiguesTour 1957 Pont du Gard blogTour 1957 Marseille Alès pont de Beaucaire blogTour 1957 Marseille-Alès pont Tarascon blogTour 1957 Defilippis à Alès blog

André Chassaignon poursuit : « Nous sommes, ce soir, dans un des hauts lieux du protestantisme. Au temps où Alès s’orthographiait Alais, Richelieu y signa la paix avec eux. À 16 kilomètres de là, nous pourrions visiter, si nous en avions le loisir, le mas Soubeyran, le fameux musée du désert où nous retrouverions les traces de la guerre des Camisards, après la révocation de l’Édit de Nantes.
Vous pensez bien que ce n’est pas par veine gloriole d’érudition que je vous accable ainsi de souvenirs historiques. Je l’avoue tout bonnement : le Petit Larousse et le Guide Bleu sont dans ma valise pour rafraîchir mes souvenirs scolaires si besoin est, et il est souvent.
Pour dire le vrai, je me souvenais du traité d’Alais, mais j’avais totalement oublié ses stipulations. Le dictionnaire me les rappelle opportunément : le Grand Cardinal accorda aux sujets rebelles de sa Majesté un édit de grâce qui leur laissait la liberté de conscience, mais supprimait leurs privilèges politiques, notamment leurs places de sûreté.
C’est très exactement la position qu’adoptent, dans une chambre contiguë à la mienne, en l’hôtel où gîte l’équipe de France, M.M. Jacques Anquetil et Jean Forestier à l’égard de l’hérétique Gilbert Bauvin. Ils sont tout à fait d’accord pour laisser à Bauvin sa liberté de conscience. Ce petit brun au nez pointu est libre de penser que Louison Bobet est un plus grand champion que Jacques Anquetil et que lui-même est un plus grand champion que Bobet, mais les privilèges politiques : pas touche ! Et quant aux places de sûreté, c’est-à-dire au maillot jaune et à son delphinat, mêlez-vous de ce qui vous regarde, et ne venez pas remettre en question les situations acquises.
Si Anquetil et Forestier sont parfaitement catholiques en ce qui les concerne, ils sont furieusement protestants à l’égard de Bauvin. Et le brave Marcel Bidot tente là-dedans de jouer les conciliateurs et prêche vainement la tolérance. Il risque d’avoir, hélas, le sort commun aux pacifiques : être voué à l’exécration publique par l’un et l’autre des partis.
La cause de cette grande colère est une échappée dans laquelle Bauvin s’infiltra pour tirer les marrons du feu. Passe encore qu’il l’eût fait avec quelque Anglade ou Ruby ! Cela n’eût point tiré à conséquences, mais n’y avait-il pas dans cette échappée, Loroño qui a repris dix minutes sans avoir donné un coup de pédale, comme on dit par euphémisme pour signifier qu’il ne s’est pas dépensé outre mesure ? N’y avait-il pas aussi Defilippis, qui n’est pas à dédaigner, et Barone et Adriaenssens ? On conçoit l’amertume d’Anquetil et son confrère. Pis que tout, il y avait, à l’origine de l’affaire, l’excellent Stablinski (quand je vous disais que c’était un sacré rusé ndlr), tout émoustillé par sa réussite de la veille, et Darrigade.
Vous avez bien lu : Darrigade, le Pollux de ce Castor, le Pylade de cet Oreste qu’est Anquetil, était de ce coup-là ! »
Les journalistes sportifs (de cette époque) avaient un sacré talent pour nous passionner à propos d’une étape plus encline à la promenade.
Antoine Blondin s’apitoya plutôt sur le sort d’un sans grade Trochut, celui-là même qui avait connu son heure de gloire à Metz :
« Trochut boudait en rangeant ses affaires. Long et mince, sous la bure gris fer qui sert de survêtement uniforme aux coureurs, on l’aurait pris pour un séminariste excommunié, n’étaient ses arcades sourcilières ombrageuses et les cicatrices qui cernaient ses yeux obliques aux paupières gonflées par les larmes et le vent. On avait contrarié sa vocation.
« C’est le vent, répétait-il, j’étais seul dans le vent. »
Dieu sait qu’il soufflait aujourd’hui sur la Crau et sur les Cévennes, agitant les tuiles rousses des mas, courbant les cyprès, imprimant au paysage les contours torturés d’une campagne toscane peinte par Vlaminck. Ce vent portait sur le sort de l’homme abandonné l’ultime pesée du destin.
Dès avant le départ, dans les rues de Marseille, Trochut avait fait une chute en compagnie de Friedrich. On avait retardé la course pour les attendre. Ce sursis était vain. Par une péripétie étonnante, ces deux coureurs devaient retomber à nouveau, chacun de son côté, quelques kilomètres plus loin. Cette fois, c’est Baroni qui était entré de plein fouet dans Trochut. Le jeune menuisier des Charentes se releva, la hanche rabotée, fâcheux retour des choses ;Il n’en continua pas moins sa route, loin du troupeau, livré aux éléments, perdant pied de minute en minute … »
Le lendemain, les coureurs quittèrent Alès la cévenole pour Perpignan la catalane :
« Nous avons traversé Sète à midi précis et salué le cimetière marin à l’heure où :
« Midi le Juste y compose de feux la mer : la mer toujours recommencée … »
Sur notre gauche, à perte de vue, s’étendait :
« Ce toit tranquille où picorent les focs. »
Ne comptez pas qu’après Paul Valéry, je (André Chassaignon ndlr) vous décrive la mer à Sète. Le moindre sens du ridicule m’en dispensera. Que dire de plus ? Rien. »
Si, tout de même, à titre personnel, une pensée pour mes regrettés tante et oncle et d’inoubliables étés en leur compagnie sur l’île singulière.

Tour 1957 à Sète blog

Preuve encore qu’il ne se passe rien sur la route du Tour, Maurice Vidal, dans sa chronique éminemment sociale évoque les fruits amers du Roussillon :
« Nous arrivions en Roussillon. Les villages catalans égrenaient leurs syllabes rocailleuses : Saint-Laurent de la Salanque, Torreilles. La route était bordée d’arbres fruitiers, disposés en rangs serrés, car nous traversions l’un des vergers de France.
Soudain, nous trouvons la route barrée. Le Tour de France allait-il être arrêté par une manifestation paysanne ? Les vignerons du Midi reprenaient-ils la lutte ?
C’est une idée qui nous passa bien vite en voyant une nuée de ravissantes Catalanes entourer nos voitures, nous présentant abricots dorés et pêches veloutées.
Vu la chaleur ambiante, les suiveurs manifestaient leur empressement à répondre à de si savoureux appels. Puis, des hommes suivirent, portant des cagettes remplies jusqu’au bord de fruits sélectionnés. Nous ne pouvions prendre, dans la voiture où nous avions à travailler, une caisse, si appétissante soit-elle.
Alors, le jeune paysan qui nous la tendait la mit presque de force sur nos genoux en disant :
– Prenez-la, j’en ai un camion plein . Et je ne sais pas quoi en faire.
Notre âme de citadin habituée à considérer le fruit comme un luxe assez lourd pour le porte-monnaie se révolta. Mais notre bienfaiteur, en même temps que la cagette, nous glissa un tract dans les mains. Je vous le résume :
La récolte des fruits bat son plein en Roussillon, et elle est dure à faire, car elle est abondante cette année. Or, les paysans Catalans, après avoir, en travaillant du lever du jour à la tombée de la nuit, arraché le fruit à son arbre nourricier, doivent jour après jour, en jeter une grosse partie qui n’a pu se vendre et a pourri dans les caisses.
Oui, vous avez bien entendu, citadins, mères de famille qui hésitez à offrir un kilo de pêches payé 200 francs à vos enfants : en Roussillon, elles pourrissent toutes seules. Elle se vendent mal parce qu’elles sont trop chères, dites-vous ? Alors, sachez qu’elles ont été payées ces jours-ci aux paysans Catalans aux alentours de 10 francs le kilo.
10 francs le kilo pour celui qui travaille la terre, 200 francs à sortir pour le consommateur à l’autre bout de la chaîne. Et comme remède, on a songé à importer les fruits de l’étranger. »
Antoine Blondin a trouvé quelque intérêt sportif à cette étape. À travers les multiples escarmouches qui l’ont émaillée, il rend hommage à Jacques Anquetil « Sur l’aile de la tramontane », ce qui n’est pas pour me déplaire :
« « Madame se meurt ! … Madame est morte ! »Quelque chose de ce cri fameux affleurait déjà aux lèvres des témoins lorsqu’ils aperçurent le Maillot Jaune de Jacques Anquetil égaré dans le dernier paragraphe d’un peloton lâché par la tramontane. Il faut croire que l’affection nous est vite venue, avec elle, l’inquiétude, puisque, pour ce champion adolescent et, aussitôt, la panique préluda à l’oraison funèbre. Bons bougres, les Catalans rocailleux, perchés sur leurs petits cailloux, encourageaient ces garçons qui suaient sang et or pour la plus grande gloire du Roussillon, et sans y trouver malice, ils se réjouissaient tout bonnement à voir passer le Maillot Jaune en vedette américaine, de ce qu’il fut bien vrai que le meilleur vient à la fin. En somme, le dessert était somptueux…
… On se demandera longtemps ce que le chef de file fabriquait à la queue de ce deuxième peloton. Le vent obligeait les coureurs à rouler par petits groupes étirés, reliés entre eux par une membrane plus subtile que celle des frères siamois. Le poème se débitait en strophes, et c’était une ballade. Sans doute, lui manquait-il une chute, puisque Thomin dérapa sur une portion de bitume particulièrement aspergée par la sollicitude paysanne. Un coureur ne tombe jamais seul. Notre Anquetil se trouva naturellement pris dans les remous tétaniques qui s’ensuivirent. L’affaire se situait entre deux lieux-dits : Les Cabanes-de-Lapalme et Les Cabanes-de-Fitou. Désiré Keteller, âme damnée de l’équipe belge, envisagea sur le champ le parti qu’il pouvait tirer de la situation. Comme on dit, il cassa précisément la cabane et, s’offrant en lièvre à la meute plus ou moins consciente, plus ou moins grégaire, qui se lança à ses trousses, une fois le coup d’accélérateur donné, il n’y eut plus que le vide devant le groupe où se trouvait Anquetil.
L’effort vous masque. On ne saura jamais exactement ce qui se passait dans l’esprit du champion, tandis qu’il répertoriait les passagers médusés de ce radeau de la Méduse….
Peut-être Anquetil ne possède-t-il pas encore assez d’autorité, peut-être simplement a-t-il trop de classe. Ce fort en thème n’est pas un fort en gueule. Il choisit le parti qui lui convenait de faire son salut tout seul. Cela dura environ un quart d’heure, et ce fut beau comme un 400 mètres intercalé dans un marathon.
Sortir d’un peloton qui vous colle à la roue comme un caillot de chewing-gum est une chose, chasser derrière un peloton qui vous abandonne comme sous une cloche à plongeur en est une autre. Anquetil fit tout cela à la fois.
« Au revoir, messieurs … Bonjour, messieurs … Au revoir, messieurs ». Il sautait d’un groupe à l’autre, ainsi qu’on grimpe à une échelle de corde, avec entre chaque barreau un solo huilé d’énergie. Romeo n’avait pas le jarret plus allègre en escaladant le balcon promis. Les épaules larges et arrondies en voûte harmonieuse, les jambes brunes branchées sur quelque métronome, il évoquait, à de certains moments, le « passeur d’eau » de Verhaeren, celui qui lutte à contre-rames, un roseau vert entre les dents. Le petit Rohrbach, qui avait essayé de le suivre, ressemblait par contraste à un personnage désarticulé du guignol lyonnais.
Enfin, Anquetil revint à sa place, la première, au commandement … On évoquait cet Autre Anquetil, Georges celui-là, qui écrivit, voilà quelques années, un pamphlet intitulé Satan conduit le bal. Jacques aussi portait le pamphlet, c’est-à-dire le brûlot contre les murailles de la citadelle et lui aussi conduisait le bal … »
Je buvais encore du petit lait avec la peau, à défaut, à mon âge, de tremper mes lèvres dans un rosé de Corbières bien frais.
Le facétieux Roger Hassenforder, cette fois, dédaigna de faire trempette dans la Méditerranée et l’emporta au pied du Castelet.

Tour 1957 Alès-Perpignan BéziersTour 1957 Hassen gagne à Perpignan blog

André Chassaignon, toujours aussi poète, s’interroge en rêvant à la marquesa d’Amaëgui :
« Demain, nous serons à Barcelone. Je vais enfin pouvoir vérifier si Alfred de Musset eut raison d’écrire son fameux :
« Avez-vous vu, dans Barcelone/ Une Andalouse au sein bruni ? »
Non que j’aie la moindre intention suspecte à l’égard des personnes du sexe, Espagnoles ou non, mais j’ai toujours cru, jusqu’ici, que les femmes de Barcelone étaient des Catalanes. Cette Andalouse devait être là en touriste. Qui sait ? Elle était peut-être venue applaudir le Bahamontès du romantisme ? »

Tour 1957 entre Perpignen et Barcelone blogTour 1957 Figueras lle entre Perpignen et Barcelone blogTour 1957 chute avant Barcelone blogTour 1957 Privat avant Barcelone blog

tour 1957 Privat à Barcelone blog

À Barcelone, c’est pour René Privat, équipier de Anquetil, que retentirent des « sérénades à faire damner les alcades de Tolose au Guadalété « !
Antoine Blondin, qui adore l’aficiòn, dans sa chronique Tauromachines, cède la parole à deux paisibles toros (c’est ainsi que l’on orthographie les taureaux de combat) retraités croisés sur les Ramblas. Il est vrai qu’ils en connaissent un rayon depuis que Pablo Picasso a imaginé (en 1942) une tête de taureau en assemblant une selle en cuir et un guidon de vélo !
« C’est une petite ganaderia tranquille, où les toros retraités aiment à venir évoquer le passé devant une touffe de bruyère. Deux d’entre eux conversent à grands éclats :
« On vous verra demain à la feria de Montjuich ?
– Pour quoi faire ?
– Il paraît qu’il y a une course d’hommes.
– Nada ! Depuis la retraite de Bobet 1er et du grand Fausto, l’aficiòn est tarie. La course d’hommes dégénère … J’ai vu le paseo tout à l’heure, il ne roule même plus en éventail !
– Vous vous croyez encore au temps des cycles Gitane, ma parole !
– Et Plaza, où est-il ? Si vous croyez qu’on peut se passer de Plaza ! »
Alors, le premier toro sort le journal, chausse les bésicles qu’il s’abstient de porter en temps ordinaire par un reste d’élégance et dit avec un regard en-dessous à l’adresse de son vieux complice :
– Écoutez-moi, ça c’est l’opinion d’un spécialiste, et qui fait autorité en la matière.
Les autres toros, mine de rien, font cercle passionnément.
« Si le fameux élevage de Marcel El Bido domine l’actuelle temporada, il serait injuste d’en attribuer la cause à la faiblesse des cornupètes présentés par les autres éleveurs. Le mérite en revient principalement à Santiago Anquetil. Il a su châtier ses adversaires avec l’appui d’une cuadrilla dont l’insipidité n’est pas le fort. Elle maîtise mieux sa faena, la conduit plus longuement, la guide avec plus de moelleux qu’autrefois. Banal avec le premier, un Gaulino de don Frantz, faible des pattes dans la charge, il se acheta devant le quatrième, un Jaenssenz de Sylvero Maez, plein de bravoure et de noblesse, à l’issue d’une prestation presque entièrement exécutée de la jambe droite, qui se composa de naturelles et de galibieras qui portaient le sceau émouvant d’un très grand torero. Ayant corrigé une tendance inquiétante de lencorné à freiner la course sur la gauche, après qu’il eut dû lui céder du terrain, le diestro de Quincampoix, dans son beau maillot de lumière, plongea dans le berceau du guidon et provoqua la mort pour mieux la donner. Ce fut du travail chargé d’émotions qui lui valut un tour de piste et les deux oreilles sur lesquelles il peut dormir maintenant … »

Tour 1957 Barcelone Pellos touromachique blog

Je possède un peu moins de certitude que ce bovin espagnol, non pas Gilbert Bauvin, pas de mauvais esprit.
Il paraît que si mon champion « soigne ses Aubisquinas et ses Tourmaletinas, nul doute qu’il n’atteigne bientôt au sommet ».
Nous vérifierons cela dans le prochain billet. Car, vous reviendrez en troisième semaine, hein ?

Publié dans:Coups de coeur |on 11 juillet, 2017 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1957 ! (1)

Le Tour de France ne me fait plus rêver. L’intérêt sportif est devenu affligeant de monotonie. Cachés sous leurs casques, lunettés par leurs sponsors, positionnés par les mouleurs de carbone, reliés par oreillettes à leurs directeurs sportifs, le regard vissé sur les données de leur cardio-fréquencemètre, les coureurs ont perdu leur visage et leur personnalité.
L’intérêt de la course réside souvent dans les chutes de plus en plus spectaculaires donc dramatiques. Car les maires du XXIe siècle ont été saisis d’une frénésie de construction de ronds-points, îlots directionnels, gendarmes couchés, caniveaux médians, chicanes en tous genres, qui provoquent des ravages dans le peloton.
Sans parler de dopage ou d’usage de vélos électriques, on crée, cette année, une polémique autour d’une combinaison utilisée lors du prologue contre la montre par les coureurs de l’équipe Sky. Elle provoquerait un « ajout aérodynamique » nommé Vortex, des bandes de petites billes d’air réparties sur les bras et les épaules.
Alors, chaque année, quand la grande boucle sillonne l’hexagone (et même un peu plus, le départ a été donné il y a quelques jours à Dusseldorf !), je conte pour vous les Tours de France de mon enfance, de mes sacs de billes, de mes petits coureurs en plomb, avec l’aide des brillantes plumes journalistiques de l’époque. Cela constitue d’ailleurs une forme d’hommage au talent littéraire, au-delà du compte-rendu strictement sportif, de ces derniers.
J’avais dérogé, l’an dernier, à cette tradition, sans doute avais-je ménagé mes lecteurs réfractaires au vélo après les avoir entretenu de ma visite à Castellania, le village où naquit et repose l’immense campionissimo Fausto Coppi.
Cette fois, plus qu’un demi-siècle, je vais vous plonger, soixante ans en arrière, au cœur du Tour de France 1957, ce choix n’est sans doute pas innocent, vous comprendrez bientôt pourquoi.
1957 : l’URSS lance le premier satellite Spoutnik, le traité de Rome jette les bases de la CEE, Albert Camus reçoit le prix Nobel de littérature, Sacha Guitry, Christian Dior et Humphrey Bogart nous quittent.
Et moi, j’ai dix ans !

« J’ai dix ans
Je vais à l’école et j’entends
De belles paroles doucement
Moi je rigole, cerf-volant
Je rêve, je vole
Si tu m’crois pas hé
T’ar ta gueule à la récré …

J’ai dix ans
Je vis dans des sphères où les grands
N’ont rien à faire, je vois souvent
Dans des montgolfières des géants
Et des petits hommes verts
Si tu m’crois pas hé
T’ar ta gueule à la récré … »

Des géants de la route et des petits hommes verts, j’en vois particulièrement un, dans son maillot couleur espérance Helyett-Leroux-Hutchinson, mon compatriote normand Jacques Anquetil, l’idole de ma jeunesse (je lui ai consacré plusieurs billets).
En principe, il doit effectuer ses grands débuts dans le Tour. Imbattable contre la montre, recordman de l’heure sur piste, il a gagné au printemps Paris-Nice la « course au soleil » et les spécialistes l’annoncent comme le successeur de Louison Bobet.

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C’est le sens de la couverture des magazines d’avant-Tour où l’on voit mon champion tenter d’arracher le maillot jaune à Louison Bobet triple vainqueur des Tours de France 1953, 1954 et 1955.
Lors de la parution de la revue, on ignore encore s’ils disputeront l’épreuve et dans quelle équipe. C’est encore le bon temps des équipes nationales et régionales avec les beaux maillots quasiment vierges de toute publicité (ah, le bleu nattier avec les bandes noire jaune et rouge de la tunique belge !).
« Les coureurs de valeur boudent l’équipe de France. Ce qui les intéresse, c’est de « faire leur course » quitte à gagner finalement moins d’argent que ceux qui acceptent la domestication au sein de la formation des Tricolores. C’est en somme une version moderne et sportive de la fable de La Fontaine « Le chien et le loup ».
Cet état d’esprit vient probablement de la rivalité qui oppose les coureurs de deux générations, celle des anciens dont les effectifs s’amenuisent, et celle des jeunes dont les rangs et les ambitions grossissent. On risque même d’en arriver, avec le Tour 1957, à une sorte de point de rupture entre les uns et les autres. La génération des super-cracks, des grands patrons du Tour, Bartali, Coppi, Koblet, Kubler, Ockers, Bobet, ne dispose plus que d’un représentant. Cette race des seigneurs de la route disparaît.
Bobet est le dernier maillon d’une chaîne dorée, qui a tenu bon jusqu’ici, mais qui pourrait bientôt craquer à son tour. Les coureurs de la jeune génération ont multiplié les assauts, depuis le début de la saison, pour que le suprême et non le moins valeureux représentant de cette glorieuse lignée, lâche prise, de même que tous ceux qui le soutiennent, par amitié, par intérêt ou parce qu’ils reconnaissent et acceptent sa suprématie. Mais ces offensives sont désordonnées : la nouvelle génération ne paraît pas encore avoir trouvé ses leaders, ses chefs. »
Vous constatez qu’il y a soixante ans, les cyclistes avaient déjà des velléités sinon de « marcheurs » du moins de « rouleur » pour sa propre pomme de Normandie en ce qui concerne Anquetil ! Il est hors de question pour lui qu’il se mette au service de Bobet et il envisage même un instant de courir sous les couleurs blanches à liserés rouges de l’équipe régionale de l’Ouest.
« Tout esprit de polémique mis à part, nous pensons qu’une préparation rationnelle du Normand aurait exigé qu’il fasse ses débuts dans l’équipe de France aux côtés de celui dont il pouvait le plus apprendre. Les événements ne l’ont pas voulu et l’intérêt spectaculaire du Tour 57 y gagnera sans doute. »
Les événements, c’est du côté de l’Italie qu’il faut regarder. Louison Bobet est en train de perdre le Giro pour un pipi. L’ange de la montagne Charly Gaul pose son vélo contre un arbre dans l’ascension du Monte Bondone, et soulage sa vessie. Mais Bobet et Geminiani en profitent pour lui mettre dix minutes dans la vue. Gaul, fou de rage, dresse alors un doigt vengeur vers les deux Français : « Avant d’être cycliste, j’étais garçon boucher, tueur aux abattoirs. Et je n’ai pas perdu la main ! » Le Luxembourgeois va s’acharner à faire perdre Bobet qui, pour dix-neuf secondes, ne devient pas le premier Français à remporter le Tour d’Italie, un exploit … qu’Anquetil réalisera trois ans plus tard.

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Conséquence collatérale de ce besoin naturel, Louison Bobet, très déçu, renonce à s’aligner au départ du Tour de France, ce qui résout pas mal de susceptibilités.
Antoine Blondin résume avec philosophie : « Quoiqu’il en soit, l’absence d’un favori incontestable, à la fois paratonnerre et drapeau, rassemble et confond, presse les uns contre les autres, les membres indécis du troupeau. Jamais le peloton n’aura mieux qu’aujourd’hui mérité son nom. ».
J’ai dix ans, je trépigne d’impatience, le Tour de France, c’est quelque chose à l’époque, comme Georges Duthen l’écrit dans But&Club :
« Comme chaque année, au seuil de l’été, une étrange excitation gagne tout le pays, grandes villes et hameaux, la population des plaines et des montagnes, ouvriers et paysans, hautes personnalités ou gens de modeste condition, enfants et vieillards. Nul n’échappe à cette fièvre que provoque chroniquement l’approche du Tour de France et qui ira crescendo à mesure que se développera la plus formidable épreuve sportive de tous les temps. Après un demi-siècle, ses vertus ne sont pas émoussées. Il frappe toujours autant l’imagination au point de distraire, pendant un mois, leur attention de tout ce qui n’est pas le Tour… »
Surtout, en tout cas dans ma passion égoïste, avec Anquetil le Viking de Quincampoix (village situé à vingt kilomètres de mon bourg natal) au départ de Nantes !

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Maurice Vidal inaugure sa chronique trihebdomadaire de Miroir-Sprint « Les Compagnons du Tour » par une strophe d’un poème de René Guy Cadou :

« Pourquoi n’allez-vous pas à Paris ?
Mais l’odeur des lys ! Mais l’odeur des lys !
Les rives de la Seine ont aussi leurs fleuristes
Mais pas assez tristes, oh ! pas assez tristes !
Je suis malade du vert des feuilles et des chevaux … »

Les plus anciens d’entre vous ont probablement appris dans leur jeunesse quelques œuvres de ce remarquable poète. Fils d’instituteurs laïques, il naquit en 1920 à Sainte-Reine-de-Bretagne en Loire-Atlantique et fit ses études à Nantes, ce qui justifie probablement sa présence ici. Il chanta l’enfance, le monde rural, l’amour qu’il portait pour sa femme Hélène. Durant l’Occupation allemande, ses écrits, notamment le recueil Pleine poitrine, témoignent de son soutien à la Résistance et de sa dénonciation de la barbarie nazie. Il faut lire ses poèmes Ravensbrück et Les Fusillés de Châteaubriant. Il mourut prématurément à 31 ans, un 20 mars le premier jour du printemps. Une de ses anthologies est intitulée Comme un oiseau dans la tête, moi c’est un vélo vert qui allait rouler dans mon crâne pendant trois semaines jusqu’à Paris.

1957 carte du Tour

J’ai souvent dit que la légende des Cycles avait contribué à la bonne solidité de mon « socle de connaissances » (pour employer le jargon des technocrates « pédago »). Elle m’instruisait sur le relief, le climat, l’hydrographie, la population et même l’économie de notre douce France, je m’imprégnais de la qualité littéraire de certains journalistes sportifs, quand ce n’était pas aussi une bonne révision des nombres complexes pour calculer les écarts aux arrivées d’étapes et les moyennes horaires !

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1957-06-30+-+Miroir-SprintEquipe de France au départ de Nantes

 Ça y est, le 44ème Tour de France démarre pour gagner Granville terme de la première étape. Maurice Vidal nous narre l’infortune de deux compagnons du Tour qui venaient d’effectuer la campagne d’Italie au service de Louison Bobet.
« Devant le château de la Duchesse Anne, qui n’arrive pas à être rébarbatif, malgré ses murailles à mâchicoulis, ses tours de défense cernées de douves et son énorme fossé, les coureurs cherchaient l’ombre apaisante. Les Suisses, fidèles à Calvin, s’alignaient sous l’auvent d’une Église Réformée. Les Français faisaient une cure de silence à l’intérieur d’un autocar. Les Belges parlaient flamand, les Espagnols basque, catalan ou castillan et les « Luxembourgeois » anglais, portugais, autrichien et même luxembourgeois (faute d’un nombre suffisant de coureurs du Grand-Duché, une équipe « mixte » a été constituée ndlr).
Près de la tribune d’honneur, Pierre Barbotin coulait des minutes familiales.
– Je vous présente ma femme. Des amis …
« Pierrot » était chez lui. Il y semblait bien. Partir pour le Tour, c’est mourir un peu. Mais prendre le départ sur le seuil de sa porte, c’est trop cruel.
– Bah ! Je serai vite revenu, disait-il à la ronde.
Il pensait un mois. Le soir-même, sa femme le revit. Avec des larmes plein les yeux. Car les femmes de coureur ont ceci de commun avec les femmes de journalistes qu’elles savent qu’un mari qui revient du Tour avant l’heure est un guerrier vaincu.
Claude Le Ber se trouvait dans la situation inverse. Il partait du pays voisin pour gagner le sien. L’entrée en Normandie, il entendait la claironner. Lui qui d’ordinaire représente à lui seul (ou presque) sa province, voyait cette fois son étoile pâlir du côtoiement d’un Anquetil, débutant de luxe.
Pour affirmer qu’il était encore le meilleur Normand du Tour, il partit en guerre. Hélas, il n’en revint pas.
Un deuxième homme du Giro disparaissait le premier jour… »
La victoire d’étape à Granville revint au Landais de l’équipe de France André Darrigade qui endossait donc le premier maillot jaune … comme l’année précédente.
Je connus, mon transistor à l’oreille, une légère frayeur avec la chute de « mon » champion, heureusement sans gravité.

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Maurice Vidal, encore lui, continue fort en ce début de Tour :
« Michelet a dit de Granville : « Ce lieu original de grand vent, frais, salubre et de souffle héroïque, c’est celui où se heurtèrent l’Anglais et la Vendée –depuis 93- justement nommé la Victoire. »
Eh bien, Michelet a beau être un grand historien, il s’est mis le doigt dans l’œil jusqu’au coude. Car de grand vent, de fraîcheur, il n’y eut point. En fait de victoire, il y eut surtout une grande défaite. Quant à la bataille, elle eut lieu entre un petit Luxembourgeois qui se croyait un astre, et un astre qui n’aime pas beaucoup qu’on le regarde dans les yeux. »
La vedette de ce début de Tour de France est incontestablement l’exceptionnelle canicule qui règne sur les routes de Normandie (eh oui) entraînant des défaillances retentissantes et les dithyrambes les plus fous des journalistes. Selon les articles, le mercure monta à d’incroyables hauteurs ! Étaient-ce les prémices du réchauffement climatique qui inquiète aujourd’hui la planète ?

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Le quotidien L’Équipe ose qualifier l’épreuve dont il est l’organisateur, de … Tour crématoire !
Ce jeu de mots n’aurait sans doute pas été bien accepté trois décennies plus tard mais, pour vous rassurer, j’absous totalement son auteur Pierre Chany, l’une des plus grands plumes de la presse sportive (aujourd’hui encore, un prix littéraire portant son nom récompense, chaque année, le meilleur article de presse en langue française lié au cyclisme). En 1942, il prit le chemin des Maquis. Arrêté par des gendarmes français en décembre 1943 et emprisonné, il s’évada et rejoignit les Francs-Tireurs et Partisans (FTP). Il fut décoré de la Croix de guerre et reçut quatre citations.

1957-07-01Granville

L’été est chaud sous les maillots, en particulier sous celui d’un des grands favoris, Charly Gaul, l’Ange de la montagne, qui se brûle les ailes sous le feu du soleil normand.
Je vous livre les ardents propos de Roger Bastide dans But&Club :
« Le feu du ciel s’est abattu sur le Tour de France 1957, de Normandie aux Flandres, les verdoyantes prairies du Bessin, elles-mêmes ne lui ont fait l’aumône que d’une fraîcheur purement illusoire. Le goudron brûle, crisse sous les roues, se rebiffe et postillonne sur les corps des coureurs de noires éclaboussures douloureuses. Ils en sont imprégnés de ce goudron, jusque dans leurs sourcils après la douche la plus minutieuse. On roule la bouche sèche, le regard vague, le visage ruisselant et figé. On n’arrive plus à saliver pour faire passer une banane ou une tartelette dans le gosier et l’on a soif, soif, soif … On a vu la réapparition de la feuille de chou sous la casquette ou du couvre-nuque en toile. On perce des trous dans les bouchons des bidons pour se vaporiser le visage, les bras, les cuisses et l’on se fait asperger de jets d’eau chaque fois qu’on en trouve l’occasion le long de la route calcinée. On économise l’eau de ses bidons avec une prévoyance de vieux chamelier du désert. On essaie de boire le moins possible. L’homme qui a su garder plus longtemps que les autres son thermos plein de liquide est soudain observé avec des regards assassins. On a vu des amis de vieille date sur le point de se battre pour quelques gouttes refusées. Chacun pour soi… Malheur à celui qui se laisse distancer, qui se retrouve seul : loin derrière, c’est pire que la marche des blindés de Montgomery dans le désert eut dit Pierre Brambilla qui s’y connaît pourtant en matière de souffrances vélocipédiques. Les données habituelles sont bouleversées, ce n’est plus la qualité musculaire qui intervient en premier lieu mais la volonté de durer un quart d’heure de plus que l’autre. Et l’on a assisté à des renoncements aussi prématurés qu’inattendus, à des défaillances brutales surmontées parfois avec un courage admirable. Film varié aux rebondissements imprévisibles …
Charly Gaul, l’un des grands favoris, a abandonné dans la deuxième étape Granville-Caen … »

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Voici le récit de la bataille de Briquebec par Maurice Vidal dans le magazine concurrent Miroir-Sprint :
« Avec un nom qui claque comme un coup d’arquebuse, l’air devait sentir la poudre. Nous nous étions arrêtés là, pour le site du lieu, dominé par un château moyenâgeux où les visiteurs du soir doivent secouer leurs chaînes à l’envi. Il pouvait se passer quelque chose. Ce fut le cas.
Devant, ils étaient treize échappés, et cela devait porter malheur à quelqu’un. Puis, derrière eux, juste à cet endroit, une attaque partit. Jean Bobet dit « Monsieur Frère » (de Louison ndlr) et Antonin Rolland, fidèle lieutenant de Louison, déclenchaient les hostilités.
Il serait sensationnel d’écrire qu’ils avaient vu Gaul en difficulté et que leur attaque était délibérée, vengeresse. Plus simplement, le hasard qui est un grand romancier, comme chacun sait, avait noué le drame, un drame racinien avec mort d’homme.
Donc Gaul était en difficulté. Souffrant d’une chaleur effroyable qui faisait couler (mais oui) le goudron de la route comme un camembert du pays, ne pouvant rien absorber que du liquide, il commençait à souffrir de crampes d’estomac. Il se trouvait à l’avant-dernière place.
Lorsque Jean Bobet et Rolland passèrent sur le 14 dents, il perdit d’un coup deux mètres, dans une côte ridicule. En passant sous la grande tour du château, il était perdu. Plusieurs équipiers se laissèrent alors glisser : Kemp, son ami, Ernzer, son ex-ennemi, Robinson l’Anglais. Tout de suite, Charly voulut les renvoyer.
– Allez-vous-en, je ne veux personne. Partez …
Ils restèrent jusqu’à Cherbourg. Déjà les motos-vautours ronronnaient autour du vaincu … La radio du Tour, qui a bouleversé ses habitudes, et ne laisse rien passer, répétait sans cesse :
– Allo … Allo … le 56 … Je répète … le 56… Charly … Gaul… a été décroché.
Lorsqu’il entendit cette phrase étonnante, Marcel Bidot (directeur technique de l’équipe de France ndlr) bondit dans le peloton. Gaul était vulnérable, il fallait utiliser sa défaillance pour l’éliminer. Le signor Binda fit le même raisonnement, et le señor Puig. Et bientôt, Français, Italiens et Espagnols étaient à l’attaque, sans réserve.
Et pourtant Gaul revint. À l’entrée de Cherbourg, il recolla aux dernières places du peloton. S’il avait pu monter encore, passer vers l’avant, se montrer à ses adversaires, il était sauvé. Mais la traversée de Cherbourg était difficile, malaisée, et Charly dut rester accroché à la queue du monstre.
Si bien que, lorsque vint la côte qui marque la sortie de Cherbourg, la bataille reprit. Et Gaul, l’ange de la montagne, fut lâché à nouveau …
Jean Bobet et Antonin Rolland apprirent avec surprise qu’ils avaient fait perdre le Tour à Charly Gaul. Le Giro se terminait dans la presqu’île du Cotentin !
Maintenant, Charly était derrière. Au bout de la route, il n’y avait plus rien que le bleu trop éclatant du ciel. Les roues enfonçaient dans le goudron liquide. Bientôt, Charly mit pied à terre : « Je ne peux plus … J’arrête ! »… »
Antoine Blondin y alla également de son couplet :
« L’homme au marteau n’a pas fait maigre ce vendredi. Parmi tant d’autres qui encombraient le corbillard-balai, il s’est donné une victime de choix en la personne de Charly Gaul. Escorté par Kemp et Ernzer, et reformant avec Morn, mais pour quel destin contraire, le drôle de quatuor du dernier championnat du Luxembourg, l’ancien archange des abattoirs, abattu cette fois, a connu dans un grand climat de solitude un calvaire où il n’était plus question de faire prendre une vessie pour une lanterne rouge, mais de lutter pour l’existence la plus élémentaire.
Chacun pour sa croix : celle de Charly Gaul, en or et minuscule, brimbalait autour de son cou. Elle semblait peser cent kilos et entraînait sa tête dans un dodelinement pendulaire par où il disait non et non à chaque coup de pédale.
Même ses adversaires, ou du moins désignés comme cela, s’émouvaient à ce spectacle. D’obscurs porteurs d’eau jouaient à ses côtés les soubrettes de comédie et les mouches du coach auprès de son directeur sportif. Lui les laissait se prévaloir de ces ultimes relations. Ainsi, ouvre-t-on à deux battants les portes de la maison où vont régner l’abandon et la déshérence. »
Finalement, Charly Gaul disparut du côté d’Isigny et certains firent leur beurre de son coup de pompe magistral. Le soir, Charly avait retrouvé toute sa vigueur pour s’informer auprès du personnel de l’hôtel des heures de train en direction du Luxembourg.
J’ai déjà consacré un billet sur Charly Gaul à partir du livre très personnel et même émouvant de Lionel Bourg L’échappée : http://encreviolette.unblog.fr/2015/02/11/lionel-bourg-sechappe-avec-charly-gaul/
Le champion grand-ducal accomplit ses plus grands exploits dans des conditions atmosphériques dantesques. L’écrivain Christian Laborde en brossa un portrait très lyrique dans son livre L’ange qui aimait la pluie … (et aborrhait le soleil de Normandie) !
L’abandon de Gaul mit en veilleuse la victoire à Caen et la prise du maillot jaune par René Privat, un valeureux coureur ardéchois surnommé Néné la Châtaigne, vainqueur notamment de Milan-San Remo, un des monuments du cyclisme. C’était le second succès en deux étapes d’un coureur de l’équipe de France.
André Chassaignon avoue volontiers : « Ce qui m’a le plus surpris, cependant, ce n’est pas la défaillance de Gaul, ni l’effort splendide de Privat … Ce qui m’a le plus frappé, c’est un détail extraordinaire qui en dit long sur la fascination que le Tour exerce sur le public.
Pendant la fugue de Privat, nous avons vu un champ d’avoine qui brûlait. L’écrasante chaleur, quelque imprudence de fumeur, je ne sais, avait mis le feu. De la route, on voyait une fumée grise monter vers le ciel d’un bleu insoutenable. De la voiture, on sentait l’âcre odeur des herbes brûlées. À 500 mètres de là, il y avait un village. Sur les bas-côtés de notre itinéraire, comme dans la rue, il y avait foule. Eh bien, nul ne faisait attention à l’incendie. Les gens frénétiques ne criaient pas « Au feu ! », ils criaient « C’est Privat ! Allez Privat ! … »

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René Privat nouveau maillot jaune

La razzia tricolore allait se poursuivre.
Le lendemain matin, avec sa tête, Anquetil le « chronomaître » de la spécialité, l’équipe de France remporte la course contre la montre par équipes autour de l’hippodrome de la Prairie à Caen.
La demi-étape de l’après-midi conduit les coureurs à Rouen. Ce pourrait être une formidable aubaine d’apercevoir « mon champion » en chair et en os si nous n’étions pas le samedi 29 juin et … à cette époque, nous avions classe le samedi après-midi ! Il n’était pas question de faire l’école buissonnière, surtout quand on est fils de professeur et de directrice de collège.
Rêvais-je à quoi, cet après-midi là, sur les bancs de la communale ? Je vous laisse entre les mains d’André Chassaignon :
« Le ciel est bleu ardoise. De ma fenêtre grande ouverte, car il fait une température d’étuve, bien qu’il soit près de onze heures du soir, j’ai sous les yeux le prodigieux décor formé par le Gros Horloge, la cathédrale de Rouen et l’église Saint-Ouen illuminée dont la tour couronnée hisse dans la nuit ses pinacles aigus. En me penchant, je puis apercevoir la masse sombre du Palais de Justice. Alors le Tour de France …
C’est un accordéon publicitaire qui m’y a ramené. La caravane, insensible aux beautés du gothique flamboyant, tient à faire savoir aux rouennais, même à cette heure tardive, que le Tour de France est dans la ville. Qui eut dit, moi qui déteste l’accordéon –Yvette Horner me le pardonne !- que cet instrument me rappellerait à mes devoirs. Sans lui, j’aurais profité de la douceur de l’heure et je me serais perdu dans la contemplation de ce merveilleux. Merci donc au joyeux accordéoniste.
Tout bien considéré, les Rouennais n’avaient pas besoin de ce succédané d’orchestre pour comprendre que Jacques Anquetil avait gagné l’étape. Ils étaient … ma foi, je n’en sais rien, je renonce à dénombrer le public, disons cent ou deux cent mille à le savoir. Dans les cent trente cinq kilomètres qui nous ont conduits du circuit de la Prairie (Calvados) au Pont Corneille ( Seine-Maritime), la caravane n’a entendu qu’un cri : « Il est là ! ». Cela signifiait que Jacques Anquetil caracolait dans le peloton de tête en compagnie de Privat, Walkowiak, Bahamontès, Nencini, Astrua, Christian (vous ne le connaissez pas, c’est un Autrichien annexé par la Suisse et qui est deuxième ce soir au classement général) et tutti quanti … »

Tour 1957 Anquetil à Rouen blog 2Tour 1957 Anquetil à Rouen blog 1Tour 1957 Anquetil et Frères Jacques blog

Quatre autres Jacques, frères poètes et fantaisistes de la chanson, félicitèrent Maître Jacques sur la ligne d’arrivée.
Blondin, peut-être terrassé par l’absorption de trop de boissons alcoolisées fatales sous la canicule, ne rédigea aucune chronique sur le premier succès d’Anquetil, le régional de l’étape, dans la grande boucle. Quant à moi, trouvai-je le sommeil ? Oh quelle nuit ! chantait Sacha Distel.
Cinquante ans plus tard, lors du passage du Tour 1997 à Rouen, pour marquer le dixième anniversaire du décès du champion, le quai Pierre Corneille, un Rouennais lui-aussi, fut rebaptisé en quai Jacques Anquetil. Une reconnaissance à la Pyrrhus aurait pu souffler son collègue Racine ou, pour rester en famille, son frère Thomas Corneille qui écrivit aussi une tragédie sur le roi d’Épire !

Tour 1957 Anquetil  rêve au maillot jaune1957-Entre Rouen et Roubaix

Le lendemain, c’était dimanche, jour du (nouveau) seigneur Anquetil : cette fois, avec mon père, nous pûmes aller saluer les géants de la route à Neufchâtel-en-Bray, à une quinzaine de kilomètres du domicile familial.
C’est l’occasion pour Maurice Vidal de nous concocter un article made in Normandie :
« Il paraît que c’est exactement du côté de Blangy qu’on quitte le Bocage Normand. Depuis le temps que j’eus l’âge de rêver et vous savez comme on rêve jeune, j’ai associé l’idée du repos, des vacances, de la fraîcheur à ce joli mot : Bocage. Essayez vous-même : Bocage. Vous verrez qu’en le répétant, on baigne dans la verdure. Vous êtes au milieu des prés normands qu’on ne saurait comparer à toute autre sorte de prairie. Un pré légèrement en pente, afin que le passant le voie mieux, et bordé de haies.
Les haies, voilà ce qui fait le charme et l’originalité du Bocage. Je ne sais pas si, de toutes les belles choses champêtres dont peut rêver un habitant de la banlieue ouvrière de Paris, il n’y a pas, en premier lieu, les haies qui n’appartiennent vraiment qu’aux plus belles campagnes. Derrière ces haies, il y a des pommiers, bien sûr. Presque dans chaque pré, le même nombre de pommiers.
Et sous chaque pommier, il y a, sur notre passage, une famille normande. Il ne faut pas confondre les paysans du Bocage avec ceux de n’importe quelle région. Voir un paysan sur le bord de son champ, c’est bien souvent évoquer la dureté du labeur, l’épuisant travail jamais fini, cette lutte harassante entre l’homme et les saisons, qui finit toujours de la même façon. Ici, le paysan s’appelle plutôt un fermier. Il a sans doute autant de travail, et ce n’est pas sa faute si la coquetterie de ses fermes, la douceur de ses horizons, ont si souvent inspiré les poètes et les troubadours. Lesquels, on le sait, n’ont jamais su comment poussait le blé, ou comment se fabriquait la bolée de cidre … »
Attention au cidre brut bien frais par temps de canicule ! Le sage Maurice Vidal en aurait-il abusé, il semble un peu excessif dans ses propos sur le chemin de Roubaix :
« Il faisait 50° dans le Bocage, mais enfin il y avait parfois de l’ombre. Mais, comme je vous le disais, à Blangy, on franchit un petit pont sur une rivière d’opérette qui se nomme la Bresle, et on se trouve dans le Nord. Et, par ces temps de damnation, passer dans le Nord vous a un petit air de menace qui vous fait chaud dans le dos, et ailleurs. À Abbeville, même l’église, temple de la fraîcheur, est en style flamboyant, c’est tout dire. Les chroniqueurs sportifs ont inventé l’Enfer du Nord. Mais dans le Tour 1957, l’enfer était partout. Et il faisait vraiment trop chaud. Un sirocco de panique soufflait sur la caravane …

1957-07-01+-+But+et+CLUB+-Bahamontès

… Un grand d’Espagne, nommé Miguel Poblet, était en train de rendre son âme coriace de routier. Puis c’était au tour du plus beau personnage de Romancero dont nous ait fait cadeau le sport cycliste, Federico Bahamontès le Magnifique, assommé, oh ironie ! par une boisson, ou plus exactement, par son contenant (une bouteille d’un spectateur ndlr). Où irons-nous ? Enfin, le Flamand De Bruyne, retrouvant dans le malheur le compatriote du duc d’Albe, le bourreau des Flandres, s’écroulait sur le bord de la route.
L’affaire devenait chaude ! Le combat allait-il cesser faute de combattants ? Vers l’arrière, les motos-vautours tournoyaient à l’envi. Les photographes manquaient autant de pellicules que les coureurs manquaient d’eau. Le sensationnel devenait d’une écœurante banalité.
Je sais qu’on vous a presque tout dit sur cette affaire. Mais il faut bénéficier du recul du temps pour comprendre que nous avons vécu là un grand morceau d’anthologie de ce Tour de France qui n’est pourtant pas avare de sensations. C’est Chaillot qui nous disait :
– Quand nous en serons à suivre notre 30ème Tour de France et que nous dirons aux journalistes débutants : en 1957, le thermomètre est monté jusqu’à 60°, et nous avons vu ce que nous avons vu, ils nous plaindront comme on plaint toujours les vieux confrères qui commencent à radoter.
Et c’est vrai. Un autre journaliste m’a dit :
– J’ai vu De Bruyne écroulé, les yeux blancs, près de l’abandon. Puis, après le ravitaillement, je l’ai vu exploser. Et quand je dis exploser, j’entends qu’il ne fallait pas d’allumette enflammée dans le secteur. Il y a ceux qui croient et ceux qui ne croient pas. Il y a les poètes et les matérialistes. Il y a l’Évangile du cyclisme selon Saint Jean, et selon Saint Thomas qui ne croyait que ce qu’il avait vu, et encore …
Je me refuse de me placer, puisqu’aussi bien mes fonctions dans la course ne sont pas de vérifier ou d’affirmer, mais de livrer des impressions ; et s’il fallait choisir, je choisirais de croire. Je ne pense pas que lorsque je serai vieux, je dirai :
– Ce jour-là, la chaleur était si forte et les hommes si déprimés que plusieurs champions ne durent leur salut qu’à l’absorption de stimulants.
Je dirai, et les années passées, qui donnent tant d’indulgence et de poésie, pour le monde avec moi :
– Le 30 juin 1957, nous avons vécu l’une des plus terribles journées du Tour. Et les exploits que nous avons vus sont à peine croyables.
Tant il est vrai qu’il faudra prendre certaines précautions oratoires pour commencer leur récit. »
Antoine Blondin, qui a retrouvé toute sa verve, pastiche la scène du balcon de Cyrano de Bergerac pour illustrer la résurrection de Fred De Bruyne qui, miraculeusement ramené dans le peloton par son fidèle coéquipier Désiré Keteleer après des heures d’alternatives et de fortunes diverses, va s’envoler de ses propres ailes enfin retrouvées et terminer l’étape à la dixième place :

(De Bruyne, hagard, se laisse aller en roue libre au moment où il allait recoller à la course)

DE BRUYNE
Ami, je n’en puis plus ; déjà, dès Quincampoix,
Le goudron sous mes roues collait comme la poix.
Est-ce encore loin Roubaix ? Je ne sais où nous sommes.
KETELEER
Accroche-toi, morbleu ! Nous sommes dans la Somme.
Et, au bout de la Somme, il y a l’addition
Nous les ferons souffrir, sitôt que la jonction
Sera chose accomplie. Le grimpeur de Tolède,
Bahamontès …
DE BRUYNE
Quoi donc ?
KETELEER
Vois : il appelle à l’aide !
DE BRUYNE
Mais la côte, jamais je ne la gravirai,
Doullens des douleurs …
KETELEER
Ça, Fred, on me l’aurait dit …
Monte à ta main, te dis-je, regarde Lauredi,
Mets ta casquette, bois, respire un bon coup, monte !
DE BRUYNE
J’ai les jambes en coton …
KETELEER
Il n’y a pas de honte.
Prends ma roue, je serai pour toi un bouclier …
(À ce moment, De Bruyne, qui est entré dans le peloton, passe en tête, accélère et s’enfuit …)

Au vélodrome de Roubaix où s’achève traditionnellement la grande classique Paris-Roubaix, c’est un autre belge Marcel Janssens qui l’emporte. René Privat conserve son maillot jaune.

