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Par ici (l’Hôtel de) la Monnaie !

Faut-il y voir un acte inconscient lié aux mesures prochaines des « Marcheurs » visant à ponctionner ma retraite, j’ai souhaité visiter l’hôtel de la Monnaie qui, après quelques années de travaux, vient de rouvrir ses portes au public ?
Probablement pas ! Après l’Élysée, les jardins de Matignon, l’Assemblée Nationale, le Sénat, l’Académie française, j’étais simplement curieux de connaître la plus ancienne institution de France et la plus vieille usine de la capitale.

Monnaie tableau blogHôtel de la Monnaie blog

En effet, la Monnaie de Paris fut officiellement créée, le 25 juin 864, sous le règne de Charles II dit le Chauve, par l’édit de Pîtres (actuelle petite commune de l’Eure). Une refonte des monnaies fut alors programmée et des peines sévères requises contre les faux-monnayeurs. Charles le Chauve limitait à dix le nombre d’ateliers chargés de la frappe pour tout le royaume de Francie occidentale. Celui de Paris est le seul à avoir produit sans interruption depuis sa création.
Quelques emplettes m’ayant retardé, je décide de déjeuner avant d’envisager la visite. Et en cohérence avec le concept de la journée, comment ne pas choisir la bien nommée brasserie L’Assignat juste en face l’entrée du musée.

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Quoique bien plus récent que le nom qu’il porte, L’Assignat est aussi une institution du quartier de Saint-Germain-des-Prés, un des derniers petits bistrots qui subsistent de l’époque mouvementée de mai 68, celle à laquelle, étrangement, notre président de la République veut rendre hommage au printemps prochain. Un de ces lieux de perdition ou d’inspiration qui ne pouvait pas déplaire à l’ami Antoine Blondin qui habitait juste à côté rue Mazarine :
« Si je cherche du solide, autour de moi, je n’aperçois ni murs ni meubles, rien que des êtres. L’amitié ou l’amour des autres aura été mon manteau et ma maison. J’espère leur avoir donné en échange les satisfactions que je leur devais, mais je crains de les avoir déçus sur bien des points. Je ne déteste rien autant que de décevoir les gens. Je ne supporte pas d’entendre le bruit d’une porte ou d’un cœur qui se ferme. Et si vous me demandez quel doit être le sens d’une vie, je vous dirais que, faute d’accepter de lui donner un sens unique (quel qu’il soit), on risque beaucoup d’en faire un sens interdit. »
Sans doute, aurait-il aimé entrer sous la coupole de l’Institut, bien qu’il préférât le maillot jaune du leader du Tour de France à l’habit vert, mais comme il le faisait remarquer avec humour, entre chez lui et l’Académie française, il y avait cinq bistrots de trop … dont L’Assignat ? En tout cas, son portrait s’y trouve.

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L’Assignat fait tout naturellement dans la mixité sociale. Entre un babyfoot et un jukebox d’époque, sur les grandes tables se côtoient galeristes nombreux dans le quartier, étudiants de l’école des Beaux-Arts toute proche, ouvriers de chantiers voisins et … employés de la Monnaie de Paris. En soirée, ça sert même de lieu de répétition de fanfares pour des troisièmes mi-temps festives. À peine si le placide chien du patron rechigne à me céder sa place sur la banquette.
Ici, on sert des plats de copains, harengs pommes de terre à l’huile (tièdes évidemment !), museau vinaigrette, jambon persillé, à l’instant, la serveuse modifie l’ardoise et le petit salé lentilles remplace l’andouillette.
Devant un verre de Côtes du Rhône en guise d’apéritif, il me faut vous parler de l’assignat dont quelques fac-similés tapissent le mur.
L’assignat fut un papier monnaie qui circula durant la Révolution, pas celle de mai 68 mais la vraie de 1789. C’était un billet imprimé sur une seule face.
En 1789, les finances royales étaient dans un état catastrophique avec une dette évaluée entre 4 à 5 milliards de livres (1 livre valait 20 sous ou 240 deniers).
En mai 1789, à l’ouverture des États généraux, Jacques Necker proposa l’émission d’un « papier national », via la Caisse d’Escompte, qui se verrait affecté au règlement de la dette publique. Mirabeau déclara dans un de ses discours à l’Assemblée « qu’une nation peut être forcée de recourir à des billets d’état et qu’il faut bannir de la langue cet infâme mot de papier-monnaie ». Le risque de banqueroute étant grand, il fallut trouver de la « fraîche » de toute urgence et le 2 novembre 1789, l’Assemblée nationale constituante, suivant la suggestion de Talleyrand, décida que tous les biens du clergé seraient mis à disposition de la Nation. Dorénavant, ces biens seraient donc nationaux et destinés à être mis aux enchères confiées à une caisse de l’Extraordinaire.
La vente de tant de biens prenant plus d’une année, c’était un délai beaucoup trop long pour remplir les caisses vides de l’État et la faillite surviendrait bien avant. C’est ainsi qu’il fut décidé d’émettre, le jour même de l’ouverture de la caisse de l’Extraordinaire, des billets dont la valeur était assignée (gagée) sur les biens du clergé.
Le 6 décembre 1790, l’assignat est né ! Le principe est simple : toute personne désirant acquérir des parts dans les biens nationaux doit le faire via des assignats qu’ils achètent auprès de l’État. Une fois, la vente effectuée, les assignats sont détruits.
Le problème majeur du procédé est qu’il ne faut pas qu’il y ait plus d’assignats en circulation que la valeur des biens nationaux. À cette époque, les billets sont facilement falsifiables et le risque de trouver une quantité importante de faux assignats est grand.
Les premiers assignats affichant de gros montants, l’or et l’argent étant thésaurisés, les espèces viennent à manquer dans la population pour les échanges courants et l’État autorise l’émission de « monnaies et billets de confiance ».
La machine s’emballe, de 1790 à 1793 l’assignat perd 60 % de sa valeur. Le 8 avril 1793, la Convention décide que les prix de tous les achats et marchés conclus avec l’État doivent être stipulés en assignats. Dès les premiers jours de la Terreur, la non acceptation de l’assignat est déclarée passible de la peine de mort, les biens sont confisqués et le délateur récompensé. Le 8 novembre 1793, le directeur de la fabrication des assignats, Simon-François Lamarche, est guillotiné. Le 13 novembre, le commerce au moyen des métaux précieux est interdit.
Malgré toutes ces mesures, l’État ne peut enrayer la crise économique bien que continuant à émettre de plus en plus d’assignats pour financer la guerre. Le 30 pluviôse an IV de la République (19 février 1796), sur décision du Directoire, l’assignat est abandonné avec faste et les planches à billets, les poinçons, les matrices et les plaques, sont brûlés en public place Vendôme. Le 18 mars, l’assignat est définitivement remplacé par un nouveau billet, le mandat territorial, qui connaîtra sensiblement la même histoire. Le 4 février 1797, la monnaie sonnante et trébuchante reprit cours.
Je ne sais pas pour vous, mais ces histoires de pognon ne me passionnent guère, j’ai l’impression que nous les sans grades sommes toujours grugés par les banques … et l’État. Je préfère ponctuellement me consoler avec mon petit salé (et saucisse) lentilles !
« Extraire le minerai puis le métal, en maîtriser la forge, la fonte, en comprendre la physique, créer le motif, jouer des pleins et des creux, associer matières, effets et couleurs, d’un, faire des milliers, des millions, des milliards, échanger, symboliser, unir, conserver, classer, thésauriser, exposer … s’émerveiller ! En somme, contraindre le métal à épouser nos besoins, nos désirs, nos rêves ».
La Monnaie de Paris, sise au bout du Pont-Neuf au 11 quai Conti depuis 1775, œuvre à tout cela depuis plus d’un millénaire mais c’est au XIXème siècle que l’institution a uni deux activités longtemps demeurées distinctes : la frappe de la monnaie, activité régalienne menée pour l’État, et celle des médailles souhaitée par Louis XIV et auparavant logée au Louvre.
Pour ouvrir la visite, nous découvrons derrière une vitre une des dernières fonderies au cœur de Paris s’activant à la fabrication des fontes d’art selon deux techniques : celle de la cire perdue, connue depuis l’Antiquité, qui débute par la réalisation de l’empreinte en creux d’un objet originel, et celle récente du V-Process utilisant un procédé de moulage au sable.
Il est interdit de photographier les ouvriers au travail mais, à cette heure-ci, l’atelier est désert et les employés … à L’Assignat !

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Du jour où il a maîtrisé la métallurgie, l’homme a vu dans le métal la matière idéale pour fixer et étalonner la valeur de ses biens et la valeur de ses échanges. Après avoir usé longtemps des métaux natifs tels l’or, l’argent et le cuivre, face à des besoins toujours croissants, il dut creuser de plus en plus profondément, découvrir de nouveaux métaux et le principe de l’alliage. À l’or et l’argent, s’ajoutent l’airain, l’orichalque, puis le zinc se mêle au cuivre et le nickel à l’aluminium. L’éclat et la couleur de l’un se mariant à la ténacité ou la malléabilité de l’autre, la métallurgie, après avoir été empirique, devient scientifique.
Plusieurs vitrines présentent ces différents métaux en déclinant leur histoire, leurs propriétés et en les illustrant de diverses pièces de collection. Qu’ils me semblent lointains, mes cours de physique et de chimie du lycée !
Le cuivre, le premier métal avec l’or exploité par l’homme dès le IXème millénaire avant notre ère, est aujourd’hui épuisé à l’état natif. Extrait sous forme de minerais, oxydes, sulfures et carbonates, des plus grandes mines à ciel ouvert du monde, il est encore présent dans chacun de nos euros.

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Associé au cuivre, l’étain donne naissance au bronze, alliage des arts et des conquêtes. Je découvre les îles Cassitérides évoquées par Hérodote, Posidonios et Strabon. Durant l’Antiquité, on aurait exploité la cassitérite, un oxyde du minerai d’étain, en presqu’île de Cornouaille associée (abusivement ?) à ces îles mythiques.

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Le nickel par son éclat constitue un métal monétaire idéal. La France en fut un producteur important avec la découverte par Jules Garnier, en 1864, de grands gisements en Nouvelle-Calédonie. Ce n’est pourtant qu’en 1903, par crainte d’une confusion avec les pièces d’argent, que naît la première pièce de 25 centimes, dans la numismatique française, du sculpteur et médailleur Henri-Auguste-Jules Patey.

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Dans une vitrine voisine, le zinc ramène sa fraise à juste raison, que seraient, en effet, nos médailles sans l’éclat qu’il apporte.

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Par sa résistance et sa malléabilité, le bronze est l’alliage roi. Il demeure le matériau privilégié des médailles frappées à la Monnaie de Paris ainsi que des fontes qui y sont coulées. Qu’il soit qualifié de monétaire ou de florentin, nuancé de rouge ou d’or, nickelé, patiné ou émaillé, il se prête à toutes les créations.

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Troisième élément de l’écorce terrestre, synthétisé tardivement, l’aluminium apporte sa blancheur et sa légèreté aux monnayages.

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Le platine, le plus précieux des métaux, fut longtemps ignoré et n’acquit ses lettres de noblesse qu’à la fin du XIXème siècle. Frappé sous forme de monnaie de collection et de piéforts, il fit jeu égal avec l’or dans les années 1970-80 à la Monnaie de Paris, mais son renchérissement a mené l’arrêt de sa frappe régulière en 1987.
Petit instant d’émotion devant une vitrine où sont exposés un prototype d’un kilogramme et un mètre étalon certifiés par le Bureau International des Poids et Mesures.

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Le métal fondu est sublimé par le travail du ciseleur et du patineur. Après la coulée d’une fonte, l’art du ciseleur est de limer, brosser, ébavurer et supprimer toute imperfection laissée par le moule. Il en résulte une pièce dont la « peau » encore vierge demande l’intervention du patineur qui, en la chauffant au chalumeau, dépose sur la fonte au pinceau une solution de sels métalliques pour la colorer. Grâce à ces réactifs, le patineur dispose d’une palette d’une quinzaine de couleurs allant du marron le plus clair au chocolat le plus profond, du vert le plus doux au bleu le plus intense.

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La salle suivante explique l’évolution de la fabrication des monnaies, médailles, fontes d’art et bijoux au cours des siècles : la gravure sous tous ses aspects anciens et modernes, la frappe depuis l’époque du marteau jusqu’à l’ère de la presse en passant par la période du balancier.

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Á travers l’exposition de médailles et de poinçons, on retrouve quelques grandes figures de l’Histoire de France. C’est parce que le portrait de Louis XVI était fidèlement reproduit sur les écus que le souverain aurait été reconnu et arrêté dans sa fuite à Varennes. C’est ce qu’on appelle gravé dans la mémoire !

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Á l’étage inférieur, se dresse une allégorie de la Fortune sculptée par Louis-Philippe Mouchy. Gardienne de la bonne frappe des monnaies et de la prospérité, elle voit sa symbolique renforcée par sa présence dans l’abside de l’ancien hall du Grand Monnayage.
Derrière des vitres, on découvre le vaste atelier où sont frappés les monnaies en or et en argent et désormais les euros.
La Monnaie de Paris réalise les devises d’une quarantaine de pays, du Sultanat d’Oman, au Costa Rica, en passant par la Namibie et la Thaïlande.
Entièrement repensée lors du passage à l’euro, la force de frappe de l’institution s’est déplacée désormais à Pessac, en Gironde, dont les ateliers peuvent produire jusqu’à 1 milliard et demi de pièces par an.
Sur des plateaux, les rondelles de métal attendent de devenir ce qu’on appelle ici respectueusement monnaie. Il serait inconvenant en effet de parler de fric, pognon, pèze, flouze, blé, oseille, thune, artiche, grisbi, ces synonymes argotiques enrichissant les dialogues de films voire même leurs titres. Souvenons-nous de Touchez pas au grisbi de Jacques Becker avec Jean Gabin, de Prends l’oseille et tire-toi de Woody Allen, de Bourvil dans Le magot de Josepha. Alberto Sordi s’en prenait à L’argent de la vieille, François Truffaut réalisa avec L’argent de poche, un émouvant film sur l’enfance. Lino Ventura et Belmondo planquaient 100 000 dollars au soleil, Clint Eastwood sortait prestement son colt Pour une poignée de dollars et même Pour quelques dollars de plus ! Depuis le passage à l’euro, les bâtons et les patates ont succédé aux balles et aux briques.

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Qui dit monnayage dit aussi faux monnayage, c’est-à-dire l’imitation frauduleuse de pièces de monnaie métallique ou papier. De tout temps, les autorités ont été confrontées à ce phénomène. Il n’y a pas de rédemption pour les faussaires : quelle que soit l’infraction, contrefaçon, rognage, commerce ou usage de fausse monnaie, les peines encourues ont toujours été extrêmement sévères. Longtemps, ces faits furent qualifiés de crimes de lèse-majesté. Pendant des siècles, les faux-monnayeurs subirent le terrible châtiment de l’ébouillantage avant d’être pendus. La peine de mort continua à être appliquée en France jusqu’en 1832, date à laquelle elle fut commuée en relégation au bagne à perpétuité. En 1994, l’article 442 du code pénal a classé le faux-monnayage au chapitre des crimes et délits contre la nation, l’État et la paix publique avec une peine d’emprisonnement maximale de 30 ans.
Le faux-monnayage a parfois été utilisé par certains pays comme une arme économique pour affaiblir des nations ennemies. L’idée était de submerger l’économie ennemie avec de la fausse monnaie afin de faire baisser la valeur de sa monnaie. Ainsi, pendant la Seconde Guerre mondiale, les nazis montèrent l’opération Bernhard visant à contrefaire la livre sterling et le dollar américain.
Pour expliquer la crise mondiale aujourd’hui, le prix Nobel d’économie Maurice Allais n’hésite pas à comparer les banques à de faux-monnayeurs : « Dans son essence, la création monétaire ex nihilo actuelle par le système bancaire est identique, je n’hésite pas à le dire pour bien faire comprendre ce qui est réellement en cause, à la création de monnaie par des faux-monnayeurs, si justement condamnée par la loi. Concrètement elle aboutit aux mêmes résultats. La seule différence est que ceux qui en profitent sont différents. »

Monnaie Warin blogMonnaie tableau Warin blog

Á travers son buste en bronze et un tableau avec Louis XIV enfant, il est rendu hommage à Jean Warin illustre Graveur général des Monnaies de France au XVIIème siècle.
Dans Le Siècle de Louis XIV, Voltaire disait de lui : « Nous avons égalé les anciens dans les médailles. Warin fut le premier qui tira cet art de la médiocrité, vers la fin du règne de Louis XIII ».
Si les faux-monnayeurs inspirent certains auteurs de roman policier, les trésors dont certains font partie de la collection de la Monnaie de Paris sont prétextes à de fabuleuses histoires. Cependant, derrière ce mot qui laisse rêveur, se cachent des notions historiques, archéologiques ainsi que juridiques et légales. Si sa découverte peut être fortuite, la gestion de la trouvaille et de son devenir doit être rigoureuse. En France, le découvreur se doit de la déclarer aux autorités. De 1941 à 2016, les objets archéologiques découverts fortuitement appartenaient à 50% au propriétaire du terrain les dissimulant et à 50% à leur découvreur. Depuis 2016, tout bien archéologique découvert présentant un intérêt scientifique devient propriété de l’État, un peu voleur !
En 1724, le Slot Ter Hooge, un navire de la Compagnie hollandaise des Indes orientales, coula à proximité de Madère, avec à son bord une cargaison de lingots d’argent et de monnaies espagnoles et hollandaises destinée aux possessions coloniales de Batavia, l’actuel Djakarta. Un plongeur anglais John Lethbridge parvint à remonter la quasi-totalité du trésor en imaginant un ingénieux caisson étanche en forme de tonneau.
Le trésor de Huê est une prise de guerre effectuée par les troupes coloniales françaises aux dépens de l’empire d’Annam en Asie en juillet 1886. Il est constitué de 62 lingots d’or, de 86 médailles d’or et de 4 barres d’argent.

lingots du trésor de HuéDetective tresor rue Mouffetard

Plus récemment, en mai 1938, des ouvriers démolissant un vieil immeuble parisien de la rue Mouffetard découvrirent des rouleaux de rondelles de laiton. Après examen, il s’avéra que ces 3 556 pièces d’or dataient du règne de Louis XIV et auraient appartenu à Louis Nivelle, écuyer et audiencier en la chancellerie de Paris, mort mystérieusement vers 1757. Si sa fille mentionnée dans le testament ne profita pas de son héritage, 84 heureux descendants identifiés à la découverte du trésor purent bénéficier de cette pluie d’or.

Ultime Franc de Starck

Ce n’est pas un trésor mais on peut admirer l’Ultime Franc, la toute dernière pièce de 1 franc signée du designer Philippe Starck. Tiré à 50 000 exemplaires en argent et 5 000 en or, tout partit en moins de 3 semaines. Pourtant, ce n’était pas donné, la pièce en argent était vendue 34 euros soit 223 francs, et il en coûtait 535 euros pour celle en or soit 3 509,50 francs. Quand on dit qu’un sou est un sou, ce n’est pas toujours vrai !
Les collectionneurs peuvent se procurer actuellement à la boutique une série de pièces en argent dessinées par le couturier Jean-Paul Gaultier, avec la France pour thème.

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Pour entonner La Marseillaise, les coqs gaulois ont revêtu sa célèbre marinière. Jeanne d’Arc altière se dresse avec son armure à bonnets coniques, clin d’œil au fameux bustier du styliste popularisé par Madonna.
Dans la série consacrée aux provinces de France, je m’intéresse plus particulièrement à la Normandie, le pays qui m’a donné le jour : une sylphide à calot, la cuisse tatouée d’une rose majestueuse, pose devant les cabines de bains de Deauville. Chabadabada … !

Gaultier Normandi

Récemment, nos irréductibles Gaulois, Astérix et Obélix, avaient été réduits à l’état de monnaie, des sesterces ?
Au rayon librairie, à côté d’ouvrages érudits sur l’histoire de la monnaie, je suis à peine étonné de retrouver Le Trésor de Rackham le Rouge, une des célèbres aventures de Tintin.

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Juste à côté, se dandine un autre héros de la presse de jeunesse, l’Oncle Picsou, le plus riche et le plus avare de tous les canards, symbole mythique d’une Amérique capitaliste. Toujours alerte, il fête ces jours-ci ses soixante-dix ans. Il est vrai qu’il doit se sentir à l’aise dans l’Amérique de Donald (comme le prénom de son neveu) Trump.
Je profite maintenant du doux soleil automnal pour me promener dans les cours intérieures de l’hôtel. Ce n’est pas encore le five o’clock mais, une théière géante en fer forgé, œuvre de l’artiste plasticienne portugaise Joana Vasconcelos, a investi l’une d’elles.

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Elle fait en partie de l’ombre à une méridienne verticale, une sorte de cadran solaire inventé au XVIIIème siècle pour aider à régler les horloges mécaniques peu précises alors. Elle fut calculée par deux membres de l’académie des Sciences ; le père Pingré ancien maître de théologie reconverti à l’astronomie et Edmée Sébastien Jeaurat professeur de mathématiques et géomètre. Elle ne comporte qu’une ligne horaire, celle de midi.

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Dans la cour d’honneur, on peut encore imaginer ce qu’était l’organisation de cet immeuble à vocation industrielle avec les différents ateliers de fabrication, fonderie, monnayage, dépôt et aussi blanchiment. Une seconde, je suis surpris qu’on pût blanchir de l’argent dans cette vénérable institution. Il s’agissait bien sûr de prendre l’expression au sens de nettoyer le métal et de donner de l’éclat à la monnaie.
Au fronton du corps central, sont sculptées deux allégories, la Bonne Foi tenant une balance et l’Abondance versant le contenu d’une corne remplie de pièces. Elles surmontent une inscription en latin : « Quas effundit opes largo bona COPIA cornu explorat certa relligione FIDES », la Bonne Foi examine avec une attention scrupuleuse les richesses que l’Abondance laisse tomber de se large corne.
Côté Seine, l’Expérience et la Vigilance sont assises de part et d’autre d’une horloge.
Á bien y réfléchir, toutes ces notions abstraites ne sont plus trop monnaie courante dans notre société !
Représentation de notre époque, la nana maison imaginée par Niki de Saint-Phalle, avec ses rotondités féminines, détone au milieu de la cour d’honneur.

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Elle constitue l’une des œuvres imposantes, avec la théière, de l’exposition temporaire Women House que l’hôtel de la Monnaie consacre aux femmes dans le cadre de sa nouvelle activité artistique.
Les femmes seraient-elles vénales à ce point qu’elles trouvent refuge en ce lieu ? Mon esprit taquin s’envole vers cette scène cultissime des Tontons flingueurs où Maître Folace alias Francis Blanche lance un tonitruant « Touche pas au grisbi, salope ! ».
Bien sûr que non ! Les hommes sont d’ailleurs vivement conviés à admirer les travaux de ces artistes du sexe dit faible, cris de révolte et surtout petits bijoux ironiques face à la place qu’on leur a longtemps cantonnée dans l’espace domestique. Bonjour les stéréotypes mais, tout de même, messieurs, nous n’en sortons pas très fiers !

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Les années 1970 en Europe et aux États-Unis ont été déterminantes dans l’émancipation de la femme. Pour la première fois, la maternité, l’avortement, la sexualité, l’éducation des enfants, le rôle actif de la femme sur la scène publique, ont occupé le débat politique.
Les artistes de cette génération ont dénoncé avec virulence le système patriarcal : la maison devient pour elles le symbole de l’enfermement de la femme et de sa soumission au pouvoir masculin. Avec humour, elles mettent en scène ces desperate housewives en montrant l’écart parfois abyssal entre les promesses du bonheur de la vie conjugale et la misère de la vie quotidienne.
L’autrichienne Karin Mack « rêve de repassage » en se photographiant, toute vêtue de noir, dans son rituel ménager jusqu’à s’allonger sur la planche. La mort de la femme au foyer ?
Birgit Jürgenssen habillent ses ménagères de cuisinières en guise de tablier.
Martha Rosler associe dans ses collages parties intimes de la femme et appareils électroménagers. Ainsi, fesses et poitrine s’intègrent au lave-vaisselle et au réfrigérateur.

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Helena Almeida rend compte d’un sentiment d’emprisonnement en photographiant des mains sur des portes et grilles de maisons.
Rachel Whiteread a conçu un jeu d’échecs dont les pièces sont des reproductions d’objets d’une maison de poupée lui appartenant.

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Á même un mur, est écrit un couplet d’une belle chanson de Camille :

La demeure n’est pas un port
La demeure la demeure la demeure
Est là où ça fait mal

Ma maison n’a pas de cœur
Ma maison n’a pas de veines
Si on essaie d’en forcer l’entrée
Elle saigne sans tache
Mon cerveau n’a pas de couloir
Mes murs n’ont pas de peau
On peut perdre sa vie ici
Car il n’y a personne

Quelques mots de Virginia Woolf tirés d’Une chambre à soi (1929) laissent une lueur d’espoir : « Car les femmes sont restées assises à l’intérieur de leurs maisons pendant des millions d’années, si bien qu’à présent les murs mêmes sont imprégnés de leur force créatrice… » La maison symbole d’enfermement et d’aliénation devient une source d’inspiration créatrice pour certaines artistes.

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Avec ses femmes-maisons, Louise Bourgeois imagine une association formelle entre le corps de la femme et l’architecture de la maison. La femme semble dévorée par le foyer domestique dont elle est la nourricière et le soutien.

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J’avais évoqué cette artiste lors de ma visite au musée Guggenheim de Bilbao. Son impressionnante araignée qu’elle nommait Maman symbole de la mère protectrice, amusait les enfants sur le parvis du musée. Ici, quai Conti, dans la famille Araignée, c’est une de ses filles qui tisse sa toile dans la salle d’apparat Guillaume Dupré du nom d’un des plus grands sculpteurs et médailleurs français de la Renaissance.
Clou de l’exposition, elle joue la star pour une équipe de tournage d’une télévision étrangère. Elle doit être moins effrayante que sa mère car ma compagne s’est assise sans appréhension à proximité, notamment pour admirer le magnifique plafond orné d’une peinture sur toile marouflée. La fresque a pour cadre le pont d’Iéna et le Palais des Beaux-Arts lors de l’Exposition Universelle de 1889. Dans le ciel, la Paix et le Commerce survolent les Arts guidés par le Génie de la France, et les Nations participant à l’exposition.

Monnaie plafond Dupré blog

Á l’origine la salle Dupré était un salon de réception où la Cour des monnaies tenait ses séances. Á partir de 1778, Balthasar Sage, de l’Académie des Sciences, y tint une chaire de chimie docimastique ayant pour objet de connaître la quantité et la qualité des métaux contenus dans les minerais. Puis en 1833, cette élégante salle accueillit le musée monétaire. Elle jouxte actuellement le restaurant de luxe dont le grand chef étoilé Guy Savoy a pris récemment le commandement : les hommes aux fourneaux en somme, quoique ce soit une tradition de la gastronomie française ! Ici, on ne déjeune pas dans la même catégorie qu’à L’Assignat !
Á la sortie, quai Conti, le soleil jette ses derniers feux sur la Seine. Je revois Juliette Binoche et Denis Lavant dans Les amants du Pont-Neuf. Pour les besoins du tournage, le réalisateur Leos Carax avait eu la pharaonique idée de reconstruire, vers les étangs de Lansargues près de Montpellier, un Pont-Neuf avec à ses extrémités l’ancienne Samaritaine et … la majestueuse façade de l’Hôtel de la Monnaie longue de plus d’une centaine de mètres.
Plutôt que franchir le pont, il me botte de me faufiler dans la pittoresque rue de Nevers. Cette ruelle très étroite fut percée au XIIIe siècle pour évacuer les déchets de la maison religieuse des frères Sachets et du proche collège de Saint-Denis. Fermée à chaque bout par une porte, elle s’appela rue des Deux Portes jusqu’en 1636, date à laquelle elle prit son nom actuel en raison de la présence de l’hôtel de Nevers.

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Me revient en tête qu’il me faut réserver pour le spectacle de Fabrice Lucchini « Des écrivains parlent d’argent ». La Poule aux œufs d’or, la fable de La Fontaine qu’il a inscrit dans son récital, trouve parfaitement sa place dans ma visite :

« L’Avarice perd tout en voulant tout gagner.
Je ne veux pour le témoigner
Que celui dont la Poule, à ce que dit la fable,
Pondait tous les jours un œuf d’or.
Il crut que dans son corps elle avait un trésor.
Il la tua, l’ouvrit, et la trouva semblable
Á celles dont les œufs ne lui rapportaient rien,
S’étant lui-même ôté le plus beau de son bien.
Belle leçon pour les gens chiches :
Pendant ces derniers temps, combien en a-t-on vus
Qui du soir au matin sont pauvres devenus
Pour vouloir trop tôt être riches ? »

Publié dans:Coups de coeur |on 20 novembre, 2017 |Pas de commentaires »

Ciao Italia ! Une matinée avec les Italiens de France

À vouloir vous faire partager mes souvenirs des Tours de France d’antan, ma semaine au Pays Basque et ma plongée dans le cinéma britannique à Dinard, je ne savais plus où donner de la plume pour évoquer l’exposition Ciao Italia ! que proposait, au cours de l’été, le Musée national de l’histoire de l’immigration installé dans le Palais de la Porte Dorée

IMG_1084Ciao Italia affiche

Construit à l’occasion de l’Exposition internationale de 1931, la première vocation de cet édifice style Art déco fut d’être un musée des colonies présentant les territoires, l’histoire de la conquête coloniale et l’incidence de celle-ci sur les arts. Par la suite, le Palais changea plusieurs fois de vocation pour finalement abriter depuis 2007 le Musée de l’histoire de l’immigration, tout en conservant l’aquarium tropical.
J’aime l’Italie et les Italiens. C’est comme ça, j’ai toujours, plus que pour la Marseillaise, un coup de cœur à chaque fois que j’entends Fratelli di Italia, l’hymne italien entonné avec une émouvante ferveur par les footballeurs et rugbymen transalpins et leurs supporters.
Je n’ai pourtant aucune origine familiale du côté de la péninsule sinon peut-être de très lointains ancêtres qui conquirent, au XIème siècle l’Italie méridionale, notamment le royaume de Sicile puis le duché de Naples. À ce propos, il faut battre en brèche la confusion qui assimile les Normands de l’époque ducale aux barbares Vikings scandinaves des siècles précédents. Ces Normands ne bredouillaient plus un norrois incompréhensible mais étaient devenus des chevaliers chrétiens parlant une langue d’oïl (le franco-normand-picard). D’ailleurs, ce n’était pas le moindre paradoxe, ces arrières petits-fils de pirates étaient devenus des terriens auxquels on associait l’expression « être (mauvais) marin comme un normand ». Vous souvenez-vous de Tancrède de Hauteville et de Guillaume Bras de Fer ?
Vous comprenez déjà que c’est avec avidité que je me suis imprégné de l’histoire de l’immigration italienne qui reste à ce jour la plus importante de l’Histoire de France. Dès la seconde moitié du XIXème siècle jusque dans les années 1960, les Italiens furent les étrangers les plus nombreux dans l’hexagone à venir occuper les emplois créés par la croissance économique, ou fuir leur régime politique.
Sans oublier que d’illustres Italiens, dès le Moyen-Âge, contribuèrent à l’histoire politique et culturelle de notre pays : Marie et Catherine de Médicis, le maréchal de France Concini, le cardinal Mazarin, Léonard de Vinci et le baroque Jean-Baptiste Lully, ça vous dit quelque chose je suppose.

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Ciao est devenu une exclamation employée bien au-delà de la botte et largement diffusée par des millions de migrants. Ciao Italia est un au revoir des Italiens à leur pays mais aussi une formule de bienvenue de la France à sa voisine.
Encore que l’accueil n’a pas toujours été chaleureux avec les Macaronis à en juger par l’affichage de quelques coupures de journaux dans une vitrine. Toute immigration pose problème et régulièrement les manifestations xénophobes et exacerbées surviennent en périodes de crises. C’est encore le cas aujourd’hui avec la population maghrébine.
Marseille connut durant trois jours, en juin 1881, une sanglante chasse aux Italiens à laquelle on donna le nom de « vêpres marseillaises ».
Douze ans plus tard, les 16 et 17 août 1893, à Aigues-Mortes, au pied des remparts, ce fut le massacre des travailleurs piémontais engagés dans la Compagnie des Salins du Midi par des villageois et des ouvriers français. Venus pour récolter le sel, huit d’entre eux, officiellement, trouvèrent le sang et la mort. Déjà, le racisme ordinaire tuait.

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L’opinion française ne s’en émut guère mais, de l’autre côté des Alpes, de violentes manifestations antifrançaises éclatèrent d’autant que les journaux italiens exagèrent le nombre de victimes, faisant état de 150 morts et de processions de Français sanguinaires portant des corps d’enfants empalés. L’opinion italienne fut d’autant plus révoltée que les vingt-six inculpés pour assassinat furent tous acquittés à l’issue d’un procès truqué.
L’immigration italienne était perçue comme une « invasion » néfaste pour les travailleurs français, souvent même associée à la criminalité (mafia et vendetta ?) et au terrorisme anarchiste.
Un an plus tard, le 24 juin 1894, le président de la République française Sadi Carnot, en visite officielle à Lyon, fut poignardé mortellement par un anarchiste italien du nom de Sante Geronimo Caserio.

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On entre dans l’exposition par un espace limité par des arcades rappelant l’architecture du quartier de l’EUR à Rome souhaitée par Benito Mussolini.
Le Duce est présent à travers un bronze du sculpteur Adolfo Wildt réalisé vers 1923 à des fins de propagande. À cette époque, de nombreux modèles de ce portrait, en bronze, en pierre ou en marbre, essaimèrent dans la péninsule. Celui exposé porte les stigmates de coups de pioche et de balles, atteintes physiques et aussi symboliques de la fin du régime fasciste.

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Symétriquement opposé, se dresse un buste de Guiseppe Garibaldi à la barbe fleurie. Il rappelle bien sûr les « Chemises rouges » qui combattirent pour l’unification de l’Italie appelée Risorgimento. Je manifeste plus d’intérêt, ce matin, qu’au temps du collège où les unités allemande et italienne tombaient régulièrement comme sujets de composition et de brevet.
Savez-vous que Garibaldi naquit à Nice, d’ailleurs une place et une statue lui rendent hommage dans la cité azuréenne. Il faut préciser que Nice était une ville du royaume de Piémont-Sardaigne qui devint provisoirement française de 1793 à 1814 sous le nom de Comté de Nice, puis de nouveau piémontaise et sarde sous Victor-Emmanuel Ier, avant de nous appartenir définitivement en 1860 après les accords de Plombières (la glace éponyme sans s fut créée, à la fin du XVIIIe siècle par le glacier Tortoni boulevard des Italiens à Paris, le dessert prit un s lorsqu’un cuisinier vosgien le parfuma avec du kirsch !) entre Napoléon III et Cavour… malgré les réticences de Garibaldi.

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Au milieu du vaste vestibule, une légion (romaine ?) de scooters Vespa fait la ronde devant la majestueuse toile Gli emigranti d’Angiolo Tommasi (1896), comme un trait d’union d’un siècle d’immigration depuis le Risorgimento jusqu’à la Dolce Vita, ou plutôt, en la circonstance, Vacances romaines, la comédie de William Wyler (3 Oscars à Hollywood) avec Gregory Peck promenant Audrey Hepburn devant le Colisée.

Vacances romaines

La fresque Gli emigranti (Les émigrants) est un instantané de l’exode. L’unification italienne coïncide paradoxalement avec le plus grand mouvement migratoire de l’époque contemporaine. Entre 1861 jusqu’à la veille de la Première Guerre Mondiale, ce sont quatorze millions d’Italiens qui vont quitter leur pays pour rejoindre les Etats-Unis, l’Argentine et la France. Sur le tableau, c’est une majorité d’hommes qui attendent l’embarquement dans le port de Livourne, mais on y voit également des femmes et leurs enfants, preuve que ce sont des familles entières qui émigrèrent. Une guide nous indique un détail qui permet de savoir de quelles régions les femmes sont originaires : celles qui ont leur foulard noué derrière la tête viennent des régions méridionales, au contraire, un foulard noué devant atteste qu’elles sont du nord de la péninsule.

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Alors que je regarde un extrait de Toni, le film de Jean Renoir, une hôtesse coupe le sifflet à Charles Blavette alias Antonio Canova, parce qu’on va bientôt entendre des chants…
Toni, tourné en 1935 en décors naturels, pratiquement sur les lieux du fait divers, raconte le destin tragique d’un immigré italien, ouvrier carrier piémontais, qui a trouvé du travail à Martigues.
Ce n’est pas pour me déplaire, le premier mur vers lequel je m’approche inconsciemment (?) évoque le souvenir de grands sportifs italiens émigrés.

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Dans une vitrine, est exposée une paire de croquenots du géant Primo Carnera. Immigré en France depuis son Frioul natal, il commença au cours des années 1920 comme monstre de foire dans un petit cirque minable défiant de village en village les forts-à-bras locaux. Repéré à Arcachon par un ancien boxeur véreux, de combat arrangé en rencontre douteuse, il devint champion du monde des poids lourds.
Mussolini en fit une « chemise noire » et un héraut du régime. La malchance et l’ironie de l’Histoire voulurent qu’il perdît sa couronne devant un jeune noir inconnu Joe Louis destiné à devenir une légende de la boxe. À l’issue de sa carrière, Carnera tenta de rentabiliser sa gloire en entrant dans le circuit du catch, en jouant dans quelques films le rôle de colosse dont un Frankenstein, en ouvrant un restaurant puis un négoce de vin et d’huile d’olive. En 1967, il rentra dans son village natal du Frioul pour y mourir à l’âge de soixante ans. Je me souviens, mon père évoquait parfois cette figure sportive qui croisa même les gants en Australie … avec un kangourou.

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Juste à côté, c’est une page de la légende des cycles qui se tourne. Maurice Garin entra dans l’histoire du cyclisme en remportant le premier Tour de France en 1903.
Il quitta son Val d’Aoste natal, à quatorze ans, avec sa famille, pour s’installer en Savoie. Il exerça alors le métier de ramoneur. Plus tard, sa petite taille (1m 62) lui valut le surnom de « petit ramoneur » lorsqu’il commença sa carrière cycliste en 1892.
Adopté par le public français et considéré comme tel puisque francophone, il ne fut pourtant naturalisé qu’en 1901. Il fut à nouveau premier de la seconde édition du Tour mais fut déclassé pour des actes de tricherie qu’il ne cessa jamais de réfuter (ah la combinazione !).
Garin inscrivit d’autres grandes courses de légende à son palmarès, notamment Paris-Roubaix à deux reprises, Bordeaux-Paris et Paris-Brest-Paris.
Il s’installa à Lens et ouvrit un magasin de cycles et réparations à la fin de sa carrière. La municipalité reconnaissante baptisa à son nom le vélodrome qui a été détruit, il y a quelques années, lors de la construction du Louvre-Lens.
Je découvre qu’un autre très grand champion, le lombard Alfredo Binda, fut plâtrier à Nice et courut au début de sa carrière sous les couleurs de Nice Sports et La Française. Triple champion du monde sur route et cinq fois victorieux du Giro d’Italia, il était considéré comme le plus grand coureur d’avant la Seconde Guerre mondiale et appartenait à la caste restreinte des campionissimi. En tant que directeur sportif de l’équipe nationale italienne, il mena au triomphe sur le Tour de France les légendaires Gino Bartali (1948) et Fausto Coppi (1949 et 1952).
Au titre des grands noms du sport français issus de l’immigration italienne, je suis surpris que ne soit pas évoqué Michel Platini, un des trois plus grands champions du football français avec Raymond Kopa et Zinedine Zidane, deux autres produits de l’immigration. D’ailleurs, l’équipe de France de football reflète, avec un décalage générationnel normal, les vagues d’immigration que notre pays a connu jusqu’à aujourd’hui. Imaginez qu’en 1953, un journal irlandais, à la veille d’un match Eire-France auquel participaient notamment Roger Piantoni et Lazare Gianessi, osa écrire ceci : « L’équipe de France que vous allez voir n’est pas la véritable équipe de la France, mais une formation de naturalisés et d’étrangers. Ce ne sont pas les vrais footballeurs de la France que nos joueurs vont charger. Sifflez-les ! »
Les parents de Platini étaient des enfants d’immigrés piémontais qui vinrent s’installer à Jœuf en Lorraine après la Première Guerre mondiale. Bon sang ne saurait mentir, Michel Platini connut la consécration sportive sous les couleurs de la Juventus de Turin.
Je retrouve par contre avec plaisir, il était sorti de ma mémoire, le rugbyman Franco Zani, un troisième ligne, trois fois champion de France à la grande époque du Sporting Union Agenais et des poules de huit, un gentleman colosse au profil d’empereur romain.
L’exposition est sensée s’articuler autour de trois grandes questions : Par où passent-ils ? Que font-ils en France ? Que nous ont-ils légué ? Cependant, j’avoue que cela ne saute pas aux yeux et les réponses sont un peu perdues dans un fourmillement de documents et d’objets. Bref, une pagaille joyeuse et sympathique tout à fait ritale !
Dans un premier temps, l’immigration provint du nord de la péninsule, les régions frontalières, le Piémont, la Lombardie, la Toscane et l’Émilie-Romagne. Plus tard, après la Seconde Guerre mondiale, ce sont les régions méridionales qui déversèrent leurs vagues de migrants.

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Au gré des filières familiales et des offres d’emploi, les Italiens se regroupèrent sur le sol français dans les mêmes régions, les mêmes villages, les mêmes quartiers, les mêmes rues, autant de foyers aux allures de « Petite Italie ». Ils s’installèrent d’abord massivement dans le Sud-Est, à Marseille, puis en Lorraine et dans le Nord jusqu’en Belgique. (ainsi, le père du chanteur Salvatore Adamo) À Paris, ils débarquèrent dans le Faubourg-Saint-Antoine puis vers la Petite Ceinture, notamment à sur les bords de Marne.
Le regretté écrivain Cavanna évoquait cette migration à Nogent-sur-Marne tout au long de son truculent et émouvant récit Les Ritals : « La rue Sainte-Anne, une vraie rue, avec des vrais trottoirs et des caniveaux, sauf qu’elle a un mètre vingt de large de mur à mur et que les trottoirs, c’est juste un pavé. Les caniveaux, il y a tout le temps des nouilles dedans. Des nouilles blanches, molles, tristes. Des nouilles françaises. Les nouilles italiennes, c’est rose, c’est joli à cause de la tomate. D’abord, t’as déjà vu des Ritals jeter la pasta au caniveau, toi ?
… À droite en montant, il y a la porte du bistrot à Mme Pellicia, une petite porte avec une petite fenêtre que tu devinerais jamais que c’est un bistrot s’il n’y avait pas écrit sur la vitre : « Au Petit Cavanna ». Parce qu’avant, c’était le bistrot à Grand-mère, la grand-mère Cavanna, la mère du grand Dominique, le Patron. Ça s’appelait « Au Petit Cavanna » pour pas que les gens confondent avec l’autre Cavanna, le grand beau restaurant juste en face du commissariat qu’il y en a qui viennent de loin et même de Paris, des fois, par l’autobus, pour y faire la noce tellement que la cuisine est bonne. Le dimanche après-midi, les Ritals mettent la chemise blanche avec les manches proprement roulées au-dessus du coude et ils viennent au « Petit Cavanna » respirer la bonne odeur du Pernod et de la pisse de chat en buvant du onze degrés. Les Ritals ont des voix très graves et très sonores. Ils s’engueulent pour des histoires de haies mitoyennes, là-bas au pays, ou bien ils jouent à des jeux de cartes inconnus, avec des cartes aux dessins fascinants, rouges, verts, jaunes, des couleurs de cuisine italienne, tomates, poivrons, safran, je suis sûr qu’elles sentent le parmesan les cartes. Qu’elles me paraissent fades et froides les cartes de la belote française ! Les cartes italiennes, ça s’abat sur la table à grands coups de poing, en hurlant à voix sauvage des choses que je comprends pas, des choses de meurtre et de malédiction. Et quand ils jouent à la morra ! À la mourre, comme on dit en dialetto … »
Je n’ai pas résisté à vous livrer ce long extrait tant il écrivait merveilleusement bien ce salaud de Cavanna qui s’est barré à jamais avec Miss Parkinson. Et d’ailleurs, j’ai relu Les Ritals à la suite de l’exposition (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2009/05/26/week-end-rital-avec-cavanna/ )
Au XIXe siècle, on croise les Italiens beaucoup dans les rues. Ils exercent des petits métiers ambulants, saltimbanques, ramoneurs, vitriers, cireurs de souliers, vendeurs de statuettes.
Il y a notamment les figurinai. Ces artisans ambulants qui fabriquent des statuettes en plâtre appelées figurine, sont, pour la plupart, originaires de la région de Lucques en Toscane. Certaines Italiennes girondes posent même comme modèle.

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La culture italienne se diffusa aussi par les gens du cirque. Une section est consacrée à la célèbre famille Fratellini qui a produit plusieurs générations de clowns, parmi lesquelles, dans un passé assez récent, Annie Fratellini qui créa la première école de cirque en France. On y voit un costume de scène et des godasses presque aussi impressionnantes que celles de Primo Carnera.

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Le très populaire trio fit ses débuts au cirque Medrano. Très novateurs, un clown blanc pour deux Augustes, ils se rendirent célèbres par leurs entrées comiques qui empruntaient à la commedia dell’ arte. Certaines œuvres de Fernand Léger et Jean Cocteau notamment leur rendirent hommage.
Comment ne pas penser, à cet instant, au Maestro Federico Fellini qui ne cessa jamais de filmer sa connivence avec les gens du voyage (La Strada, Huit et demi, Juliette des Esprits, Le Satyricon) et dont l’œuvre elle-même apparaît comme un cirque absurde et merveilleux. Son film Les Clowns (dans lequel jouait Annie Fratellini) était une ode aux grands artistes qui l’avaient fait rire et rêver dans son enfance. La scène finale avec la mort du clown est l’une des plus belles de l’histoire du cinéma.
Ailleurs, dans une autre vitrine, est exposé un accordéon, un instrument qui faisait souvent partie des bagages des immigrés, ne serait-ce que pour accompagner leurs chants lors des veillées. Il faudrait que je visite un jour la ville de Castelfidardo dans les Marches, presque entièrement vouée à l’histoire et aux ateliers de fabrication du piano à bretelles.
La légende prétend que le genre musette est né dans le quartier de la Bastille de la rencontre des bougnats auvergnats et de leur cabrette avec les maçons italiens et leur accordéon. En tout cas, elle illustre l’apport italien dans les musiques populaires françaises.

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Beaucoup de musiciens locaux d’origine italienne ont animé les « baloches » et les soirées dansantes de nos campagnes. Mais certains accordéonistes, immigrés ou enfants d’immigrés, ont accédé à une célébrité nationale, pour n’en citer que quelques uns, Tony Murena, Jean Corti qui accompagna Brel et Barbara, Emile « Milo » Carrara compositeur de l’inoubliable Mon amant de Saint-Jean, il en changea même le titre car, dans un premier temps, la chanson ne connut aucun succès quand elle s’intitulait Les barbeaux de Saint-Jean. Sans oublier Marcel Azzola, vous vous souvenez de Jacques Brel l’encourageant dans sa chanson Vesoul : « Chauffe Marcel ! ».
« Les Italiens sont des Français de bonne humeur » affirmait Cocteau, avec son corollaire, « les Français sont des Italiens de mauvaise humeur » !
Autre cliché, l’Italien est gai quand il sait qu’il aura de l’amour et du vin. De l’amour, il y en a sur des moniteurs. Ici, c’est un extrait de Mademoiselle interprétée par Jeanne Moreau. Il y est question de l’acharnement d’un paisible village corrézien contre un pauvre bûcheron italien innocent. Là, dans les bras de Simone Signoret, (ils nous piquent donc aussi nos femmes !) c’est le ténébreux camionneur Raf Vallone dans l’adaptation de Thérèse Raquin, le roman d’Émile Zola, un fils d’immigré vénitien lui aussi.
Quelle femme, dans les années 1950, n’est pas allée une fois au cinéma rien que pour les beaux yeux de Raf Vallone, symbole de l’italian lover ? Avouez !
On allait, par exemple, au cinéma Étoile de La Courneuve qu’une famille, originaire du Val d’Aoste, ouvrit en 1934.

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Une vitrine est consacrée au roi de la presse du cœur. Surveillé par la police fasciste pour son activisme communiste, Cino Del Duca émigra en France en 1932. Le mythique Nous Deux, Intimité, Festival, Paris-Journal, plus récemment Télé-Poche, c’est lui. Tarzan dans ma jeunesse, Hurrah avec les aventures de Brick Bradford, Flash Gordon et Mandrake, c’est encore lui.
Également producteur de films, mécène, propriétaire de chevaux avec son épouse Simone, il acquit une fortune considérable qui contraste avec son enfance pauvre dans un village de la région des Marches.

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Après l’amour, il y a du vin, ou plutôt des apéritifs, avec les affiches de Leonetto Cappiello. Il modernisa l’art de l’affiche publicitaire : vous avez vu, c’est certain, ses affiches sur le Cachou Lajaunie, le Bouillon Kub, les Chaussures Bally et les apéritifs Cinzano et Campari.

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« J’étais venu passer un mois en touriste, en amateur. J’y suis resté trente-cinq ans… J’aime la France comme un amoureux aime sa bien-aimée. Je l’aime pour sa beauté, pour son esprit, pour son harmonie et sa générosité. Je l’aime pour son grand amour de l’Art. »
D’autres artistes peintres, Gino Severini, Renato Paresce, Filippo de Pisis, Massimo Campigli, les « Italiens de Paris » ou « Groupe des sept » mènent leur combat artistique sous le signe de l’italianité.

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Destins heureux certes, mais d’autres documents nous rappellent les heures sombres du fascisme. Avec l’arrivée au pouvoir de Benito Mussolini en octobre 1922, de nombreux opposants antifascistes quittèrent l’Italie pour se réfugier en France. On les appelait les Fuoriusciti. Cela produisit de nombreux effets sur la vie sociale des immigrés et sur leur perception par les Français du fait notamment des tensions entre fascistes et antifascistes dans l’hexagone.

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Portraits d’antifascistes

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Avec ses yeux d’enfant, Cavanna évoque cette époque dans Les Ritals :
« … On n’a jamais vu autant de Ritals débarquer à la gare de Lyon, avec leur valise de carton bouclée par une ficelle, leurs joues de montagnards creusées à la serpe, leurs yeux de loups dévorants sous la visière de la grosse casquette enfoncée jusqu’à la racine des oreilles bien rouges rabattues à l’horizontale comme les poignées d’une marmite …
C’est que Mussolini fait la guerre en Abyssinie, parle de conquérir l’Albanie, la Grèce, la Turquie, les Yougoslaves, gueule pour que la France lui rende Nice, la Corse, la Savoie et la Tunisie et que si on lui donne pas de bon cœur il viendra les chercher, double et triple le temps du service militaire… »
Je pense inévitablement à Bella Ciao, le magnifique chant de révolte italien qui célébrait l’engagement dans le combat mené par les Partisans contre les troupes de la République Sociale Italienne (République de Salo) mise en place par le Duce. La musique vient d’une chanson populaire que fredonnaient, au début du XXe siècle, les femmes saisonnières qui travaillaient dans les rizières de la Plaine du Pô.
Je vous en offre une version « rock d’Oc » que j’ai enregistrée cet été lors d’un concert de Lou Tapage, un talentueux groupe du Val d’Aoste, dans le cadre du festival Celtie d’Oc à Cazavet, un minuscule village d’Ariège.

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Je découvre une photographie insolite de Lino Ventura jouant au foot en soutane durant le tournage du film Les Durs. À côté, dans une vidéo, le populaire acteur raconte sa jeunesse : né en 1919, il émigra en France avec sa mère à 7 ans et s’installa en région parisienne, à Montreuil, où résidaient des parents. Dès l’âge de 8 ans, il travailla comme livreur, garçon d’ascenseur et groom dans un hôtel, puis comme coursier pour la Compagnie Italienne de Tourisme à Paris. Rattrapé par la guerre, il se retrouva enrôlé dans un bataillon alpin de l’armée de Mussolini mais il déserta et revint en France où il joua, comme il dit, au chat et à la souris avec la Gestapo.
À la fin de la guerre, il devint catcheur professionnel sous le nom d’Angelo Borrini puis Lino Borrini. Le réalisateur Jacques Becker cherchait une sale gueule pour son film Touchez pas au grisbi. Ainsi commença son immense carrière d’acteur au cours de laquelle, il interpréta notamment Jean Valjean dans Les Misérables et un héros de la Résistance dans L’armée des ombres.
Très attaché à son pays d’origine, Lino ne souhaita jamais être naturalisé. Pour autant, ne le considériez-vous pas comme un grand acteur français?

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« J’attendrai le jour et la nuit/J’attendrai toujours ton retour ». Cette chanson est presque incontournable à un moment ou à un autre des films et documentaires relatant l’Occupation allemande. Dalida en refit un grand succès en interprétant une version disco.
Savez-vous que cette chanson fut créée en 1938 par Rina Ketty, de son vrai nom Cesarina Picchetto. Elle avait quitté son Italie natale en 1933 pour rejoindre des tantes à Paris. Elle fut séduite par l’atmosphère de Montmartre et se produisit au cabaret Au Lapin Agile, et découvrit l’amour en épousant l’accordéoniste Jean Vaissade. Les plus anciens d’entre vous connaissent son autre grand succès Sombreros et mantilles.

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Moi j’aime le music-hall, et j’aime Yves Montand né Ivo Livi à Monsummano Terme en Toscane. Âgé de trois ans, il émigra avec sa famille, en raison de persécutions fascistes qui aboutirent à l’incendie de l’atelier de fabrication de balais de son père militant communiste. Ils s’installèrent dans un quartier de Marseille où les habitants sont presque tous des immigrés. Ivo jeune travailla dans une fabrique de pâtes mais, fasciné par le spectacle et la scène, il monte sur les planches à 17 ans en s’inventant un nom d’artiste inspiré par sa mère qui, dans un mélange d’italien et de français, l’appelait « Ivo, monta ». Il commença au fameux Alcazar de Marseille avant de rejoindre Paris au milieu de la guerre pour la brillante carrière internationale de chanteur et d’acteur que l’on sait. Qui mieux que Yves a chanté à travers le monde, À Paris, l’indémodable valse musette de Francis Lemarque ! Un détail encore, Bob Castella et Henri Crolla, deux musiciens d’origine italienne comme lui, appartinrent à son orchestre tout au long de sa carrière. Il est émouvant de lire la demande d’acte de naturalisation effectuée par ses parents.

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Moi j’aime le music-hall et Serge Reggiani, lui aussi immigré italien ! Vous vous rappelez de ses couplets non autobiographiques :

« C’est moi, c’est l’Italien
Est-ce qu’il y a quelqu’un
Est-ce qu’il y a quelqu’une
D’ici j’entends le chien
Et si tu n’es pas morte
Ouvre-moi sans rancune
Je rentre un peu tard je sais
18 ans de retard c’est vrai
Mais j’ai trouvé mes allumettes
Dans une rue du Massachussetts
Il est fatigant le voyage
Pour un enfant de mon âge

Ouvre-moi, ouvre-moi la porte
Io non ne posso proprio più
Se ci sei, aprimi la porta
Non sai come è stato laggiù

Je reviens au logis
J’ai fait tous les métiers
Voleur, équilibriste
Maréchal des logis
Comédien, braconnier
Empereur et pianiste
J’ai connu des femmes, oui mais
Je joue bien mal aux dames, tu sais
Du temps que j’étais chercheur d’or
Elles m’ont tout pris, j’en pleure encore
Là-dessus le temps est passé
Quand j’avais le dos tourné … »

Né à Reggio d’Émilie, Serge quitta l’Italie en 1930, à huit ans, en raison des pressions que subit son père par le régime fasciste. Après un court séjour à Yvetot, en Normandie, les Reggiani s’installèrent à Paris où les parents ouvrirent un salon de coiffure rue du Faubourg-Saint-Denis. La famille Reggiani poursuivit son engagement antifasciste en adhérant à la Fratellanza Reggiana de Paris. Serge qui pratiqua la boxe n’hésitait pas à faire le coup de poing contre les fascistes de la capitale.
Attiré par le théâtre, Serge entra au Conservatoire de Paris puis embrassa une grande carrière d’acteur de cinéma. Tout le monde se souvient de lui dans le rôle de Manda guillotiné par amour pour Casque d’or Simone Signoret.

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À 45 ans, il débuta dans la chanson où il montra d’exceptionnelles qualités d’interprète au service de très beaux textes (La femme qui est dans mon lit/N’a plus 20 ans depuis longtemps). Il s’exerça aussi avec réussite à la peinture.
Moi j’aime le music-hall, encore et toujours, même s’ils ne sont pas évoqués dans l’exposition. Francesca Solleville, magistrale interprète des poètes et de Jean Ferrat, est la petite-fille du fondateur de la Ligue italienne des droits de l’homme. Claude Barzotti revendique dans un de ses grands succès :

« Je suis rital et je le reste
Et dans le verbe et dans le geste
Vos saisons sont devenues miennes
Ma musique est italienne … »

« J’viens d’là où parler avec les mains, c’est vital ». Vous ignorez possiblement que derrière l’auteur de cette phrase, le rappeur Akhenaton du groupe IAM, se cache Philippe Fragione issu d’une famille originaire de Toscane, Latium et Campanie.
L’humoriste Coluche brocardait son origine : « Il y en a qui sont beurs, moi je suis fromage … d’origine parmesan » ! Son père Honorio Colucci, originaire du Latium, était peintre en bâtiment. N’est-ce pas un beau symbole d’intégration que Coluche fût l’instigateur des Restos du Cœur ?
Derrière ces quelques exemples qui connurent les feux de la rampe, il y a aussi des millions d’immigrés italiens aux destins plus modestes, encore que …
Ah le petit vin blanc qu’on boit sous les tonnelles du côté de Nogent ! Je m’y rends justement à Nogent, j’ai plaisir à trouver, dans une vitrine, la truelle du maçon Luigi Cavanna, le père de François, l’auteur des Ritals qui évoque dans son livre ces modestes, ces sans-grades.
« Un jour, le gouvernement s’avisa que c’était peut-être pas très malin de garder tous ces travailleurs ritals dans un pays qui n’avait pas assez de travail pour ses propres enfants. Jusque-là, il avait supporté parce que les chômeurs étaient des Français, des gens d’usine et de bureau. Mais voilà qu’à leur tour les chantiers débauchaient et que les Ritals touchaient l’allocation. Ça, c’était plus possible, ça. Absolument délirant. Je comprenais très bien tout parce que je le lisais dans les journaux que maman rapportait de chez ses patronnes : Candide, Gringoire, L’Ami du Peuple, L’Action française …
Les journaux des patronnes expliquaient comme quoi si la France en était là c’était rapport aux métèques, qu’ils avaient tout envahi et qu’ils pourrissaient tout. Il y avait dedans des dessins, plein, qui disaient la même chose que les articles écrits, mais en raccourci, très bien dessinés, tu comprenais tout de suite, même si t’étais trop pressé pour lire l’écrit ou que t’avais pas envie, d’un coup d’œil tu te faisais ta petite idée de la chose, en plus tu te marrais parce que c’était des dessins humoristiques, ça veut dire qu’ils sont faits pour faire rigoler les gens, mais pas bêtement comme au cirque, non ; en leur faisant comprendre des choses difficiles… »

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Durant cinquante ans, de l’entre-deux-guerres aux années 1970, le bâtiment fut le royaume des Italiens. Ils y trouvèrent des emplois nombreux et diversifiés, et même pour certains jusqu’à l’autonomie professionnelle. Ils n’étaient pas que manœuvres, terrassiers et maçons : au milieu du XIXe siècle, la renommée des Piémontais comme plâtriers était comparable à celle de nos Creusois. Parmi les charpentiers, on remarquait nombre de Savoyards. Certains excellaient aussi comme mosaïstes (les Frioulans), stucateurs, tailleurs de pierre.
Beaucoup de ces Italiens ont construit routes, voies ferrées, ponts, barrages, villes et maisons de France.
Je me souviens dans mon enfance normande d’un camarade de classe nommé Bianchini. Son père dirigeait une entreprise de maçonnerie, sa mère était institutrice dans l’établissement scolaire dirigé par ma maman.
Je me souviens une soirée privée où le metteur en scène, auteur et « bâtisseur culturel » Jean-Louis Gonfalone (un autre Rital d’origine !) me projeta, au sens propre et figuré, ses Traces, à même la pierre, des spectacles historiques, fantastiques et oniriques qu’il imaginait à propos des carrières de Crazannes en Saintonge romane.
Parmi elles, il racontait l’émigration, un siècle auparavant, des jeunes hommes qui devaient quitter pour toujours leurs villages de Quero, Cilladon, Schievenin, au nord de la Vénétie. Le geste et la geste du carrier venu da sa lointaine Italie, étaient créateurs du spectacle, la réalité d’il y a cent ans devenait la fiction d’aujourd’hui : « Tu vas partir mon fils. Là-bas en France, il y a du travail. Pour une fois que les gouvernants de France et d’Italie s’entendent pour faciliter l’émigration, tu ne dois pas laisser passer cette chance. Tu gagneras bien ta vie. Tu nous reviendras vite … » Des valises en carton amoureusement remplies de vêtements basiques par la maman … Poignant et magnifique !
Je m’égare, je reviens à Nogent, pour découvrir le destin de Lazare Ponticelli. Vous le connaissez peut-être comme étant le dernier Poilu, l’ultime ancien combattant de la guerre 14-18 parmi les 8,5 millions d’hommes mobilisés sous la tenue bleu horizon.
« J’ai voulu défendre la France parce qu’elle m’avait donné à manger ». Ses parents, Giovanni et Philomène avaient de la peine à élever leurs cinq fils et deux filles, dans le Val de Nure, près de Plaisance. Le père exerçait des petits métiers dans les foires de la région, la maman allait travailler dans les rizières de la plaine du Pô, Bella Ciao, vous vous souvenez !
Chez les Ponticelli, ce fut la maman qui, en 1899, se rendit en France avec deux de ses enfants, laissant au père trois fils en bas âge dont Lazzaro. Elle travailla comme plumassière à Nogent. Finalement, Lazare, confié à une famille, resta seul en Émilie-Romagne. À dix ans, il voulut rejoindre le « paradis, Paris. À pied jusqu’à Plaisance, en train jusqu’à Modane puis Paris … à la gare de Lyon, aucun comité d’accueil … il trouva refuge dans un hôtel proche avec le sentiment d’avoir été abandonné par sa famille. Plusieurs mois plus tard, il s’installa à Nogent, toujours à l’écart de sa famille, exerçant des petits métiers, livreur de charbon, ramoneur, crieur de journaux lorsque la guerre éclate en août 1914. Comme beaucoup de ses camarades, il fut renvoyé en Italie sans grand ménagement quand celle-ci entra en guerre. Puis de retour, il entra dans le 4e régiment de marche du 1er étranger connu sous le nom de « Légion garibaldienne ».
Voici ce qu’écrivait Edmond Rostand dans La chemise rouge, un de ses poèmes de guerre réunis dans Le Vol de La Marseillaise :

« Ils ont donné pour nous dans la forêt d’Argonne.
Dès l’aube, un lieutenant d’Avellino pleurait
En croyant que peut-être on lui refuserait
D’aller dans la tranchée affronter la Gorgone …

… Regardez comment meurt un garibaldien !
Crie un homme en tombant dans la mêlée hagarde.
La France s’agenouille auprès de lui, regarde.
Et grave, se relève en disant : « il meurt bien » ».

