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Mes cours de récréation

Ce matin-là de janvier, j’entendais les cris et les rires des enfants provenant de la cour de l’école voisine. Expressions sonores de la joie des écoliers de retour après la descente récente du vieux monsieur à la barbe blanche au pied du sapin ?
D’ailleurs, croient-ils encore au Père Noël dans ce monde pollué par l’information et la consommation ? Pire encore, celui engagé par la ville de Blois a démissionné suite aux insultes et menaces proférées par des parents, parce qu’il demandait de respecter le port du masque et la distance de sécurité sanitaire pour les photographies avec leur progéniture. On le traita même d’ordure, ce qui serait encore éventuellement tolérable de la part d’un admirateur de la troupe du Splendid !
Le maire d’un modeste village de Haute-Loire, ne manquant pas d’humour en cette période de couvre-feu, prit un arrêté municipal autorisant le survol de la commune par le Père Noël dans la nuit du 24 au 25 décembre, la présence de lutins étant limitée à six pour tenir compte des mesures sanitaires.
Ces deux anecdotes dérisoires illustrent les bons et mauvais côtés du caractère frondeur de nos compatriotes.
En ce qui me concerne, je trouvai avec cette liesse enfantine le sujet de mon premier billet de l’année 2021 : la cour de récréation, par définition le lieu d’un moment de délassement, de divertissement, de liberté peut-être, accordé aux écoliers. Encore qu’en la première période de confinement, je me souviens de la photographie d’une cour d’école maternelle de Tourcoing où les enfants jouaient « ensemble » … cantonnés individuellement dans des carrés marqués au sol. Étranges marelles !

école maternelle Tourcoing

Lorsque je traverse un village, mon regard est souvent attiré par son école communale, aujourd’hui requalifiée en école primaire ou élémentaire selon la présence ou pas d’une section maternelle, son architecture parfois surannée, sa cour de récréation, le nom aussi dont on l’a baptisée, je fus ainsi ému par exemple, qu’en Mayenne, l’une porte le nom du chanteur engagé Leny Escudero*.

fresque Escudero - copie

Fresque réalisée par les enfants de l’école Leny Escudero à La Baconnière (Mayenne)

Ce n’est évidemment pas fortuit si mon blog s’appelle À l’encre violette. En effet, je suis né littéralement dans une école**, précisément dans la chambre de mes parents, au premier étage de l’appartement de fonction qu’ils occupaient : ma mère était la directrice d’un groupe scolaire constitué d’une école maternelle mixte, d’une école primaire de filles, d’un Cours Complémentaire (puis collège) de filles, de la sixième à la troisième avec une classe de préparation spéciale (après la troisième) à l’entrée aux Ecoles Normales d’instituteurs et d’institutrices, ainsi que, comme il était écrit sur la façade, d’un pensionnat de jeunes filles, mon père, outre d’enseigner au collège des garçons, l’accompagnait dans la gestion administrative de l’établissement.
Les deux fenêtres de ma chambre mansardée donnaient sur la cour de récréation principale réservée aux écolières des classes primaires et aux collégiennes, les enfants de maternelle disposant pour leurs jeux d’une autre cour plus petite, située de l’autre côté d’un unique préau.
Quand, un demi-siècle plus tard, j’eus la curiosité de revenir sur ces lieux de mon enfance (j’y vécus jusqu’à l’âge de 14 ans) un bel enrobé lisse et rougeâtre remplaçait le goudron gravillonneux d’antan fissuré par le lent travail des racines rampantes d’imposants tilleuls eux-mêmes abattus pour de probables raisons de sécurité.
La plantation de ces arbres, cinq au total répartis entre les deux cours, à en juger la robustesse de leur tronc, remontait à plusieurs décennies : possiblement comme « arbre de la Liberté » pour commémorer en 1889 le centenaire de la Révolution, ou comme « arbre de Verdun »***. à la fin de la Grande Guerre en 1918, éventuellement encore comme arbre de la laïcité lors de la promulgation de la loi du 9 décembre 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État. Dans d’autres écoles, on avait choisi des marronniers.
L’épais feuillage de ces tilleuls empreints de symboles servait d’ombrelles aux élèves aux heures chaudes du début d’été (ça arrive en Normandie !). C’était aussi, en soirée, le refuge de colonies d’hannetons**** qui devenaient les jouets de mon imagination débordante et un tantinet sadique, certaines chevelures opulentes des jeunes collégiennes en furent victimes.
Dans mon enfance, dans un coin des deux cours, il y avait aussi un alignement de portes correspondant à l’espace dédié à Stercutius, le dieu des « lieux d’aisances, fumier et excréments », dans la Rome antique.
Contigus à ces cours, se trouvaient également deux jardins potagers comme il était fréquent dans les écoles d’antan pour la consommation propre de l’instituteur et pour les activités autour de la vie de la terre qui figuraient au programme. Il faut avoir en tête qu’au milieu du siècle dernier, la France était encore largement rurale. Mon père, en digne fils de paysanne, y exerçait son savoir-faire agricole. Sur l’un des lopins de terre poussaient des plants de fraisiers dont les fruits sucrés ravissaient le palais des pensionnaires et le mien. Sur l’autre, il réquisitionnait, en saison, un bataillon de ces mêmes jeunes filles pour ramasser les haricots, pommes de terre, carottes, choux et poireaux qui constituaient la nourriture saine et naturelle servie au réfectoire et à la table familiale. Enfant, j’ai le plus souvent mangé comme à la cantine !
Écoliers des villes et des champs, vous ne pouvez pas imaginer combien ces deux cours de récréation m’offrirent de merveilleux terrains d’aventures, sans la blouse grise réglementaire. En dehors des horaires scolaires bien entendu où elles étaient dévolues aux jeunes filles, elles devenaient « mes cours » pour moi seul, mon théâtre à ciel ouvert, je ne peux que reprendre un extrait d’un ancien billet :
« Un véritable complexe omnisports exclusivement pour moi, sans gardien, ouvert jour et nuit ! Selon mon humeur, il devenait terrain de football, court de tennis, vélodrome, parcours de Tour de France et même arène pour la « temporada » qui suivit un séjour touristique en Espagne.
En effet, cet été-là, loin pourtant de tout penchant sanguinaire, je m’inventais des corridas où je combattais de furieux taureaux virtuels que je faisais sortir du toril, en déverrouillant la porte en bois des W.C comme on en trouvait alors dans toutes les cours d’école. Avec l’épée en bois argentée que m’avait fabriquée mon père et un morceau d’étoffe écarlate en guise de muleta, je virevoltais autour du fauve, auteur des plus talentueux derechazos et véroniques que la Normandie taurine ait connus !… Le jury enthousiaste constitué uniquement d’une adorable tante paralysée, immobile dans son fauteuil, me décernait immanquablement les deux oreilles, en fait deux larges feuilles cueillies sur l’un des tilleuls.
Plus sérieusement et régulièrement, je m’initiais au tennis contre le mur de brique sur lequel mon père avait scellé une barre de fer à la hauteur réglementaire du filet. Bien avant de fouler la terre battue du court de la ville, j’y effectuai mes gammes de tous les coups du tennis. Ayant inventé le mur interactif, je livrais même quelques sets contre un adversaire invisible. Nul doute que durant ces milliers d’heures d’entraînement, j’acquis les bases qui firent de moi, à l’âge adulte, un joueur honorablement classé.
À d’autres moments, je pédalais inlassablement sur ma petite bicyclette. Je pratiquais toutes les disciplines cyclistes, sur « route » en tournant virant dans les deux cours, la petite en légère déclivité étant plus « montagneuse » (!), je disposais même de « ma tranchée de Wallers-Arenberg » avec une rigole pavée le long d’une classe ; sur « piste » délimitée par des quilles dans la grande cour avec des poursuites et des manches de vitesse contre des adversaires fictifs avec, bien évidemment des séances de sur place, j’accomplis même une tentative contre le record de l’heure dont mon idole Jacques Anquetil fut le détenteur ; le cyclo-cross enfin, en utilisant les allées non goudronnées, labours des potagers et quelques escaliers. Si j’avais possédé un compteur kilométrique sur mon guidon, vous seriez surpris par les distances parcourues.
Le dimanche, selon un rite quasi immuable, c’était jour de foot ! Foin des canons de la diététique sportive et des siestes digestives, je rejoignais le stade immédiatement après déjeuner, la grande cour pour les rencontres à domicile, la petite pour celles à l’extérieur. Je disputais un championnat de France fictif. D’abord, dans mon plus jeune âge, avec mon frère alors adolescent, j’étais gardien de but, ensuite avec un cousin de mon âge venu en pension chez mes parents, je devins joueur de champ. Les tilleuls, encore eux, faisaient office de poteaux de but. Dans la grande cour, selon les situations de jeu, le troisième arbre était un partenaire constituant un mur solide lors des tirs de coups francs, ou au contraire, un adversaire sur lequel mon frère s’appuyait en une deux ! »
La presse radiodiffusée s’invitait à nos joutes fraternelles et fratricides ! Mes fidèles lecteurs se souviennent peut-être d’un billet que j’avais consacré au commentaire sportif en général, et aux miens enflammés en particulier qui me valurent, longtemps après, l’honneur d’être le héros d’un chapitre d’un livre écrit par une ancienne pensionnaire du collège.
Tout en dribblant, jonglant ou tirant, je commentais en direct mon match comme sur les ondes. Il semblerait que je me débrouillais fort bien à en croire certains voisins qui se régalaient de ma verve oratoire ainsi que cette collégienne devenue professeure par la suite : « Je me souviens bien qu’à l’écouter aussi souvent pendant nos heures perdues, à voir comment et avec quelle passion il peuplait sa solitude – le grand frère de notre âge étant souvent absent, je crois – j’ai su tout de suite qu’il avait une enfance heureuse et qu’il la devait en partie à lui-même et à sa créativité. Que cela nous serve de réflexion à une époque où les enfants croulent sous des montagnes de jouets et de jeux souvent sophistiqués avec lesquels ils s’ennuient vite ou s’abrutissent ! Vive l’imagination ! Quelle belle leçon tu nous as donnée sans le savoir, Jean-Michel ! » En somme, j’étais une bande de jeunes à moi tout seul comme dit la chanson de Renaud.
Mais ces cours de récréation avaient été aussi, quelques années avant ma naissance, le théâtre de jeux moins pacifiques durant l’Occupation. Mon frère aîné, comme en rêvait le petit garçon de La vie est belle, le film magnifique de Roberto Benigni, y vit de vrais chars allemands effectuant leurs manœuvres d’entrainement.
Je ne peux évidemment pas, en cet instant, oublier ma visite du village martyr d’Oradour-sur-Glane***** : « L’émotion m’étreint particulièrement à la grille de la petite école des filles avec ses deux platanes, puis derrière la cour, le préau et même les W.C. Je m’avance à l’intérieur, intrigué par une plaque usée sur le mur de la classe : « Ici habitaient Jean Binet 34 ans, Andrée Binet 29 ans, Jean-Pierre Binet 7 ans » ! Andrée était la directrice de l’école. Ce 10 juin, souffrante, elle ne travaillait pas. Elle fut traînée jusqu’à l’église, à coups de crosse, en pyjama, un manteau sur les épaules. J’ai lu quelque part que l’institutrice stagiaire qui assurait son remplacement, connut le même sort. »
Les hivers étaient plus rigoureux dans mon enfance. Je me souviens de mon père qui, tôt le matin, pelle à la main, déblayait l’épais manteau neigeux pour tracer une allée permettant aux maîtresses et élèves de circuler plus aisément pour accéder à leur classe. Lors de la première récréation qui suivait, quelques élèves procédaient à la fabrication d’un bonhomme de neige en formant une boule bien collante puis en la roulant par terre pour qu’elle amasse de plus en plus de neige jusqu’à atteindre la taille souhaitée pour le corps. L’opération était répétée pour faire la tête. Deux boulets de charbon eu guise d’yeux, une carotte pour le nez, une écharpe autour du cou, un bonnet ou une casquette, et la ronde se formait autour.
Je me désespérais d’une neige trop persistante car elle s’agglomérait à mon ballon empêchant la pratique de mon sport préféré et imposant parfois le report de « mon » match du dimanche après-midi.
Mais que faisaient donc les employés municipaux, mon père était encore de corvée à l’automne pour balayer les feuilles mortes tombant des tilleuls qui rendaient le sol glissant par temps de pluie.
Même si on l’intègre inconsciemment, connaît-on vraiment la fonction et l’origine de la récréation et de l’espace qui lui sont dévolus ? D’après le dictionnaire Robert, il s’agit d’un moment de détente qui vient après une occupation plus sérieuse. D’origine latine recreatio, dans son sens le plus archaïque, elle s’apparente au réconfort. Dès le XVème siècle, en France, le mot est employé dans un cadre scolaire pour désigner le moment de repos accordé aux élèves après le temps de la discipline. Il dérive de recréer qui dans sa forme ancienne possède le sens de ranimer. « L’utilité de la récréation est reconnue dans l’ensemble des textes des premiers fondateurs jésuites, s’il s’agit d’une « honnête récréation corporelle », d’une saine pause entre deux temps d’étude »******. Dans les collèges jésuites, il existait un « préfet de récréation » pour surveiller les élèves.
Il faut attendre le XIXème siècle pour que la récréation soit vraiment institutionnalisée. C’est Victor Duruy qui prescrit, en 1866, de couper chaque demi-journée de classe par un repos de dix ou quinze minutes afin de lutter contre l’immobilité du corps et la fatigue d’esprit imposées durant trois heures consécutives. Jules Ferry l’inscrit dans la législation scolaire sous le vocable « récréation ». Je blague (à moitié), peut-être faudrait-il aujourd’hui imposer un break de dix minutes par heure durant lequel le maniement du portable serait interdit !
Bref, la récréation permet à l’enfant, outre accessoirement de satisfaire quelque besoin dit naturel, de se dépenser physiquement afin de se régénérer mentalement avant les activités scolaires suivantes. Cette parenthèse s’insère complètement dans la vie scolaire.
Une circulaire de 1890 indique que « les jeux et exercices de force ou d’adresse sont pour le jeune âge des conditions absolues de santé morale et de vigueur physique ».
Il est savoureux de lire les lignes lyriques et érudites que le docteur Élie Pécaut dédie à la récréation dans le Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire (1882-1887) dirigé par Ferdinand Buisson :
« Admirez ce mot profond, un de ceux qui font bien voir qu’une langue est une philosophie, du moins quand cette langue n’est pas quelque informe jargon né du hasard, quand elle est de noble race, qu’elle sort des profondeurs de l’histoire. Sous ce terme devenu banal se cache une pénétrante analyse de physiologie et de psychologie. Avec toute notre science, notre chimie, nos cornues et nos scalpels, ce n’est pas nous qui avons découvert que la pensée se traduit par une dépense matérielle, qu’elle ne peut durer indéfiniment, qu’il faut donner à la machine vivante le loisir de régénérer ces matériaux indispensables, sans lesquels le travail du cerveau s’arrête comme une horloge arrivée au bout de sa course. On savait cela de tout temps, l’expérience et l’instinct y suffisaient, et le fait s’est exprimé de lui-même dans la belle métaphore dont il s’agit. Mais voyez comme le sens en est plus large, va plus loin et plus haut que cette dissection chimique. Ce n’est pas seulement l’étoffe matérielle de la pensée qui s’use, c’est la pensée même, c’est notre être en ses parties les plus intérieures, j’ose dire les plus spirituelles. Oui, il est parfaitement vrai que, fût-on nourri d’ambroisie, comme disaient les anciens, d’urée et de créatine, comme diraient nos savants, on ne peut pas penser longtemps de suite, on ne peut pas avoir de l’imagination, ni de la réflexion, ni même du génie au-delà d’un nombre d’heures assez restreint. Il faut s’arrêter, quoi qu’on en ait, et changer brusquement le genre de son activité, la faire purement physique, ou bien même l’interrompre tout-à-fait, pour laisser aux autres ressorts trop tendus le temps de retrouver leur élasticité première…
… Nous perfectionnons les méthodes de travail, nous arrivons à faire rendre au cerveau son maximum d’effort, surtout nous élargissons tous les jours le champ de son activité : mais de le récréer, de balancer cet accroissement de labeur par une rénovation plus parfaite, il semble que nous n’ayons cure. Nous tendons tous les ressorts de la machine, nous la lançons à un train d’enfer, sans trop nous soucier qu’elle s’use ou se brise.
Mais c’est dans le travail du jeune âge que le mal est le pire. Ah ! que la récréation est une chose plus précieuse, à cet âge, plus féconde, plus indispensable ! Le jeu, c’est la moitié au moins de la vie de l’enfant. C’est là seulement qu’il trouve l’emploi de quelques-unes de ses facultés les plus charmantes et les plus naturelles, la satisfaction de certains de ses besoins les plus impérieux. Le jeu n’est pas seulement pour le petit enfant l’exercice de ses muscles, la régénération de son sang, le plaisir de dépenser son énergie vitale et de la sentir redoubler en lui. Ah ! que le jeu est bien autre chose que ce qu’y voit notre pédantisme ! C’est toute la petite âme enfantine qui s’y ébat et s’y déploie dans son charme incomparable. Laissez-la faire, regardez-la seulement agir, et vous verrez le jeu devenir une improvisation d’une richesse et d’une justesse qui vous frappera de surprise, où la faculté maîtresse de cet âge, l’imagination, se donne libre carrière, se crée un monde à elle, mille mondes successifs, au gré de sa changeante fantaisie, et déroule ces drames copiés sur la réalité la mieux observée ou inventés de toutes pièces selon un art infini. La spontanéité, c’est-à-dire l’invention, la création, voilà le trait caractéristique, et voilà aussi la secrète et féconde vertu du jeu du petit enfant, voilà la source des plaisirs qu’il y trouve. Plaisir très particulier, très intense, d’un ordre très élevé, qui plus tard, transporté dans le plein de la vie, n’est pas autre que la joie du génie en ses heures de création. Cette joie d’espèce si rare et si haute, bien peu d’hommes sont destinés à la connaître ; elle est le partage de la petite élite des artistes créateurs. Mais du moins la nature a permis que le plus humble d’entre nous la savourât au matin de sa vie, et c’est elle qui fait la poésie radieuse, l’enchantement de cet âge.
Nous savons cela, sans doute, mais comme nous l’oublions ! Voyez où en est sur ce point, pourtant capital, de pédagogie, l’enseignement primaire, voyez surtout où il est en train d’arriver, si l’on ne s’arrête. On a chargé les programmes jusqu’à leur extrême limite, rempli, bourré « l’emploi du temps » en telle manière que pas une minute n’en soit perdue. C’est à merveille. Mais cela ne suffisait pas encore. Telle est l’ampleur du savoir moderne, même resserré au minimum primaire, qu’on a franchi le pas fatal, on s’est laissé aller à empiéter sur le terrain sacré, sur la récréation. On y a mis ce qui ne tenait pas ailleurs, et ce qui pouvait faire figure d’exercice « récréatif », la gymnastique, les travaux manuels, l’instruction militaire, les excursions scientifiques. On veut y mettre l’enseignement professionnel. Où mène cette voie dangereuse ? À rien de moins qu’à pervertir absolument l’action de l’éducation sur l’enfant.
Il faut toujours que les adultes mettent leur grain de sel dans les activités spontanées ! Et voilà le résultat selon le bon docteur Pécaut … :
« Avez-vous donc envie que nos établissements primaires soient frappés du mal qui sévit si cruellement dans les grands internats secondaires où ne se voient plus d’enfants, mais de tristes petits hommes, chétifs, vieux, blasés, usés, aussi loin de s’abaisser à jouer qu’ils le seront à quarante ans, politiquant déjà ou faisant pis ? J’accorde que la sève plébéienne est vigoureuse, qu’elle fera longtemps encore éclater vos cadres. Mais il n’y a pas de force qui tienne, si vous allez la comprimant, la tarissant, sous votre appareil inflexible de pédagogie. Le beau profit, si après avoir réalisé cette merveille d’utiliser, de tourner savamment en étude chaque heure, chaque seconde de la vie enfantine, de l’avoir bourrée de leçons ouvertes ou déguisées, d’avoir ainsi créé à la patrie des jeunes hommes très bien dressés, munis du plus authentique savoir, remplis des notions les plus pratiques, vous leur avez enlevé la chose précieuse entre toutes, celle qui vaut toutes les autres mille fois, la jeunesse du cœur et de l’esprit ?
Voyez bien ceci : ce qui fait que le peuple, en notre temps de démocratie et de liberté, est ou doit être notre espoir, notre salut, que toute notre attente est en lui, que nos soins, notre amour sont pour lui, c’est justement la puissance, la fraîcheur de son énergie vitale, que rien n’a encore affaiblie ni usée. C’est qu’il est le fonds intarissable d’où jaillissent les âmes éprises d’action, les âmes ouvertes à la joie de vivre, avides de s’élancer dans ce monde qui leur est nouveau et merveilleux ; c’est qu’il est la source où se retrempe et se régénère la vie sociale. Il y a là comme un mystère naturel qu’il faut se garder de troubler, parce que ce trouble retentirait avec des conséquences incalculables dans les destinées mêmes du pays. Le savoir marche à la conquête du peuple, et c’est là le plus beau fait de ce siècle. Nous entreprenons de verser la lumière dans ces obscures et fécondes profondeurs : nous prétendons appeler tous ces ignorants d’hier à la vie supérieure de leur temps. C’est une œuvre nécessaire, une œuvre sacrée, mais délicate aussi, ne l’oublions pas. Dans notre ardeur d’instruire, gardons-nous de fausser la nature, de l’appauvrir sous prétexte de richesse. Veillons à lui laisser ce qu’elle a de meilleur et ce qui est le plus à elle : la force d’expansion, la spontanéité, l’enthousiasme, autant dire la vie. »
Soupçonniez-vous toutes ces vertus que l’on attribue à la récréation ? Comme elle semble vitale analysée ainsi ! À la réflexion, les cours de ma maison d’école remplirent bien leur fonction en me permettant de développer ma spontanéité, mon enthousiasme et ma joie de vivre … merci aussi à mon ballon et mon vélo.
Jusqu’ici, j’ai évoqué le cas particulier d’un enfant veinard de bénéficier pour lui seul d’un tel espace de divertissement. Bien évidemment, comme tout écolier, collégien et même lycéen, j’ai connu aussi les cours de récréation des établissements que j’ai fréquentés.
Achevée la classe mixte de maternelle où j’étais en terrain de connaissance puisque chez moi, j’ai pratiqué deux cours successivement, en effet, mon école primaire (uniquement de garçons) était implantée en deux lieux : au cours préparatoire et au cours élémentaire 1ère année, nous partagions la cour avec les « grands » du Cours Complémentaire ; pour les classes supérieures, sans doute en raison de l’exiguïté des locaux, nous émigrions … dans un ancien hôtel de standing fréquenté auparavant par la clientèle du casino et des thermes. Mes fidèles lecteurs le connaissent puisqu’il apparaît dans l’avant-propos de mon blog*******.
C’est de cette cour devant cet immeuble majestueux (quoique pas mal décati à l’époque) avec son perron, que je garde les souvenirs les plus vivaces. C’est dans un coin de celle-ci qu’avant la rentrée de l’après-midi, nous partagions discrètement avec mes camarades, les « bonbecs fabuleux »******** dont nous venions de faire provision en chemin à l’épicerie.
Dans cette même boutique, nous achetions un lot de billes. Il y en avait de différentes matières : les plus courantes étaient en terre cuite et de couleurs variées, les plus enviées étaient en verre opalescent, parfois un peu plus grosses (les calots). Nous tentions de faire prospérer notre capital en grugeant quelque adversaire pas trop habile.
Il y avait plusieurs façons de jouer, la plus populaire et la plus simple chez nous, en Normandie, était la « tiquette » : celui qui, par une pichenette (avec le pouce et l’index) avec sa bille, touchait la bille de l’autre, la raflait. Il y avait aussi le « pot » ou le « trou » : il s’agissait d’envoyer, toujours avec le doigt, le maximum de billes dans un petit trou de fortune creusé dans le sol caillouteux de la cour.
On jouait aussi parfois, à deux, à la « poursuite », le but étant comme à la tiquette de dégommer la bille de l’adversaire.
Plus rarement, nous jouions au « parcours » aussi appelé « Tour de France », au mois de juin, lorsque démarrait la vraie grande boucle cycliste. On confectionnait un trajet sur un sol sablonneux constitué de virages, montées et descentes. Pour ma part, je préférais jouer chez moi avec mon peloton de coureurs en plomb.
L’heure de classe qui suivait ces moments de jeu était souvent, pour certains d’entre nous, le théâtre de transactions, notamment d’échanges d’une dizaine de billes en terre contre un calot en verre. Fréquemment, se produisait la (presque) inévitable catastrophe que les billes amassées dans une poche de la blouse se déversassent bruyamment sur le carrelage de la classe.
Comme aiment à dire certains reporters sportifs, l’enjeu primait sur le jeu. D’ailleurs, il est cocasse que certaines expressions utilisent l’équivalence entre les jeux de billes et l’investissement : ainsi, « ne pas toucher une (ou sa) bille » pour ne pas faire d’affaires, « placer ses billes » pour s’assurer une position favorable, « retirer ses billes » pour arrêter sa participation à une action.
Tout aussi populaire, réclamant adresse et rapidité, était le jeu d’osselets, un jeu remontant à l’Antiquité. À l’origine, il se pratiquait avec cinq petits os composant le tarse (en principe, l’astragale) d’un jeune mouton. Certains d’entre nous étions fiers quand nous en avions récupéré quelques spécimens chez le boucher, mais généralement, nous jouions avec des osselets artificiels en métal gris plus petits et plus facilement manipulables. Du fait de mes longues mains, pour ma classe d’âge, je possédais un léger avantage physique pas inutile.

osselets

Quatre de ces osselets étaient d’une couleur identique, le cinquième de couleur rouge étant appelé le « père » ou le « daron ».
Le jeu consistait en une série de figures à réaliser en lançant en l’air le père et en ramassant un ou plusieurs osselets posés au sol avant que le père ne retombe. Selon les règles préétablies, on avait le droit ou pas de rapprocher les osselets les uns vers les autres.
Pour la « retournette », il s’agissait de lancer tous les osselets en l’air et d’en rattraper le plus possible sur le dos de la main.
Je me souviens aussi du « creux et bosse » où l’on différenciait les faces concave et convexe de l’osselet : on annonçait l’une ou l’autre puis, en gardant le père dans la main, on lançait les osselets en l’air en tentant qu’ils retombent sur la face choisie. En cas d’échec, on les retournait tout en lançant le père en l’air.
Selon la dextérité des joueurs, il y avait des figures beaucoup plus élaborées à réaliser, la « balayette », la « patte de chat ». Je serais bien incapable de vous dire en quoi elle consistait mais nous nommions l’une d’entre elles « à la russe non placés sans remuer », expression émanant peut-être d’un « camarade éclairé » (oxymore ?) manifestant quelque précocité en géopolitique !
Ce que j’appris bien plus tard, c’est que Rabelais employait notamment les mots « pingres » et « martres » pour désigner le jeu d’osselets de Gargantua.
De temps en temps, nous ressentions le besoin de nous dépenser physiquement, alors nous investissions l’ensemble de la cour avec une douzaine de camarades.
Hugues Aufray ne chantait pas encore un de ses grands succès avec « les crayons de couleur », nous jouions à « l’épervier », un grand classique des jeux de plein air. Peu importe qu’il ne soit pas un bon chrétien et connaisse tous les couplets des filles de Camaret, l’un des joueurs, désigné comme épervier, se plaçait au milieu de la cour et devait attraper au moins l’un des joueurs de la vague qui, à un signal donné, déferlait dans la cour. Le dernier touché était déclaré vainqueur et devenait l’épervier pour la partie suivante. Il existait une variante où chaque joueur touché devenait également épervier, ce qui compliquait la tâche des derniers rescapés. L’épervier était également pratiqué de manière plus institutionnalisée avec l’instituteur lors de séances d’éducation physique.
La balle au prisonnier était un autre jeu collectif tout aussi populaire. On l’appelait également « ballon chasseur ». Il se pratiquait entre deux équipes (3 ou 4 joueurs minimum) dans un espace divisé en quatre zones : les deux camps libres de chaque équipe et les prisons situées à l’arrière de chaque camp. Le but était d’éliminer tous les joueurs de l’équipe adverse en les atteignant avec le ballon et que ce « référentiel bondissant », comme jargonnent certains hauts esprits de l’Éducation, retombe ensuite au sol. Un prisonnier pouvait retrouver sa liberté si, après avoir récupéré le ballon, il touchait un joueur adverse.
Une variante de ce jeu, nécessitant pas un ballon, était « les gendarmes et les voleurs ». Pour que ce soit plus drôle, il fallait « idéalement » une société imparfaite où il y avait autant de voleurs que de gendarmes, le but étant pour les représentants de la maréchaussée (la taca-taca-taca-tac-tactique du gendarme comme chantait Bourvil), d’emprisonner les voleurs en les touchant, tout de même la morale était sauve.
Dans les années 1950 quand une certaine culture américaine débarqua en France, avec mes camarades, nous préférions une adaptation westernienne de ce jeu de rôles avec les cowboys et les indiens. Sans cheval, nous mimions des chevauchées et poursuites galopantes et hennissantes à travers la cour. Dans une sorte de conquête d’un Far West normand, avec mes copains Georges, Gérard et Philippe, nous nous mettions dans la peau des héros des bandes dessinées de l’époque, Billy the Kid, Kit Carson, Hopalong Cassidy, Buck John, le Lucky Luke de Spirou (contre Phil Defer !). C’était une époque obscurantiste où, dans les westerns donc dans notre imaginaire, les bons héros étaient les cowboys, encore que bientôt le chef cheyenne Aigle Noir apparut sur l’unique chaîne de télévision, chaque soir, juste avant le journal télévisé de 20h 15.
Lors des chutes de neige qui caractérisaient des hivers plus rigoureux qu’aujourd’hui, nous damions joyeusement, à la queue-leu-leu, un coin de cour en légère déclivité pour effectuer des glissades sous l’œil bienveillant des enseignants. Certaines scènes rappelaient certains tableaux hivernaux de Peter Bruegel l’Ancien.
À l’arrière de l’ancien hôtel transformé en école primaire, se trouvait un terrain envahi par la végétation qui, s’il n’était pas une cour de récréation au sens strict du terme, s’avéra un espace de joies intenses. L’autoritarisme académique interdisant d’entrer en sixième avant l’âge de 10 ans, mes parents eurent l’idée géniale, plutôt que de redoubler mon cours moyen 2ème année, de me faire patienter avec les grands de première année du certificat d’études. À l’initiative de mon maître (devenu un ami qui vient de souffler ses 90 bougies) et d’un autre instituteur, nous entreprîmes, lors de nos heures de plein air, de défricher cette jungle et d’y aménager sommairement une piste d’athlétisme et des sautoirs. : un vrai petit stade construit par nous, rien que pour nous. Comme nous étions heureux !
À partir de l’année suivante, enfin au collège (!), ou plus exactement, au cours complémentaire de garçons, contigu à ma maison d’école, mes moments de récréation étaient presque exclusivement consacrés à des parties de football dans un coin réservé de la cour. De temps en temps, se joignaient à nous quelques enseignants et surveillants, et surtout un assistant en langue anglaise Peter Langtree, originaire de Burnley, qui me faisait rêver quand il me parlait du footballeur légendaire Stanley Matthews. J’eus la joie, il y a quelques années, de partager ces souvenirs… en Ariège où il avait élu domicile.
Vint le temps, études obligent, d’entrer comme pensionnaire au lycée Corneille de Rouen. J’eus, durant un certain temps, du vague à l’âme, lors des études austères, orphelin des cours de récréation de mon enfance. Je n’avais plus la liberté d’aller y jouer après que mes devoirs fussent achevés et mes leçons apprises. Polyeucte et Bel-Ami « surclassaient » Kopa et Di Stefano ! Je ne crois pas si bien dire car, pour un chahut auquel j’étais étranger, le surveillant général m’avait sanctionné de plusieurs week-ends de colle, me privant d’un match France-Espagne à Colombes (cela s’arrangea finalement).
Et puis, j’avais malgré tout une vaste cour de récréation. Était venu le temps pour certains de fumer en cachette du côté des W.C, pour d’autres de jouer aux cartes ou aux échecs au foyer qui nous était réservé, d’autres encore préféraient les discussions sur les premières interrogations existentielles. Moi j’étais fier qu’on m’accepta parmi une vingtaine de privilégiés pour… jouer au foot dans la cour durant la pause de midi. Certains de mes partenaires évoluaient, le dimanche, à un niveau élevé, dans les équipes des jeunes « diables rouges » du Football Club de Rouen et de l’historique club amateur de Quevilly. C’est un peu grâce à mes prestations dans la cour que je fus intégré dans l’équipe des Francs Joueurs du lycée. Certains de mes illustres prédécesseurs (Jean Nicolas, Roger Rio, Antoinette), anciens élèves du lycée, firent partie de la légendaire attaque mitrailleuse du F.C.R et devinrent internationaux dans les années 1930. J’eus la chance et l’honneur de jouer contre certains d’entre eux lors d’un match jubilé.
J’ai déjà relaté l’anecdote, mon valeureux professeur de mathématiques en classe terminale de Maths Élem, champion du monde de pelote basque à main nue, s’entraînait parfois sous l’inséparable préau bordant la cour.
J’ai connu donc une époque où les établissements scolaires que j’ai fréquentés étaient « genrés » comme on dit aujourd’hui, comprenez non mixtes. C’est pour cela que j’ai évoqué des jeux typiquement pratiqués par les garçons. Être le fils d’une directrice d’école primaire et de collège me permit tout de même de me familiariser avec les jeux des filles, celles de mon âge, notamment les pensionnaires, m’invitant parfois à me joindre à elles.
Je ne voyais pas spécialement d’un bon œil les tracés des marelles grossièrement dessinées à la craie qui spoliaient le marquage de « mon terrain de foot ». La marelle, dont le nom est tiré du vieux français mérel ou méreau désignant un palet de pierre, avait plusieurs formes : droite, ronde ou escargot, « avion » avec sa forme en croix d’inspiration primitivement religieuse. Quel que fut son tracé, elle comportait une terre et un ciel marquant le début et l’issue de ce parcours un peu initiatique.

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Les filles pratiquaient beaucoup la corde à sauter, le plus souvent collectivement, deux d’entre elles faisant tourner la corde, et les autres entrant progressivement dans le jeu pour sauter.
Au primaire, les fillettes chantaient souvent une comptine en rythme avec les sauts : « À la soupe, soupe, soupe, au bouillon, yon, yon, la soupe à l’oseille, c’est pour les d’moiselles, la soupe à l’oignon, c’est pour les garçons ».
Il y avait le jeu d’un, deux, trois, soleil : une fille face à mur énonçait cette formule tandis que ses camarades se rapprochaient d’elle en prenant soin d’être immobile quand elle se retournait après avoir prononcé le mot « soleil ». Le but des joueuses était d’arriver au mur sans avoir été vues en mouvement.
Les trois tilleuls de la grande cour permettaient une version adaptée des quatre coins : trois filles étaient adossées aux trois arbres, une quatrième, libre, tentait de toucher un des troncs lorsque les trois joueuses échangeaient leurs places.
Les plus jeunettes aimaient faire des rondes en chantant une comptine. Je me souviens de celle de « La fille du coupeur de paille » :

« Sur mon chemin j’ai rencontré
La fille du coupeur de paille
Sur mon chemin j’ai rencontré
La fille du coupeur de blé… »

Bien des années plus tard, le chanteur Hubert-Félix Thiéfaine, faisant référence à cette comptine, en composa une version cannabis La fille du coupeur de joint ! Entre grands, souffrez que je vous offre cette autre forme de récréation :

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La chandelle était une ronde spéciale avec les filles assises en cercle sauf une qui, un mouchoir ou un foulard à la main, tournait autour jusqu’à ce qu’elle le laisse tomber discrètement derrière l’une de ses camarades. Si celle-ci découvrait l’objet, elle se levait et essayait d’attraper la lanceuse avant qu’elle ne se rassoie. Si elle y parvenait, elle se rasseyait et la première recommençait. Si elle ne se rendait pas compte à temps que le mouchoir était derrière elle, elle devenait la chandelle et devait se poster au centre du cercle.
Chez les filles, les jeux étaient plus calmes.
Autre temps, autres mœurs, j’ai le souvenir qu’il n’existait pas à l’époque, du moins dans l’école de ma maman, de salle des maîtres, les enseignantes du primaire arpentaient ensemble la cour de long en large, la première d’entre elles, témoin d’une dispute ou d’un délit, intervenant pour les régler.
Il me semble aussi, les écoles étant généralement anciennes, que les cours de récréation étaient, architecturalement et géographiquement, parfois moins structurées que celles de maintenant. On débusquait souvent des recoins, en principe non autorisés, qui nous permettaient d’échapper au regard des enseignants et aussi d’autres camarades, pas forcément d’ailleurs pour faire des choses coupables.
Je me suis plongé dans mes souvenirs de cours de récréation sans l’intention de faire une description exhaustive des jeux dont elles étaient le théâtre, des tensions qui pouvaient y naître. Ils sont possiblement enjolivés dans ma mémoire quoiqu’il me semble qu’ils traduisent une époque d’après-guerre insouciante, mon enfance heureuse dans ma si chère école, annonçant les Trente Glorieuses dont on cherche aujourd’hui, parfois, à nous culpabiliser.
Je me doute que d’autres enfants de mon âge connurent souffrances, vexations, humiliations. Un ami écrivain, récemment, réagissant au billet que j’avais écrit sur les « bonbecs fabuleux de mon enfance », me confiait qu’il n’avait pas connu ce petit bonheur gustatif à cause d’une jeunesse précaire et compliquée. Un « ange de la montagne » sut la darder de quelques rayons (de bicyclette)
Même si, dès l’école de Jules Ferry, des règlements en régissaient l’organisation, la cour de récréation d’aujourd’hui fait l’objet de nombreuses études pédagogiques intéressantes, mais suscite aussi parfois des convoitises politiques, concernant son organisation spatiale et sociale.
Ce lieu, en opposition avec la salle de classe, où les enfants sont plus libres de faire ce dont ils ont envie, est entré de plus en plus dans la réflexion de décisionnaires qui s’entêtent à reproduire les mêmes schémas de la société adulte menant parfois aux mêmes erreurs.
Le paysage des cours d’école a beaucoup évolué depuis mon enfance. Il céda parfois, comme hors de l’école, au phénomène de bétonisation afin de ne pas présenter de risques pour la sécurité et la santé des enfants. Finis les genoux ensanglantés !
Des haies furent détruites à cause de la nocivité de certaines baies et fruits, des arbres souvent abattus, du moins certaines espèces néfastes pour les enfants sujets aux pollens. Les bacs à sable, bouillons de culture microbienne, disparurent progressivement du coin des petits.
Plus aucun enfant ne fit rouler de pneu. Faute d’arbres donc de branches, il n’y eut plus de balançoires et de cordes à grimper. On installa des accessoires d’activités sportives tels poteaux de but de hand, paniers de basket qu’on interdira plus tard en raison d’accidents engageant abusivement la responsabilité du directeur de l’école ou du maire. On zébra le macadam de marelles, jeux de l’oie et de lignes délimitant les aires sportives.
Aujourd’hui, la contagion des thèmes sociétaux à la mode gagne les cours de récréation. Dans certaines villes, des « bien pensants » se penchent sur la question de l’égalité entre les garçons et les filles dès le plus jeune âge, mettant en avant le concept (et le jargon) d’école « non genrée ». Des élus se servent de l’urbanisme pour lutter contre le sexisme dans l’espace public.
En 2014, un rapport du Commissariat général à la stratégie et à la prospective (!) a observé « une appropriation inégalitaire » de l’espace en milieu scolaire, « une géographie de la cour de récréation très sexuée » avec des garçons qui « investissent l’essentiel de la cour avec des jeux mobiles et bruyants ». Ainsi, l’on a déconseillé les jeux collectifs avec ballon qui survalorisaient la présence des garçons au centre de la cour, reléguant les filles à la périphérie.
« On dégenre, on débitumise, on végétalise, on potagise », la biodiversité est passée par là. Sous le couvert de « gros mots et grandes idées », la cour de récréation est un lieu d’acculturation scientifique, artistique et de développement affectif.
Quitte à passer pour un indécrottable passéiste, j’ai bien envie, à cet instant, de vous donner à lire quelques lignes d’Eugène Rendu, historien et homme politique, inspecteur de l’enseignement primaire, inspecteur général de l’instruction publique, décédé… en 1902 :
« Quoi ! Supprimer le jeu, cet exercice si profitable au développement des organes, absolument nécessaire à la prodigieuse activité de la vie de l’enfant ; supprimer le jeu libre dans la cour libre, le grand jeu où tout le monde joue, tout le monde, élèves et maîtres ! mais c’est enlever à l’école un de ses attraits, nous dirions presque sa poésie, c’est en faire quelque chose qui ressemble à l’atelier, ou à la caserne. Il faut à l’enfant des jeux libres, variés, capricieux... » Un réquisitoire qu’on retrouve dans les malicieuses photographies de Robert Doisneau.

Doisneau cour récréation rue Buffon - copie

Ecole de la rue Buffon Paris 1956 (Robert Doisneau)

« La vie la vie, comme elle nous fait envie
La vie la vie, quand elle est poésie
Dans les photos de Robert Doisneau »

… Et les poèmes de Prévert ou de René Guy Cadou ! 

La blanche école où je vivrai
N’aura pas de roses rouges
Mais seulement devant le seuil
Un bouquet d’enfants qui bougent
On entendra sous les fenêtres
Le chant du coq et du roulier;
Un oiseau naîtra de la plume
Tremblante au bord de l’encrier
Tout sera joie ! Les têtes blondes
S’allumeront dans le soleil,
Et les enfants feront des rondes
Pour tenter les gamins du ciel.

Laissez jouer les gosses ! Dans ma Normandie natale, un peu plus pluvieuse que d’autres contrées, ça a toujours été rigolo de sauter à pieds joints dans les flaques d’eau !

La cour de mon école
Vaut bien, je crois,
La cour de Picrochole,
Le fameux roi :
Elle est pleine de charme
Haute en couleur ;
On y joue aux gendarmes
Et aux voleurs ;
Loin des Gaulois, des Cimbres
Et des Teutons,
On échange des timbres,
Á croupetons ;
Des timbres des Antilles,
De Bornéo…
Et puis on joue aux billes
Sous le préau.
Qu’on ait pris la Bastille,
C’est merveilleux,
Mais que le soleil brille,
C’est encore mieux !
Orthographe et problèmes
Sont conjurés.
École, ah ! que je t’aime
Á la récré !
(Jean-Luc Moreau)

 *   http://encreviolette.unblog.fr/2012/03/14/ay-leny-escudero-rum-balarum-balarum-bam-bam/
** http://encreviolette.unblog.fr/2008/12/17/la-maison-de-mon-enfance/
*** http://encreviolette.unblog.fr/2014/05/14/gilberte-coffin-ma-chere-et-tendre-maman-epoque-1/
**** http://encreviolette.unblog.fr/2012/11/02/il-ny-a-presque-plus-de-hannetons/
***** http://encreviolette.unblog.fr/2016/09/06/oradour-sur-glane-un-matin-dete-2016/
****** dans Histoire des élèves en France : Ordres, désordres et engagements (XVIe-XXe siècles) de Véronique Castagnet-Lara (Septentrion, 2020).
******* http://encreviolette.unblog.fr/
******** http://encreviolette.unblog.fr/2012/05/02/les-bonbecs-fabuleux-de-mon-enfance/

Publié dans:Coups de coeur, Ma Douce France |on 4 février, 2021 |2 Commentaires »

Moi je suis du temps du tango … avec Omar Sivori et Diego Maradona

Bien que je sois un passionné de football, en douze années de rédaction de ce blog, je n’ai consacré intégralement que deux billets à ce sport, à l’occasion de la disparition de deux grandes figures qui enchantèrent mon enfance : le français Raymond Kopa* et l’espagnol d’origine argentine Alfredo Di Stefano**. Ils évoluèrent ensemble, un temps, sous la couleur immaculée du Real Madrid.

Di Stefano et Kopa

à gauche Alfredo Di Stefano, à droite Raymond Kopa

Pour illustrer mon enthousiasme enfantin, j’ai déjà relaté l’anecdote, je vous cite un chapitre du livre de souvenirs qu’une une ancienne élève et pensionnaire du collège de Normandie dirigé par ma maman écrivit. Cocasserie, elle effectua par la suite l’essentiel de sa carrière de professeure agrégée au lycée français de Madrid.
« La pièce que nous appelions « l’étude » était longue et bien chauffée, car nous y passions le plus clair de notre temps en dehors des heures de classe. Il y avait comme une chaleur animale dans la proximité de ces corps à moitié vautrés sur les livres, dans un temps qui s’éternisait alors que les esprits tentaient de comprendre ou de mémoriser les leçons de la journée. La torpeur gagnait parfois la bataille, mais il arrivait qu’un spectacle singulier nous en tire : le fils de la directrice faisait une irruption bruyante dans la cour jusque-là silencieuse, un ballon de foot aux pieds, et commençait tout seul une incroyable partie de football où il était tour à tour chacun des protagonistes. Ballon au pied, il faisait l’équipe entière et le commentateur. On eût même dit qu’une foule invisible l’applaudissait, car il en imitait les remous et les exaltations par des sons plus assourdis. Malgré nous, nous suivions les aléas du match, ses fougueuses galopades l’entraînant aux quatre coins du stade imaginaire :
Navarro passe à Rial, qui reçoit net, passe à Gento, qui dribble avec habileté », et il avançait en zigzag, se déhanchant parfois comme s’il évitait deux joueurs de l’équipe adverse …on entendait son souffle qui s’accélérait, il bavait dans l’excitation du jeu et la précipitation des commentaires. « … Sur un corner de Gento, Di Stefano s’élève plus haut que tout le monde, en plein cœur de la défense, et propulse le ballon … goal … GOALLL … » En haletant, il traversait à nouveau toute la cour qui résonnait du bruit de ses chaussures et des frôlements du ballon. Il était difficile de reprendre le fil de nos lectures, car même lorsque la tête replongeait dans les livres, nous ne pouvions nous retenir de suivre d’une oreille les nouveaux rebondissements du match. »
Ce gamin, journaliste reporter en herbe, vous avez deviné, c’était moi !
Nul ne guérit de son enfance, un jour, sans doute, je serai amené à vous parler du roi Pelé.
Aujourd’hui, maintenant que la conmociòn mundial, liée à la mort de Dieu Maradona, s’est dissipée, j’ai envie de partager mes sentiments et mon émotion sur celui qui, sans contestation, fut sinon LE, du moins l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football.

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J’ai vu jouer « en vrai », en chair et en os, Pelé, Di Stefano, Kopa, j’y ajoute le « major galopant » Puskas, la tête d’or Kocsis et l’araignée noire Lev Yachine, mais jamais Diego Maradona. Les seules images que j’en garde sont donc quelques retransmissions de matches en direct et les innombrables archives, telles celles qui suivent.
Nous sommes le 19 avril 1989, dans quelques minutes, le club du Napoli va affronter le Bayern Munich en demi-finale retour de la Coupe de l’UEFA. Les haut-parleurs du stade bavarois diffusent le grand tube Live is life et voici comment au milieu de ses équipiers, Maradona assure le show dès l’échauffement, les lacets de ses chaussures non noués :

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C’était cela Diego Armando Maradona, du moins le Maradona que j’ai aimé : l’amour pour une balle ronde avec laquelle il s’amuse ici comme avec un jouet.
À ma façon, tout gamin, je ressentais, trois décennies plus tôt, la même jubilation dans la cour de l’école devant un parterre de jeunes filles « studieuses » (pas tant que cela, la preuve !).
C’était un temps où les « vrais » matches se disputaient quasi immuablement le dimanche à quinze heures, la fée électricité commençait tout juste à éclairer les terrains.
On n’assistait d’ailleurs jamais à l’échauffement des joueurs. L’on était moins attentif à l’état des pelouses, et pour faire patienter le public, se disputait en « lever de rideau » une rencontre entre jeunes ou équipes amateurs de la région. C’est comme cela qu’en prélude d’une rencontre de Coupe de l’Amitié entre les légendaires Diables Rouges du Football Club de Rouen et l’équipe italienne de SPAL Ferrare, je vécus le sommet de ma carrière au sein de l’équipe cadets des Francs-Joueurs du lycée Corneille.
La prétentieuse Encre violette ne devint ni Di Stefano, ni même Thierry Roland !
Avant d’appréhender le phénomène Maradona, il me faut évoquer la figure d’un autre immense footballeur argentin qui hanta mes rêves d’enfant, je suis d’ailleurs surpris qu’il ne soit pas apparu (ou alors cela m’a échappé) dans le concert de louanges tressées à Diego : « Enrique Omar Sívori padre de Maradona y abuelo de Messi ».
Sívori, Maradona, ils possédaient des noms d’artistes dès leur naissance. Leur enfance, leur carrière et leur style de jeu présentent de troublantes similitudes, et même parfois certains de leurs excès. Giovanni Agnelli, l’emblématique copropriétaire de la société Fiat et patron du club de la Juventus de Turin, confiait : « Sívori est plus qu’un champion. Pour ceux qui aiment le football, c’est un vice ».
Siiiiiiiiiiivori! Vous entendez le gamin normand explosant de joie après avoir dribblé un tilleul et marqué tout seul dans la cour d’école familiale ?
On adore bien Botticelli sans ne l’avoir jamais vu peindre, j’adorais Sívori sans jamais ne l’avoir vu jouer. Le peu que je savais de lui provenait de la lecture de l’hebdomadaire France-Football puis du mensuel Miroir du Football (qui défendait « une certaine idée du football ») que mon père ou mon frère achetaient.
Mon père m’avait même offert, dans une maison de la presse de Rouen, un numéro du mythique mensuel sportif argentin El Gràfico avec en couverture le portrait de Sívori. C’est peut-être, en cette circonstance, que j’acquis mes premiers mots de la langue de Cervantès.

Sivori El Gràafico1956-Sivori-Walter-Labruna

Omar Sivori, Walter Gòmez et Angel Labruna  sous le maillot de River Plate

Oui, « Omar m’a tuer » de plaisir !!! Un visage d’ange (comme Botticelli), la légendaire camiseta du club de River Plate avec les boutons, le short avec les lacets et … les bas descendus aux chevilles ! J’en ai rêvé, c’était tellement mieux que les maillots d’aujourd’hui floqués du nom de son joueur favori, à la gloire de quelques émirats arabes. Monumental comme le nom du stade de Buenos Aires !
À cette époque, le magazine sud-américain interprétait le football comme une opposition de styles : « Le style (dit ndlr) créole repose sur l’élégance et l’improvisation tandis que le britannique exprime la force et la discipline ». « Notre manière de penser, sentir et agir se trouve à l’intérieur de nous et il est impossible de le changer, c’est notre sang, churrasco (viande typique argentine), mate, lait, œufs, etc…»
En 1953, suite au succès de l’équipe nationale argentine face à l’Angleterre, nation inventrice du football association, un journaliste osa écrire : « On a réussi à nationaliser le fer et après cette victoire on a réussi à nationaliser le football ».
Lorsqu’il me fallut choisir une destination au titre de la coopération, ce n’est peut-être pas un hasard si j’avais posé ma candidature pour les lycées français de Buenos Aires, Rio de Janeiro et Mexico. J’eus le bonheur de découvrir l’Estadio Azteca quelques mois (malheureusement) après que le Brésil de Pelé y ait remporté la Coupe du Monde.
J’y reviendrai sans doute, les Argentins trouvèrent avec les terrains de football, un espace dans lequel il était possible de vaincre leurs « envahisseurs » britanniques.
Buenos Aires compte, dans un rayon de dix kilomètres, une quinzaine de stades, véritables lieux de culte des équipes de première division souvent représentatives d’un quartier, d’une classe sociale, donc dotés d’une grande valeur spirituelle et sentimentale.
Avant d’évoluer dans ces arènes, Omar Sívori découvrit le football à San Nicolàs de los Arroyos, à la limite nord de la province de Buenos Aires, comme beaucoup de gosses argentins, sur un de ces potreros, ces terrains non conventionnels sans herbe, sans équipement, sans marquage pour délimiter longueur et largeur, aux cages parfois matérialisées par deux vêtements, bâtons ou cailloux. En somme, comme ma cour d’école avec son sol gravillonneux et deux robustes tilleuls en guise de poteaux de but, ainsi que le pré et les pommiers de ma chère mémé Léontine !
Les potreros, ces terrains « vagues » avec leurs dimensions irrégulières et leur sol accidenté, ont influé sur la manière de jouer : pratique d’un jeu plus individuel avec utilisation accentuée du dribble, abus de jonglages, et au final, une plus grande maîtrise pour dompter la pelota, le « référent bondissant » comme jargonnent parfois nos pédagogues.
Omar débuta dans le modeste club de La Francia, du nom de la rue où il passa son enfance. En 1950, il est recruté par le Club Atlético Teatro Municipal. Il a alors 15 ans et dès la fin de la saison, le « gamin du théâtre » est repéré, à l’occasion d’un asado (barbecue argentin) improvisé au bord du terrain, par Renato Cesarini, un ancien joueur professionnel italo-argentin de River Plate et de la Juventus de Turin. En quelques minutes, le gosse aux chaussettes sur les chevilles et baskets usagées a conquis Cesarini qui entreprend son embauche immédiate pour le club prestigieux de River Plate.
Pas si simple, le Teatro municipal tient à sa pépite et réclame beaucoup d’argent. Après moult discussions et disputes, le transfert est réalisé en échange de la recette d’un match amical entre le modeste Teatro et l’immense River Plate, la célèbre équipe de « la Máquina » et ses attaquants de légende Adolfo Pedernera, Angel Labruna et Felix Loustau (et Alfredo Di Stefano comme remplaçant).
River Plate, rivière d’argent, un nom qui fait rêver, un nom de conte : il naquit en 1901 à une époque où il était à la mode de choisir un nom à consonance anglo-saxonne. L’un des dirigeants suggéra Club Atlético Forward (en-avant), un autre proposa Club Atlético River Plate, anglicisation approximative de Rio de la Plata, la rivière à l’embouchure de laquelle Buenos Aires est construit. Il avait vu cette appellation sur des caisses transportées par des marins du port qui occupaient leurs pauses à jouer au football.
Omar gravit tous les échelons des équipes réserves de River Plate, démontrant son exceptionnelle qualité de jeu et … son fort tempérament qui lui valut le surnom d’El Cabezón, le « Têtu ».
Il effectua ses débuts en équipe première, le 30 janvier 1954, à l’occasion d’une rencontre amicale contre le club du Partizan de l’ex Yougoslavie. Quelques semaines plus tard, il était titulaire pour la première fois en championnat contre le club de Lanùs, inscrivant même son premier but.

River+1956Boca-River 9 sept 1956 chilena

Una chilena d’Omar Sivori

Entre 1954 et 1957, Omar joua 63 matches sous la magnifique camiseta née, elle aussi, d’une belle histoire : une nuit de carnaval, cinq adolescents récupérèrent un ruban de soie rouge qui trainait derrière un char et décidèrent d’en orner le maillot, jusqu’alors blanc immaculé, de leur club de cœur Le nouveau maillot fut étrenné lors du match contre Maldonado, un club du quartier de Palermo. Les couleurs blanche et rouge étaient très populaires dans le quartier de La Boca, car c’étaient celles du drapeau de Gênes, ville d’où était originaire une partie de la population.
Revêtu de l’élégante tunique, Omar inscrivit 29 buts et fut l’artisan principal des trois titres de champion obtenus consécutivement (1955-56-57). L’équipe fut alors surnommée la maquinita en référence à son illustre devancière.
Dès 1956, à l’âge de 21 ans précoce dans le football d’alors, Omar fut sélectionné dans l’équipe nationale d’Argentine. En compagnie de Maschio, Angelillo et Corbatta, il forma une ligne d’attaque redoutable qu’on surnomma les Carasucias, clin d’œil au film de gangsters de Michael Curtiz Les Anges aux figures sales, avec James Cagney et Humphrey Bogart.

Carasucias

L’Albiceleste (surnom de l’équipe d’Argentine pour ses couleurs bleu et blanc) remporta la Copa America, l’équivalent de notre championnat d’Europe) en 1957, en infligeant notamment un cuisant 3 à 0 aux rivaux brésiliens.
Je me répète, vous imaginez combien les articles parcimonieux de France-Football alimentaient mes rêves de gosse et nourrissaient mes reportages dans la cour du collège.
Rosa, rosa, rosam, Brel collectionnait les zéros en latin en faisant des tunnels pour Charlot, Rosa Rosario, Sívori raffolait à l’excès de « tunnel », appellation vintage du « petit pont » d’aujourd’hui. Il prenait jubilation à attirer son adversaire à lui, à le déstabiliser l’obligeant à commettre la faute qui lui permettait de faire passer le ballon entre les jambes, et comme si cela ne suffisait pas, le gamin au visage sale l’attendait pour lui faire subir une nouvelle humiliation. La légende dit que, lors d’un match contre le Chili, il crocheta consécutivement 16 joueurs qui se présentèrent devant lui, avant de marquer le but !
Je pouvais espérer le voir enfin jouer à l’occasion de la première Coupe du Monde à laquelle j’assistai à la télévision en 1958. Je dus me contenter de l’épopée des Kopa, Fontaine, Piantoni, Vincent, et de l’éclosion du roi Pelé.
En effet, à l’été 1957, Sívori eut la « mauvaise » idée de partir en Europe, au club de la Juventus de Turin, pour une somme mirifique (10 millions de pesos, vive Tonton Cristobal !) à l’époque qui permit à River Plate d’agrandir son stade El Monumental, un virage porte aujourd’hui le nom de Curva Sívori.

Fer à cheval River Plate

Dès son arrivée à Turin, Omar redonna à la « Vieille Dame » (surnom familier de la Juventus) ses lettres de noblesse. Il constitua le « Trio magico » avec l’une des légendes du club Giampiero Boniperti et le gallois John Charles.

Sivori Charles Boniperti

de gauche à droite: Omar Sivori, John Charles et Giampero Boniperti

En septembre 1958, lors du match aller des 16e de finale de la Coupe d’Europe des clubs champions, il marque le premier de ses trois buts de la soirée face aux Autrichiens du Wiener SK, devenant ainsi le premier joueur bianconero (blanc et noir comme les couleurs de la Juventus) à marquer dans l’histoire de la Coupe d’Europe.
Lors de la saison 1958-1959, il fut sacré capocannoniere, meilleur buteur du Calcio, avec 28 buts.

But de Sivori

Sous sa houlette, entre 1958 et 1961, la Juve remporta consécutivement trois scudetti (écusson cousu sur le maillot de l’équipe championne d’Italie).
Par contre, le gouvernement de la Révolution Libératrice (du Péronisme) souhaita ne convoquer, pour la Coupe du Monde en Suède, que des joueurs évoluant sur le sol argentin.
Omar bénéficiait du statut d’oriundo désignant dans son sens le plus général, un immigré d’origine italienne vivant, ainsi que ses descendants, hors d’Italie, et au sens sportif, un footballeur possédant des origines italiennes de retour dans la péninsule pour y faire carrière.
À l’époque, le même phénomène d’oriundi exista en France avec quelques joueurs à la double origine, les plus anciens se souviendront du franco-argentin Nestor Combin et de l’italo-argentin Delio Onnis meilleur buteur de l’histoire du championnat de France.
Ainsi, Sivori, un grand-père originaire de Ligurie, une grand-mères des Abruzzes, se fit naturaliser italien en 1961 et fut aussitôt sélectionné dans la Squadra azzurra, en juin 1961, qui affronta … l’Argentine à Florence : victoire 4 à 1 avec 2 buts de Sívori .
Grâce à ses exploits dans la péninsule, Omar Sívori fut, en 1961, le premier joueur argentin de l’histoire du football à inscrire son nom au palmarès du tant convoité Ballon d’Or créé par le journal France-Football dans lequel ne figure pas Diego Maradona … à cause d’un point de règlement. En effet, ce n’est qu’à partir de 1995 que le trophée récompensa le meilleur joueur au monde, sans distinction de championnat ni de nationalité.
Toujours est-il donc que, suite à ses prouesses dans le Calcio, Omar Sívori succéda au prestigieux palmarès du Ballon d’Or à Stanley Matthews (1956), Alfredo Di Stefano (1957-1959), Raymond Kopa (1958) et Luis Suarez (1960).

Juventus_FC_-_Omar_Sívori_-_Ballon_d'Or_1961

Pour illustrer mes propos élogieux, j’ai trouvé sur la Toile quelques vidéos tremblantes, de bien piètre qualité, qui n’ont certes qu’un lointain rapport avec le football d’aujourd’hui. Les pelouses sont souvent pelées, parfois enneigées, ce qui rend peut-être encore plus fascinant le génial dribbleur. On revoit sans doute plusieurs fois les mêmes feintes, les mêmes buts, mais on finit par être enivré par le néo-réalisme d’un surdoué du football avec sa façon de dorloter la balle.

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Ombres portées sur le lumineux portrait, « le Cabezòn était un adepte du dribble diabolique, un ami proche du but adverse, mais aussi un joueur colérique qui détestait être battu et, du haut de son mètre soixante-trois, ne tenait pas compte de la taille de l’adversaire qui le maltraitait, quand c’était son tour de lui rendre ses bienfaits ! »
Cela faisait partie du personnage et le rendait peut-être encore plus attachant, Omar était un caractériel râleur, chambreur, avec le désir permanent de faire quelque chose de spécial, de faire des dribbles et des « tunnels » à ses adversaires pour mieux les humilier.
Outre les joueurs, il n’hésitait pas à provoquer les arbitres et parfois même les tifosi du camp adverse. Son goût pour la rixe, ses frasques répétées lui valurent d’être suspendu pas moins de dix mois en sept ans sous les couleurs turinoises. Un Cabezòn un peu fanfaròn quoi !
Au cours de l’année 1965, Omar entra même en conflit ouvert avec son entraîneur, le Paraguayen Heriberto Herrera, considérant que sa tactique rigide bridait sa liberté créatrice. La famille Agnelli qui l’avait toujours soutenu malgré ses diverses incartades, craignant qu’Omar passe à l’ennemi, l’Internazionale Milano coaché par le « vrai » Herrera, Helenio, ou le Torino rival historique de la ville, expédia Sívori vers le fond de la botte, à Naples, là-même où débarquera Maradona deux décennies plus tard.
Sans déclencher les mêmes éruptions de liesse que son incomparable successeur, Omar devint cependant le roi de Naples, durant ses quatre saisons, au pied du Vésuve, sous le maillot bleu ciel du Napoli.
Je me souviens d’avoir visité, à cette époque, avec mes parents, le stade San Paolo. En contemplant la pelouse, j’imaginais les fresques qu’il y dessinait.
Ironie du destin, en 1969, Omar y joua l’ultime match de sa carrière face à la Juventus. Il fut expulsé pour une brutalité qui lui aurait valu six matches de suspension.
Omar retourna alors vers sa terre natale d’Argentine, occupant bientôt le poste d’entraineur des clubs de Rosario Central, River Plate, Estudiante, Racing Club et Vélez Sarsfield, avec des fortunes diverses
En 1972 et 1973, il fut même sélectionneur de l’équipe nationale argentine qu’il qualifia pour la Coupe du Monde 1974.
Omar Sívori décéda en février 2005 dans sa ville natale de San Nicolas de los Arroyos, des suites d’un cancer du pancréas. Une stèle grandeur nature lui rend hommage.