Tour 1957 Keteleer et De Bruyne blogTour 1957 Janssens à Roubaix blog

Tour  1057 Hollenstein canicule blog

La canicule a fait des dégâts. Il ne reste à Roubaix que 89 coureurs sur les 120 qui ont pris le départ à Nantes, quatre jours plus tôt.
« Depuis un bon moment, le ciel devenait jaune soufre et gris fer. L’orage qui s’annonçait fut d’un romantisme à ravir Chateaubriand, grand amateur de ces phénomènes naturels. » L’étape suivante entre Roubaix et Charleroi, outre qu’elle fut excessivement animée, connut son premier orage au point que Blondin intitula sa chronique du jour La saucée des géants.
L’équipe de France engrange de nouveaux succès. L’étape revient au Lorrain Gilbert Bauvin second du Tour de France précédent derrière l’inattendu mais néanmoins valeureux Roger Walkowiak. Et, vous imaginez mon indicible joie, Anquetil endosse le premier maillot jaune de sa carrière. Quel bel été !
André Chassaignon choisit, pour rendre hommage à mon champion, un angle surprenant :
« Je sens que vous allez me demander si Anquetil –qu’il est beau garçon, dans son maillot jaune tout neuf !- va gagner le Tour de France. Je vous répondrai que je n’en sais rien. Je vous livrerai seulement un détail minuscule, duquel vous tirerez telles conclusions qu’il vous plaira. La Belgique est un pays à tramways et les rails de tramway, on le sait, sont la terreur des cyclistes. Il y en avait beaucoup sur la fin du parcours, histoire de compliquer encore un peu la tâche des coureurs. Lancé à cinquante à l’heure, sous l’orage, dans « l’enfer du Hainaut » après 160 kilomètres d’échappée et l’ascension du Mur de Grammont –que certains concurrents ont terminée à pied- Anquetil prenait la précaution de tendre la main, droite ou gauche, selon le cas, pour signaler aux motos d’escorte qu’il allait prendre un rai de biais. Je ne sais pas si vous concevez ce qu’il faut de présence d’esprit pour songer à assurer ainsi sa sécurité, alors qu’on est en plein effort. Je vous avoue que c’est par là que Jacques Anquetil m’a le plus étonné aujourd’hui. »

Tour 1957 Mur de Grammont blogTour 1957 Anquetil en jaune blog

Le lendemain, en direction de Metz, le Tour fait un sacré clin d’œil à la poésie et l’Histoire. Quand je vous affirmais que le cyclisme cultivait les gamins qui s’y intéressaient de près, voici pour preuve un extrait de l’article d’André Chassaignon … :
« Mon cœur a balancé toute la journée entre les poètes et les militaires. Nous avons traversé la forêt d’Ardenne, chère à Shakespeare, Charleville, ville natale d’Arthur Rimbaud, et sonnes arrivés à Metz en passant sur le circuit terminal devant la maison de Verlaine, statufié en buste quelques dizaines de mètres plus loin à l’ombre du mirador d’arrivée. Je le signale à regret : ni Trochut, ni Lauredi, ni Bertolo et pas davantage Christian ou le peloton ne levèrent la tête pour déchiffrer l’inscription en lettres d’or sur une plaque de marbre : « Ici naquit Paul Verlaine ». Ils ne pensaient qu’aux sprints.
Cette indifférence à la poésie m’incline à traiter plutôt l’aspect militaire de cette étape. Aussi bien, Verlaine était-il fils d’officier. Et si Rimbaud a une réputation d’antimilitariste bien établie, l’armée la lui a pardonnée en faveur du « dormeur du val ».
Rocroi, Sedan, Bazeilles, Metz … Comment n’aurions-nous évoqué les heures de triomphe et de tristesse de nos bataillons ? Imaginez-vous arrivant sur les hauteurs de Rocroi par un beau matin ensoleillé. Nous sommes le 19 mai 1643 ou le 2 juillet 1957, la date importe peu. Marcel Bidot (directeur technique de l’équipe de France, je rappelle ndlr), notre grand Condé, mérite une fulgurante victoire sur les Impériaux. Il a dormi sur son affût de canon et rêve de tapisser le Parc des Princes des drapeaux pris à l’ennemi. Feu à volonté sur l’Espagnol ! Justement, Bahamontès a pris la route verdoyante du Bois Bruly pour quelque col pyrénéen aux frais ombrages.
« Restait cette redoutable infanterie espagnole ! » se fût écrié Bossuet. Le panégyriste funèbre de Marcel Bidot devra chercher une autre image. On ne reverra plus Bahamontès de la journée…
Faute d’Espagnols, il faut trouver d’autres Impériaux. Les Italiens feront parfaitement l’affaire en l’occurrence. En attendant qu’ils se manifestent, le grand Condé –pardon, le grand Bidot- donne l’ordre au sergent Bouvet de repartir à l’assaut des places perdues la veille par un regrettable manque de liaison entre la troupe et le train des équipages. Le sergent Bouvet obtempère. Il est accompagné du 2ème classe Trochut, avec un t à la fin, ce qui le différencie du général dont le nom évoquait pour Victor Hugo le participe passé du verbe trop choir… »
Je passe le relais à mon vénéré Antoine Blondin qui intitule sa chronique Quatre de l’effronterie :
« Les régionaux sont, à la fois, les territoriaux et les légionnaires du Tour de France. On les veut folkloriques et aventureux, ce qui, à première vue, paraît peu compatible. On leur souhaite tour à tour l’esprit d’entreprise et l’esprit de clocher, ce qui, au bout du compte, fait beaucoup de vertus.
Je pense, d’ailleurs, qu’il faudra peut-être, un jour, leur chercher un autre nom, qui ne rende pas cette nuance imperceptible de restriction attachée à leur étiquette et fasse sonner plus haut leurs mérites de baroudeurs.
Depuis belle lurette, leur rôle, au répertoire, excède celui d’une tournée de province. Ils ont donné à l’épreuve son plus récent vainqueur (Roger Walkowiak n.d.l.r) et ont souvent mené la partie en d’autres occasions.
Cette année, pourtant, l’emprise en forme de couvercle que l’équipe de France fait peser sur la course ne leur avait pas permis jusqu’ici de se livrer à ces raids de commandos où ils excellent par tradition. Leur butin se soldait par quelques fourragères glanées par-ci par-là, aucune citation.
Aussi bien, la pente de nos esprits était telle que l’échappée du jour, groupant quatre « régionnaires », venus d’horizons différents, nous sembla, tout d’abord, une incongruité assez impudente, commise par des champions sortis du rang à la barbe des adjudants de semaine, ou d’une semaine…
… Sur le paysage truffé de casemates, de fortins et de cantonnements, où le nom de Sedan tintait comme un glas, où celui de Bazeilles claquait comme le fracas des dernières cartouches, l’âme de 1870 planait. La circonstance appelait un exploit de la part des francs-tireurs, que sollicitait à partir de Charleville l’ombre deux fois insaisissable d’Arthur Rimbaud, ancêtre de tous les francs-tireurs du monde, sur les lieux mêmes de ses vagabondages aux bords de Meuse.
C’est vraisemblablement pourquoi, après quelques escarmouches menées par un bataillon de chasseurs de fric, la visière tournée en protège-nuque, Lauredi, Bertolo, Groussard et Trochut s’emparèrent effrontément de la clé du champ de tir et s’élancèrent à travers la nature, avec, dans le regard, cette lueur de meurtre, et sans doute de Moselle, qui trahit la détermination des hommes aux abois.
Que Trochut, suivi d’un seul Groussard qu’il aimait entre tous, ait triomphé à Metz, cette issue possède la saveur unanimement appréciée d’une revanche sur l’histoire.
Il convient, en effet, selon toute probabilité, de considérer Trochut, hier encore inconnu, comme une réincarnation subite de Louis-Jules Trochu, général français devenu gouverneur militaire en 1870, avant la capitulation de Sedan. Ce phénomène est fréquent chez les généraux qui partagent avec les criminels le besoin irrésistible de revenir sur les lieux de leurs exploits. Toutefois, à l’inverse de ces derniers, il s’agit dans le cas des généraux en général et de Louis-Jules en particulier, de rectifier le fait accompli. À cet égard, la victoire de Metz, sans l’effacer complètement, atténue dans une large mesure l’outrage de Sedan.
D’autant plus que le général a obtenu, cette fois, la prime du plus combatif. Ce sont des rencontres qui ne s’observent pas tous les jours. »
Superbe chronique dédiée à ces coureurs des équipes régionales, ces sans-grades chers au bon peuple de France, qui animaient les étapes, et l’emporter parfois. Ainsi pour sa vaillante conduite au feu, le deuxième classe Trochut fut promu général d’un jour à Metz. Comme son presque homonyme, le participe passé … !

Tour 1957 Trochut à Metz blog

Les coureurs régionaux allaient encore être à l’honneur entre Metz et Colmar, comme en atteste L’après-midi d’un foehn vu par le même Blondin :
« Ce vent chaud qui soufflait sur la plaine d’Alsace prenait à revers les croupes moelleuses des Vosges, pillait l’haleine des sapins pour la porter dans d’intimes vallées, c’est le foehn, vent de terre, véhicule de légendes, qui par extraordinaire était précisément en train d’en dissiper une : celle du plus fantasque de nos champions, sorte de faune athlétique qu’on voit volontiers sauter d’un peloton à l’autre, avec, entre les dents, cette canette de bière qui est la flûte de Pan des coureurs déliés.
Roger Hassenforder n’est pas venu au monde par génération spontanée, on s’en doutait un peu, mais on ne voulait pas y croire : il y a, chez cette force de la nature, du cataclysme et du virus filtrant. Il bouleverse et il empoisonne du moins ses concurrents. Depuis ce soir, nous savons qu’Hassenforder procède de parents comme tout le monde et, que par surcroît, cet enfant terrible est un bon petit. Nous connaissons son papa, qui est venu le quérir au vélodrome dans un climat de fête de famille, couvant ce fils prodigue avec une sollicitude de père de l’Écriture, rendant à ce garçon d’avenir toutes les racines de son passé, un terroir. L’image d’un Roger Hassenforder, dégustant le veau gras sous la lampe, déconcerte. Elle a pourtant été patiemment espérée et conquise durant toute cette journée par un homme de parole.
La fièvre de Malt, qui s’est emparée de la caravane, aux abords de la brasserie de Champigneulles, était à peine conjurée, qu’un double souci partageait l’opinion. Les techniciens se demandaient si le petit archet, Nicolas Barone, allait détrôner l’impérial Anquetil, les sentimentaux s’attachaient davantage encore à la gageure tenue par Hassenforder d’une nouvelle victoire d’étape dans son fief … »
Maurice Vidal, plus détaché, a une vision sociale de l’étape :
« À Metz, un homme me disait : « Tout le monde plaint les coureurs parce qu’il fait chaud. Mon père, lui, a dit que tous les jours, les cantonniers, les terrassiers et tous ceux des travaux publics travaillaient huit heures par jour et plus en plein soleil, et il n’y a personne pour les plaindre ou pour trouver qu’ils font un exploit. »
Donc Hassen a gagné, en franchissant deux cols que, placés dans une autre région, il aurait passé en soixantième position.
C’était un coureur plein de panache, extrêmement populaire pour ses facéties et son extravagance. J’en parle au passé, pourtant, à l’heure où j’écris, à 87 ans, il coule sans doute une retraite à Kaysersberg, pittoresque village de la route des vins d’Alsace, où il tint longtemps un restaurant renommé. J’y ai contracté la fièvre du malt à la terrasse !

Tour 1957 Metz-Colmar blogTour 1957 Vers Colmar blogTour 1957 Vers Colmar blog 2Tour 1957 Vers Colmar blog 3

L’autre héros du jour est un gamin de Paris Nicolas Barone, de l’équipe d’Ile-de-France, qui a profité des circonstances de course et d’une échappée dite « bidon » pour s’emparer de la tunique bouton d’or.
Tout le monde était satisfait dans la caravane, y compris Jacques Anquetil, ravi d’être débarrassé temporairement de ce lourd fardeau qu’est un maillot jaune. Le gamin que j’étais, pas encore rompu aux subtilités de la stratégie de course, appréciait sans doute moins.

TOUR 1957 Barone blog1

Tour 1957 Barone rires blogTour 1957 Barone larmes blog

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas :
« Nous traversions la vallée du Doubs, ensoleillée mais fraîche au regard avec ses grands massifs de verdure, ses paysages que Courbet a peints – nous sommes passés à peine à 40 kilomètres d’Ornans- ses larges cirques boisés, ses éperons rocheux, couronnés d’arbustes sauvages. Nous allions vers Besançon. Vous m’attendez à Victor Hugo. J’y viens. Mais ce n’était pas au fameux poème des Feuilles d’Automne : « Ce siècle avait deux ans… Alors dans Besançon, vieille ville espagnole » etc …, que je pensais. C’était à une pièce tout aussi fameuse que j’appliquais à Nicolas Barone : Tristesse d’Olympio.
Il contempla longtemps les formes magnifiques
Que la nature prend dans les champs pacifiques ;
Il rêva jusqu’au soir ;
Tout le jour, il erra le long de la ravine,
Admirant, tour à tour, le ciel, face divine,
Le lac, divin miroir !
Hélas ! se rappelant ses douces aventures,
Regardant, sans entrer, par-dessus les clôtures
Ainsi qu’un paria,
Il erra tout le jour vers l’heure où la nuit tombe,
Il se sentit le cœur triste comme une tombe …
Le pauvre Nicolas était dépossédé de son maillot jaune ! Il l’avait conservé une nuit et deux heures. »

Tour 1957 Vers Besançon blogTour 1957 Forestier à Besançon blog2Tour 1957 Vers Colmar ou Besançon blogTour 1957 Forestier blog

À Besançon, vieille ville espagnole, c’était un Italien Pierino Baffi qui l’emportait. La toison d’or revenait dans le bastion tricolore, sur les épaules d’un discret mais très valeureux champion, le Lyonnais Jean Forestier. À 86 ans, il est le le doyen des vainqueurs de Paris-Roubaix encore en vie. Il compte aussi à son palmarès un Tour des Flandres et deux Tours de Romandie.
Pour ce qui est du Tour de France que je vous narre, les suiveurs estiment qu’il peut faire un solide maillot jaune … Euh … !
L’étape suivante mène les coureurs de Besançon à Thonon-les-Bains via Morbier et Gex, un prétexte suffisant pour en faire un fromage :
« La vierge de Pilar est un des personnages les plus sollicités d’Europe. Elle figure dans un nombre considérable de jurons et fait des heures supplémentaires les jours de corrida. La légende veut qu’un liquide jaillisse surgisse de sa poitrine lorsque survient la catastrophe ou l’imprévu. Les statues de Castille ont dû ruisseler hier après-midi, sur le coup de 2 heures, quand Federico Bahamontès a mis pied à terre en lisière d’un bois où une famille jurassienne menait tranquillement sa partie de campagne. On n’a pas toujours l’aubade d’un aigle de Tolède choisissant votre nappe en matière plastique pour venir s’y rouler entre la poire et le fromage. Cet étonnant intermède dans le pique-nique dura exactement vingt minutes, le temps d’apprêter un taureau pour la mort, et laissa derrière soi un gazon ravagé, où les ampoules des flashes photographiques craquaient sous les pas comme des coquilles d’œufs.
Le Tour de France est aussi grand par ce qu’il élimine que parce qui le nourrit. Ses déchets sont sublimes. La disparition de Bahamontès s’est déroulée avec la verve un peu déchirante d’un sketch de Chaplin …
Depuis quelque temps, Bahamontès tenait son guidon d’une seule main. Le bras gauche replié dans le dos à la hauteur des reins, il circualit à travers le peloton, se penchait sur Bauvin pour alimenter une détermination dont le sens nous échappait. Brusquement, il quitta la route, s’affala sur le bas-côté, cassant net la caravane dont les véhicule se télescopaient. Madame, une femme de fort tonnage, était déjà sur les lieux, sa timbale à la main, chavirée de solitude maternelle et de rosé d’Arbois. Monsieur, plus circonspect, venait par-derrière avec le sourire partagé d’un père tranquille qui accueille un parachutiste tombé dans la soupière. Alors les photographes s’abattirent en nuées de sauterelles, à leur tour reléguées par l’ensemble de la communauté ibérique explosant dans le vide à grand renfort d’exclamations et de claques dans le dos, dont les échos devaient se propager jusqu’à Besançon, vieille ville espagnole. Cependant, le peloton était encore en vue et Bahamontès gigotant comme un forcené, fut empoigné sans façon sous les aisselles et remis sur son vélo.
« Ah ! Federico, tu n’as perdu qu’une minute. »
Bahamontès se laissa retomber sur l’herbe avec conviction et le cercle de famille se referma sur lui.
« Vous voyez bien qu’il manque d’air. Il va étouffer. »
Noblement, un petit hidalgo dépouilla sa chemise et commença de l’agiter sous le nez du gisant en lui imprimant le mol balancement que les matadors mettent dans la muleta. Bahamontès se dressa à quatre pattes sous une rafale de « Olé ! » et de « Vamos ! », et Luis-Puig, son directeur technique, interprétant ce geste pour un gage de bonne volonté, se prit à parler tendrement à l’oreille de son coureur :
« Anda, Fede ! Tu n’as que cinq minutes de retard ! »
Federico darda vers l’autre un regard haineux et détacha sa montre de son poignet pour la ranger dans la poche de son maillot. Il entendait par là qu’il entendait se situer hors du temps d’un monsieur comme Luis-Puig, échapper à l’obsession rongeuse du chronomètre, rentrer dans la vie civile. Désormais, chacun de ses mouvements, sournois, vicieux, têtus, allait tendre à s’enfuir, à gagner ne fût-ce que quelques centimètres dans la direction où vivent les êtres normaux et quotidiens, à se blottir, pourquoi pas, dans le giron de cette dame, accueillant comme la Terre promise. Le grimpeur ailé s’en allait en rampant. Madame comprit sans doute cet appel, car elle lui lança son mouchoir, un mouchoir roue, à la fois signal et trophée.
« Me cago en la leche ! » dit simplement Luis-Puig, en faisant mine de se désintéresser de la question. Bahamontès en profita pour retirer ses chaussures. Le chauffeur de la voiture se précipita pour les lui remettre de force. Bahamontès, avec l’œil d’en dessous d’un gamin en maison de redressement qui s’apprête à étrangler sa bienfaitrice, les subtilisa derechef et les glissa sous ses fesses.… »
J’écourte … Un de ses équipiers « Moralès, au faciès de braconnier, fut plus expéditif. Il ceintura Bahamontès en lui criant :
« – Pour ta femme !
– Non !
– Pour l’Espagne !
– Non !
– Pour Franco !
– Non ! … »

1957-07-08+-+Miroir-Sprint+-+N°579A+-+05

Rien n’y fit, d’ailleurs, il n’aurait plus manqué que cela après la dernière injonction ! Son directeur sportif eut beau l’insulter avec toutes les étonnantes ressources de la langue espagnole, l’Aigle de Tolède replia ses ailes définitivement. Même si j’avais de la sympathie pour ce champion (Jean-Louis Murat lui dédia une chanson plus tard), ce n’était pas pour me déplaire. Après Charly Gaul, c’était un autre exceptionnel grimpeur, susceptible de poser des problèmes à Anquetil en montagne, qui abandonnait.
Mieux encore, Jacques s’est extrait du peloton à Morez et a rejoint une dizaine d’échappés qu’il règle au sprint à Thonon-les-Bains. Il reprend ainsi près de 11 minutes et se replace immédiatement derrière son équipier Forestier au classement général.

Tour 1957 Pellos La chasse est ouverte

Je vous sens las ! Ça tombe à pic, c’est journée de repos au bord du lac Léman. On se retrouve dans le prochain billet pour la traversée des Alpes ?

Publié dans:Coups de coeur |on 7 juillet, 2017 |1 Commentaire »

Un gâteau sous les cerises de Castellania

Il y a un an, à quelques jours près, j’avais évoqué, suite à mon séjour en Italie, mon passage chaleureux et émouvant à Castellania, le village natal du campionissimo Fausto Coppi :
encreviolette.unblog.fr/2016/08/27/vacances-postromaines-10-les-cerises-de-castellania-village-natal-de-fausto-coppi/
C’est là, également, au mémorial érigé sur la place du village, que Fausto repose en compagnie de son frère Serse, valeureux champion cycliste aussi, vainqueur de Paris-Roubaix et mort accidentellement en course.
Hier samedi, contrastant avec le silence émouvant qui régnait lors de ma visite, le minuscule bourg juché en haut d’une des collines surplombant Tortona a connu une liesse inhabituelle.

Giro à Castellania 3

En effet, sans que j’y sois pour quelque chose, la quatorzième étape du Giro d’Italia 2017 partait de Castellania. Les organisateurs, pour la centième édition de leur épreuve, ont tracé un parcours rendant hommage aux lieux et aux hommes qui ont contribué à sa légende, en premier lieu Fausto Coppi quintuple vainqueur du Giro.
Ce samedi, Castellania était donc village rose à la couleur du maillot du premier du classement général, et du papier de la Gazzetta dello Sport, le quotidien organisateur de la course.
Il se murmure, du moins c’est le rêve de l’aimable « sindico » (le maire en italien) qu’à l’occasion de l’édition 2019, le Tour de France pourrait visiter à son tour Castellania pour commémorer l’extraordinaire chevauchée alpestre de Fausto Coppi en 1949. Ce sera aussi, cette année-là, le centième anniversaire de la naissance de Fausto.
De savoureux gâteaux sous les cerises de Castellania !

Giro à Castellania 1Giro à Castellania 2tour-d-italie

Image de prévisualisation YouTube

Publié dans:Coups de coeur |on 21 mai, 2017 |Pas de commentaires »

Raymond Kopa, un des plus grands footballeurs de mon enfance

Ce matin-là, à mille lieues des dribbles, crochets et tacles destinés à François Fillon, ma compagne m’accueillit au petit déjeuner en m’annonçant : « Raymond Kopa est mort ».
Elle savait que cette nouvelle m’attristerait profondément. C’était tout un pan de mon enfance sportive qui s’écroulait comme ce fut déjà le cas en 1987 avec le décès de « mon » champion cycliste Jacques Anquetil.

Kopa Bobet Sport&Vie

Dois-je m’enorgueillir d’avoir vu jouer maintes fois celui qui fut surnommé le Napoléon du football ? Ce n’est que le privilège d’un âge qui défile depuis (trop) longtemps. J’entends les journalistes qui ne l’ont pas connu évoquer avec émotion leurs pères qui leur en parlaient avec admiration. J’appartiens à cette génération du baby boom qui était trop jeune pour pleurer Marcel Cerdan mais suffisamment grande, au milieu des années 1950, pour s’extasier devant les dribbles de Kopa, le panache de Louison Bobet vainqueur de trois Tours de France consécutifs, et j’ajoute au nom de ma passion aveugle, les chevauchées contre la montre et le record de l’heure d’Anquetil.
Pour planter le décor de l’époque, je vous renvoie à deux anciens billets :
http://encreviolette.unblog.fr/2014/03/01/bonjour-chers-auditeurs-ou-le-commentaire-sportif/
http://encreviolette.unblog.fr/2014/11/09/di-stefano-seleve-plus-haut-que-tout-le-monde/
J’y avais, en effet, (presque) tout dit. En ce temps-là, bien avant d’être révélés par l’image, le football et le cyclisme, ces deux grands sports populaires, étaient portés par le récit épique des radioreporters et les journalistes de la presse écrite. Mon imaginaire était largement sollicité. Je le restituais dans mes commentaires enflammés qui accompagnaient mes arabesques en solitaire dans la cour de ma maison-école de Normandie.
Les jeunes générations de l’ère numérique, en prise instantanée par l’image avec l’actualité dans tous les coins de la planète, ne peuvent évidemment pas réaliser, pensant même parfois que nous exagérons le trait.
Pour rédiger mon modeste hommage à Raymond Kopa, je n’ai pas souhaité me plonger dans ma collection de la mythique revue Le Miroir du Football, que je garde pourtant jalousement. Pour lui donner fraîcheur, spontanéité et authenticité, j’ai préféré rassembler mes lointains et cependant vivaces souvenirs de mon enfance.
Ainsi, je vis pour la première fois Kopa en chair et en os par un dimanche ensoleillé de mai 1953. C’était la première fois que mon père m’emmenait à Colombes, le toujours unique stade olympique de France (jusqu’en 2024 ?), à l’occasion d’un match amical entre la France et le Pays de Galles. À l’époque, ces rencontres possédaient un caractère de prestige et étaient disputées âprement.
Mon père souhaitait évidemment surtout découvrir la nouvelle étoile du football français qui avait connu sa première sélection en équipe de France quelques mois auparavant, au mois d’octobre 1952 seulement … à cause d’un problème d’identité. En effet, Raymond, qui avait été convoqué en 1948 pour jouer dans l’équipe de France junior, avait oublié, bien que né à Nœux-les-Mines, qu’il s’appelait Kopaszewski, enfant d’une famille de mineurs polonais émigrés en France après la Première Guerre Mondiale, et en conséquence, il ne pouvait obtenir la nationalité française qu’à sa majorité de vingt-et-un ans !
Kopa ! Kopa ! C’était tellement plus simple pour le gosse que j’étais, de scander son nom.
Ce n’était tout de même pas au temps du cinéma muet même si le résumé tiré des fonds de l’INA l’est !
http://www.ina.fr/video/CAF95009744
Mon père avait également filmé, avec sa caméra PATHÉ 9,5 mm, quelques séquences conservées dans mes archives familiales. La sortie des vestiaires des dieux du stade surgissant littéralement de terre ainsi que les longs shorts des joueurs britanniques demeurent des images ancrées à jamais dans ma mémoire.
Les archivistes invétérés auront peut-être repéré que Kopa marqua les deuxième et quatrième buts de la large victoire tricolore.
Ayant observé son style, je pouvais désormais l’imaginer dans ses mouvements et feintes diaboliques lors des retransmissions à la radio, le dimanche après-midi, des matches de son club, le Stade de Reims.
À défaut de le comparer au Messi d’aujourd’hui, il y avait du génie dans son jeu : un dribble déroutant court et vif, le ballon collé à la chaussure, effaçant complètement l’adversaire, le sens de la passe juste. Il était très rapide mais certains lui reprochaient parfois sa façon de temporiser, presque immobile, durant plusieurs secondes, pour déséquilibrer et éliminer le défenseur.
Raymond inspira le fameux jeu « à la rémoise » et le corner du même nom, faits de passes courtes au sol, expression d’une intelligence tactique et technique, plutôt que de balancer un grand coup de chaussure n’importe où (le « kick and rush »).
Par mimétisme, jouant en solitaire, en l’absence aussi des fameux mannequins que, plus tard, Platini mit à la mode pour s’exercer aux tirs de coup-francs, ce sont les imposants tilleuls de la cour du collège de ma maman qui subissaient stoïquement mes feintes de corps.
Soixante ans plus tard, c’est une véritable madeleine de Proust que d’entendre encore parfois certains commentateurs parler de corner à la rémoise. Cela appartient à notre patrimoine comme le gratin dauphinois et la bourride de lotte à la sétoise.
C’est comme cela que me furent inculqués mes premiers rudiments de philosophie … du jeu ! À l’époque, le football allait être prétexte à de violentes querelles sur la manière de le pratiquer. Bientôt, s’affrontèrent les défenseurs d’un réalisme conservateur tourné avant tout vers le résultat, emmenés par Jacques Ferran, l’éminent journaliste de L’Équipe et de France-Football, et les tenants d’un style progressiste, plus chatoyant, orienté vers l’offensive, en somme d’« une autre idée du football », leitmotiv de la rédaction de l’hebdomadaire Miroir-Sprint et du mensuel Miroir du Football avec François Thébaud à sa tête. Vous aurez deviné sur quelle ligne éditoriale se rangeaient les laudateurs du jeu à la rémoise.
Vous souriez sans doute mais le football divisait alors les amoureux de ce sport. Même Albert Camus, prix Nobel de littérature, y allait de son jugement : « Ce que je sais finalement de plus sûr sur la morale et les obligations des hommes, c’est au football que je le dois ». Ce doit être encore vrai, aujourd’hui, mais sûrement pas pour les mêmes raisons !
Parfois, mon professeur de père, plus proche des opinions avant-gardistes du Miroir d’essence communiste (oxymore ?) prenait sa plume pour tancer de manière argumentée Jacques Ferran … qui ne manquait pas de lui répondre cordialement. Je n’y comprenais pas grand-chose mais je me réjouissais que sur terre le foot revête une telle importance et qu’en guise d’ « ateliers philosophiques » (il y aurait eu donc des stades philo avant les cafés philo ?), mon père m’emmenât à Paris voir un Racing-Reims dans l’ancien Parc des Princes.

Un Reims-Racing au ParcKopa-Marche Reims-Racing au Parc

C’était une époque plus sereine où les spectateurs pouvaient manifester côte-à-côte de manière festive leur sympathie pour l’une ou l’autre équipe. Ils souhaitaient applaudir les artistes du ballon rond autant que supporter leur club favori … encore qu’il y eut quelques bastions méditerranéens moins accueillants, ainsi le stade Jean Bouin, antre des Crocodiles nîmois !
C’était encore le temps de la radio avec l’émission du dimanche après-midi Sports et Musique animée par Georges Briquet. Mon père, mon frère et moi, réunis autour du vieux poste TSF à galène, « regardions » les matches. Je notais sur un cahier la composition des équipes et les faits remarquables de la rencontre. J’ai un souvenir un peu flou (mais il existe) d’un dimanche de printemps 1955. Les footballeurs français venaient défier l’équipe d’Espagne au stade Chamartin (ancêtre de l’actuel Santiago Bernabeu) de Madrid. Le chef de la rubrique football du quotidien L’Équipe Gabriel Hanot, ancien joueur international et ex sélectionneur de l’équipe de France, avait prédit qu’une défaite de la France par quatre buts d’écart serait normale, par deux ou trois buts, ce serait une bonne performance, par un but, un exploit, quant au match nul il tiendrait du miracle.

Espagne-France 1955 KopaKopa matador

kopa dessin L'Equipe 2

Dessin de Lasserpe (L’Équipe 5 mars 2017)

Kopa eut vite fait de battre en brèche la perspicacité de l’éminent spécialiste. À la corrida de Chamartin, le petit taureau français virevolta devant le tissu rouge des maillots espagnols et la France l’emporta. Ce jour-là, un journaliste anglais enthousiasmé écrivit : « J’ai vu un des plus grands joueurs de tous les temps. Il s’appelle Kopa » et le surnomma pour l’éternité le « Napoléon du football » ! Quant à moi, euphorique, je dus probablement, aussitôt le match achevé, en faire voir de toutes les couleurs aux tilleuls de la cour sous le bruissement d’élytres de la foule admirative de hannetons qui les colonisaient !
C’était aussi un temps où, même si la fée électricité s’était penchée sur nous depuis un bon siècle, on commença à organiser des rencontres en nocturne. Voyez ce que mon vénéré Antoine Blondin en pensait avec son sens de la formule lyrique et poétique :
« C’est à la tombée de la nuit que l’on a vu le football français sous son meilleur jour. Je regrette malgré tout que ce match n’ait pas été disputé au grand jour, comme on dit. La victoire de Reims en eût tiré ce relief singulier que le coup de quatre heures emmitouflé de brume confère aux dernières minutes de la partie, quand le destin se promène sur la pelouse dans un manteau couleur de muraille. Non certes que le succès des nôtres puisse être en quelque façon entaché d’irrégularité, mais j’aime qu’un rituel strict serve une certaine liturgie. Il y a un temps pour chaque chose : la messe, qu’on se prend maintenant à dire l’après-midi dans quelques paroisses, l’apéritif et même le ballon rond. Et puis trop de paillettes dispersent l’attention. Sous les projecteurs, les joueurs repeints à neuf semblent émerger à quelque vitrine de jouets et les champions s’y trouvent situés dans un exil sublime, un peu inhumain, qui les retranche de la masse.
Pourtant, n’hésitons pas à dire qu’il y a du plaisir à empiéter sur la veillée des chaumières ou des trois pièces cuisine pour s’entasser au coude à coude avec des milliers de complices dans le plus aigre des crépuscules. Le stade ne flambe pas encore, mais il est agité par une impatience de feu d’artifice … Avec les lumières, on aborde à une autre planète. La vitre d’aquarium géant qui semble soudain vous séparer du champ introduit à la notion d’une quatrième dimension, qui serait celle d’un temps biscornu, prodigieusement accéléré en de certaines zones de l’espace. Le ballon lui-même a l’air d’une boule de neige qui ne se résoudrait pas à fondre. Allez donc savoir de quels satellites émanent ces Rémois et ces Magyars dont les évolutions précipitées, les arabesques, prennent une fluidité qui échappe à la pesanteur. »
Les Magyars en question, en l’occurrence les joueurs du Vörös Lobogó, un club de Budapest aujourd’hui appelé MTK, disputaient là sous les sunlights du Parc des Princes un quart de finale de la première Coupe des clubs champions européens, ancêtre de la Champions League actuelle.
En bon écolier avide et curieux de me cultiver à propos de tout et de rien, je repérai bientôt sur la carte l’Écosse et Edimbourg dont le club des Hibernians (ainsi nommé parce qu’il fut fondé par des immigrants catholiques irlandais) ne réussit pas à barrer la route de la finale au Stade de Reims et Kopa.
Ah cette finale du 13 juin 1956 ! Je l’avais évoquée dans mon hommage à Di Stefano, l’immense joueur de l’équipe d’en face, le Real Madrid. Antoine Blondin avait présenté l’événement ainsi : « Il est toujours assez émouvant d’assister à la naissance d’une tradition. La minute historique est une occasion à enlever « de suite ». Il y avait, l’autre soir, de la crèche et du berceau dans ce Parc des Princes ouvert à la belle étoile, sous laquelle la première Coupe d’Europe de football affrontait les regards de quarante mille rois mages venus lui apporter la myrrhe et l’encens d’un enthousiasme neuf … » Vous rendez-vous compte qu’à neuf ans, je fus, durant une heure et demie, collègue de Melchior, Gaspard et Balthazar ? J’avais peut-être un petit faible pour Melchior dont un homonyme prénommé Ernst, brillant international autrichien, faisait à la même époque les beaux jours du club de ma région, le Football Club de Rouen que nous allions encourager fréquemment dans le vieux stade des Bruyères !

Equipe de Reims Finale 1956

À lire encore Blondin, la soirée ne connut pas le dénouement souhaité : « Au regard de ce Jupiter (Di Stefano ndlr), notre Kopa fit un moment figure de Mercure, mais ce dieu des voleurs et des baladins s’empêtra dans ses tours et son numéro habituel de « passe-muraille » ne laissa transparaître qu’un goût communicatif pour le ballon, assez émoustillant mais inefficace. La souris s’enlisait dans le gruyère sans trouver les trous. »
Comprenez que les dribbles de Kopa ensorcelèrent moins qu’à l’accoutumée et que les troupes « napoléoniennes » du football essuyèrent un revers.
Napoléon Kopa s’en remit rapidement et dès la campagne suivante, il franchit les Pyrénées. En effet, les dirigeants du Real avaient un œil sur Raymond depuis son extraordinaire prestation du printemps 1955 au stade Chamartin et le recrutèrent pour le montant record de 52 millions d’anciens francs soient … 825 000 euros de maintenant, l’équivalent d’un petit mois de salaire des stars « galactiques » actuelles ! . Celui que les Madrilènes surnommèrent bientôt affectueusement Kopita passait ainsi de la seconde meilleure équipe européenne de l’époque au meilleur club du monde de tous les temps.
Il troquait le maillot rouge à manches blanches avec le mythique lacet sinuant à hauteur de la glotte, pour une tenue immaculée de la tête aux pieds. Gamin, j’adorais ces deux maillots vierges de toute publicité. En ce temps-là, il était hors de question de se les procurer, le merchandising n’existant pas.

Finale 1956 Kopa Di Stefanol

La télévision allait arriver au domicile familial en avril 1957 à l’occasion, je vous interdis de rire, de la première visite d’État en France de la reine Elisabeth II d’Angleterre !
Je n’avais pas voix au chapitre mais mon père aurait peut-être pu anticiper cet achat de quelques mois : en effet, le 29 décembre 1956, vingt-huit ans avant l’avènement de Canal +, fut retransmis le premier match de championnat de France en direct de l’histoire de la télévision française entre le Stade de Reims (il est vrai sans Kopa parti en Espagne) et le F.C. Metz. L’ORTF paya en dédommagement au club rémois la différence entre la recette du jour et la moyenne des recettes de la saison. On était loin des droits exorbitants en cours aujourd’hui.
Dans le contexte peu médiatique de l’époque, l’exil madrilène de Kopa nous apparut assez flou. Il n’était plus sélectionné en équipe de France et ses prestations au sein du Real, dans l’ombre envahissante de Di Stefano et à un degré moindre du hongrois Puskas, à un poste d’ailier droit où il se sentait moins à l’aise, n’étaient relayées que par quelques articles dans les journaux spécialisés. Moins sur le devant de la scène nationale, il se rappela cependant à notre bon souvenir, pour notre fierté, en remportant deux fois consécutivement la Coupe d’Europe des clubs champions.

Kopa-Di Stefano-PuskasKopa déborde au RéalKopa au Real debordant

Un Real-Barcelone en couleurs

Nous attendions le retour de Napoléon, non pas de Sainte-Hélène mais de Madrid, car la Coupe du Monde se profilait à l’horizon de l’été 1958. Un pseudo règlement officiel ou pas interdisait la sélection en équipe de France de tout joueur évoluant à l’étranger. Dans les colonnes de l’hebdomadaire Miroir-Sprint, le journaliste François Thébaud militait à fond pour le retour de Kopa dans le onze tricolore. Son souhait fut exaucé.

kopaequipe de France couleurs

Les jeunes générations ignorent parfois qu’avant Platini et Séville 1982 puis Zidane et les Bleus de 1998, il y eut l’épopée de Suède qui illumina le mois de mai 1958 des amoureux du foot. Sur le téléviseur familial de marque Grandin, nous pûmes suivre la magnifique demi-finale contre le Brésil. Certes, vite réduits à dix (les remplacements n’existaient pas à l’époque), les Français s’inclinèrent 5 buts à 2 devant le grand Brésil de Didi et Vava emmené par un gamin inconnu de dix-sept ans surnommé Pelé auteur de trois buts, mais nous étions fiers que nos joueurs puissent évoluer à un niveau pareil. Ils le confirmèrent, lors de la finale pour la troisième place, où ils humilièrent l’Allemagne de l’Ouest, vainqueur de la précédente Coupe du Monde, six buts à trois. Just Fontaine, l’avant-centre du onze tricolore, fut le meilleur buteur du tournoi avec 13 réalisations, total jamais égalé à ce jour. Kopa fut déclaré meilleur joueur de la Coupe du Monde au nez et à la barbe des artistes brésiliens, une distinction qui récompensait l’exceptionnel jeu offensif et inventif de l’équipe de France.

L'EQUIPE DE FRANCE AVANT LA DEMI-FINALE DE COUPE DU MONDE EN 1958Equipe de France en Suède

Kopa L'Intrépide

Il me faut vous conter une anecdote survenue un bon quart de siècle plus tard. En prologue d’une rencontre du Paris-Saint-Germain au Parc ces Princes, se déroula en face au stade Jean Bouin, un match très amical opposant les « Anciens de Suède » avec Kopa à une sélection de sportifs, acteurs et chanteurs (il me semble que Yannick Noah et Patrick Bruel en faisaient partie). Nous étions debout le long de la ligne de but. L’ambiance était bon enfant lorsque, soudain, « stupidement » j’osai ce commentaire à la cantonade : « il y a un quelque chose du Stade de Reims et de la France de 1958 dans l’équipe actuelle du PSG. » Un monsieur très élégant, bien plus âgé que moi, outré, se retourna très offusqué. Sa réponse fut cinglante : « S’il vous plait, un peu de décence ! » Soit ! Message reçu ! Je me sentis penaud devant mon crime de lèse-majesté (lèse-empereur ?). C’est dire en tout cas si cette époque, où la génération Kopa écrivit les premières pages glorieuses de l’histoire du football français, avait marqué les consciences.
Pour l’ensemble de son œuvre en cette année 1958, Raymond Kopa fut le premier Français à recevoir le Ballon d’Or, prestigieuse récompense distinguant le meilleur joueur européen de la saison, succédant ainsi à son coéquipier du Real Di Stefano.

Kopa Ballon d' Or.jpgKopa et son ballon d'orFrance-Football Kopa

Raymond Kopa joua encore une saison en Espagne au cours de laquelle il remporta une troisième fois la Coupe d’Europe des Clubs champions en battant en finale ses compatriotes du Stade de Reims qu’il allait bientôt rejoindre.
Ce fut la grande époque, l’allusion était si facile, d’un football pétillant comme le champagne.

Kopa déborde

Le Stade de Reims n’était pas seulement le champion de France mais le club de toute la France et allait bientôt investir le Parc des Princes pour y disputer ses matches de gala. Son attaque faisait rêver avec autour de Raymond, d’excellents joueurs ayant participé à l’épopée de Suède, Fontaine, Piantoni, Vincent. Je ne l’ai pas encore cité mais à la tête de l’équipe de France et du club rémois, il y avait un grand entraîneur, brillant pédagogue, pondéré, Albert Batteux que Kopa (et les autres) nommait respectueusement Monsieur Batteux. Ce n’était pas le temps des coaches gesticulant sur le bord du terrain !

KopaFontainePiantoniVincent

Le Racing Club de Paris était leur principal rival sur le plan national. Les oppositions très spectaculaires entre les deux équipes étaient essentiellement esthétiques. Ainsi, le club de la capitale marqua, au cours du championnat 1959-1960, l’impressionnant total de 118 buts, un record qui tient toujours. Quand il pouvait se procurer des billets, mon père m’emmenait au Parc pour ces Racing-Reims de légende.
Le Football Club de Rouen s’étant hissé en première division, on ne manquait évidemment pas non plus la venue de Kopa aux Bruyères. Je connus la joie enfantine qu’il me signât un autographe à la sortie des vestiaires, le plus simplement possible.

Kopa jonglantKopa avec dédicace

Puis, en janvier 1960, le Miroir du Football parut pour la première fois sous sa forme mensuelle. Par sa philosophie du jeu, son opposition au football business et sa liberté de ton, ce magazine tenait une place à part au sein de la presse sportive. J’attendais chaque nouveau numéro pour découvrir sa couverture en couleurs. Je rappelle que la télévision était en noir et blanc et que les photographies des hebdomadaires sportifs étaient monochromes, parfois de teinte sépia.

KopaTitreMiroir du Foot Vincent-Kopa-Piantoni

Bien que loué et soutenu par cette presse progressiste, l’état de grâce ne dura pas très longtemps pour Kopa. Les artistes sont souvent incompris et comme les frères Boniface au rugby, Raymond, malgré son incomparable palmarès, devait faire ses preuves presque à chaque match pour mériter sa sélection en équipe de France.
Les critiques s’abattaient sur le « petit jeu étriqué des Rémois (et Kopa qui était l’incarnation individuelle de ce style) stigmatisé à la moindre défaite et jamais approuvé quand ils gagnaient (pourtant tellement souvent). Comble de malchance, le buteur Just Fontaine fu victime d’une double fracture tibia-péroné qui l’éloigna bientôt définitivement des terrains.
Monsieur Batteux démissionna de son poste d’entraîneur de l’équipe de France. Il fut remplacé par Georges Verriest, « inculte, suffisant et autoritaire « selon les mots du Miroir. Soutenu par une fédération mesquine, il n’eut de cesse que de chercher des poux dans la tête de Kopa pour justifier de ne pas le sélectionner.
L’occasion était belle d’en finir avec celui qui incarnait le chapitre le plus glorieux de l’histoire du football français (à l’époque) lorsque Kopa condamna dans un article du journal non sportif Paris-Match le système esclavagiste des transferts de joueurs. On retrouvait chez Raymond le même fort caractère de Jacques Anquetil qui, quelques années plus tard, jeta un grand pavé dans la mare du dopage dans les colonnes de France-Dimanche, un hebdomadaire, il est vrai, spécialisé dans les scandales people.
Kopa, profitant de son aura, prononçait un violent réquisitoire contre le système des transferts, alors en vigueur, édifié par la Ligue de football et avalisé par la Fédération. Les dirigeants de clubs étaient de véritables maquignons qui traitaient les joueurs professionnels comme du bétail, les achetant ou les vendant selon leur bon vouloir. Raymond combattit, aux côtés de Just Fontaine, d’Eugène N’Jo-Léa un talentueux joueur de Saint-Étienne diplômé en droit, de Norbert Eschmann journaliste du Miroir et ancien grand joueur international suisse, et de Maître Bertrand, au sein de l’Union Nationale des Footballeurs Professionnels (UNFP) syndicat fondé en 1961 pour abolir ces pratiques d’un autre âge. Les footballeurs d’aujourd’hui qui détournent le contrat à temps à leur indécent profit peuvent remercier infiniment ces anciens footballeurs citoyens.

Kopa et Maître BertrandKopa Miroir L'affaire

Ses positions en faveur de ses pairs valurent à Kopa une suspension avec sursis de six mois et les vexations répétées du sélectionneur Verriest. Toute peccadille était bonne pour ne pas l’appeler en équipe de France. Mensonges, calomnies, insultes pleuvaient sur le pauvre Raymond. Il fut même suspendu sans sursis cette fois pour n’avoir pas répondu à la convocation à un stage de l’équipe de France alors qu’il veillait sur la santé de son fils de quatre ans qui allait décéder peu après.
Le « déserteur » Kopa honora son ultime sélection le 11 novembre 1962 à l’âge de 31 ans. Sa prestation fut assez médiocre. Raymond avoua après sa carrière que ce jour-là, il en avait gardé dans la chaussure en prévision d’un match retour de quart de finale de Coupe d’Europe, trois jours plus tard au Parc des Princes
Je me souviens encore de cette rencontre contre l’Austria de Vienne que Reims avec un Kopa étincelant remporta cinq buts à zéro dans une ambiance détestable. Le Miroir, pourtant fervent amateur du football à bulles (Champagne !) fustigea cette soirée : « On ne fait pas de concession au chauvinisme. Qui vient au stade pour soutenir une équipe et non pour jouir du spectacle d’un match joué par deux équipes est un partisan. De l’esprit partisan à l’hostilité ouverte contre l’autre équipe, il n’y a qu’un pas. Le pas qui a été accompli par le public du Parc des Princes en cette lamentable soirée du 14 novembre 1962, ce qui lui vaudra la réprobation du monde entier. Une partie de la Presse s’en consolera d’autant plus aisément qu’elle n’a pas la conscience nette dans cette écœurante explosion de bêtise et de lâcheté. Un appel au calme qui s’accompagne d’une exhortation à « aider Reims », c’est de l’inconscience ou de l’hypocrisie…
Moins cyniques, d’autres se font une raison : « Bah ! c’est la rançon du succès, et vous n’allez tout de même pas déplorer le succès du football. » Nous le disons tout net. Si le succès du Football ne repose que sur la bêtise et la lâcheté, le Football ne mérite pas une seconde d’attention. »
C’était une chouette revue, le Miroir du Football, n’est-ce pas ? Le football changea d’ère plongeant peu à peu dans des dérives chauvines et mercantiles.
J’allais passer le baccalauréat, mes parents veillaient à ce que des sujets moins futiles m’occupent l’esprit (ce n’était pourtant pas moi qui écrivait aux journalistes de L’Équipe et du Miroir !). Kopa acheva sa carrière professionnelle fidèle au Stade de Reims en 1968.
Comme Louison Bobet, quelques années auparavant, comme bientôt Anquetil et Killy, Kopa avait préparé avec intelligence sa retraite sportive. Alors que beaucoup de sportifs de l’époque la passaient derrière le comptoir du café des Sports qu’ils ouvraient, Raymond créa notamment sa propre marque d’équipements sportifs et commercialisa des jus de fruits et sodas à son nom.

Kopa jus de fruits

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Lors de ses longues tournées à travers la France pour promouvoir ses produits, il ne manquait pas de glisser une paire de chaussures à crampons dans le coffre de sa voiture pour taper dans le ballon au hasard des petits clubs qu’il visitait.
L’amoureux du jeu, du beau jeu même, joua le dimanche matin dans une équipe de vétérans jusqu’à l’âge de soixante-dix ans, comme lorsque, gamin, il s’amusait avec ses camarades des corons de Nœux-les-Mines. Il savait la chance qu’il avait eue d’échapper à son destin, lui le galibot qui descendait au fond de la mine à l’âge de quatorze ans. Il y avait même laissé une phalange, tout gosse j’essayais de repérer ce détail sur les photographies.

Kopa L'Equipe blog

Raymond Kopa n’était pas spécialement chaleureux de nature mais j’ai admiré le footballeur et l’homme. Il appartient à mon enfance, à ma jeunesse. Il représentait un football populaire où l’argent n’avait pas sa toute-puissance d’aujourd’hui. Enfant de mineur polonais et mineur lui-même, il incarne un bel exemple d’intégration au même titre que ses talentueux héritiers Platini et Zidane. La Une nostalgique en noir et blanc du dossier spécial publié en son hommage par L’Équipe illustre superbement cette époque : tout Napoléon et plus grand joueur français qu’il fût, il chaussait les crampons sur un coin de pelouse comme tout footballeur du dimanche.
Ces jours-ci, un joueur du Paris-Saint-Germain, sur le banc des remplaçants, n’avait même pas prévu d’enfiler sa tenue au cas où on ferait appel à lui …

Publié dans:Coups de coeur |on 15 mars, 2017 |1 Commentaire »

Heureux qui comme Ulysse a fait de beaux voyages avec Georges Moustaki

Régulièrement, je viens flâner sur l’île Saint-Louis que la Seine enlace de ses deux bras. Après avoir longé ses quais pour admirer l’architecture des hôtels particuliers, je ne manque jamais de la traverser d’Ouest en Est, en son centre, par la rue Saint-Louis-en-l’Île.
Dès les beaux jours, les touristes s’attroupent à hauteur du numéro 31, maison mère du célèbre glacier Berthillon. En ce qui me concerne, pour tout vous dire, cet après-midi-là, aimant voyager dans mon assiette, je venais faire ma provision d’huiles d’olive grecques et italiennes.
C’est alors qu’au cours de ma promenade, je repère, scellée sur le mur d’un immeuble, une plaque de rue non officielle, aussi minuscule qu’une carte de visite. Ça sent le bricolage affectueux, ce qui explique peut-être la faute d’orthographe.

Moustaki

Je suis plus ému que surpris de ce modeste hommage car je n’ignore pas que l’artiste a vécu, à cet endroit, durant un demi-siècle. Il m’était même arrivé de croiser sa « gueule de métèque, de juif errant, de pâtre grec », flânant sur les bords du fleuve, ainsi qu’autour des courts de « tennis debout sur la table » (comme disait son ami Coluche !) de Roland-Garros (Georges était sinon un excellent joueur de ping-pong). Dans certains restaurants de l’île que je fréquentais, il n’était pas rare de voir une photographie de lui dédicacée au patron.
Je ne lui avais pas consacré de billet lors de sa disparition survenue en mai 2013. Encore que, incidemment, accoudé au comptoir du Café du P’tit bonheur, un chouette rade pas comme les autres, j’avais évoqué une valeureuse troupe d’anciens chanteurs de salle de bain se jetant à l’eau (pas dans la Seine mais sur une scène) qui achevait son spectacle avec la philosophie optimiste de l’ami Moustaki (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2013/09/03/un-soir-au-cafe-du-ptit-bonheur/ ).

« Ils vieilliront aussi, qu´ils restent ce qu´ils sont
Des viveurs d´utopie aux étranges façons
Des amants, des poètes, des faiseurs de chansons
Ils n´ont dans la vie que cette philosophie
Nous avons toute la vie pour nous amuser
Nous avons toute la mort pour nous reposer… »

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Permettez, à cet instant, une pensée pour Gilles, un des piliers de ce bistrot, qui, depuis, est parti se reposer avec Georges.
Je devrais dire Joseph car il était né Giuseppe Mustacchi, à Alexandrie en Égypte, de parents grecs originaires de l’île de Corfou.

« J’ai toujours le mal du pays

Ça fait pourtant vingt cinq années
Que je vis loin d’où je suis né
Vingt cinq hivers que je remue
Dans ma mémoire encore émue

Le parfum les odeurs les cris
De la cité d’Alexandrie
Le soleil qui brûlait les rues
Où mon enfance a disparu

Le chant la prière à cinq heures
La paix qui nous montait au cœur
L’oignon cru et le plat de fève
Nous semblaient un festin de rêve

La pipe à eau dans les cafés
Et le temps de philosopher
Avec les vieux les fous les sages
Et les étrangers de passage

Arabes Grecs Juifs Italiens
Tous bons Méditerranéens
Tous compagnons du même bord
L’amour et la folie d’abord

Je veux chanter pour tous ceux qui
Ne m’appelaient pas Moustaki
On m’appelait Jo ou Joseph
C’était plus doux c’était plus bref … »

Jo tient son prénom d’artiste de son admiration pour Georges Brassens. Il avait d’ailleurs écrit une chaleureuse chanson sur ses amis et donc lui :

« Les amis de Georges étaient un peu anar’
Ils marchaient au gros rouge et grattaient leur guitare
Ils semblaient tous issus de la même famille
Timides et paillards et tendres avec les filles
Ils avaient vu la guerre ou étaient nés après
Et s’étaient retrouvé à St-Germain-Des-Prés
Et s’il leur arrivait parfois de travailler
Personne n’aurait perdu sa vie pour la gagner

Les amis de Georges avaient les cheveux longs
A l’époque ce n’était pas encore de saison
Ils connaissaient Verlaine, Hugo, François Villon
Avant qu’on les enferme dans des microsillons
Ils juraient ils sacraient, Insultaient les bourgeois
Mais savaient offrir des fleurs aux filles de joie
Quitte à les braconner dans les jardins publics
En jouant à cache-cache avec l’ombre des flics … »

C’était une belle époque, vous ne trouvez pas ?

Librairie St Louis Ulysse

Il y a des coïncidences étonnantes et réjouissantes. Le rez-de-chaussée de l’immeuble où Georges (comprenez Moustaki tout au long de ce billet) possédait son pigeonnier, est occupé par la librairie Ulysse avec son enseigne Pays et voyages. « Depuis 1971, voyageurs, marins, routards, écrivains et pérégrins de tout poil sont venus rêver ici avant de partir sur les routes du monde. Tomber sur un livre inconnu au détour de l’un de ces rayons, c’est déjà le début du voyage ». Jusqu’à sa mort, Hugo Pratt, le père de Corto Maltèse, venait en voisin, de temps à autre, y cuisiner des spaghettis.
Les parents de Georges tenaient une librairie, mais oui, à Alexandrie où de nombreuses communautés se côtoyaient. À la maison, on parlait italien à cause d’une tante hostile à la langue grecque. Dans la rue, les enfants parlaient arabe. Le père Mustacchi inscrivit son fils au lycée français d’Alexandrie. Quelle riche idée !
Georges, Ulysse musicien, était partout chez lui. Ses chansons racontent la Méditerranée, le Brésil, les pays d’Amérique Latine, au gré de ses voyages et rencontres.
« L’Alexandrie de mon enfance – se souvenait-il – c’était le monde en réduction avec toutes les races et toutes les religions. Je suis rarement étranger quelque part car je trouve toujours une référence à Alexandrie dans les langues que j’y ai entendues, les odeurs que j’y ai respirées ou les couleurs. »
Ici, je vous offre son Voyage auprès d’une fille aux cheveux d’or.

« La fille près de qui je dors,
M’enroule dans ses cheveux d’or
Comme une araignée dans sa toile.
Moi, j’en appelle à mon étoile
Qui me fera trouver le nord…
Les bateaux reposent encor’
Dans les eaux profondes du port,
épuisés par leurs longs voyages.
Moi, j’en appelle au vent du large
Qui me fera quitter le bord… »

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L’ancienne garde des sceaux Christine Taubira évoqua la disparition de l’artiste en empruntant à Paul Éluard : « Insatiable Métèque, vous voilà désormais « impalpable grain de sable dans le vent » Dans mes souvenirs, j’ai entendu Georges pour la première fois à la fin des années 1950. Pour être exact, j’avais entendu, en fait, une chanson de lui. C’était à la télévision (et simultanément à la radio), sans doute dans La Joie de vivre, la populaire émission de variétés du lundi soir animée par Jacqueline Joubert et Henri Spade. Comme cela était la coutume à l’époque, Édith Piaf annonçait la chanson : « De Georges Moustaki, sur une musique de Marguerite Monnot, Milord ».