L’histoire de Lazare Ponticelli ne s’achève pas là, au contraire, elle commence presque. De retour à Nogent, il retrouve deux de ses frères Céleste et Bonfiglio et, en 1923, ils déposent les statuts de leur société de fumisterie Ponticelli frères. Leur savoir-faire dans le domaine des cheminées s’étendra par la suite dans le secteur du raffinage pétrolier puis du nucléaire.
Lazare est mort en 2008 à l’âge de 110 ans. Aujourd’hui, la famille Ponticelli détient 80% d’une entreprise prospère qui emploie 5 000 salariés à travers le monde.
Un sacré destin de Plaisance à Neuilly-Plaisance (ou presque !) !
Je me retourne, encore un autre destin, une vie certes beaucoup plus aisée, celle d’Ettore Bugatti, un des fondateurs de l’industrie automobile de luxe et de compétition.

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Il naquit à Milan dans une famille d’artistes italiens. Ingénieur d’instinct plus que de formation, il créa sa propre marque automobile et s’installa en 1909 à Molsheim, petite ville d’Alsace allemande à l’époque. C’est là dans ses ateliers qu’il conçut, plus tard aidé par son fils Jean, ses mythiques bolides bleus au radiateur en forme de fer à cheval.
Son modèle Type 35, victorieux dans de nombreux grands prix entre 1925 et 1934, compte parmi les voitures de sport ayant le plus marqué l’histoire de l’automobile. Son modèle Type 57G Tank remporta les dernières 24 heures du Mans avant la Seconde Guerre mondiale.
Il est fort possible que, tout gamin, je vis un de ces bolides bleus, piloté par Maurice Trintignant, l’oncle de Jean-Louis, sur le circuit de Rouen-les-Essarts.
Tous ces bijoux de l’histoire de l’automobile sont toujours visibles au musée de Molsheim ou à la Cité de l’automobile à Mulhouse. La marque et l’atelier existent toujours. Devant la ligne bleue des Vosges, les modèles quasi futuristes, la Bugatti Veyron et désormais la Bugatti Chiron, tiennent autant de l’œuvre d’art que du génie industriel. Leur prix dépasse le million d’euros !
Je reste dans le domaine de l’automobile. Les plus anciens se souviennent sans doute des Trianon, des Versailles, des Chambord, des Régence et des breaks Marly. Avec ces carrosses du vingtième siècle, c’était la vie de château chez SIMCA (Société Industrielle de Mécanique et Carrosserie Automobile) dont j’apprends qu’elle était à l’origine une firme italienne créée en 1934 par Fiat pour contourner les barrières douanières mussoliniennes et produire en France ses voitures sous licence, avec à sa tête Enrico Teodoro Pigozzi (il francisera son prénom en Henri Théodore).

usine simca

D’autres encore ont « fait » la France, ainsi la styliste Rose Repetto qui créa le chausson de danse et la marque à son nom. Brigitte Bardot immortalisa la ballerine dans le film Et Dieu … créa la femme. Serge Gainsbourg popularisa les mocassins blancs à lacets.
Ce n’est pas parce qu’on approche de midi, mais je ne peux pas ne pas évoquer encore les influences culinaires de l’Italie en France qu’il ne faut pas résumer à la pasta et à la pizza.

scapiniLheure-du-café-©-Alain-Fleischer

café italien

Les apports italiens à la table française existaient bien avant les grandes vagues d’immigration. Ainsi, savez-vous que l’Italie nous exporta la forchetta, notre si utile et commune fourchette, sur les tables aristocratiques de la Renaissance.
Sous l’Ancien Régime, les classes aisées furent séduites par la création de cafés-glaciers modernes par des Italiens. Ainsi, c’est le Sicilien Francesco Procopio qui, après avoir vendu du café à la tasse sur la foire Saint-Germain de Paris, ouvrit vers 1685 le célèbre café Procope qui attira l’élite intellectuelle des Lumières et qui constitue toujours une institution de Saint-Germain-des-Prés.
De nombreux débits de boissons, épiceries et cantinas jouèrent un rôle important dans la vie sociale des immigrés dans nos provinces, et la diffusion de plats et produits en provenance de la Péninsule.
J’ai envie de vous allécher avec la tielle de poulpe, spécialité sétoise à laquelle je goûtais immanquablement au temps heureux où je séjournais chez mon oncle et ma tante dans « l’île singulière ». Cette succulente tourte arriva d’Italie dans les bagages des émigrants italiens de la petite bourgade de pêcheurs de Borgo de Gaete, au nord de Naples, à la fin du XIXe siècle.
Sous la domination espagnole au siècle de Charles Quint, la tielle de Gaeta était une pâte étalée avec un peu d’huile, quelques anchois et olives, l’ancêtre de la pizza en somme. On apprend toujours de quelqu’un, les autochtones remarquèrent que les soldats ibériques la confectionnaient en la recouvrant d’un couvercle de pâte. Ils copièrent donc leurs envahisseurs en recouvrant leur tourte. Bientôt, on ne mit plus à cuire la tourte directement sur la sole du four mais dans un plat de terre cuite appelée « teglia », la tielle était née.
Mon oncle me racontait qu’au début de l’installation de la communauté italienne dans le Quartier-Haut de Sète (là ou naquit Brassens !), les enfants allaient à l’école avec une tielle de pouffre (poulpe) dans le cartable.
Dans les années 1930, une certaine Adrienne Pages ouvrit avec son mari Bruno Virducci un petit étal de coquillages devant le pont de la Civette. Ses tielles étaient renommées et elle les faisait cuire chez le boulanger voisin Lubrano (encore un rital).
Adrienne eut de nombreux enfants, parmi lesquels Achille qui ouvrit une petite fabrique artisanale, un peu plus loin, à la Marine. C’est chez lui que nous nous procurions nos tielles.
Aujourd’hui, le commerce de tielles prolifère à Sète, ce qui malheureusement n’est pas un gage de qualité. Il y a encore trois ou quatre ans, on m’avait dit qu’elles étaient bonnes, là-haut, sur le Mont Saint-Clair … !

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L’influence culturelle de l’Italie se refléta dans la langue française à la Renaissance. Ce fut une véritable invasion de quelque 8 000 mots dont environ 10 pour cent sont encore utilisés de nos jours.

Au fait, savez-vous que c’est à Clément Marot, poète et valet de chambre de François Ier, que l’on doit la règle du participe passé avec l’auxiliaire avoir en imitation de l’italien qui lui paraissait la langue modèle ? Il l’avait exposée dans une strophe de ses Épigrammes.
Voltaire écrivit même : « Clément Marot a ramené deux choses d’Italie : la vérole et l’accord du participe passé… Je pense que c’est le deuxième qui a fait le plus de ravages ! » Pas faux !
Voilà une découverte qui ne put que ravir le vénéré Cavanna, génial rital de Nogent qui déclara son amour à la langue française dans son délicieux livre Mignonne, allons voir si la rose… Justement à propos de mes points de suspension :
« C’est parce qu’ils ont l’air de s’esbigner sur la pointe des pieds, à la queue leu-leu, furtifs et sifflotant d’un air détaché, hypocrites comme tout. J’aime bien les points de suspension. Ce sont mes amis. »
Cavanna vouait une grande reconnaissance à ses instituteurs : « Vous m’avez décollé les yeux et décrassé le dedans de la tête ».
Cependant, des enfants de l’immigration mettaient en avant dans leurs témoignages leur sensation d’exclusion et d’humiliation ressentie sur les bancs de l’école. D’autres confiaient s’être bien intégrés au sein de l’École républicaine, les instituteurs partageant parfois les opinions de leurs parents fuyant le fascisme.
Il faut savoir qu’au temps de l’unification italienne, justement, la langue de la péninsule était constituée essentiellement d’une multitude de dialectes régionaux. Les Italiens de France trouvèrent dans la langue française un ciment commun ainsi qu’un moyen de s’intégrer mieux et vite.
Ce n’est pas un hasard si la première session du concours de l’agrégation d’italien se tint en 1900. L’objectif était de renforcer la formation des professeurs d’italien des lycées en la fondant sur l’étude de la littérature de la langue italienne.
Je parviens au bout de l’exposition. Comme elle s’ouvrait avec le grand tableau des émigrants attendant dans le port de Livourne, elle s’achève sur un écran avec la séquence culte de La Dolce Vita, le film de Fellini, où Anita Ekberg se baigne dans la fontaine de Trevi à Rome pour les beaux yeux de Marcello Mastroianni.

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Du Risorgimento des années 1860 à la Dolce Vita célébrée par il Maestro en 1960, quelle Histoire !
On finit avec l’inénarrable séquence de L’aventure, c’est l’aventure, le film de Claude Lelouch : devant un parterre de jolies filles en bikini, Aldo Maccione et Lino Ventura apprennent à Jacques Brel, Charles Denner et Charles Gérard à rouler des mécaniques, à jouer les Ritals quoi ! Cultissime ! C’est cadeau pour vous.

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À cet instant, à l’autre bout de l’exposition, s’élèvent des chants. C’est cadeau pour moi !
En ce dimanche matin, le Chœur de l’Émigration et les comédiens de la Maggese nous offrent une visite chantée en donnant la parole au « peuple qui a manqué », les ouvriers, les paysans, les montagnards, les travailleuses de rizières, les artisans, les mineurs, les menuisiers, les femmes de chambre, les cantinières, les épiciers, les vitriers, les maçons, les pères et mères de ces Italiens de France, carrément des Français aujourd’hui.
En plusieurs tableaux, au milieu des documents et objets exposés, les artistes restituent quelques moments de l’extraordinaire collecte de témoignages opérée depuis 2010 par Anna Andreotti. C’est la transmission fidèle de leurs mémoires, les chants de leur enfance, de l’exil, du travail. C’est la restitution des récits de vie, dits et chantés, des joies et des douleurs partagées.
Pour vous, j’ai capté quelques saynètes avec mon smartphone :

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Voilà, cette fois, la visite est terminée. En guise de conclusion, j’emprunte à Luciano Zeppegno dans son Guide vivant de l’Italie (1968) :
« De tous les autres peuples, le Français est sans doute le plus apte à comprendre le caractère italien, car, lui aussi, multiple et un, ayant puisé aux mêmes sources gréco-latines une culture toute de clarté, de finesse et de sel, a le sens de la nuance et reconnaît chez son voisin ultramontain, des qualités et des défauts qu’il trouve chez bien de ses compatriotes … On s’aime bien parce qu’on se comprend et justement parce qu’on se comprend trop bien, on se crispe, s’exaspère mutuellement par instant ».
Ça me fait drôle de terminer avec une phrase du Général De Gaulle (!) :
« L’Italie et la France sont cousines. Elles sont voisines. Elles sont latines ». Mais bon, je les adore mes cousins !
Tandis que nous déjeunons (ni pâtes, ni pizza !) en face du musée, nous assistons à un nouvel exode : c’est un flux continu de familles d’origine asiatique endimanchées de tenues colorées qui se dirigent vers le lac Daumesnil.
Nul besoin d’être Tintin au Tibet pour deviner qu’elles ne vont pas assister à la Roue d’Or, une course cycliste populaire et spectaculaire qui se déroulait autour du lac dans les années 1950-60. Elle se disputait derrière derny par équipes de deux coureurs se relayant. (on appelle cela à l’américaine !) À son palmarès, figurent d’illustres champions comme Louison Bobet, Van Steenbergen, Van Looy, Stan Ockers et… « mon » Jacques Anquetil vainqueur deux fois avec André Darrigade.
Le garçon du restaurant m’éclaire : on célèbre aujourd’hui le 82e anniversaire de Sa Sainteté le Grand 14e Dalaï-lama.
Vous me connaissez, curieux comme je suis, bientôt j’emboite le pas des bouddhistes qui se rassemblent pour un vaste barbecue zen sur les pelouses en bordure du lac.

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J’en profite pour découvrir le monument des Pèlerins des nuages et de l’eau, une sculpture en bronze d’un artiste japonais. Une plaque calligraphiée scellée sur le socle explique que « le groupe représente les pèlerins Zen, sans cesse cherchant la vérité à travers le spectacle de la nature qu’ils parcourent tels les nuages du ciel, telle l’eau des rivières » (et du lac Daumesnil ? ndlr).
C’est la première fois que je verse une obole aux bouddhistes pour accéder à l’enceinte de la Grande Pagode cachée sous les frondaisons. Elle a la forme d’une gigantesque case … africaine, ce qui n’est pas si incongru que cela quand on sait que le bâtiment avait été initialement construit (en bois scandinave !) pour abriter les pavillons du Cameroun et du Togo lors de l’exposition coloniale de 1931.

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L’anniversaire du Dalaï-lama, en retraite au Ladakh en Inde, est fêté par la communauté tibétaine partout sur la planète sauf au Tibet, du moins officiellement, la Chine continuant de le considérer comme un séparatiste.
Petite déception, ce jour, l’entrée n’est pas autorisée à l’intérieur de la Pagode et je ne peux donc pas admirer le plus grand Bouddha d’Europe recouvert à la feuille d’or (plus de 9 mètres). À défaut, il y a Wikipédia !

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Par contre, j’ai retrouvé « ma » Roue d’Or de Daumesnil. Sur la façade de la pagode, elle symbolise la voie qui mène à la cessation de la souffrance. À huit branches (ce n’est pas une roue lenticulaire !), elle est appelée « Noble Chemin Octuple ».
Ainsi fut un dimanche de juillet. À un jour près, il y trente-cinq ans, à la sortie du stade de Séville, après une demi-finale de Coupe du monde perdue par l’équipe de France emmenée par Michel Platini, son voisin de Saint-Cloud, Lino Ventura était en pleurs. Touché par cette « tragédie nationale » mais bientôt heureux, trois jours plus tard avec la victoire de l’Italie dans la compétition : c’était ça aussi l’identité immigrée dans toute sa complexité, sa quotidienneté … sa beauté aussi ?

Chambre ouverte sur la mer Leonardo Cremonini 1925-2010

Publié dans:Coups de coeur |on 3 novembre, 2017 |Pas de commentaires »

Une semaine au Pays Basque (5)

Pour lire les quatre billets précédents :
http://encreviolette.unblog.fr/2017/09/01/une-semaine-au-pays-basque-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2017/09/12/une-semaine-au-pays-basque-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2017/09/18/une-semaine-au-pays-basque-3/
http://encreviolette.unblog.fr/2017/09/24/une-semaine-au-pays-basque-4/

vendredi 11 août :
Comme pour nous faire regretter notre proche départ, le soleil brille généreusement pour notre dernière journée au pays Basque. À l’horizon, la chaîne des Pyrénées se découpe dans l’azur.
Il est loin le temps où la France de Louis XIV guerroyait contre les Habsbourg d’Espagne avant que le traité des Pyrénées n’eût enfin formalisé la paix entre les deux couronnes le 7 novembre 1659 à Hendaye sur la minuscule île des Faisans (voir billet 1).
J’ai prévu d’aller me promener sur les crêtes, notamment du côté de Roncevaux. Il est des lieux qui, abusivement ou non, appartiennent à l’Histoire de France, du moins celle enseignée dans les manuels scolaires.
En chemin, je découvre à la sortie de Saint-Pée-sur-Nivelle, un rond-point original, un carrefour giratoire pour employer l’exacte terminologie. Je vous renvoie à un de mes anciens billets où je tentais de manier l’humour pour stigmatiser cette plaie de la circulation moderne : http://encreviolette.unblog.fr/2008/09/17/plaisirs-des-sens-giratoires-et-des-ronds-points/.
Savez-vous qu’on recense environ 30 000 ouvrages de ce type dans l’hexagone, une moyenne d’un peu moins un par commune, ce qui permet de nous enorgueillir d’un navrant record du monde. Pas mal d’usagers ignorent aussi malheureusement que ces giratoires sont des carrefours donnant la priorité aux véhicules circulant déjà sur l’anneau.
Là n’est pas la question, ce matin, la circulation est des plus fluides et, pour une fois, je trouve crédible la sculpture monumentale qui occupe le terre-plein central. Œuvre de l’artiste basque Iñaki Viquendi, elle représente une immense chistera de onze mètres de long, objet emblématique du jeu de pelote basque.

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La chistera (le masculin est employé aussi) est un panier en osier en forme de gouttière recourbée fixé à la main du pelotari par un gant de cuir. C’est justement un habitant de Saint-Pée-sur-Nivelle Jean Dithurbide qui eut l’idée de l’inventer, en 1856, en prolongeant le gant traditionnel par un panier d’osier qui servait à ramasser les raisins (d’Irouléguy peut-être). Plus léger, il fatiguait moins le bras et permettait d’envoyer la pelote plus loin, avec plus de force et de vitesse.
Selon la longueur de l’instrument, on distingue deux types de jeu : la cesta punta avec le grand chistera et le joko garbi avec le petit chistera, deux spécialités particulièrement spectaculaires et d’un grand esthétisme.
À cet instant, j’ai bien sûr une pensée pour mon champion de professeur de mathématiques du lycée Corneille de Rouen, Roger Vicenty, dont j’ai évoqué la mémoire dans mon billet 2 consacré à mon séjour. Il fut avant tout champion du monde à la main nue mais comme tous les enfants du pays Basque, il dut manier la chistera dès son plus jeune âge au fronton d’Ascain à moins de dix kilomètres d’ici.
Cette monumentale chistera constitue aussi un hommage à Jean Apesteguy, un extraordinaire joueur de pelote du début du siècle dernier connu sous son surnom de Chiquito de Cambo, le « petit » de Cambo bien que ce fût un colosse de près de deux mètres. C’est l’autre célébrité de Cambo-les-Bains, autre village voisin, avec Edmond Rostand l’auteur de Cyrano de Bergerac. Le fronton de Paris, construit pour les Jeux Olympiques de 1924 sur les quais de Seine, porte son nom. Il fut champion du monde sans discontinuer de 1900 à 1914 et de 1919 à 1923, son hégémonie étant seulement suspendue pour cause de Grande Guerre. Des photographies attestent qu’au front, le grenadier Apesteguy accrochait sa chistera à son ceinturon. La légende affirme même qu’à l’aide de son instrument, il catapultait des grenades vers les tranchées allemandes. Plus plausible, il utilisait le petit gant plat dont on se sert au rebot.

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On peut relever dans un article du Miroir des Sports de 1922 : « Sur les « places » du Pays, à Sare, à Cambo, à Guéthary, à Anglet, à Saint-Jean-de-Luz, à Saint-Jean-Pied-de-Port, durant la période qui va de 1899 à 1913, Chiquito apparaît aux yeux de la foule enthousiaste comme un demi-dieu. Il triomphe partout, il est le roi, le « roi de la pelote » ; les souverains lui offrent des épingles de cravate, les femmes leurs plus gracieux sourires. » Je connus l’émotion de filmer une de ses chisteras au musée Basque de Bayonne, il y a vingt-cinq ans.
Je n’ai pas prévu de me rendre à Cambo-les-Bains. J’oblique vers Saint-Étienne de Baïgorry pour m’engager dans la vallée des Aldudes, une contrée un peu secrète, authentique, gourmande, étonnante aussi.
Le long de la route sinueuse qui commence à s’élever vers le port (ainsi appelle-t-on souvent les cols dans les Pyrénées), les eaux claires de la nive des Aldudes, affluent de la Nive, et de quelques autres ruisseaux, miroitent au soleil. Ici, c’est le paradis de la truite et nous rencontrerons plusieurs piscicultures qui profitent de l’eau exceptionnellement pure de la montagne.
Sans atteindre la renommée de la truite de Schubert (!!!), la truite de Banka est un des trésors gastronomiques basques qui s’invitent sur les tables de la capitale, mais il est d’autres élevages tout aussi valeureux.
Nous atteignons bientôt justement le minuscule village de Banca, un peu plus de 300 habitants. Il s’appelait La Fonderie jusqu’au XIXème siècle en raison d’une usine d’extraction de minerais de cuivre et de fer dont on aperçoit encore quelques vestiges.

Banca village blog

Aujourd’hui, on écrit Banka en basque, c’est ici que le 11 décembre 1973, se déroula la première action armée de l’Iparretarrak, l’organisation clandestine en lutte pour l’indépendance du Pays Basque.
Je m’étais déjà hissé jusqu’ici, pour les besoins d’un film, à destination de professeurs d’Éducation Physique et Sportive, que je tournais sur la pelote basque. En effet, l’une des curiosités est le fronton dit de type place libre. Le mur de droite est celui du cimetière, celui de gauche la façade de la mairie dont il faut fermer les ouvertures lors des compétitions. Plus pittoresque encore, le fronton est lui-même percé sur sa moitié droite pour laisser passer une route.

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Je traverse le cimetière pour accéder à l’église Saint-Pierre. Évidemment ouverte, comme souvent au Pays Basque, elle détient un joli retable du Christ remettant à saint Pierre les clés du royaume des cieux, entouré d’une peinture de pampres, les vignes du Seigneur ou d’Irouleguy !

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Sur la balustrade des classiques galeries des églises basques, court un élégant chemin de la Passion.
Je me promène maintenant dans les allées du cimetière. Les quelques pierres discoïdales sont désormais entreposées au musée basque de Bayonne.

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N’y voyez pas un penchant morbide, j’aime visiter les cimetières. Les tombes racontent souvent la vie, ainsi ces émouvantes plaques d’une famille de bergers : la maison à l’architecture typique, la montagne, les moutons, un visage souriant, le béret aussi, autant de symboles d’une vie heureuse et paisible que rappelle la cloche de l’église qui sonne midi.

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Quelques kilomètres plus haut, nous parvenons aux Aldudes, autre minuscule village qui a donné son nom à la vallée. Il semble bien désert à cette heure médiane de la journée. Même le restaurant Baillea semble avoir fermé ses volets (temporairement ?), dommage, il possédait un petit air sympathiquement vieillot.
Je ne manque pas de me recueillir dans l’église Notre-Dame de l’Assomption qui abrite, paraît-il, un chapelet de Maximilien II d’Autriche, acheté aux enchères et ramené du Mexique par un amerikanoak (basques revenus des Amériques).

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À cet instant, je pense au destin funeste de cinq bergers des Aldudes raconté par Adrien Bosc dans son fascinant roman Constellation (éditions Stock) du nom du nouvel avion d’Air France qui décolla d’Orly le 27 octobre 1949 avant de s’écraser dans l’archipel des Açores. À son bord, il y avait bien sûr le boxeur Marcel Cerdan qui partait vers New York pour reconquérir son titre de champion du monde contre Jack Lamotta, ainsi que la célèbre pianiste Ginette Neveu. Mais parmi, les 37 passagers, moins illustres, il y avait aussi Thérèse Etchepare, Guillaume Chaurront, Jean-Louis Arambel, Jean-Pierre Aduritz et Jean-Pierre Suquilbide, cinq jeunes gens cultivateurs des Aldudes qui émigraient pour louer leur amour du travail et des bêtes, et vivre le rêve américain dans les ranches. Dans le train qui les amène à Paris, « le wagon de seconde classe, le compartiment des bergers résonne du dialecte du pays Quint, le bas-navarrais occidental, recensé par le prince Louis-Lucien Bonaparte dans sa Carte des sept provinces basques publiée en 1863. Ils ne cessent de chanter les airs du pays, Jean-Louis entonne « Au mois d’été, la caille chante dans les blés ». À la tristesse du départ, à la nostalgie de la vallée laisse place le parfum de la belle aventure, de frontières intérieures repoussées à mesure de l’avancée. Derrière eux, les neuf cent vingt habitants restés au pays, les frontons, les maisons blanches aux volets et portes marron, la perspective coupée par la Nourèpe, le torrent du village. On parle de l’avion, s’envoler, quelle folie » !
En 2007, une association de bergers fit ériger, à proximité de la mairie, une stèle rendant hommage à l’ensemble des bergers basques partis outre-Atlantique.

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À la sortie du village, un attroupement d’automobiles trahit la présence de la boutique auberge Pierre Oteiza, éleveur et artisan salaisonnier natif des Aldudes qui a relancé, il y a une trentaine d’années, la race locale de porc pie noire alors en voie d’extinction.

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On trouve trace de cette race bicolore (tête et cul noirs) adaptée à la montagne dans des archives du XVème siècle concernant les taxes et lois régissant l’élevage. Les porcs étaient alors traditionnellement amenés à la « glandée », c’est-à-dire à la pâture des glands, châtaignes, faînes qui tombaient en abondance à l’automne. Les paysans étaient tenus de verser une « redevance » pour avoir « le droit de pacager » sur les terres royales de Navarre. Le roi réclamait en contrepartie un impôt appelé la quinta (le cinquième) et qui correspondait au prélèvement d’un porc sur cinq.
En quête récemment d’une Appellation d’Origine Contrôlée, les éleveurs ont donné le nom de Kintoa à ce jambon et cette viande de porc sans pareils.

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À défaut de pouvoir manger à l’auberge qui affiche complet, nous faisons quelques emplettes à la boutique. Certes un peu onéreuses, mais quand on a lu ou vu différents articles et émissions, sur les cochonneries de l’industrie agroalimentaire, qui stigmatisent l’utilisation de nitrite, additif cancérigène, pour donner une belle couleur rose au jambon, on salive déjà de vivre quelques moments gustatifs de qualité.
Nous entrons dans le Pays Quint dont la désignation n’a aucun rapport avec l’illustre monarque Charles Quint. Comment vous expliquer : en gros, il s’agit du haut de la vallée où les habitants français sont considérés comme espagnols sur une terre qui se trouve du côté français mais qui appartient à l’Espagne et est tout de même administrée par la France !
Cette contrée fut longtemps le théâtre de luttes sanglantes entre les bergers français de Baïgorry et espagnols du val d’Erro. Le traité de Bayonne, signé le 2 décembre 1856 par l’impératrice Eugénie de Montijo, tenta de mettre de l’ordre en décidant de la répartition territoriale et du régime de jouissance. Il accordait donc à l’Espagne la propriété du territoire, et à la France, la jouissance indivise sur la partie nord de la zone et moyennant une rente annuelle pour le pacage des troupeaux sur la partie sud.
Aujourd’hui encore, la Poste française assure la distribution du courrier, ENEDIS celle de l’électricité, et la Guardia Civil espagnole la sécurité.
En ce début du vingt-et-unième siècle, huit familles de nationalité française habitent sur cette terre espagnole, payent l’impôt foncier à l’administration navarraise, leur taxe d’habitation en France, et envoient leurs enfants à l’école française. Les troupeaux de vaches, en provenance de France, qui transhument et pâturent en Pays Quint, sont marqués sur la cuisse gauche au fer rouge du sigle VE (vallée d’Erro). C’est ce qu’on appelle la « marque d’Urepel » qui est l’occasion de manifestations festives.
Ni la géographie, ni l’histoire du royaume de Navarre, ni les traités internationaux ne sont encore parvenus à démêler cette extravagance frontalière.
Encore trois ou quatre kilomètres, et nous atteignons le village d’Urepel, le bout du monde versant français de la vallée des Aldudes.
Nous avons faim et, avec un bon pressentiment, allez savoir pourquoi, nous nous dirigeons vers le restaurant C’Vall, curieuse enseigne derrière laquelle se cachent peut-être les prénoms des propriétaires.

Urepel C'Vall blogUrepel C'Vall blog 3Urepel C'Vall blog 4Urepel C'Vall blog 2

Pour l’instant, nous sommes seuls mais nous nous sentons bien ici. Une estrade laisse penser que certains soirs, en guise de veillée, on y chante et on y danse, avec Valérie à l’accordéon. La patronne et sa fille sont charmantes et nous nous laissons tenter par les truitelles de la pisciculture familiale. Accompagnées de fromage de montagne local, il est des plaisirs simples qui égalent ce midi le seul quintette (logique au Pays Quint !) pour piano composé par Franz Schubert, à savoir la fameuse « Truite » !
En guise de promenade digestive, nous arpentons la rue principale. La pelote claque sur le mur du trinquet. Une sculpture moderne stylise l’attitude éminemment esthétique du joueur de chistera.

Urepel Pelotari blog

La commune rend aussi hommage à l’enfant du pays Fernando Aire Etxart dit Xalbador, un des plus grands bertsolaris, ces chanteurs de vers rimés, strophés et improvisés en langue basque. Le texte d’un de ses poèmes est apposé au mur du trinquet.

Urepel Xalbador blog 1Urepel Xalbador blog 2

J’ai déjà eu l’occasion dans un précédent billet de vous faire écouter Xalbador. Je vous offre encore un extrait de cette belle voix qui accompagne un vol de palombes pour franchir le port :

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Il fait chaud et je m’offre une pause fraicheur à l’intérieur de l’église de l’Assomption de la Bienheureuse Vierge Marie, je comprends qu’elle soit aux anges dans ce petit bout du monde qui pourrait en être le centre tant la vie y est paisible.

Urepel église blog 1Urepel église blog 2Urepel église blog 3Urepel église blog 4

Ce sont les vacances estivales sinon je m’assoirais bien sur un banc avec la dizaine d’enfants de l’école communale bilingue. Nul doute que l’institutrice qui habite au-dessus de la classe saurait m’expliquer l’origine de l’expression « de France et de Navarre » qui prend tout son sens ici.
La Navarre historique s’étire de part et d’autre de la chaîne des Pyrénées. Le mariage de Jeanne Ière de Navarre avec Philippe le Bel rattacha provisoirement ce pays à la couronne capétienne de France. Louis X dit le Hutin (rappelez-vous le poème de Prévert sur les rois de France qui ne savaient pas compter jusqu’à vingt !), fils et successeur de Philippe le Bel, fut le premier à se déclarer « roi de France et de Navarre ». Pas pour longtemps, car sa fille Jeanne de Navarre (quelle idée ont-elles toutes de se prénommer Jeanne), est exclue en tant que femme de la succession du trône de France, mais conserve cependant le trône de Navarre dont la couronne passera, de mariage en mariage, aux comtes d’Évreux, au roi d’Aragon puis aux comtes de Foix et du Béarn. Vous suivez toujours ?
Au temps de Louis XI, les mariages croisés entre les maisons de Navarre, de Béarn et d’Aragon entraînent des luttes incessantes autour de la couronne de Navarre.
Pendant que les Français guerroient en Italie, le roi Ferdinand le Catholique s’empare en 1512 de Pampelune et de la Haute Navarre qui reste encore aujourd’hui une province espagnole. La partie nord, dénommée Basse-Navarre, demeure sous la souveraineté française d’Henri II d’Albret qui épouse Marguerite d’Angoulême sœur de François Ier. Leur fille unique Jeanne (bien sûr) d’Albret mariée à Antoine de Bourbon donnera le jour à Henri de Navarre qui deviendra roi de Navarre sous le nom d’Henri III puis roi de France … et de Navarre sous celui d’Henri IV. Ouf !
Il n’en fallut pas plus pour que l’expression de France et de Navarre devînt synonyme « de partout en France », car à l’époque, ne parler que de la France, c’était souvent oublier ce bout de terre pourtant placé sous la même couronne.
Dans une correspondance avec la princesse Mathilde, Gustave Flaubert dénigrait mon département natal : « Comme je ne vois personne, je ne sais guère ce qui se passe dans le monde. La Seine-Inférieure est, du reste, le département le plus calme de France et de Navarre, ou plutôt le plus engourdi. »
Allez, en route pour une autre tranche d’Histoire de France quoique, désormais, Roncevaux soit une commune espagnole sous le nom de Roncesvalles (Orreaga en basque).
Dans un premier temps, j’ai bien envie de m’y rendre en traversant un coin de la Navarre espagnole mais l’étroitesse de la chaussée et l’incertitude du trajet suggéré par le GPS m’incitent rapidement à rebrousser chemin jusqu’au pied de la vallée des Aldudes avant de m’engager dans la vallée suivante à Saint-Jean-Pied-de-Port.
Comme Charles Martel arrêtant les Arabes à Poitiers en 732 ou la date de la bataille de Marignan, il est quelques rudiments d’Histoire qui demeurent à jamais gravés dans la mémoire des enfants de l’École de la République, ainsi aussi Roland sonnant du cor à Roncevaux. Dois-je fustiger les écoliers d’aujourd’hui de ne même plus les connaître tant on nous a souvent raconté des histoires à ce sujet pour écrire une sorte de roman national.
La montée du port d’Ibaneta (ou col de Roncevaux) s’effectue essentiellement dans la forêt. Ici, des panneaux indicateurs, informant de la présence possible de pèlerins, prennent tout leur sens : cette route est un point de passage historique du Camino navarro sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle.
Au sommet qui culmine à 1 057 mètres, une chapelle moderne est construite à proximité des vestiges de l’ancienne chapelle de San Salvador de Ibañeta fondée en 1127. Au Moyen-Âge, le son de la cloche des égarés permettait aux pèlerins de s’orienter malgré le brouillard.

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À quelques pas de là, sur un monticule, une pierre rappelle l’épisode de la bataille de Roncevaux. Elle était ornée d’une réplique de la légendaire épée Durandal, celle-là même que Roland utilisa pour ouvrir une brèche dans la montagne. Elle a été dérobée par des (guère) preux chevaliers de l’ère moderne, … ou des nostalgiques des leçons d’Histoire de leur école communale.
On sait bien que, presque par définition, les légendes sont tenaces, mais il faut reconnaître qu’on se laisse entraîner dans un certain délire historique consciencieusement entretenu par des générations d’historiens et de rédacteurs de manuels scolaires.

Livre Suzanne Citron

Je suis d’autant plus sensible au rétablissement (ou établissement plutôt) d’une certaine vérité historique que j’étais (lors de mon séjour au Pays Basque) en pleine lecture du livre érudit et instructif de Suzanne Citron Le Mythe national l’Histoire de France revisitée (éditions de l’Atelier). Suzanne Citron est agrégée d’histoire et docteur de 3ème cycle et fut professeure de lycée durant une vingtaine d’années puis maître de conférence. Elle a aujourd’hui 95 ans. Elle écrivit l’ouvrage cité en 1987 qui connaît un étonnant succès en librairie depuis qu’il a été réédité et … offert à François Fillon lors d’une émission de France 2 pendant la dernière campagne électorale présidentielle (il a le temps désormais de méditer sur sa lecture).
La bataille de Roncevaux, qui se serait déroulée le 15 août 778, a été rendue célèbre par la Chanson de Roland, une œuvre de 4 002 vers écrite en anglo-normand, trois siècles plus tard, par un dénommé Turold. C’est cette première chanson de geste de la littérature qui fut longtemps enseignée dans les manuels scolaires français. Comme j’appartiens à ces générations d’écoliers victimes de ces « petits arrangements » avec l’Histoire de France, même si cela relève donc de la légende, j’avoue que mon cœur bat un peu plus vite au sommet du col d’Ibañeta.
Déjà, je suis passé ce matin, à quelques kilomètres de Cambo-les-Bains, tout près du Pas de Roland, un lieu-dit où le sabot du cheval de Roland, neveu de Charlemagne, aurait brisé en deux un rocher. Il existe aussi, beaucoup plus à l’Est, la Brèche de Roland, une percée dans les falaises au sommet du cirque de Gavarnie effectuée par l’épée Durandal. Roland la projeta si violemment qu’elle aurait été se ficher dans un rocher de Notre-Dame de Rocamadour dans le Lot. Waouh ! J’ai pu gober tout cela à l’école primaire ? Et moi qui passais pour un élève éveillé !
Autant tordre le cou à toutes les approximations, il est probable que la bataille de Roncevaux ne se déroula pas exactement au col actuel d’Ibañeta mais dans les alentours.
N’ayant pu rencontrer aucun témoin contemporain de la scène (!), voici ce qui se serait possiblement passé : l’armée des Francs, sous le commandement de Charles Ier futur empereur Charlemagne, revenait d’une expédition contre les musulmans d’Espagne.
Car ça aussi, faut-il en être fier en notre époque actuelle, Suzanne Citron reproduit textuellement un passage d’un manuel de Martial Chaulanges, inspecteur général de l’Instruction publique, encore en circulation en 1981 : « Sous son règne, les gens sont moins malheureux. Aussi conservera-t-on le souvenir de l’Empereur Charles. On se le représente comme un géant à la barbe blanche, terrible pour ses ennemis, plein de bonté pour son peuple ». Toute sa vie, Charlemagne fit la guerre aux peuples barbares qui entouraient son royaume franc. Il combattit les Sarrasins d’Espagne et les Saxons pour les forcer à devenir chrétiens. C’est notamment pour ces basses besognes qu’en récompense, le pape Léon III le couronna empereur à Rome en l’an 800.
Les manuels scolaires d’Histoire auraient-ils été des organes de propagande posthume pour ce sacré Charlemagne qui inventa l’école, dixit France Gall ?!!!
Au retour de leur expédition, les Francs auraient saccagé la ville de Pampelune, distante d’une cinquantaine de kilomètres de Roncevaux. Le 15 août 778, quelques Vascons attendaient les pillards au coin du Port. Trois siècles plus tard, les troubadours s’emparèrent de cette escarmouche pour lui donner une dimension épique dans la Chanson de Roland qui remplace les Vascons par les Sarrasins.
Roland, je le retrouve dans un piteux état à proximité du parking du petit village de Roncevaux, quelques centaines de mètres en contrebas du col d’Ibañeta.

Roncevaux sculpture Roland blog

« Roland a porté l’olifant à ses lèvres. Il l’embouche, sonne de tout son souffle. Hauts sont les monts, et le son porte loin. Sur trente lieues on l’entend résonner. Charlemagne l’entend, avec toute son armée …
L’empereur fait sonner ses cors. Les Francs mettent pied à terre et s’équipent. Ils ont de bons hauberts, des épées et des heaumes ornés d’or, des épieux solides, et des gonfanons blancs et vermeils. Ils sont montés sur leurs destriers et piquent des éperons durant toute la traversée des cols…
Les clairons sonnent, derrière et devant, répondant à l’olifant. L’empereur chevauche, bouillant de colère. Sur son haubert est déployée sa barbe blanche. Les Francs le suivent, remplis de fureur et de chagrin. Ils prient Dieu de conserver Roland en vie jusqu’à ce qu’ils arrivent au champ de bataille. Mais à quoi bon ? C’est inutile. Ils sont partis trop tard et ne pourront arriver là-bas à temps…
Soixante mille clairons sonnent de toute leur puissance. Les monts retentissent et les vallées leur répondent. Les païens l’entendent. Ils ne le prennent pas à la légère et se disent entre eux : « Charlemagne ne va pas tarder à être sur nous ! » »

Roncevaux vitrail Chartres blog

Vous connaissez ce moment immortalisé sur un vitrail de la cathédrale de Chartres.
Trop tard …

« Roland le sent, sa vie est épuisée,
Vers l’Espagne il est sur un mont aigu,
et d’une main il bat sa poitrine…
Son dextre gant il a vers Dieu tendu…
Son dextre gant à Dieu il tendit.
Saint Gabriel de sa main l’a pris,
Sur son bras il tenait sa tête inclinée :
Mains jointes il est allée à sa fin. »

Au centre du village, un rocher de granit orné de bas-reliefs en bronze, chante encore la mémoire du paladin.

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Mais la vie ici est essentiellement scandée par les pèlerins et randonneurs, croyants ou pas, qui y font halte sur le chemin de Saint Jacques.
Ici, on est recueilli un peu plus qu’ailleurs, ne serait-ce que par respect pour les pèlerins qui prient dans la Real Colegiata de Santa Maria (excusez, on est en Espagne).

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La chapelle Santiago (Saint-Jacques) est un modeste édifice rectangulaire construit au XIIIème siècle. On dit, mais que ne dit-on pas ici, que la cloche qui la surplombe se trouvait autrefois au col d’Ibañeta.
Juste à côté, la chapelle du Saint Esprit est le plus ancien bâtiment visible à Roncevaux. Elle fut construite dans la première moitié du XIIe siècle au temps de Sancho de la Rosa évêque de Pampelune, à la demande d’Alphonse le Batailleur roi de Navarre et Aragon.
Une crypte souterraine servait d’ossuaire aux pèlerins qui mouraient à l’hôpital voisin. La légende affirme que c’est en ce lieu que Charlemagne demanda de construire la tombe de Roland et de déposer les dépouilles des soldats morts dans la bataille.

Roncevaux chapelle Santiago blogRoncevaux chapelle Santiago et Esprit saint blogRoncevaux posada blogRoncvaux sculpture blogRoncevaux chemin de Compostelle blog

En dévisageant quelques randonneurs pèlerins, j’essaie de percevoir le supplément d’âme qui les anime pour rallier pédibus Saint-Jacques de Compostelle encore distant de 790 kilomètres.
Trop loin pour moi ! D’ailleurs, ce soir, nous avons réservé une table à La Poissonnerie, un restaurant de Hendaye que des amis de confiance nous ont vivement conseillé.
Comme son nom l’indique, il s’agit d’une vraie poissonnerie où vous pouvez acheter poissons et fruits de mer en arrivage direct, chaque matin, des criées locales de Saint-Jean-de-Luz, Hondarribia et Pasaia (vous vous souvenez, Victor Hugo y séjourna). 100% sauvage, 100 % Atlantique, 100 % frais !
Mais vous pouvez aussi faire votre choix à l’étalage et le faire cuisiner selon les recettes affichées. Pour nous, ce fut en duo la parrillada de 3 poissons et fruits de mer qui conclut en beauté notre semaine au Pays Basque ! Ah, que je vous dise encore: une étape du Tour de France 2018 se disputera contre la montre entre Saint-Pée-sur-Nivelle et Espelette, quasiment le point de départ et le terme de mon séjour : l’occasion d’écrire une nouvelle page d’une autre légende, celle des Cycles!

Publié dans:Coups de coeur |on 15 octobre, 2017 |Pas de commentaires »

Mon Festival du Film Britannique de Dinard 2017

Mardi 26 septembre 2017 :
Ce sont les ultimes préparatifs avant l’ouverture du 28e festival du Film britannique de Dinard. Nous foulons le tapis rouge (red carpet, ça fait plus tendance !), pas encore débarrassé de sa pellicule (cinéma oblige) de plastique, pour retirer à l’accueil du palais des arts le si précieux pass, réservé depuis le mois de mai, et la grille des programmes.

Dinard 2017 affiche blog

Dinard 2017 bibelots blogDinard voiture blog

Nous hâtons le pas car, effet collatéral de la manifestation cinématographique, j’ai prévu de diner avec Renée Bonneau. Mes plus fidèles lecteurs s’en souviennent peut-être, j’ai évoqué en plusieurs occasions les polars historiques (pas uniquement) que nous mitonne cette professeure agrégée de lettres à la retraite. C’est dans ce blog que s’est tissée notre amitié : l’écrivaine avait déposé un chaleureux commentaire à la suite de mon modeste billet Sueurs froides à Dinard. Renée avait imaginé auparavant comme héros d’un de ses romans un criminel reproduisant plusieurs scènes de films d’Hitchcock dans la station balnéaire de la côte d’émeraude à l’époque du festival, moi j’avais retranscrit sous forme d’article de fait divers la (vraie) découverte du corps du maître du suspense dans une friche des ateliers municipaux (http://encreviolette.unblog.fr/2008/05/18/sueurs-froides-a-dinard/).
Les grands esprits se rencontrent donc … au restaurant Le Cancaven, une institution dinardaise au look désormais très contemporain ! J’attends avec impatience le prochain ouvrage de Renée sur les œuvres du Caravage détruites lors du grand incendie du musée de Berlin en 1945.
La fin de soirée sera consacrée, en compagnie de mon indéfectible ami cinéphile (il n’a manqué qu’une édition du festival en 28 ans), à la préparation logistique de la semaine : comment voir le maximum de films en jonglant avec les horaires et les lieux de leurs projections. Conséquence du succès grandissant du festival (près de 30 000 entrées cette année), il faut prévoir un temps d’attente, en large partie debout, d’environ une heure trente entre chaque séance pour être assuré de trouver une place à peu près confortable dans les vétustes salles. Heureusement, malgré une météo souvent maussade (on est en Bretagne !), la pluie nous épargnera.

Mercredi 27 septembre :
Première (mauvaise) surprise, toutes les rues aux alentours des lieux de projection sont barrées ou interdites au stationnement en raison du plan vigipirate.
On ne change pas une stratégie qui gagne, on décide comme chaque année de voir prioritairement les six films en compétition pour le Hitchcock d’or. Et, avec avidité, nous enchaînons donc trois films dans la salle Stéphane Bouttet (chouette, c’est la plus spacieuse pour mes longues jambes !)
Une aimable hôtesse se souvient que nous occupons quasi immuablement les mêmes places : quatrième ou cinquième rang sur le côté à droite afin de sortir au plus vite dès les premières images du générique de fin pour rejoindre … la file d’attente de la séance suivante.
Attention, mesdames et messieurs, dans un instant on va commencer, installez-vous dans votre fauteuil (dur quand même) bien gentiment, 5, 4, 3, 2, 1, 0, partez, tous les projecteurs s’éteignent et, défile alors sur l’écran la bande annonce du festival, un petit chef-d’œuvre d’humour de quatre-vingt dix secondes réalisé par Paul Marques Duarte, un jeune rennais de 21 ans.

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C’est la première belle histoire du festival. So british, clin d’œil à Sir Alfred Hitchcock, le maître posthume de cérémonie, même si contrairement à une légende tenace, il n’a jamais vécu à Dinard.
Quand un bêtisier entre dans la fiction … la petite fille avec son seau de plage est une vacancière intruse, absolument pas prévue dans le casting et le scénario. C’était si ravissant que le réalisateur a demandé leur autorisation aux parents de l’actrice en herbe.
L’Alfred chauve et bedonnant dans son maillot de bain Union Jack est un professeur de la région qui hésita quelque peu à donner son concours craignant la raillerie de ses élèves qu’il accompagne tous les ans au festival.
Magie du cinéma avec le raccord du plongeon d’Alfred et du morceau de sucre qui tombe dans la cup of tea d’une vieille dame au clin d’œil malicieux. C’est la première fois que je vois le public applaudir la bande annonce du festival.
J’ai une tendresse toute particulière pour ce délicieux clip qui me renvoie aux ondines de natation synchronisée que j’avais filmées dans une piscine de Trouville à la demande du grand photographe John Batho, un normand comme son nom à consonance britannique ne l’indique pas.
Le premier film du premier festival du film britannique après Brexit se déroule dans le monde de la boxe anglaise. N’y voyons pas un clin d’œil à notre Premier ministre pratiquant assidu de ce sport.

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Le 7ème art s’est souvent intéressé au noble art. Raging Bull de Martin Scorcese avec Robert De Niro, Million Dollar Baby de Clint Eastwood, la série des Rocky avec Sylvester Stallone, The Fighter de David Russell ont marqué l’histoire du cinéma.
Jawbone de Thomas Napper tient son titre de l’os maxillaire. Le film commence sur une citation du Livre des Juges et l’anecdote de Samson s’emparant d’une mâchoire d’âne et terrassant un millier de Philistins.
Le héros du film, l’acteur Johnny Harris a écrit aussi le scénario à partir de sa propre expérience d’ancien boxeur en proie à l’alcoolisme. Mais plus qu’un récit autobiographique, c’est la peinture d’un drame social comme connaissent beaucoup d’anglais oubliés par leurs gouvernants.
Après une gloire éphémère, Jimmy McCabe a tout lâché et sa seule amie est devenue la bouteille de vodka. Il ne travaille pas, perd sa mère puis son logement. « L’alcool vous donne des ailes mais vous enlève le ciel » affirme un dicton. Le thème est presque universel car beaucoup d’illustres boxeurs, après avoir pourtant connu gloire et fortune, sont tombés dans la déchéance physique, la misère voire la criminalité.
Pour mener son combat contre l’alcool dépendance, Jimmy retourne au Union Street Boxing Club de sa jeunesse auprès de sa seule vraie famille, finalement, le patron de la salle, son ancien entraîneur et l’organisateur de combats interprétés magnifiquement par Michael Smiley, Ray Winstone et Ian McShane. Ayant besoin d’argent, il accepte un combat clandestin contre un très dangereux adversaire.
Le film, après avoir peint un Jimmy vulnérable et poignant, bascule alors dans des scènes de boxe d’une extrême violence magistralement restituée par une caméra avec une courte focale au plus près des deux combattants. Il semble impossible que Jimmy puisse échapper au terrible châtiment que lui impose sa brute épaisse d’adversaire.
« Je suis boxeur mais je ne peux pas lutter » confie Jimmy au cours d’une réunion d’ « alcooliques anonymes ». L’ultime plan de ce film noir laisse entrevoir peut-être une lueur d’espoir.
N’ayant aucun élément de comparaison avec les autres films en lice pour le Hitchcock d’or, il est toujours difficile de choisir le coupon que les spectateurs sont invités à glisser dans l’urne à la sortie de la salle. J’opte pour un « J’aime bien » !
Retour au pas de course dans la file d’attente du film suivant, A prayer before dawn, traduit fidèlement Une prière avant l’aube.
C’est l’occasion de sourire des médiocres mesquineries de certains (je devrais dire certaines sans qu’on puisse me taxer de misogynie) pour avancer dans la queue ! Ce sont les mêmes chaque année.
De manière plus constructive, c’est un moment de retrouvailles, avec certains fidèles du festival, et de partage de nos impressions toutes fraîches sur le précédent film.
Une prière avant l’aube est un film anglais d’un réalisateur français Jean-Stéphane Sauvaire, présenté hors sélection, au festival de Cannes, au printemps dernier.
Y est racontée l’histoire vraie de Billy Moore, d’après son autobiographie, jeune boxeur anglais (lui aussi) incarcéré sans ménagement dans une prison thaïlandaise pour détention de drogue. On pense inévitablement à Midnight Express qui se déroulait dans les geôles turques.
J’avoue que je finis par m’ennuyer, même si une caméra extrêmement mobile, à l’épaule, filmant au plus près au détriment même de la lisibilité, et une bande son assourdissante, font tout pour vous maintenir en éveil.
Et puis … et puis, miracle de la mise en scène, la seconde moitié du film crédibilise et réhabilite la première partie. Ce temps était nécessaire finalement (on aurait pu peut-être écourter d’une dizaine de minutes ?) pour installer le spectateur dans la violence de la prison, l’insalubrité, la promiscuité insoutenable entre prisonniers, de véritables fauves ultra tatoués. Je pense à El Marginal, la récente série argentine programmée par Canal +, au début de l’été, au Prophète de Jacques Audiard aussi, quoique ces films apparaissent bien plus « reposants » dans leur description de l’univers carcéral.
Dans une atmosphère hostile, Billy, peu à peu, tente de maîtriser un langage dont il ne possède aucun rudiment (volontairement, les propos en thaï ne sont pas traduits) et essaie de dompter la violence des gangs. Il trouvera son salut en convainquant l’administration pénitentiaire de l’engager dans des compétitions inter prisons de boxe thaï, cette fois.
Deux films, des coups de poing, deux coups de cœur. On sort de la salle, un peu sonné, en espérant qu’un jour, au cours d’un voyage, on ne nous glisse pas à notre insu quelques sachets de drogue dans nos bagages à l’aéroport de Bangkok !
Il est déjà 15 heures, tant pis pour les sandwiches, nous enchaînons avec un troisième film : God’s own country (titre français Seule la terre), premier long-métrage de Francis Lee pour lequel il a obtenu le prix du meilleur réalisateur au dernier festival de Sundance. Pour jouer avec les mots, on peut qualifier le film de journal de campagne, celle désolée et brumeuse du Yorkshire en la circonstance. Johnny, fils unique, travaille du matin au soir dans la ferme de ses parents, un père handicapé et autoritaire, une mère soumise. Pour oublier sa condition, il noie son spleen tous les soirs au pub du village et s’adonne occasionnellement à des relations sexuelles avec d’autres garçons … les filles sont parties à la ville.

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Le problème de Johnny n’est pas qu’il soit attiré par les hommes mais qu’il ne parvienne pas à s’attacher à l’un d’eux. Jusqu’au jour où un migrant roumain débarque à la ferme familiale pour donner un coup de main. Une relation intense naît entre les deux hommes.
Inévitablement, on pense au Secret de Brokeback Mountain, le film américain du chinois Ang Lee.
Dois-je vous confier, à cet instant, que mon voisin et néanmoins ami qualifiera, à la sortie, Seule la terre, de film « insignifiant » ?
Je suis beaucoup moins négatif et catégorique que lui. J’ai trouvé beaucoup de qualités à ce film attachant dont le propos dépasse largement la question gay. Ainsi, le réalisateur peint, par petites touches, l’hostilité à laquelle un migrant en quête d’un avenir meilleur doit faire face. De même, surgissent sous-jacentes, les difficultés relationnelles père-fils, la désertification des campagnes.
En contrepoint de cette violence sociale, Seule la terre est un beau film naturaliste. On est ému par l’affection que les deux garçons de ferme portent à leurs agneaux, ainsi lorsque Georghe tond une brebis morte pour recouvrir et réchauffer son nouveau-né avec sa toison. Cela me rappelle certaines scènes de la ferme familiale d’Ariège.
Il est près de 18 heures, cela fait près de 9 heures que nous sommes sur le qui-vive. Les journées sont longues pour les cinéphiles.
Nous convenons d’en rester à ces trois premiers films en compétition en ce premier jour de festival. Nous continuons d’échanger nos impressions au grill plancha Côté Soleil devant une parillada. Nous engageons la conversation avec un sympathique voisin qui s’est profondément ennuyé lors de la projection du film Pili, histoire d’une ouvrière agricole tanzanienne, séropositive et mère de deux enfants. À voir ou ne pas voir !
Nous achevons la soirée au bar La Fonda devant une pression et la retransmission de la seconde mi-temps du match de ligue des champions entre le Bayern de Munich et Paris-Saint-Germain. Aux clameurs accueillant chaque but du club de la capitale, il semblerait qu’il y ait beaucoup de Parisiens à Dinard. À moins que la fièvre Neymar M’Bappé soit contagieuse jusqu’en Bretagne.

Jeudi 28 septembre :
Pour commencer la journée, nous avons le bonjour d’Alfred Hitchcock que nous croisons sur la plage de l’Écluse cajolant ses oiseaux pourtant moins terrifiants que les goélands locaux si j’en crois une pancarte.

Dinard 2017 statue Hitchcock blogDinard 2017 goélands blogDinard 2017 plage écluse 3 blog

Nous rejoignons la structure gonflable qui porte son nom pour assister à la projection de Daphné, long-métrage, également en compétition, de l’écossais Peter Mackie Burns.
Daphné, interprétée par la même Emily Beecham, avait déjà fait une apparition dans Happy Birthday to me, un précédent court-métrage du réalisateur. Est-ce à dire que l’héroïne était un personnage si intéressant qu’il méritait donc un plus long traitement ?
Ce qui est certain, c’est que, d’emblée, je m’attache à cette jolie rousse trentenaire qui réside à Elephant and Castle, un quartier un peu glauque du sud de Londres que connaît bien le réalisateur pour y avoir longtemps vécu. Elle y a pour seule présence amie un serpent orange baptisé « Scratch for company », aussi rampant que sa vie coincée. « J’ai abandonné les gens » confie-t-elle dans la scène d’ouverture.

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Oui, Daphné est une fille paumée, incontrôlable, ses journées occupées dans la cuisine d’un snack, les nuits agitées dans les bars et clubs à boire, fumer, sniffer et coucher avec le premier venu qu’elle rejette au petit matin. Dans une séquence, elle se nourrit d’une barquette de poulet frit en cherchant des images de Ryan Gosling sur le web, ce qui fait s’esclaffer certains spectateurs britanniques dans la salle.
Impétueuse, elle envoie paître sa mère. Mais Daphné est aussi une fille intelligente (elle lit en se moquant le philosophe slovène Slavoj Žižek) et pleine d’humour. « Je sais, je suis folle hilarante » dit-elle. Certes, le scénario est mince, mais en cette matinée, j’accompagne volontiers l’omniprésente Daphné dans son errance de quelques jours et le désordre de sa vie évoqués par Peter Mackie Burns. Elle est encore trop jeune pour se poser dans la vie, mais aussi trop âgée pour poursuivre cette existence sans but.
Le hasard veut qu’elle sauve la vie d’un épicier poignardé sous ses yeux lors d’une tentative de vol. La carapace de Daphné va se craqueler … et ça me fait du bien !
Les aléas de la programmation, un manque de perspicacité peut-être aussi dans notre choix de voir en priorité les films en compétition, font que notre prochaine séance est fixée à 15 heures seulement. Ça nous laisse le temps de manger tranquillement un sandwich jambon de pays (lequel ? la Bretagne n’a pas trop bonne presse pour ses élevages de porcs !)…avec cornichons pour mon ami.
Le temps des travaux au palais des arts, le cinéma Alizés, rebaptisé Émeraude, est devenu le point central du festival, ce qui explique qu’un second tapis rouge recouvre la chaussée du boulevard Albert 1er.
Dans la queue, au soleil généreux, les conversations vont bon train sur le problème récurrent d’accès aux salles entre les heureux possesseurs de pass et les candidats spectateurs payant leur ticket à l’unité. Il semble que, ce matin, les limites de la convivialité dinardaise aient été franchies avant la projection de Confident royal, le film de Stephen Frears sur l’amitié improbable entre un modeste ressortissant indien et la Reine Victoria, aussi impératrice des Indes. Shocking ! Indignation de la famille royale, indignation également du quotidien Ouest-France qui titrera le lendemain sur un début de pugilat provoqué par … deux Parisiens (ben voyons ! Ce sera démenti par les témoins de la scène). Et les organisateurs du festival annoncent déjà une autre projection du film …
Les esprits se sont apaisés et le jury du film, avec à sa tête la présidente Nicole Garcia, est accueilli sous les applaudissements à son arrivée dans la salle. Légèrement en retard, Vincent Elbaz a droit son petit succès personnel avec même un rappel … lorsqu’il revient des toilettes ! La vérité si je mens (!), le public est bon enfant.

Dinard 2017 Elbaz blog

Le film à suivre est England is Mine de Mark Gill qui devrait sortir sur les écrans français, au début de l’année prochaine, sous le titre plus explicite (pour les non fans) de Steven before Morrissey. Il s’agit en effet de l’évocation de l’adolescence de Steven Morrissey avant qu’il ne forme avec le guitariste Johnny Marr le groupe culte rock The Smiths au début des années 1980. Le titre original anglais est une référence à quelques mots de leur grand succès Still ill : « I decree today that life is simply taking and not giving England is mine and it owes me a living ».