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Avant d’envisager maintenant mon hommage à Diego Maradona, pourquoi ne pas se dégourdir les jambes en esquissant quelques arabesques de tango, l’autre passion du peuple argentin, en compagnie de Carlos Gardel ?
Peu d’entre vous savent que cette figure emblématique du tango naquit à Toulouse, en 1890, avant d’émigrer à Buenos Aires avec sa mère, à l’âge de deux ans. Il mourut prématurément en 1935 dans un accident d’avion … quelques semaines avant qu’Omar Sivori pousse son premier cri.
À la veille de la Coupe du Monde 1930 en Uruguay, Carlos Gardel rendit visite aux joueurs de l’équipe d’Argentine au vert dans la banlieue de Montevideo. Pour leur insuffler le moral, il leur chanta quelques-uns de ses succès, parmi lesquels Patadura.

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« Piantáte de la cancha, dejále el puesto a otro
de puro patadura estás siempre en orsay;
jamás cachás pelota, la vas de figurita
y no servís siquiera para patear un hands.
Querés jugar de forward y ser como Seoane
y hacer como Tarasca de media cancha gol.
Burlar a la defensa con pases y gambetas
y ser como Ochoíta el crack de la afición.

Chingás a la pelota,
chingás en el cariño,
el corazón de Monti
te falta, che, chambón.
Pateando a la ventura
no se consiguen goles.
Con juego y picardías
se altera el marcador… »

Dans les paroles originales, sont glissés des anglicismes (le football a été inventé par les Britanniques, n’oubliez pas) tels que « orsay », argentinisation du off-side (hors-jeu), ou « hands » (mains), un membre qui marquera la carrière de Diego.
Dans cette chanson, le football est utilisé métaphoriquement pour se moquer des hommes maladroits et incapables de conquêtes féminines. Avec leurs rabonas (croiser une jambe derrière l’autre et frapper avec la jambe croisée), gambetas (forme de dribble en laissant tomber l’épaule pour inciter l’adversaire à partir dans la mauvaise direction) et chilenas (coup de la bicyclette en retourné), Omar et Diego ne connurent pas pareil désaveu.
Comme chante le populaire groupe pop argentin Versuit Vergarabat : « Si sabemos gambetear, para ahuyentar la muerte », « Si nous savions faire une gambeta, nous chasserions la mort ». Il est accompagné ici du meilleur professeur qui soit :

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Travaux pratiques maintenant sur un terrain, el baile de la gambeta, ça donnait ça :

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Diego Maradona, né en octobre 1960, passa son enfance dans le bidonville insalubre de Villa Fiorito dans la banlieue sud de Buenos Aires. Un décor misérabiliste : rues défoncées, parpaings et tôles de récupération pour consolider les logements, commerce des dealers.
Pour évoquer son enfance, il utilisera plus tard des punchlines : « J’ai grandi dans une résidence privée… privée d’eau, d’électricité et de téléphone » ou encore « ma vie a été bien remplie, je suis sorti de Fiorito pour atteindre le toit du monde ».
Comme Sívori, ses premiers terrains de jeu furent la rue et les potreros. Exceptionnellement précoce dans l’art de manier la pelota, à dix ans, il est déjà remarqué par les recruteurs du club Argentinos Juniors. Roi du malabar (jonglage), il ravit le public à la mi-temps des matches de Première Division.
Vous ne pourrez pas y échapper, car ces images ont fait le tour du monde, vous le verrez, au moins dans un des clips, gueule d’ange, cheveux bouclés, bas aux chevilles (comme Omar), jonglant sur un terrain bosselé et pelé. Il a douze ans, haut comme trois pommes (il mesurera 1 mètre 65 avec les crampons à l’âge adulte), et n’a déjà pas froid aux yeux, confiant ses rêves devant la caméra : jouer en Première Division, être retenu en sélection nationale et remporter une Coupe du Monde.
La légende du Pibe de Oro, le gamin en or, est née. Il ne cessera jamais plus d’alimenter les pages sportives et… des faits divers des médias.
Diego débute en professionnel dans le club d’Argentinos Juniors, dix jours avant ses seize ans. Quatre mois plus tard, le sélectionneur de l’équipe nationale Cesar Luis Menotti fait appel à lui. Le jugeant trop tendre, il ne le retient pour la Coupe du Monde 1978 victorieuse qui se déroule dans l’Argentine de Videla et des colonels. Diego lui en voudra toute sa vie.
En 1981, Maradona signe pour l’autre club mythique de Buenos Aires, Boca Juniors, l’ennemi historisque de River Plate le club d’Omar Sívori***.
Caricaturalement, Boca Juniors c’est l’équipe du peuple quand River Plate apparaît comme le club porteño de la bourgeoisie. Ses couleurs sont celles du premier bateau qui passa sous le pont du quartier de La Boca, un certain jour de 1907, celles du pavillon d’un navire suédois, le bleu et l’or. Son stade est la fameuse Bombonera, « la boîte à bonbons ». Des matches, des enceintes avec les pluies de papelitos, des maillots qui font rêver et appartiennent à l’imaginaire du football, du moins pour ceux qui n’ont jamais eu l’occasion de vivre de tels moments. Plutôt que voir Naples (quoique !), assister aux deux matches aller et retour du Superclàsico River-Boca, et mourir !

Bombonera Buenos AiresMaradona BocaMaradona boca 2

Diego ne jouera que deux saisons avec Boca, remportant le championnat et, plus important peut-être, humiliant lors du derby du quartier des docks, ceux de River en marquant deux des trois buts.
Je ne vous imposerai pas ici la description exhaustive de son immense carrière, ceux qui s’y intéressent l’auront découverte en long, en large et en travers, dans les médias qui lui ont consacré des pages et des heures d’antenne, au moment de sa disparition.
À la différence de Sívori, trop dans l’anonymat médiatique à son époque, pour moi Maradona, ce furent des images et des émotions que les chaînes de télévision, de plus en plus nombreuses, nous offrirent dès qu’il débarqua en Espagne à l’été 1982, pour la Coupe du Monde.
Tellement obsédés par l’épopée de nos joueurs tricolores interrompue brutalement par le sinistre Schumacher, nous avons oublié le tacle que Diego décocha à hauteur du bas ventre d’un adversaire brésilien, ce qui entraîna son expulsion immédiate et l’élimination de l’Argentine.
Quelques semaines plus tard, il rejoignait les rangs du Barça. Ses deux saisons sous les couleurs blaugrana laissèrent un souvenir mitigé et, plus que les fantaisies techniques qui enchantèrent le Nou Camp (stade de Barcelone), on ne retient souvent aujourd’hui que son incroyable pétage de plomb vis-à-vis du « boucher de Bilbao » Goikoetxea, sous les yeux del Rey Don Carlos. Pièces à conviction :

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En raison de la violence de la bagarre, la lecture de la vidéo est soumise à une limite d’âge !!!

Le surnom donné au joueur basque par un journaliste britannique justifiait « presque » la bagarre générale déclenchée par Diego … En tout cas, c’est à la suite de ce « fait divers de jeu » que Maradona émigra sous d’autres cieux … encore plus volcaniques.
Voir Naples, Diego et mourir ! Il est facile de réécrire l’histoire après coup, mais il semble aujourd’hui presque évident que la bouillante ville du Sud de l’Italie offrait le cadre idéal pour les exploits et les excès de Maradona, « la parfaite concentration de toutes les qualités et tous les défauts des Napolitains ».
Ils étaient 70 000 qui s’étaient rendus au stade San Paolo pour accueillir Maradona, un jour de juillet 1984. On dit que dans les mois qui suivirent, des dizaines de nouveau-nés napolitains, portés sur les fonts baptismaux, reçurent le prénom de Diego.
Parmi les anecdotes qui foisonnent, il y a celle de ce chômeur napolitain qui, apprenant que le club de Barcelone ne voulait pas vendre Maradona, tenta avec d’autres tifosi de prendre d’assaut le consulat espagnol à Naples, avant de s’enchaîner, une petite photo de Diego à la main, jusqu’à ce que le transfert soit effectif.
Dans l’imaginaire des Napolitains, il y a du sacré, dans l’assonance entre le héros sportif Maradona et la Maronna qui est la dénomination de la Vierge Marie dans le dialecte local.
Diego devint une sorte d’icône, les yeux rivés sur lui alors qu’il surgissait sur le terrain en embrassant sa croix. Il était celui qui transformait la vie napolitaine touchée par une épidémie de choléra en 1973, un tremblement de terre (2 483 morts) en 1980, un taux de chômage inégalé, gangrénée par la Camorra la mafia locale.
Les buts de Diego semblaient prolonger les miracles de San Gennaro, saint protecteur de la ville. Sur les drapeaux brandis par les tifosi, l’effigie de saint Maradona cohabitait avec la Madone et San Gennaro. Chaque match au San Paolo était une liturgie, une sorte de rite collectif. Totalement irrationnel … et malsain !

Fresque Maradona à Naples

C’était quasi inévitable, il y eut rapidement le revers de la médaille pieuse dès qu’il tomba, recrue involontaire, entre les tentacules de la Camorra experte en cocaïne, prostitution, corruption et paris sportifs truqués. Sous l’azur de la baie, cousu d’or cette fois, Diego retrouvait à la puissance mille les dérives de Villa Fiorito, le quartier de son enfance.
« Produit de la misère et don du ciel, Maradona apparaît comme un surhomme démocratique, qui a incarné de manière exemplaire, jusque dans son envers négatif et stigmatisé, la totalité de la cité ».
Si on parlait un peu de football ? C’est cela qui me fascinait chez Diego : le joueur, celui qui me faisait me redresser de mon fauteuil, puis me soulever, puis me lever dans l’exaltation d’une de ses actions.
Le monde du football fut surpris lorsque Maradona souhaita quitter le Barça, l’un des plus prestigieux clubs européens, pour le Napoli qui, à l’époque, n’était qu’une modeste équipe d’une région pauvre venant d’échapper de justesse à la relégation, bien en retrait des clubs de l’Italie du Nord, Juventus de Turin, A.C Milan et Inter de Milan.
Durant ses sept ans au pied du Vésuve, par son incomparable génie du jeu, Diego offre à l’équipe moyenne du Napoli les plus grands titres de son histoire, et la fait entrer dans le cercle restreint des grands clubs d’Europe : deux scudetti (championnat d’Italie) en 1986-87 et 1989-90, une Coupe de l’U.E.F.A (la « Ligue Europa » d’aujourd’hui), une coupe d’Italie, 259 buts en 115 matches.
C’est à cette époque qu’outre être roi de Naples, Diego devint Dieu ou comme pour jouer avec le numéro de son maillot : D10s. Capitaine d’une équipe d’Argentine constituée de joueurs moyens, il l’emmena par son seul « génie » à la victoire finale dans la Coupe du monde 1986.
Les journalistes aiment les belles histoires, ils ont raconté celle-ci en en faisant même une épure ou un raccourci de ce que fut la légende de Maradona : soixante ans résumés en quatre minutes. On l’a presque romancée, du moins scénarisée.
Dans cet intervalle de deux-cent-quarante secondes, Diego marqua deux des buts les plus connus de l’histoire du football.
Cela se passa le 22 juin 1986, dans le mythique stade Aztèque, là où, seize ans plus tôt, Pelé et le Brésil avaient remporté ce qui reste encore comme la plus belle Coupe du Monde.
Cette fois, il ne s’agissait pas de la finale, mais seulement d’un quart de finale entre l’Argentine et l’Angleterre. Je me souviens avoir regardé ce match à la télévision, je me trompe peut-être, il me semble que dans l’esprit des Français, on se rappela plus de Guadalajara que de Maradona : dans cette ville, la veille, la France avec Platini avait battu l’immense Brésil de Socrates et Zico après une séance de tirs aux buts.
Diego eut « beau jeu », par la suite, de raconter qu’il était en mission et voulait rendre honneur à la mémoire des soldats argentins tombés au combat contre l’armée du Royaume-Uni, quatre ans plus tôt, sur le petit archipel des Malouines, dans l’Atlantique Sud.
Toujours est-il qu’entre les 51ème et 55éme minutes, au nom ou pas de son patriotisme anti-impérialiste, il inscrivit la controversée « main de Dieu » et « le plus beau but du XXème siècle ».
Imaginez que si la VAR (Video Assistance Referee) avait existé à l’époque, le premier but n’aurait jamais été validé : sur une balle en l’air, Maradona, 1,65m, devance le gardien anglais Shilton, 1,86m, et expédie avec le poing le ballon au fond des filets.
L’arbitre, Monsieur Ali Bennaceur, et ses assistants n’ont rien vu. Notre populaire commentateur Thierry Roland, lui, a vu : « Il a mis la mimine ! » Et bientôt, il sort « sa phrase de jeu » tirée de ses contestables « Fragments d’un discours sur le football » : « Honnêtement, Jean-Michel Larqué, ne croyez-vous pas qu’il y a autre chose qu’un arbitre tunisien pour arbitrer un match de cette importance? (…) Je ne suis pas raciste, je n’ai rien contre les tunisiens. D’ailleurs, ma femme de ménage est tunisienne…» !!! Aujourd’hui, on met un genou sur la pelouse pour moins que cela !
L’histoire a été écrite et réécrite tant de fois depuis, qu’on ne sait plus … le degré d’intervention de Dieu. Il semblerait que devant l’insistance de Diego à nier sa rouerie, un journaliste argentin, dans les vestiaires du stade Azteca, lança ironiquement : « Alors, ça aurait été la main de Dieu ? » … « Ça aurait ! » répondit Diego, dieu de tous les diables.

tableau Maradona Main de DieuDessin Dans la main de Dieu

Diego avouait, en jubilant, qu’après ce but, il courut heureux comme un voyou qui vient de piquer le portefeuille d’un anglais. C’était le but d’un gamin des potreros qui voulait absolument marquer contre ses copains.
Entre dieux on se comprend, et Maradona fut déjà à moitié pardonné pour sa tricherie en marquant, quatre minutes plus tard, le « but du siècle », « mas que un gol, es una obra maestra » affichait en titre la revue argentine El Gràfico.

Maradona chef d'œuvre

Nul besoin d’intervention divine, cette fois, Diego partit de son propre camp et, multipliant les déhanchés, feintes et accélérations, effaçant les défenseurs anglais transformés en vulgaires piquets, alla inscrire le second but qui scellait la victoire de l’Argentine.
Tout autant que les images de son extraordinaire cavalcade, les commentaires enflammés du journaliste uruguayen Victor Hugo Morales en direct, sur une radio argentine, ont fait le tour du monde :
« La va a tocar para Diego, ahí la tiene Maradona, lo marcan dos, pisa la pelota Maradona, arranca por la derecha el genio del fútbol mundial, deja el tendal y va a tocar para Burruchaga… ¡Siempre Maradona! ¡Genio! ¡Genio! ¡Genio! Ta-ta-ta-ta-ta-ta-ta-ta… Gooooool… Gooooool… ¡Quiero llorar! ¡Dios Santo, viva el fútbol! ¡Golaaazooo! ¡Diegoooool! ¡Maradona! Es para llorar, perdónenme… Maradona, en una corrida memorable, en la jugada de todos los tiempos… Barrilete cósmico… ¿De qué planeta viniste para dejar en el camino a tanto inglés, para que el país sea un puño apretado gritando por Argentina? Argentina 2 – Inglaterra 0. Diegol, Diegol, Diego Armando Maradona… Gracias Dios, por el fútbol, por Maradona, por estas lágrimas, por este Argentina 2 – Inglaterra 0 ».

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Traduit dans la langue de Molière, ça donne cela :
« Il va la jouer pour Diego, voilà Maradona, il est marqué par deux joueurs, il met le pied sur le ballon, Maradona, le génie du football mondial commence par la droite, il quitte le centre du terrain et va jouer pour Burruchaga… Toujours Maradona ! Génie ! Génie ! Génie ! Ta-ta-ta-ta-ta-ta-ta-ta… Gooooool… Gooooool… Je vais pleurer ! Bon Dieu, vive le football ! Golaaazooo ! Diegoooooool ! Maradona ! C’est à en pleurer, pardonnez-moi… Maradona, dans une course mémorable, dans la meilleure action de tous les temps… Cerf-volant cosmique … De quelle planète es-tu venu pour laisser autant d’Anglais derrière toi, pour que le pays soit un poing serré qui crie pour l’Argentine ? Argentine 2 – Angleterre 0. Diegol, Diegol, Diego Armando Maradona… Dieu merci, pour le football, pour Maradona, pour ces larmes, pour ce Argentine 2 – Angleterre 0. »
La légende dit que, par la suite, le capitaine anglais Gary Lineker déclara : « Quand Diego nous a mis le deuxième but, j’ai eu envie d’applaudir ».
Le chanteur Benjamin Biolay, qui a des attaches avec Buenos Aires, plaqua quelques bribes du commentaire original du « but du siècle » sur la bande de sa composition Borges Futbol Club.Titre oxymore quand on sait que l’illustre écrivain argentin, décédé une semaine avant ce fameux match, détestait le football qu’il considérait comme un moyen d’inféoder les masses … pas faux, n’est-ce pas ?

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Ce match résuma le mythe de Diego : un zeste de tricherie et beaucoup de génie qui font que certains l’adorent et d’autres le détestent.
Maradona éclaboussa de toute sa classe cette Coupe du Monde au pays de Moctezuma. Tel Charlie Chaplin dans Le Dictateur, il jonglait littéralement avec un globe terrestre.

Diego roi du monde 2

Il pensait bien rééditer le même exploit lors de celle de 1990 qui se disputait … en Italie.
« Venise n’est pas en Italie, Venise c’est chez n’importe qui » chantait Serge Reggiani,
Avant la demi-finale opposant l’Argentine à l’Italie au stade San Paolo de Naples, Diego alla jusqu’à dire que « Naples n’est pas l’Italie », pensant bien naïvement que les Napolitains soutiendraient celui qui avait fait la fierté et le bonheur de leur ville, depuis six ans. Il aurait dû savoir que le peuple italien, qu’il soit du nord ou du sud de la péninsule, la mamma et Giorgio le fils maudit compris, comme Vittorio Gassman dans un film de Dino Risi, manifeste une ferveur sans égale pour leur Squadra Azzura : « Naples t’aime, Diego. Mais l’Italie est notre patrie » pouvait-on lire sur une banderole.
Comme contre les Anglais en souvenir du conflit des Malouines, Diego, mortifié, réalisa son meilleur match du tournoi, qualifiant son équipe au bout du bout des tirs au but, et célébrant un peu trop furieusement et démonstrativement sa joie.
Ce fut le début de la disgrâce. En finale, l’hymne argentin fut copieusement sifflé par le public du Stade Olympique de Rome, et de nombreuses images montrent Maradona éructant, au passage de la caméra, à plusieurs reprises des « hijos de putas » à même de scandaliser la « lupa », la mère adoptive de Remus et Romulus. Et un malheur ne venant jamais seul, l’Argentine, affaiblie par deux expulsions, s’inclina sur un pénalty sifflé à cinq minutes de la fin en faveur des Allemands.
Mais pire, la relation de Maradona avec la Camorra se délite rapidement, avec en point d’orgue, en mars 1991, un match banal contre Bari à l’issue duquel Diego est contrôlé positif à la cocaïne et écope d’une suspension de 15 mois.
Dans le documentaire du cinéaste, oscarisé et césarisé, Emir Kusturica, Diego confiait : « Sais-tu quel joueur j’aurais pu être si je n’avais pas connu la cocaïne ? » La poudre blanche l’accompagna tout au long de sa vie : elle circulait dans le bidonville de Villa Fiorito de son enfance, il la découvrit véritablement lors de son passage à Barcelone suite au tacle crapuleux du sinistre « boucher basque ». Éloigné des terrains pendant plusieurs mois, soulagé à la morphine, il se réfugia dans les plaisirs dangereux de la nuit catalane. Devenu dépendant, il continua à consommer, la mafia napolitaine l’approvisionnant à satiété. Durant des années, les contrôles antidopage furent curieusement cléments, certains médecins étant soudoyés par la Camorra pour fermer les yeux ou inverser les flacons d’urine.

Maradona Pelé Platini

Platini fait son jubilé en 1988, à Nancy, avec Maradona et Pelé. Cocasserie, l’inscription « No drug » sur le maillot de Diego!

N’étant pas attiré par les faits divers, je tire un trait sur la lente mais inéluctable descente aux enfers de Diego qui s’est achevée il y a quelques semaines. Si j’en crois le livre de Jean Teulé, Charles Baudelaire, hors son génie littéraire, possédait également une personnalité trouble d’ailleurs attirée par les paradis artificiels.
Diego n’était pas libre dans sa tête, tout cela a fait les choux gras des médias et nul doute qu’un biopic racontera, dans quelques décennies, aux jeunes générations quel personnage shakespearien fut Diego Maradona.

Maradona Pibe de Oro

Je préfère garder l’image du Pibe de Oro, moitié gamin des rues de Buenos Aires, moitié gamin en or, ambassadeur (comme Omar Sivori) du jeu criollo.
L’écrivain péruvien Mario Vargas Llosa, prix Nobel de littérature, qu’on ne pourra pas soupçonner d’opportunisme médiatique, publia un texte consacré à Maradona, dès le premier tour de la Coupe du Monde 1982, suite à un mach contre la Hongrie :
« Il n’est pas facile de définir le jeu de Maradona. Il est si complexe que, dans son cas, chaque adjectif a besoin d’une apostille, d’une qualification. Il n’est pas brillant et historique, à la manière du superbe Pelé, mais son efficacité est si retentissante quand il tire, sous des angles improbables, ces tirs extrêmement puissants vers le but, ou lorsque, au moyen d’une passe concise et précise comme un théorème, il met en mouvement un irrésistible opération offensive, ce qui serait injuste de ne pas la qualifier de spectaculaire, un joueur qui transforme un match en une démonstration de génie individuel (ou un « récital », comme l’a dit un critique, avec une excellente vision, de sa performance contre la Hongrie).
Le style de Maradona traumatise cette division que l’on croyait valable entre un football scientifique, typique de l’Europe, et un football artistique, d’origine hispanique américaine. L’attaquant argentin pratique les deux choses en même temps et aucune d’elles en particulier, c’est une curieuse synthèse dans laquelle l’intelligence et l’intuition, l’inventivité sont continuellement soutenues, le calcul et, comme dans sa littérature, l’Argentine a produit un style du football qui est la manifestation la plus européenne de l’Amérique hispanique.
Si dans les prochains matches, Maradona joue comme il a joué contre les Hongrois, organisant avec la même efficacité les actions offensives de son équipe, luttant avec la même avidité pour le ballon, donnant des coups de pied et se dirigeant vers le but avec la même fureur et la même précision et même la gestion, pour venir prêter main-forte à sa propre défense, nul doute que, quelle que soit la place de l’Argentine dans le tirage au sort final, il sera le héros de ce championnat (et des années qui suivront).
Les peuples ont besoin de héros contemporains, d’êtres à déifier. Aucun pays n’échappe à cette règle. Cultivée ou non éduquée, riche ou pauvre, capitaliste ou socialiste, chaque société ressent ce besoin irrationnel de capturer des idoles de chair et de sang devant lesquelles brûler de l’encens. Politiciens, soldats, rock stars, athlètes, cuisiniers, « play-boys », grands saints ou bandits féroces, ont été élevés sur les autels de la popularité et convertis par le culte collectif en ce que les Français appellent les monstres sacrés avec une bonne image . Eh bien, les footballeurs sont les personnes les plus inoffensives à qui ce rôle idolâtre peut être conféré.
Ils sont, bien sûr, infiniment plus inoffensifs que les politiciens ou les guerriers, entre les mains desquels l’idolâtrie des masses peut devenir un instrument redoutable, et le culte du footballeur n’a pas les miasmes frivoles qui amincissent toujours la déification de l’artiste de cinéma ou société musaraigne. Le culte de l’as du football dure aussi longtemps que son talent de footballeur s’estompe avec lui. C’est éphémère, car les stars du football sont bientôt brûlées dans le feu vert des stades et les adeptes de cette religion sont implacables: dans les gradins, rien n’est plus proche de l’ovation que les sifflets.
C’est aussi le moins aliénant des cultes, car admirer un footballeur, c’est admirer quelque chose de très proche de la pure poésie ou d’une peinture abstraite. C’est admirer la forme pour la forme, sans aucun contenu rationnellement identifiable. Les vertus du football – dextérité, agilité, vitesse, virtuosité, puissance – peuvent difficilement être associées à des postures socialement pernicieuses, à des comportements inhumains. Par conséquent, s’il doit y avoir des héros, vive Maradona ! »

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Dans la trattoria Vesuvio à Florence, le souvenir de Maradona reste très présent

Je n’aurai pas l’outrecuidance d’ajouter quelque chose au propos d’un prix Nobel de littérature, si ce n’est qu’il valide ma passion enfantine pour le football.
« Sivori était Maradona avant Maradona ! » Quels veinards, ceux de ma génération qui ont eu le bonheur de se régaler de tranches napolitaines avec Omar Sivori et Diego Maradona, deux des plus grands artistes du ballon rond !

« Moi je suis du temps du tango
Où mêm’ les durs étaient dingos
De cett’ fleur du guinch’ exotique
Ils y paumaient leur énergie
Car abuser d’ la nostalgie
C’est comme l’opium… ça intoxique… »

Je suis aussi du temps du rock alternatif et je garde un souvenir ébloui d’un concert incandescent de la Mano Negra à la Cigale. C’était à la grande époque de Diego. Avec ses potes musiciens, Manu Chao échangeait depuis la scène des passes avec le public. Têtes, talonnades, reprises de volée, c’était un récital.
Quelques années plus tard, Manu, qui avait connu les ambiances enflammées d’Amérique du Sud, chanta son admiration pour Maradona. La vida es una tòmbola, tout un programme !
Je vous en offre deux versions : le clip officiel où vous pourrez goûter une fois encore aux arabesques de Diego et l’idolâtrie qu’il déclenchait, ainsi que l’extrait mis en scène par Emir Kusturica. On devine beaucoup de jubilation enfantine dans les yeux et la voix de Manu Chao, et … un brin de mélancolie sur le visage de Diego : « Sais-tu quel joueur j’aurais pu être si je n’avais pas connu la cocaïne ? … »

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* http://encreviolette.unblog.fr/2017/03/15/raymond-kopa-un-des-plus-grands-footballeurs-de-mon-enfance/
** http://encreviolette.unblog.fr/2014/11/09/di-stefano-seleve-plus-haut-que-tout-le-monde/
*** Un très intéressant documentaire sur la rivalité River Plate/Boca Juniors
Looking for Buenos Aires https://www.youtube.com/watch?v=YVg_0HyyPdI

Publié dans:Coups de coeur |on 27 décembre, 2020 |2 Commentaires »

Anne Sylvestre, une grande dame de la chanson française, s’en est allée …

Anne Sylvestre  couverture Télérama

Elle avait chanté :

« J’ai de bonnes nouvelles
Vole, l’hirondelle
J’ai de bonnes nouvelles
À vous donner de moi
Le temps s’est arrêté de moudre
Des chardons bleus, des grains de peur
On a pu se remettre à coudre
Tout l’éparpillement du cœur… »

Mauvaise nouvelle, Anne Sylvestre s’est tue le 30 novembre 2020 à l’âge de 86 ans.
Le comédien et humoriste Vincent Dedienne lui a rendu un hommage très personnel, délicat et tendre dans l’émission Quotidien :
« Anne. Nous sommes le premier matin de décembre. Le jour du premier chocolat. Avant que j’ai eu le temps d’ouvrir la petite fenêtre du calendrier, j’avais reçu deux textos : le premier de Philippe Delerm qui me disait : ‘Anne Sylvestre est morte’ ; le deuxième de la fromagerie Laurent Bouvet, qui dans un style moins lapidaire m’informait que la crème double de gruyère était arrivée ce matin avec les yaourts suisses, et qu’il fallait se dépêcher parce qu’il n’y en aurait pas pour tout le monde. Je ne sais pas vraiment quel effet ça m’a fait d’apprendre qu’il existait des yaourts suisses. J’imagine que c’est une bonne nouvelle… Pour les Suisses.
Je ne sais pas non plus quel effet ça m’a fait d’apprendre que tu étais morte. J’étais triste sur mon lit, les yeux ronds, la bouche ouverte, mais il me suffisait de penser à toi pour sourire.
Nous avons tellement de chance de t’avoir eu comme chanteuse, comme amie, comme idole et comme rempart à la bêtise et à la vulgarité. Nous avons tellement de chance de te connaître par cœur. Tellement de chance d’avoir toutes tes chansons pour nous consoler de tout. Nous avons eu tellement de chance en septembre 2019 de t’applaudir encore. Il y a des chagrins doubles, comme il y a de la crème double de gruyère. Il y a le chagrin du petit garçon qui pleure la voix de son enfance, la voix de la dame qui chante et qui en chantant fait le jour dans toute la maison. Et il y a le chagrin de l’adulte, du chagrin du garçon de 30 ans qui perd sa chanteuse préférée, sa copine ronchonne qui était comme un bouquet de roses et de chardons. Mais il ne faut pas trop pleurer, il faut regarder la Terre et y voir tout le bien que tu y as fait. Ta vie est un triomphe, et ce matin, je t’embrasse, et je t’applaudis encore. »
Anne était la sœur aînée de la romancière Marie Chaix, auteure de Les Lauriers du lac de Constance, une biographie romancée de leur père collaborationniste notoire durant l’Occupation.
Elles avaient honte du passé de leur père qu’elles aimaient pourtant, et qui les aimait. Anne avait exprimé sa souffrance dans Roméo et Judith :

« … Oh Tu ne comprends pas, Roméo
J’ai la tristesse sous la peau
Le sang de mon peuple s’indigne
Et je ne peux pas oublier
Que tu descends en droite ligne
De ceux qui l’ont persécuté
Mon amour me semble parjure
Et je sens bien que la blessure
Ne guérira pas de sitôt
Pardon si je te semble dure
Je ne pourrai pas, Roméo

Cette peine que tu abrites
Je la partage tant, Judith
J’ai souffert du mauvais côté
Dans mon enfance dévastée
Mais dois-je me sentir coupable
Et ce qui fut impardonnable
Et que je ne pardonne pas »

Anne-Marie Beugras, ce n’était pas tellement un nom d’artiste …

« Si vous le savez comment je m’appelle
Vous me le direz, vous me le direz
Si vous le savez comment je m’appelle
Vous me le direz, je l’ai oublié
Vous me le direz, je l’ai oublié

Quand j’étais petite et que j’étais belle
On m’enrubannait de ces noms jolis
On m’appelait fleur sucre ou bien dentelle
J’étais le soleil et j’étais la pluie
Quand je fus plus grande hélas à l’école
J’étais la couleur de mon tablier
On m’appelait garce on m’appelait folle
J’étais quelques notes dans un cahier … »

Elle aurait pu nous dire qu’elle avait feuilleté le calendrier et, en désespoir de cause, s’être résignée au dernier saint de l’année.
En fait, en classe de cinquième chez les Dominicaines, elle eut une professeure de français qui faisait chanter à ses élèves Silvestrig (« Le petit Sylvestre »), une chanson bretonne très populaire depuis sa parution dans le Barzaz Breiz de Théodore Hersart de La Villemarqué.
C’est ainsi que bien plus tard, dès ses débuts sur une scène, elle se présenta : « Je suis Anne Sylvestre, chanteuse de variété, fière de l’être ».
Une de ses toutes premières chansons Porteuse d’eau traduit son goût pour la terre et la nature.

« … Je suis taillée dedans ce bois
Qui emmanche les bêches
Celui duquel on fait les croix
Parfois aussi les flèches
J’ai les semailles au fond de moi
Et les vendanges au bout des doigts
Et dans ma voix
Le chant des herbes sèches

Ma seule chaîne est celle d’un puits
J’ai l’âge des fontaines
L’humeur du temps qui change et fuit
La patience des graines
Quatre saisons filant sans bruit
Le jour et puis un jour la nuit
La mort et puis
Que la terre me prenne… »

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Pour évoquer le temps de ses débuts, j’ai sollicité mon amie Renée Bonneau, ancienne professeure agrégée de Lettres classiques et auteure de passionnants « pol’arts » mêlant intrigue policière et histoire de l’art* :
« J’ai fait sa connaissance quand elle est venue retrouver à l’Ecole Normale Supérieure boulevard Jourdan (à l’époque, seuls les garçons avaient droit à la rue d’ULM), une amie commune de la khâgne du lycée Fénelon. C’était en 1955-1956. Elles avaient suivi ensemble, après l’hypokhâgne, un stage de voile aux Glénans.
Elle avait renoncé à continuer après cette année d’hypokhâgne dont le régime assez strict devait lui déplaire, et choisi la voie de la chanson. Elle évoque un épisode de cette année dans une page de son livre Coquelicots et autres mots que j’aime, et ses rapports difficiles avec notre professeur de philosophie, Dinah Dreyfus, divorcée de Levy-Strauss, et qui nous fascinait.
Anne nous a fait; dans ma « thurne » bénéficier de ses premières créations en s’accompagnant sur ma guitare. Je me souviens d’une épatante chanson de marin qu’elle n’a, à ma connaissance, jamais sortie.
Je ne l’ai revue que trois ans plus tard, l’ayant invitée à déjeuner avec notre amie commune. Elle nous racontait la galère des premiers temps, deux ou trois cabarets dans la soirée, devant un public bruyant, mangeant ou buvant, à peine attentif. Et ses retours nocturnes à Saint Michel-sur-Orge (je crois) retrouver sa famille car elle était mariée et avait un enfant.
Puis je l’ai revue, bien plus tard lorsqu’elle se produisait dans les salles de la région, où nous allions mon amie et moi la saluer à la fin du spectacle, sans songer à reprendre avec elle des liens qui ne lui auraient rien apporté »
Anne ne m’en voudra plus que je dise qu’elle échoua à son certificat de licence littéraire : le sujet était un texte d’Apollinaire qu’elle appréciait particulièrement, le professeur correcteur beaucoup moins.
Renée me grondera que je vous dise, qu’à la même époque, elle aussi écrivait des chansons qui lui valurent de chanter à l’émission de Michèle Arnaud et au cabaret Milord l’Arsouille.
Destins croisés, la vie est bien faite parfois, chacune s’épanouit dans sa passion première, Anne dans la chanson, Renée dans l’enseignement.

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Anne rêva souvent sur les quais de Seine au lieu de fréquenter la Sorbonne et se produisit pour la première fois, en novembre 1957, non loin de là, sur la scène du cabaret La Colombe. Son père l’avait accompagnée pour voir un peu « qu’est-ce que c’était que cette boîte » ! Guy Béart, qui se trouvait dans la salle, lui prêta sa guitare. Elle chanta trois chansons dont Porteuse d’eau. Son premier cachet était de …7 francs !

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Dans les années 1950, après la guerre, la rive gauche de la Seine (qui donna son nom à un mouvement de music-hall) regorgeait de cabarets, véritable vivier de talents. On y vit éclore la fine fleur de la chanson française : une époque bienveillante où les artistes se croisaient, se conseillaient, revenaient écouter les autres, « un moment magique avec une liberté extraordinaire » confia Juliette Greco.
Anne se produisit aussi, notamment, à la Contrescarpe, le Port du Salut.
Séquence surréaliste aujourd’hui, j’avais juste une grosse dizaine d’années, mes souvenirs sont un peu confus, depuis ma chambrette, j’entendais les disques microsillons vinyles que mon frère aîné, neuf ans d’écart, écoutait dans la pièce voisine.
Involontairement, il participa largement, par infusion et … diffusion, à mon éducation musicale, « music-hall » devrais-je dire, Brassens, Brel, Béart, Marcel Amont, les Frères Jacques, le Bécaud 100 000 volts …
Parmi ces artistes, s’était glissée une jolie voix de femme, celle d’Anne Sylvestre, qui se lamentait en boucle, sur l’électrophone (et aussi beaucoup sur mon transistor) que son mari était parti.
Écoutez-la, superbement illustrée dans un clip récent de premier confinement.

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« Mon mari est parti un beau matin d’automne, parti je ne sais où
Je me rappelle bien la vendange était bonne et le vin était doux
La veille nous avions ramassé des girolles au bois de Viremont
Les enfants venaient juste d’entrer à l’école et le temps était bon
Mon mari est parti un beau matin d’automne, le printemps est ici
Mais que voulez-vous bien que le printemps me donne, je suis seule au logis
Mon mari est parti avec lui tous les autres maris des environs
Le tien Éléonore et vous Marie le vôtre et le tien Marion
Je ne sais pas pourquoi et vous non plus sans doute tout ce que nous savons
C’est qu’un matin d’octobre ils ont suivi la route et qu’il faisait très bon
Des tambours sont venus nous jouer une aubade, j’aime bien les tambours
Il m’a dit : « je m’en vais faire une promenade », moi je compte les jours … »

À la réécouter souvent par la suite, je compris mieux, à l’adolescence, sa résonance pour mes parents et mon frère menacé de partir aussi malgré son sursis universitaire.
Mon mari est parti fut le premier grand succès d’Anne. Sur fond de guerre d’Algérie, avec poésie et des mots ciselés, elle s’opposait à la guerre, toutes les guerres, et à l’oppression : une chanson intemporelle. Quand je l’écoute encore, je pense aussi à mon père et à ma chère mémé Léontine qui, au son du tocsin au clocher de leur village, virent mon grand-père les abandonner dans les champs, le 2 août 1914.
En 1954, Le déserteur de Boris Vian fut censuré, Anne, avec humour, regretta par la suite qu’elle ne le fût pas : « Ça m’aurait fait de la publicité ! J’étais juste déconseillée …»
Anecdote, sa photographie, par contre, fut « censurée » sur la pochette du disque parce qu’elle était alors enceinte donc « pas montrable » ! On lui préféra de romantiques nénuphars.

Anne Sylvestre Nénuphars

Anne fut vite reconnue dans la profession et rencontra son public, un certain public féru de beaux textes et de chansons « rive gauche ».
On aime coller des étiquettes, on eut tôt fait de l’appeler la « Brassens en jupons », ce qu’elle n’aimait pas du tout. Elle aspirait juste à être Anne Sylvestre contemporaine de Brassens et de Brel.
L’ami Georges, clairvoyant et bienveillant, écrivit au dos de la pochette de son second 33 tours 25 cm (quel jargon pour mes jeunes lecteurs .. ; s’il y en a !) : « Ce public de France et de Navarre, que l’on a coutume de considérer comme le plus fin du monde, semble avoir une tendance fâcheuse à bouder un peu les débuts de ceux qui le respectent assez pour se refuser à lui faire la moindre concession.
Cependant, un jour ou l’autre, il finit par vouer une profonde gratitude aux artistes qui ont réussi à se faire aimer de lui malgré lui – si j’ose dire – en dérangeant ses habitudes.
Ce jour est venu pour Anne Sylvestre. Petit à petit, en prenant tout son temps, sans contorsion, grâce à la qualité de son œuvre et à la dignité de son interprétation, elle a conquis ses adeptes, ses amis un par un et définitivement.
On commence à s’apercevoir qu’avant sa venue dans la chanson il nous manquait quelque chose, et quelque chose d’important. »

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Clémence, Éléonore et Philomène allaient fréquenter Marinette et Margot.
Anne passa notamment dans la mythique émission télévisée Discorama, un panorama intelligent de l’actualité de la chanson animé par Denise Glaser (elle fut débarquée sous le mandat de V.G.E avec l’explosion de l’ORTF, au nom de la modernité). Ah les magnifiques silences de Denise pour faire parler ses invités, lesquels, cette fois là, étaient, outre Anne, Brassens, Monique Morelli et … les Chats Sauvages. Éclectique !
Anne fut tôt récompensée, à plusieurs reprises, par l’Académie Charles Cros, une prestigieuse institution créée, en 1947, au lendemain de la guerre.
J’ai gardé une délectation pour ces chanteuses de cette époque à l’impeccable diction, outre leur répertoire de qualité : Cora Vaucaire, Juliette Greco et Anne bien sûr.
Elle ne m’en voudrait pas, je luis fis sinon des infidélités, du moins je fus coupable de quelques éloignements durant sa carrière. Que voulez-vous, j’étais ado, c’était aussi le temps de Salut les Copains, des Beatles … Anne connut une longue traversée du désert, pour certain journaliste, toujours en quête d’étiquette, Françoise Hardy (qui lui ressemblait physiquement) était « une Anne Sylvestre qui swinguait » et Anne … la Jeanne d’Arc des anti-yéyés.
Cependant, je la « suivais » tout de même à travers des émissions de France-Inter animées par Pierre Bouteiller, José Artur et Jacques Chancel qui continuaient à défendre une certaine chanson française. Ils programmaient souvent Anne Sylvestre, Sophie Makhno, David McNeil, Graham Allwright.
Ainsi, de loin en loin, je n’ignorais pas les bijoux musicaux ciselés par Anne.
« Jusque-là toutes les chansons sur les femmes étaient écrites par des hommes et celles chantées par des interprètes femmes étaient écrites par des hommes, c’est-à-dire qu’elles disaient ce qu’ils avaient envie d’entendre. »
Au fil de ses chansons, Anne écrivait une sorte de grand roman des femmes. Féministe, elle l’était complètement, mais pas à l’image de celles (trop) excitées qui défendent, aujourd’hui la juste cause féminine. Anne n’était pas « frontale » : elle incarnait par des personnages et des récits d’une excellence littéraire, leurs souffrances et leurs combats, leurs victoires parfois.
Elle partit de très loin, de l’origine même, ainsi sa relecture ironique, sur un air de java, de la Genèse dans La faute à Ève. Avec humour, elle confiait qu’il fallait avoir été élevée chez les religieuses pour faire une chanson aussi anticléricale.

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D’abord elle a goûté la pomme
Même que ce n’était pas très bon
Y avait rien d’autre, alors en somme
Elle a eu raison, eh bien, non ?
Ça l’a pourtant arrangé, l’homme
C’était pas lui qui l’avait fait
N’empêche, il l’a bouffée, la pomme
Jusqu’au trognon et vite fait

Oui, mais c’est la faute à Ève
Il n’a rien fait, lui, Adam
Il a pas dit : « Femme, je crève
Rien à se mettre sous la dent. »
D’ailleurs, c’était pas terrible
Même pas assaisonné
C’est bien écrit dans la Bible
Adam, il est mal tombé

Après ça, quand Dieu en colère
Leur dit avec des hurlements :
« Manque une pomme à l’inventaire !
Qui l’a volée ? C’est toi, Adam ? »
Ève s’avança, fanfaronne, et dit :
« Mais non, papa, c’est moi
Mais, d’ailleurs, elle était pas bonne
Faudra laisser mûrir, je crois. »

Alors c’est la faute à Ève
S’il les a chassés d’en haut
Et puis Adam a pris la crève
Il avait rien sur le dos
Ève a dit : « Attends, je cueille
Des fleurs. » C’était trop petit
Fallait une grande feuille
Pour lui cacher le zizi

Après ça, quelle triste affaire
Dieu leur a dit : « Faut travailler. »
Mais qu’est-ce qu’on pourrait bien faire ?
Ève alors a dit : « J’ai trouvé. »
Elle s’arrangea, la salope
Pour faire et porter les enfants
Lui poursuivait les antilopes
Et les lapins pendant ce temps

C’est vraiment la faute à Ève
Si Adam rentrait crevé
Elle avait une vie de rêve
Elle s’occupait des bébés
Défrichait un peu la terre
Semait quelques grains de blé
Pétrissait bols et soupières
Faisait rien de la journée

Pour les enfants, ça se complique
Au premier fils il est content
Mais quand le deuxième rapplique
Il devient un peu impatient
Le temps passe, Adam fait la gueule
Il s’aperçoit que sa nana
Va se retrouver toute seule
Avec trois bonhommes à la fois

Là, c’est bien la faute à Ève
Elle n’a fait que des garçons
Et le pauvre Adam qui rêve
De changer un peu d’horizon
Lui faudra encore attendre
De devenir grand-papa
Pour tâter de la chair tendre
Si même il va jusque-là

En plus, pour faire bonne mesure
Elle nous a collé un péché
Qu’on se repasse et puis qui dure
Elle a vraiment tout fait rater
Nous, les filles, on est dégueulasses
Paraît qu’ça nous est naturel
Et les garçons, comme ça passe
Par chez nous, ça devient pareil

Mais si c’est la faute à Ève
Comme le bon Dieu l’a dit
Moi, je vais me mettre en grève
J’irai pas au paradis
Non, mais qu’est-ce qu’Il s’imagine ?
J’irai en enfer tout droit
Le bon Dieu est misogyne
Mais le diable, il ne l’est pas
Ah !

Comme on dirait aujourd’hui, elle envoyait !
L’une de ses très grandes chansons Non tu n’as pas de nom fut écrite longtemps avant que, sous le septennat du même V.G.E ci-dessus, Simone Veil ne porte la loi sur l’I.V.G. Elle fut parfois diffusée sur les ondes, et reprise par des militantes comme un réquisitoire pour l’avortement, alors qu’il s’agit plutôt d’une sublime berceuse pleine d’humanité sur le choix des femmes de donner le jour ou pas, « l’enfant ou le non-enfant » comme elle disait.

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« Non non tu n’as pas de nom
Non tu n’as pas d’existence
Tu n’es que ce qu’on en pense
Non non tu n’as pas de nom
Oh non tu n’es pas un être
Tu le deviendras peut-être
Si je te donnais asile
Si c’était moins difficile
S’il me suffisait d’attendre
De voir mon ventre se tendre
Si ce n’était pas un piège
Ou quel douteux sortilège

Non non tu n’as pas de nom…

Savent-ils que ça transforme
L’esprit autant que la forme
Qu’on te porte dans la tête
Que jamais ça ne s’arrête
Tu ne seras pas mon centre
Que savent-ils de mon ventre
Pensent-ils qu’on en dispose
Quand je suis tant d’autres choses

Non non tu n’as pas de nom…

Déjà tu me mobilises
Je sens que je m’amenuise
Et d’instinct je te résiste
Depuis si longtemps j’existe
Depuis si longtemps je t’aime
Mais je te veux sans problème
Aujourd’hui je te refuse
Qui sont-ils ceux qui m’accusent

Non non tu n’as pas de nom…

A supposer que tu vives
Tu n’es rien sans ta captive
Mais as-tu plus d’importance
Plus de poids qu’une semence
Oh ce n’est pas une fête
C’est plutôt une défaite
Mais c’est la mienne et j’estime
Qu’il y a bien deux victimes

Non non tu n’as pas de nom…

Ils en ont bien de la chance
Ceux qui croient que ça se pense
Ça se hurle ça se souffre
C’est la mort et c’est le gouffre
C’est la solitude blanche
C’est la chute l’avalanche
C’est le désert qui s’égrène
Larme à larme peine à peine

Non non tu n’as pas de nom…

Quiconque se mettra entre
Mon existence et mon ventre
N’aura que mépris ou haine
Me mettra au rang des chiennes
C’est une bataille lasse
Qui me laissera des traces
Mais de traces je suis faite
Et de coups et de défaites

Non non tu n’as pas de nom
Non tu n’as pas d’existence »
Tu n’es que ce qu’on en pense
Non non tu n’as pas de nom »

Anne s’offrit (et nous offrit) un autre grand succès avec Les gens qui doutent. Elle déclarait que cette chanson « était née parce qu’elle était, à l’époque, confrontée à des gens remplis de certitudes qui lui cassaient les pieds », elle ajouta plus tard, devant la popularité de sa chanson, n’avoir jamais imaginé qu’il y avait autant de personnes qui doutaient !
Cette chanson n’a pas pris une ride, au contraire même, elle devrait interpeller tous ces intervenants aux avis péremptoires qui défilent aujourd’hui sur les plateaux de télévision.

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« J’aime les gens qui doutent, les gens qui trop écoutent leur cœur se balancer
J’aime les gens qui disent et qui se contredisent et sans se dénoncer
J’aime les gens qui tremblent, que parfois ils ne semblent capables de juger
J’aime les gens qui passent moitié dans leurs godasses et moitié à côté
J’aime leur petite chanson
Même s’ils passent pour des cons
J’aime ceux qui paniquent, ceux qui sont pas logiques, enfin, pas « comme il faut »
Ceux qui, avec leurs chaînes pour pas que ça nous gêne font un bruit de grelot
Ceux qui n’auront pas honte de n’être au bout du compte que des ratés du cœur
Pour n’avoir pas su dire « délivrez-nous du pire et gardez le meilleur »
J’aime leur petite chanson
Même s’ils passent pour des cons
J’aime les gens qui n’osent s’approprier les choses, encore moins les gens
Ceux qui veulent bien n’être, qu’une simple fenêtre pour les yeux des enfants
Ceux qui sans oriflamme et daltoniens de l’âme ignorent les couleurs
Ceux qui sont assez poires pour que jamais l’histoire leur rende les honneurs
J’aime leur petite chanson
Même s’ils passent pour des cons
J’aime les gens qui doutent mais voudraient qu’on leur foute la paix de temps en temps
Et qu’on ne les malmène jamais quand ils promènent leurs automnes au printemps
Qu’on leur dise que l’âme fait de plus belles flammes que tous ces tristes culs
Et qu’on les remercie qu’on leur dise, on leur crie « merci d’avoir vécu! »
Merci pour la tendresse
Et tant pis pour vos fesses
Qui ont fait ce qu’elles ont pu »

J’aime tellement sa « petite chanson » ! Il me semble qu’on lui chercha noise à sa sortie pour les quelques « gros mots » qu’elle contenait. Elle fut défendue par Brassens qui en connaissait un rayon sur les cons !
Avec légèreté, finesse, et tellement d’humour, Anne savait remettre les hommes à leur place. Ainsi, dans La vaisselle, sur un rythme de comptine, elle réclame des droits égaux pour tout un chacun dans le couple, homme ou femme, même pour les besognes ménagères.

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« Qui c’est qui fait la vaisselle ?
Faut pas qu’ça se perde !
Qui c’est qui doit rester belle
les mains dans la merde ?
Mais tout change 2x
et voici Jules qui lange
les fesses de l’héritier.
Il balaie 2x
et bientôt, quelle merveille,
il astique le plancher.
Ça fait rien, on change rien.
Qui c’est qui fait la vaisselle ?
Faut pas qu’ça se perde !
Qui c’est qui doit rester belle
les mains dans la merde ?
Mais tout bouge 2x,
et voici que les yeux rouges
il fait cuire le rôti.
Il cuisine 2x
quelle splendeur assassine ! -
fait la plonge et il essuie.
Ça fait rien, on change rien
Qui c’est qui fait la vaisselle ?
Faut pas qu’ça se perde !
Qui c’est qui doit rester belle
les mains dans la merde ?
Mais tout marche, mais ça marche,
et voici qu’il ne se cache
quand il reste à la maison.
C’est Germaine qui ramène
tout l’argent de la semaine,
ce n’est pas contre saison.
Ça fait rien, on change rien.
Qui c’est qui fait la vaisselle ?
Faut pas qu’ça se perde !
Qui c’est qui doit rester belle
les mains dans la merde ?
Mais il l’aime, mais ils s’aiment,
et ce n’est pas un problème
de savoir qui va porter
la culotte ou bien les bottes,
et le seul drapeau qui flotte,
c’est une taie d’oreiller.
Ça fait rien, on change rien.
Qui c’est qui fait la vaisselle ?
Faut pas qu’ça se perde !
Qui c’est qui doit rester belle
les mains dans la merde ?
Mais voici que sonne l’heure
de traîner l’enfant qui pleure
vers l’école aux bancs de bois.
L’enfant de Germaine et Jules,
sans y penser, articule
dans les livres d’autrefois.
Ça fait rien, on change rien.
Qui c’est qui fait la vaisselle ?
Faut pas qu’ça se perde !
Qui c’est qui doit rester belle
les mains dans la merde ?
Tout recule 2x
et plus tard le petit Jules
aura des enfants aussi
qui derrière leur cartable,
dans l’école imperturbable
épèleront ces niaiseries.
Ça fait rien, on change rien.
Qui c’est qui fait la vaisselle ?
Faut pas qu’ça se perde !
Qui c’est qui doit rester belle
les mains dans la merde ?
Qui c’est qui fait la vaisselle ?
Faut pas qu’ça se perde.
Oh, mais non !
Merde ! »

Dans la même veine, j’adore La reine du créneau : quel homme, et je m’inclus dedans, ne riait pas jaune quand Anne louait sa bonne conduite… au volant ? Un hymne à la beaufitude !

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« Quand j’ai eu mon permis tout neuf
Du premier coup, c’est pas du bluff,
J’ai compris qu’ j’avais intérêt
A rester aux aguets
Que simplement, on m’imagine
Dans ma deux-chevaux d’origine
Affrontant mon premier trottoir
Le cœur rempli d’espoir
Je voulais que ma manœuvre
Fût un vrai petit chef d’œuvre
Mais je n’entendais que trop
Tous les clients d’un bistrot
Me beugler leurs commentaires
« Mais passe-la, ta marche arrière !
Ah, j’vous jure, ah les nanas
Heureus’ment qu’on est là ! »
Ces abrutis pleins de Pernod
Ils m’ont fait rater mon créneau
Toutes les automobilistes
Pourraient faire avec moi la liste
Des âneries que l’on entend
Quand on est au volant
J’ai donc appris à leur répondre
Et de manière à les confondre
Oui, ça consomme mais moins qu’un mari
Et c’est bien plus gentil
La conduite, je l’ai apprise
Pas dans une pochette-surprise
La voiture, elle est à moi
Ni à Jules, ni à papa
Et quand le long d’un trottoir
Je les voyais goguenards
Je demandais sans un frisson
« Vous voulez une leçon ? »
Pour conjurer la parano
J’suis d’venue la reine du créneau
On s’habitue, on en rigole
Puis on a une grosse bagnole
Alors on se fait insulter
« Elle t’a pas trop coûté, hein ? »
Ils sont là qui vous collent aux fesses
Parce que c’est pas une gonzesse
Qui va leur barrer le chemin
La veille, c’est pas demain
Mais tous ces doubleurs à droite
Ces pousse-toi d’là que j’déboite
Maniaques de l’appel de phares
Abuseurs d’anti-brouillard
Ceux chez qui rien ne distingue
Le volant d’avec un flingue
Avant que de les laisser
Nous jeter dans l’fossé
Résistons à ces tyranneaux
Nous sommes les reines du créneau
S’ils nous renvoient à nos fourneaux
Ne lâchons pas notre créneau »

Anne, désormais octogénaire, s’inspira de l’affaire DSK pour écrire, indignée, Juste une femme, une chanson #metoo avant l’heure :

« Petit monsieur, petit costard
Petite bedaine
Petite sal’té dans le regard
Petite fredaine
Petite poussée dans les coins
Sourire salace
Petites ventouses au bout des mains
Comme des limaces
Petite crasse »
Il y peut rien si elles ont des seins
Quoi, il est pas un assassin
Il veut simplement apprécier
C’que la nature met sous son nez
Mais c’est pas grave, c’est juste une femme … »

Chanteuse engagée, Anne préférait qu’on la reconnaisse comme « chanteuse dégagée », elle en fit d’ailleurs une chanson.

Son œuvre est d’une telle richesse, quantitative et qualitative que c’est une gageure intenable de l’explorer en un billet, je la traverse ici en rassemblant les souvenirs qui me viennent d’emblée à l’esprit.
Justement, j’ai envie de partager avec vous deux de ses collaborations avec deux compagnons de cabaret de ses débuts.
J’avais eu l’occasion de vous faire entendre La margelle qu’elle emprunta à Roger Riffard**, un artiste à la langue châtiée, mais bien trop dilettante. Un bijou d’humour noir dont elle disait que c’était encore plus drôle quand Riffard le chantait :

Autre friandise musicale, ce duo avec Boby Lapointe déguisé en prisonnier derrière les barreaux. Depuis l’temps qu’elle l’attendait son prince charmant … Jubilant !

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{Elle:}
Je dois dire que je penche
Pour un certain décorum
Un mariage en robe blanche
Avec beaucoup d’harmonium
Monsieur l’abbé Labouture
Celui qui doit nous marier
Pense que telle aventure
Se doit d’être enjolivée

{Lui:}
Tranquillise-toi mon aimée
S’il n’est pas trop mariole
Amène ton curé
Longtemps déjà je t’ai cherchée
Et pour la gaudriole
Plus besoin du clergé

{Elle:}
Je ne savais pas qu’un homme
C’était aussi déroutant
Ce doit être ce qu’on nomme
Un Don Juan et pourtant
Je pense à ce que ma mère
A failli me dire un soir
Des choses bien singulières
Que je ne veux pas savoir

Depuis l’temps que j’l’attends
Que j’l’attends
Depuis l’temps que j’l’attends
J’ai des doutes maintenant

Anne écrivait et composait parfois pour d’autres : ainsi, sa bouleversante Maumariée, cette femme mariée contre son gré et qui se suicida par noyade. Serge Reggiani est peut-être cet homme « qui aurait su l’aimer ».

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Je ne peux évidemment pas passer sous silence l’autre facette du répertoire d’Anne Sylvestre, ses délicieuses Fabulettes.
Bien qu’elle en eût écrites pratiquement depuis ses débuts, on pense souvent, à tort, qu’elle se recycla vers ce genre lorsqu’elle fut submergée par la vague yéyé. Par contre, le succès qu’elle connut auprès des enfants fut tel que cela lui permit de ne jamais connaître les vaches maigres.
Son goût pour ce genre naquit peut-être de l’achat dans une librairie d’un recueil de chansons écrites par Francine Cockenpot, auteure (qui le sait ?) de Colchiques dans les prés, que les écoliers de ma génération apprenaient à la communale, et qui n’est donc en aucune façon un air du folklore français.
C’est une institutrice qui suggéra à Anne de publier des CD par thèmes. Plusieurs écoles en France portent le nom d’Anne Sylvestre.
Toujours est-il qu’Anne a fait œuvre utile en luttant contre la crétinisation et en détournant beaucoup d’enfants des niaiseries goyesques. Si j’en crois son hommage, Vincent Dedienne fait partie de ces chanceux « Rescapés des fabulettes » :

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« Ils ont au fond de leur mémoire
Une tortue, un hérisson,
Et une balan-balançoire,
Une grenouille, un p’tit maçon
Ils se souviennent aussi peut-être
D’un veau avec de drôles d’idées,
Une maison pleine de fenêtres
Et d’un renard très enrhumé…

Les rescapés des fabulettes,
Les amoureux de la p’tite Josette,
Ceux qui montaient dans mon bateau,
Même qu’il était pas beau…
Les rescapés des fabulettes,
De toboggan en bicyclette,
Adoraient le petit sapin,
Même s’il piquait les mains…
Moi, j’étais la dame qui chante,
A l’école et à la maison,
Quand je faisais, et ça m’enchante,
Partie des meubles du salon... »

Précocement « adulte » avec Anne Sylvestre, à cause de mon frère, j’ai manqué notamment le stade des nouilles. Quoique ! Réminiscence de mon enfance, il m’arrive encore, lorsque je mange mon vermicelle, d’aligner quelques lettres de l’alphabet sur le rebord de mon assiette.

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Merci monsieur Pavlov, je crains de ne plus pouvoir, désormais, manger mon bouillon sans penser à Anne qui est partie.
Pour donner le sourire à Renée Bonneau qui m’a fait l’amitié d’évoquer les jeunes années d’Anne, je lui envoie l’hilarante Lettre ouverte à Élise :

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Pour vous tous, il reste Un mur pour pleurer une très grande dame de la chanson française. En octobre dernier, elle chantait encore à Vannes dans le cadre du festival des Émancipées. Elle nous laisse un héritage considérable : environ 300 chansons, sans compter ses Fabulettes.

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Lors d’un concert, en 2018, Michèle Bernard, artiste trop méconnue de la même génération, interprétait en sa compagnie Madame Anne dédiée à cette grande âme de la chanson.