« Allez venez! Milord
Vous asseoir à ma table
Il fait si froid dehors
Ici, c’est confortable … »

Ce qui se passa dans la tête du gosse que j’étais, est insondable. En quoi, pouvais-je être racolé par cette fille du port prostituée consolant un riche client amoureux en amour ? La voix réaliste de Piaf peut-être, la musique entraînante sûrement, Milord fut un immense succès qu’espiègle, je pastichais en invitant mon cher oncle, veuf de la sœur de ma maman, à s’asseoir au moment du repas !

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C’est finalement assez récemment – les histoires de cœur des people ne me passionnent pas – que j’appris que Moustaki vécut à cette époque une liaison fougueuse d’un an avec Piaf. Il avait vingt-trois ans, elle dix-huit de plus. De son propre aveu, il passait un peu aux yeux de tous pour le gigolo de service. Édith semble avoir eu un faible pour les jeunes méditerranéens. Elle épousa en 1962 un jeune acteur d’origine grecque, Théo Sarapo, de vingt ans son cadet. Ils reposent dans le même caveau au cimetière du Père-Lachaise, non loin maintenant de Georges.

Salvador-Moustaki

Moustaki écrivait déjà des chansons pour les autres depuis quelques années. L’autre Georges, Brassens, l’avait repéré et encouragé à travers un joli texte écrit en mai 1954 : « Il (Moustaki) a eu vingt ans tout à l’heure et c’est plus difficile qu’on ne le suppose (le petit cheval de Paul Fort dans le mauvais temps, qu’il avait donc du courage !). Il écrit des chansons entre les lignes. Il aurait pu bâcler des insanités et se faire chanter par la canaille lyrique. Il a choisi les chemins escarpés, les chemins coupés. Il fait confiance au public. Il aura sa récompense. […] Chante Moustaki ! Ta chanson s’envolera vers des oreilles. Le temps s’en charge. Tu n’es pas seul. Écoute Guy-Charles Cros :

« Avec des mots chantés à voix profonde et douce
Avant qu’un peu de terre emplisse nos bouches
Confier à la vie notre lucide amour
C’est là notre travail sans trêve et notre fête
Notre raison de vivre et de mourir poètes
Notre unique et divin recours. »

Henri Salvador fut l’un des tout premiers à chanter Moustaki. Je vous offre une rareté, Il n’y a plus d’amandes, une chanson douce et nostalgique pour vous balancer dans votre hamac !

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À cet instant, je trouve un air de parenté artistique entre Moustaki, Salvador et Bernard Dimey. Poésie, tendresse, rêve les rassemblent. Henri chanta la merveilleuse chanson du poète de la butte Montmartre, Syracuse ville sicilienne que fondèrent des colons grecs venant de Corinthe au VIIIème siècle avant J.C. et que Cicéron présentait comme la plus belle des villes grecques.

« … Avant que ma jeunesse s’use
Et que mes printemps soient partis
J’aimerais tant voir Syracuse
Pour m’en souvenir à Paris. »

Dimey raconta également sublimement Les Enfants de Louxor :

«… Les enfants de Louxor ont quatre millénaires,
Ils dansent sur les murs et toujours de profil,
Mais savent sans effort se dégager des pierres
À l’heure où le soleil se couche sur le Nil.
Je pense m’en aller sans que nul ne remarque
Ni le bien ni le mal que l’on dira de moi
Mais je déposerai tout au fond de ma barque
Le caillou ramassé dans la Vallée des Rois… »

Il le tient au creux de sa main dans son repos éternel à Nogent-en-Bassigny (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2015/10/21/langres-sur-un-plateau-avec-bernard-dimey-et-denis-diderot/
Je m’égare ou plutôt je vagabonde, mais pouvait-il en être autrement avec ces trois artistes ?
Comme le confiait Moustaki, une chanson, c’est quatre notes de musique, deux ou trois mots, qui deviennent bientôt un univers.
Après l’immense succès de Milord, Georges devint tout au long des années 1960 un parolier et compositeur réclamé par les plus grands noms de la chanson française, Yves Montand, Tino Rossi (oui aussi !), Juliette Gréco, Cora Vaucaire, Colette Renard et surtout, Barbara et Serge Reggiani.
Georges rencontra Barbara au temps où elle chantait au cabaret de l’Écluse : « Si j’ai bien compris, vous écrivez des chansons. Montrez-les-moi, au lieu de regarder mes seins comme un imbécile ! » Il s’ensuivit une amicale complicité (uniquement ?) puis, plus tard, des tournées ensemble. Et aussi une magnifique dédicace à la « longue dame brune » dont je ne me lasse jamais de regarder le clip.

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Serge Reggiani, le formidable acteur amant de Casque d’or Simone Signoret, qui vient de se lancer dans la chanson sur des textes de Boris Vian, suggère à Georges comme sujet, une déclaration d’amour à une maîtresse d’âge mûr. Moustaki songe à sa propre histoire avec Piaf et lui offre Sarah :

« La femme qui est dans mon lit
N’a plus 20 ans depuis longtemps … »

C’est un triomphe. Écoutez Serge avec, en prélude, le poème de Baudelaire Je n’ai pas pour maîtresse une lionne illustre. Chef-d’œuvre !

« Si vous la rencontrez, bizarrement parée,
Se faufilant, au coin d’une rue égarée,
Et la tête et l’œil bas comme un pigeon blessé,
Traînant dans les ruisseaux un talon déchaussé,

Messieurs, ne crachez pas de jurons ni d’ordure
Au visage fardé de cette pauvre impure
Que déesse Famine a par un soir d’hiver,
Contrainte à relever ses jupons en plein air.

Cette bohème-là, c’est mon tout, ma richesse,
Ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse,
Celle qui m’a bercé sur son giron vainqueur,
Et qui dans ses deux mains a réchauffé mon cœur. »

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La connivence entre les deux artistes déboucha bientôt sur une kyrielle de succès, Madame Nostalgie (serait-ce Barbara ?), Ma solitude, Ma liberté, Votre fille a vingt ans, Tes gestes, que Georges reprit, plus tard, en large partie, dans son propre répertoire.

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Comment voulez-vous que les femmes ne fondent pas devant tant de tendresse ? Beaucoup l’aimèrent. Il les aima infiniment, souvent jeunes et jolies.
Moustaki, le discret paresseux, brillait par les chansons qu’il offrait aux autres. Explosa Mai 68 ! « Des choses merveilleuses se déroulaient dans la rue, les facultés, les usines, je devais chanter ! » La poésie libertaire de Georges allait s’accorder aux humeurs de l’époque.
Jeunes utopistes à la conquête d’un nouveau monde social, nous ne pouvions qu’être emportés par sa ballade romantique parlant d’un étranger doux rêveur et sans attache. Georges vous la susurre dans son appartement de l’île Saint-Louis et au bord de la Seine.

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Le Métèque fut un énorme succès international. Son écoute, tellement fréquente sur les ondes quotidiennement, finissait presque par créer une certaine lassitude.
Le premier vers de la chanson est devenu pour l’éternité la carte d’identité de l’artiste : « Avec ma gueule de métèque, de juif errant, de pâtre grec ». C’était tellement le portrait de Moustaki tout craché que Serge Reggiani avait décliné de le chanter lorsque Georges lui avait offert deux ans auparavant : « C’est une chanson qui te ressemble trop pour que quelqu’un d’autre la chante ». Pour être absolument exact, la chanson, d’abord refusée par une maison de production, fut créée par Pia Colombo qui l’interprétait à la seconde personne.
Le Métèque, c’est un mot que Moustaki avait entendu à son sujet. Alors plutôt que s’offenser de ce qualificatif péjoratif à la connotation xénophobe, il en fit une magnifique chanson apaisante sur un air de sirtaki. Imaginez la chanson emblématique qui pourrait être écrite aujourd’hui en notre époque de transhumances !
À tout hasard, ça ne fait pas de mal de resituer le terme dans son exacte signification historique, le métèque, dans la Grèce antique, est « celui qui a changé de résidence », soit un statut médian entre le citoyen et l’étranger, réservé à des ressortissants grecs d’autres cités. À ce titre, Aristote, né en Macédoine, est le plus célèbre des métèques athéniens.
Bien évidemment, dès sa sortie en 1969, le microsillon 33 tours 30 cm, avec sur la pochette la belle gueule de pâtre grec en noir et blanc, entra dans ma discothèque.

Moustaki pochette

D’autant qu’il recelait bien d’autres bijoux en son sein !
Pour commencer, Gaspard, mise en musique du poème de Paul Verlaine La Chanson de Gaspard Hauser, inspiré de la triste histoire de Kaspar Hauser. Figure mystérieuse de l’Europe du XIXème siècle, il fut trouvé, en 1828, titubant dans les rues de Nuremberg, à l’âge de seize ans. Il ne parlait pas, ne mangeait pas et était habillé de vêtements de nobles. Il aurait été séquestré de longues années dans diverses geôles avec pour seul compagnon un petit cheval de bois. Il mourut assassiné en 1833. La légende entretient le mythe de sa naissance de la princesse Stéphanie de Beauharnais, nièce de l’impératrice Joséphine et mariée au prince Charles de Bade, et de sa dissimulation pour sombre histoire d’héritage du Grand-duché de Bade.

« Je suis venu, calme orphelin,
Riche de mes seuls yeux tranquilles,
Vers les hommes des grandes villes :
Ils ne m’ont pas trouvé malin. »

Le joli brin de fille à la voix douce qui chante avec Georges est Catherine Le Forestier, la sœur aînée de Maxime. À la même époque, elle enregistra en duo avec son frère La petite fugue qui fut aussi un grand succès.

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Autre merveille de cet album mythique, Le facteur, une chanson hommage, d’après une histoire vraie, à un jeune facteur grec mort à 17 ans sans qui les lettres d’amour ne purent plus voyager.

« Le jeune facteur est mort
Il n’avait que dix-sept ans
L’amour ne peut plus voyager
Il a perdu son messager

C’est lui qui venait chaque jour
Les bras chargés de tous mes mots d’amour
C’est lui qui tenait dans ses mains
La fleur d’amour cueillie dans ton jardin … »

http://www.dailymotion.com/video/x6bl01

On y trouve aussi Joseph. Il ne s’agit pas de lui mais du personnage biblique que le poète athée décrit avec beaucoup de tendresse en s’interrogeant pourquoi son fils a si mal tourné :

« Voilà c’que c’est, mon vieux Joseph
Que d’avoir pris
La plus jolie
Parmi les filles de Galilée
Celle qu’on appelait Marie … »

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Dans ce disque microsillon, si je ne m’attarde pas sur Ma solitude déjà écoutée à la grande époque de Reggiani, il y avait aussi une leçon de géographie érotique avec La Carte du tendre.
La Carte de Tendre était la représentation topographique de la conduite et de la pratique amoureuse dans la Clélie de Madeleine de Scudéry. Il s’agissait d’aller de la ville de la Nouvelle-Amitié à celle de Tendre en évitant la Mer d’Inimitié et le Lac d’Indifférence.
Je choisis le trajet moins précieux conseillé par Georges.

« Le long du fleuve qui remonte
Par les rives de la rencontre
Aux sources d’émerveillement
On voit dans le jour qui se lève
S’ouvrir tout un pays de rêve
Le tendre pays des amants
On part avec le cœur qui tremble
Du bonheur de partir ensemble
Sans savoir ce qui nous attend
Ainsi commence le voyage
Semé d’écueils et de mirages
De l’amour et de ses tourments … »

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Et puis, et puis, encore une pépite, l’incorrigible soixante-huitard se prenait à rêver :

« Nous prendrons le temps de vivre
D’être libres, mon amour
Sans projets et sans habitudes
Nous pourrons rêver notre vie

Viens, je suis là, je n’attends que toi
Tout est possible, tout est permis

Viens, écoute ces mots qui vibrent
Sur les murs du mois de mai
Ils nous disent la certitude
Que tout peut changer un jour … »

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Qui donc, aujourd’hui, peut nous faire rêver ne serait-ce qu’à travers une chanson ? En tout cas, pas Michel Drucker !
Avec ces succès à la pelle, Georges le nonchalant pouvait envisager une décennie de rentier. Ulysse Moustaki choisit d’aller rafraîchir son inspiration à d’autres sources musicales, au Brésil notamment.
C’est étonnant, je me satisfaisais de me laisser bercer par la poésie de Georges en posant ses galettes sur ma platine jusqu’au jour où … Au milieu des années 1970, un ami me téléphona en urgence : « un copain est empêché, on a une place en plus pour voir ce soir Moustaki à l’Olympia, tu viens ? »
J’avais connu le grand music-hall de la rive droite (comme on disait alors pour le différencier de Bobino) électrisé par Gilbert Bécaud, Monsieur 100 000 Volts, je craignais de rester sur ma faim avec la prestation scénique de celui qu’Eddy Mitchell avait surnommé affectueusement Monsieur 1 Volt !
Bien me prit d’accepter l’invitation. Encore un magnifique souvenir : tout de lin blanc vêtu, avec un sourire aussi doux que ses mélodies, entouré de quelques musiciens et de jolis chœurs (et cœurs !), avec une diction impeccable (comme les artistes de cette époque), il revisita les joyaux de son répertoire en y ajoutant quelques perles plus rares. Au fil des chansons, le prétendu lymphatique montrait de plus en plus de tempérament, tout en restant souvent assis sur un tabouret.
Il nous emmena vers de nouveaux horizons et musiques qu’il venait de découvrir, à Salvador de Bahia notamment :

« J’ai écouté chanter les fils de Gandhi,
J’ai vu danser les filles de Xango.
C’est là que j’ai retrouve le paradis
Du côté de chez Jorge Amado. »

On se trémoussa sur la bossa nova de Carlos Jobim, Eaux de mars, immense succès international qu’il adapta en français :

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La soirée avançant, avec de plus en plus de punch, il nous proposa des alcools plus forts.

« Quelle nuit que cette nuit-là
On en parle dans la ville
Même on exagérera
Sa tendresse virile
Car pour l’heure il est fatigué
Il sombre dans la somnolence
Dès que tu l’auras réveillé
Si tu veux que ça recommence.
Donne du rhum à ton homme
Du miel et du tabac
Donne du rhum à ton homme et tu verras comme
Il t’aimera… »

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Sur le clip, la jolie martiniquaise qu’il enivre de sa voix douce fut la première speakerine noire au bon temps de l’ORTF !
Ce soir-là de récital, il s’autorisa quelques instants de farniente pour permettre aux spectateurs pressés (il n’y en eut guère) d’attraper le dernier métro, avant d’ « entonner » Sans la nommer … la révolution permanente. L’Internationale moustakienne !

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Il déclara aussi « l’état de bonheur permanent ».
Son apparente nonchalance cache parfois l’idée que Moustaki fut un chanteur engagé, écrivant parmi les plus beaux textes de contestation existants : « Fils de Tolède ou de Grenade/D’où mes ancêtres séfarades/Ont pris la route des nomades », ou encore « À ceux qui ne crient plus voir s’accomplir leur idéal/Dis-leur qu’un œillet rouge a fleuri au Portugal. ».
Voici encore ce que, visionnaire, il chantait en 1971 :

« C’est une chanson pour les enfants
Qui naissent et qui vivent entre l’acier
Et le bitume, entre le béton et l’asphalte
Et qui ne sauront peut-être jamais
Que la terre était un jardin

Il y avait un jardin qu’on appelait la terre
Il brillait au soleil comme un fruit défendu
Non ce n’était pas le paradis ni l’enfer
Ni rien de déjà vu ou déjà entendu

Il y avait un jardin qu’on appelait la terre
Il était assez grand pour des milliers d’enfants
Il était habité jadis par nos grands-pères
Qui le tenait eux-mêmes de leurs grands-parents

Où est-il ce jardin où nous aurions pu naître
Où nous aurions pu vivre insouciants et nus
Où est cette maison toutes portes ouvertes
Que je cherche encore et que je ne trouve plus? »

En 2012, il apporta son soutien à Philippe Poutou candidat du NPA aux élections présidentielles.
Il revendiqua aussi, il connaissait la question, Le Droit à la Paresse dans un bel hommage à Paul Lafargue :

« Il parlait de ne plus jamais plier l’échine
Ni de se prosterner devant une machine
Il souhaitait pour les générations futures
De ne souffrir jamais d’aucune courbature

Sans vouloir enseigner, sa parole était claire
En cela peut-être elle est révolutionnaire
Je voudrais rendre grâce à ce maître en sagesse
Qui ne nous arrivait ni d’Orient ni de Grèce

Je voudrais rendre grâce à ce maître en sagesse
Qui ne demandait que le droit à la paresse. »

Moi aussi, j’ai été dilettante vis-à-vis de l’œuvre de Georges, me satisfaisant trop souvent des chansons de sa période talentueusement prolifique des années 1970.
Mon billet me donne envie de partir à la découverte de quelques bijoux que je n’ai pas su dérober à leur création.
Tenez, en (presque) guise de conclusion, maintenant que Georges a rejoint l’Olympia des douze Olympiens (dieux grecs), voici La pierre que j’ai trouvée sur son chemin, il y a quelques jours :

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J’ai pensé à tout cela dans mon errance au cœur de l’île Saint-Louis. Le Conseil de la ville de Paris, lors d’une réunion en décembre dernier, a décidé d’honorer la mémoire de l’artiste en attribuant son nom à une placette du quartier Saint-Médard, de l’autre côté du pont de la Tournelle. Vous vous étonnez peut-être pourquoi Georges Moustaki n’a jamais écrit une chanson sur le quartier où il vécut durant un demi-siècle ? « La présence de l’eau, des péniches, des mouettes me rappelait ma Méditerranée … Je n’ai jamais écrit une chanson sur l’île, je ne me sens pas capable de rivaliser avec celle écrite par Léo Ferré et Francis Claude ».

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« Quand on est une île
On reste tranquille
Au cœur de la ville
Moi je vous le dis,
Pour les îles sages
Point de grands voyages
Les livres d’images
Se font à Paris. »

Je vous en ai fourni la preuve.

Publié dans:Coups de coeur |on 1 mars, 2017 |2 Commentaires »

Tempêtes dans un encrier

Il y a quelques semaines, s’immisçant entre la vague Hamon et le cyclone Fillon, a soufflé la tempête Marcel. Non, il ne s’agissait pas d’un candidat à la magistrature suprême né de la dernière pluie, mais bien d’une violente perturbation météorologique qui a affecté le sud-ouest de notre douce France.
Marcel, ce prénom, autrefois très populaire, peut surprendre pour baptiser une manifestation céleste. On avait connu avec Xynthia, tempête plus sexy au pseudo de minitel rose, mais aussi plus ravageuse et dévastatrice, à la fin février 2010, causant près d’une cinquantaine de victimes.
Pourquoi donc Marcel synonyme d’un type de débardeur qui fit fureur chez les ouvriers et les agriculteurs avant, il est vrai, que dans les années 1950 Marlon Brando lui donne quelques lettres de noblesse dans le film Un tramway nommé désir ?
Je me souviens cependant d’un Marcel que Pierre Perret avait peut-être croisé dans un bar à matelot :

« Au Cap Gris-Nez il jouait du cor au fond des bois
Avec les vahinés
À Shanghai il avait échangé des Chinois
Contre des porte-clés
Il avait mis des tigres en cage
Il avait bouffé des sauvages
Aux vieux il leur suçait les yeux
Y paraît qu’ c’est fameux
À c’ type-là on y a dit on est pas des paumés
On est de Gennevilliers
Mon p’tit gars j’y ai dit moi, moi seul personnellement
J’ connais même Orléans
Mais il avait vu l’Afrique noire
Les plus grands trafiquants d’ivoire
Tous les pays du Benelux
Y connaissait Guy Lux … »

C’est dire si ce type-là avait bourlingué et bravé marées et tempêtes !
Souffle Marcel ! Après enquête, la tempête en question tient son nom d’un certain Marcel Ziefle. Mais qui est cet Allemand lambda qui aurait donc franchi notre frontière, il est vrai courant d’air depuis les accords de Schengen ?
Avec le développement des activités maritimes, on éprouva le besoin de distinguer chaque cyclone tropical en lui attribuant un nom. Ainsi, jusqu’au début du vingtième siècle, les ouragans qui frappaient les îles espagnoles des Caraïbes étaient nommés selon le saint patron du jour : à Porto Rico, Santa Ana en 1825 et San Felipe en 1876 et 1928.
C’est alors qu’un météorologiste australien, Clément Wragge, aurait décidé de baptiser les tempêtes tropicales de sa région du nom de politiciens qui lui étaient antipathiques.
Jusqu’à la seconde guerre mondiale, de manière assez officielle, les services de l’armée imaginèrent d’utiliser l’alphabet phonétique employé dans les services de transmission : A comme ABLE, B comme BAKER, C comme CHARLIE.
À la même époque, les marines de la flotte américaine prirent l’habitude de personnaliser les dépressions qu’ils essuyaient par des noms et prénoms. Une correspondance s’opérait parfois entre la violence de la perturbation et l’être cher auquel ils pensaient tendrement. Une tempête ne faisant pas trop de dégâts était affublée du prénom de la girl friend ou de l’épouse chérie.
Les plus anciens d’entre nous se souviennent peut-être d’Alice, le cyclone tropical qui frappa l’Amérique centrale en mai 1953.
À sa suite, se forma dans le même secteur en 1954 une série d’hurricanes portant notamment les doux prénoms de Barbara, Carol, Dolly, Edna, Gilda.
Les comparaisons douteuses entre ces phénomènes naturels dévastateurs, redoutables, fantasques, capricieux dans leur manière imprévisible de se déplacer, et les femmes soi-disant destructrices, finirent par agacer les très actifs mouvements féministes Women’s Lib qui, en 1979, obtinrent que, désormais, la liste des cyclones tropicaux comporterait aussi des prénoms masculins. Où va se nicher le sexisme !
Les prénoms devinrent alors alternativement masculins et féminins, rangés par ordre alphabétique, le premier de la liste annuelle commençant par la lettre A. Les années paires, le premier prénom serait masculin (ALLEN, ALBERTO, ARTHUR), féminin les années impaires.
Ces listes reviennent cycliquement, cependant lorsqu’un cyclone acquiert une trop fâcheuse notoriété par sa violence, le nombre des victimes et l’importance des dégâts causés, son nom est retiré de la liste et remplacé par un autre du même genre, débutant par la même lettre. Ainsi, ANDREW et ALLISON succédèrent à ALLEN et ALICIA.
Ne croyez pas que ces ouragans soient rares : en 2005, on épuisa la liste avec WILMA et il fallut emprunter à l’alphabet grec. Ainsi, à en rendre jaloux les dieux Éole, Poséidon, Borée, Euros, Notos et Zéphyr, ALPHA, BETA, GAMMA, DELTA, EPSILON et ZETA devinrent des cyclones.
En Europe, l’origine des patronymes des tempêtes est récente et l’initiative appartient aux Allemands. En effet, en 2002, l’Institut de météorologie de Berlin a lancé le projet intitulé Adopt a vortex, « Adopte un tourbillon » en français.
Le principe est simple : tout citoyen, vous comme moi, peut déposer le nom de son choix sur le site de l’organisme pour baptiser une future dépression météorologique. Il lui suffit de débourser la somme de 199 euros qui aidera à financer des programmes de recherche de l’institut berlinois. Il en coûte 299 euros pour un anticyclone sous prétexte qu’ils sont moins nombreux.
Une seule règle est édictée : les patronymes doivent être féminins pour les années paires et masculins les années impaires. Les noms composés, fantaisistes et de marques sont interdits. C’est donc fichu pour une tempête Encre violette ou Sergent-Major !
Chaque parrain reçoit les cartes détaillées de la tempête en cours, le bulletin météo du jour de sa naissance, et possède donc la « chance » (encore que cela peut avoir un effet aussi traumatisant) d’entendre dans l’anonymat son prénom repris par les médias.
En 2017, avant que Marcel ne souffle sur nos côtes aquitaines, s’étaient déjà manifestés par ordre d’entrée en mouvement en Europe : Axel, Benjamin, Caius, Dieter, Egon, Finjas, Gordon, Hubert, Inbeom, Jûrgen, Kurt et Leiv (en italiques, les dépressions concernant la France).
En février 2014, la tempête Stéphanie, en provenance du Portugal, frappa, avant de rejoindre l’Italie, notre littoral méditerranéen avec des pluies torrentielles et des inondations : une manière de rappeler les vicissitudes terrestres à une princesse monégasque dont le Comme un ouragan déferla sur les ondes, plusieurs semaines durant, au milieu des années 1980 !
Pour reprendre le slogan d’un populaire fabricant de rillettes sarthoises, nous n’avons pas les mêmes valeurs. Parlez-moi (plutôt) de la pluie et du plus grand amour qui fut donné sur terre à Georges Brassens avec la femme d’un malheureux représentant de paratonnerres contraint de coucher dehors quand il fait mauvais temps :

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J’ai consacré mon temps à contempler les cieux … jusqu’à ce que Jupiter aille se faire entendre ailleurs. Le poète emprunte au champ lexical de la mythologie des dieux pour exprimer le coup de foudre avec sa voisine effrayée par le grondement du tonnerre.
Qui sait si ce n’est pas pour faire les yeux doux aux moindres cumulus que Georges prenait sa guitare et fredonnait la pluie de septembre chère à Charles Trenet.

Il est un autre poète, fabuliste de surcroît, qui s’intéresse aux dieux, Borée en l’occurrence, dieu grec d’un vent du Nord âpre et violent. Dans la mythologie, on lui attribue la sauvegarde d’Athènes en soufflant fort sur les vaisseaux du roi perse Xerxès.

« Notre souffleur à gage
Se gorge de vapeurs, s’enfle comme un ballon,
Fait un vacarme de démon,
Siffle, souffle, tempête, et brise en son passage
Maint toit qui n’en peut mais, fait périr maint bateau :
Le tout au sujet d’un manteau. »

Pour une fois, La Fontaine laisse de côté ses animaux et anime les dieux en leur prêtant sentiments et caprices humains. Ici, il décrit l’affrontement de Phébus et Borée à propos du manteau d’un voyageur :

« Borée et le Soleil virent un Voyageur
Qui s’était muni par bonheur
Contre le mauvais temps. (On entrait dans l’Automne,
Quand la précaution aux voyageurs est bonne)
Il pleut ; le Soleil luit ; et l’écharpe d’Iris
Rend ceux qui sortent avertis
Qu’en ces mois le manteau leur est fort nécessaire ;
Les Latins les nommaient douteux pour cette affaire.
Notre homme s’était donc à la pluie attendu :
Bon manteau bien doublé ; bonne étoffe bien forte.
Celui-ci, dit le Vent, prétend avoir pourvu
À tous les accidents ; mais il n’a pas prévu
Que je saurai souffler de sorte
Qu’il n’est bouton qui tienne : il faudra, si je veux,
Que le manteau s’en aille au Diable.
L’ébattement pourrait nous en être agréable :
Vous plaît-il de l’avoir ? – Eh bien, gageons nous deux,
(Dit Phébus) sans tant de paroles,
À qui plus tôt aura dégarni les épaules
Du Cavalier que nous voyons.
Commencez. Je vous laisse obscurcir mes rayons.
Il n’en fallut pas plus. Notre souffleur à gage
Se gorge de vapeurs, s’enfle comme un ballon,
Fait un vacarme de démon,
Siffle, souffle, tempête, et brise en son passage
Maint toit qui n’en peut mais, fait périr maint bateau :
Le tout au sujet d’un manteau.
Le Cavalier eut soin d’empêcher que l’orage
Ne se pût engouffrer dedans.
Cela le préserva ; le Vent perdit son temps :
Plus il se tourmentait, plus l’autre tenait ferme ;
Il eut beau faire agir le collet et les plis.
Sitôt qu’il fut au bout du terme
Qu’à la gageure on avait mis,
Le Soleil dissipe la nue,
Recrée, et puis pénètre enfin le Cavalier,
Sous son balandras fait qu’il sue,
Le contraint de s’en dépouiller.
Encore n’usa-t-il pas de toute sa puissance.
Plus fait douceur que violence. »

Fable Phébus et Borée

Extrait des Fables de La Fontaine (classées par ordre de difficulté) – Armand Colin 1895

La Fontaine convoque encore les vents pour opposer et départager les deux héros, végétaux cette fois, d’une des plus célèbres de ses fables, Le chêne et le roseau.

« Le moindre vent, qui d’aventure
Fait rider la face de l’eau,
Vous oblige à baisser la tête :
Cependant que mon front, au Caucase pareil,
Non content d’arrêter les rayons du soleil,
Brave l’effort de la tempête.
Tout vous est Aquilon, tout me semble Zéphyr… »

Tel un journaliste sportif, le poète relate la joute dialectique entre le chêne massif et le frêle roseau arbitrée par une force supérieure, le vent qui se fait de plus en plus tempétueux. Vous connaissez, déjouant tous les pronostics, la surprenante issue :

« Du bout de l’horizon accourt avec furie
Le plus terrible des enfants
Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs.
L’Arbre tient bon ; le Roseau plie.
Le vent redouble ses efforts,
Et fait si bien qu’il déracine
Celui de qui la tête au Ciel était voisine
Et dont les pieds touchaient à l’Empire des Morts. »

Tel est parfois le destin réjouissant réservé aux grands et aux petits !
S’il est un écrivain qui apparaît comme l’homme des tempêtes, c’est bien Chateaubriand. Au début de son œuvre posthume Les Mémoires d’outre-tombe, il met même en scène les conditions dramatiques de sa propre naissance (en 1768) prélude à un destin tourmenté :
« La maison qu’habitaient alors mes parents est située dans une rue sombre et étroite de Saint-Malo, appelée la rue des Juifs : cette maison est aujourd’hui transformée en auberge. La chambre où ma mère accoucha domine une partie déserte des murs de la ville, et à travers les fenêtres de cette chambre on aperçoit une mer qui s’étend à perte de vue, en se brisant sur des écueils. J’eus pour parrain, comme on le voit dans mon extrait de baptême, mon frère, et pour marraine la comtesse de Plouër, fille du maréchal de Contades. J’étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues soulevées par une bourrasque annonçant l’équinoxe d’automne, empêchait d’entendre mes cris : on m’a souvent conté ces détails ; leur tristesse ne s’est jamais effacée de ma mémoire. Il n’y a pas de jour où, rêvant à ce que j’ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m’infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil, le frère infortuné qui me donna un nom que j’ai presque toujours traîné dans le malheur. Le Ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées… »
Signe avant-coureur d’une existence vouée au malheur !
Le mal de vivre récurrent chez l’écrivain transparaît par exemple dans l’écriture de son roman René, entre épique et bucolique :
« Mais comment exprimer cette foule de sensations fugitives, que j’éprouvais dans mes promenades ? Les sons que rendent les passions dans le vide d’un cœur solitaire ressemblent au murmure que les vents et les eaux font entendre dans le silence d’un désert; on en jouit, mais on ne peut les peindre.
L’automne me surprit au milieu de ces incertitudes: j’entrai avec ravissement dans les mois des tempêtes. Tantôt j’aurais voulu être un de ces guerriers errant au milieu des vents, des nuages et des fantômes, tantôt j’enviais jusqu’au sort du pâtre que je voyais réchauffer ses mains à l’humble feu de broussailles qu’il avait allumé au coin d’un bois. J’écoutais ses chants mélancoliques, qui me rappelaient que dans tout pays le chant naturel de l’homme est triste, lors même qu’il exprime le bonheur. Notre cœur est un instrument incomplet, une lyre où il manque des cordes, et où nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs.
Le jour je m’égarais sur de grandes bruyères terminées par des forêts. Qu’il fallait peu de choses à ma rêverie ! une feuille séchée que le vent chassait devant moi, une cabane dont la fumée s’élevait dans la cime dépouillée des arbres, la mousse qui tremblait au souffle du nord sur le tronc d’un chêne, une roche écartée, un étang désert où le jonc flétri murmurait ! Le clocher solitaire, s’élevant au loin dans la vallée, a souvent attiré mes regards; souvent j’ai suivi des yeux les oiseaux de passage qui volaient au-dessus de ma tête. Je me figurais les bords ignorés, les climats lointains où ils se rendent; j’aurais voulu être sur leurs ailes. Un secret instinct me tourmentait; je sentais que je n’étais moi-même qu’un voyageur, mais une voix du ciel semblait me dire: “ Homme, la saison de ta migration n’est pas encore venue; attends que le vent de la mort se lève, alors tu déploieras ton vol vers ces régions inconnues que ton cœur demande. ”
“ Levez-vous vite, orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces d’une autre vie ! ” Ainsi disant, je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie ni frimas, enchanté, tourmenté, et comme possédé par le démon de mon cœur.
La nuit, lorsque l’aquilon ébranlait ma chaumière, que les pluies tombaient en torrent sur mon toit, qu’à travers ma fenêtre je voyais la lune sillonner les nuages amoncelés, comme un pâle vaisseau qui laboure les vagues, il me semblait que la vie redoublait au fond de mon cœur, que j’aurais eu la puissance de créer des mondes. »
L’écrivain subit aussi de vraies tempêtes : le « continuel naufrage de quarante-deux jours » entre l’Égypte et la Tunisie, relaté dans Itinéraire de Paris à Jérusalem, et le naufrage entre les îles anglo-normandes au retour d’Amérique en 1791 :
« La mer boursouflait ses flots comme des monts dans le canal où nous nous trouvions engouffrés ; tantôt ils s’épanouissaient en écumes et en étincelles ; tantôt ils n’offraient qu’une surface huileuse et vitreuse, marbrée de taches noires, cuivrées, verdâtres, selon la couleur des bas-fonds sur lesquels ils mugissaient. Pendant deux ou trois minutes, les vagissements de l’abîme et ceux du vent étaient confondus ; l’instant d’après, on distinguait le détaler des courants, le sifflement des récifs, la voix de la lame lointaine. De la concavité du bâtiment sortaient des bruits qui faisaient battre le cœur aux plus intrépides matelots. La proue du navire tranchait la masse épaisse des vagues avec un froissement affreux, et au gouvernail des torrents d’eau s’écoulaient en tourbillonnant, comme à l’échappée d’une écluse. Au milieu de ce fracas, rien n’était aussi alarmant qu’un certain murmure sourd, pareil à celui d’un vase qui se remplit.
Eclairés d’un falot et contenus sous des plombs, des portulans, des cartes, des journaux de route étaient déployés sur une cage à poulets. Dans l’habitacle de la boussole une rafale avait éteint la lampe. Chacun parlait diversement de la terre. Nous étions entrés dans la Manche, sans nous en apercevoir ; le vaisseau, bronchant à chaque vague, courait en dérive entre l’île de Guernesey et celle d’Aurigny, Le naufrage parut inévitable, et les passagers serrèrent ce qu’ils avaient de plus précieux afin de le sauver. »
Les évocations multiples de tempêtes naturelles dans l’œuvre de Chateaubriand décrivent métaphoriquement les tempêtes destructrices de son âme.
Mon berceau a de ma tombe, ma tombe a de mon berceau : Chateaubriand, metteur en scène de sa propre vie, « né sur un rocher », souhaita être enterré sur l’îlot du Grand Bé face aux remparts de Saint-Malo et à l’océan tumultueux qui avaient présidé à sa naissance. On peut y aller se recueillir à marée basse.

Grand Bé Chateaubriand blog

Photo Encre violette

À quatorze ans, un écolier ambitieux écrivait sur son cahier : « Je serai Chateaubriand ou rien ». Il fut Victor Hugo, et durant ses dix-huit ans d’exil à Jersey puis Guernesey, « l’habitant tranquille de la foudre et de l’ouragan ».
Beaucoup d’entre vous apprirent son poème Oceano Nox avec son inoubliable première strophe :

« Ô combien de marins, combien de capitaines
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,
Dans ce morne horizon se sont évanouis !
Combien ont disparu, dure et triste fortune !
Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,
Sous l’aveugle océan à jamais enfouis ! »

Le thème de la mer (avec ses sautes d’humeur et son peuple) est omniprésent dans l’œuvre de Hugo. Je me contente ici de deux poèmes tirés du recueil Toute la lyre :

Une tempête
« Le ciel soudain se fit tout sombre ; une tempête
Approchait, et je vis, en relevant la tête,
Un grand nuage obscur posé sur l’horizon ;
Aucun tonnerre encor ne grondait ; le gazon
Frissonnait près de moi ; les branches tremblaient toutes,
Et des passants lointains se hâtaient sur les routes.
Cependant le nuage au flanc vitreux et roux
Grandissait, comme un mont qui marcherait vers nous.
On voyait dans des prés s’effarer les cavales,
Et les troupeaux bêlants fuyaient. Par intervalles,
Terreur des bois profonds, des champs silencieux,
Emplissant tout à coup tout un côté des cieux,
Une lueur sinistre, effrayante, inconnue ;
D’un sourd reflet de cuivre illuminait la nue,
Et passait, comme si, sous le souffle de Dieu,
De grands poissons de flamme aux écailles de feu,
Vastes formes dans l’ombre au hasard remuées,
En ce sombre océan de brume et de nuées
Nageaient, et dans les flots du lourd nuage noir
Se laissaient par instants vaguement entrevoir ! »

Gros temps la nuit
« Le vent hurle ; la rafale
Sort, ruisselante cavale,
Du gouffre obscur,
Et, hennissant sur l’eau bleue,
Des crins épars de sa queue
Fouette l’azur.

L’horizon, que l’onde encombre,
Serpent, au bas du ciel sombre
Court tortueux ;
Toute la mer est difforme ;
L’eau s’emplit d’un bruit énorme
Et monstrueux.

Le flot vient, s’enfuit, s’approche,
Et bondit comme la cloche
Dans le clocher,
Puis tombe, et bondit encore;
La vague immense et sonore
Bat le rocher.

L’océan frappe la terre,
Oh ! le forgeron Mystère,
Au noir manteau,
Que forge-t-il dans la brume,
Pour battre une telle enclume
D’un tel marteau ?

L’Hydre écaillée à l’œil glauque
Se roule sur le flot rauque
Sans frein ni mors ;
La tempête maniaque
Remue au fond du cloaque
Les os des morts.

La mer chante un chant barbare.
Les marins sont à la barre,
Tout ruisselants ;
L’éclair sur les promontoires
Éblouit les vagues noires
De ses yeux blancs.

Les marins qui sont au large
Jettent tout ce qui les charge,
Canons, ballots ;
Mais le flot gronde et blasphème : Ce que je veux,
c’est vous-même,
Ô matelots !
Le ciel et la mer font rage.

C’est la saison, c’est l’orage,
C’est le climat.
L’ombre aveugle le pilote.
La voile en haillons grelotte
Au bout du mât.

Tout se plaint, l’ancre à la proue,
La vergue au câble, la roue
Au cabestan.
On croit voir dans l’eau qui gronde,
Comme un mont roulant sous l’onde,
Léviathan.

Tout prend un hideux langage ;
Le roulis parle au tangage,
La hune au foc ;
L’un dit : – L’eau sombre se lève. L’autre dit : – Le
hameau rêve
Au chant du coq.

C’est un vent de l’autre monde
Qui tourmente l’eau profonde
De tout côté,
Et qui rugit dans l’averse ;
L’éternité bouleverse
L’immensité.

C’est fini. La cale est pleine.
Adieu, maison, verte plaine,
Âtre empourpré !
L’homme crie : ô Providence !
La mort aux dents blanches danse
Sur le beaupré.

Et dans la sombre mêlée,
Quelque fée échevelée,
Urgel, Morgan,
À travers le vent qui souffle,
Jette en riant sa pantoufle
À l’ouragan. »

À la fin de son roman Les Travailleurs de la mer, le proscrit de Guernesey écrit : « Sans eau, le globe ne serait que le crâne nu d’une tête de mort énorme roulant dans le ciel ! »
« Tempête sous un crâne » est le titre d’un chapitre des Misérables pour décrire la conscience tourmentée de Jean Valjean. Devenu notable sous la fausse identité de M. Madeleine, doit-il vivre dans la honte et le remords ou se dénoncer pour innocenter un miséreux et avoir la conscience en paix ?
François-Victor, quatrième des cinq enfants de Victor Hugo et Adèle Foucher, est connu pour ses traductions en français des œuvres de Shakespeare dont la dernière pièce s’intitule … La Tempête. « Que je donnerais de bon cœur en ce moment mille lieues de mer pour un acre de terre aride, ajoncs ou bruyère, n’importe. Les décrets d’en haut soient accomplis! Mais, au vrai, j’aurais mieux aimé mourir à sec. » Allez un petit intermède musical ! La musique adoucit les mœurs et un peu … les tempêtes, du moins quand il s’agit d’Henry Purcell évoquant justement La tempête de Shakespeare.

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Vous savez déjà que la tempête Marcel ne tire pas son prénom de l’auteur d’À la recherche du temps perdu. Pourtant, le souffle proustien est présent dans l’œuvre, en particulier du côté de Balbec station balnéaire imaginaire de ma Normandie natale :
« Mais rien ne ressemblait moins non plus à ce Balbec réel que celui dont j’avais souvent rêvé, les jours de tempête, quand le vent était si fort que Françoise en me menant aux Champs-Élysées me recommandait de ne pas marcher trop près des murs pour ne pas recevoir de tuiles sur la tête et parlait en gémissant des grands sinistres et naufrages annoncés par les journaux. Je n’avais pas de plus grand désir que de voir une tempête sur la mer, moins comme un beau spectacle que comme un moment dévoilé de la vie réelle de la nature ; ou plutôt il n’y avait pour moi de beaux spectacles que ceux que je savais qui n’étaient pas artificiellement combinés pour mon plaisir, mais étaient nécessaires, inchangeables, – les beautés des paysages ou du grand art … Je voulais aussi pour que la tempête fût absolument vraie, que le rivage lui-même fût un rivage naturel, non une digue récemment créée par une municipalité. D’ailleurs la nature par tous les sentiments qu’elle éveillait en moi, me semblait ce qu’il y avait de plus opposé aux productions mécaniques des hommes. Moins elle portait leur empreinte et plus elle offrait d’espace à l’expansion de mon cœur. Or j’avais retenu le nom de Balbec que nous avait cité Legrandin, comme d’une plage toute proche de « ces côtes funèbres, fameuses par tant de naufrages qu’enveloppent six mois de l’année le linceul des brumes et l’écume des vagues » ».
Sans oublier, cet émouvant aveu : « Alors, par les soirs orageux et doux de février, le vent — soufflant dans mon cœur, qu’il ne faisait pas trembler moins fort que la cheminée de ma chambre, le projet d’un voyage à Balbec — mêlait en moi le désir de l’architecture gothique avec celui d’une tempête sur la mer… Même au printemps, trouver dans un livre le nom de Balbec suffisait à réveiller en moi le désir des tempêtes et du gothique normand. »

Tempête Eugène Boudin

La Tempête de Eugène Boudin (d’après copie de Jacob Van Ruysdael)

L'épave Géricault

L’épave dit aussi  La tempête de Théodore Géricault

Turner-Désastre en mer

Désastre en mer de William Turner

Qui est quoi ? Les tempêtes s’appellent différemment selon l’endroit du globe où elles se produisent. Ainsi, le terme cyclone est réservé à l’océan Indien et au Pacifique sud. Il est connu sous le nom d’ouragan (ou hurricane) dans l’Atlantique nord et le Pacifique nord-est, et typhon dans le sud-est asiatique. Bien que catastrophiques, ces phénomènes sont naturels et permettent de réguler la température de la Terre en transportant le trop-plein d’énergie des tropiques vers les pôles.
Est-ce une vue de l’esprit due à la médiatisation du réchauffement climatique, certains affirment une augmentation de la fréquence et l’intensité des cyclones, les plus pessimistes envisageant le déluge, c’est-à-dire une inondation cataclysmique de toute la surface de la Terre telle qu’elle est rapportée dans la Genèse.
Cet épisode d’histoire biblique est devenu un sujet de paysage, notamment pour Michel-Ange et Nicolas Poussin.

Déluge Michel-AngePoussin-Deluge

Voici comment Alfred de Vigny évoque la fin du monde diluvienne à travers deux extraits de son poème fleuve, antique et moderne, Le Déluge, écrit, je le cite, à Oloron, dans les Pyrénées, en 1823 :

« Comme la Terre est belle en sa rondeur immense !
La vois-tu qui s’étend jusqu’où le Ciel commence ?
La vois-tu s’embellir de toutes ses couleurs ?
Respire un jour encor le parfum de ses fleurs
Que le vent matinal apporte à nos montagnes.
On dirait aujourd’hui que les vastes campagnes
Élèvent leur encens, étalent leur beauté,
Pour toucher, s’il se peut, le Seigneur irrité.
Mais les vapeurs du Ciel, comme de noirs fantômes,
Amènent tous ces bruits, ces lugubres symptômes
Qui devaient sans manquer au moment attendu,
Annoncer l’agonie à l’Univers perdu.
Viens, tandis que l’horreur partout nous environne,
Et qu’une vaste nuit lentement nous couronne,
Viens, ô ma bien-aimée ! et, fermant tes beaux yeux
Qu’épouvante l’aspect du désordre des Cieux,
Sur mon sein, sous mes bras, repose encore ta tête
Comme l’oiseau qui dort au sein de la tempête ;
Je te dirai l’instant où le Ciel sourira,
Et durant le péril ma voix te parlera. »

Ça se gâte :

« Tous les vents mugissaient, les montagnes tremblèrent,
Des fleuves arrêtés les vagues reculèrent,
Et du sombre horizon dépassant la hauteur,
Des vengeances de Dieu l’immense exécuteur,
L’océan apparut. Bouillonnant et superbe,
Entraînant les forêts comme le sable et l’herbe,
De la plaine inondée envahissant le fond,
Il se couche en vainqueur dans le désert profond,
Apportant avec lui comme de grands trophées
Les débris inconnus des villes étouffées,
Et là bientôt plus calme en son accroissement,
Semble, dans ses travaux, s’arrêter un moment,
Et se plaire à mêler, à briser sur son onde
Les membres arrachés au cadavre du Monde.

Ce fut alors qu’on vit des hôtes inconnus
Sur des bords étrangers tout à coup survenus ;
Le cèdre jusqu’au nord vint écraser le saule ;
Les ours noyés, flottants sur les glaçons du pôle,
Heurtèrent l’éléphant près du Nil endormi,
Et le monstre, que l’eau soulevait à demi,
S’étonna d’écraser, dans sa lutte contre elle,
Une vague où nageaient le tigre et la gazelle.
En vain des larges flots repoussant les premiers,
Sa trompe tournoyante arracha les palmiers ;
Il fut roulé comme eux dans les plaines torrides,
Regrettant ses roseaux et ses sables arides,
Et de ses hauts bambous le lit flexible et vert,
Et jusqu’au vent de flamme exilé du désert… »

Je vous livre la fin … du monde ?

« Tout s’était englouti sous les flots triomphants
Déplorable spectacle ! Excepté deux enfants … »

Emmanuel et Sara, moins chanceux que Noé, sa famille et ses animaux embarqués sur son arche !

« — Recevez-la, mon père, aux voûtes éternelles ! »
Ce fut le dernier cri du dernier des humains.
Longtemps, sur l’eau croissante élevant ses deux mains,
Il soutenait Sara par les flots poursuivie ;
Mais, quand il eut perdu sa force avec la vie,
Par le ciel et la mer le monde fut rempli,
Et l’arc-en-ciel brilla, tout étant accompli. »

Vous savez maintenant ce qui nous attend, climato-sceptiques compris !
« Après moi le déluge ! » On prête cette expression à Louis XV parlant de son dauphin. Il l’aurait employée pour signifier qu’il se moquait complètement de ce qui se passerait après sa disparition.
Une autre version en attribuerait plutôt l’origine à sa maîtresse, la Marquise de Pompadour, qui aurait répondu au souverain très affecté par la défaite de ses troupes emmenées par le Prince de Soubise face aux Prussiens de Frédéric II, le 5 novembre 1757 à Rossbach en Saxe : « Après nous le déluge !»
Comme le cataclysme envisagé par Alfred de Vigny semble ne pas s’être produit, je peux poursuivre avec une des Illuminations d’Arthur Rimbaud :

« Aussitôt après que l’idée du Déluge se fut rassise,
Un lièvre s’arrêta dans les sainfoins et les clochettes mouvantes et dit sa prière à l’arc-en-ciel à travers la toile de l’araignée.
Oh les pierres précieuses qui se cachaient, — les fleurs qui regardaient déjà.
Dans la grande rue sale les étals se dressèrent, et l’on tira les barques vers la mer étagée là-haut comme sur les gravures.
Le sang coula, chez Barbe-Bleue, — aux abattoirs, — dans les cirques, où le sceau de Dieu blêmit les fenêtres. Le sang et le lait coulèrent.
Les castors bâtirent. Les « mazagrans » fumèrent dans les estaminets.
Dans la grande maison de vitres encore ruisselante les enfants en deuil regardèrent les merveilleuses images.
Une porte claqua, et sur la place du hameau, l’enfant tourna les bras, compris des girouettes et des coqs des clochers de partout, sous l’éclatante giboulée.
Madame *** établit un piano dans les Alpes. La messe et les premières communions se célébrèrent aux cent mille autels de la cathédrale.
Les caravanes partirent. Et le Splendide Hôtel fut bâti dans le chaos de glaces et de nuits du pôle.
Depuis lors, la Lune entendit les chacals piaulant par les déserts de thym, — et les églogues en sabots grognant dans le verger. Puis, dans la futaie violette, bourgeonnante, Eucharis me dit que c’était le printemps.
— Sourds, étang, — Ecume, roule sur le pont et par-dessus les bois ; — draps noirs et orgues, — éclairs et tonnerre, — montez et roulez ; — Eaux et tristesses, montez et relevez les Déluges. »
Car depuis qu’ils se sont dissipés, oh ! les pierres précieuses s’enfouissant, et les fleurs ouvertes ! — c’est un ennui ! et la Reine, la Sorcière qui allume sa braise dans le pot de terre, ne voudra jamais nous raconter ce qu’elle sait, et que nous ignorons. »
Loin de moi de vouloir entamer ici une analyse de ce poème déroutant par sa forme (13 courts alinéas ou versets au sens de ceux des grands livres sacrés), son vocabulaire, ses images symboles, ses références littéraires. D’ailleurs beaucoup d’exégètes ne cessent de s’affronter encore sur les significations de ce texte rimbaldien en diable.
Laissez-vous porter par les églogues pastorales : c’est chouette de se prélasser dans le sainfoin en contemplant l’arc-en-ciel, le même qui brillait à la fin du poème de Vigny.
Une piste tout de même : au moment où le poète écrivit ce texte (entre 1873 et 1875), Paris venait de connaître la plus grande explosion révolutionnaire de son histoire, la Commune et sa sanglante répression. Quand on sait ses sympathies pour les Communards et qu’il séjourna à Londres au milieu d’exilés politiques …
On constate tout de même alors que la colère divine vient à peine de se calmer, déjà les humains incorrigibles reprennent leurs affaires, commerce et pêche.
Cela peut constituer un grave sujet de méditation à quelques semaines d’échéances électorales tandis que notre monde craquèle de partout.
Pour conclure, plutôt qu’une cuillerée de sirop Typhon (que Richard Anthony popularisa sur la vague yéyé), je vous prescris l’émouvante chanson de Idir, Pourquoi cette pluie ?
Idir, fils de berger berbère, est un auteur-compositeur-interprète très engagé. Sa chanson est extraite de son album intitulé Deux rives, un rêve (tout un programme !). Les paroles, écrites par Jean-Jacques Goldman, naquirent du terrible déluge qui s’abattit sur la ville d’Alger en novembre 2001 faisant près de 300 morts et des milliers de blessés, mais également de la révolte du peuple kabyle, la même année, face au pouvoir central algérien.
Au-delà, ces larmes de pluie possèdent une résonance politique universelle.

« Tant de pluie tout à coup sur nos fronts
Sur nos champs, nos maisons
Un déluge ici, l’orage en cette saison
Quelle en est la raison ?

Est-ce pour noyer tous nos parjures ?
Ou laver nos blessures ?
Est-ce pour des moissons, des terreaux plus fertiles ?
Est-ce pour les détruire ?… »

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Auprès de ton arbre, je me souviendrai …

À Marc,

Je crois ne vous l’avoir jamais dit, lorsque mon blog me laisse un peu de liberté, je m’occupe de ma copropriété dont j’assure la présidence du conseil syndical.
À moins que ce ne soit l’inverse tant cette seconde tâche est envahissante et réclame beaucoup de temps et d’énergie. Pour en appréhender l’ampleur, j’aime la comparer à la fonction de maire d’une commune d’environ trois cents habitants.
Dans la volonté de maintenir une harmonie et le bien-vivre au sein de ce microcosme, on est confronté en vraie grandeur, à toutes les composantes sociales et sociétales qui divisent ou, heureusement, rapprochent et rassemblent aussi : le communautarisme, le mariage pour tous, le handicap, l’écologie, le chômage ou la précarité avec ses répercussions sur les impayés de charges, l’individualisme, les incivilités de certains aussi.
On y noue parfois de belles amitiés. Même si on y vit assez bien, il arrive qu’on y meure.
Ainsi, j’ai perdu, au printemps dernier, un ami cher et dévoué qui jouait aussi un rôle prépondérant pour le bien-être des résidents.