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Il semblerait que le biopic de l’adolescence de Morrissey soit une adaptation d’une biographie non autorisée, ce qui explique, sans doute pour des raisons de droits, qu’aucune chanson des Smiths ne figure pas dans la bande son du film.
Le rôle du jeune Morrissey est tenu par Jack Lowden, un acteur écossais qui joue un pilote de la Royal Air Force dans le récent film Dunkerque de Christopher Nolan.
C’est presque une tradition qu’un film autour de la musique figure dans la sélection à Dinard. Pas plus tard que l’an dernier, Sing Street avait remporté le Hitchcock d’or.
England is mine se concentre donc exclusivement sur les années de galère de Morrissey dans la banlieue de Manchester. Steven est présenté comme un adolescent timide et tourmenté qui écrit des poèmes pour échapper à l’ennui du quotidien et à des tâches de ronds-de-cuir dans un centre de collecte d’impôts. Il se plonge avidement dans la lecture d’Oscar Wilde mais aussi du sombre Murder on the moor (Meurtre sur la lande), un roman d’une écrivaine américaine sur une affaire criminelle qui secoua la Grande-Bretagne dans les années 1960 avec l’assassinat de cinq enfants et adolescents.
Soutenue par sa mère qui l’encourage à poursuivre ses rêves, Steven rencontre une artiste cultivée qui apprécie ses textes et l’encourage à fonder un groupe. Mais son heure de gloire n’est pas venue et l’ado plonge dans la dépression. La suite, les fans la connaissent, est suggérée par la rencontre de Morrissey avec Johnny Marr. Tout est en place pour le cultissime groupe et son succès foudroyant.
Le jeu du sympathique Jack Lowden permet de ne pas succomber à l’ennui qui pourrait guetter le spectateur. Le jeune Morrissey écrivait pour y échapper …
À défaut de l’entendre dans le film, je vous offre le clip de Still ill qui inspire le titre du film :

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Sur le chemin de la salle du Balnéum, le street artiste rennais Héol a commencé une fresque murale en hommage à Sir Alfred Hitchcock.
Pour tuer l’attente, les candidats spectateurs échangent leurs impressions. Nos voisins ironisent sur le film Seule la terre en le rebaptisant « L’amour est dans le pré » ! Raillez, raillez, braves gens !

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Nous zappons (à tort) Pili le sixième film en compétition pour découvrir les onze courts-métrages de la sélection des Shortcuts. C’est souvent dans cet exercice qu’émergent de futurs talents. Les spectateurs sont invités à faire leur choix pour l’attribution du prix du public.
Je suis évidemment marqué, comme à chaque fois, par la remarquable prestation de l’acteur Peter Mullan dans Edith. Mais je vote pour The Nest de Jamie Jones : une mère célibataire perd ses repères quand avec ses trois enfants dont un bébé, elle se fait expulser du logement qu’elle occupe illégalement, pour être remplacée par une famille d’origine étrangère.

The Nest

En une vingtaine de minutes, tout est exposé sans manichéisme sur la crise du logement et de la précarité à Londres, mais le sujet pourrait être évidemment transposé en France.
Le film est un peu autobiographique, car le réalisateur passa une partie de son enfance à déménager de squats en squats, et à voir sa mère aux prises avec les huissiers. Quelques images d’archives sont insérées pour authentifier le propos.
C’est poignant, j’ai vu dans la pénombre quelques personnes essuyaient une larme.
Il est difficile à la sortie, au moins pendant quelques minutes, de se retrouver dans l’ambiance festive du palais des arts. Tout ça c’est du cinéma, mais c’est aussi malheureusement la vraie vie et toute la force du cinéma britannique de traiter avec efficacité les grands sujets de société.
Alors qu’à l’écran, on refuse des œufs au plat à trois enfants londoniens, je trouve presque indécent de vous dire que ce soir-là, nous nous sommes régalés d’un gratin de haddock au restaurant Sadi2.

Vendredi 29 septembre :

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Retour à la trop exiguë salle du Balnéum : moment de colère dans les rangs, la « cheftaine d’accueil » commence à faire entrer la file des « sans pass ». Nul besoin de Parisiens pour réparer l’incident !
Au programme, une avant-première : Une belle rencontre (Their finest en anglais), un long-métrage de la réalisatrice danoise Lone Scherfig. J’avais déjà beaucoup aimé, il y a quelques années son film The Riot Club, peinture du cercle très secret d’Oxford réservé à l’élite de la nation.
Le cinéma dans le cinéma : une équipe de tournage essaye de redonner du courage à l’Angleterre pendant la Seconde Guerre mondiale en tournant un film de propagande après le Blitzkrieg. On éprouve déjà beaucoup de plaisir à retrouver le cinéma des années 1940-50 en technicolor et les décors en carton pâte.
L’actrice Gemma Arterton (qui m’avait séduit dans Gemma Bovary) interprète le rôle d’une femme scénariste dans une société de production cinématographique. Avec beaucoup d’énergie, elle s’impose dans ce milieu d’hommes contre vents et marées, c’est le cas de le dire car le propos du film produit tourne autour d’une opération de sauvetage de soldats à Dunkerque. C’est le même fait historique que le Dunkerque de Christopher Nolan. Je manifeste toujours une attention particulière sur le sujet car, j’eus l’occasion d’en parler en brossant son portrait, mon père était présent sur les lieux en 1940 et embarqua sur Le Gâtinais sous le feu nourri des vedettes allemandes (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2008/01/09/michel-coffin-mon-pere-epoque-2/ ).
Le propos d’Une belle rencontre n’est pas l’évocation de l’opération militaire mais le processus de l’écriture du scénario souvent en direct sous la pression des producteurs et aussi des acteurs, en particulier Bill Nighy étincelant dans son rôle de comédien vieux beau vaniteux.
Une belle rencontre, c’est aussi, il faut du mélo, une romance entre Catrin alias Gemma et le scénariste principal Tom Buckley alias Sam Claflin. Ils se réchauffent le cœur en écrivant pour réchauffer la nation.

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Il tombe des cordes sur Dinard. Nous nous réfugions dans une brasserie de la plage de l’Écluse, face à la mer, devant un sandwich américain thon. On apprend que Bill Nighy est à Dinard, il doit réclamer ses madeleines cakes non loin de là (private joke réservée aux seuls spectateurs du film).
À défaut de le voir en chair et en os, nous retrouvons Bill Nighy au Balnéum dans une autre avant-première, The Limehouse Golem de l’américain Juan Carlos Medina.
Le film est une adaptation d’une nouvelle gothique, Dan Leno and the Limehouse Golem, de l’écrivain anglais Peter Ackroyd. On est plongé dans le Londres de 1880, au temps de l’époque victorienne. Des meurtres en série sont perpétrés dans le quartier malsain de Limehouse.
Scotland Yard envoie l’inspecteur Kildare sur la piste d’un Jack l’éventreur façon XIX siècle. Selon la rumeur, ces crimes seraient l’œuvre du Golem, une terrifiante créature de légendes juives d’Europe centrale.
Le déroutant inspecteur joué par Bill Nighy donne d’entrée le ton du film : « Découvrez tout ce que vous pouvez sur … George Gissing, Karl Marx et Dan Leno ! » Quelle idée de porter ses soupçons sur un philosophe révolutionnaire et un romancier britannique du 19ème siècle ? Une fantaisie de scénario pour évoquer le caractère cosmopolite du quartier où Karl Marx vécut réellement. Digression, savez-vous qu’il faut s’acquitter aujourd’hui de quelques livres sterling pour visiter la tombe de l’auteur du Capital au cimetière londonien de Highgate ?
Le quatrième potentiel suspect du détective est un dramaturge mais il se retrouve très vite assassiné et sa veuve comédienne de cabaret est accusée de son meurtre et emprisonnée. L’inspecteur Kildare qui manifeste beaucoup de sympathie pour elle pourra-t-il en dénouant l’affaire, la sauver du nœud de la corde du bourreau, c’est tout le suspense de ce thriller grand-guignolesque d’un incontestable esthétisme.

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Du grand guignol, on va encore en avoir en soirée à la salle Hitchcock avec la projection de La mort de Staline du réalisateur écossais Armando Iannucci. Ouest-France titre que le film sur la disparition du « Petit père des Peuples » a bien fait rire Dinard. Est-ce pour cela que le jury au complet assiste auprès de nous à cette avant-première qu’il n’a pourtant pas à juger ?

Mort de Staline

Cette hilarante comédie tirée d’une bande dessinée française publiée chez Dargaud narre donc les tourments politiques qui ont suivi la mort du dictateur russe en 1953.
Le film s’ouvre tambour battant (plus justement piano !) sur l’anecdote délirante du Concerto n°23 de Mozart que raconte le compositeur Chostakovitch dans ses Mémoires. Jouée en direct à la radio avec le concours de la pianiste Maria Yudina, l’œuvre plait à Staline qui en demande l’enregistrement. Malheureusement, il n’y a pas eu de captation du concert et les musiciens doivent donc rejouer immédiatement, on n’a pas le droit d’aller à l’encontre des ordres du despote mélomane. Quitte même à aller chercher, pour remplir la salle à moitié désertée, des voisins béotiens de la musique classique en robe de chambre et même des opposants au régime terrorisés croyantà une rafle. Ce n’est pas évoqué dans le film mais il fallut faire rouvrir en pleine nuit une usine pour presser le microsillon et une imprimerie pour la pochette.
Le réalisateur utilise le subterfuge d’un petit mot incendiaire contre le régime glissé dans la pochette par la pianiste dissidente. Alors qu’il regarde, dans sa datcha hors de Moscou, son western quotidien (vrai de vrai, c’était un grand fan de John Wayne et de John Ford !), Staline s’effondre victime d’un accident cérébral à la lecture du message.
Ses gardes devant son appartement qui ont ordre de ne jamais le déranger n’entrent pas par peur d’être fusillés. Ainsi, Staline git sur le sol de son bureau pendant des heures. Le comité central finit par arriver mais met un temps fou à se décider à appeler un docteur. Staline a fait arrêter la plupart des grands docteurs car il était persuadé qu’ils voulaient l’empoisonner. Il y avait même un respirateur artificiel (Khrouchtchev en parle dans ses mémoires) mais comme c’était un modèle américain, ils ne l’ont pas utilisé. Le dictateur agonisant continue donc de terroriser son monde. Ils ont tellement peur de faire une erreur que les membres du Comité central ne font rien du tout. On voit les caciques du Politburo, Beria le responsable des services de sécurité et grand maître de la terreur et des sentences, Malenkov, Khrouchtchev, Mikoyan, Boulganine, Molotov, les plus anciens d’entre vous se souviennent de ces noms. La moindre décision est prise collégialement par votes à main levée au cours desquels le réalisateur se régale de cadrer les portraits crispés, les visages angoissés, ricanants, menaçants, triomphants. On jubile.

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Le film est basé sur beaucoup de faits réels concentrés dans une narration autour de la mort de Staline. Les choses se mettent en place avec l’organisation des plus grandes funérailles que l’Union Soviétique ait connues, puis la grande bataille pour la prise du pouvoir qui se déroule en coulisses.
La mort de Staline est tellement hilarante qu’on s’interroge parfois si cela s’est effectivement passé comme cela. Le public rit à gorge déployée. Quand on pense qu’en mars 1953, l’heure était au chagrin pour les adorateurs du dictateur. L’Humanité-Dimanche pleurait « l’homme que nous aimons le plus ».

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Ironie de l’histoire, dans quelques jours, les célèbres Chœurs de l’Armée Rouge seront en concert à Dinard ! Intermède musical, savez-vous que Prokofiev, le compositeur de Pierre et le Loup, mourut le même jour que Staline ?
Ce soir, je régale au restaurant L’Abri des flots : une gratinée de coquillages suivie d’un pavé de merlu à la plancha, arrosés d’un gouleyant muscadet conseillé par notre charmante voisine.
Non loin de notre table, le réalisateur Armando Iannucci dine avec son équipe. Il serait passionnant de prolonger la présentation qu’il a faite en salle : « La mort de Staline is a comedy ! Is it a comedy ? ». C’est un film fort en tout cas !

Samedi 30 septembre :
Sont-ce encore les effets revigorants de la mort de Staline, ce matin, tandis que les Dinardais font leur marché aux halles voisines, nous avons la pêche pour enchaîner trois avant-premières à la salle Hitchcock.
Pour commencer, Final Portrait du réalisateur Stanley Tucci, un italien américain vivant à Londres, que présente Clémence Poesy, membre du jury, actrice du film et parfaitement bilingue.
Mon ami et moi avons un petit faible pour Clémence : alors qu’elle n’était pas encore de ce monde, nous fûmes collègues de sa maman durant une année à l’occasion du stage audiovisuel de l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud. Quant à son papa, il continue à avoir une riche activité théâtrale et associative là où j’habite.

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Au temps où je réalisais des films pour l’Éducation Nationale, j’aimais particulièrement effectuer des portraits d’artistes et filmer dans leur atelier, un endroit intime propice à l’esthétisme. « Une statue dans une chambre et celle-ci devient un temple » écrivait Jean Genet justement à propos de l’atelier reconstitué dans Final Portrait qui évoque un court moment de la vie du peintre sculpteur suisse Alberto Giacometti. Vous avez vu au moins une fois ses sculptures de silhouettes filiformes et cabossées.
Le film est un quasi huis clos adapté d’Un portrait par Giacometti, un livre du critique d’art américain James Lord. Du 12 septembre au 1er octobre 1964, James Lord, qui avait lié amitié avec Giacometti, se rendit pour poser dans le célèbre atelier de la rue Hippolyte-Maindron (un autre sculpteur célèbre) située dans une cité d’artistes du quatorzième arrondissement de Paris aujourd’hui disparue).
Ce sont globalement ces dix-huit jours de pose, qui commencent immuablement par une photographie de la toile prise la veille, que nous suivons dans le film. On pourrait craindre l’ennui, or c’est plein d’énergie et passionnant.
« Plus on travaille sur un tableau et plus il devient impossible de le finir » concède Giacometti, éternel insatisfait. C’est frustrant et fascinant de voir le peintre, magistralement interprété par Geoffrey Rush, recouvrir régulièrement le travail de la journée et repartir de zéro. « J’ai fini » dit-il, quand, exaspéré, il sent que rien n’est jamais terminé.
On sourit de ses manies d’exiger que son modèle ne bouge pas d’un centimètre, de graffiter les murs de notes, d’adresses et parfois de fresques, de cacher ses liasses de billets n’importe où dans l’atelier : « Il ne faut pas faire confiance aux banques » … « mais vous êtes suisse » !
Le portrait s’enrichit de la présence des personnages féminins indispensables à « l’équilibre » de Giacometti, sa compagne Annette et Caroline sa prostituée préférée, superbement interprétées par Sylvie Testud et Clémence Poésy.
Comme Giacometti ne « finit » jamais ses œuvres, je ne pourrais jamais cesser de vous entretenir de Final Portrait tant il ouvre d’interrogations sur l’artiste lui-même et sur l’art et la création en général. Final Portrait est un excellent film sur l’art dans la lignée de La jeune fille à la perle de Vermeer, Hitchcock d’or en 2003, et Mr Turner de Mike Leigh en 2014.

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Je vous offre cette photographie de Giacometti dans son atelier prise par Robert Doisneau. Vous constatez une étonnante ressemblance de l’artiste avec l’acteur Geoffrey Rush.
Et qui sait, j’irai peut-être musarder un jour du côté des rues Didot et Hyppolite Maindron, l’impasse Florimont chère à Brassens n’est pas loin.

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Si le processus de la création peut trouver quelques réponses dans la psychiatrie, le film suivant Patrick’Day du réalisateur irlandais Terry McMahon traite de la schizophrénie.
Le film est emblématique d’une « faute » calendaire : Patrick, schizophrène tranquille et sympathique sous l’influence des médicaments et de la protection maternelle, partage son anniversaire avec la fête du saint national irlandais, évangélisateur de l’Irlande.
Le soir de ses vingt-six ans, pour la première fois, Patrick est séparé de sa mère Maura. Désorienté, encore puceau, il rencontre la jolie Karen, une hôtesse de l’air suicidaire au faux air de prostituée de luxe. Sur le pas de la porte de la chambre d’hôtel qu’elle occupe, Karen questionne Patrick hésitant : « Qu’est-ce que tu attends ? Une invitation ? » « Je suis schizophrène » répond Patrick … « Ne le sommes-nous pas tous ! » lui rétorque-t-elle.
La mère obsessionnelle va tout faire pour séparer Patrick et Karen, engageant un détective, lui faisant subir une insoutenable thérapie de choc, conspirant même pour convaincre son fils que Karen est le fruit de son imagination en dépit de leur bébé qu’elle attend. La mère ne réalise pas que son propre amour est encore plus destructeur.

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Patrick’Day, émouvant film d’amours (pluriel volontaire) interprété par une brillante brochette d’acteurs (notamment Moe Dunford dans la peau de Patrick), nous aliène complètement. Face à l’amour, on est tous un peu fou, non ?
La même salle Hitchcock pour pénétrer dans In Another Life (Dans une autre vie), une réalisation en avant-première de Jason Wingard.
« Dans une autre vie, j’étais professeur. Aujourd’hui, je suis réfugié. Un Syrien. Mon nom est Adnan. »
Adnan et sa femme Bana ont quitté la Syrie déchirée par la guerre pour rejoindre le Royaume-Uni. Ils se retrouvent bloqués dans la trop célèbre jungle de Calais où le spectateur va séjourner aussi le temps du film.

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Au départ de son projet, le réalisateur envisageait de faire un documentaire en filmant dans la vraie jungle. Mais, après avoir noué amitié avec ses occupants, il choisit de traiter le drame avec quelques acteurs interprétant des moments réels tirés de témoignages de personnes ayant connu la « vie » dans la jungle (et des figurants pris dans la jungle elle-même). Mais, à aucun moment, on ne sent une scission entre acteurs et vrais réfugiés.
Puisque tourné dans la jungle de Calais, In Another Life est une fiction qui possède toutes les vertus d’un documentaire. Avec tous les éléments d’un thriller servi par une image remarquable en noir et blanc, elle montre la misère du camp et ces pauvres gens qui tentent désespérément de rejoindre les côtes anglaises par tous les moyens possibles, camions et traversiers. On y croise la corruption d’ignominieux contrebandiers, la haine de certains habitants considérant les réfugiés comme des envahisseurs.
Face à l’indifférence et l’hostilité, la déshumanisation, les deux acteurs Elie Haddad (français, il joue aussi dans la série culte Game of Thrones) et Toyah Frantzen rayonnent d’humanité.
Encore une fois, on ne peut que s’incliner devant la force du cinéma britannique. Le pourtant généreux film français Welcome avec Vincent Lindon semble bien mièvre en comparaison.
In Another Life est un film politique poignant et fort. On sort de la projection avec un terrible sentiment de honte et de culpabilité. On a plaisir, pour nous apaiser, à échanger quelques mots avec l’équipe du film.

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De la jungle de Calais aux paillettes du tapis rouge qui attend le jury pour la proclamation du palmarès, il y a un fossé abyssal. Nous préférons retrouver les coussins moelleux de La Fonda pour échanger nos impressions de cinéphile devant un rafraîchissant demi pression.

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Nous réservons une table pour 21h 30 chez Ma Pomme,Je n’suis p’t’être pas connu dans la noblesse ni chez les snobinards (de Dinard), ma pomme, c’est moi, j’suis plus heureux qu’un roi, j’ne me fais jamais de mousse (sauf l’Affligem de La Fonda !).
Auparavant, nous retournons sous la bulle d’Hitchcock pour la projection de Quelques mots d’amour (Mum’s List) du réalisateur anglais Niall Johnson. Encore un film qui vous prend aux tripes !
Tout est annoncé dans le synopsis. « Kate et Saint John Greene vivent une formidable histoire d’amour depuis leur adolescence. Leur vie bascule lorsqu’ils apprennent que Kate est atteinte d’un cancer. Saint John doit désormais s’occuper seul de leurs deux fils avec la peur de la perdre à jamais. Les souvenirs des moments forts de leur couple lui reviennent en mémoire, grâce à une liste de vie et d’amour que Kate leur a laissée. Un inventaire de choses à faire et à partager. »

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Dans le décor romantique d’une belle plage du Nord Somerset dans le sud-ouest de l’Angleterre, le film d’une grande charge émotionnelle décrit, avec l’utilisation de nombreux flashbacks, comment la famille tellement unie fait face à la maladie terminale de Kate à partir d’une liste de mots d’amour qu’elle a créée pour que la famille poursuive sa vie en son absence.
Les acteurs Emilia Fox et Rafe Spall sont beaux et poignants. Là encore, quelques larmes ont perlé aux paupières de certains spectateurs. Et personne ne s’est plaint de l’absence des sous-titres en français.
Tard dans la soirée, en sortant du restaurant, nous prenons connaissance du palmarès du festival du film britannique 2017. Le jury souverain décerne le Hitchcock d’or à … Seule la terre de Francis Lee qui rafle aussi le Prix du Public. Comme quoi je n’étais pas seul à Dinard à aimer « l’amour dans le pré » !!!

Seule_la_Terre

Je suis beaucoup plus surpris que le Hitchcock du meilleur scénario soit attribué à Peter Mackie Burns pour Daphné. Les errances de la jolie rousse m’avaient tapé dans l’œil mais de là à récompenser un scénario linéaire et faible …
Mon ami, peu perspicace, se console que le public attribue son prix des Shortcuts (courts-métrages) à son préféré, The Driving seat : deux quinquagénaires cherchant à remettre un peu de piment dans leur couple, décident un matin de faire l’amour dans leur voiture garée dans l’allée. Vertiges de l’amour …

Driving Seat

Dimanche 1er octobre :
Les Dinardais font la grasse matinée ou sont à la messe (pour se confesser de Driving seat ?), il n’y a pas foule à attendre devant la salle Hitchcock pour la projection de Butterfly kisses du réalisateur polonais Rafael Kapelinski. Du coup, les hôtesses nous font entrer sous la tente d’accueil pour nous abriter d’un crachin tenace.
Butterfly kisses est un film noir, d’un fort esthétisme, d’un admirable noir et blanc même dont il faut féliciter le directeur de la photographie Nick Cooke. Le récit se focalise sur une barre d’immeubles dans un lotissement pauvre du sud de Londres et trois copains en pleine puberté. Désœuvrés, ils occupent leurs journées à boire de l’alcool, fumer de l’herbe, parler de filles et de sexe, regarder des films pornos sur internet.

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Lentement, l’attention se tourne vers Jake le plus sage d’entre eux, du moins semblait-il, car l’histoire est beaucoup plus sombre. L’adolescent timide qui gagne de l’argent par le babysitting et se laisse railler par ses potes pour son inactivité sexuelle, porte un horrible secret insinué par une news d’un journal au début du film. Jake se passionne pour l’une des jeunes filles du voisin, l’espionnant d’une fenêtre dans la cage d’escalier et faisant des incursions pour se rapprocher d’elle. Mais est-ce que cette simple angoisse adolescente est canalisée dans un objet d’innocence, ou essaie-t-il de contourner l’impulsion d’abuser d’une enfant ?
Il n’y a pas souvent place pour le rêve dans le cinéma britannique à moins d’aller fureter du côté de la famille royale (et encore !) !
L’ultime film ne fait pas exception. Sea sorrow (« Douleur de la mer » en français) marque les débuts d’une toute jeune réalisatrice de 80 ans, l’immense actrice Vanessa Redgrave.
Elle nous propose une réflexion très personnelle sur la crise mondiale des réfugiés et l’importance des droits de l’homme outrageusement bafoués, à travers les yeux et les voix de militants, de réfugiés, d’enfants. Elle aussi a visité et filmé en Grèce, en Italie, dans la jungle de Calais, aux différentes étapes du trajet emprunté par les réfugiés à la recherche d’asile. Elle mêle subtilement ses propres images aux documents d’archives, au théâtre aussi (elle a joué dans Richard III).

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Le titre Sea sorrow est emprunté à une réplique de La Tempête de Shakespeare. Il est vrai qu’à la sortie de la projection, c’est la tempête sous notre crâne. Il y a encore quelques semaines, les estivants se baignaient dans la Méditerranée, cet horrible cimetière marin où reposentles corps de plusieurs milliers de réfugiés.

Dinard 2017 affiche déchirée blog

Le festival du film britannique de Dinard 2017 a vécu. À cause de ma profonde admiration pour ce cinéma social et engagé que j’ai tenté de vous faire partager, je reviendrai (probablement) sur la côte d’émeraude pour la prochaine édition 2018.

Publié dans:Coups de coeur |on 9 octobre, 2017 |1 Commentaire »

Une semaine au Pays Basque (4)

Pour lire les trois billets précédents :
http://encreviolette.unblog.fr/2017/09/01/une-semaine-au-pays-basque-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2017/09/12/une-semaine-au-pays-basque-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2017/09/18/une-semaine-au-pays-basque-3/

Jeudi 10 août :
Ce matin encore, le ciel basque est désespérément gris. Même cause, même conséquence, nous choisissons d’aller nous abriter dans le musée Guggenheim de Bilbao.

« Vieille lune de Bilbao, que l’amour était beau.
Vieille lune de Bilbao, fume ton cigare là-haut… »

Elle doit rigoler la lune là-haut, au-dessus des lourds nuages qui déversent des trombes d’eau rendant presque dangereuse la conduite sur la Autopista del Cantàbrico. Dommage car le décor des Pyrénées doit être superbe … par temps clair.
Souvenirs, souvenirs, revient à mon esprit cette Chanson de Bilbao que j’entendais assez souvent dans ma jeunesse. Pour être exact, elle est beaucoup plus ancienne que cela car elle fut créée en 1929 pour la comédie musicale Happy End. Les auteurs, Kurt Weill pour la musique et Bertolt Brecht pour les paroles, rien que ça, avaient déjà collaboré, l’année précédente, pour le célèbre Opéra de quat’ sous. Certains d’entre vous doivent en connaître l’air le plus célèbre la Complainte de Mackie. Happy End fut repris à Broadway, en 1977, avec Meryl Streep.
La traduction française de Bilbao Song est l’œuvre de Boris Vian, écrivain notoire, pataphysicien surréaliste et musicien de jazz. Pas n’importe qui non plus !
Allez, j’écoute sur le lecteur de ma voiture la Chanson de Bilbao : j’écris cela par pure licence poétique car savez-vous que sur les nouveaux modèles de chez Renault, on ne peut plus passer les CD, le temps est venu des playlists sur une clé USB !
Je vous en propose une version par Catherine Sauvage, une puissante interprète (et actrice) qui fut peut-être méconnue commercialement à cause de son image de chanteuse rive gauche comme on disait à l’époque.
Elle aimait la poésie mise en musique et inscrivit à son répertoire les vers d’Aragon, Audiberti, Baudelaire, Brecht, Carco, Desnos, Éluard, Garcia Lorca, Hugo, Prévert, Queneau, et bien d’autres encore. Interprète d’un grand nombre de chansons du grand Léo, on la surnomma parfois la « voix Ferré ».
Voici ce qu’écrivait Louis Aragon à son sujet : « Et tout à coup sa voix, comme un cadeau, chaque mot qui prend sens complet. Ces phrases qui vous font entrer dans un pays singulier, on n’est plus seul, on n’est plus avec les importuns… nous voici vraiment appelés dans un univers différent, où tout parle à l’âme même. Un pays, je vous dis, où tout, comme les mots, se détache avec cette perfection du dire et ce tact merveilleux de chanter … C’est que tout cela est langage de poètes, mais qui passe par une gorge de jour et d’ombre, le prisme de la voix se fait lumière et transparence. Avec qui voulez-vous parler ? Moi, d’une femme rencontrée avec ce nom déjà de souveraine, comme un beau masque de velours : Catherine Sauvage. »
Suivez-la, avec sa gouaille, au bal à Bill, Bilbao, Bilbao :

La musique adoucit les mœurs célestes, la pluie s’est à peu près calmée à notre arrivée dans Bilbao la grise, l’industrielle, la portuaire, du moins c’est l’image que j’en gardais en tête.
Il fête son vingtième anniversaire, cette année, un drôle d’astéroïde est venu s’écraser sur les bords du fleuve Nervion. Argenté, cuivré, doré parfois, il semble changer de matière en fonction de la course des nuages ou du surgissement d’un timide rayon de soleil.

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Vous avez deviné qu’il s’agit du musée Guggenheim d’art moderne et contemporain, célèbre dans le monde entier pour sa stupéfiante silhouette, œuvre de l’architecte nord-américain Frank Gehry.
C’est vraiment une œuvre au sens artistique du terme tant le bâtiment, extérieurement, surprend, déconcerte. Est-ce beau, je ne saurais dire, mais cette monumentale sculpture aux formes imbriquées abstraites et chaotiques finit par séduire. Elle constitue un magnifique exemple de l’architecture déconstructiviste, la bien nommée en la circonstance.
Magiquement, l’impression de mouvement apportée par Gehry semble avoir redynamisé la ville noire de Bilbao longtemps prospère grâce à l’industrie sidérurgique mais qui sombrait dans le marasme.
Avec l’effet Guggenheim, c’est près d’un million de visiteurs qui déferle chaque année vers le vaisseau de titane et de verre surplombant la ria. Conséquence directe, que mon insouciance n’avait pas prise en compte, la file de candidats à un billet d’entrée s’allonge déjà à l’extérieur … sous une légère bruine.

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Tandis que ma compagne patiente dans la queue, je pars faire une caresse à Puppy, la mascotte du musée qui monte la garde non loin de là.

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Puppy est une sculpture topiaire de Jeff Koons. Gigantesque (12 mètres de haut et 9 de long) chien assis, un terrier West Highland, il est couvert de fleurs fraîches de différentes couleurs, irriguées par un système interne.
Les fleurs étant éphémères et variées selon les saisons, le « pelage » de Puppy évolue aussi. D’ailleurs, ce matin, des jardiniers, juchés sur une nacelle, procèdent à la toilette du populaire toutou new pop art.
J’avais vu son cousin Split-Rocker exposé, il y a quelques années, dans les jardins du château de Versailles.

Billet musée Guggenheim

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Possesseurs enfin du précieux sésame, nous nous retrouvons dans la « cathédrale » futuriste. Les matières, métal, verre, pierre, béton blanc, s’opposent. Les volumes se tordent et s’étirent. Bientôt, je suis sujet un peu au vertige en empruntant les tours d’escaliers et les passerelles qui nous mènent au dernier étage dédié aux chefs-d’œuvre de la collection permanente du musée.
Et pour commencer, la dérangeante Iberia de l’américain Robert Motherwell vers laquelle beaucoup de visiteurs se précipitent.

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Comme souvent avec l’art abstrait, on peut être décontenancé devant ce grand tableau noir juste altéré par une tache blanche dans le coin inférieur gauche. Certains béotiens, sans oser l’avouer, pensent en silence à l’imposture D’ailleurs, je devine l’oreille tendue ou le regard que jettent certains vers leurs voisins pour conforter leur incompréhension ou quérir un début d’analyse.
Motherwell réalisa sa série Iberia suite à un séjour au pays Basque dans les années 1950. Il voulait exprimer avec le noir des traces anarchiques de son pinceau, les heures sombres de la Guerre civile d’Espagne, le petit éclat blanc signifiant une lueur d’espoir.
Pour vous imprégner de l’artiste, je vous propose ce clip : Ne chantez pas la mort supplie Léo Ferré sur les œuvres de Motherwell qui la peignit souvent. Un sublime moment d’émotion !

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Arrêtons de broyer du noir, ça tombe bien, juste en face, on voit la vie en bleu avec ANT 105 La Grande Anthropométrie bleue d’Yves Klein (1960).
On pourrait chanter Nel blu dipinto di blu (Dans le bleu peint en bleu), un immense succès des années 1950. Car c’est lors d’un voyage en Italie que l’artiste français reçut un grand choc. Le bleu ultramarin de la Méditerranée puis le bleu outremer des fresques de Giotto dans une église de Padoue lui inspirèrent la monochromie bleue. Il en mit au point une variation, en 1956, ayant la particularité de garder l’éclat du pigment pur en poudre. Il la fit breveter à son nom, International Klein Blue (IKB).
Avec ses anthropométries, Yves Klein proposait une nouvelle manière de faire de l’art, la performance, un spectacle pictural réalisé en direct souvent devant un public.
Klein tendait une vaste toile sur un mur et invitait des jeunes femmes nues à se tremper dans un grand bac d’IKB puis à se frotter sur la toile selon ses consignes. Les modèles devenaient ses « pinceaux vivants ».
On peut encore crier au délire artistique, il n’empêche que je contemple le tableau exposé avec recueillement.
Autant vous avouer tout de suite qu’il n’est évidemment pas question de vouloir comparer ou opposer de telles œuvres avec les toiles de Vermeer admirées, au printemps, au Louvre, mais je me reconnais une certaine délectation pour l’approche conceptuelle de l’art contemporain, sa prise de risque, l’utilisation de supports variés.
« Il y a des peintres qui transforment le soleil en une tache jaune, mais il y en a d’autres qui, grâce à leur art et à leur intelligence, transforment une tache jaune en soleil » disait Picasso qui, après avoir été figuratif dans son jeune âge, devint de plus en plus abstrait.

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Le tableau qui m’interpelle maintenant me semble plus accessible. Il est l’œuvre de l’artiste américain, comme son nom ne l’indique pas, Jean-Michel Basquiat, l’un des trois peintres contemporains les plus côtés actuellement sur le marché de l’art, mort prématurément à 27 ans d’une overdose.
Intitulé L’Homme de Naples (1982), il s’agit d’une peinture acrylique sur bois et collages. Le spectateur n’est pas dépaysé puisqu’on y retrouve des éléments de graffiti et de bande dessinée très courants dans la culture urbaine. Basquiat commença à peindre à la bombe sur les murs de Downtown, un quartier de Manhattan.
Symboles et textes foisonnent et orientent notre réflexion. L’homme de Naples est la grosse tête d’animal rouge, un âne peut-être, un porc sûrement (mercanti di proscuitto, porkchops), une allusion, qui sait, à son mécène Emilio Mazzoli marchand de porcs avant de devenir galeriste.
Regard primitif et ironique : « C’est comme nourrir un lion, c’est un tonneau sans fond, tu peux leur jeter de la viande toute la journée, jamais il ne seront rassasiés. Mais c’était comme un usine, une usine malade moi je voulais être une star et pas une mascotte de galerie » déclarait Basquiat à propos des dérives du marché de l’art dont il ne profite qu’à titre posthume.
Leurs deux œuvres semblant faire partie de la collection permanente du musée, Basquiat repose ou expose dans une éternité artistique tout près de son ami Andy Warhol dont on peut admirer les Cent cinquante Marilyns multicolores, un tableau de plus de dix mètres de largeur.

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À la fin des années 1970, Warhol récupéra bon nombre de ses images sérigraphiées, universellement connues, de sa période pop (les boîtes de soupe Campbell, Elvis Presley, Einstein) en les combinant ou en inversant les couleurs pour créer des images en négatif.
Apparaît ici l’image de l’actrice Marilyn Monroe, un des plus célèbres sujets de l’artiste, répétée cent cinquante fois, pardonnez-moi de n’avoir pas compté pour vérifier.

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Barge ne qualifie pas l’artiste américain Robert Rauschenberg mais désigne une de ses toiles, de plus de neuf mètres de large, en noir blanc et gris. Des zones peintes à la main se superposent ou se combinent à des photographies et des collages. On peut s’amuser à repérer tous les motifs, camions, échangeur d’autoroutes, satellite, comète, parabole, oiseaux (et même moustiques), citernes d’eau, joueurs de football américain, quelques citations d’histoire de l’art (Vénus à son miroir de Velàzquez), un homme avec un parapluie, des croquis, bien d’autres sujets encore, c’est presque un inventaire …
L’artiste, qui réalisa cette œuvre en vingt-quatre heures, confiait : « Dans ma vie, j’ai toujours ressenti de la joie en travaillant. Je ne sais pas si j’ai tort ou raison, mais je pense que presque tous les artistes éprouvent une part de cette joie. Moi, j’en ai même trop … » Ça se ressent dans sa monumentale toile (huile et encre sérigraphiée 1962-63).

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Je kife pour Anselm Kiefer et son tableau Ordres de la nuit, un carré de cinq mètres de côté, malgré son abord angoissant voire morbide.
« Plus vous restez devant mes tableaux, plus vous découvrez les couleurs. Au premier coup d’œil, on a l’impression que mes tableaux sont gris mais en faisant plus attention, on remarque que je travaille avec la matière qui apporte la couleur ». Je confirme.
Ici, on voit l’artiste allemand allongé tel un cadavre sur un sol sec et craquelé sous un immense firmament d’étoiles. Un côté Wagnérien !
Ma compagne n’aime pas. Qu’elle se rassure, notre salon ne pourrait accueillir la gigantesque toile sans compter qu’il nous manque quelques dizaines de milliers d’euros !

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J’ai plaisir à recroiser Eduardo Chillida (on s’est vu quelques jours avant à San Sebastian) avec sa sculpture Profond est l’air, créée en 1982 pour la ville de Valladolid, et dont le titre est inspiré d’un vers du poète espagnol Jorge Guillèn.
Pour Chillida, l’air est une matière aussi essentielle que la pierre ou le bois : « « il faut concevoir l’espace en termes de volume plastique … La forme surgit spontanément à partir des besoins de l’espace qui construit sa maison comme un animal sa coquille. Comme cet animal, je suis moi aussi un architecte du vide. »
À l’étage inférieur, je me retrouve en pays de connaissance avec l’exposition temporaire Paris Fin de siècle. Il s’agit de la fin du dix-neuvième siècle qui fut une période de grande agitation politique et de bouillonnement culturel.
En 1894, le président de la République Sadi Carnot est victime du poignard de l’anarchiste italien Caserio. L’affaire Dreyfus divise le pays suite à la condamnation injuste pour trahison de l’officier juif-alsacien.
Ces événements mettent en lumière la fracture entre bourgeois et bohèmes, conservateurs et radicaux, catholiques et anticléricaux, antirépublicains et anarchistes.
De ces moments de grand trouble, surgit une génération de créateurs rassemblant les néo-impressionnistes, les symbolistes et les nabis.
Douce sensation, je me sens « chez moi », d’autant qu’en guise de préambule, je tombe à l’entrée sur un des Nymphéas de Claude Monet.
Mieux encore, il faut que je vienne à Bilbao pour découvrir, à ma grande surprise, que le néo-impressionniste (impressionniste aussi) Camille Pissarro s’installa, grâce à un prêt de Monet, dans la petite localité d’Éragny-sur-Epte, à une vingtaine de kilomètres de mon bourg natal : « C’est à deux heures de Paris, j’ai trouvé le pays autrement beau que Compiègne ; cependant il pleuvait encore ce jour-là à verse (pas plus qu’à Bilbao ! ndlr), mais voilà le printemps qui commence, les prairies sont vertes, les silhouettes fines, mais Gisors est superbe, nous n’avions rien vu ! »
Il y peignit de nombreuses toiles dont, notamment, ce Troupeau de moutons à Éragny, exposé à Guggenheim.

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Je suis passé des centaines de fois devant sa maison et son atelier, et j’y passe encore, pour retrouver mes racines familiales. La chaussée est moins poussiéreuse aujourd’hui ! À ma décharge, la propriété est privée, ce qui explique l’absence d’information touristique. Dire que cette maison, fréquentée par Cézanne, Monet, Sisley, Renoir, Mirbeau, représente un haut lieu de la peinture impressionniste. Rien que pour ce détail, je suis heureux de ma visite. Un autre tableau peint à Éragny, La briqueterie Delafolie, est exposé.
Le néo-impressionnisme, appelé parfois pointillisme ou divisionnisme, s’inspire des théories sur la couleur et la perception et sur les méthodes optiques et chromatiques mises en évidence par les scientifiques de l’époque : une technique picturale qui se fonde sur la juxtaposition de minuscules touches de pigment pur.

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Je savoure le Canal en Flandre par temps triste de Théo Van Rysselberghe, un artiste belge qui vécut longtemps en Provence (on le comprend !).
Cette toile a atteint la cote de 2,6 millions de livres chez Christie’s à Londres en 2011.
Je rêve au grand Jacques Brel, à son Plat Pays et à sa Marieke, le ciel flamand pleurant entre les tours de Bruges et Gand.
Je m’attendris devant La petite blanchisseuse de Pierre Bonnard. Jusqu’à la loi Jules Ferry de 1882 sur l’obligation scolaire, des enfants de moins de dix ans continuaient à être engagés pour des salaires de misère par des artisans et commerçants. Cette révoltante exploitation existe encore à travers le monde au nom de saint Profit.

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Les Nabis (« prophètes » ou « inspirés de Dieu » en hébreu) ne cherchaient pas à refléter une réalité observée mais à transposer en donnant un équivalent plastique et coloré à des émotions, sensations ou états d’âme. Leurs couleurs sont posées en grands aplats délimités par des traits sombres. Leur inspiration était assez souvent japonisante.
« Comment voyez-vous ces arbres ? Ils sont jaunes. Eh bien, mettez du jaune ; cette ombre, plutôt bleue, peignez-la avec de l’outremer pur ; ces feuilles rouges ? Mettez du vermillon », leur conseillait Gauguin.
Les Nabis réclamaient des murs à décorer pour embellir le cadre de la vie quotidienne. Ils collaborèrent aux décors de théâtre et dans l’art de l’affiche.

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Avec le tableau (1886-87) de Louis Anquetin, on pénètre dans le Mirliton, le cabaret d’Aristide Bruant. Au premier plan, la Goulue, la célèbre danseuse de French Cancan, envahit l’espace. À gauche, presque sorti du cadre, Toulouse-Lautrec reconnaissable à son haut-de-forme observe la scène.
J’ai l’impression de connaître ces toiles souvent déclinées en posters et cartes postales sur les présentoirs des magasins de souvenirs de Montmartre. Elles rappellent le développement des cabarets que les conservateurs jugeaient comme un signe de décadence de la société de l’époque ;
Vous n’allez pas échapper à ma fréquente allusion vélocipédique avec une réclame d’Édouard Vuillard pour Bécane, liqueur apéritive reconstituante à base de viande ! Un siècle plus tard, des « médecins » espagnols (et italiens) pourrissaient le sport cycliste avec l’usage des molécules d’EPO.

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Changement d’époque et d’atmosphère avec l’exposition temporaire consacrée aux Héros du peintre allemand Georg Baselitz.
Il tient son nom de Deutschbaselitz, une petite bourgade où son père était instituteur (et membre du parti nazi). Né en 1938, il vécut son enfance et son adolescence en pleine Seconde Guerre mondiale et dans l’immédiat après-guerre, avec la scission des deux Allemagnes.
« Je suis né au milieu d’un ordre détruit, dans un paysage détruit, un peuple détruit, une société détruite. Et je ne voulais pas rétablir l’ancien ordre : cet ordre, je l’avais trop vu… J’étais indéniablement un artiste en colère, à savoir un jeune furieux rejetant tout ce qui se passait autour de lui, absolument tout … Si j’étais né en étant quelqu’un d’autre, ailleurs, j’aurais certainement été capable de produire des images plus heureuses. »

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La plupart de ses Héros portent un uniforme qui n’exprime pourtant pas une appartenance à quelconque mouvement : « C’était devenu la mode de s’habiller en militaire, pas seulement en Allemagne, mais aussi en France. On l’appelait le « look militaire » et aux puces à Paris, il y avait vraiment énormément d’uniformes d’occasion. Et toutes les femmes –même la mienne- et les hommes s’y rendaient pour acheter ces fringues et les mettre. Du coup, pour être à la mode à Berlin, il fallait s’habiller en militaire, surtout l’uniforme nord-américain, de la guerre de Corée ou du Vietnam. Mais moi je ne le savais pas en peignant ces œuvres. On dit que les artistes sont toujours un peu visionnaires … »
Les tableaux de Baselitz sont gris poussière et ocre terreux. Les uniformes sont en lambeaux, le tissu usé. « Ce que je fais est enraciné dans la tradition allemande. C’est laid et expressif ». Mais vraiment d’un bel esthétisme !
À la suite de ses Héros, Baselitz peignit ses Peintures fracturées. L’artiste divisait la toile en deux ou trois parties horizontales et peignait des fragments de corps séparés les uns des autres mais qui semblent se relier entre eux. Je trouve que cette déstructuration donne encore plus de force.

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Plus récemment, l’artiste créa une série Remix, mot de la culture de la jeunesse, où il réinterprétait ses anciennes œuvres en jouant sur la gamme chromatique. Des teintes certes froides et énergiques prédominent sur les tons terreux.

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J’achève la visite en me plongeant dans l’univers de l’Art Vidéo avec la rétrospective consacrée à l’artiste nord-américain Bill Viola.
J’avoue m’être glissé, avec un certain scepticisme, dans la pénombre des salles où sont projetées plusieurs travaux de l’artiste. Comment les qualifier d’ailleurs ? Installations, vidéo films, environnements sonores ? Tout cela à la fois : Bill Viola utilise les technologies audiovisuelles et numériques les plus sophistiquées pour traiter des sujets universels comme la naissance, la mort, l’éveil de la conscience.
Il faut être patient avec les images de Bill Viola. On frôle parfois l’ennui avec le sentiment qu’il ne se passe rien et puis soudain…le temps s’arrête ou est suspendu ou considérablement ralenti ou, au contraire, s’accélère
C’est étrange, mystérieux, poétique, irréel, inquiétant parfois, envoutant souvent, et d’un total esthétisme.
Je vous offre Reflecting Pool : un homme sort de la forêt et s’arrête devant un bassin ; tout à coup, il saute et à cet instant le temps s’arrête … Ne décrochez pas !

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L’œuvre se veut une réflexion sur l’arrivée de l’individu dans le monde de la nature.
Avec Three Women, Bill Viola réfléchit sur le temps d’une vie. Une mère et ses deux filles sortent d’un espace gris et traversent un rideau d’eau au seuil de la vie. Pénétrant dans la lumière, elles deviennent des êtres vivants. La vie est courte, le moment est venu de partir pour la maman bientôt suivie par ses filles. Elles disparaissent dans les ténèbres grises de la mort. Poétique et flippant !

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Subjugué, je serais bien resté plus longtemps dans l’univers de Bill Viola.

« Ô rare fleur, ô fleur de luxe et de décor,
Sur ta tige toujours dressée et triomphante,
Le Velasquez eût mis à la main d’une infante
Ton calice lamé d’argent, de pourpre et d’or.

Mais, détestant l’amour que ta splendeur enfante,
Maîtresse esclave, ainsi que la veuve d’Hector,
Sous la loupe d’un vieux, inutile trésor,
Tu t’alanguis dans une atmosphère étouffante.

Tu penses à tes sœurs des grands parcs, et tu peux
Regretter le gazon des boulingrins pompeux,
La fraîcheur du jet d’eau, l’ombrage du platane ;

Car tu n’as pour amant qu’un bourgeois de Harlem,
Et dans la serre chaude, ainsi qu’en un harem,
S’exhalent sans parfum tes ennuis de sultane. »

J’emprunte à François Coppée ses vers pour vous offrir le gigantesque bouquet de tulipes chromées de Jeff Koons, posé à l’extérieur du musée. Un éclair dans la grisaille de Bilbao !

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Le hasard fait qu’un peu plus loin, Coppée vole encore à mon secours :

« … Celui qui fut plus tard le Prophète et l’Émir
Dans ce trou de lion se coucha pour dormir;
Et, lorsqu’ayant posé sous sa tête une pierre,
Il allait sommeiller et fermait la paupière,
Une énorme araignée, au ventre froid et gras,
Glissa de son long fil et courut sur son bras.
Brusquement mis sur pieds d un bond involontaire,
Mohammed rejeta l’insecte immonde à terre,
Et, frissonnant, sans lui laisser le temps de fuir,
Leva pour l’écraser sa sandale de cuir.
Mais soudain il songea que, puisque Dieu la crée,
La bête la plus laide est utile et sacrée,
Et que l’homme, déjà trop plein de cruauté,
Ne doit la mettre à mort que par nécessité;
Et, clément, il laissa partir l’horrible bête.
Depuis lors, bien du temps a passé. »

… Et Louise Bourgeois a installé sur le parvis une énorme araignée d’acier baptisée Maman.

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« L’araignée est une ode à ma mère. Comme une araignée, ma mère était une tisserande. Comme les araignées, ma mère était très intelligente. Les araignées sont des présences amicales qui dévorent les moustiques. Nous savons que les moustiques propagent les maladies et sont donc indésirables. Par conséquent, les araignées sont bénéfiques et protectrices, comme ma mère. »
Je ne suis pas persuadé que l’explication de l’artiste suffise à guérir ma compagne de son arachnophobie !

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Soudain, une épaisse brume enveloppe le fleuve voisin. Ma perplexité passée, j’apprends qu’il s’agit d’une sculpture de brouillard, une œuvre de l’artiste japonaise Fujiko Nakaya,
Fascinée par les phénomènes naturels qui se forment et se dissolvent, elle est spécialiste de ce type d’installation. Sa sculpture gazeuse est générée par 1000 tuyères de brouillard et un système de moteur de pompe.
Je n’ai pas dit que l’art moderne était nébuleux !
Après les nourritures de l’esprit, c’est l’heure des nourritures terrestres littéralement imposées par une intransigeante patronne d’une brasserie, née … bien avant la Movida !
« - Para beber, vino rosado por favor
– No tinto !
– Prefiero vino rosado
– No tinto ! Lo digo yo ! »
Le couple français de la table voisine craint déjà l’instant de leur commande ! Je reste cool en regardant les nombreuses photos à la gloire du club de football local, l’Athletic Bilbao.

Athletic Bilbao

Un court trajet en tram nous amène maintenant au Casco Viejo, le vieux quartier historique de Bilbao. On l’appelle aussi familièrement Las Siete Calles, à cause des sept rues qui formaient à l’origine, il y a 700 ans, le cœur de la ville sur la rive droite de la Ria. Le quartier dévasté par les terribles crues d’août 1983, a été reconstruit.
Peu en évidence dans une rue étroite, surgit soudain devant moi la cathédrale. La vraie, qu’il ne faut pas confondre avec le mythique stade San Mamés, la Catedral del fùtbol où joue donc l’Athletic !
La cathédrale Santiago est dédiée à Saint Jacques parce qu’elle se trouve sur un des chemins menant à Saint Jacques de Compostelle. De style gothique et néo-gothique, elle fut construite au XVème siècle mais a été plusieurs fois rénovée.

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Elle possède une quinzaine de chapelles, un instant de méditation dans le petit cloître avant d’admirer les pièces d’art sacré dans la sacristie.

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Aux heures creuses de cet après-midi, les ruelles piétonnières sont quasi désertes. Je croise quelques individus pas forcément catholiques !

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Les églises ne manquent pas dans le Casco Viejo. Je découvre maintenant celle des Santos Juanes nommée en l’honneur de Saint Jean-Baptiste et Saint Jean l’Évangéliste.
De style baroque classique, elle fut édifiée au XVIIème siècle. Jusqu’à leur expulsion en 1767, c’était le collège de jésuites de San Andrès.
D’une grande richesse artistique, elle regorge aussi de chapelles et donc de retables. Qui dit baroque en Espagne, dit churrigueresque et une abondance ornementale.

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Je repère une Virgen Dolorosa, contrepoint des thèmes plus joyeux de la Nativité et de la Vierge à l’enfant, ainsi qu’Ecce Homo, une toile de Raimundo Capuz selon un modèle du Primitif flamand Anton Van Dyck.

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Le cloître, dépendance de l’ancien collège, est désolidarisé de l’église et abrite désormais une partie du musée archéologique, ethnographique et historique basque.
Après le très riche musée basque de Bayonne, je n’avais pas prévu de le visiter sauf que j’ai l’opportunité d’assister à l’entraînement insolite des porteurs de grosses têtes en vue des toutes prochaines fêtes de la Semana Grande.
Chaque géant en papier mâché illustre un pan de l’histoire de Bilbao. Deux d’entre eux trottinent sur un air de fandango.

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De la place Unamuno, partent les larges escaliers montant vers la basilique de la Vierge de Begoña., patronne de la Biscaye, qui domine la ville. Le temps nous manque malheureusement pour grimper sur la colline, d’autant qu’il semble qu’elle soit fermée l’après-midi.

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Nous poursuivons notre déambulation jusqu’à la Plaza Nueva. Construite au XIXème siècle, c’est une place rectangulaire harmonieuse qui, hors son style néoclassique, possède un petit air de notre place des Vosges parisienne, avec ses 64 arcades et les couverts qui l’entourent.

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Dans les nombreux bars et restaurants, on s’affaire pour la ruée imminente des touristes sur les comptoirs garnis de pintxos.
On dégage donc pour jeter encore un œil à l’église San Nicolàs de Bari, élégante avec sa façade baroque encadrée de deux tours. Elle fut construite entre 1743 et 1756 en l’honneur du saint patron des marins.
À l’intérieur, on remarque un ensemble de cinq retables rococo conçus par Juan Pascal de Mena, un des grands sculpteurs de son époque.

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Pas totalement au point sur la vie des apôtres, je suis, un instant, surpris, qu’une chapelle soit dédiée à Judas et qu’une jeune fille s’y recueille. Après vérification, il s’agit de Judas Tadeo, Thaddée, qu’il ne faut pas confondre avec Judas Iscariote, le traître qui facilita l’arrestation de Jésus par les grands prêtres de Jérusalem.

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Sur le chemin vers la station du tram, je contemple encore l’élégante façade néobaroque du théâtre Arriaga. Construit en 1890, c’est un symbole de la ville ayant survécu à de nombreux incendies, inondations et faits de guerre. Il est dédié au compositeur basque Juan Crisòstomo Arriaga surnommé le « Mozart espagnol ».
Presque en face, de l’autre côté de la Ria, je suis intrigué par la façade Art Déco de la gare de la Concordia, faite de céramique, de verre et de fer forgé. Connue aussi sous le nom de Estaciòn de Santander, elle est notamment un arrêt du train de luxe El Transcantàbrico.
Bancs en bois, azulejos, pendule kitsch, le dépaysement est assuré. C’est le contrepoint des œuvres futuristes comme le musée Guggenheim et l’arc rouge du pont de la Salve de Daniel Buren.
Un train peut en cacher un autre, une gare peut en cacher une autre, ainsi juste derrière, la gare d’Abando constitue aussi une curiosité avec le vitrail de son hall.

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Bilbao mérite, évidemment, beaucoup mieux qu’une visite de quelques heures. Qui sait si de futures expositions à Guggenheim ne m’inciteront pas à y revenir.
Présomptueux, j’avais aussi envisagé d’effectuer le court crochet qui mène à Guernica. Certes le célèbre tableau cubiste de Pablo Picasso dénonçant le bombardement de Guernica, en 1937, par les troupes allemandes sur ordre des nationalistes espagnols, est conservé à Madrid, mais il est des noms de lieux qui inspirent.
Paul Éluard, dans son poème au titre étrange La victoire de Guernica, transforma une tragédie historique en une victoire des mots.

I

Beau monde des masures
De la nuit et des champs
II

Visages bons au feu visages bons au fond
Aux refus à la nuit aux injures aux coups
III

Visages bons à tout
Voici le vide qui vous fixe
Votre mort va servir d’exemple
IV

La mort cœur renversé
V

Ils vous ont fait payer le pain
Le ciel la terre l’eau le sommeil
Et la misère
De votre vie
VI

Ils disaient désirer la bonne intelligence
Ils rationnaient les forts jugeaient les fous
Faisaient l’aumône partageaient un sou en deux
Ils saluaient les cadavres
Ils s’accablaient de politesses
VII

Ils persévèrent ils exagèrent ils ne sont pas de notre monde
VIII

Les femmes les enfants ont le même trésor
De feuilles vertes de printemps et de lait pur
Et de durée
Dans leurs yeux purs
IX

Les femmes les enfants ont le même trésor
Dans les yeux
Les hommes le défendent comme ils peuvent
X

Les femmes les enfants ont les mêmes roses rouges
Dans les yeux
Chacun montre son sang
XI

La peur et le courage de vivre et de mourir
La mort si difficile et si facile
XII

Hommes pour qui ce trésor fut chanté
Hommes pour qui ce trésor fut gâché
XIII

Hommes réels pour qui le désespoir
Alimente le feu dévorant de l’espoir
Ouvrons ensemble le dernier bourgeon de l’avenir
XIV

Parias la mort la terre et la hideur
De nos ennemis ont la couleur
Monotone de notre nuit
Nous en aurons raison.

Le décor a changé depuis ce matin. En ce début de soirée, le soleil revenu éclaire les Pyrénées d’une belle lumière rasante.
Bal à Bil, Bilbao, Bilbao, je vous laisse en compagnie d’Yves Montand.

Publié dans:Coups de coeur |on 24 septembre, 2017 |Pas de commentaires »

Une semaine au Pays Basque (3)

Pour lire les deux billets précédents :
http://encreviolette.unblog.fr/2017/09/12/une-semaine-au-pays-basque-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2017/09/12/une-semaine-au-pays-basque-2/

Mercredi 9 août :
Il a plu toute la nuit et le ciel encore peu engageant, ce matin, m’incite à programmer la visite « au sec » du Musée Basque de Bayonne.
J’étais déjà venu dans l’une des deux sous-préfectures des Pyrénées-Atlantiques (avec Oloron-Saint-Marie) mais un très aimable Bayonnais m’accompagne quelques centaines de mètres pour me rafraîchir la mémoire et m’expliquer la disposition du centre ville en deux quartiers principaux, à commencer par le Petit Bayonne coincé entre deux fleuves, la Nive et l’Adour.
Ici, on « vit » surtout la nuit avec la présence de nombreux bars et restaurants. Les célébrissimes fêtes de Bayonne se sont achevées la semaine précédente : à l’horizon, aucun festayre égaré ou rescapé de la cour du roi Léon, « roi de Bayonne et des couillons » comme l’affirme une chanson de troisième mi-temps de rugby.
Ce matin, le couillon c’est plutôt moi, et le crachin persistant n’invitant pas à la flânerie, c’est d’un pas décidé que je me dirige vers le Musée Basque et de l’histoire de Bayonne, sur les bords de la Nive.

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Heureuse initiative de sa direction, outre qu’elle soit gratuite pour les moins de 26 ans (!), l’entrée est valable pour la journée entière et autorise donc les sorties au premier rayon de soleil si parcimonieux.
J’étais déjà venu au musée, il y a environ un quart de siècle, pour des raisons que je préciserai plus loin. Créé en 1924, il a connu une importante rénovation en 2001 et abrite d’exceptionnelles collections ethnographiques consacrées au Pays Basque.
Hemen sartzen dena, bere etxean da ! « Celui qui entre ici est chez lui … ». Je fais le malin avec ma connaissance de la langue basque après quatre jours de présence dans la région, mais ce slogan et sa traduction figurent en bandeau à l’accueil.
Durant quelques heures, je vais voyager au Pays Basque à travers sa culture, son histoire, ses traditions … sans parapluie.

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Encore que pour inaugurer la visite, on se trempe les pieds dans le golfe de Gascogne et la baie de Saint-Jean-de-Luz avec l’imposant et surprenant tableau en prêt La Mer des Basques. Comme sur une carte touristique illustrée, l’artiste luzien Bibal (1878-1944) a planté sur sa toile quelques paysages, monuments et personnages symboles du Pays Basque. Effet superbement vintage assuré !
En face, un autre grand tableau, contemporain du précédent, représente L ‘heure calme du berger, ne voyez là aucune allusion anisée aux fêtes locales ! Œuvre du peintre bayonnais André Trébuchet (1898-1962), elle dégage, au contraire, une atmosphère de quiétude qui s’inscrit bien dans la salle consacrée à l’agropastoralisme.

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Pour avoir souvent fréquenté les estives d’Ariège et avoir noué amitié avec un des bergers, je connais leur vie d’ailleurs durement ébranlée avec les pas gentils nounours, importés de Slovénie, coupables, cet été, de la mort de plus de 300 brebis.
Chaque année, fin octobre, le Pays Basque est atteint d’une étrange épidémie. Je ne sais si c’est l’effet des combats menés par Allain Dugrain-Dubourg ou du réchauffement climatique la population du Sud-Ouest semble être moins contaminée par le « mal bleu », la chasse à la palombe, une pratique populaire qui remonte au XVème siècle. Chaque automne donc, foin du traité des Pyrénées, les oiseaux se concentrent dans les forêts de Gascogne pour franchir les cols pyrénéens et migrer vers le sud de l’Espagne et le Maghreb.
Comprenne qui voudra, on accepte mal l’afflux de migrants et on empêche les oiseaux migrateurs de s’expatrier. En pleine mode de véganisme, puis-je vous confier tout de même qu’après la garbure, un salmis de palombes aux cèpes, c’est délicieux ?
Je découvre dans une vitrine une collection de paletas (palettes), manjuretas, cornetas (trompe d’appel) chargées de leurrer les pigeons ramiers.