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* http://encreviolette.unblog.fr/2013/04/02/sanguine-sur-la-butte-et-nature-morte-a-giverny-deux-polarts-de-renee-bonneau/
http://encreviolette.unblog.fr/2012/03/01/silence-on-tourne-et-on-lit/
http://encreviolette.unblog.fr/2014/11/15/requiem-pour-un-jeune-soldat-un-roman-de-renee-bonneau/
** http://encreviolette.unblog.fr/2014/04/01/l-riffard-ca-devrait-etre-obligatoire/

« André Darrigade, un coureur de légende » par Christian Laborde

Au printemps, lors de notre premier confinement, j’avais tenu tant bien que mal un modeste journal de bord. En la seconde « réclusion », je n’ai pas engagé tel projet, peut-être parce qu’il devient stérile voire nuisible d’élever une voix supplémentaire dans le concert ambiant devenu totalement inaudible, des opinions, de l’expert « le plus fiable » (existe-t-il ?) au moindre quidam.
Pour tout vous avouer, un souci personnel qui, d’ailleurs, trouve résonance dans le contexte sanitaire actuel, s’invitait avec trop d’insistance dans mon esprit.
Pour pasticher le comique-troupier Ouvrard qui fit se tordre de rire nos grands-parents, non je n’ai pas le thorax qui se désaxe, ni le sternum qui se dégomme, mais juste une hanche qui se démanche, la gauche qui, comme celle sur l’échiquier politique, est bien mal en point.
Bref, au lieu de me confiner à l’hôpital durant quelques jours, je fus informé, peu avant le vendredi 13 (novembre), que mon opération, déjà envisagée en mai, était ajournée sine die. Vous devinez les raisons, comme quoi « ça n’arrive pas qu’aux autres » !
Une activité essentielle de retraité, en situation de confiné, provient de produits jugés non essentiels : les livres. Aussi, sans changer mes habitudes, j’ai passé commande auprès de mon libraire indépendant préféré, selon le procédé « clique et collecte ».
Collant à l’actualité avec l’entrée au Panthéon de Maurice Genevoix, j’ai fait l’acquisition d’une biographie de cet écrivain qui accompagna souvent ma jeunesse, ainsi que de son chef-d’œuvre, Ceux de 14, un recueil de ses récits de la Grande Guerre. Vous patienterez pour lire le billet que j’envisage de lui consacrer, depuis longtemps, hors l’hommage qui vient de lui être rendu.
Aujourd’hui, je choisis de partager avec vous la lecture de mon troisième achat, le dernier opus de Christian Laborde intitulé tout simplement Darrigade.

couverture Darrigade

Je sens qu’un froid de déception parcourt l’échine d’un certain nombre de mes lecteurs qui se réjouissaient déjà que je ravive leurs souvenirs, notamment, de dictées de leur enfance tirées souvent des romans naturalistes de l’ancien secrétaire perpétuel de l’Académie française. Au lieu de quoi, je les emmène dans mes fastidieuses échappées à vélo. Ça prouve au moins que vous saviez qui se cachait derrière le titre du bouquin.
Non, le vélo que je vous raconte n’est pas ennuyeux, celui de mon enfance est épique, d’autant plus quand il est conté par de grandes plumes de la littérature et du journalisme.
Il est même émouvant et salutaire quand Lionel Bourg nous raconte comment un ange de la montagne débarqué du Luxembourg l’aida à s’échapper de la noirceur de son enfance*.
Dino Buzzati, l’auteur du Désert des Tartares, donna ses lettres de noblesse au Giro 1949 en convoquant Hector et Achille pour conter le duel entre Fausto Coppi et Gino Bartali.
Coïncidence, la première chronique d’Antoine Blondin, sur le Tour de France, qu’il intitula magnifiquement Du pin et des jeux, concernait une étape landaise :
« Prendre le Tour de France en marche, c’est pénétrer dans une famille avec des gaucheries de fils adoptif, des réticences d’enfant de l’amour tard reconnu… De Bordeaux à Bayonne, je me suis étonné d’être dans cette caravane qui décoiffe les filles, soulève les soutanes, pétrifie les gendarmes, transforme les palaces en salles de rédaction, plutôt que parmi ces gamins confondus par l’admiration et chapeautés par Nescafé. Je peux bien le dire, mon seul regret est de ne pas m’être vu passer.»
Voyez maintenant Christian Laborde jubilant :
– Federico Bahamontes ?
– L’Aigle de Tolède !
– Ferdi Kubler ?
– L’Aigle d’Adliswil !
– Fiorenzo Magni ?
– Le Lion des Flandres !
– Gastone Nencini ?
– Le Lion de Mugello !
– Vito Taccone ?
– Le Chamois des Abruzzes !
– Raymond Mastrotto ?
– Le Taureau de Nay !
– Julien Moineau ?
– Le Piaf !
– Jacques Marinelli ?
– La Perruche !
– Benoît Faure ?
– La Souris !
– Lily Bergaud ?
– La Puce du Cantal !
– Vicente Trueba ?
– La Puce de Torrelavega !
Sa « ménagerie du Tour de France, bestioles de toutes tailles et de toutes couleurs », à laquelle j’ajouterai Darrigade le « lévrier landais », eut autant sa place dans mon cœur d’enfant que Raboliot et le bestiaire solognot de Maurice Genevoix.
Alors, souffrez que, moi qui avais osé associer dans un même billet les « Conquérants de l’or » Jean Robic et José-Maria de Heredia, plutôt que les poilus de Ceux de 14 je vous entretienne de « ceux de 54 », et en particulier de Dédé-de-Dax, ainsi l’auteur le nomme familièrement tout au long du portrait du coureur cycliste landais qu’il brosse.
Darrigade a toujours été Dédé, en français pour les copains dans la cour d’école, en gascon « lo nosta Dédé » pour la grand-mère. Dédé-de-Dax, ça pétarade comme Darrigade, les mollets pleins de sanquette et de gnac, ça saccade sur les pédales lors d’un sprint.
Du point de vue de l’état-civil, c’est impropre puisqu’il est né à cinq kilomètres de Dax, à Narrosse.
Comme le Luxembourgeois Charly Gaul, le fameux ange, venait du pays où les villages se terminent en ange, Darrigade est originaire d’une région où les villages finissent en osse :
« À Narrosse, on est dans les Landes, en Chalosse très exactement. La Chalosse : derniers champs, derniers bosquets avant la mer de pins, les échasses et le sable … Les Landes sont un tas d’osse : Arengosse, Garrosse, Lahosse, Souprosse, Yzosse. Y en a partout, jusqu’à la mer : Biscarosse, Seignosse. »
Le mardi 18 juillet 1939, Dédé a 10 ans et attend sur le bord de la route le passage des champions du Tour de France :
« Ils arrivent, ils arrivent. Ils partent de Bordeaux, passent à Narrosse, roulent jusqu’à Salies-de-Béarn où se juge l’arrivée, au sprint sans doute, prédit La Petite Gironde. Le journal indique que l’étape est longue de 250 bornes, départ tôt de Bordeaux. C’est pour cette raison que André, après avoir avalé son petit déjeuner et conduit les bêtes au pacage, a galopé jusqu’à la route, en espadrilles, son béret noir vissé sur la tête. Ne pas les rater, voir Vietto. Vietto, il n’était question que de lui, au Prat, autour de la table, hier soir, il n’était question que de Vietto maillot jaune, et de ses équipiers de l’équipe régionale du Sud-Est … Vietto, le héros de René (un oncle de Dédé ndlr), le héros du Prat, du village, de la France, depuis juillet 1934 … » lorsqu’assis, en pleurs, sur un muret dans la descente du col de Puymorens, il attendait qu’on le dépanne après que, bien qu’en tête de l’étape, il eût donné son vélo à son leader le maillot jaune Antonin Magne.

Vietto Tour 19391939 Vietto populaire

« Ils arrivent, ils arrivent, ils sont là. André se tient près de son père qui lui crie le nom des coureurs au moment où ils passent devant eux –Maurice Archambaud, Sylvain Marcaillou, Louis Thiétard-, son père qui répète plusieurs fois celui de l’enfant du pays, le Bayonnais Paul Maye qui se met en danseuse juste devant eux, son père qui maintenant pointe son doigt en direction d’une silhouette jaune, silhouette qui se rapproche, silhouette dont Joseph Darrigade, André Darrigade et Narrosse tout à coup se mettent à hurler le nom, l’encourager à s’en faire péter la luette : « Allez Vietto, allez Vietto ! » »

Tour de France 1939

C’était ça les Tours d’antan, quelques instants de fête dans cette France profondément rurale : « Le peloton passe, est passé, Narrosse se disperse, retourne à son labeur. On marche vers les champs, le puits, les bêtes. On ne parle plus. Si l’on parle, c’est pas du Tour, mais des tomates qui manquent d’eau, du maïs qui est en retard … »
La famille Darrigade a rejoint la ferme du Prat qu’elle travaille comme métayers. Dédé, lui, ivre de joie -il a vu Vietto- court à en perdre haleine à travers champs et bois, saute les haies. Sans vélo …
« Voici le Prat, André ralentit, cesse de courir, marche, s’arrête. René se tient debout devant la porte d’entrée de la maison. Le vélo, appuyé contre la façade, près de lui, est rouge. Il a un guidon de course. René dit : « Il est à toi, André, c’est ton vélo ». André est bouche bée, son cœur cogne, et s’il cogne ce n’est pas d’avoir couru … »
Ainsi commence un beau roman sans oreillettes ni cardio-fréquencemètre, la belle histoire d’André Darrigade champion cycliste, le futur grand sprinter des Trente Glorieuses, magnifiée par la langue lyrique de Christian Laborde. À (presque) lire à haute voix comme Flaubert et son « gueuloir », comme les radioreporters de l’époque. Jugez :
« Le rouge du vélo d’André n’est pas descendu par la cheminée : il surgit de la terre. C’est le rouge de ce pays –le Sud-Ouest-, le rouge du maillot du XV de Dax, le rouge des piments séchant sur les murs blancs des maisons d’Espelette, le rouge des espadrilles et des prie-Dieu, le rouge des volets, le rouge des tuiles sur la pente des toits, le rouge des ceintures des joueurs de pelote et des écarteurs, le rouge des bérets des bandas, le rouge du foulard noué à tous les cous durant les fêtes de Pampelune, le rouge de la bûche qui se casse dans l’âtre, le rouge du filet de vin qui sort de la gourde et disparaît dans la gorge, le rouge du fer à cheval que le forgeron martèle sur l’enclume, le rouge des cerises que l’on mange assis sur une branche du cerisier, le rouge des drapeaux espagnols entre les cours de l’Argonne et de l’Yser en 1936 à Bordeaux, le rouge des incendies géants qui naissent dans les Landes, le rouge de la fasce du blason du département des Landes, le rouge de la robe de sainte Quitterie dans le vitrail de l’église Notre-Dame-de-l’Assomption à Mimizan, le rouge du string des sorcières de Préchacq, le rouge des arbouses dites « fraises d’Arcachon », le rouge du soleil plongeant dans les eaux boudeuses de l’Adour » … et j’ai envie d’ajouter, le rouge du maillot et des cycles La Perle, vous comprendrez pourquoi bientôt.
Pour l’instant, c’est la guerre, le département des Landes est coupé en deux, le nord avec Narrosse est en zone occupée, le sud avec Aire-sur-Adour, en zone libre.
Christian Laborde a la riche idée de décliner une brève histoire de France pour les nuls et l’actualité, année après année. Ainsi l’été 42, son vélo rouge étant trop petit, Dédé roule désormais sur un demi-course bleu ou blanc (l’auteur s’embrouille dans la couleur !) acheté par sa grand-mère Maria contre quelques oies.
« C’est l’été 42, André roule sur son vélo blanc et, le 17 juillet, à 3 heures du matin, 900 policiers français, aidés par la gendarmerie, procèdent à l’arrestation de 8 160 Juifs, parmi lesquels des femmes, en couches, des malades et 4 000 enfants. Tous seront parqués dans l’enceinte du Vel’ d’Hiv’, avant d’être envoyés dans les camps de la mort. »
Cela reste un mystère pour moi, je n’ai jamais compris pourquoi mon professeur de père qui emmena son baby boomer de fils, une fois dans l’enceinte de Grenelle, ne lui parla jamais des horreurs qui y avaient été commises.
« À Narrosse, à la fin de l’été 1942, quand quelqu’un lance son béret et se met à crier « Vas-y Pélissier ! », c’est toujours pour encourager André … » Ça lui plaît à Dédé qui roule toujours sur son vélo (bleu ou blanc ?). Car Pélissier, c’est trois géants d’un coup, trois frères légendaires : « … Son sang sprinte dans ses veines, son cœur fait son boulot d’Hercule. Et le vent, les feuilles, les oiseaux, les haies, les mûres dans les haies, les piquets, les clôtures, les toits, les bêtes, les charrues à l’arrêt sous le soleil qui cogne, la margelle des puits, les insectes planqués sous les pierres brûlantes, le lingue sur les codes, le clocher de l’église, les croix du cimetière, l’ombre ronde des bois, l’écorce des grands chênes l’encouragent … » Vas-y Pélissier ! Dire qu’une décennie plus tard, enfourchant mon petit vélo vert, je n’eus droit qu’à des « Vas-y Robic ! », certes le premier vainqueur du Tour d’après-guerre, mais on repassera point de vue esthétisme, alors qu’un angelot blond apparaissait sur la planète vélo, à six lieues de ma demeure normande!
1943, 1944, 1945, enfin, y’a d’la joie, bonjour, bonjour les hirondelles, y’a d’la joie, y’a d’la joie partout.
« De la joie et du boulot, du boulot et du vélo. Et du vélo.
André aide le maréchal-ferrant à ferrer la jument, monte sur son vélo, cercle une barrique, monte sur son vélo, cure le fossé, monte sur son vélo, refait une clôture, monte sur son vélo, arrache une souche, monte sur son vélo puis s’installe dans la cuisine pour écouter la TSF qui lui donne des nouvelles de Monaco-Paris, que le speaker baptise le « Petit Tour de France. »
Vietto, Lucien Teisseire, Apo Lazaridès dit l’enfant grec, Jean-Marie Goasmat le farfadet de Pluvigné … Le reportage terminé, Dédé enfourche son vélo, « fait la chasse aux doryphores, monte sur son vélo, bouchonne un veau qui vient de naître, monte sur son vélo, manie la bêche, la fourche à fumier, la fourche à paille, monte sur son vélo, détruit un nid de courtilières, monte sur son vélo, plume des oies, monte sur son vélo, ramasse les pommes de terre, monte sur son vélo, et, le 1er septembre 1946, file à Dax assister à l’arrivée du circuit de Chalosse sur la piste en goudron du vélodrome … » C’est le régional Albert Dolhats dit « Bébert les gros mollets » qui l’emporte.
Laborde avec sa logorrhée, Darrigade avec ses folles parties de campagne nous mettent hors d’haleine. Bientôt, avec son demi course équipé de garde-boue et d’un éclairage dynamo, Dédé-de-Dax va participer et souvent gagner des courses de villages, Hagetmau, Caresse, Mouguère, Saint-Jean-Pied-de-Port, le circuit des Mareyeurs et Pêcheurs de Saint-Jean-de-Luz, le Grand Prix de clôture des jeunes organisé à Pau par L’Étincelle à l’occasion de la fête de la section paloise du Parti Communiste Français. Il commence aussi, le Dédé, à tourner sur la piste du vélodrome de Bordeaux où il peut travailler sa vélocité.
C’est ainsi qu’il se retrouve, le 3 mars 1949, à disputer la grande finale de la « Médaille » au Vel’ d’Hiv’ (de sinistre mémoire) en prologue des Six Jours de Paris.
La course à « la Médaille » était une grande épreuve de vitesse et de prospection dont les éliminatoires se déroulaient, en hiver, en régions, dans certaines grandes villes dotées d’un vélodrome.
« André Darrigade débarque à la gare d’Austerlitz avec un sac tyrolien et deux vélos, son vélo de route pour rejoindre la rue Nélaton, son vélo de piste aux boyaux fatigués pour disputer la finale. Dans le sac tyrolien, des victuailles préparées par Maria, le xahakoa, la gourde basque en peau de bouc remplie de vin rouge, et du sparadrap pour rafistoler les boyaux.
Il lui faut un hôtel, il choisit le moins cher, il est de passe, tu viens, chéri, je ne viens pas, chérie … »
En finale, Dédé-de-Dax sprinte « de toute sa viande landaise poursuivie par des millions de vaches ». Il rafle la « médaille » malgré la tentative de tricherie de son adversaire qui s’est agrippé à son cuissard pour le freiner. Dédé-de-Dax vient de battre une future légende de la piste, l’Italien Antonio Maspes, sept fois champion du monde de vitesse. Après sa mort en l’an 2 000, le Vigorelli, mythique vélodrome de Milan, a été renommé vélodrome Maspès-Vigorelli.
Dédé-de-Dax reviendra souvent au Vel’ d’Hiv’ jusqu’à sa destruction en 1959. Il participa activement aux dernières « grandes heures de Grenelle ».
En hiver, chaque dimanche, la foule se pressait au « Nélaton Palace » pour assister, notamment, aux fameux omniums inter-nations. Ainsi Dédé-de-Dax, aux côtés de Louison Bobet, Anquetil et Rivière, se « frotta » aux plus grands champions de la route et de la piste de l’époque, les Ritals Coppi et Baldini, les deux K helvètes Kubler et Koblet, les Flahutes Rik Van Steenbergen et Gerrit Schulte.

Darrigade au Vel" d'hiv' en 1955darrigade et Anquetil Vel' d'Hiv' 19551954 Vel' d'Hiv'

Darrigade-Anquetil-Teruzzi

De gauche à droite : André Darrigade, Ferdinando Teruzzi, Michèle Mercier, Jacques Anquetil

6 Jours de Gand Darrigade et Schulte

Événement incontournable qui ramenait le Tout Paris, il y avait aussi les Six Jours de Paris dont Darrigade remporta les deux dernières éditions, associé à Jacques Anquetil et l’Italien Ferdinando Teruzzi. À cette occasion, il empocha la tant attendue « prime du million » de francs (une grosse somme à l’époque).
Ce n’est pas sans émotion que j’écris ces lignes : c’était au temps de ma prime jeunesse, là naquit sans doute ma fascination pour les vélodromes que je vous fis partager dans d’anciens billets***.
Toute cette magie enfantine allait cesser : « Je sais qu’c’est pas vrai mais j’ai dix ans/Laissez-moi rêver que j’ai dix ans/ Ça fait bientôt 60 ans que j’ai 10 ans … ».
Au mois d’août 1958, le Vel’ d’Hiv’ accueillit un centre de rétention de Français musulmans d’Algérie sur ordre du préfet de police Maurice Papon. Un site du ministère de l’Intérieur fut par la suite construit sur l’ancien emplacement de l’anneau de Grenelle.
C’est aussi l’intérêt de son livre, Christian Laborde scande ses chapitres en déclinant brièvement l’actualité par année (peut-être parfois par facilité ou paresse d’écriture ?). Ainsi … :
« … Il se passe quoi en 1957 ?
Le 7 janvier, Robert Lacoste donne l’ordre au général Massu, commandant de la 10ème division parachutiste, d’éradiquer le terrorisme à Alger. Huit mille paras ont carte blanche pour arrêter les deux chefs du FLN cachés dans la Casbah et démanteler leurs réseaux. Pendant les opérations, des bombes continuent à exploser à la terrasse des cafés, et des « ultras » tentent d’assassiner au bazooka le général Salan soupçonné de vouloir « brader » l’Algérie.
Le 14 janvier, Humphrey Bogart meurt d’un cancer à Beverly Hills …
Le 3 février, El Biar, petite équipe de division d’honneur algérienne, élimine le (grand ndlr) Stade de Reims en seizième de finale de la Coupe de France …
Le 25 mars, la France, la Belgique, le Luxembourg, la République fédérale d’Allemagne et l’Italie ratifient, à Rome, le traité constituant la Communauté Économique Européenne pendant que Charles Trenet chante « Le jardin extraordinaire » et Francis Lemarque, « Marjolaine ».
Le 28 mars, le général Pâris de Bollardière demande à être relevé de son commandement en Algérie afin de protester contre le recours à la torture …
… Il y a aussi la mort de Christian Dior en Toscane, et celle de la chienne Laïka à bord de Spoutnik II…
Surtout, cette année-là, Albert Camus reçoit le prix Nobel de littérature, Jacques Perret publie « Salades de saison », Roger Vaillant, « La Loi » –prix Goncourt-, et les Français vont voir dans les salles obscures « Ascenseur pour l’échafaud » de Louis Malle. La musique est de Miles Davis et les dialogues de Roger Nimier. »
Roger Darrigade, le frère cadet d’André, un bon coureur qui fut champion de France amateur sur route, est envoyé en Algérie. J’ai encore en mémoire les conversations de mes parents qui craignaient le même sort pour mon frère aîné sursitaire pour cause d’études universitaires supérieures. Le soldat André Darrigade, de la base aérienne 117, échappe à la guerre d’Indochine. Il est affecté aux services des sports, boulevard Victor à Paris et en profite pour se rendre à la Cipale, dans le bois de Vincennes, pour disputer et remporter le championnat militaire de vitesse de Paris.
Dédé-de-Dax se rendra en Afrique du Nord autrement. Une permission lui est accordée pour aller disputer au Maroc, le critérium de Casablanca organisé par La Vigie marocaine. C’est la première fois qu’il prend l’avion, il ne connaissait Ca-sa-blan-ca, « ville étrange et troublante », qu’à travers la chanson de Georges Ulmer.

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C’est l’époque d’une Algérie, encore territoire français, et André ouvre régulièrement sa saison en participant au Grand Prix de L’Écho d’Alger (« journal républicain du matin ») et au critérium de L’Écho d’Oran.
Darrigade débuta sa carrière professionnelle sur … un vélo rouge : novembre 1950…
« « Je te veux, môme, dans mon équipe. Soit tu restes amateur au VCCA (Vélo Club Courbevoie Asnières, un des grands clubs de l’époque avec l’ACBB de Boulogne-Billancourt ndlr) soit tu passes professionnel dans mon équipe. »
« L’équipe, c’est La Perle et le grand type, Francis Pélissier, les frères Pélissier, Henri, Francis, Charles : la légende du Tour de France. Le cœur d’André cogne. Il a si souvent entendu parler des Pélissier, on lui a si souvent crié « Vas-y Pélissier » quand il traversait Narrosse au sprint sur son vélo rouge qu’il est troublé. Dédé, du boxon dans le thorax de Dédé-de-Dax… »
C’est un bon choix : en 1951, le « pédaleur de charme » Hugo Koblet gagnera le Tour de France sur cycles La Perle ! C’est un super-choix même : en 1953, un jeune coureur de 19 ans remporte le Grand Prix des Nations, mythique épreuve contre la montre, sur un vélo La Perle. Son nom, Jacques Anquetil, l’idole de ma jeunesse****. Nul doute que ce détail a largement contribué à l’estime que j’ai toujours manifestée à l’égard du sympathique Dédé.
J’ai un souvenir vivace de deux photographies couleur sépia de Darrigade avec le beau maillot rouge à bande blanche. Elles datent toutes les deux de 1955.
L’une est cruelle. Alors qu’André est à la lutte avec Ferdi Kubler pour gagner Paris-Bruxelles, la course des deux capitales, un dénommé Noyelle, forçant le passage lors du sprint, noie ses espoirs de succès. Victime d’une chute, l’infortuné Dédé passe la ligne d’arrivée, son vélo brisé à la main, sur une bécane d’un spectateur qui n’a rien d’un La Perle.

Darrigade chute Paris-Bruxelles

L’autre fut prise, quelques semaines plus tard, à l’arrivée du championnat de France disputé à Châteaulin sur les terres de Louison Bobet, alors champion du monde et archi-favori.
Un sprint dantesque oppose le lévrier des Landes et le boulanger de Saint-Méen-le-Grand, immortalisé par la couverture de Miroir-Sprint n°472 du 27 juin 1955 :
« … Les deux sont côte à côte, les deux ne font plus qu’un. Un ultime coup de reins et Darrigade saute Bobet : Dédé-de-Dax est champion de France. Non, crie Bobet qui proteste, trépigne, fulmine et somme le juge d’arrivée de ne pas remettre le maillot tricolore à André Darrigade. Il est Louison Bobet, il a gagné, va déposer une réclamation. Pendant que Francis Pélissier pousse André vers la tribune officielle, Louison Bobet cherche des yeux Antonin Magne. Antonin Magne est son directeur sportif, le directeur sportif de Louison Bobet, champion du monde. Magne n’est pas là. Bobet râle de plus belle, fulmine, pâlit, bleuit, rosit, rougit, verdit … »
Jean Bobet, son frère, se plante devant lui et lui dit : « Louison, c’est le moment de te comporter en champion du monde. »
C’est peut-être ce jour-là que naquit la photo finish !

Championnat de France 1955 (2)championnat de France 1955

Souvent, les écrivains du cyclisme réservent leur dithyrambe aux chevauchées épiques des coureurs grimpeurs. Les sprinters sont beaucoup plus rarement à l’honneur, peut-être parce que leurs exploits se circonscrivent aux cinq cents derniers mètres de la course.
Mais André Darrigade était beaucoup mieux qu’un sprinter. À l’opposé des « suceurs de roue » qui attendaient, tapis dans le peloton, la dernière ligne droite, c’était un baroudeur, un animateur qui n’hésitait pas à se glisser dans l’échappée matinale et à payer de sa personne tout au long de la journée.
La popularité d’André Darrigade dépassait le simple cadre des amoureux de la petite reine. Deux autres Landais déchaînèrent peut-être égales passions : les frères Boniface***** rugbymen de légende.
C’était l’âge d’or du cyclisme, une autre époque, cette charnière des années 1950 à 1960, le début de l’exode rural, la fin d’une certaine France.
Darrigade construisit largement sa popularité sur ses performances dans le Tour de France.
Une décennie avant Poupou-lidor, Dédé-de-Dax fut l’enfant de la France des cuisines et de la toile cirée : 14 participations à la grande boucle, 22 victoires d’étapes titillant ainsi le record à l’époque d’André Leducq un autre Dédé adoré avant-guerre, 19 jours en maillot jaune, deux maillots verts (il fut rouge en 1968, année de « contestations sociales » !) du classement par points.
Lors de son premier Tour, en 1953, André découvre les Pyrénées, lui le Landais n’avait jamais eu jusqu’alors l’occasion d’escalader le moindre col. Il remporte l’étape Luchon-Albi sous les couleurs de l’équipe régionale du Sud-Ouest.

Victoire à Albi Tour 19531955 tour victoire à Zurich 2Tour 1955 Darriagde équipe de France

En 1955, Darrigade empoche une seconde victoire d’étape à Zurich au nez et à la barbe du suisse hennissant Ferdi Kubler.
En 1956, il dispute le Tour au sein d’une équipe de France sans véritable leader, Louison Bobet, triple vainqueur consécutivement, boudant cette édition, et le jeune Jacques Anquetil, qui vient de battre le record de l’heure au Vigorelli de Milan, se trouvant encore trop tendre, préfère rester à la maison.
Aubaine pour Dédé-de-Dax qui inaugure ce qui deviendra bientôt une habitude en remportant la première étape de Reims à Liège et endossant ainsi son premier maillot jaune :
« … Le vent de Liège, le vent de Liège-Bastogne-Liège ne cesse de balancer des baffes et, prenant exemple sur lui, André Darrigade relance, relance encore. Seul Brian Robinson et Fritz Schaër ont la force de le relayer. Dans les longues lignes droites qui mènent à Liège, le Dacquois est époustouflant, un bloc d’énergie, une locomotive de chair et de sang, puissante et fine, filant, victorieuse, vers la banderole : Dédé-de-Dax, Dédé-de-Dax ! La victoire est pour André et le maillot jaune pour Darrigade … Du grand, du très grand Dédé ! Qui aide Darrigade à enfiler son maillot jaune ? Yvette Horner, « Mademoiselle Suze », la reine de l’accordéon. André est landais, Yvette, bigourdane : le Sud-Ouest en force sur les routes du Tour en Belgique ! »

Tour 1956 (2)Tour 1956 (3)

Le maillot jaune, Darrigade le porte à Liège puis à Lille. S’il le perd à Rouen, il le retrouve à Caen, le défend à Saint-Malo, le conforte à Lorient grâce notamment à un cocasse incident de course, la fermeture du passage à niveau du petit bourg de Pleudihen non loin de Saint-Malo.

Tour 1956 (4 passage à niveau)

André reperd le paletot bouton d’or à Angers, qu’à cela ne tienne, il a déjà en tête de gagner sur ses terres à Bayonne.
Blondin déborde Laborde, voici ce qu’Antoine écrivait dans sa chronique de L’Équipe intitulée Dédé d’enfer :
« Au-dessus de 40 de moyenne, ce n’est plus de la température, c’est de la fièvre. Le tour des lèvres clouté de pustules valeureuses, la joue écarlate, le torse jeté à angle droit avec les reins, André Darrigade darde une poitrine de nourrice vers la ligne d’arrivée. En même temps, il a un regard outré pour le Belge De Bruyne qui est en train de la franchir avant lui, sur sa lancée, et dont le visage rigolard se tend d’un mince sourire. Le public du vélodrome de Bayonne clame tout ensemble sa déception et sa joie. Il vient de voir son champion, échappé depuis le matin, reprendre sur un tour de piste, une cinquantaine de mètres au vainqueur de l’étape. D’un cœur unanime, il se déclare prêt à passer par profits et pertes les quelques centimètres supplémentaires qui lui ont manqué. Il accorde à la personnalité la palme justifiée que les circonstances ont refusé au coureur. Pour une fois, les suiveurs les plus endurcis ou les plus désinvoltes souscrivent au verdict populaire. Ce soir, les frontières de leur patrie sont sur l’Adour et sur la Nive. Il a suffi d’un coup de pédale d’un Darrigade déchaîné pour les naturaliser. »
Bien qu’il n’ait pas gagné, il lui est remis un bouquet qu’il offre lors de son tour d’honneur à … Ça c’est une autre histoire, patience …

Tour 1956 Darrigade à Bayonne 2

Ce Tour de France 1956, Darrigade aurait pu tout à fait l’emporter si, dans son entourage, on avait un peu plus cru en ses chances :
« À Toulouse, assis devant sa machine à écrire, Maurice Vidal, écrit son papier pour Miroir-Sprint : « Je pense que cette équipe de France, tirée à hue et à dia par les ambitions, n’a pas trouvé son unité, malgré les efforts de Bidot. Elle était prête à admettre comme leader –et encore- un spécialiste traditionnel du Tour de France Elle n’a pas eu l’intelligence de reconnaître en André Darrigade, la grande révélation du Tour 1956, le champion en plein épanouissement, capable de gagner aussi bien un championnat du monde qu’un Tour de France. Comme Georges Speicher en 1933. Et l’équipe de France s’en mordra les doigts, cela ne fait aucun doute … »
En effet, neuf ans après Jean Robic, c’est un autre valeureux coureur d’une équipe régionale, Roger Walkowiak, qui arriva en jaune au Parc des Princes.
À défaut de ramener la toison d’or à Paris, Dédé-de-Dax s’inventa une autre idée en instaurant l’habitude de gagner la première étape du Tour, à quatre reprises en cinq ans (entre 1956 et 1961).

Tour 1959 maillot jaune 4eme fois

Tour 1958 maillot jaune radieux

J’ai encore précisément en mémoire les images en noir et blanc de l’unique chaîne de télévision, lors de l’arrivée au sprint de l’ultime étape du Tour 1958 au Parc des Princes. Darrigade dominait tous ses adversaires lorsqu’à la sortie du dernier virage, il percuta avec une violence inouïe le jardinier du vélodrome qui s’était avancé imprudemment.
Celui-ci allait décéder, quelques jours plus tard, des suites de cette terrible collision. Quant à André, ses esprits retrouvés, la tête pansée comme une momie, il accompagna le vainqueur du Tour Charly Gaul, l’ange de la montagne, dans son tour d’honneur.

Tour 58 chute au Parc

1958 Darrigade momie

En cet âge de la toison d’or, André courait sous les couleurs de l’équipe de France comme lieutenant de mon idole normande Anquetil, futur quintuple vainqueur du Tour.
Une profonde amitié s’était nouée entre eux. Comme André, Jacques débuta sa carrière professionnelle sous le maillot de la marque La Perle. Celle-ci ayant mis la clé sous la porte, ils la poursuivirent en 1956 sous le maillot vert des cycles Helyett. Après La Perle, quel joli nom encore que cet Helyett !
Dans un autre ouvrage, Christian Laborde en fit l’éloge, certes au travers de la chorégraphie pédalante de mon champion, mais j’ai envie d’y associer ici son ami André : « Qu’il est beau le Helyett de Jacques Anquetil ! Helyett : quel nom étrange, merveilleux ! Helyett est un mélange, une touillerie dans le shaker du patois français, d’alouette et de goélette. Helyett, c’est pour glisser, voguer, et Jacques Anquetil voguait, glissait, sur les routes sèches ou détrempées, et, sur son passage, le chronomètre, épouvanté, claquait des dents. » Anquetil contre la montre, Darrigade dans les sprints, sur leur vélo Helyett, faisaient « valser les socquettes ».
André fut l’ami sincère de Jacques, et son équipier d’une grande loyauté et probité. On ne compte pas les fois où il « remonta » aux avant-postes Anquetil qui musardait à l’arrière du peloton, où il « bouchait les trous » pour rattraper une échappée dangereuse. Christian Laborde chuchote que « mon » champion ne fut pas toujours aussi prévenant, du moins manqua d’entrain, dans quelques circonstances qui pouvaient être favorables à Darrigade.

Miroir du Cyclisme Tour 1961

Darrigade Miroir du CyclismeAndré_Darrigade,_Margnat PalomaDarrigade Kamomé Dilecta

Après les cycles La Perle et Helyett, André Darrigade s’engagea, en 1961, avec l’équipe Alcyon au joli nom d’un oiseau fabuleux, volait-on pour autant …
La « réclame » envahissant de plus un plus le cyclisme, il courut ensuite pour la firme de vins marseillaise Margnat qui disparut rapidement suite à la loi interdisant toute publicité pour les boissons alcoolisées.
André acheva sa carrière, en 1966, dans l’équipe Kamomé-Dilecta, une marque de boule à laver le linge à manivelle associée aux cycles mythiques Dilecta (« ma préférée » en latin).
Histoires de maillot : les plus observateurs d’entre vous auront remarqué, sur une des photos de la couverture du livre, André sprintant sous les couleurs de la mythique marque italienne Bianchi. Durant l’automne 1955, le constructeur de cycles La Perle ne versant plus les salaires, Darrigade et Anquetil avaient été autorisés à participer aux courses italiennes de fin de saison sous le légendaire maillot Bianchi, la marque du campionissimo Fausto Coppi. Évoluant désormais dans l’équipe Helyett-Potin, ils conservèrent, en 1956, le droit de disputer sous les couleurs bleu céleste de la Bianchi, Milan-San Remo, le Tour de Lombardie et le trophée Baracchi.
C’est en cette fin de saison 1956, lors du « Giro di Lombardia », que Dédé-de-Dax écrit l’une des plus belles pages de sa carrière, à l’issue d’un sprint fantastique sur la piste du Vigorelli dont je vous offre la photographie colorisée :

 

Lombardie 1956 couleur

« Le public est debout : Coppi, le campionissimo Coppi, va emporter, à 37 ans, un ultime Tour de Lombardie. Mais aux 20 mètres, dans un terrible rush, André Darrigade s’arrache, les double tous et saute Fausto : Dédé-de-Dax ! Darrigade remporte le Tour de Lombardie devant Fausto Coppi, deuxième, Fiorenzo Magni, troisième, Rik Van Looy, quatrième … Bobet se classe 6ème. »
L’énoncé des champions qu’il vient de devancer suffit à qualifier la dimension de son exploit.
Autant que la photographie du sprint qui figure en couverture du livre, il en est une autre, tout aussi célèbre, où l’on voit l’immense chagrin de Fausto Coppi qui espérait bien gagner une sixième fois la « course aux feuilles mortes » pour achever son immense carrière en beauté.

Coppi Tour Lombardie 1956

« Les jambes de Dédé sont pleines de feu, de jus, demandent un rab de compétition, un truc d’enfer, de la haute lutte, une mégabagarre, avant de rejoindre Narrosse. »
Quelques jours plus tard, il est invité à participer avec d’autres « fuoriclasse » au Trofeo Baracchi, du nom de l’homme d’affaires organisateur, une prestigieuse course contre la montre par équipe de deux. L’année précédente, Darrigade et Anquetil avaient dû se contenter de la seconde place derrière le tandem Coppi-Filippi.

Baracchi 57 avec Anquetil

Son ami, sous les drapeaux, Jacques ayant été envoyé en Algérie (après avoir dépossédé Coppi du record de l’heure), André est associé au Suisse Rolf Graf, un brillant spécialiste du chronomètre comme tout bon helvète qui se respecte.
Quelques images valant mieux qu’un long discours, je vous offre ce court résumé digne de l’âge d’or du cinéma néo-réaliste italien :

https://footage.framepool.com/fr/shot/860126830-donato-piazza-rolf-graf-andre-darrigade-trofeo-baracchi

Le grand quotidien sportif italien, La Gazzetta dello sport, titra : « Il destino di Coppi chiama Darrigade », le destin de Coppi se nomme Darrigade.
Le vélodrome Vigorelli de Milan portait chance à Dédé-de-Dax. Il était à côté de son ami lorsqu’Anquetil effectua son tour d’honneur, en rose, à l’issue de son Giro victorieux en 1960.

Giro 1960 anquetil et Darrigade

Transition facile, certains passages du livre de Christian Laborde ont un parfum de roman à l’eau de rose qui prend sa source à « Frascati, dans le Latium, une ville chantée par Goethe et Byron et dont Baudelaire goûtait le vin ».
C’est là que va se dérouler le championnat du monde sur route 1955. La veille de la course, Dédé fait connaissance devant l’hôtel de l’équipe de France, des Dulon, de Herm dans les Landes, négociants en porcs, qui ont d’ailleurs déjà acheté des bêtes à papa Darrigade. La portière de leur automobile Opel Kapitän s’ouvre, une jeune fille de 16 ans en descend :
« André la voit, et son cœur s’emballe. Ce n’est pas un emballement : André le sait. Son cœur, André, il le connaît par cœur, depuis le temps qu’ils font équipe … Non, ici, à Frascati, devant l’hôtel où André est descendu avec l’équipe de France, il ne s’agit pas d’un simple emballement, d’un désordre dans les ventricules, d’un chahut dans les oreillettes … »
Lors du Tour 1956, c’est elle, la fille de Frascati, qu’André cherchait du regard dans le public du vélodrome de Bayonne pour lui offrir son bouquet de glaïeuls.
Planifiant leurs vacances en fonction des championnats du monde, cette fois, en 1956, les Dulon de Herm dans les Landes sont présents à Copenhague, la fille de Frascati aussi dont on découvre qu’elle est leur nièce et vient de réussir son entrée à la faculté de pharmacie de Bordeaux.
En 1957, le championnat du monde se déroule à Waregem, en Belgique. Près de l’hôtel où l’équipe de France est au vert, une Opel Kapitän est garée. Comme chaque année, les Dulon sont là, la fille de Frascati aussi, elle se prénomme Françoise.
« Au dernier tour de circuit, dans la ligne droite qui mène à l’arrivée, ils ne sont plus que six, trois Belges, trois Français, le gratin du braquet : Rik Van Looy, Rik Van Steenbergen, Alfred De Bruyne, Jacques Anquetil, André Darrigade, Louison Bobet. La Belgique, la France : six monstres. Le top, la classe, une escouade royale. Qui devrait gagner ? Rik Van Steenbergen. Qui peut le battre ? André Darrigade. » Ce sera le Belge.
Le soir à l’hôtel, à la question « pourquoi n’as-tu pas amené le sprint pour André », Anquetil, embarrassé, répond qu’il ne savait pas s’il devait emmener le sprint pour Darrigade ou Bobet. André n’a pas envie de parler, sauf à la jeune fille de Frascati qui vient d’entrer et lui sourit.
Sur les ondes, les sœurs Étienne chantent : « Plus je t’embrasse, plus j’aime t’embrasser, plus je t’enlace, plus j’aime t’enlacer ».

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Faire le tour de France

Faire le Tour de France en 1958 : « c’est en jaune qu’André roule vers Dax, vers l’Adour, le 7 juillet jour de l’anniversaire de la demoiselle de Frascati.. »
Dédé-de-Dax ne gagne pas l’étape mais peu importe, « on l’applaudit à donf, son nom est scandé, il salue la foule de sa main gantée. Il descend de son vélo, se dirige vers la tribune pour y recevoir un nouveau maillot jaune. Il l’enfile, boit un Perrier et, le bouquet du leader sur l’épaule, entame un tour d’honneur. Il tourne lentement, et s’il semble indifférent aux applaudissements, c’est qu’il cherche dans le public le visage de la demoiselle de Frascati. Son visage, le voici. Aussitôt André s’arrête, descend de son Helyett. Puis, armant son bras, lance son bouquet vers la demoiselle de Frascati. »
Après l’étape, André la retrouve dans sa chambre d’hôtel avec sa maman, son frère Roger, les Dulon de Herm dans les Landes, et l’ami Jacques Anquetil. André et Françoise se tiennent la main. Il n’est évidemment pas question d’imiter une admiratrice d’Hugo Koblet qui avait souhaité passer quelques moments intimes avec son « pédaleur de charme » … revêtu du maillot rose de leader du Giro !
Cela dit, il me semble que les deux tourtereaux filent le parfait amour. D’ailleurs, ils se marient religieusement, quelques mois plus tard, le 18 décembre 1958, dans la chapelle de l’institution Sévigné où Françoise avait accompli d’excellentes études. La bénédiction donnée, les invités à la noce se dirigèrent vers Villeneuve-de-Marsan, chez Darroze, une autre institution !
Parmi les convives, on relève la présence de l’abbé Massie en charge de la chapelle de Géou à Labastide-d’Armagnac. Grâce à Dieu, grâce à Darrigade, grâce à la générosité des amoureux de la petite reine, elle deviendra Notre-Dame-des-Cyclistes, à l’image de la Madonna del Ghisallo en Italie. J’avais consacré deux billets lors de mes pèlerinages dans ces lieux de culte dévoués à la religion du cyclisme******.
« Capri, Rome, voyage de noces en Italie, l’Italie où tout a commencé à Frascati, un été. À Rome, ils ont un guide, frère d’un écarteur du Maransin, le père Mathieu Taris. Il leur fait visiter le Colisée, les catacombes et obtiendra une audience auprès du pape Jean XXIII. »
André le rencontrera de nouveau lors de l’arrivée de Paris-Nice 1959 qui, exceptionnellement, s’achève … à Rome. C’est original mais on sait bien que tous les chemins mènent à Rome.
Lors de cette saison 1959, que va bien pouvoir imaginer l’attentionné André pour sa chère épouse ?
« Les Pyrénées se radinent : à quoi pense Darrigade ? À l’anniversaire de Françoise qui fêtera ses 20 ans le 7 juillet. Où sprinter pour elle ? »
Vous n’y avez probablement pas pensé : à l’arrivée de l’étape de montagne Bagnères-de-Bigorre-Saint-Gaudens qui emprunte les cols d’Aspin et de Peyresourde ! Dédé-de-Dax règle au sprint Gérard Saint, Louison Bobet et Jacques Anquetil, devant les gradins bondés du circuit automobile du Comminges (désaffectés, ils existent encore).

Tour 1959 Saint-Gaudens

Au mois d’août, ils sont quatre André, Françoise, Robert Pons le masseur de Dédé, et un indésirable ver solitaire qui s’est invité dans le corps de Dédé, à partir à bord de l’ID 19, pour Zandvoort où se déroule le championnat du monde.
Zandvoort, les Pays-Bas, le circuit automobile absolument plat synonyme d’une course sans relief (!), les dunes, le vent du Nord qui fait craquer les digues ! Dédé-de-Dax se glisse dès le matin dans une échappée au long cours qui ira jusqu’à son terme. Je ne peux pas contrôler l’explosion de joie de Christian Laborde :
« André Darrigade est champion du monde. Joie énorme à Narrosse. Joie énorme à Dax où l’artificier Marmajou, qui lançait une fusée à chaque victoire d’André, en fait partir trois. Joie partout en France …
Le fils de Joseph et de Jeanne, l’enfant de Prat et de Narrosse est champion du monde.
L’enfant qui remportait les sprints du catéchisme est champion du monde.
Le gamin qui gardait les vaches est champion du monde.
Le gamin qui, coiffé d’un béret, travaillait la terre sur laquelle ses parents, courbés, s’échinent jusqu’au soir, est champion du monde.
Le jeune coureur dont Maria, sa grand-mère, lavait le maillot, en cachette, dans l’évier en pierre de la cuisine est champion du monde. Les mains de Maria, l’évier en pierre de la cuisine, le maillot séchant sur la corde à linge, la corde à linge sont champions du monde.
Narrosse est champion du monde. La Chalosse est championne du monde. Et tous les villages dont les noms finissent en osse –Arengosse, Garrosse, Yzosse- sont champions du monde.
L’Adour et ses galupes, l’Adour et ses affluents, l’Adour et les chants qu’elle inspire et qui embrasent les gosiers est championne du monde.
Les dernières collines avant le sable, avant l’océan sont championnes du monde. Le sable, les dunes, les vagues sont champions du monde… les échassiers de Luë, les tondeurs de moutons de Lugos les pêcheurs d’anguille de Gastes sont champions du monde …», même les palombes auxquelles songe le musicien Bernard Lubat quand il joue, sont championnes du monde !

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Zandvoort podium

Je peux aussi faire la fête ? N’en déplaise à André, j’ai envie de vous confier une anecdote qui ne figure pas dans le livre. Elle avait pour cadre l’émission La tête et les jambes, un jeu hebdomadaire qui passionnait les téléspectateurs. Le jeu associait deux candidats, l’un, « la tête » répondant à des questions complexes sur un thème précis, l’autre, « les jambes », un sportif de haut niveau, devant le rattraper en effectuant une performance minimum.
André Darrigade, extrêmement populaire depuis la conquête du maillot arc-en-ciel, devait remporter une majorité de sprints dans une série de cinq disputée contre le grand coureur belge Rik Van Steenbergen (triple champion du monde, 40 victoires de Six Jours, et des classiques à la pelle)). Il me semble que l’épreuve constituait un intermède des Six Jours de Bruxelles.
Toujours est-il, Rik 1er (Van Looy fut le second !), intraitable, ne concéda aucun sprint à Dédé-de-Dax qui, un peu « soupe au lait », essayait « mollement » de justifier ses échecs.
Ce n’était pas du cinéma mais de la télévision !
À vos cassettes, une rareté ! aurait dit l’iconoclaste Jean-Christophe Averty. Voici une parodie de ce jeu télévisé interprétée, je vous le donne en mille, par … Darrigade et Fouziquet, un de ces duos d’humoristes (Poiret et Serrault, Darras et Noiret, Roger Pierre et Jean-Marc Thibault, Avron et Evrard) très à la mode, à l’époque.
Je vous en prie, ne me soupçonnez pas de « glottophobie », cette discrimination linguistique fondée sur les accents, d’actualité ces temps-ci, raillée ici par les deux pseudo compères ruraux. Aujourd’hui les Chevaliers du fiel et le Duo des Non jouent sur le même registre.

On aimait bien les intonations ensoleillées d’André : « Ici, dans les Landes, surtout à table où le poulet succède à la charcuterie et précède le rôti de bœuf, les voix sont fortes, puissantes, rocailleuses. Celle du jeune homme blond est douce, et les « r » arrondis que parfois elle roule, n’altèrent en rien sa douceur, la rehaussent d’une certaine fermeté. »
À l’issue de sa carrière, Dédé-de-Dax se reconvertit en ouvrant une librairie-maison de la presse, à quelques pas du casino et de la plage de Biarritz. En vacances, comme beaucoup de nostalgiques des Tours de France d’antan, j’y étais allé acheter L’Équipe pour avoir le plaisir de l’y croiser. L’enseigne, une véritable institution biarrote, existe toujours à son nom. « Le vrai chic parisien » aurait été que je me procure ce livre par un clique et collecte avec cette librairie indépendante.
Le Darrigade de Christian Laborde s’achève au sprint par le rythme débordant de lyrisme qu’il imprime à une truculente échappée de deux Pères blancs.
N’existe-t-elle que dans l’esprit de l’auteur qui nous conta dans un autre ouvrage la rencontre « improbable » de Charly Gaul, L’ange qui aimait la pluie, et du poète et humaniste François Pétrarque sur les pentes du Ventoux ?
Bref, le père blanc Taris, que vous connaissez déjà, et le père Wattiez décident d’effectuer une randonnée à vélo, de Rome à Biarritz, 1 644 kilomètres, pour retrouver leur ami André Darrigade.
Les compères ecclésiastiques remercient d’abord le bienfaiteur qui leur a fait don de leurs montures :
« Sans doute auraient-ils préféré un Legnano, marque à laquelle Gino-le-Pieux sera resté fidèle durant sa longue et héroïque carrière. Mais Bianchi, c’est bien aussi ! Bianchi c’est Coppi, le grand et libre Fausto qui repose au cimetière de Castellania, et pour lequel ils prient si souvent. Et André Darrigade, leur cher André, ne revêtait-il pas le maillot Bianchi lorsqu’il venait disputer, Milan-San Remo, le Giro ou le Tour de Lombardie ? »
Petite confusion, cher Christian Laborde, pas le Giro mais le Trophée Baracchi ! Pour le Giro, il se contentait de la marque d’apéritif Fynsec inscrite sur le maillot vert Helyett.
« Deux Bianchi donc, dérailleur Simplex, jantes chromées, selle Bianchi, phare, feu rouge et dynamo Dansi, freins Balilla, porte-bagages, sonnette et béquille. »
Deux vélos de femme because il est impossible en soutane d’enfourcher un vélo d’homme. Deux pères blancs, donc, en soutane sur des vélos bleu céleste, qui pour s’abriter de la pluie diluvienne, se réfugient dans l’église Santa Maria della Spina à Pise. Le visage de leur hôte, le Père Mori, s’éclaire bientôt :
« – Mon Dieu, Darrigade. Mais votre ami, je l’ai poussé …
– Comment ça poussé ? demande le père Taris.
– Je l’ai poussé dans le Gavia, en 1960, il avait le maillot de champion du monde… Je me souviens très bien, c’était le Giro, l’étape qui partait de Trente et arrivait à Bormio … Il n’y avait que des cols, des pentes, Molina di Ledro, Campo Carlo Magno, Tonale, et surtout le Gavia où j’étais, où nous étions nombreux … Charly Gaul donnait du fil à retordre à tous, d’abord à Imerio Massignan, à Gastone Nencini, à Guido Carlesi que nous encouragions (et Anquetil alors ? ndlr)… Nous les poussions de notre mieux. Et puis, j’ai vu arriver André Darrigade, avec son maillot de champion du monde. Il souffrait, le pauvre, il souffrait. Mon cœur m’a dit de le pousser, alors je l’ai poussé. Mes voisins ont aussitôt protesté : « Vous poussez un Français, mon père, vous poussez un Français. » Alors je leur ai répondu : « Je pousse un brave garçon, un homme pieux ! »
– Vous avez bien fait, et vous avez raison, père Mori. Darrigade est un brave garçon et un homme pieux. Pieux, nous le savons, nous qui correspondons avec lui. Brave, oui, chacun a pu voir durant les courses son courage et sa droiture … Jacques Anquetil qui était son leader, pourrait en parler de la droiture de notre cher André … »
Et le père Wattiez d’ajouter :
« Il a certes poussé un Français dans le Gavia, mais un Français de chez Bianchi, un Français qui a rencontré son épouse à Frascati, un Français qui est venu en Italie pour accompagner Fausto Coppi dans sa dernière demeure … »
Pour vous encore, une rareté : quelques images de l’ascension du terrible Gavia, on n’y voit ni André Darrigade, ni des pères blancs, par contre des poussettes, en veux-tu en voilà … nul n’était infaillible dans la religion cycliste.

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Sous la plume de Christian Laborde, la virée des deux pères blancs vers Biarritz est émaillée de moult péripéties. Ainsi, lors de leur arrivée à Nice. Nice very Nice souffle Nougaro, frère de race mentale de l’écrivain, sauf qu’un silex a déchiré le pneu de la roue avant du Bianchi du père Wattiez. En allant réparer « chez Urago », la chapelle niçoise des cycles, ils croiseront le regretté écrivain Louis Nucera, venu récupérer deux roues voilées, lui qui en connaissait des « rayons de soleil ».
Je ne vous raconte pas l’arrivée à Biarritz, toutes les Landes sont là qui ont rejoint les pères blancs, les bandas du coin, les rugbymen du Biarritz Olympique, de l’Aviron Bayonnais, de l’Union Sportive Dacquoise, les bonnes sœurs, moines et curés, les échassiers de Luë, les tondeurs de moutons de Lugos les pêcheurs d’anguille de Gastes, Marcel Lubat, tous les amis et supporters d’André qui arrivent devant la librairie en caddies … eh oui, les fameux caddies de Gascogne !
En ces temps de confinement, comme ça fait du bien de prendre l’air (promis on se la jouera critérium en n’allant pas au-delà des 20 kilomètres réglementaires) avec André Darrigade ! Car il a toujours bon pied bon œil, et fêtera avec Françoise, le 24 avril prochain, ses 92 printemps.
Et si vous vous promenez du côté de Narrosse, vous l’apercevrez, statufié sur un rond-point, le bras levé, comme lorsqu’il fut champion du monde.

statue Darrigade à Narrosse

* http://encreviolette.unblog.fr/2015/02/11/lionel-bourg-sechappe-avec-charly-gaul/
** http://encreviolette.unblog.fr/2017/04/01/des-conquerants-de-lor-jean-robic-et-jose-maria-de-heredia/
*** http://encreviolette.unblog.fr/2018/01/23/les-velodromes-de-nos-grands-peres-et-de-maintenant-1/
**** http://encreviolette.unblog.fr/2009/04/15/jacques-anquetil-lidole-de-ma-jeunesse/
http://encreviolette.unblog.fr/2009/08/22/jacques-anquetil-lidole-de-ma-jeunesse-suite/
***** http://encreviolette.unblog.fr/2020/01/16/les-boniface-papes-du-rugby-dattaque/
****** http://encreviolette.unblog.fr/2012/09/05/notre-dame-des-cyclistes/
http://encreviolette.unblog.fr/2018/06/09/une-semaine-a-florence-1/

Publié dans:Coups de coeur, Cyclisme |on 1 décembre, 2020 |Pas de commentaires »

Bal(l)ades stéphanoises avec Lionel Bourg

Je rassure certains de mes lecteurs, il n’y eut pas que le vélo dans ma vie estivale. D’ailleurs, pour être exact, j’avais rédigé mes billets consacrés aux Tours de France de ma jeunesse, bien avant l’été, ignorant alors qu’ils feraient patienter les mordus de la petite reine privés de leur fête de juillet pour cause de coronavirus.
Moqueur, je vous ai cependant encore taquinés avec mes « en-cyclopédies »* en vous faisant partager ma lecture de Socrate à vélo, le jubilant Tour de France des philosophes imaginé par le coureur professionnel Guillaume Martin, ainsi que quelques chansons que le poète slameur Michel Dréano dédie au vélo.
Aujourd’hui, je vous promets de faire pédale douce …encore qu’il soit malaisé de remiser complètement le vélo au clou avec l’auteur d’une de mes récentes lectures.
Vous le connaissez peut-être puisque je vous avais fait part du plaisir que m’avait procuré son livre L’échappée**, un émouvant témoignage de son enfance compliquée heureusement illuminée par les envols d’un « ange de la montagne », le légendaire coureur cycliste Charly Gaul, … eh oui, on ne s’échappe pas comme ça de la passion du vélo de l’écrivain Lionel Bourg.
De mon billet qu’il découvrit incidemment, naquit une correspondance épisodique et amicale qui, je dois bien l’avouer, tournait principalement autour de considérations vélocipédiques, mais avait probablement ses racines dans une connivence d’enfants de la même génération ayant trempé une plume sergent-major dans l’encre violette.
Intrigué par cet écrivain distingué notamment par un prix « Loin du marketing », il était temps que je m’échappe à mon tour pour randonner dans ses paysages littéraires. Sur ses conseils, j’ai donc choisi de commencer par C’est là que j’ai vécu, un de ses plus récents ouvrages, publié par une maison d’édition au nom insolite de Quidam qui me rappelle une chanson de Guy Béart :

« Il était simple quidam
Son père était quidam
Son frère était quidam
Et lui était quidam aussi… »

Je ne serais pas étonné que Lionel Bourg l’eût fredonnée dans sa jeunesse morose, tant, à travers la radio, l’univers du music-hall participa à son éveil. C’est l’instant de rendre hommage à Juliette Gréco à qui Béart fit le magnifique cadeau de sa chanson Il n’y a plus d’après. « (Si) tu t’imagines xa va xa va xa » vait été le premier concert de ma vie auquel j’ai assisté, à dix ans, à l’Olympia … Ma première fois avec la « jolie môme » !
J’y reviens, ça me plait bien cette idée de quidam, de piéton anonyme, nous promenant au rythme de ses errances, ses humeurs, ses souvenirs, son imagination aussi.

C'est là que j'ai vécu couverture

Le titre du livre est emprunté à La vie antérieure, un sonnet de Charles Baudelaire :

« J’ai longtemps habité sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.

Les houles, en roulant les images des cieux,
Mêlaient d’une façon solennelle et mystique
Les tout-puissants accords de leur riche musique
Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.

C’est là que j’ai vécu dans les voluptés calmes,
Au milieu de l’azur, des vagues, des splendeurs
Et des esclaves nus, tout imprégnés d’odeurs,

Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,
Et dont l’unique soin était d’approfondir
Le secret douloureux qui me faisait languir. »

Le poète puisait son inspiration dans les paysages exotiques des Indes pour exposer sa vision de l’Idéal et justifier son spleen.
Lionel Bourg nous invite avec érudition et humour à un voyage dans sa ville, certes moins exotique (encore que !) : Saint-Étienne.
Saint-Etienne est une des rares grandes villes que je n’ai jamais traversées, à l’occasion de mes multiples pérégrinations hexagonales. J’ai retenu de mon enfance qu’elle s’arrogeait le titre d’être la plus haute ville française en altitude, un peu abusivement peut-être, le tout étant de savoir où l’on place le curseur du nombre d’habitants.
Ma précoce passion pour le sport se nourrissait, dans les années 1950, de photographies en noir et blanc ou sépia, lumineuses au soleil du dimanche après-midi, de l’ancien stade Geoffroy Guichard avec, en arrière-plan, les hautes cheminées d’une aciérie. C’était l’époque, avant la légende « des Verts », des frères Tylinski fils d’immigrés polonais, du Camerounais Eugène N’Jo Léa, futur diplomate à l’origine du premier syndicat des footballeurs professionnels, de l’Algérien Rachid Mekhloufi qui rejoignit en 1958 l’équipe du F.L.N., de Claude Abbes gardien de but de l’équipe de France lors de la Coupe du Monde en Suède, emmenés par Jean Snella un remarquable entraîneur humaniste et pédagogue.
Et puis, au milieu des seventies, Saint-Étienne, ce fut aussi la chanson réaliste et poétique de Bernard Lavilliers extraite de l’album Le Stéphanois.