« C’était mon copain
C’était mon ami
J’écoute la ballade
De la Mort, de la Vie … »

Je ne sais pas pourquoi mais, à chaque fois que la grande faucheuse vient s’en prendre à un de mes amis, je pense à cette magnifique chanson de Gilbert Bécaud, quand bien même les circonstances pour lesquelles elle fut écrite soient très différentes.

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L’émotion fut si vive que les membres du conseil syndical décidèrent unanimement qu’un arbre du souvenir soit planté, au cœur de la résidence. Sans qu’il soit consulté, le responsable de la société en charge des espaces verts de la copropriété, souhaita offrir gracieusement cet arbre.
« À la Sainte Catherine, tout bois prend racine » ! Une fin d’automne particulièrement douce permit d’ajourner la plantation de quelques semaines. C’est ainsi qu’il y a quelques jours, en présence d’une assistance sincère, s’est déroulée l’émouvante cérémonie.
Après avoir pris la parole lors des obsèques puis brossé un portrait de notre ami en ouverture de l’assemblée générale de la copropriété, j’ai souhaité, cette fois, évoqué la symbolique des arbres, un sujet que nous avions d’ailleurs abordé ensemble, mon ami et moi, au cours d’une de nos nombreuses conversations, assis sur un banc voisin de l’espace choisi pour la plantation. Pour vous, chers lecteurs, je prolonge ici mon exposé en l’enrichissant.
Bien qu’en l’occurrence, il ne s’agisse pas d’un lieu de sépulture, en introduction, je vous offre un superbe poème de Victor Hugo que mon professeur de père nous donna à apprendre au collège, un hymne à la nature : Aux arbres

« Arbres de la forêt, vous connaissez mon âme!
Au gré des envieux, la foule loue et blâme ;
Vous me connaissez, vous! – vous m’avez vu souvent,
Seul dans vos profondeurs, regardant et rêvant.
Vous le savez, la pierre où court un scarabée,
Une humble goutte d’eau de fleur en fleur tombée,
Un nuage, un oiseau, m’occupent tout un jour.
La contemplation m’emplit le cœur d’amour.
Vous m’avez vu cent fois, dans la vallée obscure,
Avec ces mots que dit l’esprit à la nature,
Questionner tout bas vos rameaux palpitants,
Et du même regard poursuivre en même temps,
Pensif, le front baissé, l’œil dans l’herbe profonde,
L’étude d’un atome et l’étude du monde.
Attentif à vos bruits qui parlent tous un peu,
Arbres, vous m’avez vu fuir l’homme et chercher Dieu!
Feuilles qui tressaillez à la pointe des branches,
Nids dont le vent au loin sème les plumes blanches,
Clairières, vallons verts, déserts sombres et doux,
Vous savez que je suis calme et pur comme vous.
Comme au ciel vos parfums, mon culte à Dieu s’élance,
Et je suis plein d’oubli comme vous de silence!
La haine sur mon nom répand en vain son fiel ;
Toujours, – je vous atteste, ô bois aimés du ciel! -
J’ai chassé loin de moi toute pensée amère,
Et mon cœur est encor tel que le fit ma mère!

Arbres de ces grands bois qui frissonnez toujours,
Je vous aime, et vous, lierre au seuil des autres sourds,
Ravins où l’on entend filtrer les sources vives,
Buissons que les oiseaux pillent, joyeux convives!
Quand je suis parmi vous, arbres de ces grands bois,
Dans tout ce qui m’entoure et me cache à la fois,
Dans votre solitude où je rentre en moi-même,
Je sens quelqu’un de grand qui m’écoute et qui m’aime!
Aussi, taillis sacrés où Dieu même apparaît,
Arbres religieux, chênes, mousses, forêt,
Forêt! C’est dans votre ombre et dans votre mystère,
C’est sous votre branchage auguste et solitaire,
Que je veux abriter mon sépulcre ignoré,
Et que je veux dormir quand je m’endormirai. »

L’écrivain, en les personnifiant, nous montre combien les arbres lui sont chers, combien ils sont pour lui des amis, des compagnons.
Les hommes sont tellement liés aux arbres qu’un grand nombre de nos patronymes puisent leur origine dans le nom de leurs espèces.
Ces noms de famille peuvent être nés d’un sobriquet en rapport avec une caractéristique d’un arbre, la robustesse d’un chêne, la souplesse d’un saule.

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« Le rageur » de Jean-Baptiste Camille Corot (en forêt de Fontainebleau)

Plus sûrement, ils seraient attachés à la présence d’un ou plusieurs arbres remarquables à proximité de l’habitat de la personne. Loin de prétendre à l’exhaustivité tant les racines sont nombreuses, j’en citerai quelques exemples.
Grâce au chêne, on rencontre les patronymes Chêne, Chesne, ses dérivés Chesnel (les rillettes Bordeau-Chesnel, nous n’avons pas les mêmes valeurs !), Chenet, Chesneau, Chesnault, Chesnot, Duchêne, Duchesne, Duchesneau, Chesnais, Chesney, Chesnoy, le composé Beauchêne. Dans mon Pays de Bray natal (proche de la Picardie), parmi les pensionnaires du collège de ma maman, je me souviens de jeunes filles Quesnel, Beauquesne, Duquesne, Duquesnoy et même une Arrachequesne (un aïeul assez fort pour arracher un chêne ou tout simplement un bûcheron ?).
Plus répandus dans le Midi, sont les Cassou, Cassan, Cassoulet (petit chêne), Ducasse, Cassagne. Du chêne rouvre dérivent les Rouve, Rouvel, Rouvière.
Le châtaignier est responsable entre autres des Castans, Chastang, Chastaing, Chastanier, Castagnède.
À l’orme (ou ormeau) qui a pratiquement disparu de nos contrées à cause de la maladie de la graphiose, ont survécu les Delorme, Delhomme, Delhommeau, Desormeaux, Ormières, Dormoy, Humez, Almeras. L’académicien, plein de noblesse, Jean D’Ormesson, tient son nom d’un lointain ancêtre moyenâgeux qui baptisa ainsi son château et son village parce que situés en un lieu planté d’ormes.
Du frêne sont nés les Dufresne mais aussi les Fraysse et Freysson.
Plus subtil, au hêtre (dérivé du latin fagus) se rapportent les patronymes Fayolle, Fayard, Fay.
En ces temps de primaires de la gauche, il fut des ministres socialistes qui se nommaient Sapin et Lebranchu.
Ce ne sont là que quelques arbres qui cachent une vaste forêt de noms de famille. Beaucoup d’entre nous tentons de dresser notre arbre généalogique pour visualiser ascendance et descendance.
Vous connaissez au moins son roman Zazie dans le métro, l’écrivain poète, dramaturge et cofondateur du groupe littéraire Oulipo, Raymond Queneau, se référa à l’étymologie de son nom pour donner le titre à sa réjouissante autobiographie en vers, Chêne et Chien, tirée des mots normands quenne et quenet désignant respectivement l’arbre et l’animal.
Au risque que vous me reprochiez d’être hors sujet, je ne résiste pas à vous en livrer les premiers vers :

« Je naquis au Havre un vingt et un février
en mil neuf cent et trois.
Ma mère était mercière et mon père mercier :
Ils trépignaient de joie.
Inexplicablement je connus l’injustice
et fus mis un matin
chez une femme avide et bête, une nourrice,
qui me tendit son sein.
De cette outre de lait j’ai de la peine à croire
que j’en tirais festin
en pressant de ma lèvre une sorte de poire,
organe féminin. … »

Je vous laisse méditer sur une citation du même Queneau : « Il y a deux sortes d’arbres, les hêtres et les non-hêtres ». Simple exercice de style ?
La toponymie de nombreux villages et lieux-dits provient aussi des arbres. Ainsi, au temps de ma « splendeur vélocipédique », je pédalais volontiers, en forêt de Rambouillet, du côté de la petite commune de Grosrouvre et des lieux-dits Le Chêne Rogneux et La Cour de l’Orme.
Justement, Pline l’Ancien, dans son Histoire Naturelle, rapporte : « Les druides n’ont rien de plus sacré que le gui et l’arbre qui le porte, pourvu que ce soit un rouvre. Le rouvre est déjà par lui-même l’arbre qu’ils choisissent pour les bois sacrés, et ils n’accomplissent aucune cérémonie religieuse sans son feuillage,. C’est un fait qu’ils regardent tout ce qui pousse sur ces arbres comme envoyé du ciel, et y voient un signe de l’élection de l’arbre par le dieu lui-même. ». Encore fallait-il que Panoramix ne cassât point sa serpe d’or !
L’arbre de Mai est une tradition qui se perd dans la nuit des temps. Les Celtes et les Saxons célébraient Beltaine ou « jour du Feu », le 1er mai, en l’honneur de Bel dieu celtique du soleil. Ils érigeaient un arbre autour duquel ils dansaient pour chasser les mauvais esprits.
Chez les Romains, le mois de mai était celui de Maia déesse de la fécondité.
Au fil des siècles, la plantation du mai, associée au renouveau printanier, perdit progressivement son caractère religieux et devint une fête pour les amoureux au Moyen-Âge.
Fait prisonnier par les Anglais lors de la déroute d’Azincourt (1415), le poète Charles d’Orléans passa vingt-cinq ans à la Tour de Londres. Est-ce là ou plus tard à Amboise qu’il écrivit sa célèbre ballade 48 :

« Trop longtemps vous voy sommeillier,
Mon cueur, en dueil et desplaisir.
Vueilliez vous ce jour esveillier !
Allons au bois le may cueillir
Pour la coustume maintenir !
Nous orrons des oyseaux le glay
Dont ilz font les bois retentir
Ce premier jour du moy de may.

Le Dieu d’amours est coustumier
A ce jour de feste tenir
Pour amoureux cueurs festier
Qui desirent le servir.
Pource fait les arbres couvrir
De fleurs et les champs de vert gay
Pour la feste plus embellir
Ce premier jour du moy de may… »

Ce qui, transcrit en français moderne, signifie :

« Vous dormez trop longtemps, mon cœur,
Dans la douleur et l’affliction:
Veuillez ce jour vous éveiller!
Allons au bois cueillir le mai
Pour obéir à la coutume!
Nous allons entendre le chant
Des oiseaux dont les bois résonnent,
Ce premier jour du mois de mai.

Le dieu d’Amour est coutumier
De donner une fête ce jour
Pour réjouir les cœurs aimants
Qui voudraient être à son service:
Aussi fait-il couvrir les arbres
De fleurs et les prés de vert clair,
Pour donner du lustre à la fête,
Ce premier jour du mois de mai… »

Le père tardif de Louis XII rend hommage à une des fêtes caractéristiques de l’époque médiévale, la plantation du mai. Les paysans obtiennent le droit de prélever dans la forêt du seigneur un jeune arbre pour le planter devant la maison d’une personne que l’on veut honorer. Rite de fécondité dans l’Antiquité associé au renouveau printanier, il perd progressivement son caractère religieux et devient parfois, comme dans la ballade du poète, une fête pour les amoureux.
Face à cette dérive, l’Église sourcilleuse proscrivit cette tradition en stipulant, lors du Concile de Milan de 1579, l’interdiction « le premier jour de mai, fête des apôtres saint Jacques et saint Philippe, de couper les arbres avec leurs branches, de les promener dans les rues et de les planter ensuite avec des cérémonies folles et ridicules. »
Cependant, la coutume n’a pas cessé de se perpétuer au fil du temps, en particulier dans toute l’Europe centrale et septentrionale.

tableau bafcop

« L’Arbre de Mai » d’Alexis Bafcop (1804-1895)

Encore aujourd’hui, on en trouve des exemples dans nos provinces, ainsi dans les Landes, on célèbre toujours la Maïade et qui s’y promène au mois de mai, remarquera de jeunes pins maritimes (les mais), coupés, enguirlandés de lierre et enrubannés, se dressant devant les maisons et les mairies, en l’honneur d’amis, collègues partant en retraite, jeunes mariés, élus… Lointaine réminiscence du rite ancestral, entre tradition religieuse et républicaine, c’est une occasion féconde de s’envoyer derrière la cravate quelques rasades de sangria sous l’œil bienveillant du curé bonhomme de la paroisse. Chaud chaud sous les bérets et sur les échasses !
À la Révolution Française, le peuple s’enivra de liberté en chantant et fêtant à tout va un ordre nouveau. Pour matérialiser et célébrer l’avènement de la jeune République, de nombreuses municipalités organisèrent en grandes pompes la plantation d’arbres de la Liberté. Celle-ci fut prétexte à réjouissances : devant l’arbre enrubanné, on prononçait des discours, on récitait des strophes patriotiques, les enfants chantaient avant que tout cela ne s’achève par un banquet dit républicain.
Après l’olivier sacré du Parthénon et le chêne des druides celtes, vint donc le temps après 1789 du chêne révolutionnaire symbole de la force. On planta aussi des peupliers à la croissance plus rapide et élancée et dont l’origine du nom (populus) évoque le Peuple, ainsi que des ormes.
L’abbé Grégoire, figure emblématique de la Révolution Française, loua leur popularité dans un rapport à la Convention en 1794 : « On voit dans toutes les communes des arbres magnifiques élever leurs têtes et défier les tyrans: le nombre de ces arbres monte à plus de soixante mille car les plus petits hameaux en sont ornés, et beaucoup des grandes communes des départements du Midi en ont presque dans toutes les rues. »
Digression cocasse, on peut dire que d’une certaine manière, ces arbres d’un ordre nouveau succédaient aux arbres de Mai. À travers certaines anecdotes, on parla même de « Mais insurrectionnaires » dans le Sud-Ouest : « On a planté des mais portant inscription et défense de payer ni recevoir à l’avenir aucune dîme, sous peine d’être pendu ».
Outre arbre de la liberté, d’autres dénominations furent attribuées : arbre de la fraternité, arbre de la raison, arbre de l’égalité, de l’union, et même de l’unité et de l’indivisibilité de la République.
Après l’exécution de Louis XVI (21 janvier 1793), certaines voix pratiquèrent la métaphore entre la vie de l’arbre et la mort du souverain : « L’arbre de la Liberté commence à fleurir depuis que vous l’avez arrosé du sang du tyran » !
Loin de nos querelles locales d’écologistes pour chaque projet de travaux publics, on ne rigolait pas en ce temps-là avec l’arbre révolutionnaire. Ainsi, en place Porte-Neuve à Toulouse, le 23 Germinal an II (12 avril 1794), fut condamné à mort puis guillotiné un certain Jean Capmartin, meunier de son métier, pour avoir coupé l’arbre de la Liberté du Mas-Grenier (aujourd’hui commune du Tarn-et-Garonne) ! En mai 1794, à Clermont, un nommé Michel Faure eut la tête tranchée pour avoir déraciné un arbre en criant « Vive Louis XVII » !
Beaucoup de ces arbres symboles connurent le même sort. Entre Monarchie et République, ils vont connaître des périodes noires.
Après le coup d’État de Brumaire, ils furent souvent baptisés arbres Napoléon. Moindre mal ! Sous la Restauration des Bourbons, Louis XVIII ordonna qu’on fasse disparaître ces emblèmes de la Révolution. En 1830, après la Révolution de Juillet, quelques communes plantèrent quelques nouveaux arbres mais ces initiatives furent vite réprimées.
Il n’en fut pas de même suite à la Révolution de février 1848, les manifestations populaires s’accompagnèrent de nouvelles plantations. Victor Hugo prononça, à l’occasion d’une telle cérémonie place des Vosges, un discours mémorable : « C’est un beau et vrai symbole pour la liberté qu’un arbre ! La liberté a ses racines dans le cœur du peuple, comme l’arbre dans le cœur de la terre ; comme l’arbre elle élève et déploie ses rameaux dans le ciel ; comme l’arbre, elle grandit sans cesse et couvre les générations de son ombre … ». Il poursuivait, je le cite quand même (!) : « Le premier arbre de la liberté a été planté, il y a dix-huit cents ans, par Dieu même sur le Golgotha. Le premier arbre de la liberté, c’est cette croix sur laquelle Jésus-Christ s’est offert en sacrifice pour la liberté, l’égalité et la fraternité du genre humain. » Trop clivant de nos jours !
Au début de 1850, on procéda de nouveau à des arrachages massifs et presque tous les arbres de la liberté de Paris furent abattus sur ordre du préfet de police Carlier malgré les grondements du peuple de la capitale.
Avec le retour de la République en 1870, ce fut l’occasion de replanter de nouveaux arbres mais ce fut un mouvement de peu d’ampleur compte tenu du climat de l’époque (guerre contre la Prusse et la Commune). Il connut plus de succès en 1889 avec le centenaire de la Prise de la Bastille et 1892 pour les cent ans de la Première République française.
Aujourd’hui, nous ne rencontrons plus guère ces arbres plantés après la Révolution, victimes de tant d’ « élagages politiques » et de tempêtes météorologiques.
Sait-on qu’un certain Collot d’Herbois écrivit, en 1794, un couplet supplémentaire de La Marseillaise intitulé « À l’arbre de la liberté » :

« Arbre chéri, deviens le gage
De notre espoir et de nos vœux ;
Puisses-tu fleurir d’âge en âge
Et couvrir nos derniers neveux !
Que sous ton ombre hospitalière,
Le vieux guerrier trouve un abri
Que le pauvre y trouve un ami
Que tout Français y trouve un frère
Aux armes citoyens… »

Comédien, auteur dramatique, député montagnard à la Convention nationale et membre du Comité de salut public, artisan du décret d’arrestation contre Robespierre, il fut déporté à Cayenne et finit ses jours sous les palétuviers de Guyane.
Des arbres furent de nouveau plantés après la Grande Guerre de 1914-1918. J’eus l’occasion de l’évoquer dans un des billets consacrés à ma mère, je détiens dans mes archives familiales le compte-rendu d’une cérémonie qui se tint le 27 janvier 1918 sous le patronage de la municipalité de Corneville-sur-Risle (Eure) au cours de laquelle on planta un « arbre de Verdun », en l’occurrence un marronnier à fleurs rouges.
Mon grand-père (que je n’ai malheureusement pas connu, il décéda alors que j’avais 3 semaines), un de ces anciens hussards noirs de la République, redingote noire et barbe blanche, prononça un vibrant discours (ce sont les termes de l’article) dont je vous laisse seul juge du lyrisme : « Au printemps, ses fleurs rouges symboliseront le sang si abondamment versé par leurs aînés, pour faire d’eux, des hommes et des femmes libres. Et, quand à l’automne, ses feuilles tomberont et s’éparpilleront sur le sol, ils penseront à ceux qui sont tombés là-bas, aux héros de la Grande Guerre, si prématurément fauchés pour leur permettre à eux, de vivre en paix. » Ma maman, jeune écolière, récita un poème d’Émile Verhaeren.
Quelques années après le conflit, pour conserver la mémoire de la tragédie et de la terrible bataille de 1916, l’État français décida de créer la forêt de Verdun en plantant (en huit ans) plus de 30 millions d’arbres (moins que d’obus tirés cependant).
Pour marquer le passage dans le troisième millénaire, fut réalisée la Méridienne verte, un projet artistique de l’urbaniste et architecte Paul Chemetov matérialisant le tracé du méridien de Paris à travers toute la France du Nord au Sud par une ligne de 10 000 arbres. Signe des temps, il semblerait que le respect soit moins de mise et qu’en divers endroits, l’œuvre paysagère ait souffert.
L’idéal révolutionnaire et républicain du peuple de France n’existe plus du moins tel que le concevait l’abbé Grégoire : « L’arbre de la liberté croîtra ; avec lui croîtront les enfants de la patrie ; à sa présence ils éprouveront toujours de douces émotions … Là les citoyens sentiront palpiter leurs cœurs en parlant de l’amour de la patrie, de la souveraineté du peuple … Là nos guerriers raconteront les prodiges de bravoure des soldats de la liberté … Sous cet arbre se rassembleront ceux qui forment les extrémités de la vie : j’aidai à le planter, je l’arrosai, dira le vieillard, en jetant sur le passé des regards attendris. Il est dans la vigueur de la jeunesse et moi j’incline vers le tombeau … Alors les enfants et les mères, en bénissant le vieillard, jureront de transmettre à leurs descendants la haine des rois, l’amour de la liberté … et l’amour de la vertu. ».
Les arbres ont constitué une riche source d’inspiration pour beaucoup d’illustres chanteurs contemporains. À commencer par Georges Brassens : Au pied de mon arbre, Le Grand Chêne, L’amandier sont des fleurons de son répertoire.
L’arbre de Auprès de mon arbre exista. Il était d’essence modeste dans la cour de la bicoque au fond de l’impasse Florimont (Paris XIVème) où l’ami Georges passa peut-être les plus belles années de sa vie. :

« Auprès de mon arbre
Je vivais heureux
J’aurais jamais dû
M’éloigner d’ mon arbre »

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Le poète chante ici la nostalgie d’un bonheur perdu, les mérites d’une vie toute simple.
Auprès de ma blonde, qu’il fait bon, fait bon prétend une vieille chanson du folklore français. Georges personnifie son arbre en en faisant son copain, son alter ego et plus familièrement encore sa vieille branche. Il évoque d’autres arbres, notamment l’arbre de Judée que la légende rattache à Judas parce qu’il se serait pendu à une de ses branches après avoir vendu Jésus pour trente deniers.

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Le Grand Chêne, autre chanson autobiographique, constitue l’étape suivante du déracinement de Brassens. Pauvre Georges, il a suivi les roseaux « mal pensants » qui lui promettaient le bonheur dans son moulin de la campagne des Yvelines.
(voir http://encreviolette.unblog.fr/2008/10/29/georges-brassens-a-crespieres/ )

« Grand Chêne, viens chez nous
Tu trouveras la paix … »

Mais ce n’était qu’illusion et le grand chêne

« Comme du bois de caisse, amère destinée
Il périt dans la cheminée. »

« L’image de l’arbre fonctionne dans toute l’œuvre de Brassens, ce menuisier des mots : l’arbre symbole du temps, de la sagesse, l’arbre-abri, l’arbre-potence, l’arbre-bûche, l’arbre-matériau. » Cette sémiologie du bois va de la pipe à la guitare jusqu’aux sabots d’Hélène et les planches du cercueil des funérailles d’antan.
On retrouve aussi sous la plume ciselée du poète des expressions désuètes comme attendez-moi sous l’orme. C’est la traduction en langue châtiée de mettre un râteau à quelqu’un, c’est-à-dire donner un rendez-vous auquel on n’a nulle intention de se rendre. L’origine de l’expression remonte au Moyen-Âge : les juges ruraux privilégiaient pour rendre la justice l’ombrage d’un orme mais certains justiciables, redoutant la sentence, omettaient de se rendre à l’audience.

Le bois de Trousse Chemise existe sur l’île de Ré. On ne peut pas aller plus loin, après le bois, c’est l’océan. Un petit bois avec de la mousse bien verte au sol et des bosquets de chênes bas qui forment autant de cachettes propices pour « faire des bêtises » !
Barbara chanta aussi Trousse Chemise mais elle préférait sans doute se souvenir de ses amourettes adolescentes Au bois de Saint-Amand :

« Bonjour l’arbre, mon bel arbre,
Je reviens, j’ai le cœur content,
Sous tes branches qui se penchent,
Je retrouve mes rêves d’enfant,
Y a un arbre, si je meurs,
Je veux qu’on me couche doucement,
Qu’il soit ma dernière demeure,
Dans le petit bois de Saint Amand,
Qu’il soit ma dernière demeure … »

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L’immense succès de Pour une amourette fit de l’ombre à une autre belle chanson du tendre (et engagé aussi) Leny Escudero. L’arbre de vie devint aussi le titre d’un de ses livres de souvenirs.

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Les troncs d’arbres sont souvent gravés d’initiales et de cœurs immortalisant les amours même passagères de jeunes tourtereaux. Culture urbaine, la mode est plus aujourd’hui aux cadenas sur les parapets des ponts.
Toujours en musique, je martèle sur un tronc d’arbre le rythme africain de Claude Nougaro maniant avec verve la langue de bois, la langue du bois.

« La langue de bois, la langue de bois
Pour dire qu’on triche avec les mots
Pour dire qu’on ment et de surcroît
Qu’on insulte aussi les ormeaux

Faut-il que l’homme soit macabre
Pour blasphémer la langue d’arbre?
La langue du bois, la langue du bois

La langue de bois, la langue de bois
Pour désigner paroles vaines
C’est insulter ma fibre à moi
La sève vivant dans mes veines »

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Clin d’œil aux poètes, quand je me promène au Quartier Latin, j’aime flâner dans les rayons de L’Arbre à lettres, une « vraie » librairie dans la rue Mouffetard.
À l’occasion des journées du patrimoine, je vous suggère une visite bucolique dans les jardins de l’hôtel Matignon, la résidence du Premier ministre. Selon une coutume instaurée par Raymond Barre, Premier ministre du président Giscard d’Estaing, chaque locataire de Matignon y plante à son arrivée un arbre de son choix. Édouard Balladur opta pour un érable argenté … seize ans après avoir écrit « L’Arbre de Mai », les vingt jours qui ont fait trembler la France, au printemps 1968, alors qu’il était jeune conseiller aux affaires sociales du Premier ministre Georges Pompidou.
Édith Cresson, qui avait maladroitement catalogué les Japonais de fourmis jaunes et n’effectua qu’un passage très éphémère à Matignon, jeta son dévolu sur un Ginkgo biloba, une famille d’arbres asiatiques considérée comme la plus ancienne actuellement connue. Cet arbre serait apparu il y a 270 millions d’années, donc avant l’apparition des dinosaures, et est le seul qui repoussa sur le sol dévasté par la bombe atomique d’Hiroshima en 1945.
François Fillon enrichit le jardin d’une espèce asiatique, le cornouiller des pagodes dont les branches poussent en étages successifs rappelant les toits des pagodes comme celle qui abrite un cinéma à quelques dizaines de mètres de là, rue de Babylone. Je ne sais si son épouse Pénélope l’arrosait, cela pourrait éventuellement justifier quelques tâches d’assistante parlementaire.
L’arbre qu’a choisi la compagne de notre ami dévoué est un Copalme d’Amérique ou Liquidambar styraciflua. Originaire de l’Est de l’Amérique du Nord, il nous promet un beau feuillage rouge à l’automne. À l’âge adulte, il devrait atteindre une hauteur de 20 à 30 mètres et un diamètre d’environ 1 mètre à l’âge de 200 à 300 ans, ce que, bien sûr, en tant que président du conseil syndical, je ne manquerai pas de vérifier, le temps venu.

Arbre Liquidambar

Notre ami pestait souvent contre le pin qui dégueulait sa sève gluante sur son automobile stationnée à l’aplomb. La question de son abattage suscita de vives joutes verbales au sein du conseil syndical et même d’une assemblée générale de la copropriété. Je vous rassure, on ne me menaça tout de même pas du sort de l’infortuné meunier toulousain après la Révolution.
Finalement, beaucoup mieux qu’un arbre à polémiques, notre ami a désormais un arbre à palabres, au sens africain de l’expression, c’est-à-dire un lieu traditionnel de rassemblement à l’ombre duquel on s’exprime sur la vie en société, les problèmes du village, la politique.
Pour ce qui nous concerne, on se contentera au pire d’évoquer les problèmes de la résidence, au mieux d’y goûter quelques instants de douceur, de tolérance, de bien-vivre. L’âme de notre ami griot nous y aidera.
Liquidambar, ça rime avec carambar, malabar, ces bonbecs fabuleux que je partageais avec mes copains d’enfance sous les futaies de l’Épinay. Nous grimpions le long des troncs, nous avancions plus ou moins prudemment sur les branches, y construisions des cabanes, nous dominions notre petit monde. Les jeunes filles suspendaient une balançoire.
Les parents d’aujourd’hui sont vite terrorisés par les dangers encourus par leur progéniture. En guise d’aventure, leurs enfants s’adonnent aux plaisirs organisés et tarifés des accrobranches.
« Jamais un arbre n’a été adoré rien que pour lui-même, mais toujours pour ce qui, à travers lui, se révélait, pour ce qu’il impliquait et signifiait. » L’arbre est le lieu sacré où le ciel s’enracine à la terre. Une de mes lectrices, assidue et cultivée, me la souffle, en guise de conclusion, voici un extrait du poème de Ronsard Contre les bûcherons de la forêt de Gastine fustigeant ceux qui abattent les arbres « innocents » :

« Écoute, bûcheron, arrête un peu le bras;
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas;
Ne vois-tu pas le sang lequel dégoutte à force
Des nymphes qui vivaient dessous la dure écorce ?
Sacrilège meurtrier, si on pend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts et de détresses
Mérites-tu, méchant, pour tuer nos déesses ?
Forêt, haute maison des oiseaux bocagers !
Plus le cerf solitaire et les chevreuils légers
Ne paîtront sous ton ombre, et ta verte crinière
Plus du soleil d’été ne rompra la lumière.
Plus l’amoureux pasteur sur un tronc adossé,
Enflant son flageolet à quatre trous percé,
Son mâtin à ses pieds, à son flanc la houlette,
Ne dira plus l’ardeur de sa belle Janette
Tout deviendra muet, Echo sera sans voix ;
Tu deviendras campagne, et en lieu de tes bois
Dont l’ombrage incertain lentement se remue,
Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue ;
Tu perdras le silence, et haletants d’effroi
Ni satyres ni Pans ne viendront plus chez toi… »

Le temps des menaces n’est pas venu. Dans un de ses Sonnets pour Hélène de Surgères, Ronsard plante aussi un arbre. Il y célèbre les vertus de cette femme et de la nature :

« Je plante en ta faveur cet arbre de Cybèle,
Ce Pin, où tes honneurs se liront tous les jours ;
J’ai gravé sur le tronc nos noms et nos amours,
Qui croîtront à l’envie de l’écorce nouvelle.

Faunes, qui habitez ma terre paternelle,
Qui menez sur le Loir vos danses et vos tours,
Favorisez la plante et lui donnez secours,
Que l’Été ne la brûle et l’Hiver ne la gèle.

Pasteur, qui conduira en ce lieu ton troupeau,
Flageolant une Éclogue en ton tuyau d’aveine,
Attache tous les ans à cet arbre un tableau,

Qui témoigne aux passants mes amours et ma peine :
Puis l’arrosant de lait et du sang d’un agneau,
Dit : « Ce Pin est sacré, c’est la plante d’Hélène. »

 

Publié dans:Coups de coeur |on 4 février, 2017 |2 Commentaires »

Pampinou fait le guignol : une vraie bête de scène !

« Dieu a dit : il y aura des hommes blancs, il y aura des hommes noirs, il y aura des hommes grands, il y aura des hommes petits, il y aura des hommes beaux et il y aura des hommes moches, et tous seront égaux ; mais ça sera pas facile… ».
Pour parodier les propos de son porte-parole, le regretté humoriste Coluche, je pourrais les resituer dans le monde des Léporidés : il est une majorité de lapins qui n’ont comme destin que de finir leur vie dans une cocotte, dans le meilleur des cas, au bon savoir culinaire d’une grand-mère. Car, de plus en plus (je ne vais pas me faire que des amies !), la cuisinière moderne, loin des canons de la cuisine familiale, bourgeoise ou soignée d’antan, se contente de leur tomber sur le râble, s’épargnant ainsi l’étape délicate de la découpe !
J’en connais un, cependant, qui a échappé à cette funeste fin, il en sait d’ailleurs infiniment gré à son aïeule, sa chère Mamie Chanson.
J’ai fait sa connaissance l’été dernier. Tandis que je tentais de capter une wifi décente (pour vous publier mes écrits) chez mon ami en face de la ferme familiale d’Ariège, j’entendais, émanant de la pièce voisine, ses clapissements intempestifs, ses couinements, ses glapissements, et plus curieusement, quelques bribes d’un français très correct.
Quelle ne fut pas ma surprise, lorsqu’il m’apparut en « chair et en os », de découvrir qu’il était fait de peluche … et peluche : bref, un de ces attendrissants doudous qui, selon le jargon des pédopsychiatres, jouent le rôle d’ « objet transitionnel » chez les petits enfants (parfois aussi chez les un peu plus grands !).

Photo PAMPINOU

Ce lapin-là, plutôt que se résigner, au mieux à mener une vie sédentaire sur un oreiller, au pire à vivre reclus dans un coffre à jouets, a choisi de se recycler dans une activité artistique toujours en liaison avec le domaine de l’enfance.
A priori, il ne s’agit pas d’une initiative véritablement novatrice chez les lapins. Ainsi, certains sont devenus héros de littérature. Si vous grattez dans vos souvenirs d’école communale, vous vous rappelez sans doute d’un certain Jean Lapin en proie aux ruses de dame Belette et du chat Grippeminaud dans une fable de La Fontaine. Dans un de mes billets, je vous avais aussi entretenu des aventures épicées d’un cousin lièvre, Soungoula le roi des piments, contées sous la plume truculente d’un ami danois Per Sørensen (http://encreviolette.unblog.fr/2014/07/02/jai-rencontre-soungoula-le-roi-des-piments/ ).
Vous n’ignorez pas non plus les exploits cinématographiques d’un certain Roger Rabbit et du maître du déguisement Bugs Bunny célèbre pour sa phrase fétiche Quoi d’neuf docteur ?
Tandis que ses congénères du village tournaient en rond sur la paille de leur clapier, mon turbulent lapin ariégeois répétait un futur spectacle en faisant le guignol avec sa chère grand-mère, dans le garage, devant un mur vert identique à ceux qui permettent l’incrustation d’images, notamment lors des bulletins météo sur nos petits écrans (expression désuète car désormais, ils sont plats, larges voire courbes).
J’avoue que je ne fus pas autrement surpris de son intérêt pour la technologie numérique car il y a près de vingt ans (déjà !), j’avais réclamé le soutien d’un Lapin malin et de ses vidéos éducatives pour éveiller une chère petite fille.
Pour nous le présenter, je ne pouvais trouver meilleur agent artistique que sa Mamie Chanson, dans le civil, Patricia Damien, artiste talentueuse, installée depuis plus de deux décennies dans le petit village ariégeois de La Bastide du Salat où elle anime un p’tit atelier de la chanson. Mes fidèles lecteurs la connaissent d’ailleurs, j’avais consacré deux billets à ses savoureuses créations musicales : Les vaches rient de l’amour et Le Café du petit bonheur (voir billets http://encreviolette.unblog.fr/2012/03/07/les-vaches-rient-de-lamour/ et http://encreviolette.unblog.fr/2013/09/03/un-soir-au-cafe-du-ptit-bonheur/
Je me souviens aussi de son récital Chapeau bas et merci Barbara, un magnifique hommage à la « dame brune ».
Elle me révéla un pan du passé de peluche et de l’identité de Pampinou baptisé ainsi par la progéniture d’un papa et d’une maman. Peut-être, en fouillant, pouvions nous trouver aussi quelque référence aux coquineries de Pan-Pan dans le film Bambi ou au poo-poo-pee-doo (non pas notre ancien président de la République) gloussé par Betty Boop ou mieux encore, question de goût personnel, par Marilyn Monroe.
Donc durant l’été dernier, l’ambitieux Pampinou mettait les bouchées doubles lors des répétitions car la carotte, pour ce nouvel intermittent du spectacle, était de monter, au mois de novembre, sur les planches du théâtre de la Violette, à Toulouse nouvelle capitale de l’Occitanie. Rien que cela !

Flyer-A6--RECTO-La-violette

Guignol me ramène au temps de mon enfance quand, une ou deux fois par an, des marionnettistes ambulants installaient leur castelet sous le préau de l’école ou au théâtre municipal. Ils maintenaient la tradition du théâtre de guignol né, en 1808, de l’imagination du lyonnais Laurent Mourguet, fils d’une famille de canuts (les ouvriers tisserands de la soie), marchand forain et arracheur de dents (menteur alors?). Sur un vieux canevas de la Commedia dell’arte, il faisait évoluer ses illustres personnages de Guignol avec son bicorne, son ami Gnafron et Madelon sa fenotte (sa femme en parler lyonnais).
Dans ma prime jeunesse, les intrigues un peu caricaturales mettaient en scène, outre le populaire Guignol, un gendarme (souvent appelé Flageolet) et un voleur, ma foi assez sympathique, de ceux qu’on qualifie de voleurs de poules dans les campagnes (et pourquoi pas de lapins ?).
Sollicités par Guignol, nous manifestions volontiers notre esprit frondeur contre la maréchaussée sans crainte de représailles. Les couplets de Brassens résonnaient peut-être à nos oreilles :

« … Sous tous les cieux sans vergogne
C’est un usage bien établi
Dès qu’il s’agit d’rosser les cognes
Tout le monde se réconcilie
Ces furies perdant toute mesure
Se ruèrent sur les guignols
Et donnèrent je vous l’assure
Un spectacle assez croquignol … »

Signe des temps, dire qu’aujourd’hui, même Renaud avoue dans son dernier album avoir embrassé un flic !
Il y a près de trente ans (Putain, 30 ans !), les Guignols de l’info investirent la chaîne de télévision Canal + pour brocarder le monde politique, les médias, et plus généralement, railler la société française.
Je rassure les parents qui accompagneront leur marmaille à son spectacle, Pampinou aborde des sujets plus consensuels (quoique !).
Qui sait, envieux des candidats de The Voice, presque enfoui dans un pli du canapé, Pampinou rêve de devenir chanteur et jouer la comédie et, pour y parvenir, entend bien profiter des conseils avisés de sa Mamie-Chanson.
C’est un peu le pitch du spectacle qui nous est présenté comme une farce, sans aucun rapport avec celle dont les cuisinières remplissent le ventre de l’animal … même si le spectacle débute par des comptines destinées à aiguiser les papilles. Il en est chez les lapins comme chez les humains, à peine les grands leur donnent deux ou trois conseils que les petits croient déjà tout savoir. Et voilà que Pampinou « invente » sa chanson des crêpes … enfin, plus objectivement, il pose quelques paroles sur un air que je crois d’ailleurs connaître.

« C’est bon bon … C’est trop bon
Moi j’aime bien manger des crêpes
Et quand Mamie les aura faites
J’en aurai plein dans mon assiette
Aujourd’hui, c’est un jour de fête
C’est bon bon bon … »

Pampinou tendrait-il ses longues oreilles le soir du disco qui se produit, chaque été, devant chez lui, sur le pré commun, à l’occasion de la fête locale ? Qu’il se méfie quand même que la Compagnie Créole ne lui réclame pas des royalties pour le plagiat de son exotique succès !
C’est un bon prétexte pour la mamie pédagogue d’expliquer ce qu’est un pastiche … pendant que les papys pastissent à la buvette ? Un peu de tenue, monsieur le journaliste, il s’agit d’un spectacle pour enfants même si leurs parents y trouvent également leur plaisir.
D’ailleurs, je suis persuadé que sur la chanson de Pampinou wou wou wou wou wou wou, c’est le plus gentil des lapins, certains se sont souvenus de slows langoureux sur l’inoubliable Only you des Platters.
Nul n’est parfait, sur la chanson Mamie-papilles, mes pensées s’envolent vers les petits pois lardons de Julien Clerc et … les seins de Sophie Marceau !
Éternel conflit des générations : tandis qu’on se pourlèche les babines des ancestrales recettes des papys qui ramenaient de la chasse, bécasse et sanglier, Pampinou comble les enfants avec son foie gras au Nutella, ses limaces en papillotes ou le poisson farci au chamallow.
Chacun y colle ses références et en filigrane de la comptine, me reviennent en mémoire quelques figures marquantes de mon petit village ariégeois adoptif que j’ai évoquées dans plusieurs films (et dans ce blog), ainsi les « contes de la bécasse » du regretté voisin Jean Martres.
« Dans le jardin de Papi, il y a un hérisson qui dort près de la maison », c’est peut-être celui que j’avais croisé, un soir d’été, se vautrant dans l’herbe du pré commun (voir billet : http://encreviolette.unblog.fr/2012/10/02/le-herisson-du-pre-commun/
La peluche débordante de vie finit par tomber de sommeil, aidée, il est vrai par la jolie berceuse italienne presque chuchotée par sa mamie. Beau moment de tendresse et d’émotion, le public recueilli écoute les ronflements de Pampinou. Rêve-t-il ? Une voix lui annonce qu’il est retenu pour chanter dans un vrai théâtre.
Ne comptez pas sur moi pour dévoiler les surprises et rebondissements que nous réserve Pampinou tout au long des cinquante minutes que dure sa prestation pleine d’humour, de tendresse et de poésie.
Bien coaché par sa Mamie-Chanson, il effectue son apprentissage en faisant des gammes, chantant, jouant, slamant et dansant : une vraie bête de scène en somme !

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La mise en scène, en mêlant avec une certaine virtuosité les technologies numériques à la tradition du théâtre de marionnettes, constitue la grande originalité du spectacle. Pampinou, tantôt marionnette réelle, tantôt toon interactif incrusté dans un écran, embrouille les spectateurs entre virtuel et réel. Par quelques tours de passe-passe magiques, la mamie apparaît même dans l’étrange lucarne.
Il faut y voir la patte habile de Philippe Morin qui, en véritable homme orchestre, cumule les fonctions de régisseur, ingénieur du son, directeur de lumière et des effets spéciaux. Il a même le rythme dans la peau (de chèvre, je vous rassure) et devient percussionniste de djembé sur scène. Heureux enfants qui ignorent les peurs engendrées par les marchands de peaux de lapin de mon enfance (billet : http://encreviolette.unblog.fr/2013/03/24/peaux-de-lapin-peaux/ 

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Zut, la salle est soudain plongée dans l’obscurité. On appelle au secours le régisseur qui répare à la sauvette : une mire comme au début de la télévision en couleur surgit un instant sur l’écran, Pampinou se retrouve même la tête en bas.
La déception des enfants est vite dissipée, le coup de la panne fait partie intégrante du spectacle ! Ouf, il n’aurait plus manqué que ça, et le candidat Fillon qui n’a pas attendu les fonctionnaires de La Poste pour inventer l’internet (sic), se serait empressé de stigmatiser les employés municipaux de la ville rose !
Le museau à (longue) oreille fonctionnant parfaitement, c’est près d’un millier de petits toulousains qui sont venus rire aux facéties de Pampinou, en novembre, dans le chaleureux petit théâtre de la Violette. On y proclama même l’état d’urgence pour organiser à la hâte quelques représentations supplémentaires afin de satisfaire les fans du petit lapin pelucheux et zozotant qui possède même désormais sa page Facebook.
Qui sait, car l’artiste a les dents longues (se voit-il déjà en haut de l’affiche son nom en dix fois plus gros que n’importe qui ?), si nous ne le retrouverons pas bientôt sous forme d’hologramme, une technique révolutionnaire qui permet de ressusciter par ordinateur les stars du passé Claude François, Dalida, Mike Brant, Sacha Distel et … de faire tenir au candidat présidentiel Jean-Luc Mélenchon un meeting simultanément à deux endroits différents.
À tout le moins, rappliquez vite avec vos enfants si Pampinou passe faire le Guignol par chez vous !

« …Et gratte, gratte sur ta mandoline
mon petit Pampinou
Ta musique est plus jolie
que tout le ciel de l’Italie
Et canta, canta de ta voix câline
mon petit Pampinou … »

Voyez, il y a toujours une part d’enfance en moi !

Contact spectacle

Patricia DAMIEN

06 76 53 60 10
mailto:patriciadamien@gmail.com

Publié dans:Coups de coeur |on 21 janvier, 2017 |Pas de commentaires »

Les Frères Jacques, réveillez-vous!

J’ai omis de faire état dans mon précédent billet du nouvel an de la mort, en novembre dernier, à l’âge de 93 ans, de Paul Tourenne, l’ultime survivant du quatuor vocal Les Frères Jacques.
Peut-être, inconsciemment, pensais-je que je n’aurais rendu qu’un quart d’hommage au célèbre groupe qui égaya mes jeunes années. Maintenant que Les Frères Jacques dorment tous pour l’éternité, je réveille mes souvenirs.
Précision préalable, seulement deux de la bande, André et Georges Bellec, étaient véritablement frères. Ensuite, comme les Trois Mousquetaires étaient quatre, les quatre Frères Jacques étaient cinq, car il ne faut pas oublier leur pianiste Pierre Philippe puis Hubert Degex. Enfin, aucun d’eux ne portant ce prénom, ils le choisirent en référence à l’expression faire le jacques, faire le pitre, qui correspondait à l’idée de ce qu’ils souhaitaient transmettre sur scène.
Bellec, Soubeyran, Tourenne, originaires de Saint-Nazaire, de Dieulefit dans la Drôme et de Paris, leurs noms exhalent un parfum de vieille et douce France. Avant de se rencontrer, ils suivirent, pendant la seconde guerre mondiale, des trajectoires diverses.
Georges Bellec, le boute-en-train, le plus petit du groupe, réformé, s’inscrivit aux Beaux-Arts de Paris et rallia le Hot Club de France où il côtoya Boris Vian, Claude Luter et Django Reinhardt. Son frère André, bachelier, entama une licence en droit tout en suivant le Conservatoire de Bordeaux, avant d’endosser l’uniforme des Chantiers de Jeunesse où il devint instructeur d’art dramatique et rencontra les Comédiens Routiers. Il créa un numéro de Paf et Pif, invitant même son frère à le rejoindre pour le personnage de Pouf !
Paul Tourenne, après être entré aux PTT, devint, lorsque la guerre éclata, moniteur de la colonie de vacances des enfants de la radio, en Aubrac, où il forma une chorale. À la Libération, il retourna à Paris au service artistique de la Radiodiffusion française puis fut responsable de la billetterie et de la « propagande » (bonne celle-là !) au sein de l’association Travail et Culture (sise rue des Beaux-Arts).
François Soubeyran, le plus grand des quatre, également bachelier, travailla auprès de sa tante Marguerite qui sauva de nombreux enfants juifs, puis partit pour le maquis avant de s’engager enfin dans l’armée Delattre de Tassigny. À la fin de la guerre, il se retrouva aussi au sein de Travail et Culture où il croisa son futur grand ami Yves Robert.
En janvier 1946, Les Frères Jacques, enfin réunis, rejoignent la compagnie Grenier-Hussenot, une des premières troupes théâtrales nées à la Libération.
En septembre 1948, ils inaugurent la seconde époque du cabaret-théâtre de la Rose Rouge, rue de Rennes. On peut retrouver sur youtube l’activité trépidante du lieu à travers le film de fiction éponyme : un nanar comme on les aimait au temps du cinéma de papa avec de vrais Frères Jacques, de faux généraux mexicains, Yves Robert, Louis de Funès, Yves Deniaud, Dora Doll, Françoise Arnoul, Jean-Roger Caussimon ! Une rareté : À vos cassettes, aurait conseillé Jean-Christophe Averty à ses Cinglés du music-hall.

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À défaut de vous infliger l’intégralité du film, vous pouvez directement retrouver les Frères Jacques interprétant trois de leurs chansons : Voilà les footballeurs (à 25 min 05 sec), Général Castagnetas (à 31 min 07sec) et La Gavotte des bâtons blancs (à 36 min 25sec). Ces deux derniers morceaux connurent des ennuis avec la censure et furent interdits sur la radio d’État !
On ne rigolait pas avec la « morale » à l’époque, ainsi nos gais lurons et poètes furent aussi inquiétés pour leur interprétation du poème Quelqu’un de Prévert à cause d’un malheureux patronyme :

« … C’est un homme qui est triste
Cela se voit à sa figure
Soudain dans une boîte à ordures
Il voit un vieux bottin mondain
Quand on est triste on passe le temps
Et l’homme prend le bottin
Le secoue un peu et le feuillette machinalement
Les choses sont comme elles sont
Cet homme si triste est triste parce qu’il s’appelle
Ducon … »

Durant cette période, au détour des caves de Saint-Germain-des-Prés, ils croisent Jacques Prévert, Raymond Queneau, Boris Vian qui influeront sur leur répertoire.
Naviguant entre music-hall et théâtre, ils jouent Les Gaietés de l’Escadron, en 1949, c’est leur dernière collaboration avec la compagnie Grenier-Hussenot. Peu après, ils sont engagés cinq mois à Bobino pour Les Pieds Nickelés mis en scène par Yves Robert.
Mais l’événement essentiel est leur rencontre avec Jacques Canetti directeur artistique et producteur musical chez Polydor et Philips, et extraordinaire découvreur de talents.
Ils font aussi connaissance du décorateur de théâtre Jean-Denis Malclès qui crée leur original costume de scène, un élément essentiel de leur fantaisie : collants noirs, gants blancs, justaucorps d’une couleur différente pour chacun, de multiples couvre-chefs selon les chansons, et de fausses moustaches.
« Cernés au plus près de leurs muscles, sans poche pour cacher leurs mains, ils devaient tenir compte dans les plus infimes détails de leurs attitudes. Cette quasi-nudité colorée, dont ils surent faire ressortir la poésie et le pouvoir émotionnel par de subtils éclairages, n’admettait pas la moindre erreur ».
Mes lecteurs de moins de cinquante ans n’imaginent peut-être pas qu’avant l’apparition de la télévision en couleur, à moins d’avoir la chance d’assister à un de leurs concerts, … Les Frères Jacques étaient gris !
Enfant du baby boom, je les découvris probablement en regardant 36 chandelles, l’émission phare de variétés des années 1950, animée par Jean Nohain.
En 1952, j’étais un gosse comme ceux évoluant dans ce tendre clip d’un temps heureux où Les Frères Jacques reprennent une chanson de Charles Trenet. On sent bien le swing du fou chantant. « À l’école des Beaux-Arts, je vivais comme un lézard, j’passais mon temps à faire l’idiot devant les copains », ça ne vous rappelle rien ?

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Les Frères Jacques entrèrent très vite dans ma discothèque personnelle. Je devais avoir une dizaine d’années : avec Guy Béart et L’eau vive, Marcel Amont et Escamillo, Gilbert Bécaud et Les marchés de Provence, ils font partie des cinq premiers microsillons que mes parents m’offrirent.

Freres Jacques pochette

À observer aujourd’hui la pochette du disque vinyle, je m’interroge sur les chansons qui avaient bien pu m’interpeller. Il devait y avoir là-dessous un coup de mon regretté frère, mon aîné de neuf ans, qui, déjà nourri à Brassens, avait dû flasher sur le surréaliste Général à vendre imaginé par Francis Blanche (c’était aussi l’époque de Signé Furax le populaire feuilleton radiophonique). Vous savez bien, les petits veulent copier les grands !
Si au marché de Brive-la-Gaillarde, quelques douzaines de gaillardes se crêpaient le chignon à propos de bottes d’oignons, sur ce marché-là, il restait un général à échanger contre un cageot de pommes de terre pas mûres, quatre choux-fleurs et une tartine de confiture (attention ça dégouline !).

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À réécouter les paroles, il me revient en mémoire que je déclinais à tue-tête les souvenirs de batailles du galonné rendant hilare mon entourage, peut-être un peu moins mon professeur d’histoire de père qui avait été aussi … officier de réserve !

« Il nous parlait des Dardanelles
Quand il n’était que colonel
Et de la campagne d’Orient
Quand il n’était que commandant
L’épopée napoléonienne
Quand il n’était que capitaine
Et puis la guerre de Cent ans
Quand il n’était que lieutenant
Les croisades et Pépin le Bref
Quand il n’était que sergent-chef
Et les éléphants d’Hannibal
Quand il n’était que caporal
Les Thermopyles, Léonidas
Quand il n’était que deuxième classe
Et Ramsès II, la première guerre
Quand sa mère était cantinière … »

Tout aussi surréaliste était ce mérovingien qui allait à la chasse du côté de la rue des Abbesses, au pied de la butte Montmartre.

Lorsque j’ai fréquenté ce quartier cher à Bernard Dimey, bien longtemps après les Carolingiens, les arsouilles chassaient plus le vison des reines de la nuit que le bison !
Sur la face B du microsillon (les jeunes lecteurs doivent se demander de quoi je parle !), il y avait une chanson qui racontait ceci :

« Petit, propret, glissant, discret,
Dans son vieux pardessus râpé,
Le long des allées monotones,
D’Isabeau la blonde à Pomone.
Le dos vouté, le nez tendu,
Il déambule à pas menus
Sous les marronniers de l’automne.

À quoi songeant ? À quoi rêvant ?
Cœur léger, cœur vide ou cœur lourd,
Ainsi font, font, ainsi s’en vont,
Les vieux messieurs du Luxembourg.