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Dans le petit auditorium, avec la projection d’un vieux film en noir et blanc, je découvre l’irrintzina, le curieux cri des bergers basques. Long, strident, presque inquiétant, il permettait aux pâtres de communiquer d’une montagne à l’autre.
Pierre Loti l’évoquait dans son roman Ramuntcho : « … un cri s’élève suraigu, terrifiant : il remplit le vide et s’en va déchirer les lointains… Il est parti de ces notes très hautes qui n’appartiennent d’ordinaire qu’aux femmes, mais avec quelque chose de rauque et de puissant qui indique plutôt le mâle sauvage : il a le mordant de la voix des chacals et il garde quand même on ne sait quoi d’humain qui fait davantage frémir ; on attend avec une sorte d’angoisse qu’il finisse, et il est long, long, il oppresse par son inexplicable longueur… Il avait commencé comme un haut bramement d’agonie, et voici qu’il s’achève et s’éteint en une sorte de rire, sinistrement burlesque, comme le rire des fous… C’est simplement l’irrintzina, le grand cri basque, qui s’est transmis avec fidélité du fond de l’abîme des âges jusqu’aux hommes de nos jours, et qui constitue l’une des étrangetés de cette race aux origines enveloppées de mystère. »
Des poésies racontent que proféré par les combattants de Roncevaux, il couvrait le son du cor du malheureux Roland ! À l’ère du smartphone, il ponctue encore certaines danses pendant les fêtes.

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Je m’attarde sur la symbolique des stèles discoïdales emblématiques des monuments funéraires au Pays Basque. Cette forme est bien antérieure au christianisme.
Parmi les rites funéraires qui étaient observés dans les campagnes encore jusqu’au milieu du XXème siècle, je relève que la mort était d’abord annoncée au premier voisin du défunt et … aux abeilles : « Salut chères abeilles, salut noble reine. Triste nouvelle pour vous, votre patron est décédé. Dorénavant, c’est à moi qu’incomberont vos soins et pour vous la cire que vous devez au défunt … » On enlevait aussi une tuile du toit pour que l’âme du défunt puisse passer.
Chère abeille que les humains mettent aujourd’hui en péril, je me souviens d’une chanson que le poète québécois Félix Leclerc vous avait consacrée :

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J’ai revu (ou plutôt entendu) mes vingt ans !
Je parcours relativement vite les salles du premier étage consacrées à la maison, n’imaginez pas cependant quelconque indifférence à l’égard des activités domestiques

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Parti pris de féru d’histoire et géographie, je suis plus attentif à l’histoire de la navigation maritime et fluviale au Pays Basque qui relève presque du récit d’aventures.
Le tableau en prêt Vue du port de Bayonne de Joseph Vernet, peintre célèbre du XVIIIème siècle connu pour ses marines, en constitue un bon document d’ancrage.

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Déjà au Moyen-Âge, les Basques s’adonnaient à la chasse aux baleines qui s’échouaient alors nombreuses sur leur littoral. C’est au début du XVIème siècle qu’ils commencèrent à prendre la mer vers les côtes de l’Atlantique Nord à la recherche du cétacé qu’on appelait curieusement « poisson à lard ».
Au XVIIIème siècle, à l’époque où Louis XV commanda à Vernet une série de vingt-quatre tableaux de ports pour informer de la vie maritime (voyez que la communication existait déjà), Bayonne était un port dynamique malgré la concurrence de Nantes, La Rochelle et Bordeaux, grâce notamment à la proximité de l’Espagne..
Sur le plan commercial, des échanges s’effectuaient avec toute l’Europe mais aussi avec les Amériques d’où était importé le cacao … les Bayonnais sont fous encore aujourd’hui de ses fèves et du chocolat.
D’un point de vue militaire, Bayonne, ville fortifiée par Vauban (de nombreux vestiges sont encore visibles notamment non loin du musée) abritait un arsenal.
Bayonne se lança aussi dans l’épopée corsaire et souvent les pêcheurs profitaient de l’hiver ou des périodes de guerre pour troquer harpons et filets contre grappins et mousquets.
Le plus célèbre corsaire basque fut Joannis de Suhigaraychipy dit beaucoup plus simplement Coursic. Né à Hendaye vers 1643, il commença comme marin baleinier partant pêcher dans l’Atlantique Nord. C’est dans le contexte de la guerre de la Ligue d’Augsbourg qu’il devint véritablement corsaire, profitant que les navires effectuant des pêches lointaines avaient reçu l’autorisation royale d’être armés de canons et de capturer les bâtiments ennemis. Coursic mourut en 1694 au large de Terre-Neuve, à bord de la frégate l’Aigle, dans un assaut contre les Anglais.
Beaucoup moins glorieux, Bayonne fut aussi un port négrier dont le musée aborde l’histoire à travers le prisme d’une exposition temporaire Tromelin l’île des esclaves oubliés.

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Parti de Bayonne le 17 novembre 1761, l’Utile, un navire de la Compagnie française des Indes orientales, s’échoua le 31 juillet 1761 sur les récifs coraliens de l’île Tromelin (à l’époque île des Sables), une minuscule bande de terre au large de Madagascar. Il transportait 160 esclaves malgaches achetés en fraude et destinés à être vendus à l’île de France (île Maurice actuelle). L’équipage rejoignit Madagascar sur une embarcation de fortune, laissant sur l’île 80 esclaves. Ce n’est que quinze ans plus tard, en novembre 1776, que le chevalier de Tromelin commandant la corvette la Dauphine récupéra les esclaves survivants, sept femmes et un enfant de huit mois.
Condorcet relata cette tragédie dans son ouvrage Réflexions sur l’esclavage des nègres (1781) plaidant l’abolition de ce véritable crime.

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J’accède maintenant à l’espace consacré aux sports et, en particulier, au sport national basque, le jeu de pelote. Successeur du jeu de paume, la pelote était pratiquée par d’autres civilisations, notamment les Aztèques.
Quoique normand d’origine, j’avoue mon admiration pour la pelote basque. Je suis séduit par l’élégance, la souplesse, la « virtuosité chorégraphique » de ces autres artistes et hommes en blanc que sont les pelotaris. D’ailleurs, leur esthétisme a conquis les peintres depuis des siècles, à commencer par Goya dont un tableau consacré au jeu de pelote est exposé au musée du Prado à Madrid.
Inconsciemment peut-être, mon vénéré professeur de mathématiques de terminale au lycée Corneille de Rouen, Monsieur Vicenty, par ailleurs grand champion de pelote à main nue (voir billet précédent), m’inocula-t-il le virus pour son sport.
Très sûrement aussi, j’eus la chance dans les années 1980 de sympathiser avec mon copain Ramon secrétaire de la ligue d’Ile-de-France de pelote. Ainsi, il m’invitait sur les bords de Seine, au fronton Chiquito de Cambo, pour quelques parties animées de palancha. Mes rudiments de joueur classé de tennis m’évitaient le ridicule. Je ne manquais pas, non plus, d’assister, chaque mois de juin, à la fête basque organisée au fronton. J’eus le bonheur de voir ainsi en exhibition quelques champions de la spécialité.
Et puis, il y a une trentaine d’années, je vins filmer au musée basque de Bayonne quelques plans destinés à une commande d’un professeur d’Éducation Physique de l’IUFM de Versailles. Eh oui ! J’avais profité de mon séjour estival au Pays Basque pour filmer évidemment quelques parties de pelote avec leurs spécialités, mais aussi des plans de frontons typiques de la région, ainsi qu’à Anglet, la fabrication d’une chistera chez Jean-Louis Gonzalez … que je retrouve ce matin avec une certaine émotion dans une vidéo tournant en boucle au musée.
Comprenez que je traînasse devant les tableaux et vitrines.

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Vous voyez que même les curés en soutane jouaient à la pelote (n’ayez pas mauvais esprit, aucune allusion à quelque fait divers de pédophilie !). D’ailleurs, j’avais filmé une partie de rebot qui, selon la tradition, est suspendue quelques instants pour prier à l’heure de l’Angélus.

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Je m’attarde devant un tableau de Gustave Colin, un peintre disciple de Camille Corot qui, installé à Ciboure puis Saint-Jean-de-Luz, représenta de nombreuses scènes régionales et notamment, cette Partie de pelote sous les remparts de Fontarrabie (1863).
Le tableau donne un instantané d’une mémorable partie de laxoa (gant de cuir) opposant, devant 12 000 spectateurs, quatre joueurs labourdins à quatre pelotaris guipuzcoans. Des paris y étaient organisés comme souvent autrefois, et certains spectateurs n’hésitèrent pas à miser les animaux de leurs étables voire leur récolte à venir.

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Autre superbe tableau, l’huile sur toile de Clémentine-Hélène Dufau Partie de pelote à Urrugne (1903). Avec le massif de la Rhune en arrière-plan, on constate que le fronton et le jeu de pelote étaient un élément central de la vie du village.

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Je ne reste évidemment pas insensible à la toile du peintre Eugène Pascau représentant le rugbyman Fernand Forgues capitaine de l’équipe de l’Aviron Bayonnais championne de France pour la première fois en 1913. C’était l’époque où on louait le style « à la bayonnaise » fait d’un jeu en mouvement à la main.
Fernand Forgues joua également en équipe de France et il faisait partie du XV tricolore qui remporta en 1911 sa première victoire dans le tournoi des cinq nations.
Plus étonnant quand on connaît la rivalité qui a toujours opposé les clubs des deux villes, il débuta au Biarritz Stade avant de rejoindre l’Aviron Bayonnais, ainsi nommé parce qu’il fut créé par une association de rameurs en rébellion contre leur président.
Les grandes heures du rugby basque ont vécu avec l’instauration du professionnalisme et du Top 14. Les deux clubs végètent désormais au niveau inférieur (Pro D2). L’homme d’affaires Alain Afflelou envisagea, il y a quelques années, la fusion entre les deux clubs emblématiques. L’opticien peu clairvoyant sur le coup se heurta à un profond désaveu des admirables supporters de l’Aviron.
Cette fois, je vais faire plaisir à ma compagne (voir billet 1 d’Une semaine au Pays Basque), voici l’hymne de l’Aviron Peña Baiona repris par tout le stade Jean Dauger avant un derby contre le Biarritz Olympique. Ça fiche des frissons !

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Vous ne verrez pas un repas de village du Sud-Ouest sans que cette chanson ne soit interprétée. Debout sur les tables et tournez les serviettes comme dit l’humoriste !
Excusez mon emportement ! Beaucoup plus gracieux sont les danseurs peints par « Périco » Ribera. Il exposa son huile sur toile au Salon des Artistes Français à Paris en 1900 sous le titre de Danse Nationale. L’œuvre porte aussi le nom de Fandango à Saint-Jean-de-Luz. Il en a été décliné plusieurs versions, les robes raccourcissant au fil des époques.

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Je ne saurais achever ma visite sans évoquer encore un tableau du début du siècle dernier, L’improvisateur, une œuvre d’Ernest Roby, un pur Bayonnais qui fit ses premières armes à l’École de dessin et de peinture de la ville.
Pour avoir déjà évoqué cette coutume dans mon précédent billet, vous ne serez pas surpris qu’il s’agit là d’une représentation d’un bertsolari, improvisant des vers en basque sur un thème donné, au milieu des villageois.

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Sentiment agréable, j’ai l’impression de connaître et surtout comprendre mieux le Pays Basque à l’issue de cette riche visite du musée. Ce devrait même constituer le passage obligé de tout touriste au début de son séjour pour mieux appréhender la région.

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Dehors … il crachine toujours. Ce n’est pas grave, je franchis la Nive par le pont Marengo pour rejoindre le quartier du Grand Bayonne beaucoup plus animé en ce milieu de journée.

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Le temps de déguster une assiette de chipirons (petits calamars), le dieu solaire Râ daigne honorer l’après-midi de sa présence.
En attendant l’ouverture de la cathédrale Sainte-Marie, je me promène dans les vieilles ruelles environnantes. J’en suis presque à regretter de n’avoir pas découvert pour déjeuner le Mange-Disque qui présente l’originalité, outre d’être un petit restaurant, d’être aussi, comme l’enseigne l’indique, un disquaire à l’ancienne avec des centaines de références de microsillons vinyles (et CD) neufs ou d’occasion.

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Le concept me ravit et me rappelle mes jeunes années Beatles quand le mange-disque avalait nos 45 tours. Pour la peine, on boit un café en terrasse.
Je me glisse dans la rue des Faures, une des plus anciennes de la cité qui tient son nom (en gascon) des nombreux ateliers de forgerons qui s’y trouvaient. On dit même que la fameuse baïonnette y aurait été inventée de manière fortuite d’ailleurs. Au milieu du XVIIème siècle, souvent agité dans les campagnes, les paysans de Bayonne se trouvant à court de poudre et de projectiles eurent l’idée d’introduire leurs longs couteaux de chasse dans les canons de leurs mousquets. À l’initiative de Louvois, les fusiliers du régiment Royal-Artillerie furent les premiers à en être dotés.
Dans cette rue des Faures, en 1730, naquit Marguerite Brunet, une fille de forgeron, connue sous le nom de Mademoiselle Montansier qui devint comédienne et directrice de théâtre. Pour l’avoir dirigé, l’élégant théâtre à l’italienne, situé à quelques mètres du château de Versailles, porte son nom.

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Au bout de la rue, je m’attarde devant la vitrine d’une vieille fabrique de makhilas. Me voyant la photographier, le sympathique artisan dispose à ma convenance l’objet mythique avant d’engager une passionnante conversation qui révèle tout son amour pour cette œuvre d’art, car c’en est une, essentielle dans la culture basque.
Le makhila n’est pas le bâton du berger mais une canne destinée à la marche, doublée d’une arme de défense. Un peu comme le couteau de Laguiole pour les aveyronnais, le makhila était remis autrefois à l’adolescent pour marquer son entrée dans le monde adulte.
Chaque vrai makhila, sculpté à vif dans le bois de néflier, est unique et personnalisé au choix ou, mieux encore, au caractère de son futur propriétaire.

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C’est ouvert, j’accède au très beau cloître de la cathédrale Sainte-Marie. De style gothique rayonnant, datant du XIVème siècle, c’était au Moyen-Âge, un lieu de rassemblement des corporations, c’est en ce mois d’août, … une galerie d’exposition des artisans d’art de la région et un lieu de concerts.
Je regrette juste la présence incongrue d’un stand de crêpes, gaufres et churros !!! Le Mange-Disque est pourtant presque en face ! Passons, les enfants iront confesser leur péché de gourmandise dans l’église contiguë. Encore que, monsieur le curé semble s’être invité sur les originales peintures d’Erika Sellier.
Ma mauvaise humeur tue, je savoure les toiles de l’artiste luzienne : « Peindre, c’est chuchoter des histoires d’hommes, de terres, de lumières, de métissages de couleurs, de matières, de formes, de sujets … » Elle mêle aux racines de la vie basque des vieux coupons d’emprunts et obligations. Je devrais lui confier mes emprunts russes hérités d’un grand-père que je n’ai pas connu.

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œuvres de Erika Sellier

Une de ces compositions me renvoie au « puerto de Pasajès », Pasaia pour ceux qui ont lu mon précédent billet.
Comme on se retrouve, Victor Hugo, lors de son séjour dans les Pyrénées en 1843, visita la cathédrale Sainte-Marie :
« La cathédrale de Bayonne est une assez belle église du quatorzième siècle couleur amadou et toute rongée par le vent de la mer. Je n’ai vu nulle part les meneaux décrire dans l’intérieur des ogives des fenestrages plus riches et plus capricieux. C’est toute la fermeté du quatorzième siècle qui se mêle sans la refroidir à toute la fantaisie du quinzième. Il reste çà et là quelques belles verrières, presque toutes du seizième siècle. A droite de ce qui a été le grand portail j’ai admiré une petite baie dont le dessin se compose de fleurs et de feuilles merveilleusement roulées en rosace… L’église est accostée au sud d’un vaste cloître du même temps, qu’on restaure en ce moment avec assez d’intelligence et qui communiquait jadis avec le chœur par un magnifique portail, aujourd’hui muré et blanchi à la chaux, dont l’ornementation et les statues rappellent par leur grand style Amiens Reims et Chartres. Il y avait dans l’église et dans le cloître beaucoup de tombes, qu’on a arrachées. Quelques sarcophages mutilés adhèrent encore à la muraille. Ils sont vides. Je ne sais quelle poussière hideuse à voir y remplace la poussière humaine. L’araignée file sa toile dans ces sombres logis de la mort… »

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Tant pis pour les crises de foie et de foi, je redescends par la vieille rue Port-Neuf où se concentre la majorité des chocolatiers de la ville.
Quand je vous disais que les Bayonnais sont fous de cacao, déjà l’Infante Anne d’Autriche en raffolait, et selon la légende, c’est après son mariage en 1615 avec Louis XIII que la France aurait véritablement découvert la délicieuse fève rapportée à la cour d’Espagne par les conquistadores. Pour faire preuve de mauvais esprit et de chauvinisme, oserais-je dire que la reine alla soigner sa stérilité en Normandie en buvant en cure les eaux de ma station thermale natale ?
L’histoire d’amour du chocolat à Bayonne naquit de l’arrivée au 17ème siècle de Juifs espagnols et portugais qui, chassés de leur pays par les persécutions, emportèrent leur savoir-faire sur les bords de l’Adour.

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Sous le pont Mayrou, coule la Nive qui retrouve, quelques brasses plus loin, sa collègue fleuve Adour.
À la confluence, se dresse la statue d’un enfant du pays, le cardinal Charles Lavigerie. Né donc à Bayonne en 1825, il fut nommé archevêque, en 1866, à Alger et confronté à une terrible famine. Il s’attacha aux soins des enfants et fondit les congrégations des Pères Blancs et des Sœurs Blanches. Il était connu pour son ouverture d’esprit et sa grande tolérance envers les autres religions. Devant la basilique Notre-Dame d’Afrique qui domine la baie d’Alger, inaugurée par le cardinal, figure encore la phrase écrite en français : « Notre-Dame d’Afrique, priez pour nous et pour les musulmans. »
L’heure avance, je rejoins tranquillement mon véhicule en flânant dans le Petit Bayonne.

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Rue Marengo, une plaque en gascon rend hommage à Justin Larrebat, auteur de nombreux recueils de poèmes écrits en langue gasconne. Voici la traduction d’un extrait de l’un d’eux tirés de Poésies Gasconnes, son plus célèbre ouvrage :

« Si j’étais demoiselle
Aux petites ailes de dentelle
De pur argent
Me posant sur le roseau
Qui se balance, mince et léger, Au moindre vent,

Mes pattes veloutées
Aux vertes feuilles agrippées,
Chaque balancement
Ferait luire comme des pierreries
Mon fin et luisant corsage
De diamants.

Et dansant sur l’eau riante,
J’écouterais la voix dolente
Du vert ajonc
Qui tout doucement chantonne
Salue de tous côtés et tournoie Lorsqu’il commence à venter

Puis, avec les papillons volages,
Je ferais mille badinages
Frivoles
Et nos ombres mouillées,
Au fond du ruisseau tourmentées
Sur les pierres,

Feraient s’échapper et fuir
Le goujon doré qui frétille
Tout égaré
Sous la saulnaie sauvage,
Les glaïeuls du marécage
De joncinelle fleuri…. »

Cette demoiselle n’a rien à voir avec les femmes de petite vertu qu’on enfermait dans des cages (cubagnedeuy) et plongeait à moitié dans la Nive.
Rue des Cordeliers, naquit Pierre Lesca, chansonnier du dix-huitième siècle auteur notamment du « Chant des Tilloliers » à la gloire des bateliers qui descendaient l’Adour de Peyrehorade à Bayonne. Ce chant est toujours interprété lors de l’ouverture des fêtes de Bayonne.

« Avez-vous vu les tilloliers
Combien ils sont vaillants, hardis légers ? … »

La tillole était un petit bateau à rames pointu à l’avant, arrondi à l’arrière, particulier à Bayonne. Le tillolier, avant tout pêcheur d’eau douce, pouvait être également passeur, transporteur, maître baigneur.

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Tiens, dans deux jours, des compatriotes parisiens viendront affronter en match de préparation les joueurs de l’Aviron, à « Jean Dauger » comme on dit ici, du nom d’une autre légende du rugby bayonnais.
Rue du Jeu de Paume, je jette un œil au Trinquet Saint-André contigu à la brasserie éponyme : un haut-lieu du jeu de pelote à Bayonne, datant du XVIIème siècle, l’un des trinquets les plus anciens du monde. Le trinquet est un terrain couvert et fermé, variante du fronton à un ou deux murs ouvert en extérieur.

Trinquet Saint-André

À l’origine, on pratiquait là le jeu de Paume. La légende dit même que Louis XIV, en route pour se marier avec l’Infante d’Espagne, y disputa une partie. Vous y croyez vous ? Pourquoi pas aussi Jaurès et Déroulède après leur simulacre de duel ? (voir billet 1).
Cela dit, c’est plausible car le Roi Soleil, quoiqu’il préférât le billard, commanda à Nicolas Creté, paumier ordinaire du roi, la construction d’une nouvelle salle de paume, non loin de son palais, en 1686. Elle devint, le 20 juin 1789, le symbole de la Révolution en marche (rien à voir avec ce que l’on connaît actuellement !), les députés du Tiers État prêtant le fameux serment de ne pas se séparer avant d’avoir donné à la France une constitution écrite.
Le saviez-vous, nombre d’expressions de la langue française tirent leur origine du jeu de paume. Ainsi, l’infâme tripot était un lieu pavé ou carrelé, entouré de murailles, où l’on jouait à la courte paume. Par extension et dénigrement, il qualifia une maison de jeu.
Le fanfaron qui épatait la galerie cherchait à impressionner les spectateurs se tenant dans la galerie par des coups époustouflants.
Encore une ? Quand un joueur de paume au service avait deux chasses (point de chute sur le sol de la balle à son deuxième rebond) contre lui, il devait changer de camp pour donner le service à son adversaire. C’est ainsi que qui va à la chasse perd sa place !
J’aurais bien aimé achever ma promenade dans le Petit Bayonne comme je l’avais commencée, par la visite d’un autre musée, le musée Bonnat-Helleu qui tire à moitié son nom du peintre portraitiste Léon Bonnat natif de Bayonne. D’une grande richesse, il abrite des œuvres des artistes les plus illustres tels Le Greco, Murillo, Goya, des primitifs Flamands, et des maîtres de la peinture française du XIXème siècle, Boudin, Caillebotte, Corot, Courbet, Degas, Delacroix, Ingres … tout cela pour comprendre ma frustration.
Car malheureusement, le musée est fermé depuis quelques années pour restructuration et rénovation. Je dois me satisfaire, de quelques posters sur la façade en guise de bienvenue. C’est Paul-César Helleu qui est à l’honneur avec des représentations d’Alice son épouse, notamment sur la plage de Deauville.

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Les mauvaises langues auront beau jeu de dire que, vu son accoutrement vestimentaire, cela ne pouvait être peint que sur la côte normande ! Que puis-je leur répondre tandis que le peintre espagnol Joaquin Sorolla y Bastida (1863-1923) surprend une jeune baigneuse nue ?
Sur le chemin du retour, j’envisageais de faire une halte à Bidard en souvenir d’un agréable séjour et des parties animées de palancha avec l’ami Ramon au petit trinquet du café de la place. Est-ce à cause du soleil enfin généreux, en cette fin d’après-midi, les estivants se sont donné rendez-vous au centre du village, créant un embouteillage monstre.
Qui sait, si le soleil persiste, je reviendrai dans la semaine …

Publié dans:Coups de coeur |on 18 septembre, 2017 |Pas de commentaires »

Une semaine au Pays Basque (2)

Lundi 7 août :
La matinée est consacrée à effectuer quelques courses d’ordre alimentaire. Pour joindre l’utile à l’agréable, nous choisissons de nous rendre à proximité de la grande plage d’Hendaye où nous avions loué deux années de suite, il y a une quinzaine d’années. Une sorte de pèlerinage en somme : nous retrouvons « nos » mêmes boutiques, probablement pas les mêmes commerçants, mais nous sommes toujours conquis par la délicieuse odeur de pain frais, la baguette « l’hendayette » est un régal qui n’appartient qu’aux estivants qui se lèvent tôt. Nous ramenons également l’incontournable gâteau basque à la cerise et quelques fleurons de la charcuterie locale, avec ou sans piment d’Espelette.
Je jette un œil sur la grande plage où une adorable petite fille me faisait oublier les premiers affres de l’arthrose … ces jours-ci elle prend ses premières leçons de conduite !
Au loin, les deux « jumeaux » attendent toujours l’aide de l’érosion pour devenir des triplés. Les séniors ont gardé l’habitude, à marée basse, d’une longue marche sur le sable en bordure de l’eau … pour combattre les rhumatismes ?
Allez, ne nous laissons pas envahir par la nostalgie quoique … cela risque d’être compliqué avec notre programme de l’après-midi. Nous profitons du soleil encore au rendez-vous pour retourner nous promener dans quelques jolis villages du Labourd.
Est-ce un clin d’œil complice, la commune d’Urrugne, après avoir organisé une exposition Cartier-Bresson, met à l’honneur, cette année, un autre maître de la photographie, le regretté Robert Doisneau avec Culottes courtes et doigts pleins d’encre (violette évidemment !), les célèbres images des gamins de Paris intrépides et farceurs des rues Damesme et Buffon. Vous avez sans doute vu au moins une fois la magnifique scène de l’écolier, au fond de la classe, attendant la fin de la journée en regardant tourner les aiguilles de la pendule accrochée au mur.

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En ces années 1950, au temps de ma communale où les tablettes numériques relevaient de la science-fiction, on ne se posait pas la question de la semaine scolaire de quatre jours ou pas, c’était même cinq jours ! Mais on pouvait s’ennuyer devant son pupitre, la preuve !
« Il faut faire des images comme on met des fleurs sur un chapeau et laisser les critiques vous découvrir des intentions philosophiques » disait ce merveilleux Doisneau auquel j’avais consacré un tendre billet : http://encreviolette.unblog.fr/2010/03/01/ouvrez-ouvrez-la-cage-au-doisneau/
Je ne suis pas au bout de mes émotions. Cap vers Ascain, pittoresque village (c’est presque un pléonasme au Pays Basque) auquel je suis confusément attaché, probablement par ce que je vais évoquer bientôt.

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Sur la place, à côté du fronton, l’hôtel de la Rhune est toujours là. Julien Viaud, que vous connaissez sous le nom de Pierre Loti, s’y installa pour écrire Ramuntcho, son célèbre roman où des jeunes gens dansent, jouent à la pelote, et de temps en temps, s’adonnent à la contrebande là-haut vers le massif de la Rhune.
Mais en ce début d’après-midi, dans mon esprit, c’est la silhouette d’un autre homme qui se déplace sur la cancha, la surface au sol devant le mur du fronton.
Il s’agit de Bernard Vicenty, Monsieur Vicenty, ainsi s’appelle mon professeur de mathématiques au lycée Corneille de Rouen. Titulaire de l’agrégation, il enseigna dans ce prestigieux établissement de 1958 à 1983.
Depuis cette époque, à chacun de mes passages à Ascain, j’ai souvent été tenté de lui rendre visite pour lui témoigner mon indestructible reconnaissance, j’avoue même admiration. Pudeur et discrétion m’ont toujours freiné cependant, mais cette fois …
On me conseille, pour retrouver sa trace, de m’adresser, jouxtant le fronton, au restaurant Laduche, un nom porté par plusieurs générations de pelotaris azkaindars (gentilé des habitants d’Ascain), dont l’as des as, Pampi, aussi célèbre que le champion de légende Chiquito de Cambo.
Né en 1929 à Ascain, Monsieur Vicenty y est décédé en février dernier. Trop tard ! Dans la vie, on a tort de toujours reporter le moment pour exprimer ses sentiments aux gens qu’on apprécie.
Monsieur Vicenty était, je dois me résigner à écrire au passé, l’épure du professeur, celui que chacun d’entre nous rêve d’avoir croisé au cours de sa scolarité. J’aurais pu pourtant en conserver un souvenir mitigé puisque mon année de terminale en série Maths Élem se solda par un échec au bac (il n’y avait pas 80 ou 90 % de reçus à l’époque !).
Anecdote qui illustre bien l’exceptionnel enseignant attentif à ses élèves : mon père qui lui avait écrit à l’adresse du lycée pour savoir si je devais persister dans cette filière scientifique, reçut au cours de l’été un long et cordial courrier expédié … d’Ascain.
C’était un remarquable pédagogue, aimable, d’une grande élégance physique et morale, manifestant une grande maîtrise dans son enseignement, dégageant une autorité naturelle qu’il n’avait d’ailleurs jamais besoin d’exercer. Avec lui, le temps des cours était suspendu comme la géométrie dans l’espace.
Des amis enseignants me confièrent les mêmes louanges lorsqu’ils suivirent des stages de recyclage animés par mon ancien professeur devenu, à la fin de sa carrière, inspecteur pédagogique régional en Normandie puis en Aquitaine.
Mens sana in corpore sano ! Car Bernard Vicenty, autre facette de son talent, fut également un brillant joueur de pelote basque. Discret, modeste, il ne s’en prévalait pas, il compte notamment à son palmarès dans sa spécialité main nue en fronton place libre, un titre de champion du monde en 1952 à Saint-Sébastien, des titres de champion de France en 1961, 1962, 1963 et 1964 avec son partenaire et ami Jean Laco pour l’équipe de Paris.
Nous entendions parfois les claquements de la pelote quand il s’entraînait sous le vaste préau du lycée. Au printemps, deux fois par semaine, monsieur le professeur filait en voiture jusqu’au fronton Chiquito de Cambo, en bordure de Seine, à Paris. Parfois en cours, mon regard se posait quelques secondes sur sa main de joueur de pelote esku-uska (main nue).
Ce n’est pas le moindre des paradoxes qu’un demi-siècle plus tard, un de ses élèves de Maths Élem soit rédacteur du blog À l’encre violette. Adieu monsieur le professeur !
J’avoue que, cet après-midi, ma vive émotion altère un peu ma promenade dans les rues du village égayées par des photographies géantes exposées dans le cadre des Chemins de la Photographie. L’association Zilargia et la municipalité d’Ascain ont invité 41 artistes à offrir leurs points de vue Sur la route …, le thème quasi planétaire (il dépasse évidemment les frontières du Pays Basque) de la quatrième édition de cette riche manifestation artistique qui porte bien son nom en la circonstance.

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Cependant, lors de mon errance dans cette véritable galerie d’art photographique à ciel ouvert, je suis interpellé par le portrait en noir et blanc d’un sympathique vieillard surgissant d’une vigne vierge. Accoudé à sa fenêtre, il observe les badauds contemplant les œuvres accrochées sous la halle Pierre Loti. Paradoxalement, il est là, impassible… depuis la première édition du festival en 2014 !

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Cet homme fut une figure populaire du Pays Basque. En effet, Mattin Treku, c’est son nom, était un bertsolari renommé, une activité artistique très prisée consistant à chanter en public en improvisant des strophes et des vers rimés en langue basque.
Cette tradition ancestrale de ces joutes verbales autour d’un thème prédéfini a joué un rôle fondamental dans la transmission orale du basque et continue d’animer les fêtes de village et les festivals.
Mattin Treku demeura toute sa vie comme agriculteur dans son village natal d’Ahetze, à une dizaine de kilomètres seulement d’Ascain. Sa commune reconnaissante lui a élevé une sculpture pleine de bonhomie.
Découvrez l’art des bertsolaris avec cet extrait mettant en scène deux de ses plus illustres représentants contemporains, Mattin Treku et Xalbador dont j’aurais encore l’occasion de vous entretenir.

Ahetze Mattin Treku

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Je ne peux évidemment quitter Ascain sans visiter son église de l’Assomption.
La tribune constituée de trois étages date du XVIème siècle. Sur ses boiseries en chêne travaillé, on peut admirer un élégant chemin de la Passion.

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Le chœur est fermé par un superbe retable baroque en bois doré. Dans les églises basques souvent ouvertes au public, on a envie de s’asseoir sur un banc et méditer quelques minutes … pourquoi pas à mon regretté professeur.
En route maintenant vers Arcangues, un autre village ravissant caché dans les collines labourdines.
La place, avec l’église entourée de son cimetière, la mairie et l’école aux volets d’un bleu clair (dit bleu d’Arcangues introduit par un marquis), le fronton avec au fond l’auberge et sa terrasse à l’ombre de platanes séculaires, possède dans la lumière de cet après-midi le charme d’un décor d’opérette.

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C’est quasiment une lapalissade car c’est dans ce village que le ténor Luis Mariano choisit de construire sa vaste maison de style basque. Se destinant à l’architecture avant d’embrasser sa carrière d’artiste, il en dessina les plans.
Son buste sculpté par Paul Belmondo, le père de l’acteur, est visible à l’office de tourisme tout proche. Il a été rapatrié là à la suite d’une tentative de vol par un probable admirateur.
Luis repose dans le cimetière contigu à l’église. J’ai trouvé les panneaux indicateurs, menant à sa sépulture, très discrets. Faut-il y voir une mesquine corrélation avec un sordide fait divers : le maire de la commune ayant refusé de marier un couple gay, une pétition circula, il y a quelques années, souhaitant le transfert, vers une terre moins hostile, de la dépouille du chanteur connu pour son homosexualité.

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L’amour n’est pas toujours un bouquet de violettes ! Je rassure ses admirateurs : près d’un demi-siècle après sa disparition, la tombe de l’artiste est toujours fleurie quotidiennement et demeure un lieu de pèlerinage.
Verres Chanteur de Mexico, mugs Belle de Cadix, cartes postales, disques, le merchandising est encore prospère à l’office de tourisme, avec les cars qui déversent leurs séniors.
En ce qui me concerne, loin d’une quelconque idolâtrie, reviennent surtout des souvenirs d’enfance que j’évoque volontiers aujourd’hui, amusé de l’effet vintage assuré qu’ils procurent.
Dois-je m’enorgueillir que, dans les années 1950, mes parents emmenaient le gamin que j’étais à Paris pour assister à chaque création d’opérette, un genre encore très populaire à l’époque ?
Je compte ainsi à mon (enviable ?) palmarès, Le Chanteur de Mexico avec Luis Mariano, La Toison d’or avec André Dassary, un autre basque interprète également de l’adaptation musicale de Ramuntcho, La Route fleurie avec Bourvil, Annie Cordy et … Georges Guétary qui n’avait rien de basque malgré son nom de scène car il était grec né à Alexandrie.
Eh oui, ma bonne dame, j’ai vu en chair et en os toutes ces vedettes d’opérette !
Heureusement, Brel, Brassens, Bécaud, Marcel Amont, Les Frères Jacques, et bientôt la vague yéyé me remirent vite sur le droit chemin du music-hall !
Je retrouve un semblant de sérieux dans la fraîcheur de l’église Saint Jean-Baptiste de l’Uhabia fondée en 1516. Ses galeries en bois sculpté du XVIIème sont réputées pour être parmi les plus belles du Pays Basque.

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Loin d’être un endroit morbide, le cimetière, hors son hôte illustre, mérite une promenade pour sa collection de stèles discoïdales et son organisation en paliers constituant autant de balcons vers la campagne labourdine et la chaîne des Pyrénées à l’horizon.
Le ciel s’assombrit vers le littoral, il est sage de prendre le chemin du retour avec, cependant, une brève halte à Ciboure, plus précisément dans le quartier de Socoa, sa plage familiale et son petit port protégé par l’ancien fort.

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Ici, la jeunesse peut s’adonner librement aux activités nautiques. Ciboure est une terre de sportifs qui a vu naître notamment le champion de golf Jean Garaialde et une kyrielle de rugbymen internationaux tels Capendeguy, Manterola, Echavé.
Je n’oublie évidemment pas, c’est une autre musique, Maurice Ravel qui s’installa bien plus tard dans sa maison « le Belvédère » à Montfort-l’Amaury dans les Yvelines (à l’époque Seine-et-Oise). Je peux citer encore l’académicien et grand voyageur Pierre Benoit auteur de L’Atlantide.
Les séniors se contentent de marcher vers le fort qui, malheureusement, tombe lentement en décrépitude. Cet édifice possède une longue histoire qui débute au temps d’Henri IV lequel projetait la construction d’une forteresse pour protéger Saint-Jean-de-Luz et les villes environnantes des invasions espagnoles. Finalement, le projet tomba à l’eau (de mer) et ne fut réalisé que sous le règne de Louis XIII.
En 1636, les Espagnols, envahissant tout de même la côte, s’emparèrent de la citadelle qu’ils renommèrent Fort de Castille. Au gré des péripéties militaires, la région retourna sous souveraineté française, je vous ai parlé dans mon précédent billet d’un certain traité des Pyrénées signé non loin d’ici. L’ouvrage prend alors son nom actuel de Socoa.
Digression ou divagation très libre, en écrivant ces lignes, je pense au grand Jacques Brel (pour me faire pardonner de Luis Mariano non ?) :

« Je m’appelle Zangra, maintenant commandant
Au fort de Belonzio qui domine la plaine
D’où l’ennemi viendra qui me fera héros
En attendant ce jour, je m’ennuie quelquefois
Alors, je vais au bourg, boire avec Don Pedro … »

En tournée d’inspection dans les Pyrénées, Vauban proposa de renforcer l’ouvrage, en construisant une jetée de protection, une caserne et une chapelle. Dirigés par Fleury, les travaux prirent fin en 1698.
Réinvestie par les Espagnols en 1793, la citadelle fut occupée par les troupes britanniques en 1814 qui l’utilisèrent comme appui de protection de la baie et lieu d’approvisionnement des hommes installés dans l’arrière-pays. La paix revenue, le fort de Socoa fut réparé en 1816-1817.
À quelques jours près, je n’aurais pas pu aller boire sur le quai, avec ou sans Don Pedro ! En effet, par précaution, la plage a été évacuée, fin août, suite à la découverte, derrière le fort, d’une dizaine d’obus en état de marche, souvenirs explosifs de la forte présence allemande pendant l’Occupation. Les démineurs de la Marine nationale les ont fait exploser dans l’océan, à un kilomètre au large.

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Le paquebot Sirena, construit à Saint-Nazaire, avait levé l’ancre depuis quelques jours, après avoir fait escale dans la baie de Saint-Jean-de-Luz avant d’acheminer ses passagers américains vers Bilbao.
Bal à Bill, à Bilbao, Bilbao, Bilbao … tiens, ce sera peut-être une de mes prochaines visites lors de ce séjour en pays basque.

Mardi 8 août :
Il a plu toute la nuit. Je cherche quelques motifs d’espoir dans le ciel encore bien chargé. Allez, on part, je ferai brûler un cierge à la Nuestra Señora de Guadalupe au sommet du Jaizkibel, la montagne, de l’autre côté de la frontière, qui surplombe le golfe de Gascogne.

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Le Jaizkibel, col d’altitude modeste (543 mètres), constitue la principale difficulté de la course cycliste renommée Clasica a San Sebastian, c’est pour cela d’ailleurs qu’il est emprunté encore ce matin par de nombreux amoureux de la petite reine … bon, je vous ai assez parlé de vélo au mois de juillet !
La vraie reine, ici, est une vierge, noire qui plus est, que je salue bientôt à l’intérieur de l’ermitage de Notre Dame de Guadalupe. Les habitants d’Hondarribia (Fontarabie en français) la vénèrent et la célèbrent lors d’un alarde (défilé en armes), chaque 8 septembre, en remerciement d’un vœu qu’elle aurait exaucé.
Sans blasphémer, il s’agirait plutôt d’un miracle à caractère militaire, survenu il y a environ 400 ans. « Il vient chez nous (les Espagnols) un roi sans foi ». Ce souverain Louis XIII est pourtant catholique mais son éminence (grise), le cardinal Richelieu, n’a de cesse de soutenir les protestants pour déstabiliser les Habsbourg d’Espagne et du Saint-Empire germanique. C’est la guerre de Trente Ans et, en 1638, le prince de Condé, à la tête d’une armée de 20 000 hommes et de nombreux bateaux de guerre, est envoyé fouler au pied la couronne d’Espagne. Entre juin et septembre, c’est le siège de Fontarabie qui tourne au désastre pour nos troupes devant la résistance héroïque de la population locale habitée par la foi… en Guadalupe
Les versions divergent, il semblerait pourtant qu’il faille chercher les causes de notre défaite dans la jalousie et la discorde qui divisèrent les chefs du corps français, le comte de Gramont et le duc de La Valette, plus que dans une intervention divine de la vierge noire. Il n’y a pas que la foi qui sauve …
En signe de reconnaissance, de nombreux ex-voto et objets maritimes, maquettes de bateaux, fresques en forme de voiles, sont visibles à l’intérieur de l’ermitage qui est aussi une halte sur le chemin de Saint Jacques de Compostelle.

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Ce matin, la brume qui enveloppe encore le Jaizkibel lui donne un caractère austère voire oppressant. Sur le versant ouest, de grasses prairies et landes de genêts et fougères plongent de cinq cents mètres dans les eaux sombres de l’océan. Mer et montagne se fondent en une étreinte violente pour modeler le littoral. Sur la ligne de crête, se découpent les anoraks fluo et les sacs à dos des pèlerins, vrais ou faux, du moins des randonneurs.
Voici le récit de l’un d’eux : « La montagne sculptée et travaillée par les pluies, la mer et le vent est habitée par le grès d’une infinité d’habitants de pierre, mondes immobiles, éternels, presque effrayants. C’est un ermite encapuchonné au sommet d’un roc inaccessible, les bras étendus qui, selon que le ciel est bleu ou orageux, semble bénir la mer ou avertir les matelots. Ce sont des nains à becs d’oiseau, des monstres à forme humaine et à deux têtes, l’une rit et l’autre pleure (…). Dans le grand drame du paysage, le grès joue le rôle fantasque ; quelquefois grand et sévère quelquefois bouffon ; il se penche comme un lutteur, il se pelotonne comme un clown ; il est éponge, pudding, tente, cabane, souche d’arbre (…) il a des visages qui rient, des yeux qui regardent, des mâchoires qui semblent mordre et brouter la fougère (…). Une montagne de grès est toujours pleine de surprise et d’intérêt. Toutes les fois que la nature morte semble vivre, elle nous émeut d’une émotion étrange. »
Ces lignes sont de Victor Hugo qui les écrivit alors qu’il cheminait sur le Jaizkibel. Elles sont tirées de son carnet de route posthume En voyage. Alpes et Pyrénées.
Il semble bien connaître le coin, et pour cause, il séjourna durant quelques semaines de l’été 1843, au pied de ce massif gréseux:
« Cet endroit magnifique et charmant comme tout ce qui a le double caractère de la joie et de la grandeur, ce lieu inédit qui est un des plus beaux que j’ai vus et qu’aucun « touriste » ne visite, cet humble coin de terre et d’eau qui serait admiré s’il était en Suisse et célèbre s’il était en Italie, et qui est inconnu parce qu’il est en Guipuzcoa, ce petit éden rayonnant où j’arrivais par hasard, et sans savoir où j’allais, et sans savoir où j’étais, s’appelle en espagnol Pasajes et en français le Passage », et pour compléter, Pasaia en basque, Pasaia Donibane même, car le petit port est constitué historiquement des villages de San Pedro et Donibane sur les rives opposées de la ria.
Plutôt que Michelin ou le guide du routard, j’ai envie de m’appuyer sur les conseils de l’illustre écrivain … et d’une aimable autochtone septuagénaire qui me met en garde contre les pavés rendus glissants par la pluie. Au fait, elle a cessé même si j’ai omis de donner mon obole à la vierge noire.
« Une fois à terre, j’ai pris la première rue qui s’est présentée : procédé excellent et qui vous mène toujours où vous voulez aller, surtout dans les villes qui, comme Pasajes, n’ont qu’une rue. J’ai parcouru cette rue unique dans toute sa longueur. Elle se compose de la montagne, à droite, et à gauche de l’arrière-façade de toutes les maisons qui ont leur devanture sur le golfe. »
À l’entrée de cette ruelle étroite, un cul-de-sac piétonnier (sauf pour les riverains) menant jusqu’à l’entrée de la baie, se dresse curieusement une haute cheminée en brique vestige d’une usine royale de porcelaines créée en 1851 par un habitant du village originaire de Limoges.
La Donibane Kalea est vraiment pittoresque avec ses passages couverts, parfois bienvenus avec les averses intermittentes.

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« Rien n’est plus riant et plus frais que le Passage vu du côté de l’eau, rien n’est plus sévère et plus sombre que le Passage vu du côté de la montagne.
Ces maisons si coquettes, si gaies, si blanches, si lumineuses sur la mer, n’offrent plus, vues de cette rue étroite, tortueuse et dallée comme une voie romaine, que de hautes murailles d’un granit noirâtre, percées de quelques fenêtres carrées, imprégnées des émanations humides du rocher, morne rangée d’édifices étranges sur lesquels se profilent, sculptés en ronde-bosse, d’énormes blasons portés par des lions ou des hercules et coiffés de morions gigantesques. Par devant, ce sont des chalets, par derrière ce sont des citadelles. »

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Soudain, sous un des passages couverts, dans l’encoignure d’une porte, je tombe nez à nez avec Victor, notre illustre compatriote, qui semble accueillir les touristes pour leur faire visiter sa maison. Transformée aujourd’hui en musée, elle abrite aussi au rez-de-chaussée l’office de tourisme.
Un Bidochon franchouillard ne daigne même pas jeter un œil, pourtant la visite est gratuite, fier de clamer à ses amis que, comme Napoléon en de nombreux endroits, l’écrivain a dû dormir là une nuit !
Erreur, Hugo vécut ici quelques semaines. J’ai lu qu’il en partit précipitamment suite au drame qui frappa sa fille Léopoldine le 4 septembre 1843. Il me semble bien pourtant me souvenir qu’il apprit sa mort par hasard à la lecture d’un journal lors de son arrivée à Rochefort : « On m’apporte de la bière et un journal, Le Siècle. J’ai lu. C’est ainsi que j’ai appris que la moitié de ma vie et de mon cœur était morte. »
Inconsolable, il écrivit son admirable poème Demain, dès l’aube que mon professeur de père aimait tant analyser avec ses élèves.
J’ai aussi parfois lu qu’il était accompagné en Espagne par sa maîtresse Juliette Drouet … le magazine Gala n’existant pas à l’époque, il me faudrait convoquer les exégètes de Victor Hugo.

Maison de Hugo autrefois

À voir quelques documents photographiques exposés dans le musée, la casa de l’écrivain n’était pas aussi pimpante et confortable qu’aujourd’hui et il fallait tout son talent pour nous la « vendre » :
« C’est là une maison comme on en voit nulle part. Au moment où vous vous croyez dans une masure, une sculpture, une fresque, un ornement inutile et exquis vous avertit que vous êtes dans un palais ; vous vous extasiez sur ce détail qui est un luxe et une grâce, le cri rauque d’un verrou vous fait songer que vous habitez une prison ; vous allez à la fenêtre, voici le balcon, voici le lac, vous êtes dans un chalet de Zug ou de Lucerne.
Et puis un jour éclatant pénètre et remplit cette singulière demeure ; la distribution en est gaie, commode et originale ; l’air salé de la mer l’assainit, le pur soleil de midi l’assèche, la chauffe, la vivifie. Tout devient joyeux dans cette lumière joyeuse.
Partout ailleurs la poussière est de la malpropreté. Ici la poussière n’est que de la vétusté. La poussière d’hier est odieuse, la cendre de trois siècles est vénérable. Que vous dirais-je enfin ? Dans ce pays de pêcheurs et de chasseurs, l’araignée qui chasse et qui tend ses filets a droit de bourgeoisie, elle est chez elle. Bref, j’accepte ce logis tel qu’il est. Seulement, je fais balayer ma chambre et j’ai donné congé aux araignées qui l’occupaient avant moi. »
Plus fort que Stéphane Plaza, comme agent immobilier, le Victor ! Heureusement que ma compagne n’a pas lu cet extrait auparavant, son arachnophobie l’aurait conduite à inspecter tous les recoins et plafonds de la vieille demeure !
Il faut être reconnaissant à Jean Jaurès d’avoir été « maladroit » lors du simulacre de duel qui l’opposa au journaliste Paul Déroulède (voir billet précédent). En effet, c’est l’auteur du Clairon, les plus anciens se souviennent

« L’air est pur, la route est large,
Le Clairon sonne la charge,
Les Zouaves vont chantant,
Et là-haut sur la colline,
Dans la forêt qui domine,
Le Prussien les attend … »

… qui intervint lors de son exil pour que l’on restaure la maison Victor Hugo au début du vingtième siècle.
Les photographies et documents exposés au mur ne sont pas attachés au séjour de l’écrivain, à part quelques croquis qu’il réalisa.

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Le plaisir naît de la reconstitution du premier étage qu’occupait Hugo, ainsi que de ses écrits et des commentaires audio (en plusieurs langues) dispensés à la demande :
« L’enfant, qui rampe dans l’escalier d’un étage à l’autre, va et vient le jour, rit, remplit la maison, et la réchauffe avec son innocence, sa grâce et sa naïveté. Un enfant dans une maison, c’est un poêle de gaîté. »
Je m’avance sur le balcon qui surplombe la baie :
« … Si vous voulez que je vous dise tout, là, sous mes yeux, sur la terrasse et l’escalier, des constellations de crabes exécutent avec une lenteur solennelle toutes les danses mystérieuses que rêvait Platon.
Le ciel a touts les nuances du bleu depuis la turquoise jusqu’au saphir, et la baie toutes les nuances du vert depuis l’émeraude jusqu’à la chrysoprase.
Aucune grâce ne manque à cette baie : quand je regarde l’horizon qui l’enferme, c’est un lac ; quand je regarde la marée qui monte, c’est la mer. »

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Je me sens bien ici. Il est 13 heures et c’est l’heure presque espagnole d’aller manger. Le vénéré Victor me met en appétit :
« Sur ma table à tapis vert qui ne quitte pas le balcon, la gracieuse Pepa, qui s’éveille avec l’aube, vient, vers dix heures, poser une serviette blanche ; puis elle m’apporte des huîtres détachées le matin même des rochers de la baie, deux côtelettes d’agneau, une loubine frite qui est un délicieux poisson, des œufs sur le plat sucrés, une crème au chocolat, des poires et des pêches, une tasse de fort bon café et un verre de vin de Malaga. Je bois d’ailleurs du cidre, ne pouvant me faire au vin de peau de bouc. Ceci est mon déjeuner.
Voici mon diner, qui a lieu vers sept heures, quand je suis revenu de mes courses dans la baie ou sur la côte. Une excellente soupe, le puchero avec le lard et les pois chiches sans le safran et les piments, des tranches de merluches frites dans l’huile, un poulet rôti, une salade de cresson cueilli dans le ruisseau du lavoir, des petits pois aux œufs durs, un gâteau de maïs au lait et à la fleur d’oranger, des brugnons, des fraises et un verre de vin de Malaga. »
Pendant que je pars à la recherche d’un restaurant, je vous offre en guise de mise en bouche cette tirade plus « digeste » (encore que …) de Ruy Blas :

« Bon appétit, messieurs !
Ô ministres intègres !
Conseillers vertueux ! Voilà votre façon
De servir, serviteurs qui pillez la maison !
Donc vous n’avez pas honte et vous choisissez l’heure,
L’heure sombre où l’Espagne agonisante pleure !
Donc vous n’avez ici pas d’autres intérêts
Que remplir votre poche et vous enfuir après !
Soyez flétris, devant votre pays qui tombe,
Fossoyeurs qui venez le voler dans sa tombe !
– Mais voyez, regardez, ayez quelque pudeur.
L’Espagne et sa vertu, l’Espagne et sa grandeur,
Tout s’en va. – nous avons, depuis Philippe Quatre,
Perdu le Portugal, le Brésil, sans combattre ;
En Alsace Brisach, Steinfort en Luxembourg ;
Et toute la Comté jusqu’au dernier faubourg ;
Le Roussillon, Ormuz, Goa, cinq mille lieues
De côte, et Pernambouc, et les montagnes bleues !
Mais voyez. – du ponant jusques à l’orient,
L’Europe, qui vous hait, vous regarde en riant.
Comme si votre roi n’était plus qu’un fantôme,
La Hollande et l’anglais partagent ce royaume ;
Rome vous trompe ; il faut ne risquer qu’à demi
Une armée en Piémont, quoique pays ami ;
La Savoie et son duc sont pleins de précipices.
La France pour vous prendre attend des jours propices.
L’Autriche aussi vous guette. Et l’infant bavarois
Se meurt, vous le savez. – quant à vos vice-rois,
Médina, fou d’amour, emplit Naples d’esclandres,
Vaudémont vend Milan, Leganez perd les Flandres.
Quel remède à cela ? – l’état est indigent,
L’état est épuisé de troupes et d’argent ;
Nous avons sur la mer, où Dieu met ses colères,
Perdu trois cents vaisseaux, sans compter les galères.
Et vous osez ! … – messieurs, en vingt ans, songez-y,
Le peuple, – j’en ai fait le compte, et c’est ainsi ! –
Portant sa charge énorme et sous laquelle il ploie,
Pour vous, pour vos plaisirs, pour vos filles de joie,
Le peuple misérable, et qu’on pressure encor,
À sué quatre cent trente millions d’or !
Et ce n’est pas assez ! Et vous voulez, mes maîtres ! … –
Ah ! J’ai honte pour vous ! – au dedans, routiers, reîtres,
Vont battant le pays et brûlant la moisson.
L’escopette est braquée au coin de tout buisson.
Comme si c’était peu de la guerre des princes,
Guerre entre les couvents, guerre entre les provinces,
Tous voulant dévorer leur voisin éperdu,
Morsures d’affamés sur un vaisseau perdu !
Notre église en ruine est pleine de couleuvres ;
L’herbe y croît. Quant aux grands, des aïeux, mais pas d’œuvres.
Tout se fait par intrigue et rien par loyauté.
L’Espagne est un égout où vient l’impureté
De toute nation. – tout seigneur à ses gages
À cent coupe-jarrets qui parlent cent langages.
Génois, sardes, flamands, Babel est dans Madrid.
L’alguazil, dur au pauvre, au riche s’attendrit.
La nuit on assassine, et chacun crie : à l’aide !
– Hier on m’a volé, moi, près du pont de Tolède ! –
La moitié de Madrid pille l’autre moitié.
Tous les juges vendus. Pas un soldat payé.
Anciens vainqueurs du monde, espagnols que nous sommes.
Quelle armée avons-nous ? À peine six mille hommes,
Qui vont pieds nus. Des gueux, des juifs, des montagnards,
S’habillant d’une loque et s’armant de poignards. »

Voilà, nous avons jeté notre dévolu sur le restaurant Txulotxo. Je doute évidemment que Victor Hugo y avait table ouverte, par contre le champion cycliste Alberto Contador y a mangé.
Pardonnez-moi ce grand écart digne d’un sketch des Inconnus, encore que de l’auteur de La Légende des siècles à la légende des cycles … d’ailleurs j’ai la faiblesse de penser que si Hugo était né un siècle plus tard comme le Tour de France, il aurait fait un exceptionnel chroniqueur à l’instar d’Antoine Blondin.
Ce sera la parillada de poissons et fruits de mer pour deux personnes avec un vin blanc local en pichet qui m’agrée plus que le txakoli de Getaria!

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Histoire de digérer, je monte les quelques marches menant à l’église paroissiale de San Juan de Bautista malheureusement fermée. Qu’à cela ne tienne, je cherche sur le mur extérieur la sculpture qui avait intrigué l’écrivain.
« La première chose qui m’a frappé en entrant dans l’église, c’est une tête sculptée dans une muraille qui fait face au portail. Cette tête est peinte en noir, avec des yeux blancs, des dents blanches et des lèvres rouges, et regarde l’église d’un air de stupeur. Comme je considérais cette sculpture mystérieuse, el señor cura a passé ; il s’est approché de moi ; je lui ai demandé s’il savait ce que signifiait ce masque de nègre devant le seuil de l’église. Il ne le sait pas et, m’a-t-il dit, personne dans le pays ne l’a jamais su. »

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Je reprends ma déambulation dans la ruelle. Le temps d’une brève ondée, je découvre que notre cher écrivain n’est pas le seul compatriote à appartenir à l’histoire de Pasaia.
Une plaque indique que Gilbert du Motier, célèbre sous le titre de marquis de La Fayette, embarqua à Pasaia, le 26 avril 1777, à bord de La Victoire, pour lutter en faveur de l’indépendance de l’Amérique du Nord.

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On m’avait toujours appris, et il me semblait qu’on l’avait commémoré, il y a quelques années, que La Fayette était parti de Bordeaux à bord de la frégate L’Hermione. Il s’agissait, en fait, d’une seconde expédition.
Sur l’embarcadère, juste en-dessous, on assiste à la navette incessante des barques qui assurent pour les touristes la traversée de la baie entre les quartiers Donibane et San Pedro. C’est depuis ces embarcations qu’on jouit des meilleurs points de vue sur le petit port.

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À quelques mètres de là, une chapelle votive nous rappelle des souvenirs moins glorieux. Une pierre commémore la victoire des tribus vasconnes à Roncevaux afin de venger le sac de Pampelune par les troupes de Charlemagne.
« La place surtout est éclatante. Car il y a une place à Pasages laquelle, comme toutes les places espagnoles, s’appelle plaza de la Constituciòn. En dépit de ce nom parlementaire et pluvieux, la place de Pasages étincelle et reluit avec une verve admirable. Cette place n’est autre chose que le prolongement de la rue, élargi et ouvert sur la mer. Quelques-unes des autres maisons qui l’entourent sont juchées sur de colossales arcades…
Á de certains dimanches, la ville se paie à elle-même un combat de taureaux, et cette place lui sert d’amphithéâtre, ce qu’indiquent des assemblages de solives plantés dans le pavé le long du parapet. D’ailleurs, place de taureaux ou place de la constitution, rien, je vous le répète, n’est plus allègre, plus curieux, plus divertissant à l’œil. »

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La Fiesta Nacional comme la nommait Franco, la Fiesta brava à la mort du dictateur, drainent peu à peu leurs détracteurs, à lire les affichettes de collectifs anti-corridas collées sur des murs. La « constituciòn » scellera peut-être, un jour, le destin des toros comme on dit en Espagne.
La place est déserte à cette heure. Je ne pourrai pas vérifier si les propos du père Hugo sont encore de mise :
« À Pasages, on travaille, on danse et on chante. Quelques-uns travaillent, beaucoup dansent, tous chantent. Comme dans tous les lieux rustiques et primitifs, il n’y a à Pasages que des jeunes filles et des vieilles femmes, c’est-à-dire des fleurs et … ma foi, cherchez l’autre mot dans Ronsard. »
Après la place, en suivant la Bonanza Ibilbidea qui n’est que le prolongement, au bord de l’eau, de la Donibane Kalea, on sort bientôt du village en direction de l’embouchure de la baie. On a du mal à imaginer que de grands cargos puissent se glisser dans ce goulet pour rejoindre le port de pêche industrielle au fond de la ria. Je n’aurai pas l’occasion d’en croiser mais je vous offre deux photos qui attestent de la beauté du site.

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clichés Claudia Sc.

L’heure avance et j’ai inscrit à mon programme de la journée de pousser jusqu’à San Sebastian seulement distant d’une dizaine de kilomètres. J’y ai déjà effectué plusieurs visites et je me rends compte que l’accès en voiture devient de plus en plus problématique. Je comprends mieux qu’un voisin de la location m’ait suggéré d’emprunter le Topo, petit train bleu navette qui en une demi-heure vous amène d’Hendaye au centre de Saint-Sébastien.

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En ce milieu d’après-midi, des files d’automobiles patientent à l’entrée des parkings souterrains qui affichent complet.
Je lirai dans le quotidien La Dépêche du Midi, quelques jours après mon séjour, qu’une manifestation (minoritaire) d’autochtones a défilé pour dénoncer le tourisme invasif de masse qui assaille la vieille ville.

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Nous entrons dans le vieux quartier proprement dit à hauteur d’un ensemble sculptural constitué du buste de Raimundo Sarriegui, compositeur de nombreuses pièces musicales dédiées à la ville, et d’une statue grandeur nature d’un tambourineur en uniforme napoléonien regardant une plaque portant justement les paroles (en basque) de la Marche de San Sebastiàn. Cette œuvre est jouée traditionnellement à l’occasion de la tamborrada qui se déroule chaque 20 janvier pour fêter le saint de la ville.
Cette pittoresque (et bruyante) manifestation tire son origine de l’occupation des troupes napoléoniennes pendant la guerre d’indépendance espagnole entre 1808 et 1814. Désormais, dès les douze coups de minuit, la tamborrada commence, les tonneaux des cuisiniers et porteurs d’eau répondant aux tamborreros en costumes d’époque.

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Nous rejoignons bientôt la Place de la Constitution élégante avec ses arcades.
À sa construction, en 1689, elle s’appelait Plaza Nueva et avait été conçue selon les plans d’un ingénieur italien (et non français comme l’affirme une plaque) Hercules Torrelli. Elle fut détruite suite à l’incendie et au pillage de la ville par les troupes anglo-portugaises en 1813. Reconstruite dans un style néo-classique, elle porte, depuis 1820, le nom de Plaza de la Constituciòn en mémoire du régime constitutionnel établi cette année-là.
La mairie était propriétaire des balcons et les louait au public comme tribunes en période de festivités taurines. C’est la raison pour laquelle, on voit encore aujourd’hui sur un côté, des numéros au-dessus des fenêtres.
J’ai souvenir, dans les années 1980, d’une place plus « politique » avec sur les arcades, les effigies de prisonniers du mouvement ETA. De même, certains bars à tapas, à l’ambiance bien particulière, étaient tenus par des collectifs indépendantistes basques. Il y a maintenant une dizaine d’années, l’ETA a décrété la fin de son action armée mais l’esprit séparatiste semble encore sous-jacent.