« On n’est pas d’un pays mais on est d’une ville
Où la rue artérielle limite le décor
Les cheminées d’usine hululent à la mort
La lampe du gardien rigole de mon style

La misère écrasant son mégot sur mon cœur
A laissé dans mon sang la trace indélébile
Qui a le même son et la même couleur
Que la suie des crassiers du charbon inutile

Les forges de mes tempes ont pilonné les mots
J’ai limé de mes mains le creux des évidences
Les mots calaminés crachent des hauts-fourneaux
Mes yeux d’acier trempé inventent le silence … »

Lionel Bourg n’est pas natif de Saint-Étienne, il a vu le jour, non loin de là, à Saint-Chamond, comme l’homme d’État Antoine Pinay inspirateur du nouveau franc, et l’ouvrier François Claudius Koënigstein dit Ravachol le « Rocambole de l’anarchisme ». Le second l’a sans doute plus imprégné.
« Votre serviteur [qui] se colletait à Saint-Chamond avec les tandems diaboliques de l’Éducation Nationale, André Lagarde et son acolyte, Laurent Michard, Albert Malet et Jules Isaac, Carpentier et sa londonienne moitié, méticuleuse, maniaque, l’irremplaçable miss Fialip » ne connut les pupitres du lycée Claude Fauriel, « parangon de toute dignité scolaire à la ronde », qu’à l’occasion des épreuves du baccalauréat. Je me permets d’y ajouter Castex (non pas notre premier ministre) et Surer pour leur « manuel des études littéraires françaises », un par siècle.
Dans un coin de ma bibliothèque, dorment encore quelques-uns de ces manuels mythiques. Lionel piquant ma curiosité, je les ai réveillés. Ils m’ont semblé tellement moins fastidieux qu’à mon époque lycéenne.
« Ecrire sur une ville, sa ville, n’a de sens à cette aune que si l’on s’extirpe de ramifications fallacieuses, l’imbroglio des lignages, la mangrove asphyxiante où l’on barbote avec les siens sans réussir à sectionner le nœud de vipères généalogiques auquel on doit un nom, une carte d’identité, cette nasse, ou ce terreau, cette patrie résolument perverse de qui parcourt toujours la même circonférence, n’établissant au mieux qu’une appartenance illusoire. Autre chose se joue. Rapport au monde, esquisse ou geste du voyageur surmontant d’un caillou le cairn de ses prédécesseurs, il se pourrait que les lignes tracées quotidiennement par le calligraphe, qu’il rature, biffe, amende, oblitère d’annotations rayées d’un trait rageur dès le lendemain, n’aient pour but que de capter les ocelles d’or incluses dans le chatoiement de l’éclairage municipal. Boulot de peintre, en somme… »
Lionel Bourg peint sacrément bien « sa » ville où, dans l’inconscient de beaucoup, du moins le mien, le noir et le gris prédominaient.
Allez savoir pourquoi, dès les premières pages, mon esprit digresse vers la séquence d’anthologie du film Fellini Roma où les ouvriers du métro romain mettent à jour des fresques antiques qui disparaissent à l’air libre.
« Bourg Saint-Étienne » déjoue la narration classique : « Il en va des villes comme du temps. Les strates que l’on y sonde ou, frappées d’amnésie, les zones proscrites comme les friches reconverties en îlots d’habitats conviviaux, cadastrent des espaces farcis de siècles, la fuite éperdue des années et des générations, violentes tantôt, tantôt lymphatiques, s’étoilant per un urbanisme dont la mélancolie suinte à tous les carrefours de l’Histoire … »
Ne vous attendez pas à une randonnée, guide du routard à la main, avec ses bonnes adresses, l’écrivain transcende l’espace-temps géographique et historique avec sa langue si personnelle :
« La géographie ne ment pas.
Elle énumère, élague, codifie, répertorie mais son vocabulaire, la dépression stéphanoise ne déroge pas à la règle, définit avec rigueur les paramètres psychosomatiques des paysages auxquels il adjoint la poésie la plus expressive ».
Lionel Bourg compte (et conte) parmi ces gens passionnants, mais « énervants » aussi (!), pour lesquels même l’insignifiant, le subalterne, l’accessoire constituent sources de bouillonnants propos. Le rien devient tellement … Enrichissant !
« Rien
Emprunte une voie pas tout à fait innocente –rue des Adieux, allée des roches Noires, impasses de la Paix, du Progrès, rue de la Franche Amitié … pénètre à l’intérieur d’un bistrot, commande une bière … rien , donc. Rien, hormis le sentiment diffus d’être fatigué. Vide, plutôt … »
Il connaît sa ville jusqu’au bout de ses souliers : « Flâne. Improvise une romance ou rêvasse au pied des immeubles qu’éventrent les démolisseurs »…
Il nous emmène « … Rue des Martyrs de Vingré, longtemps unique en France, et que j’aborde… la dégaine apparemment débonnaire, j’ôte mon chapeau à la pensée des conscrits fusillés « pour l’exemple » le 4 décembre 1914… Leurs noms : le caporal Paul Henry Floch et cinq malchanceux biffins, Jean Blanchard, Francique Durantet, Pierre Gay, Claude Pettelet, Jean Quinault… La liste serait longue. Des péquenots, des instits ou des charpentiers, des bidasses gueule béante dans leurs excrétions, les bandes molletières plâtrées de glaise et de merde crayeuse, blessés, cinglés, charcutés, éclopés, crucifiés aux chevaux de frise ou, parmi les rats, la vermine… ».
Il nous donne à lire la lettre écrite par l’un d’eux, Jean Quinault, à sa femme, la veille de son exécution : « C’est fini pour moi. Je n’ai pas le cran. Il nous est arrivé une histoire dans la compagnie. Nous sommes passés 24 au conseil de guerre. Nous sommes 6 condamnés à mort. Moi, je suis dans les 6 et je ne suis pas plus coupable que les camarades, mais notre vie est sacrifiée pour les autres. Dernier adieu, chère petite femme. C’est fini pour moi. Dernière lettre de moi, décédé pour un motif dont je ne sais pas bien la raison. Les officiers ont tous les torts et c’est nous qui sommes condamnés à payer pour eux. Jamais j’aurais cru finir mes jours à Vingré et surtout d’être fusillé pour si peu de chose et n’être pas coupable … »
Et dire qu’au coin de la rue, à la page précédente, l’écrivain, se souvenant de la boutique du disquaire d’autrefois, « susurre, mezzo voce, « Love me Tender ». » !
Je suis emporté et même englouti dans ses flots d’informations, ses ribambelles de digressions historiques, géographiques et poétiques, je lui colle aux basques, je demande grâce … « tu n’as pas soif Lionel ? », que n’ai-je pas dit là, il nous emmène sur les traces de Jean-François Gonon et Rémy Doutre, dans des défuntes goguettes populaires, la Gaieté Gauloise, le Caveau stéphanois, lieux de poésie, de chansons et de libre expression « où les poivrots trinquaient avec les internationalistes ». Pour un peu, je demanderais bien à l’écrivain rebelle d’entonner un couplet de la « chanson plébéienne » La Ricamarie :

« Ils réclamaient leurs droits par une grève immense,
Nos courageux mineurs aux traits noirs mais riants ;
Plus de bras au travail, donc un morne silence
Règne autour de leurs puits, naguère si bruyants.
Mais hélas ! tout à coup la fusillade tonne,
Puis on entend des cris de douleur et d’effroi !
La poudre est en fumée et le clairon résonne,
Onze frères sont morts en réclamant un droit.
Soldats, vous avez tué nos frères sans défense,
Vous êtes des bourreaux… »

Saint-Étienne posséda « son » Hôtel du Nord. Atmosphère : « … Le Maréchal Grouchy but le bouillon le 29 mai 1847, la belle Rachel pour sa part, actrice de son état, et l’inénarrable Jules Barbey d’Aurevilly, insatiable pourfendeur des « Bas-Bleus » (femmes de lettres ndlr), ayant dormi, séparément je présume, en ce même asile, au débotté de leurs occupations réciproques. L’affaire ne cesse de me ravir … » Moi aussi !
« Je marauderai. Filerai place Boivin. Piétinerai des viscères blanchâtres, la Jeanne d’Arc sur son palefroi de bronze, frigorifiée, l’étendard royal déployé devant Dieu, rameutant soudards et catholiques importunés par les senteurs d’Orient du quartier maghrébin. J’aime ce coin. De cachet quasi médiéval, il régit l’une des très parcimonieuses enclaves historiques antérieures à l’essor industriel, si bien que l’église même, la « Grand » de style gothique forézien, ne me répugne pas … j’avoue avoir plus qu’il ne convient effleuré ses blocs de grès arrondis par l’érosion, lesquels transforment l’édifice en viennoiserie d’assez onctueuse texture, voire, délice des délices, en antre douillet dont les coussins, les oreillers ou les poufs minéraux prédisposeraient à des liturgies que la morale réprouve –la maison François Ier, de 1547, complétant harmonieusement le tableau d’un refuge où de prudes immeubles lorgnent avec bienveillance l’allègre brassage de populations à l’œuvre sous leurs fenêtres… Des boucheries halal et des étals de primeurs s’y côtoient tout autour de la pucelle d’Orléans, quelques vieillards en djellaba, qui bradent le persil ou la coriandre, des filles absurdement voilées, d’autres promptes à fusiller les garçons de leurs prunelles enluminées de khôl… »
Bientôt l’écrivain ne s’exprime plus à travers le Je, mais nous implique derrière le On, nous dispensant souvent des pronoms : « On a froid, soudain. N’éprouve que délabrement sans remède. S’inquiète un peu, se demandant si l’on ne singe pas avant échéance les pensionnaires de la maison de retraite voisine, qui se promènent dans le parc de l’établissement, rentrent à la moindre alerte ou, quand le temps le permet, traînent leur hébétude par les carrés de verdure du square limitrophe. Ils progressent à pas lents. Marmonnent. S’essuient le front avec le mouchoir qu’ils ont extrait de leur poche. S’installent sur un banc puis, de l’extrémité de leur canne, dessinent des hiéroglyphes à même le gravier qui recouvre le sol. Certains fredonnent une chanson dont nul ne se souvient. D’autres, que tenaillent des poèmes étudiés à l’école, baragouinent un quatrain pour eux sans grande signification, de Ronsard, de Lamartine, de Marcelline Desbordes-Valmore, les yeux embués de larmes qu’aucun chagrin n’explique :

« Qui me rendra ces jours où la vie a des ailes
Et vole, vole ainsi que l’alouette aux cieux,
Lorsque tant de clarté passe devant ses yeux »

« J’ai vécu d’aimer, j’ai donc vécu de larmes » écrivait la poétesse qu’on surnomma Notre-Dame-des-Pleurs en référence aux nombreux drames qui émaillèrent sa vie.
Il y a un parfum des Vieux de Brel dans cet extrait. Au moins, certains de ces anciens ont gardé quelques bons souvenirs de Lagarde et Michard ! En passant, Lionel le baby boomer, sans être nostalgique acharné du « temps d’avant », égratigne aussi avec bienveillance et humour les d’jeuns avec leurs smartphones, clés USB et cigarettes électroniques.
Devant la moindre placette ou venelle, la moindre sculpture ou enseigne, il exhume des souvenirs, s’engage dans des phrases interminables et riches, déclenche des litanies de noms propres, essentiellement des écrivains, mais pas que, certains anarchistes mais pas que, des peintres …
Moi j’ai aimé le même music-hall que lui : « Marcel Mouloudji, un p’tit coquelicot à la boutonnière, les Frères Jacques, Francesca Solleville, Giani Esposito (ah Le Clown ! ndlr), Graeme Allwright … un récital de Léo Ferré bouta le feu à mon adolescence : j’en ai chialé, et alors ? « Thank you Satan ! », Brassens, Bobby Lapointe (il ouvrait le spectacle de « tonton Georges », submergeant les auditeurs de calembours à tiroirs chantés sur un rythme ébouriffant) … »
« Saint-Étienne n’étant peu ou prou qu’une cité balnéaire incomprise », il arrive à l’auteur de fuir sa ville. Enfourchant alors l’un des chevaux bleus (voir couverture) sculptés par Assan Smati devant la gare, il s’exile vers le XIXème siècle d’après la Commune de Paris, et plus loin encore, à la recherche de la paix avec Jean-Jacques Rousseau : « Dans un âge heureux où rien ne marquait les heures, rien n’obligeait à les compter ; le temps n’avait d’autre mesure que l’amusement et l’ennui. Sous de vieux chênes vainqueurs des ans, une ardente jeunesse oubliait par degrés sa férocité ; on s’apprivoisait peu à peu les uns avec les autres ; en s’efforçant de se faire entendre, on apprit à s’expliquer … »
Ne vous inquiétez pas, Lionel Bourg aime trop sa ville, il y revient toujours, il y vit même.
Sa passion sportive le démangeait trop, Lionel évoque la Fête du Livre locale à la manière d’une course cycliste : « À Saint-Étienne, les différends entre plumitifs, duels, ordalies, polémiques, jugements de Salomon sous chapiteau lorsque tressaille le mois d’octobre, ne se traitent pas sur le pré mais, Jean-Noël Blanc, Paul Fournel et les émules de Paul de Vivie (alias Vélocio, Stéphanois fondateur des cycles La Gauloise et à l’origine du cyclotourisme en France ndlr) le confirmeraient, à bicyclette.
C’est ainsi que, forçat discrètement caractériel, rouleur sans endurance, grimpeur poussif, pédaleur de charme et de trop grosse complexion pour, les envieux insinuent que ces virtuoses recourent à de déplorables produits prohibés, prétendus rivaliser avec les vainqueurs sur les cimes du Nobel, un Jean-Marie Gustave Le Clézio, un Modiano, j’ai, fourbu, haletant, essayé de tutoyer la roue de Jacques Plaine dès les premières étapes de notre Fête du livre. C’était autant une bonne qu’une mauvaise idée. » Une bonne, Lionel, toi qui écris à l’encre claire !
Pour conclure, on retrouve le « Stéphanois » Bernard Lavilliers, on the road again : « Nous étions jeunes et larges d’épaules/ Bandits joyeux, insolents et drôles/ On attendait que la mort nous frôle ».
La balade (avec deux « l », ce n’est pas un contresens non plus tant la poésie transpire) s’achève avec une épitaphe en forme de publicité macabre : « « BIENTÔT UN NOUVEAU CRÉMATORIUM » promet une feuille municipale. L’article vaut son pesant d’escarbilles : « Pour répondre à la demande croissante de crémation et satisfaire aux exigences environnementales actuelles, le nouveau bâtiment, qui fait l’objet d’attentions particulières en termes de design, confort d’usage et haute qualité environnementale, comportera trois unités de crémation, deux salles de cérémonie, deux espaces de convivialité, et s’adossera à un site cinéraire comprenant un columbarium et une stèle. L’ensemble sera complété par un parking de 95 places et pourra accueillir jusqu’à 3 000 crémations par année. »
C’est le Progrès … édition de la Loire !!!
On a commencé avec Baudelaire dans le titre, j’ai envie de le citer encore à la fin de ma déambulation :

« Étonnants voyageurs ! Quelles nobles histoires
Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers !
Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,
Ces bijoux merveilleux, faits d’astres et d’éthers.
Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile !
Faites, pour égayer l’ennui de nos prisons,
Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,
Vos souvenirs avec leurs cadres d’horizons.
Dites, qu’avez-vous vu ? »

Lire l’étonnant voyageur Lionel Bourg, tant les références culturelles pullulent, c’est une ouverture, a minima, vers des recherches sur Wikipédia (!), mais mieux encore, une invitation à d’autres lectures, d’autres auteurs.
Ainsi, son livre refermé, j’ai souhaité découvrir Jean Duperray, fils d’un instituteur et d’une couturière de la région minière. Instituteur lui-même, militant révolutionnaire, jeune compagnon de route de Simone Weil, poète, romancier, il appartient, selon les mots de Lionel Bourg, au « cercle étroit des enchanteurs de la ville ».
Je me suis donc régalé avec ses Harengs frits au sang, Grand Prix de l’Humour noir 1955.

Harengs frits au sang couverture

« Roman à intrigue policière pour les uns, chant populaire à la verve fabuleuse pour les autres, qui n’a le goût d’aucun autre (!), du « brutal » comme aurait dit un des tontons flingueurs d’Audiard ! » lis-je en quatrième de couverture.
« … Elle retira la poêle où les harengs fumaient, y versa une goutte d’eau prise dans le seau, bassin de cuivre en main. Ça fusa la vapeur à fumet de hareng, et Suzanne, yeux rouges et tirant sa pochette, se tamponnant le nez dit : « Bon sang que ça sent » -ça sentait en effet. Tout sentait le hareng : les murs, la cheminée, les flaques de lait froid croupissant sur la table, le relent de foin chaud à bouse de l’étable, le vin laissé au fond du litre débouché, les vêtements des gosses furetant dans la cuisine, le rayon de soleil traversant le brouillard de la fumée grisâtre jaillissant de la poêle, les pots de champignons au sel sur le pétrin, le chat noir alléché, queue levée près du poêle allongeant vers le poêle son museau de sagouin, le lit défait trop long, inquiétant dans le coin, ce relent de fermé qui par la porte ouverte descendait de la chambre, sournois dans l’escalier, le long papier à mouches déroulé du plancher avec sa grésillante cargaison engluée. Dans le vieux dressoir bas en vieux bois de noyer vrillait un ver de bois. Un autre bruit aussi vrillait sur ce bruit-là et sur les grésillantes mouch’aux ailes collées. Les enfants tout à coup se turent, le nez levé. Quelque chose gouttait tombant lent du plancher… Un lent cheminement de quelques centimètres suivait la poutr’au centre, au plancher, la plus grosse, zigzaguait lentement à l’envers du plancher, gonflait près des oignons en chapelets pendus en une goutte enflée lentement grossissante toujours alimentée et clo, clo, clo, clapotant sur la table, tombait cloquante en s’écrasant. C’était pur sur fond sombre, comme un gros rubis mou, de ce rouge hypnotique du sang de poulet frais qu’on rôtit à la poêle avec des fines herbes. Suzanne le pensa, en éclair, dans sa tête. Il y en avait partout sur la table étalé en un gros plâtras brun où le plus frais coulait, et les cris des enfants soudain tout déchirèrent … »
Je ne vous en dis pas plus sur cette farce ou plutôt cette « sanquette*** » macabre mais goûteuse.

* http://encreviolette.unblog.fr/2020/08/01/en-cyclopedies-avec-guillaume-martin-et-michel-dreano/
** http://encreviolette.unblog.fr/2015/02/11/lionel-bourg-sechappe-avec-charly-gaul/
*** la sanquette (sanqueta en occitan) est une préparation culinaire d’un gros quart Sud-Ouest de la France, à base de sang. Elle est préparée au moment même de l’abattage de la volaille par une saignée.

Publié dans:Coups de coeur |on 1 octobre, 2020 |Pas de commentaires »

Voyage en « Ritalie »: de Paris à Fabas (Ariège) avec Cavanna, Bruno Putzulu et la petite Virginie

« Ma qué histouère », comme aurait peut-être maugréé Luigi, le père de Cavanna, dans son inimitable dialetto rocailleux de là-bas, dans la province de Piacenza !
Cette histoire, mon feuilleton cavannesque devrais-je dire car c’en sera presqu’un, commence le lundi 2 février 2020 en soirée dans le IXème arrondissement de Paris : à la Libreria, une chaleureuse librairie italienne blottie modestement dans un recoin, en haut de la rue du Faubourg Poissonnière. On y trouve Dante Alighieri, Giacomo Leopardi, Luigi Pirandello, Italo Calvino, Antonio Tabucchi en version originale … mais aussi Cavanna.
C’est lui le trublion rital aux moustaches gauloises qui nous réunit ce soir-là pour un double hommage : la sympathique équipe de libraires a invité le comédien acteur Bruno Putzulu, alors sur la Scène Parisienne, non loin de là, pour son adaptation théâtrale des Ritals, ainsi que Virginie Vernay, la « petite Virginie », pour la parution de Crève, Ducon !, l’ouvrage posthume de celui, qui selon le bon mot du dessinateur Philippe Geluck lors d’une souvenance à la Sorbonne, reste notre Dieu à beaucoup, en plus, lui, il a existé.

Crève Ducon couverture

Me revient en mémoire la citation, attribuée à Rama Krishna, en ouverture d’un film de Jean-Pierre Melville : « Quand des hommes, même s’ils l’ignorent, doivent se retrouver un jour, tout peut arriver à chacun d’entre eux et ils peuvent suivre des chemins divergents. Au jour dit, inéluctablement, ils seront réunis dans le cercle rouge ».
On peut tracer une telle figure géométrique dans un rayon proche de la Libreria : outre que Bruno Putzulu y a élu domicile et se produit sur les planches du théâtre de la rue Richer, c’est tout près de là, au numéro 4 de la rue Choron, que se trouvait, de 1960 à 1968, le premier siège du journal Hara-Kiri fondé par Cavanna et Georges Bernier lequel s’empara du nom du musicologue et compositeur pour en faire son célèbre pseudonyme de Professeur Choron.
À quelques pas de là, se trouve aussi le square Montholon qui inspira aux deux iconoclastes les Éditions du Square. Cette maison d’édition publia notamment de nombreux albums de Cabu, Reiser, Gébé et Wolinski qui figurent toujours en bonne place dans ma bibliothèque. Il arrive à Bruno de s’asseoir sous les frondaisons de ce jardin public pour travailler ses textes. C’est aussi dans le même quartier que pour lui, tout commença en suivant les cours du Conservatoire national d’art dramatique. Allez savoir pourquoi encore, lors du joli printemps passé dans les locaux de Charlie-Hebdo, quartier Maubert, je revenais en bout de soirée avec les copains refaire le monde de Charlie au « Général La Fayette », une brasserie que Bruno fréquente parfois après les représentations.
Il est encore tôt à la Libreria, et mon exemplaire des Ritals en poche –non je ne l’ai pas volé comme nous y « invitait » autrefois l’impertinente bande du journal, d’ailleurs il m’est dédicacé par Cavanna lui-même- je me procure son ultime livre Crève, Ducon !. Durant l’heure qu’il me reste à patienter, j’en entreprends la lecture en solitaire, au sous-sol, un espace, rien d’étonnant, encombré de livres, mais aussi de sièges dépareillés, chaises pliantes, fauteuil en cuir avachi, tabourets de bar, bref un coin chaleureux qui sera bientôt occupé par une trentaine de personnes, très majoritairement des lectrices, que voulez-vous le Rital fait toujours tourner les têtes de la gente féminine … houlà, on va me taper sur les doigts pour sexisme déplacé, et cette fois, Cavanna ne pourra me défendre !

Bruno et Virginie-Libreria

Bon, le fauteuil, c’est pour Bruno ! Mais pour l’instant, la parole est à Virginie Vernay, amie complice et assistante des quinze dernières années de la vie de Cavanna. Comme elle le mentionne à mots couverts dans la postface, elle est largement à l’origine de la parution du dernier livre de l’écrivain.
« « Jusqu’à l’ultime seconde, j’écrirai » ; lisait-on dans Lune de miel. Jusqu’à l’ultime seconde, Cavanna a écrit », n’en déplaise à cette salope de Miss Parkinson.
Je la connaissais bien sûr à travers les chroniques de Cavanna, mais j’ai sympathisé avec Virginie, il y a quelques années, grâce à ce blog. Attentive, à juste raison, à tout ce qui peut être dit ou écrit sur Cavanna, elle fut intéressée par mon évocation des quelques semaines passées dans les locaux de la rue des Trois Portes*. Cavanna venait de publier Les Ritals, prix Interallié, un ou deux ans auparavant. C’était en 1980, une époque que, plus petite encore que « la petite », elle n’avait évidemment pas connue. Dès lors, on n’a cessé de correspondre et elle m’informe régulièrement des manifestations organisées pour honorer la mémoire de l’écrivain.
C’est donc elle qui déchiffrait les pattes de mouche que la poufiasse britannique tolérait que Cavanna écrivît encore. « Ni fonds de tiroir (on a ici des textes formidables), ni recueil de notes éparses, nous avons essayé de rassembler au plus près de sa volonté ses derniers écrits, qui l’ont porté lors de ces trois années où la maladie ne l’a pas épargné. »
Cavanna consacre un chapitre entier à la petite Virginie, « sa petite ». Je souris : « Elle n’ignore pas les beaux hommes, les repousse lorsqu’elle s’aperçoit qu’ils ne sont que beaux. » Ouf, je respire un bon coup !
Tendresse, pudeur, malice : « Elle riait de cette « amitié adultérine » qui me faisait me conduire comme un mari en faute sans en avoir le bénéfice ». Avant de conclure : « L’aimerais-je autant, la petite Virginie, si sous la rugueuse étoffe de son jean, il se trouvait, au lieu du petit pain au lait que j’imagine, une panoplie complète de jeune mâle en état de servir ? Bonne question. » Sacré Cavanna, il ne changerait donc jamais.
Ses joues dussent-elles rougir, comme Les Ritals était une ode à son père, le grand sujet de Crève, Ducon !, c’est la petite Virginie qui traverse en filigrane de nombreuses pages du livre.
Outre d’en être le titre, Crève, Ducon ! est aussi l’excipit (ou l’explicit) comme se chamaillent les puristes pour nommer la fin d’un livre. Cavanna, l’amoureux de la langue française, les aurait vite départagés.
Ducon, c’est Cavanna. L’admirable nonagénaire écrit là, dans une prose toujours pétillante, tendre, grivoise parfois, souvent encore rebelle, un livre d’urgence avant le grand départ, ce qu’il avait oublié de nous raconter, du moins insuffisamment. Ainsi, l’ouvrage est constitué de nombreux chapitres brefs aux thèmes très variés, inattendus même, un peu dans l’esprit de ses chroniques dans l’hebdomadaire, avec toujours le même style inimitable. Cavanna, même pas mort, la preuve :
« J’ai vu un homme voler. Moi qui vous cause. Le premier homme volant. Attention, je dis sans avion, sans moteur, rien qu’en fendant l’air avec ses bras prolongés par deux grandes ailes plutôt de chauve-souris que d’hirondelle. » …
Il vit peu après mourir l’oiseau : « Le projectile vivant avait creusé un trou. Au fond de ce trou, il y avait un paquet de chiffons sanglants d’où pointaient des os comme pointent les baleines d’un parapluie fracassé ».
Cavanna, grande gueule, nous éructe les « dernières nouvelles du pays », son quartier autour de la rue des Trois Portes : « Maubert était familier, bon enfant, lève-tard, croissants en pyjama, bretelles élastiques, savates à pompons. Clochards par-ci par-là, restes de la grande tradition de la Cour des Miracles … Des gueules, il y en a toujours mais ce ne sont plus les mêmes. Celles-là aussi sont connues, mais pas en tant que Bébert qui vend des planches ou que Christian qui se chauffe sur un banc square Saint-Julien-le-Pauvre avec le labrador ronflant dessous. Ces gueules-là sont sorties des pages des pipeulz. Surtout cinéma. Trois pièces dans la sordide rue Maître-Albert, bien retapées rustico-nickelé, ça te pose un homme. Alors, voilà. Le petit peuple va planquer son cul sale dans les banlieues à adolescents où l’on égorge les grands-mères, et les espoirs du cinéma français, catégorie navet, viennent nous imposer leurs gueules en plein chez nous. Jusqu’à ce que Maubert soit réputé ultratendance, devienne pissotière pour pédés à pognon, aussi « authentique » que Saint-Germain-des-Prés ou le Marais. Merde. » Du grand Cavanna qui, autrefois, avait, sur le même sujet, jeté sa gourme dans Paris rombière, une grande chanson réaliste restée trop confidentielle qu’il avait écrite pour Marcel Amont**.
Ce soir, Virginie n’est pas là pour faire un commentaire des textes de Cavanna (oui j’en témoigne, beaucoup sont magnifiques). L’auditoire ému la questionne sur les dernières années de la vie de l’écrivain, comment il parvenait à concilier son amour immodéré pour l’écriture et les affres de la maladie. Parfois, il m’arrive de ressentir un effroi rétrospectif, et au final un soulagement que la maudite miss lui ait peut-être épargné l’horrible tuerie survenue dans les locaux de Charlie, un an après sa disparition.
Je ne la ramène pas même si, dans le public, je dois être le seul ou presque à avoir eu le privilège de connaître Cavanna, au quotidien durant quelques semaines, de l’avoir observé lors des mémorables comités de rédaction avec Choron, Reiser, Cabu, Gébé, Wolinski, de l’avoir filmé et interviewé, d’avoir bavardé avec lui, d’avoir bu aussi quelques canons avec lui (du moins, moi !).
Virginie en parle si bien, avec tant de justesse et tendresse. Nous l’écoutons avec une pointe d’émotion. Vertige et jubilation, je mesure le chemin parcouru entre l’époque où Cavanna était le cofondateur et le chroniqueur éditorialiste d’un journal satirique souvent confronté à la censure, et le temps de la reconnaissance d’un immense écrivain populaire. Vous trouverez que j’exagère mais l’entrée de Cavanna dans la collection de la Pléiade serait aussi légitime que celle de Jean d’Ormesson. Je ne doute pas que Virginie, avec ses compétences d’éditrice, saura plaider sa cause.

Bruno Putzulu Libreria

C’est maintenant à Bruno Putzulu d’expliquer les raisons qui l’ont amené à adapter sur scène Les Ritals, le premier récit autobiographique de Cavanna.
L’écrivain y raconte l’enfance d’un gamin entre 6 et 16 ans, son enfance, rue Sainte-Anne à Nogent-sur-Marne, banlieue, avant-guerre, peuplée d’immigrés italiens (sa « Ritalie nogentaise ») comme l’était son père Luigi modeste maçon venu d’Émilie-Romagne qui se maria à une morvandelle Marguerite Charvin.
Le propos a une résonance évidente chez Bruno qui garde un souvenir émerveillé de sa propre enfance normande auprès d’un père ouvrier originaire de Sardaigne, et d’une maman qui faisait des ménages. Et lorsqu’à la mort de son cher papa, il tente de coucher sur le papier ses souvenirs de jeunesse, la lecture de quelques passages des Ritals lui révèle que Cavanna écrit « en mieux » exactement ce qu’il voulait transmettre, aussi l’adaptation du livre constituera le meilleur hommage.
Les questions fusent, Bruno répond : en substance, « non, mon père ne m’a jamais appris l’italien, au contraire il faisait l’effort de parler français, il cherchait l’intégration à tout prix et, prénommé Giovanni, il se faisait appeler Jean » … comme Luigi Cavanna devint Louis.
« Oui, mon père a souffert du racisme, il n’en parlait pas, j’ai su qu’il avait eu quelques soucis à l’usine mails il nous l’a caché », et sur un plan personnel, « le nom de Putzulu sonnait différemment dans la cour de la communale ».
Au fil de la conversation, je découvre que, dans l’assistance, quelques personnes ont une ascendance italienne, parfois lointaine. Chacune confie sa manière de vivre sa « ritalitude ». Bruno, le gars de Toutainville, avoue ressentir un indéfinissable sentiment quand il aborde en avion les rivages de Sardaigne ou lorsqu’il entend l’hymne italien.
Allez savoir pourquoi, à demi normand comme lui mais sans aucune origine transalpine -sinon peut-être à travers quelques aventuriers normands, guère recommandables, qui s’emparèrent au XIème siècle du duché de Naples et du royaume de Sicile !- j’éprouve une profonde émotion lorsque retentit Fratelli d’Italia. Je ne vous raconte pas, lorsqu’au moment du confinement, aux balcons, le peuple italien entonnait avec ferveur son hymne. Je me retrouve peut-être dans la phrase de Jean Cocteau : « Les Italiens sont des Français de bonne humeur » !
En guise de conclusion, Bruno, qu’on sent habité par Les Ritals, « un des plus beaux livres sur l’enfance », confie que s’il était possible, il poursuivrait volontiers sa carrière théâtrale en jouant uniquement l’adaptation du livre. Quel beau métier d’être Le comédien de Cavanna, inaccessible rêve de celui qu’on jeta de la Comédie-Française pour de pitoyables raisons.
À la manière de Guy Bedos :

« Buena sera , signore , signori
La vie est une comédie italienne
Tu ris, tu pleures, tu pleures, tu ris
Tu vis, tu meurs, tu meurs,, tu vis
Comediante
Tragediante
C’est ça, c’est ça, la VIE.
Il bidone
Federico Fellini
Il pigeonne
Mario Monicelli
Il fanfaronne
Dino Risi
Ettore Scola
Ils ritalent
François Cavanna
Bruno Putzulu, Vous voilà
Nous nous sommes tant aimés »

La soirée s’achève de manière conviviale autour d’un verre de cidre. C’est l’occasion de faire plus ample connaissance avec Bruno : notre amour de Cavanna, notre enfance normande, notre passion commune du football et des Diables Rouges du F.C.R. (Football Club de Rouen), ne vous moquez pas, Cavanna commit bien un petit livre sur le Tour de France où il évoquait le divismo Bartali-Coppi… Des liens d’amitié se tissent, rendez-vous à la Scène Parisienne, le 26 mars.
J’ai réservé, ma compagne m’accompagnera bien sûr car elle aime tant l’Italie et les Italiens, la classe, jusqu’aux curés qui posent en soutane pour des calendriers autour de la place Saint-Pierre, ma qué pas possible, et aussi Cavanna qu’elle connut rue des Trois Portes !
Mais voilà qu’un pangolin de malheur nous envoie en confinement : « sine die, les représentations sont reportées à une date ultérieure ». La direction du théâtre me propose de me rembourser ou de laisser le montant de nos billets en solidarité, dois-je préciser mon choix ?
Ce n’est pas grave en ce qui me concerne, mes fidèles lecteurs savent comment je vécus mon confinement. Il en est autrement pour Bruno : huis clos d’un comédien confiné chez lui, du jour au lendemain, il voit le rideau se baisser sur les deux spectacles qu’ils jouent en parallèle, Les Ritals sur la Scène Parisienne et, à quelques coups de pédale de là, au théâtre Hébertot, Douze hommes en colère, la pièce de Reginald Rose adaptée au cinéma par Sidney Lumet. Je mesure d’ailleurs la performance d’entrer en quelques heures dans la peau de Cavanna puis celle d’un juré d’assises qui émet des doutes auprès de ses onze collègues sur la culpabilité d’un jeune homme accusé de parricide.
Comme l’ont fait un certain nombre de Parisiens, Bruno pourrait rejoindre la famille à Toutainville. De peur de contaminer ses proches, il reste chez lui et, tous les jours sans exception, selon son expression, « il se refait ses textes » pour garder les mots, renouer avec les auteurs, entretenir la mémoire, il répète en visio avec son musicien à l’aide de son smartphone, tout cela avec l’angoisse d’ignorer quand tout reprendra comme avant, reviendra même tout simplement.
On saisit là tout le désarroi du monde de la Culture qui a dû cesser brutalement toute activité.
Une lueur d’espoir ? Un cycle de représentations est reprogrammé fin avril, je réserve de nouveau ! Vous devinez ce qu’il advint. Adieu veau, vache, cochon, couvée, Cavanna, Putzulu, Ritals … !
Et puis … une éclaircie, le déconfinement se profile,
Ô divine surprise, je découvre que Bruno devrait jouer Les Ritals, le 28 août, à Tourtouse, un minuscule village d’Ariège situé à quelques kilomètres de la ferme de la belle-famille. D’ici là, je peux espérer que sera levée la mesure de limiter les déplacements à 100 kilomètres à vol d’oiseau.
Vous imaginez bien que, ni une ni deux, je m’empare de mon portable et réserve six places auprès de la future mairesse, je compte bien convertir famille et amis à Cavanna, même s’il le faut, avec masque et distanciation physique.

affiche Tourtouse

Ce n’est pas trouver les raisins trop verts de penser que, finalement, Les Ritals en Ariège, ce sera peut-être encore mieux que dans la capitale. Je me réjouis d’avance.
Ô Tourtouse (avec la voix de Nougaro bien sûr) ! Cette modeste commune d’environ 150 habitants qu’on appelle Tourtousains, située dans les collines du Volvestre, à quatre lieues au nord de Saint-Girons, s’enorgueillit d’un patrimoine de valeur, un rempart médiéval, une église et un château du 17ème siècle. Lors de sa revalorisation, l’idée de créer un théâtre de plein air dans ce site germa dans l’esprit de quelques personnes dynamiques qui se regroupèrent bientôt au sein d’une association au joli nom de « Remp’Arts ».
J’ai déjà eu l’occasion d’y assister à un spectacle : le coquet théâtre de verdure transformé pour un soir en Opéra Pastille pour une version déjantée de Carmen proposée par la troupe Acide lyrique. J’aime Bizet le soir au fond des bois de Tourtouse !

Tourtouse1Tourtouse2

Dès lors, j’ai surfé régulièrement sur le site de Remp’Arts pour m’assurer que rien n’empêcherait désormais le maintien de cette représentation des Ritals, rien sinon …
La météo ! Car, nouvelle poussée de stress, il fallut, qu’après des semaines de forte chaleur, des prévisions pessimistes annonçassent des pluies continuelles pour le vendredi 28 août. Et qu’elles s’avèrent exactes.
« Ariège terre courage » peut-on lire sur certains panneaux à l’entrée du département. La dynamique équipe des Remp’Arts a vite fait de trouver la parade : via sms et newsletters, elle m’informe que le spectacle est déplacé, à deux kilomètres de là, sous la halle du marché de Fabas, commune tout aussi modeste aves ses 351 âmes recensées en 2017.
Avant de goûter aux nourritures spirituelles, que je vous dise que je possède des souvenirs culinaires émus du temps où Élise tenait le restaurant du village. Pantagruélique ! Ça tombe bien, Cavanna adorait Rabelais. On dit même, mais la petite Virginie corrigera si besoin, qu’il réclama du saucisson pour son dernier repas.
Cavanna, féru d’Histoire, aurait peut-être aimé celle de ces deux villages, celle d’un autre Bruno, de Ruade, évêque esthète et révolutionnaire envoyé de Paris par Louis XIII, et ses conflits légendaires avec le chapitre de Saint-Lizier puis son exil au château épiscopal de Tourtouse, celle de la famille des Foix-Fabas qui fit l’acquisition de la seigneurie de Fabas et fut à l’origine des fortifications et de la halle pour attirer les marchés.
Pour ma part, je savoure ce retour aux sources du théâtre comme lorsqu’entre 1643 et 1658, Molière et sa troupe itinérante de comédiens parcouraient une bonne partie du royaume, avant de devenir à Paris la troupe de Monsieur, puis celle du Roy, précurseur de la Comédie-Française.
Ces contrées sont familières à Bruno : il évoqua, non loin de là, il y a quelques années, ses entretiens avec Philippe Noiret, à partir desquels il édita un ouvrage. Il adore venir à la rencontre du public dans les petites salles même de fortune, ainsi, il interpréta Les Ritals en présence de la famille de Cavanna, dans le village de Brie où il passa quarante années de sa vie et où il repose.
Les comédiens ont installé leurs tréteaux, dressé leur estrade et tendu des calicots (Aznavour dans le texte), ils vont (enfin) donner la parade cavannesque devant l’église avec les chaises d’un théâtre (heureusement pas tout à fait) à ciel ouvert, environ 150 afin de respecter les règles de distanciation.

Fabas  halle 1

Je ne veux rien manquer : j’ai tant espéré (et souvent désespéré) ce moment que je suis sur place une heure avant le début de la représentation. Les membres bénévoles et chaleureux du comité d’organisation cassent encore la croûte sur un coin de table, c’est l’occasion de faire leur connaissance et de les remercier pour leur gentillesse et leur ténacité. Je suis gâté, six places m’ont été réservées au premier rang.
Je reçois un sms de Virginie Vernay qui me souhaite une belle soirée. Nul doute qu’elle le sera.
Le décor minimaliste et subtil restitue la cuisine de Nogent-sur-Marne : au fond de la scène, une table recouverte d’une toile cirée défraîchie et trois chaises faiblement éclairées par une ampoule suspendue au bout d’un fil au-dessus, c’est le coin de la maman ; (c’est vrai, je ne devrais pas utiliser le point virgule que Cavanna abhorrait !) juste devant moi, surélevé sur un cintre, un bourgeron bleu d’ouvrier sublimant métaphoriquement la figure du père de Cavanna. Et, exceptionnellement, ce soir, en fond sonore, le bruit d’une descente de gouttière dans un coin de la halle … mais bon, c’était aussi sommaire et rustique, avant-guerre, la rue Sainte-Anne à Nogent avec ses caniveaux « où il y a toujours des nouilles dedans. Des nouilles blanches, molles, tristes. Des nouilles françaises. Les nouilles italiennes, c’est rose, c’est joli, à cause de la tomate ».
Cette fois, c’est tout bon, le spectacle commence. Tandis que Bruno Putzulu arpente la scène, sa voix off résume le propos : « C’est un gosse qui parle. Il a entre six et seize ans, ça dépend des fois. Pas moins de six, pas plus de seize. Des fois, il parle au présent, et des fois au passé. Des fois il commence au présent et il finit au passé, et des fois l’inverse … c’est rien que du vrai. Ce gosse, c’est moi quand j’étais gosse … Enfin, je crois. Disons que c’est le gosse de ce temps-là revécu par ce qu’il est aujourd’hui … »
Ainsi, Bruno ouvre son « seul en scène », enfin pas tout à fait : il est accompagné en permanence par l’accordéon nostalgique de (ce soir) Grégory Daltin, également de père italien et de mère française, qui, outre son rôle de musicien, devient, selon les tableaux, son copain, son interlocuteur, son faire-valoir, parfois même son souffre-douleur.
Pour avoir relu le livre, la semaine précédente, je saisis pleinement le travail d’adaptation de Bruno et de mise en scène de Mario, son grand frère aîné. Ils ont prélevé quelques moments de l’autobiographie, en respectant les mots de Cavanna mais pas la chronologie, pour donner rythme et cohérence au récit.
Quelle jubilation ! Avec virtuosité et une énergie folle, Bruno campe tous les personnages : le gamin Cavanna bien sûr mais aussi le père, la mère, les copains, les Français, toute une galerie de « gens de peu » selon l’expression du regretté sociologue Pierre Sansot que j’ai souvent citée dans mes billets et qu’il me plait de vous redonner : « Les gens de peu : l’expression me plaît. Elle implique de la noblesse. Gens de peu comme il y a des gens de la mer, de la montagne, des plateaux, des gentilshommes. Ils forment une race. Ils possèdent un don, celui du peu, comme d’autres ont le don du feu, de la poterie, des arts martiaux, des algorithmes. Ils ne concevaient pas leur différence comme une prétendue infériorité. Ils se levaient tôt, ils travaillaient plus tard et plus souvent. Une pareille condition ne signifiait pas qu’ils possédaient moins de valeur. Le peu ne présuppose pas la petitesse mais plutôt un certain champ dans lequel il est possible d’exceller. La petitesse suscite aussi bien une attention affectueuse, une volonté de bienveillance … » C’est notamment pour tout ça que Les Ritals émeuvent.
Comme dans La vie est belle, le film oscarisé de Roberto Benigni, on bascule, on virevolte en un instant du rire aux larmes, du poignant au truculent.
Privilège d’être au premier rang, foin de la distanciation sociale –je ne vais tout de même pas, pour vérifier si elle est réglementaire, emprunter les « mètres » de maçon que papa Cavanna répare le dimanche sur le rebord de la fenêtre- je me régale de la performance de Bruno, vas-y, postillonne, mouche ton nez, éructe, ça c’est plutôt maman qui « a pas la bouche qui se plie dans le sens de la rigolade », tant mieux si je contracte le virus du théâtre vivant.
Scotchés me diront mes voisins, devant sa bouille épanouie et fière lorsqu’il prend la main, pleine de crevasses et de chatterton, de son père, pour une promenade au fort ou, adolescent, au banquet des Garibaldiens, ébahis et émus devant ses yeux humides quand il raconte le papa confronté au chômage. Oui, je confirme, Bruno pleure et … moi aussi, mais j’ai un masque pour le dissimuler.
C’est bizarre, je me retrouve dans la vraie rue Sainte-Anne que j’ai connue, certes vidée de son identité –« Nogent est laid, Nogent est con, Nogent est mort »- lors d’une exposition à la bibliothèque Cavanna en sa présence***.
On file chez Pianetti, « c‘est tout petit dans un recoin d’une rue toute triste … les musicos, sur leur estrade, envoient des tangos, des valses, des pasos, des rumbas, un petit slow pour les amoureux ». Bruno esquisse avec souplesse et élégance quelques pas à rendre jaloux mes voisins animateurs assidus du club de danse de Saint-Girons. Je lui donne un « formidable 7 » comme dirait un juré sévère d’une populaire émission de télévision !
Sans oublier la java vache « bien langoureuse bien préparante à la suite » : « La grosse pathétique Fréhel nous fait chialer, au cinoche, dans je ne sais plus quel film avec sa « Java bleue », la java la plus belle, celle qui ensorcelle ».
Bruno nous la fredonne, je l’accompagnerais volontiers, gamin, je la chantais à mes chers aïeux pour me moquer.
Il chante bien le bougre : il imite la môme Piaf et son légionnaire qui sentait bon le sable chaud, et Tino Rossi que toutes les femmes adorent :

« Vieni, vieni, vieni,
Vieni, vieni, vieni,
Accanto a me !
Paola ! Mia rondinella
Sei la più bella
En il moi cuore ! »

« Pourtant, c’est rien que des choses osées, pleines d’amour fatal , de désirs fous, de baisers enivrants, de caresses ardentes, de trahisons, d’étranges femmes, de Catarina bella qui n’a que seize ans tchi-tchi ».
Vous voulez du croustillant ? Bruno Cavanna nous raconte en détails son dépucelage dans un claque parisien. Ils étaient trois copains. Je n’ose pas rectifier à haute voix qu’ils étaient quatre comme l’avait fait l’un des garnements Jeanjean Burgani, encore en vie, lors d’une représentation.
La fibre corporatiste vibre chez le fils de professeurs et enseignant lui-même que je fus lorsque Cavanna rend hommage à ses instits de la communale, ses profs de « l’école supé » (le cours complémentaire) : « Vous m’avez donné la curiosité, le doute et l’insatisfaction … Vous m’avez bien fait chier avec Corneille et Racine, et l’autre poseur, là : Chateaubriand, mais vous m’avez fait pleurer de bonheur à Molière, à La Fontaine, à Rabelais… »
Le jeune Cavanna obtint le « certif » puis le brevet, des examens de valeur, à l’époque, marqueurs d’une ascension sociale. À 53 ans, il réussit par jeu, en auditeur libre, le baccalauréat avec la note maximale de 20 dans l’épreuve de philosophie.
Mais la grande histoire de la pièce, c’est la déclaration d’amour pour son père … et parfois pour sa mère. Dans Crève, Ducon !, son livre posthume, le nonagénaire Cavanna nous offre un émouvant chapitre intitulé Papa dieu : « Je l’admirais plus que je ne l’aimais. Et c’était vraiment un dieu, s’il existe des êtres dignes de l’être. Sagesse, gentillesse, bonté … Qualités peu viriles qui font sourire. Certains le jugeaient simplet. D’autres ne s’y trompaient pas, qui voyaient luire la malice au fond de l’œil… Quand, cédant de guerre lasse aux injonctions de maman, il me prenait par la main et m’emmener « respirer le bon air » dans les solitudes herbues du fort de Nogent ou autour des jeux de boule du bois de Vincennes, rien ne pouvait m’arrêter. Dieu était là. »
Il faut observer Bruno, habité par le souvenir du père de Cavanna, le sien aussi sans doute, car il avait confié à la Libreria qu’il s’était inspiré de gens qu’il avait connus dans son enfance normande, pour interpréter ses personnages. Il sublime l’écriture de Cavanna faite avec l’âme et le cœur comme un travail sorti des mains d’ouvrier.
L’histoire des Ritals se déroule dans les années 1930 mais le final bouleversant de la pièce montre qu’elle résonne encore avec acuité dans notre société. Les humiliations des immigrés de l’époque sont malheureusement toujours d’actualité aujourd’hui : la précarité, le chômage, le racisme à l’égard des « étrangers qui viennent manger le pain des Français ».

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Je n’ai pas vu passer la petite heure et demie que dure le spectacle. Bruno Putzulu et Grégory Daltin –semble-t-il, heureux- cèdent aux nombreux rappels réclamés par le public debout et conquis Ce soir, sous la halle du marché de Fabas, ils sont des marchands de bonheur.

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Je me souviens, lors de ma promenade rue Sainte-Anne à Nogent, d’un gosse -redescendait-il du fort- qui m’avait abordé les yeux comme des billes : « Monsieur, j’ai passé une journée formidable ». Je ne lui en avais pas demandé les raisons, mais, c’est à mon tour de dire que, moi aussi, j’ai passé une soirée formidable, je n’ai pas entendu la cloche de la fin de la récré !

cavanna

Merci à Cavanna, heureusement qu’il ne céda pas à au rêve de sa maman de le voir entrer comme fonctionnaire dans les PTT ( !). Merci  à Bruno Putzulu et Grégory Daltin au « cordillon » pour cette plongée dans l’enfance pleine de tendresse, de poésie et d’humour.
Merci à Jacqueline Mauran et l’équipe des Remp’Arts qui, dans des conditions compliquées, parviennent à faire survivre le théâtre.
Merci à la petite Virginie, je rêve qu’elle persuade, un jour, Bruno Putzulu d’adapter d’autres œuvres de Cavanna : L’œil du lapin, par exemple, qui est le livre de sa mère, ou Mignonne, allons voir si la rose…, un manifeste en forme de déclaration d’amour à la langue et l’orthographe françaises. Chiche !
Je me rends dans la petite tente, une loge de fortune au faux air de vestiaires de stade de foot, qui ne dépayse évidemment pas Bruno. Avec son équipe, il récupère de sa brillante performance scénique et physique, car j’en atteste, « il a mouillé la chemise ».
On le dit peu physionomiste, et pourtant, la private joke qu’il m’adresse à mon entrée, prouve qu’il m’a reconnu … sept mois plus tard !

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Vous savez quoi, c’était bien la peine de vous raconter tout ça : Bruno devrait jouer Les Ritals, en octobre, tout près de chez moi en région parisienne, dans un espace au joli nom de ferme du Bel-Ébat !

* http://encreviolette.unblog.fr/2010/12/23/un-mois-chez-charlie-hebdo/
** Si vous souhaitez écouter la chanson Paris rombière, cliquer ici : http://encreviolette.unblog.fr/2016/04/01/amont-et-merveilles/
*** http://encreviolette.unblog.fr/2009/05/26/week-end-rital-avec-cavanna/
– Cavanna écrivit : « Même les plus cons on leur jour de gloire : leur anniversaire ». Je vous raconte donc un des miens où Cavanna est largement présent :
http://encreviolette.unblog.fr/2014/03/13/jour-d-anniversaire/
– Lors du confinement, j’eus recours à Cavanna :
http://encreviolette.unblog.fr/2020/03/25/mon-confinement-j10-avec-lassistance-de-cavanna/
http://encreviolette.unblog.fr/2019/02/06/cavanna-a-occupe-la-sorbonne/

Publié dans:Coups de coeur |on 15 septembre, 2020 |3 Commentaires »

en-Cyclopédies … avec Guillaume Martin et Michel Dréano

Savez-vous que, chaque été, je redeviens un vrai gamin en vous racontant les Tours de France d’antan ? Grâce à vous, ou malgré vous car vous ne me « filez pas toutes et tous le train », je me replonge avidement dans la lecture des vieilles revues spécialisées, bistre ou verte, que mon père achetait et que je conserve jalousement. Et lorsque, quelques numéros manquent à ma collection, un ami archiviste, cyclotouriste et blogueur lui-même, m’est d’un précieux secours : en bon équipier, en somme, il me « donne sa roue » !
Mon exercice paraîtra puéril à certains mais je ne fais aucun complexe tant d’autres plumes, bien plus incontestables et incomparables, ont contribué à entretenir la légende des Cycles. J’ai même osé suggérer que si l’immense Victor Hugo avait connu le vélocipède, à quelques années près, il aurait été un possible chantre des premiers Tours de France. Maurice Vidal, compagnon du Tour » et éditorialiste du regretté Miroir du Cyclisme, reprit intégralement un de ses poèmes pour illustrer la malsaine rivalité opposant Anquetil et Poulidor lors d’un Paris-Nice.
Dès ma prime enfance, « je refaisais l’étape », par temps pluvieux (ça arrivait en Normandie), avec mes petits coureurs cyclistes en plomb, sinon sur mon petit vélo vert, une chambre à air autour des épaules comme les champions, dans les cours de récréation de la maison-école familiale ou dans le village. J’avais droit sur mon passage à de décevants « Vas-y Robic » d’encouragement, moi qui n’envisageais la course cycliste qu’à travers mon idole Anquetil, un chef-d’œuvre d’esthétisme pédalant.
Avez-vous remarqué qu’apprendre à lire et à monter à vélo sont deux formes de liberté et d’indépendance quasi concomitantes ?
Au temps de ma communale buissonnière dans le grenier familial, nourri des chroniques des valeureux journalistes de l’époque et des illustrations sépia, j’ai largement enrichi mon socle de connaissances comme on ne jargonnait pas alors dans l’Éducation Nationale. C’était un peu mon « Tour de France par deux enfants », le mythique manuel qui avait accompagné la scolarité des écoliers avant-guerre.
Le Tour de France, c’était ma Nationale 7, une route de vacances « apprenantes », la géographie des provinces, des reliefs, des climats, des gens, leur histoire aussi ; le calcul des écarts, des bonifications et des moyennes horaires rendait les nombres moins complexes, Sans oublier la littérature évidemment : que cherche un écrivain sinon des personnages dont le Tour regorge.
La liste est longue des gens de lettres qui ont écrit de magnifiques pages à la gloire du cyclisme : Dino Buzzatti, auteur du Désert des Tartares, suivit, pour un quotidien italien, le Giro 1949 et le duel épique opposant Achille et Hector, pardon Coppi et Bartali. Le grand reporter Albert Londres évoqua Les Forçats de la route du Tour 1924, repris récemment à la Comédie Française*. Le romancier Luis Nucera m’illumina avec ses Rayons de soleil. L’ancien journaliste Philippe Bordas écrivit des pages sublimes sur les Forcenés avant de se détacher complètement du cyclisme d’aujourd’hui. Roland Barthes consacra quelques unes de ses Mythologies aux champions cyclistes. Christian Laborde, avec la même excellence du verbe que Claude Nougaro, son frère de race mentale, éructa de jubilantes « Vélociférations ». Á travers les exploits de Charly Gaul, Lionel Bourg nous confia son émouvante échappée** d’une jeunesse difficile. On ne guérit pas de son enfance, ni du Tour de France.
Vous pensez bien que ma curiosité fut piquée lorsque j’ai découvert qu’un coureur cycliste professionnel, actuellement en activité, publiait un livre au titre surprenant : Socrate à vélo, le Tour de France des philosophes.

Socrate à vélo

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Son auteur, Guillaume Martin, normand d’origine comme moi, outre de courir sous les couleurs de l’équipe Cofidis, est diplômé d’un master en philosophie. Il a déjà participé à trois Tours de France, obtenant même une honorable douzième place en 2019.
Plutôt qu’une compilation de récits et anecdotes désormais éculés de la belle époque de la grande boucle (hors les billets de mon blog bien évidemment !) que nous resservent certains journalistes, Guillaume a pris le parti de mêler ses deux passions et de réfléchir sur sa pratique de sportif de haut niveau en ayant recours à quelques concepts philosophiques … Stupéfiant ! Son doping est l’intelligence.
Ça commence à Olympie, un jour de décembre, lors d’un rassemblement d’avant- saison de l’équipe nationale grecque de cyclisme. Pour la première fois de leur histoire, l’été prochain, les Hellènes prendront le départ du Tour de France qui retrouve sa formule par équipes nationales.
Quelle surprise ! Je me souvenais bien d’un coureur à pied sur la route de Marathon, mais d’aucun cycliste professionnel originaire du Péloponnèse sinon, dans mon enfance, de deux azuréens, les frères Lazaridès : l’un Lucien, vainqueur du Circuit du Théâtre Romain 1942 (!) mais aussi troisième du Tour de France 1951, l’autre, le cadet, Apostolos dit Apo, surnommé « l’enfant grec », un excellent grimpeur très populaire à la suite de son succès dans le « Petit Tour de France » organisé à la hâte, entre Monaco et Paris, en 1946, en prélude au retour de la vraie grande boucle, un an plus tard.

Lazarides

Lors de la sélection des équipes, outre que la Grèce demeure le berceau du sport moderne, les organisateurs, ont été particulièrement impressionnés par la qualité du dossier de candidature rédigé par les coureurs eux-mêmes, mettant en avant des arguments s’enchaînant selon une logique implacable. Entre ébahissement et jubilation, nous faisons connaissance des coureurs choisis pour assurer la communication auprès des médias : l’expérimenté Socrate, plusieurs fois vainqueur de la Ronde des Carpates et du Tour du Péloponnèse, son fidèle lieutenant, le musculeux Platon, enfin Aristote, un jeune aux dents longues mais au sens tactique déjà affirmé, qui s’est révélé dans le Tour de Macédoine.

SocratePlatonaristote01

Justement, ce dernier déclare : « Il faut jouer pour devenir sérieux ». Et Martin de prendre le relais : « Quand on dit de telle personne : « elle est ceci ou cela », cet « être » n’est qu’une facilité de langage. Car contrairement aux choses, l’humain n’est pas, il a à être. On ne peut parler d’être authentiquement qu’une fois la mort advenue. Si je comprends bien, désormais, Poulidor est enfin et définitivement « l’éternel second » d’Anquetil, alors qu’auparavant, il se résignait trop facilement à cette condition et ce cliché de journaliste adopté également par le public.
« On ne naît pas cycliste ou philosophe, ou cycliste-philosophe, on le devient. Ce préalable étant admis, il devient possible de s’amuser avec les identités. Il devient possible de jouer au cycliste-philosophe. Il devient possible de jongler avec les généralisations, les réifications, les clichés. Quelque chose en ressortira nécessairement : une vérité, une question, un éclaircissement, un moment de drôlerie … La philosophie, en dépit de ses airs austères qu’elle se donne souvent, est elle aussi une forme de jeu. »
Guillaume Martin se livre à une réjouissante farce, néanmoins subtile, où des philosophes enfilent maillots et cuissards et enfourchent un vélo pour préparer le Tour de France, la plus prestigieuse des compétitions sportives.
Ainsi, l’on partage l’entraînement de la formation allemande sur les routes venteuses et pluvieuses des Flandres, sous la direction d’un étonnant manager, l’inventif Albert Einstein en personne, nommé pour « ses connaissances en physique du sport, son esprit d’analyse et sa bonne humeur fédératrice ».

Einstein à vélo

Les premiers résultats ne sont guère probants au sein de la Mannschaft qui compte pourtant dans ses rangs d’excellents coureurs de métier tels Jan Ullrig, les sprinters Rudi Altich et Erik Zadel, le baroudeur Jens Vogt (les férus de cyclisme auront reconnu d’authentiques champions dont l’écrivain a légèrement modifié l’identité). Certains d’entre eux accusent une certaine surcharge pondérale qu’ils mettent sur le compte de la fumeuse théorie du directeur technique selon laquelle « la masse c’est de l’énergie, E=CM2 ou je ne sais plus quoi » !
Pour Einstein, les coureurs grecs seront durs à battre en juillet, parce qu’ils pensent. Et afin que l’équipe germanique se comporte honorablement sur le Tour, dont le départ sera donné qui plus est à Düsseldorf, il décide d’injecter de l’intelligence et, en conséquence, d’organiser une sortie de détection pour repérer les meilleurs philosophes adeptes de la petite reine.
Un plateau de vedettes dont rêverait tout organisateur de débat philosophique sinon de course cycliste … jugez vous-même : Friedrich Nietzsche, Hegel, Martin Heidegger, Emmanuel Kant, Schopenhauer, Husserl, Leibniz, Marx.
L’expérience révèle ses limites : ainsi Kant, bien qu’en passe de consacrer un ouvrage à la Critique de la raison vélocipédique, déteste s’éloigner de sa ville natale de Königsberg et prend prétexte de la pluie, pour « mettre la flèche à droite ».
Puis on a senti le nihilisme s’emparer de Schopenhauer, l’auteur du Monde comme volonté et comme représentation.
Heidegger, de son côté, se plaint que la sélection ne soit pas composée uniquement d’Allemands de souche, visant là essentiellement la présence de Freud, Autrichien mais pas que … Il est surtout juif (comme Einstein soit dit en passant) !
Einstein, qui accompagne le groupe à vélo électrique, note les visages marqués : « Hegel, quoique content de savoir que son rival Schopenhauer avait renoncé avant lui, regrettait sa tranquille chaire de professeur à l’université de Berlin, Husserl, le dos de plus en plus voûté, se repliait littéralement sur lui-même, en bon phénoménologue. Quant à Leibniz, l’expression déformée par l’effort, il en venait à douter de vivre dans « le meilleur des mondes possibles » … Qui diable pouvait bien mener pareil tempo ? Á coup sûr c’étaient Vogt et Altich qui voulaient marquer leur suprématie. »

Altich et Anquepil 2Nietzsche

Un par contre qui faisait mieux que tenir la dragée haute au « colosse de Mannheim » (surnom du vrai Rudi Altig), c’était Nietzsche. Conquis, Einstein l’informa que, d’ores et déjà, il le sélectionnait pour le prochain Tour de France, invitation que le philosophe déclina immédiatement, expliquant qu’il ne désirait pas être intégré à un collectif, avant de remettre du braquet puis lâcher Altich et compagnie.

Karl Marx

Karl Marx se manifesta alors, redonnant un peu de baume au cœur à Einstein contrarié par la décision de Nietzsche, : « Moi je crois énormément en la force du collectif ! Sans union, point de lutte possible ! »
Que Guillaume Martin choisisse, dans son récit, d’installer Friedrich Nietzsche comme le meilleur des vélosophes n’est pas une surprise puisque l’intitulé exact de son mémoire de master était : « Le sport moderne : une mise en application de la philosophie nietzschéenne ? », une réflexion sur les connexions possibles entre l’intelligence théorique (celle de l’esprit) et l’intelligence pratique (celle du corps).
« L’homme éveillé, l’homme qui sait, dit : « Je suis corps absolument et rien d’autre ; et âme n’est qu’un mot pour désigner une qualité du corps. » Le corps est une grande raison. »
Aussi, par l’entraînement, le sportif travaille littéralement à s’incorporer certains mouvements afin de les rendre automatiques, instinctifs. Les fastidieuses heures de selle servent à améliorer la fluidité et l’efficacité du coup de pédale, à développer l’activité réflexe de son corps notamment lors d’une chute. Et Martin de prendre pour exemple Anquetil qui, au-delà d’un talent naturel, parcourait des kilomètres derrière derny pour obtenir une pédalée incomparablement ronde et fluide, j’en fus le témoin quand il s’entraînait derrière l’engin piloté par André Boucher, son mentor de l’A.C. Sotteville.

Grand prix des Nations 1953(velo La Perle)

Parallèlement aux entraînements, le cycliste moderne doit respecter un mode de vie sain, Nietzsche peut être de bon conseil, lui qui sur les questions de diététique en connait un rayon !
Guillaume Martin évoque aussi les relations aux médias et au public qui appartiennent à la panoplie du coureur d’aujourd’hui. Platon ne se dérobe pas, ainsi on le voit échanger avec Plotin, son cadet de sept siècles, sur le réseau social Morphaïbiblion, littéralement « livre du visage », Facebook pour les anglophones ! Je like !
Et nos petits Français, où sont-ils ? Il en est un qui fait du vélo, « seul, divinement seul », dans les Pyrénées, précisément au-dessus de Luchon, dans le Port de Balès que, coïncidence, je visitais en auto au moment où je lisais ce livre.

Blaise Pascal

C’est une vieille connaissance que j’eus l’occasion de côtoyer autrefois du côté de Port-Royal lorsque je randonnais à vélo en vallée de Chevreuse.
Il s’appelle Pascal, à l’aise Blaise : « Il n’avait pas peur de la souffrance. Selon lui, souffrir était le lot de tous. L’homme est un être naturellement malade. Plutôt que d’occulter cette nature, il fallait l’assumer, pour ce faire, quoi de mieux que de parcourir les routes de France et de Navarre à la seule force des mollets ? »…
« Si Pascal pédalait, c’était pour perdre pied, rêver, méditer, communier avec ces paysages grandioses l’encerclant – et avec Celui qui en est la cause. Voilà pourquoi Pascal est heureux pendant qu’il escalade le Port de Balès. Il sait qu’un ordre préside à cette douleur qui lui brûle les cuisses … grimpant, souffrant, Pascal avance solitaire et joyeux vers ce Dieu qui l’attend. »
Sauf, et cela est arrivé à tous ceux qui, ahanant, luttent contre la pente, il est rejoint et laissé sur place par un cycliste surgi de nulle part : certains le surnomment l’aigle de Sils-Maria, vous aurez reconnu Nietzsche en stage d’altitude dans le col pyrénéen emprunté par le prochain Tour de France.
« Ne sais-tu pas que Dieu est mort ? Ne sais-tu pas que depuis que nous l’avons tué, il n’y a plus d’ordre, plus rien de sacré ? Nous avons destitué Dieu. Nous devons inventer de nouveaux jeux sacrés. C’est pour cela que je participe au Tour … », ainsi parla Zarathoustra qui se mit en danseuse et déposa Pascal !
L’idée germa bientôt dans l’esprit de Blaise : « La vie sans Dieu est une vie de misère. Mais Dieu ne peut plus être la solution. Quoi de mieux que la grande messe de juillet pour remplacer la religion ? » Une bonne nouvelle pour Jean-Paul Sartre désigné pour être le directeur sportif de l’équipe de France.
Nietzsche aurait pu s’entraîner près de Sorrente sur les pentes du Vésuve. Les Grecs, eux, ont établi leur camp de base en Sicile, sur les flancs de l’Etna. Duel au-dessous du volcan, Socrate à Platon : « Ne crois-tu pas que philosopher c’est apprendre à mourir ? », démarrage d’Aristote : « Philosopher, c’est apprendre à gagner ! » Ironie de l’histoire du cyclisme, la vraie : Guillaume Martin remporta une étape du Tour de Sicile … au sommet de l’Etna (un « cratérium » me souffle Blondin).
Ça promet sur les routes du Tour qui approche. En attendant, Altich remporte le Tour des Flandres « au terme d’une course d’école ».
La seconde moitié de « Socrate à vélo » raconte les péripéties de ce Tour si particulier qui suit exactement l’itinéraire de la grande boucle de 2017, on n’a même droit aux commentaires en direct des reporters de la télévision.

Altich et Anquepil 1

J’accuserais presque Guillaume Martin de crime de lèse-majesté en privant pour une seconde « Anquepil » du maillot jaune, à l’issue de la première étape contre la montre remportée, à la surprise générale, par Bradley Russell … fusion de deux philosophes britanniques qui se querellaient pour une question d’idéalisme.
Pour le reste, je vous abandonne à la lecture de son Socrate à vélo pour savoir si un des prestigieux vélosophes sera vêtu de jaune sur les Champs-Élysées.
Á quand un championnat de France des vélosophes avec Bernard-Henri Lévy, les deux Raphaël Glucksmann et Enthoven, Michel Onfray et … Jean-Claude Michéa, jubilant clin d’œil à son père Abel, truculent journaliste sportif qui me régalait avec ses « histoires du Tour contées à Nounouchette » dans le Miroir du Cyclisme.
Nul doute que si Guillaume Martin avait été mon prof en terminale, les cours de philosophie m’auraient semblé moins austères. « On ne peut penser qu’assis » (sur la selle ?) prétendait Flaubert. « Seules les pensées que l’on a en marchant valent quelque chose » contestait Nietzsche. « L’enfer c’est les autres » affirmait Sartre le surprenant directeur sportif des vélosophes tricolores.
Au bon temps des Tours de France de mon enfance disputés selon la formule des équipes nationales, j’avais une affection particulière pour les « coureurs régionaux », les gilets (sans maillots) jaunes de l’époque, encore que l’un d’eux, un montluçonnais fils d’immigré polonais, du nom de Roger Walkowiak, réussit l’exploit de ramener la toison d’or au Parc des Princes en 1956.

Walkowiak

La presse qui méprisait un peu les « premiers de corvée », ces « sans grade » et « porteurs d’eau » pas assez bling-bling, répandit péjorativement la notion de « Tour à la Walkowiak » pour désigner une victoire inattendue voire chanceuse échappant aux favoris. Le grand historien du cyclisme Pierre Chany remit en place ses confrères : « Il s’agit là d’une interprétation très fantaisiste des faits, d’un détournement de vérité et disons-le d’un abus de confiance … Il nous restera le souvenir d’une course riche en rebondissements pour les Gaul, Bahamontès, Nencini, Debruyne, Bauvin, Ockers, Forestier et Poblet qui durent se contenter de satisfactions secondaires. Leur seule présence accréditait la qualité de ce que l’ignorance s’obstine à minimiser. » Antoine Blondin, qui le qualifia, avec son sens de la formule, de « poujadiste égaré dans le Bottin mondain », abondait : « Sa victoire régularise une situation de fait. Walko était le plus courageux, le plus constant, le mieux portant. » Cela dit, le valeureux Roger souffrit jusqu’à sa mort récente de cette défiance et ce manque de considération à son égard.
Pour poursuivre ce billet, j’ai envie de prendre le sillage de Michel Dréano, le valeureux « régional de (mon) étape » littéraire. Pour être plus exact, je devrais plutôt lui ouvrir la route puisqu’il a souhaité que je préface son florilège de poèmes*** dont la parution est reportée à l’automne (chaque lecteur devrait tenir son pangolin en laisse au passage des champions !).
Question bagage technique (pour reprendre l’expression d’Audiard dans la savoureuse leçon de sprint sur piste enseignée par Gabin dans « Rue des Prairies ») universitaire, Michel soutient la comparaison (haut les mains aux cocottes) avec Guillaume Martin puisqu’outre quelques certificats de licence littéraire, il est titulaire d’un master 2 en sociologie et anthropologie des migrations.