Une balade à petits pas,
Pour la soif deux grains de raisin,
Et puis encore on se promène,
Bonjour Watteau, bonjour Verlaine,
Ah quels amis on aurait eu !
Si le bon dieu l’avait voulu !
Le garde siffle : on ferme, on ferme ! … »

Cette promenade sous les frondaisons d’un jardin public était le fruit de l’imagination de Maurice Genevoix, ce qui doit rendre encore plus perplexe mon jeune public.
Ce délicieux monsieur, outre qu’il s’invitait souvent dans nos dictées, enchanta ma jeunesse avec ses romans régionalistes Raboliot (prix Goncourt 1925) et La Dernière Harde. Mes aînés se plongèrent dans son évocation de la Grande Guerre avec Ceux de 14 dont il fit partie notamment aux Éparges.
Élu à l’Académie française en 1946, il démissionna de son poste de secrétaire perpétuel, à quatre-vingt-trois ans, estimant qu’il avait encore d’autres livres à écrire. Je regrette qu’il soit tombé aux oubliettes dans nos écoles tant sa plume était remarquable.
Quand j’étais gamin, c’était toujours un cadeau précieux de recevoir un disque microsillon 33 tours (par minute) et tout un cérémonial d’en admirer d’abord la pochette, puis sortir délicatement la galette noire de son enveloppe blanche, la placer sur la platine et enfin poser le saphir avec infiniment de précaution pour la première écoute.
En ce temps-là, matraquage et promotion n’existaient quasiment pas. On appréciait un artiste suite à son écoute à la radio et bientôt ses passages sur la seule chaîne de télévision (36 Chandelles et Discorama). Lorsque mes parents l’avaient jugé dans les limites de ma « bonne éducation » (vous souriez mais ils m’avaient refusé un disque de Guy Béart parce qu’y figurait la chanson Chandernagor, c’était pourtant un « bon » moyen d’appréhender les comptoirs de l’Inde !), ils se rendaient alors chez Verhaegen, le principal disquaire de Rouen. J’allais bientôt préférer le magasin Storm, rue Jeanne d’Arc, un peu moins effrayé par la vague yéyé !
L’acquisition de mon disque des Frères Jacques fut sans doute validée pour la qualité d’ensemble de leur œuvre déjà bien fournie à l’époque après seulement une dizaine d’années de carrière.
Je ne parle évidemment pas de leur premier vinyle 78 tours, sorti en 1947, rassemblant des chansons dites pudiquement d’étudiants ou de carabins, à savoir des chansons gaillardes qu’ils enregistrèrent d’ailleurs sous le nom des Quatre Jules. À noter que parmi celles-ci, on relevait le célèbre De Profundis Morpionibus dont les paroles seraient de Théophile Gautier. Postulant à l’Académie française, celui-ci prit soin de ne pas en revendiquer l’origine. Ça vous fracasse, Capitaine ?
En 1957, Les Frères Jacques possèdent déjà une renommée nationale et même internationale, ainsi, en 1952, ils se produisent au Waldorf Astoria de New York.
À Paris, le 28 octobre 1952, ils entament leur premier récital au Théâtre Daunou. Ils le donnent près de 120 fois jusqu’au 15 mars 1953 et le prolongent deux mois encore au Théâtre de l’Atelier. Dire que de nos jours, les artistes se prévalent de jouer deux fois de suite dans la même salle !
En 1953, ils tournent même, sous la direction de Jean Boyer, le film Le pays des clochettes avec … Sophia Loren.
En 1950 et 1958, ils sont récompensés par le très convoité grand prix du Disque de l’académie Charles Cros, essentiellement pour leur interprétation de poèmes de Jacques Prévert mis en musique par Joseph Kosma. Parmi ceux-ci figure Barbara :

« …Rappelle-toi Barbara
N’oublie pas
Cette pluie sage et heureuse
Sur ton visage heureux
Sur cette ville heureuse
Cette pluie sur la mer
Sur l’arsenal
Sur le bateau d’Ouessant
Oh Barbara
Quelle connerie la guerre … »

Outre d’être un hymne à la beauté féminine, Barbara fait le procès de la guerre. Yves Montand et Mouloudji l’inclurent également dans leur répertoire avec beaucoup de talent.

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Dans le cadre de leurs récitals, ce type de chanson tenait lieu de « chanson de repos ». Après quatre ou cinq chansons à gesticuler, ils avaient besoin de souffler un instant.
Au verso de la pochette d’un de leurs disques, Jacques Prévert écrivait : « Aux feux de la rampe, les frères jacques allument un vrai feu de joie et les planches brûlent en crépitant et ils dansent autour en chantant. »
Le quatuor enchante déjà son public avec quelques chansons tendres, loufoques ou spirituelles qui appartiennent désormais au patrimoine de la chanson française.
À la Saint Médard mon Dieu qu’il a plu, mon Dieu qu’on s’est plu … une histoire d’eau, une histoire d’amour tombée à l’eau quarante jours plus tard ! Saleté de proverbe mais attendrissante chanson sujette aux pépins !

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C’est vendredi, jour du poisson, mes lecteurs de plus de cinquante ans ont déjà ferré ma plaisanterie. Je ne peux évidemment pas ne pas évoquer l’inénarrable Complexe de la truite, une truite d’élevage car le lied de Franz Schubert est ici revu et adapté par Francis Blanche. Une truite vagabonde, quasi nymphomane, qui finit par envoyer la pauvre Gabrielle à l’asile !

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Nous n’avions pas les réseaux sociaux mais je devais peut-être déjà frétiller pour une petite camarade, à moins que ce fût le p’tit bout de la queue du chat qui m’électrisait.

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Encore heureux que la course à la voile Vendée Globe n’existait pas en ce temps-là … même si La Marie-Joseph était un bon bateau !

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Vous imaginez combien toutes ces prestations télévisées des quatre gais lurons me mettaient en joie.
Ils me conquirent définitivement durant l’été 1957. Ils en passèrent une partie dans la caravane du Tour de France effectuant leur tour de chant, chaque soir, après l’étape.
Il ne pouvait en être autrement, ils étaient sur la ligne d’arrivée à Rouen pour féliciter le vainqueur, un vrai Jacques celui-là, un Maître Jacques même, l’idole de mon enfance Anquetil qui allait remporter bientôt sa première grande boucle.

Anquetil et Freres Jacques

Voilà comment, une fois encore, je vous sers mon petit couplet vélocipédique.
Bien sûr, she loves you, yeah, yeah, yeah, la vague yéyé déferla bientôt mais, hors des modes, les frérots (non pas Delavega !) poursuivirent toujours leurs récitals en France et à l’étranger. Ils chantèrent même sur le paquebot France (plus confortable que la Marie-Joseph !).
Ils firent, à leur manière, quelques concessions aux danses de l’époque. Après tout, Maurice Chevalier ayant bien chanté le Twist du canotier, ils se lancèrent dans un Twist agricole qui devait valoir son pesant d’avoine connaissant les quatre lascars :

« Le soir lorsque les bœufs
sont rentrés dans l’étable
après avoir cassé la croûte et bu un coup
on range dans un coin
toutes les chaises et la table
et le cousin Victor il attrape son biniou
moi j’attrape la Marie
et on s’met face à face
elle lui fait yéyé
moi j’fais yéyé aussi
elle enlève ses souliers
moi je r’tire mes godasses
et pendant toute la nuit on danse avec Marie

Refrain :
Le twist agricole,
c’est ça qui nous colle
c’est le vrai bonheur
du cultivateur
le twist du rural
c’est phénoménal
on a ça dans l’sang
le twist paysan … »

C’était toujours un régal de les retrouver sur le petit écran d’autant qu’enfin, on pouvait découvrir désormais la couleur de leurs justaucorps. Enfin, pas toujours, car par esprit de contradiction, je vous offre en noir et blanc leur rendez-vous avec Brigitte Bardot, emblème de la liberté sexuelle de l’époque et égérie de plusieurs artistes. Allez Stanislas, interrompez votre lecture de Paul Géraldy, ou peut-être simplement votre méditation sur une citation de ce poète dramaturge méconnu : « Le souvenir est un poète, n’en fais pas un historien. »

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Quelle délicate chanson écrite par le regretté Ricet Barrier ! Mais que penser de B.B, aujourd’hui militante engagée dans la protection des animaux sauvages, se pavanant dans son manteau d’ocelot ?
Tout fout l’camp, ma p’tite dame, il en est ainsi aussi du rugby. À l’heure des combats des gladiateurs du Top 14, comme elles semblent bien surannées les joutes des poules de huit d’antan quand l’équipe de Perpignan s’en allait jouer à Montauban :

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De gros bébés maoris et springboks, gonflés à la créatine, engrossent c’est évident quelques filles de La Rochelle ou de Toulon, honneur aux forts, c’est la loi du sport, c’est ça le rugby d’aujourd’hui !
Rien à voir donc avec le quarteron de souffreteux de la Chanson sans calcium :

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Je n’étais plus le gamin qui fredonnait les souvenirs de guerre d’un général à vendre. J’avais rejoint la capitale pour mes humanités.
Nous allions, mon frère et moi, voir enfin en chair et en os Les Frères Jacques à l’occasion du récital qu’ils donnèrent sur la scène du théâtre Saint-Georges d’octobre 1972 au printemps 1973 et qu’ils reprirent, immense succès oblige, à Bobino, le grand music-hall de la rive gauche comme on disait à l’époque pour le distinguer de l’Olympia.
Le ravissant théâtre à l’italienne, situé au cœur du quartier de la Nouvelle Athènes, constituait un superbe écrin pour les pitreries des Jacques (pléonasme ?).
Assis dans les tout premiers rangs, nous pouvions apprécier la qualité de leur scénographie, leur gestuelle précise comme une mécanique d’horlogerie, leur art de combiner le chant et le mime. Quel régal, le balancement entre poésie et franche rigolade, entre baladins et clowns !
En point d’orgue du spectacle, ils nous posaient la fondamentale question existentielle, toujours pas résolue : pourquoi y a-t-il des trous dans le pain ? Vous avez compris que c’était l’heure de goûter à leur confiture !

http://www.dailymotion.com/video/x1smbz

Pour remédier à ces désagréments, on peut certes manger des biscottes quoique, ce ne soit pas mieux, elles se pulvérisent en étalant le beurre. Et comme je ne « cracotte » pas avec les ersatz suédois Krisprolls, Wasa et compagnie …
Selon l’appétit du public, certains soirs, Les Frères Jacques en tartinaient une tranche supplémentaire !
Est-ce mon goût pour l’image, j’avais un faible pour leur hommage à la photographie argentique, les souvenirs de vacances sur papier glacé. Ça sentait bon le Front Populaire et les congés payés.

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Marqué peut-être par l’époque lointaine où il fut moniteur de colonie de vacances, Paul Tourenne était un excellent photographe influencé par Cartier-Bresson, Doisneau, Boubat et Willy Ronis.
Je me souviens qu’au titre d’exercice sonore lors d’un stage audiovisuel à l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud, j’avais réalisé un reportage, magnétophone en bandoulière, sur une de ses expositions dans une galerie de Saint-Germain-des-Prés. Bien évidemment, le leitmotiv était : Que c’est beau la photographie !
Trois siècles après la mort de Jean de La Fontaine, Les Frères Jacques consacrèrent plusieurs disques à ses fables. Je vous propose leur interprétation hilarante de Le Corbeau et le Renard, un petit bijou à montrer dans toutes les écoles.

http://www.dailymotion.com/video/x1y5u2

Les Frères Jacques nous ravirent encore durant une dizaine d’années. Ils intitulèrent leur ultime tour de chant : « De L’Entrecôte à La Confiture, récital d’adieu ». Plat et dessert en somme ! Entamé en octobre 1979 à la Comédie des Champs-Élysées, une de leurs salles fétiches, il s’acheva, après une tournée de vingt mois (!), le 3 janvier 1982 au Théâtre de Boulogne-Billancourt, la salle de leurs débuts. Ils donnèrent encore deux ultimes concerts pour leurs amis suisses en février 1982 à Lausanne.
Pour tirer le bilan de leur extraordinaire carrière, ils dressaient un véritable inventaire à la Prévert : « 1420 chapeaux, 2752 paires de gants, 468 maillots collants, 136 paires de chaussures de scène et 420 moustaches ! »
J’ajouterai qu’ils ont chanté Prévert, Queneau, Sartre, Boris Vian, Mac Orlan, Jean Tardieu, Maurice Genevoix et même La Fontaine. Ils ont obtenu plusieurs grands prix de l’Académie du Disque et même un Molière. Ils avaient du talent pour quatre !
François Soubeyran est mort le 21 octobre 2002 dans sa Drôme natale. André Bellec nous a quittés le 3 octobre 2008, son frère Georges le suivit le 13 décembre 2012. Enfin, Paul Tourenne est parti le 20 novembre dernier.

« Pleurez Pierrots, poètes et chats noirs,
La Lune est morte, la Lune est morte.
Pleurez Pierrots, poètes et chats noirs,
La Lune est morte ce soir... »

Les Frères Jacques créèrent cette émouvante chanson tandis qu’un homme à l’allure de scaphandrier foulait le sol du vieux miroir de (nos) rêves.

http://www.dailymotion.com/video/x1y5vf

Essuyons nos larmes ! Dans nos cœurs, il fera toujours beau, même à la Saint Médard, avec Les Frères Jacques. Écoutez-les raconter une journée d’été un peu coquine imaginée par le chansonnier Jacques Grello et mise en musique par Guy Béart :

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Publié dans:Coups de coeur |on 13 janvier, 2017 |2 Commentaires »

Entre Amboise et Paris avec Léonard de Vinci

Sont-ce les dégâts collatéraux de la dolce vita ou du farniente pratiqués au printemps lors de mes vacances romaines, je prends soudain conscience d’une certaine paresse, depuis, à tremper ma plume dans l’encre violette.
Je devais vous entretenir du concert de Bruce Springsteen le 13 juillet, à Bercy, du Tour de France d’il y a cinquante ans, du festival du Film britannique de Dinard et … au final, rien de tout cela. Ma production de billets est inversement proportionnelle à l’invraisemblable embellie « fillonesque », je n’oublie pas qu’il fut à l’origine de notre actuel régime de retraite, et avoir battu le pavé parisien pour l’en dissuader !
Sans avoir la prétention d’imaginer que mon ultime billet de mes vacances (post)romaines ait influé sur le choix des organisateurs, sachez cependant qu’en mai prochain, pour sa centième édition, le Giro d’Italia (Tour d’Italie cycliste) fera étape à Castellania, le minuscule village piémontais de moins de cent habitants où naquit et repose le campionissimo Fausto Coppi :
http://encreviolette.unblog.fr/2016/08/27/vacances-postromaines-10-les-cerises-de-castellania-village-natal-de-fausto-coppi/
Voilà, ça c’est fait : j’ai réussi, une fois encore, à glisser ma petite allusion vélocipédique !
Le hasard de mes promenades fait qu’aujourd’hui encore, il y a un parfum d’italianisme dans mon propos : une virée en septembre dans les châteaux de la Loire et une récente visite d’une exposition à l’ambassade d’Italie, une sorte de (Leonardo) Da Vinci Tour dont j’ai choisi de vous entretenir.
Pardonnez mon ignorance, nul n’est infaillible sauf le pape en matière de religion (encore que … !), à propos avez-vous suivi The Young Pope, la jubilante série de Canal + ( ?), je connaissais mal les liens qui unissaient le génial peintre et inventeur à la France, à part bien évidemment que son tableau de la mystérieuse Joconde attirât au Louvre des millions de visiteurs.
Ça tombe à pic, nous avons trois ans pour lui rendre hommage à l’occasion du cinq-centième anniversaire de son installation à Amboise en 1516 et de sa mort sur les bords de Loire en 1519.
1515, la bataille de Marignan, c’est l’un des rares souvenirs d’Histoire que le français moyen conserve de ses humanités. Les campagnes militaires en Italie de François Ier ne furent pas toujours glorieuses, à en juger par le duché du Milanais et le royaume de Naples conquis, perdus, puis reconquis avant d’être finalement abandonnés au traité du Cateau-Cambrésis en 1559 (12 ans après sa mort).
Comme ses prédécesseurs sur le trône de France, Charles VIII et Louis XII, François 1er fut séduit par le climat de la péninsule, l’élégance des femmes, la somptuosité des fêtes données en son honneur et, plus sérieusement, il s’éprit de l’art et de la culture au-delà des Alpes.
En 1513, Léonard de Vinci part à Rome travailler à la demande de son mécène Julien de Médicis, frère du pape Léon X. « Les Médicis m’ont créé, les Médicis m’ont détruit ». Vieillissant, il se sent bientôt sacrifié par le Vatican qui privilégie les plus jeunes et prolifiques génies de Michel-Ange et Raphaël. Aussi, en 1516, il répond favorablement à l’invitation de François Ier de venir s’installer en France. Le souverain qui a coutume de le nommer « Mon père » met à sa disposition le manoir du Cloux, actuel château du Clos Lucé, à Amboise, où il a passé son enfance. Il le nomme « Premier peintre, architecte et ingénieur du Roi », lui alloue une pension princière de 700 écus d’or par an, lui paye ses œuvres, ne demandant en échange que le plaisir d’entendre le maître converser sur l’art, ses inventions et les techniques nouvelles.
C’est ainsi qu’il y cinq siècles, à quelques semaines près, Léonard de Vinci, alors âgé de 64 ans, traverse les Alpes à dos de mulet, avec dans ses sacoches en cuir, trois de ses chefs-d’œuvre : La Joconde, Le Saint-Jean Baptiste et la Sainte-Anne. ! Il est accompagné de son vieux et fidèle serviteur Batista de Villanis, de sa servante Mathurine et de ses élèves disciples Francesco Melzi et Zoroastro da Peretola.
Sur les sentiers escarpés, le maître toscan ne cesse, sur les feuillets du carnet attaché à sa ceinture, d’esquisser, de croquer le paysage grandiose qui défile devant ses yeux. Devant lui, « s’impose le spectacle hallucinant et brutal de la fonte des neiges, mortelles avalanches, chutes d’eau et cataractes … En contemplant ses dessins qui restituent le ruissellement furieux, il comprend que la fin du monde viendra par la submersion des eaux. Dans le théâtre des Alpes, le génie met en scène dans son œuvre la fulguration inouïe et prémonitoire de la fin des temps : les monts, les chutes, les pics, les ravins sont partout dans les fonds de ses tableaux. Le peintre élabore sa théorie du bleuissement des lointains. De sa main magicienne, sur l’ivoire du parchemin, au sommet de son art, il écrit : « Notre corps est au-dessous du ciel et le ciel au-dessous de l’esprit » ».
Ces dernières lignes sont de Gonzague Saint-Bris, écrivain journaliste animateur de radio et télévision et propriétaire avec ses frères et sœurs … du Clos-Lucé où il a été élevé. Il a souhaité récemment refaire le même voyage à dos de mulet.
Lors de mon séjour romain, j’ai évoqué le luxueux palais Farnèse prêté par l’Italie à la France pour y abriter son ambassade. Échange de bons procédés, la France confie l’hôtel particulier parisien de La Rochefoucauld-Doudeauville à la diplomatie italienne.

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C’est là que s’est tenue, ces dernières semaines, l’exposition « Léonard en France. Le maître et ses élèves 500 ans après la traversée des Alpes ».
Entre autre, sur la base d’études inédites du Louvre et de documents originaux, y était reconstruit l’itinéraire en 41 étapes de Rome à Amboise en franchissant les Alpes : Rome, Viterbe, Sienne, Florence, Parme, Piacenza, Susa, le col du Mont-Cenis, Lanslebourg, Chambéry, Lyon … C’est à quelques variantes près, mon trajet de retour au printemps dernier … en chevaux-vapeur !
Lors de ma visite des châteaux de la Loire, je n’ai pas manqué de me rendre au Clos-Lucé, un élégant manoir de briques roses et de pierre locale de tuffeau éclatant au soleil radieux d’une matinée de septembre, situé dans le centre ville d’Amboise. Il ne s’agit pas de le confondre avec le château royal d’Amboise distant d’environ quatre-cents mètres.

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Le manoir fut édifié en 1471 par Estienne le Loup bailli du roi Louis XI. Il fut acquis par Charles VIII en juillet 1490 et devint pendant deux cents ans demeure royale et résidence d’été des rois de France. C’est donc ici que Léonard de Vinci passe heureux les trois dernières années de sa vie.
La visite débute en montant dans la tour de guet par un escalier en colimaçon un peu étroit pour ma corpulence. Depuis la galerie, je contemple une statue de Saint Sébastien patron des archers ainsi qu’au-dessous, portées par deux anges, les armes de France surmontées d’un heaume et de la couronne royale.

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Mais ce qui m’interpelle le plus, ce sont quelques citations de l’hôte transalpin encadrées au mur : « Ne pas estimer la vie, toute la vie, c’est ne pas la mériter », « Quand je croirai apprendre à vivre, j’apprendrai à mourir ». De beaux sujets de philosophie pour le bac !

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Instant d’émotion en pénétrant dans la chambre du maître : un lit Renaissance à baldaquin sculpté de chimères, angelots et animaux marins, une cheminée décorée des Armes de France, des cabinets italiens à secrets incrustés d’ivoire, ébène et nacre.
De cette pièce, Léonard aimait contempler le château royal de son ami François Ier.
C’est ici même que le maître mourut le 2 mai 1519 rejoignant celui qu’il nommait « l’Opérateur de tant de choses merveilleuses ». Au mur est accrochée une copie, non pas du violon, mais du tableau de Jean-Auguste-Dominique Ingres représentant François Ier recevant les derniers soupirs de l’artiste. L’original, visible au musée des Beaux-arts de la ville de Paris, était exposé à l’ambassade d’Italie.

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Pour peindre cette scène, Ingres s’est inspiré du recueil biographique Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes rédigé par Giorgio Vasari (1550 et 1568). Il apparaît pourtant que François Ier n’était vraisemblablement pas présent à Amboise le jour de la mort de l’artiste, mais à Saint-Germain-en-Laye où il éclata en sanglots en apprenant la triste nouvelle.
La visite au Clos Lucé se poursuit par la chambre de Marguerite de Navarre (1492-1549), la sœur aînée de François Ier. Elle et son frère, alors François d’Angoulême, furent élevés ici, durant une partie de leur jeunesse, par leur mère Louise de Savoie. Le futur souverain qui lui manifestait une tendresse affectueuse n’appelait sa sœur que sa mignonne ou la Marguerite des Marguerites.
Ayant bénéficié d’une éducation humaniste, elle parlait le latin, l’italien et le grec. Très impliquée dans le monde littéraire et religieux de son époque, elle fut la protectrice de plusieurs poètes, parmi lesquels Clément Marot et Pierre de Ronsard.
Clément Marot fut comme son père maître-valet de chambre de Marguerite et commit, entre autre, cette Ballade à Madame la duchesse d’Alençon (autre titre de Marguerite de son premier mariage) pour être couché en son État :

« Princesse au cœur noble et rassis,
La fortune que j’ai suivie.
Par force m’a souvent assis.
Au froid giron de triste vie ;
De m’y seoir encor me convie,
Mais je réponds, (comme fâché) :
« D’être assis je n’ai plus envie :
Il n’est que d’être bien couché. »
Je ne suis point des excessifs
Importuns, car j’ai la pépie,
Dont suis au vent comme un châssis.
Et debout ainsi qu’une espie.
Mais s’une fois en la copie
De votre état je suis marché ,
Je crierai plus haut qu’une pie : «
Il n’est que d’être bien couché. »
L’un soutient contre cinq ou six
Qu’être accoudé, c’est musardie ;
L’autre, qu’il n’est que d’être assis
Pour bien tenir chère hardie ;
L’autre dit que c’est mélodie
D’un homme debout bien fiché ;
Mais quelque chose que l’on die,
ENVOI
Princesse de vertu remplie,
Dire puis, comme j’ai touché.
Si promesse m’est accomplie : «
Il n’est que d’être bien couché. »

Marot qui a l’art de la requête supplie Marguerite pour obtenir de l’argent et des faveurs. Avec talent et malice, il joue sur l’équivoque d’être couché, être allongé et être inscrit sur la liste du budget pour recevoir une pension.
Le poète décrivait encore Marguerite ainsi : « corps féminin, cœur d’homme et tête d’ange ».

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Divine apparition, elle est là au pied de son lit. J’avoue, moins poétiquement que Marot, qu’il ne m’aurait pas déplu d’effeuiller la Marguerite !
Je ne risquais pas de l’offusquer ou à tout le moins de la faire rougir car, écrivaine elle-même, elle n’avait pas froid aux yeux et fut notamment l’auteure de L’Heptaméron, un recueil (dans l’esprit de l’œuvre de Boccace) de nouvelles souvent grivoises riches de « propos assez hardis, & de mots chatouilleux ».
« Le gentil homme luy promist ce qu’elle demandoit; qui la rendit très facille à luy rendre la pareille: c’est de ne luy refuser chose qu’il voulsist prendre. L’heure estoit de cinq et six en yver, qui entierement lui ostoit la veue d’elle. En touchant ses habillemens, trouva qu’ilz estoient de veloux, qui en ce temps-là ne se portoit à tous les jours, sinon par les femmes de grande maison et d’auctorité. En touchant ce qui estoit dessoubz autant qu’il en povoit prendre jugement par la main, ne trouva rien qui ne fust en très bon estat, nect et en bon poinct. Si mist peine de luy faire la meilleure chere qu’il luy fust possible. De son costé, elle n’en feit moins. Et congneut bien le gentil homme qu’elle estoit mariée… ». Même en moyen français, vous aurez deviné la volupté féminine à la lueur de la bougie !
En secondes noces, Marguerite épousa Henri II d’Albret roi de Navarre (d’où son titre royal). Elle accoucha d’une fille, Jeanne d’Albret, la mère du futur roi Henri IV.

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Sur un mur, je remarque une tapisserie des Flandres en laine et soie du XVIeme siècle illustrant la bataille de Pavie. Les campagnes italiennes de François Ier se suivirent mais ne se ressemblèrent pas. Dix ans après Marignan, le souverain fut fait prisonnier par les troupes de Charles Quint en tentant d’assiéger Pavie, au sud de Milan. Au cours de l’affrontement (auquel participait aussi Clément Marot), mourut le maréchal Jacques de la Palice qui nous a laissé en héritage le mot lapalissade désignant une vérité consistant à affirmer une évidence. L’expression trouve son origine dans l’épitaphe que fit graver sa veuve sur son monument funéraire :

Ci-gît le Seigneur de la Palice
S’il n’était mort il ferait encore envie.

À l’époque, le s minuscule possédant deux graphies (s ou ƒ), une erreur de lecture transforma la phrase en : « s‘il n’était mort, il serait encore en vie » !
Une autre version court sur l’origine de ce type d’affirmation naïve. Justement, à propos du désastre de Pavie, ses soldats orphelins de leur chef auraient chanté : « Un quart d’heure avant sa mort, il était encore en vie », signifiant ainsi qu’il s’était battu avec la dernière énergie avant de succomber.

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Je redescends maintenant au rez-de-chaussée pour me rendre dans les ateliers de Léonard de Vinci. Au passage, je jette un œil sur l’oratoire d’Anne de Bretagne.
Cette chapelle avait été commandée par son mari, le roi Charles VIII, à la fin du XVème siècle. En retrait de la Cour d’Amboise, Anne, ayant perdu ses quatre enfants en bas âge, venait « y pleurer les plus douloureuses larmes que femme puisse verser » et prier son livre d’heures entre les mains.
On peut y admirer des fresques peintes par les élèves disciples de Léonard de Vinci dont Francesco Melzi. Anne ne connut cependant pas Léonard puisqu’elle décéda en janvier 1514.
Chouette ! En prêtant l’oreille à distance respectueuse, je profite maintenant des explications que François Saint-Bris, conservateur du Clos Lucé, dispense en anglais à une journaliste japonaise sur les ateliers de Léonard de Vinci récemment reconstitués en leur place d’origine.

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Léonard avait recréé à Amboise l’atmosphère des Bottega de Florence dans lesquelles il avait l’habitude de travailler avec ses apprentis.
On a presque l’impression qu’il vient de s’absenter il y a quelques instants : le chevalet, les pigments naturels, pilon, balance et fioles pour la préparation des couleurs, outils de fonderie et four de cuisson, croquis et esquisses, la mise en scène poussée au moindre détail est remarquable.
Sur l’estrade de pose destinée aux modèles, les tableaux de La Vierge, l’Enfant Jésus et sainte Anne (une copie prêtée par le musée de Chambéry) et de Saint Jean Baptiste semblent attendre une retouche du maître. J’ai du mal à réaliser que de tels chefs-d’œuvre (ainsi que La Joconde) aient pu être transportés dans des sacoches à dos de mulet. L’artiste ne cessa de les perfectionner jusqu’à son dernier souffle en 1519. L’ébauche de paysage montagneux en arrière-plan de sainte Anne laisse penser qu’il fut imaginé lors de la traversée des Alpes.

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J’aurai l’occasion ultérieurement de mieux connaître le Saint Jean Baptiste avec son faux air de Joconde pointant d’un doigt (d’honneur ?) mon ignorance.
La plus belle conquête de Léonard sculpteur aurait pu être un cheval de bronze de huit mètres de haut, commandé par Francesco Sforza fondateur de la dynastie, dont on peut admirer une maquette. Le projet ne vit finalement pas le jour car un des fils, Ludovic Sforza, décida de consacrer le bronze nécessaire à la fonte des canons pour défendre Milan à l’approche des troupes françaises de Louis XII. Cinq siècles plus tard, il a pris vie et l’équidé parade devant l’entrée de l’hippodrome San Siro à Milan.

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J’écoute avec encore plus d’attention et d’étonnement les commentaires du conservateur à la vue d’un croquis sur un parchemin. Il révèle le projet architectural extraordinaire envisagé par François Ier, de faire réaliser par le maître toscan, à Romorantin, une « cité idéale » avec un palais grandiose sur l’eau, un quartier pour loger la Cour, des écuries sophistiquées, des jardins sur les bords de la Sauldre, en l’inscrivant dans une perspective de capitale pour le royaume.
Ce n’était sans doute pas un rêve chimérique car des archives de l’époque témoignent de travaux de terrassement financés par un impôt sur le sel.
La cité solognote est-elle passée à côté d’un grand destin ? Aujourd’hui, elle possède injustement une image étriquée, peut-être pour de simples raisons phonétiques ou à cause d’Eugène Labiche raillant dans plusieurs de ses comédies la pédanterie et la mesquinerie de la bourgeoisie locale qui s’opposa au passage de la ligne de chemin de fer au XIXe siècle.
Tout s’arrêta en 1519, à la mort de l’artiste. Le grand dessein pour Romorantin demeura au stade des dessins et il ne resta plus alors à François Ier qu’à construire … Chambord ! Léonard de Vinci n’y est probablement pas complètement étranger. En effet, il avait marqué l’esprit de tous les créateurs de son entourage et, notamment, dessiné plusieurs projets de vis d’escalier à révolutions combinées dans l’axe d’une construction éclairée par une coupole.

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J’ai pu admirer et emprunter cette curiosité architecturale lors de ma visite, la veille, au château de Chambord : deux escaliers qui tournent dans le même sens mais qui ne se croisent jamais. Ainsi, on monte ou on descend sans jamais rencontrer, tout en les apercevant, les personnes qui utilisent l’autre escalier.
La seconde pièce des ateliers du Clos Lucé est consacrée à la bibliothèque personnelle de Léonard et au cabinet de curiosités avec des astrolabes, des mappemondes, des instruments de mesure, des herbiers, des coquillages, des fossiles, des pierres, des squelettes et des animaux empaillés. On prend ici conscience de l’esprit universaliste de Léonard de Vinci : outre d’être peintre, il était aussi architecte, homme de science, ingénieur, inventeur, humaniste, philosophe.

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Autre facette de son immense génie, Léonard est aussi organisateur de fêtes royales. Déjà, à Milan, à la cour de Ludovic Sforza, il réalisait des spectacles extraordinaires avec des effets spéciaux.
Le 17 juin 1518, au « Palazzo di Clos Lucé », pour remercier François Ier de ses bienfaits, il offre une féérie nocturne où il simule, dans la nuit et à ciel ouvert, la voûte céleste étoilée parcourue par le mouvement des astres.
Voici ce qu’en disait Galeazzo Visconti ambassadeur de Mantoue à la Cour de France :
« Avant-hier, le Roi très chrétien fit banquet dans une fête admirable, comme vous verrez par ce qui suit. Le lieu en était le Cloux, très beau et grand palais. La cour dallée était recouverte de drap de la couleur du ciel. Puis il y avait les principales planètes, le soleil d’un côté et la lune du côté opposé, ce qui était merveille à voir. Mars, Jupiter, Saturne étaient placés dans leur ordre et juste place, avec les douze signes célestiaux. Autour de la cour, en haut et en bas, il y avait une colonnade circulaire, laquelle était ornée de mêmes draps bleus et d’étoiles. Les architraves étaient décorées de couronnes de lierre grimpant avec des festons.
Le seuil pavé, était couvert de planches tendues de draps à la devise du roi très chrétien ; et d’un côté, mais en dehors du carré de la cour, qui mesurait environ soixante brasses de long et trente brasses de large, était la tribune des dames, ornée de drap et d’étoiles. Il y avait quatre cents candélabres à deux branches, et tellement illuminés, qu’il semblait que la nuit fut chassée… »
Dommage qu’il n’y ait pas eu tout récemment un Léonard de Vinci des temps modernes pour nous permettre d’admirer la « grosse » lune masquée, cette nuit-là, par un épais brouillard !

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Ô surprise, le vrai Leonardo da Vinci est présent en chair et en os (ou presque) dans la troisième pièce de ses ateliers. Dans son cabinet de travail, il est en grande conversation avec le cardinal d’Aragon. Grâce à la technologie virtuelle du « théâtre optique », nous est restituée leur rencontre historique du 10 octobre 1517 au cours de laquelle Léonard présenta et commenta ses œuvres, notamment le portrait d’une « dame de Florence peinte au naturel sur ordre de feu Julien de Médicis », la fameuse Joconde.
De cela, ils ne s’entretinrent évidemment pas, et pour cause, j’ai envie ici d’évoquer les tribulations que Mona Lisa connut par la suite. À la mort du peintre, son portrait aurait été donné en héritage à son élève disciple Salaï, mais peu après, François Ier l’aurait racheté pour 4 000 écus d’or et installé au château de Fontainebleau. Il est avéré qu’en 1646, il se trouvait encore dans le cabinet doré de la chambre d’Anne d’Autriche à Fontainebleau avant que Louis XIV décide de le ramener à Paris. Il passe du palais du Louvre aux Tuileries avant d’émigrer dans la galerie du roi à Versailles. En 1801, sur ordre du premier consul Bonaparte, il revient aux Tuileries dans les appartements de Joséphine puis rejoint la Grande Galerie du Louvre en 1802.
Pendant la guerre franco-prussienne de 1870, La Joconde est mise à l’abri dans les souterrains de l’arsenal de Brest. En août 1911, elle est kidnappée par Vincenzo Peruggia, un ouvrier vitrier italien ayant participé aux travaux de mise sous verre des tableaux les plus importants du Louvre. Elle est retrouvée saine et sauve, le 10 décembre 1913, lorsque le voleur indélicat tente de la revendre à un antiquaire de Florence.
Mona Lisa n’était pas au bout de ses aventures. Ainsi, en 1940, les Allemands effectuant un pillage systématique des œuvres des musées et des collections privées, il est décidé d’évacuer de nombreux chefs-d’œuvre des musées nationaux.
Accompagnée dans son escapade par La Dentellière de Vermeer, au fond d’une caisse à double paroi, la belle Mona fuit et migre comme beaucoup de Français. Elle transite par Louvigny dans la Sarthe, par le château de Chambord, sorte de gare de triage pour des milliers d’œuvres en danger, fait même presque un pèlerinage dans les caves du château d’Amboise à quelques centaines de mètres du Clos Lucé, puis séjourne en Aveyron dans l’abbaye cistercienne de Loc-Dieu, se réfugie au musée Ingres de Montauban, retourne à Chambord, avant de se cacher sous le lit de René Huyghe, conservateur du musée du Louvre, en exil au château de Montal-en-Quercy. Elle aurait même, au gré des dangers, été mise à l’abri dans plusieurs demeures anonymes du Lot et du causse.
Il paraît qu’au cours de ces multiples péripéties, même Véronèse ne fut pas à la fête et son tableau des Noces de Cana se retrouva au fossé dans le Tarn-et-Garonne.
En décembre 1956, un jeune migrant bolivien travaillant en France, sous le coup d’un arrêté d’expulsion, brise le verre de protection égratignant le coude gauche de la belle florentine.
Malgré toutes ces émotions, Mona Lisa ne s’est jamais départie de son légendaire sourire.
En 1962, à l’initiative du ministre de la Culture d’alors, André Malraux, elle embarque sur le paquebot France pour être exposée à la National Gallery de Washington puis au Metropolitan Museum de New York. En 1974, elle s’envole vers le pays du Soleil levant.
Elle coule désormais des jours peut-être pas très heureux à cause de la foule de visiteurs du monde entier, dans la salle des États du Louvre, juste en face de la toile de Véronèse éjectée dans un talus du Sud-Ouest. Comme on se retrouve !

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Retour au Clos Lucé, dans la grande salle Renaissance, la pièce de réception de Léonard de Vinci où il accueillait François Ier, les grands du royaume, les ambassadeurs et les artistes qui venaient lui rendre visite.
La pièce contiguë est le domaine de Mathurine, la fidèle cuisinière de Léonard. Bien qu’il fût végétarien, il savait recevoir ses hôtes. Dans la haute cheminée en pierre, rôtissait à la broche le gibier arrosé de vin chaud.

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Bien que les bocaux soient de la marque Parfait, je doute que les conserves sur la table soient d’époque !
Je remarque dans un coin une caquetoire Renaissance, une chaise assez rudimentaire en bois qui permettait de « caqueter » ou bavarder près de l’âtre.

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Je descends maintenant au sous-sol vers les salles des maquettes. En passant, je découvre le souterrain secret qui reliait le Château Royal d’Amboise. François Ier l’empruntait fréquemment pour rendre visite à Léonard.
Les quatre salles du sous-sol sont dédiées à la collection des inventions de Léonard de Vinci ingénieur. Les maquettes d’une quarantaine d’extraordinaires machines qui ont cinq siècles d’avance y sont exposées.
La comparaison vous semblera peut-être incongrue mais l’ingéniosité de Léonard m’apparaît tellement fabuleuse que je pense, à cet instant, à ma visite de l’affabuloscope au Mas d’Azil en Ariège (voir billet : http://encreviolette.unblog.fr/2013/06/18/claudius-de-cap-blanc-un-artiste-affabuleux/)
Dans une lettre écrite en 1482 à Ludovic Sforza, il sait promouvoir ses compétences en la circonstance orientées vers le génie militaire :
« Très illustre Seigneur, ayant jusqu’ici suffisamment considéré et étudié les expériences de tous ceux qui se disent maîtres et inventeurs de machines de guerre, et trouvent que leurs machines ne diffèrent en rien de celles qui sont d’ordinairement employées, je m’enhardirai, sans vouloir porter préjudice à personne, jusqu’à m’adresser à Votre Excellence pour lui apprendre mes secrets, et lui offre de démontrer quand il lui plaira, toutes les choses brièvement énumérées ci-dessous.
J’ai le moyen de construire des ponts très légers, solides, robustes et d’un transport facile, pour poursuivre et au besoin mettre en déroute l’ennemi, et d’autres plus solides qui résistent au feu et à l’assaut, aisés et faciles à enlever et à poser. Et des moyens de brûler et de détruire ceux de l’ennemi.
Pour l’investissement d’une place forte, je sais comment chasser l’eau des fossés et construire une infinité de ponts, béliers, échelles d’escalade et autres engins relatifs à ce genre d’entreprise. Etc …
… Si l’une des choses ci-dessus énumérées semblait impossible ou impraticable, je m’offre à en faire l’essai dans votre parc ou sur tout autre lieu qu’il plaira à Votre Excellence, à qui je me recommande en toute humilité. »
Dans le Codex atlanticus, il affirme que son « char d’assaut, mieux que les éléphants pourra semer la terreur dans la cavalerie de l’ennemi. Des hommes grimpés sur ces machines et équipés d’armes à feu mettront en fuite la troupe adverse. »
Une animation 3D permet de visualiser et comprendre le fonctionnement de cette toupie infernale qui tient du cheval de Troie et d’une tortue géante.

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« Qu’il ne me lise pas, celui qui n’est pas mathématicien, car je le suis toujours dans mes principes. » « Le mouvement est la cause de toute vie »…
Son hélice volante est considérée comme une anticipation de l’hélicoptère. Elle révèle sa connaissance de l’aérodynamisme née notamment par l’observation du vol des oiseaux.

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Léonard imagine des ponts, des machines à draguer les fleuves, des écluses, des navires à double coque. La circulation par voie d’eau constituait un enjeu économique pour ses commanditaires milanais, florentins ou français.

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D’humeur taquine, je choisis d’énerver encore un peu mes quelques lecteurs réfractaires à la Légende des Cycles.
Car me voici à présent devant la maquette d’un vélo réalisé à partir d’un dessin qu’aurait fait Léonard de Vinci. En effet, dans les années 1970, les restaurateurs du célèbre Codex atlanticus (1478-1518) ont découvert ce croquis, resté caché, au verso d’une feuille volante collée dans l’album. Il montre deux roues de charrettes fixées à un châssis rudimentaire, avec des pédales trop longues reliées par une chaîne à une roue dentée. Il est peu probable que quelqu’un ait pu décoller certaines feuilles du Codex Atlanticus pour dessiner derrière. La feuille 10 du Codex Madrid contient un dessin de chaîne et de roue dentée, identique à celui qui figure sur le croquis.
Le dessin serait un faux datant en réalité de 1960 et l’œuvre d’un moine chargé de restaurer les manuscrits…. La bicyclette ne fut inventée qu’en 1860. Cependant, Léonard griffonna des dessins de systèmes de transmission par engrenages qui s’apparentent à des chaînes de vélo.
Avec une totale mauvaise foi, je tiens à apporter personnellement une savoureuse preuve du génie de Léonard et ne résiste pas à vous livrer un court extrait d’un ouvrage que l’écrivain Christian Laborde, « frère de race mentale » de Claude Nougaro, consacra au champion cycliste Charly Gaul, un Ange de la montagne natif … du pays où les noms de villes se terminent par « ange », le Luxembourg.
Je plante le décor car vous vous demandez peut-être si je ne divague pas complètement : l’action se déroule dans l’ascension du Mont Ventoux contre la montre, là où Charly forgea sa victoire finale lors du Tour de France 1958. L’auteur évoque la présence truculente d’un improbable supporter :
« À deux kilomètres du sommet, la fringale guetta l’ange … Je voudrais une banane … Une main tifosienne, la main dont il rêvait se tendit. Elle tenait non une banane bourrée d’amidon, mais un bidon d’eau sucrée et citronnée.
– Bois Charly, c’est de l’eau, du sucre et du citron. C’est ce que je prenais moi quand je montais le Ventoux.
L’admirateur charitable, le tifoso plutôt (car il est italien) s’appelle Francesco, Francesco Pétrarque, le poète humaniste en personne, celui-là même qui effectua à pied l’ascension du Ventoux en avril 1336.
« – Cela dit, il n’y avait pas cent mille personnes pour m’encourager. J’étais seul, avec Dieu … Par contre, ce n’était pas pelé comme maintenant, les arbres étaient splendides, et j’avais croisé des renards, des blaireaux, des écureuils, et un cerf … »
Le soir, Pétrarque retrouve Charly Gaul dans sa chambre d’hôtel :
« -Vous savez que j’ai écrit un livre pour dire que j’aimais Rome…
-Oui, le fameux De Viris ! De Viris illustribus urbis Romae ! Je l’ai lu …
– Eh bien, là-haut, dans ma tour d’ivoire d’en haut, j’écris un livre pour dire que j’aime le vélo.
– En latin, comme le De Viris ?
– En latin, absolument ! Une cathédrale latine en l’honneur des géants de la piste, des seigneurs du chrono, des rois du sprint, et des princes des sommets !
– Le De Viris illustribus cyclis Terrae ! Et mon plus beau chapitre sera pour vous Charly …
J’ai demandé à Vinci d’assurer la préface. Il a dit oui tout de suite !
Le vélo, il adore, c’est un fondu de la roue libre ! Vous savez que la chaîne, c’est lui …
– Je sais, tout le monde ici-bas le sait ! … »
Irréfutable, non ? Génial, en tout cas ! Génial-Lucifer même, pour reprendre le nom d’une marque de cycles des années 1920-40! Et c’est la preuve que tous les sportifs n’ont pas besoin d’une musculation du cerveau contrairement aux affirmations de notre président normal dans un livre suicidaire !
J’achève ma visite du Clos Lucé par une promenade culturelle dans le magnifique parc arboré qui entoure le manoir. Au détour des allées, on découvre en situation les reproductions géantes de certaines inventions du maître.

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Sous les frondaisons, surgissent des toiles translucides hautes de plusieurs mètres illustrant la lumière des portraits et la beauté de l’anatomie humaine dans l’œuvre de l’artiste.
La légendaire Mona Lisa apparaît furtivement sous les saules pleureurs. Elle est, par contre, omniprésente à la boutique près de l’accueil.

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Je relève sur une carte postale une citation de son créateur : « Je crois que le bonheur naît aux hommes là où l’on trouve de bons vins ». Cheverny, Cour-Cheverny, Touraine-Amboise, Montlouis-sur-Loire, le bonheur est dans le Clos … Lucé !
Je ne pouvais quitter Amboise sans aller me recueillir sur la tombe de Léonard de Vinci dans la chapelle Saint-Hubert dans l’enceinte du Château Royal.
Il ne m’est évidemment pas possible de la rejoindre par le souterrain sans doute en partie effondré. Fallait-il qu’il soit de hauteur conséquente car François Ier possédait une stature colossale au sens physique du terme pour l’époque. On prétend qu’il mesurait deux mètres.
Cela dit, je pense au précédent locataire des lieux, le roi Charles VIII, qui mourut, à vingt-sept ans, en avril 1498, après avoir violemment heurté du front un linteau de pierre au château d’Amboise !
À défaut, sur le chemin, j’ai l’occasion de voir quelques habitations troglodytiques, creusées dans la pierre tuffeau, caractéristiques de la région.

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La chapelle Saint-Hubert surplombe le centre historique d’Amboise et la Loire. D’architecture gothique flamboyant, elle fut construite de 1491 à 1496 par Charles VIII. La porte est surmontée d’un linteau (attention la tête!) représentant la chasse de Saint-Hubert ainsi que Charles VIII et Anne de Bretagne en prière.

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Un buste de Léonard a été érigé à l’emplacement de l’ancienne collégiale Saint-Florentin aujourd’hui détruite où il fut initialement inhumé selon sa volonté.
On n’a pas de certitude que les restes du maître soient ceux se trouvant sous la dalle. Des chercheurs du monde entier vont croiser leurs travaux, via son ADN, pour tenter d’apporter une réponse définitive d’ici trois ans à l’occasion du cinq-centième anniversaire de sa mort.
Je ne peux quitter le château d’Amboise sans évoquer un autre fait que j’ignorais aussi. Bien qu’il soit hors sujet dans un billet sur Léonard de Vinci, il peut entrer en résonance avec une actualité brûlante.
Vous avez peut-être quelques (vagues) souvenirs de cours d’histoire de France coloniale avec, notamment, la conquête de l’Algérie sous le règne de Louis-Philippe, et la prise, par son fils le duc d’Aumale, de la smala d’Abd El-Kader en 1843.

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Je ne savais pas que l’émir, chef politique et religieux influent, avait été assigné à résidence pendant quatre ans au château d’Amboise avec sa famille et des domestiques. Il fut personnellement libéré en 1852 par le Prince-Président Louis-Napoléon Bonaparte. Dans le parc du château, un jardin dit d’Orient comprenant 25 pierres d’Alep gravées d’hymnes à la paix et à la tolérance extraits du Coran, est dédié à la mémoire des 25 membres de la suite de l’émir morts durant son séjour.
Ma balade en Val de Loire sur les traces de Léonard de Vinci achevée, j’ai rejoint la capitale via le réseau d’autoroutes exploité par le groupe … Vinci, ça ne s’invente pas !
J’ai donc retrouvé le Léonard peintre, avec quelques-uns de ses élèves, quelques semaines plus tard, lors d’une exposition qui lui était consacrée à l’occasion du cinq-centième anniversaire de sa traversée des Alpes.
On m’a éclairé ma lanterne sur le Saint Jean Baptiste maintenant que le célèbre tableau de Léonard, débarrassé des multiples couches de vernis accumulées au fil du temps, a retrouvé la lumière au Louvre.

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À l’ambassade d’Italie, ont été exposées plusieurs copies d’après les travaux de Léonard et certains de ses disciples, en particulier Gian Giacomo Caprotti dit Salaï.
Ainsi, j’apprends que ce bras droit levé, que j’interprétais dans une pure mauvaise foi et en plaisantant comme un signe d’hostilité, est une invitation à écouter un message de Là-haut. Il nous raconte une histoire de la création. Léonard réalisa cette œuvre ayant lui-même le bras droit paralysé.
Avec la restauration du tableau, on redécouvre quelques détails dont le crucifix dans la main gauche et la chevelure bouclée tombant jusqu’aux épaules.
Le visage d’adolescent un peu androgyne semble récurrent dans plusieurs portraits de Léonard dont La Joconde. Sans certitude, on a déduit que le maître prenait souvent comme modèle Salaï, son élève, son ami, sa muse et sans doute son amant.

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Je m’attendris devant La Scapiliata, le poétique visage d’une jeune fille ébouriffée, une petite esquisse prêtée par la Galerie Nationale de Parme. On retrouve la note énigmatique et mystérieuse commune à de nombreux portraits de Léonard.
On a loisir de mieux apprécier la technique du sfumato chère à l’artiste. Par la pose de glacis, il créait un effet vaporeux donnant des contours imprécis aux différentes formes et un effet de profondeur avec l’arrière-plan. Nul besoin donc d’appeler au secours, avec le chanteur Antoine, ATOL les opticiens !
J’achève ma visite en m’attardant devant trois œuvres majeures de Francesco Melzi, l’élève de Léonard qui l’assista dans sa traversée des Alpes puis au Clos Lucé : Flora, Le Petit saint Jean-Baptiste (ou L’Enfant Jésus en Christ sauveur) et Léda et le Cygne. Au sujet de cette dernière, j’avais évoqué l’épisode des Dioscures lors de mon séjour à Rome : dans la mythologie gréco-romaine, Zeus, épris de Léda l’épouse de Tyndare roi déchu de Sparte, se transforma en cygne pour s’unir à elle. De leur union, naquirent dans deux vrais œufs (clin d’œil du tableau inspiré de celui perdu de Léonard), Hélène et Pollux enfants de Zeus d’une part, et Clytemnestre et Castor enfants de Tyndare d’autre part !

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Mes fidèles lecteurs savent que mes nourritures spirituelles font souvent bon ménage avec les nourritures terrestres : aujourd’hui, pas de bal à l’ambassade mais, non loin de là, menu(et) et ronde (de desserts) au Martignac rue de Grenelle !
Je devrais peut-être garder jalousement l’adresse de cette brasserie, banale en apparence, dont la façade détone dans ce quartier bondé d’hôtels particuliers, d’ambassades et ministères, à deux pas des Invalides, de l’Assemblée nationale, de l’hôtel Matignon et du musée Rodin. Il faut préserver ce patrimoine, ces vieux bistrots de Paris héritiers de la grande tradition des bougnats auvergnats.

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C’est petit, c’est bruyant mais tellement convivial. Au bar avec son zinc en laiton, on débite les dernières brèves de comptoir. Dans la salle minuscule, vous avez le choix entre chaise et banquette de moleskine rouge pour vous installer à votre petite table. Aux murs, quelques modestes toiles, des photographies et portraits d’habitués du lieu parfois très connus, sur un miroir un avertissement : « Ici, pas de wi-fi, parlez-vous ! ».
En semaine, vous vous retrouvez vite au coude à coude avec quelques hauts-fonctionnaires, des militaires étoilés à képi, un député mais aussi beaucoup d’ouvriers artisans et de clients au statut plus humble qui viennent manger pour pas cher. Ici, « c’est d’abord un état d’esprit qui, dès le seuil franchi, nous transforme en citoyen accrochant au perroquet son statut social avec sa veste pour un moment de détente ». Un savoureux moment de poésie surréaliste culinaire et de savoir vivre ensemble !
Ce midi, j’applique à ma façon hédoniste le précepte énoncé par le végétarien Léonard de Vinci : « Veux-tu rester en bonne santé, suis ce régime : ne mange point sans en avoir l’envie » … d’un petit salé auvergnat que j’ai déjà repéré sur l’ardoise !
Le patron s’implique personnellement dans la confection de ses plats. L’éloge qu’il en fait quand il nous les décrit est une vraie déclaration d’amour à la recette et à la cuisine bien de chez nous : « le petit salé, je le fais dans mon jambon à l’os, j’ajoute deux « petites saucisses », une aux cèpes, l’autre aux champignons de Paris. Ça mijote tranquillement. Je le sers évidemment avec des lentilles. »
Présenté ainsi, c’est immédiatement adopté, avec un pot de Coteaux du Lyonnais.