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Je m’arrête un instant devant une émouvante sculpture baptisée Reconstrucciòn. Elle constitue un hommage à la population civile incarnée à travers le visage d’une femme reconstruisant la ville de San Sebastiàn, brique après brique, suite à l’incendie de 1813.

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On ne peut malheureusement pas accéder à l’église San Vicente datant du XVIème siècle. Admise comme la plus ancienne de la ville, de style gothique à l’origine, quelques éléments baroques, notamment le porche, ont été incorporés par la suite.
Qu’à cela ne tienne, je me console avec la visite de la basilique Nuestra Señora del Coro (Sainte-Marie du Chœur) à l’autre extrémité du quartier. Sébastien le saint patron de la ville nous accueille dans une niche au-dessus du porche.

San Sebastian blog basilique porcheSan Sebastian blog basilique extérieur 1San Sebastian blog basilique extérieur 2

Sa façade de style baroque, on dit même parfois churrigueresque (de la famille des Churriguera sculpteurs à Salamanque), foisonne d’éléments ornementaux.
L’intérieur, à l’avenant, abonde de retables, sculptures et tableaux. Cette richesse en fait presque un musée, ce qui explique sans doute que l’accès à l’église soit payant.

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Sur le côté de l’autel principal, on se glisse dans un étroit passage menant à la discrète chapelle de la Vierge où l’on peut admirer le Christ de la paix et de la patience qui, depuis le XVIème siècle, se trouvait à l’extérieur dans une niche de la Porte de la Terre.
Les visiteurs n’y sont pas forcément sensibles mais j’ai un faible pour une œuvre contemporaine : une sculpture d’albâtre « De la croix à la lumière » du grand artiste Eduardo Chillida.
Né et mort (en 2002) à San Sebastian, il fut curieusement le gardien de but de la Real Sociedad, le populaire club local de football, avant de rejoindre Paris la républicaine et devenir sculpteur. Il était surnommé parfois le « forgeron » en raison de son goût pour les sculptures de métal. Son « Peigne du vent », au bout de la plage de la Concha est mondialement connu.
« Je n’ai jamais cherché la beauté. Mais quand on fait les choses comme il faut les faire, la beauté peut leur arriver. »

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Je ne suis pas au bout de mes émotions artistiques. En effet, il est une salle au fond de la basilique, à juste titre dénommée el museo, tant y sont exposées des œuvres religieuses magnifiques de toutes époques, tableaux, sculptures en pierre, terre ou bois, bijoux.

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En ressortant de l’église, je ne sais si j’ai purifié mon âme, en tout cas le ciel s’est lavé de ses nuages lourds, ce qui m’incite à me diriger vers la toute proche Concha, la célèbre plage de la ville en forme de coquille.
Souvenirs, souvenirs ! Je me rappelle, il y a une trentaine d’années, de l’extraordinaire feu d’artifice du 15 août, embrasant toute la baie, probablement le plus grandiose auquel j’ai assisté, parole de parisien.
Le vieux manège de chevaux de bois est toujours là : j’y avais emmené une chère petite fille avant que, juchée sur mes épaules, elle assistât à la victoire de Laurent Jalabert dans la Clasica a San Sebastian, vous connaissez !
Cela me renvoie aussi aux cartons d’invitation délicieusement kitsch que je reçois régulièrement d’Eusebio, le sympathique patron basque espagnol de la Bocata ; bien plus qu’un bar à tapas, c’est aussi un lieu d’expositions, de concerts et de débats dans le IXème arrondissement parisien.

San Sebastian blog la ConchaVendredi--30-septembreTapas-16-SepBocat-Vendredi-25-MarsSan Sebastian blog la baie

San Sebastian blog jambon

J’attendrai de revenir à la Bocata pour sacrifier au rite des tapas! Retour vers notre parking, non sans admirer au passage les immeubles Belle Époque de la Casa Consistorial (la mairie) qui fut le siège du Grand Casino jusqu’en 1924, année de la prohibition du jeu dans la ville, ainsi que, juste en face, la bibliothèque municipale.

San Sebastian blog casa mairieSan Sebastian blog bibliothèque

Sous le pont de Zurriola et ses réverbères Art déco coule le fleuve Urumea qui se jette bientôt dans la mer Cantabrique. Sur l’autre rive, s’avancent les deux cubes de verre du (nouveau) palais Kursaal, complexe architectural moderne. C’est là notamment que se déroule le festival du film international de Saint-Sebastien.
Ce serait sympa, tiens, d’y assister un jour … en attendant, j’ai mon pass pour le festival du cinéma britannique de Dinard, à la fin de ce mois-ci.

San Sebastian blog Pont de ZurriolaSan Sebastian blog Oquedo

Je salue encore Antonio de Oquendo, marin espagnol des XVI et XVIIème siècles, né à San Sebastian, capitaine général de l’Invincible Armada, et populaire pour avoir participé à plus de cent combats navals. Sa statue fut inaugurée en 1894 à l’occasion de l’anniversaire d’une victoire capitale contre les Hollandais … au Brésil. J’ai lu qu’il avait nettoyé les Caraïbes des pirates, mais ça, c’était avant Johnny Depp !
Selon la direction de son regard, il a vu sur le théâtre Victoria Eugenia (du nom de l’épouse d’Alphonse XIII) ou sur les chambres du luxueux hôtel Maria-Cristina. Il a peut-être surpris Elizabeth Taylor, Woody Allen, Julia Roberts, Richard Gere et Brad Pitt qui y séjournèrent en temps de festival.
Je découvre que la toque étoilée française Hélène Darroze, descendante de plusieurs générations d’aubergistes landais, est à la tête, cet été, du restaurant.
Il se fait tard, j’avais prévu d’aller faire un petit tour à Hernani distant d’une quinzaine de kilomètres. Comme ça, une sorte de fun intellectuel, car on sait que la ville ne joue aucun rôle dans la pièce de Victor Hugo. « Hugo enfant, revenant d’Espagne après la chute du roi Joseph, dut traverser Hernani et recueillir de la bouche d’un postillon ce nom bizarre, d’une sonorité éclatante, si bien fait pour la poésie, qui, mûrissant plus tard dans son cerveau comme une graine oubliée, a produit cette magnifique floraison dramatique ».
On connaît beaucoup moins l’œuvre, qui a été relativement peu jouée, que la bataille qu’elle a suscitée lors de la première à la Comédie-Française le 25 février 1830. J’eus déjà l’occasion de vous entretenir de cette polémique entre gens de plumes et artistes, entre classiques et romantiques, après ma visite de la maison de l’écrivain, place des Vosges (http://encreviolette.unblog.fr/2015/04/01/et-1-et-2-et-3-musees-dans-le-marais/), et à la suite du magnifique spectacle Mon alter Hugo créé par le regretté Gérard Berliner (http://encreviolette.unblog.fr/2010/02/11/mon-alter-hugo-a-moi/).
Certains construisent des châteaux en Espagne, d’autres déclenchent des batailles d’Hernani.
« Un jour, j’ai rêvé d’une utopie : trouver un espace où mes sculptures pourraient reposer et où les gens se promèneraient au milieu d’elles, comme dans un bois ». Ce rêve, le sculpteur Eduardo Chillida le réalisa en achetant et en rénovant une vieille ferme d’Hernani pour y rassembler une partie de son héritage dispersé dans le monde. Malheureusement, pour de sombres histoires financières entre les enfants, l’épouse de l’artiste et les pouvoirs publics, le musée est fermé depuis 2016. Circulez, il n’y a rien à voir à Hernani !

Joueur de pelote basque

En épilogue de ce billet, souffrez que je vous offre encore une statue (elles sont nombreuses et expressives à San Sebastian) que j’ai croisée par hasard dans le quartier d’El Antiguo. Tout près du fronton, coulée dans le bronze, haute d’environ quatre mètres, elle rend hommage aux joueurs de pelote basque. Elle constitue ici une dernière pensée pour ce « grand monsieur », Bernard Vicenty, mon vénéré professeur qui fut sacré champion du monde à main nue à San Sebastian (à quelques mètres de là), et dont le souvenir a accompagné souvent l’écriture de ce billet.

Publié dans:Coups de coeur |on 12 septembre, 2017 |1 Commentaire »

Une semaine au Pays Basque (1)

Vos vacances s’achevant probablement, je les prolonge en évoquant les miennes, notamment mon séjour d’une semaine au Pays Basque.
Samedi 5 août :
Avant de rejoindre Hendaye, notre port d’attache, j’avais envisagé de pique-niquer à Espelette, un nom combien évocateur pour épicer le trajet. J’emploie l’imparfait car le caractère le plus négatif du climat océanique, à savoir un crachin tenace, nous oblige à renoncer à notre projet. Qu’à cela ne tienne, c’est la fête à Espelette, aujourd’hui village clos pour les automobilistes. C’est l’aubaine pour flâner tranquillement dans la rue principale, encore qu’il soit malaisé, à cause des gouttes sur les lunettes, d’admirer pleinement les façades blanches des maisons ornées de guirlandes des piments rouges qui font la réputation mondiale de la petite cité des Pyrénées-Atlantiques … et non Basses-Pyrénées comme l’affirme encore un antique panneau de signalisation.

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Ici, tout ou presque est dédié au fameux piment venu d’Amérique centrale et introduit possiblement au Pays Basque, au XVIème siècle, par le navigateur Juan Sebastian Elcano originaire de Getaria, un port de pêche côté espagnol, j’aurai sans doute l’occasion de vous en reparler.
« … Partout sur leurs balcons de bois, séchaient les citrouilles jaunes d’or, les gerbes de haricots roses ; partout sur leurs murs s’étageaient comme de beaux chapelets de corail, des guirlandes de piments rouges.: toutes les choses de la terre féconde, toutes ces choses du vieux sol nourricier, amassées ainsi, suivant l’usage millénaire, en prévision des mois assombris où la chaleur s’en va. » C’est la description qu’effectue Pierre Loti, charentais d’origine mais tombé amoureux du Pays basque, dans son célèbre roman Ramuntcho.
Protégé désormais par une appellation d’origine, le piment d’Espelette n’est pas plus fort que le poivre mais son long séchage au soleil lui procure un parfum plus intense. Depuis cinq siècles, il l’a supplanté dans la cuisine basque.
Il entre même dans la composition du cocktail maison que nous dégustons en apéritif à la terrasse couverte du chaleureux restaurant Aintzina.
Midi a, en effet, sonné au clocher du village, et touristes et autochtones se réfugient autour des comptoirs des bars et bodegas pour sacrifier au rituel des tapas, pintxos en basque, il va d’ailleurs falloir désormais se familiariser avec la langue régionale ultra présente sur les menus et panneaux indicateurs.
Pour manger couleur locale, nous nous régalons d’un axoa (prononcer achoa), un émincé de veau relevé avec des oignons et évidemment le piment local, un plat traditionnel servi autrefois les jours de foire dans cette région du Labourd.

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Bientôt, on se retrouve plongés dans une ambiance de troisième mi-temps de rugby : l’entraînante banda Azkena Bideko, à l’abri tout contre notre table, pimente notre repas en revisitant notamment quelques grands succès d’Abba. C’est plus Singing in the rain que Dancing Queen mais le sympathique saxophoniste, inquiet pour nos tympans, a vite fait de nous rassurer sur la météo locale : « il ne pleut pas plus qu’en Bretagne, il y a aussi du soleil et c’est vert ! »
Aux accents de la Pena Baiona, ma compagne deviendrait, pour un peu, supportrice du XV de l’Aviron Bayonnais. J’étouffe son élan en commandant un gâteau basque à la crème, savoureux au demeurant.
La pluie a cessé. Nous effectuons déjà quelques emplettes pour les amis et profitons même d’une information détaillée avec dégustation sur la culture du piment et ses applications culinaires. La célèbre épice entre aussi dans la fabrication du chocolat noir, autre fleuron local. Moins glorieusement, merchandising (je ne connais pas la traduction en basque !) oblige, on y a aussi recours dans de nombreux produits dérivés tels sel, foie gras, pâtés, moutarde et même ketchup.

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Nous reprenons la route jusqu’à Ainhoa, pittoresque bastide frontalière créée au XIIIème siècle pour accueillir les pèlerins sur le chemin de Bayonne à Pampelune menant à Saint-Jacques de Compostelle.

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L’artère principale est une large avenue bordée de grandes demeures à colombages et boiseries couleur sang de bœuf, typiques du Labourd, datant pour les plus anciennes des XVII et XVIIIème siècles.

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Au Pays Basque, quand on voit un fronton, l’église et le cimetière sont souvent tout proches (ou inversement).
Á l’origine, l’église Notre-Dame de l’Assomption, d’inspiration romane, était un château créé au XIIIème siècle, inclus dans un réseau défensif sur le front anglo-navarrais.
On y accède au pied de la tour par une lourde porte en bois à l’arrière de laquelle, curieusement, un escalier en menuiserie mène au clocher ainsi qu’aux galeries intérieures.

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Je profite de la modeste offrande d’un touriste permettant d’éclairer intérieurement l’édifice (avec un chant basque en prime) pour mieux apprécier encore le superbe retable doré et le dôme d’un bleu à rendre jaloux le ciel plombé de cet après-midi.
Le plafond est entièrement couvert de bois. Les deux niveaux de galeries étaient construits à l’origine pour augmenter la capacité du lieu. Traditionnellement, les hommes y prenaient place tandis que les femmes et les enfants s’asseyaient dans la nef. Je ne saurais vous dire, n’ayant pas eu l’occasion d’assister à un office, si cette coutume est toujours scrupuleusement observée.

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Don du ciel, il s’éclaircit tandis que nous abordons les faubourgs d’Hendaye. Je remarque, en longeant la Bidassoa qui vient se jeter bientôt dans la mer, un îlot oblong caché dans les feuillages.

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Supposant que l’installation dans notre location ne vous passionne pas, je m’attarde donc sur la riche et étonnante histoire de cette minuscule langue de terre (trois mille mètres carrés) interdite au public appelée communément île des Faisans ou aussi, de manière plus compréhensible, île de la Conférence. Je l’avais d’ailleurs déjà partiellement évoquée dans un ancien billet suite à ma lecture de Le Dépaysement. Voyages en France, l’ouvrage passionnant et érudit de Jean-Christophe Bailly.
Dès le XVème siècle, cette bande de dépôts alluviaux empierrée sur ses bords, fut le théâtre de rencontres diplomatiques et royales, ainsi déjà, en 1463, Louis XI, roi de France, et Henri IV de Castille.
C’est dans ce même endroit insignifiant qu’en 1526, François Ier, prisonnier de Charles Quint, fut échangé contre ses deux fils.
S’il permit le développement des arts et des lettres en France, son règne, sur le plan militaire, fut ponctué de nombreuses guerres en Italie. Nul écolier n’ignorait (c’est peut-être moins certain aujourd’hui !) la date de la bataille victorieuse de Marignan, peu de gens savent par contre la piteuse défaite de Pavie, dix ans plus tard, au cours de laquelle le monarque fut fait prisonnier par les troupes espagnoles de Charles Quint. Enfermé à la chartreuse de Pavie, il fut transféré en Espagne comme otage de Charles Quint.
Pour obtenir sa libération, François Ier signa le traité de Madrid le 14 janvier 1526 s’engageant à céder la Bourgogne, à renoncer à ses prétentions au-delà des Alpes, et à verser une rançon fabuleuse d’un million deux cent mille écus d’or, ses deux enfants, le dauphin François et Henri, demeurant prisonniers du côté de Ségovie jusqu’à la remise de cette rançon.
Á peine la Bidassoa franchie et s’être retrouvé sur le sol de France, François Ier s’écria « Je suis encore le roi de France », bien décidé à ne pas respecter le traité de Madrid. De ce fait, les enfants royaux restèrent prisonniers de Charles Quint durant quatre ans encore, et ne retrouvèrent leur liberté, au milieu de la Bidassoa, que le 1er juillet 1530, un an après la signature du traité de Cambrai qui mettait fin à la guerre entre Charles Quint et François Ier. Ils étaient accompagnés, lors de leur retour, par Eléonore d’Autriche, sœur de Charles Quint, qui devait épouser le roi de France. Oserais-je dire qu’entre faisans, on finit par se comprendre !
En 1615, toujours au milieu de la Bidassoa, on procéda à l’échange des fiancées royales : d’un côté, Anne d’Autriche, infante d’Espagne, destinée à Louis XIII de France, de l’autre, Élisabeth, fille d’Henri IV et sœur de Louis XIII, promise à Philippe IV d’Espagne.
C’est encore sur cette île qu’en 1659, lors d’une conférence (d’où parfois son nom) longue de trois mois (pas moins de 24 rencontres), que fut négocié par le cardinal Mazarin et Don Luis Menendez de Haro y Sotomayor le mariage de Louis XIV avec la fille du roi d’Espagne, et signé le traité de paix des Pyrénées (7 novembre 1659).

Le Brun entrevue ile des Faisans

Entrevue de Louis XIV et Philippe IV par Charles Le Brun

Ce traité met fin à l’interminable guerre opposant depuis un quart de siècle, le royaume de France aux Habsbourg d’Espagne.
Il prévoit donc aussi le mariage du jeune roi de France avec l’infante Marie-Thérèse d’Autriche, fille du roi d’Espagne.
En guise de dot, l’Espagne apporte à la France le Roussillon, la Cerdagne, l’Artois et plusieurs places fortes en Flandre et en Lorraine, notamment Gravelines, Thionville, Montmédy.
L’année suivante, comme prévu, les futurs époux se rencontrent à Saint-Jean-de-Luz. Leur mariage est célébré le 9 juin 1660 par l’évêque de Bayonne dans une atmosphère de liesse. Il se soldera par six naissances… et d’innombrables infidélités du Roi-Soleil.
Dans l‘une de ses fables, intitulée Les deux chèvres, Jean de La Fontaine évoque malicieusement ces événements :

« Je m’imagine voir, avec Louis le Grand,
Philippe Quatre qui s’avance
Dans l’île de la Conférence
Ainsi s’avançaient pas à pas,
Nez à nez, nos aventurières,
Qui toutes deux étant fort fières,
Vers le milieu du pont ne se voulurent pas
L’une à l’autre céder …»

Coïncidence, je redécouvre La Fontaine cet été, je devrais même découvre tant il ne fut pas qu’un fabuliste, à travers la lecture de La Fontaine, une école buissonnière, le livre délicieux que lui consacre l’académicien Erik Orsenna.
Le temps que le GPS nous conduise à notre location sur les hauteurs d’Hendaye, je peux encore vous entretenir du savoureux différend qui opposa en 1904, le journaliste Paul Déroulède (les plus anciens d’entre nous apprirent son patriotique poème Le Clairon) au leader socialiste Jean Jaurès … à cause de quelques propos calomnieux sur Jeanne d’Arc : « Je vous tiens, vous, monsieur Jaurès, pour le plus odieux pervertisseur de consciences qui ait jamais fait, en France, le jeu de l’étranger … »
Les deux hommes décidèrent de laver leur honneur sur le pré mais Déroulède, en exil dans les environs de Saint-Sébastien, ne pouvait mettre le pied sur le sol français, et le duel était illégal en Espagne tout comme en France d’ailleurs.
« Rien n’est défendu à moi, Jaurès » qui obtint du « petit père » Combes (c’était son surnom et non une familiarité de ma part) un sauf-conduit afin que le proscrit puisse venir combattre sur le sol de la République.
C’est ainsi qu’à Béhobie, en face de la fameuse île des Faisans, et sous l’étroite protection de la police française, MM. Déroulède et Jaurès échangèrent deux balles de pistolet … en l’air.

duel Jaurès-Déroulède

Ce fait divers me ramène à mon enfance : haut comme trois pommes de ma Normandie, j’avais été intrigué par le même combat d’un autre âge qui avait opposé, pour un différend artistique, deux maîtres de ballet, Serge Lifar et le marquis de Cuevas. Ils s’étaient affrontés à l’épée sur le pré (ça ne manquait pas !) d’un village près de Bernay. La mascarade cessa suite à une bénigne estafilade au bras de l’avant-gardiste Lifar qui avait dû trop tôt baisser sa garde ! J’ai découvert depuis que l’un des témoins du marquis était … Jean-Marie Le Pen !
Depuis le traité de Bayonne de 1856, précisé par une convention en 1901, l’île de la Conférence est un condominium sous l’autorité conjointe de la France et de l’Espagne, changeant de souveraineté tous les six mois : du 1er février au 31 juillet par l’Espagne, depuis le 1er août jusqu’au 31 janvier prochain, par Emmanuel Jupiter Macron.
Le condominium était géré par deux vice-rois, officiers de marine, l’un commandant de la base navale de l’Adour à Bayonne (transférée à Bordeaux désormais), l’autre commandant de la station navale de Fontarabie et de Saint-Sébastien pour l’Espagne. L’écrivain Pierre Loti fut un de ces vice-rois.
Ça y est, nous avons pris possession de notre location. Je n’échappe pas à mon destin basque, le carrelage de la cuisine est égayé de piments d’Espelette !

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Dimanche 6 août :
On ne peut pas parler de beau fixe à propos des prévisions météorologiques de la semaine. Mais ce matin, l’azur prédominant, je décide donc une petite virée de l’autre côté de la frontière, tras el Pirineo (c’était le titre de mon manuel d’Espagnol au lycée), précisément à Getaria (prononcer Guetaria comme son orthographe espagnole), petit port de la province du Guipúzcoa, entre San Sebastian et Bilbao.

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En ce dimanche de San Salvador (saint Sauveur), le saint protecteur de la ville, je suis sauvé par un couple bien sympathique d’autochtones qui me permet d’obtenir le précieux ticket de stationnement en me sortant des pièges de la langue basque tendus par l’horodateur. Je me rendrai compte fréquemment, au cours de la journée, que Getaria appartient à la communauté autonome du Pays Basque et que ses habitants en sont farouchement fiers et en brandissent ostensiblement les couleurs.

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Getaria bénéficie d’un cadre pittoresque. Accrochées aux coteaux, ses rues étroites descendent d’une traite vers le port de pêche blotti derrière la montagne San Antòn communément surnommée la souris à cause de sa forme allongée, un contrefort rocheux anciennement île qui s’avance dans l’océan appelé ici mer Cantabrique.

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Au Moyen-Âge, les marins locaux se consacraient à la chasse à la baleine, on retrouve le cétacé avec un harpon planté dans le dos sur l’écusson de la ville.
Aujourd’hui, l’activité côtière tourne autour du besugo (la daurade à gros yeux), le rodaballo (turbot), la lubina (bar), le mero (mérou), le lenguado (sole), ainsi que les gambas, langostinos et cigalas, j’ai le temps de réfléchir avant de passer commande au restaurant.
Les embarcations aux couleurs pimpantes dansent au soleil en tirant la queue de la « souris, pas de quoi faire un escargot!

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Je pars à l’assaut de l’éperon vers le centre de la cité en empruntant escaliers et forts en suspens. Á l’écart, dans un passage couvert, un mini marché africain, quasi clandestin, propose des maillots des meilleurs footballeurs de la planète. Nos « petits bleus » Griezmann et Pogba sont en bonne compagnie, par contre point de tenue du « traître » barcelonais Neymar qui a signé l’avant-veille à Paris !
De toute manière, ici, l’idole indéboulonnable depuis cinq siècles se nomme Juan Sebastiàn Elcano, Elkano plutôt car il est basque. Natif de Getaria en 1476, on le croise à différents endroits de la cité. Il « bronze » en surplomb du port.

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Voyez comme on nous trompe : depuis mon enfance, je restais sur l’idée que le Portugais Magellan était le premier navigateur à avoir réalisé le tour du monde, un détroit, au sud du continent américain, à l’extrémité de la Terre de Feu, portant même son nom en souvenir.
En fait, il n’en est rien : Magellan mourut avant de parvenir au terme de l’extraordinaire expédition qu’il avait initiée et c’est donc au capitaine Juan Sebastiàn Elcano que revint l’honneur d’achever le voyage et de réaliser, entre 1519 et 1522, la première circumnavigation du globe.
Après que Magellan eût présenté son projet de découverte des « îles des Épices » à Charles Ier, le futur empereur Charles Quint, c’est une flotte comprenant cinq navires, Trinidad, Concepciòn, San Antonio, Victoria et Santiago, et 240 hommes, qui partit de Séville le 10 août 1519.
C’est en débarquant sur l’île de Mactan, aux actuelles Philippines, que Magellan fut tué, le 27 avril 1521, lors d’un combat contre les aborigènes emmenés par leur chef Lapulapu.
Je passe sur les péripéties multiples qui jalonnèrent cette tumultueuse aventure, c’est finalement la seule Victoria avec Elcano à la tête de 18 survivants et 3 indigènes des Moluques, qui parvint à Sanlucar de Barrameda, sur la côte andalouse, le 6 septembre 1522.
L’empereur Charles Quint rendit les honneurs à l’équipage et octroya à Elcano une rente annuelle de 500 ducats d’or et des armoiries sur lesquelles figure un globe terrestre et la devise Primus circumdedisti me (« c’est toi le premier qui m’as contourné »).
On ne peut évidemment pas dire que cette « route des épices » ne valait pas un clou de girofle, au contraire, par l’ouverture géographique et humaine qu’elle offrit, elle modifia considérablement la politique espagnole et européenne ainsi que la vie des peuples du Pacifique.
Sa notoriété valut au natif de Getaria de siéger aux côtés d’autres grands noms de la mer, comme Hernando Colón, Sebastián Caboto ou Americo Vespucci, au sein de la réunion qui se tint à Badajoz en avril-mai 1524, pour déterminer (vainement !) si les Moluques étaient en territoire portugais ou espagnol.
L’illustre marin périt dans un naufrage le 4 août 1526 lors d’une traversée du Pacifique. C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme, tin tin tin … !
Je me précipite maintenant par les ruelles étroites vers la superbe église gothique San Salvador, malheureusement l’office va débuter incessamment, je ne pourrai donc pas la visiter. Depuis la galerie supérieure, j’assiste tout de même à l’ouverture de la messe avec un vibrant chant repris en basque et avec ferveur par toute l’assemblée … à vous donner la chair de poule.
Du fait du relief escarpé du lieu, la nef est en pente et repose en partie sur la voûte d’un passage souterrain, la katrapona, qui relie la rue principale au port.

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Au même moment, juste en face dans la rectiligne kalle Agusia, les païens se vouent au culte d’un autre héros local, le Txakoli de Getaria (prononcer tchacoli), le « vin du premier tour du monde ». Au-delà de l’argument promotionnel, les actes fondateurs de la cité, en date de 1204, attestent déjà de la production de txakoli. La légende a vite fait de prétendre que le glorieux marin Elcano, porté sur la bouteille, emporta quelques fûts du vin de sa terre natale. Mille millions de sabords, on dit même que lorsque fut commandé son portrait en 1928, le peintre Zuloaga choisit pour modèle un ivrogne invétéré de Getaria.
J’ai lu que le txakoli était a l’image de son terroir un « vin sec, nerveux, secret ne se dévoilant qu’avec la persévérance de l’amateur curieux ». Je fais miens ces propos sibyllins car j’avoue n’avoir pas été transporté par ce vin blanc élaboré à partir de raisins verts et dégusté dans tous les bars, à l’apéritif pour arroser les pintxos. Légèrement perlant (on lui conserve un peu de gaz carbonique), il est servi frais traditionnellement de haut (comme le thé à la menthe) dans de grands verres larges.
Pour l’instant, sobrement, je poursuis ma pérégrination dans les ruelles. Je découvre ainsi qu’une ancienne salaisonnerie d’anchois fut la maison familiale de la chanteuse de zarzuela Pepita Embil. Partie au Mexique, elle créa une compagnie lyrique avec son baryton de mari. De leur union, naquit en 1941 l’illustre ténor Placido Domingo.

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Plus loin, sur un mur d’une bien modeste maison, j’apprends qu’y naquit le « couturier des couturiers » Cristobal Balenciaga, une autre grande figure du petit village. J’ai prévu de visiter son musée dans l’après-midi.
Tiens, je recroise Juan Sebastiàn Elcano qui reste de marbre à mon passage devant la mairie.

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Le marin est omniprésent et un imposant mausolée dominant la ville fut construit pour célébrer le quatre-centième anniversaire de son expédition. Possédant l’aspect d’une pyramide tronquée, une statue en forme de masque de proue de bateau se détache en son sommet.
Sur un mur, sont inscrits les noms des autres rares rescapés de l’aventure, il ne faut pas oublier ces marins tout autant valeureux.

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La messe est dite et, désormais, croyants comme païens envahissent la rue principale pour célébrer le dieu Txakoli. Les filles de Régine étaient Patchouli chinchilla, celles de Getaria sont txakoli tapas balenciaga …!
La musique adoucit les mœurs, je fuis cette exubérance en profitant du concert gratuit qu’offrent, près du fronton, les élèves d’une école de musique.

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Au rite immuable des pintxos, je préfère le menu proposé par le restaurant Politena : ce sera pour moi une salade de chipirons puis un turbot grillé sur la braise à l’extérieur, arrosés d’une bouteille de txakoli… oui, quand même, c’est aussi ça, humer l’atmosphère d’une région.

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Nul besoin d’un pas léger, un tapis roulant nous hisse jusqu’au Cristòbal Balenciaga museoa. Inauguré en 2011, il occupe deux bâtiments, l’ancien palais Aldamar construit au XIXème siècle et une immense annexe d’architecture futuriste aussi épurée que pouvait l’être le style du couturier. Quel destin pour ce fils de marin pêcheur fuyant la guerre civile, depuis la vieille maison au cœur du village jusqu’à ce musée en passant par le numéro 10 de l’avenue Georges V qui fut une des plus prestigieuses adresses de la mode parisienne !
L’hôtesse à l’accueil nous accorde sans justificatif le tarif retraités … ce qui n’est pas, à y réfléchir, forcément gratifiant !
Ma compagne s’étonne que je m’attarde devant les modèles exposés dans les vitrines. Peut-être, suis-je, habituellement, moins réceptif à la mode Desigual ou Zara, quoique !

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Sont-ce des réminiscences de ma jeunesse, il me plait de contempler les robes aux formes géométriques qui révolutionnèrent la mode dans les années 1950 : la ligne « tonneau » (de Txakoli ?), la veste ballon, la robe tunique et la mythique robe sac.
Dans un documentaire, en ouverture de l’exposition, Hubert de Givenchy confie (après consommation modérée de txakoli ?) que depuis qu’il était croyant, il y avait Balenciaga et le Seigneur ! Les métaphores pour qualifier le couturier très proche de l’Église catholique sont fréquentes : le moine de la couture, l’évêque de la modernité, le deus ex machina de la machine à coudre … attention à l’abus de superlatifs et de txakoli tout de même.

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Balenciaga puisait aussi son inspiration dans la peinture espagnole, Velazquez, Zurbaràan, Goya, dans la danse flamenco, la corrida. Il en avait fait sa devise : « Un bon couturier doit être architecte pour les plans, sculpteur pour la forme, peintre pour la couleur, musicien pour l’harmonie et philosophe pour la mesure. »
Dans le court-métrage, Emanuel Ungaro élève la mode Balenciaga au niveau de l’art : la mode belle au début devient laide avec le temps, l’art souvent décrié au départ devient beau pour l’éternité.
Pour une fois, c’est moi qui défile devant les mannequins. J’ai même confusément l’impression de retrouver à travers les toilettes l’atmosphère d’un certain cinéma d’après-guerre, Carroll Baker dans Baby Doll d’Elia Kazan ?
Dehors, plus bas, la ruelle principale ne désemplit guère. Dans des odeurs de poissons grillés, nous nous frayons un chemin pour redescendre jusqu’au port.

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Plutôt que suivre la côte vers Zumaia, nous grimpons à travers les coteaux tapissés de vignes en espaliers, tournées vers le large, vendangées par les tempêtes. Les échappées sur l’océan sont splendides.
Tout compte fait, ce soir, je trinquerai à la bonne poursuite du séjour avec un petit verre de txakoli de Getaria (j’ai pris la précaution d’acheter un flacon), un vin aussi improbable et surréaliste que son terroir !

Publié dans:Coups de coeur |on 1 septembre, 2017 |2 Commentaires »

Nul ne guérit du Tour de France !

Nul ne guérit de son enfance chantait Jean Ferrat. Je pourrais, ou je devrais, ajouter que nul ne guérit du Tour de France.
En ouverture de mes trois précédents billets sur le Tour de France 1957, je justifiais mon intérêt pour les Tours d’il y a cinquante ans et plus en déclarant mon profond ennui pour ceux d’aujourd’hui.
Et voilà qu’en pleine contradiction, je suis allé voir passer la grande boucle deux fois … et demie (!), en ce mois de juillet.
Après avoir rencontré une âme sœur ariégeoise, au début des années 1980, ce fut longtemps un rituel d’« aller voir le Tour » en famille. Il est vrai que c’était encore une époque où les champions comme Hinault et Fignon avaient du panache. Au-delà de la course elle-même, c’était un jour de fête et l’occasion de partager la convivialité des gens du Sud-Ouest dans les paysages majestueux des Pyrénées.
Les pique-niques au sommet des cols d’Aspin et du Tourmalet avaient une saveur particulière. L’air vivifiant en altitude semblait sublimer les délicieux saucissons et pâtés cuisinés à la ferme, l’hiver précédent. Le beau-père emmenait, pour la circonstance, sa gourde remplie de l’aimable piquette qu’il produisait.
Il y eut une nuit mémorable à la veille d’une arrivée à la nouvelle (alors) station de Guzet-Neige : nous ne fermâmes pas l’œil, occupés que nous fûmes à empêcher que le vent violent soufflant sur le plateau n’emportât les tentes. Le lendemain, ce fut la canicule, le goudron fondait sur la chaussée, mais notre patience fut récompensée par l’extraordinaire démarrage de Laurent Fignon qui planta Bernard Hinault, sous nos yeux.
Il y eut un terrible matin d’orage dans le col d’Aspin avec, au sommet, un épais brouillard empêchant de voir à trois mètres. Quand il se déchira, nous constatâmes que des centaines de personnes, comme nous, espéraient une éclaircie, silencieusement, dans leurs voitures. Elle survint magiquement, peu avant le passage des coureurs, et par un temps radieux, nous les vîmes « tournevirer » dans la longue descente serpentant jusqu’à Arreau.
Il y eut l’année où un intraitable service d’ordre, à la station de La Mongie, nous barra l’accès vers le sommet du col du Tourmalet. Bien que prétextant, avec une totale mauvaise foi, que nous n’étions pas là pour le Tour mais pour visiter le Pic du Midi de Bigorre, rien n’y fit … jusqu’à ce que passe devant moi le cuisinier de l’observatoire ! Il fallait bien que les chercheurs astronomes mangent … ainsi, nous pûmes effectuer en voiture, au milieu de la caravane, les quelques kilomètres menant en haut du Tourmalet. Je n’avais menti qu’à moitié car nous allâmes nous promener et pique-niquer dans le décor grandiose du Pic.
Avec le temps, on garde le souvenir de ces anecdotes plus que de la course elle-même.
La dernière fois que je vis les « forçats de la route », l’expression d’Albert Londres avait perdu tout son sens, en chair et en os, c’était devant la Tour Eiffel, pour le centième anniversaire de l’épreuve créée en 1903. C’était la sombre période où l’extraterrestre Armstrong tournait autour de la planète vélo, le « premier homme à avoir pédalé sur la lune » pour reprendre la savoureuse caricature d’un dessinateur d’humour.

Armstrong Charlie Hebdoblog

Comprenez ma faiblesse lorsqu’il y a quelques jours, j’acceptais l’invitation d’un beau-frère à aller voir le Tour, en Haute-Garonne, lors de l’étape Pau-Peyragudes, une station de sports d’hiver au-dessus de Luchon. Il avait même repéré que les bizarreries de l’itinéraire permettaient de voir les coureurs à deux reprises, cela explique la fois et demie évoquée ci-dessus !
Encore fallait-il pouvoir accéder au parcours, car de nos jours, l’organisation du Tour ferme (parfois abusivement) les routes de nombreuses heures avant. Elle ne tolère même aucune présence dans certains sites sanctuarisés comme la lunaire Casse déserte (portant bien son nom en la circonstance) au col de l’Izoard.
Cette fois, on n’aurait pas la caution du cuisinier du casino de Barbazan ! Nul besoin, cependant, de faire brûler un cierge à la toute proche cathédrale Notre-Dame de Saint-Bertrand de Comminges : carte détaillée à l’appui, nous dénouons un écheveau de petites routes sinuant entre les collines du Comminges, c’est l’occasion de découvrir quelques pittoresques villages avant d’aboutir, après la traversée de Saint-Pé-d’Ardet, à une cinquantaine de mètres de la route du col des Ares.
Le col des Ares culmine modestement à 797 mètres d’altitude et son ascension est infiniment moins difficile que celle des cols de Portet d’Aspet et de Menté, ses proches collègues (Pellos, le merveilleux caricaturiste de feu Miroir-Sprint, avait l’habitude de donner un visage humain aux montagnes qu’il nommait les juges de paix). Pour l’avoir moi-même escaladé autrefois avec facilité, je peux le confirmer et j’ai du mal à concevoir que mon champion Jacques Anquetil ait pu y connaître un début de défaillance lors du Tour de France 1957. D’ailleurs, dans mes recherches pour écrire mes billets précédents, j’ai constaté qu’il n’était pas répertorié, cette année-là, dans les cols comptant pour le grand Prix de la Montagne.
Assis, sur une barrière en bois, dans un large virage, nous n’avons guère à attendre le défilé de la caravane publicitaire emmenée par un coureur en jaune et un lion en peluche, emblèmes géants du Crédit Lyonnais, fidèle partenaire de l’épreuve.

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C’est Henri Desgrange, « l’inventeur du Tour », qui créa, en 1930, la caravane publicitaire, pour financer le passage des équipes de marques aux équipes nationales et régionales.

Jusqu’alors, les équipes appartenaient exclusivement à des marques de cycles, la puissante Alcyon-Dunlop, Peugeot, Mercier, Dilecta, Thomann, La Française, et plus mystérieusement (ou mystiquement) Alléluia et Génial Lucifer.
En ces temps héroïques, les premiers véhicules de la caravane vantaient le chocolat Menier, le cirage Lion noir, les réveils Bayard. Dans ma prime enfance, le musette et l’alcool faisaient bon ménage : je vis ainsi plusieurs fois, l’accordéoniste Yvette Horner jouant, juchée sur le toit d’une Traction avant parrainée par l’apéritif Suze.
C’était bien avant la loi Evin, je me souviens que les vins cuits Vabé (Qui boit Vabé va bien !), Saint-Raphaël et Martini sponsorisèrent respectivement le maillot jaune, le trophée du meilleur grimpeur et le challenge par équipes.
Boire un petit coup, c’était agréable dans le cyclisme d’antan, et je ne parle même pas de la légendaire fausse cuite du coureur maghrébin Abd-el-Kader Zaaf, victime d’une terrible défaillance, inconscient sous un platane d’une route languedocienne, et aspergé de pinard par des autochtones pour le réanimer. Ça, c’était avant pour reprendre le slogan d’une marque d’optique !

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Signe des temps, ce sont des banques et des multinationales qui, de nos jours, leur ont succédé.
Les Trente Glorieuses sont loin derrière nous et, désormais, les cadeaux sont lancés au public avec parcimonie. Il est peu probable que la charcuterie Cochonou, la volaille Le Gaulois et les frites surgelées MC Cain, symboles d’une certaine malbouffe, fassent vraiment recette au pays du foie gras et des magrets.
Nous recueillons tout de même quelques babioles pour ma petite nièce. Je conserve un gobelet pour boire à la santé de Force Ouvrière ! Ne vous moquez pas : longtemps, la CGT et le journal L’Humanité (Miroir-Sprint et Miroir du Cyclisme étaient des journaux spécialisés de cet organe de presse) firent leur propagande et recrutèrent des adhérents sur la route du Tour.
Même les coureurs manifestaient parfois leur colère, sinon dans la rue, du moins sur la chaussée du Tour. Ainsi, en 1978, avec à leur tête Bernard Hinault, le patron du peloton, ils roulèrent à très faible allure et terminèrent même à pied l’étape à Valence d’Agen pour protester contre les « cadences infernales », les horaires de départ trop matinaux et les transferts abusifs vers la ville étape suivante.
Les coureurs d’aujourd’hui sont beaucoup moins insoumis (!) et, cette année, en marche, à vélo, en train ou en avion, ils finirent une étape au sommet d’un col jurassien et, après une journée de repos, repartirent de … Périgueux vers Bergerac. De même, ils disputaient une épreuve contre la montre autour du Vieux-Port de Marseille avant le final, le lendemain, sur les Champs-Élysées. Ne soyons pas surpris si, l’an prochain, un écolier situe Montgeron, commune de l’Essonne, dans les quartiers Nord de Marseille !

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Que ceux qui boivent du sirop (avec doseur, ça vient de sortir) Pressade-Teisseire lèvent la main ! C’est maintenant un troupeau de madeleines (Saint-Michel, pas Proust !) sauvages en transhumance.
En une trentaine de minutes, les véhicules publicitaires, sans temps mort, sont tous passés. Il faut patienter désormais environ une heure, selon l’horaire le plus optimiste, pour le passage des coureurs. Cela nous laisse largement le temps de pique-niquer. Un verre de muscat (sans signe d’appartenance à une centrale syndicale !), saucisse sèche et jambon de pays, tomates du jardin, fromage de montagne, la musette du spectateur vaut largement le ravitaillement en gels énergétiques des coureurs modernes.
La montagne a presque retrouvé son calme … jusqu’à ce que, soudain, un hélicoptère tournoie un peu plus bas dans la vallée. Signe avant-coureur, c’est le cas de le dire ! « Ils » approchent, la radio d’une voiture de l’organisation annonce que dix-huit coureurs sont échappés avec cinq minutes d’avance sur le peloton.
En suivant la trajectoire de l’hélico, on devine leur progression tranquille dans la forêt : une voiture avec un gyrophare bleu, quelques motards feux allumés, « Ils » sont là : on repère Marcel Kittel le maillot vert du meilleur sprinter. C’est dire, pour les spécialistes, que la bataille ne fait pas rage.
Leur avance semble s’être accrue sur le peloton qui, bientôt, arrive compact avec à sa tête, une nuée blanche de coureurs SKY et leur diamant jaune Froome (clin d’œil aux Beatles). Je distingue le maillot tricolore vert-blanc-rouge du champion d’Italie Fabio Aru. C’est tellement plus esthétique un maillot quasi vierge de logos publicitaires.

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N’imaginez là aucun sentiment nationaliste ou antieuropéen, mais j’ai la nostalgie des maillots des équipes nationales et régionales d’antan. Gamin, avant de les voir défiler sur le bord de la route, je rêvais devant leur description dans la liste des engagés : le bleu de France avec deux bandes blanche et rouge, le bleu nattier avec ceintures noire, jaune et rouge des Belges, le vert olive avec ceinture blanche et rouge des Italiens, le gris perle avec bandes jaune et rouge des Espagnols. Je les dessinais et coloriais, j’apprenais ainsi sans effort les couleurs des nations voisines. Il y avait aussi, c’étaient les termes exacts, la tenue azur cerclée d’une bande or des coureurs du Sud-Est, celle tabac (ou havane) avec une ceinture et une « cravate » vertes des représentants du Sud-Ouest.
Je vous l’ai déjà raconté, je mis à contribution ma maman et ma tante pour qu’elles me tricotent un maillot de champion de France et du monde (tant qu’à faire !), ainsi qu’un maillot vert avec sur une bande rouge, l’inscription Wonder, le nom de la marque de mon petit vélo. Une institutrice, adjointe de ma mère, me cousit un éclatant maillot jaune avec les lettres HD brodées en hommage au créateur du Tour de France.
Je ne reconnais plus personne aujourd’hui, il est même des maillots jaunes et verts de certaines équipes qui se confondent avec ceux distinctifs des leaders. Jusqu’aux reporters qui vous parlent de coureurs de l’AG2R La Mondiale, de Cofidis, de Direct Énergie, de Cannondale ou Movistar ! C’est le Tour de la mondialisation et des coureurs sandwiches. On envisage même, dans les prochaines années, un départ du Tour … en Chine !
Il n’y a aucun coureur lâché au désespoir d’une spectatrice qui réclame le grupetto(sic), terme italien signifiant dans le jargon cycliste le petit peloton des attardés.
Maintenant, nous sommes quelques spectateurs à filer trois kilomètres plus bas dans la vallée pour revoir les coureurs après leur escalade du col de Menté.
Pour l’instant, notre souci est de traverser la Garonne et le premier pont, à deux kilomètres, ne peut pas être atteint tant que la route ne sera pas rouverte à la circulation. Nous n’avons guère à attendre et nous trouvons vite un bon poste d’observation dans le petit village de Salechan.
Une nièce, qui suit la retransmission à la télévision, nous joint sur le portable pour savoir où nous nous trouvons dès fois que … : une longue ligne droite suivie d’un virage à angle droit avec une immense banderole bleue ENEDIS, la voilà au courant !
La radio d’un voisin annonce le passage des échappés au sommet du col de Menté. Ils seront vite en bas à Saint-Béat, la cité du marbre. Attention, cependant, j’ai consacré, il y a quelques années, un billet à ce col pyrénéen qui appartient à l’histoire du Tour de France. Une plaque rappelle la chute dramatique en descente de Luis Ocaña qui priva l’Espagnol d’une victoire quasi acquise contre l’invincible Eddy Merckx lors du Tour 1971.
L’attente sera brève, voici les échappés puis le peloton, guère plus combatifs qu’il y a une heure :

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Tour 2017 à Salechan blog

Devant une telle apathie, je pense, à cet instant, à un autre grand champion ibérique du passé :
l’Aigle de Tolède Federico Bahamontès. Il survolait les sommets. Dès que la route s’élevait, il déployait ses ailes et s’envolait quitte, c’est arrivé, à s’arrêter en haut du col pour déguster une glace. Fantasque, piètre descendeur, il remporta, tout de même, six fois le trophée du meilleur grimpeur (il n’y avait pas de maillot à pois à l’époque) et surtout le Tour de France 1959 profitant de la rivalité des quatre cadors de l’équipe de France, Anquetil Bobet Geminiani et Rivière, qui se neutralisèrent pour empêcher le succès du « petit » régional, champion de France cependant, Henry Anglade.
J’ai l’air de radoter tels les anciens combattants du cyclisme et pourtant, la veille, j’ai découvert à la maison de la presse, le premier numéro d’une revue trimestrielle spécialisée (d’origine flamande traduite en français) au titre surprenant de … BAHAMONTES ! Luxueuse (elle coûte 12,50 euros), sans publicité, avec des photos d’art, elle affirme dans son éditorial : « Nous faisons fi de l’écume du jour mais offrons une place majeure aux sujets intemporels qui resteront gravés dans nos mémoires ».
Un joli article est consacré à André Darrigade, valeureux coureur des années 1950-60 (il fut champion du monde et gagna un Tour de Lombardie au nez et à la barbe du grand Fausto Coppi en pleurs), qui, toujours bon pied bon œil à 88 ans, a assisté, la veille, à l’inauguration de sa statue géante (haute de six mètres) à Narrosse, son village natal des Landes.
Justement, en cette année 1959, le populaire Dédé, brillant sprinter, remporta, à une dizaine de kilomètres de là où nous nous trouvons, l’étape de montagne entre Bagnères-de-Bigorre et Saint-Gaudens, réglant un groupe d’une vingtaine de coureurs, parmi lesquels Bahamontès, Anglade et les seigneurs de l’équipe de France ! Comme quoi, aussi en ce temps-là, il arrivait que la montagne accouchât d’une souris.
Je me souviens que, lors d’un Tour, le directeur de la course Jacques Goddet avait qualifié les coureurs, dans sa chronique du journal L’Équipe, de « nains de la route » pour fustiger leur absence de combativité et d’initiative. Je n’avais guère apprécié car parmi eux, il y avait un « nain jaune », Anquetil, qui porta pourtant la tunique d’or de la première à la dernière étape !
Nous rentrons à la maison à temps pour assister à la télévision, à la fin de l’étape, la descente du Port de Balès puis la montée finale vers la station de Peyragudes via le col de Peyresourde.
Les coureurs ont-ils senti mon courroux, ça s’est un peu animé depuis tout à l’heure. Á la veille de la fête nationale, nos « petits Français » ont brillé : Romain Bardet remporte l’étape, Warren Barguil prend le maillot blanc à pois rouges. Pour quelques secondes, l’Italien Fabio Aru troque son beau maillot vert blanc rouge pour la toison d’or.
Quelques véhicules de la caravane se sont regroupés près de chez nous à Salies du Salat. Les géants du Crédit Lyonnais semblent narguer l’agence du Crédit Agricole, juste en face.

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Je ne manifeste pas pour les cadences infernales que m’impose le Tour : dès le lendemain matin, je suis à pied d’œuvre pour le départ de l’étape 100% ariégeoise Saint-Girons-Foix, villes phares du département distantes de quarante-deux kilomètres. Les coureurs en effectueront une soixantaine de plus car on les envoie dans trois cols dont le redoutable mur de Péguère interdit même au public. Un autre sanctuaire : Poulidor y mit pied à terre au plus fort de la pente. La dernière fois que le Tour passa par là, quelques imbéciles y semèrent (sans geste auguste) des clous provoquant une impressionnante série de crevaisons, sorte de remake du film Les Cracks avec Bourvil. Sont-ce les mêmes énergumènes, ils s’en sont pris, cette fois, aux pneus de véhicules garés à Massat ! Le truculent dialoguiste de cinéma Michel Audiard, grand amoureux du cyclisme et pratiquant, disait : « Les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît ! »
Ce matin, c’est Saint-Girons ville close. Pour y accéder, il faut stationner à l’extérieur de la cité et se rendre à pied au centre ville.
Bis repetita : j’ai donc encore droit au défilé de la caravane publicitaire. Cette fois, il y a, le long des barrières, une distribution à pied des mêmes « cochonouries » que la veille. Je saisis au passage un bob Krys pour me protéger du soleil. Juste devant moi, Isabelle du Pas-de-Calais (elle s’est ainsi présentée au micro qui lui a été tendu) se précipite sur tout ce qui voltige, elle finira même vêtue d’un tee-shirt de l’AG2R La Mondiale. Elle réprimande deux individus sur la chaussée qui lui masquent le podium, sans doute ignore-t-elle que l’un, ancien rugbyman international, Thomas Liévremont, fut sélectionneur du XV de France, et l’autre, Laurent Brochard, champion du monde sur route … à la grande époque EPO de l’équipe Festina.
Á ma gauche, un brave paysan du coin regrette peut-être à moitié d’avoir bien répondu à une question sur la marque Vittel : le voici aussitôt embarqué par une hôtesse de la célèbre eau minérale pour assister à l’arrivée à Foix dans le carré des VIP avec Raymond Poulidor (son rapatriement en soirée est prévu par l’organisation !). Un spectateur à l’inspiration « blondinesque » lui a déjà trouvé un surnom : Marcel Vittel !
Vieux lubrique, je me contente de reluquer les beaux mannequins blancs à pois rouges qui, faisant rouler leurs valises, partent déjà vers Foix pour embrasser le meilleur grimpeur sur le podium d’arrivée. Dans une autre vie, je serai meilleur grimpeur du Tour de France, ou maillot jaune ou maillot vert, pour profiter du rouge à lèvres bien gras des hôtesses qui vous tatoue les deux joues !

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Idéalement placé, pendant une heure, je vois défiler devant moi tous les géants de la route qui, un à un, viennent signer la feuille de contrôle. Bien sûr, en ce 14 juillet, tandis que notre armée en remontre à Trump sur les Champs-Élysées, ici la foule complimente les vaillants pioupious décorés la veille, Bardet et Barguil, et le vétéran Voeckler (qui prendra sa retraite à la fin du Tour). Le presque régional de l’étape, l’Albigeois Lilian Calmejane, vainqueur aux Rousses, et le Rital Fabio Aru, tout nouveau maillot jaune, ont aussi les faveurs du public.
Michel Audiard, encore lui, dans le film Les Vieux de la vieille, lançait Jean Gabin dans une analyse géopolitique du cyclisme européen : « Les Italiens et les Suisses, ils sont peut-être pas doués pour la guerre, mais ils savent faire du vélo. Tandis que les Polonais, bons soldats je dis pas, mais ça s’arrête là ! » S’il est vrai que Lombards et Helvètes ne firent pas le poids à Marignan, la revanche fut cinglante à Pavie en 1524, encore que certains Suisses s’étaient rangés, cette fois, du côté de François 1er. En fait, on trouvait un patchwork de nationalités (souvent les mêmes) dans les deux camps, un peu à l’instar de la formation SKY aujourd’hui.
Audiard, par la voix de Gabin, fait référence aux BB italiens Bartali Coppi et KK suisses Kubler Koblet qui survolèrent les Tours de France de l’après-guerre.
Les choses ont évolué depuis, ainsi le Polonais Kwiatkowski, champion du monde et vainqueur, au printemps, de Milan-San Remo, fait partie du gratin mondial.

Tour 2017 St-Girons Barguil blog 1

Warren BARGUIL meilleur grimpeur

Tour 2017 St-Girons Bardet blog

Romain BARDET

Tour 2017 St-Girons Voeckler blog 1

Thomas VOECKLER

Tour 2017 St-Girons Chavanel blog 1

Sylvain CHAVANEL

Tour 2017 St-Girons Gallopin blog

Tony GALLOPIN

Tour 2017 St-Girons Calmejane blog

Lilian CALMEJANE

Tour 2017 St-Girons Alberto Contador blog 2

Alberto CONTADOR

Tour 2017 St-Girons greg Van Avermaet blog

Greg VAN AVERMAET vainqueur de Paris-Roubaix

Tour 2017 St-Girons équipe SKY blog

L’équipe SKY (Chris FROOME futur vainqueur du Tour, 2ème à partir de la gauche)

Tour 2017 St-Girons Aru blog 1

Tour 2017 St-Girons Aru blog 2

Fabio ARU le maillot jaune

Concentrés ou blasés, allez savoir, tous les coureurs, le visage fermé, se rassemblent maintenant sous l’arche matérialisant le départ.

Tour 2017 St-Girons avant le départ blogTour 2017 St-Girons départ Van Avermaet blog

Greg VAN AVERMAET

Tour 2017 St-Girons départ Quintana blog

Le Colombién Nairo QUINTANA

Tour 2017 St-Girons départ Aru blog

Le maillot jaune Fabio ARU

Tour 2017 St-Girons départ Kittel blog

Le maillot vert Marcel KITTEL

Tour 2017 St-Girons départ Prudhomme  blog

Le directeur du Tour Christian PRUDHOMME

Tour 2017 St-Girons C'est parti blog

C’est parti !

Trente secondes … dix secondes … cinq, quatre, trois, deux … top, le grand cirque pédalant s’en va… moderato car le départ réel n’est effectué qu’à la sortie de la ville.

1937-07-20 - Miroir des Sports - N° 958 - 01

Les Ariégeois n’ont pas craindre pareille mésaventure que celle vécue par leurs aïeux, il y a quatre-vingts ans, lors du passage du Tour 1937 : un véritable roman que ce Tour de France, l’historien Pierre Miquel l’évoqua dans son ouvrage Le Tour de France de l’Histoire.

Déjà, le nouveau directeur de l’épreuve Jacques Goddet autorisait pour la première fois l’usage du dérailleur : avec la récente instauration des congés payés pour les classes populaires, cette innovation « amène une nuance dans le travail que doit accomplir le cycliste » (sic) !
Autre trouvaille, c’était encore l’époque où le parcours du Tour suivait comme un « chemin de ronde » le pourtour de l’hexagone, et les organisateurs décidèrent de tronçonner certaines étapes en trois tiers d’étape, ainsi entre Perpignan et Luchon, deux arrivées intermédiaires à Bourg-Madame et Ax-les-Thermes avec départ de la cité catalane à 4 heures du matin.
Une fronde s’organisa et, pour manifester leur mécontentement, les coureurs et directeurs d’équipes convinrent discrètement d’une grève du zèle. C’est ainsi que les ascensions des cols de Port et du Portet d’Aspet furent effectuées à allure pépère. La course ressembla à une lente procession au grand désappointement du public ariégeois qui espérait voir le champion du Sud-Ouest, le Bordelais Roger Lapébie, ravir le maillot jaune au belge Sylvère Maes vainqueur l’année précédente.
Le lendemain, entre Luchon et Pau, avec le franchissement des quatre grands cols pyrénéens, Peyresourde, Aspin, Tourmalet, Aubisque, la bataille fut fantastique entre les deux champions mais Lapébie chuta lourdement, son guidon brisé entre les mains. Il avait été scié avant le départ de Luchon et de forts soupçons se portèrent de suite sur un mécanicien de l’équipe belge.
Lapébie fut pénalisé pour avoir été poussé par des supporters trop enthousiastes. Puis c’est Maes qui écopa à son tour d’une sanction de 15 secondes pour avoir reçu l’aide de compatriotes. L’équipe belge fulmina contre cette décision et dénonça une collusion entre Français et Italiens contre elle. C’en était trop et à Royan, les Belges, le maillot jaune Maes à leur tête, décidèrent d’abandonner le Tour. La voie était ouverte pour le Français Roger Lapébie qui gagna ce Tour de France historique.
La foule s’égaie dans les rues de Saint-Girons. Les vitrines des magasins sont décorées en honneur du Tour, alerte centenaire.

Tour vitrine St-Girons1blogTour Vitrine St-Girons canevas blog 3Tour Vitrine St-Girons blogTour Vitrine St-Girons4blogTour Vitrine St-Girons 7blogTour Vitrine St-Girons 6 blog

Chez un boucher, vache et sanglier ont même enfourché un vélo. Gamin, j’aurais peut-être demandé à ma tata Émilienne de me faire le canevas exposé dans une mercerie, quoique non, j’adorais tellement son maillot bleu blanc rouge.
Á l’étalage du vendeur de livres d’occasion, je repère un ouvrage Tourmalet et Tour de France, histoire d’un mythe. Même si je m’en réjouis, je m’étonne de la présence de Jacques Anquetil en couverture, j’aurais plus imaginé Bahamontès ou Charly Gaul, l’Ange de la montagne.
Ailleurs, près d’un ancien vélo Mercier de Raymond Poulidor, on n’oublie pas un autre Fabio, l’Italien Casartelli qui perdit la vie dans une effroyable chute en descendant le col du Portet d’Aspet. Chaque année, une randonnée cyclotouriste, à travers le Couserans, lui rend hommage.

Tour 2017 St-Girons Bethmalais blog

Tradition et modernité : sur la Promenade du Champ de Mars, quelques danseurs du groupe folklorique Les Bethmalais bavardent devant le grand écran qui retransmet la course.

Tout à l’heure, au pied du château de Foix cher à Gaston Phébus, nous admirerons les très riches heures du duc de Bretagne, nouvellement adoubé, Warren Barguil.
Vous savez quoi ? Depuis, j’ai sorti mon vélo Lejeune (ça ne s’invente pas) d’une grange de la ferme. Chez le marchand de cycles qui l’a remis en état, j’ai vu avec émotion une vieille affiche de la grande époque des critériums d’après Tour de France.

Affiche Critérium Pamiers 1960 2 PHI blog.

Anquetil, Van Looy, l‘empereur d’Herentals, un sacré accro de l’offensive ce belge qui dynamitait chaque étape du Tour, Darrigade, Popof Graczyk, Raymond Mastrotto le taureau de Nay qui truffait ses interviews du juron « macarel » avec un accent aussi rocailleux que les gaves de son Béarn … Certains ne sont plus de ce monde. Ces derniers mois, trois anciens vainqueurs de la grande boucle, Ferdi Kubler, Roger Walkowiak et Roger Pingeon, nous ont aussi quittés.

Á la suite d’une de mes chroniques sur le Tour 1957, un ami interrogeait dans un commentaire si elle ne trahissait pas finalement la nostalgie de l’authenticité des Tours d’autrefois mais aussi celle de voir ma jeunesse rejoindre le peloton de queue (le grupetto ?).
Sûrement les deux, il a raison ! Cet été, « ça va Bardet » sur mon vélo Lejeune … même sans bise de la miss à l’arrivée !
Quand je vous disais que nul ne guérit du Tour de France !