Michel Dreano

Question « vélo pur », sa notoriété beaucoup plus modeste n’a pas dépassé les vallonnements du plateau de Rohan dans le Morbihan que, dans son enfance avide, il parcourait sur une vieille bécane de femme datant de la dernière guerre, à défaut du vélo promis par sa mère qu’elle ne lui offrit jamais.
Mais le môme Michel avait du tempérament et pour épater les copains qui le badaient avec leur belle monture, il les flinguait dans les raidards, un peu comme les « vedettes du cru » qui faisaient rendre grâce aux cadors nationaux dans les courses de pardons, du côté de Camors et Ploerdut.
Une autre fois, sur les routes du Bourbonnais chères à René Fallet, était-ce la proximité de Vichy, il « éparpilla façon Nietzsche dans le Port de Balès » un cycliste allemand arrogant avec sa clinquante machine équipée « tout Campa » (gnolo).
Qui sait s’il ne nous surprendrait pas dans un championnat de France cycliste des poètes et slameurs (il en existe bien un pour les prêtres et les livreurs de journaux !). Le romancier René Fallet détient bien « le record du monde de l’heure des écrivains de plus de 40 ans dont le prénom commence par un R », établi au vélodrome de Vichy !****
Á défaut de la rondeur de son coup de pédale, je fus conquis, il y a quelques années, par la verve poétique de Michel Dréano. Il est vrai que sa chanson Vieil encrier à l’encre violette possédait les atours pour me séduire ! Le souffleur de vers venait de m’inoculer son virus.

1- couverture dessins sierra tecnic

Son prochain recueil s’intitule Et lâchez les hirondelles… Comme un cri de libération des poètes, quoique ma déformation d’esprit vélocipédique m’oblige à vous signaler que l’Hirondelle fut le nom de marque attribué à la première bicyclette fabriquée par l’ancienne manufacture des Armes et Cycles de Saint-Étienne. C’est parce qu’ils faisaient leurs rondes sur ce modèle de cycle, que jusqu’à une époque pas si lointaine, on surnommait hirondelles les représentants de la maréchaussée.
Mon régional de l’étape littéraire aurait pu briguer tout aussi bien une sélection dans l’équipe de l’Ouest, par sa filiation à des Bretons du nord du Morbihan, ou dans la formation des titis de Paris-Ile-de-France, lui qui avoue : « Peut-être n’est-on jamais que d’un seul pays, celui de son enfance… Mon pays c’est « la zone ». Un entre-deux géographique entre Paris et sa banlieue, un espace libre, aujourd’hui avalé par le périph’… ».
Les organisateurs n’étaient pas toujours pointilleux, ainsi une année, le fantasque Alsacien Roger Hassenforder se retrouva au milieu des « p’tits gars de l’Ouest » !
Michel est un artiste complet : poète, écrivain, chanteur slameur, cinéaste, il est compétitif sur tous les terrains. « Mon régional » est un porteur d’haut le verbe !
Profondément humaniste, il aime les gens. Comme je narre l’exploit de Néné la Châtaigne dans Milan-San Remo, il nous raconte les tribulations de Momo de Gennevilliers qui ne « marchait » pas qu’à l’eau claire.
« Étameur de rimes », il s’invente des fidélités de ra-comptoir avec un soudeur à l’amitié, un pêcheur de compliment, un cracheur de feu follet.
Peut-être, aurait-il pu croiser, dans sa jeunesse, au pays de la ronde des Korrigans, « le farfadet de Pluvigner » alias Jean-Marie Goasmat.
Qui sait si dans mon délire, il n’aurait pas trinqué avec le « vigneron de Cabasse », le « berger de Manosque », le « facteur de Vierzon », surnoms de valeureux coureurs***** qui animèrent les Tours de France d’antan, ainsi qu’avec Antoine Blondin qui consacra une chronique épique L’Iliade et Le Dissez à propos d’une échappée fleuve de l’ancien facteur parisien.
Sa muse surréaliste l’amène, quand il se dore à la Goutte d’Or, à nous parler de Poulidor, Suzy Solidor, Albator et Dark Vador, château de Chambord et théâtre Mogador ! Ça vaut bien un maillot bouton d’or, non ?
J’aurai l’occasion de vous vanter toutes les facettes de l’artiste lors de la sortie de son livre. Aujourd’hui, dans ce billet-étape de transition entre mes évocations des Tours de France 1950 et 1960, j’avais envie de vous offrir son regard anecdotique mais lucide sur la chose cycliste.
Artiste engagé, curieux des questions sociétales, il ne pouvait pas être indifférent au tremblement de terre qui secoua la planète vélo lors du Tour 1998 : comme à tous les séismes, on lui donna un nom, (l’affaire) Festina !
Michel a coécrit Á mon insu, une chanson réquisitoire contre une forme institutionnalisée de dopage, quoi qu’empreinte d’une certaine tendresse. La voici interprétée par Marc Havet, une sorte de « fou chantant du XXIème siècle » :

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« Á mon insu de mon plein gré
J’ai commencé à pédaler
Sur la p’tit’ rein’ de mon enfance
Avec grand-père on s’en allait
Dans la campagne on pédalait
Et on rêvait du Tour de France

Á mon insu de mon plein gré
Avec grand-pèr’ j’ai continué
Les randonnées dans la montagne
Il me parlait de Bartali
Des exploits de Fausto Coppi
Et des critériums de Bretagne

Á mon insu de mon plein gré
J’ai commencé à m’entraîner
Après l’école et le dimanche
Et quand j’ai pu participer
J’ai gagné mon premier trophée
Vainqueur de la boucle d’Avranches

Á mon insu de mon plein gré
On m’a choisi comme équipier
Pour courir dans le Paris-Nice
J’ai fait mes class’ dans le p’loton
Et pour mériter mes galons
C’ que j’en ai fait des sacrifices

Á mon insu de mon plein gré
Course après course et sans moufter
J’en ai bouffé des kilomètres
Et des dopants par tous les bouts
Cachets piquouz’ vraiment c’est fou
C’ que le docteur a pu me mettre
e
Á mon insu de mon plein gré
Pour courir j’ai tout accepté
Et je suis bon pour le cim’tière
Pourtant je m’ souviens c’était beau
Quand on allait fair’ du vélo
Dans la montagne avec grand-père »

Grinçante satire où le piano devient vélo et le chanteur un grimpeur dopé presque à bout de souffle !
Ce n’est pas ici la tribune pour faire le procès du dopage, nous savons qu’aucun coureur ne gagna un Tour de France à l’eau plate.
D’ailleurs, comme l’iconoclaste Christian Laborde le clame haut et fort, le premier mort du dopage fut le lutteur Milon de Crotone, au VIème siècle avant Jésus-Christ. Les questions d’argent existaient déjà, les athlètes étant payés par la cité dont ils défendaient les couleurs.
Au fait, cher Guillaume Martin, Nietzsche aurait-il accepté le dopage ? « Sa pensée est dangereuse, parce que complexe. La doctrine du surhumain pourrait inclure le dopage : pourquoi l’homme qui voudrait s’augmenter ne pourrait-il le faire avec des éléments extérieurs ? J’ai cherché à discréditer cette idée en réinterprétant Nietzsche, en disant que le surhumain était plutôt quel¬qu’un de « renaturalisé », un humain doté d’une éthique de la noblesse… L’inverse du dopage. » Une réponse de Normand !
Tout en traitant la même problématique, Michel Dréano, décline d’autres vers de contact à la mémoire du Cycliste inconnu****** qui ne franchit jamais l’arc de triomphe, les voici interprétés par le compositeur Jacques Déljéhier  (maquette d’enregistrement) :


« Dans le p’loton j’étais r’péré
Comm’ gars correc’ et régulier
Le vrai mulet, bon équipier
Toujours fidèle, sympa-tonique
Se sacrifiant dans les classiques
Pour les ténors et les patrons
Les embusqués du peloton
Les accros de l’endomorphine
Chargés d’érythropoïétine…

Au cycliste inconnu, je dédie cette chanson là
Lui qu’on n’a jamais vu jamais gagner quoi que ce soit

Moi le pot belge, la cortisone
L’insuline, la testostérone
J’y touchais pas car j’avais peur
De m’exploser bien avant l’heure
Et puis un jour ben j’ai craqué
C’était couru j’m’y attendais
Alors là j’ai tout balancé
Á Miroir Sprint, à la télé
Pour me r’fair’ un’ virginité…

Au cycliste inconnu, je dédie cette chanson là
Lui qu’on n’a jamais vu grimper le col d’Envalira

J’ai jamais pu recommencer
Á m’sentir bien dans mes cale-pieds
Et la P’tit’ Reine de mon enfance
Moi le forçat du Tour de France
Au septième ciel m’a expédié…
Et tout là-haut, j’vois les nouveaux
Les flambeurs et les arrivistes
Qui font leur petit tour de piste
Qui font leur petit tour de piste… »

Je dédie ces lignes aux « coureurs régionaux » qui, dans ma jeunesse, me faisaient vibrer par leur courage et leur panache. Je me souviens d’Armand Audaire, Ugo Anzile, Jean Dacquay , Désiré Letort de Plancoët, Francis Siguenza dit Zig-zag, d’Albert Dolhats dit « Bébert aux gros mollets », Joseph Thomin, Bernard Quennehen, Raymond Elena, Jean Bourles, Roger Chaussabel, Eugène Letendre …

Audaire

DolhatsUgo Anzile

Humbles fils de paysans, d’ouvriers ou d’immigrés espagnols et italiens. Quizz : certains gagnèrent une étape du Tour et enfilèrent même le maillot jaune, l’un d’entre eux accrocha la lanterne rouge à sa selle, synonyme de dernière place et d’impact médiatique pour les contrats de critériums. Beaucoup ont été ou sont encore d’alertes octogénaires (voire plus), preuve que le cyclisme peut conserver.
L’histoire du Tour de France est peuplée d’un véritable bestiaire propre à inspirer quelque poète ou fabuliste : la Perruche Jacques Marinelli, le Taureau de Nay Raymond Mastrotto, un Coq de Fougères Georges Groussard une Souris Benoît Faure, une Puce du Cantal Lily Bergaud, un Biquet Jean Robic, des Aigles de Tolède, d’Adliswill … et de Sils-Maria !
Magie du Tour : pour immortaliser sa maman, Michel Dréano la mit en scène pour la photographier une dernière fois, sur son pliant, regardant passer les coureurs à Gueltas, modeste village du Morbihan, berceau de sa famille paternelle.

Tour 1948 à Josselin

tour1927 passage en bretagne

Dans les ronces et épines que son nom désigne étymologiquement en breton vannetais, Dréano cultive des roses (ou des œillets de poète ?). Parisien d’adoption, usager des pistes cyclables de la capitale, il a collaboré également à l’écriture d’un bel hommage à la « petite reine »******* :

« Ah ! le vélo des beaux jours
Qui va finir son grand tour
Il est bientôt arrivé sur les Champs-Elysées
Des cols des Alpes jusqu’aux Landes
Il a écrit sa légende
Roul’, roul’ roul’ la petite reine a bien grandi
Rein’ de Paris

Le p’tit facteur part pédaler tout’ la journée
Alors que l’hirondell’ va bientôt le doubler
Il a d’la glu U dans les mollets…

Ah ! le vélo des beaux jours
Qui va finir son grand tour
Il est bientôt arrivé sur les Champs-Elysées
Des cols des Alpes jusqu’aux Landes
Il a écrit sa légende
Roul’, roul’ roul’ la petite reine a bien grandi
Rein’ de Paris

Le livreur noir a failli s’faire écrabouiller
Après l’ feu roug’ pour un refus d’priorité
Faut livrer chaud oh dans ce boulot !

Ah ! le vélo des beaux jours
Qui va finir son grand tour
Il est bientôt arrivé sur les Champs-Elysées
Des cols des Alpes jusqu’aux Landes
Il a écrit sa légende
Roul’, roul’ roul’ la petite reine a bien grandi
Rein’ de Paris

Le bobo qu’a mal au dos sur son vélo
Ne sortira que s’il est sûr d’la météo
Jouer l’hidalgo et manger bio

Ah ! le vélo des beaux jours
Qui va finir son grand tour
Il est bientôt arrivé sur les Champs-Elysées
Des cols des Alpes jusqu’aux Landes
Il a écrit sa légende
Roul’, roul’ roul’ la petite reine a bien grandi
Rein’ de Paris »

Vélo, boulot, prolo, écolo, bobo, bio, et hidalgo … avec les voix de Roger Pierre et Jean-Marc Thibault et les réclames de Georges Berretrot, cela a un p’tit air d’hymne des 6 Jours de Paris dans l’ancien Vel’ d’Hiv’.
« Il faut jouer pour devenir sérieux », c’est Aristote qui le dit.
Allez Martin ! Vas-y Dréano !

*http://encreviolette.unblog.fr/2018/03/16/vas-y-lormeau-les-forcats-de-la-route-a-la-comedie-francaise/
** L’Échappée de Lionel Bourg (éditions de l’Escampette)
http://encreviolette.unblog.fr/2015/02/11/lionel-bourg-sechappe-avec-charly-gaul/
*** Et lâchez les hirondelles … de Michel Dréano (éditions Toubab Kalo)
**** anecdote réelle tirée du livre Vélo de René Fallet (collection Idée fixe)
***** surnoms attribués respectivement aux anciens champions du Tour Jean Dotto, Édouard Fachleitner et Jean-Claude Meunier
****** Au Cycliste inconnu, paroles de Michel Dréano musique de Jacques Déljéhier
******* Vive la petite reine (Michel Dréano-Guenael Louer-Julia Paris) dans le cadre des ateliers d’écriture de Claude Lemesle)

Publié dans:Coups de coeur, Cyclisme |on 1 août, 2020 |Pas de commentaires »

Fête des Mères 2020

C’est aujourd’hui la fête de toutes les mamans.
Débarrassons-nous d’abord de cette assertion selon laquelle le maréchal Pétain en serait à l’origine. La mythologie grecque célébrait déjà Rhéa, la mère de Zeus, au printemps.
En France, le village d’Artas, en Isère, revendique être le berceau de la fête des Mères. En effet, le 10 juin 1906, à l’initiative de Prosper Roche, fondateur de l’Union fraternelle des pères de famille méritants d’Artas, une cérémonie fut organisée en l’honneur de mères de familles nombreuses. En cette occasion, il décerna un diplôme de « Haut mérite maternel » à deux mères de neuf enfants. Ce jour-là, on pouvait fredonner de manière certes irrévérencieuse (compte tenu des « activités » du héros de la chanson) : Prosper Yop la boum, c’est le chéri de ces dames !!!
En 1918, la ville de Lyon célébra une « Journée des mères » en hommage aux mamans et aux épouses qui ont perdu leurs fils ou leur mari pendant la Première Guerre mondiale.
On assista, en 1920, à une timide tentative d’organisation par les municipalités d’une fête des mères de familles nombreuses. Finalement, c’est le 20 avril 1926 que la fête des Mères obtient une véritable reconnaissance officielle. Le gouvernement d’Aristide Briand la qualifie de « Journée des Mères de Familles nombreuses. » Des médailles de la Famille Française leur sont remises solennellement pour témoigner la reconnaissance de la Nation.
En 1942, le maréchal Pétain (le voilà !) reprend cette célébration en lui donnant une signification quasi liturgique à travers un message à la TSF (la radio d’avant le transistor !) : « Vous seules, savez donner à tous ce goût du travail, ce sens de la discipline, de la modestie, du respect qui font les hommes sains et les peuples forts. Vous êtes les inspiratrices de notre civilisation chrétienne ».
Après guerre, la loi du 24 mai 1950 indiquera que « la République française rend officiellement hommage chaque année aux mères françaises au cours d’une journée consacrée à la célébration de la « fête des Mères » », organisée par le ministre chargé de la Santé avec le concours de l’Union nationale des associations familiales (UNAF). Elle en fixe la date au dernier dimanche de mai (sauf si cette date coïncide avec celle de la Pentecôte auquel cas elle est repoussée au premier dimanche de juin), et prévoit l’inscription des crédits nécessaires sur le budget du ministère.
Je sacrifie, chaque année, à cette tradition, en la célébrant dans cet espace, d’une manière ou d’une autre, avec tendresse toujours et parfois humour, ainsi lorsque j’avais évoqué les colliers de nouilles* amoureusement tressés par les chers enfants lors d’ « activités d’éveil ».
Cette année, ne voyez-là aucune conséquence du confinement, j’ai choisi d’effectuer quelques révisions, notamment à l’intention des nouveaux ou récents lecteurs, en republiant les deux billets que j’avais consacrés, en 2014, à une maman que j’ai bien connue : la mienne !
Elle est partie il y a vingt ans au tournant du nouveau siècle. J’ai beaucoup pensé à elle ces temps-ci et vous en ai même parlé de-ci de-là en écho à certains moments de la crise sanitaire que nous traversons.
Bonne fête là-haut ma tendre maman ! Voici qui elle était :
http://encreviolette.unblog.fr/2014/05/14/gilberte-coffin-ma-chere-et-tendre-maman-epoque-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2014/05/19/gilberte-coffin-ma-chere-et-tendre-maman-2/

Maman JP et JM blog

* http://encreviolette.unblog.fr/2008/05/25/fete-des-meres-et-collier-de-nouilles/

Publié dans:Coups de coeur |on 7 juin, 2020 |Pas de commentaires »

Mon confinement J+10 … avec l’assistance de Cavanna

Chers lecteurs, dans mon précédent billet, je vous ai fait partager mes états d’âme, avec mes mots maladroits mais sincères, en cette période de confinement.
http://encreviolette.unblog.fr/2020/03/23/mon-confinement-j8/
Comme le virus, la désinformation, la bassesse, l’ignorance, la bêtise humaine en somme, se propagent à une vitesse vertigineuse sur les ondes. Quelque part, j’y participe peut-être. J’essaie, seulement, en rassemblant mes souvenirs, de les mettre en perspective. Parmi eux, j’ai exhumé L’An 01, le brûlot de Gébé, une de ces grandes figures de Hara-Kiri et du « vrai » Charlie-Hebdo, celui des années 70.
Aujourd’hui, la « petite Virginie », oui celle qui assista Cavanna dans les quinze dernières années de sa vie, m’a envoyé un précieux cadeau : une chronique de Cavanna parue dans le Charlie Hebdo n°455 en date du 7 mars 2001.
Je m’empresse de vous la faire partager avec son accord, et comme elle me dit avec humour : « Cavanna ne nous en voudra pas « !
Vous savez toute l’admiration que je voue à ce Rital, amoureux de la langue française et magnifique penseur sur toutes les questions sociétales qui agitent la planète. Voici donc un éditorial d’aujourd’hui écrit … hier (il y a 19 ans presque jour pour jour) :

Les bûchers de l’Inquisition
Quand des maladies jusqu’à ce jour inconnues, telle la « vache folle, le sida, l’Ebola, la « maladie du légionnaire » ou les hépatites virales nous tombent soudain sur le poil, nous frémissons d’horreur et de trouille, mais, en même temps nous nous disons que ce sont des conséquences de la vie moderne, en quelque sorte des rançons du progrès, liées, on ne sait trop comment mais on trouvera, suffit de chercher, aux formidables changements survenus dans la vie collective du fait des bouleversements dus à la technique, à l’abondance, au confort. Ce sont, en quelque sorte, les marques négatives de la grande marche en avant, les preuves que le progrès avance à pas de géant. Simplement, on avance tellement vite qu’on ne pouvait pas prévoir les scories inévitables. D’abord aller de l’avant, on fera le ménage après.

Mais quand revient nous défier une des grandes terreurs des siècles passés, un de ces cataclysmes moyenâgeux depuis longtemps oubliés ou passés à l’état de curiosité horrifiante dans les manuels d’histoire, on s’insurge . « Là, c’est pas juste !» La fièvre aphteuse, tu te rends compte ? Pourquoi pas la peste, la lèpre, la goutte, le cholera, la vérole, la tuberculeuse ?
Au fait, elle revient, la tuberculeuse. La vérole aussi.

Quand j’étais gosse, juste avant 1940, nos manuels scolaires, un peu vieillots il est vrai, comportaient des chapitres mettant en garde contre la tuberculeuse (dormez la fenêtre ouverte, ne crachez pas par terre etc.) et contre la fièvre aphteuse. La France y était encore traitée comme un pays essentiellement voué à l’agriculture, les dictées parlaient du gai laboureur, du forgeron du village, des animaux utiles qu’il faut protéger, tout ça, tout ça… je revois encore le paragraphe en caractères gras énonçant impérativement que tout cas de fièvre aphteuse, et même tout simple soupçon, devait être immédiatement déclaré à la mairie, le village isolé, le troupeau abattu et des tas d’autres précautions prises dont je n’ai pas gardé le souvenir.

Vint la vaccination. On avait identifié le virus, on savait comment l’empêcher de nuire, on s’y mit on vaccina. Les résultats furent immédiats. La terreur du terrible mal qui vous tombait dessus sans prévenir et ruinait des régions entières disparut. L’éleveur ne vécut plus avec cette angoisse permanente au cœur. Si bien que, passé quelques années, on décida que la maladie n’existait plus, que le vilain virus était à tout jamais « éradiqué » et que, cela étant, on serait bien bête de continuer à vacciner, chose qui coûte des sous. Et voilà !

« Eradiquer » est un mot menteur. Il suggère un anéantissement, la disparition absolue d’une certaine catégorie d’êtres. C’est peut-être le terme adéquat dans le cas des dinosaures. (Et encore ! Si un brin d’ADN de dinosaure peut être retrouvé et artificiellement réactivé par un biologiste farfelu, pourra t’on encore parler d’éradication ?) Un vaccin même massivement employé, même si aucun sujet n’y échappe, ne peut que protéger préventivement lesdits sujets contre l’invasion du virus (ou de la bactérie). Le virus trouve porte close et, donc, n’insiste pas. Le sujet est protégé. Le virus, en tant qu’espèce, n’a pas disparu pour autant. Il reste dehors mais il continue à exister en tant que spore, provirus, ou sous quelque forme de latence que ce soit. Peut-être même continue-t-il à sévir en toute virulence dans quelque lointaine vallée perdue dont le progrès, sous la forme du tourisme ou du commerce, le fera sortir un jour ou l’autre… Encore une fois, le vaccin ne « tue » pas comme, par exemple, un insecticide. Il protège individuellement, faisant de chaque vacciné une forteresse. Il ne détruit pas l’ennemi qui continue à rôder à l’extérieur.

Bien sûr, si tous les sujets susceptibles d’être contaminés sont vaccinés, le virus ne trouvant plus de support où se reproduire, va, théoriquement, dépérir en masse. Ce qui ne signifie pas forcement mourir, disparaitre en tant qu’espèce. Encore une fois, il peut « hiberner » en une quelconque forme de latence, d’où il pourra ressurgir en pleine virulence à la moindre occasion favorable.

Pourquoi a-t-on supprimé la vaccination obligatoire ? Par économie. La sale bête n’était-elle pas « éradiquée » ? En fait, on acceptait de prendre un risque. On estimait seulement, on voulait croire, que ce risque était voisin de zéro. C’était économiser dix sous pour prendre le risque de perdre des millions, mais ce risque était si mince, n’et-ce pas… Et voilà, le risque si mince s’est révélé numéro gagnant ! Gagnant à l’envers.

La vaccination est une assurance contre la maladie. Ce que l’assurance automobile est contre le risque d’accident. Qui contesterait l’utilité de l’assurance automobile, laquelle, d’ailleurs, est obligatoire ? Pourtant, là, le coût grève sérieusement le budget. L’assurance du camion pèse sur le prix de revient des moutons à transporter. Ô sainte rapacité, qui, pour rabioter dix ronds, conduit à risquer de tout perdre !

Et donc les bûchers à la noire et puante fumée flambent, sinistres, dans la nuit anglaise. Vision terrible, qui fait penser à l’inquisition. Tous ces êtres vivants massacrés pour rien… Là comme en d’autres catastrophes, on n’en parle qu’en termes de perte financière. Pas un mot de pitié pour l’abominable sort de ces vies qui ne sont que kilos de viande, que marchandise à suer du profit.

Savez-vous que je ne puis plus, de la fenêtre du train, voir un mouton au pré, un troupeau de vaches, sans que mon élan vers le bonheur bucolique soit immédiatement scié par le rappel : « condamnés à mort ». Car, c’est ce qu’ils sont, des condamnés à mort, de la viande sur pied, tous, tous, la gentille meuh-meuh qu’on montre au petit enfant, le mouton mignon, le porcelet si drôle… Des condamnés à mort, des condamnés à grossir vite, vite pour mourir cite, vite, et remplir nos panses. Oh, merde, pourquoi ai-je cette peste en moi ? Pourquoi ne puis-je, comme un Chirac, arpenter, tout sourire faux-cul aux dents, les allées du Salon de l’agriculture et flatter les croupes bien peignées sans que me hantent ces mots : « condamnés à mort » ? leur seule raison d’être tolérés, c’est leur mort future …

Quand encore, par la connerie et la rapacité des hommes, cette vie, cette mort, ne sont pas gaspillées en vain ! La télé nous déverse à l’heure du repas à même le tapis de la salle à manger, les bennes d’où croulent les cadavres entassés qui vont partir en fumée pour rien…

Blair gueule, ai-je lu, contre la course à la « productivité » des grandes surfaces. Qu’en termes galants… La « productivité », la concurrence furieuse, bref, la course au profit, à la puissance et au monopole, là comme ailleurs, sont le moteur. Derrière l’idyllique vision du monde que nous projette à jet continu la pub obsessionnelle, il y a la crasse, le sang, la merde, le mépris de la vie, la réduction de la planète à n’être qu’une usine à production forcenée en même temps qu’un Luna-park, éclaboussant de clinquant et tonitruant de gaieté préenregistrée.

L’Europe, affolée, « prend des précautions », l’Aïd el Kébir ne se fera pas à la maison. On sait très bien que toute interdiction suscite le désir de la tourner. Frauder devient un sport excitant. Préparons-nous à voir, de la fenêtre du TGV, au lieu des gentils moutons, les mêmes mais flambant dans la fumée des bûchers.

Avec mes remerciements et mon amitié à Virginie Vernay

Cavannablog25copie

Photographie de Encre violette (mai 2009)

Publié dans:Coups de coeur, Ma Douce France |on 25 mars, 2020 |2 Commentaires »

Forza Italia contre le coronavirus !

Mes plus fidèles lecteurs savent mon amour pour l’Italie que je leur ai fait largement partager avec l’évocation de mes lumineux séjours à Rome et en Toscane, mais aussi ma rencontre avec Don Camillo, le curé de Brescello, mes visites, passion du vélo oblige, à Castellania le village du Piémont où repose Fausto Coppi, en Lombardie, sur les hauteurs du lac de Côme, à la petite chapelle Madonna del Ghisallo dédiée aux coureurs cyclistes.
Effets collatéraux (et je le reconnais bien subalternes) de l’épidémie du coronavirus, la saison de cyclisme est d’ores et déjà amputée de ses plus beaux fleurons : la Primavera Milan-San Remo, les Strade Bianche autour de Sienne, et probablement le Giro (Tour d’Italie) sont annulés ou reportés.
Le romancier René Fallet dans une délicieuse déclaration d’amour au Vélo, écrivait : « Quand le Tour (de France) ne part pas, les catastrophes sont à la porte ! Il ne se disputa pas, en effet, lors des deux guerres mondiales, et c’est près d’un millier de coureurs, parmi lesquels trois anciens vainqueurs du Tour Lucien Petit-Breton, Octave Lapize et François Faber, qui firent le sacrifice de leur vie lors de la boucherie de la guerre 1914-1918.
À l’occasion de l’épisode de guerre sanitaire contre le coronavirus, je profite de mon confinement en mon domicile pour témoigner mon profond attachement et mon empathie au peuple italien déjà frappé dramatiquement dans un passé récent avec des tremblements de terre.
475 d’entre eux nous ont quitté dans la seule journée du mercredi 18 mars. Mais, exemplaires, imaginatifs et solidaires devant la terrible épidémie qui dévaste la péninsule, plutôt que la mort sociale, nos voisins ont choisi d’ouvrir leurs fenêtres et balcons et de chanter à tue-tête en résistance à la mise en sommeil de leur pays.
Admirable et émouvant ! Bien que n’ayant aucune racine transalpine, encore que les Normands détinrent le duché de Naples aux XIème et XIIème siècles, l’émotion m’étreint toujours à l’écoute de l’hymne Fratelli d’Italia entonné avec ferveur par joueurs et public, notamment lors des rencontres sportives.
Cette fois, c’est un immense concert qui a retenti à travers la péninsule pour conjurer le sort accablant.

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Même les chiens font preuve de patriotisme. Revêtus des couleurs du drapeau national, certains acceptent volontiers, attestation au museau, d’être l’alibi pour les promenades de leurs maîtres.

https://twitter.com/Namhao/status/1240172650254778368

Face à cette réjouissante communion d’esprit et de cœur, je me demandais ce que nous les Français (« des Italiens avec un mauvais caractère » disait Malaparte) pourrions chanter s’il nous prenait d’imiter nos amis transalpins.
Plutôt que La Marseillaise, j’opterais pour Ma France de Jean Ferrat, ce qui constituerait au passage un bel hommage au chanteur poète qui nous a quitté, il y dix ans pratiquement jour pour jour.

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Comme certains esprits grincheux (pas vous bien sûr) trouveraient possiblement mon choix trop subversif, je me rabattrais sur Amour, une tendre chanson consensuelle (ici remixée) de Mouloudji dont on entend, étonnamment quelques extraits dans certaine publicité, actuellement, sur les antennes.

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Le hasard veut que pour écrire ce message de sympathie, j’ai interrompu ma lecture de poèmes d’un ami artiste en vue de rédiger la préface de son futur recueil.
Incidemment, je suis tombé sur un texte* qui trouve ici quelque résonance.

« À Rome le soir les hirondelles
Picorent des petits biscuits

Puis chacune d’elles déploient ses ailes
Alors on entend leurs cuis-cuis

Quand la nuit les surprend elles piquent
Sans crainte les fils électriques
Elles en voltigent de bonheur

Elles en voltigent de bonheur
Comediante, tragediante !

Oyez !

Elles survolent les banlieues
Les forêts et les prés
Là où fleurit l’œillet

Qu’on nomme de poète
Et voilà qu’il est tout chose

Ce rimeur quand l’oiseau

Chante sous sa fenêtre, chante sous sa fenêtre
Comediante, tragediante !

Oyez !
Faut croire que ça lui inspire

Sous le pont des Soupirs

Une mélodie qui l’amadoue

When in Rome do as romans do
Mais l’hirondelle n’est pas colombe
Et Colombine est une bombe
Comme Gina Lollobrigida
Et Ekberg Anita
Comediante, tragediante !
Oyez !

Si l’éclipse assombrit le ciel
L’hirondelle fait bien le printemps
Et se transforme en ménestrel

De bel canto nous enchantant

De ses mélopées contractuelles
Alors on rêve aux demoiselles
Qui nous sifflent sous les platanes
Qui nous sifflent sous les platanes
Comediante, tragediante !

Oyez !
Oyez la canzone

Sur les bleues giboulées

Et quand fleurit l’œillet

Au doux printemps précoce
Toujours monte la sève
Entre Naples et Vérone
Même si l’on est cocu
Même si l’on est cocu
Comediante, tragediante !
Oyez !
Nous nous sommes tant aimés

Et nous voilà damnés

Paraît que Rome n’est plus dans Rome

Et que les villes d’Italie

N’ont plus de charme, c’est fini.

C’est fini la Dolce Vita des pantins bien déjantés
Comediante, Tragediante !

Oyez !
 »

Prenez soin de vous, chers lecteurs !

* « Là où fleurit l’œillet », poème de Michel Dreano , avec son aimable autorisation

Publié dans:Coups de coeur |on 19 mars, 2020 |1 Commentaire »

Clôde Seychal et Solveig Gernert « sur la pointe des pieds » à La Bastide du Salat

Dans un récent billet, je vous avais fait part de mon heureux étonnement devant le foisonnement de manifestations culturelles, d’ampleur très variée, dans les vallées du Couserans, région méconnue mais attachante du département de l’Ariège.
Foin des principes de précaution attachés à l’épidémie du Covid-19, il y a quelques jours, une trentaine d’amoureux de la chanson se sont confinés de leur plein gré, le temps d’une soirée, dans une maison du modeste village de La Bastide du Salat, pour assister au concert privé de Clôde Seychal et Solveig Gernert réunies sous le nom de ROUGE Duo, organisé à l’initiative de Patricia Damien et Philippe Morin, deux autochtones dont j’ai vanté, en d’autres circonstances, l’excellence de leur propre activité artistique*.

Flyer-A5-FB-Clôde-SEYCHAL

On se sent bien dans le chaleureux « Petit Salon Théâtre » : ici pas de discrimination sociale, tarif unique, juste quatre fauteuils moelleux en guise de places d’orchestre, sinon quelques rangées de chaises dépareillées. Quant au « poulailler », il a été relégué au-delà du mur de la propriété, ce qui eut pour conséquence, l’été dernier, de nourrir les gazettes locales avec des histoires clochemerlesques nées de tonitruants chants de coqs …
Dans le public, je relève la présence du maçon du village. C’est peut-être un détail pour vous mais pour moi ça veut dire beaucoup (!), c’est l’occasion d’un clin d’œil au chantre occitan Claude Nougaro, décédé il y a seize ans presque jour pour jour : hors sa fable sur un coq (décidément) et une pendule, sa Chanson pour le maçon constituait un magnifique et émouvant hommage à son ami et poète Jacques Audiberti.
Ce soir, je découvre Clôde au féminin : au pays où l’on se gausse des touristes d’en haut qui parlent pointu, l’accent circonflexe peut surprendre. Pure fantaisie de l’artiste, pour nous faire réagir (la preuve !), qui le mue souvent poétiquement en poisson volant ou sirène sur les affiches, flyers et pochette de CD.

sur son dos(1)

Honte à moi, je ne connaissais à ce jour que les flatulences du Glaude et du Bombé, les deux personnages de la farce rurale La Soupe aux choux imaginée par le truculent romancier René Fallet et adaptée au cinéma avec Louis De Funès et Jacques Villeret dans le rôle des deux compères de la campagne bourbonnaise.
Changement complet de registre : au coin de la cheminée, à la place de la roborative soupe paysanne, s’exhale un fumet infiniment plus délicat :
« Clôde et Solveig sont de fines maîtresses-queux mitonnant subtilement mots et notes telles deux cordons-bleus composant mets et entremets aux infinies saveurs de l’amour.
Tantôt graves et profondes, tantôt légères et piquantes, les chansons d’amour de leur duo sont toujours inattendues… mesurées et sans mesure… à peine murmurées et aussitôt ardemment soutenues.
Au menu de leur duo, aucune sauce synthétique, simplement des ingrédients à la fraîcheur parfaite et au bouquet sans-façon. »**
Plutôt que de duo, ne serait-il pas d’ailleurs plus juste de parler de quatuor tant les instruments dont s’accompagnent les deux artistes tiennent un rôle majeur dans leur prestation. Pour prolonger la métaphore gastronomique, leurs mots et notes ne mijotent pas sur un piano … de cuisson.
Avec humour, Clôde soupçonne que c’est parce qu’elle entendit maintes fois dans son enfance son père dire « je vais lui remonter les bretelles », qu’elle eut envie, à l’approche de la trentaine, de s’en coller deux sur les épaules. Ainsi, tout en chantant, elle joue de l’accordéon bisonore, pas n’importe lequel : elle a choisi la « Rolls du diato », un Bertrand Gaillard 3 rangées et 16 basses, ces détails pour faire le malin devant vous car je ne suis absolument pas connaisseur !
Clôde rêvait d’un violoncelle pour habiller ses textes. Ironie du destin, il fallut qu’elle habite un village de la Drôme provençale au nom prédestiné de Dieulefit, pour qu’elle exauce son vœu en y faisant la rencontre de Solveig Gernert musicienne allemande qui étudia le violoncelle (et le piano) au conservatoire de Cologne.
« Violoncelle, accordéon et voix en épousailles », les ingrédients de la recette étaient réunis pour que naissent des chansons d’amour.
Dans mon enfance, oui j’avoue qu’elle est lointaine (!), au Capitole de Toulouse (à quatre-vingts kilomètres de là), retentissait la voix de ténor de Luis Mariano : « la belle de Cadix a les yeux de velours » … « l’amour est un bouquet de violettes » …
Aujourd’hui, l’amour est … dans le Pré Commun, la pittoresque promenade bordée de platanes qui fait l’orgueil des Bastidiens.
Clôde et Solveig accèdent à la scène sur la pointe des pieds (c’est le titre de leur spectacle) pour nous livrer une douzaine de chansons d’amour : du beau, du bon, du bio comme on aime en Ariège, du circuit-court même puisque, pour les besoins de l’album, elles ont été enregistrées, l’été précédent, à l’étage dans le studio au-dessus de nos têtes.
Ont-ils reconnu les lieux, les mots et les notes semblent posséder un supplément d’âme et s’envolent, légers, poétiques, odorants, ainsi dans Carnet de bal :

« … Au petit matin dans la chambre les yeux collés au plafond
dans sa robe un parfum d’ambre, et l’amour à l’horizon …
Hum hum hum !
Lui dort dans sa chemise blanche le sourire de l’homme heureux
quel joli prénom Pervenche pour se sentir amoureux
Amoureux ! »

Et en moi-même, je susurre … hum hum hum !
Outre le chocolat (le bon le noir), les écureuils dans les cèdres (à La Bastide, ils grimpent aux platanes) et le café noir du matin, Clôde aime les mots et écrit tous ses textes, des gourmandises qu’elle met ensuite en bouche.
Dégustez donc Dans ma caboche, un petit bijou ciselé que l’hôte de la maison, Patricia, a désormais inscrit à son répertoire.

T’as semé dans mon ciboulot un’colonie de p’tits galets
Petit Poucet rondeur des mots sur une page de cahier
t’as semé dans mon ciboulot un’ ribambelle de p’tits chemins
et quand tout ça va prendre l’eau …
Vrai, un buvard n’y pourra rien

Depuis, sous le charme, je surprends ces petits cailloux littéraires « se chamaillant sous ma guinguette » ! C’est comme ça, peut-être, que nait un tube ?
On est en famille, c’est l’avantage de la musique au salon, Clôde n’est pas avare de confidences et nous fait partager un coin de jardin secret :

Sur la pointe des pieds
je me hisse
je fonds
tes habits
se défont
supplice
délicat
dans tes bras
mon cœur bat
ta badine de réglisse
dégrafe délicieuse
la fleur de mon calice
C’est … bien! “

Et c’est chaud, ce soir, à La Bastide!

« Sont beaux tu sais ces deux là
appuyés sur le mur de l’église
n’entendent pas
le temps dans le clocher … »

Bien leur fasse car le tintement des cloches à l’heure matinale de l’Angélus est devenu, aussi parfois, un sujet sensible à la campagne …
Le leitmotiv qui ouvre chaque couplet me ramène au T’as d’beaux yeux, tu sais, la réplique cultissime qu’adresse Jean Gabin à Michèle Morgan dans le film Le Quai des brumes. Avec mes références lointaines, je sens que je vais avoir droit bientôt à un cinglant … OK Boomer !
Cerise sur la croustade musicale, le duo devient trio avec la venue sur scène de Jean-Louis Gonfalone. Ce n’est pas un inconnu pour moi (ni d’ailleurs pour vous mes plus fidèles lecteurs), j’ai déjà eu l’occasion de vous parler de ce comédien, metteur en scène, « bâtisseur culturel » lors de ma visite au musée de l’Immigration pour la belle exposition Ciao Italia.
Coïncidence, c’est dans le même petit salon théâtre de La Bastide, transformé en salle de cinéma, qu’il y a quelques années, j’eus le privilège d’une projection totalement privée de son film Traces sur les spectacles historiques, fantastiques et oniriques qu’il imagina dans le décor magique des carrières de Crazannes en Saintonge romane. Il y racontait notamment l’émigration, un siècle auparavant, des jeunes carriers qui venaient de leurs villages du nord de la Vénétie.
Car je vous confie tandis qu’il accorde son ukulélé, Jean-Louis est aussi Rital d’origine. D’ailleurs, ça m’inquiète, il va nous refiler le virus … je mouche déjà !

Je fonds je fonds comm’ comm’ un sucre doux
sucre doux douceur
quand mes yeux trouvent au fond des tiens
des mots des mots des mots pétillants qui me touchent
escarmouche, escarmouche … escarmouche !

Je fonds je fonds comm’ comm’ un esquimau
esquimau soleil
quand tes yeux dans mes yeux devinent
mes maux mes maux mes maux bleus les plus farouches
escarmouche, escarmouche …

Superbe ! J’ai oublié : Jean-Louis, touche à tout (à 1 mètre quand même, principe de précaution !) généreux, passionné et passionnant, a composé la musique.
Souvenirs, souvenirs ♫ d’un temps dont on n’en possède aucun ou guère :

« Commence le voyage
ô vieillesse naissante
Je plonge dans mon corps
je cherche mon enfance
les mains qui ont couru
sur moi tout juste née
ont sur ma peau laissé
le sel de l’univers … »

Clôde, comme la regrettée Maurane, dit quelques mots sur un Prélude de (Jean-Sébastien) Bach qu’elle intitule Préliminaires pour qu’on ne la soupçonne pas de plagiat (humour). Solveig, tout naturellement, en assure la traduction dans sa langue natale.
Ne possédant aucun rudiment de la langue de Goethe, je ne saurais vous décrire ces préliminaires envisagés par Solveig mais elle apparaît tellement volubile et diserte que je regrette de n’avoir pas choisi, dans ma scolarité, l’allemand en seconde langue.
Kolossal intermède !!! Ce soir, à La Bastide du Salat, c’est open Bach (version gutturale) et happy hour, heure exquise.

« … J’ai l’envie de tes mains
de ton sabre galet
de ta langue mutine
de tes doigts qui me font
compagne désirante
quand je suis ton amante
ta chérie ta câline … »

La musique adoucit les mœurs. Me reviennent les témoignages des aïeux enregistrés dans le cadre de mes films sur la mémoire audiovisuelle du village : il y a huit décennies, à un vol de bécasse d’ici, dans les collines derrière la maison, de dramatiques combats opposèrent maquisards et troupes de la Wehrmacht. Nos peuples se sont heureusement réconciliés depuis. Je jette un regard tendre vers Solveig qui promène l’archet de son violoncelle. Plaintif ou guilleret, il souligne les états d’âme de Clôde, lyrique il s’envole parfois.
Vivement que tous les foyers de La Bastide bénéficient du wifi ! Avec ses P’tits textos, Clôde écrit une chanson d’amour 2.0.

« … Je mod’ intuitif tu short message
je fonds d’écran tu m’touches volume
je te tactile tu m’caractères
j’te coque en cuir tu m’silicones
je te bit’octet t’émoticones
je t’mms tu m’modes avion
j’te sms illimités tu m’modes avion
je te SOS tu me modes avion ?
Je t’Azerty
J’te kit mains libres ! »


J’ai comme l’impression que les amours modernes (également) finissent mal en général !
Comme Ferré et Caussimon, moi je suis du temps du tango et, ce soir, des Petits tangos d’amours mobiles Danse à l’extrême de leurs émois/ils tanguent au ciel sueur de soie/comme c’est … fragile. Et subtil : je pense à un duo surréaliste Astor Piazzolla et Jean-Sébastien Bach !
Le concert s’achève sur une autre histoire d’amour 2.0 :

« Un e-mail émaillé
aux roseurs du printemps
brusque le pas glisse le temps
peux-tu entendre l’impatience
qui me pousse à cette licence
te dire de mon cœur les tourments ? »

Orange , Bouygues et SFR n’auraient donc pas la fibre poétique ? Quelques mails plus tard …

« … Un e-mail un’chanson
mon cœur en partition
bal de juillet sous les lampions
rosée de l’aube les pieds nus
tu fredonnais je me suis tue
tu me plaisais
tu ne l’as pas su

Ah c’que tu m’plaisais ! »

Bijou d’amour, diamant littéraire, saphir sur la cire aurait-on écrit au temps du microsillon, la seule lecture à haute voix des paroles du livret d’accompagnement de l’album magnifie chaque texte ciselé par Clôde. Et lorsque les notes viennent se poser sur ses mots, elle s’accorde quelques somptueux silences pour mieux les faire respirer.
Comme dans tout bon concert qui se respecte, le public sous le charme rappelle les deux artistes qui bissent Dans ma caboche :

« Et ça m’démange et ça m’embête et ça ricoche
lalalala …
Et ça t’entête et ça t’entête dans ma caboche
lalalala … »

La soirée se prolonge en compagnie des artistes dans la cuisine autour d’un buffet de gourmandises apportées par les spectateurs.
Je tends l’oreille tout en me goinfrant des délicieux cannelés préparés par … Brigitte, l’épouse du maçon (mention légale pour les droits d’auteure !!!). À ma gauche, on papote autour des prochaines élections municipales, il est des rassemblements dangereux pour notre santé mentale … À ma droite, Clôde tente d’extorquer la recette du succès à Nicole Rieu venue en voisine. « Je suis » sans doute un des rares dans l’assistance à avoir connu son apogée artistique au milieu des seventies. Comme c’est bon de l’entendre évoquer l’époque où la petite ariégeoise passait en vedette américaine des récitals d’Adamo et Marcel Amont (le boomer rigole, mais non, Clôde, il n’est pas mort, il chante encore à 91 ans le 1er avril prochain !).
Moi j’aime le music-hall ♫, ses chanteuses poètes, ses jongleuses de mots et de notes.
Trenet toujours, je traîne encore sur le Pré Commun malgré l’heure tardive : Longtemps, longtemps, longtemps après que les poètes ont disparu, leurs chansons courent dans les rues, parfois on change un mot une phrase et quand on est à court d’idées on fait la la la la la lé … ça s’effiloche dans ma caboche.
C’est vraiment chouette le concept de concert chez l’habitant … pour vous inoculer le virus de la musique ! Merci Clôde et Solveig !

Clôde et Solveig

PHOTO COUV ALBUM jpeg

Album sorti en septembre 2019, en vente en contactant Clôde Seychal, c.seychal@free.fr
3 titres en écoute sur le site de l’artiste www.clode-seychal.fr

*billets de mon blog consacrés aux spectacles créés par Patricia Damien et Philippe Morin :
http://encreviolette.unblog.fr/2018/04/24/chapeau-bas-barbara-et-merci-patricia-damien-et-jean-louis-beydon/
http://encreviolette.unblog.fr/2017/01/21/pampinou-fait-le-guignol-une-vraie-bete-de-scene/
http://encreviolette.unblog.fr/2012/03/07/les-vaches-rient-de-lamour/
http://encreviolette.unblog.fr/2013/09/03/un-soir-au-cafe-du-ptit-bonheur/

** éléments de biographie écrits par Jean-Louis Gonfalone

Publié dans:Coups de coeur |on 16 mars, 2020 |1 Commentaire »

Écoutez-la souffler, la tempête Ciara !

La tempête Ciara a touché l’Île-de-France au cours de ce week-end. Dans la foulée du mouvement #Me Too et la libéralisation de la parole des femmes, certains pourraient s’étonner (à moins que ce ne soit le contraire) qu’on associe un prénom féminin à ce type de perturbations météorologiques.
J’ai déjà eu l’occasion, dans un billet écrit il y a quasiment deux ans jour pour jour, d’expliquer cette identification. Depuis 1953, c’est le National Hurricane Center, un centre de prévisions météorologiques, basé sur le site de l’université internationale de Floride à Miami, qui choisit le nom des tempêtes tropicales afin d’éviter les confusions et faciliter les messages d’alerte.
En Europe, il existe un accord entre les différents services météorologiques nationaux pour nommer les tempêtes. Ils sont répartis par zones géographiques. C’est le pays au-dessus duquel la tempête atteint le code orange (ici la Grande-Bretagne) qui impose le nom en piochant dans une liste de prénoms établie en début d’année en respectant l’alternance des prénoms masculins lors des années impaires, et féminins, les années paires, ainsi donc en 2020, Ciara qui rappelle aux « un peu moins jeunes » quelques fantasmes du minitel rose.
N’imaginez pas qu’avec le Brexit, les Britanniques ont perdu la tête en optant pour un prénom à consonance italienne. La prononciation exacte Kira tire son origine de la langue gaélique, signifiant « sombre « ou « brune » et fait référence à Sainte Claire d’Assise, de son vrai patronyme Chiara Offreducio di Favarone, fondatrice de l’ordre des Pauvres Dames (clarisses) et morte en 1253.
Ciara a souhaité prendre sa revanche sur les mâles supporters de football en obligeant l’annulation de plusieurs rencontres des grands championnats européens. Pour ce qui me concerne, la violence de son souffle sous mes fenêtres m’a empêché de fermer l’œil une majeure partie de la nuit.

Tempête Ciara Côte d'Opale 2Tempête Ciara Côte d'Opale 1

Ciara souffle sur la Côte d’Opale

Allez savoir pourquoi, sont-ce les vents du plat pays qui était le sien ou une banale homophonie, mon esprit réveillé a été traversé par Clara, une « petite » chanson du grand Jacques Brel qui passa un peu inaperçue à sa sortie, en 1961, sur un disque 45 tours vinyle (quel jargon incompréhensible pour nos jeunes générations !).

« Carnaval à Rio
Tu peux me bousculer
Carnaval à Rio
Tu n’y peux rien changer
Je suis mort à Paris
Fusillé par une fleur
Au poteau de son lit
De douze rires dans le cœur … »

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« Bien sûr, nous eûmes des orages … », Brel a chanté l’amour mieux que quiconque, mais il y avait de quoi être décontenancé par cette souffrance amoureuse évoquée ici sur un air de samba et des sonorités de saxophone qui, malicieusement, agissent pour dissimuler son désespoir et peut-être dédramatiser cet épisode. Paris est une fête écrivit Hemingway. Je t’aimais tant Clara, voyez c’est déjà oublié !

Brel Jaquette Clara

Sans évidemment souhaiter qu’Éole, dieu des vents et des tempêtes dans la mythologie grecque, Poséidon son père, ou Borée littéralement « le vent du Nord », manifestent leur courroux, je suggère aux Flamands, si une prochaine tempête devait se former, une année paire, au-dessus de leur tête, de la nommer Marieke.

« Ay Marieke Marieke le ciel flamand
Couleur des tours de Bruges et Gand
Ay Marieke Marieke le ciel flamand
Pleure avec moi de Bruges à Gand

Zonder liefde warme liefde
Waait de wind de stomme wind
Zonder liefde warme liefde
Weent de zee de grijze zee …

(Sans l’amour, le chaleureux amour,
Souffle le vent, le stupide vent.
Sans l’amour, le chaleureux amour,
Pleure la mer, la grise mer).

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Encore Brel qui, sur le rythme d’une valse, chante alternativement en français et en néerlandais, un amour perdu, une jeune fille des Flandres. Des paroles simples pour une grande chanson qui a été reprise par une pléiade d’interprètes à travers le monde.
Ne peut-on voir aussi dans la rupture amoureuse avec Marieke, un regret d’amour déçu entre deux langues, deux cultures ? « La Belgique mérite mieux qu’une querelle linguistique » affirmait Brel qui détestait moins les Flamands qu’il ne les fustigeait.
Non loin de là, sur les bords de la Mer du Nord, on a dû voir, ce week-end, furieux …

… les chevaux d’ la mer
Qui fonçaient la tête la première
Et qui fracassaient leur crinière
Devant le casino désert …

d’Ostende ! Sublime chanson avec des paroles de Jean-Roger Caussimon sur une musique de Léo Ferré.
Permettez que je vous offre la version poignante (et alcoolisée) d’Arno. C’est là que dans les années 80, il fumait des joints avec Marvin Gaye dont il fut le cuisinier pendant un an.

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Arno s’est souvenu sans doute de cette époque dans une récente chanson, le crépusculaire Oostende Bonsoir :

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« A Ostende, quand le soleil tombe dans la mer, en une heure, tu peux voir quatre peintures de Léon Spilliaert (peintre ostendais) ».

Le nuage Spillaert

Le nuage de Léon Spilliaert

Cela peut aussi donner des idées au centre national des prévisions météorologiques de Belgique, notre chanteur Cali a personnifié Ostende :

« Ostende
Comme une amante clandestine,
Tu n’as pas reconnu mes yeux mais tu as reconnu mon spleen
Et tes moutons glacés qui venaient se moucher dans nos pieds
Et ton vieux casino qui faisait le guet
Et même cachés tout au bout encore il nous épiait
J’ai croisé tous mes fantômes qui me manquent partout toujours
S’il fallait mourir un soir, un jour
Ce serait sous ta robe grise et verte autour … »

Finalement, vous voyez que je ne peux guère en vouloir à Chiara pour ma nuit mouvementée.
Et si vous désirez m’accompagner dans mes insomnies culturelles, je vous invite à lire ou à relire mes tempêtes dans un encrier :
http://encreviolette.unblog.fr/2017/02/21/tempetes-dans-un-encrier/

Publié dans:Coups de coeur |on 12 février, 2020 |Pas de commentaires »

Les Boniface papes du rugby d’attaque

Une fois n’est pas coutume, je vais vous parler de rugby. C’est (presque) une date anniversaire, il y a 52 ans, nous quittait Guy Boniface.
Je devine déjà le sourire d’une lectrice acharnée de mon blog, peu enthousiaste devant mes fréquentes élucubrations vélocipédiques, mais dont je sais le goût pour les rebonds imprévisibles d’un ballon ovale.
J’ai déjà eu l’occasion de pénétrer en Ovalie lors de mes évocations surannées de stades mythiques : le stade Yves-du-Manoir de Colombes (le seul vrai stade olympique de France … jusqu’en 2024), la cuvette de Sapiac de Montauban, et les Sauclières la vieille dame de Béziers.
Certains esprits sectaires (je les crois plutôt taquins), originaires principalement du Sud-Ouest, s’interrogeront peut-être sur la crédibilité de propos émanant d’une plume normande. Je les renvoie vite dans leurs 22 !
Ils ne peuvent ignorer que le rugby, sport inventé en 1823 par William Webb Ellis, un élève du Collège de … Rugby (dans le comté de Warwickshire), a débarqué en France, en Normandie précisément, en 1872, et que le premier club français fut le Havre Athletic Club (H.A.C). Ses célèbres couleurs ciel et marine naquirent d’un compromis entre des Anglais ayant étudié à Cambridge et souhaitant retrouver le bleu ciel de leur université, et des anciens de l’université d’Oxford qui préféraient évidemment le bleu marine.
Je tente même un débordement sur l’aile : certains historiens prétendent que ce sont les Normands avec à leur tête Guillaume le Conquérant qui, lorsqu’ils envahirent l’Angleterre, au Moyen-Âge, emportèrent avec eux la forme ancestrale du rugby, le jeu de Soule (ou choule), pratiqué avec une vessie de porc qu’on se disputait dans des affrontements virils (et corrects?) entre villages voisins (essentiellement en Normandie et Picardie).
La première rencontre dans le port havrais, en 1872, était une combinaison de football-association (le vrai football) et de football-rugby opposant des Britanniques venus travailler dans des entreprises de négoce havraises à des Anglais en escale dans la cité de la Porte Océane.
Les règles n’étaient pas précises, mais bon …ne dit-on pas que l’étudiant William Webb Ellis se serait saisi du ballon à pleines mains pour le porter dans le but adverse, au mépris des règles du jeu de football qu’il était censé pratiquer. On ne va tout de même pas repartir dans une Guerre de Cent Ans !
D’ailleurs, le club qui domina le rugby français dans les années 1950-60 (8 titres de champion de France) s’appelle le Football-Club Lourdais. Lui était accolé à sa création le nom d’Izards, Halte-là ! Halte-là ! Halte-là ! Les montagnards ♫ !…
C’est encore du Blondin : « Parti du cidre, si l’on veut, nourri de bière et baigné de brume nordique, on peut se demander comment le rugby en est venu en France à fixer son terroir d’élection dans les vignobles ensoleillés du Midi. On pourrait invoquer l’occupation des Plantagenêt et ses séquelles. Vive donc un sport qui ferait rimer le stout et le médoc, le cognac et le whisky ! »
Pour affirmer un peu plus ma légitimité d’écriture, je revendique encore un titre de vice-champion universitaire de l’académie d’Ile-de-France avec l’équipe de l’École Normale d’Instituteurs de Versailles. Je reconnais humblement que ma haute taille, critère quasi unique de ma sélection en deuxième ligne, n’avait guère prévalu lors de la finale contre l’École des métiers de l’E.D.F. de Gurcy-le-Châtel qui comptait régulièrement dans ses rangs pléthore de joueurs du célèbre Racing Club de France et de l’équipe de France. Pour donner une idée aux plus anciens d’entre vous, mes valeureux collègues de Seine-et-Oise (le département des Yvelines n’a été créé qu’en 1968) s’étaient coltiné, quelques années auparavant, une troisième ligne formée de Michel Crauste dit le Mongol, Arnaud Marquesuzaa dit le Bison, et François Moncla futur capitaine du XV de France !
L’élément déclencheur de ce billet provient d’un commentaire déposé, il y a quelques mois, par un lecteur landais qui, outre me féliciter pour mon article consacré à Antoine Blondin, me demanda si je n’avais pas en ma possession l’émouvant texte que le vénéré écrivain publia, dans le quotidien L’Équipe, à la mort du rugbyman Guy Boniface. Requête satisfaite … en échange d’un petit service que je vous dévoilerai plus loin.
À vrai dire, il y a longtemps que trottait dans un coin de ma tête le projet d’écrire à propos des deux frères André et Guy Boniface, duo mythique de trois-quarts centre du Stade Montois (Mont-de-Marsan) et du … XV de France, malgré les pitoyables et odieuses humiliations que leur firent subir les « gros pardessus » de la Fédération Française de Rugby.
Comment les oublierais-je d’ailleurs, moi qui, quasi quotidiennement, passe, au bout de ma rue, devant le Parc des Sports Guy Boniface composé de deux terrains de rugby de l’Espace André Boniface et des courts de tennis Suzanne Lenglen.
La sculpture, qui leur est dédiée à l’entrée, n’est malheureusement pas représentative sportivement et donc esthétiquement de ces deux immenses champions qui portèrent leur ,discipline au rang d’art.

Blog Espace Boniface 2IMG_4433Blog Espace Boniface 1

« Personne ne vous oblige à jouer. Mais, si vous le faites, ce ne doit pas être à moitié. Car le rugby est un supplément à la vie » confia André, d’une intransigeance absolue lorsqu’on parle de rugby, à Denis Lalanne, un ancien journaliste talentueux de L’Équipe. « Personne ne vous oblige à sculpter, mais si vous le faites … » pourrais-je pasticher ! Je vais me mettre à dos quelques élus municipaux susceptibles.
Pour que les moins informés d’entre vous sachent ce que représente Guy Boniface, voici quelques extraits de l’exceptionnel hommage que lui rendit donc son admirateur et ami Antoine Blondin au lendemain de sa mort survenue suite à un accident de voiture sur une route des Landes la nuit du 31 décembre 1968, au retour d’un match de bienfaisance à Orthez, gagné par 44 à 13, avec dix essais à la clé et une combinaison sur passe volleyée que les Boni réussissaient pour la première fois :
« Guy, c’était Fanfan ! Guy Boniface, que les fameux All Blacks considéraient comme le meilleur trois-quarts-centre du monde, est mort à trente ans dans un accident de voiture, comme l’acteur James Dean, comme l’écrivain Roger Nimier, comme son ami le journaliste Robert Roy.
Voici donc qu’à la lumière noire du deuil il est permis d’évoquer à son tour la mesure humaine de ce personnage fabuleux que représente un joueur de rugby dans la mythologie de notre époque. Elle ne correspond guère à celle que l’imagination profane se forge couramment. Pour une fois, il n’y aura pas d’impudeur à avouer que Guy était pour tous ceux qui ont eu la grâce de l’approcher l’un des plus beaux ornements de l’existence et que, même s’il n’avait jamais touché un ballon ovale, il aurait été dans sa nature d’entrer dans la vie des autres comme le soleil se lève. C’est un peu avec le cœur pur de sa mère, qui ne l’avait jamais vu sur un terrain, qu’il faut continuer à l’aimer pour l’être rayonnant qu’on connaissait, étant entendu que c’est parce qu’il est cet homme-là, tous les jours, qu’il fut ce joueur-là dans l’après-midi privilégié des stades.
Parmi les trois à cinq mille personnes qui faisaient escorte, pataugeant dans leurs larmes, vers le cimetière de Montfort-en-Chalosse, le fantôme de la ferveur s’était glissé sous la forme d’un jeune homme dont nous tairons le nom pour ne pas offusquer sa pudeur, sa modestie, la qualité de son culte pour les frères Boniface qui possède l’ardeur exceptionnelle des veilleuses. Cet adolescent, qui avait campé, la nuit durant, dans une prairie gorgée de pluie, trouvait maintenant dans le silence peuplé et frémissant l’expression la plus accordée au sentiment qu’il n’avait cessé de bercer dans son âme fière et discrète, depuis de longs mois. Sa présence donnait le diapason de l’engouement prodigieux qu’ont pu éveiller les deux frères. Qu’on sache simplement que ce supporter exemplaire s’était fait marchand ambulant pour les accompagner d’un dimanche à l’autre, au fil des étapes qu’accomplit le Stade Montois dans le championnat de France et que, le 11 novembre dernier, n’en pouvant plus de se taire, il écrivait à Denis Lalanne, l’homme le plus digne de recevoir cette confidence : « Junior alors, je rêvais dans mon lit et, sans les connaître autrement qu’en photo, j’avais le buste haut d’André, la rage de Guy … Depuis, ils se sont assis bien à la droite du père, Webb Ellis, et le coq a pu chanter à s’en casser les reins, je ne les ai jamais reniés … Je sillonne la France pour les suivre parce que je ne peux pas attendre le lundi pour avoir de leurs nouvelles… Pour tout cela, pour un écusson jaune et noir (les couleurs du Stade Montois, le club de Guy et André Boniface) que je porte toujours sur moi, pour être parfois tout seul à les soutenir dans un coin des populaires, pour vous tous qui les aimez, je ne regrette pas d’être une sorte de chômeur, je ne regrette pas de ne manger qu’un sandwich les jours de pèlerinage ou, ce qui fut sans doute le plus dur, je ne regrette pas d’avoir cessé de jouer moi-même. » Cet individu sublime ne s’était jamais fait connaître. Au mieux, il se contentait, au soir des matches à Mont-de-Marsan, d’occuper une place retirée, dans le bar de Guy, et de s’abandonner à sa fascination… »
J’interromps, un instant, cet émouvant éloge dont je saisis totalement la plénitude. Je fus moi-même, vous le savez, un enfant solitaire fasciné par tout ce qui concernait mon idole Jacques Anquetil. Il n’y a sans doute pas de hasard, mon vénéré Antoine Blondin admirait aussi le champion cycliste normand auprès duquel il pose, lors du Tour de France 1963, revêtu du maillot jaune et noir frappé du numéro 13 que lui avait offert Guy Boniface à l’issue de la finale victorieuse du Stade Montois face à Dax.