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Dire qu’en 1526, Clément Marot, suite à des dénonciations, fut enfermé à la prison du Châtelet pour avoir mangé du lard pendant le Carême !
Il n’y a pas de mouchards au Martignac, alors, comment résister pour le dessert au « je vous mets un peu de tout ? » proposé par le patron ? Derechef (du Martignac), il vous apporte un assortiment de tartes toutes faites maison évidemment, puis encombre bientôt votre table de grands récipients de salade de fruits frais, mousse au chocolat et îles flottantes que les clients se passent de main en main. Enfin, à l’instant du café, il vous met encore sous le nez une énorme terrine de Panna Cotta, cette recette de « crème cuite » née en Italie, presque aussi moelleuse que le sfumato de Léonard de Vinci.
J’ai envie de faire mien l’avis d’un client passionné de l’endroit : « Si le Martignac s’était trouvé sur le port d’Amsterdam, Jacques Brel y aurait mangé tous les jours ».
Allez, avec mon vénéré et regretté Antoine Blondin maître ès calembour, j’imagine m’en jeter un petit dernier au zinc pour la « revoyure » comme on dit dans ma Normandie natale. Au fait, savez-vous quel est le meilleur restaurant de fruits de mer à Paris ? … C’est le Vinci, vous ne connaissez pas le homard du Vinci ? Lamentable, je l’avoue ! J’ai dû abuser du cru Lyonnais !

Publié dans:Coups de coeur, Ma Douce France |on 2 décembre, 2016 |Pas de commentaires »

Vacances (post)romaines (10): Les cerises de Castellania, village natal de Fausto Coppi

Mercoledi 1 giugno 2016, 16heures

Je vous avais prévenu, j’ai quitté un peu hâtivement le cher curé de Brescello, dans mon précédent billet, pour la cohérence de mon propos.
En effet, sitôt franchi le 45ème parallèle Nord matérialisé par un panneau sur l’autoroute, à défaut de changer de latitude, je plonge dans un autre monde, encore que, je l’ai mentionné à l’occasion durant mon séjour, le cyclisme soit une véritable religion de l’autre côté des Alpes.
Á partir de maintenant, j’ai un petit vélo (pas électrique !) qui court dans ma tête : j’avais souhaité, en planifiant mon voyage en Italie, l’achever en retombant à l’époque où j’étais bambino. C’était quelques années après la seconde guerre mondiale. C’était le temps où, avec mes petits coureurs en plomb quand le crachin normand s’invitait, ou sur mon petit vélo vert, dans les vastes cours de récréation de la maison école que dirigeait ma maman, je rejouais la légende des cycles que les radioreporters contaient dans le vieux poste à galène grésillant du salon ou que je découvrais en feuilletant avec avidité les superbes revues couleur sépia (et verte durant le Tour de France) Miroir-Sprint et But&Club achetées par mon père (je les possède encore).
Mais avant que mes professeurs de parents m’autorisassent à assouvir ma passion, il fallait que mes devoirs soient finis et mes leçons sues. Alors, avant d’entrer dans le vif du sujet de ce billet, profitant que je passe près de Spinetta Marengo, je vous impose une brève révision d’Histoire.
C’est en effet, dans ce village dépendant de la commune d’Alexandrie, dans la région du Piémont, que Bonaparte remporta, le 14 juin 1800, la bataille de Marengo l’opposant aux Autrichiens, avec le concours des troupes du général Louis Desaix tué lors des combats. La paix fut scellée par le traité de Lunéville signé le 9 février 1801.
Non accessoirement pour les gourmands que vous êtes, c’est en ces circonstances que fut créée fortuitement la fameuse recette du veau Marengo. Le cuisinier du Premier Consul accommoda les (bons) restes : il fit frire du poulet dans l’huile d’olive avec des tomates et de l’ail, et le servit avec des œufs au plat, des écrevisses troussées et des croûtons de pain dorés.
Napoléon apprécia et demanda qu’on lui resserve ce plat. Le cuisinier Dunand remplaça le poulet par du sauté de veau mais garda la sauce à la tomate à laquelle il donna le nom de Marengo en souvenir de la grande victoire du futur empereur. Au fil du temps, les écrevisses cédèrent leur place aux champignons, les œufs frits disparurent et le chef les remplaça par des oignons glacés et un demi-verre de vin blanc.
Ce contrôle d’Histoire et de ravitaillement passé, je contourne la ville de Tortona, de sinistre mémoire vous apprendrez pourquoi plus tard, pour rejoindre la Casetta di Lina, un accueillant bed and breakfast dans le paisible bourg de Villaromagnono. C’est ici que j’ai choisi d’établir mon camp de base, la nuit prochaine, avant de monter demain à Castellania, le village où naquit et repose l’immense champion cycliste Fausto Coppi.

Casetta di Lina

Je suis proche enfin de réaliser un rêve enfoui dans mon inconscient depuis plus d’un demi-siècle. Il dut peut-être trouver racine au mois de janvier 1961 lorsque parut le premier numéro de la merveilleuse revue mensuelle Miroir du Cyclisme.

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Elle consacrait sa Une et un long dossier au grand sportif italien décédé exactement un an auparavant.
J’ai souvent regardé cette splendide photographie de la couverture prise dans le col de l’Izoard lors du Tour de France 1951(et non 1952, je dis cela pour les puristes et archivistes) qu’il ne termina qu’à la dixième place, miné par un cruel deuil familial.
Deux ans plus tard, dans le même virage, présent en touriste spectateur, accompagné d’une mystérieuse « dame blanche », il photographiait Louison Bobet en passe de remporter son premier Tour de France. Une stèle avec leurs effigies leur rend hommage aujourd’hui, non loin de là, sur un piton rocheux de la célèbre Casse déserte : http://encreviolette.unblog.fr/2009/07/09/le-col-de-lizoard-col-mythique-des-alpes/
Le regard tendu vers la victoire, le style aérien en danseuse, le maillot de l’équipe nationale italienne juste floqué de la marque mythique bleu céleste des cycles Bianchi, un boyau de secours enroulé aux épaules, les bidons La Vitelloise, c’était la classe « rital » incomparable à côté des grotesques hommes sandwiches de maintenant ! Par mimétisme, tout môme, je m’harnachais d’une vieille chambre à air pour faire comme les champions !
Le brillant journaliste Maurice Vidal, directeur de la revue, écrivait dans son éditorial :
« Janvier à nouveau blanchit Castellania …
Il y a douze mois, en janvier, à Castellania, le destin cruel mais lucide décidait que la gloire de ce héros ne serait plus ternie. Héros de la jeunesse, Fausto conserverait à jamais le visage de celle-ci, avec la douceur enfantine de son regard. Qu’importe qu’on aime le cyclisme … Ce cycliste est digne de toutes les épopées …
Un homme naît, vit et meurt. Qu’importe où et quand. Seul importe comment.
Savant, écrivain, acteur illustre, champion ou humble travailleur, tout homme a le droit d’être jugé sur les richesses qu’il a fait jaillir de son corps, de sa tête et de son cœur.
Il est juste et bon que le nom de Coppi soit illustre, parce qu’il fut honnête, loyal, bon, généreux.
Parce qu’il a fait jaillir de sa carcasse étriquée une incroyable volonté. Parce qu’il a su choisir, vouloir et réussir.
Fantastiquement réussir.
Parce qu’enfin il fut le premier et le dernier campionissimo. »

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« Coppi il Mito del ciclismo », « Premio alla leggenda » affirme la Gazzetta dello sport, le grand quotidien sportif italien, avec une pointe de chauvinisme pour les accessits, car je placerais volontiers un champion normand cher à mon cœur avant Francesco Moser !
Les hiérarchies à travers les époques sont toujours sujettes à caution mais en ce qui concerne Coppi, son titre de meilleur coureur cycliste de tous les temps est indiscutable car il construisit son impressionnant palmarès en un âge d’or du cyclisme, l’après-guerre, marqué par une concurrence de champions exceptionnels à la personnalité bien trempée, son grand rival Gino Bartali, son compatriote Fiorenzo Magni, les Suisses Hugo Koblet et Ferdi Kubler, les Belges Rik Van Steenbergen et Stan Ockers, les Français Louison Bobet, Jean Robic et Raphaël Géminiani. Encore, convient-il d’ajouter que cinq années de guerre (au cours de laquelle il fut fait prisonnier) et de multiples accidents l’empêchèrent d’enrichir son palmarès.
Jacques Goddet, ancien directeur du Tour de France et du journal L’Équipe, se sortit de cette querelle d’Anciens et de Modernes par cette pirouette : « Le numéro 1 dans les résultats, c’est Eddy Merckx. Il y a pour moi quelqu’un qui est au-dessus de ce numéro un, c’est Fausto Coppi, parce qu’il s’est manifesté dans des conditions qui atteignaient le divin, le surhomme, par sa morphologie, par sa nature physique. »
Grâce à « Fostò » (comme on dit chez nous), j’appris, tout gamin, mes trois premiers mots d’italien : campionissimo, gregario, tifosi. Grâce à la très aimable signora Lina, j’apprends à prononcer enfin correctement son nom : Fasto Coppi avec l’intonation sur la première syllabe. Est-ce ma récompense, elle nous invite à cueillir quelques délicieuses cerises dans son verger.
Á partir de maintenant, ne m’en veuillez pas si mon propos est moins structuré qu’à l’habitude, je vous livre mes émotions telles qu’elles se bousculeront au fil des prochaines heures.
Déjà, savez-vous que la Casa Coppi, la maison natale de Fausto, ne se visite normalement que le week-end. J’avais envoyé un mail durant mon séjour romain pour signaler quand j’envisageais passer dans les parages de Castellania, et si … Je reçus un message le lendemain m’informant que le musée me serait ouvert le jeudi 2 juin ! J’en fus fort ému et heureux comme un gosse au pied du sapin de Noël.
Juin bleuit Castellania ! Il est mercredi 18 heures, la lumière est belle dans la campagne piémontaise … Si je montais déjà humer l’air de Castellania distant d’une dizaine de kilomètres ?

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Tous les chemins ou presque mènent à Castellania, une signalétique indique les Strade di Fausto e Serse Coppi, les routes où s’entraînaient les deux frères qu’ici, on réunit dans les mêmes hommages. Dans l’ombre envahissante de Fausto, Serse fut un authentique champion, vainqueur notamment de la grande classique Paris-Roubaix en 1949. Il mourut accidentellement suite à une chute dans le Tour du Piémont 1951. Fausto, abattu, rongé par le chagrin traîna son deuil, quelques jours plus tard, dans le Tour de France, hormis sa chevauchée dans l’Izoard.
La route sinueuse s’élève au milieu des collines tortonesi (région de Tortona) couvertes de sous-bois et de vignobles. Au détour d’un lacet, nous apercevons en bas, au loin, la plaine de Novi Ligure.
Nous approchons : comme pour nous rassurer de suivre le bon chemin, les murs des rares villages que nous traversons arborent quelques photographies géantes à la gloire du campionissimo.

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Est-ce un symbole, sur la première qui surgit devant moi, Fausto est respectueusement félicité par Gino Bartali, son aîné de quelques années, le grand rival de sa carrière.
J’ai déjà évoqué le Divismo dans mon billet précédent au sujet des démêlés inénarrables entre Don Camillo et Peppone, le prêtre et le maire communiste de Brescello : le peuple italien adore (ou du moins adorait) se diviser en deux camps opposés à propos de tout et de rien. Le cyclisme n’échappa pas au phénomène et les grands champions d’avant-guerre suscitaient bien des passions entre leurs tifosi (supporters) respectifs : Costante Girardengo et Alfredo Binda dans les années 1925, Binda et Learco Guerra au début des années 1930, puis Guerra et Bartali.
Comme la France, pas uniquement sportive, se partagea, au début des années 1960, entre « Poulidoristes » et « Anquetiliens », avec infiniment plus d’acuité encore, la péninsule s’était déchirée, dans les deux décennies précédentes, entre Fausto et Gino. Curzo Malaparte raconta cette rivalité outrancière, cette gigantomachie, dans un savoureux petit ouvrage : Bartali-Coppi deux visages de l’Italie. Comme Gino le Pieux avait la sympathie du parti Démocrate Chrétien, le Divismo fit de Fausto, pourtant catholique, baptisé et marié à l’église, … un communiste !

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Ça y est, je suis à Castellania ! Une photo de Fausto occupant toute la hauteur d’un transformateur marque l’entrée dans son village natal.
Je me gare à quelques mètres de là, face à la mairie, sur la place Serse Coppi. Dans un angle, presque discrètement, Fausto, sculpté dans le bronze, nous salue d’un geste hésitant entre Jules César et le Duce.

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Cette statue a une histoire. Á l’origine, elle fut taillée pour les Jeux Olympiques de Rome et installée à l’entrée du vélodrome construit pour la circonstance. Sa forme, pas du meilleur goût, voulait peut-être rappeler une grandeur passée. Après que l’anneau olympique eût été démoli, elle fut oubliée dans une réserve quelconque avant d’émigrer à Castellania.
En cette fin d’après-midi, c’est le calme et la volupté. Castellania est une minuscule commune, presque un hameau, qui compte aujourd’hui moins de 90 âmes. Où sont-elles ? Durant près d’une demi-heure, je ne rencontre absolument personne tandis que, tel un gosse dénichant des œufs de Pâques, je pars à la chasse aux images géantes disséminées sur les murs des rares maisons et anciens bâtiments agricoles.

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La vie et l’œuvre de Fausto (mais n’oublions pas Serse) défilent au rythme de mon errance dans la rue principale baptisée évidemment via Fausto Coppi Campione del Mondo di ciclismo.
Beaucoup de ces magnifiques photographies me sont familières. Je n’avais pourtant que treize ans quand Fausto décéda mais je les ai tant vues et revues à force de feuilleter journaux et revues sportives, des heures durant, dans le grenier familial. Nul besoin de géo localisation numérique, je peux souvent dire à quels exploits de Fausto elles correspondent et même débusquer certaines confusions relayées sur internet.
Je ne m’attarde pas devant la Casa Coppi qui me sera ouverte demain, encore que, en m’avançant dans une sente, à l’arrière de la maison je passe la tête dans un ancien poulailler et des appentis où, autrefois, charrues et herses devaient être entreposées. Sont-ce quelques vestiges d’une récente exposition, dans une semi pénombre, je tombe sur quelques clichés.

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De l’autre côté du petit chemin, c’est l’ancienne école, émouvante avec son minuscule préau encombré de panneaux pêle-mêle dédiés évidemment aux deux illustres frères. Ici, il ne viendrait à personne l’idée de dérober ces souvenirs laissés au vent, c’est le respect qui prévaut.

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Une photographie en témoigne, comme dans nos campagnes françaises d’antan, l’école de Castellania possédait une classe unique mixte à plusieurs niveaux. Autour de Fausto et Serse, ce sont près d’une cinquantaine d’écoliers qui posent en compagnie de leur jeune institutrice, la tante Albina.
« Sur un registre bien tenu, à la couverture verte un peu passée, et semblable à ceux qui portaient notre nom il y a de nombreuses années (d’abord le nom de famille, par ordre alphabétique, puis tous les prénoms et celui du père et de la mère, écrit en belle « anglaise »), la plume hésita un instant à côté de la date du 17 octobre 1927. L’encre glissa sur le papier épais et traça un « a » léger, léger. « A » comme « absent ». L’institutrice, une institutrice toute jeune, fut déçue. Ce jour-là, son élève préféré, Angelo Fausto Coppi, ne s’était pas présenté à la leçon. Que lui était-il arrivé ? »
Fausto le révéla peut-être de vive voix lorsqu’il revint vingt-six ans plus tard dans son ancienne classe toujours tenue par Zia Albina : il avait fait l’école buissonnière pour partir dans les collines tortonesi sur la bicyclette qu’on lui avait offerte ce matin-là, ce qui lui avait valu cent lignes comme punition. Les petits élèves de Castellania durent écarquiller les yeux en écoutant Fausto qui venait de remporter le championnat du monde sur route, quelques semaines plus tôt.
La petite école est, aujourd’hui, transformée en centre de documentation où l’on peut consulter des archives concernant Fausto et Serse. Il ne faut pas exagérer, je n’en ai pas sollicité l’ouverture. Je vous offre malgré tout un petit bijou d’émotion : une chanson, Pedala, dédiée à Fausto sur des images de ses extraordinaires chevauchées.

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Dans un billet écrit durant le Tour de France 1952, Max Favalelli, le regretté présentateur de l’émission Des chiffres et des lettres et remarquable auteur de mots croisés, initiait les lecteurs de But&Club à une science nouvelle, la Pédalologie :
« Le style, c’est l’homme. Rien n’est plus vrai en matière de cyclisme et l’on pourrait compléter ce premier aphorisme par celui-ci : « Montre-moi comment tu pédales, je te dirai qui tu es. »
Il est incontestable que l’individu, même le plus habile à masquer sa personnalité, se trahit par son écriture, sa manière de se vêtir, son rire, sa démarche. Il convient d’y ajouter, pour les champions cyclistes, l’allure adoptée sur un vélo et, de même qu’il existe des graphologues, on imagine fort bien un « pédalologue » qui ferait des études de caractères uniquement en suivant le Tour de France.
Pourquoi ne pas nous y essayer ? …
FAUSTO COPPI, voilà un type pas ordinaire. Si vous le rencontrez dans la rue avec ses épaules étroites, son buste d’oiseau, son bréchet proéminent, ses jambes trop longues, vous vous dîtes : « Pauvre gars, ça tient à peine debout. »
Après quoi, vous posez ce même souffreteux sur la selle d’une bicyclette et vous obtenez un couple homme-machine le plus harmonieux, en même temps que le plus efficace du monde entier.
Le premier mot qui vient à l’esprit de qui assiste à l’action de Coppi est celui d’aisance. Fausto vous donne cette admirable sensation que ne vous communiquent que les seuls artistes, à savoir que tout est possible, que le miracle est quotidien. Il possède le comble de la virtuosité, puisqu’il parvient à rendre celle-ci invisible.
Si vous vous étiez trouvé vendredi sur les pentes abruptes qui conduisent à l’Alpe d’Huez et que vous ayez vu passer Coppi, bien droit sur son vélo, les mains en haut du guidon, vous auriez pu vous dire : « Tiens, mais on m’a raconté des histoires, la route est parfaitement plate. » Puis vous auriez enfourché votre bicyclette et, au bout de dix mètres, vous auriez été réduit à l’état de soufflet de forge.
Je m’excuse de prononcer un bien gros mot, mais Coppi jouit du privilège des poètes, de ceux qui ont en dépôt au fond d’eux-mêmes des dons innés qui leur rendent facile ce que les autres hommes ne peuvent réaliser qu’à force d’application et de patience.
Lorsque des admirateurs, emportés par un enthousiasme excessif, lui administrent des compliments hors de raison, Fausto, qui est d’une simplicité totale, s’excuse : « Mais ce que je fais, c’est tout naturel. »
Le terme est exact et il permet d’ailleurs à mon ami Jean Eskenazi, qui lit ce que j’écris par-dessus mon épaule, de me lancer un trait :
– Ses adversaires sont pleinement de ton avis et ils trouvent Coppi si naturel qu’ils ne manquent jamais de dire à son propos : « Chassez le naturel, il s’enfuit au galop. » » (But&Club 7 juillet 1952)

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Le hasard fait bien les choses, surgissant d’une grange, Fausto semble rouler devant moi avec en arrière-plan, le décor grandiose des Dolomites, « au plus haut de la vallée brillent soudain, striées de coulées de neiges éclatantes, les murailles du Sassolungo, semblable à une cathédrale fantastique au moment de Noël » ainsi le décrivait Dino Buzzati dans le superbe recueil de ses chroniques sur le Giro 1949. Je reste en admiration devant ce presque tableau : « Est-ce que ce cavalier fantastique, homme, aigle ou centaure, n’aurait pas inspiré un Géricault ? » écrivit Maurice Vidal dans un éditorial intitulé La plus noble conquête du cyclisme.
Une grille grince, Castellania n’est pas un village fantôme : un de ses habitants, un aimable retraité vient à ma rencontre. Il me tend la main pour m’offrir une poignée de cerises, la même variété que chez Lina, puis propose de me photographier au pied du cliché géant de Fausto. Il a tellement l’air d’y tenir et il compose son cadre avec tant d’application que je ne peux lui refuser ce « selfie à la mode de Castellania » !
La barrière de la langue ne saurait être un obstacle pour partager notre admiration envers le champion local. Je sors même ma formule magique pour capter l’attention de mon interlocuteur : « Ho visto correre Fausto, vero » ! J’ai vu courir Fausto en vrai ! Je sens sa surprise (il m’imaginait sans doute plus jeune) et sa joie. Maintenant, il faut que je me débrouille en italien pour lui détailler en quelles circonstances. La première fois, ce fut lors de l’arrivée à Rouen d’une étape du Tour de France 1952 qu’il allait survoler. Mon papa me le pointa du doigt dans l’anonymat du peloton. La seconde, ce fut à l’occasion d’un Critérium des As. Cette fois-là, j’eus largement le temps de voir Fausto tourner autour de l’hippodrome de Longchamp en compagnie de Louison Bobet, Hugo Koblet et … mon futur campionissimo à moi Jacques Anquetil. Je revis une dernière fois Coppi en chair et en os, en 1958, à la veille du championnat du monde qui était organisé sur le circuit automobile de Reims. Il s’entraînait avec la Squadra Azzura (équipe nationale italienne), et mon frère immortalisa ce moment sur la pellicule dans un long travelling (mon père était au volant de la voiture) que je me promets de retrouver dans mes archives pour l’insérer ici. Ces images lointaines restèrent définitivement imprimées dans ma mémoire.
Il en est d’autres, mentales, que mon cher papa, admirateur de Fausto comme beaucoup de Français, transmit à son jeune fiston. Je me souviens encore que lors d’un voyage dans les Dolomites, précisément dans le col Pordoi où Fausto construisit plusieurs de ses succès dans le Giro, il m’avait confié que les tifosi, c’était dire leur idolâtrie, embrassait la chaussée après le passage du champion. Il était fréquent aussi qu’ils balayent la route devant lui pour éviter toute crevaison. Je n’étais pas allé jusqu’à déposer mes lèvres sur le goudron, mais je crois que j’avais dû faire quelques allers et retours sur la chaussée : « le grand Coppi a roulé là ! »

Milan San Rémo blog

Devant la grande découverte de l’arrivée triomphale de Fausto sur la via Roma lors de la classique Milan-San Remo 1948, je demanderais bien volontiers à mon nouvel ami s’il possède un souvenir personnel de l’édition de la Primavera 1946, peut-être alors gamin, se trouvait-il, le jour de la Saint Joseph, dans le col du Turchino tout proche de Castellania lorsque …
« Arriva Coppi ! annonçait le messager. Cette révélation que seuls les initiés avaient pressentie fila aussitôt vers la vallée, rebondissant d’un rocher sur l’autre, s’échappant d’entre deux lèvres pour s’engouffrer immédiatement dans une trompe d’Eustache : « Arriva Coppi ! Arriva Coppi ! répétait la rumeur, avec l’accent tonique sur la première voyelle du nom… »

Arriva Coppi blog

Pour en savoir plus sur cette anecdote tirée du livre de Pierre Chany, journaliste ès science du vélo, vous pouvez vous reporter au billet que j’avais consacré à ce monument du cyclisme qu’est Milan-San Remo : http://encreviolette.unblog.fr/2014/09/18/la-primavera-en-ete-sur-la-route-de-milan-san-remo/
Pour l’instant, j’ai quelque scrupule pour ma compagne qui doit commencer à s’impatienter dans la voiture. Enfin … pas exagérément quand même (!) car je pique la curiosité du cher monsieur en lui confiant que l’idole de ma jeunesse était Jacques Anquetil, mon voisin rouennais.
En y réfléchissant bien, mon admiration pour Coppi s’est probablement nourrie de l’arrivée de « mon » champion sur la planète vélo. Fausto se prit aussitôt de sympathie pour Jacques qu’il invita chez lui et imaginait comme son héritier. Le quotidien Paris-Normandie avait largement relaté cette rencontre dans ses colonnes et, bien évidemment, j’avais collé les photos des deux campionissimi (pardonnez-moi ce chauvinisme exacerbé) dans mes cahiers dédiés à Maître Jacques.

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Anquetil manifestait un profond respect pour son illustre aîné. Preuve en est, parmi les plus grands défis de sa carrière, il souhaita battre le mythique record de l’heure sur piste de Fausto et réussir le même exploit (unique à l’époque) de gagner dans la même année le Giro di Italia et le Tour de France. Sur un plan privé, il séduisit comme Fausto une « dame blanche », il le surpassa même au travers d’une vie conjugale compliquée que je laisse aux échotiers friands de sensationnel.
« Jaqué Anquétil », comme le prononce mon ami piémontais avec un délicieux accent, vint à Castellania, au moins une fois, pour les obsèques de Fausto.
Anna, ma future guide de la Casa Coppi, traverse la route : « C’est il francese qui vient visiter demain ! »
Et voilà maintenant que mon « photographe personnel » arrête un 4×4 et me présente au séduisant conducteur (ma compagne se mordra les doigts de ne m’avoir pas accompagné !) : « C’est il francese qui vient visiter la Casa demain. Il a visto correre Fausto vero ! » Je viens de faire la connaissance de l’arrière- petit-fils de Fausto.

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Ma séance de pose n’est pas terminée : je dois m’intercaler entre Fausto et Geminiani suant sang et eau dans de l’ascension du Ventoux lors du Tour de France 1952. Ils sont suivis du belge Stan Ockers et, là, mon ami marque un point, il complète … d’un autre Français Jean Dotto. J’égalise aussitôt en glissant un détail qui peut intéresser un habitant de la région du cépage Nebbiolo : le valeureux coureur provençal Dotto était surnommé le « vigneron de Cabasse » ! Je suis fairplay et évite d’enfoncer le clou en omettant de dire que, ce jour-là, devant ces échappés, caracolait le Français Jean Robic futur vainqueur de l’étape.

1952 - BUT et CLUB - Le TOUR - Spécial couverture

Je viens de passer une heure merveilleuse, je supplie presque de reporter la suite de notre conversation à demain … Ma compagne m’attend sur le parcheggio !

Giovedi 2 giugno 2016

Je n’ai pas trop bien dormi : dans mes rêves, j’ai dû pédaler toute la nuit sur les Strade di Fausto e Serse Coppi.
Mais ce matin, je suis en pleine forme d’autant qu’au petit déjeuner, Lina a eu la gentillesse de mettre sur la table, outre quelques pâtisseries maison, un grand bol de cerises.

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Juin bleuit encore Castellania ! Dès huit heures, nous prenons le chemin des collines tortonesi. Je ne sens pas la pédale … de l’accélérateur et je grimpe allègrement le Passo Coppi qui culmine à 369 mètres. Fausto, dans son style incomparable, tutoie les cimes enneigées du Stelvio. Chaque année, on baptise Cima Coppi le sommet le plus élevé franchi par les coureurs du Tour d’Italie.

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J’emprunte la petite route sinueuse qui mène, à l’écart du village, à l’église et au cimetière où reposent Fausto et Serse, du moins c’est ce dont je suis persuadé.
Sans y être jamais venu, je connais les lieux. J’avais presque treize ans, je me souviens des photographies de la colline striée de files d’amis et admirateurs portant Fausto en terre. C’était le 4 janvier 1960, il faisait un beau soleil d’hiver mais la neige et les pluies récentes transformaient le chemin en bourbier. Noyés dans la foule d’anonymes, se faufilaient ses pairs, notamment Gino Bartali, Fiorenzo Magni, Ferdi Kubler, Louison Bobet, Charly Gaul, André Darrigade, Jacques Anquetil, les gregarii (ses équipiers), des campionissimi d’avant-guerre aussi, Alfredo Binda et Costante Girardengo. Il me semble aussi qu’une foule immense s’amassa le long des petites routes sur le passage du convoi funéraire ramenant Fausto de l’hôpital de Tortona où il était décédé l’avant-veille.

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Dans la campagne silencieuse, la cloche de la petite église sonne neuf heures. Inévitablement, je pense à Louison Bobet qui gardait des obsèques le souvenir du glas accompagnant le pas des porteurs.
Seul, j’entre dans le modeste cimetière qui offre une magnifique échappée, sans Fausto, vers la plaine ligurienne. Ici, des générations de Coppi, il y en à revendre, reposent. Je repère la tombe du frère Livio mais point de Fausto ni de Serse. Je me résigne à croire ce que j’avais lu (abusivement ?) sur internet : les cendres des deux frères auraient été portées au sommet du Stelvio.
Allégation vite démentie dès mon retour au centre du village : leurs sépultures ont été transférées en 1969 au mémorial construit à côté de la mairie.
C’est là que Fausto est descendu de vélo pour l’éternité comme le symbolise la photo, accrochée au pignon du municipio, prise lors de sa tentative victorieuse contre le record de l’heure sur la piste du Vigorelli à Milan.

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Précédant une chapelle, le mausolée est décoré de plusieurs mosaïques et plaques de marbre, des œuvres d’artistes amis ou admirateurs, l’un d’eux est un Italien résidant à Avranches dans le département de la Manche.
Á l’arrière du mémorial, je m’approche des tombes de Fausto et Serse surplombées de tristes volumes de béton, symbolisation pseudo-artistique des montagnes dans lesquelles s’envola souvent Fausto. En surgit la tête de Fausto nous dévisageant.

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Au pied, s’amoncellent les ex-voto. Une urne déposée par des sportifs de Briançon renferme de la terre des cols de l’Izoard et du Galibier. Coppi aimait beaucoup la France et les Français le lui rendaient bien. De la terre de Castellania fut apportée devant la stèle de la Casse Déserte dans l’Izoard. Je me souviens que le savoureux dessinateur Pellos caricaturait souvent dans Miroir-Sprint les cols des Alpes et des Pyrénées en formes humaines, les « juges de paix » du Tour de France. Quelques mois après sa mort, il avait donné aux reliefs ruiniformes de l’Izoard le faciès de Fausto fustigeant le manque de combativité des « petits » géants de la route.
Une association de Piémontais de Montauban a offert une plaque en souvenir de « l’ultima fuga dell’ Airone », la dernière échappée du Héron, ainsi les Italiens surnommaient leur champion au profil d’échassier avec ses fémurs démesurément longs.

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Á l’arrière des tombes, trois plaques de bronze récapitulent l’immense palmarès de Fausto. Toujours à fouiner, déformation d’ancien enseignant (?), je repère, dès la première ligne, presque un crime de lèse-majesté, une coquille sans doute d’un graveur guère au fait de la chose cycliste : Record dell Ora 45,798 kilomètres (dal 1942 al 1954).
Je vous affirme que Fausto conserva son bien jusqu’au 29 juin 1956. J’ai parfaitement en mémoire une belle fin d’après-midi, ça arrive en Normandie, surtout en Normandie en la circonstance. Nous n’avions pas encore la télévision à la maison ; avec mon père, je « regardais » avec attention le poste de TSF où le radioreporter (je crois qu’il s’agissait du talentueux Guy Kedia qui nous a quittés cet été) nous captivait en décrivant, une heure durant, la progression d’un homme tournant en solitaire sur la piste du Vigorelli, le vélodrome de Milan. Ce reportage apparaît surréaliste de nos jours même si l’esthétisme du style de Jacques Anquetil, qui n’avait rien à envier à celui de Coppi, pouvait nourrir le lyrisme.
Ce soir-là, les sportifs italiens durent verser une larme tandis que je sautais de joie : « mon champion » Jaqué Anquétil venait de faire tomber un monument du cyclisme, un record vieux de quatorze ans, en parcourant 46,159 kilomètres dans l’heure (nul besoin de consulter des archives !). La presse italienne fut délirante: Ainsi, écrivait Giuseppe Ambrosini dans la Gazzetta dello Sport, même le record de Coppi s’est écroulé. Même si, comme Halicus, nous regrettons qu’à notre cyclisme un si grand titre de supériorité ait été arraché, comme sportifs et comme hommes nous devons tous nous réjouir de cette nouvelle conquête humaine due à un athlète de l’immor­telle souche latine, de cette glorieuse France cycliste. » Un Hercule, Ercole Baldini, un campionissimo éphémère, l’en déposséda trois mois plus tard … Puis, après qu’Anquetil l’eut reconquis vers la fin de sa carrière, ses successeurs renoncèrent à la piste étalon du Vigorelli pour des vélodromes en bois d’érable plus rapide, en altitude, sur des vélos de plus en plus sophistiqués, interdisant toute comparaison des performances. Point commun entre Coppi et Anquetil, ils n’étaient guère démonstratifs et n’extériorisaient pratiquement jamais leur joie en franchissant la ligne d’arrivée en vainqueur, lâchant rarement les mains du guidonÁ quelques pas des tombes de Fausto et Serse, à l’arrière de la chapelle, je m’approche d’une sorte de sacristie païenne. Á travers les barreaux, malgré les reflets des vitres, je distingue vaguement des maillots. Malheureusement, le local est fermé. Dommage ! Retour sur la place Serse Coppi, devant la mairie, je m’approche du cantonnier qui tond les pelouses aux abords et lui baragouine en italien :

– Savez-vous comment on peut visiter la salle des maillots derrière la chapelle ?
Miracle, non pas à Milan, mais à Castellania, il me répond dans un français très convenable :
– J’ai la clé, je vais la chercher à la mairie !
Car l’aimable monsieur qui s’occupe de l’entretien des espaces verts … est le maire de Castellania ! Excusez-moi il signor Sergio Vallenzona mais vous m’avez procuré une joie intense, encore une cerise sur le gâteau « coppiste » !
Je ne veux pas trop disposer de son temps et j’essaie en une dizaine de minutes de collectionner le maximum d’images numériques et mentales. Je les interpréterai plus tard.
Qu’ils sont beaux ces vieux maillots en laine, vierges de toute publicité, avec leurs poches à boutons sur la poitrine (pour mettre le briquet et le tabac disait l’écrivain truculent René Fallet) !

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Mon regard se fixe prioritairement sur la maglia rosa (le maillot rose) que Fausto endossa con la splendida cavalcata dell’Abetone (traduction inutile) lors de son premier Giro victorieux en 1940, et la toison d’or qu’il conquit sur les routes du Tour de France 1949.
Je ressens la même émotion que lorsque, adolescent, j’avais vu en 1960, exposée dans une brasserie de Rouen, la tunique rose d’Anquetil, maculée de la boue du Passo di Gavia.

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Tout à côté, sont suspendus le maillot de champion du monde 1953, la maglia iridata sul difficile circuito di Mendrisio, petite erreur, je suis intraitable, c’était à Lugano, ainsi que son premier maillot de champion d’Italie en 1942.
Je pense à cet instant aux maillots jaune, arc-en-ciel et bleu blanc rouge que ma chère tante Émilienne et une jeune institutrice de l’école (êtes-vous encore de ce monde chère mademoiselle Millet ?) dirigée par ma maman m’avaient tricotés dans ma prime jeunesse. Je les préférais au maillot vert à bande rouge floquée de la marque Wonder que j’avais hérité de mon frère aîné. La réclame n’était pas mensongère, il ne s’usa pas puisque je ne m’en servis guère !
Très vite, car monsieur le maire m’attend, je m’arrête devant les tenues de champion du monde offertes en hommage à Fausto et Serse par leurs compatriotes Ercole Baldini et Francesco Moser, deux champions qui héritèrent de la délicate mission de maintenir le cyclisme transalpin à un honorable niveau.
Encore une rareté pour les cinglés du vélo comme moi : un maillot de marque de Louison Bobet presque semblable à celui avec lequel il remporta Paris-Roubaix.

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Il faut que j’y aille, je néglige quelques maillots de coureurs récents qui ne correspondent d’ailleurs pas à l’esprit du cyclisme de mon enfance, celui que j’aimais profondément.
L’heure de mon rendez-vous à la Casa Coppi approche. La maison natale de Fausto, agrandie dès qu’il eut commencé à bien vivre de son sport, est pimpante au soleil avec son crépi jaune et ses volets verts.

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Castellania blog 16Castellania blog 6OCastellania blog 56Billet Casa Coppi blog.

Tout en prenant nos billets (cette fois, ma compagne est venue, sait-on jamais un beau rital …), je ravis déjà notre guide Anna (j’espère ne pas me tromper de prénom) en reconnaissant Fausto caracolant en tête dans le col de Vars, suivi par la célèbre voiture Bianchi S9 bleu azur et blanche de son directeur sportif, lors de l’étape mythique Cuneo-Pinerolo du Giro 1949.

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Cuneo et Pinerolo sont deux villes en fond de vallées distantes d’une soixantaine de kilomètres mais les organisateurs du Tour d’Italie avaient choisi d’y situer l’étape reine de leur épreuve en effectuant un vaste détour par cinq cols des Alpes françaises : col de la Maddalena (de Larche en France), col de Vars, l’Izoard, le Montgenèvre et le col de Sestrières.
Fausto s’envola dès les premiers lacets de la Maddalena où figure encore, aujourd’hui, en souvenir, sur un panneau apposé sur un mur de soutènement, l’inscription suivante : « Un uomo solo é al comando, la sua maglia è bianco-celeste, il suo nome è Fausto Coppi » (« Un homme est seul aux commandes, son maillot est bleu et blanc, son nom est Fausto Coppi »). C’est par cette phrase demeurée célèbre au point d’en devenir un leitmotiv que le journaliste Mario Ferretti commença son reportage en direct.
Ce jour-là, l’écrivain Dino Buzzati, auteur du Désert des Tartares, chroniqueur sur la course pour le Corriere della Sera, fit dans l’homérique : « Il y a trente ans (au temps du lycée ndlr), nous avons appris qu’Hector avait été tué par Achille. Une telle comparaison est-elle trop solennelle, trop glorieuse ? Non. Á quoi servirait ce qu’il est convenu d’appeler les études classiques si les fragments qui nous restent à l’esprit ne faisaient pas partie intégrante de notre modeste existence ? Bien sûr, Fausto Coppi n’a pas la cruauté glacée d’Achille : bien au contraire … Des deux champions il est sans nul doute le plus cordial, le plus aimable. Mais Bartali, même s’il est le plus distant, le plus bourru – tout en n’en étant pas conscient -, vit le même drame qu’Hector : le drame d’un homme vaincu par les dieux. C’est contre Minerve elle-même que le héros troyen eut à combattre : il était fatal qu’il succombât. C’est contre une puissance surhumaine que Bartali a lutté, et il ne pouvait que perdre : il s’agit de la puissance maléfique des ans … »

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La photographie de Fausto dans le col de Vars fera un autre heureux : un de mes meilleurs amis a sa maison de vacances en contrebas de la  petite chapelle du Mélezen.
La première pièce visitée au rez-de-chaussée posséda plusieurs fonctions, notamment comme salle à manger au temps de la maman Angiolina. Elle servit de chambre mortuaire avant que Fausto ne soit porté jusqu’au cimetière en haut de la colline. Sur un mur, des coupures de journaux rappellent ce triste 2 janvier 1960 : Coppi è morto !

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Je n’étais pas bien grand mais je me souviens de la vive émotion que suscita en France l’agonie de Fausto terrassé par la malaria contractée lors d’un voyage pour un critérium à Ouagadougou (ex Haute-Volta). Il me semble que j’avais été choqué par l’image de Fausto sur son lit de mort, c’était peut-être la première fois que j’étais confronté à une telle vision. Une polémique était née entre les médecins français soignant avec succès Raphaël Geminiani victime du même virus attrapé lors du même voyage, et les docteurs italiens peu compétents hospitalisant Fausto pour une broncho-pneumonie. Cette tragédie, cette mort si jeune à quarante ans, la chute mortelle de Serse, contribuent à la légende des frères Coppi emportés tellement tôt.
Au milieu de la salle, sont exposés divers objets et vélos ayant appartenu à Fausto et Serse.

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Je suis plus ému voire attendri par une vieille bécane entreposée avec d’autres outils agricoles, au pied de l’escalier, dans l’entrée d’autrefois. Je me fais confirmer : Fausto roula sur cet antique engin ? Si !
Il me revient un article du journaliste René de Latour :
« – Pour aimer vraiment la bicyclette, disait-il, il importe de … ne pas en avoir possédé pendant des années et d’avoir envié le petit camarade qui, lui, en possédait une. Fut-elle un engin brinqueballant aux pneus rafistolés et aux pédales faussées. Ce fut mon cas.
Fausto était très prolixe lorsqu’il évoquait cette enfance, puis cette jeunesse non pas miséreuse mais extrêmement pauvre, qui fut la sienne, dans le petit village de Castellania, à cheval sur la Ligurie et le Piémont, et proche de la route classique de Milan-San Remo, course qu’il allait voir passer, en culotte courte et le plus souvent rapiécée, sans se douter qu’un jour il en serait la vedette.
– J’étais bien jeune lorsque mon père disparut, disait-il. Notre petite ferme, qui manquait de matériel et n’avait pas suffisamment de superficie, arrivait tout juste à nous nourrir, mon frère Livio, qui était devenu le chef de famille, mon frère Serse, plus jeune que moi d’un an et mes deux sœurs. Ma mère, Angiolina, était l’âme de la maisonnée.
Ce qui manquait le plus à Castellania, c’était évidemment l’argent.
– Je n’en connaissais pas la couleur, dit Fausto. Et je n’aurais même pas songé à en demander à ma mère tant je connaissais ses problèmes financiers. Une simple piécette de dix lires, je ne la trouvais pas souvent dans ma poche, mais je ne peux pas dire que j’en souffrais vraiment puisque mon village était pratiquement dépourvu de magasins.
Fausto Coppi ne se souvenait plus d’où venait son premier vélo.
– Je crois bien qu’il était abandonné dans un coin et que personne n’en voulait plus, tant il était minable, presque hors d’usage. Je l’avais rafistolé tant bien que mal puisque je n’avais même pas de quoi m’acheter une paire de patins de freins.
Ce dont Fausto se souvenait particulièrement bien, c’est que le cadre, à l’émail de couleur indéfinissable tant il était craquelé de partout, était beaucoup trop grand pour lui et que, même lorsque la selle, vieille et avachie, était descendue à fond dans le tube de selle, il avait encore du mal à atteindre correctement les pédales.
– C’était sais importance lorsque je montais les côtes en danseuse mais sur le plat j’attrapais des crampes dans les mollets. Il me fallait absolument avoir un vélo à ma taille. Mais comment faire ? Ce n’était pas Livio qui aurait pu sortir de la boîte à biscuits où il mettait son maigre pécule, les quelques centaines de lires nécessaires à l’achat d’un vrai cadre de course, celui dont je rêvais et que j’allais admirer dans une vitrine de Novi-Ligure. C’était un Legnano, brillant de tous ses chromes et je crois bien que si l’on m’avait demandé de retrancher quelques années de ma vie pour l’obtenir je les aurais accordées sans sourciller. Legnano, c’était la marque de Gino Bartali, mon Dieu, dont la photo, découpée dans un journal ornait ma chambre … »
Je connus une enfance infiniment plus insouciante que celle de Fausto mais je me souviens de la joie vive mais tardive de mon premier vélo de course vraiment à moi. Il était de la marque Lejeune malgré mes trente ans ! Je n’avais jusqu’alors hérité que des bicyclettes de mon frère plus âgé de neuf ans. Je ne sais plus d’ailleurs pour quelle raison, mon père avait remplacé le guidon de course par un misérable guidon plat qui tenait plus de l’époque du Vieux Gaulois Eugène Christophe !

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En pénétrant dans l’ancienne cuisine, j’ai l’impression de me retrouver dans une séquence de L’arbre aux sabots, le magnifique film des frères Taviani. La teinte bleu vert des murs, un mélange de chaux blanche et de vert-de-gris, est typique de celle dans l’enfance de Fausto et Serse.
Je ne suis pas persuadé que Fausto et Serse manipulèrent tous les objets exposés mais l’esprit de leur vie paysanne pauvre et laborieuse dans leur jeunesse est bien reconstitué.

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On accède aux étages supérieurs par un escalier en granit dont les murs sont tapissés de nombreuses couvertures de magazines, photographies et même peintures.
Je m’arrêterais volontiers pour les observer en détail mais je ne veux pas abuser du temps de notre guide, c’est déjà un tel bonheur que je puisse visiter aujourd’hui.
Tout de même, je me recueille quelques secondes devant l’extraordinaire photographie de Fausto tournant la tête vers l’encouragement écrit à sa gloire dans la neige du Stelvio lors de son dernier Giro victorieux en 1953.
Une peinture rappelle aussi le célèbre épisode de l’échange de bouteille entre Fausto et Gino Bartali. Les versions pullulent avec des interprétations, des courses, des années, des lieux différents. J’avais tenté d’être le plus près possible de la réalité dans mon billet sur la chapelle Notre-Dame des cyclistes de La Bastide d’Armagnac (voir http://encreviolette.unblog.fr/2012/09/05/notre-dame-des-cyclistes/). Un vitrail créé par l’ancien coureur Henry Anglade y évoque ce « partage ».

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Instant d’émotion, j’entre dans la chambre des parents Angiolina et Domenico. C’est là, dans ce lit que Fausto naquit le 15 septembre 1919. Les bondieuseries ne manquent pas.
Contiguë, se trouve la chambre où Fausto dormait dans sa jeunesse. Quelques-uns de ses maillots sont présents ainsi que des faisans et perdrix empaillés rappelant sa passion pour la chasse. Celle-ci lui coûta la vie d’une certaine façon : s’il fut tenté de courir une ultime fois à Ouagadougou, c’était pour les safaris organisés lors du séjour.
Ma compagne surprend Anna en lui confiant que dans son enfance en Ariège, ses draps étaient aussi chauffés par un moine identique à celui posé au pied du lit de Fausto.

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Serse possédait aussi sa chambre qui semble plus vaste. De nombreuses photos, souvent avec son frère, rappellent qu’il était un bon coureur professionnel.

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Ici, pas de chambre rose, mais une salle rose comme la couleur du journal La Gazzetta dello Sport. Le quotidien sportif qui, je crois, a contribué à l’ouverture de la Casa, expose les fac-similés des 88 premières pages qu’il dédia à Fausto.
Á défaut de lire La Divine Comédie en italien dans le texte, je me plongerais volontiers dans la lecture des innombrables exploits de Fausto, c’est une forme de pédagogie active pour l’apprentissage de la langue de Dante.
La première reproduction de « une » ci-dessous, vantant la victoire du conscrit Fausto Coppi, témoigne du climat politique de l’époque : « La corsa del popolo è stata degna dei premi del Duce ».

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Près du pupitre où s’étale toute cette « presse rose », est exposé un curieux vélo fait uniquement de papier mâché du populaire journal.
En hommage à son glorieux aîné, Marco Pantani a offert au musée un de ses maillots de marque. Est-ce de bon goût de le qualifier de « chargé » pour en dénoncer l’esthétisme ? Mais où sont les belles tenues du temps jadis ?

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Dans deux vitrines, je découvre deux vélos de Fausto. Je m’intéresse plus particulièrement au modèle destiné aux courses sur piste, sans freins bien sûr comme tout bon engin de pistard qui se respecte. Il y a même le vieux casque en cuir d’antan dont était coiffé Fausto lors de sa tentative victorieuse contre le record de l’heure en 1942.
Fausto était un excellent coureur sur piste. Il fut plusieurs fois champion du monde et d’Italie de poursuite. Sa présence à l’occasion des omniums France-Italie attirait la grande foule au Vel’ d’Hiv’de Paris.

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Une dernière salle est dédiée à Biagio Cavanna, le mystérieux soigneur aveugle qui accompagna Fausto presque tout au long de sa carrière.
Dans une reconstitution de scène, il est là assis auprès de Fausto et de ses fidèles équipiers Milano et Carrea.

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Surnommé Méphisto, il traînait une réputation étrange. Ce qui est certain, c’est qu’il inculqua à Fausto une discipline de vie ascétique, des plans d’entraînement rigoureux, des principes de diététique nouveaux.
Sur la table, je remarque une brique de jus d’orange. Curzo Malaparte écrivit : « Dans les veines de Gino Bartali, il y a du sang, dans celles de Fausto, il y a de l’essence ! » On raconta beaucoup de choses, fausses mais aussi sans doute parfois vraies, sur la fameuse « bomba ». On dit même qu’une fois, Gino épia où Fausto balança son bidon dans le ravin d’un col, revint le récupérer quelques jours plus tard et le fit analyser.
De la même façon que je déteste comme on se complaît aujourd’hui à déconsidérer mon champion normand (alors qu’il avouait lui-même quelques pratiques dopantes), je ne désire pas ennuyer Anna sur ce sujet. Je suis là pour m’incliner devant un immense champion. Fausto est le meilleur coureur cycliste de tous les temps, un point c’est tout.
« Il est juste et bon que le nom de Coppi soit illustre, parce qu’il fut honnête, loyal, bon, généreux », souvenez-vous de la conclusion de l’éditorial du sage et avisé journaliste Maurice Vidal.

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Et si cette superbe image valait autant que mon long discours ? Je ne l’ai pas vue à Castellania. Elle fut l’œuvre, le mot n’est pas trop fort, d’un photographe du journal L’Équipe lors de l’ascension du col du Galibier dans le Tour de France 1952.
Fausto n’apparaît pas écrasé dans ce paysage majestueux, au contraire même, il semble s’élever avec facilité, tranquillité, presque souriant. Et que dire de la jeune enfant heureuse et admirative applaudissant le champion ? Ses yeux lumineux ont vu aussi Fausto en vrai ! Elle est un peu plus jeune que moi mais je suis persuadé qu’aujourd’hui, elle garde au fond d’elle le souvenir émerveillé de son passage.
Pour la remercier de cette émouvante et nostalgique visite, je prends l’adresse mail d’Anna : je lui enverrai la photographie de la plaque dédiée à Serse Coppi, scellée dans les antiques douches du vélodrome où s’achève Paris-Roubaix.
Je compte sur les doigts d’une main les Castellanesi (habitants de Castellania) que j’ai rencontrés. J’ai apprécié leur gentillesse, leur générosité, leur simplicité, leur authenticité, des qualités que possédaient Fausto et Serse Coppi.
Il est près de midi ! Quelques cyclistes du dimanche ont gravi (bien que l’on soit jeudi) tant bien que mal les collines tortonesi pour se recueillir devant le mémorial.
Tandis que je le salue, monsieur le Maire m’informe que dans quelques jours (c’était courant juin), se disputera ici la Mitica, le rendez-vous annuel des cyclotouristes, jeunes et vieux, admirateurs de Fausto et Serse Coppi.

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Ce serait une belle occasion de revenir un jour à Castellania même pour une poignée de cerises !

Un grande ringraziamento alla segreteria della Casa Coppi, Anna mia guida, il signor Sergio Vallenzona sindaco di Castellania, e il signore gentile che mi ha offerto le ciliegie, per avermi permesso di vivere una giornata piena di emozioni a Castellania .

Bibliographie non exhaustive qui a nourri mon admiration pour Fausto Coppi et sans doute contribué à ce que je vienne, un jour, à Castellania.
Ces livres dépassent largement le caractère sportif proprement dit et ont une incontestable valeur littéraire, historique ou humaniste.
SUR LE GIRO 1949 Le duel Coppi-Bartali, Dino BUZZATI, Robert Laffont 1984
FAUSTO COPPI L’échappée belle, Italie 1945-1960, Dominique JAMEUX, Austral ARTE Éditions-juin 1996 (réédité chez Denoël juin 2003.
MES RAYONS DE SOLEIL, Louis NUCERA, Grasset
L’écrivain voyage à vélo sur la route du Tour de France 1949 remporté par Fausto Coppi
ARRIVA COPPI ou les rendez-vous du cyclisme, Pierre CHANY, La Table Ronde 1960
EVVIVIA ITALIA Balade, Bernard CHAMBAZ, éditions du Panama- 2007
Le Giro 1949 suivi par Dino Buzzati commença le jour de la naissance de Bernard Chambaz. L’auteur refait à vélo (rose) le Giro de sa naissance. L’ouvrage n’est pas le récit d’un exploit sportif mais une balade sentimentale, un hymne à l’Italie, à sa culture humaniste …

J’aurais pu, j’aurais dû vous citer aussi Forcenés, le très beau livre du journaliste écrivain Philippe Bordas. Il y évoque son admiration pour Fausto Coppi :
« En tout faible corps gît un souci de force.
En tout cycliste du samedi somnole le rêve d’être Coppi.
Être Coppi chaque nuit.
Être Coppi une nuit sur trente depuis plus de trente ans.
… Je rêve que je suis échappé seul, dans quelque étape dantesque à travers les Alpes ou les Dolomites …
Depuis trente ans le miracle advient d’une auto revenue des arrières pour me sauver. Plus sombre que le paysage aux lueurs fuyantes, une automobile ralentit à ma hauteur – un vaisseau noir où le fantôme de Geminiani apparaît. La vitre s’abaisse doucement sur un visage estompé par la pluie. Geminiani Raphaël, évangéliste en chef, le testamentaire de Coppi.
Il me tend le bidon vert pâle de Fausto.
Je défais le bouchon de liège, je bois… »

Forcenés livre Bordas

 Épilogue
Ainsi s’achève mon séjour en Italie. Quelques heures plus tard, je retrouverai la France via cette fois le col du Mont-Cenis dans le brouillard.
En redescendant de Castellania puis en prenant la direction des Alpes françaises, mes pensées vont vers le chanteur Gianmaria Testa qui nous a quittés prématurément, ce printemps, à l’âge de cinquante-sept ans.