Tour 2017 Dessin Dépêche du Midi blog

Hors les deux dessins et la couverture du Miroir des Sports de juillet 1937, toutes les photos sont la propriété d’Encre violette

Publié dans:Coups de coeur |on 1 août, 2017 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour d France 1957 ! (3)

Pour réviser les épisodes précédents :
– De Nantes à Thonon-les-Bains :
http://encreviolette.unblog.fr/2017/07/07/ici-la-route-du-tour-de-france-1957-1/
– De Thonon-les-Bains à Barcelone :
http://encreviolette.unblog.fr/2017/07/11/ici-la-route-du-tour-de-france-1957-2/

Á la fin du précédent billet, je vous avais laissé au milieu de la conversation, surprise par le malicieux Antoine Blondin, entre deux braves toros retraités devisant de la monotonie de la course d’hommes sur les Ramblas de Barcelone :
« « Qu’est-ce qu’on fait pour les vélos ? Ils ne sont pas responsables, les vélos ! Autrefois, encore, on s’efforçait de les protéger, on leur mettait des garde-boue, des sacoches. Mais aujourd’hui, voyez comme ils sont maigres et légers. Une pitié … »
Ici, chacun dut convenir que la chose était navrante, mais qu’on n’y pouvait rien, et que la bicyclette était un mal nécessaire à la course d’hommes.
« C’est pour les fatiguer », affirma un expert.
La vache fit entendre un ricanement et cligna de la paupière, comme quelqu’un à qui on ne la fait pas.
« Pour tout dire, je suis allée rôder autour du camion-atelier, et là j’ai vu des mécanos penchés sur les guidons.
– Alors, qu’est-ce que ça prouve ?
– Eh bien ! mes amis, ils leur liment les cornes ! » »

Jour de repos à Barcelone avec l’étonnant agrément d’une courte course individuelle contre la montre dans le beau parc de Montjuich, disputée en fin d’après-midi à l’heure des corridas.
« Il est évidemment paradoxal de faire monter nos champions sur leur vélo le jour où ils sont censés se reposer, mais ce spectacle offert aux Catalans part d’une observation fort judicieuse : les coureurs font tous du vélo pendant les jours de repos, afin de ne pas perdre l’automatisme du pédalage. Alors, autant les faire courir sur une brève distance, puisque le résultat sera le même. »
« Le rythme a été vite trouvé et le spectacle a été égal à l’enthousiasme du public, l’enthousiasme en ce qui concerne les vaillants petits coureurs espagnols, s’entend, et c’est assez naturel de la part des Catalans. Nos géants, eux, étaient de très mauvaise humeur. Ils veulent bien pédaler les jours de repos de leur propre initiative, mais ils ne veulent pas qu’on les y contraigne. Hassenforder fit sa petite démonstration personnelle : il mit 18’ 41’’ pour couvrir, sans la moindre conviction, deux tours de circuit que ses confrères, plus consciencieux, bouclaient entre 15’20 et 16’ 50’’. »
« Le classement de l’épreuve a été un reflet assez fidèle du classement général et de l’ordre actuel des valeurs : Jacques Anquetil a gagné devant Jean Forestier, Loroño et Bauvin. Vous verrez que l’ordre de classement de la « vraie » étape contre la montre Bordeaux-Libourne, jeudi prochain, diffèrera peu, dans les grandes lignes, de celui de Montjuich. Les courses contre la montre procèdent des mathématiques, sciences exactes. »
Maurice Vidal qui n’est pas journaliste à Miroir-Sprint, magazine d’obédience communiste, par hasard, dénonce les cadences infernales : « Nous avons été deux à protester contre ces heures supplémentaires abusivement imposées aux coureurs pour cause de pesetas : votre serviteur qui a préféré se délecter du royal spectacle du quartier gothique de Barcelone et de la vie étourdissante des ramblas, et Roger Hassenforder qui, n’étant pas payé pour faire le clown un jour chômé, a mis quatre minutes de plus que le vainqueur pour accomplir 9 km 800, afin de marquer sa désapprobation. »
Antoine Blondin traita mon champion avec tous les honneurs dus au vainqueur : « Quand Anquetil s’élança à son tour, le dernier, le sens athlétique de cette course se dégagea en pleine lumière. Le sentiment exquis de l’avoir pour soi tout seul n’empêchait pas qu’on l’étalonnât par rapport à ses adversaires. Son coup de pédale ample, l’aspect irrémissible de son effort haussaient le diapason et, pour nous qui le suivions, tout était pour le mieux, dans le meilleur des mondes. »
On lui donna un grand récipient argenté monté sur socle, genre Coupe Davis, un peu moins laid tout de même !

Tour 1957 Anquetil à Montjuich blog1Tour 1957 Anqetil à Montjuich blog 2

Je ne pouvais pas rêver meilleure distribution des prix en ce dernier jour de classe, en effet, en ce temps-là, les vacances scolaires commençaient la veille du 14 juillet.
Le lendemain, l’étape ramenait les coureurs en France, de Barcelone jusqu’à Ax-les-Thermes.
Je me souviens encore de la voix de Guy Kédia sur les ondes de Radio-Luxembourg. Comme tous les enfants de la communale et du Cours Complémentaire, nous venions de défiler dans les rues de mon bourg natal en ce jour de fête nationale. Quand j’allumai mon transistor, je compris immédiatement qu’un drame venait de se produire sur la route du Tour.
Dans le quotidien L’Équipe, le journaliste Michel Clare qui partagea longtemps la fameuse voiture rouge 101 avec Antoine Blondin et Pierre Chany, reproduisit les propos entendus sur Radio-Tour : « Attention ! Attention ! On demande l’ambulance en avant de la course … Un très grave accident vient de se produire. »
« Un silence terrible succéda à ces quelques mots » enchaîna le rédacteur. Puis la voix reprit : « C’est notre confrère Alex Virot et son motard qui ont été victimes de l’accident… » Clare décrivit la scène telle qu’il la découvrit sur les lieux du drame : « Les deux corps rompus gisaient sur les rochers, en contrebas de la route. Alex Virot avait cessé de vivre. Quant à René Wagner, sa bouche, d’où coulait le sang, remuait encore, mais la vie s’en allait très vite de ce corps pantelant, de ce visage couleur de cire. Il devait mourir dans l’ambulance qui l’amenait à la clinique de Ripoll, quelques minutes plus tard. »
Le coureur Marcel Queheille qui roulait seul à la poursuite de Jean Bourlès, l’homme de tête, fut la dernière personne à avoir vu en vie le célèbre reporter : « Á une cinquantaine de mètres devant moi, je vis la machine perdre l’équilibre sur les gravillons. Elle partit en zigzag, le chauffeur tenta de la maîtriser ; elle heurta une borne, puis deux, puis partit dans le vide. Je n’aperçus plus que deux jambes en l’air et des souliers qui voltigeaient. Jamais de ma vie, je ne pourrai oublier cela … »
La photographie des deux victimes gisant dans le ravin parut dans tous les journaux ; il est probable que, par respect, cela serait moins le cas aujourd’hui. Une plaque commémorative est visible encore sur les lieux du drame.
Pourquoi à cet endroit que rien ne désignait spécialement comme lieu de tragédie ? C’est l’histoire du jardinier de Samarcande que la mort attendait à l’heure dite, au lieu déterminé de toute éternité.
Alex Virot avait 67 ans. J’eus l’occasion d’évoquer sa brillante carrière de journaliste, pas uniquement sportif, dans un billet consacré aux grandes voix du reportage sportif :
http://encreviolette.unblog.fr/2014/03/01/bonjour-chers-auditeurs-ou-le-commentaire-sportif/
Sa disparition dans les gorges du Rio Ter, en Espagne, suscita un immense émoi auprès du public et des suiveurs et coureurs du Tour de France.

Tour 1957 Barcelone-Ax Bourlès blog

La tragédie rejeta au second plan, la belle performance du coureur de l’équipe de l’Ouest Jean Bourlès qui, avant de courir les routes en vélo, exerçait le métier de cultivateur à Pleyber-Christ dans le Finistère.
Les ascensions des cols de Tosas et Puymorens n’avaient pas rebuté Bourlès qui, après une échappée de 150 kilomètres, termina à Ax-les-Thermes avec quatre minutes d’avance sur Queheille, le menuisier charpentier basque, un autre coureur régional de valeur.

Tour 1957 Barcelon-Ax Queheille blog

Tour 1957  Barcelone-Ax Anquetil mène dans col de Tosas blog

Tour 1957 Barcelone-Ax col de Tosas blog 1Tour 1957 Bauvin mène col de Tosas blog

Par contre, la journée fut marquée par les abandons de Stanislas Bober et Nello Lauredi, à la course de qui Ax met régulièrement un terme, selon le jeu de mots de Blondin pour rappeler la chute de l’azuréen dans la même région deux ans avant.

Tour 1957 Bober chute dans Puymorens blogTour 1957 Lauredi chute dans Puymorens blog

Le lendemain, les suiveurs du Tour retrouvèrent un peu d’apaisement dans les magnifiques paysages traversés entre Ax-les-Thermes et Saint-Gaudens. Maurice Vidal tombe en pâmoison devant l’Ariège et ses 50 nuances de vert :

« – Ici, Monsieur, c’est sensationnel pour les nerfs. Vous arrivez fou. En moins de trois ans, vous êtes rétabli.
Ce n’était bien sûr, qu’une image d’un maître d’hôtel d’Ussat-les Bains.
Et c’est pourquoi, le lendemain matin, nous reprenions la route sans attendre les trois années fatidiques. Après avoir toutefois dormi dix heures, sans un rêve, exactement comme si le brave homme qui aime tant son petit village nous avait drogué. Mais comme ce n’est pas le cas, il faut bien le chanter après lui : Ussat-les-Bains (Ariège), c’est sensationnel pour les nerfs.
En fait, c’était aussi pour nous le début d’une journée enchanteresse. L’Ariège est l’une de ces régions de France trop méconnue dont j’essaie, dans ce récit, de vous dévoiler les beautés. Un Français lointain, du Nord, de Paris ou de l’Est, lorsqu’il évoque les splendeurs françaises, s’écrie :
– Ah ! la Provence, la Côte d’Azur, la Côte d’Argent, la Bretagne !
– Ah ! la Haute-Savoie, les Pyrénées … les Vosges …
Mais l’imaginez-vous s’exclamant avec ravissement :
– Quelle merveille que l’Ariège !
Et pourtant une telle exclamation n’appellerait pas une cure à Ussat-les-Bains ! Car il s’agit bien d’une merveille !
Il n’y a pas de routes droites en Ariège. Vous ne passez pas, aveugle, comptant les bornes kilométriques. Ici, vous n’attraperez pas la crampe de l’accélérateur. Chaque hectomètre de route compte son virage qui vous accroche et les roues et le regard. Il n’y a pas un site à admirer, pas de table d’orientation, pas de neuvième merveille du monde.
Le paysage est fait de mille détails. Vous le regardez comme vous regardez un dessin de Pellos : longuement, en découvrant sans cesse quelque trouvaille.
Rien de commun par exemple avec l’écrasante beauté d’un grand massif. Si, au détour d’une route, vous découvrez brusquement le Mont Blanc ou la Meije, vous restez le souffle court, vous vous arrêtez, vous contemplez longuement ce phénomène rarissime, unique, pour bien vous fixer dans les yeux ce qu’il a d’exceptionnel, afin de profiter plus tard de la chance de l’avoir vu.
Inutile de s’arrêter dans les paysages montagneux de l’Ariège, et dans le prolongement de la chaîne, des confins de la Haute-Garonne et des Hautes-Pyrénées. C’est un paysage où l’on passe, où l’on se sent bien, un paysage pour déprimés nerveux. Pas de choc, pas d’émotions violentes, mais un doux enchantement du regard et des sens, une harmonie calme et tonique des couleurs.
Le col de Port, qui vous mène d’Ax-les-Thermes à Saint-Girons, est le moins farouche qui soit. Toute sa masse apparaît d’un vert adouci qui n’est ni d’herbe, ni d’arbre. En pénétrant sur ses pentes, on s’aperçoit que cette nuance rare du vert est due à la fougère.
La fougère, quelle magnifique et inattendue chevelure pour une montagne ! Et si elle reste aussi belle et verte, c’est que le soleil y est clément, lui dispensant les degrés avec mesure, et qu’il a signé avec le vent léger le pacte qui permet à la nature de s’épanouir.
Dans la montée de Port, ombre et soleil alternent. Le jour de l’étape, il y faisait délicieusement frais, et nous péchions par envie de monter à pied comme les milliers de spectateurs, accourus de la vallée pour voir souffrir les géants. Au sommet, il y avait une vaste prairie creuse au fond de laquelle déjeunaient des campeurs.
De l’autre côté du sommet trop vite atteint (pour nous, pas pour Hassenforder), on découvre l’enchevêtrement des vallées ariégeoises … Impossible d’énumérer ici notre moisson de belles images : cette vieille femme armée d’une serpe qui tournait le dos au Tour de France (ne pas confondre fan et faneuse), ces moissonneurs dans un champ d’or arrêtés dans leur travail comme pour une pose d’un tableau de Millet (Le sonneur d’Angélus), cette herse abandonnée derrière la haie d’un virage, tout nous prouvait que l’altitude, ici, n’interdit ni la vie, ni, par conséquent, le travail. Même le village qui s’appelle la Henne Morte, et dont le gouffre est célèbre, nous a paru bien vivant.
Plus loin, nous avons passé le col des Ares, sauté joyeusement le Portet d’Aspet et nous avons franchi le Portillon. Un bond en Espagne, en pensant aux Toulousains et aux Bordelais, parce que tout à coup aux deux extrémités d’un pont minuscule, le Rio Garona devient notre chère Garonne, celle qui a l’accent sonore et la grâce nonchalante des filles du Midi … »
Je doute que ce soient ces lignes pastorales qui m’ont amené, un quart de siècle plus tard, à trouver là l’âme sœur. Quoique … Je connais, aujourd’hui, parfaitement ces paysages que j’ai même souvent admirés à vélo. Grâce au Tour, l’Ariège est une région beaucoup plus fréquentée par les amoureux de la nature.
Je ne lui en veux pas qu’elle ait pu, au cours de ce Tour 1957, causer quelques tracas à mon champion. D’ailleurs pour être exact géographiquement, c’est en Comminges, dans l’inoffensif col des Ares que j’escaladais pourtant facilement, qu’Anquetil connut un début de défaillance.

Tour 1957 Anquetil à l'épreuve des Pyrénées blog

Tour 1957 Ax-St-Gaudens Port et Portet d'Aspet blog

Tour 1957 AX-St-Gaudens Anquetil à l'ouvrage Portet d'Aspet blogTour 1957 Ax-St-Gaudens Le Portillon blog

Tour 1957 Ax-St-Gaudes Riposte d'Anquetil blog

« Le Tour allait-il se jouer entre Chaum et Chaum (par une facétie de l’itinéraire, la course passait deux fois dans cette localité ndlr) ? Les Belges allaient-ils s’envoler ? Anquetil s’écrouler ?
– Moi, vous savez, les coureurs … Je ne viens que pour les camions qui passent avant.
Mais sa fille (en fleur) quinze ans, pull rose et blue jean, les yeux bleus énamourés, répétait, elle :
– Tu verras : Jac-ques-An-que-til est en jaune. Pourvu qu’il passe en tête qu’on le voit bien.
Faire rêver les jeunes filles, c’est bien la marque du succès, un indice sûr à la bourse des valeurs commerciales. Anquetil n’a pas pris, comme on le croit, la succession de Bobet. Il a pris celle d’Hugo Koblet… »
Les coureurs débouchèrent du virage de la grande rue de Loures-Barousse. « Aussitôt, une immense clameur s’éleva :
– Il y a quatre Français !
La demoiselle rose devint plus rose encore en disant :
– Jac-ques-An-que-til est là !
Il y était. Mais il passa avec les autres, à cinquante à l’heure. Et tandis que sa jeune admiratrice restait songeuse, tous les hommes présents se jetaient des numéros à la tête :
– 26 … Nencini … 24 … Defilippis … 85 … tiens, Jean Dotto, il est là aussi. C’est le 17 qui menait … c’est… attendez … c’est Keteleer.
Et un autre, fièrement, annonçait :
– Ils étaient 18. »
Et à André Chassaignon de conclure :
« Que c’est beau une bataille entre vrais champions ! Comme nous avons tremblé pour Jacques Anquetil et comme nous avons été soulagés de le voir revenir sur le groupe de tête dans cette difficile descente du col du Portillon. Et, avec lui, il y avait Forestier, papa de la veille, et non moins admirable que notre maillot jaune ! Les éternels mécontents font la moue : « Peuh ! Dix-huit hommes au sprint à Saint-Gaudens, bien la peine d’avoir mis trois cols sur le chemin ; il n’y a plus de Pyrénées, tout le monde sait cela, comme il n’y a plus d’Alpes ! Ces jeunes ne valent pas les anciens. Du temps d’Henri Pélissier … »
Fichez-nous la paix avec feu Henri Pélissier. Nous sommes en 1957 et à l’ère Anquetil. »
C’est l’Italien Defilippis qui remporta cette étape de dupes devant la foule compacte massée sur les gradins de l’ancien circuit automobile de Saint-Gaudens qui résistent encore, soixante ans plus tard, à la sortie de la ville en direction de Luchon.

Tour 1957 Defilippis à Saint-GaudensStGaudenscircuitblog

On repart pour Pau, toujours en compagnie d’André Chassaignon pour le journal But&Club :
« Ciel clair, temps frais, nous voilà gaiement partis pour notre dernière étape pyrénéenne.

Un Jurançon quatre-vingt-treize
Aux couleurs du maïs
Et ma vie, et l’air du pays
Que mon cœur était aise !

Ainsi chantait sur des vers de son compatriote Paul-Jean Toulet, le Béarnais Marcel Queheille, premier échappé du jour.
Qui sait ? Queheille caressait peut-être le rêve de passer seul en tête au Tourmalet, à Aubisque, sur le circuit d’arrivée chez le bon roi Henry ? Il fut rejoint dans le Tourmalet et creva dans la descente.

Ah ! les vignes de Jurançon
Se sont-elles fanées
Comme ont fait mes belles années
Et mon bel échanson ? »

Tour 1957 St-Gaudes-Pau après Ste Marie de Campan blogTour 1957 St-Gaudens-Pau Dotto en tete dans tourmalet blog

Tour 1957 St-Gaudens-Pau après Aucun dans Aubisque blogTour 1957 St-Gaudens-Pau Dotto en tête dans Aubisque blogTour 1957 Anquetil dans l'Aubisque blogTour 1957 St-Gaudens-Pau Nencini blog

Gastone Nencini vainqueur à Pau

Anquetil, victime d’une fringale pour avoir raté sa musette de ravitaillement à Luz-Saint-Sauveur, coinça à 1 kilomètre et demi du sommet du col d’Aubisque.
Si l’Italien Gastone Nencini s’offrit la poule au pot à Pau (et la certitude de gagner le Grand Prix de la Montagne), néanmoins, le Normand ne but pas le bouillon et se sortit des griffes de la « sorcière aux dents vertes » en terminant neuvième, à moins de trois minutes de son principal adversaire, le belge Marcel Janssens.
Blondin établit un premier bilan : « Ce Tour impitoyable –la moitié des coureurs sont partis hier matin l’orage au ventre, décimés par des indigestions, plus soucieux d’aller aux charbons de Belloc (les vrais remèdes végétaux ou les topettes explosives d’un docteur miracle homonyme ? ndlr) qu’au charbon tout court- accusait qu’il ne tient pas à forcer sur la pédale légendaire. Il est athlétique, mathématique, besogneux, au fond, il n’est pas épique à l’image de son vainqueur présumé Jacques Anquetil. Celui-ci est un immense champion, capable d’accents troublants. Á la longue, il risque néanmoins d’émouvoir davantage les tables à calculer des spécialistes que les imaginations des profanes. Son auréole bon teint tient aujourd’hui à sa jeunesse et à sa classe rayonnante, elle tiendra demain à son palmarès. Émargera-t-elle à l’anecdote sportive, c’est une autre histoire. »

Tour 1957 Ax-St Gaudens Anquetil sauve son maillot blog

Tour 1957 Anquetil solide leader à la sortie des Pyrénées blog

L’essentiel, finalement, c’est Robert Chapatte qui le résume dans sa chronique de Miroir-Sprint :

« Voilà … les Pyrénées sont passées et Anquetil est toujours maillot jaune du Tour. Avec une marge encore plus nette. Il ne reste plus, comme piège proposé d’ici à Paris, que les 66 kilomètres contre la montre de Bordeaux à Libourne pour amener d’éventuels changements au classement général. Avouez que, pour Anquetil, le piège n’est guère sérieux. Il serait inutile d’ajouter des explications à ce sujet. Ainsi, le Normand va gagner le premier Tour de France qu’il aura disputé … à 23 ans. Sauf accident d’ici Paris, il ne saurait en être autrement ;
Ainsi, Jacques Anquetil va entrer dans la prestigieuse catégorie des Grands, avec un grand G. Ce qui marque une époque. Mais il aura remporté ce Tour d’une manière jamais vue jusqu’ici. Pour lui, ce fut une affaire de décontraction. Pour les autres « Grands » qui gagnèrent dans le passé, on nota toujours des moments d’énervement.
Une confidence faite à son inséparable ami Darrigade, et dont nous devons nous excuser de la rapporter à ses adversaires, situera sa pensée :
« – Vois-tu André, heureusement que j’ai souffert aujourd’hui (il s’agissait de l’étape de Saint-Gaudens), sinon je croirais que le Tour n’est pas dur ! »
Jacques Anquetil, parti dans l’inconnu, a failli toucher Paris sans percer cet inconnu… et entre temps, il a remporté la plus belle épreuve du monde. Magnifique, son histoire, n’est-ce pas ? Or, il lui reste, selon toute vraisemblance, dix Tours de France à courir. Ne vous étonnez pas qu’il n’en perde que très peu d’entre eux. Car jamais l’étiquette, souvent distribuée mal à propos, de phénomène, n’a jamais aussi bien personnifié un champion. »
Je ne peux qu’adhérer aux propos de ces journalistes, mon champion a, d’ores et déjà, son premier Tour en poche, d’autant qu’une longue étape contre la montre se profile, exercice où Anquetil le Chronomaître est quasi imbattable. Quoique …
Auparavant, c’est encore un Italien, Pierino Baffi, qui l’emporte en solitaire au vélodrome de Bordeaux à l’issue d’une étape insipide où les suiveurs ont pris le temps de faire une halte à Villeneuve-de-Marsan, chez le chef Jean Darroze, pour goûter au foie gras, jambon de pays, écrevisses et fonds d’artichauts arrosés de Bordeaux généreux !


Tour 1957 PAU-Bordeaux Baffi blog 1

Un Tour n’est jamais gagné tant que n’est pas franchie la ligne d’arrivée au Parc des Princes, a-t-on l’habitude de dire, surtout par superstition. Voyez pourtant :

« Nonobstant Montaigne qui en fut le maire, mais déguerpit prudemment lorsque ses administrés furent frappés du choléra, Bordeaux est une triste ville -comme les autres villes … – lorsqu’il pleut. Et la pluie, ce matin, nous a fait la mauvaise plaisanterie de nous surprendre au réveil. Une pluie fine, tenace, presque invisible et qui mouillait d’autant plus. Vers dix heures, elle est devenue grosse averse. Dieu merci ! le soleil est l’allié naturel du Tour de France. Il a entrepris un match au finish contre toute cette eau qui dégoulinait sur la route du vin et il a fini par l’emporter.
Les Bordelais ont d’ailleurs failli nous tuer notre Anquetil, alors qu’il se rendait aux Quatre-Pavillons. Un de ces automobilistes qui professent que la gent cycliste est écrasable à merci l’a coincé dans un virage et Anquetil n’a dû qu’à son adresse naturelle et à sa chance de ne pas passer sous les roues. Il a seulement heurté l’aile de la voiture du poignet. Rien de grave mais vous voyez d’ici le fait divers, la « une » sensationnelle : « Maillot jaune du Tour de France, Jacques Anquetil, renversé par un chauffard, abandonne ! » »
Ouf !
« Nonchalamment, il s’en fut vers le départ. Mais quelle angoisse derrière cette nonchalance, quelle tension de tout l’être sous ce calme de commande ! Nous avons été deux ou trois à vivre ces instants. Je sais maintenant ce qu’est la concentration de Jacques Anquetil avant une course qu’il veut gagner et de quelle inquiétude, résolument surmontée, elle est faite.
– Cinq, quatre, trois, deux, un, partez !
Derrière lui, ce fut la ruée. La 203 de Bidot, d’abord, avec le mécano debout, un vélo sur l’épaule, les motos, les voitures, à la file indienne sur l’étroit chemin abrité par les haies, détrempé par l’averse, fertile en virages et en côtes sèches. Tout de suite, l’aiguille de notre tableau de bord se fixa à 45/50 km/h. C’était l’Anquetil du Grand Prix des Nations qui roulait dans un décor un peu semblable à la vallée de Chevreuse, aux vignes près. Je reconnaissais, inchangé dans l’allure, l’athlète harmonieux de Dourdan et Chateaufort. C’était bien cette puissance, ce rythme des jambes qui semble lent tant le braquet est démesuré, cet arrachement du vélo dans les côtes … »

Tour 1957 Anquetil clm Libourne blogTour 1957 Anquetil clm à Libourne blogTour 1957 CLM Libourne avec Van Est blog1Tour 1957 CLM Libourne avec Van Est blog2Tour 1957 CLM Libourne crevaison Anquetil blogTour 1957 Anquetil clm le style blog

Antoine Blondin prend le relais :
« Le beau temps, ce serait de boucler ou de bâcler le parcours en une heure et demie. Prévoir le temps qu’ils feront est apparemment plus facile que d’envisager le temps qu’il fera. C’est compter sans la météorologie. Il faut maintenant suivre les étapes contre la montre avec un baromètre en sautoir… Il pleuvait sur cette étape dédiée à Saint-Émilion et l’expression « mettre de l’eau dans son vin » prenait un sens transparent …
Le spectacle était impressionnant de ce Normand bouchant le trou, comme ils savent faire, avec l’ivresse du triomphe dans le regard. Il s’agissait certainement d’un trou normand, car l’affaire fut avalée en une seconde. Parti trois minutes après Van Est, il le rejoignait après une quarantaine de kilomètres et leurs cortèges respectifs se confondaient durant quelques instants. C’est alors que Jacques creva. Ici, le silex est d’or. On espéra sans y croire que cette mauvaise fortune allait compromettre celle de la compétition. Il n’en fut rien. Á l’inverse de Gay, dangereux récidiviste qui ne traverse pas entre les clous et creva cinq fois (le coureur le plus pfuit ! … de la journée), Anquetil escamota cette épreuve subsidiaire de travaux pratiques. L’épreuve de vérité avait cette fois bel et bien décerné le verdict attendu.
Quand Anquetil pénétra sur la piste de Libourne, cendrée légitimement offerte à la foulée d’un champion si bien trempé, comme on dit d’un acier, un rayon de soleil extrêmement opportuniste mit le nez à la fenêtre et c’est dans une gentille atmosphère de comice que le speaker annonça qu’il avait accompli la promenade en une heure trente-deux minutes.
Après la pluie, le beau temps. »
Blondin aurait-il le cafard que le Tour s’achève ?
« Un Maillot Jaune, une peur bleue, une lanterne rouge, une copie blanche, peu de matière grise … Nous en aurons vu de toutes les couleurs pendant trois semaines. La mémoire, comme un arc-en-ciel, retient et dilapide des souvenirs confondus, pépites qu’il nous faudra extraire de leur gangue et rentrer avant l’hiver, pour les veillées. Seul s’impose aujourd’hui ce sentiment que Gustave Flaubert appelait la mélancolie des sympathies interrompues. Le Tour, carrefour de nations et de langages, plaque tournante pour les amitiés, est maintenant semblable à un quai de gare bruissant de partances et de déchirements. »

Tour 1957 Pellos Fin du Tour blog

Maurice Vidal pleure aussi la fin d’un Tour où il a perdu deux compagnons :
« Vendôme, Chateaudun, Bonneval sont des noms de retour. Rambouillet, Chevreuse, Petit-Clamart … Le Tour se termine dans un parfum d’interclubs. Ce n’est pas de Libourne à Paris qu’on fait des découvertes. Notre bilan était fait à la sortie des Pyrénées, les principaux « Compagnons du Tour » étiquetés, classés avec leur visage, leurs mérites …
… Tout à l’heure, nous allons nous perdre dans l’anonymat du métropolitain. Nous côtoierons ceux qui sont restés là, qui n’ont rien vu, et nous souffrirons de ce qu’ils n’en sachent rien. Ils plaindront nos visages hâlés par le soleil, pensant que nos vacances sont terminées et que les leurs restent à prendre. Comment leur dire :
– Nous revenons du Tour de France, ce dont vous êtes occupés à discuter, nous l’avons vu, de nos yeux vu. Nous avons brûlé sous le soleil du Cotentin, noirci sur la route de Roubaix, nous avons franchi les frontières, claqué des dents, sur la route de Saint-Gaudens. Nous sommes de ceux qui ont vécu. Et si vous le saviez, vous nous regarderiez avec l’admiration qu’on voue aux conquistadors. Nous sommes les Marco Polo de la petite reine.
Mais non, rien n’aura lieu de tout cela. Mais nous tous, coureurs, soigneurs, mécanos, journalistes, chauffeurs, nous serons heureux de gravir le dernier col, l’escalier qui mène au foyer, là où nous attendent ceux qui nous aiment, et que notre « gloire » n’impressionne pas.
Hélas, hélas, deux foyers aujourd’hui seront plus terriblement déserts, car deux hommes ne rentreront pas de ce voyage : un motocycliste, René Wagner, un radioreporter, Alex Virot.
Et dans ce jour de rentrée, c’est d’abord à ces foyers-là que nous pensons. Rien ne pourra faire que l’absent ne soit pas absent, ni notre tristesse, ni notre amitié. Le Tour, pour nous, se terminera lundi à l’église Saint-Augustin, où nous côtoierons pour la dernière fois nos deux camarades, morts dans le Tour de France, mais en Espagne.
Wagner … Virot … Le soir de leur mort à Ax-les-Thermes, je cherchais à la permanence une lettre dans la case réservée à mon initiale. Il n’y en avait pas pour moi. Mais il y en avait deux, qui ne seront jamais lues. Pardonnez-moi si de tous les chocs reçus dans ce Tour, c’est celui-là qui reste le plus fort. »

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J’ai omis de vous dire que les deux dernières étapes ont été remportées par André Darrigade, celui-là même qui avait gagné la première à Granville. La grande boucle est bouclée.
« Louison Bobet, en maillot de soie, était parmi ceux qui aidèrent le public du Parc des Princes à prendre patience, en attendant l’arrivée triomphale de Jacques Anquetil et ses 55 vassaux du Tour 1957. Ainsi a-t-il assisté à l’hommage vibrant de la foule à son jeune rival. Quels purent être ses sentiments pendant le tour d’honneur, très acclamé, de Jacques Anquetil ?... »
Vous savez bien que les jeunes générations ont vite fait de battre en brèche l’autorité de leurs aînés. Le gamin de dix ans que j’étais dérogea d’autant moins à cette attitude que la victoire de son champion, pour sa première participation au Tour, le remplissait de bonheur.
Dans le volumineux courrier qu’Anquetil reçut, figurait cette déclaration d’une infidèle admiratrice : « Avant, j’aimais Bobet et Gaul. Maintenant, c’est vous que j’aime. »

Tour 1957 Anquetil et son père au Parc blog

Tour 1957 Anquetil au Parc blog1

Tour 1957 Apres Tour Anquetil blogTour 1957 équipe de France au Parc blogTour 1957 Anquetil un seul élu blogTour 1957 Anquetil s'endort heureux blog

Le triomphe de l’équipe de France est quasi-total : 11 victoires d’étape (plus celle contre la montre par équipes à Caen et celle sur le circuit de Montjuich), le maillot jaune bien sûr, le maillot vert du classement par points avec Jean Forestier, et le challenge Martini par équipes. Une vraie razzia ! Seul, lui échappent le Grand Prix de la Montagne où Bergaud échoue d’un point derrière l’Italien Nencini, et la Prime de la Combativité décernée à Nicolas Barone.
Le régional de l’équipe d’Ile-de-France André Le Dissez, le chef coiffé d’un symbolique képi de facteur (c’était son surnom eu égard à son ancien métier) reçoit les deux bouteilles de Pomerol du Prix Gaston Bénac attribué au coureur le plus sympathique et le plus souriant. Quelques années plus tard, il eut l’honneur d’être le héros d’une savoureuse chronique d’Antoine Blondin intitulée L’Iliade et Le Dissez !

Tour 1957 Le Dissez blog

Mes souvenirs se sont estompés mais je peux avancer sans trop me tromper que cet été là fut l’un des plus radieux de mon enfance.
Sur mon petit vélo vert, je dus faire des tours et des détours dans la cour ou dans les rues avoisinantes de ma maison école, revêtu évidemment de la toison d’or que m’avait cousue une enseignante adjointe de ma maman. Cette fois, le paysan, plus ouvert sur l’actualité (le quotidien Paris-Normandie consacrait plusieurs pages à l’avènement du champion rouennais), dut m’encourager avec des « Allez Anquetil ».

Tour 1957 couverture Miroir Sprint après tour blogTour 1957 couverture Après Tour But&Club blogTour 1957 Anquetil blogTour 1957 Anquetil blog 2

Le ravissement se prolongea encore quelques semaines avec la lecture des numéros spéciaux d’après-Tour. L’un d’eux consacra un grand récit à Anquetil l’espiègle, clin d’œil à un conte de la littérature allemande.

Tour 1957 blog

En 1997, le Tour de France démarra de Rouen pour célébrer le quarantième anniversaire de la première victoire de Jacques Anquetil (et son succès d’étape dans la capitale normande) et le dixième anniversaire de la mort du champion.
Mieux encore, la première étape s’achevait, devant chez moi, dans ma ville natale de Forges-les-Eaux. Mon père qui, sans doute, m’avait inculqué la passion du vélo, avait quitté ce monde aussi. La maison familiale, où mes parents s’étaient installés à leur retraite, se situait à 500 mètres de la ligne d’arrivée.
Le gosse, qui venait d’atteindre le demi-siècle, ne reconnut pas les Tours de France de son enfance : dans un sprint effrayant, un certain Super Mario (Cipollini) régla un peloton de coursiers gonflés à l’EPO. Les lauréats du jour reçurent leurs récompenses sur un podium, à l’écart du public, face à quelques VIP triés sur le volet.
On avait cassé son jouet ! Furetant aux abords du village d’arrivée, l’ex gamin en retrouva quelques morceaux. Il se frotta les yeux, non il ne rêvait pas : attablés, devisaient joyeusement les membres de l’équipe de France du Tour 1957, réunis à la mémoire de son champion autour de Janine son ex épouse.
Les cheveux grisonnaient ou se faisaient rares, les silhouettes s’étaient arrondies, mais il les reconnut tous : il y avait là Privat dit Néné la Châtaigne, Jean Stablinski, André Darrigade le Landais, Jean Forestier le Lyonnais, François Mahé le Breton, Gilbert Bauvin le Lorrain, la Puce du Cantal Louis Bergaud, et le granitier breton Albert Bouvet (qui nous a quittés il y a quelques semaines). Il y avait même un Ange de la montagne, Charly Gaul, barbu et ventripotent, venu vérifier si la canicule sévissait toujours en Normandie !
Je crois que quelques larmes coulèrent sur les joues du grand enfant. Voilà pourquoi le Tour de France 1957 ne fut pas un Tour comme les autres.
En vous le racontant, j’ai évoqué un peu de mon enfance.

Un immense merci à tous ces écrivains et journalistes qui me font toujours rêver en racontant la légende des cycles :
Antoine BLONDIN : Tours de France Chroniques de « L’Équipe » 1954-1982, La Table Ronde
Maurice VIDAL : chroniques Les Compagnons du Tour, Miroir-Sprint juin-juillet 1957
André CHASSAIGNON : chroniques La Gazette du Tour, But&Club juin-juillet 1957
Roger BASTIDE : chroniques But&Club juin-juillet 1957
Robert CHAPATTE : chroniques Alors raconte …, Miroir-Sprint juin-juillet 1957
Pierre CHANY et Michel CLARE : articles L’Équipe juin-juillet 1957
Et à tous les photographes pour leurs merveilleuses images

Publié dans:Coups de coeur |on 19 juillet, 2017 |1 Commentaire »

Ici la route du Tour de France 1957 ! (2)

Pour réviser : http://encreviolette.unblog.fr/2017/07/07/ici-la-route-du-tour-de-france-1957-1/

Tour 1957 Thonon repos blog

Les coureurs ont goûté à un repos bien mérité sur les rives rafraîchissantes du lac Léman. Moi, infatigable gamin, ce jour-là, j’ai sans doute enfourché mon petit vélo vert pour écrire mes propres pages de la légende des cycles en faisant le tour de mon bourg normand et du bois de l’Épinay. Un paysan conservateur (pléonasme ?), sur le bord de la route dut m’encourager : « Vas-y Bobet ! » ou pire encore « Allez Robic ! ». Non, même si ma pédalée ne rivalise en rien avec son incomparable style, je suis Jacques Anquetil, tout simplement ! Il paraît qu’il peut rouler sans renverser un verre d’eau posé sur son dos. Je tente d’adopter le même aérodynamisme, une gageure avec mon guidon plat !
Comme tous les suiveurs du Tour et, sans doute, Anquetil lui-même, j’attends, avec impatience et une pointe d’inquiétude, la première étape alpestre entre Thonon-les-Bains et Briançon, avec le franchissement du mythique col du Galibier. Tant de réponses à tant de promesses devaient être établies à Briançon que l’on a hâte d’y être.
Mais auparavant, il va falloir vivre un épisode de course digne des Tours de France de grand-papa, au temps de Maurice Garin, premier vainqueur en 1903, et Eugène Christophe, premier maillot jaune en 1919 (il l’enfila, non loin de là, à l’issue de l’étape Grenoble-Genève).
C’était sans compter en effet sur les éléments naturels. Ce qu’il est convenu d’appeler la « crue du siècle » en Savoie a ravagé la vallée de la Maurienne, le mois précédent.
Pour évoquer cette scène extraordinaire, j’ai recours à un chroniqueur qui l’est tout autant : Antoine Blondin, avec son sens inné du calembour, décrit Un Tour de taille !
« La vitesse est aristocratique, mais la lenteur est majestueuse. La caravane, étirée au flanc de la Maurienne, menant son inexorable travail à la chaîne, lovant ses anneaux rompus de lacet en lacet, basculant d’une cime à l’autre, évoquait, par son ampleur et sa cadence processionnaire, les légions d’Hannibal. Ce Carthaginois entreprenant, lorsqu’il parvint devant les Alpes, imagina d’en forcer le passage à ses éléphants en dissolvant la roche, présumée calcaire avec du vinaigre. Les escadrons du Tour de France n’ont pas eu besoin de recourir à cet expédient qui flatte la rêverie. Sous les roues, la montagne semblait s’effriter d’elle-même. Le spectacle n’en était pas moins épique de ces blocs de pierre roulés au bord des torrents, de ces routes défoncées par les inondations, de ces eaux déchiquetant les pitons par pans, isolant des îlots ravagés, creusant à travers la terre de longues saignées tumultueuses. Si cette course cycliste doit un jour mourir à la tâche, on ne lui souhaite pas d’autre linceul que ce sol d’avant le chaos.
Au reste, il apparut bien, durant un moment, que le Tour de France, bouclant sa propre boucle, retombait en enfance. On retournait au premier âge, à l’âge de pierre, quand le silex, ô ironie, était encore une conquête. La frêle bicyclette de l’ère atomique était dépassée par les circonstances. On eût dit l’héritière épuisée d’une vieille famille de hobereaux, châtelaine pâle incapable de faire face aux exigences du domaine. On eût voulu, pour les coureurs, de plus robustes vélos, des cadres brasés à la forge, des pneus ballons, que sais-je, peut-être de longues moustaches, un autre sang, un autre cœur de chercheurs d’or. La fin d’une race affrontait, ici, la fin du monde.
À l’ère primaire, tout commença par un immense nuage de poussière. Autruches de bonne volonté, les athlètes et les suiveurs l’accueillirent en se cachant la tête sous l’aile pour ne pas voir que le danger venait précisément de ce que l’on n’y voyait plus rien. Le simoun qui s’était abattu sur le cortège portait de rauques rumeurs, des cris. On apercevait, à dix centimètres, des silhouettes saupoudrées comme des beignets méconnaissables. Les traîneurs de sable faisaient jaillir, dans leur sillage, de hauts geysers qui vous retombaient dans le faux col, à se demander ce qu’on va chercher au Sahara. La confusion et l’incognito permettaient aux plus malins de jeter de la poudre aux yeux de leurs adversaires, ils cherchaient à prendre le large dans l’impunité, comme le torpilleur s’esbigne derrière un écran de fumée, comme la seiche jette son encre. Les combats de nègres dans un tunnel sont propices aux métamorphoses. On s’attendait à retrouver, à la sortie, les ombres couvertes de cendre de Christophe et de Garin, une cendre qui eût été la cendre épaisse de l’histoire, comme dit Victor Hugo. Il faut croire que les grands ancêtres ont choisi de faire cendres à part, car nous reconnûmes tout bonnement nos gentils pierrots habituels, le bec un peu plus enfariné si possible.
Ensuite, vint l’ère des cailloux. Une grande marée rocailleuse qui recouvrait le chemin. Avec les invectives d’usage, les coureurs mirent pied à terre, empoignèrent leur machine comme un quartier de bœuf et se mirent à courir droit devant eux. Au sein de la panique, seul Hassenforder conservait assez de sang froid pour s’offrir un porteur. Il confia son engin à son mécano, convia les foules à admirer sa foulée et, avec l’allégresse d’un monsieur qui ouvre une parenthèse plaisante, s’en alla en sautillant, le calembour entre les dents : « Après moi, le déluge ! »
Pour en finir avec cet intermède cosmique, les eaux recouvrirent effectivement la terre quelques kilomètres plus loin et les amateurs de pédalo s’en donnèrent à cœur joie pendant quelques minutes. Après quoi, il ne resta plus qu’à espérer l’apparition du grimpeur ailé, véritable colombe de l’Arche, qui nous annoncerait que le cataclysme s’apaisait. Nous attendîmes en vain. En revanche, une fière bataille se déclencha sur le plancher retrouvé d’un Galibier nettement amélioré, sans doute encore sans ascenseur, mais avec tout le confort moderne sous les pneus et l’eau courante à tous les étages. Elle nous permit d’apprécier, en la personne de Jacques Anquetil, la chevauchée d’un champion en or massif à travers un massif en or, rare aubaine.
Ce Tour de taille par l’envergure est aussi un Tour d’estoc. On aurait pu croire que les hommes se serraient les coudes dans les catastrophes planétaires, faisaient front contre la nature. Il n’en est rien. Janssens et Nencini attaquèrent, dès que les éléments se furent calmés, cependant que Mahé et Bergaud jetaient le manteau de Noé sur la défaillance de Forestier. Il restait à Anquetil, sauvé des eaux, à sauvegarder la raison sociale du Club des Maillots Jaunes de l’équipe de France. Ce qu’il fit avec une ardeur stupéfiante, dont le retentissement n’est pas encore éteint chez les suiveurs, fardés comme des odalisques, qui déambulent dans Briançon, étonnés de voir sur le passage d’un troupeau de moutons un peloton groupé pour la première fois, et traînent encore, sous leur crasse héroïque, la nostalgie sanitaire du lac Léman, la pièce d’eau des Suisses. »

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L’étincelant Antoine a déjà défloré l’issue de l’histoire. Le fait est que nous en savons beaucoup plus. La situation s’est clarifiée dans le Galibier. Anquetil a démontré ses talents de grimpeur. Et si vous saviez comme cette démonstration représentait un suspense pour l’intéressé et les suiveurs. Certes Jacques ne s’est pas envolé à la manière d’un Gaul ou même d’un Bobet. Mais il s’agissait pour lui d’une prise de contact. Il l’appréhendait. Il en est sorti rassuré. Et avec le maillot jaune !

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La victoire d’étape, au pied de la citadelle de Briançon, revient à l’Italien Gastone Nencini, tout récent vainqueur du Tour d’Italie, grâce à Charly Gaul, au nez et à la barbe de l’imberbe Louison Bobet.
Le populaire journaliste (et ancien coureur) Robert Chapatte, dans son article L’époustouflant Marcel Rohrbach, insiste, lui, sur la brillante ascension du Galibier effectuée par ce coureur trop méconnu de l’équipe régionale du Nord-Est-Centre.
1 mètre 63 pour 58 kilos, tout mouillé, issu d’une famille de dix enfants, le valeureux Marcel était originaire de la Creuse. Il venait de remporter quelques semaines auparavant le Critérium du Dauphiné Libéré, une prestigieuse course montagneuse, sous le regard dubitatif des journalistes qui manifestèrent, en cette occasion, le même scepticisme désobligeant montré à l’égard de Roger Walkowiak lors de son succès dans le Tour De France 1956. Comme on dit aujourd’hui, ils n’étaient pas bankable !
À l’âge adulte, alors que mes études m’avaient amené à Versailles, j’eus l’occasion d’évoquer quelques souvenirs vélocipédiques avec Marcel Rohrbach, brillamment reconverti comme tenancier du réputé hôtel restaurant du Cheval rouge, sur la place du Marché de la cité royale.
Vous savez aussi maintenant que Jean Forestier a dû céder, pour ma plus grande joie, son maillot jaune à son coéquipier Jacques Anquetil. Vous ignorez, par contre, la cause principale de sa défaillance, du moins ce qu’en a retenu la légende. Assoiffé qu’il était, le champion lyonnais aurait commis l’erreur de boire entièrement un bidon de … champagne qu’un spectateur lui a tendu. La légende … de la photographie n’affirme pas que ce soit celui offert par monsieur le curé en soutane, pas bon samaritain en la circonstance !

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Le massif alpestre est franchi au pas de course car dés le lendemain, l’étape s’achève à Cannes au bord de la « grande bleue ».
« Nous avions serpenté toute la matinée dans la superbe vallée de la Durance. Le peloton nous permettait de flâner, peu soucieux qu’il était de se battre –pensions-nous- avant Allos. Nous avons profité de ce répit sans vergogne. La route, qui est sinueuse, nous permettait de voir de loin nos soixante-quatorze coureurs groupés et de constater que le maillot jaune d’Anquetil y brillait comme un soleil : notre conscience professionnelle en paix, nous pouvions donc, tout à l’aise, admirer cette rivière tumultueuse courant sur les cailloux et ayant laissé ça et là, en champs de boues et en ponts emportés, traces de ses débordements. Nous pouvions contempler ces montagnes et ces pics sous le ciel céruléen, ces massifs boisés à flanc de rochers monstrueux, ces pinèdes étagées sur des pitons colossaux. Nous pouvions humer la senteur de la flore alpestre, écouter le chant des pinsons et le stridulement de nos premières cigales. » C’est chose vaine aujourd’hui avec le vrombissement des hélicoptères tournoyant au-dessus des coureurs !
« Vallée de la Durance, vallée de l’Ubaye, que vous êtes belles sous le gai soleil de juillet ! Nous aurions aimé que ce lent cheminement dans ces défilés sauvages et verts, que le calme de ces heures de trêve après tant de batailles, durassent tout le jour, d’autant que nous en savions la fragilité. Mais, quatre ou cinq heures de paix, c’est toujours bon à prendre, même dans le Tour de France … »
Je profite de ces paisibles instants que nous fait goûter André Chassaignon dans But&Club, pour rendre hommage aux talentueux photographes de presse de cette époque qui, à moto, illustrent la course dans de grandioses décors. J’ai connu et aimé « Ma France » aussi grâce à eux… Au grand soleil d’été qui courbe la Provence/ Des genêts de Bretagne aux bruyères d’Ardèche … !

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« Ces cent kilomètres virgiliens parcourus, nous redevînmes spectateurs attentifs, passionnés à nouveau par les grandes inconnues qui se posent quotidiennement dans le Tour. L’élève Anquetil passerait-il aussi bien l’oral d’Allos que l’écrit du Galibier ? On le pensait généralement, mais on a vu des choses plus étranges depuis que le monde est monde.
Brusquement, on abandonna l’Ubaye pour une petite route torride, brodée de prés maigres tachetés de lavande et qui s’élevait rapidement vers un point situé à dix-sept kilomètres de distance et à 2250 mètres d’altitude : le col d’Allos.
Le peloton montait au train, passant des prairies aux rochers cyclopéens dans lesquels la main de l’homme a pourtant taillé cette route en surplomb de l’abîme. De loin, on le voyait, lente chenille processionnaire sur la rampe vertigineuse.
De nouveau, ce furent les grandes pentes herbeuses fleuries de jaune qui annoncent le col ; les genêts qui saupoudrent de touffes d’or ces herbages déshérités. »
Sont-ce ces lignes mais j’aime ce coin des Alpes du Sud. À l’âge adulte, j’y suis venu plusieurs étés. Je me souviens d’une magnifique promenade jusqu’au lac d’Allos au milieu des marmottes. Je ne saurais l’affirmer, je pensais à Anquetil !
« Personne n’attaqua. Anquetil donnait la leçon. .. »
Maurice Vidal consacra exclusivement sa chronique à Jacques, Le divin enfant sera-t-il encorné ?
« « Le style de Jacques Anquetil est étonnamment pur. On vous dira même qu’il est trop pur. En effet, l’efficacité en matière de cyclisme s’acquiert souvent aux dépens de la beauté du geste. Ainsi, Bartali, s’il séduisait le connaisseur en haut d’un col, parce qu’on oubliait le style au profit de l’exploit, avait de façon ordinaire une allure pratique, mais pas forcément esthétique. Fausto Coppi, qui reste pour nous le cycliste parfait, avait le guidon haut. Encore ne parlons-nous pas des Vietto et Lazaridès qui ne pensaient qu’à s’élever en conservant le plus large accès à l’oxygène.
Anquetil, c’est la beauté de l’attitude. Il réalise à la perfection la vieille croyance des amateurs du vélo de notre enfance : « Baisse la tête, tu auras l’air d’un coureur. » Et sur sa machine, selon un dessin harmonieux, aérodynamique, les membres inférieurs ayant leur « pivot de bielle » très loin en arrière, à la façon des lévriers, le torse à l’alignement du cadre, les bras très légèrement pliés, la tête à peine relevée, il fait vraiment corps avec sa machine.
Regarder pédaler Jacques Anquetil, c’est éprouver un incontestable plaisir artistique. Qu’il lutte contre un record de l’heure, contre un adversaire en poursuite, contre le temps dans un Grand Prix des Nations, contre la rampe en montagne, il conserve la même allure coulée, féline, s’il est encore possible d’employer ce mot usé.
Mais l’époque du « baisse la tête … » est révolue. Les techniques modernes de la course sur route ont balayé l’esthétique. ET Jacques Anquetil s’est fait critiquer pour sa position peu efficace. François Mahé, lui-même, dans la montée du Galibier, lui criait :
– Mais non, redresse-toi. Apprends à respirer en montant. Sans quoi, tu subiras une défaillance.
Ainsi, Anquetil fait son apprentissage, maillot jaune sur le dos.
Ce jeune homme ne fait rien comme tout le monde. Il ne se rasait pas encore quand il s’aligna un beau matin d’octobre au départ du Grand Prix des Nations à Versailles. Il avait le teint pâle, de larges cernes autour des yeux, et ceux qui le regardaient pensaient que l’émotion d’une première grande course l’avait empêché de dormir. Émotion ? … C’est un mot que connaît mal ce jeune Normand de Quincampoix que rien ne prédisposait à ce destin exceptionnel. Quelques heures plus tard, la France sportive apprenait le nom de ce jeune prodige de dix-sept ans qui laissait loin derrière les champions aguerris.
La semaine qui suivit fut épuisante pour Jacques. Dans la maison de ses parents défilaient journalistes, photographes, cinéastes. D’un seul coup, son passé ( ?) était fouillé, son présent disséqué, son avenir prédit. Ce fut l’un des phénomènes collectifs les plus étonnants de la presse sportive depuis vingt-cinq ans.
Bientôt, l’argent afflua. Jacques acheta une voiture, qui est curieusement le rêve de tous les champions cyclistes, un peu une revanche. Il aima la vitesse, tout comme … (non, je ne le dirai plus). On continuait d’écrire beaucoup sur lui et sur tous les tons. Tout était livré au public. Tout, sauf ses pensées.
Car les pensées de Jacques Anquetil sont aussi secrètes que celles de Fausto Coppi. Ce doux enfant blond possède une nature de fer. Vous le croyez anodin. C’est seulement qu’il évite de livrer ce qu’il pense. L’autre jour, à Charleroi, alors qu’il venait de revêtir le maillot jaune pour la première fois, il rencontra Louison Bobet. D’emblée, il lui demanda :
– Lors de ton premier Tour de France, as-tu pris le maillot jaune ?
On reste ainsi étonné de la froide lucidité que suppose une telle question, en apparence innocente. Anquetil a toujours visé haut. L’hiver qui suivit sa première victoire dans les Nations, je passais quelques jours avec lui sur la Côte d’Azur. Ce qui me frappa, et m’étonna, je l’avoue, c’est la sûreté du jeune champion, sa détermination, sa confiance en lui. Déjà, il était décidé à prendre son temps pour aller loin.
Il faut avouer que ses succès dans le Tour sont étonnants. Car il ne faudrait pas croire que tout cela a été prévu, inéluctable. Anquetil lui-même n’aurait pu parier sur ses chances de gagner deux étapes au sprint. Non, nul n’aurait pu juré qu’il passerait si bien les Alpes, y compris les voyants ultra-lucides de la dernière heure qui prolifèrent dans un Tour de France.
Anquetil, c’est l’homme qui devient. Il était un grand rouleur solitaire : il est devenu un routier. Il ne savait pas sortir d’un peloton : il sort un peloton de sa roue. Il n’était pas grand sprinter : il interdit tout sprint aux vitesses supersoniques qu’il atteint dans les derniers kilomètres. Il n’était pas grimpeur, dit-on. C’est seulement qu’il avait peu l’occasion de grimper. Il accroît ses qualités avec l’importance de l’épreuve à laquelle il participe.
Le voici maintenant au sommet du cyclisme. Paré de toutes les grâces (ah ! de quel ton les demoiselles parlent-elles de Jac-ques-An-que-til !) semblant posséder tous les dons, que va-t-il lui arriver ? pour l’instant, il est heureux, transformé. Il sourit à nouveau avec la spontanéité de son âge, qui lui est rendu avec ce surplus de gloire.
Mais il reste plus de deux mille kilomètres à parcourir, des cols à franchir, des attaques par centaines à juguler. En dix étapes, il est devenu un matador. Dans les dix restantes, le divin enfant sera-t-il encorné ? Ce curieux Tour de France, où les favoris sont abattus étape par étape et dominés par un débutant, celui-là même que tout le pays attend sur le fauteuil. C’est presque trop beau. Tremblez, demoiselles, le plus dur reste à faire pour votre favori. »
Comprenez qu’à cette lecture, je bus du petit lait, du vrai, trait peu avant au pis de la vache, celui que gamin, j’allais, pot à la main, chercher chez Mademoiselle Boullard ou Monsieur Graire, celui qu’il fallait surveiller sur le feu, celui avec la peau quand il bouillait, que n’avez-vous connu, chers enfants, cette madeleine de Proust !

Tour 1957 Anqueti aéodynamique vers briançon blog

À cause de mon champion, « hélas pour les amateurs de batailles, le thème de la manœuvre fut le même que dans Allos, à cela près que nous avions quitté les Alpes pour les Alpilles et que la lavande bleuissait les terres décolorées par l’excès de lumière. À cela près que Bergaud (un bon grimpeur auvergnat qu’on surnommait « la puce du Cantal » ndlr) fit une poussée de fièvre à un kilomètre du col. Cela donna un peu d’humeur au peloton. Très peu. La pinède nous attendait avec de petits chemins étroits, pentus, tout tordus à travers les murettes de pierres ocrées succédant aux arbres dangereux mais ravissants. Il menait au vaste horizon de la chaîne des Alpilles, vert sombre et mauve dans un voile de chaleur.
Ce panorama sublime nous préparait à l’effarante plongée dans les gorges de la Siagne sur une route où cette fois, de gré ou de force, il fallut bien que le peloton se fragmentât. Nous étions à moins de cinquante kilomètres de l’arrivée. L’étape en comptait 286. C’et très long deux cent quatre-vingt-six kilomètres où il ne se passe rien. Même avec la consolation du décor … ».
Les techniciens du cyclisme diront que la montagne accoucha d’une souris, d’une manière plus chauvine, je trouvais que les Alpes consacraient un beau maillot jaune !
René Privat, vous vous rappelez de Néné la Châtaigne, s’offrait une seconde victoire d’étape à Cannes en réglant au sprint le régional du jour, le franco-italien Nello Lauredi.

tour 1957 Privat à Cannes blog

Face à la Méditerranée, Maurice Vidal a croisé Pierre Brambilla, un ancien coureur haut en couleurs, qui donna du fil à retordre à Jean Robic lors du Tour 1947. Vous savez ce que sait entre anciens combattants, on échange plein de souvenirs … :
« Avec Paul Giguet, nous faisions des Tours de France terribles. Et pourtant, il y avait de grands champions à l’époque. Je me souviens du Tour 1949 : le jour de l’étape contre la montre, je terminais vingtième, mais à vingt minutes de Fausto Coppi. Le soir, je dis à Giguet : « Paul, tu vois, nous ne sommes pas des coureurs cyclistes. Alors, noyons notre chagrin. » Paul a mis trois demi-bouteilles de champagne au frais, et nous leur avons fait un sort.
Pourtant, nous avions mis au point un plan pour gagner des primes, le lendemain. C’était la dernière étape, et nous n’avions pas encore gagné un sou. Eh bien ! Nous avons ramené à nous deux cent vingt mille francs de prime dans la journée. Et, à cette époque, c’était encore de l’argent. »
L’étape suivante, qui ne pourrait plus exister aujourd’hui pour des considérations touristiques, conduisait les coureurs de Cannes à Marseille. C’était le type même de l’étape dite de transition, après la traversée des Alpes, même s’il fallait escalader le Mont Faron et le col de l’Espigoulier.

Tour 1957 Cannes-Marseille baignade  blogTour 1957 Cannes-Marseille baignade bise Anquetil blog

Le beau Jacques Anquetil s’attarde avec une de ses groupies sur la Croisette.
Une autre anecdote cocasse se déroule à Saint-Raphaël :
« Messieurs les maîtres flânochaient derrière, dans la plus pure tradition des Tours de France de jadis. Hassenforder qui n’a aucune prétention pour le Quinquina (sponsor du trophée ndlr) du meilleur grimpeur, voulut tout de même se distinguer sous le signe de Saint-Raphaël. Comme on traversait cette charmante localité, il se précipita dans la mer pour y faire trempette. Une demi-douzaine d’amateurs d’hydrothérapie marine l’imitèrent aussitôt. Le seul Breton Bourles qui prenait la course au sérieux voulut démarrer à cet instant. S’il ne connaissait pas le répertoire complet des injures de la langue française, voilà son instruction parachevée ! Revigoré par sa douche, Hassen en profita, d’ailleurs, pour démarrer à son tour, dans l’indifférence du peloton qui l’attendait aux tournants du Mont Faron… »

… « Henry Anglade souhaitait illustrer le maillot bleu tendre et jaune citron cher aux cœurs méditerranéens. Comme le dit Roger Bastide qui est du coin : « Ce sont les Lyonnais qui sauvent toujours la mise aux Marseillais. Anglade, c’est le Monsieur Brun de Guiramand-Pagnol. »
Anglade, Lyonnais annexé par la Provence, démarra dès que le directeur de la course eût agité son rouge pavillon, face au n°23 de l’avenue du Docteur-Picaud, devant une pouponnière, si vous voulez des détails. Lorsqu’on emploie le terme « départ réel », Anglade l’entend au sens littéral.
Aussitôt, Jean Stablinski, équipier tricolore de service, sauta sur sa roue et, l’un suivant l’autre, nos deux gaillards prirent le large.
Pour être tout à fait véridique, Anglade pensait surtout à la prime dite « Souvenir Henri Desgrange », disputée à Beauvallon, devant la résidence d’été du père du Tour, Stablinski se bornant, lui, à appliquer la consigne : « Toujours un tricolore dans une échappée, pour la contrôler. »
Au kilomètre 61, en apercevant la banderole tendue en travers de la route, l’envoyé spécial de Marcel Bidot serra ses cale-pieds et prit une petite longueur à Anglade, ce qui met la longueur de bicyclette au taux exorbitant de 50 000 francs, puisque la prime était de 100 000 francs au premier et de 50 000 au second. Cela fait, Stablinski s’excusa poliment auprès d’Anglade d’avoir dû se conformer aux ordres de M. Bidot-Baumgartner, lequel ne permet point qu’un centime s’égare hors des guichets de la Banque de France dont il est l’avisé gouverneur … »

Tour 1957 Pellos Banque du Tour++France

Antoine Blondin n’apprécia aussi que modérément :
« Le tact, comme nul n’en ignore, est l’art de savoir jusqu’où on peut aller trop loin. Marcel Bidot manque de tact dans l’abondance : pour lui, il n’y a plus de petits profits, et l’on commence à le dévisager avec le regard ombrageux qu’on porte aux milliardaires, lorsqu’on les surprend à piquer les mégots. Ils ont dépassé ce stade où le besoin est le ressort du profit. Ils travaillent pour l’art, comme ils disent, ou mieux, pour le sport. Et ce sont les mendiants qui crachent.
Les soixante et un mendiants –on excepte du lot les membres de l’équipe de France- déguisés en croisés de la Croisette – qui s’étaient embarqués pour quelle ardente croisade ! ont compris rapidement : ils ont adopté le régime de croisière.
Le classement individuel, le challenge par équipes, le prix du meilleur grimpeur, la victoire d’étape, tout semble bon aux Tricolores.
Il n’est jusqu’au prestige éphémère attaché au régional de l’étape qu’ils ne s’appliquent à saper. Le jeune Anglade était à peine sorti du rang qu’on lui dépêchait Stablinski. Celui-ci, embusqué dans la roue de son petit confrère, s’arrangea pour lui souffler la prime du Souvenir Henri-Desgrange et transformer cette promenade des Anglade en cavalier seul. »
C’était bien dans les habitudes du « Père Stab », coureur de grande classe qui gagna un championnat du monde et quatre championnats de France, connu aussi pour sa rouerie dans les stratégies de course.