Blog Blondin et Anquetil

Je redonne la parole à l’Antoine : « Je sais un romancier, tout à fait adulte, qui avait envisagé très sérieusement de tout quitter pour venir partager, entre Montfort et Mont-de-Marsan, la vie quotidienne de Guy et André.
La palette des affections que Guy avait su s’attacher qualifie un être qui marquait irrésistiblement ceux qu’il approchait. Il provoquait l’enthousiasme et justifiait cette affirmation de Montesquieu qu’on peut être amoureux de l’Amitié. Son frère et lui formaient un couple de princes raciniens qui drainait tous les cœurs avec soi. Même ceux de Montfort, dont ils pillaient jadis les vergers, reconnaissaient que ces deux petits garçons-là n’étaient pas comme les autres, qu’ils avaient la classe innée, sachant tout sans avoir rien appris, suscitant sous leurs pas un clan auquel on rêvait d’appartenir et qui se définissait par la noblesse, la franchise, l’élégance du geste, le sûr instinct qui conduit droit à ce qu’il y a de bien et, plus particulièrement chez Guy, un goût fougueux de la vie sous ses formes les plus amples et les plus cascadeuses.
On a dit que les deux frères possédaient au plus haut point l’art de s’adresser des ballons en or, mais l’on a dit aussi que « le meilleur des deux Boni, c’est celui qui n’a pas le ballon ». C’est sans doute que chez eux, en fin de compte, ce n’était pas le ballon qui était en or, c’était l’homme. Pierre Mac Orlan ne s’y trompait pas qui avait leur photo dans son bureau…
Le sourire de Guy, son rire, son débit précipité, la flamme de ses yeux, sa mèche aventureuse, lui composaient une beauté moins régulière que celle d’André, la beauté du bon petit diable. Il était de cette race des enfants de chœur qui boivent les burettes en cachette mais se feraient hacher menu plutôt que d’abandonner le Saint-Sacrement…
En le voyant, on pensait d’abord à Till l’Espiègle ou à Thierry la Fronde, même si certains évoquèrent parfois à son sujet l’affreux Jojo. Mais son vrai personnage, c’était Fanfan la Tulipe, incarné, s’il vous plaît, par Gérard Philipe, dont il possédait l’allégresse contagieuse et la mélancolie cachée. En fait, il vivait sur une longueur d’onde exigeante et chevaleresque. La célèbre « passe croisée » que les deux frères illustrèrent sur toutes les pelouses du monde et portèrent à sa plus ample perfection, était entre leurs mains la passe d’un croisé à un autre. La notion de « terre sainte », ainsi appelle-t-on l’en-but adverse, n’était pas chez eux un vain mot.
Guy Boniface possédait la mémoire du cœur et il faisait bon habiter, être enfoui dans cette mémoire-là. On y faisait l’objet des plus rares attentions. Prodigue à la folie, serviable envers chacun, il n’avait pas son pareil pour rameuter des partenaires en vue d’un match de bienfaisance ou pour exercer la charité la plus secrète, avec une prédilection pour les bonshommes pittoresques que son œil décelait avec un goût très sûr et un humour attendri …
L’athlète était déconcertant. Par sa désinvolture de surface, il s’apparentait à Anquetil, qu’il admirait tant …
… Tout le rugby est contenu dans la trajectoire de ce soleil qui avait tourné autour de la terre pour revenir mourir à deux pas de la plus hospitalière des maisons natales, jouxtant le terrain de ses premières armes, au-dessus du talus du chemin de fer qu’il s’amusait, enfant, à débouler avec André, à celui qui prendrait le plus de risques, à celui qui se ferait le plus de mal. Ce baladin des cinq continents, ce garçon aérien, ce boulevardier de nos nuits, était profondément enraciné dans son terroir et l’angélus prochain, répercuté par les vastes échos de la Chalosse, tombera désormais sur le garde-à-vous, où il est à jamais figé, comme son véritable hymne national. »
Tout est dit ou presque, et tellement justement et brillamment dit. Nous étions quasiment des profanes du rugby dans la famille mais je me souviens encore de notre stupeur et notre émotion quand nous apprîmes la nouvelle à la radio, en ce jour de l’An synonyme traditionnellement de vœux de bonheur.
Avec son frère André, Guy était le créateur et le dépositaire d’un style de jeu romantique que les Britanniques, admiratifs, appelaient le « french flair ».

Blog Guy Boniface Miroir-Sprint

Guy était même un personnage de roman puisque, sans aucun doute, on le retrouve sous les traits de Maxime Aigueparse, le héros de Quat’ saisons, un recueil de nouvelles d’Antoine Blondin. Le narrateur, un marin immobile entravé sur les quais de Seine, Blondin lui-même (?), s’attache à un rugbyman international encore plus irresponsable, immature et poétique que lui :
« Ce soir-là, où je mouillais au large de Sidney, j’avais décidé de tirer une bordée carabinée dans George’s Street. Poussant la porte du Honeymoon Bar, je me retrouvai devant le comptoir du Courrier de Lyon (un ancien café de Saint-Germain-des-Prés cher à Blondin ndlr). Mes éclipses, entrecoupées de goguettes abusives, avaient un peu éloigné de moi mes anciens compagnons de bistrot. En la circonstance, ils s’ouvrirent pour me faire les honneurs d’un nouveau venu de marque : l’international de rugby Maxime Aigueparse, occupé à jouer aux cartes, installé là comme chez lui.
Je reconnus aussitôt ce visage plein d’excitation, malgré les mâchures d’une fatigue profonde. Je gardais de lui un jeu d’images qui le montrait, entre deux trains, sous le maillot ou le blazer civil de l’équipe de France, dans le cœur de l’hiver, lorsqu’il venait passer quelques moments avec nous et s’en trouvait bien. Il avait été adopté, comme on peut l’être par une rue parisienne, qui accueille volontiers la célébrité apprivoisée. Ce gai compagnon, que les experts britanniques tenaient pour le meilleur trois-quarts centre en activité, entrait dans la vie quotidienne des autres comme le soleil se lève. Sa façon de vivre et sa façon de jouer, également fantasques, se confondaient. Elles provoquaient l’engouement…
… C’est moi qui ai pris le large, dis-je, et vous, qui ne me situez pas. Tel que vous me voyez en ce moment, je suis en rade de Sydney.
Ce propos parut l’enchanter : « J’ai connu l’Australie avec l’équipe de France. C’était en fin de tournée, quand nous rentrions de la Nouvelle-Zélande, généralement battus et perdus, avec nos sacs bourrés de points de pénalité et de petits objets. Le Cricket Ground de Sydney nous semblait vaste et reposant car il était à moitié vide, les indigènes préférant le jeu à treize. J’en profitais pour voir du pays. J’ai poussé jusqu’à la Grande Barrière, paradis périlleux du corail, où j’ai plongé. La baie de Sidney est majestueuse. Un pont la traverse, à grandes enjambées, qui porte un chemin de fer. Rien qu’en ouvrant les yeux, on a l’impression de se déplacer à tous les étages de soi -même… Vous devriez vous dépêcher de finir votre verre, parce que les pubs ferment très tôt … Là-bas, à partir de onze heures du soir, les clients enfouissent dans le sol des restaurants de nuit leurs boissons alcoolisées: on les voit, ensuite, ramper à quatre pattes pour retrouver leur bien. Nous n’étions pas les derniers, dans cette course au trésor … »
Je lui proposai un lit à bord. Il n’avait pas de bagage. Je lui prêtai un chandail de matelot… »
Ces lignes ne vous rappellent rien ? Quentin et Fouquet alias Gabin et Belmondo dans le film Un singe en hiver adapté du roman éponyme de Blondin, « les princes de la cuite », Belmondo toréant les automobiles ! En compagnie des Boni, Blondin pratiqua, dans ses nuits d’ivresses plurielles, l’art du cadrage-débordement face aux voitures dans les ruelles de Saint-Germain-des-Prés.
N’ayons pas la picole mesquine, comme dialoguait Audiard, resservons-nous une tournée, c’est le cas de le dire :
« « – Quelle est la position aujourd’hui ? »
« – 170° est par 33° sud. Nous devrions apercevoir Auckland »
La Nouvelle-Zélande tout entière envahissait notre cabine et la place de la Concorde, dont les feux excitaient les fleurs tendres des marronniers, s’en trouvait rétrécie. Maxime, en compagnie des Maoris, avait chassé les puffins, les petits oiseaux aux pattes fuselées, dans l’île Stewart, au mois d’avril comme maintenant. Et nous avions l’air un peu niais, les jambes pendantes, à boire de la bière en boîte, la bouche pleine d’histoires.
J’appris qu’un matin, sans avis officiel, en donnant la dernière impulsion à la perche prolongée d’un crochet qui soutenait le rideau de fer de sa vitrine, Maxime Aigueparse avait reçu de plein fouet la nouvelle dont il attendait depuis quelque temps la confirmation avec une impatience amère : de l’autre côté de la place, à la terrasse du café-bar « Le Coup franc », vingt journaux déployés parallèlement proclamaient qu’il ne faisait plus partie de l’équipe de France de rugby … » Encore une traîtrise des gros pardessus, évidemment !
L’ivresse du rugby oui, l’ébriété non, dommage, je vous aurais bien emmené encore dans les souvenirs de Maxime-Guy Boniface-Aigueparse : Landsdowne Road en Irlande où « les vieux soldats ne meurent jamais », les immenses falaises de verdure de Johannesburg, le pèlerinage à Colombes, « les lointains d’Argenteuil aux peupliers embrumés par les fumées d’usines ».

Blog France-Galles 1965

J’ai assisté là à mon premier match de rugby « en chair et en os » le samedi 27 mars 1965, j’en reparlerai, je venais donc de souffler mes 18 bougies, et il se trouve que les « Boni » jouaient.
Car c’est beaucoup au travers de l’écriture que j’ai rêvé des deux frangins et les ai admirés. Dans mon enfance normande, le rugby apparaissait comme un sport régional du Sud-Ouest essentiellement et se déclinait surtout à la radio avec la proclamation, le dimanche soir, des résultats des fameuses poules de huit du championnat de France. Mon cœur battait la chamade dans l’attente du résultat de Mont-de-Marsan, pourtant rien ne me rattachait au XV landais sinon la présence en son sein des deux frères.
Vous me trouvez ridicule ? Je me souviens du philosophe Michel Serres qui avouait : « Que je courre en Amérique, dans l’hémisphère Sud, au Japon ou à Landerneau, je crois n’avoir jamais vécu un soir de dimanche – l’heure dépendait du décalage horaire – sans téléphoner, haletant, à quelqu’un de la famille ou à un ami proche, restés au pays, pour leur poser la même question : Agen a-t-il gagné ? »
Mine de rien, quelle efficace activité d’éveil, je sus, dès le temps de la communale, situer sur une carte de France Saint-Vincent-de-Tyrosse, Carmaux, Soustons, Cognac, Mazamet, Saint-Sever (qu’on prononçait « Saint-Sevé »). J’appris vite quelle cité se cachait derrière la Section Paloise, le Stadoceste Tarbais et … le Stade Montois, que les Fuxéens et les Ruthénois étaient les habitants de Foix et de Rodez. Je me souviens qu’il existait une coupe des comités avec l’Armagnac-Bigorre, le Périgord-Agenais, Côte Basque-Landes. Une géographie poétique et historique du rugby !
« Il y avait école » le samedi après-midi. Je n’eus pas le bonheur, comme un ami toulousain me l’a raconté beaucoup plus tard, de fréquenter une de ces écoles primaires du Sud-Ouest où, ces après-midis-là, les instituteurs s’arrangeaient pour brancher un téléviseur dans la salle de classe et suivre avec leurs élèves la retransmission des matches du XV de France dans le Tournoi des Cinq Nations. Il n’était pas rare, paraît-il, que la leçon de morale du lundi matin s’appuyât sur la prestation des Tricolores.

Blog Boniface école pupitre-Blog Boniface ecole communale

À mes yeux de gamin made in Normandie, le rugby m’apparaissait comme un jeu bizarre et complexe dont les règles paradoxales ne s’inscrivaient pas dans le cadre rigide de l’autorité parentale. Qui étaient ces joueurs qui entraient en troupeau sur la pelouse, qui écoutaient les hymnes éparpillés aux quatre coins du terrain, qui se régalaient d’envoyer le ballon hors des limites du terrain, qui à la mi-temps ne prenaient pas le temps de regagner les vestiaires et se partageaient une assiette de quartiers de citrons ? Et je ne parle même pas du caractère abscons (et gascon ?) du jeu avec ses phases statiques des mêlées et touches.
Vive le jeu de ligne ! Le vieux monsieur à la barbe blanche n’avait pas, dans sa hotte, de ballon en forme de haricot tarbais pour les enfants du pays d’oïl. Qu’à cela ne tienne, il m’arriva, le buste bien droit comme André, un ballon rond sur la poitrine (illustration totalement inconsciente du principe érigé par Antoine Blondin selon lequel l’ovale nous attache par sa rondeur), de m’initier à l’art du cadrage-débordement. J’arrivais lancé face à la ligne des imposants tilleuls de la cour de ma maison-école, je ralentissais peu avant et, parvenu à leur hauteur, j’accélérais de nouveau les laissant … plantés là et pour cause !!!

-Blog Miroir-du-Rugby-n°39-1964-SPECIAL-AFRIQUE-DU-SUD-PAUL-DEDIEU-crabos-beziers 2

Blog André Boniface février 1963 Angleterre-France

Le Père Noël débarqua finalement un 14 juillet sous les traits d’un jeune enseignant collègue de mon père qui abandonna, à la fin de l’année scolaire, avant de rejoindre son Midi, une vieille gonfle ovale en cuir et à lacets. J’eus alors, comprenne qui pourra, l’envie de maîtriser l’objet en forme d’œuf à grands renforts de coups de pied (up and under pour les initiés!)
Bref, toute une éducation à faire que j’allais façonner avidement au fil des pages noircies notamment par Antoine Blondin et Denis Lalanne, chantres de leurs exploits, mais aussi de leurs mésaventures, car le génie est incompris, vous savez bien.
Morceaux choisis avec, d’abord, Coqs en colère, une chronique de Blondin :
« Dès l’ouverture du tournoi des Cinq nations, il apparut que le 27 mars 1965 marquerait une date capitale. Il se trouve effectivement, c’en fut une ; mais pas pour les raisons que l’on croyait. L’équipe de France de rugby, au retour d’une tournée triomphale en Afrique du Sud, se promettait d’accomplir le grand « chelem », qui consiste à vaincre les quatre autres formations du tournoi. La gageure s’apparentait à l’épreuve de chevalerie…
… Quand le 27 mars pointa sur le stade de Colombes, c’était le Pays de Galles, d’ores et déjà assuré de la victoire dans le tournoi et paré du titre fictif de « champion d’Europe » qui postulait à son tour au grand « chelem ». La France n’avait plus rien à gagner dans cette aventure, mais tout à perdre d’un prestige sévèrement entamé, un mois plus tôt, à Twickenham, où la Grande Armée de Crauste avait connu son Waterloo, morne pelouse.
Un premier miracle voulut que l’enthousiasme ne se démentît pas chez nous pour une rencontre qui aurait pu être considérée comme un simple post-scriptum à notre saison internationale. Le second est que dans ce post-scriptum l’essentiel ait été dit et qu’il l’ait été par la France. Disons qu’ici ou là, le mérite en revient pour une grande part au retour d’un homme et Dieu sait pourtant si le rugby est aux antipodes du « one man show ». Mais, dans la mesure où il est un état d’esprit, il convient de rendre hommage à celui en qui cet esprit s’incarne : André Boniface, le seul joueur peut-être à savoir donner en compagnie de son frère Guy ce diapason unique qui touche cinquante mille cœurs quand le besoin s’en fait sentir. Du superbe Dauga à Gachassin, génie de poche, l’équipe est unanime : – Le bonheur de jouer naît avec ces « pinsons »-là.
Dès le coup d’envoi, en ce fabuleux 27 mars, on sut que Crauste (il nous a quittés au printemps dernier ndlr), l’irremplaçable capitaine, allait effectivement nous interpréter « Chantecler ».
Un soleil, par lui-même providentiel, des tribunes archicombles, un terrain velouté, des maillots pimpants, tous les accessoires radieux de rugby ne suffisent pas à expliquer l’après-midi de lumière que les nôtres dédièrent à leur sport. Les rencontres France-Galles de rugby offrent par tradition un caractère de virilité forcenée. On dit « les rudes mineurs gallois » comme on dit « la furia francese ». L’entrechoc des deux locutions toutes faites provoque de sérieuses étincelles. Il s’y ajoutait en l’occurrence un de ces enjeux bâtards, tel que l’honneur à sauver, qui engendrent parfois des péripéties douteuses, où l’on perd sa culotte à la touche ou une oreille dans la mêlée. Divine surprise ! Nos robustes avants, naguère embourbés, se prirent d’emblée à considérer les bouledogues d’en face en lévriers de faïence et à leur imposer une stratégie aux semelles de vent. Quel que fût le résultat de la partie, il était d’évidence que la France dominait son sujet, imposait sa conception du jeu, matait son taureau et liait la « faena » dans le sens qu’elle avait prémédité…
De notre côté se développait un « rugby total » où se reflétaient toutes les activités du jeu, toutes les ressources d’une équipe à l’image des sociétés humaines, quand la connivence bêtement mécanique s’élève à la solidarité organique. Sur les gradins, les penseurs y déchiffraient un triomphe de l’esprit sur la matière, mais, plus prosaïquement, la majorité en inférait qu’en continuant à jouer comme ça « on pouvait leur f… trente points dans la vue avant les citrons ».
Je jubile en vous rapportant cette chronique. Mes pensées n’étaient évidemment pas empreintes de la même verve « blondinienne », mais oui, j’ai vu de mes yeux vu tout ça pour mon premier match de rugby en tant que spectateur dans les tribunes du vieux stade Yves du Manoir ! Une éblouissante entrée dans le monde réel de l’Ovalie !
Au football, le public explose quand le ballon fait trembler les filets. Au rugby, je découvrais que l’on commence à se lever de son siège lorsque le demi d’ouverture lance une attaque dans ses vingt-deux mètres, et puis peu à peu, on se redresse, on se hausse sur la pointe des pieds, la clameur s’amplifie, on tord le cou pour voir les trois-quarts centre, les Boniface évidemment, manœuvrer la défense adverse avant d’envoyer l’ailier aplatir le ballon en terre promise.
Mais allez, continue Antoine !
« … Lorsque l’esprit du jeu s’identifie par surcroît à l’esprit de famille, on s’aperçoit vraiment que ce jeu est d’abord une manière d’être. C’est ce qui transparut en la personne des Boniface, ce samedi 27 mars, où l’on eût dit que l’équipe de France s’était faite belle pour les accueillir, comme eux s’étaient faits bons pour l’honorer. L’association de ces deux frères semble relever de la mythologie. La touchante affection qui les unit en fait des jumeaux à la ville, leur complicité en fait des siamois sur le terrain. André, l’aîné, a la beauté un peu boudeuse des pâtres grecs. Le buste droit, son regard à facettes sous un front bouclé ne cesse d’ausculter la partie qu’il anime à une allure de statue brusquement surmultipliée. Mais cherche-t-il son frère, il le trouve. Guy, les chaussettes sur les talons, la mèche sur le front, a les charmes d’un faune qui terroriserait les défenses adverses sur un air de flûte de Pan. Quand il était soldat en Algérie, André lui envoyait quotidiennement de ses nouvelles sous forme de méditations tactiques et techniques. À son retour, on crut que la France allait posséder la meilleure paire de trois-quarts-centre du monde, au dire des experts. Il n’en fut rien. André, adoré et honni, admiré et bafoué, fut pratiquement exclu de l’équipe de France quand son frère y entrait et n’y rentra pratiquement que lorsque Guy en sortait. Cette fatalité, imputable pour une grande part à l’entêtement obtus de certains sélectionneurs, a partagé en deux la planète rugby. Il fallut un concours de circonstances de dernière heure pour qu’une ultime chance fût offerte aux Boniface de s’affirmer ensemble dans l’équipe de France contre le Pays de Galles. Aussi, quand Guy marqua son premier essai sur un ballon adressé par André, le frisson des justes moralités agita-t-il les gradins. On sut qu’aux immenses accents de l’hymne à la joie, entonné part toute l’équipe, se mêlait la musique intime des revanches personnelles et des injures oubliées. Sous l’éclairage allègre dont elles ont fait leur loi, deux vies dévouées au rugby trouvaient leur consécration… »
Denis Lalanne écrivit que « France-Galles 1965 fut un match inoubliable. Un monument de jeu à la française ». Démonstration à l’appui : « La France contrôlait le match à sa guise et, à la 16ème minute, sur une ouverture de Lasserre à 3 mètres des buts français, Gachassin tapait à suivre, Piqué reprenait au rebond, servait André Boniface à l’intérieur. André perçait et donnait un admirable coup de pied à suivre dans l’en-but gallois, où son frère Guy plongeait avant David Watkins. »
Les lignes suivantes sont déjà un hommage à Guy : « Ici, on revoit Guy Boniface et son regard fou, étendu sur le ventre, de son bras tendu dépassant à peine la ligne de buts galloise mais la main collée sur le ballon, écrasant cet essai au millimètre, l’enterrant comme un trésor de famille. À la poursuite de la balle bottée par son frère comme d’un message qu’il pressentait depuis des mois d’attente exaspérante, il s’était élancé avec une rage formidable, capable de tout, de tuer quelqu’un, le monde entier, et merde pour la terre entière, et tout ça pour André, pour André, pour André, cette grande vache d’André mais merde pour tous les autres et tout ça dans une course délirante, affreuse, merde pour toute la société. Un essai d’ivrogne, a dit Antoine Blondin. Guy Boniface a marqué beaucoup d’essais, plus d’essais, c’est établi, que n’importe quel autre trois-quarts centre dans l’histoire de l’équipe de France. Il les a marqués dans un style anarchique mais toutes dents dehors, une énergie du diable, comme pour arrêter Gainsford et Kirkpatrick, avec Bouquet, dans la folie du prodigieux test-match de 1961, comme pour mille javas sur la Rive Gauche, comme pour plaquer ce voleur dans les rues de Mont-de-Marsan. Arrêt de volée, arrêt de voleur, a dit Antoine. Mais jamais quelque chose n’a fait courir Guy aussi vite que le coup de pied à suivre de son frère ce jour-là. Merveilleux essai d’ivrogne … »
… « Chansons à boire dans le stade en folie, claques dans le dos, gourdes qui circulent pour fêter un grand essai d’ivrogne … ! »
J’ai donc visité ce « monument de jeu ». Historique, exceptionnel à tous égards, car suite à la blessure de l’arbitre évidemment britannique, en fin de première mi-temps, pour la première fois dans le Tournoi, on eut un « rifiri » (referee !) français comme le prononçait le cousin Léopold de Cantaous-Tuzaguet. Bernard Marie, père de l’ex-ministre, devint par la suite le premier arbitre français appelé à diriger un match de Britanniques entre eux pour le compte du Tournoi. Dans son autobiographie*, André Boniface justifia la seconde mi-temps moins prolifique du XV de France par l’arbitrage vétilleux de M. Marie soucieux de s’attirer les bonnes grâces du Board. Ainsi aussi concluait Denis Lalanne : « Le comportement de M. Bernard Marie a démontré qu’une équipe ne trouvait pas d’avantage à être arbitrée par un compatriote, tellement celui-ci peut être assailli de scrupules ».
André Boniface, avec son trop franc-parler, eut tout au long de sa carrière maille à partir avec les arbitres à propos desquels il ne comprenait pas qu’on puisse les appeler parfois les « directeurs de jeu ». Il n’avait pas besoin d’eux dans les parties avec les camarades de son enfance. Suprême vexation de la part des gros pardessus madrés et omnipotents de la fédération, ils le désignèrent, lors d’une tournée en Nouvelle-Zélande, pour tenir le drapeau de touche à l’occasion d’un test match contre les All Blacks !
Ce France-Galles de mars 1965 fut donc l’unique fois, mais quelle fois (!), que j’ai vu in vivo jouer les Boni ! Je m’en souviens comme je garde en mémoire la fois où j’ai vu Jacques Brel chanter en concert, où j’ai vu jouer Pelé à Colombes, Di Stefano au Parc des Princes, les tennismen Rod Laver et Ken Rosewall à Roland-Garros, où j’ai vu courir Fausto Coppi dans le Critérium des As à Longchamp.
Voici ce que confie Christian Laborde dans une chronique intitulée Bonheur :
« Je serai toujours ce môme, debout dans les « populaires », qu’enthousiasmaient, quand ils venaient affronter le Stado (l’équipe de Tarbes ndlr), les frères Boniface. Oui, j’ai vu jouer, sur la pelouse de Jules Soulé et sous le magnifique maillot jaune et noir de Mont-de-Marsan, André et Guy Boniface. C’est dire si j’ai été un enfant heureux. Les chagrins accumulés durant la semaine s’évanouissaient dès que les Boni jouaient, réussissaient cette merveilleuse passe croisée qu’ils ont inventée. J’étais heureux. Eux aussi étaient heureux … »

Blog couverture livre Nous étions si heureux

Malheureusement, en particulier pour les Boni, il n’y avait pas loin de la capitale à la roche tarpéienne.
Quasiment, un an plus tard jour pour jour, le XV de France se rendit à Cardiff pour le dernier match du Tournoi des Cinq Nations contre le même Pays de Galles, avec la première place comme enjeu.
L’écrivain journaliste Kléber Haedens, certes « réactionnaire de droite » (mais vous savez bien que la balle ovale a des rebonds incompréhensibles !), immortalisa le dénouement de cette rencontre au début de son roman Adios (Grand prix du Roman de l’Académie française tout de même) :
« J’étais venu sur la côte galloise attiré par la rencontre entre le Pays de Galles et la France dans la dernière partie de rugby comptant pour le tournoi des Cinq Nations. Le match, joué la veille, s’était terminé par une suite de coups surprenants comme une variation fantasque dans les répétitions d’une passacaille. Cinq minutes avant la fin notre équipe gardait encore deux points d’avance et occupait solidement le terrain de l’adversaire qui jouait le nez dans le vent.
Les situations du même genre inspirent habituellement à l’équipe qui a l’avantage un jeu des plus circonspects destiné à protéger sa victoire. Dans les tribunes du vieil Arm’s Park cette année-là le peuple angoissé venait de renoncer aux cantiques et aux actions de grâces. Notre équipe avait l’humeur attaquante. Un mouvement de ses lignes arrière, tout de suite éclairé par une percée profonde du demi d’ouverture (Jean Gachassin ndlr), nous fit entrevoir un dénouement plein de drapeaux et de fanfares. Le crachin ne tombait plus. On avait refermé les parapluies rouges ; les yeux se plissaient sous les casquettes de feutre.
Le ballon s’envola dans le jour gris pour une passe très haute, une passe en cloche, destinée au trois-quarts centre qui courait vers la ligne de but galloise flanqué de notre ailier gauche. C’est alors qu’un grand gaillard au maillot rouge frappé des trois plumes blanches s’emparait en sautant de cette balle volante et, la serrant de la main droite sur sa poitrine, entreprenait en louvoyant sur l’herbe grasse une course de quatre-vingts mètres contre le vent. Au bout de la course, il y avait cet essai qui donnait par un point la victoire au Pays de Galles. C’était fini. La partie ne pouvait plus durer qu’une vingtaine de secondes. C’était donc fini. Oui, puisque l’arbitre sifflait et que les jeunes Gallois des bords de touche investissaient le terrain pour entourer leurs champions de claques sur les épaules.
Ce n’était pas la fin du match que venait de siffler l’arbitre. S’emparant de ce qui devait être le dernier ballon de la partie un trois-quarts centre gallois, pressé par nos avants, l’avait de son plein gré poussé en touche d’un coup de main.
J’étais assis au premier rang de la vieille tribune, au South Lower Stand, le geste s’était fait sous mes yeux. Avec un arbitre attentif, comme l’était l’Irlandais de ce jour-là, le coup de pied de pénalité devenait inévitable. Il se trouvait, certes, assez à droite des poteaux, mais la distance n’était pas tellement longue. Tout le peuple gallois sentit que l’on venait de jeter un sort à son équipe et que la France allait gagner.
Tandis que notre arrière préparait à coup de talon dans la boue la rampe de départ où il allait placer son ballon, je me tenais intérieurement des propos si pessimistes que tout événement futur ne pourrait être à mes yeux qu’une bonne surprise : « Ce coup de pied venait trop tard. Les Gallois étaient vainqueurs. Notre arrière n’avait jamais réussi un coup semblable. Il était d’une nervosité de libellule. Ce but qui entraînait, non seulement la victoire dans ce match particulier, mais aussi le gain définitif du Tournoi, était pour lui beaucoup trop chargé de conséquences. Il allait indubitablement le manquer, etc. »
À Cardiff, le stade est construit dans la ville même et les tribunes élèvent leurs mâchoires entre les pierres et les briques des maisons. Je calculai que notre arrière allait tirer son coup de pied en direction de Westgate Street qui était une rue de chagrin et de suie dont aucun signe favorable ne pouvait sortir. Le petit arrière recula de quatre pas pour prendre son élan, regarda une dernière fois les poteaux, puis sa balle. Elle me paraissait trop pointée vers la gauche. Une saute de vent la fit tomber.
Un grand murmure désappointé courut le stade. Les garçons qui, tout à l’heure, étaient venus célébrer la victoire, avaient sagement regagné la frontière idéale des lignes de touche. Ils n’en pouvaient plus. Leurs pères, leurs mères, leurs professeurs, leurs patrons, leurs petites amies, leurs copains dans les tribunes n’en pouvaient pas davantage. D’une façon ou d’une autre, il fallait en finir avec ce match. Que l’on puisse tout de suite vider le premier verre de la soirée puisque victoire et défaite se chantent en rugby de la même façon.
Notre arrière cependant avait replacé son ballon sur sa rampe de terre et repris son élan. Une jeune femme tourna vers moi son visage et ferma les yeux. Je regardais tout cela avec un flegme bizarre. Un coup sourd retentit dans le stade. La balle s’élevait avec lenteur dans l’air glacé. Il n’y avait pas de doute, elle prenait la direction heureuse. Soixante mille personnes en avaient désormais la certitude. Le petit arrière avait si bien visé que le ballon passerait.
La France allait donc retrouver cet avantage de deux points qu’elle possédait encore cinq minutes plus tôt. Au même instant, un coup de chien venu en hâte du Bristol Channel tomba sur le ballon et d’une claque énorme l’envoya au diable sur la droite des poteaux.
Il y avait déjà deux siècles que le Bristol Channel avait vu partir la goélette Hispaniola emmenant vers l’île au Trésor l’enfant Jim Hawkins et le terrible cuisinier avec son perroquet et sa jambe de bois. Mais l’âme damnée de Long John Silver devait toujours errer sur la côte pour jouer des tours aux innocents. L’arbitre siffla posément la fin du match. Le Pays de Galles avait gagné.
À Cardiff, après l’Arm’s Park, un peuple entier déferle dans les rues, ronge les trottoirs, engloutit les voitures, tombe des fenêtres, enfonce les portes de bars… »
Une dizaine d’années plus tard, à l’occasion d’un voyage outre-Manche avec un ami passionné de rugby, nous vidâmes quelques pintes de bière dans un de ces bars de St Mary Street, l’artère principale du centre ville de Cardiff. Bien évidemment, nous nous rendîmes en pèlerinage, juste en face, dans le mythique Arm’s Park (celui d’avant le Millenium) avec ses murs de brique, ses tribunes désuètes, sa pelouse digne d’une cour de ferme. C’est ici qu’en 1950, André Boniface, l’adolescent de l’A.S. Montfort, connut à 16 ans sa première cape internationale avec l’équipe de France juniors. Les petits bleus gagnèrent 5 points à 0, avec un essai d’André transformé par lui-même.
C’est ici encore que, le 26 mars 1960, Guy Boniface débuta dans le XV de France, aux côtés de Jackie Bouquet (un romantique aussi) en lieu et place de … son frère André.
Nous reconstituâmes dans notre esprit la séquence ci-avant que nous avions vécue en direct sur notre écran de télévision. Dans l’enceinte déserte, à défaut des extraordinaires chants des mineurs, métallos et dockers glorifiant la terre de leurs ancêtres, nous entendîmes le cri perçant des mouettes rieuses … peut-être encore du vent fripon qui avait fait dévier, autrefois, la trajectoire du ballon et basculer le destin international de Guy et André Boniface..
Nous pensâmes bien évidemment à eux, à Jean Gachassin aussi.
Nous nous souvenions d’un journaliste qui avait déclaré : « une défaite comme ça, on en redemande ! »
« La nuit a porté d’étranges conseils à certains sélectionneurs et à leurs amis. Dans l’avion du retour, on apprend que Gachassin et les Boniface sont limogés, sans un mot d’explication. Drôles de façons. À croire qu’ils ont volé dans la caisse de la Fédération. »
Si les « Fédérastes », comme André aimait les appeler, firent preuve finalement d’indulgence envers le Peter Pan lourdais, ils ne redemandèrent jamais aux deux Boni (au nom de quelle faute ?) de réenfiler le maillot de l’équipe de France. Honte suprême, en effet, ils ne les convoquèrent même pas pour jouer, deux semaines plus tard, un match amical contre l’Italie à Naples.
Dans la France entière du rugby, ce fut la révolte générale contre cette basse vengeance. Devant une telle goujaterie, le journal L’Équipe, à l’initiative de Denis Lalanne, lança une souscription symbolique auprès de ses lecteurs, chacun d’eux pouvait envoyer 1 franc pour financer le voyage des deux frangins (et de Gachassin). Des milliers d’anonymes, dont l’identité fut mentionnée dans les pages du quotidien, envoyèrent leur obole permettant ainsi aux trois parias de voir Naples (sans mourir) avec les journalistes et supporters.
Au bout du compte, l’absurde sanction eut comme conséquence de faire sortir les frères Boniface par la grande porte, dans un triomphe d’empereur romain. Désormais, ils allaient se consacrer à leur club, le Stade Montois, le seul qu’ils connurent au plus haut niveau, exemple admirable de fidélité.
Heureux Landais qui, durant une décennie, vécurent le bonheur dominical, après la garbure et la cuisse de confit, de rejoindre les stades Loustau (aujourd’hui détruit) puis Barbe d’or pour assister aux leçons de jeu à la montoise dispensées par les Boni.

stade du loustau

Heureux Landais qui eurent loisir en 2016 de visiter au musée de la Chalosse, à Montfort village natal des Boni, l’exposition La beauté du geste qui leur fut consacrée à l’initiative de la conservatrice Marie Dourthe (un nom de trois-quarts centre landais !).

Blog affiche Exposition_BonifaceBlog passes  entre les BonifaceBlog Boniface Miroir du RugbyBlog Exposition_Boniface 2

Boniface ou la beauté du geste ! Tout est suggéré dans le titre.
Puisqu’il est question d’art, je vous livre encore un souhait d’Antoine Blondin : « Si j’étais plus jeune, j’aimerais mener ma vie dans la perspective des Boniface. Je crois que j’ai été marqué par Guy, que n’ai-je l’âge d’être transformé par André. Il me semble que je parle comme un essai. Tout au plus comme une ébauche. »
Il avait surnommé Anquetil, profilé sur son vélo Helyett, le Yehudi Menuhin de la bicyclette. Dans la revue Arts, il avait titré : « Anquetil a réussi à faire passer le cyclisme français de l’âge commercial à l’âge esthétique ».
Les Boniface symbolisaient l’âge esthétique du rugby avant qu’il ne perde beaucoup de son âme dans l’âge commercial et les déviances du professionnalisme : « Il est permis de s’en remettre à un grand coup de pied du soin de se débarrasser pour longtemps de ce trésor trop brûlant dont la possession vient de provoquer une telle débauche d’efforts. L’attitude peut paraître paradoxale, désinvolte, voire ingrate. Elle ne saurait en aucun cas qualifier ceux que l’exercice séculaire du rugby a baptisé du fier nom d’attaquants… »
« … À un rugby de matière bien calé sur ses règles, elle oppose un rugby de manière, où la tradition ne se perpétue que dans le renouvellement. ».
« La pensée précède le geste », telle était la devise d’André. « Le plus dangereux des deux frères, c’est celui qui n’a pas le ballon » affirmait-on aussi.

Blog Guy et André Boniface en action

Pour vous initier aux subtilités du cadrage-débordement et de la passe croisée, je n’ai pas trouvé meilleur professeur qu’André lui-même qui, dans un émouvant documentaire superbement intitulé 12 ½, dissèque sur une table de bistrot, salières et poivrières à l’appui, les gestes qui ont contribué à la légende des deux frères. Magistral !

cliquer ici (la séquence se trouve entre 38 min 53 sec et 43 min 17 sec     https://sms.hypotheses.org/7636

La vie (et le ballon ovale) joue parfois de sales tours. À cet instant de l’écriture de mon billet (8 décembre), j’apprends la disparition de l’écrivain et grande figure du journalisme sportif Denis Lalanne à l’âge de 93 ans. L’Académie française devait l’honorer, la semaine suivante, pour l’ensemble de son œuvre. Grande plume du rugby, il racontait aussi brillamment le tennis et le golf (un de ses ouvrages s’appela Trois balles dans la peau !).
J’avais douze ans quand il entra dans ma bibliothèque avec la publication de sa première chanson de geste rugbystique, Le grand combat du XV de France, un « roman de pack et d’épée ». Comme Blondin avec le Tour de France, il venait d’inventer un genre littéraire nouveau.

Blog Le Grand Combat du XV de France 2

Sur fond de retour du général de Gaulle à la tête du pays en 1958, alors que la France s’enthousiasmait sur les exploits des « manchots » (footballeurs), Kopa et Fontaine en tête, lors de la Coupe du Monde en Suède, Denis Lalanne, s’éloignant du compte-rendu factuel, conta, ce même été, de manière épique la tournée des rugbymen en Afrique du Sud au cours de laquelle ils avaient terrassé les terribles Springboks invaincus à domicile depuis 1896, dans une série de test matches.
Ni la télévision, ni même la radio, ne couvrant l’événement, Denis Lalanne choisit le registre de l’épopée et devint, bien avant Roger Couderc, le seizième homme du XV de France. :
« -Regardez en bas, les gars ! Il y a un type qui vend L’Équipe !…
L’avion grogne et s’éveille, les gars jettent un œil ahuri par le hublot : en bas, c’est le Sahara dans tout ce qu’il a de saharien. Une avalanche de polochons s’abat sur Guy Stener, qui se croit tellement malin d’avoir arraché la troupe à la courte somnolence dans laquelle elle avait sombré au bout d’une nuit étouffante. Interminable, c’est le premier matin du grand voyage …
– Regardez à gauche les gars ! Il y a un moteur qui ne tourne plus !
Cette fois, personne ne veut se laisser prendre à la blague un peu grossière de Stener. On a bien tort, cependant, car le premier moteur a parfaitement fini de tourner. Et c’est tellement vrai qu’une demi-heure plus tard, quand le moteur deux s’arrête brusquement, cela fait deux moteurs sur quatre qui ne fonctionnent plus ! »
Plus loin : « – La mer ! Les rugbymen, en arrivant au-dessus du Cap, ont poussé le « Thalassa » des 10 000 Grecs de Xénophon. »…
Ce truculent Denis justifia plus tard ses excès de lyrisme : « un jour, le journaliste Pierre Lazareff avait demandé à Blaise Cendrars qui avait écrit la Prose du Transsibérien : « Tu as vraiment pris le Transsibérien ? » Cendrars avait répondu : « Mais qu’est-ce que ça peut foutre que je l’ai pris ou pas puisque je fais voyager le lecteur ? » Disons comme Cendrars, oui, j’ai sublimé. À mon insu ! »
À mes yeux d’enfant, à la chanson de Roland à Roncevaux, je préférais celle de Lucien (Mias dit Docteur Pack), de Jean (Dupuy dit Pipiou) et d’Alfred (Roques dit le Pépé du Quercy) à Ellis Park.
André Boniface n’avait pas été retenu pour cette tournée, sans doute victime des premières mesquineries des « gros pardessus » après une déculottée (14 à 0) contre l’Angleterre dans le Tournoi, quant à Guy, incorporé au bataillon de Joinville, il gâchait ses vingt ans dans les Aurès.
Denis Lalanne eut l’occasion, par la suite, de glorifier les deux frères en écrivant Le temps des Boni, un livre qui évoque un âge d’or de l’Ovalie avec en fil rouge le mythique tandem de trois-quarts centre.

Temps des Boni 2

En guise de pitch, on lisait ceci au dos de l’ouvrage : « … Voici qu’il dégaine, pour une commémoration joliment nostalgique des années 50 et 60, les plus fruitées de l’histoire de la France moderne. Toute épopée exige un héros. Celui de Lalanne est un couple : Guy et André Boniface, les fameux  » Boni  » d’une légende aux sources mystérieuses et à l’épilogue tragique. Dans le prisme magique de leurs cavalcades, on voit défiler les attendus d’une fureur de vivre empreinte de désinvolture, et on se dit en pensant à Blondin, l’ami des Boni, qu’au temps du rock et du twist, de Gabin et de Montand, de Kopa et d’Anquetil, toute illusion était plausible. »
Un ami, à qui j’avais prêté le livre, trouva le récit si chaleureux qu’il oublia de me le rendre. Je le comprends, et d’ailleurs, j’en refis l’acquisition, assez récemment, chez un bouquiniste ariégeois. Comme un bon vin se bonifie, Le temps des Boni est un livre de garde !
Ça commence comme un western, d’ailleurs le premier chapitre s’intitule Il était une fois dans le Sud-Ouest :
« C’est l’histoire de deux cow-boys, encore en culottes courtes, qui avaient inventé un jeu terrifiant. Elle se passe en 1945. C’est la fin de la Seconde Guerre mondiale… »
Leur père est prisonnier dans un stalag. L’aîné court la nuit sous l’Occupation, rapporter à sa mère de quoi nourrir les siens.
« Cow-boys. Action. Il faut imaginer la scène filmée dans les règles, avec musique appropriée. Un train apparaît dans le lointain, il siffle à l’approche de la gare aujourd’hui désaffectée de Montfort. Les caméras le voient arriver de face. Un air d’harmonica fait venir le frisson. De dos, au premier plan, nos deux gamins immobiles, les poings sur les hanches, enjambant chacun un rail. On jurerait qu’ils ont tué leurs chevaux à la course. Ils sont tout crottés d’avoir dévalé d’un coup les remblais profonds qui isolent la voie ferrée. Le train progresse dans cette sorte de canyon municipal, il est là, il n’est plus qu’à cent mètres, à cinquante mètres, et les cow-boys ne bronchent pas. Ce n’est guère qu’un tortillard de troisième classe, ou bien un train de marchandises, les rapides ne passent pas dans le paysage alangui des coteaux de Chalosse. Mais c’est tout de même un train, un vrai train en marche, grandeur nature, avec une locomotive et des wagons.
A-t-on compris à quoi jouent les deux garnements ? Ils jouent à celui qui décampera le dernier, à celui qui aura le moins peur de prendre le convoi dans la figure. Plus il grossit le monstre, l’auroch mécanique, bouche grondante de l’enfer, plus le dénouement se fait proche et plus c’est formidable, ce jeu, plus géante est la vie. On connaît quelqu’un qui s’amusait certains soirs à toréer les automobiles (vous le connaissez !ndlr). Mais voilà deux dégourdis qui font bien mieux, ils toréent les locomotives ! Á l’âge où les enfants sages jouent au train électrique, ces deux-la refont pour de bon l’attaque du train du Far West. Et avant que l’un se décide à bouger, c’est presque toujours le chauffeur de la loco, le Gabin du coin, qui est obligé de freiner des quatre fers, dans une grande gerbe d’étincelles … »
C’est ainsi que les deux chenapans apprirent les premiers rudiments du jeu d’esquive qui fut leur credo sur les terrains de rugby.
« En fait de Boniface, je préfère l’autre » affirmait un champion de l’énigme. Jean Daugé, leur maître de philosophie rugbystique, trois-quart centre bayonnais de génie, ajoutait : « Les Boni avaient une recette imparable, ils étaient deux ».

Blog Guy et André Boniface equipe de France

Les deux fils Boniface, André et Guy, s’aimaient si fort qu’il leur était insupportable de dormir dans des lits jumeaux. L’un sautait toujours dans le lit de l’autre. Il en sera ainsi jusqu’à trente ans passés lors des déplacements avec le Stade Montois et l’équipe de France.
Pour illustrer cet amour fraternel débordant, Lalanne rapporte une anecdote que lui livra un camarade de jeunesse des deux frangins : « Il y a une messe du dimanche, à l’église de Montfort, où je me revois, au coude à coude avec Guy, luttant comme d’habitude contre tous les sujets de dissipation. On retrouvera facilement la date (dimanche 11 avril 1954) parce que c’est le lendemain du jour où André a marqué son premier essai pour le XV de France. On avait suivi ça à la TSF, par la voix de Loÿs Van Lée. La France a battu l’Angleterre par deux essais de Boni et Maurice Prat. Á la radio, on comprenait ce qu’on pouvait, c’était confus, on était libre de se faire son roman. Mais que Dédé ait marqué un essai contre les Anglais, c’était pour nous sans surprise. Il était de deux ans notre aîné mais il nous était supérieur de cent coudées, toujours l’objet d’un surclassement, courant plus vite que les autres, sautant plus haut, lançant plus loin, marquant des essais comme il respirait.
Donc, nous sommes à la messe du lendemain, au moment du plus grand recueillement, lorsque la porte de l’église gémit à fendre l’âme. Guy se retourne et me dit tout bas : « Putain, il est là, c’est lui. » Imaginez ça, le héros de Colombes à la messe du lendemain dans son chef-lieu de canton du département des Landes. Cela voulait dire que, plutôt que de faire la fête à Paris avec les autres, il avait à peine faite acte de présence au banquet du Lutétia, filé à Austerlitz, sauté dans un train de nuit jusqu’à Dax pour rallier Montfort à l’heure de la messe. Cela voulait dire que, Montfort et ses parents, Montfort et ses copains, ça comptait beaucoup plus pour un Boni de dix-neuf ans que Colombes et sa gloire, Paris et sa fête. Après la messe, Dédé a ouvert son sac de voyage et il a sorti le maillot à la Rose qu’il avait reçu de son adversaire anglais. Guy a pris le maillot, il a gratté dessus un bout de saleté et, d’un air extasié, il a dit : « La terre de Colombes ! » En quelque sorte, il communiait après la messe. »
Colombes fut aussi pour moi prétexte à communier avec les Boniface. Ainsi, voici ce que j’écrivais dans le billet que j’avais consacré à une visite du vieux stade olympique :
« Je me dirige vers l’ancienne sortie du long tunnel qui, sous la pelouse, menait des vestiaires. La main courante qui la borde, n’existait pas autrefois. Dans ses mémoires, André Boniface évoque son premier match du Tournoi des 5 nations en 1954 contre l’Irlande : « La descente sous le tunnel qui conduit au terrain, m’angoissa un peu, c’était très mal éclairé, l’eau suintait sur les murs, le sol était inégal. J’avais la hantise de glisser et de me blesser. Après avoir gravi sept ou huit marches, on arrive à ciel ouvert derrière les poteaux et on est cerné par cinquante mille personnes. C’est une impression forte qui sublime. »
Enfant, j’étais fasciné par l’arrivée des joueurs, véritables taupes qui surgissaient de terre ou dieux du stade apparaissant en pleine lumière. Par mimétisme, dans le collège que dirigeait ma maman, j’avais fait d’un escalier qui montait vers la cour, la montée de mes vestiaires… »
À la mort de Guy, André, mort de chagrin, ne chaussa plus les crampons jusqu’à l’été 1969. Regarder un match à la télévision lui était insupportable. Il préférait s’adonner au tennis et devint même en quelques mois un excellent joueur classé
Son retour fit la couverture de Rugby Magazine.

Blog A

À l’intérieur de la revue, l’un de ses plus fervents supporters, Denis Lalanne bien sûr, écrivait en éditorial :
« Parce qu’une petite Hélène est née cet été au foyer d’André Boniface, de bonnes âmes se sont empressées d’imaginer que le père devait être bien déçu que ce ne fût point un garçon – à qui, c’est bien probable, l’on eut trouvé beaucoup de ressemblance avec Guy. Et parce qu’André Boniface se relance dans le rugby de la manière la plus dangereuse qui soit en se vouant à la réhabilitation du Stade Montois, les mêmes bonnes âmes se sont empressées, à part elles, de lui souhaiter bien du plaisir.
Au passage, on regrettera que Boniface n’ait pas été l’objet d’une pareille sollicitude à l’époque où le rugby, en la personne de quelques esprits tordus et bien de chez nous, s’attachait à le persécuter. N’ayons donc pas trop d’inquiétude pour un homme qui est passé par là. Ayant fait la somme de ses tracas, de ses déceptions, de son chagrin, enfin d’une douleur extrême, André Boniface sait parfaitement où il en est avec la vie qui continue. Il a 35 ans, il se sent fort, il a toujours son âme superbe. Et son fier caractère.
Il est vrai que, l’été dernier, on croyait ne jamais le revoir sur un terrain de rugby, à quelque titre que ce soit. Il était brancardier à Lourdes …
Et puis, il y eut ce match organisé au printemps dernier à la mémoire de Guy et auquel André participa avec un brio stupéfiant. Ce match avait été mis sur pied par tous les copains de Guy, les anciens comme Félix Martinez et les plus récents comme Benoit Dauga. C’est à la même époque qu’éclata la nouvelle : André Boniface entraîneur du Stade Montois !
Toutes résolutions au diable. Boniface pris au piège.
Stupeur de l’opinion. Quoi ! Boni remettant son auréole dans la fournaise ! Pour pas un rond et pour tous les risques encourus par son sacré caractère, remettant une gloire intouchable sur un banc de touche !
C’est vrai et c’est comme ça. Boni n’a jamais choisi, en rugby, les solutions faciles et les causes gagnées d’avance. Pourtant, son retour au Stade Montois, c’est un phénomène tout simple de dépit amoureux. Son épouse, ses parents l’ont compris. L’affaire n’a pas fait le moindre problème dans sa famille. Alors, tâchons de le comprendre aussi, pour mieux se préparer à endosser encore ses saintes querelles ! …
« Pas question que quelqu’un sur terre puisse jamais remplacer Guy. Mais j’ai senti une autre famille dans le besoin et je n’ai pu résister à son appel. C’est la famille de mon club, de ma ville, et il est vrai que je ne croyais pas lui être tant attaché. Sa détresse m’a fait mal et la gentillesse de certains de ses membres m’a touché, voilà tout. Pourquoi lutter contre un sentiment qui, en outre, me relie beaucoup à Guy ? …
Il y a ce bonheur que je n’ai jamais vécu mais que j’aimerais tant transmettre à une équipe dont je serais responsable. C’est ce bonheur de jouer au rugby sans aucune idée derrière la tête, sans aucune crainte pour un trois-quarts de déplaire aux avants, pour un avant de confier la balle aux trois-quarts, sans hantise pour une équipe entière de gâcher son plaisir par un résultat contraire. Ce bonheur de jouer pleinement, je l’ai ressenti dans une équipe : celle de Lourdes dans les années 1950 … »

Blog André Boniface revient

Cet été-là, en pleines fêtes de la Madeleine, il paraît que des vieux Montois, nostalgiques du temps des Boni, vinrent, le long de la main courante de Loustau, assister aux entraînements intensifs menés par André, plus affûté que ses joueurs.
Il ne faut pas croire, cependant, que les Boniface faisaient l’unanimité. Ainsi, le conseil municipal de Mont-de-Marsan rejeta, à 25 voix contre 5, la proposition de baptiser le stade Barbe d’or au nom de Guy. J’ignore les jalousies municipales et les raisons qui justifièrent cette désapprobation, mais c’était un outrage ignominieux vis-à-vis de ceux qui avaient fait de Mont-de-Marsan, une sorte de Mecque du rugby mondial.
Les deux trois-quarts centre choisis en lieu et place du fameux tandem, comptaient ensemble moins que les 35 ans d’André qui profita des circonstances pour inculquer un jeu fidèle à sa philosophie, fait de mouvement et d’évitement plutôt que d’affrontement, qui s’avèrera souvent victorieux
J’aurais aimé être lecteur du quotidien régional Sud-Ouest et de Midi-Olympique, je devais me contenter de l’énoncé des résultats des poules de huit, le dimanche, et du compte-rendu laconique, le lundi, dans L’Équipe. Je vous assure que j’étais heureux, moi le normand, après une victoire du Stade Montois d’André Boniface.
La saison suivante se présentait sous les meilleurs auspices lorsque le tout jeune demi d’ouverture Pierre Castaignède (le père de Thomas, futur international) fut victime d’une grave blessure : « Je n’avais averti ni la presse, ni les dirigeants, ni les joueurs. Seule Anny ma femme était au courant. Je voulais que mon retour se fasse dans le plus strict anonymat. À la fin du repas d’avant-match, j’ai annoncé la composition de l’équipe. Lorsque, arrivant au numéro 10, j’ai prononcé mon nom, André Boniface, mon émotion fut énorme. Celle des joueurs, peut-être encore plus forte. Je sentis un moment de ferveur et d’incrédulité chez ces jeunes qui m’avaient vu jouer depuis qu’ils étaient gamins… »
André, outre entraîner, redevenait joueur. Le Stade Montois se retrouva en huitième de finale du championnat face à Castres sur le stade de Lourdes, temple du rugby des années 1950 :
« Encore 5 minutes à jouer. Un point d’avance. La pluie ne s’arrête pas et ça fait déjà un moment que le terrain du stade Antoine Béguère tient plus de la cour de ferme que du green de golf. La cuvette de Lourdes concentre les intempéries, les joueurs ressemblent à des mineurs après une journée sous terre, la boue en plus. Noirs et trempés. Fourbus. Chaque foulée pèse une tonne. Les Montois ont plutôt dominé le match et la balle a couru plus vite que les hommes. Mais au bout un seul petit point d’avance face à des Castrais qui n’ont pas abdiqué. Gérard Cholley et ses équipiers sont encore prêts à mordre dedans, pour faire basculer ce match. À huit minutes de la fin, le pilier, futur membre du XV « chelemard » de 1977, a marqué l’essai de l’espoir. Les siens investissent le camp des Jaune et Noir. Plus qu’une poignée de secondes, la pluie s’intensifie, la bourre trempée devient incontrôlable, André Boniface la récupère.
Dans les tribunes, les supporters landais s’époumonent. «Tape en touche! Touche, Touche! ». Et là, le vieux Boni, bientôt 37 ans, décide que non, pas de touche, on joue! Et il charge, sabre au clair, cuir en bandoulière avec à ses côtés les cadets, Patrick Nadal et Jean Jouglen, à peine plus âgés à eux deux que l’alerte ancêtre. Les supporters s’étranglent, d’autres ferment les yeux, tournent la tête: « on va le prendre, ce contre! ». Mais les jeunes et le moins jeune ne se posent pas de question, ils courent, autant que faire se peut dans ce cloaque. Et ils ne se débarrassent pas de la balle malgré les vociférations du bord de touche. Et finalement, le coup de sifflet du merle emmailloté de noir vient saluer la victoire de la brigade légère. Sueur, pluie et quelques larmes rafraîchissent les visages de ceux qui ont eu très chaud. Le succès est là, le Stade est en quart de finale du championnat de France de rugby. » (« Boni 70, un printemps de rugby » sur Aquitaine online)
En quart de finale, le Stade Montois s’inclina de très peu devant le S.U. Agenais cher à Michel Serres ! Personne ne fut déçu. L’esprit du beau jeu était préservé.
Le temps des Boni s’acheva brutalement après un article pour France-Soir de Lucien Bodard, grand reporter et prix Goncourt. « Bodard ne se déplaçait guère à moins d’un million de morts » et se passionnait peu pour le ballon ovale. Toujours est-il bien qu’arrosé et promené par Camille Pédarré, le président du Stade Montois, il en brossa un portrait incendiaire :
« Impossible d’être plus rouge de trogne, plus lourd, plus apoplectique, plus plein de sang, d’entrailles, de ventre, de vitalité. Il a les oreilles comme les ailes d’un avion, la respiration comme un soufflet de forge, la voix comme un déraillement permanent, une succession de hoquets. Un gros matois, toujours plus prospère, sachant y faire, mécène du Stade Montois qui lui a coûté, selon lui, jusqu’à cent-cinquante millions. Mais ses copains disent en rigolant que la moitié de la somme est passée en vins. Le déjeuner qu’on offre avant le match aux dirigeants de l’autre équipe, ce n’est même pas croyable. Toute la gamme de l’oie, toutes les caves de Bordeaux … » Les homards du président de l’Assemblée nationale De Rugy, c’étaient broutilles en comparaison.
Et Bodard de poursuivre : « Dans l’enceinte du Stade Montois, Pédarré n’est pas le plus important. S’il l’est à la tribune, il ne l’est plus au vestiaire. Là, il lui faut obéir à la loi du sport. C’est ainsi qu’il se fait engueuler pour avoir un cigare à le bouche … C’est André qui est intervenu. André Boniface l’archange. Un Apollon à la chevelure bouclée et aux yeux toujours humides dans une sorte de tristesse. Il porte en lui un deuil, il ne se remet pas de le mort de son cadet survenue dans un accident d’auto, un 1er janvier. Mort stupide mettant fin à un amour extraordinaire, mettant fin à une association prestigieuse entre deux frères. Les frères Boniface. Une épopée. Avant eux, le Stade Montois, c’était le domaine des pépères qui poussaient leur ventre pour pouvoir pousser le ballon, les costauds de la mêlée où tout homme tombé ne se relevait plus. Les frères Boniface ont découvert le mouvement, la voltige, la grâce. Cela a été la grande époque. Époque qui s’est terminée quand Guy a été tué. Guy qui aimait tellement la vie, la nuit, la virée. Désormais André reste comme une sorte de veuf, portant une petite croix au-dessus de son col roulé, toujours plus ascète, tellement épris d’idéal que seule la beauté du sport compte, l’argent et le résultat étant secondaires. André si pur qu’il est presque toujours en querelle pour un point d’honneur. »
Vous devinez que le confit d’oie fut indigeste pour le gros pardessus.
Avec les Boni, le jeu primait sur l’enjeu. André confia souvent que le titre de champion de France conquis contre les voisins dacquois en 1963, à l’issue d’une rencontre très fermée, ne constituait pas son meilleur souvenir.

RUGBY MONT DE MARSAN DAX

Ce n’était pas l’avis d’Antoine Blondin qui, pour trinquer (évidemment) à ce succès, avait inventé un jeu dans ses chers bistrots de Saint-Germain-des-Prés qu’il fréquentait trop assidûment. Il conviait chaque quidam, croisé au zinc, à endosser la tunique zébrée jaune et noire de l’équipe landaise (sans doute celui que Guy lui avait offert) puis effectuer une série de passes et d’arrêts de volée avec un sucrier en guise de ballon de rugby. La légende dit que Michel Debré, le premier « premier ministre » de la Vème République, fut un de ceux-là !
Histoire de maillot : dans un des magnifiques textes que propose Le match des matches*, superbe ode à la gloire du ballon ovale, je me souviens de ces quelques lignes de Pierre Mac Orlan

Prince, au maillot d’ébène et d’or,
Que tu sois Victor ou monarque,
N’entends-tu pas le son du cor ?
Au premier coup d’envoi, je marque.

Cette ballade onirique, dont il ne reste que l’envoi, fut écrite le soir d’Hernani sur le terrain de la Comédie Française par l’aïeul d’un demi de mêlée inconnu…
Admirable ! Ce costume d’ébène et d’or ne serait-il pas la tenue jaune et noire du Stade Montois ?

Blog maillots de Guy et André

Dans le même ouvrage, Antoine Blondin, intarissable, s’épanchait encore :
« André Boniface, qui fut avec Jean Dauger le plus grand constructeur d’attaque que nous ayons connu, disait : « Un ballon, ça ne se jette pas, ça ne se passe pas et, même, ça ne se donne pas… on l’offre, c’est une offrande. » Et toute la merveilleuse « alegria » de son frère Guy Boniface tendait à faire le nécessaire pour que ce cadeau ne fût jamais empoisonné. »
Les Boni, André en particulier, avaient instauré au Stade Montois un véritable culte du challenge Du Manoir, cette institution, créée par le Racing Club de France en hommage à leur ancien joueur Yves (descendant d’une vieille famille normande !), polytechnicien et capitaine du XV de France, mort à 23 ans dans un accident d’avion, qui prétendait privilégier le jeu pour le jeu, la gloire et le plaisir du jeu, le jeu pour l’attaque, des valeurs que les deux frangins plaçaient au-dessus de tout.
Cocasse, cette compétition naquit en 1931 en réaction à des prémices de professionnalisme dans l’équipe de Quillan. Son président Jean Bourrel, grand industriel de la chapellerie (les célèbres chapeaux Thibet), avait profité de zizanies au sein du club de Perpignan (le fameux USAP) pour y recruter 7 ou 8 joueurs en les rémunérant avec des emplois fictifs dans son entreprise. C’est ainsi que le XV de la cité du chapeau inscrivit son nom au palmarès du championnat de France à la fin des années 1920.
Le Stade Montois, les Boniface à la baguette, remporta « le Du Manoir » en 1960, 1961 et 1962, en faisant de la finale en nocturne dans l’ancien Parc des Princes (au nom prédestiné en la circonstance) une grande fête populaire.
Au printemps 2000, trente-deux ans après l’accident de Guy, deux hommes, Philippe Labeyrie sénateur-maire de Mont-de-Marsan et Patrick Nadal un des anciens minots de l’équipe entraînée par André, réparèrent l’affront : on allait débaptiser le stade de Barbe d’Or pour lui donner le nom de Guy Boniface. Enfin !
On découvrit une statue de Guy. Il y eut ensuite un match dont André devait donner le coup d’envoi. Il rejoignit le milieu du terrain, un maillot numéro 12 sur les épaules, en compagnie d’un cadet du club portant le numéro 13. Incorrigible, au lieu de taper dans le ballon, il le ramassa et effectua une passe croisée parfaite.
Je crois qu’il y a quelques années, un soir de fête de la Madeleine la stèle disparut victime d’un acte de vandalisme ou d’un admirateur. Celle de Jacques Anquetil, au sommet de la côte de Châteaufort dans la vallée de Chevreuse, connut le même outrage.
En 2013, une nouvelle statue a été érigée, ainsi Guy cavale à nouveau à l’entrée du stade. Échanges entre blogueurs de bonne volonté, un lecteur landais en a effectué quelques clichés à mon intention.