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Il était né dans un petit village près de Cuneo où il exerça plus tard le métier de chef de gare tandis qu’il écrivait de superbes chansons. Il grandit dans une famille de métayers qui cultivaient les terres des grands propriétaires de la plaine du Pô. Marqué par cette Italie rouge de Bella Ciao, il possédait un répertoire profondément humaniste, engagé et poétique.
Je l’avais vu en concert, il y a une dizaine d’années, dans une salle de ma banlieue francilienne. Il ne payait pas de mine quand il arrivait sur scène, avec sa moustache à la Brassens et ses petites lunettes, sa guitare à la main. Il entrecoupait ses chansons de commentaires et anecdotes distillés, de sa voix tendre et rocailleuse, dans un excellent français. Je conserve un très beau souvenir de cette soirée. Gianmaria était un délicieux monsieur, sincère et authentique, comme ses compatriotes piémontais de Castellania.
Avant d’aller découvrir son œuvre, écoutez-le ici dans une de se plus anciennes chansons intitulée Il Viaggio, le voyage !

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Presque trois mois se sont écoulés depuis mon séjour. La vie continue avec ses drames. Je partage la peine du peuple italien en terrible souffrance suite au tremblement de terre qui a secoué le centre de la péninsule.

Publié dans:Coups de coeur |on 27 août, 2016 |Pas de commentaires »

Vacances (post) romaines (9) : le curé de Brescello

Mercoledì 1 giugno 2016

Mon séjour en Italie tire à sa fin. Auparavant, j’ai prévu de rendre visite à deux très anciennes connaissances qui traversèrent mon enfance, et pour commencer, aujourd’hui, au curé de Brescello, un modeste bourg d’environ cinq mille habitants, de la région Émilie-Romagne situé dans la plaine du Pô sur la rive gauche du fleuve, à une vingtaine de kilomètres de Parme.
Le GPS de mon auto m’invite à prendre la sortie « Terre de Canossa ». Ce matin, l’idée ne m’avait pas effleuré d’aller à Canossa au sens géographique de l’expression. J’ignore si nos jeunes collégiens et lycéens en apprennent encore la signification historique. Je dois à mon regretté professeur de père de vous en mettre ici plein la vue !
Dans son sens figuré, aller à Canossa désigne le fait de céder complètement devant quelqu’un, d’aller s’humilier devant l’ennemi. Bismarck employa pour la première fois cette formule en référence à l’épisode de la pénitence de Canossa par l’empereur Henri IV (rien à voir avec notre bon roi vert galant) en 1077.
C’est de l’histoire bien trop ancienne pour que nos jeunes gens en traitent sur les réseaux sociaux. Le 24 janvier 1076, le pape Grégoire VII ayant refusé que les évêques soient nommés par des laïcs, Henri IV futur empereur du Saint-Empire romain germanique fait prononcer la déposition du souverain pontife par le concile de Worms. En représailles, le pape excommunie l’empereur et délie ses vassaux de leur serment de fidélité. Les princes du royaume menacent de déposer Henri IV si l’excommunication n’est pas levée avant le 2 février 1077, date à laquelle ils ont demandé aux deux belligérants de se rendre à Augsbourg pour une diète générale d’empire.
Voulant absolument agir avant la venue du pontife à Augsbourg, l’empereur décide de se rendre à Canossa pour y rencontrer le pape alors en villégiature au château de la comtesse Mathilde de Toscane. Il a plus de chance que moi au mois de mai (voir billet Vacances romaines 1), il franchit le col du Mont Cenis en plein hiver avec l’autorisation de la comtesse régente de Savoie Adélaïde de Suse et parvient à Canossa le 25 janvier 1077. Informé de l’approche d’Henri IV, le pape fait fermer les portes de la ville.
On dit qu’Henri IV, sa femme et ses enfants, en chemise de bure, durent attendre, les pieds dans la neige, que le pape changeât d’avis, ce qu’il fit le 28 janvier. Le recevant enfin, le pape ne put faire de moins que lever l’excommunication.
La vengeance est un plat qui se mange froid même en Émilie-Romagne, l’empereur fit déposer Grégoire VII et élire l’antipape Clément III (en 1080).
Ponctuel, le curé de Brescello m’attend sur le parvis de l’église de sa paroisse. Pour dire vrai, c’est à un « anticuré », un abbé anticommuniste, un prêtre de fiction, que j’ai donné rendez-vous, peu avant midi. Encore que, à l’occasion d’une conférence épiscopale à Florence en 2015, le pape François déclara : « L’Église italienne a de nombreux saints dont les exemples peuvent l’aider à vivre sa foi avec humilité, désintérêt et félicité ». Et d’ajouter, après avoir cité François d’Assise : « Je pense aussi à la simplicité de personnages inventés comme Don Camillo, la prière d’un bon prêtre s’unit de façon évidente avec les gens ». Et de le démontrer en rappelant quelques dialogues de films : « Je suis un pauvre curé de campagne qui connaît ses paroissiens chacun par son nom, qui les aime, qui connaît leurs douleurs comme leurs joies, qui souffre et sait rire avec eux… »

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Vous avez compris et sans doute reconnu notre regretté acteur comique (pas uniquement) Fernandel, sous sa soutane de bronze, statufié devant l’église, depuis 2001, en souvenir des films contant les aventures du populaire curé Don Camillo, qui furent tournés, du moins les scènes en extérieur, dans ce bourg de Brescello.
Comme l’été précédent, j’avais souhaité me rendre à Sainte-Sévère, petit village de l’Indre, pour retrouver les lieux de Jour de fête, le film de Jacques Tati (voir billet Demi-jour de fête) j’ai profité, cette fois, de passer dans ce coin un peu perdu de la basse plaine du Pô, pour me plonger quelques heures dans l’ambiance de querelles de clocher … et de mairie (!) qui avaient égayé mon enfance.
C’était au début des années 1950, la France qui retrouvait une certaine joie de vivre après la période sombre de la seconde guerre mondiale avec ses horreurs et ses privations, s’était rendue massivement dans les salles obscures pour rire des histoires clochemerlesques de « il piccolo mondo di un Mondo Piccolo » comme une bannière sur la façade de la mairie le rappelle.

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Le petit monde de Don Camillo (c’est le titre français) sorti en 1952 fut probablement l’un des tout premiers films (hormis peut-être quelques-uns avec notre gloire normande Bourvil) qu’il me fut donné de voir en salle, en l’occurrence, au cinéma Le Dauphin de Forges-les-Eaux sans doute ainsi nommé parce qu’il jouxtait une poissonnerie.
C’était une soirée de vrai bonheur : la télévision n’était pas entrée encore dans les foyers, en première partie du « grand film » étaient présentés un documentaire et les actualités (annoncées par un coq qui chantait), puis c’était l’entracte avec les réclames et l’ouvreuse qui passait dans les rangs en proposant « bonbons, caramels, esquimaux, chocolat ».
Mon cher père pensait peut-être m’inculquer mes premiers rudiments d’éducation citoyenne. En bon hussard noir de la République et … (un peu) bouffeur de curé qui se respectaient, il dût être déçu lui qui en outre n’appréciait qu’un cinéma (de) vérité !
Ma tendre maman se retrouva peut-être dans la vieille institutrice du film qui, plutôt que l’image de ces adultes se déchirant, gardait le souvenir consensuel de ses anciens écoliers de dix ans.
Á l’origine, Don Camillo est le nom d’un personnage de feuilleton illustré publié dans Candide (puis de roman) créé en 1948 par l’écrivain, journaliste et dessinateur italien Giovannino Guareschi. Il choisit de situer l’action de ses nouvelles humoristiques mettant aux prises le populaire curé et le maire communiste Guiseppe Botazzi alias Peppone, précisément dans le village de Brescello.
La personnalité de l’auteur est controversée : selon des faits contradictoires mais avérés, il apparut en 1938 dans des listes de soutien aux lois raciales fascistes du Duce, puis il fut interné en 1943 dans un camp polonais pour avoir refusé de combattre aux côtés des Allemands après l’alliance entre l’Italie et les alliés.
Don Camillo naquit alors même que la guerre froide se mettait en place, que le dictateur Staline dirigeait l’URSS et que le Parti Communiste Italien (PCI) trouvait son terreau dans une Italie vaincue et pauvre..
C’est l’époque, après l’écroulement du fascisme mussolinien, où le Divismo reprend sa force, à savoir la propension coutumière du peuple italien à se diviser en deux camps opposés à propos de tout et de rien. Il en est de l’opposition politique entre la Démocratie Chrétienne et le Parti Communiste comme de l’antagonisme sportif entre partisans des champions cyclistes Fausto Coppi et Gino Bartali, et bientôt des querelles entre admirateurs de Gina Lollobrigida et Sophia Loren.
Guaraschi possède le talent pour cristalliser avec humour cette dualité à l’échelle du village de Brescello. Le succès populaire des nouvelles est tel qu’elles inspirent bientôt une adaptation cinématographique Le Petit monde de Don Camillo avec pour réalisateur le cinéaste français Julien Duvivier auteur par ailleurs d’œuvres populaires comme La belle équipe et Pépé le Moko.
En voici le synopsis : « À Brescello, petite ville italienne du territoire de la Bassa padana, dans la plaine du Pô, la rivalité est permanente entre Peppone, le maire communiste qui vient de triompher aux élections et don Camillo, le curé de choc qui parle quotidiennement au Christ du maître-autel de son église. Dirigeant deux clans de choc, les deux hommes, bien que rivaux, restent malgré tout amis depuis la guerre. C’est d’ailleurs souvent qu’ils unissent leurs efforts pour le bien de la commune, ne serait-ce que pour fiancer les Roméo et Juliette locaux, dont les deux familles, l’une de pauvres paysans communistes et l’autre de riches propriétaires cléricaux, se détestent. Lorsque le départ du turbulent curé est annoncé, envoyé dans une cure de montagne en punition de sa violence, les « rouges » viennent le saluer et Peppone ne lui cache pas qu’ils espèrent son prochain retour. »
Á l’origine, il était prévu dans la distribution que le populaire acteur italien Gino Cervi interprèterait don Camillo tandis que l’auteur du roman, Guaraschi, anticommuniste notoire, jouerait lui-même le maire Peppone. Julien Duvivier préféra offrir le rôle du prêtre à Fernandel (il avait pensé aussi à Jacques Morel) et fit glisser Gino Cervi dans la peau de Peppone qui, à l’autre bout de la place, nous accueille devant sa mairie.

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Est-ce mon insistance photographique à mitrailler de manière sympathique leur ancien maire qui m’attire je suppose quelques railleries d’un groupe d’anciens bavardant, à quelques pas de là, à la terrasse du café Don Camillo ?
Qui sait si le Divismo n’est pas encore d’actualité à Brescello ! Tout à fait sérieusement, le conseil municipal a été dissous en avril dernier par le gouvernement italien, sur proposition du ministre de l’intérieur, pour infiltration mafieuse.
Au coin de la place, en face du Don Camillo, sous les arcades, se trouve évidemment le café … Peppone.

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S’agit-t-il d’un acte manqué ou d’un simple élan non réfléchi de chauvinisme pour mon acteur compatriote, nous nous installons pour déjeuner à la terrasse de la brasserie chère à l’abbé, sous la protection d’Ercole Beneffatore, une copie du XVIe siècle de l’Hercule bienfaiteur.

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Est-ce un effet de la mondialisation, il semble que ce soit une famille de Chinois qui tient désormais la trattoria. Malgré tout, son caractère est préservé avec de superbes photogrammes des films accrochés aux murs.

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La jeune serveuse est, par contre, bien italienne et avenante. Nous lui commandons des fusilli al pesto délicieux. Vous souvenez-vous qu’un certain don Patillo interprété par le fantaisiste André Auber fit la publicité d’une marque de pâtes en prenant l’accent de Fernandel ?
J’en suis à rêver qu’à un moment ou à un autre va déboucher l’abbé en soutane sur son vélo de course.

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Plus sérieusement, j’aperçois, de l’autre côté de la place Matteotti une dame patronnesse ouvrir l’église. Vite, c’est le moment d’aller y jeter un œil pour admirer le célèbre crucifix qui parlait. Désespérément muet désormais, du moins en ma présence, il a trouvé place dans une petite chapelle latérale, entouré de colonnes torsadées et surmonté d’un baldaquin.

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Il est cocasse que ce Christ fabriqué spécialement pour les films par un sculpteur de Vérone et un menuisier local fasse aujourd’hui partie intégrante du patrimoine religieux de la paroisse.
Pour les besoins du premier film de la série, quatre visages interchangeables avec quatre expressions différentes du seigneur furent réalisés.
L’église de Brescello n’apparaît en vrai que pour les tournages en extérieur. Les scènes à l’intérieur furent effectuées dans les studios romains de Cinecittà que je vous ai fait visiter dans un billet précédent. C’est le cas, par exemple, des séquences avec la fameuse cloche que don Camillo fait sonner de manière intempestive pour perturber les meetings des « rouges » ou couvrir la dérouillée qu’il inflige à Peppone, ce qui lui vaut les remontrances de vive voix du Seigneur : « Les mains, c’est fait pour bénir, pas pour frapper » … « Oui, mais les pieds ? » !
La cloche est aujourd’hui exposée sous des arcades dans le village.

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Brescello fait encore son fonds de commerce des chamailleries entre don Camillo et Peppone, encore que les deux héros semblent vouloir volontiers coopérer pour le bien touristique de la commune sur de nombreuses enseignes.
Je soupçonne mes jeunes lecteurs (au cas où il voudrait tremper leurs doigts dans l’encre violette) de me taxer de ringardise. Je peux les comprendre mais, peut-être, dans une trentaine d’années, affronteront-ils les mêmes moqueries de leurs rejetons à la projection de Bienvenue chez les Ch’tis (peut-être, y aura-t-il eu alors un remake Bienvenue dans les Hauts de France !!!) !
Le petit monde de Don Camillo connut un énorme succès en 1952 avec douze millions d’entrées en France, ce qui le situe encore, plus de soixante ans après, dans les vingt meilleures affluences du cinéma français. Cela explique que plusieurs suites furent tournées.

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Je me dirige maintenant vers le musée ou plutôt les musées car il y en a deux.
Le premier où l’on prend le billet unique est dédié aux traditions populaires locales mises en perspective de quelques scènes rurales des films, ainsi don Camillo trayant une vache, Peppone conduisant un tracteur.
Est exposée une de ces gabarres à fond plat qui naviguaient autrefois sur le Pô, entre la Lombardie et le delta. Comment ne pas penser aussi, à cet instant, au magnifique Bella Ciao chanté par les mondine, ces femmes qui désherbaient les rizières et repiquaient le riz de la plaine du Pô, et qui fut repris comme hymne de résistance par les partisans italiens durant la seconde guerre mondiale.

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En face, un char d’assaut M26 Pershing (Julien Duvivier avait utilisé un Sherman américain) garde l’entrée du museo di Peppone e Don Camillo. Sur la façade, s’étale une photographie amusante de Don Camillo coiffé d’une chapka avec en arrière-plan, Nikita Khrouchtchev premier secrétaire de l’URSS.

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Elle est tirée de Don Camillo en Russie, cinquième film de la série réalisé par le grand réalisateur italien Luigi Comencini en personne. Peppone, jamais à court d’imagination pour propager ses idées « rouges », y envisageait de jumeler Brescello à une commune soviétique située … sur le Don, comme par hasard. Son ennemi en soutane déjoua le subterfuge en s’invitant au voyage déguisé en camarade Camillo !
Au total, surfant sur la vague de la popularité, six films furent tournés autour des aventures des deux fortes têtes de la petite commune de Brescello : les deux premiers furent l’œuvre de Julien Duvivier, les deux suivants de Carmine Gallone, celui-là même qui avait réalisé Scipion l’Africain à Cinecittà sous les ordres de Mussolini, le cinquième fut donc Don Camillo en Russie, le dernier de la série Don Camillo et les contestataires, en l’absence de Fernandel tombé très malade et de Gino Cervi refusant de tourner sans son « cher ennemi », connut beaucoup moins de succès.

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La grande salle du musée regorge d’affiches et d’objets ayant trait à cette saga populaire. C’est avec tendresse et une certaine émotion que je m’arrête devant la soutane (« abito di scena ») portée par Fernandel lors du troisième film intitulé La grande bagarre. Le hasard a voulu que je le vois à la télévision quelques jours après mon retour en France. Certes, l’intrigue est un peu faible et le film a considérablement vieilli mais je fus touché par la scène finale où nos deux compères, à peu près réconciliés, se tirent sur leurs deux bécanes une bourre annonciatrice de futures nouvelles joutes.

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C’est toute la magie du cinéma balançant entre fiction et réalité, ce sont les mêmes sentiments qui m’animent devant la moto Guzzi de Peppone ou dans le bureau reconstitué du maire communiste. Les portraits de Staline et Lénine me rappellent que par fanatisme communiste mais aussi pour narguer don Camillo, Peppone voulait faire baptiser son petit-fils prénommé Lénine à l’église.

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L’heure passe, je n’ai pas le temps de trinquer au souvenir des deux personnages hauts en couleurs de Brescello.
Au détour d’un virage, j’entrevois encore la modeste chapelle objet principal de discorde dans Don Camillo Monseigneur. Peppone envisageait de la déplacer pour construire un bloc d’appartements pour les pauvres du village …

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Un peu plus tard, je franchirai le 45ème parallèle de latitude Nord. C’est la ligne qui relie tous les points à la surface de la terre situés à 45 degrés de latitude dans l’hémisphère Nord, c’est-à-dire à égale distance entre l’Équateur et le Pôle Nord. Je vous rassure, ce n’est absolument pas douloureux !

Pour la cohérence de mon propos, vous comprendrez bientôt, je clos ici le présent billet.

Publié dans:Coups de coeur |on 17 août, 2016 |Pas de commentaires »

Vacances (post) romaines (8): de Rome à Sienne en passant par Viterbe et Orvieto

Lunedi 30 maggio 2016

C’est l’heure du départ de Rome, enfin presque ! Nous prolongeons quelques instants encore notre séjour dans la ville éternelle en prenant, par commodité, le petit déjeuner à quelques pas de la maison natale du regretté acteur Alberto Sordi, au cœur du si attachant quartier du Trastevere. Puis, nous descendons jusqu’à l’Antica Caciara, une sublime boutique d’épicerie fine, pour effectuer quelques emplettes alimentaires.

Boutique Pecorini romano blogAntica Caciara blog

La devanture ne paye pas de mine, c’est peut-être la touche antica, mais le seuil franchi, nos papilles sont de suite en éveil. Roberto le patron d’une grande gentillesse nous met à l’aise : si c’est pour ramener en France, je peux mettre sous vide. D’alléchantes salaisons pendent au plafond, les paquets de pâtes aux formes les plus originales encombrent les étagères. Mais nous sommes venus en premier lieu pour les exceptionnels fromages, certains résultent d’un affinage de plus d’un an. Nous repartons alourdis de quelques kilos de pecorino romano vero et d’un parmiggiano tout aussi vrai qui enchanteront nos repas pendant quelques semaines. Ajoutons-y deux bouteilles d’huile d’olive qui ensoleilleront les salades. Cela fait six jours que je n’ai pas utilisé ma voiture. Rome est à taille humaine et se visite facilement à pied ou en transport en commun, tram, bus ou métro selon les destinations. Après la profusion d’églises baroques et de temples romains, nous plongeons dans une Italie profonde encore que la campagne du Latium soit agréable à traverser avec ses villages au milieu des vignobles. D’ailleurs, preuve que la région est hospitalière, pas moins de neuf papes y élurent domicile au XIIIe siècle à Viterbe, première halte de notre remontée vers le Nord. Je découvre même que comme pour les pâtes il y a des antipasti, avec les papes, il y eut des antipapes non reconnus aujourd’hui par le clergé régulier. Viterbe, petite cité vaticane du Moyen-Âge, conserve un centre historique presque trop tranquille en cette matinée de lundi. Je laisse mon véhicule au pied de la vieille ville car le stationnement semble périlleux dans les ruelles entrecoupées d’escaliers et de voûtes.

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Je débouche bientôt sur la Piazza Plebiscito avec les deux palais des Prieurs et du Podestat. Dans la cour du premier, se trouvent des sarcophages qui laissent supposer l’origine étrusque de Viterbe. D’ailleurs, des fouilles ont révélé d’importants vestiges de cette civilisation dans la petite ville voisine de Tuscania. Cela explique aussi que beaucoup de scènes d’inspiration étrusque constituent les motifs des élégantes poteries et céramiques locales. Dans mon salon, trône toujours l’une d’entre elles que mes parents m’avaient offerte lors d’un précédent voyage, il y a plus d’un demi-siècle maintenant. J’adore les places italiennes qui semblent toujours vastes parce que non enlaidies de parkings et de ronds-points intempestifs.

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Viterbe n’est pas une réserve africaine, pourtant, à chaque coin de rue, on tombe sur des lions de pierre. Leur présence remonte à l’époque médiévale des Duecento et Trecento où s’opposèrent militairement, politiquement et culturellement les deux factions (brigate) des guelfes et des gibelins, les premiers soutenant la papauté, les seconds favorisant la dynastie des princes Hohenstaufen et le Saint Empire. Montaigne rapporta dans ses Essais, qu’à l’occasion de ses voyages en Italie, il fut fréquemment considéré comme « gibelin par les guelfes et guelfe par les gibelins ». En tout cas, les guelfes choisirent le symbole du fauve pour leurs armoiries.

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En haut du vieux quartier San Pellegrino, sur la place San Lorenzo, le massif palais des Papes domine la cité. Á cause de sa sympathie pour les guelfes et de l’hostilité des patriciens romains, le pape Alexandre IV déplaça la curie pontificale à Viterbe en 1257 et rénova le palais épiscopal dans sa forme actuelle. Il fit construire notamment un grand espace pour les audiences connu aujourd’hui comme salle du conclave pour avoir accueilli le plus long conclave de l’histoire pontificale entre décembre 1268 et septembre 1271, presque trois ans de vacance. En effet, la situation était bloquée entre Italiens et Français qui voulaient chacun un pape de leur pays du fait de la situation de Charles Ier de Sicile. Pour en sortir, les habitants de Viterbe décidèrent d’enfermer les cardinaux assemblés dans la salle du conclave en ne leur laissant que du pain et de l’eau, et ôtèrent (à vérifier !) le toit du bâtiment « afin de permettre aux influences divines de descendre plus librement sur leurs délibérations » ! Il faut croire que ce fut efficace puisque les cardinaux déléguèrent leur pouvoir décisionnaire à six d’entre eux qui, pressés d’en finir, élurent le jour même Tedaldo Visconti alors qu’il n’était ni cardinal, ni même prêtre. Peu reconnaissant, le nouveau pape Grégoire X demeura à Viterbe à peine plus d’un mois. Le pape Jean XXI résida toujours à Viterbe le temps de son pontificat qui ne dura malheureusement qu’un an parce qu’il mourut à cause de l’effondrement d’un plancher du palais. Le pape français Martin IV déguerpit vite après que les habitants de Viterbe, opposés à l’élection d’un étranger, eussent investi la cathédrale où se tenait le conclave et arrêté deux cardinaux. L’ensemble de la population locale fut excommuniée et les papes ne devaient plus revenir à Viterbe. C’est drôle, vous ne trouvez pas, ces histoires de « psychopapes » ?

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J’accède sur le côté à la loggia dite des bénédictions où les souverains pontifes apparaissaient aux fidèles. Ornée d’arcs ogivaux finement ciselés, la galerie possède en son centre une fontaine du XVe siècle décorée de gargouilles en forme de têtes de lions, évidemment.

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De la loggia, on jouit d’une belle vue sur la cathédrale San Lorenzo (Saint Laurent). Érigée au XIIe siècle, elle a perdu, du moins sa façade, un peu de son caractère roman suite à diverses restaurations. Elle prit évidemment de l’importance lorsque Viterbe devint le siège de la papauté. Le tombeau de Jean XXI, celui qui reçut sinon le ciel, c’eut été un comble, mais le plafond sur la tête, est encore visible à l’intérieur. Sur le côté, se dresse le campanile dont la partie supérieure, avec ses fenêtres en ogives et l’alternance polychrome de travertin blanc et basalte noir, ne peut nier une certaine influence toscane. Á l’intérieur, le carrelage est de style cosmatesque, vous connaissez désormais, et d’élégantes colonnes à chapiteaux délimitent l’espace en trois nefs. Je suis comme d’habitude époustouflé par la richesse des sculptures et des peintures, parmi lesquelles une œuvre d’un anonyme du XIIe siècle représentant une Madonna della Carbonara qui n’a rien à voir avec une manière de cuisiner les pâtes !

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 Á la recherche d’une brasserie pour grignoter, au détour d’élégantes placettes, je débusque encore quelques lions se rafraîchissant aux fontaines. Á Viterbe, les monuments sont taillés dans le pépérin, un tuf volcanique de couleur poivre ou grise.

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J’avais déjà remarqué cette coutume dans certains quartiers de Rome : les faire-part de décès sont affichés sur des panneaux publics.

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 Rassasiés d’une salade de pâtes au basilic, nous reprenons la route pour rejoindre la somptueuse Orvieto perchée sur son socle en tuf volcanique. Nous quittons définitivement le Latium pour la région d’Ombrie.

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 Mieux qu’à Viterbe, dix-sept papes choisirent d’y résider. Quelle gageure, impossible à tenir, que de consacrer seulement trois heures à la visite d’Orvieto ! La circulation en ville étant déconseillée voire interdite, nous stationnons dans un parking couvert un peu sordide au pied des remparts. Un escalier mécanique puis un ascenseur nous hissent à hauteur du chemin de ronde. Nous nous engageons maintenant dans un dédale de venelles pavées.

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Quel havre de paix, l’expression province de charme prend ici tout son sens. Nous débouchons bientôt sur la Piazza della Repubblica bordée par le Palazzo del Comune, l’hôtel de ville actuel, et l’église Sant’Andrea.

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 L’église fut construite à l’initiative du pape Innocent III. L’imposant campanile à douze pans qui la jouxte servit de forteresse à une époque.

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Étendards, bannières et drapeaux flottent dans la rue principale dont la perspective est barrée par la Torre del Moro. Haute de près de cinquante mètres, avec son horloge et ses cloches elle joue un peu le rôle de phare permettant aux touristes de se repérer au fond des ruelles. Elle s’appela Torre del Papa jusqu’à ce qu’en 1515, le pape l’eut cédée à la ville.

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Ma curiosité me pousse, un peu à l’écart, vers la Piazza del Popolo, à cette heure, quasi déserte. J’ai tout loisir d’admirer ainsi le Palazzo del Capitano del Popolo datant du XIIIe siècle. Le capitaine du peuple était une figure politique de l’administration locale qui servait de contrepoids aux puissantes familles nobles de la ville. Devant la façade, est érigé un buste en bronze d’Adolfo Cozza, touche à tout de génie né à Orvieto en 1848. Á dix-huit ans, il prit part auprès de Garibaldi à la bataille du Trentin dans le cadre de la réunification de l’Italie. Sculpteur, il restaura notamment le taureau de bronze de la façade de la cathédrale voisine et façonna quelques statues du Vittoriano (monument à Victor-Emmanuel) de Rome. Architecte, il eut l’idée de construire un funiculaire reliant via un tunnel les villes haute et basse. Ses travaux en archéologie firent autorité. Il se consacra aussi à des études de mathématiques et de mécanique, faisant breveter une trentaine de ses inventions.

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Retour sur mes pas pour une brève pause fraîcheur dans une accueillante gelateria : cornet deux boules parfums melon et menthe ! Divin ! Attention au dithyrambe facile, il me faut garder quelque mesure car c’est un véritable éblouissement, au propre comme au figuré, qui me surprend au bout de la rue.

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Resplendissante au soleil, la cathédrale, le Duomo en italien, est une des œuvres les plus grandioses de l’architecture médiévale de la péninsule. La première pierre fut posée en 1290. Avec l’alternance des pierres de travertin blanc et basalte noir, et les mosaïques colorées en pâte de verre de la façade, elle apparaît comme une majestueuse pièce montée : car oui, je cède littéralement au péché de gourmandise artistique, je croque des yeux toutes ses richesses. Elle est dédiée à l’Assomption de la Vierge Marie (Santa Maria Assunta in Cielo). Sur la façade, au-dessus d’une massive porte en bronze, elle apparaît de dessous des tentures soulevées par deux anges.

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En levant les yeux, on tombe sur quatre docteurs de l’Église (reconnus pour leurs connaissances en théologie), Grégoire le grand, Jérôme, Ambroise et Augustin, circonscrivant une magnifique rosace en date de 1358 bordée par cinquante-deux têtes sculptées symbolisant toutes les semaines de l’année. Les douze prophètes restent de marbre à gauche et à droite, les douze apôtres veillent au-dessus. Sur des piliers, nous contemplent les symboles ailés des quatre évangélistes, un homme (et non un ange) pour Mathieu, un taureau pour Luc, un lion pour Marc et un aigle pour Jean.

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Des bas-reliefs évoquent des thèmes de l’Ancien et du Nouveau Testament. On pourrait passer l’après-midi à découvrir la symbolique de cette profusion d’éléments architecturaux.

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L’entrée au Duomo est payante. Comme le mentionne le billet, cela contribue à la sauvegarde de cette cathédrale unique au monde, et puis l’intérieur ressemble tellement à un musée qu’on ne peut pas s’offusquer de sa non gratuité.

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J’ai hâte d’accéder à la Capella San Brizio (chapelle Saint Brice), un chef-d’œuvre absolu de la peinture italienne que l’on doit aux deux maîtres Fra Angelico (surnommé parfois Beato Angelico ou « Peintre des anges ») et Lucas Signorelli, élève de Piero della Francesca. On peut même les « voir en peinture », c’est la moindre des choses, car Signorelli a eu l’humour de se mettre en scène avec son aîné : ce sont les deux personnages vêtus de noir en bas et à gauche de la fresque représentant l’Antéchrist.

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C’est vertigineux au propre comme au figuré. On a l’impression d’être au centre d’une sphère couverte du sol au plafond de scènes représentant l’Apocalypse et le Jugement dernier, une vision prémonitoire de la fin du monde où l’Humanité devra subir le châtiment de la justice divine. L’art fait oublier quelques instants au mécréant que je suis le destin funeste que certains veulent nous promettre. Un art à consommer al dente ou plutôt al Dante car un tableau surprend l’auteur de la Divine Comédie en pleine lecture.

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En sortant de la chapelle, je dévisage, en toute quiétude sans être dérangé par les faiseurs de selfies, une Pietà qui me procure plus d’émotion que celle sculptée par Michel-Ange.

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Je ne perds jamais le nord quand il s’agit de nourritures terrestres mais je n’ai même pas le temps de faire l’acquisition de quelques flacons du délicieux vin blanc d’Orvieto.
Il nous faut rejoindre Sienne pour prendre possession de notre chambre à l’hôtel Ai Tuffi, un peu à l’écart de la vieille ville. L’accueil y est charmant, la touche toscane sans doute.
Sienne ne nous est pas étrangère, nous louâmes, il y a une vingtaine d’années, un gîte dans les belles collines environnantes au milieu d’un domaine de Chianti Classico … ça vous étonne ? Envoûtés alors, nous ne pouvions pas ne pas nous y arrêter sur le chemin du retour.
Selon la légende, Sienne fut fondée par Senius et Aschius, les fils de Remus fondateur de Rome avec Romulus. Après que Romulus eut assassiné leur père, ils s’enfuirent sur deux chevaux fournis par Apollon et Diane pour échapper à la colère de leur oncle et s’arrêtèrent dans ce coin de Toscane où ils fondèrent une ville du nom de l’aîné Sienus.
Plus sûrement, pour en revenir à des époques moins incertaines, au XIIIe siècle, Sienne et Florence étaient des cités prospères économiquement et rivales politiquement. Sienne, gibeline et partisane de l’empereur, s’opposait à Florence, guelfe et favorable au pape. Elle infligea une cinglante défaite (10 000 morts) à sa voisine lors de la bataille de Montaperti en 1260. Les Florentins prirent leur revanche par la suite et finirent par annexer Sienne en 1557. Pour ce qui me concerne, n’étant ni guelfe ni gibelin, les deux cités toscanes me sont également sympathiques, d’autant que pour tenter d’asseoir leur supériorité, elles n’eurent de cesse de s’embellir à coup de projets architecturaux pour notre plus grand bonheur aujourd’hui.
Une bonne douche réparatrice et c’est parti pour un vagabondage au gré de notre humeur, sans appareil photographique, juste pour retrouver les couleurs de la terre de Sienne, la bien nommée.
La balade aurait pu nous faire perdre le goût du panforte, la délicieuse pâtisserie locale : quelle n’est pas notre stupeur au moment de repartir à l’hôtel, j’ai perdu les clés de la voiture.
Pas de panique, d’abord ma compagne a un double dans son sac, ensuite … sans avoir à implorer toutes les madones des églises de Sienne, je les retrouve sous la table du restaurant où nous avons dîné une heure auparavant. Il n’y a de veine que pour … !

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Sans rapport avec l’épisode des clés de la veille, nous choisissons le bus pour rejoindre la ville haute historique.
Il est tôt mais la cité a déjà revêtu ses atours : les rues à l’élégant pavé régulier ne sont pas encore complètement sèches après l’arrosage municipal.

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Romulus et Remus, à voir leurs mines réjouies, boivent du petit lait aux mamelles de leur louve adoptive. La louve siennoise (lupa senese) regarde devant elle alors que son homologue capitoline est représentée avec la tête de côté. Je ne vous garantis pas l’absolue exactitude de ce détail architectural car j’ai vu au cours de mes promenades des louves très romaines !
Á quelques pas de là, Sallustio Bandini, homme d’église des XVIIe et XVIIIe siècles, mais aussi philosophe et auteur d’une doctrine économique pour la prospérité du peuple, nous toise du haut de son piédestal. En arrière-plan, la petite place Salimbeni est bordée de trois palais qui constituent le siège et les bureaux de la Monte dei Paschi di Siena, la plus ancienne banque encore en activité (depuis 1472).
Un peu plus loin, sur la façade d’une modeste église, une madone semble vouloir s’éclipser, en serrant entre ses bras, non pas mes clés, mais un crâne.
En poursuivant dans la rue commerçante, on tombe sur la Loggia della Mercanzia, la « loggia du commerce » d’où nous saluent des statues de Saint Pierre et de Saint Paul, œuvres de Lorenzo di Pietro dit le Vecchietta, ainsi que des saints protecteurs de la ville.

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Attention mesdames et messieurs, le spectacle va commencer. En tournant au coin de l’édifice, en descendant quelques marches telles un vomitoire d’arène ou d’enceinte sportive, je surgis sur une des plus belles places au monde : la Piazza del Campo, ou plus simplement Il Campo, le cœur de la cité siennoise, si caractéristique par sa forme incurvée de coquille Saint-Jacques et sa déclivité. C’est toujours la même émotion qui m’étreint à chaque fois que je pénètre dans ce qui ressemble à un vaste amphithéâtre.

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Outre sa beauté architecturale, Il Campo tire sa renommée du Palio, l’ancestrale course de chevaux qui s’y déroule deux fois par an.
Depuis une décennie, la place sert aussi de décor à l’arrivée des Strade Bianche (les routes blanches), une épreuve cycliste très spectaculaire qui emprunte les chemins de terre dans la campagne environnante. Une sorte de Paris-Roubaix toscan en somme, je vous l’ai déjà dit, le cyclisme est une religion en Italie et les organisateurs savent donner une touche artistique, historique voire épique à leur sport.
Ce matin, je profite de la bonne exposition au soleil et du peu d’affluence pour admirer la Fonte Gaia, une superbe fontaine ainsi nommée à cause de la joie manifestée par la population siennoise lorsqu’une source, résultat d’un ingénieux travail hydraulique, jaillit sur la place en 1346. Une série de sculptures fut commandée en 1409 à un grand artiste de l’époque, Jacopo della Quercia. Les sculptures originales d’un marbre plus jaune étant préservées de l’usure du temps, dans un musée près du Duomo, ce sont des copies en marbre de Carrare, œuvres du sculpteur siennois Antonio Sarrocchi au dix-neuvième siècle, qui nous sont données à voir aujourd’hui en haut de la place.

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Jacopo della Quercia conçut sa fontaine comme une piscine rectangulaire bordée de sculptures en bas-relief sur trois côtés. Sur la longueur, la Vierge et l’Enfant sont entourés d’allégories de vertus. Les deux largeurs représentent la création d’Adam et l’expulsion de l’Eden. J’imagine Rossana Podesta (voir billets précédents) effectuant quelques brasses dans l’eau turquoise, la douceur de vivre à la siennoise !
Au fil des heures et de la course du soleil généreux, je ne me lasse pas de contempler Il Campo en me postant à hauteur de ses différents escaliers d’accès ou en parcourant la chaussée empruntée par les cavaliers du fameux Palio.

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De nombreuses galeries exposent des peintures et des photographies de cet événement qui attire des touristes du monde entier. C’est impressionnant de découvrir cette foule compacte qui s’agglutine au creux de la « coquille » et les places aux balcons et fenêtres des palais valent de l’or.
Le Palio, sous sa forme moderne, remonte au milieu du XVIIe siècle. Il en est organisé deux par an, le 2 juillet en l’honneur de la Madonna (locale) de Provenzano et le 16 août au lendemain de l’Assomption. La course elle-même, précédée d’un fastueux cortège historique, se déroule sur trois tours du Campo entre les dix cavaliers sélectionnés parmi les dix-sept contrade ou quartiers de la ville. Lors de notre précédent séjour à Sienne, nous avions connu la fièvre des préparatifs pour le palio d’août, chaque contrade arborant déjà ses couleurs.
La compétition est assez violente, chaque concurrent montant à cru peut frapper avec sa cravache les autres cavaliers et chevaux. Le vainqueur reçoit un drapeau en soie peinte, appelé palio, créé spécialement pour chaque édition. Évidemment, chaque course est suivie d’animations festives mais aussi de railleries entre quartiers. Signe des temps, un récent documentaire révélait des pratiques de dopage et de corruption mafieuse malmenant la tradition !
Nous nous dirigeons maintenant vers le point culminant de la ville pour en découvrir l’autre merveille : la cathédrale Santa Maria Assunta appelée couramment Duomo.
« Quelle grandeur, quelle flamme d’amour dans ces petits Siennois. Si ardents, si riches qu’ils fussent au début du XIVe siècle, il leur faut une audace passionnée pour oser concevoir, au plus haut d’une ville et d’un terrain si difficile, l’exaltation d’un tel colosse ».

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Il fallut deux siècles et demi pour la construire (1136 à 1382). Comme à Orvieto, je suis ébloui par la beauté de la façade tout en marbre blanc, noir et rouge, chef-d’œuvre de Giovanni Pisano à la fin du XIIIe siècle.
Les mosaïques colorées aux pinacles sont beaucoup plus récentes et évoquent la présentation de Marie au temple, le couronnement de la Vierge et la Nativité de Jésus.
Le campanile marbré de blanc et de noir avec sa base hexagonale et ses ouvertures de plus en plus grandes vers son sommet domine dans le ciel de Sienne avec la Torre del Mangia du Campo.
Au pied des marches, la lupa senese, perchée sur une haute colonne, surveille. Bientôt, on va en dénombrer autant que de loups dans le Mercantour et le Gévaudan.
Je reste de longues minutes à me réjouir de la richesse et de la finesse de la façade.
Il faut aussi payer son écot pour visiter l’intérieur de la cathédrale. Sans aucune mesure avec la foule presque irrespectueuse de Saint-Pierre de Rome, il y a cependant des attroupements autour des guides qui commentent les plus beaux joyaux artistiques.

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Ainsi, au-dessus de l’autel Piccolomini réalisé par Andrea Bregno, en 1485, pour le pape Pie III, une délicate Vierge à l’enfant est entourée des statues de Saint Paul, Saint Pierre, Saint Pie et Saint Grégoire, sculptées par Michel-Ange.
Une fresque de Pinturicchio, datée de 1504, représente justement le couronnement pontifical de Pie III.

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La nef qui développe une longueur de 90 mètres est remarquable avec ses piliers formés en alternance de tronçons de marbre noir et blanc, soutenant des arches en plein cintre.
Entre les colonnes, au-dessus des cintres, on distingue les bustes en stuc de 171 papes, je ne les ai pas comptés.
Le chœur et le maître-autel datent de 1506. Il abritait la Maestà de Duccio (1308) visible désormais dans le musée de l’Œuvre de la cathédrale.

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Le pavement, du moins ce qu’on ne nous cache pas sous un plancher, est constitué de magnifiques marqueteries en marbre représentant des scènes bibliques et des sibylles.
Par contre, il faudra repasser pour admirer la chaire en porphyre et marbre vert, œuvre de Nicolas Pisano (le fils de celui qui a conçu la façade), actuellement en restauration. J’entrevois vaguement à travers la palissade un des épisodes de la vie du Christ qui y sont représentés.
Je ravale ma déception avec un bronze de Saint Jean-Baptiste sculpté par Donatello.

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C’est bientôt treize heures, on va tester la trattoria Cicce conseillée par notre hôtel, on découvrira plus tard qu’elle appartient au même propriétaire. Une bruschetta pomodoro, des crostoni di formaggi, suivis de tagliatelles aux truffes, le tout accompagné de vin blanc de San Gimignano, vont nous faire oublier complètement ce conflit d’intérêt.

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Il s’en faut de peu que je me laisse séduire par la gelateria proche.
J’ai peut-être eu tort, qui sait si je n’aurais pas été absout par le pape Jules III que je rencontre sous le porche du Palazzo Chigi qui héberge aujourd’hui une académie musicale.
Dans la cour, un élégant puits porte la devise de la famille Chigi : Micat in vertice, « Je brille au firmament ».

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Retour au Campo : le Palazzo Publico et la Torre del Mangia sont maintenant en pleine lumière.
La tour, entièrement en brique hors la partie supérieure en travertin, d’une hauteur de 102 mètres, fut construite en 1325 et 1344. Elle tient son appellation de son premier sonneur surnommé Mangiaguadagni, « mange gains » car il avait une propension à dépenser tout son argent pour la nourriture.
Au pied, en légère avancée, se trouve une loggia en marbre blanc. Nommée Capella di Piazza (la chapelle de la place), elle fut érigée en 1352 en offrande à la Vierge Marie faite par les Siennois reconnaissants d’avoir survécu à la peste noire.
Lors de notre séjour précédent, nous étions montés au sommet de la tour en empruntant l’escalier exigu d’environ quatre-cents marches. De là-haut, on jouit d’une vue superbe sur le Campo en particulier lorsque la propre ombre de la tour s’allonge sur la coquille.
Nous choisissons maintenant de retourner à notre hôtel non sans avoir auparavant effectuer quelques emplettes au Conservatorio agrairia di Siena, une alléchante supérette exclusivement dédiée aux produits régionaux. Nous y faisons notre marché de pâtes, d’huile d’olive et d’un carton de vin blanc d’Orvieto et de Vernaccio de San Gimignano.

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En fin d’après-midi, reposés, nous revenons dans le centre historique de Sienne pour une ultime virée. La vue générale est splendide depuis la basilique San Domenico.

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Cette vaste basilique plus austère, construite au XIIIe siècle, est en brique comme l’étaient beaucoup d’édifices des ordres mendiants de cette époque. Plusieurs éléments sont dédiés à la patronne de la ville Catherine de Sienne. Nous ne pouvons malheureusement les découvrir pour cause d’office.

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Nous nous installons bientôt à une terrasse vers le haut de la Piazza del Campo pour profiter d’une sorte de son et lumière : l’animation de la jeunesse siennoise à l’heure de l’aperitivo, le soleil qui jette ses derniers feux sur les palais avant que les projecteurs ne le relaient.
Ce soir, la douceur de vivre version toscane, c’est déguster avec une paille un Aperol Spritz, vous connaissez depuis un précédent billet, devant ce décor magique.

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Il n’est pas temps de penser qu’il pleut encore et encore en France. Nous dînons à la terrasse de le Finestra, un restaurant sur la place du marché à l’arrière du Palazzo Publico.

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Dois-je vous torturer avec le menu ? Un filetta depesce San Pietro avec un struito de patates arrosé de blanc vernaccio de San Gimignano, et pour dessert, des rigatti au vino Santo bien de circonstance car demain, j’ai rendez-vous avec un ecclésiastique !

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Sur le chemin du retour, je tombe sur une affiche annonçant un prochain concert d’Angelo Branduardi au Duomo. J’avais un peu perdu de vue le chanteur à la chevelure bouclée désormais grisonnante. Je vous abandonne aujourd’hui en sa compagnie.

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Publié dans:Coups de coeur |on 7 août, 2016 |1 Commentaire »

Vacances romaines (7)

Domenico 29 maggio 2016

C’est la dernière journée de mon séjour à Rome. Au programme, j’ai coché quelques lieux que je souhaiterais encore visiter avant mon départ.
Ainsi, pour commencer, après repérages, le photographe d’encre violette a prévu de prendre le petit déjeuner à la terrasse d’un café de la Piazza Santa Maria in Trastevere afin de profiter de la meilleure lumière possible sur la splendide façade de la basilique.
Le quartier du Trastevere, si animé et bruyant en soirée, est quasiment désert en cette heure matinale. Les services municipaux de nettoyage débarrassent les abords de la fontaine de son amoncellement de détritus et de canettes.

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Rome est sale, la maire populiste nouvellement élue en avait fait un de ses thèmes majeurs de campagne. Les goélands, voraces et coriaces (c’est presque un calembour de Corneille !), se repaissent, à bec que veux-tu, des vestiges de la nuit festive, version des années 2 000 de la Dolce Vita.
Une légende court qu’en cet endroit, une source d’huile surgit en 38 avant J.C. La population juive alors nombreuse dans le quartier aurait interprété cela comme un signe annonçant la naissance du Messie.
Plus sûrement, la basilique Sainte-Marie du Trastevere est considérée comme le premier bâtiment chrétien officiellement ouvert dans la ville éternelle et le premier édifice religieux de Rome destiné au culte de la Vierge Marie. Dans une petite niche au sommet du campanile qui date du XIIe siècle, elle apparaît portant son enfant.
Très présente, elle est célébrée encore au centre de la frise en mosaïque de la façade. Entourée de dix femmes portant chacune une lampe à huile, elle allaite l’enfant Jésus.

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Au-dessous, sur le parapet, au mépris du vide, le martyr Calépode et les trois papes, Calixte Ier, Corneille (rien à voir avec l’auteur d’Horace rival de … Curiace) et Jules Ier, se chauffent leurs arpions de pierre au soleil déjà généreux du matin.

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La fontaine de forme octogonale, au centre de la place, existait déjà, selon certains documents, au XVe siècle. Elle fut remaniée, au milieu du XVIIe par Le Bernin puis par le justement nommé Carlo Fontana qui la décora de doubles coquillages affublés du sigle de Rome, SPQR « Senatus populusque romanus », craignait-il qu’on les vole ?
Ce matin, on peut détailler son architecture habituellement masquée en soirée par les grappes de noctambules et fêtards qui s’agglutinent sur les marches, sans doute pas pour goûter son eau au vu des montagnes de bouteilles ramassées par les services de voirie.

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Comme presque toujours à Rome, je suis admiratif de l’intérieur de la basilique.
Tout circule dans Rome, même les vestiges antiques. Ainsi, les chapiteaux ioniques qui séparent la nef des bas-côtés furent récupérés dans les ruines des Thermes de Caracalla et du temple d’Isis sis sur la colline voisine du Janicule. Au cours du XIXe siècle, des étudiants mirent à jour les visages des divinités égyptiennes Isis, Sarapis et Harpocrate. Le pape Pie IX eut vite fait de marteler les figures offensantes !

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Le pavement du sol est d’inspiration cosmatesque, vous connaissez l’origine de ce style depuis mon précédent billet.
Le plafond à caissons en bois est l’œuvre du peintre italien baroque Dominiquin (XVI-XVIIe)
Dans le dôme, quatre anges émergent d’un oculus et portent un Tempietto, un petit temple rond.
Au centre de l’abside, se trouve la mosaïque Le Christ et la Vierge sur un trône. Ils sont entourés à gauche par les saints Calixte et Laurent et le pape Innocent II, à droite par Pierre, Corneille, Jules Ier et Calépode. Au-dessous, deux files d’agneaux transhument depuis Bethléem et Jérusalem pour rejoindre l’Agneau de Dieu.

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Attention joyau artistique, dans une des chapelles collatérales, est conservée la Madonna della Clemenza, une peinture à l’encaustique du VIe ou VIIe siècle, possiblement venue de Grèce à l’époque du pape Jean VII, considérée aujourd’hui comme une icona maior de l’Occident chrétien. Ce pontife de la papauté byzantine semble avoir possédé quelque penchant narcissique car il se fit représenter de son vivant sur de multiples fresques. Les nombreuses restaurations opérées au fil des siècles l’ont quasiment fait disparaître de celle-ci.
Il est temps de prendre le tram « otto » pour rejoindre mes amis à la Piazza del Campidoglio.
La Place du Capitole, vous avez traduit, c’est presque un décor de théâtre voire même de poupée, on surplombe en effet l’entrée du musée du Risorgimento (consacré à l’histoire de l’Unité italienne) où se tient curieusement une exposition sur Barbie, la première idole des jeunes filles.

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Discrète, la place, exclusivement autorisée aux piétons, se trouve en retrait de l’imposant monument dédié à Victor-Emmanuel II sur la Piazza Venezia. D’ailleurs, il faut la traverser pour accéder, à l’arrière, à l’ascenseur qui mène à la terrasse panorama du Vittoriano.
Aucun jacassement d’oie n’annonce, ce matin, mon arrivée sur la célèbre colline, ne m’en voyez nullement déconfit (de canard, je préfère !) !
Évitons tout amalgame susceptible d’enrichir un recueil de perles du bac : la place romaine n’a absolument aucun lien avec l’édifice au pays du cassoulet devant lequel la population toulousaine fête ses gladiateurs rugbymen après la conquête du bouclier de Brennus.
Ce Brennus-là, Charles de son prénom, créateur du trophée, est un graveur parisien du siècle dernier, à ne pas confondre avec le chef gaulois éponyme qui, en 390 avant J.C, envoya une nuit ses soldats à l’assaut du Capitole. Selon la légende, les cris des oies consacrées à la déesse Junon, pas si bêtes que cela finalement, alertèrent la garnison romaine en faction.
Tant qu’à fouiller dans mes souvenirs scolaires, c’est le moment de vérifier la justesse géographique s’il n’y a pas loin du Capitole à la Roche Tarpéienne. La légende naquit de l’enlèvement des Sabines : la colline n’étant quasiment peuplée que d’hommes, Romulus décida de ravir les jeunes filles en âge de se marier dans le peuple des Sabins qui vivaient à proximité. Titus Tatius, le roi des Sabins entreprit alors de marcher sur le Capitole afin de récupérer les malheureuses. Tarpeia, la fille du gardien de la citadelle romaine, lui en facilita l’accès, en échange de son amour ou de bijoux (le motif varie selon les versions). Pour la punir de sa traîtrise, Tarpeia fut précipitée depuis un abrupt vertigineux qu’on situe sur le versant sud vers l’actuelle Via della Consolazione. Par la suite, nombreux traîtres à la patrie subirent le même sort. C’est ainsi que, proverbialement, la déchéance n’est souvent pas très loin de la gloire.
Á l’époque antique, la colline qui surplombe le Forum romano était couverte d’une multitude de temples, arcs de triomphe et colonnes, parmi lesquels les temples dédiés à Jupiter (plusieurs fois reconstruits) et à la « mère des muses » Junon. Tous ces monuments s’écroulèrent au fil des siècles.
C’est Michel-Ange qui tira le lieu de ces ruines en dessinant, en 1536 à la demande du pape Paul III, les plans de la place actuelle. Il ne la verra cependant jamais achevée.
En gravissant l’escalier, mon regard est attiré par une modeste mais touchante statue d’un certain Cola di Rienzo qui, au XIVe siècle, bafoua l’autorité du pape en voulant rétablir la république.

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En haut des marches, m’accueillent les statues monumentales des Dioscures, les jumeaux Castor et Pollux dont je vous avais entretenu lors de ma visite au Quirinal.
Au milieu de la place, trône une copie de la statue équestre de Marc-Aurèle dont l’original peut être vu juste à côté, à l’intérieur du Palazzo Nuovo. On dit qu’elle aurait été sauvegardée parce qu’on crut longtemps qu’il s’agissait de Constantin, un empereur qui mit fin à la persécution des chrétiens.

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Au fond, le palais des Sénateurs fut construit au XIIe siècle sur les ruines de l’antique Tabularium lorsque, encouragé par Arnaud de Brescia qui stigmatisait la corruption du clergé, le peuple instaura la Commune romaine. Il abritait alors les réunions des magistrats. Il ne se visite pas et est aujourd’hui le siège de la municipalité de Rome.
Devant, une fontaine rend hommage, à travers ses sculptures, à la déesse Minerve ainsi qu’aux fleuves du Tibre et du Nil.