Tour 1957 Cannes-Marseille Faron blog 2Tour 1957 Cannes-Marseille le FaronTour 1957 Cannes-Marseille EsterelTour 1957 Stablinski Cannes-MarseilleTour 1957 Cannes-Marseille blog 1Tour 1957 Cannes-Marseille blog 2

Lors de l’étape suivante, entre Marseille et Alès, « nous avons traversé la Crau, frôlé, à deux kilomètres près, le moulin d’Alphonse Daudet, passé le Pont du Gard, après avoir franchi le Rhône entre Tarascon et Beaucaire. J’aime décidément mieux cette Provence-là que la Provence calcinée des Alpilles. Question de goût. Je doute qu’Anquetil et Forestier aient apprécié les charmes touristiques de cette étape venteuse –le mistral soufflait dru- et enfin fraîche… Mais je suis sûr que Bauvin l’a trouvé très jolie. Amiel a bien raison quand il dit qu’un paysage est un état d’âme. »

Tour 1957 Marseille-Alès  martiguesTour 1957 Pont du Gard blogTour 1957 Marseille Alès pont de Beaucaire blogTour 1957 Marseille-Alès pont Tarascon blogTour 1957 Defilippis à Alès blog

André Chassaignon poursuit : « Nous sommes, ce soir, dans un des hauts lieux du protestantisme. Au temps où Alès s’orthographiait Alais, Richelieu y signa la paix avec eux. À 16 kilomètres de là, nous pourrions visiter, si nous en avions le loisir, le mas Soubeyran, le fameux musée du désert où nous retrouverions les traces de la guerre des Camisards, après la révocation de l’Édit de Nantes.
Vous pensez bien que ce n’est pas par veine gloriole d’érudition que je vous accable ainsi de souvenirs historiques. Je l’avoue tout bonnement : le Petit Larousse et le Guide Bleu sont dans ma valise pour rafraîchir mes souvenirs scolaires si besoin est, et il est souvent.
Pour dire le vrai, je me souvenais du traité d’Alais, mais j’avais totalement oublié ses stipulations. Le dictionnaire me les rappelle opportunément : le Grand Cardinal accorda aux sujets rebelles de sa Majesté un édit de grâce qui leur laissait la liberté de conscience, mais supprimait leurs privilèges politiques, notamment leurs places de sûreté.
C’est très exactement la position qu’adoptent, dans une chambre contiguë à la mienne, en l’hôtel où gîte l’équipe de France, M.M. Jacques Anquetil et Jean Forestier à l’égard de l’hérétique Gilbert Bauvin. Ils sont tout à fait d’accord pour laisser à Bauvin sa liberté de conscience. Ce petit brun au nez pointu est libre de penser que Louison Bobet est un plus grand champion que Jacques Anquetil et que lui-même est un plus grand champion que Bobet, mais les privilèges politiques : pas touche ! Et quant aux places de sûreté, c’est-à-dire au maillot jaune et à son delphinat, mêlez-vous de ce qui vous regarde, et ne venez pas remettre en question les situations acquises.
Si Anquetil et Forestier sont parfaitement catholiques en ce qui les concerne, ils sont furieusement protestants à l’égard de Bauvin. Et le brave Marcel Bidot tente là-dedans de jouer les conciliateurs et prêche vainement la tolérance. Il risque d’avoir, hélas, le sort commun aux pacifiques : être voué à l’exécration publique par l’un et l’autre des partis.
La cause de cette grande colère est une échappée dans laquelle Bauvin s’infiltra pour tirer les marrons du feu. Passe encore qu’il l’eût fait avec quelque Anglade ou Ruby ! Cela n’eût point tiré à conséquences, mais n’y avait-il pas dans cette échappée, Loroño qui a repris dix minutes sans avoir donné un coup de pédale, comme on dit par euphémisme pour signifier qu’il ne s’est pas dépensé outre mesure ? N’y avait-il pas aussi Defilippis, qui n’est pas à dédaigner, et Barone et Adriaenssens ? On conçoit l’amertume d’Anquetil et son confrère. Pis que tout, il y avait, à l’origine de l’affaire, l’excellent Stablinski (quand je vous disais que c’était un sacré rusé ndlr), tout émoustillé par sa réussite de la veille, et Darrigade.
Vous avez bien lu : Darrigade, le Pollux de ce Castor, le Pylade de cet Oreste qu’est Anquetil, était de ce coup-là ! »
Les journalistes sportifs (de cette époque) avaient un sacré talent pour nous passionner à propos d’une étape plus encline à la promenade.
Antoine Blondin s’apitoya plutôt sur le sort d’un sans grade Trochut, celui-là même qui avait connu son heure de gloire à Metz :
« Trochut boudait en rangeant ses affaires. Long et mince, sous la bure gris fer qui sert de survêtement uniforme aux coureurs, on l’aurait pris pour un séminariste excommunié, n’étaient ses arcades sourcilières ombrageuses et les cicatrices qui cernaient ses yeux obliques aux paupières gonflées par les larmes et le vent. On avait contrarié sa vocation.
« C’est le vent, répétait-il, j’étais seul dans le vent. »
Dieu sait qu’il soufflait aujourd’hui sur la Crau et sur les Cévennes, agitant les tuiles rousses des mas, courbant les cyprès, imprimant au paysage les contours torturés d’une campagne toscane peinte par Vlaminck. Ce vent portait sur le sort de l’homme abandonné l’ultime pesée du destin.
Dès avant le départ, dans les rues de Marseille, Trochut avait fait une chute en compagnie de Friedrich. On avait retardé la course pour les attendre. Ce sursis était vain. Par une péripétie étonnante, ces deux coureurs devaient retomber à nouveau, chacun de son côté, quelques kilomètres plus loin. Cette fois, c’est Baroni qui était entré de plein fouet dans Trochut. Le jeune menuisier des Charentes se releva, la hanche rabotée, fâcheux retour des choses ;Il n’en continua pas moins sa route, loin du troupeau, livré aux éléments, perdant pied de minute en minute … »
Le lendemain, les coureurs quittèrent Alès la cévenole pour Perpignan la catalane :
« Nous avons traversé Sète à midi précis et salué le cimetière marin à l’heure où :
« Midi le Juste y compose de feux la mer : la mer toujours recommencée … »
Sur notre gauche, à perte de vue, s’étendait :
« Ce toit tranquille où picorent les focs. »
Ne comptez pas qu’après Paul Valéry, je (André Chassaignon ndlr) vous décrive la mer à Sète. Le moindre sens du ridicule m’en dispensera. Que dire de plus ? Rien. »
Si, tout de même, à titre personnel, une pensée pour mes regrettés tante et oncle et d’inoubliables étés en leur compagnie sur l’île singulière.

Tour 1957 à Sète blog

Preuve encore qu’il ne se passe rien sur la route du Tour, Maurice Vidal, dans sa chronique éminemment sociale évoque les fruits amers du Roussillon :
« Nous arrivions en Roussillon. Les villages catalans égrenaient leurs syllabes rocailleuses : Saint-Laurent de la Salanque, Torreilles. La route était bordée d’arbres fruitiers, disposés en rangs serrés, car nous traversions l’un des vergers de France.
Soudain, nous trouvons la route barrée. Le Tour de France allait-il être arrêté par une manifestation paysanne ? Les vignerons du Midi reprenaient-ils la lutte ?
C’est une idée qui nous passa bien vite en voyant une nuée de ravissantes Catalanes entourer nos voitures, nous présentant abricots dorés et pêches veloutées.
Vu la chaleur ambiante, les suiveurs manifestaient leur empressement à répondre à de si savoureux appels. Puis, des hommes suivirent, portant des cagettes remplies jusqu’au bord de fruits sélectionnés. Nous ne pouvions prendre, dans la voiture où nous avions à travailler, une caisse, si appétissante soit-elle.
Alors, le jeune paysan qui nous la tendait la mit presque de force sur nos genoux en disant :
– Prenez-la, j’en ai un camion plein . Et je ne sais pas quoi en faire.
Notre âme de citadin habituée à considérer le fruit comme un luxe assez lourd pour le porte-monnaie se révolta. Mais notre bienfaiteur, en même temps que la cagette, nous glissa un tract dans les mains. Je vous le résume :
La récolte des fruits bat son plein en Roussillon, et elle est dure à faire, car elle est abondante cette année. Or, les paysans Catalans, après avoir, en travaillant du lever du jour à la tombée de la nuit, arraché le fruit à son arbre nourricier, doivent jour après jour, en jeter une grosse partie qui n’a pu se vendre et a pourri dans les caisses.
Oui, vous avez bien entendu, citadins, mères de famille qui hésitez à offrir un kilo de pêches payé 200 francs à vos enfants : en Roussillon, elles pourrissent toutes seules. Elle se vendent mal parce qu’elles sont trop chères, dites-vous ? Alors, sachez qu’elles ont été payées ces jours-ci aux paysans Catalans aux alentours de 10 francs le kilo.
10 francs le kilo pour celui qui travaille la terre, 200 francs à sortir pour le consommateur à l’autre bout de la chaîne. Et comme remède, on a songé à importer les fruits de l’étranger. »
Antoine Blondin a trouvé quelque intérêt sportif à cette étape. À travers les multiples escarmouches qui l’ont émaillée, il rend hommage à Jacques Anquetil « Sur l’aile de la tramontane », ce qui n’est pas pour me déplaire :
« « Madame se meurt ! … Madame est morte ! »Quelque chose de ce cri fameux affleurait déjà aux lèvres des témoins lorsqu’ils aperçurent le Maillot Jaune de Jacques Anquetil égaré dans le dernier paragraphe d’un peloton lâché par la tramontane. Il faut croire que l’affection nous est vite venue, avec elle, l’inquiétude, puisque, pour ce champion adolescent et, aussitôt, la panique préluda à l’oraison funèbre. Bons bougres, les Catalans rocailleux, perchés sur leurs petits cailloux, encourageaient ces garçons qui suaient sang et or pour la plus grande gloire du Roussillon, et sans y trouver malice, ils se réjouissaient tout bonnement à voir passer le Maillot Jaune en vedette américaine, de ce qu’il fut bien vrai que le meilleur vient à la fin. En somme, le dessert était somptueux…
… On se demandera longtemps ce que le chef de file fabriquait à la queue de ce deuxième peloton. Le vent obligeait les coureurs à rouler par petits groupes étirés, reliés entre eux par une membrane plus subtile que celle des frères siamois. Le poème se débitait en strophes, et c’était une ballade. Sans doute, lui manquait-il une chute, puisque Thomin dérapa sur une portion de bitume particulièrement aspergée par la sollicitude paysanne. Un coureur ne tombe jamais seul. Notre Anquetil se trouva naturellement pris dans les remous tétaniques qui s’ensuivirent. L’affaire se situait entre deux lieux-dits : Les Cabanes-de-Lapalme et Les Cabanes-de-Fitou. Désiré Keteller, âme damnée de l’équipe belge, envisagea sur le champ le parti qu’il pouvait tirer de la situation. Comme on dit, il cassa précisément la cabane et, s’offrant en lièvre à la meute plus ou moins consciente, plus ou moins grégaire, qui se lança à ses trousses, une fois le coup d’accélérateur donné, il n’y eut plus que le vide devant le groupe où se trouvait Anquetil.
L’effort vous masque. On ne saura jamais exactement ce qui se passait dans l’esprit du champion, tandis qu’il répertoriait les passagers médusés de ce radeau de la Méduse….
Peut-être Anquetil ne possède-t-il pas encore assez d’autorité, peut-être simplement a-t-il trop de classe. Ce fort en thème n’est pas un fort en gueule. Il choisit le parti qui lui convenait de faire son salut tout seul. Cela dura environ un quart d’heure, et ce fut beau comme un 400 mètres intercalé dans un marathon.
Sortir d’un peloton qui vous colle à la roue comme un caillot de chewing-gum est une chose, chasser derrière un peloton qui vous abandonne comme sous une cloche à plongeur en est une autre. Anquetil fit tout cela à la fois.
« Au revoir, messieurs … Bonjour, messieurs … Au revoir, messieurs ». Il sautait d’un groupe à l’autre, ainsi qu’on grimpe à une échelle de corde, avec entre chaque barreau un solo huilé d’énergie. Romeo n’avait pas le jarret plus allègre en escaladant le balcon promis. Les épaules larges et arrondies en voûte harmonieuse, les jambes brunes branchées sur quelque métronome, il évoquait, à de certains moments, le « passeur d’eau » de Verhaeren, celui qui lutte à contre-rames, un roseau vert entre les dents. Le petit Rohrbach, qui avait essayé de le suivre, ressemblait par contraste à un personnage désarticulé du guignol lyonnais.
Enfin, Anquetil revint à sa place, la première, au commandement … On évoquait cet Autre Anquetil, Georges celui-là, qui écrivit, voilà quelques années, un pamphlet intitulé Satan conduit le bal. Jacques aussi portait le pamphlet, c’est-à-dire le brûlot contre les murailles de la citadelle et lui aussi conduisait le bal … »
Je buvais encore du petit lait avec la peau, à défaut, à mon âge, de tremper mes lèvres dans un rosé de Corbières bien frais.
Le facétieux Roger Hassenforder, cette fois, dédaigna de faire trempette dans la Méditerranée et l’emporta au pied du Castelet.

Tour 1957 Alès-Perpignan BéziersTour 1957 Hassen gagne à Perpignan blog

André Chassaignon, toujours aussi poète, s’interroge en rêvant à la marquesa d’Amaëgui :
« Demain, nous serons à Barcelone. Je vais enfin pouvoir vérifier si Alfred de Musset eut raison d’écrire son fameux :
« Avez-vous vu, dans Barcelone/ Une Andalouse au sein bruni ? »
Non que j’aie la moindre intention suspecte à l’égard des personnes du sexe, Espagnoles ou non, mais j’ai toujours cru, jusqu’ici, que les femmes de Barcelone étaient des Catalanes. Cette Andalouse devait être là en touriste. Qui sait ? Elle était peut-être venue applaudir le Bahamontès du romantisme ? »

Tour 1957 entre Perpignen et Barcelone blogTour 1957 Figueras lle entre Perpignen et Barcelone blogTour 1957 chute avant Barcelone blogTour 1957 Privat avant Barcelone blog

tour 1957 Privat à Barcelone blog

À Barcelone, c’est pour René Privat, équipier de Anquetil, que retentirent des « sérénades à faire damner les alcades de Tolose au Guadalété « !
Antoine Blondin, qui adore l’aficiòn, dans sa chronique Tauromachines, cède la parole à deux paisibles toros (c’est ainsi que l’on orthographie les taureaux de combat) retraités croisés sur les Ramblas. Il est vrai qu’ils en connaissent un rayon depuis que Pablo Picasso a imaginé (en 1942) une tête de taureau en assemblant une selle en cuir et un guidon de vélo !
« C’est une petite ganaderia tranquille, où les toros retraités aiment à venir évoquer le passé devant une touffe de bruyère. Deux d’entre eux conversent à grands éclats :
« On vous verra demain à la feria de Montjuich ?
– Pour quoi faire ?
– Il paraît qu’il y a une course d’hommes.
– Nada ! Depuis la retraite de Bobet 1er et du grand Fausto, l’aficiòn est tarie. La course d’hommes dégénère … J’ai vu le paseo tout à l’heure, il ne roule même plus en éventail !
– Vous vous croyez encore au temps des cycles Gitane, ma parole !
– Et Plaza, où est-il ? Si vous croyez qu’on peut se passer de Plaza ! »
Alors, le premier toro sort le journal, chausse les bésicles qu’il s’abstient de porter en temps ordinaire par un reste d’élégance et dit avec un regard en-dessous à l’adresse de son vieux complice :
– Écoutez-moi, ça c’est l’opinion d’un spécialiste, et qui fait autorité en la matière.
Les autres toros, mine de rien, font cercle passionnément.
« Si le fameux élevage de Marcel El Bido domine l’actuelle temporada, il serait injuste d’en attribuer la cause à la faiblesse des cornupètes présentés par les autres éleveurs. Le mérite en revient principalement à Santiago Anquetil. Il a su châtier ses adversaires avec l’appui d’une cuadrilla dont l’insipidité n’est pas le fort. Elle maîtise mieux sa faena, la conduit plus longuement, la guide avec plus de moelleux qu’autrefois. Banal avec le premier, un Gaulino de don Frantz, faible des pattes dans la charge, il se acheta devant le quatrième, un Jaenssenz de Sylvero Maez, plein de bravoure et de noblesse, à l’issue d’une prestation presque entièrement exécutée de la jambe droite, qui se composa de naturelles et de galibieras qui portaient le sceau émouvant d’un très grand torero. Ayant corrigé une tendance inquiétante de lencorné à freiner la course sur la gauche, après qu’il eut dû lui céder du terrain, le diestro de Quincampoix, dans son beau maillot de lumière, plongea dans le berceau du guidon et provoqua la mort pour mieux la donner. Ce fut du travail chargé d’émotions qui lui valut un tour de piste et les deux oreilles sur lesquelles il peut dormir maintenant … »

Tour 1957 Barcelone Pellos touromachique blog

Je possède un peu moins de certitude que ce bovin espagnol, non pas Gilbert Bauvin, pas de mauvais esprit.
Il paraît que si mon champion « soigne ses Aubisquinas et ses Tourmaletinas, nul doute qu’il n’atteigne bientôt au sommet ».
Nous vérifierons cela dans le prochain billet. Car, vous reviendrez en troisième semaine, hein ?

Publié dans:Coups de coeur |on 11 juillet, 2017 |1 Commentaire »

Ici la route du Tour de France 1957 ! (1)

Le Tour de France ne me fait plus rêver. L’intérêt sportif est devenu affligeant de monotonie. Cachés sous leurs casques, lunettés par leurs sponsors, positionnés par les mouleurs de carbone, reliés par oreillettes à leurs directeurs sportifs, le regard vissé sur les données de leur cardio-fréquencemètre, les coureurs ont perdu leur visage et leur personnalité.
L’intérêt de la course réside souvent dans les chutes de plus en plus spectaculaires donc dramatiques. Car les maires du XXIe siècle ont été saisis d’une frénésie de construction de ronds-points, îlots directionnels, gendarmes couchés, caniveaux médians, chicanes en tous genres, qui provoquent des ravages dans le peloton.
Sans parler de dopage ou d’usage de vélos électriques, on crée, cette année, une polémique autour d’une combinaison utilisée lors du prologue contre la montre par les coureurs de l’équipe Sky. Elle provoquerait un « ajout aérodynamique » nommé Vortex, des bandes de petites billes d’air réparties sur les bras et les épaules.
Alors, chaque année, quand la grande boucle sillonne l’hexagone (et même un peu plus, le départ a été donné il y a quelques jours à Dusseldorf !), je conte pour vous les Tours de France de mon enfance, de mes sacs de billes, de mes petits coureurs en plomb, avec l’aide des brillantes plumes journalistiques de l’époque. Cela constitue d’ailleurs une forme d’hommage au talent littéraire, au-delà du compte-rendu strictement sportif, de ces derniers.
J’avais dérogé, l’an dernier, à cette tradition, sans doute avais-je ménagé mes lecteurs réfractaires au vélo après les avoir entretenu de ma visite à Castellania, le village où naquit et repose l’immense campionissimo Fausto Coppi.
Cette fois, plus qu’un demi-siècle, je vais vous plonger, soixante ans en arrière, au cœur du Tour de France 1957, ce choix n’est sans doute pas innocent, vous comprendrez bientôt pourquoi.
1957 : l’URSS lance le premier satellite Spoutnik, le traité de Rome jette les bases de la CEE, Albert Camus reçoit le prix Nobel de littérature, Sacha Guitry, Christian Dior et Humphrey Bogart nous quittent.
Et moi, j’ai dix ans !

« J’ai dix ans
Je vais à l’école et j’entends
De belles paroles doucement
Moi je rigole, cerf-volant
Je rêve, je vole
Si tu m’crois pas hé
T’ar ta gueule à la récré …

J’ai dix ans
Je vis dans des sphères où les grands
N’ont rien à faire, je vois souvent
Dans des montgolfières des géants
Et des petits hommes verts
Si tu m’crois pas hé
T’ar ta gueule à la récré … »

Des géants de la route et des petits hommes verts, j’en vois particulièrement un, dans son maillot couleur espérance Helyett-Leroux-Hutchinson, mon compatriote normand Jacques Anquetil, l’idole de ma jeunesse (je lui ai consacré plusieurs billets).
En principe, il doit effectuer ses grands débuts dans le Tour. Imbattable contre la montre, recordman de l’heure sur piste, il a gagné au printemps Paris-Nice la « course au soleil » et les spécialistes l’annoncent comme le successeur de Louison Bobet.

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C’est le sens de la couverture des magazines d’avant-Tour où l’on voit mon champion tenter d’arracher le maillot jaune à Louison Bobet triple vainqueur des Tours de France 1953, 1954 et 1955.
Lors de la parution de la revue, on ignore encore s’ils disputeront l’épreuve et dans quelle équipe. C’est encore le bon temps des équipes nationales et régionales avec les beaux maillots quasiment vierges de toute publicité (ah, le bleu nattier avec les bandes noire jaune et rouge de la tunique belge !).
« Les coureurs de valeur boudent l’équipe de France. Ce qui les intéresse, c’est de « faire leur course » quitte à gagner finalement moins d’argent que ceux qui acceptent la domestication au sein de la formation des Tricolores. C’est en somme une version moderne et sportive de la fable de La Fontaine « Le chien et le loup ».
Cet état d’esprit vient probablement de la rivalité qui oppose les coureurs de deux générations, celle des anciens dont les effectifs s’amenuisent, et celle des jeunes dont les rangs et les ambitions grossissent. On risque même d’en arriver, avec le Tour 1957, à une sorte de point de rupture entre les uns et les autres. La génération des super-cracks, des grands patrons du Tour, Bartali, Coppi, Koblet, Kubler, Ockers, Bobet, ne dispose plus que d’un représentant. Cette race des seigneurs de la route disparaît.
Bobet est le dernier maillon d’une chaîne dorée, qui a tenu bon jusqu’ici, mais qui pourrait bientôt craquer à son tour. Les coureurs de la jeune génération ont multiplié les assauts, depuis le début de la saison, pour que le suprême et non le moins valeureux représentant de cette glorieuse lignée, lâche prise, de même que tous ceux qui le soutiennent, par amitié, par intérêt ou parce qu’ils reconnaissent et acceptent sa suprématie. Mais ces offensives sont désordonnées : la nouvelle génération ne paraît pas encore avoir trouvé ses leaders, ses chefs. »
Vous constatez qu’il y a soixante ans, les cyclistes avaient déjà des velléités sinon de « marcheurs » du moins de « rouleur » pour sa propre pomme de Normandie en ce qui concerne Anquetil ! Il est hors de question pour lui qu’il se mette au service de Bobet et il envisage même un instant de courir sous les couleurs blanches à liserés rouges de l’équipe régionale de l’Ouest.
« Tout esprit de polémique mis à part, nous pensons qu’une préparation rationnelle du Normand aurait exigé qu’il fasse ses débuts dans l’équipe de France aux côtés de celui dont il pouvait le plus apprendre. Les événements ne l’ont pas voulu et l’intérêt spectaculaire du Tour 57 y gagnera sans doute. »
Les événements, c’est du côté de l’Italie qu’il faut regarder. Louison Bobet est en train de perdre le Giro pour un pipi. L’ange de la montagne Charly Gaul pose son vélo contre un arbre dans l’ascension du Monte Bondone, et soulage sa vessie. Mais Bobet et Geminiani en profitent pour lui mettre dix minutes dans la vue. Gaul, fou de rage, dresse alors un doigt vengeur vers les deux Français : « Avant d’être cycliste, j’étais garçon boucher, tueur aux abattoirs. Et je n’ai pas perdu la main ! » Le Luxembourgeois va s’acharner à faire perdre Bobet qui, pour dix-neuf secondes, ne devient pas le premier Français à remporter le Tour d’Italie, un exploit … qu’Anquetil réalisera trois ans plus tard.

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Conséquence collatérale de ce besoin naturel, Louison Bobet, très déçu, renonce à s’aligner au départ du Tour de France, ce qui résout pas mal de susceptibilités.
Antoine Blondin résume avec philosophie : « Quoiqu’il en soit, l’absence d’un favori incontestable, à la fois paratonnerre et drapeau, rassemble et confond, presse les uns contre les autres, les membres indécis du troupeau. Jamais le peloton n’aura mieux qu’aujourd’hui mérité son nom. ».
J’ai dix ans, je trépigne d’impatience, le Tour de France, c’est quelque chose à l’époque, comme Georges Duthen l’écrit dans But&Club :
« Comme chaque année, au seuil de l’été, une étrange excitation gagne tout le pays, grandes villes et hameaux, la population des plaines et des montagnes, ouvriers et paysans, hautes personnalités ou gens de modeste condition, enfants et vieillards. Nul n’échappe à cette fièvre que provoque chroniquement l’approche du Tour de France et qui ira crescendo à mesure que se développera la plus formidable épreuve sportive de tous les temps. Après un demi-siècle, ses vertus ne sont pas émoussées. Il frappe toujours autant l’imagination au point de distraire, pendant un mois, leur attention de tout ce qui n’est pas le Tour… »
Surtout, en tout cas dans ma passion égoïste, avec Anquetil le Viking de Quincampoix (village situé à vingt kilomètres de mon bourg natal) au départ de Nantes !

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Maurice Vidal inaugure sa chronique trihebdomadaire de Miroir-Sprint « Les Compagnons du Tour » par une strophe d’un poème de René Guy Cadou :

« Pourquoi n’allez-vous pas à Paris ?
Mais l’odeur des lys ! Mais l’odeur des lys !
Les rives de la Seine ont aussi leurs fleuristes
Mais pas assez tristes, oh ! pas assez tristes !
Je suis malade du vert des feuilles et des chevaux … »

Les plus anciens d’entre vous ont probablement appris dans leur jeunesse quelques œuvres de ce remarquable poète. Fils d’instituteurs laïques, il naquit en 1920 à Sainte-Reine-de-Bretagne en Loire-Atlantique et fit ses études à Nantes, ce qui justifie probablement sa présence ici. Il chanta l’enfance, le monde rural, l’amour qu’il portait pour sa femme Hélène. Durant l’Occupation allemande, ses écrits, notamment le recueil Pleine poitrine, témoignent de son soutien à la Résistance et de sa dénonciation de la barbarie nazie. Il faut lire ses poèmes Ravensbrück et Les Fusillés de Châteaubriant. Il mourut prématurément à 31 ans, un 20 mars le premier jour du printemps. Une de ses anthologies est intitulée Comme un oiseau dans la tête, moi c’est un vélo vert qui allait rouler dans mon crâne pendant trois semaines jusqu’à Paris.

1957 carte du Tour

J’ai souvent dit que la légende des Cycles avait contribué à la bonne solidité de mon « socle de connaissances » (pour employer le jargon des technocrates « pédago »). Elle m’instruisait sur le relief, le climat, l’hydrographie, la population et même l’économie de notre douce France, je m’imprégnais de la qualité littéraire de certains journalistes sportifs, quand ce n’était pas aussi une bonne révision des nombres complexes pour calculer les écarts aux arrivées d’étapes et les moyennes horaires !

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1957-06-30+-+Miroir-SprintEquipe de France au départ de Nantes

 Ça y est, le 44ème Tour de France démarre pour gagner Granville terme de la première étape. Maurice Vidal nous narre l’infortune de deux compagnons du Tour qui venaient d’effectuer la campagne d’Italie au service de Louison Bobet.
« Devant le château de la Duchesse Anne, qui n’arrive pas à être rébarbatif, malgré ses murailles à mâchicoulis, ses tours de défense cernées de douves et son énorme fossé, les coureurs cherchaient l’ombre apaisante. Les Suisses, fidèles à Calvin, s’alignaient sous l’auvent d’une Église Réformée. Les Français faisaient une cure de silence à l’intérieur d’un autocar. Les Belges parlaient flamand, les Espagnols basque, catalan ou castillan et les « Luxembourgeois » anglais, portugais, autrichien et même luxembourgeois (faute d’un nombre suffisant de coureurs du Grand-Duché, une équipe « mixte » a été constituée ndlr).
Près de la tribune d’honneur, Pierre Barbotin coulait des minutes familiales.
– Je vous présente ma femme. Des amis …
« Pierrot » était chez lui. Il y semblait bien. Partir pour le Tour, c’est mourir un peu. Mais prendre le départ sur le seuil de sa porte, c’est trop cruel.
– Bah ! Je serai vite revenu, disait-il à la ronde.
Il pensait un mois. Le soir-même, sa femme le revit. Avec des larmes plein les yeux. Car les femmes de coureur ont ceci de commun avec les femmes de journalistes qu’elles savent qu’un mari qui revient du Tour avant l’heure est un guerrier vaincu.
Claude Le Ber se trouvait dans la situation inverse. Il partait du pays voisin pour gagner le sien. L’entrée en Normandie, il entendait la claironner. Lui qui d’ordinaire représente à lui seul (ou presque) sa province, voyait cette fois son étoile pâlir du côtoiement d’un Anquetil, débutant de luxe.
Pour affirmer qu’il était encore le meilleur Normand du Tour, il partit en guerre. Hélas, il n’en revint pas.
Un deuxième homme du Giro disparaissait le premier jour… »
La victoire d’étape à Granville revint au Landais de l’équipe de France André Darrigade qui endossait donc le premier maillot jaune … comme l’année précédente.
Je connus, mon transistor à l’oreille, une légère frayeur avec la chute de « mon » champion, heureusement sans gravité.

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Maurice Vidal, encore lui, continue fort en ce début de Tour :
« Michelet a dit de Granville : « Ce lieu original de grand vent, frais, salubre et de souffle héroïque, c’est celui où se heurtèrent l’Anglais et la Vendée –depuis 93- justement nommé la Victoire. »
Eh bien, Michelet a beau être un grand historien, il s’est mis le doigt dans l’œil jusqu’au coude. Car de grand vent, de fraîcheur, il n’y eut point. En fait de victoire, il y eut surtout une grande défaite. Quant à la bataille, elle eut lieu entre un petit Luxembourgeois qui se croyait un astre, et un astre qui n’aime pas beaucoup qu’on le regarde dans les yeux. »
La vedette de ce début de Tour de France est incontestablement l’exceptionnelle canicule qui règne sur les routes de Normandie (eh oui) entraînant des défaillances retentissantes et les dithyrambes les plus fous des journalistes. Selon les articles, le mercure monta à d’incroyables hauteurs ! Étaient-ce les prémices du réchauffement climatique qui inquiète aujourd’hui la planète ?

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Le quotidien L’Équipe ose qualifier l’épreuve dont il est l’organisateur, de … Tour crématoire !
Ce jeu de mots n’aurait sans doute pas été bien accepté trois décennies plus tard mais, pour vous rassurer, j’absous totalement son auteur Pierre Chany, l’une des plus grands plumes de la presse sportive (aujourd’hui encore, un prix littéraire portant son nom récompense, chaque année, le meilleur article de presse en langue française lié au cyclisme). En 1942, il prit le chemin des Maquis. Arrêté par des gendarmes français en décembre 1943 et emprisonné, il s’évada et rejoignit les Francs-Tireurs et Partisans (FTP). Il fut décoré de la Croix de guerre et reçut quatre citations.

1957-07-01Granville

L’été est chaud sous les maillots, en particulier sous celui d’un des grands favoris, Charly Gaul, l’Ange de la montagne, qui se brûle les ailes sous le feu du soleil normand.
Je vous livre les ardents propos de Roger Bastide dans But&Club :
« Le feu du ciel s’est abattu sur le Tour de France 1957, de Normandie aux Flandres, les verdoyantes prairies du Bessin, elles-mêmes ne lui ont fait l’aumône que d’une fraîcheur purement illusoire. Le goudron brûle, crisse sous les roues, se rebiffe et postillonne sur les corps des coureurs de noires éclaboussures douloureuses. Ils en sont imprégnés de ce goudron, jusque dans leurs sourcils après la douche la plus minutieuse. On roule la bouche sèche, le regard vague, le visage ruisselant et figé. On n’arrive plus à saliver pour faire passer une banane ou une tartelette dans le gosier et l’on a soif, soif, soif … On a vu la réapparition de la feuille de chou sous la casquette ou du couvre-nuque en toile. On perce des trous dans les bouchons des bidons pour se vaporiser le visage, les bras, les cuisses et l’on se fait asperger de jets d’eau chaque fois qu’on en trouve l’occasion le long de la route calcinée. On économise l’eau de ses bidons avec une prévoyance de vieux chamelier du désert. On essaie de boire le moins possible. L’homme qui a su garder plus longtemps que les autres son thermos plein de liquide est soudain observé avec des regards assassins. On a vu des amis de vieille date sur le point de se battre pour quelques gouttes refusées. Chacun pour soi… Malheur à celui qui se laisse distancer, qui se retrouve seul : loin derrière, c’est pire que la marche des blindés de Montgomery dans le désert eut dit Pierre Brambilla qui s’y connaît pourtant en matière de souffrances vélocipédiques. Les données habituelles sont bouleversées, ce n’est plus la qualité musculaire qui intervient en premier lieu mais la volonté de durer un quart d’heure de plus que l’autre. Et l’on a assisté à des renoncements aussi prématurés qu’inattendus, à des défaillances brutales surmontées parfois avec un courage admirable. Film varié aux rebondissements imprévisibles …
Charly Gaul, l’un des grands favoris, a abandonné dans la deuxième étape Granville-Caen … »

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Voici le récit de la bataille de Briquebec par Maurice Vidal dans le magazine concurrent Miroir-Sprint :
« Avec un nom qui claque comme un coup d’arquebuse, l’air devait sentir la poudre. Nous nous étions arrêtés là, pour le site du lieu, dominé par un château moyenâgeux où les visiteurs du soir doivent secouer leurs chaînes à l’envi. Il pouvait se passer quelque chose. Ce fut le cas.
Devant, ils étaient treize échappés, et cela devait porter malheur à quelqu’un. Puis, derrière eux, juste à cet endroit, une attaque partit. Jean Bobet dit « Monsieur Frère » (de Louison ndlr) et Antonin Rolland, fidèle lieutenant de Louison, déclenchaient les hostilités.
Il serait sensationnel d’écrire qu’ils avaient vu Gaul en difficulté et que leur attaque était délibérée, vengeresse. Plus simplement, le hasard qui est un grand romancier, comme chacun sait, avait noué le drame, un drame racinien avec mort d’homme.
Donc Gaul était en difficulté. Souffrant d’une chaleur effroyable qui faisait couler (mais oui) le goudron de la route comme un camembert du pays, ne pouvant rien absorber que du liquide, il commençait à souffrir de crampes d’estomac. Il se trouvait à l’avant-dernière place.
Lorsque Jean Bobet et Rolland passèrent sur le 14 dents, il perdit d’un coup deux mètres, dans une côte ridicule. En passant sous la grande tour du château, il était perdu. Plusieurs équipiers se laissèrent alors glisser : Kemp, son ami, Ernzer, son ex-ennemi, Robinson l’Anglais. Tout de suite, Charly voulut les renvoyer.
– Allez-vous-en, je ne veux personne. Partez …
Ils restèrent jusqu’à Cherbourg. Déjà les motos-vautours ronronnaient autour du vaincu … La radio du Tour, qui a bouleversé ses habitudes, et ne laisse rien passer, répétait sans cesse :
– Allo … Allo … le 56 … Je répète … le 56… Charly … Gaul… a été décroché.
Lorsqu’il entendit cette phrase étonnante, Marcel Bidot (directeur technique de l’équipe de France ndlr) bondit dans le peloton. Gaul était vulnérable, il fallait utiliser sa défaillance pour l’éliminer. Le signor Binda fit le même raisonnement, et le señor Puig. Et bientôt, Français, Italiens et Espagnols étaient à l’attaque, sans réserve.
Et pourtant Gaul revint. À l’entrée de Cherbourg, il recolla aux dernières places du peloton. S’il avait pu monter encore, passer vers l’avant, se montrer à ses adversaires, il était sauvé. Mais la traversée de Cherbourg était difficile, malaisée, et Charly dut rester accroché à la queue du monstre.
Si bien que, lorsque vint la côte qui marque la sortie de Cherbourg, la bataille reprit. Et Gaul, l’ange de la montagne, fut lâché à nouveau …
Jean Bobet et Antonin Rolland apprirent avec surprise qu’ils avaient fait perdre le Tour à Charly Gaul. Le Giro se terminait dans la presqu’île du Cotentin !
Maintenant, Charly était derrière. Au bout de la route, il n’y avait plus rien que le bleu trop éclatant du ciel. Les roues enfonçaient dans le goudron liquide. Bientôt, Charly mit pied à terre : « Je ne peux plus … J’arrête ! »… »
Antoine Blondin y alla également de son couplet :
« L’homme au marteau n’a pas fait maigre ce vendredi. Parmi tant d’autres qui encombraient le corbillard-balai, il s’est donné une victime de choix en la personne de Charly Gaul. Escorté par Kemp et Ernzer, et reformant avec Morn, mais pour quel destin contraire, le drôle de quatuor du dernier championnat du Luxembourg, l’ancien archange des abattoirs, abattu cette fois, a connu dans un grand climat de solitude un calvaire où il n’était plus question de faire prendre une vessie pour une lanterne rouge, mais de lutter pour l’existence la plus élémentaire.
Chacun pour sa croix : celle de Charly Gaul, en or et minuscule, brimbalait autour de son cou. Elle semblait peser cent kilos et entraînait sa tête dans un dodelinement pendulaire par où il disait non et non à chaque coup de pédale.
Même ses adversaires, ou du moins désignés comme cela, s’émouvaient à ce spectacle. D’obscurs porteurs d’eau jouaient à ses côtés les soubrettes de comédie et les mouches du coach auprès de son directeur sportif. Lui les laissait se prévaloir de ces ultimes relations. Ainsi, ouvre-t-on à deux battants les portes de la maison où vont régner l’abandon et la déshérence. »
Finalement, Charly Gaul disparut du côté d’Isigny et certains firent leur beurre de son coup de pompe magistral. Le soir, Charly avait retrouvé toute sa vigueur pour s’informer auprès du personnel de l’hôtel des heures de train en direction du Luxembourg.
J’ai déjà consacré un billet sur Charly Gaul à partir du livre très personnel et même émouvant de Lionel Bourg L’échappée : http://encreviolette.unblog.fr/2015/02/11/lionel-bourg-sechappe-avec-charly-gaul/
Le champion grand-ducal accomplit ses plus grands exploits dans des conditions atmosphériques dantesques. L’écrivain Christian Laborde en brossa un portrait très lyrique dans son livre L’ange qui aimait la pluie … (et aborrhait le soleil de Normandie) !
L’abandon de Gaul mit en veilleuse la victoire à Caen et la prise du maillot jaune par René Privat, un valeureux coureur ardéchois surnommé Néné la Châtaigne, vainqueur notamment de Milan-San Remo, un des monuments du cyclisme. C’était le second succès en deux étapes d’un coureur de l’équipe de France.
André Chassaignon avoue volontiers : « Ce qui m’a le plus surpris, cependant, ce n’est pas la défaillance de Gaul, ni l’effort splendide de Privat … Ce qui m’a le plus frappé, c’est un détail extraordinaire qui en dit long sur la fascination que le Tour exerce sur le public.
Pendant la fugue de Privat, nous avons vu un champ d’avoine qui brûlait. L’écrasante chaleur, quelque imprudence de fumeur, je ne sais, avait mis le feu. De la route, on voyait une fumée grise monter vers le ciel d’un bleu insoutenable. De la voiture, on sentait l’âcre odeur des herbes brûlées. À 500 mètres de là, il y avait un village. Sur les bas-côtés de notre itinéraire, comme dans la rue, il y avait foule. Eh bien, nul ne faisait attention à l’incendie. Les gens frénétiques ne criaient pas « Au feu ! », ils criaient « C’est Privat ! Allez Privat ! … »

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René Privat nouveau maillot jaune

La razzia tricolore allait se poursuivre.
Le lendemain matin, avec sa tête, Anquetil le « chronomaître » de la spécialité, l’équipe de France remporte la course contre la montre par équipes autour de l’hippodrome de la Prairie à Caen.
La demi-étape de l’après-midi conduit les coureurs à Rouen. Ce pourrait être une formidable aubaine d’apercevoir « mon champion » en chair et en os si nous n’étions pas le samedi 29 juin et … à cette époque, nous avions classe le samedi après-midi ! Il n’était pas question de faire l’école buissonnière, surtout quand on est fils de professeur et de directrice de collège.
Rêvais-je à quoi, cet après-midi là, sur les bancs de la communale ? Je vous laisse entre les mains d’André Chassaignon :
« Le ciel est bleu ardoise. De ma fenêtre grande ouverte, car il fait une température d’étuve, bien qu’il soit près de onze heures du soir, j’ai sous les yeux le prodigieux décor formé par le Gros Horloge, la cathédrale de Rouen et l’église Saint-Ouen illuminée dont la tour couronnée hisse dans la nuit ses pinacles aigus. En me penchant, je puis apercevoir la masse sombre du Palais de Justice. Alors le Tour de France …
C’est un accordéon publicitaire qui m’y a ramené. La caravane, insensible aux beautés du gothique flamboyant, tient à faire savoir aux rouennais, même à cette heure tardive, que le Tour de France est dans la ville. Qui eut dit, moi qui déteste l’accordéon –Yvette Horner me le pardonne !- que cet instrument me rappellerait à mes devoirs. Sans lui, j’aurais profité de la douceur de l’heure et je me serais perdu dans la contemplation de ce merveilleux. Merci donc au joyeux accordéoniste.
Tout bien considéré, les Rouennais n’avaient pas besoin de ce succédané d’orchestre pour comprendre que Jacques Anquetil avait gagné l’étape. Ils étaient … ma foi, je n’en sais rien, je renonce à dénombrer le public, disons cent ou deux cent mille à le savoir. Dans les cent trente cinq kilomètres qui nous ont conduits du circuit de la Prairie (Calvados) au Pont Corneille ( Seine-Maritime), la caravane n’a entendu qu’un cri : « Il est là ! ». Cela signifiait que Jacques Anquetil caracolait dans le peloton de tête en compagnie de Privat, Walkowiak, Bahamontès, Nencini, Astrua, Christian (vous ne le connaissez pas, c’est un Autrichien annexé par la Suisse et qui est deuxième ce soir au classement général) et tutti quanti … »

Tour 1957 Anquetil à Rouen blog 2Tour 1957 Anquetil à Rouen blog 1Tour 1957 Anquetil et Frères Jacques blog

Quatre autres Jacques, frères poètes et fantaisistes de la chanson, félicitèrent Maître Jacques sur la ligne d’arrivée.
Blondin, peut-être terrassé par l’absorption de trop de boissons alcoolisées fatales sous la canicule, ne rédigea aucune chronique sur le premier succès d’Anquetil, le régional de l’étape, dans la grande boucle. Quant à moi, trouvai-je le sommeil ? Oh quelle nuit ! chantait Sacha Distel.
Cinquante ans plus tard, lors du passage du Tour 1997 à Rouen, pour marquer le dixième anniversaire du décès du champion, le quai Pierre Corneille, un Rouennais lui-aussi, fut rebaptisé en quai Jacques Anquetil. Une reconnaissance à la Pyrrhus aurait pu souffler son collègue Racine ou, pour rester en famille, son frère Thomas Corneille qui écrivit aussi une tragédie sur le roi d’Épire !

Tour 1957 Anquetil  rêve au maillot jaune1957-Entre Rouen et Roubaix

Le lendemain, c’était dimanche, jour du (nouveau) seigneur Anquetil : cette fois, avec mon père, nous pûmes aller saluer les géants de la route à Neufchâtel-en-Bray, à une quinzaine de kilomètres du domicile familial.
C’est l’occasion pour Maurice Vidal de nous concocter un article made in Normandie :
« Il paraît que c’est exactement du côté de Blangy qu’on quitte le Bocage Normand. Depuis le temps que j’eus l’âge de rêver et vous savez comme on rêve jeune, j’ai associé l’idée du repos, des vacances, de la fraîcheur à ce joli mot : Bocage. Essayez vous-même : Bocage. Vous verrez qu’en le répétant, on baigne dans la verdure. Vous êtes au milieu des prés normands qu’on ne saurait comparer à toute autre sorte de prairie. Un pré légèrement en pente, afin que le passant le voie mieux, et bordé de haies.
Les haies, voilà ce qui fait le charme et l’originalité du Bocage. Je ne sais pas si, de toutes les belles choses champêtres dont peut rêver un habitant de la banlieue ouvrière de Paris, il n’y a pas, en premier lieu, les haies qui n’appartiennent vraiment qu’aux plus belles campagnes. Derrière ces haies, il y a des pommiers, bien sûr. Presque dans chaque pré, le même nombre de pommiers.
Et sous chaque pommier, il y a, sur notre passage, une famille normande. Il ne faut pas confondre les paysans du Bocage avec ceux de n’importe quelle région. Voir un paysan sur le bord de son champ, c’est bien souvent évoquer la dureté du labeur, l’épuisant travail jamais fini, cette lutte harassante entre l’homme et les saisons, qui finit toujours de la même façon. Ici, le paysan s’appelle plutôt un fermier. Il a sans doute autant de travail, et ce n’est pas sa faute si la coquetterie de ses fermes, la douceur de ses horizons, ont si souvent inspiré les poètes et les troubadours. Lesquels, on le sait, n’ont jamais su comment poussait le blé, ou comment se fabriquait la bolée de cidre … »
Attention au cidre brut bien frais par temps de canicule ! Le sage Maurice Vidal en aurait-il abusé, il semble un peu excessif dans ses propos sur le chemin de Roubaix :
« Il faisait 50° dans le Bocage, mais enfin il y avait parfois de l’ombre. Mais, comme je vous le disais, à Blangy, on franchit un petit pont sur une rivière d’opérette qui se nomme la Bresle, et on se trouve dans le Nord. Et, par ces temps de damnation, passer dans le Nord vous a un petit air de menace qui vous fait chaud dans le dos, et ailleurs. À Abbeville, même l’église, temple de la fraîcheur, est en style flamboyant, c’est tout dire. Les chroniqueurs sportifs ont inventé l’Enfer du Nord. Mais dans le Tour 1957, l’enfer était partout. Et il faisait vraiment trop chaud. Un sirocco de panique soufflait sur la caravane …

1957-07-01+-+But+et+CLUB+-Bahamontès

… Un grand d’Espagne, nommé Miguel Poblet, était en train de rendre son âme coriace de routier. Puis c’était au tour du plus beau personnage de Romancero dont nous ait fait cadeau le sport cycliste, Federico Bahamontès le Magnifique, assommé, oh ironie ! par une boisson, ou plus exactement, par son contenant (une bouteille d’un spectateur ndlr). Où irons-nous ? Enfin, le Flamand De Bruyne, retrouvant dans le malheur le compatriote du duc d’Albe, le bourreau des Flandres, s’écroulait sur le bord de la route.
L’affaire devenait chaude ! Le combat allait-il cesser faute de combattants ? Vers l’arrière, les motos-vautours tournoyaient à l’envi. Les photographes manquaient autant de pellicules que les coureurs manquaient d’eau. Le sensationnel devenait d’une écœurante banalité.
Je sais qu’on vous a presque tout dit sur cette affaire. Mais il faut bénéficier du recul du temps pour comprendre que nous avons vécu là un grand morceau d’anthologie de ce Tour de France qui n’est pourtant pas avare de sensations. C’est Chaillot qui nous disait :
– Quand nous en serons à suivre notre 30ème Tour de France et que nous dirons aux journalistes débutants : en 1957, le thermomètre est monté jusqu’à 60°, et nous avons vu ce que nous avons vu, ils nous plaindront comme on plaint toujours les vieux confrères qui commencent à radoter.
Et c’est vrai. Un autre journaliste m’a dit :
– J’ai vu De Bruyne écroulé, les yeux blancs, près de l’abandon. Puis, après le ravitaillement, je l’ai vu exploser. Et quand je dis exploser, j’entends qu’il ne fallait pas d’allumette enflammée dans le secteur. Il y a ceux qui croient et ceux qui ne croient pas. Il y a les poètes et les matérialistes. Il y a l’Évangile du cyclisme selon Saint Jean, et selon Saint Thomas qui ne croyait que ce qu’il avait vu, et encore …
Je me refuse de me placer, puisqu’aussi bien mes fonctions dans la course ne sont pas de vérifier ou d’affirmer, mais de livrer des impressions ; et s’il fallait choisir, je choisirais de croire. Je ne pense pas que lorsque je serai vieux, je dirai :
– Ce jour-là, la chaleur était si forte et les hommes si déprimés que plusieurs champions ne durent leur salut qu’à l’absorption de stimulants.
Je dirai, et les années passées, qui donnent tant d’indulgence et de poésie, pour le monde avec moi :
– Le 30 juin 1957, nous avons vécu l’une des plus terribles journées du Tour. Et les exploits que nous avons vus sont à peine croyables.
Tant il est vrai qu’il faudra prendre certaines précautions oratoires pour commencer leur récit. »
Antoine Blondin, qui a retrouvé toute sa verve, pastiche la scène du balcon de Cyrano de Bergerac pour illustrer la résurrection de Fred De Bruyne qui, miraculeusement ramené dans le peloton par son fidèle coéquipier Désiré Keteleer après des heures d’alternatives et de fortunes diverses, va s’envoler de ses propres ailes enfin retrouvées et terminer l’étape à la dixième place :

(De Bruyne, hagard, se laisse aller en roue libre au moment où il allait recoller à la course)

DE BRUYNE
Ami, je n’en puis plus ; déjà, dès Quincampoix,
Le goudron sous mes roues collait comme la poix.
Est-ce encore loin Roubaix ? Je ne sais où nous sommes.
KETELEER
Accroche-toi, morbleu ! Nous sommes dans la Somme.
Et, au bout de la Somme, il y a l’addition
Nous les ferons souffrir, sitôt que la jonction
Sera chose accomplie. Le grimpeur de Tolède,
Bahamontès …
DE BRUYNE
Quoi donc ?
KETELEER
Vois : il appelle à l’aide !
DE BRUYNE
Mais la côte, jamais je ne la gravirai,
Doullens des douleurs …
KETELEER
Ça, Fred, on me l’aurait dit …
Monte à ta main, te dis-je, regarde Lauredi,
Mets ta casquette, bois, respire un bon coup, monte !
DE BRUYNE
J’ai les jambes en coton …
KETELEER
Il n’y a pas de honte.
Prends ma roue, je serai pour toi un bouclier …
(À ce moment, De Bruyne, qui est entré dans le peloton, passe en tête, accélère et s’enfuit …)

Au vélodrome de Roubaix où s’achève traditionnellement la grande classique Paris-Roubaix, c’est un autre belge Marcel Janssens qui l’emporte. René Privat conserve son maillot jaune.

Tour 1957 Keteleer et De Bruyne blogTour 1957 Janssens à Roubaix blog

Tour  1057 Hollenstein canicule blog

La canicule a fait des dégâts. Il ne reste à Roubaix que 89 coureurs sur les 120 qui ont pris le départ à Nantes, quatre jours plus tôt.
« Depuis un bon moment, le ciel devenait jaune soufre et gris fer. L’orage qui s’annonçait fut d’un romantisme à ravir Chateaubriand, grand amateur de ces phénomènes naturels. » L’étape suivante entre Roubaix et Charleroi, outre qu’elle fut excessivement animée, connut son premier orage au point que Blondin intitula sa chronique du jour La saucée des géants.
L’équipe de France engrange de nouveaux succès. L’étape revient au Lorrain Gilbert Bauvin second du Tour de France précédent derrière l’inattendu mais néanmoins valeureux Roger Walkowiak. Et, vous imaginez mon indicible joie, Anquetil endosse le premier maillot jaune de sa carrière. Quel bel été !
André Chassaignon choisit, pour rendre hommage à mon champion, un angle surprenant :
« Je sens que vous allez me demander si Anquetil –qu’il est beau garçon, dans son maillot jaune tout neuf !- va gagner le Tour de France. Je vous répondrai que je n’en sais rien. Je vous livrerai seulement un détail minuscule, duquel vous tirerez telles conclusions qu’il vous plaira. La Belgique est un pays à tramways et les rails de tramway, on le sait, sont la terreur des cyclistes. Il y en avait beaucoup sur la fin du parcours, histoire de compliquer encore un peu la tâche des coureurs. Lancé à cinquante à l’heure, sous l’orage, dans « l’enfer du Hainaut » après 160 kilomètres d’échappée et l’ascension du Mur de Grammont –que certains concurrents ont terminée à pied- Anquetil prenait la précaution de tendre la main, droite ou gauche, selon le cas, pour signaler aux motos d’escorte qu’il allait prendre un rai de biais. Je ne sais pas si vous concevez ce qu’il faut de présence d’esprit pour songer à assurer ainsi sa sécurité, alors qu’on est en plein effort. Je vous avoue que c’est par là que Jacques Anquetil m’a le plus étonné aujourd’hui. »

Tour 1957 Mur de Grammont blogTour 1957 Anquetil en jaune blog

Le lendemain, en direction de Metz, le Tour fait un sacré clin d’œil à la poésie et l’Histoire. Quand je vous affirmais que le cyclisme cultivait les gamins qui s’y intéressaient de près, voici pour preuve un extrait de l’article d’André Chassaignon … :
« Mon cœur a balancé toute la journée entre les poètes et les militaires. Nous avons traversé la forêt d’Ardenne, chère à Shakespeare, Charleville, ville natale d’Arthur Rimbaud, et sonnes arrivés à Metz en passant sur le circuit terminal devant la maison de Verlaine, statufié en buste quelques dizaines de mètres plus loin à l’ombre du mirador d’arrivée. Je le signale à regret : ni Trochut, ni Lauredi, ni Bertolo et pas davantage Christian ou le peloton ne levèrent la tête pour déchiffrer l’inscription en lettres d’or sur une plaque de marbre : « Ici naquit Paul Verlaine ». Ils ne pensaient qu’aux sprints.
Cette indifférence à la poésie m’incline à traiter plutôt l’aspect militaire de cette étape. Aussi bien, Verlaine était-il fils d’officier. Et si Rimbaud a une réputation d’antimilitariste bien établie, l’armée la lui a pardonnée en faveur du « dormeur du val ».
Rocroi, Sedan, Bazeilles, Metz … Comment n’aurions-nous évoqué les heures de triomphe et de tristesse de nos bataillons ? Imaginez-vous arrivant sur les hauteurs de Rocroi par un beau matin ensoleillé. Nous sommes le 19 mai 1643 ou le 2 juillet 1957, la date importe peu. Marcel Bidot (directeur technique de l’équipe de France, je rappelle ndlr), notre grand Condé, mérite une fulgurante victoire sur les Impériaux. Il a dormi sur son affût de canon et rêve de tapisser le Parc des Princes des drapeaux pris à l’ennemi. Feu à volonté sur l’Espagnol ! Justement, Bahamontès a pris la route verdoyante du Bois Bruly pour quelque col pyrénéen aux frais ombrages.
« Restait cette redoutable infanterie espagnole ! » se fût écrié Bossuet. Le panégyriste funèbre de Marcel Bidot devra chercher une autre image. On ne reverra plus Bahamontès de la journée…
Faute d’Espagnols, il faut trouver d’autres Impériaux. Les Italiens feront parfaitement l’affaire en l’occurrence. En attendant qu’ils se manifestent, le grand Condé –pardon, le grand Bidot- donne l’ordre au sergent Bouvet de repartir à l’assaut des places perdues la veille par un regrettable manque de liaison entre la troupe et le train des équipages. Le sergent Bouvet obtempère. Il est accompagné du 2ème classe Trochut, avec un t à la fin, ce qui le différencie du général dont le nom évoquait pour Victor Hugo le participe passé du verbe trop choir… »
Je passe le relais à mon vénéré Antoine Blondin qui intitule sa chronique Quatre de l’effronterie :
« Les régionaux sont, à la fois, les territoriaux et les légionnaires du Tour de France. On les veut folkloriques et aventureux, ce qui, à première vue, paraît peu compatible. On leur souhaite tour à tour l’esprit d’entreprise et l’esprit de clocher, ce qui, au bout du compte, fait beaucoup de vertus.
Je pense, d’ailleurs, qu’il faudra peut-être, un jour, leur chercher un autre nom, qui ne rende pas cette nuance imperceptible de restriction attachée à leur étiquette et fasse sonner plus haut leurs mérites de baroudeurs.
Depuis belle lurette, leur rôle, au répertoire, excède celui d’une tournée de province. Ils ont donné à l’épreuve son plus récent vainqueur (Roger Walkowiak n.d.l.r) et ont souvent mené la partie en d’autres occasions.
Cette année, pourtant, l’emprise en forme de couvercle que l’équipe de France fait peser sur la course ne leur avait pas permis jusqu’ici de se livrer à ces raids de commandos où ils excellent par tradition. Leur butin se soldait par quelques fourragères glanées par-ci par-là, aucune citation.
Aussi bien, la pente de nos esprits était telle que l’échappée du jour, groupant quatre « régionnaires », venus d’horizons différents, nous sembla, tout d’abord, une incongruité assez impudente, commise par des champions sortis du rang à la barbe des adjudants de semaine, ou d’une semaine…
… Sur le paysage truffé de casemates, de fortins et de cantonnements, où le nom de Sedan tintait comme un glas, où celui de Bazeilles claquait comme le fracas des dernières cartouches, l’âme de 1870 planait. La circonstance appelait un exploit de la part des francs-tireurs, que sollicitait à partir de Charleville l’ombre deux fois insaisissable d’Arthur Rimbaud, ancêtre de tous les francs-tireurs du monde, sur les lieux mêmes de ses vagabondages aux bords de Meuse.
C’est vraisemblablement pourquoi, après quelques escarmouches menées par un bataillon de chasseurs de fric, la visière tournée en protège-nuque, Lauredi, Bertolo, Groussard et Trochut s’emparèrent effrontément de la clé du champ de tir et s’élancèrent à travers la nature, avec, dans le regard, cette lueur de meurtre, et sans doute de Moselle, qui trahit la détermination des hommes aux abois.
Que Trochut, suivi d’un seul Groussard qu’il aimait entre tous, ait triomphé à Metz, cette issue possède la saveur unanimement appréciée d’une revanche sur l’histoire.
Il convient, en effet, selon toute probabilité, de considérer Trochut, hier encore inconnu, comme une réincarnation subite de Louis-Jules Trochu, général français devenu gouverneur militaire en 1870, avant la capitulation de Sedan. Ce phénomène est fréquent chez les généraux qui partagent avec les criminels le besoin irrésistible de revenir sur les lieux de leurs exploits. Toutefois, à l’inverse de ces derniers, il s’agit dans le cas des généraux en général et de Louis-Jules en particulier, de rectifier le fait accompli. À cet égard, la victoire de Metz, sans l’effacer complètement, atténue dans une large mesure l’outrage de Sedan.
D’autant plus que le général a obtenu, cette fois, la prime du plus combatif. Ce sont des rencontres qui ne s’observent pas tous les jours. »
Superbe chronique dédiée à ces coureurs des équipes régionales, ces sans-grades chers au bon peuple de France, qui animaient les étapes, et l’emporter parfois. Ainsi pour sa vaillante conduite au feu, le deuxième classe Trochut fut promu général d’un jour à Metz. Comme son presque homonyme, le participe passé … !