Blog alexandre-sanchez-a-sculpte

Blog Stade de Mont-de-MarsanBlog Stade de Mont-de-Marsan stèle 2Blog Stade Mont-de-Marsan 3Blog André Boniface statufié 2

Qui sait, un jour peut-être, mon admiration pour les Boniface me poussera jusqu’à Mont-de-Marsan, voire même jusqu’à Montfort-en-Chalosse. Je repenserai alors au bel hommage que leur rendit le journaliste Robert Roy, jeune trentenaire mort également au volant de sa voiture :
« Le rugby à Montfort remplaçait peut-être l’ancienne bataille des créneaux. Depuis les remparts on pouvait voir tous les adversaires dans le lointain, ceux de Pontonx, de Tartas au nord ; ceux d’Hagetmau et de Saint-Sever à l’est ; ceux de Dax à l’ouest et de Peyrehorade au sud. On pouvait les imaginer fourbissant leurs armes. Et le dimanche on lançait une expédition chez eux, ou bien, s’il en était convenu ainsi, on les recevait et on refermait les portes du stade derrière eux pour voir ce que ça donnerait. Pour les gens de Montfort, comme pour d’autres, le dimanche, c’était toujours un peu le jour du soigneur. Le docteur Vinciguerra s’occupait des jeunes, plus spécialement des Boniface. Il avait hâte de les voir dans l’équipe première de M. Deyris. Et le président Deyris, qui savait mieux que personne que c’était de la bonne graine, puisqu’il faisait le commerce de graines, était impatient de voir les deux gaillards à l’œuvre. Gaillard, Guy ne l’était pas trop, mais il avait une telle rogne que cela lui tenait lieu d’épaules dans des batailles d’enfants. Il aurait dans ses moments cramoisis fait fuir n’importe qui.
« Enfin, le jour vint où André fit son entrée dans l’équipe des jeunes. Il s’y montra tout de suite merveilleux. C’était le joueur d’exception, il avait des ailes au talon. Il jouait en dépit du bon sens, on le trouvait génial. On lui prédit la plus grande carrière. Le jour vint encore, trois ans plus tard, où Guy chaussa à son tour les crampons des minimes. On le cacha un peu dans le pack. Et quand le talonneur fut blessé, il monta en première ligne, lui, léger comme un duvet, pour le remplacer. Une moue se dessina sur les lèvres des anciens : « Le cadet ne vaudra jamais l’aîné. André a tout pris des qualités des Boniface. »
« Voire ! Guy avait une qualité bien à lui, quelque chose qui devait lui venir d’un ancêtre acharné à défendre la ville autrefois. Cette hargne, ce n’était pas un trait des gentils Boniface. Cela venait d’ailleurs. C’est souvent comme ça avec les enfants. Il y a parfois quelqu’un dans la nuit des temps, quelqu’un dont personne ne se souvient, perdu à cinq, ou dix, ou vingt générations, qui dépose dans l’âme du petit enfant un morceau de son caractère. Quelqu’un avait passé à Guy le chromosome de l’humeur guerrière.
« Il ne craignait personne, sinon son frère, devant qui il est toujours resté béat d’admiration. Avec cette vertu-là, Guy allait rejoindre André au sommet des honneurs du rugby français… »

Blog.frères Boniface

Aux jeunes générations qui considèreront peut-être que je cède trop à la nostalgie et au culte des frères Boniface, j’aurai beau jeu (comme celui des Boni) de leur livrer la métaphore du désormais regretté Denis Lalanne : « Comment voulez-vous que les gars dont le palais a été formé par les truites d’élevage aient le regret des truites sauvages que l’on attrapait à la main dans les torrents glacés ? ».
Quel bon temps fut celui des Boni, grand prêtres du rugby d’attaque au nom de pape !
Denis Lalanne est donc parti rejoindre Guy, l’autre semaine. Son dernier roman, qui devait être récompensé par l’Académie française, porte le merveilleux titre de Dieu ramasse les copies. Pour ma part, moins impatient, je me contente de vous livrer ce billet.

Mes vifs remerciements à Michel Saint-Genez qui prit le temps de photographier à mon intention la stèle de Guy Boniface au stade de Mont-de-Marsan.
Pour rédiger ce billet, j’ai puisé dans ma bibliothèque :
Le temps des Boni de Denis Lalanne (Table Ronde)
Nous étions si heureux Mémoires* André Boniface (La Table Ronde) 2006
Le grand combat du XV de France de Denis Lalanne (La Table Ronde) 1959
XV coqs en colère de Denis Lalanne (La Table Ronde) 1968
Ma vie entre les lignes d’Antoine Blondin (La Table Ronde) 1982
Antoine Blondin Le muscle et la plume (L’Équipe)
Adios* de Kléber Haedens (Grasset) 1974 Grand prix du roman de l’Académie française
Rugby ! Le match des matches de Charles Courrière (La Table Ronde) 1968

Publié dans:Coups de coeur |on 16 janvier, 2020 |6 Commentaires »

Quand les oiseaux meurent en Seine …

C’est rare mais il arrive que je m’interroge à votre sujet : que pourrais-je bien vous raconter dans mon prochain billet ? La hantise de l’écrivain que je ne suis pas, en somme. Et puis…
L’actualité est venue à mon secours avec l’incendie qui s’est déclaré, le 26 septembre dernier, à Rouen, dans l’usine Lubrizol de produits chimiques, classée Seveso.

fumée Lubrizol

Ce n’est pas Gustave Flaubert et sa description de Rouen de son roman Madame Bovary

Rouen, c’est la ville aux cent clochers que Victor Hugo décrivait en 1831 dans son poème À mes amis L.B. et S.B. tiré de son recueil Les Feuilles d’automne :

« Amis ! C’est donc Rouen, la ville aux vieilles rues,
Aux vieilles tours, débris des races disparues,
La ville aux cent clochers carillonnant dans l’air,
Le Rouen des châteaux, des hôtels, des bastilles,
Dont le front hérissé de flèches et d’aiguilles
Déchire incessamment les brumes de la mer ;
C’est Rouen qui vous a ! Rouen qui vous enlève ! … »

Mais Rouen, c’est surtout la ville de mon enfance, de ma jeunesse, à une dizaine de lieues de mon bourg natal. C’est là que le jeudi, alors jour de congé scolaire, j’accompagnais mes parents pour faire les courses. C’est là que nous passions le réveillon de la Saint Sylvestre chez ma tante et mon oncle, j’ai encore en mémoire les cornes de brume des bateaux hurlant dans le port le nouvel an. C’est là qu’adolescent, j’accomplis mes humanités au lycée Corneille … enfin pas tout à fait, car, au sens vieilli du mot, je ne suivis aucune étude de grec et de latin.
Bref, je ne pouvais que partager l’émotion, l’effroi et le traumatisme de la population rouennaise, et pas que, car le terrible nuage noir, de plus de vingt kilomètres de long et six de large, porté par les vents, a survolé ensuite ma campagne du Pays de Bray natal, puis les Hauts-de-France, avant de franchir la frontière belge.
Aux alentours de la Toussaint, allant fleurir les tombes de mes regrettés parents et frère, « en même temps » que notre Président, je suis allé renifler l’atmosphère âcre et pesante de cette région de Haute-Normandie qui m’est si chère.
C’était un jeudi, jour du marché de Forges-les-Eaux, et à quelques pas de la maison-école de mon enfance, j’en ai profité pour faire provision d’un des fleurons de la production fromagère française, emblématique de la boutonnière du Pays de Bray, le fameux Cœur de Neufchâtel (qui se décline aussi en briquette et cylindre ou bonde). J’avais réalisé, il y a une trentaine d’années, un documentaire sur sa fabrication et je lui consacrerai inévitablement un billet en temps de disette littéraire.
Guillaume le Conquérant était encore un gamin lorsque fut rédigé le premier document (la charte de Sigy en 1037) mentionnant la production de fromages en Pays de Bray.
Une légende raconte que, pendant la Guerre de Cent Ans (donc bien avant le Brexit !), les jeunes filles offraient aux soldats anglais des fromages en forme de cœur pour témoigner de leur amour. « À nous les petits anglais » (!), mais vous savez quel crédit il faut apporter aux légendes.
En 1704, le Rouennais Thomas Corneille, le frère de l’auteur du Cid (de Normandie ?!), passant par Neufchâtel, remarque que « sur le marché on débite beaucoup de beurre du pays de Bray, et des fromages fort recherchés qui sont faits en cœur. On les appelle angelots ».
Au milieu du XIXème siècle, un neufchâtelois (sans doute un peu chauvin), qui aimait taquiner la muse, inscrivit ces vers en tête d’un ouvrage de poésies qu’il dédia à Victor Hugo :

« Puisses-tu, voyageur, dans mille et quelques ans,
De notre Neufchâtel parcourant les ruines
Trouver, pour t’égayer, mes couplets moisissants
Et quelques vieux bondons pour dorer tes tartines. »

Sourions aujourd’hui de cette prémonition, car le passage au centre du bourg, que la municipalité reconnaissante avait baptisé du nom du poète, s’en alla en fumée lors des bombardements de 1940. Mais les angelots, peut-être protégés par une puissance divine, survécurent.
Et voici donc, cette fois, que l’irrespirable nuage s’échappant des entrepôts de Lubrizol menace le cheptel brayon et que des interdictions de collecte de lait, d’œufs et de miel ont été prises par les autorités. Adieu veau, vache, cochon, couvée … beurre, crème fraîche et qui sait la crémière bientôt désargentée !
Heureusement, ces mesures sont suspendues depuis quelques jours.
Comprenez que ce matin-là, je les chéris d’autant plus ces petits cœurs nus sur leurs paillons dont je remplis bientôt mon sac isotherme !

Neufchâtel marché de Forges

Avant de rejoindre l’Ile-de-France, j’ai souhaité revenir flâner quelques heures dans Rouen la meurtrie. Et comme, vous venez encore à l’instant de le constater, les nourritures terrestres étant rarement oubliées dans ma quête spirituelle, je porte mon dévolu sur une charmante enseigne à deux pas de la Place du Vieux-Marché, théâtre d’un feu « spécial » le 30 mai 1431. C’est, en effet, à cet endroit précis que, dans la capitale du duché de Normandie alors possession du royaume d’Angleterre, Jeanne d’Arc mourut sur le bûcher (c’était bien la peine d’offrir des cœurs aux soldats anglais !).
Le Garde-manger, un bistro tendance (antinomique ?), loué par Périco Légasse, l’excellent critique gastronome de l’hebdomadaire Marianne, est l’une des nombreuses tables bordant la Place de la Pucelle. Le coin a bien changé car les jeunes filles s’y aventurant pouvaient craindre pour leur virginité dans l’atmosphère beaucoup plus trouble qui y régnait à l’époque de ma jeunesse lycéenne.
D’ailleurs, cette placette, avant qu’elle ne soit rebaptisée en hommage à Jeanne, s’appelait au Moyen-Âge, place du Marché-aux-veaux. Clin d’œil de l’Histoire, y est ouverte depuis 2016 la Boutique du Bœuf Normand, une boucherie exceptionnelle à la gloire de l’élevage normand, rendez-vous des « viandards » en quête de goût, d’authenticité et de traçabilité. Encore faudra-t-il que le bétail ne reste pas trop longtemps confiné à l’abri du nuage.
Là où, aujourd’hui, un parking a été construit en sous-sol, une fontaine avait été érigée en surface vers 1525 à la gloire de la chère brûlée vive qui était représentée en robe simple, sans arme, dans une tenue proche de celle qu’elle portait sur le bûcher.
En 1754, très endommagée, la sculpture fut remplacée par une nouvelle fontaine où Jeanne apparaissait, cette fois, habillée en drapé, une épée à la main et appuyée sur un bouclier. Le monument fut définitivement détruit par les terribles bombardements de 1944.

Statue Jeanne d'Arc place de la Pucelle

Je ne vous ai pas coupé l’appétit ? Pour ma part, j’ai choisi dans le menu du jour un millefeuille de saumon pommes granny à la betterave en entrée, puis un merlu bouillon (pas Godefroy !) thaï et nouilles de riz, et j’ai craqué en dessert, sur un cake roulé aux carottes crème mascarpone à la vanille et noix de pécan. Oui je sais, ce n’est pas raisonnable.

Garde-manger1Garde-Manger 2Garde-Manger 4

Au moins, ça me laisse le temps pour vous faire partager ma lecture du roman de Victor Pouchet, Pourquoi les oiseaux meurent.

Mise en page 1

J’avais envisagé de lui consacrer un billet lors de sa parution en 2017 et puis … la Seine a continué à couler sous les ponts de Paris. Finalement, j’ai bien fait d’attendre car son propos s’inscrit parfaitement, et malheureusement, dans l’actualité. En voici l’incipit :
« Il avait plu des oiseaux morts. J’ai répété ça aux bateliers sur le quai du port de Paris. Ils m’ont regardé étrangement. Pourtant, c’était très exact : il avait plu des oiseaux morts. Je suis allé de péniche en péniche pour expliquer ma demande : descendre avec eux la Seine, pour observer les oiseaux, et pour atteindre les alentours de Rouen, où une série de pluies d’oiseaux morts était survenue. .. »
La fiction rejoint la réalité ou l’inverse : de fausses informations ont vite envahi les toxiques réseaux sociaux, parmi celles-ci, la présence d’oiseaux morts sur un quai de Rouen non loin de l’usine Lubrizol en feu, photo à l’appui.
Fake news ou pas, l’occasion était trop belle de me replonger dans le livre pour descendre la Seine afin de remonter à la source (donc à contre-courant !) de l’enquête menée par Victor Pouchet lui-même, qui incarne son propre personnage, astuce autant fictionnelle qu’autobiographique.
Pourquoi les oiseaux meurent, il n’y a pas de point d’interrogation, il ne s’agit donc pas d’une question. Et, ne soyez pas déçus, le roman ne vous délivrera guère de véritables explications à ces effrayantes pluies d’oiseaux morts dans le ciel normand. D’ailleurs, il n’y a pas d’enquête à proprement parler, sinon celle effectuée par le narrateur qui, faisant preuve d’un certain dilettantisme quant à la soutenance de sa thèse, préfère faire un break sabbatique pour comprendre cette catastrophe ornithologique d’autant qu’elle se localise notamment, en banlieue rouennaise, sur la ville de Bonsecours dont il est originaire.
Mes plus fidèles lecteurs connaissent Bonsecours, la mal nommée en la circonstance. J’avais osé un billet sur les Conquérants de l’Or (1er avril 2017), le champion cycliste Jean Robic qui y avait construit sa victoire dans le Tour de France 1947 (voilà, j’ai placé mon clin d’œil vélocipédique !) et le poète José-Maria de Heredia (ce n’est pas un grimpeur colombien) qui repose dans le cimetière local et dont vous avez gardé peut-être de votre scolarité ses deux vers : « Comme un vol de gerfauts hors du chantier natal/Fatigués de porter leurs misères hautaine ». C’est là, à quelques enjambées du monument dédié à Jeanne d’Arc, que se sont écrasées dans un bruit mat quelques centaines d’étourneaux.

Bonsecours Jeanne d'Arc blog 2

C’est ainsi que l’auteur et narrateur Victor Pouchet embarque sur le bateau de croisière Seine Princess. Obnubilé par son histoire d’oiseaux, dédaigneux, il n’a que faire de la maison d’Émile Zola, sur la rive du fleuve, à Médan (d’ailleurs il n’aime pas Zola), et de la visite, inscrite dans le programme de la croisière, du bassin des Nymphéas de Claude Monet à Giverny.
Personnellement et égoïstement, je m’en fiche un peu car je connais ces lieux, et je préfère qu’il se plonge dans les livres qu’il a emmenés dans ses bagages : par exemple la Bible de Jérusalem. Les pluies d’animaux étaient nombreuses, en général en guise de punitions. L’Exode raconte comment Yahvé déversa grenouilles, sauterelles et taons contre Pharaon qui refusait de libérer les juifs d’Égypte (déjà des histoires de migrants !). Une autre fois, c’était des gilets jaunes hébreux, affamés dans le désert de Sin, qui commençaient à manifester leur mécontentement à l’égard de Moïse, Aaron et même Dieu lui-même. L’Éternel entendit leur courroux et leur envoya de la viande sous forme de chute de cailles mortes.
Pline l’Ancien relate dans son Histoire naturelle plusieurs pluies de matière animale dans le « ciel inférieur », ainsi des pluies de lait et de sang au temps de Manius Acilius et Caius Porcius consuls de Rome.
Sans remonter à l’Antiquité, il y a aussi l’anecdote cocasse d’un cargo porte-conteneurs qui naviguait au large de l’Alaska avec dans sa soute des dizaines de milliers de jouets en plastique, en l’occurrence des canards de bain jaunes. Une tempête survint et voilà que le bateau libérant involontairement sa cargaison, pendant des mois, des canards vinrent danser sur les côtes du côté de Vancouver.
C’est au tour d’un des touristes de la croisière, ingénieur retraité en balistique, de raconter en détail The Pigeon Project, l’idée apparemment saugrenue de Burrhus F. Skinner, un ingénieur américain, « pas vraiment ingénieur mais psychologue, et pas vraiment psychologue mais psychologue animalier ». C’était peu après Pearl Harbour et la course aux armements battait son plein. Ce Skinner, émule de Pavlov, pensait qu’on pouvait conditionner les réflexes des animaux et leur apprendre à réagir à des signaux complexes : « Ce qu’il avait proposé à l’armée américaine était assez simple. Pour guider un missile, il suffirait d’utiliser des pigeons, de les conditionner à repérer un point sur un plan, puis de les enfermer dans un missile et faire en sorte qu’ils picorent la carte pour maintenir l’axe du projectile … Lorsqu’il pique comme il faut l’image avec son bec, une petite trappe s’ouvre qui offre au pigeon quelques graines de récompense. Dès que le missile s’éloigne de sa cible, l’oiseau donne un coup de bec et rectifie la trajectoire ».
Aussi simple que cela, il suffisait d’y penser. Après le pigeon voyageur qui passait des messages au-dessus des tranchées, il y avait le pigeon kamikaze porteur de bombe. Cela battait en brèche la célèbre affirmation du dessinateur humoriste Chaval : Les oiseaux sont des cons. J’imagine déjà votre scepticisme et votre moquerie à mon égard, votre doigt courant sur votre front : « Il n’y a pas écrit Pigeon ici ! » Et pourtant, c’est rigoureusement vrai, et comme j’admets volontiers que vous ne gobiez pas mes effets de plumes, je vous invite à taper Projet Pigeon dans Google. Je ne vous en veux pas, moi aussi je suis tombé des nues (mais vivant).
Tout aussi invraisemblable, en apparence, semble la Campagne des Quatre nuisibles lancée par Mao Tsé Toung en 1958. C’était au temps où « la Chine s’éveillait » et les idées maoïstes commençaient à séduire une partie de notre jeunesse et notre élite.
Le Grand Timonier avait instauré, dans le cadre de sa réforme agraire, des mesures visant à exterminer les rats, mouches, moustiques et moineaux accusés de manger les graines des céréales, privant ainsi les paysans du fruit de leur travail. Raisonnement implacable : « Mao avait fait à peu près ce calcul, un moineau friquet (c’est celui qui nous intéresse ici ndlr) mange chaque année deux kilos et demi de graines (ce qui s’appelle avoir un appétit d’oiseau). Or, il y a presque 10 millions de moineaux friquets en Chine qui dérobent donc 25 000 tonnes de graines. Les oiseaux dévorent l’équivalent de ce qui pourrait nourrir des dizaines de milliers de Chinois (et moi, et moi, et moi ! ndlr) pendant une année entière. Les moineaux étaient donc coupables de vol, de comportement antipatriote, de subversion anti-communiste. »

campagne-des-quatre-nuisibles

« La décision, douce comme Mao savait les prendre », fut d’éliminer totalement les moineaux friquets. Du 18 avril 1958, à 5 heures du matin, jusqu’au 21 avril, les masses populaires chinoises furent mobilisées pour éradiquer les moineaux. Jeunes et vieillards, hommes et femmes, dans les rues, les champs et les forêts, firent un vacarme étourdissant en frappant sur des pots, des casseroles, des tambours, des gongs, armés aussi de lance-pierres et de sarbacanes, pour effrayer les oiseaux, les empêcher de se poser, les forcer à voler jusqu’à ce qu’ils tombent du ciel d’épuisement. « Le 21 avril 1958, un communiqué officiel du Parti l’annonce : il n’y a plus de moineaux friquets sur le sol chinois. Le Grand Bond en Avant vient de commencer par une Grande Chute d’en Haut. En 72 heures, 10 millions de moineaux venaient d’être tués (38 moineaux par seconde pendant trois jours) ».
Les clairvoyants dirigeants chinois avaient oublié que les moineaux, outre des graines, mangeaient aussi une grande quantité d’insectes (après les friquets, les criquets !). Les insectes libérés de leurs prédateurs se régalèrent à s’en péter l’abdomen, et les rendements de riz, notamment, s’effondrèrent, participant à la Grande Famine chinoise appelée officiellement les trois années de catastrophes naturelles (1958 -1961) ! De quoi rire jaune !
J’invite encore les « encre violette sceptiques » à aller vérifier dans Google. Et dire que chez moi, les moineaux de Paris viennent picorer, sur le rebord de la fenêtre, nos reliquats de grains de riz, semoule ou quinoa qu’on leur verse dans un bol !
(voir billet : http://encreviolette.unblog.fr/2011/07/12/la-pie-ne-fait-pas-le-moineau/ )
Cela ne nous renseigne évidemment pas sur les oiseaux de Bonsecours et leur fin tragique de mourir en Seine, au pays de Corneille. D’autant que le narrateur enquêteur occupe un peu trop son temps à boire sans modération avec le pianiste de la croisière surnommé Cheval, et tourner autour de Clarisse le capitaine adjoint du navire.
Ce que l’auteur passe sous silence, mais que j’avais évoqué dans un billet sur les ponts de Paris, c’est le massacre du 17 octobre 1961 et la répression meurtrière, par la police française avec à sa tête le sinistre préfet Papon, d’une manifestation d’Algériens organisée à Paris par la fédération de France du FLN (Front de Libération Nationale). Dans son documentaire, Ici on noie des Algériens, Yasmina Adi raconte comment, en cette sinistre nuit, les forces de police arrêtèrent, ficelèrent, voire jetèrent en un sac en Seine (comme Buridan, philosophe scholastique du XIVéme siècle, rappelez-vous La Ballade des dames du temps jadis de François Villon) un nombre toujours pas révélé de manifestants. Certains cadavres dérivèrent jusqu’à Rouen. Un épisode honteux de l’Histoire de France sur lequel on se garde bien de s’appesantir, surtout en cette sensible période actuelle !
Et si tout cet intérêt pour ce désastre ornithologique trouvait son origine dans l’enfance de Victor Pouchet et d’un perroquet baptisé Alfred ? Et si ce n’était pas l’occasion de resserrer les liens distendus avec son père qu’il n’a pas vu depuis longtemps ?
Pourquoi les oiseaux meurent, mais aussi pourquoi les choses meurent, pourquoi les parents se sont-ils séparés, pourquoi sa petite amie Anastasie s’en est allée en laissant quelques mots du poète Henri Michaux (« Si tu es un homme appelé à échouer, n’échoue pas, toutefois, n’importe comment ») ? Pourquoi ? Dans son odyssée fluviale, Victor Pouchet, avec son cahier Clairefontaine gribouillé de notes et de schémas, est aussi à la recherche de son père, espèce d’Ulysse normand. Il le rate de quelques jours à Bonsecours tandis qu’il se rend sur les lieux où les oiseaux se sont écrasés, un champ à proximité de la résidence … Claude Monet.
Chercheur dans l’âme, même s’il a délaissé sa thèse, Victor mène de front, au gré de son humeur et ses tourments existentiels, ses enquêtes sur les pluies d’oiseaux morts et ses racines. Le hasard va bientôt les emmêler. À la rencontre d’un spécialiste de l’ornithologie au Muséum d’Histoire Naturelle de Rouen, il découvre que le fondateur de ce remarquable monument est un certain Félix-Archimède … Pouchet dont le buste trône à l’entrée. De la famille lointaine ou une cocasse coïncidence ?

Buste Pouchet

Le musée, un des plus riches de province, ouvert au public en 1834, possède, outre des oiseaux naturalisés, une collection de mammifères exotiques issus des ménageries de la foire Saint-Romain située, à l’époque, non loin de là sur la place du Boulingrin. Les activités portuaires de Rouen favorisèrent aussi l’acquisition d’animaux d’autres continents.
Les souvenirs ne sont pas l’apanage de Victor Pouchet. Je me souviens des commentaires enflammés de ma tendre maman et mes chères tantes sur les foires Saint-Romain (elle se déroule encore en ce mois de novembre sur la rive gauche) de leur jeunesse. Je me rappelle, pour ma part, du Cirque de Rouen. C’était, dans ma jeunesse lycéenne, la plus grande salle de spectacles de la ville. J’y vis en concert la pétulante Petula Clark, ne vous moquez pas, à chacun sa petite Anglaise !
L’édifice fut détruit en 1973 en raison de sa vétusté. Ces jours-ci, des « imbéciles » (appelés ainsi avec beaucoup trop de bienveillance !) ont incendié une école de cirque en région parisienne …
Plusieurs pages du roman (vérifiez, c’est exact) sont consacrées à Félix-Archimède Pouchet, ce pseudo ancêtre, élève du docteur Achille Flaubert, le père de l’écrivain, à l’Hôtel Dieu, puis plus tard, professeur de Gustave lui-même au Collège Royal. Il eut un fils qu’il prénomma Georges par admiration pour Buffon le comte naturaliste. Il paraîtrait que c’est par son intermédiaire que Flaubert eut entre les mains Loulou, le perroquet de Félicité, dans un des contes d’Un cœur simple. Et on se demande parfois si Pécuchet, l’ami de promenade de Bouvard, n’a pas quelque lien au moins homophonique avec Pouchet. Des pluies d’oiseaux morts sont survenues également à Blainville-Crevon, village cauchois situé à une lieue du bourg fictif de Yonville-l’Abbaye où résidait Madame Bovary.
Félix-Archimède est tombé, aujourd’hui, presque aux oubliettes si ce n’est sa querelle avec Louis Pasteur à propos de sa thèse Hétérogénie ou Traité de la génération spontanée. Pour Pouchet, il existait une matière vivante, initiale, à partir de laquelle, prodige de la nature, se produisait une génération sans parents. Vous savez que l’Institut déclara Pasteur vainqueur, lui offrant du même coup un chèque de 2 500 francs.
Hors ce combat perdu d’avance sur l’hétérogénèse, Félix-Archimède était un savant qui commit un grand nombre de publications érudites telles ses Recherches et expériences sur les animaux pseudo-ressuscitant, ses Expériences sur la congélation des animaux, la Transformation des nids de l’hirondelle des fenêtres, les Mémoires sur l’organisation des vitellus des Oiseaux, et aussi, en botanique, une Histoire naturelle et médicale de la famille des Solanées. Au début de sa carrière, il entra au Muséum d’Histoire naturelle de Paris, à peu près en même temps que Zarafa, la première girafe de France offerte par le Pacha d’Égypte à Charles X. Supervisé par le grand naturaliste Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, l’animal était venu du Caire à pied, accompagné de trois vaches qui le nourrissaient.
Revenu à Rouen, à la tête désormais du muséum de la capitale normande, il ne cessa d’alerter les pouvoirs publics avec de nombreuses communications telles un Traité sur les mœurs des hannetons et de leurs larves et les moyens de borner leurs ravages, une Histoire naturelle du mouton sous-titrée Du perfectionnement de la laine, une Lettre sur les bancs d’anguilles de la Seine qu’il avait vues de ses yeux remonter chaque année le cours du fleuve. Voilà un homme qui savait ce qu’il voulait, ne manquait pas de penser, Victor !
Lors de mon passage à Rouen, j’aurais bien aimé arpenter les vitrines du muséum, notamment, celles dédiées aux oiseaux empaillés, plus « vivants » ici que ceux dont la mort reste inexplicable.
Par manque de temps, j’ai choisi de visiter, non loin de là, le musée des Beaux-Arts, l’un des plus beaux musées du genre en région, dont l’accès aux collections permanentes est gratuit.

musée Beaux-Arts Rouen

N’en déplaise à Victor Pouchet, j’aime Claude Monet et j’ai eu envie d’admirer quelques œuvres du maître de l’Impressionnisme, en particulier l’une de la série de 28 toiles qu’il consacra à la cathédrale de Rouen.

Cathédrale 1Monet cathédrale 1

Je venais de la voir, quelques minutes auparavant, éclairée par un timide soleil d’automne. L’artiste, qui aimait observer et restituer les changements de lumière et de couleurs de la pierre au fil des jours, nous la présente ici par temps gris … peut-être un peu semblable à celui lors du survol du nuage noir échappé de l’usine Lubrizol ? En bord de tableau, en haut et à gauche de la tour, quelques esquisses d’oiseaux semblent s’enfuir…
Je profite aussi du jeu de brumes qui nimbent les bords de la Seine, ainsi que d’un champ de coquelicots, aux environs de Giverny, ces fleurs sauvages qu’aimait tant ma tendre maman (billet http://encreviolette.unblog.fr/2008/07/16/le-coquelicot/ ).

Monet SeineMonet coquelicots

J’arpente la galerie dédiée à Rouen sans troubler le sommeil de Jeanne d’Arc, l’icône de la ville veillée par un ange aux ailes largement déployées. Malgré l’armure et la posture de gisant, le tableau ne manque pas de sensualité.

Sommeil de Jeanne d'Arc 1Musée Beaux-Arts Rouen Noce à Yport

Vous connaissez ma gourmandise, mes papilles sont en éveil devant le tableau géant (2,45m x 3,55m) Un repas de noce à Yport, une scène charmante de la vie normande d’antan (c’était bio à l’époque). Tout est sur la table : la volaille, la tarte (aux pommes sans doute), les carafes de cidre et de goutte (d’la bonne pour le mariage !), et même, hors cadre, le peintre Albert Fourié (il vécut à Yport) qu’observe le convive au fond à gauche. Il ne manque que Maupassant pour nous raconter une de ses truculentes nouvelles du Pays de Caux.
Pour revenir dans le roman, je demande à un surveillant de salle où je puis contempler la toile des Énervés de Jumièges dont le narrateur avait acquis une reproduction en carte postale à la boutique du bateau. Elle représente deux hommes couchés dans une barque dérivant, appuyés sur deux gros coussins de velours et recouverts d’une couverture brodée d’ornements mérovingiens. Étrange balade fluviale qui semble paisible à première vue !

Enervés de Jumièges

L’artiste Évariste-Vital Luminais, un peintre français du XIXème siècle, s’est inspiré d’un récit apocryphe. Lisons le romancier : « Chaque fois que nous visitions les ruines de l’abbaye de Jumièges, un peu plus loin sur la Seine, après Rouen, mon père me racontait la légende des Énervés. Il fallait, précisait-il, prendre énervé au sens littéral : à qui on a coupé les nerfs. Ces deux loques épuisées sur leur radeau sans pianorama-bar, sans commissaire de bord ni petit-déjeuner continental, c’étaient Clotaire et Childéric, fils de Clovis numéro deux. Et c’était leur propre mère Bathilde, reine de France et régente, qui leur avait brûlé les tendons des jarrets alors qu’ils s’apprêtaient à attaquer Clovis père tout juste revenu d’un pèlerinage en Terre sainte. Il était en effet plus sûr de les empêcher de courir et les laisser s’échouer à Jumièges. « Cette légende pourrait te servir de leçon » concluait mon père arrivé au terme de son conte mérovingien. » La légende raconte que les deux suppliciés auraient été recueillis par des moines de l’abbaye bénédictine de Jumièges et y vécurent saintement.

Jardins_Luxembourg_Sainte_Bathilde_2014

Statue de la reine Bathide dans le jardin du Luxembourg à Paris

Pendant que Pouchet erre dans Rouen, le Seine Princess a poursuivi sa descente du fleuve. Et Jean-Pierre, le retraité de l’armement, l’appelle au téléphone : « Je suis à Pennedepie, sur la plage, vous n’allez pas me croire, mais ce matin, là, il y a à peine une heure, il vient de pleuvoir des oiseaux. Des oiseaux morts. Sur deux cents mètres. Il y en a peut-être des milliers ». Pouchet rapplique dare-dare par le premier train Corail pour Le Havre, tant pis pour Villequier et le petit hommage à Léopoldine Hugo qui s’y noya, tant pis aussi pour l’abbaye de Jumièges.
Sur la petite plage du Calvados, devant l’immensité de corneilles crevées : « Ces oiseaux étaient devenus des hommes. Ils chutaient comme eux ; de simples poids morts sans le mystère du vol. Et on ne pouvait plus éluder l’hypothèse du suicide collectif. Épuisées par l’existence, des colonies d’oiseaux décident d’en finir ensemble et ne même temps dans des cérémonies incompréhensibles. De quelle cause étaient-ils les martyrs ?
Des chutes identiques d’oiseaux avaient eu lieu partout dans le monde, au Colorado, en Indonésie, en Suède, 16 000 alouettes en Ouganda, 800 cailles à Oxford, des centaines de pigeons ramiers à Auxerre… On avait retrouvé aussi des poissons crevés sur la côte espagnole, au Japon, en Uruguay… Une crise mondiale !
« Et si tout cela avait du sens ? » C’est à nous, lecteurs, d’extrapoler la métaphore. Le feu embrase la forêt amazonienne, un tiers de la population d’abeilles disparaît chaque année en France, il faut s’occuper d’Amélie qui gronde sur nos littoraux, la terre tremble en Ardèche non loin de la centrale nucléaire de Tricastin. Quelques étincelles suffisent à déclencher des colères en Algérie, et Irak, au Chili et Liban, en Catalogne et en Guinée, en Égypte, en Bolivie et au Pérou (là où les oiseaux de Romain Gary allaient mourir).
Victor Pouchet conclut par une lueur d’espoir : son père lui a donné des nouvelles et s’est exilé temporairement à Guernesey, et sur la plage de Pennedepie, au-delà du charnier de corneilles, il a vu « une aigrette blanche, haut perchée sur ses longues pattes, maladroite mais belle, qui arpentait la plage à la frontière avec la mer ».

Publié dans:Coups de coeur, Leçons de choses |on 12 novembre, 2019 |2 Commentaires »

C’était mieux avant … que Michel Serres nous quitte !

Je pleure, presque au vrai sens du mot, un maître de pensée. L’immortel, parce qu’académicien, Michel Serres nous a quittés.
Chaque lecture de l’un de ses ouvrages, chacune de ses apparitions à la télévision, chacune de ses chroniques dominicales à la radio, constituait pour moi un moment sublime de bonheur intellectuel. Avec lui, j’aimais la philosophie, car il était philosophe.
En réponse à son discours, lors de sa réception (sans la traditionnelle épée, en « signe de paix » en pleine guerre du Golfe) à l’Académie française en janvier 1991, Bertrand Poirot-Delpech disait :
« À une étudiante qui vous interrogeait sur un mot d’argot en enveloppant de fumée sa question et son ignorance, comme c’était de son âge, à cette Précieuse de la Sorbonne dont j’entends encore, après dix ans, le pédantisme, car j’étais là, figurez-vous, en cachette, intrigué par le charme auquel succombaient vos habitués du samedi matin, charme ravageur, en effet, et sur lequel, tant pis pour vous, je reviendrai ; à cette jargonnante, soudain pétrifiée par l’œil pointu et le sourire au rasoir qui ajoutent à votre buste de penseur antique on ne sait quoi de faunesque, et même un peu diable, vous répondîtes, de cette voix d’oracle drue et cadencée où tambourinent, on vient de l’entendre, les graviers et l’ironie chantante de la Garonne :
« Désolé, Mademoiselle, mais votre question, je n’y entrave que dalle ! »
Ce qui peut se traduire, en langue moins verte, je veux dire plus académique, par : « Je n’y comprends rien ! »
Eh bien, moi, quand je vous écoutais … j’entravais souvent ce que vous disiez avec ce qu’il faut de clarté et de modestie, et pourtant si j’en crois encore Poirot-Delpech :
« Je m’avise que je n’ai pas inventorié en détail le « petit chariot » de vos diplômes – ainsi appelez-vous votre curriculum, par un goût des à-peu-près farceurs, qui n’épargne pas l’étymologie. C’est qu’il y faudrait une brouette : docteur ès lettres en 1968, professeur à la Sorbonne depuis 1969, plusieurs fois examinateur au concours de Normale, professeur en visite à Sao Paulo, New York, Stanford. Si l’enseignement ne connaît plus de frontières, comme au temps béni des universités médiévales, et si la langue française y fait bonne figure, pour notre joie, c’est un peu grâce à votre passion de « faire classe ».

Serres

J’avoue humblement n’avoir qu’effleuré la riche bibliographie du philosophe, et suis surtout devenu friand sur le tard de ses savoureux petits essais ou pamphlets souvent dérangeants (pour les anciens comme moi désormais !) parce qu’à contre-courant.
Ainsi le portrait de son attachante Petite Poucette ainsi surnommée à cause de sa dextérité pour tapoter sur les touches tactiles de son portable :
« Avant d’enseigner quoi que ce soit à qui que ce soit, au moins faut-il le connaître. Qui se présente, aujourd’hui, à l’école, au collège, au lycée, à l’université ?
Ce nouvel écolier, cette jeune étudiante n’a jamais vu veau, vache, cochon ni couvée. En 1900, la majorité des humains, sur la planète, s’occupaient de labourage et de pâturage ; en 2010, la France, comme les pays analogues au nôtre, ne compte plus qu’un pour cent de paysans. Sans doute faut-il voir là une des plus immenses ruptures de l’histoire, depuis le néolithique. Jadis référée aux pratiques géorgiques, la culture change.
Celle ou celui que je vous présente ne vit plus en compagnie des vivants, n’habite plus la même Terre, n’a donc plus le même rapport au monde. Il ou elle ne voit que la nature arcadienne des vacances, du loisir ou du tourisme.
Il habite la ville. Ses prédécesseurs immédiats, pour plus de la moitié, hantaient les champs. Mais il est devenu sensible aux questions d’environnement. Prudent, il polluera moins que nous autres, adultes inconscients et narcissiques. Il n’a plus le même monde physique et vital, ni le même monde en nombre, la démographie ayant soudain bondi vers sept milliards d’humains.
– Son espérance de vie est, au moins, de quatre-vingts ans. Le jour de leur mariage, ses arrière-grands-parents s’étaient juré fidélité pour à peine une décennie. Qu’il et elle envisagent de vivre ensemble, vont-ils jurer de même pour soixante-cinq ans ? Leurs parents héritèrent vers la trentaine, ils attendront la vieillesse pour recevoir ce legs. Ils n’ont plus la même vie, ne vivent plus les mêmes âges, ne connaissent plus le même mariage ni la même transmission de biens.
– Depuis soixante ans, intervalle unique dans notre histoire, il et elle n’ont jamais connu de guerre, ni bientôt leurs dirigeants ni leurs enseignants. Bénéficiant des progrès de la médecine et, en pharmacie, des antalgiques et anesthésiques, ils ont moins souffert, statistiquement parlant, que leurs prédécesseurs. Ont-ils eu faim ?
Or, religieuse ou laïque, toute morale se résumait à des exercices destinés à supporter une douleur inévitable et quotidienne : maladies, famine, cruauté du monde.
Ils n’ont plus le même corps ni la même conduite ; aucun adulte ne sut ni ne put leur inspirer une morale adaptée.
– Alors que leurs parents furent conçus à l’aveuglette, leur naissance fut programmée. Comme, pour le premier enfant, l’âge moyen de la mère a progressé de dix à quinze ans, les enseignants ne rencontrent plus des parents d’élèves de la même génération. Ils n’ont plus les mêmes parents ; changeant de sexualité, leur génitalité se transformera.
– Alors que leurs prédécesseurs se réunirent dans des classes ou des amphis homogènes culturellement, ils étudient au sein d’un collectif où se côtoient désormais plusieurs religions, langues, provenances et mœurs. Pour eux et leurs enseignants, le multiculturalisme est de règle depuis quelques décennies. Pendant combien de temps pourront-ils encore chanter l’ignoble « sang impur » de quelque étranger ?
Ils n’ont plus le même monde mondial, ils n’ont plus le même monde humain. Autour d’eux, les filles et les fils d’immigrés, venus de pays moins riches, ont vécu des expériences vitales inverses.
Bilan temporaire. Quelle littérature, quelle histoire comprendront-ils, heureux, sans avoir vécu la rusticité, les bêtes domestiques et la moisson d’été, dix conflits, blessés, morts et affamés, cimetières, patrie, drapeau sanglant, monuments aux morts, sans avoir expérimenté dans la souffrance, l’urgence vitale d’une morale ? »
Voilà pour le corps, voici pour la connaissance :
« Leurs ancêtres cultivés avaient, derrière eux, un horizon temporel de quelques milliers d’années, ornées par la préhistoire, les tablettes cunéiformes, la Bible juive, l’Antiquité gréco-latine. Milliardaire désormais, leur horizon temporel remonte à la barrière de Planck, passe par l’accrétion de la planète, l’évolution des espèces, une paléo-anthropologie millionnaire. N’habitant plus le même temps, ils entrèrent dans une autre histoire.
– Ils sont formatés par les médias, diffusés par des adultes qui ont méticuleusement détruit leur faculté d’attention en réduisant la durée des images à sept secondes et le temps des réponses aux questions à quinze secondes, chiffres officiels ; dont le mot le plus répété est « mort » et l’image la plus reprise celle des cadavres. Dès l’âge de douze ans, ces adultes-là les forcèrent à voir plus de vingt mille meurtres.
– Ils sont formatés par la publicité ; comment peut-on leur apprendre que le mot relais, en français s’écrit -ais, alors qu’il est affiché dans toutes les gares -ay ? Comment peut-on leur apprendre le système métrique, quand, le plus bêtement du monde, la SNCF leur fourgue des s’miles ?
Nous, adultes, avons doublé notre société du spectacle d’une société pédagogique dont la concurrence écrasante, vaniteusement inculte, éclipse l’école et l’université. Pour le temps d’écoute et de vision, la séduction et l’importance, les médias se sont saisis depuis longtemps de la fonction d’enseignement.
Les enseignants sont devenus les moins entendus de ces instituteurs. Critiqués, méprisés, vilipendés, puisque mal payés.
Ils habitent donc le virtuel. Les sciences cognitives montrent que l’usage de la toile, lecture ou écriture au pouce des messages, consultation de Wikipedia ou de Facebook, n’excitent pas les mêmes neurones ni les mêmes zones corticales que l’usage du livre, de l’ardoise ou du cahier. Ils peuvent manipuler plusieurs informations à la fois. Ils ne connaissent ni n’intègrent ni ne synthétisent comme leurs ascendants. Ils n’ont plus la même tête.
– Par téléphone cellulaire, ils accèdent à toutes personnes ; par GPS, en tous lieux ; par la toile, à tout le savoir ; ils hantent donc un espace topologique de voisinages, alors que nous habitions un espace métrique référé par des distances. Ils n’habitent plus le même espace.
Sans que nous nous en apercevions, un nouvel humain est né, pendant un intervalle bref, celui qui nous sépare de la Seconde Guerre mondiale.
Il ou elle n’a plus le même corps, la même espérance de vie, n’habite plus le même espace, ne communique plus de la même façon, ne perçoit plus le même monde extérieur, ne vit plus dans la même nature ; né sous péridurale et de naissance programmée, ne redoute plus la même mort, sous soins palliatifs. N’ayant plus la même tête que celle de ses parents, il ou elle connaît autrement.
– Il ou elle écrit autrement. Pour l’observer, avec admiration, envoyer, plus rapidement que je ne saurai jamais le faire de mes doigts gourds, envoyer, dis-je, des SMS avec les deux pouces, je les ai baptisés, avec la plus grande tendresse que puisse exprimer un grand-père, Petite Poucette et Petit Poucet. Voilà leur nom, plus joli que le vieux mot, pseudo-savant, de dactylo.
– Ils ne parlent plus la même langue. Depuis Richelieu, l’Académie française publie, à peu près tous les quarante ans, pour référence, le dictionnaire de la nôtre. Aux siècles précédents, la différence entre deux publications s’établissait autour de quatre à cinq mille mots, chiffres à peu près constants ; entre la précédente et la prochaine, elle sera d’environ trente mille.
À ce rythme linguistique, on peut deviner que, dans peu de générations, nos successeurs pourraient se trouver aussi séparés de nous que nous le sommes de l’ancien français de Chrétien de Troyes ou de Joinville. Ce gradient donne une indication quasi photographique des changements majeurs que je décris. »
Vous imaginez bien que je n’ai jamais osé mettre ce brûlot entre les mains d’une chère petite fille qui aurait beau jeu de rire de moi : « Tu vois papy quand je te dis que tu parles du Moyen-Âge ! »
L’incurable optimiste gascon réitéra, quelques années plus tard en nous assénant le C’était mieux avant du temps de Grand-Papa Ronchon (celui-là même de la Petite Poucette), ce qui, évidemment, signifiait le contraire, ou à tout le moins qu’un peu plus d’objectivité était nécessaire :
« Mon grand-père échappa aux débâcles de Sedan, les gaz délétères blessèrent mon père au milieu des bombes de Verdun, je dus finir l’expédition de Suez… de sorte que, pendant un siècle, ma famille et moi connûmes la guerre, la guerre, la guerre… De ma naissance à l’âge adulte, mon corps se forma, bras et jambes, cœur et cerveau, de guerre, de guerre, de guerre ».
À propos de la santé : « Avant, ne connaissant pas les antibiotiques, on mourrait de vérole ou de tuberculose, comme à peu près tous les illustres du XIXe siècle, Schubert, Maupassant ou Nietzsche ; ma tante décéda d’une méningite le mois précédant l’arrivée de la pénicilline, remède qui eût réduit sa souffrance létale à huit jours de petites piqûres. … Finaud dans ses diagnostics, impuissant le plus souvent aux guérisons, un praticien de ville ou de campagne emportait, le matin, dans sa sacoche, les huit ou dix médicaments efficaces à l’époque ; où l’absence de vaccination laissa beaucoup de mes amis marqués de poliomyélite ; où l’on se moquait des handicapés, en les appelant de noms de bêtes, becs-de-lièvre, gueules-de-loup, phocomèles, c’est-à-dire bras de phoque, sans pitié. »
Et sur l’alimentation ? : « Avant, à table justement, nous buvions et mangions naturel et authentique, disent les Ronchons. » « On savait parfaitement d’où venait le jambon : le porc, engraissé à la ferme de Poulère, nous le tuions l’hiver, pendu par les pattes arrières, au cours de la fête saisonnière nommée cuisine du cochon, à la maison, qui retentissait de ses cris déplorables. Après que la cuisse avait passé, pendue elle aussi, de longs mois à la cave, il fallait un couteau pointu pour en dénicher les vers, entre l’os et le gras, et tenter de déloger nos concurrents directs dans la manducation de la viande. »
« Ah ! la provenance ! On savait d’où venait le lait : de l’étable de Grégoire, où nous allions parfois l’aider à traire Marquise ou Bonnette, toutes blondes d’Aquitaine. Mais le bon fermier, près de ses sous, n’appelait pas souvent le vétérinaire et repérait moins vite que lui les maladies du bétail. Ainsi, dès l’âge de vingt ans, je contractai la fièvre aphteuse. On n’en meurt pas. Non ce n’est pas la peine de sacrifier, pour elle, des milliers de bovins. Une fièvre de cheval vous prend pendant deux semaines, pendant lesquelles bouche, langue, gencives et palais, se remplissent d’aphtes si douloureux que boire et manger virent au supplice. »
C’est ça que j’aimais aussi chez Michel Serres, sa proximité de discours à cent lieues d’Aristote, Kant ou Schopenhauer, son côté conteur avec sa voix chaleureuse de son Lot-et-Garonne natal.
« Pour mon accent occitan, j’ai reçu plus d’humiliations qu’un Iroquois en terre persane ou un Africain dans le Deep South … Je fus rétrogradé au classement d’agrégation, le président du jury, philosophe notable, arguant que je n’étais pas exploitable sur la totalité du territoire. Je ne doute pas qu’il eût raison, puisque nous ne nous comprenions pas les uns les autres et qu’à mon premier poste, en Auvergne, les étudiants disaient en silence que je devais être italien … » !
Avec érudition, il était capable de s’entretenir sur tous les sujets en émettant toujours un avis lumineux et original. « Philosopher, c’est passer partout » confiait-il. Ainsi encore, voyez ce que le supporter inconditionnel du quinze du Sporting Union Agenais pensait de l’évolution du monde de l’Ovalie face au phénomène du professionnalisme :
« J’appelle cela la fable de l’huile et du fromage. Dans ses romans, Jean Giono raconte que ses parents ne se fournissaient pas en huile d’olive dans n’importe quel moulin. Eux achetaient l’huile qui provenait précisément d’un endroit, là. D’un coup, un Monsieur Lesieur a acheté toutes les huiles. Tout le monde a trouvé normal de consommer de l’huile d’olive normalisée. Quant au fromage… J’ai vécu dix ans à Clermont-Ferrand au début de ma carrière. J’ai vu les caves du Saint-Nectaire et du Cantal fermer les unes après les autres sous la puissance du Bonbel, le fromage industrialisé. « Tiens, le fromage va se faire « normer » comme l’huile », me suis-je dit. Tout d’un coup, les consommateurs se sont révoltés. Les fromageries industrielles ont fait faillite. J’ai alors vu renaître le Saint-Nectaire, la Fourme d’Ambert… La question fondamentale du monde moderne : va-t-on suivre le destin du fromage ou celui de l’huile ? »
Et pour ne pas tourner en rond sur ce sujet ovale, il concluait : « Ce que vous dites du rugby est vrai pour tout. Il en est par exemple de même pour la recherche scientifique. Si vous ne médiatisez pas ce que vous inventez, vous n’existez pas. Autrefois, on passait à la télévision parce qu’on était bon. Aujourd’hui, on est bon parce que l’on passe à la télévision. Ça change tout. » Oh que oui !
Vers la fin des années 1950, apparut une machine sophistiquée qui allait bientôt révolutionner nos manières de communiquer et faire le bonheur des Petites Poucettes d’aujourd’hui. Son nom anglais était computer qu’on ne put traduire dans notre langue par le mot compteur déjà pris pour nos relevés d’eau, gaz et électricité. Un latiniste trouva que cette nouvelle machine « infernale » lui faisait penser à la création du monde par le Deus ordinator. Ainsi naquit l’ordinateur.
Cette histoire dut réjouir Michel Serres qui, moins progressiste sur la façon de martyriser les mots, publia, il y a peu, un court et savoureux essai sur la Défense et illustration de la langue française.
Avec l’autorité (malicieuse) de ceux qui ont vécu la Seconde Guerre mondiale, il repartait au front contre le nouvel occupant de notre langue :
« Les nazis ont plus respecté notre langue que nos propres annonceurs le font… J’ai compté un jour, place de la Bastille, 93 mots anglais pour 20 mots français. Un collègue américain prenait un pot avec moi ; il me dit : « Je ne voudrais pas qu’une telle catastrophe arrive à mon pays. » Il plaignait les Français de supporter cette occupation et de compter, parmi eux, des collaborateurs. »
Défenseur de la belle langue de Molière face au globish, « la langue des snobs, bobos, incultes et collabos », il en avait marre que la SNCF nous fasse des smiles et que les cafés nous proposent des happy hours !
Véritable troubadour de la langue, il nous enchantait en balançant entre le mot enfoui pour être précis et le mot usuel pour être compris, ainsi un arboriculteur ne parle pas de pommes en général mais de Chantecler ou Calville, que le marin ne parle pas de corde parce qu’il y a des bitords, des torons et des aussières. On reconnaît là sans doute le jeune étudiant reçu à l’École navale.
Il proposait une règle simple : accepter comme un enrichissement tout mot étranger qui correspond à un objet ou une pratique nouvelle, mais le refuser quand il vient remplacer un terme existant. Autrement dit, oui à l’aztèque haricot, à l’italien sonate, à l’arabe algèbre et à l’anglais scanner. Mais non à coach, qui n’apporte rien de plus à entraîneur.
Encore que, en cette période de Coupe du Monde féminine de football, être entraîneuse peut être équivoque !
Michel Serres avait le don précieux d’éclairer nos esprits, d’éveiller notre curiosité, de se mettre au niveau de chacun de nous. Comme beaucoup de grands esprits, il rendait intelligent en laissant paraître qu’il ne l’était pas tant que ça lui-même.
Depuis quelques années, dans son petit jardin de sa maison de Vincennes, le marronnier était malade : « Depuis trois ans, il ne donne plus de marrons, ni de fleurs. Il n’y a plus de merles, de mésanges, ni de moineaux non plus. »
Était-il urgent maintenant pour cet optimiste impénitent de tirer la sonnette d’alarme avant de tirer sa révérence ? Ainsi, avait-il un peu remanié, l’an dernier, la réédition de son plaidoyer écologique Le Contrat naturel : « Je suis certain que nous allons désormais à une catastrophe dont notre histoire ne nous donne aucun exemple « si nous ne changeons pas au plus vite nos coutumes, notre économie et nos politiques …
Des avaries imparables suscitent à bord l’alarme finale : ’Tous aux postes d’évacuation !’ Même si, pour les Terriens, dénués de tout canot de sauvetage, elle sonne absurde, elle couvre de sa rumeur l’humble voix de mon commencement. Or, hélas, les puissants de la planète n’écoutent, pour le moment, ni l’une, dramatique et irréalisable, ni l’autre, bienheureuse et salvatrice. »
Avec sa faculté (ce mot lui convient si bien !) de se mettre à portée de son auditoire et ses qualités de conteur, c’est peut-être ce message de vigilance que Michel Serres transmit, au début de cette année, en rendant visite aux enfants d’une école maternelle parisienne : « C’est le plus beau jour de ma vie ! J’ai toujours essayé d’être compris de la plus large majorité. Y arriver avec des enfants de cet âge, ça sauve une vie. »

Michel Serres

À l’école de la rue Rochechouart, Paris IXème (photo LP/Arnaud Dumontier)

Au temps de mon activité dans l’Éducation Nationale, j’eus aussi la chance et le privilège de filmer ce brillant et chaleureux humaniste. Un bien beau souvenir que je raviverai désormais à travers ses lectures ! Mais comment vais-je pouvoir bientôt justifier mes billets sur les Tours de France d’antan?

Publié dans:Coups de coeur |on 4 juin, 2019 |Pas de commentaires »

Chanel, un amour de petite chatte (encore)

Il y a peu, je vous ai fait partager les facéties, effronteries et pitreries de Chanel, une adorable petite chatte que ma compagne et moi avons gardée une semaine durant :
http://encreviolette.unblog.fr/2019/05/06/chanel-une-adorable-petite-chatte/
Elle semblait manifester un certain goût pour la littérature en campant dans un coin de bibliothèque !
Très joueuse, de sa petite patte, elle poussait aussi des balles de divers calibres, de préférence sous les meubles, c’est tellement plus drôle pour les vieilles douleurs de son maître d’occasion !
De retour chez sa maîtresse, Chanel, son nom ne saurait mentir, s’est découverte, ces jours-ci, une passion pour le tennis, à l’occasion du tournoi de Roland-Garros. À défaut de pouvoir prendre place dans les loges VIP, à côté des people, elle campe ostensiblement devant « l’étrange lucarne » du salon, ainsi appelait-on autrefois la télévision.
Étrange, en effet, cette balle insaisissable qui, après avoir débordé une des joueuses, sort du cadre pour terminer sa trajectoire … où ça dans le salon ?
Impayable, cette chatonne qui rythme avec sa tête les rebonds de la balle sur la terre battue avant que la joueuse effectue son service ! Attention au torticolis quand elle verra les 24 rebonds de Novak Djokovic !
Malheureusement, Chanel (et moi) ne pourrons voir l’une des favorites de la compétition, la gracieuse tenniswoman russe Maria Sharapova qui a déclaré forfait pour une blessure à l’épaule.

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Publié dans:Coups de coeur |on 27 mai, 2019 |Pas de commentaires »

« Les Passerelles de la Vie à Prat-Bonrepaux (Ariège)

En ouvrant un dictionnaire au mot passerelle, l’on peut lire :
1. Ouvrage destiné à la circulation des personnes.
a) Pont étroit, permanent ou provisoire, permettant le passage des piétons au-dessus d’une brèche, d’un cours d’eau, d’une voie de communication ou entre deux bâtiments. Passerelle métallique; passerelle branlante; passerelle de fortune; lancer une passerelle; une passerelle qui enjambe; qui se balance. Sur une tranchée profonde, entre des talus de terre noire, des tas de pavés et des monceaux de dalles, une passerelle était jetée, faite d’une planche étroite et flexible (A. FRANCE, Lys rouge, 1894, p.72)
C’est le cas de l’ouvrage qui enjambe la chaussée contournant désormais le village ariégeois de Prat-Bonrepaux, et permet aux piétons de rejoindre les champs depuis le centre du bourg.
Si je voulais faire un peu de mauvais esprit, j’ajouterais qu’il constitue éventuellement un excellent belvédère pour la gendarmerie locale afin de flasher les automobilistes récalcitrants à la vitesse de 80 km/h !
Mais en Ariège, « terre courage », telle fut longtemps sa devise touristique, où la solidarité, la générosité, la joie de vivre, l’authenticité ne sont pas de vains mots, on sait aussi édifier des passerelles au sens métaphorique, ainsi ces Passerelles de la Vie jetées entre les enfants de l’école-primaire de Prat-Bonrepaux (quel joli demi-nom !) et les résidents de l’EHPAD (établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) de l’Estélas, du nom d’un pic dominant la localité.
Ce sont celles-ci que je suis invité à découvrir en qualité de neveu par alliance d’une des participantes, une aïeule de 98 ans à l’automne, plus bonne main que bon pied, d’ailleurs elle est notamment mise à contribution pour ses qualités de tricoteuse. Un certain nombre de membres de la famille, neveux, nièces et même frère, ont porté brassières, pulls et gilets de sa confection, à différents âges de leur vie et … de la mode !

invitation Passerelles de la Vie

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En cet après-midi du mois de mai, à la salle municipale, est présentée la restitution artistique d’un projet mené, durant trois mois, par Aude Lamarque, membre de la compagnie ariégeoise l’Arbassonge.
Aude possède de nombreuses cordes à son arc : après un parcours universitaire en sociologie et ethnologie, elle choisit de se consacrer, corps et âme, au théâtre et aux histoires sous toutes leurs formes, crieuse de rue, comédienne marionnettiste, chuchoteuse de poésie, conteuse, clown, danseuse contemporaine, j’en oublie sans doute.
Pour construire ses passerelles, elle est intervenue six fois auprès des résidents de l’EHPAD. C’est un peu le monde à l’envers : dans notre jeunesse, les parents nous lisaient des histoires pour nous apaiser ou nous endormir ; ici Aude, pour apprivoiser et réveiller les anciens, leur a raconté des contes et organisé des exercices divers et variés. Puis elle a lancé un travail de collecte de leurs récits de vie sur le thème de « leurs premières fois », des souvenirs bien lointains … encore que certains de ces aïeux, plus en âge de débusquer les campagnols et mulots dans les céréales, ont découvert tout récemment la première fois où ils ont manipulé la souris d’un ordinateur.
Il s’en suivit un travail de transposition écrite des témoignages oraux. Puis Aude, sans avoir à franchir l’affreuse passerelle bétonnée enjambant la déviation, s’est rendue à l’école primaire du village pour initier la même démarche avec les élèves des cours moyens 1ère et 2ème années en collaboration avec leur enseignant Laurent Boissenin. Ce fut au tour des écoliers de raconter leurs premières fois. Fastoche ! Et de mettre en forme écrite et concise leurs récits : moins fastoche ( ?) !
Vint le temps de poser les dernières pierres de la passerelle. Enfants et anciens se retrouvèrent deux fois à la maison de retraite pour apprendre à se connaître à travers des jeux, des exercices de voix et de corps (et de dégustation de bons gâteaux, j’imagine).
Ce « projet de vie » fédéra beaucoup de composantes de l’EHPAD, de la Direction à l’animatrice Florence Martin, en passant par les infirmières, les aides-soignantes parmi lesquelles Marie, et aussi Pablo jeune appelé du Service civique, mais faut-il dissocier le personnel tant, j’en ai fait le constat à l’occasion de mes visites à la chère aïeule, cet établissement respire la gentillesse et le dévouement pour le bien-être de tous.
Enfin le jour de la représentation est arrivé : des trentenaires aux septuagénaires, les spectateurs ont les yeux brillants de fierté pour leur progéniture ou leurs chers aînés.
Dans cette rencontre intergénérationnelle, résonne le choc des prénoms. Les Ambre, Diyana, Loan, Mael, Noah, Zack, Thanael se mêlent aux Denise, Huguette, Paulette, Yvonne, Marcel et Jean. Chacun reconnaîtra les « siens ». Mathilde et Laurent, Marion et Rémi entretiendront éventuellement l’équivoque.
L’argument de la séance est simple : les anciens lisent les premières fois des écoliers lesquels racontent les premières découvertes, bêtises ou punitions (ça va souvent de pair), peurs ou joies, vécues par les aînés. J’avoue que … la première fois justement, cela surprend d’écouter un gamin parlant du maquis de la Résistance ou une nonagénaire évoquant son premier cours de hip-hop.
Mais l’instant de surprise évacué, c’est l’émotion, la tendresse et la fraîcheur des témoignages qui, bientôt, nous étreignent.
Avec la première fois où Denise a fait du vélo, quelle affaire ! Il me semble revivre mon apprentissage de la bicyclette dans la cour de ma maison école avec la bénédiction maternelle de la directrice, sous la surveillance en été d’une tante paralysée. Il y avait aussi des tilleuls autour desquels je slalomais. Les gravillons du sol meurtrirent, plus d’une fois, mes genoux en raison de mon intrépidité ou maladresse.

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Soudain, ma belle-famille tend fièrement l’oreille. Elle a vite saisi que les premières fois relatées maintenant concernent son aïeule : la première machine à laver, installée sous le préau de l’école dont elle était directrice, que la population du modeste village de la campagne fuxéenne venait voir comme une curiosité, puis la première télévision. Prémices de la future civilisation de consommation qui nous cause tant de soucis aujourd’hui !
Le progrès ! Événements véritablement surréalistes pour les jeunes têtes blondes (ou pas) ! Ont-elles conscience que l’arrivée de ce qu’on appelait alors pompeusement « arts ménagers » participa à l’émancipation des femmes.
Plus tard, quand je serai bien vieux et plus en capacité de rédiger ce blog, je pourrai aussi raconter, sans que l’on se moque de moi (c’est moins sûr) la première télévision au domicile parental. C’était en 1956, un téléviseur Grandin acheté à l’occasion de la visite à Paris de la jeune reine Elizabeth d’Angleterre. Une seule chaine et en noir et blanc, of course (c’est pour la reine) !

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Vieux poirier/On ne sait pas qui t’a semé/Le vent peut-être … À travers cette chanson, les enfants rendent hommage métaphoriquement à la robustesse et la longévité de leurs aînés.
Bon sang ne saurait mentir, je relève dans la comptine que le vieil arbre fruitier fleurit chez un poète en Normandie, le pays qui m’a donné le jour !
Hasard du programme, à travers la lecture d’une jeune élève, c’est encore notre tante, quelle bavarde, qui évoque sa première affectation comme institutrice à l’école de Saint-Béat dans le département de Haute-Garonne. Ce n’était pas le sujet mais je l’ai entendue, en privé, conter aussi son séjour pour le moins pittoresque à l’école de Saint-Marcellin du Forez, à quelques kilomètres de Saint-Étienne.
Beaucoup de romans régionalistes, ainsi le populaire écrivain Christian Signol dans Une si belle école, ont décrit ce temps épique où les timides enseignantes, fraîchement émoulues de l’École Normale de la grande ville de leur région, rejoignaient leur poste, en car puis à pied, dans des conditions très rudimentaires. Une véritable aventure ! Certaines d’entre elles y rencontrèrent un beau prince paysan !

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Dans ma jeunesse, Colette Renard connut le succès avec une chanson réaliste : Tais-toi Marseille ! Cet après-midi, c’est plutôt Parle Marcel ! La jeune écolière, au bel accent chantant, raconte les premiers souvenirs de maquisard de l’aîné natif de … la métropole méditerranéenne.