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Á l’angle, Romulus et Remus, futurs fondateurs de Rome, se régalent aux mamelles de la louve capitoline. Vous connaissez la légende, ils seraient le fruit de l’union improbable du dieu Mars lui-même et de Rhéa Silva élevée à la dignité de vestale et donc condamnée au célibat. Il n’en fallait pas plus pour que le roi Amulius ordonnât de noyer les jumeaux dans le Tibre. C’est là que la louve, attirée par leurs vagissements, les sauva.
Quatre cyclotouristes quinquagénaires font irruption sur la place, revêtus de la tunique rose de leader du Tour d’Italie : clin d’œil à Vincenzo Nibali qui, dans quelques heures, célèbrera dans Milan en liesse son triomphe au Giro.

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Depuis un coin de la place, on jouit d’une vue magnifique sur le Forum romano. Pour le plus grand bonheur des touristes paparazzi, un goéland s’extasie devant l’arc de triomphe de Septime Sévère, réfutant ainsi l’allégation du dessinateur Chaval qui prétendait que les oiseaux sont des cons !
Tant pis pour nos lombaires, nous prenons un vétuste bus (pléonasme) pour rejoindre la Piazza della Repubblica, aussi nommée place de l’Exèdre en raison de la forme demi-circulaire des deux élégants édifices avec portiques qui la bordent.

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Même si c’est dimanche, il faut être vigilant pour s’approcher, en son centre, de la fontaine des Naïades.
Dans le plus pur style baroque, les poses lascives de ces nymphes dévouées au lac, à la rivière, à l’océan et aux eaux souterraines, suscitèrent de nombreuses controverses dans la Rome puritaine du siècle dernier.
Je retraverse la chaussée, avec la même prudence, pour m’approcher maintenant de la basilique Sainte Marie des Anges et des Martyrs.
Pie IV ordonna au vieux Michel-Ange (il avait alors 86 ans) de la construire sur les ruines des thermes de Dioclétien. Maintes fois remaniée, sa façade surgit curieusement des ruines antiques.

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M’inspirant d’une des sculptures, je médite devant la profusion de marbres, dorures et fresques, cela en devient presque banal dans les édifices religieux de Rome.

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Je suis intrigué par la ligne Méridienne que le pape commanda à l’astronome et mathématicien Francesco Bianchini et inaugura le 6 octobre 1702. Le pontife souhaitait vérifier l’exactitude de la réforme grégorienne du calendrier et prévoir précisément la date de Pâques. Il désirait également que Rome soit donc dotée d’une méridienne comme celle réalisée à Bologne par Cassini.
Un petit trou percé dans le mur laisse passer les rayons du soleil qui frappent, selon la période de l’année, plus ou moins loin la méridienne matérialisée par une lame de bronze longue de 45 mètres et sertie dans le marbre.
Cette curiosité servit à régler l’heure de Rome jusqu’en 1846, date à partir de laquelle, ce sont les tirs du canon installé sur la colline du Janicule qui informèrent les Romains de l’heure de midi afin que les cloches sonnent en même temps.
Ça change un peu, je m’intéresse dans la sacristie à une exposition de quelques sculptures de style contemporain.

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Nous apaisons notre légère faim dans une brasserie cossue de la Via Nazionale avec quelques antipasti qui ne nous laisseront pas un souvenir impérissable. Nos compagnes améliorent ce très ordinaire en filant en face à la Gelateria Verde pistacchio. Vert pistache comme le van Volskwagen qui sert de comptoir à l’intérieur et le scooter Vespa sur le trottoir que j’enfourcherais bien subrepticement pour emmener dans mes rêves ou plutôt mes souvenirs Rossana Podesta (voir billet précédent !). Encore qu’un peu plus bas, je guigne une rutilante Ferrari !

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La Via Nazionale est une artère très commerçante dont les boutiques sont pratiquement toutes ouvertes, même en ce dimanche après-midi, pour le bonheur des … mangeuses de glace.
Le temps est lourd et nous envions Diane, Junon et Triton le dieu des mers qui se prélassent dans leurs fontaines respectives aux abords de la place Barberini.
Pendant que ces dames poursuivent leur lèche-vitrines dans la galerie commerciale Alberto Sordi luxueuse comme un temple romain, les messieurs savourent leur première gorgée de bière de la journée.

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Juste en face, la Piazza Colonna tire son nom de la colonne élevée en son centre, à la fin du IIe siècle, en l’honneur de l’empereur Marc Aurèle. Comme pour Trajan, des bas-reliefs racontent les épisodes marquants de ses guerres.
Le drapeau tricolore vert blanc rouge flotte sur la façade du Palazzo Chigi. Siège du chef du gouvernement à l’époque fasciste, ce palais abrite aujourd’hui le conseil des ministres.
Les journalistes du quotidien Il Tempo, installé dans l’immeuble voisin, sont aux premières loges pour être informés de l’actualité politique nationale.
J’emprunte la longue Via del Corso pour regagner une dernière fois la Piazza Venezia avec le Vittoriano dans la perspective.

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Curieux, je passe sous un porche et découvre en plein cœur de Rome un verger d’orangers et de citronniers déjà couverts de fruits.
Allez, encore un petit effort jusqu’au Largo di Torre Argentina. Au centre de cette place, en contrebas, subsistent les ruines de quatre temples de l’époque de la République. On dit que Jules César aurait été assassiné à cet endroit le 15 mars 44 av. J.C.

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Cette zone de fouilles archéologiques est interdite au public. Par contre, de nombreux chats y rôdent tranquillement au milieu des colonnes antiques. Un refuge pour les parrainer est même installé.
Sur un côté de la place, on peut voir la façade du Teatro Argentina où, en 1816, se tint la première mondiale du Barbier de Séville, l’opéra de Rossini. Figaro qua Figaro là, Figaro su Figaro giù, je ne me risque pas à en chanter l’air principal, il pleut suffisamment comme ça en France !
Nous décidons de passer notre dernière soirée romaine avec nos amis dans le quartier du Trastevere. Après une balade dans les ruelles déjà animées à l’approche de l’aperitivo, nous nous asseyons à la terrasse de la Piazza Santa Maria où nous avons presque pris nos habitudes. Je ne peux quitter Rome sans avoir goûté à l’Aperol Spritz, l’apéritif qui fait fureur en Italie. Deux doses d’Aperol ou Campari, trois de pétillant Prosecco, un trait d’acqua frizzante, un quartier d’orange, et paille aux lèvres, vous sirotez le cocktail à la mode tandis que l’habituel avaleur de poignards entame son spectacle de rue.
On ne change pas de trattoria quand on est satisfait : comme la veille, nous allons manger à la terrasse de chez Ivo. Nous ne pouvons échapper à l’incontournable chanteur de rue, un très lointain ersatz de Zucchero. Á défaut d’un peu de son talent, il en possède l’aspect hirsute. Confondu par tant de ringardise sympathique, je lui donne l’euro que je n’ai pas lancé dans la fontaine de Trevi.
Le temps de déguster mes délicieux spaghetti a la carbonara arrosés d’un vin blanc du Lazio bien frais, je vous offre une rasade de Zucchero, le vrai, dans un duo, qui plus est, avec Luciano Pavarotti. Miséreux, trinque à la vie !

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Il n’y a pas de gelateria chez Ivo. Le couple assis à la table à côté dissipe vite ma déception en prononçant au serveur trois mots magiques : affogato al caffé ! La gastronomie italienne associe deux de ses fleurons pour un dessert divin : un espresso brûlant répandu sur une ou deux boules de glace à la vanille. Si on y ajoute de fins copeaux de chocolat (blanc pour moi), cela devient un tartufo bianche affogato al caffé. C’est le petit Jésus, Saint Pierre, Saint Paul, et les autres apôtres en culotte de velours !
Après un tel délice, les langues se délient volontiers avec nos charmants voisins. Quadragénaires, ils habitent à quelques pas de là et manient avec excellence la langue de Molière. Lui, il a effectué plusieurs stages de voile aux Glénans en Bretagne, elle a séjourné pour ses études à Aix-en-Provence, Toulouse et Strasbourg. Ils répondent avec objectivité aux interrogations que nos promenades ont pu faire naître sur la Rome actuelle. Bientôt, sans doute après avoir livré nos impressions sur Cinecittà, la conversation prend une tournure très Cahiers du Cinéma. Il avoue une préférence pour Robert Bresson, ce n’est pourtant pas le réalisateur français le plus accessible, mais c’est vrai que Une femme douce avec Dominique Sanda marqua ma jeunesse. On évoque l’âge d’or des cinémas français et italiens. On parle du festival du film britannique de Dinard que nous fréquentons chaque automne, et bien sûr du vieux mais toujours jeune Ken Loach, fraîchement primé à Cannes la semaine précédente.
On va quitter Rome à regret. Qui sait si je n’aimerais pas y vivre s’il venait aux Français la funeste idée de succomber l’an prochain aux dérives extrême-droitières ?

Publié dans:Coups de coeur |on 26 juillet, 2016 |Pas de commentaires »

Vacances romaines (6)

Sabado 28 maggio

La dolce vita, la douceur de vivre, oui bientôt, oui déjà ce matin : il est 8 heures 30 et dans l’attente du prochain bus, j’achète un journal au kiosque puis m’assieds sur un banc du paisible square voisin de la Piazza Cairoli. J’aime souvent lire la presse de la région ou du pays que je visite, c’est une manière d’enrichir mon voyage, de mieux connaître une population ou un peuple.

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Face à moi, un homme perdu dans ses pensées : Federico Seismit Doda, c’est son nom, homme politique italien du dix-neuvième siècle né à Raguse, la Dubrovnik actuelle, fréquenta le célèbre Caffé Pedrocchi de Padoue, théâtre des émeutes estudiantines qui constituèrent, en 1848, le point de départ de la révolte contre les Autrichiens, et se battit avec les volontaires en Vénétie. Il fut aussi plusieurs fois ministre des finances.
En parcourant la une du grand quotidien sportif La Gazzetta, je me plonge dans la relation de combats plus prosaïques, plus insignifiants (du pain et des jeux !) quoiqu’ils entrent désormais dans la légende des cycles. Je l’ai déjà évoqué précédemment, le cyclisme est une véritable religion en Italie.

Couverure Gazzetta Giro blog

Hier, dans les Alpes françaises au-dessus de Susa, l’ancien vainqueur du Tour de France Vincenzo Nibali alias le requin de Messine, a écrit une nouvelle page d’une mythologie rose comme le maillot de leader du Giro d’Italia, rose comme la Gazzetta le journal organisateur de l’épreuve. Tutto il rosa della vita !
Le titre de l’éditorial est (presque) prémonitoire de ma journée : « Quand Homère rencontre Hitchcock … » !

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Sur le parvis de la gare Termini, le bienheureux pape Jean-Paul II ouvre, audacieusement, son manteau sur mon passage. Cette sculpture moderniste en bronze, de plus de quatre mètres, déclencha de nombreuses polémiques lors de son inauguration en 2011, notamment évidemment dans les colonnes de l’Ossevatore Romano, l’organe officiel d’information du Vatican. Outre que sa vacuité pouvait inciter quelque quidam, ennuyé par sa prostate, à en faire un usage cher à l’empereur Vespasien, on lui reprochait aussi la rondeur de la tête plus mussolinienne que pontificale.
Vox populi, vox dei, la voix du peuple est la voix de Dieu, quelques coups de burin de l’artiste semblent avoir tu la colère. Faudra-t-il mettre un jour son œuvre sous cloche comme la Pietà de Michel-Ange ?
Cap vers la banlieue sud de la capitale : je prends le métro pour Cinecittà, littéralement la ville du cinéma.
Rome est-elle encore endormie ? Certes, il est encore tôt, mais la rame et les wagons sont presque déserts. Sauf pour des cinéphiles nostalgiques, il n’y a plus vraiment de raison de se rendre à l’avant-dernière station de la ligne A, au 1 055 de la Via Tuscolana, lieu d’entrée des studios.

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S’il n’y avait le nom mythique sur la façade ocre rose, on a la désagréable (première) impression d’avoir été jeté devant un champ de l’autre côté de la chaussée menacé par quelques immeubles en construction et un modeste centre commercial sans caractère, qui sait le décor d’une époque déshumanisée.
La billetterie franchie, la magie du cinéma chasse aussitôt mes mauvaises pensées. Juste rafraîchie par le système d’arrosage des pelouses, la Venusia du Casanova de Fellini (c’était le titre exact du film pour bien montrer qu’il s’agissait d’une libre interprétation de l’illustre séducteur par il maestro) nous souhaite la bienvenue.

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En ouverture du film, sur la musique liquide de Nino Rota, elle émergeait du miroir des canaux de Venise entièrement reconstitués à … Cinecittà. Retrouvez-la fugacement dans ce clip.

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En parcourant les allées, nous dépassons quelques sculptures hellénisantes, probablement en stuc, est-il nécessaire de vérifier dans ce monde de l’illusion.

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En moi, ressuscite l’Antiquité ou plutôt la grande époque des péplums, ces films qui relatent, de manière plus ou moins romancée, des épisodes de l’Antiquité qu’elle soit romaine, grecque ou égyptienne.
Ce genre cinématographique tirait son nom du grec ancien péplos qui désignait la tunique féminine de la Grèce antique. Producteurs et réalisateurs s’aperçurent que cette grande pièce d’étoffe maintenue par des agrafes permettait de montrer beaucoup de jambes et d’épaules nues avec un alibi historico-culturel en béton. « Un homme qui sait se tenir a toujours de l’allure en toge, et puis, c’est connu, les romains mangeaient couchés, gouvernaient couchés, d’où justification d’un nombre étonnant de scènes à l’horizontale ».
Les péplums en technicolor et cinémascope connurent une extraordinaire vogue dans les années 1950-60. Ce fut plus de 150 films du genre qui furent tournés à cette époque dans les studios de Cinecittà.
Heureux enfant que je fus alors, le samedi soir, mon regretté frère aîné m’accompagnait au cinéma Le Dauphin de mon bourg natal sis à cinquante mètres de la maison familiale.
Les américains profitaient du coût moindre des studios romains et de la qualité exceptionnelle des techniciens italiens (des artisans artistes) pour tourner leurs grandes fresques antiques : Quo Vadis ? avec Robert Taylor, Ulysse avec Kirk Douglas, Spartacus avec Kirk encore, Les douze travaux d’Hercule, La bataille de Marathon, Les derniers jours de Pompéi, Ben Hur bien sûr, sans oublier le colossal Maciste héros d’une longue série de nanars.
Ce matin, est-ce la vision d’un imposant cheval ou l’allusion à Homère dans la chronique de la Gazzetta, je pense plus particulièrement à la belle Hélène de Troie ou, plus exactement, à son interprète la sublime Rossana Podestà.

Rossanna Podesta blog

Je me demande même si je n’avais pas découpé son portrait dans une revue traînant dans la salle d’attente du cabinet de mon dentiste. Pour elle, je serais monté sur le toit du monde mais elle préféra finir sa vie avec le célèbre guide de haute montagne Walter Bonatti !
J’exagère ? En tout cas, elle avait devancé dans le casting Brigitte Bardot qui se contenta du rôle d’Andraste, l’esclave d’Hélène. B.B se consola dans les bras de Roger Vadim qui la rejoignait sur le tournage.
Allez, je me calme sinon mon cœur va lâcher !
La visite des décors, clou de la matinée, n’étant prévue que dans une heure trente, on nous invite à découvrir une exposition sur la genèse de Cinecittà.
Ô surprise, la citta del cinema est née dans les années 1930 dans l’esprit de Luigi Freddi, chef de la Direction générale du Cinéma italien du gouvernement fasciste de l’époque. Outre de concurrencer les Etats-Unis en créant une sorte de Hollywood sur Tibre, le but était de développer un cinéma de propagande fasciste voire de rêver à une Troisième Rome après celle de Remus, Romulus et César, puis celle de la papauté triomphante entre Renaissance et baroque.

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Le 28 avril 1937, Benito Mussolini inaugure ce gigantesque centre industriel cinématographique construit en une quinzaine mois, à neuf kilomètres au sud du cœur de Rome : une superficie de 60 hectares, 73 bâtiments, 21 studios de tournage, 75 kilomètres de rues.
Première superproduction du parti fasciste, l’action de Scipion l’Africain se situe à la fin de la Deuxième guerre punique (vers 200 avant J.C) et raconte comment le général romain força Hannibal, entré en Italie par les Alpes avec des éléphants (vous le savez depuis le premier volet de mes Vacances romaines), à retourner à Carthage. Clairement, l’intention était d’établir un parallèle entre la victoire sur Carthage et la récente conquête de l’Éthiopie par Mussolini en 1935.
On réquisitionna des pachydermes dans tous les cirques du pays et, comme cela ne suffisait pas, on en fit construire tout un régiment en papier mâché.
L’historien du cinéma Jean Tulard écrit que le Duce en personne dirigea certaines scènes de batailles. Alberto Sordi, simple figurant, confiait : « Impossible de me rappeler si j’étais un carthaginois ou un romain, mais je me souviens des tentes énormes, les braseros, le bruit, les assistants de Gallone (le réalisateur) qui hurlaient dans des mégaphones ».
Il pleuvait lors de la reconstitution de la bataille de Zama : les vrais éléphants prirent la poudre d’escampette terrorisés par les clameurs des légions braillardes de figurants venus des quartiers populaires, ceux en papier mâché se détrempèrent et s’effondrèrent.
Mais le plus cocasse peut-être, c’est que l’acteur qui interprétait Scipion s’appelait … Annibale Ninchi !

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Toujours est-il que Scipion l’Africain, sorti en 1937, fut primé la même année à la Mostra de Venise et reçut la coupe Mussolini, ancêtre du Lion d’or. C’est bizarre l’Histoire, même quand il s’agit de cinéma, non ?
Bien évidemment, Mussolini profita de ce media puissant pour diffuser des « actualités » à la gloire de l’idéologie fasciste. Tout cela s’arrêta brutalement avec sa chute le 25 juillet 1943.
Entre 1943 et 1946, Cinecittà, abandonnée, accueillit des réfugiés sans abri qui venaient se mêler aux figurants quand les tournages recommencèrent. Ils revivaient dans une Rome incendiée par Néron, des scènes de destruction qu’ils avaient réellement connues durant la guerre.
Naquit alors bientôt le mouvement du néo-réalisme italien dont les œuvres les plus célèbres sont Rome ville ouverte de Roberto Rossellini et Le voleur de bicyclette de Vittorio De Sica.
J’entre maintenant dans une petite salle qui marque, après la période florissante des péplums, la troisième ère historique de Cinecittà. Elle se confond magiquement avec Federico Fellini.
Le génial réalisateur, pour atteindre ses rêves et ses obsessions, occupa jusqu’à huit ou neuf studios de tournage, y construisit des rues (la Via Veneto de La Dolce Vita), le métro de Fellini Roma, la mer de E la nave va, des villes sorties de son imagination : « Le cinéma est la manière la plus directe pour entrer en compétition avec Dieu » affirmait-il.
Je sais bien que quelques décors de ses films ont disparu dans un incendie, il y a quelques années, mais j’avoue être déçu que quelques mètres carrés seulement soient dédiés à celui qui a largement contribué à la mythologie du lieu. J’avais tellement aimé l’exposition qui avait été consacrée au maestro visionnaire au musée du Jeu de Paume à Paris :
Voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2010/01/26/cinema-paradiso-fellini-parigi/
Je me contente donc de quelques fac-similés de ses croquis, de quelques réductions d’objets symboles de ses œuvres (la proue de navire et le rhinocéros de E la nave va, l’éléphant d’Intervista, l’arbre d’Amarcord) avec en fond sonore, quelques dialogues cultes et la merveilleuse musique de Nino Rota.

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Je remballe ma déception et ressens tout de même une belle émotion avec des vêtements portés par Anita Ekberg dans La Dolce Vita, Giuletta Masina (l’épouse de Fellini) et Marcello Mastroianni dans Ginger et Fred, la robe rouge de cette même Giuletta dans Juliette des esprits, et même le costume de l’enfant qui joue de la flûte dans le final de Huit et demi.

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Je retraverse les jardins pour visiter maintenant un espace dit « bâtiment présidentiel ».
Ça tourne à Cinecittà, ça tournait plutôt ! Le parcours dans un dédale de pièces nous raconte l’histoire des studios de 1937 à 1989 et rend hommage aux interprètes et aux films les plus célèbres à travers une riche collection de photographies, extraits de films et costumes.
Si le temps ne m’était pas compté, je camperais volontiers dans cette caverne d’Ali Baba du cinéma qui réveille tant de souvenirs : des costumes de Quo Vadis ?, de Senso le film de Luchino Visconti, celui du pape porté par Michel Piccoli dans Habemus papam de Nanni Moretti, un scooter, celui que pilotait Gregory Peck dans Vacances romaines ?

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Sur les écrans, surgissent furtivement Gina, Sophia, Claudia, Monica, Anita, sniff pas Rossana (!). Parce qu’il jouissait d’une extraordinaire popularité en Italie, un espace est dédié à l’acteur comique Totò, je suis certain que vous le connaissez tant il a joué avec les plus grands noms, réalisateurs et acteurs, du cinéma italien.

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Don Camillo sonne les cloches sous l’œil réprobateur du maire Peppone, Clint Eastwood guette derrière la porte du saloon de Pour une poignée de dollars, à la suite de Sergio Leone les westerns spaghetti s’invitèrent dans les studios romains (37 du genre en 1965 !).

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Des espaces didactiques nous informent sur le travail du scénario, du son, de l’illusion. C’est cocasse d’apprendre par exemple que les drakkars vikings qui sillonnaient les périlleuses mers nordiques étaient fabriqués à partir de boîtes de pâtes Buitoni peintes et plongées dans une baignoire pleine de glace carbonique.
Interactivité, j’ai plaisir à ouvrir les tiroirs d’une bibliothèque pour retrouver des objets et des effets personnels de certains réalisateurs, tels le chapeau et l’écharpe rouge de Fellini.

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Ces quelques miettes ramassées à la hâte ne calment pas ma faim de loup cinéphile mais, à défaut de la reconnaissance du ventre, mon esprit s’est bien évadé tout de même.
Je sors de cette immersion, en toute logique (!), en traversant le décor de l’intérieur du sous-marin S-33 du film U 571.
C’est parti pour la promenade, un peu au pas de course, vers quelques décors. Aucune visite guidée en français n’étant prévue, je compose avec la langue anglaise. Tant de mots sont entrés dans le langage cinématographique : storyboard, casting, travelling, steadycam, flashback …
On rejoint vite l’entrée du mythique Teatro n°5, le royaume de Federico Fellini : « Quand on me demande dans quelle ville, j’aurais aimé vivre, Londres, Paris ou Londres, je réponds sincèrement, Cinecittà ! »
C’est sur ce plateau que le maître inventait ses mondes fantasmagoriques.

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Nouvelle déception, l’entrée n’est pas autorisée ce matin. Notre guide essaie de faire avaler la pilule en relatant, croquis à l’appui, l’anecdote de la reconstitution de la Via Veneto pour La Dolce Vita.
Il paraît que dans le réel, l’artère romaine était trop bruyante et trop pentue pour qu’opèrent les techniciens. Federico avait même envisagé d’appeler son film Via Veneto. Par la suite, habité par sa fiction, il préféra toujours son décor et pestait contre l’original.
Miracle du cinéma, de nos jours, c’est grâce à lui que de nombreux touristes, moi compris, vont faire, lors de leur séjour à Rome, un tour du côté de la vraie Via Veneto qui a pourtant beaucoup perdu de son attrait.
Mieux encore, summum de la reconnaissance, paparazzo (surnom donné par Fellini au jeune photographe suivant le héros du film Marcello Mastroianni), et fellinien sont des mots entrés dans notre dictionnaire. « J’avais toujours rêvé, quand je serais grand, de faire adjectif » avoua un jour l’omniprésent Fellini ! Paparazzi est le mot de la langue italienne le plus connu de la planète après pizza et spaghetti.
Me reviennent quelques lignes des Chantiers de la gloire, le livre de souvenirs du réalisateur Jean-Jacques Beineix qui tourna à Cinecittà son esthétisante Lune dans le caniveau avec Gérard Depardieu et Nastassja Kinski : « En fait, à Cinecittà, tout était à Fellini. J’allais m’asseoir sur une chaise :
-Attention, c’est la chaise de Fellini !
-Á propos, le grand moustachu, l’accessoiriste, tu sais que c’est l’accessoiriste de tous les Fellini.
-Tiens, le chef constructeur s’en va sur un autre film …
-Me dis pas Fellini ?
-Oui, E la nave va. »
Cela me persuade que je ne pouvais pas prétendre entrer au Teatro n°5.

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Allez, on accélère dans les allées fleuries de lauriers roses ! On ne croise aucune âme qui vive sinon un autre groupuscule de touristes.
Enfin, un décor : on entre dans un temple d’Hérode à Jérusalem créé pour un film sur la jeunesse du Christ qui sort courant 2016.
Ce n’est pas le mur des lamentations mais, encouragé par la guide, chacun tâte les gros moellons de résine qui sonnent le creux. Á peine, vous pénétrez dans un des édifices que vous vous retrouvez à l’extérieur, dans un non-lieu, nez à nez avec un échafaudage.

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Nous rejoignons la « Piscine », un vaste terrain vague dont la perspective est barrée par un immense mur de béton : le mur de l’illusion. En effet, ce cyclo recouvert de bleu ou de vert permet, comme pour le bulletin météo sur nos petits écrans, d’intégrer des images de synthèse géantes. Par cet artifice, on a pu reconstituer ici de grandes batailles navales et établir un camp de base sur l’Everest.

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Changement de décor, changement d’époque, on plonge en plein Quattrocento. Le lieu a été inspiré par la ville toscane d’Assise pour un téléfilm retraçant la vie de Saint François.

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Des parties du même set peuvent avoir plusieurs usages et être adaptées à d’autres villes médiévales. Ainsi un balcon a servi pour une scène avec Roméo et Juliette. De même, pour les besoins d’un autre tournage, la façade de l’église a été retouchée.
On traverse maintenant une vraie farfouille, un hangar d’objets hétéroclites, amphores, bustes mutilés, tronçons de colonnes, au rebut ou dans l’attente d’un hypothétique recyclage pour de futures productions.

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Á la sortie de la remise, nous effectuons un nouveau saut au temps des péplums avec une déambulation dans les décors de la célèbre série Rome. Ici, tout est faux mais aussi si vrai tellement tout est intact, debout, coloré, à la différence des forums que j’ai visités, il y a quelques jours, à proximité du Colisée. Et si, en fin de compte, la vraie Rome se trouvait à Cinecittà ?
Je me détache volontairement de ma guide toujours aussi speed, pour vivre, pendant quelques instants, deux mille ans en arrière. Je m’engage dans des rues du quartier pauvre (au temps de Jules César qui y naquit) de Subure, j’entre dans des maisons et des temples, qui mènent nulle part, sinon évidemment dehors au milieu d’échafaudages.

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Magie du cinéma mais je dois vite arrêter mon char à cause de cette maudite « accompagnatrice » ! Avancez ! Moteur ! Coupez ! On se croirait presque sur un tournage bordélique du réalisateur iconoclaste Jean-Pierre Mocky, il tourna avec les plus grands à Cinecittà.
Je regrette de ne pouvoir faire un court crochet par Broadway dans le décor du film de Martin Scorsese Gangs of New York que j’aperçois au bout d’une allée.

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Est-ce pour apaiser mon léger agacement, ma compagne m’offre à la librairie un joli petit ouvrage : Cinecittà une magie sans fin.
Pour être parfaitement sincère, je crains qu’au fil du temps, sa magie ne s’estompe. L’âge d’or de l’usine à rêves est révolu. Comme un symbole, Scorsese a préféré tourner son ode au cinématographe Hugo Cabret dans des studios londoniens.
Cinecittà tente de survivre avec les tournages de séries, de publicités, et aussi, c’est cocasse, l’enregistrement d’émissions de téléréalité comme la réplique berlusconienne de notre Loft.
Hors évidemment la découverte des décors, je retiens de ma visite le plaisir d’un vagabondage et d’une immersion dans mes propres souvenirs cinématographiques. Ce n’est pas si mal.
D’ailleurs, nous le prolongeons en déjeunant à la terrasse de la cafeteria.
Je souris, mon set de table restitue un court dialogue d’un film de Nanni Moretti vantant la Sachertorte.

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« Quoi ? Vous n’avez jamais goûté au Sachertorte ? Eh bien, si nous continuons comme ça, nous sommes mal ! » Moretti, amoureux fou de ce gâteau au chocolat viennois créé par Franz Sacher, a appelé sa société de production Sacher films, possède dans le Trastevere la salle de cinéma Nuevo Sacher, a créé le Sacher festival du court métrage dont le prix est le Premio Sacher. Il fallait que vous le … sachiez ! Savoureux cinéma qui s’invite même dans nos assiettes !

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Cet après-midi, nous changeons de décor, c’est peu de le dire. Si je voulais jouer les iconoclastes, je parlerais d’un autre théâtre de mystifications : direction la basilique saint Jean de Latran.
San Giovanni in Laterano est la cathédrale de Rome et le pape en est l’évêque. Premier édifice chrétien construit en Occident à partir de 320, c’est la « mère et tête de toutes les églises de Rome et du monde. ». Cela explique, peut-être, la nécessité de franchir des portiques de sécurité.
Des liens sont tissés entre ce monument et la France depuis qu’Henri IV eut soutenu, lors de son règne, des dépenses du chapitre. C’est ainsi que le président de la République de notre pays possède le titre honorifique de chanoine d’honneur de Saint Jean de Latran et que Nicolas Sarkozy crut malin d’y prononcer un discours mettant en exergue le rôle supérieur du prêtre sur l’instituteur dans l’éducation.

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Au sommet de la façade, un groupe de saints gigantesques (7 mètres de haut), adeptes d’émotions extrêmes, prêchent dans l’azur autour du Christ et de Saint Jean le maître des lieux.
L’église fut fondée au IVe siècle par l’empereur Constantin mais, détruite à plusieurs reprises par les invasions (les sacs de Rome), des incendies et même un tremblement de terre, il ne reste rien du monument antique. Au total, une vingtaine de papes s’attelèrent, au fil des siècles, à construire, embellir et restaurer l’endroit.
La basilique actuelle date principalement du XVIIe siècle, le pape Innocent X ayant alors commandé sa rénovation à l’architecte Borromini. Celui-ci opéra un travail de modernisation en transformant l’intérieur médiéval en un style baroque.

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Peut-être parce qu’un office est imminent, l’atmosphère est au recueillement ; rien à voir avec l’effervescence presque indécente de la veille à Saint-Pierre.
Dès l’entrée, je suis surpris par la longueur de la nef centrale (il y a 5 nefs au total) : ses 130 mètres la placent au second rang dans le monde immédiatement derrière la basilique Saint Pierre de Rome.
Ce n’est pas la honte des propos tenus par notre ex président qui me fait baisser les yeux mais la beauté du pavement. Il est de style cosmatesque, cette appellation typiquement romaine provenant de Cosmati, une famille de marbriers du Moyen-Âge qui créaient des œuvres de marqueterie à partir de marbres colorés et de porphyre rouge et vert prélevés dans les ruines antiques.
Sur les murs de la nef sont disposées des niches abritant d’imposantes et expressives statues des apôtres. Je repère, entre autres, Saint Matthieu avec son évangile, Saint Barthélémy avec la dépouille de sa propre peau, il aurait été écorché vif, Saint Simon et la scie qui l’aurait découpé en deux, Saint Philippe et sa croix, il fut un des disciples crucifiés, et Saint Thomas dressant le doigt qui aurait touché la plaie du Christ. Ça fait un peu gore cette litanie mais au quiz des apôtres, je me défends honorablement, n’est-ce pas ? Je reconnais que ce n’est pas mon instituteur qui m’inculqua ces connaissances.

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Remontant la nef, je parviens à la croisée du transept à hauteur de l’autel papal surmonté d’un magnifique baldaquin de style gothique, œuvre datant de 1367 (restaurée en 1861) du toscan Giovanni di Stefano. Il renfermerait les crânes de Saint Pierre et Saint Paul. J’ai toujours été étonné que les reliques soient « éparpillées par petits bouts façon puzzle » pour pasticher irrespectueusement Bernard Blier dans Les Tontons flingueurs !
Seul le Pape, en tant qu’évêque de Rome, est autorisé à célébrer la messe devant cet autel.

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L’office commençant, je me hâte discrètement d’admirer encore les fabuleux plafonds à caissons frappés des armoiries papales, la profusion de fresques, de marbres et de dorures, un orgue ancien aussi.
Cet après-midi, je suis immunisé contre le syndrome de Stendhal au point que j’abandonne un moment mes amis pour, moyennant une modeste obole, me glisser dans le charmant petit cloître du XIIIe siècle attenant.

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C’est encore une autre douceur de vivre empreinte de poésie. Il fait bon d’en faire le tour en solitaire, enfin presque, une dame à cornette m’accompagne, en tout bien tout honneur ! Les colonnettes torsadées et colorées, quasi « cosmatesques », les frises, le puits, sont d’une élégance touchante.
J’allais oublier mes amis et ma compagne, pourtant je n’ai aucune envie subite d’entrer dans les ordres.
Contigu à la basilique, se dresse le palais de Latran (Palazzo Lateranense) où les papes résidèrent pendant plus de dix siècles. Ici ainsi que dans la basilique, se réunirent plus de 250 conciles. C’est là qu’à l’issue de celui de 1215, le pape Innocent III décida de lancer une armée de croisés en Languedoc pour venir à bout de l’hérésie albigeoise. C’est là aussi qu’en 896, se tint un procès macabre, l’accusé étant le cadavre du pape Formose qu’on jeta finalement dans le Tibre pour avoir sacré empereur le « barbare » Arnoul, dernier représentant des Carolingiens.
C’est en ce palais que furent signés les fameux accords du Latran, le 11 février 1926, entre le Royaume d’Italie représenté par le président du conseil des ministres Benito Mussolini, et le Saint-Siège représenté par le cardinal Gasparri secrétaire d’État du pape Pie XI.
Ils reconnaissaient d’une part la souveraineté du pape sur l’État du Vatican composé de la cité du Vatican et de quelques propriétés immobilières jouissant d’un privilège d’extraterritorialité (dont la basilique majeure Saint Jean de Latran), ainsi que d’autre part, Rome comme capitale de l’État italien.
A titre de compensation pour les territoires enlevés au Saint-Siège, l’Italie verserait au Vatican une consistante indemnité financière.
Par ailleurs, le catholicisme fut déclaré « seule religion de l’État » et l’Église vaticane acquit une position privilégiée en matière scolaire et matrimoniale : enseignement religieux obligatoire, divorce interdit, prêtres dispensés du service militaire…
Ces accords furent confirmés par le gouvernement républicain qui succéda au régime mussolinien et sont toujours en vigueur, à quelques « détails » près comme l’interdiction du divorce (!).
En contournant le palais, je me retrouve sur la Piazza San Giovanni in Laterano.

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On peut également accéder à la basilique de ce côté, une statue d’Henri IV se trouve d’ailleurs près du porche.
Il ne peut en être autrement à Rome, un obélisque est érigé au centre de la place. Il est le plus haut des treize qui ornent les différentes places de la capitale. Couvert de hiéroglyphes, il fut construit par le pharaon Thoutmosis III au XVe siècle avant J.C, près du temple d’Amon à Karnak. Constantin le fit transporter en 337 de Thèbes à Alexandrie pour l’installer à Constantinople mais il n’eut pas le temps de mener à bien son projet. Son fils Constance préféra l’acheminer à Rome en 357 et l’érigea à la spina du Circus Maximus. Retrouvé brisé lors de fouilles, en 1587, le pape Sixte Quint décida de le restaurer et de le transporter en son endroit actuel. Ça vous laisse rêveur … comme la jeune fille ?

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En ce premier après-midi de Week-end rital, les bus sont rares sur cette place quasi déserte. Dans l’attente, je vous laisse quelques instants en compagnie d’Étienne Daho :

Paris est sous la pluie, le bus de fortune (oh ces satanés amortisseurs !) nous redescend vers le Trastevere. Il a la bonne idée de longer le Circus Maximus (ou Circo Massimo), du moins ce qu’il en reste, c’est-à-dire pas grand chose : une longue coulée verte desséchée coincée entre le Palatin et l’Aventin et quelques maigres éléments de maçonnerie.

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Ce fut le plus grand hippodrome du monde avec sa piste, étirée sur plus de cinq cents mètres, réservée aux courses de chars. Selon Pline l’Ancien, il pouvait accueillir 250 000 spectateurs.
Ses deux obélisques érigés par Auguste et Constance, vous le savez si vous me lisez attentivement, sont visibles de nos jours à la Piazza del Popolo et la Piazza San Giovanni in Laterano que nous venons de quitter.
Le Circus Maximus sert aujourd’hui pour de grands rassemblements et des concerts. Bruce Springsteen s’y sera produit le 15 juillet, je l’aurai vu deux jours auparavant à Bercy (patience, je vous en parlerai). One two three four, le pape du rock chez l’empereur Auguste, ça doit avoir de la gueule !
Douceur de vivre, on se pose à la terrasse d’un café de la Piazza di Santa Maria in Trastevere qui s’anime progressivement en cette fin d’après-midi.
« Un gelato al limon … de la crème glacée de citron, citron glace coulé au fond d’une ville », je vous laisse écouter Paolo Conte le temps de déguster ma glace beaucoup plus sophistiquée !

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Un artiste de rue, soyons indulgent avec la dénomination, trouble ma délectation en se traversant la gorge avec un poignard. Il doit y avoir un truc car je l’ai déjà vu faire en d’autres endroits. Un petit cobra enfoui dans la cagette de fruits sur le porte-bagages de sa bicyclette serait plus efficace, souvenez-vous d’Elizabeth Cléopâtre Taylor. Tout ça, c’est du cinéma !
Ce soir, nous mangeons chez Ivo, encore une excellente suggestion d’Andrea le propriétaire de notre location. Ça fait un peu cantine, la terrasse déborde sur la chaussée, le patron et les serveurs sont sympas, la cuisine est authentique et sincère et les prix très honnêtes : bruschetta pomodoro e basilico, succulente petite pizza capricciosa (elle déborde de l’assiette) avec un vin rouge du Latium.
La douceur de vivre à Rome !

Publié dans:Coups de coeur |on 19 juillet, 2016 |1 Commentaire »

Vacances romaines (5)

Venerdi 27 maggio

C’est vendredi. C’est le jour du poisson, le jour où l’on doit manger maigre suivant les préceptes de la religion chrétienne. C’est le jour de Saint-Pierre, comprenez ici la visite de la basilique.
Nous avions envisagé d’effectuer la visite le surlendemain pour cause de gratuité des musées du Vatican, le dernier dimanche du mois, mais a contrario, ce devait être aussi un jour de grande affluence car, à midi, le pape récite la prière à l’ange gardien avec les fidèles.
Pour limiter au maximum la foule, nous nous y rendons en début de matinée par le bus. Étonnamment, c’est la première fois de notre séjour que le gardien de notre résidence nous met en garde contre les vols et recommande fermement à ma compagne de mettre son sac devant la poitrine. N’y aurait-il pas que des âmes charitables en ce sanctuaire ?

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Nous passons devant le château Saint-Ange, ainsi nommé parce que lors de la grande peste de 590, le pape Grégoire Ier aurait eu une vision de l’archange Michel, au sommet de l’édifice, signifiant la fin de l’épidémie en rengainant son épée.
Peu après, en bonnes brebis au sens religieux du terme, nous suivons (bêtement, c’est le mot) le troupeau de sœurs et de jeunes chrétiens qui descendent du bus à la station suivante. Ils s’égaient dans les immeubles voisins tandis que nous nous retrouvons seuls sur le trottoir. À cette station, les voies du seigneur sont sinon impénétrables du moins pas des plus accessibles.
Voilà ce que c’est d’être un peu trop mouton, qu’à cela ne tienne, nous remontons dans le bus suivant pour enfin atteindre la place Saint Pierre.
Nous avons donné rendez-vous à nos amis, un peu présomptueusement, devant la basilique. Nous ne sommes pas sur le parvis de Notre-Dame de Paris : ici, tout est démesurément grand.

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Nous attendent-ils au pied de l’escalier devant la basilique ou au-delà des portiques de sécurité ? La place en forme d’ellipse mesure 198 mètres sur son grand axe et 148 sur le petit. Elle est occupée en partie par un océan de chaises vides prêtes à accueillir la foule des fidèles lors de cérémonies, messes et apparitions papales.
De plus, le contact téléphonique est mystérieusement impossible.
Dans l’attente d’un hypothétique miracle des ondes numériques, c’est le lieu ou jamais non, « ô range » priez pour nous, j’apprécie l’élégance des deux fontaines jumelles sculptées au XVIIe siècle, les « deux pyramides d’écume blanche ».

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Je suis bientôt attaqué par une nuée de vendeurs ambulants de bouteilles d’eau soi-disant fraîches, de tiges à selfies, de fleurs, si ce n’est pas des articles de luxe contrefaits ou des stickers pour des pizzerias du quartier. Ça tient un peu du Carreau du Temple, au sens de l’ancien marché parisien. Vous ne les avez pas repoussés qu’ils vous harcèlent de nouveau quelques mètres plus loin. En plus, à défaut d’être physionomistes, ils semblent polyglottes et ont réponse dans votre langue à tous vos refus même polis.
Pour leur échapper, la solution est de franchir les portiques de sécurité à hauteur des colonnades conçues par Le Bernin. Le génial architecte, suivant les instructions du pape Alexandre VII, imagina la place comme un espace entre deux bras symbolisant l’église accueillant la foule des pèlerins. Construites en 1660, ces colonnades se composent de quatre rangées de 284 colonnes d’une hauteur de vingt mètres. Elles sont surmontées de 140 statues hautes de deux mètres, toutes crées par Le Bernin et ses élèves, représentant les saints et pères de l’église.
Le Bernin maîtrisait également la géométrie : si l’on se place sur un des deux foyers de l’ellipse matérialisés par des plaques de marbre, il semble que la colonnade la plus proche n’est constituée que d’un seul rang de colonnes.

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Au centre de la place, se dresse l’inévitable obélisque taillé dans le granite rouge d’Assouan, à l’origine, au Ier siècle avant J.C, à Héliopolis, pour Caius Cornelius Gallus préfet romain en Égypte. Il fut rapporté à Rome en l’an 37 sur ordre de Caligula qui l’installa dans ce qui sera connu plus tard comme le cirque de Néron. Pline l’Ancien rapporte qu’il fallut construire un navire de mer, le Mirabilis Navis, exclusivement pour son acheminement. Il est communément cité que l’apôtre Pierre fut crucifié, la tête en bas, vers 67-70, approximativement au pied de cet obélisque, d’où parfois son appellation d’aiguille de (Saint) Pierre.
En 1585, le pape Sixte Quint inaugura sa valse des obélisques en déménageant celui-ci à son emplacement actuel.
Ça y est, le contact est établi avec nos amis, ils vont bientôt nous rejoindre à l’entrée de la basilique. En groupes, en ligues (au moins celles des adorateurs du selfie !), en processions, nous circulons de manière très pacifique dans les allées aménagées au milieu des chaises jusqu’au pied des marches.

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Nous pouvons contempler à notre aise l’immense façade conçue par Carlo Maderno, reprenant en partie le projet de Michel-Ange. Réalisée, au début du XVIIe siècle, en travertin avec des colonnes corinthiennes, elle s’étend sur une longueur de 144 mètres et une hauteur de 45 mètres. Certains puristes lui reprochent sa massive apparence plus proche d’un palais que d’une église, ainsi que sa trop grande avancée qui laisse la coupole en retrait.
Sans crainte du vertige, sinon celui que peut renvoyer l’humanité actuelle, le Christ Rédempteur, saint Jean Baptiste et les onze apôtres sont juchés sur l’attique. Un petit cocorico : les statues du Christ et de saint Jean sont l’œuvre du sculpteur lorrain Siméon Drouin. Chacune des sculptures possède une taille de six mètres.

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Au pied des marches, on est accueilli par deux statues colossales de saint Pierre et saint Paul. Modernes, elles furent commandées par Pie IX au XIXe siècle. Signe de la nouvelle ère numérique, elles surgissent au-dessus de deux écrans géants destinés aux retransmissions des cérémonies.

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Je me mets à l’ombre dans le portique ou narthex qui précède l’entrée dans la basilique elle-même. À l’une des extrémités de la longue voûte décorée de stucs et de dorures, dans une mise en scène assez théâtrale, je découvre une statue équestre de celui qui, selon une chanson populaire, aurait été à l’origine de ma profession.

Saint Pierre narthex blog

Statue Charlemagne Saint Pierre blog

Non ne croyez pas France Gall, ce sacré Charlemagne n’a pas inventé l’école, il était même, dit-on, fort peu instruit. Cela dit, de nos jours, il aurait peut-être le bac comme (presque) tout le monde !
Par contre, Charles Ier le Grand, c’est son nom officiel, fut effectivement couronné empereur en l’an 800 par le pape Léon III dans l’ancienne basilique Saint Pierre construite sous le règne de Constantin, presque au même emplacement que l’actuelle.
Voilà, nous avons retrouvé nos amis et franchissons l’une des cinq grandes portes de bronze pour accéder enfin à l’intérieur du monument.
Je sors mon guide stendhalien : « … Nous voici dans Saint Pierre. On ne peut qu’admirer la religion qui produit de telles choses. Rien au monde ne peut être comparé à l’intérieur de Saint Pierre. Après un an de séjour à Rome, j’y allais encore passer des heures entières avec plaisir. Presque tous les voyageurs éprouvent cette sensation. On s’ennuie quelquefois à Rome le second mois du séjour, mais jamais le sixième ; et si on y reste le douzième, on est saisi de l’idée de s’y fixer. » Je n’aurai pas cette patience.
Un certain temps est nécessaire pour appréhender toute la grandeur de la basilique. Il faut que l’œil s’acclimate à ses immenses proportions. Au premier abord, malgré sa perspective grandiose, elle apparaît moins vaste qu’elle ne l’est en réalité, cette illusion provenant sans doute de l’harmonie de l’architecture. Il faut être au pied de chaque élément du décor pour en saisir le gigantisme. Par exemple, les deux anges enfantins qui soutiennent les bénitiers en marbre font presque deux mètres.

Bénitier Saint-Pierre blog

L’embellie est de courte durée. Je constate une grosse cohue dans la première chapelle à droite en entrant : les flashs crépitent (ils sont curieusement autorisés ici), une forêt de tiges à selfies se dresse. On pourrait imaginer trouver au milieu de la bousculade le pape François ou une personnalité importante. Mais non, la vedette est la célèbre Pietà, le célèbre groupe de marbre de Carrare que sculpta Michel-Ange à l’âge de vingt-quatre ans, pour le Jubilé de 1500.

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On ne peut l’observer qu’à distance respectable derrière une vitre blindée depuis qu’en 1972, un déséquilibré la mutila à grands coups de marteau. C’est dire que l’émotion est malheureusement absente devant ce chef-d’œuvre, son mouvement des corps et le rendu de ses drapés.
Exaspéré par les goujats qui tentent de se frayer un chemin à grand renfort de coups de coude, je pourrais fanfaronner ma chance d’avoir presque touché une copie parfaite dans la chapelle de l’école des Beaux-Arts de Paris, à l’occasion de journées du patrimoine. D’autant qu’en bons faiseurs de selfies qui se respectent, ils tournent le dos à la Vierge tenant sur ses genoux son fils le Christ mort !
Impossible évidemment de lire sur le ruban qu’elle porte en sautoir, la signature de l’artiste. Un détail pittoresque car c’est la seule sculpture que Michel-Ange signa. Ayant surpris une conversation de visiteurs déclarant que son auteur était un certain Gobbo le Milanais, blessé et orgueilleux, il s’introduisit une nuit dans la basilique pour graver cette inscription : « Michel-Ange Buonarroti le Florentin l’a fait » (traduction).
Non loin de là, le monument dédié à la reine Christine de Suède attire aussi la foule. Couronnée en 1650, celle qu’on appela la reine Christine ne se maria pas et abdiqua quatre ans plus tard, avant de se convertir au catholicisme bien que fille d’un éminent protestant sous la Guerre de Trente Ans. Après que le pape Alexandre VII eût exigé son abjuration publique, elle fut reçue avec faste à Rome. Elle s’installa au palais Farnèse et entretint une relation sentimentale jusqu’à la fin de sa vie avec … un cardinal.

Saint Pierre Christine de Suède blog

Après un séjour en France et quelques manigances avec le cardinal Mazarin (elle réclama la condamnation à mort pour trahison de son écuyer à Fontainebleau), elle se fixa définitivement à Rome dans un palais du Trastevere qu’elle transforma en musée. Elle mena alors une vie de mécénat et devint amie de nombreux artistes dont Le Bernin. Son corps repose dans la crypte de la basilique.

Saint Pierre tombe Jean Paul II blog

Ouf, voici un coin de relative tranquillité, une espèce de « fan zone » paisible où quelques fidèles nostalgiques se recueillent devant le tombeau de Jean-Paul II.
Lors de ses funérailles, en avril 2005, la foule scanda en italien « Santo subito ! », Saint tout de suite. Un mois et demi plus tard, son successeur Benoit XVI dispensa du délai nécessaire de cinq ans, la cause en béatification de Jean-Paul II.
Ce ne fut pas si simple, quelques théologiens s’opposèrent à cette rapide sanctification, étayant leur refus avec les considérations du pape défunt sur la contraception, le rôle des femmes au sein de l’Église catholique, la couverture de quelques affaires de pédophilie de prêtres catholiques (tiens, tiens !) et quelques négociations financières opaques avec la banque Ambrosiano.
Tout finit par s’arranger, ainsi la guérison, reconnue comme miracle, de la maladie de Parkinson d’une sœur d’Aix-en-Provence facilita la décision vaticane de béatification. Le cercueil de Jean-Paul II fut retiré de la crypte en avril 2011 et ré-inhumé le 2 mai dans la chapelle Saint Sébastien de la basilique à la place d’Innocent XI. Aux innocents les mains pleines et le tombeau vide !
Depuis, la congrégation pour la cause des saints, une réunion de cardinaux et évêques, a jugé que l’intercession de Jean-Paul avait été à l’origine de la guérison d’une Costaricienne atteinte d’une maladie incurable, ainsi sa canonisation s’est effectuée, en avril 2014, lors d’une cérémonie sur la place Saint-Pierre.
Ce jour-là, il ne fut pas le seul bienheureux pape à être déclaré saint de l’Église catholique. En effet, Jean XXIII fut également canonisé en la présence inédite de deux papes vivants, François et son prédécesseur Benoit XVI.
Ne me demandez pas pourquoi, j’étais encore jeune sans doute (!), je trouvais ce pape sympathique. Sa bonhommie rondouillarde tranchait avec l’ascétisme de Pie XII. Mon intuition n’était pas si mauvaise puisque les Italiens lui donnèrent le surnom affectueux d’Il Papa Buono, le Bon Pape.
En tout cas, j’avoue mon émotion devant le corps momifié de l’ex cardinal Angelo Roncalli qui repose, depuis 2001, dans un cercueil de cristal sous l’autel de la chapelle Saint Jérôme.

Saint Pierre Jean XXIII blog

Est-ce parce qu’il est décédé il y a maintenant plus d’un demi-siècle, je suis surpris de l’absence d’attroupement autour du Bon Pape.
Des 266 évêques de Rome appelés papes (liste approximative car sujette à caution), successeurs de Pierre, 148 sont inhumés dans la crypte ou à l’intérieur de la basilique Saint-Pierre. On l’a vu avec la reine Christine, des personnalités non religieuses y reposent également.
Me donnerait-on le bon Dieu sans confession ? Je n’en crois pas mes yeux, on m’autorise à pénétrer dans une zone du sanctuaire quasi désertée. Je comprends vite ma méprise, justement on filtre l’accès aux confessionnaux.

St Pierre blog

Une barrière nous empêche d’approcher de la statue en bronze d’un personnage barbu assis sur un siège : il s’agit de Saint Pierre, le premier des papes en quelque sorte. L’œuvre, postérieure au XIIe siècle, est la copie d’une autre statue en marbre, beaucoup plus ancienne, conservée dans les grottes vaticanes.
Saint Pierre tient fermement dans sa main gauche les fameuses clés du Paradis (pas moyen d’en faire un double !). Signe de vénération, le pied droit du saint est usé par les baisers déposés par les fidèles depuis des siècles.
« Le jour de l’Ascension, nos compagnes de voyage ont vu avec étonnement, et même avec une sorte de terreur, plusieurs paysans de la Sabine ; ils étaient réunis dans la grande nef autour d’une statue de Saint Pierre en bronze. Ils ont usé par leurs baisers le pied de bronze de cette idole. Ces paysans descendent de leurs montagnes pour célébrer la grande fête de Saint Pierre. Ils sont couverts de casaques de drap en lambeaux leurs jambes sont entourées de morceaux de toiles, retenus par des cordes en losanges ; leurs yeux hagards sont cachés p