Tour 1957 Trochut à Metz blog

Les coureurs régionaux allaient encore être à l’honneur entre Metz et Colmar, comme en atteste L’après-midi d’un foehn vu par le même Blondin :
« Ce vent chaud qui soufflait sur la plaine d’Alsace prenait à revers les croupes moelleuses des Vosges, pillait l’haleine des sapins pour la porter dans d’intimes vallées, c’est le foehn, vent de terre, véhicule de légendes, qui par extraordinaire était précisément en train d’en dissiper une : celle du plus fantasque de nos champions, sorte de faune athlétique qu’on voit volontiers sauter d’un peloton à l’autre, avec, entre les dents, cette canette de bière qui est la flûte de Pan des coureurs déliés.
Roger Hassenforder n’est pas venu au monde par génération spontanée, on s’en doutait un peu, mais on ne voulait pas y croire : il y a, chez cette force de la nature, du cataclysme et du virus filtrant. Il bouleverse et il empoisonne du moins ses concurrents. Depuis ce soir, nous savons qu’Hassenforder procède de parents comme tout le monde et, que par surcroît, cet enfant terrible est un bon petit. Nous connaissons son papa, qui est venu le quérir au vélodrome dans un climat de fête de famille, couvant ce fils prodigue avec une sollicitude de père de l’Écriture, rendant à ce garçon d’avenir toutes les racines de son passé, un terroir. L’image d’un Roger Hassenforder, dégustant le veau gras sous la lampe, déconcerte. Elle a pourtant été patiemment espérée et conquise durant toute cette journée par un homme de parole.
La fièvre de Malt, qui s’est emparée de la caravane, aux abords de la brasserie de Champigneulles, était à peine conjurée, qu’un double souci partageait l’opinion. Les techniciens se demandaient si le petit archet, Nicolas Barone, allait détrôner l’impérial Anquetil, les sentimentaux s’attachaient davantage encore à la gageure tenue par Hassenforder d’une nouvelle victoire d’étape dans son fief … »
Maurice Vidal, plus détaché, a une vision sociale de l’étape :
« À Metz, un homme me disait : « Tout le monde plaint les coureurs parce qu’il fait chaud. Mon père, lui, a dit que tous les jours, les cantonniers, les terrassiers et tous ceux des travaux publics travaillaient huit heures par jour et plus en plein soleil, et il n’y a personne pour les plaindre ou pour trouver qu’ils font un exploit. »
Donc Hassen a gagné, en franchissant deux cols que, placés dans une autre région, il aurait passé en soixantième position.
C’était un coureur plein de panache, extrêmement populaire pour ses facéties et son extravagance. J’en parle au passé, pourtant, à l’heure où j’écris, à 87 ans, il coule sans doute une retraite à Kaysersberg, pittoresque village de la route des vins d’Alsace, où il tint longtemps un restaurant renommé. J’y ai contracté la fièvre du malt à la terrasse !

Tour 1957 Metz-Colmar blogTour 1957 Vers Colmar blogTour 1957 Vers Colmar blog 2Tour 1957 Vers Colmar blog 3

L’autre héros du jour est un gamin de Paris Nicolas Barone, de l’équipe d’Ile-de-France, qui a profité des circonstances de course et d’une échappée dite « bidon » pour s’emparer de la tunique bouton d’or.
Tout le monde était satisfait dans la caravane, y compris Jacques Anquetil, ravi d’être débarrassé temporairement de ce lourd fardeau qu’est un maillot jaune. Le gamin que j’étais, pas encore rompu aux subtilités de la stratégie de course, appréciait sans doute moins.

TOUR 1957 Barone blog1

Tour 1957 Barone rires blogTour 1957 Barone larmes blog

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas :
« Nous traversions la vallée du Doubs, ensoleillée mais fraîche au regard avec ses grands massifs de verdure, ses paysages que Courbet a peints – nous sommes passés à peine à 40 kilomètres d’Ornans- ses larges cirques boisés, ses éperons rocheux, couronnés d’arbustes sauvages. Nous allions vers Besançon. Vous m’attendez à Victor Hugo. J’y viens. Mais ce n’était pas au fameux poème des Feuilles d’Automne : « Ce siècle avait deux ans… Alors dans Besançon, vieille ville espagnole » etc …, que je pensais. C’était à une pièce tout aussi fameuse que j’appliquais à Nicolas Barone : Tristesse d’Olympio.
Il contempla longtemps les formes magnifiques
Que la nature prend dans les champs pacifiques ;
Il rêva jusqu’au soir ;
Tout le jour, il erra le long de la ravine,
Admirant, tour à tour, le ciel, face divine,
Le lac, divin miroir !
Hélas ! se rappelant ses douces aventures,
Regardant, sans entrer, par-dessus les clôtures
Ainsi qu’un paria,
Il erra tout le jour vers l’heure où la nuit tombe,
Il se sentit le cœur triste comme une tombe …
Le pauvre Nicolas était dépossédé de son maillot jaune ! Il l’avait conservé une nuit et deux heures. »

Tour 1957 Vers Besançon blogTour 1957 Forestier à Besançon blog2Tour 1957 Vers Colmar ou Besançon blogTour 1957 Forestier blog

À Besançon, vieille ville espagnole, c’était un Italien Pierino Baffi qui l’emportait. La toison d’or revenait dans le bastion tricolore, sur les épaules d’un discret mais très valeureux champion, le Lyonnais Jean Forestier. À 86 ans, il est le le doyen des vainqueurs de Paris-Roubaix encore en vie. Il compte aussi à son palmarès un Tour des Flandres et deux Tours de Romandie.
Pour ce qui est du Tour de France que je vous narre, les suiveurs estiment qu’il peut faire un solide maillot jaune … Euh … !
L’étape suivante mène les coureurs de Besançon à Thonon-les-Bains via Morbier et Gex, un prétexte suffisant pour en faire un fromage :
« La vierge de Pilar est un des personnages les plus sollicités d’Europe. Elle figure dans un nombre considérable de jurons et fait des heures supplémentaires les jours de corrida. La légende veut qu’un liquide jaillisse surgisse de sa poitrine lorsque survient la catastrophe ou l’imprévu. Les statues de Castille ont dû ruisseler hier après-midi, sur le coup de 2 heures, quand Federico Bahamontès a mis pied à terre en lisière d’un bois où une famille jurassienne menait tranquillement sa partie de campagne. On n’a pas toujours l’aubade d’un aigle de Tolède choisissant votre nappe en matière plastique pour venir s’y rouler entre la poire et le fromage. Cet étonnant intermède dans le pique-nique dura exactement vingt minutes, le temps d’apprêter un taureau pour la mort, et laissa derrière soi un gazon ravagé, où les ampoules des flashes photographiques craquaient sous les pas comme des coquilles d’œufs.
Le Tour de France est aussi grand par ce qu’il élimine que parce qui le nourrit. Ses déchets sont sublimes. La disparition de Bahamontès s’est déroulée avec la verve un peu déchirante d’un sketch de Chaplin …
Depuis quelque temps, Bahamontès tenait son guidon d’une seule main. Le bras gauche replié dans le dos à la hauteur des reins, il circualit à travers le peloton, se penchait sur Bauvin pour alimenter une détermination dont le sens nous échappait. Brusquement, il quitta la route, s’affala sur le bas-côté, cassant net la caravane dont les véhicule se télescopaient. Madame, une femme de fort tonnage, était déjà sur les lieux, sa timbale à la main, chavirée de solitude maternelle et de rosé d’Arbois. Monsieur, plus circonspect, venait par-derrière avec le sourire partagé d’un père tranquille qui accueille un parachutiste tombé dans la soupière. Alors les photographes s’abattirent en nuées de sauterelles, à leur tour reléguées par l’ensemble de la communauté ibérique explosant dans le vide à grand renfort d’exclamations et de claques dans le dos, dont les échos devaient se propager jusqu’à Besançon, vieille ville espagnole. Cependant, le peloton était encore en vue et Bahamontès gigotant comme un forcené, fut empoigné sans façon sous les aisselles et remis sur son vélo.
« Ah ! Federico, tu n’as perdu qu’une minute. »
Bahamontès se laissa retomber sur l’herbe avec conviction et le cercle de famille se referma sur lui.
« Vous voyez bien qu’il manque d’air. Il va étouffer. »
Noblement, un petit hidalgo dépouilla sa chemise et commença de l’agiter sous le nez du gisant en lui imprimant le mol balancement que les matadors mettent dans la muleta. Bahamontès se dressa à quatre pattes sous une rafale de « Olé ! » et de « Vamos ! », et Luis-Puig, son directeur technique, interprétant ce geste pour un gage de bonne volonté, se prit à parler tendrement à l’oreille de son coureur :
« Anda, Fede ! Tu n’as que cinq minutes de retard ! »
Federico darda vers l’autre un regard haineux et détacha sa montre de son poignet pour la ranger dans la poche de son maillot. Il entendait par là qu’il entendait se situer hors du temps d’un monsieur comme Luis-Puig, échapper à l’obsession rongeuse du chronomètre, rentrer dans la vie civile. Désormais, chacun de ses mouvements, sournois, vicieux, têtus, allait tendre à s’enfuir, à gagner ne fût-ce que quelques centimètres dans la direction où vivent les êtres normaux et quotidiens, à se blottir, pourquoi pas, dans le giron de cette dame, accueillant comme la Terre promise. Le grimpeur ailé s’en allait en rampant. Madame comprit sans doute cet appel, car elle lui lança son mouchoir, un mouchoir roue, à la fois signal et trophée.
« Me cago en la leche ! » dit simplement Luis-Puig, en faisant mine de se désintéresser de la question. Bahamontès en profita pour retirer ses chaussures. Le chauffeur de la voiture se précipita pour les lui remettre de force. Bahamontès, avec l’œil d’en dessous d’un gamin en maison de redressement qui s’apprête à étrangler sa bienfaitrice, les subtilisa derechef et les glissa sous ses fesses.… »
J’écourte … Un de ses équipiers « Moralès, au faciès de braconnier, fut plus expéditif. Il ceintura Bahamontès en lui criant :
« – Pour ta femme !
– Non !
– Pour l’Espagne !
– Non !
– Pour Franco !
– Non ! … »

1957-07-08+-+Miroir-Sprint+-+N°579A+-+05

Rien n’y fit, d’ailleurs, il n’aurait plus manqué que cela après la dernière injonction ! Son directeur sportif eut beau l’insulter avec toutes les étonnantes ressources de la langue espagnole, l’Aigle de Tolède replia ses ailes définitivement. Même si j’avais de la sympathie pour ce champion (Jean-Louis Murat lui dédia une chanson plus tard), ce n’était pas pour me déplaire. Après Charly Gaul, c’était un autre exceptionnel grimpeur, susceptible de poser des problèmes à Anquetil en montagne, qui abandonnait.
Mieux encore, Jacques s’est extrait du peloton à Morez et a rejoint une dizaine d’échappés qu’il règle au sprint à Thonon-les-Bains. Il reprend ainsi près de 11 minutes et se replace immédiatement derrière son équipier Forestier au classement général.

Tour 1957 Pellos La chasse est ouverte

Je vous sens las ! Ça tombe à pic, c’est journée de repos au bord du lac Léman. On se retrouve dans le prochain billet pour la traversée des Alpes ?

Publié dans:Coups de coeur |on 7 juillet, 2017 |2 Commentaires »

Un gâteau sous les cerises de Castellania

Il y a un an, à quelques jours près, j’avais évoqué, suite à mon séjour en Italie, mon passage chaleureux et émouvant à Castellania, le village natal du campionissimo Fausto Coppi :
encreviolette.unblog.fr/2016/08/27/vacances-postromaines-10-les-cerises-de-castellania-village-natal-de-fausto-coppi/
C’est là, également, au mémorial érigé sur la place du village, que Fausto repose en compagnie de son frère Serse, valeureux champion cycliste aussi, vainqueur de Paris-Roubaix et mort accidentellement en course.
Hier samedi, contrastant avec le silence émouvant qui régnait lors de ma visite, le minuscule bourg juché en haut d’une des collines surplombant Tortona a connu une liesse inhabituelle.

Giro à Castellania 3

En effet, sans que j’y sois pour quelque chose, la quatorzième étape du Giro d’Italia 2017 partait de Castellania. Les organisateurs, pour la centième édition de leur épreuve, ont tracé un parcours rendant hommage aux lieux et aux hommes qui ont contribué à sa légende, en premier lieu Fausto Coppi quintuple vainqueur du Giro.
Ce samedi, Castellania était donc village rose à la couleur du maillot du premier du classement général, et du papier de la Gazzetta dello Sport, le quotidien organisateur de la course.
Il se murmure, du moins c’est le rêve de l’aimable « sindico » (le maire en italien) qu’à l’occasion de l’édition 2019, le Tour de France pourrait visiter à son tour Castellania pour commémorer l’extraordinaire chevauchée alpestre de Fausto Coppi en 1949. Ce sera aussi, cette année-là, le centième anniversaire de la naissance de Fausto.
De savoureux gâteaux sous les cerises de Castellania !

Giro à Castellania 1Giro à Castellania 2tour-d-italie

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Publié dans:Coups de coeur |on 21 mai, 2017 |Pas de commentaires »

Raymond Kopa, un des plus grands footballeurs de mon enfance

Ce matin-là, à mille lieues des dribbles, crochets et tacles destinés à François Fillon, ma compagne m’accueillit au petit déjeuner en m’annonçant : « Raymond Kopa est mort ».
Elle savait que cette nouvelle m’attristerait profondément. C’était tout un pan de mon enfance sportive qui s’écroulait comme ce fut déjà le cas en 1987 avec le décès de « mon » champion cycliste Jacques Anquetil.

Kopa Bobet Sport&Vie

Dois-je m’enorgueillir d’avoir vu jouer maintes fois celui qui fut surnommé le Napoléon du football ? Ce n’est que le privilège d’un âge qui défile depuis (trop) longtemps. J’entends les journalistes qui ne l’ont pas connu évoquer avec émotion leurs pères qui leur en parlaient avec admiration. J’appartiens à cette génération du baby boom qui était trop jeune pour pleurer Marcel Cerdan mais suffisamment grande, au milieu des années 1950, pour s’extasier devant les dribbles de Kopa, le panache de Louison Bobet vainqueur de trois Tours de France consécutifs, et j’ajoute au nom de ma passion aveugle, les chevauchées contre la montre et le record de l’heure d’Anquetil.
Pour planter le décor de l’époque, je vous renvoie à deux anciens billets :
http://encreviolette.unblog.fr/2014/03/01/bonjour-chers-auditeurs-ou-le-commentaire-sportif/
http://encreviolette.unblog.fr/2014/11/09/di-stefano-seleve-plus-haut-que-tout-le-monde/
J’y avais, en effet, (presque) tout dit. En ce temps-là, bien avant d’être révélés par l’image, le football et le cyclisme, ces deux grands sports populaires, étaient portés par le récit épique des radioreporters et les journalistes de la presse écrite. Mon imaginaire était largement sollicité. Je le restituais dans mes commentaires enflammés qui accompagnaient mes arabesques en solitaire dans la cour de ma maison-école de Normandie.
Les jeunes générations de l’ère numérique, en prise instantanée par l’image avec l’actualité dans tous les coins de la planète, ne peuvent évidemment pas réaliser, pensant même parfois que nous exagérons le trait.
Pour rédiger mon modeste hommage à Raymond Kopa, je n’ai pas souhaité me plonger dans ma collection de la mythique revue Le Miroir du Football, que je garde pourtant jalousement. Pour lui donner fraîcheur, spontanéité et authenticité, j’ai préféré rassembler mes lointains et cependant vivaces souvenirs de mon enfance.
Ainsi, je vis pour la première fois Kopa en chair et en os par un dimanche ensoleillé de mai 1953. C’était la première fois que mon père m’emmenait à Colombes, le toujours unique stade olympique de France (jusqu’en 2024 ?), à l’occasion d’un match amical entre la France et le Pays de Galles. À l’époque, ces rencontres possédaient un caractère de prestige et étaient disputées âprement.
Mon père souhaitait évidemment surtout découvrir la nouvelle étoile du football français qui avait connu sa première sélection en équipe de France quelques mois auparavant, au mois d’octobre 1952 seulement … à cause d’un problème d’identité. En effet, Raymond, qui avait été convoqué en 1948 pour jouer dans l’équipe de France junior, avait oublié, bien que né à Nœux-les-Mines, qu’il s’appelait Kopaszewski, enfant d’une famille de mineurs polonais émigrés en France après la Première Guerre Mondiale, et en conséquence, il ne pouvait obtenir la nationalité française qu’à sa majorité de vingt-et-un ans !
Kopa ! Kopa ! C’était tellement plus simple pour le gosse que j’étais, de scander son nom.
Ce n’était tout de même pas au temps du cinéma muet même si le résumé tiré des fonds de l’INA l’est !
http://www.ina.fr/video/CAF95009744
Mon père avait également filmé, avec sa caméra PATHÉ 9,5 mm, quelques séquences conservées dans mes archives familiales. La sortie des vestiaires des dieux du stade surgissant littéralement de terre ainsi que les longs shorts des joueurs britanniques demeurent des images ancrées à jamais dans ma mémoire.
Les archivistes invétérés auront peut-être repéré que Kopa marqua les deuxième et quatrième buts de la large victoire tricolore.
Ayant observé son style, je pouvais désormais l’imaginer dans ses mouvements et feintes diaboliques lors des retransmissions à la radio, le dimanche après-midi, des matches de son club, le Stade de Reims.
À défaut de le comparer au Messi d’aujourd’hui, il y avait du génie dans son jeu : un dribble déroutant court et vif, le ballon collé à la chaussure, effaçant complètement l’adversaire, le sens de la passe juste. Il était très rapide mais certains lui reprochaient parfois sa façon de temporiser, presque immobile, durant plusieurs secondes, pour déséquilibrer et éliminer le défenseur.
Raymond inspira le fameux jeu « à la rémoise » et le corner du même nom, faits de passes courtes au sol, expression d’une intelligence tactique et technique, plutôt que de balancer un grand coup de chaussure n’importe où (le « kick and rush »).
Par mimétisme, jouant en solitaire, en l’absence aussi des fameux mannequins que, plus tard, Platini mit à la mode pour s’exercer aux tirs de coup-francs, ce sont les imposants tilleuls de la cour du collège de ma maman qui subissaient stoïquement mes feintes de corps.
Soixante ans plus tard, c’est une véritable madeleine de Proust que d’entendre encore parfois certains commentateurs parler de corner à la rémoise. Cela appartient à notre patrimoine comme le gratin dauphinois et la bourride de lotte à la sétoise.
C’est comme cela que me furent inculqués mes premiers rudiments de philosophie … du jeu ! À l’époque, le football allait être prétexte à de violentes querelles sur la manière de le pratiquer. Bientôt, s’affrontèrent les défenseurs d’un réalisme conservateur tourné avant tout vers le résultat, emmenés par Jacques Ferran, l’éminent journaliste de L’Équipe et de France-Football, et les tenants d’un style progressiste, plus chatoyant, orienté vers l’offensive, en somme d’« une autre idée du football », leitmotiv de la rédaction de l’hebdomadaire Miroir-Sprint et du mensuel Miroir du Football avec François Thébaud à sa tête. Vous aurez deviné sur quelle ligne éditoriale se rangeaient les laudateurs du jeu à la rémoise.
Vous souriez sans doute mais le football divisait alors les amoureux de ce sport. Même Albert Camus, prix Nobel de littérature, y allait de son jugement : « Ce que je sais finalement de plus sûr sur la morale et les obligations des hommes, c’est au football que je le dois ». Ce doit être encore vrai, aujourd’hui, mais sûrement pas pour les mêmes raisons !
Parfois, mon professeur de père, plus proche des opinions avant-gardistes du Miroir d’essence communiste (oxymore ?) prenait sa plume pour tancer de manière argumentée Jacques Ferran … qui ne manquait pas de lui répondre cordialement. Je n’y comprenais pas grand-chose mais je me réjouissais que sur terre le foot revête une telle importance et qu’en guise d’ « ateliers philosophiques » (il y aurait eu donc des stades philo avant les cafés philo ?), mon père m’emmenât à Paris voir un Racing-Reims dans l’ancien Parc des Princes.

Un Reims-Racing au ParcKopa-Marche Reims-Racing au Parc

C’était une époque plus sereine où les spectateurs pouvaient manifester côte-à-côte de manière festive leur sympathie pour l’une ou l’autre équipe. Ils souhaitaient applaudir les artistes du ballon rond autant que supporter leur club favori … encore qu’il y eut quelques bastions méditerranéens moins accueillants, ainsi le stade Jean Bouin, antre des Crocodiles nîmois !
C’était encore le temps de la radio avec l’émission du dimanche après-midi Sports et Musique animée par Georges Briquet. Mon père, mon frère et moi, réunis autour du vieux poste TSF à galène, « regardions » les matches. Je notais sur un cahier la composition des équipes et les faits remarquables de la rencontre. J’ai un souvenir un peu flou (mais il existe) d’un dimanche de printemps 1955. Les footballeurs français venaient défier l’équipe d’Espagne au stade Chamartin (ancêtre de l’actuel Santiago Bernabeu) de Madrid. Le chef de la rubrique football du quotidien L’Équipe Gabriel Hanot, ancien joueur international et ex sélectionneur de l’équipe de France, avait prédit qu’une défaite de la France par quatre buts d’écart serait normale, par deux ou trois buts, ce serait une bonne performance, par un but, un exploit, quant au match nul il tiendrait du miracle.

Espagne-France 1955 KopaKopa matador

kopa dessin L'Equipe 2

Dessin de Lasserpe (L’Équipe 5 mars 2017)

Kopa eut vite fait de battre en brèche la perspicacité de l’éminent spécialiste. À la corrida de Chamartin, le petit taureau français virevolta devant le tissu rouge des maillots espagnols et la France l’emporta. Ce jour-là, un journaliste anglais enthousiasmé écrivit : « J’ai vu un des plus grands joueurs de tous les temps. Il s’appelle Kopa » et le surnomma pour l’éternité le « Napoléon du football » ! Quant à moi, euphorique, je dus probablement, aussitôt le match achevé, en faire voir de toutes les couleurs aux tilleuls de la cour sous le bruissement d’élytres de la foule admirative de hannetons qui les colonisaient !
C’était aussi un temps où, même si la fée électricité s’était penchée sur nous depuis un bon siècle, on commença à organiser des rencontres en nocturne. Voyez ce que mon vénéré Antoine Blondin en pensait avec son sens de la formule lyrique et poétique :
« C’est à la tombée de la nuit que l’on a vu le football français sous son meilleur jour. Je regrette malgré tout que ce match n’ait pas été disputé au grand jour, comme on dit. La victoire de Reims en eût tiré ce relief singulier que le coup de quatre heures emmitouflé de brume confère aux dernières minutes de la partie, quand le destin se promène sur la pelouse dans un manteau couleur de muraille. Non certes que le succès des nôtres puisse être en quelque façon entaché d’irrégularité, mais j’aime qu’un rituel strict serve une certaine liturgie. Il y a un temps pour chaque chose : la messe, qu’on se prend maintenant à dire l’après-midi dans quelques paroisses, l’apéritif et même le ballon rond. Et puis trop de paillettes dispersent l’attention. Sous les projecteurs, les joueurs repeints à neuf semblent émerger à quelque vitrine de jouets et les champions s’y trouvent situés dans un exil sublime, un peu inhumain, qui les retranche de la masse.
Pourtant, n’hésitons pas à dire qu’il y a du plaisir à empiéter sur la veillée des chaumières ou des trois pièces cuisine pour s’entasser au coude à coude avec des milliers de complices dans le plus aigre des crépuscules. Le stade ne flambe pas encore, mais il est agité par une impatience de feu d’artifice … Avec les lumières, on aborde à une autre planète. La vitre d’aquarium géant qui semble soudain vous séparer du champ introduit à la notion d’une quatrième dimension, qui serait celle d’un temps biscornu, prodigieusement accéléré en de certaines zones de l’espace. Le ballon lui-même a l’air d’une boule de neige qui ne se résoudrait pas à fondre. Allez donc savoir de quels satellites émanent ces Rémois et ces Magyars dont les évolutions précipitées, les arabesques, prennent une fluidité qui échappe à la pesanteur. »
Les Magyars en question, en l’occurrence les joueurs du Vörös Lobogó, un club de Budapest aujourd’hui appelé MTK, disputaient là sous les sunlights du Parc des Princes un quart de finale de la première Coupe des clubs champions européens, ancêtre de la Champions League actuelle.
En bon écolier avide et curieux de me cultiver à propos de tout et de rien, je repérai bientôt sur la carte l’Écosse et Edimbourg dont le club des Hibernians (ainsi nommé parce qu’il fut fondé par des immigrants catholiques irlandais) ne réussit pas à barrer la route de la finale au Stade de Reims et Kopa.
Ah cette finale du 13 juin 1956 ! Je l’avais évoquée dans mon hommage à Di Stefano, l’immense joueur de l’équipe d’en face, le Real Madrid. Antoine Blondin avait présenté l’événement ainsi : « Il est toujours assez émouvant d’assister à la naissance d’une tradition. La minute historique est une occasion à enlever « de suite ». Il y avait, l’autre soir, de la crèche et du berceau dans ce Parc des Princes ouvert à la belle étoile, sous laquelle la première Coupe d’Europe de football affrontait les regards de quarante mille rois mages venus lui apporter la myrrhe et l’encens d’un enthousiasme neuf … » Vous rendez-vous compte qu’à neuf ans, je fus, durant une heure et demie, collègue de Melchior, Gaspard et Balthazar ? J’avais peut-être un petit faible pour Melchior dont un homonyme prénommé Ernst, brillant international autrichien, faisait à la même époque les beaux jours du club de ma région, le Football Club de Rouen que nous allions encourager fréquemment dans le vieux stade des Bruyères !

Equipe de Reims Finale 1956

À lire encore Blondin, la soirée ne connut pas le dénouement souhaité : « Au regard de ce Jupiter (Di Stefano ndlr), notre Kopa fit un moment figure de Mercure, mais ce dieu des voleurs et des baladins s’empêtra dans ses tours et son numéro habituel de « passe-muraille » ne laissa transparaître qu’un goût communicatif pour le ballon, assez émoustillant mais inefficace. La souris s’enlisait dans le gruyère sans trouver les trous. »
Comprenez que les dribbles de Kopa ensorcelèrent moins qu’à l’accoutumée et que les troupes « napoléoniennes » du football essuyèrent un revers.
Napoléon Kopa s’en remit rapidement et dès la campagne suivante, il franchit les Pyrénées. En effet, les dirigeants du Real avaient un œil sur Raymond depuis son extraordinaire prestation du printemps 1955 au stade Chamartin et le recrutèrent pour le montant record de 52 millions d’anciens francs soient … 825 000 euros de maintenant, l’équivalent d’un petit mois de salaire des stars « galactiques » actuelles ! . Celui que les Madrilènes surnommèrent bientôt affectueusement Kopita passait ainsi de la seconde meilleure équipe européenne de l’époque au meilleur club du monde de tous les temps.
Il troquait le maillot rouge à manches blanches avec le mythique lacet sinuant à hauteur de la glotte, pour une tenue immaculée de la tête aux pieds. Gamin, j’adorais ces deux maillots vierges de toute publicité. En ce temps-là, il était hors de question de se les procurer, le merchandising n’existant pas.

Finale 1956 Kopa Di Stefanol

La télévision allait arriver au domicile familial en avril 1957 à l’occasion, je vous interdis de rire, de la première visite d’État en France de la reine Elisabeth II d’Angleterre !
Je n’avais pas voix au chapitre mais mon père aurait peut-être pu anticiper cet achat de quelques mois : en effet, le 29 décembre 1956, vingt-huit ans avant l’avènement de Canal +, fut retransmis le premier match de championnat de France en direct de l’histoire de la télévision française entre le Stade de Reims (il est vrai sans Kopa parti en Espagne) et le F.C. Metz. L’ORTF paya en dédommagement au club rémois la différence entre la recette du jour et la moyenne des recettes de la saison. On était loin des droits exorbitants en cours aujourd’hui.
Dans le contexte peu médiatique de l’époque, l’exil madrilène de Kopa nous apparut assez flou. Il n’était plus sélectionné en équipe de France et ses prestations au sein du Real, dans l’ombre envahissante de Di Stefano et à un degré moindre du hongrois Puskas, à un poste d’ailier droit où il se sentait moins à l’aise, n’étaient relayées que par quelques articles dans les journaux spécialisés. Moins sur le devant de la scène nationale, il se rappela cependant à notre bon souvenir, pour notre fierté, en remportant deux fois consécutivement la Coupe d’Europe des clubs champions.

Kopa-Di Stefano-PuskasKopa déborde au RéalKopa au Real debordant

Un Real-Barcelone en couleurs

Nous attendions le retour de Napoléon, non pas de Sainte-Hélène mais de Madrid, car la Coupe du Monde se profilait à l’horizon de l’été 1958. Un pseudo règlement officiel ou pas interdisait la sélection en équipe de France de tout joueur évoluant à l’étranger. Dans les colonnes de l’hebdomadaire Miroir-Sprint, le journaliste François Thébaud militait à fond pour le retour de Kopa dans le onze tricolore. Son souhait fut exaucé.

kopaequipe de France couleurs

Les jeunes générations ignorent parfois qu’avant Platini et Séville 1982 puis Zidane et les Bleus de 1998, il y eut l’épopée de Suède qui illumina le mois de mai 1958 des amoureux du foot. Sur le téléviseur familial de marque Grandin, nous pûmes suivre la magnifique demi-finale contre le Brésil. Certes, vite réduits à dix (les remplacements n’existaient pas à l’époque), les Français s’inclinèrent 5 buts à 2 devant le grand Brésil de Didi et Vava emmené par un gamin inconnu de dix-sept ans surnommé Pelé auteur de trois buts, mais nous étions fiers que nos joueurs puissent évoluer à un niveau pareil. Ils le confirmèrent, lors de la finale pour la troisième place, où ils humilièrent l’Allemagne de l’Ouest, vainqueur de la précédente Coupe du Monde, six buts à trois. Just Fontaine, l’avant-centre du onze tricolore, fut le meilleur buteur du tournoi avec 13 réalisations, total jamais égalé à ce jour. Kopa fut déclaré meilleur joueur de la Coupe du Monde au nez et à la barbe des artistes brésiliens, une distinction qui récompensait l’exceptionnel jeu offensif et inventif de l’équipe de France.

L'EQUIPE DE FRANCE AVANT LA DEMI-FINALE DE COUPE DU MONDE EN 1958Equipe de France en Suède

Kopa L'Intrépide

Il me faut vous conter une anecdote survenue un bon quart de siècle plus tard. En prologue d’une rencontre du Paris-Saint-Germain au Parc ces Princes, se déroula en face au stade Jean Bouin, un match très amical opposant les « Anciens de Suède » avec Kopa à une sélection de sportifs, acteurs et chanteurs (il me semble que Yannick Noah et Patrick Bruel en faisaient partie). Nous étions debout le long de la ligne de but. L’ambiance était bon enfant lorsque, soudain, « stupidement » j’osai ce commentaire à la cantonade : « il y a un quelque chose du Stade de Reims et de la France de 1958 dans l’équipe actuelle du PSG. » Un monsieur très élégant, bien plus âgé que moi, outré, se retourna très offusqué. Sa réponse fut cinglante : « S’il vous plait, un peu de décence ! » Soit ! Message reçu ! Je me sentis penaud devant mon crime de lèse-majesté (lèse-empereur ?). C’est dire en tout cas si cette époque, où la génération Kopa écrivit les premières pages glorieuses de l’histoire du football français, avait marqué les consciences.
Pour l’ensemble de son œuvre en cette année 1958, Raymond Kopa fut le premier Français à recevoir le Ballon d’Or, prestigieuse récompense distinguant le meilleur joueur européen de la saison, succédant ainsi à son coéquipier du Real Di Stefano.

Kopa Ballon d' Or.jpgKopa et son ballon d'orFrance-Football Kopa

Raymond Kopa joua encore une saison en Espagne au cours de laquelle il remporta une troisième fois la Coupe d’Europe des Clubs champions en battant en finale ses compatriotes du Stade de Reims qu’il allait bientôt rejoindre.
Ce fut la grande époque, l’allusion était si facile, d’un football pétillant comme le champagne.

Kopa déborde

Le Stade de Reims n’était pas seulement le champion de France mais le club de toute la France et allait bientôt investir le Parc des Princes pour y disputer ses matches de gala. Son attaque faisait rêver avec autour de Raymond, d’excellents joueurs ayant participé à l’épopée de Suède, Fontaine, Piantoni, Vincent. Je ne l’ai pas encore cité mais à la tête de l’équipe de France et du club rémois, il y avait un grand entraîneur, brillant pédagogue, pondéré, Albert Batteux que Kopa (et les autres) nommait respectueusement Monsieur Batteux. Ce n’était pas le temps des coaches gesticulant sur le bord du terrain !

KopaFontainePiantoniVincent

Le Racing Club de Paris était leur principal rival sur le plan national. Les oppositions très spectaculaires entre les deux équipes étaient essentiellement esthétiques. Ainsi, le club de la capitale marqua, au cours du championnat 1959-1960, l’impressionnant total de 118 buts, un record qui tient toujours. Quand il pouvait se procurer des billets, mon père m’emmenait au Parc pour ces Racing-Reims de légende.
Le Football Club de Rouen s’étant hissé en première division, on ne manquait évidemment pas non plus la venue de Kopa aux Bruyères. Je connus la joie enfantine qu’il me signât un autographe à la sortie des vestiaires, le plus simplement possible.

Kopa jonglantKopa avec dédicace

Puis, en janvier 1960, le Miroir du Football parut pour la première fois sous sa forme mensuelle. Par sa philosophie du jeu, son opposition au football business et sa liberté de ton, ce magazine tenait une place à part au sein de la presse sportive. J’attendais chaque nouveau numéro pour découvrir sa couverture en couleurs. Je rappelle que la télévision était en noir et blanc et que les photographies des hebdomadaires sportifs étaient monochromes, parfois de teinte sépia.

KopaTitreMiroir du Foot Vincent-Kopa-Piantoni

Bien que loué et soutenu par cette presse progressiste, l’état de grâce ne dura pas très longtemps pour Kopa. Les artistes sont souvent incompris et comme les frères Boniface au rugby, Raymond, malgré son incomparable palmarès, devait faire ses preuves presque à chaque match pour mériter sa sélection en équipe de France.
Les critiques s’abattaient sur le « petit jeu étriqué des Rémois (et Kopa qui était l’incarnation individuelle de ce style) stigmatisé à la moindre défaite et jamais approuvé quand ils gagnaient (pourtant tellement souvent). Comble de malchance, le buteur Just Fontaine fu victime d’une double fracture tibia-péroné qui l’éloigna bientôt définitivement des terrains.
Monsieur Batteux démissionna de son poste d’entraîneur de l’équipe de France. Il fut remplacé par Georges Verriest, « inculte, suffisant et autoritaire « selon les mots du Miroir. Soutenu par une fédération mesquine, il n’eut de cesse que de chercher des poux dans la tête de Kopa pour justifier de ne pas le sélectionner.
L’occasion était belle d’en finir avec celui qui incarnait le chapitre le plus glorieux de l’histoire du football français (à l’époque) lorsque Kopa condamna dans un article du journal non sportif Paris-Match le système esclavagiste des transferts de joueurs. On retrouvait chez Raymond le même fort caractère de Jacques Anquetil qui, quelques années plus tard, jeta un grand pavé dans la mare du dopage dans les colonnes de France-Dimanche, un hebdomadaire, il est vrai, spécialisé dans les scandales people.
Kopa, profitant de son aura, prononçait un violent réquisitoire contre le système des transferts, alors en vigueur, édifié par la Ligue de football et avalisé par la Fédération. Les dirigeants de clubs étaient de véritables maquignons qui traitaient les joueurs professionnels comme du bétail, les achetant ou les vendant selon leur bon vouloir. Raymond combattit, aux côtés de Just Fontaine, d’Eugène N’Jo-Léa un talentueux joueur de Saint-Étienne diplômé en droit, de Norbert Eschmann journaliste du Miroir et ancien grand joueur international suisse, et de Maître Bertrand, au sein de l’Union Nationale des Footballeurs Professionnels (UNFP) syndicat fondé en 1961 pour abolir ces pratiques d’un autre âge. Les footballeurs d’aujourd’hui qui détournent le contrat à temps à leur indécent profit peuvent remercier infiniment ces anciens footballeurs citoyens.

Kopa et Maître BertrandKopa Miroir L'affaire

Ses positions en faveur de ses pairs valurent à Kopa une suspension avec sursis de six mois et les vexations répétées du sélectionneur Verriest. Toute peccadille était bonne pour ne pas l’appeler en équipe de France. Mensonges, calomnies, insultes pleuvaient sur le pauvre Raymond. Il fut même suspendu sans sursis cette fois pour n’avoir pas répondu à la convocation à un stage de l’équipe de France alors qu’il veillait sur la santé de son fils de quatre ans qui allait décéder peu après.
Le « déserteur » Kopa honora son ultime sélection le 11 novembre 1962 à l’âge de 31 ans. Sa prestation fut assez médiocre. Raymond avoua après sa carrière que ce jour-là, il en avait gardé dans la chaussure en prévision d’un match retour de quart de finale de Coupe d’Europe, trois jours plus tard au Parc des Princes
Je me souviens encore de cette rencontre contre l’Austria de Vienne que Reims avec un Kopa étincelant remporta cinq buts à zéro dans une ambiance détestable. Le Miroir, pourtant fervent amateur du football à bulles (Champagne !) fustigea cette soirée : « On ne fait pas de concession au chauvinisme. Qui vient au stade pour soutenir une équipe et non pour jouir du spectacle d’un match joué par deux équipes est un partisan. De l’esprit partisan à l’hostilité ouverte contre l’autre équipe, il n’y a qu’un pas. Le pas qui a été accompli par le public du Parc des Princes en cette lamentable soirée du 14 novembre 1962, ce qui lui vaudra la réprobation du monde entier. Une partie de la Presse s’en consolera d’autant plus aisément qu’elle n’a pas la conscience nette dans cette écœurante explosion de bêtise et de lâcheté. Un appel au calme qui s’accompagne d’une exhortation à « aider Reims », c’est de l’inconscience ou de l’hypocrisie…
Moins cyniques, d’autres se font une raison : « Bah ! c’est la rançon du succès, et vous n’allez tout de même pas déplorer le succès du football. » Nous le disons tout net. Si le succès du Football ne repose que sur la bêtise et la lâcheté, le Football ne mérite pas une seconde d’attention. »
C’était une chouette revue, le Miroir du Football, n’est-ce pas ? Le football changea d’ère plongeant peu à peu dans des dérives chauvines et mercantiles.
J’allais passer le baccalauréat, mes parents veillaient à ce que des sujets moins futiles m’occupent l’esprit (ce n’était pourtant pas moi qui écrivait aux journalistes de L’Équipe et du Miroir !). Kopa acheva sa carrière professionnelle fidèle au Stade de Reims en 1968.
Comme Louison Bobet, quelques années auparavant, comme bientôt Anquetil et Killy, Kopa avait préparé avec intelligence sa retraite sportive. Alors que beaucoup de sportifs de l’époque la passaient derrière le comptoir du café des Sports qu’ils ouvraient, Raymond créa notamment sa propre marque d’équipements sportifs et commercialisa des jus de fruits et sodas à son nom.

Kopa jus de fruits

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Lors de ses longues tournées à travers la France pour promouvoir ses produits, il ne manquait pas de glisser une paire de chaussures à crampons dans le coffre de sa voiture pour taper dans le ballon au hasard des petits clubs qu’il visitait.
L’amoureux du jeu, du beau jeu même, joua le dimanche matin dans une équipe de vétérans jusqu’à l’âge de soixante-dix ans, comme lorsque, gamin, il s’amusait avec ses camarades des corons de Nœux-les-Mines. Il savait la chance qu’il avait eue d’échapper à son destin, lui le galibot qui descendait au fond de la mine à l’âge de quatorze ans. Il y avait même laissé une phalange, tout gosse j’essayais de repérer ce détail sur les photographies.

Kopa L'Equipe blog

Raymond Kopa n’était pas spécialement chaleureux de nature mais j’ai admiré le footballeur et l’homme. Il appartient à mon enfance, à ma jeunesse. Il représentait un football populaire où l’argent n’avait pas sa toute-puissance d’aujourd’hui. Enfant de mineur polonais et mineur lui-même, il incarne un bel exemple d’intégration au même titre que ses talentueux héritiers Platini et Zidane. La Une nostalgique en noir et blanc du dossier spécial publié en son hommage par L’Équipe illustre superbement cette époque : tout Napoléon et plus grand joueur français qu’il fût, il chaussait les crampons sur un coin de pelouse comme tout footballeur du dimanche.
Ces jours-ci, un joueur du Paris-Saint-Germain, sur le banc des remplaçants, n’avait même pas prévu d’enfiler sa tenue au cas où on ferait appel à lui …

Publié dans:Coups de coeur |on 15 mars, 2017 |1 Commentaire »

Heureux qui comme Ulysse a fait de beaux voyages avec Georges Moustaki

Régulièrement, je viens flâner sur l’île Saint-Louis que la Seine enlace de ses deux bras. Après avoir longé ses quais pour admirer l’architecture des hôtels particuliers, je ne manque jamais de la traverser d’Ouest en Est, en son centre, par la rue Saint-Louis-en-l’Île.
Dès les beaux jours, les touristes s’attroupent à hauteur du numéro 31, maison mère du célèbre glacier Berthillon. En ce qui me concerne, pour tout vous dire, cet après-midi-là, aimant voyager dans mon assiette, je venais faire ma provision d’huiles d’olive grecques et italiennes.
C’est alors qu’au cours de ma promenade, je repère, scellée sur le mur d’un immeuble, une plaque de rue non officielle, aussi minuscule qu’une carte de visite. Ça sent le bricolage affectueux, ce qui explique peut-être la faute d’orthographe.

Moustaki

Je suis plus ému que surpris de ce modeste hommage car je n’ignore pas que l’artiste a vécu, à cet endroit, durant un demi-siècle. Il m’était même arrivé de croiser sa « gueule de métèque, de juif errant, de pâtre grec », flânant sur les bords du fleuve, ainsi qu’autour des courts de « tennis debout sur la table » (comme disait son ami Coluche !) de Roland-Garros (Georges était sinon un excellent joueur de ping-pong). Dans certains restaurants de l’île que je fréquentais, il n’était pas rare de voir une photographie de lui dédicacée au patron.
Je ne lui avais pas consacré de billet lors de sa disparition survenue en mai 2013. Encore que, incidemment, accoudé au comptoir du Café du P’tit bonheur, un chouette rade pas comme les autres, j’avais évoqué une valeureuse troupe d’anciens chanteurs de salle de bain se jetant à l’eau (pas dans la Seine mais sur une scène) qui achevait son spectacle avec la philosophie optimiste de l’ami Moustaki (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2013/09/03/un-soir-au-cafe-du-ptit-bonheur/ ).

« Ils vieilliront aussi, qu´ils restent ce qu´ils sont
Des viveurs d´utopie aux étranges façons
Des amants, des poètes, des faiseurs de chansons
Ils n´ont dans la vie que cette philosophie
Nous avons toute la vie pour nous amuser
Nous avons toute la mort pour nous reposer… »

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Permettez, à cet instant, une pensée pour Gilles, un des piliers de ce bistrot, qui, depuis, est parti se reposer avec Georges.
Je devrais dire Joseph car il était né Giuseppe Mustacchi, à Alexandrie en Égypte, de parents grecs originaires de l’île de Corfou.

« J’ai toujours le mal du pays

Ça fait pourtant vingt cinq années
Que je vis loin d’où je suis né
Vingt cinq hivers que je remue
Dans ma mémoire encore émue

Le parfum les odeurs les cris
De la cité d’Alexandrie
Le soleil qui brûlait les rues
Où mon enfance a disparu

Le chant la prière à cinq heures
La paix qui nous montait au cœur
L’oignon cru et le plat de fève
Nous semblaient un festin de rêve

La pipe à eau dans les cafés
Et le temps de philosopher
Avec les vieux les fous les sages
Et les étrangers de passage

Arabes Grecs Juifs Italiens
Tous bons Méditerranéens
Tous compagnons du même bord
L’amour et la folie d’abord

Je veux chanter pour tous ceux qui
Ne m’appelaient pas Moustaki
On m’appelait Jo ou Joseph
C’était plus doux c’était plus bref … »

Jo tient son prénom d’artiste de son admiration pour Georges Brassens. Il avait d’ailleurs écrit une chaleureuse chanson sur ses amis et donc lui :

« Les amis de Georges étaient un peu anar’
Ils marchaient au gros rouge et grattaient leur guitare
Ils semblaient tous issus de la même famille
Timides et paillards et tendres avec les filles
Ils avaient vu la guerre ou étaient nés après
Et s’étaient retrouvé à St-Germain-Des-Prés
Et s’il leur arrivait parfois de travailler
Personne n’aurait perdu sa vie pour la gagner

Les amis de Georges avaient les cheveux longs
A l’époque ce n’était pas encore de saison
Ils connaissaient Verlaine, Hugo, François Villon
Avant qu’on les enferme dans des microsillons
Ils juraient ils sacraient, Insultaient les bourgeois
Mais savaient offrir des fleurs aux filles de joie
Quitte à les braconner dans les jardins publics
En jouant à cache-cache avec l’ombre des flics … »

C’était une belle époque, vous ne trouvez pas ?

Librairie St Louis Ulysse

Il y a des coïncidences étonnantes et réjouissantes. Le rez-de-chaussée de l’immeuble où Georges (comprenez Moustaki tout au long de ce billet) possédait son pigeonnier, est occupé par la librairie Ulysse avec son enseigne Pays et voyages. « Depuis 1971, voyageurs, marins, routards, écrivains et pérégrins de tout poil sont venus rêver ici avant de partir sur les routes du monde. Tomber sur un livre inconnu au détour de l’un de ces rayons, c’est déjà le début du voyage ». Jusqu’à sa mort, Hugo Pratt, le père de Corto Maltèse, venait en voisin, de temps à autre, y cuisiner des spaghettis.
Les parents de Georges tenaient une librairie, mais oui, à Alexandrie où de nombreuses communautés se côtoyaient. À la maison, on parlait italien à cause d’une tante hostile à la langue grecque. Dans la rue, les enfants parlaient arabe. Le père Mustacchi inscrivit son fils au lycée français d’Alexandrie. Quelle riche idée !
Georges, Ulysse musicien, était partout chez lui. Ses chansons racontent la Méditerranée, le Brésil, les pays d’Amérique Latine, au gré de ses voyages et rencontres.
« L’Alexandrie de mon enfance – se souvenait-il – c’était le monde en réduction avec toutes les races et toutes les religions. Je suis rarement étranger quelque part car je trouve toujours une référence à Alexandrie dans les langues que j’y ai entendues, les odeurs que j’y ai respirées ou les couleurs. »
Ici, je vous offre son Voyage auprès d’une fille aux cheveux d’or.

« La fille près de qui je dors,
M’enroule dans ses cheveux d’or
Comme une araignée dans sa toile.
Moi, j’en appelle à mon étoile
Qui me fera trouver le nord…
Les bateaux reposent encor’
Dans les eaux profondes du port,
épuisés par leurs longs voyages.
Moi, j’en appelle au vent du large
Qui me fera quitter le bord… »

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L’ancienne garde des sceaux Christine Taubira évoqua la disparition de l’artiste en empruntant à Paul Éluard : « Insatiable Métèque, vous voilà désormais « impalpable grain de sable dans le vent » Dans mes souvenirs, j’ai entendu Georges pour la première fois à la fin des années 1950. Pour être exact, j’avais entendu, en fait, une chanson de lui. C’était à la télévision (et simultanément à la radio), sans doute dans La Joie de vivre, la populaire émission de variétés du lundi soir animée par Jacqueline Joubert et Henri Spade. Comme cela était la coutume à l’époque, Édith Piaf annonçait la chanson : « De Georges Moustaki, sur une musique de Marguerite Monnot, Milord ».

« Allez venez! Milord
Vous asseoir à ma table
Il fait si froid dehors
Ici, c’est confortable … »

Ce qui se passa dans la tête du gosse que j’étais, est insondable. En quoi, pouvais-je être racolé par cette fille du port prostituée consolant un riche client amoureux en amour ? La voix réaliste de Piaf peut-être, la musique entraînante sûrement, Milord fut un immense succès qu’espiègle, je pastichais en invitant mon cher oncle, veuf de la sœur de ma maman, à s’asseoir au moment du repas !

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C’est finalement assez récemment – les histoires de cœur des people ne me passionnent pas – que j’appris que Moustaki vécut à cette époque une liaison fougueuse d’un an avec Piaf. Il avait vingt-trois ans, elle dix-huit de plus. De son propre aveu, il passait un peu aux yeux de tous pour le gigolo de service. Édith semble avoir eu un faible pour les jeunes méditerranéens. Elle épousa en 1962 un jeune acteur d’origine grecque, Théo Sarapo, de vingt ans son cadet. Ils reposent dans le même caveau au cimetière du Père-Lachaise, non loin maintenant de Georges.

Salvador-Moustaki

Moustaki écrivait déjà des chansons pour les autres depuis quelques années. L’autre Georges, Brassens, l’avait repéré et encouragé à travers un joli texte écrit en mai 1954 : « Il (Moustaki) a eu vingt ans tout à l’heure et c’est plus difficile qu’on ne le suppose (le petit cheval de Paul Fort dans le mauvais temps, qu’il avait donc du courage !). Il écrit des chansons entre les lignes. Il aurait pu bâcler des insanités et se faire chanter par la canaille lyrique. Il a choisi les chemins escarpés, les chemins coupés. Il fait confiance au public. Il aura sa récompense. […] Chante Moustaki ! Ta chanson s’envolera vers des oreilles. Le temps s’en charge. Tu n’es pas seul. Écoute Guy-Charles Cros :

« Avec des mots chantés à voix profonde et douce
Avant qu’un peu de terre emplisse nos bouches
Confier à la vie notre lucide amour
C’est là notre travail sans trêve et notre fête
Notre raison de vivre et de mourir poètes
Notre unique et divin recours. »

Henri Salvador fut l’un des tout premiers à chanter Moustaki. Je vous offre une rareté, Il n’y a plus d’amandes, une chanson douce et nostalgique pour vous balancer dans votre hamac !

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À cet instant, je trouve un air de parenté artistique entre Moustaki, Salvador et Bernard Dimey. Poésie, tendresse, rêve les rassemblent. Henri chanta la merveilleuse chanson du poète de la butte Montmartre, Syracuse ville sicilienne que fondèrent des colons grecs venant de Corinthe au VIIIème siècle avant J.C. et que Cicéron présentait comme la plus belle des villes grecques.

« … Avant que ma jeunesse s’use
Et que mes printemps soient partis
J’aimerais tant voir Syracuse
Pour m’en souvenir à Paris. »

Dimey raconta également sublimement Les Enfants de Louxor :

«… Les enfants de Louxor ont quatre millénaires,
Ils dansent sur les murs et toujours de profil,
Mais savent sans effort se dégager des pierres
À l’heure où le soleil se couche sur le Nil.
Je pense m’en aller sans que nul ne remarque
Ni le bien ni le mal que l’on dira de moi
Mais je déposerai tout au fond de ma barque
Le caillou ramassé dans la Vallée des Rois… »

Il le tient au creux de sa main dans son repos éternel à Nogent-en-Bassigny (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2015/10/21/langres-sur-un-plateau-avec-bernard-dimey-et-denis-diderot/
Je m’égare ou plutôt je vagabonde, mais pouvait-il en être autrement avec ces trois artistes ?
Comme le confiait Moustaki, une chanson, c’est quatre notes de musique, deux ou trois mots, qui deviennent bientôt un univers.
Après l’immense succès de Milord, Georges devint tout au long des années 1960 un parolier et compositeur réclamé par les plus grands noms de la chanson française, Yves Montand, Tino Rossi (oui aussi !), Juliette Gréco, Cora Vaucaire, Colette Renard et surtout, Barbara et Serge Reggiani.
Georges rencontra Barbara au temps où elle chantait au cabaret de l’Écluse : « Si j’ai bien compris, vous écrivez des chansons. Montrez-les-moi, au lieu de regarder mes seins comme un imbécile ! » Il s’ensuivit une amicale complicité (uniquement ?) puis, plus tard, des tournées ensemble. Et aussi une magnifique dédicace à la « longue dame brune » dont je ne me lasse jamais de regarder le clip.

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Serge Reggiani, le formidable acteur amant de Casque d’or Simone Signoret, qui vient de se lancer dans la chanson sur des textes de Boris Vian, suggère à Georges comme sujet, une déclaration d’amour à une maîtresse d’âge mûr. Moustaki songe à sa propre histoire avec Piaf et lui offre Sarah :

« La femme qui est dans mon lit
N’a plus 20 ans depuis longtemps … »

C’est un triomphe. Écoutez Serge avec, en prélude, le poème de Baudelaire Je n’ai pas pour maîtresse une lionne illustre. Chef-d’œuvre !

« Si vous la rencontrez, bizarrement parée,
Se faufilant, au coin d’une rue égarée,
Et la tête et l’œil bas comme un pigeon blessé,
Traînant dans les ruisseaux un talon déchaussé,

Messieurs, ne crachez pas de jurons ni d’ordure
Au visage fardé de cette pauvre impure
Que déesse Famine a par un soir d’hiver,
Contrainte à relever ses jupons en plein air.

Cette bohème-là, c’est mon tout, ma richesse,
Ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse,
Celle qui m’a bercé sur son giron vainqueur,
Et qui dans ses deux mains a réchauffé mon cœur. »

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La connivence entre les deux artistes déboucha bientôt sur une kyrielle de succès, Madame Nostalgie (serait-ce Barbara ?), Ma solitude, Ma liberté, Votre fille a vingt ans, Tes gestes, que Georges reprit, plus tard, en large partie, dans son propre répertoire.

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Comment voulez-vous que les femmes ne fondent pas devant tant de tendresse ? Beaucoup l’aimèrent. Il les aima infiniment, souvent jeunes et jolies.
Moustaki, le discret paresseux, brillait par les chansons qu’il offrait aux autres. Explosa Mai 68 ! « Des choses merveilleuses se déroulaient dans la rue, les facultés, les usines, je devais chanter ! » La poésie libertaire de Georges allait s’accorder aux humeurs de l’époque.
Jeunes utopistes à la conquête d’un nouveau monde social, nous ne pouvions qu’être emportés par sa ballade romantique parlant d’un étranger doux rêveur et sans attache. Georges vous la susurre dans son appartement de l’île Saint-Louis et au bord de la Seine.

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Le Métèque fut un énorme succès international. Son écoute, tellement fréquente sur les ondes quotidiennement, finissait presque par créer une certaine lassitude.
Le premier vers de la chanson est devenu pour l’éternité la carte d’identité de l’artiste : « Avec ma gueule de métèque, de juif errant, de pâtre grec ». C’était tellement le portrait de Moustaki tout craché que Serge Reggiani avait décliné de le chanter lorsque Georges lui avait offert deux ans auparavant : « C’est une chanson qui te ressemble trop pour que quelqu’un d’autre la chante ». Pour être absolument exact, la chanson, d’abord refusée par une maison de production, fut créée par Pia Colombo qui l’interprétait à la seconde personne.
Le Métèque, c’est un mot que Moustaki avait entendu à son sujet. Alors plutôt que s’offenser de ce qualificatif péjoratif à la connotation xénophobe, il en fit une magnifique chanson apaisante sur un air de sirtaki. Imaginez la chanson emblématique qui pourrait être écrite aujourd’hui en notre époque de transhumances !
À tout hasard, ça ne fait pas de mal de resituer le terme dans son exacte signification historique, le métèque, dans la Grèce antique, est « celui qui a changé de résidence », soit un statut médian entre le citoyen et l’étranger, réservé à des ressortissants grecs d’autres cités. À ce titre, Aristote, né en Macédoine, est le plus célèbre des métèques athéniens.
Bien évidemment, dès sa sortie en 1969, le microsillon 33 tours 30 cm, avec sur la pochette la belle gueule de pâtre grec en noir et blanc, entra dans ma discothèque.

Moustaki pochette

D’autant qu’il recelait bien d’autres bijoux en son sein !
Pour commencer, Gaspard, mise en musique du poème de Paul Verlaine La Chanson de Gaspard Hauser, inspiré de la triste histoire de Kaspar Hauser. Figure mystérieuse de l’Europe du XIXème siècle, il fut trouvé, en 1828, titubant dans les rues de Nuremberg, à l’âge de seize ans. Il ne parlait pas, ne mangeait pas et était habillé de vêtements de nobles. Il aurait été séquestré de longues années dans diverses geôles avec pour seul compagnon un petit cheval de bois. Il mourut assassiné en 1833. La légende entretient le mythe de sa naissance de la princesse Stéphanie de Beauharnais, nièce de l’impératrice Joséphine et mariée au prince Charles de Bade, et de sa dissimulation pour sombre histoire d’héritage du Grand-duché de Bade.

« Je suis venu, calme orphelin,
Riche de mes seuls yeux tranquilles,
Vers les hommes des grandes villes :
Ils ne m’ont pas trouvé malin. »

Le joli brin de fille à la voix douce qui chante avec Georges est Catherine Le Forestier, la sœur aînée de Maxime. À la même époque, elle enregistra en duo avec son frère La petite fugue qui fut aussi un grand succès.

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Autre merveille de cet album mythique, Le facteur, une chanson hommage, d’après une histoire vraie, à un jeune facteur grec mort à 17 ans sans qui les lettres d’amour ne purent plus voyager.

« Le jeune facteur est mort
Il n’avait que dix-sept ans
L’amour ne peut plus voyager
Il a perdu son messager

C’est lui qui venait chaque jour
Les bras chargés de tous mes mots d’amour
C’est lui qui tenait dans ses mains
La fleur d’amour cueillie dans ton jardin … »

http://www.dailymotion.com/video/x6bl01

On y trouve aussi Joseph. Il ne s’agit pas de lui mais du personnage biblique que le poète athée décrit avec beaucoup de tendresse en s’interrogeant pourquoi son fils a si mal tourné :

« Voilà c’que c’est, mon vieux Joseph
Que d’avoir pris
La plus jolie
Parmi les filles de Galilée
Celle qu’on appelait Marie … »

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Dans ce disque microsillon, si je ne m’attarde pas sur Ma solitude déjà écoutée à la grande époque de Reggiani, il y avait aussi une leçon de géographie érotique avec La Carte du tendre.
La Carte de Tendre était la représentation topographique de la conduite et de la pratique amoureuse dans la Clélie de Madeleine de Scudéry. Il s’agissait d’aller de la ville de la Nouvelle-Amitié à celle de Tendre en évitant la Mer d’Inimitié et le Lac d’Indifférence.
Je choisis le trajet moins précieux conseillé par Georges.

« Le long du fleuve qui remonte
Par les rives de la rencontre
Aux sources d’émerveillement
On voit dans le jour qui se lève
S’ouvrir tout un pays de rêve
Le tendre pays des amants
On part avec le cœur qui tremble
Du bonheur de partir ensemble
Sans savoir ce qui nous attend
Ainsi commence le voyage
Semé d’écueils et de mirages
De l’amour et de ses tourments … »

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Et puis, et puis, encore une pépite, l’incorrigible soixante-huitard se prenait à rêver :

« Nous prendrons le temps de vivre
D’être libres, mon amour
Sans projets et sans habitudes
Nous pourrons rêver notre vie

Viens, je suis là, je n’attends que toi
Tout est possible, tout est permis

Viens, écoute ces mots qui vibrent
Sur les murs du mois de mai
Ils nous disent la certitude
Que tout peut changer un jour … »

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Qui donc, aujourd’hui, peut nous faire rêver ne serait-ce qu’à travers une chanson ? En tout cas, pas Michel Drucker !
Avec ces succès à la pelle, Georges le nonchalant pouvait envisager une décennie de rentier. Ulysse Moustaki choisit d’aller rafraîchir son inspiration à d’autres sources musicales, au Brésil notamment.
C’est étonnant, je me satisfaisais de me laisser bercer par la poésie de Georges en posant ses galettes sur ma platine jusqu’au jour où … Au milieu des années 1970, un ami me téléphona en urgence : « un copain est empêché, on a une place en plus pour voir ce soir Moustaki à l’Olympia, tu viens ? »
J’avais connu le grand music-hall de la rive droite (comme on disait alors pour le différencier de Bobino) électrisé par Gilbert Bécaud, Monsieur 100 000 Volts, je craignais de rester sur ma faim avec la prestation scénique de celui qu’Eddy Mitchell avait surnommé affectueusement Monsieur 1 Volt !
Bien me prit d’accepter l’invitation. Encore un magnifique souvenir : tout de lin blanc vêtu, avec un sourire aussi doux que ses mélodies, entouré de quelques musiciens et de jolis chœurs (et cœurs !), avec une diction impeccable (comme les artistes de cette époque), il revisita les joyaux de son répertoire en y ajoutant quelques perles plus rares. Au fil des chansons, le prétendu lymphatique montrait de plus en plus de tempérament, tout en restant souvent assis sur un tabouret.
Il nous emmena vers de nouveaux horizons et musiques qu’il venait de découvrir, à Salvador de Bahia notamment :

« J’ai écouté chanter les fils de Gandhi,