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Sur le même sujet, un autre enfant narre le premier contrôle dont fut victime Mathilde face aux soldats allemands :
« J’avais 17 ans en 1944. Nous vivions en zone occupée par l’armée allemande. Accompagnée de ma sœur et de mon frère, nous avons pris le train en gare de Toulouse, pour aller nous ravitailler à la campagne, près d’Auterive. Arrivés là-bas, pas de bus … nous avons dû rejoindre notre village situé à 9 kilomètres à pied.
Le lendemain matin, alors que j’étais occupée à préparer le petit déjeuner à base d’orge grillée, deux soldats allemands ont pénétré dans la maison.
Ils ont demandé à voir ma carte d’identité. Puis ils se sont rendus à l’étage et ont inspecté toutes les pièces avant de redescendre. Passant devant la salle à manger, ils ont remarqué, posée sur une table, une carabine à laquelle était accroché le récépissé d’enregistrement de la Préfecture de Toulouse. Ils se sont concertés puis ont quitté la maison. Ouf !
Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai appris que mon père avait caché un fusil de chasse dans une armoire, à l’étage.. Ce fusil n’avait pas été déclaré à la Préfecture.
Si les soldats l’avaient découvert, nous aurions pu être arrêtés ! »
Pour l’avoir constaté moi-même avec une chère petite-fille friande des récits de son arrière-grand-mère sur la vie du village sous l’Occupation, je sais que ces témoignages sont souvent plus marquants et efficaces pour éveiller les consciences que l’enseignement de l’Histoire contemporaine dispensée au lycée.
De beaux devoirs de mémoire pour ces écoliers qui ont le bonheur de vivre sur un sol épargné par la guerre depuis plus de soixante-dix ans. En notre époque ébranlée par quelque vent mauvais, puissent-ils mesurer leur chance : L’avenir est une porte, le passé en est la clé écrivit Victor Hugo.
C’est bien la peine que je tienne quelque propos moralisateur, une autre élève me casse la baraque en racontant la première fois où un des anciens fit l’école … buissonnière. Je l’absous volontiers quand je découvre que, « morale » de l’histoire, l’élève du Sacré-Cœur rejoignit l’École publique.

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Ils ne reculent devant rien, ces gamins ariégeois accompagnés à la guitare par Philippe Laval, ils parviendraient presque à accomplir ce qu’on n’a jamais vu sur le sol irlandais (dixit Bourvil) : faire pousser un oranger !
Aucun de leurs bienveillants aînés n’osera leur jeter l’orange (à défaut de pomme) de la discorde, cet après-midi, en affirmant qu’ils sont bien trop gâtés. Et pourtant, beaucoup de ces aïeux ont certainement connu le temps où ils recevaient à Noël une orange, un fruit alors rare et cher.
Mine de rien, ces brèves et modestes tranches de vie, entre joies et peurs, entre rires et larmes, nous rappellent (ou nous apprennent) beaucoup sur la société au milieu du siècle dernier, sur l’éducation, l’autorité, les jeux de l’époque. Avec la passerelle des mots, on franchit avec délectation et émotion des pans d’histoire.
Une aïeule évoque la première fois que Noah a vu sa sœur à la maternité, un jeune garçon enchaîne en exprimant la pudeur bien féminine de Claude qui garde secret le plus beau jour de sa vie à l’occasion de la naissance de son fils. Moments heureux et inoubliables !
Les premières punitions ne pouvaient concerner que Jean dont la malice entretient la bonne humeur à table, si j’en crois notre tante :
« C’était pendant l’Occupation, on était une quinzaine de jeunes et on allait nager à la Gouarège, dans un trou d’eau. On nageait tout nus pour ne pas mouiller le short et le tricot de peau …
Voilà que passe monsieur le curé, il nous voit, mais il n’est pas venu nous trouver.
Au catéchisme, il nous a pris à tous, et il a dit :
« J’aime bien voir les nageurs, mais qui sont un peu habillés ! En tenue d’Adam impossible ! La prochaine fois, vous serez puni pendant trois dimanches ! »
On a fait trois vêpres de plus, un dimanche, avec l’évêque, et la messe en plus !
Alors ça … ça nous turlupinait …
On lui a fait d’autres tours. On était enfant de chœur comme tout le monde, et monsieur le curé avait un vin blanc drôlement bon qu’il mettait dans la burette. Avec les copains, on a vidé la bouteille et la burette avec ! Et quand monsieur le curé a voulu prendre le vin blanc, on avait mis de l’eau à la place !
Alors, il a goûté, a tout recraché, nous a tous regardés et a dit :
« Cet après-midi, vous revenez tous sinon j’irai vous chercher chez vos parents ! » On l’a compris parce que pendant quatre dimanches, au lieu d’aller voir le match de rugby, on a été punis aux vêpres. On lui faisait des tours et il le savait … »
Il y a un petit parfum de Guerre des Boutons qui s’échappe de ce récit de l’Occupation. Je n’ai pas manqué de surveiller les éventuelles réactions de la Sœur écoutant religieusement (comme il convient) les facéties de Jean.
Pour clore le spectacle, en forme de remerciement, les anciens (et le public) offrent aux enfants la chanson douce que leur chantait déjà autrefois leur maman.

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Émouvant symbole : entre les doigts des aîné(e)s, se dévide alors la pelote de laine de la chère tricoteuse, un fil d’Ariane (en l’occurrence de Paulette), non pas pour combattre le Minotaure, mais au contraire pour nouer le lien avec les minots de l’école.

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Une manifestation en Ariège ne saurait s’achever sans un ultime moment de convivialité autour de quelques pâtisseries et boissons. Il m’a bien semblé que la gourmandise n’avait pas d’âge !
Chacun avait du mal à partir. Petit goût des fêtes de L’Humanité d’antan, Marcel, convictions  clairement affichées, chanta le petit vin blanc (pas celui des burettes du curé) qu’on buvait sous les tonnelles du côté de Nogent, avant de faire valser l’Amant de saint Jean :

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Qui sait si ce n’était pas lui cet amant-là ? C’est du passé, n’en parlons plus !
Quoique ! On espère d’autres passerelles (c’est mieux que des ronds-points !) à l’EPADH de Prat-Bonrepaux. « Je préfère l’avenir au passé car c’est là que j’ai décidé de vivre pour le restant de mes jours » écrivit encore Victor Hugo.

Publié dans:Coups de coeur |on 24 mai, 2019 |2 Commentaires »

Chanel, un amour de petite chatte

Parfois, cela détend de partager avec vous quelques impressions que vous jugerez peut-être dérisoires.
Ainsi, avec ma compagne, nous avons eu la garde, durant une semaine, d’une adorable petite chatte.

Blog Chanel 3

Car oui, les seniors, bons à jeter aux orties dans notre société libérale, servent encore à cela : garder les enfants, petits-enfants, et éventuellement leurs animaux de compagnie quand ils (les humains) aspirent à quelques moments d’évasion.
Cela nécessite d’ailleurs une certaine logistique : il est révolu le temps des chats de mon enfance qui, très vite, dans les campagnes, s’appropriaient à leur guise leur terrain d’aventures.
Aujourd’hui, en notre époque d’assistanat, le jeune félin emporte avec lui sa chatière, sa litière pour ses besoins naturels, un arbre dit « à chat » nécessaire pour acérer les griffes dont il fera usage contre vous plus tard pour manifester son mécontentement (encore heureux qu’il ne réclame pas un gilet jaune !), ses aliments avec la prescription des doses par sa maîtresse, et multiples accessoires de jeux, balles de ping-pong, pelotes de laine et même souris mécanique pour apprendre à sauter, courir voire chasser.
Heureusement, nous avons tout de même échappé à la lecture préventive d’ouvrages des Françoise Dolto et Marcel Rufo de la psychiatrie féline !
La chatonne (oui, le mot existe signifiant le petit de la chatte de sexe féminin) en question s’appelle Chanel ! Je devance l’éventuel mauvais esprit de certains lecteurs qui concluraient hâtivement : « voilà une chatte de bourges » ! Ils n’auraient involontairement pas tout à fait tort car, hors de toute considération de lutte de classes, Chanel est née à Bourges. C’est une Berruyère, une berrichonne, et même une européenne par son type. Ce qui n’exclut pas non plus qu’elle ne s’embourgeoise pas ! En tout cas, pour l’instant, il est hors de question qu’elle fréquente les ronds-points et même qu’elle furète hors de l’appartement avant qu’elle ne s’acquitte des vaccinations réglementaires.
Chanel a bientôt trois mois. Elle est née en février, un excellent mois, comme son maître de circonstance rédacteur de ce billet et … Victor Hugo qui aimait les chats même s’il n’en a pas beaucoup parlé dans son œuvre. L’illustre écrivain en posséda un qu’il appela Chanoine, ce qui lui aurait inspiré cette phrase : « Dieu a fait le chat pour que l’homme ait un tigre à caresser chez lui ».
Champfleury, écrivain également proche de Victor Hugo, rédigea un livre intitulé Les chats : histoire, mœurs, observations, anecdotes, et justement connut Chanoine : « Au milieu s’élevait un grand dais rouge, sur lequel trônait un chat qui semblait attendre les hommages de ses visiteurs. Un vaste collier de poils blancs se détachait comme une pèlerine de chancelier sur sa robe noire. La moustache était celle d’un magyar hongrois, et quand solennellement l’animal s’avança vers moi, me regardant de ses yeux flamboyants, je compris que le chat s’était modelé sur le poète et reflétait les grandes pensées qui emplissaient le logis. »
Victor Hugo, qui maniait L’art d’être grand-père, offrit aussi à sa petite-fille un chat qu’elle appela … Gavroche ! En retour, s’agit-il d’une anecdote apocryphe, lorsque, son petit-fils lui demanda « Pépé, que veux-tu pour Noël ? », le coquin de Victor, encore plein de verdeur à quatre-vingts ans, lui répondit : « La bonne ! ».
Je n’ai connu qu’un chat au domicile familial, dans mon enfance : un gros matou « résistant » de l’Occupation allemande. En effet, sans doute abandonné par des voisins, mes parents l’avaient recueilli. Par recoupement, ils estimèrent l’âge de sa mort à 22 ans, ce qui en faisait donc un alerte centenaire à l’échelle humaine. Il était baptisé Boule de suie en raison principalement de sa robe toute noire. Mais, à la réflexion, je ne peux pas imaginer que mes chers aïeux professeurs, férus de littérature française, ne se soient pas inspiré de Boule de Suif, la célèbre nouvelle de Guy de Maupassant, leur compatriote normand. D’ailleurs, l’intrigue se situe, dans ma région natale, durant la guerre de 1870, lorsque la ville de Rouen est envahie par les Prussiens. Pour fuir l’occupation, dix personnes prennent la diligence de Dieppe, avec notamment parmi elles, une prostituée, la patriotique Elizabeth Rousset surnommée Boule de Suif.
À chacun ses références, dans les années 1980, d’autres animaux domestiques noirs de poil se virent affubler du nom d’un champion de tennis français de couleur, vainqueur du tournoi de Roland-Garros.
Beaucoup de chats encore s’appelèrent Félix en référence au personnage des dessins animés américains, créé en 1919 dans le film Feline Follies. En hommage à cet ancêtre, la première chatte à être partie dans l’espace, en 1963, fut baptisée Félicette.
La toute jeunette Chanel, tout à la curiosité de faire le tour de ses propriétaires momentanés, a bien le temps de se poser des questions existentielles sur son identité. Marquera-t-elle la vie de sa maîtresse comme la grande couturière s’inscrivit dans son époque par ses lignes de vêtements et ses parfums, symbole de l’élégance et du luxe français, ainsi que par son désir de libérer les femmes ? Je ne vais pas jouer le rabat-joie en évoquant les controverses nées de ses fréquentations pendant l’Occupation !
Telle maîtresse, telle chatte ? Il paraîtrait qu’il existe des corrélations entre les comportements des animaux et leur propriétaire. En tout cas, Chanel a adopté immédiatement l’habitude de fouiller à l’étagère inférieure de la bibliothèque comme sa maîtresse faisait, au même endroit, du temps où elle ne marchait encore … qu’à quatre pattes. Elle s’y cache jouant même les serre-livres.
Pour la beauté du geste, je vous aurais bien dit qu’elle se colle contre Rroù, une lecture de mon enfance, un roman de Maurice Genevoix dont le héros est un chat attiré irrésistiblement par la liberté, l’aventure et l’inconnu. Mais « cha » serait vous mentir !
Ceci dit, non loin de là, traînaient deux ou trois polars, ce qui me rappelle que Jean Cocteau avouait préférer les chats aux chiens parce qu’il n’y a pas de chats policiers !
La charmante Chanel a eu vite fait de battre en brèche la prétendue indépendance des chats. Instaurant un couvre-feu général pour l’ensemble des résidents de la maisonnée, elle guette, au seuil, du salon que je rejoigne le lit conjugal avant de se résigner à s’endormir enfin dans les bras d’un Morphée des félins. Pas question donc que j’écrive pour vous quelques lignes ou que je regarde à la télévision un hommage à un chat sauvage à la voix de rocker, elle imagine quelque jeu ou acrobatie border line pour détourner mon attention et me pousser à me coucher.
De même, dès potron-minet (logique quoiqu’au XVIIème siècle, la locution d’origine était dès le poitron jacquet, littéralement « dès que l’on voit poindre l’arrière-train de l’écureuil »), Chanel sonne gentiment mais fermement le réveil en s’asseyant sur le lit, en vous mordillant les orteils, et si cela ne suffit pas, en allant agiter les rideaux pour attester qu’il fait jour et qu’il est donc temps de lever le camp. Je mettrai ses débordements urinaires sur la couette sur le compte, non pas d’une manifestation de son impatience, mais sur sa toute jeunesse et son bouleversement émotionnel lié à son déménagement provisoire. Elle a les mêmes égarements chez elle, je suis bienveillant, ma compagne chargée du nettoyage un peu moins.

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Après un court répit, le temps de nous laisser prendre le petit déjeuner, la malicieuse Chanel s’adonne à quelques exercices de gymnastique matinale basés sur l’adresse et la vivacité, parfois légèrement périlleux pour sa santé … et celle des bibelots qu’elle frôle ou enjambe. Par la force des choses, je participe à cette séquence sportive pour récupérer les accessoires qui roulent immanquablement sous les meubles et le canapé, ou rembobiner le fil de laine qu’elle dévide en emberlificotant pieds de table et barreaux de chaises. Un véritable dédale: j’ai plus à craindre un lumbago, qu’elle la colère du roi Minos et la cruauté du Minotaure.
Comme les petits d’homme qui, gavés de jouets sophistiqués s’intéressent parfois à des objets dérisoires, Chanel, curieuse et inventive, se découvre d’autres centres d’intérêt imprévus : sans vous parler des rideaux, passe encore de pousser avec ses petites pattes des rouleaux en carton de papier toilette, grimpée sur la table de chevet, en sautant, elle attrape la tirette de l’interrupteur de la lampe et repart effrayée par la lumière soudaine.

Blog Chanel 4

Après cette activité physique intensive, elle va souvent se blottir au soleil contre un ourson en peluche. Cette scène attendrissante aurait peut-être inspiré Jean de la Fontaine, encore qu’il eût surtout recours aux vieux matous pour symboliser l’hypocrisie et la fourberie humaines. La délicieuse Chanel n’a rien à voir avec les rodilardus, grippeminaud, grippe-fromage, raminagrobis et maître mitis, tous des chafouins, évoqués par le fabuliste. Dans la fraîcheur de sa jeunesse, elle n’a pas acquis l’expérience de faire la chattemite.
Pour sa sieste de l’après-midi, Chanel préfère le moelleux du coussin sur l’ancien fauteuil de ma chère grand-mère d’où elle peut observer le manège des tourterelles dans les arbres.

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Démentant les allégations de sa maîtresse, elle ne me dérange pas dans mon travail d’écriture en promenant ses pattes sur le clavier de l’ordinateur.
Le chat serait-il le meilleur ami de l’écrivain et beaucoup plus modestement des blogueurs ? Comment ne pas penser à Bébert, le célèbre compagnon de Louis-Ferdinand Céline, « invariablement vêtu d’un costume rayé en pure laine de gouttière, grand de taille, râleur de nature » ? Abandonné par son premier maître, l’acteur de cinéma Robert Le Vigan, pour cause de collaboration, longtemps vagabond dans Montmartre au temps de l’Occupation, il fut recueilli par Céline et sa femme et partagea leurs errances, leurs aventures, leur misère, leur exil. Céline en fit l’un des héros de ses derniers romans – ces chroniques hallucinées de l’Allemagne de la débâcle -, et l’un des chats les plus célèbres de la littérature française :
« Vous direz un chat c’est une peau ! Pas du tout ! Un chat c’est l’ensorcellement même, le tact en ondes… c’est tout en « brrt », « brrt » de paroles… Bébert en « brrt » il causait, positivement. Il vous répondait aux questions… Maintenant il « brrt » « brrt » pour lui seul… il répond plus aux questions… il monologue sur lui-même… comme moi-même… il est abruti comme moi-même… (…) Bébert, son extraordinaire c’était la promenade, la balade, sa façon de nous suivre… mais pas pendant le jour, seulement le soir, et à condition qu’on lui cause… « ça va Bébert ? »… « Brrt !… » Ah il en voulait !… Place Blanche, la Trinité, une fois les Boulevards… (…) Il était vadrouilleur de nuit… mais jamais tout seul, solitaire !… avec nous… avec nous seulement… et en parole tous les dix mètres… vingt mètres… « brrt brrt »… Une fois presque jusqu’à l’Etoile. Il avait peur que des motos… Si y en avait une dans la rue, même loin, il me jaillissait dessus à pleines griffes, il me sautait comme après un arbre… »
Pour l’instant, l’insouciante Chanel est beaucoup moins diserte : miaulant rarement, elle se contente de ronronner de plaisir dans nos bras.
Vous avez compris que la jeune demoiselle a su faire notre conquête durant la semaine qu’elle a passée sous notre toit, et c’est avec un peu de cafard que nous l’avons vue repartir avec sa maîtresse. D’ores et déjà, sont envisagés d’autres séjours en notre compagnie. Vous savez maintenant que les seniors sont là pour ça : hashtag jegardetonchat !

Coraly Zahonero, Sylvie Caster … et Reiser à la Comédie-Française

Tandis que ma compagne arpente les galeries sous arcades du jardin du Palais-Royal, je me pose sur une des causeuses installées par l’artiste Michel Goulet, dix chaises-poèmes, dix sièges qui seraient d’une grande banalité s’ils n’étaient pas assemblés deux à deux et percés en leur dossier d’un fragment poétique et du nom de son auteur illustre.

Blog causeuse jardin Palais Royal

Hésitation (peut-être) révélatrice, plutôt que m’adosser à Rimbaud, ça fait un peu bateau (ivre ?), je choisis comme « confident » une phrase du poète suédois Tomas Tranströmer, prix Nobel de littérature en 2011 : « Je porte en moi tous mes visages passés comme un arbre ses cernes. »
Elle est tirée de Les souvenirs m’observent, un recueil de proses poétiques qui évoquent l’enfance et l’adolescence de l’écrivain, et en l’occurrence ici, son camarade de classe Palle mort prématurément. Si l’on poursuivait la lecture de l’ouvrage, on apprendrait de ces visages que : « C’est leur somme qui fait de moi ce que je suis. Le miroir ne reflète que mon dernier visage, pourtant je connais tous ceux qui l’ont précédé. » Prémonitoire de ma soirée ?
Les désagréables giboulées de mars me chassant, je me réfugie au café Le Nemours sous les colonnes chauffées de la place Colette, jouxtant la Comédie-Française. Devant mon chocolat, je profite de la conversation peu discrète de mes voisins, un couple de jeunes garçons qui, pour célébrer l’anniversaire de l’un d’eux, commandent deux coupes de champagne. Attendrissant ! De l’autre côté, trois étrangères sortent ostensiblement de leurs sacs, leurs récents achats à la boutique Chanel de la rue Saint-Honoré. Consternant !
Comédie humaine … bientôt Comédie-Française que je rejoins maintenant. Je m’attarde quelques instants dans le hall de la salle Richelieu. J’ai presque honte de me remémorer que je n’y étais pas entré depuis mon enfance : mes chers parents professeurs y amenaient régulièrement, une fois par an, les élèves des classes supérieures de leur collège du Pays de Bray, je profitais du voyage.
Ce soir, à défaut de la salle prestigieuse, un ascenseur nous conduit au-dessus, tout en haut, dans la Coupole, un espace sous les toits désormais aménagé pour accueillir le bien nommé Grenier des acteurs, un moment particulier dans la programmation de la Comédie-Française où, à tour de rôle, certains sociétaires de la Troupe proposent une lecture publique de leur livre de chevet.
J’ai, depuis mon enfance, un attachement très fort au grenier, cet endroit le plus élevé d’une maison, synonyme de toiles d’araignées, de vieilles malles salies de la poussière du temps, d’objets écartés de notre quotidien mais qu’on n’a pas eu le courage de jeter, de souvenirs juste éclairés par la lumière d’une lucarne. Il y en avait un contigu à ma chambre, immensément (du moins selon la cristallisation de Stendhal) profond, sombre et inquiétant, et pourtant j’y ai passé des centaines d’heures à en explorer ses trésors, ses armoires remplies de livres, ses cartons bourrés de collections de magazines sportifs. C’est sans doute là que je découvris l’épopée cycliste des forçats de la route chers à Albert Londres que Nicolas Lormeau, autre sociétaire de la maison de Molière, évoqua, il y a quelques mois, au Studio Louvre (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2018/03/16/vas-y-lormeau-les-forcats-de-la-route-a-la-comedie-francaise/ ).
Sous les combles, bien qu’ils soient de la Comédie-Française, le confort est précaire : une centaine de chaises assez ordinaires non fixées, des piliers métalliques masquant un angle de l’estrade, une acoustique polluée par la pluie qui fait des claquettes sur les baies vitrées. Véniels inconvénients, qu’importe finalement, nous sommes là au grenier pour exhumer, découvrir dans mon cas, un des livres de chevet de Coraly Zahonero, Nel est mort de Sylvie Caster paru en 1985 (éditions Bernard Barrault).

Coraly Zahonero bandeau

Coraly fut nommée 504ème sociétaire de la Comédie-Française en janvier 2000. Son registre théâtral est vaste et varié : je relève pêle-mêle le rôle-titre de Yerma de Federico Garcia Lorca, Natalia Ivanovna auprès des Trois Sœurs de Tchekhov, Jessica dans Le Marchand de Venise de Shakespeare, Margarita dans Les Rustres de Goldoni, la modiste d’Un chapeau de paille d’Italie d’Eugène Labiche. Cette saison, elle joue notamment dans La Locandiera de Carlo Goldoni et dans la reprise de L’Hôtel du Libre-Échange de Georges Feydeau.
En lisant sa biographie, je découvre qu’elle incarnait Yvonne de Gaulle dans le téléfilm Pierre Brossolette réalisé par Coline Serreau et diffusé sur France 3 à la veille de l’entrée de la dépouille du résistant martyr au Panthéon. Je n’aurais pas imaginé la belle méditerranéenne dans la peau de « tante Yvonne », l’épouse du général dont la disparition fut raillée par le journal satirique Hara Kiri Hebdo avec la couverture culte : « Bal tragique à Colombey 1 mort ».
Mais je tiens ici ma transition car, à la recherche de documentation sur la bande iconoclaste de Hara-Kiri et Charlie Hebdo, Coraly débarqua un jour dans mon blog et me contacta par mail et téléphone pour que je lui narre plus précisément mon aventure dans les locaux du journal satirique, au mois de mai 1980.
(voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2010/12/23/un-mois-chez-charlie-hebdo/ ).
C’est ainsi qu’elle me confia ses projets et notamment cette lecture du livre de Sylvie Caster qui publia régulièrement des chroniques dans Charlie Hebdo de 1976 à 1981.
Comme dans tout vrai grenier qui se respecte, il bruisse bientôt de la centaine de rats de bibliothèque (c’est la capacité maximale tolérée par la sécurité !) qui l’ont investi pour grignoter quelques bonnes feuilles du livre.
Devant moi, s’assied la journaliste (actuellement au quotidien Le Monde) Florence Aubenas dont l’enlèvement comme otage fit l’actualité il y a quelques années. La famille Charlie, la vraie ( !), celle du temps du « plus beau journal du monde », est aussi présente, ainsi je papote quelques instants avec Delfeil de Ton et la petite Virginie chère à Cavanna. Il n’y a pas de hasard entre compagnons d’esprit, nous nous étions croisés, voilà quelques semaines, à la Sorbonne, pour célébrer le cinquième anniversaire de la mort de Cavanna. ( http://encreviolette.unblog.fr/2019/02/06/cavanna-a-occupe-la-sorbonne/ 
Coraly avait ouvert d’ailleurs cet hommage par une lecture de deux extraits de livres du Rital moustachu.
Il ne manque bientôt plus que l’autre héroïne de la soirée, Sylvie Caster, qui vient s’asseoir juste devant moi, elle est si menue que même sa chevelure frisée ne me gênera pas.

Blog Sylvie Caster (photo B. Baissat)

Je ne sais si je dois parler d’écrivaine ou d’auteure après avoir perçu indiscrètement quelques ressentiments de mon voisin sur l’écriture inclusive. Vaste question ! Vous lirez ce que j’en ai écrit si cela vous dit…
( http://encreviolette.unblog.fr/2017/12/03/les-francais%C2%B7es-sont-divise%C2%B7es/ )
Sylvie ne se souvient peut-être pas que des collègues enseignants et moi, nous l’interviewâmes dans les locaux de Charlie, rue des Trois Portes. Elle a sans doute plus encore oublié la violente et injuste diatribe éructée à son égard dans notre film, par un professeur Choron sous l’emprise du whisky : « Au milieu de ces vociférations, [elle dit] je n’ai pas le droit d’ouvrir ma gueule. On ouvre sa gueule que quand on fait des choses … les choses, elles existent là sur le papier ».
J’en ai encore presque honte, quarante ans plus tard. Cher collègue professeur (!), et vous le saviez bien, vous appréciiez les chroniques mordantes de Sylvie Caster et en retour, celle que Wolinski surnommait affectueusement Jiminy Cricket vous aimait tous. Son roman Nel est mort, dont Coraly Zahonero entame la lecture, en est une preuve.
« J’ai appris la mort de Nel un dimanche soir, aux actualités. Il était mort à des centaines de kilomètres de moi.
J’étais à des centaines de kilomètres de lui.
À un monde de lui.
Je savais qu’il allait mourir. Qu’il était possible qu’il meure bientôt. C’était une idée enfouie dans ma tête, et à chaque fois que je le voyais, je me disais : « Nel, ta mort est en toi et te souffle.
Chaque seconde, chaque seconde. » Mais j’écrasais cette idée — cafard — absolu, abject cafard pour lui sourire : « Tiens le bon bout, Nel. Accroche-toi, je t’en prie, accroche-toi, et vis, vis. Ne meurs pas. À qui pourrais-je parler d’autre sur la terre ? Parler vraiment. Tu sais bien ça. » C’était complètement égoïste.
Tous ces « ne meurs pas, je t’aime » sont complètement égoïstes.
Et aussitôt après je me sermonnais. « Gueule tonique et souriante – gueule qui croit que la vie va gagner. Gueule d’andouille forcenée, pour l’empêcher de paniquer. Gueule forcée. » Alors que c’était clair. Le temps le montrait du doigt et me murmurait : « Grouille-toi. C’est peut-être la dernière fois que tu le vois. »
Pourtant, la dernière fois, je n’étais pas là…
… Le speaker parlait de la mort de Nel Gall. Qui était dessinateur. Qui était le plus beau. Le plus grand. Et qui venait de mourir à quarante ans des suites d’une longue maladie. Le speaker prenait cette tronche triste qu’on a obligatoirement pour annoncer les décès. Avec, en supplément, un air de surprise un peu choquée. À quarante ans, tout de même, c’est injuste ! »
Ce texte paru en 1985, qualifié de roman, a été reconnu par beaucoup comme une biographie à peine romancée du génial dessinateur Reiser terrassé par un cancer, trois ans plus tôt, à l’âge de quarante-deux ans.
Un ami alsacien se lamentait récemment, lors de la projection du film sus-cité que, pour les jeunes générations des réseaux sociaux, Cavanna puisse être un humoriste canadien et Jean-Marc Reiser (c’est le même prénom) soit le suspect numéro un d’un sordide fait divers, la disparition récente d’une jeune fille. Pauvre Reiser qui doit encore mourir de rire dans sa tombe du cimetière Montparnasse.
Est-ce que cela encombre mon écoute, je crois au contraire qu’elle l’enjolive et la nourrit, bref, au fil des pages, je ne cesserai de plonger dans mes souvenirs et de chercher des correspondances, et des images cela va de soi, de l’immense artiste qui ensoleilla ma jeunesse avec ses crobars à l’humour féroce stigmatisant la connerie humaine.
Il est évident de mettre en perspective le style de la femme de lettres et celui du dessinateur, leur sens commun de la critique au vitriol de notre société.
« Alors j’ai pu voir. J’ai pu regarder. Nel qui était sur le lit.
On dit : Les morts ont l’air de dormir. Et ils sont tout blancs. Si l’on veut. Il faut les voir, les visages au final. Leur dernière expression. Toutes les têtes qui dorment. Ça ne dit rien de l’homme que l’animal. Mais mort !
Il avait ce sourire féroce qui disait : « Je vous vois mes crétins – vous allez venir. Et je vous vois tels que vous êtes. Je vous ai toujours vus. Tels quels. Désolants. » C’était ce rictus.
Il était là, hautain et séparé. On la voyait sa tristesse ricanante. Et c’était bien ridicule, autour, les pompons, les fleurs, les gens qui défilaient. Qui faisaient leurs simagrées de visite. De cet air triste qu’il fallait. Parce que c’était triste.
Elle ne chialait pas, elle ne s’ouvrait pas beaucoup leur peine. Elle ne saignait pas. C’était du toc, de la commande. Comme prévu. Comme prévisible. On ne l’avait jamais surpris. »…
… « Je pensais à ce qu’il avait prédit avec sa formidable misanthropie. « Tu pourras compter avec ceux qui arriveront avec des yeux bouffis et ceux qui auront pris le temps de s’arranger — surtout les femmes. Tu verras qu’elles auront pensé à s’habiller en noir. Qu’elles auront mis leurs plus beaux tailleurs, qu’elles seront impeccables, peignées, maquillées. Tu sais, celles qui, dans le tas, disaient m’aimer… Elles seront au bord du trou, et elles ne pourront pas s’empêcher de comparer. Laquelle est la plus jolie « veuve » comme si elles concouraient sur un podium. »
Il avait ri, une sorte de rire de douleur qui était comme le claquement de la botte d’un militaire désabusé qui se croit encore obligé de saluer. »
Comment d’aussi féroces descriptions peuvent-elles naître de l’esprit de ce petit bout de femme qui signait Calamity Caster ses chroniques du Canard enchaîné (elle y devint la première femme rédactrice depuis 1920) ?
Ce soir, au fil des pages, s’organise une double lecture, ma pensée balançant entre l’unique disparition de Reiser et une réflexion plus universelle sur la mort, ou plutôt plus personnelle sur « mes » morts.
J’appris la mort de mon père un jeudi peu avant midi, on vint me chercher dans une salle de réunion. J’étais à plusieurs centaines de kilomètres aussi de lui. Je savais que sa santé était chancelante. Seul, je me répétais : « Papa est mort, c’est donc ça la vie ? » Comme il disait parfois, c’est lorsque son père s’en va qu’on devient adulte. J’allais rouler vite rejoindre ma maman. Ce n’était pas le premier cadavre que je voyais, à la différence de Sylvie Caster.
Dans un ancien billet, j’eus l’occasion d’évoquer la compassion feinte ou pas de ceux qui appartiennent au cercle plus éloigné de la famille et des amis : « La médicalisation de la fin de vie éloigne aujourd’hui très souvent les mourants de leur demeure. La plupart des défunts décédés chez eux rejoignent rapidement une chambre funéraire. Le rapport à la mort a changé, les rites et les croyances aussi, et les vivants s’empressent souvent à mettre à distance le corps du défunt.
Il était autrefois d’usage de mourir (comme de naître) à son domicile. Cette coutume perdure encore principalement dans certaines campagnes, à défaut, le corps est rapatrié vite à la maison au mépris de quelques règles. Sitôt que la cloche de l’église a sonné le glas et que la nouvelle s’est répandue, il s’en suit la traditionnelle visite au mort par la quasi totalité des gens du village pour un dernier adieu. Les rares exceptions dont souffre cette règle concernent de vieilles fâcheries, survivances peut-être d’histoires de partage ou de querelles électorales. Encore que, devant Dieu, il ne s’agit pas de faire le malin !
Pour rester dans l’impertinence et l’humour caustique, ce témoignage de compassion envers la famille endeuillée était parfois mu aussi par un soupçon de curiosité malsaine. C’était en effet l’occasion de découvrir l’agencement d’un intérieur inconnu et quelques signes cachés de « richesse », une belle armoire rustique, une batterie de cuivres ou d’étains, avec toutes les déductions et commentaires que je vous laisse supposer.
Dans le film Ceux qui m’aiment prendront le train de Patrice Chéreau, l’une des dernières volontés du défunt Jean-Louis Trintignant est d’être inhumé à Limoges, berceau de la famille. Ainsi, « ceux qui l’aiment » prennent le train gare d’Austerlitz pour Limoges : les vrais amis et les faux-jetons, les héritiers légitimes et les non légitimes, la famille naturelle et non naturelle, les amants et les amis des amants. Le cinéaste mettait en scène avec beaucoup de finesse cynique les vieilles rancœurs, les faiblesses et les mesquineries, les disputes sans objet qui resurgissent alors que tous se rassemblent autour du cercueil. Il y a des familles qui ne se réunissent qu’aux enterrements. Et comme chantait Brassens, « Quand les héritiers étaient contents/Au fossoyeur, au croque-mort, au curé, aux chevaux même/Ils payaient un verre … »
Il est toujours de tradition à l’issue des obsèques de préparer une collation pour les membres de la famille et les amis proches, surtout ceux qui sont venus de loin : un moment bref mais apaisant pour ceux qui vont devoir affronter l’absence et la solitude.
J’ai connu le temps où l’assistance se retrouvait au café du village. Plus on s’éloignait des tables occupées par les proches du défunt, plus régnait une atmosphère de réjouissance. Certains attendaient avec impatience le départ du curé pour commander une ch’tiote goutte. Finalement, n’appliquaient-ils pas à la lettre la recommandation du grand Jacques Brel que Le Moribond de sa chanson soit enterré dans la liesse : « J’veux qu’on rie, j’veux qu’on danse, j’veux qu’on s’amuse comme des fous » … »

Blog Reiser va mieux

Je me demande si, aujourd’hui, nous n’avons pas un rapport plus compliqué avec les défunts. D’antan, dans nos campagnes, la mort était un épisode qui scandait l’existence de plusieurs générations vivant sous le même toit. On était plus accoutumé aussi aux dépouilles des animaux de la ferme.
Dans sa chronique d’une mort dénoncée dès la première page, Sylvie Caster prend le parti pour la romancer, de remonter en arrière en réenfilant l’écheveau de la vie de Nel, et d’abord et maintenant sa cruelle déchéance.
« Nel se dégradait que c’en était fulgurant.
La mort l’avait pris, là, si jeune, qu’elle le bouffait tout entier. D’une allure. D’une gourmandise infernale. C’était d’abord ses jambes qui ne pouvaient plus le tenir. Puis les cheveux qui lui tombaient. Toutes les cellules du corps qui pourrissaient.
Ç a avait commencé par son genou droit, puis ça lui était remonté jusqu’à la gueule. Parfois, il ne pouvait plus parler. Ça lui arrachait le gosier, un seul mot. Il avait mué entièrement. Il était devenu jaune de peau et parfois blanc. Des fois, livide. Et grossi, plus rond.
Il retournait à ses faciès de mômes naissants.
Leurs têtes sans cheveux.
Leurs yeux petits.
Leur bouille en cercle.
Leurs gargouillis de sons quand ils ne peuvent pas encore causer.
Il ne se portait pas non plus sans ses béquilles. Il ne supportait plus les délais, les lenteurs – les conneries des autres qui font perdre du temps. Il était devenu extrêmement profiteur de l’instant. Il en en avait gâché, nom de Dieu, du temps à des bêtises inutiles. La douleur. Des chagrins. Pour les autres. Des hantises délibérées. Connerie ! Connerie ! Puisqu’il n’y avait qu’une vérité : il allait crever, là, bientôt. »
Je jette un œil sur la rousseur frisottante de l’auteure de ces lignes quasi gore, assise devant moi. Avec une perception diabolique, elle décrit ce que notre morale bien pensante qualifie pudiquement de « longue maladie ».
Comment Reiser, ce petit bonhomme aimable et même timide, en quelques rapides coups de crayon ou de feutre et une bulle qu’on n’appelait pas encore punchline, parvenait-il à mettre en scène la bêtise des gens ordinaires ?

Blog reiser 1 ils sont mochesBlog reiser 2 ils sont mochesBlog Reiser1 dessin

« C’était toujours ce qu’il dessinait, des couples infâmes regorgeant de bidoches, de viandes, d’excès de bouffe comme si le corps allait leur péter. Et éclater leur chair, du postillon. Tous voraces avec au visage les marques d’un contentement imbécile. Des ivrognes qui se livraient à des excès de vitesse, quatre mômes entassés dans leur voiture. Des chargements jusqu’à deux mètres de haut sur la galerie. Retenus par des bouts de ficelles. Qui démarraient dans le tintamarre. Rotaient, pétaient en fanfare. Se soûlaient au volant. Et, dans un désespoir d’exister assassin, tuaient deux petites filles qui traversaient.
Puis des pique-niqueurs. Avec des dents de lapin qui dégustaient leur casse-croûte sur la voie de circulation. Et se surprenaient d’être fauchés par un camion qui passait.
Des drames de la sottise toujours et toutes ses grimaces ricanantes.
Et, avec tout ça, il faisait du drôle. Pour respirer.
« Mais où allez-vous chercher tout ça ? Hein ça, c’est une question. Où je vais chercher tout ça ? Mais dans les journaux. Ouvrez-les. C’est une mine. Dans la rue, c’est une mine. À côté de moi, c’est une mine. »
Il mimait de la voix, les questionneurs, d’un ton perché.
« Où allez-vous chercher tout ça ? »
« J’ai pas besoin d’inventer. Avec cette mine, fastueuse, baroque, débordante qu’on a là, sous le pif. J’ai aucune imagination, moi. Je recopie. Deux yeux et de la mémoire. C’est la moitié du boulot. »

reiser3 Dr Schweitzer

Un professeur d’arts plastiques, collègue et ami dans un feu Institut Universitaire de Formation des Maîtres, pour dépoussiérer les pratiques artistiques à l’école, préfaçait son cours avec les hilarantes planches de Reiser qui ironisait sur les petits cadeaux bricolés en classe à l’époque de la fête des mères. Qui sait, d’ailleurs, si cette bande dessinée de la fin des années 1970, ne contribua pas à une prise de conscience artistique et à la disparition progressive du caricatural bijou.

Blog reiser  3 collier de nouillesBlog reiser  4 collier de nouilles

Sylvie trace régulièrement un portrait de la France d’aujourd’hui dans la revue XXI. Je n’ose imaginer comment Reiser aurait croqué le peuple de nos ronds-points.
Je vous rassure, je fus moi-même victime de son humour grinçant dans sa dédicace de son album Phantasmes. En un quart de seconde, après que je lui eus décliné mon nom, il me croqua dans une situation embarrassante.
Pour être resté, caméra à l’épaule, derrière lui, lors d’un des fameux comités de rédaction pour le choix de la couverture du Charlie Hebdo du mercredi suivant, j’avais observé sa virtuosité du trait, sa vivacité d’esprit, son GÉNIE : il consommait une ramette de papier qu’il ne cessait de gribouiller pour faire surgir une situation, un portrait, un caractère.
Le maréchal Tito venait de mourir : « Quand les Yougoslaves passent, les Serbos croâtent ... ». Il rigolait de ses dessins comme un gamin se marre de sa dernière blague, et derrière lui, j’avais du mal à maintenir un cadre fixe !

Blog Reiser Encre violette

« Il avait un visage un peu perdu. Et doux. Avec des boucles blondes. Qui faisait très jeune. Et un physique qui aurait presque fait fade s’il n’y avait eu cette petite taille qui cherchait sans arrêt à se hisser. Et tournoyer dans tous les airs, avec des mimiques hâtives et tendues. Comme si la moindre immobilité risquait de le planter fossilisé dans le sol. Et qu’il ne lui fallait jamais cesser de tourner et de s’agiter.
Le regard également était frappant. Tantôt aimable et enfantin comme celui d’un gosse vif et surpris. Qui s’enchante des manèges. Et tantôt dur et plongeant. Tombant sur les autres au centre de leur regard. Comme s’il les fouillait au fond du secret de leur personne. Comme s’il les jugeait en trois secondes. Le même regard, concentré et précis, que celui des vivisecteurs. Qui peuvent décérébrer des grenouilles.
Des cohortes d’admirateurs vrombissaient autour de lui. En essayant de l’aborder. Le regardant sous toutes les coutures. Et chuchotant après lui. Ils ne l’imaginaient pas comme ça.
À voir ses dessins féroces, ils se l’étaient représenté autrement. Ils étaient surpris qu’il soit petit. Ou si jeune. Ou si plaisant d’aspect.
Ils s’étaient fabriqué, à partir de ce qu’ils voyaient de lui, une image qui était déçue. Ils l’avaient imaginé, pour être aussi amer dans ses histoires, en vieillard sec et grincheux. Acariâtre. Mal aimé. Misanthrope. Une sorte d’antique teigne humaine qui se payait dans les couleurs et le trait épouvantable du monde qu’il leur donnait à voir de ce que le monde ne lui avait pas donné. À regarder les dessins, ils s’étaient inventé que, pour le donner comme ça, son monde, il fallait qu’il soit bien désillusionné. Et qu’il voue à l’humanité entière des seaux de biles rances et haineuses. »
Certes, Reiser n’eut pas une enfance idyllique, né en Lorraine d’une mère femme de ménage et d’un père dont il semble qu’il ne connut pas l’identité véritable.

Blog Mon Papa de Reiser

« Là où il était né, c’étaient des crassiers sous une pluie fine. Des fumées noires qui crachaient dans le ciel et qui l’obstruaient. Il était le ciel, d’un gris définitif. Avec de petites maisons toutes semblables. Ça puait en permanence l’hiver, là-dedans.
À y arriver le soir, on ne trouvait rien d’ouvert. Ni pour les cigarettes ni pour boire. C’étaient des bars fermés qui n’invitaient personne. Et des rues vides qui faisaient largement sinistres sous le crachin poussiéreux.
Un jour, il m’avait parlé de son père, inconnu, et disparu, sitôt né : « quand je ferme les yeux, je le vois, mon père. Il galope sur toute la terre – comme une fanatique araignée. Il la recouvre tout entière. Puisque je ne peux pas le désigner. C’est difficile à imaginer le rien. Quel nom tu lui donnes au rien, et quelle bobine et quels actes, il a, le rien ? Quand tu ne sais pas par quelles basques l’attraper. Ni quels comptes lui demander. Peut-être avait-il ses raisons, des pauvres petites raisons, lâches, pétochardes. Ses saintes raisons à lui. Pour se sauver. On peut tout comprendre. Tout avaler. Mais à condition d’avoir un visage devant soi, un propos. Une grimace à asticoter et à pardonner … Pas le rien. Il aurait dû entrer une seule fois et se montrer. Pour que je le vois. Et qu’il ait une image, le vertige, qui dise : « Je suis « comme ça. » Parce qu’à la fin, j’ai bien fini par me l’imaginer, tout de même, à gros traits. Comme un gigantesque salaud –lourd et vain. Avec des bottes cloutées. »
De la belle et grande époque d’Hara-Kiri et Charlie, celle que j’ai connue, je retiens ce condensé magnifique et émouvant de Sylvie Caster : « C’était une ambiance. De préau, où l’on était ensemble une volée de moineaux. Désordonnés. Dissipés. Bordéliques. Comme dans une enfance où l’on ne se serait jamais fait de souci. Redonnée, effacée, l’ancienne. »
En arrière-plan de Nel, on reconnaît Cavanna la figure tutélaire de l’équipe dans le personnage de Tomatis. Encore que, est-ce pour prendre une distance avec l’idée de chronique, Sylvie saupoudre son portrait de quelques pincées de professeur Choron. Mais je vous ai parlé si souvent d’eux … D’ailleurs Coraly a refermé le livre.

Blog Coraly Zahonero saluant

Comment après avoir lu et tant aimé Les chênes verts, l’émouvant livre de Sylvie Caster autour de sa sœur handicapée, avais-je pu louper la parution de Nel est mort ? Maladresse réparée, dès le lendemain de la lecture de Coraly Zahonero, car grâce à elle, j’ai commandé l’ouvrage d’occasion auprès d’un bouquiniste … et ressorti quelques albums de Reiser de ma bibliothèque.

Blog couverture Nel est mort

D’ailleurs, je vous avoue, il n’est pas certain que Coraly, dans sa sélection, nous ait effectivement lu les passages que j’ai cités ici. Mais qu’importe, n’est-ce pas justement l’une des missions du Grenier des acteurs de donner envie de gratter et fouiller ?
Quel privilège, ne devrais-je pas dire quel confort, de découvrir une œuvre à travers la lecture à haute (et douce) voix de Coraly Zahonero. Elle a su, avec retenue, sans forcer le trait, prendre le recul nécessaire pour nous faire partager l’écriture férocement précise et juste de Sylvie Caster.
Je pense à Miou-Miou interprétant l’héroïne du beau film de Michel Deville, La Lectrice à domicile auprès de personnes handicapées.
De manière plus personnelle, plus naïve surtout, je remonte au plus profond de mes souvenirs, je pense au temps de ma petite enfance, savais-je déjà lire, quand ma maman me lisait une des lettres du moulin d’Alphonse Daudet, La chèvre de Monsieur Seguin, en y mettant toutes les précautions et formes possibles pour retarder l’inéluctable issue. Une histoire de mort, déjà !
C’est quelque part vrai que : Je porte en moi tous mes visages passés comme un arbre ses cernes !

Blog Coraly Zahonero et Delfeil de Ton

À la sortie, Coraly Zahonero avec Delfeil de Ton … rien que pour moi !!!

Publié dans:Coups de coeur |on 27 mars, 2019 |Pas de commentaires »

Paris-Nice 2019 dans les Yvelines

Après ma rencontre, dans mon précédent billet, avec le curé Ponosse de Clochemerle et son bréviaire, aujourd’hui, je croise l’abbé Cane aux Bréviaires, petite commune des Yvelines qui accueille les coureurs de Paris-Nice pour le départ de la seconde étape.

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J’imagine déjà la tête de quelques-uns de mes lecteurs réfractaires à la légende des Cycles mais j’assume. S’ils sont patients, je leur promets une histoire d’eau en fin d’article.
Depuis 2010, celle qu’on surnomme la Course au Soleil s’élance régulièrement depuis les Yvelines. Cette tradition devrait perdurer au moins jusqu’aux Jeux Olympiques de 2024 dont l’intégralité des épreuves cyclistes sur route et sur piste se dérouleront dans le département.
Vous n’avez donc pas de chance que j’habite une terre amoureuse du vélo : les championnats de France sur route se sont disputés en juin dernier à Mantes-la-Jolie et l’ultime étape du prochain Tour de France partira de Rambouillet pour rejoindre les Champs-Élysées. C’est dire si vous n’avez peut-être pas fini de subir mes élucubrations vélocipédiques.
À plusieurs reprises, je vous ai relaté le départ de Paris-Nice avec le « beau vélo de Ravel » à Montfort-l’Amaury, ou « les mains aux cocottes »… de Houdan (les liens sont à la fin du billet).
Cette année, plus près du peuple au maillot jaune, j’ai snobé l’arrivée de la première étape devant les grilles du château royal de Saint-Germain-en –Laye, lui préférant le départ de la seconde dans le petit village des Bréviaires. Classiquement, celui-ci s’effectue dans une modeste commune du sud des Yvelines pour des raisons essentiellement géographiques, les coureurs se retrouvant ainsi rapidement dans la plaine beauceronne avant leur longue descente d’une semaine vers la Promenade des Anglais ou le sommet du col d’Èze.
Comme le déclare son maire sur le podium de présentation, Les Bréviaires (à quelques kilomètres de Rambouillet), n’a pas grand chose à vendre économiquement, on recense juste une supérette, sinon peut-être un coup de projecteur sur le Haras national en déclin dont il espère une reprise prochaine. Je n’ose contredire le notable avec la savoureuse et implacable pensée du regretté écrivain René Fallet : « Ce n’est pas le cheval qui est la plus belle conquête de l’homme, c’est le vélo. Il n’y a pas de boucheries vélocipédiques. »
Ce matin, on est à la campagne pour des retrouvailles avec un cyclisme à visage humain, plus en contact avec les passionnés de vélo, un parfum d’antan avec la proximité des champions accessibles et disponibles, près des barrières, signant des autographes et sacrifiant aux selfies.
Même si sur la place de la mairie a été dressé un espace Invités réunis autour d’un buffet à l’abri de l’air frisquet. Cocasserie, la municipalité a dû faire face à la demande des organisateurs de fournir 30 kg de glaçons pour l’apéritif.
Entre rayons de soleil (et de bicyclettes) et quelques gouttes heureusement parcimonieuses, la Course au soleil justifie son nom : disputée dans la première quinzaine de mars, elle connaît souvent des conditions climatiques précaires avant de se réchauffer (pas toujours) au soleil printanier de la Côte d’Azur. En témoigne une belle photographie de mon idole transie en couverture du regretté magazine Miroir du Cyclisme.

Blog Miroir du Cyclisme Paris-Nice

Dans ma jeunesse, Paris-Nice, première épreuve majeure, lançait véritablement la saison cycliste. Aujourd’hui, à l’ère des jets, les champions ont usé leurs boyaux, depuis plusieurs semaines, sur les routes australiennes du Tour Down Under, argentines du Tour de San Juan, et celles du sultanat d’Oman. Les jambes déjà bronzées des coureurs en attestent.
Le speaker du podium descend au milieu du public majoritairement constitué de retraités. La preuve, l’un d’eux évoque Louison Bobet. Est-ce à cause de mon paletot vert, non pas du classement par points mais Armor Lux, c’est à mon tour de confier au micro ma passion pour le vélo.
Ça tombe bien, j’ai toujours eu un faible pour Paris-Nice depuis mon enfance. Je conserve le souvenir d’une photographie de Jacques Anquetil, lors de sa première participation à l’épreuve, roulant à côté de Fausto Coppi. J’étais fier de voir ma nouvelle idole auprès du campionissimo champion du monde

blog Anquetil et Coppi Paris-Nice

Les maillots épargnés de marques publicitaires, le casque en cuir de Coppi, la casquette des bien nommés cycles La Perle, les socquettes blanches, les cale-pieds, le porte-bidon … quelle belle image vintage !
Qui plus est, mon champion remporta la course à cinq reprises. Nice very nice disait les vagues aux galets si j’en crois Claude Nougaro !
Le départ est prévu à 12 heures 40, le ramassage des poubelles a été avancé au dimanche, la tournée du facteur reculée à l’après-midi, et cela semble être l’école buissonnière pour les enfants du village, en regroupement avec leurs camarades voisins du Perray-en-Yvelines. Une centaine d’entre eux, revêtus de tee-shirts jaunes, la couleur à la mode, effectue même un départ fictif et une boucle à vélo.
Pour une meilleure sécurité, la préfecture de police de Paris a livré 320 barrières, la commune n’en possédant que cinq. C’est la fête au village !
Les deux anciens champions français Bernard Hinault et Thomas Voeckler constatent que leur popularité ne faiblit guère.

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Bernard Hinault au sein de l’organisation

L’heure avançant, les coureurs se dirigent maintenant vers le podium pour émarger sur la liste des engagés. Signe des temps, le paraphe manuscrit est révolu, remplacé désormais par une pression digitale sur un clavier.
Le premier au contrôle est Anthony Turgis, un coureur du cru puisque domicilié, à quelques kilomètres de là, aux Essarts-le-Roi. J’en ferais bien mon favori pour la victoire du jour mais, sponsor oblige, l’époque n’est plus aux sentiments comme du temps où le peloton manifestait une attitude bienveillante à l’égard du régional de l’étape.

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Anthony Turgis sur le podium de présentation

Le cyclisme est parfois une histoire de famille. Il y eut avant-guerre les trois frères Pélissier, Henri, Charles et Francis, puis plus tard, trois générations de Danguillaume. Il y a aujourd’hui une véritable dynastie de Gallopin dont Tony, qui monte maintenant sur l’estrade, est le dernier membre en activité, sans doute le plus brillant sportivement. Il a porté le maillot jaune du Tour de France, un 14 juillet, et remporté la grande épreuve espagnole Clasica a San Sebastian.

blog Paris-Nice 2019-3Blog Paris-Nice  2019 Gallopin

Son père Joël et ses deux oncles Guy et Alain effectuèrent aussi une carrière professionnelle très honorable mais c’est sans doute grâce à André, un autre oncle, que la famille a été vaccinée avec un rayon de bicyclette. En effet, André, de profession couvreur devint coureur amateur suite à une chute d’un toit qui nécessita l’achat d’un vélo pour effectuer sa rééducation.
J’ai la chance de connaître un peu le destin louable de cette famille, d’origine très modeste, grâce à un ami qui fut instituteur et secrétaire de mairie en Eure-et-Loir et, à ce titre, la soutint dans des circonstances difficiles. Plusieurs décennies plus tard, l’ancien enseignant, au départ d’une étape du Tour de France en Ariège, croisa l’un des Gallopin, Alain il me semble, devenu directeur technique d’une équipe étrangère.
Que croyez-vous qu’il advînt ? L’ancien écolier Gallopin délogea tous les coureurs du luxueux car pullman et, en anglais, exprima les raisons de sa profonde reconnaissance envers son valeureux et bienveillant maître d’école. Belle histoire, non ?
Rien que pour elle, je fais de Tony mon favori de l’étape dont il connaît parfaitement le parcours et les traîtrises.
Les champions se succèdent sur le podium quasiment en file indienne. On ne repère aucun Sioux mais un rusé Colombien Nairo Quintana qui compte déjà à son palmarès un Giro (Tour d’Italie) et une Vuelta (Tour d’Espagne).

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Romain Bardet chouchou du public

La fibre patriotique vibre encore et la clameur du public accompagne le passage de Romain Bardet vite happé par les caméras de télévision pour une interview.
Cela s’anime aux abords de la ligne de départ. Motards de la sécurité et véhicules de presse et de l’organisation se mettent en branle. Les écoliers agitent leurs drapeaux. Quelques notables de la région s’approchent pour donner le départ fictif.

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Départ de la seconde étape de Paris-Nice 2019 aux Bréviaires (vidéo Encre violette)

Voilà, ils sont partis pour une course de 165 kilomètres, contre le vent qu’on prévoit violent, et qui les conduit à Bellegarde dans le département du Loiret.
J’ai bien envie d’en voir les péripéties à la télévision mais, auparavant, j’ai prévu d’effectuer une petite promenade historico-géographique autour des Bréviaires.
Il est encore question de soleil mais, cette fois, il ne s’agit plus d’une course cycliste mais d’un roi et d’une chasse à l’eau. En effet, les millions de touristes qui se promènent dans les jardins du château de Versailles et du Trianon, qui s’émerveillent des spectacles des grandes eaux et des reconstitutions historiques sur le grand canal, se sont-ils interrogés d’où provenait l’eau des bassins, fontaines et cascades ?
À palais royal, solutions royales ! En un quart de siècle, Louis XIV avec le concours de Vauban, bouleversa la région de Versailles pour amener l’eau en son parc.
Cette histoire d’eau pourrait constituer un véritable roman tant la conception et la création de l’ensemble de ce système hydraulique étaient phénoménaux.
Justement, à quelques coups de pédales (car les balades en VTT sont ici une aubaine) des Bréviaires, l’on retrouve un chapelet d’étangs (regroupés sous le nom de Hollande) qui correspondent à l’étage supérieur du projet.

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Étang de Saint-Hubert

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Ces étangs sont artificiels : des surfaces versantes, les eaux sont recueillies dans les étangs directement ou par un système de canaux ou rigoles à ciel ouvert ; quant aux étangs eux-mêmes, constitués par des cuvettes à fond plat argileux, ils communiquent aussi entre eux par des rigoles à ciel ouvert ou le plus souvent par des aqueducs souterrains.
Au total, c’est un enchaînement continu d’une dizaine d’étangs et de 70 kilomètres de rigoles, depuis l’étang de la Tour à l’entrée de Rambouillet jusqu’à l’étang de Saint-Quentin à quelques mètres du récent vélodrome, avant de s’achever (la liaison est de nos jours coupée suite à l’implantation de la ville nouvelle de Saint-Quentin-en-Yvelines) par la « rivière royale », une rigole de 34 kilomètres acheminant enfin les eaux à Versailles.
Prodigieux ! A-t-on conscience du génie d’architectes et entrepreneurs comme Sébastien Le Prestre marquis de Vauban ou Pierre-Paul Riquet fondateur du Canal du Midi à la même époque ?
Pour limiter les risques de submersion en cas de rigole bien remplie, furent creusés des « haricots », des bassins demi-circulaires de dissipation de l’énergie hydraulique.

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Un beau sujet de réflexion pour nos, beaucoup moins subtils, technocrates urbanistes concepteurs de ronds-points, chicanes, ralentisseurs, dos d’ânes, et même écluses (la dernière mode), bref tous ces dangers pour les coureurs cyclistes ! Lors de retransmissions de courses disputées à l’étranger, je ne vois que rarement ce genre d’obstacles.
Sur le podium, Sandy Casar, jeune retraité du vélo, originaire de Mantes-la-Jolie, a raconté, sans doute pour la énième fois, sa chute spectaculaire dans le Tour de France provoquée par un chien labrador, non tenu en laisse, traversant indûment la chaussée. La scène de l’accident est projetée sur l’écran géant dans le cadre d’un clip sur les consignes de sécurité à respecter par les spectateurs trop souvent imprudents, pour ne pas dire parfois inconscients, sur le bord des routes.
Au-delà de cette anecdote qui aurait pu être tragique, Sandy Casar accomplit une carrière respectable avec notamment trois victoires d’étape dans le Tour de France, une sixième place au Giro (Tour d’Italie) et une seconde sur … un Paris-Nice.
Au temps de ma splendeur vélocipédique, j’ai régulièrement sillonné les routes du massif forestier de Rambouillet. Il n’était pas rare, au petit matin, de voir surgir devant moi quelques hôtes de ces bois, des chevreuils, biches et même un cerf majestueux. Je pensais un instant à Maurice Genevoix, mes lectures de jeunesse La dernière harde et Raboliot.
Plus douloureux, un jour de chasse à courre, j’ai assisté à l’hallali d’un cerf qui s’était réfugié dans la mare Vilpert pour échapper à la meute hurlante des chiens. Est-ce jalousie entre grands hommes de l’Histoire de France, Napoléon 1er a laissé son nom à la chaussée herbeuse qui sépare les deux étangs de Saint-Hubert et de Pourras.

Blog Chaussée NapoléonBlog pavillon Napoléon

 Si le vent est favorable, les coureurs doivent filer dans la plaine de Beauce, je n’ai donc pas le temps de me rendre jusqu’aux ruines du Pavillon de l’Empereur, une petite résidence de chasse qu’il construisit en 1808.
Bientôt, devant mon écran, je constate que le vent fripon est contraire, renversant même, une violente rafale causant la chute et l’abandon d’un des favoris Warren Barguil. Mais le dieu Éole est aussi propice aux grandes manœuvres cyclistes des « bordures ».

Paris-Nice bordures

Allez amis lecteurs béotiens du vélo, vous ne roulerez plus idiot, je vous explique cette stratégie de course.
Si le vent arrive de côté ou de trois-quarts face, les coureurs en tête de peloton se déploient en éventail, occupant toute la chaussée, de sorte qu’un coureur suivant l’éventail ne peut plus profiter de celui devant lui pour s’abriter des courants d’air, une situation qui provoque des cassures dans le peloton.
Dans cette configuration climatique, les coursiers les plus adroits sont souvent les Fla-les Fla- les Flamands qui roulent sans rien dire, habitués au vent du plat pays qui est le leur.
Ce n’est peut-être pas un hasard si le néerlandais Dylan Groenewegem, déjà victorieux la veille, l’emporte encore à Bellegarde. Clin d’œil malicieux, le jour où Paris-Nice démarre à proximité des étangs de Hollande ainsi appelés du nom d’un ancien domaine local de Orlande repéré sur la carte des chasses de Henri IV !

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Dylan Groenewegem leader après la première étape

Aujourd’hui, ces étangs n’ont pas qu’une simple fonction hydraulique. Civilisation des loisirs oblige, en saison estivale, certains d’entre eux accueillent baigneurs et pédal(o)s.
Les promeneurs écolos ou férus d’ornithologie, cachés dans les roseaux, peuvent épier les canards colvert plantant leur bec dans la vase à la recherche de leur proie.
Certaines espèces d’oiseaux y nichent telles le Blongios nain, le Phragmite des joncs, la Bouscarle de Cetti et le Râle d’eau. D’autres s’accordent juste une halte sur leur chemin de migration tels le Butor étoilé et le Balbuzard pêcheur.
Poésie des noms ! Dans mon enfance, les coureurs portaient les couleurs de marques de cycles, La Perle, Alcyon, Stella, Helyett, Dilecta (« l’aimée » pour les non latinistes !).
De nos jours, ils jouent les hommes sandwiches de AG2R La Mondiale, Cofidis, Groupama Française des Jeux, Direct Energie, Vital Concept B&B Hôtels. Où est le rêve ? L’économie libérale a même détourné l’esprit épique du cyclisme.

Anquetil Helyett

Plus macabre, au chapitre des faits divers, c’est à l’étang Rompu, à quelques centaines de mètres des étangs de Hollande, que fut découvert en octobre 1979 le corps de Robert Boulin, alors ministre du Travail en exercice. Suicide ou enlèvement et séquestration suivis de mort, l’affaire n’est toujours pas élucidée.
J’aimerais conclure avec un poète libertaire insuffisamment connu. Si tu veux la paix … pars à vélo !

« De tout l’ latin qu’on m’a fait faire
Je n’ai gardé qu’un minimum
C’est que six siècles avant notre ère
Un super stratège en péplum
Dans un long traité militaire
Dont j’ai fait mon vade-mecum
Écrivit cette phrase austère
Mais vraiment digne d’un grand homme
« Tu veux la paix, prépare la guerre ! »
Si vis pacem, para bellum !

Que la formule est élégante
C’est grand, c’est triste mais c’est beau !
Moi j’en ai fait une variante
« Si vis pacem… pars à vélo »
À vélo pars à l’aventure
Loin des pare-chocs, loin des autos
Loin des parkings que l’on sature
Loin des parcmètres et du Métro
Pars au hasard dans la nature
Loin de l’angoisse des cités
Et tu verras, je te l’assure
Que partir c’est ressusciter… »

Jean-Roger Caussimon vécut dans les environs des Bréviaires. Son buste trône dans la médiathèque du Perray-en-Yvelines.
Immense auteur, il écrivit de magnifiques chansons, notamment pour Léo Ferré, telles Monsieur William ou Le temps du Tango.
En ce jour venteux, loin du haras des Bréviaires, il vous emmène à Ostende voir « les chevaux d’la mer qui fonçaient la têt’ la première et qui fracassaient leur crinière devant le casino désert » :

Image de prévisualisation YouTube

J’ai déjà évoqué Paris-Nice, la Course au soleil, dans les anciens billets suivants :
http://encreviolette.unblog.fr/2010/03/11/le-beau-velo-de-ravel-ou-le-depart-de-paris-nice-2010/
http://encreviolette.unblog.fr/2011/03/08/au-depart-de-paris-nice-2011-les-mains-aux-cocottes-ou-ah-si-vous-connaissiez-ma-poule-de-houdan/
http://encreviolette.unblog.fr/2015/03/19/au-depart-de-paris-nice-2015-a-maurepas/

Publié dans:Coups de coeur, Cyclisme |on 15 mars, 2019 |1 Commentaire »
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