Flâneries à Bruxelles (8)

Pour cette nouvelle flânerie outre-Quiévrain, je profite du déménagement de notre chère bruxelloise pour découvrir, cette fois, le quartier d’Ixelles, une des dix-neuf communes de la région de Bruxelles-Capitale située au sud-est de la ville. Non loin du Parlement européen, son caractère cosmopolite s’exprime déjà par les nombreuses ambassades qui ont pignon sur l’avenue Molière. En arrivant de France, le GPS nous suggère d’emprunter cette large artère longue de deux kilomètres qui traverse auparavant les communes d’Uccle et Forest. Au hasard des drapeaux qui flottent devant de cossus hôtels de maîtres à l’architecture célébrant l’Art Déco et l’Art nouveau, nous voyageons en Philippines, Algérie, Zambie, Mali, Burkina Faso, Slovaquie et Biélorussie. Cocasserie de l’odonymie, cette voie s’appela Émile Zola jusqu’en 1907 avant qu’elle rende hommage à Jean-Baptiste Poquelin. L’auteur de Germinal fut relogé dans la commune de Schaerbeek jugée peut-être plus dreyfusarde.
Beaucoup de célébrités sont nées ou ont vécu à Ixelles. Karl Marx y séjourna d’octobre 1846 à février 1848. Durant son exil, il rédigea « Misère de la Philosophie », une critique sévère de la « Philosophie de la misère » de Proudhon, et ébaucha avec Engels, le « Manifeste du parti communiste ».
Ce même Proudhon, le fameux auteur de ce qu’on ne qualifiait pas alors de punchline « la propriété, c’est le vol », vécut aussi à Ixelles, en tant que réfugié politique, de 1858 à 1862. Il en fut expulsé après avoir suggéré à Napoléon III l’annexion de la Belgique à la France. Dans une correspondance en date de septembre 1862, il écrivait : « Je suis à Paris depuis mercredi 17, je ne savais pas la veille que je devais partir le lendemain. Il y a eu deux tentatives d’émeute à Ixelles, à mon intention. La première a été peu de choses, des hommes, des gamins, portant drapeau et chantant la Brabançonne, sont venus devant mes fenêtres crier : Vive la Belgique ! Á bas les annexionnistes ! Le lendemain, une seconde tentative a eu lieu, l’émotion était très grande, la rue du Conseil a dû être barrée aux deux extrémités, toute la police sur pied, proclamation aux habitants etc… »
En 1894, l’illustre géographe et militant anarchiste Élisée Reclus s’installa à Ixelles et y vécut jusqu’à sa mort. Il devint partie prenante de l’Université Nouvelle, institution académique dissidente de l’Université Libre de Bruxelles. Il fut inhumé en juillet 1905, conformément à sa volonté, dans la fosse commune du cimetière d’Ixelles, peu après avoir appris la révolte des marins du cuirassé Potemkine, ce qui constitua une de ses ultimes joies. L’excellente revue Hérodote le considère comme le père de la réflexion géopolitique française.
Le sculpteur Eugène Rodin, mobilisé comme caporal dans la Garde nationale au moment de la guerre franco-prussienne de 1870 puis réformé pour myopie, s’installa à Ixelles entre 1871 et 1877. Il confia plus tard : « J’y ai vécu les jours les plus merveilleux et les plus heureux de ma vie ». C’est durant cette période qu’il réalisa « L’Idylle d’Ixelles », symbole de son attachement à la commune et du bonheur tout simplement : un angelot et un enfant s’enlaçant sur un parterre de fleurs. Il créa aussi « L’Âge d’airain », la sculpture d’un jeune soldat belge dépouillé de tout attribut. Criante de réalisme, lors de son exposition à Paris, l’artiste fut accusé de l’avoir moulée directement sur le modèle et dut prouver pour confondre ses détracteurs que la qualité du modelé provenait bien d’une étude approfondie des formes.

SAMSUNGAirain Rodin

Surprise, autre célébrité beaucoup plus consensuelle, la « fair lady » Audrey Hepburn naquit à Ixelles et résida chaussée d’Ixelles jusqu’à son départ aux États-Unis. Je la vois toujours, sur la photographie culte de Vacances romaines, devant le Colisée, sur le tan-sad de la Vespa conduite par Gregory Peck.

Audrey Hepburn

Une plaque en témoigne, Agnès Varda, unique femme du mouvement cinématographique de la Nouvelle Vague, naquit à Ixelles, d’un père ingénieur grec et d’une mère française, au n°38 de l’avenue de la Couronne.

plaque maison varda

« Du plus loin qu’elle se souvienne, ce sont des paysages qui lui reviennent. Immensité des plages du Nord en Belgique l’été, ciel bas, nœud dans les cheveux, maillot de bain tricoté, chair de poule quand elle sort de l’eau, courses folles avec ses deux frères et ses deux sœurs pour se réchauffer. Vie quotidienne dans la maison de Bruxelles, dans le quartier d’Ixelles – qu’elle orthographiait « XL » –, chambre au premier étage où elle dormait avec ses sœurs, terrasse qui donnait sur le petit jardin clos de murs de briques anciennes, deux bassins séparés par un petit pont au centre, espace des premiers pas, des premières découvertes. Promenades avec sa mère, avec ses frères et sœurs le long des étangs bordés par des barres de fonte… » (« Agnès Varda » de Laure Adler, éditions Gallimard)
En 1940, la Guerre changea son destin. Les Varda fuirent la Belgique pour se réfugier sur le bateau du père, amarré sur la Côte d’Azur. Alors qu’ils étaient prêts à appareiller pour l’Amérique, l’Armistice fut signé en juin. Plus besoin de partir. Le bateau resta ancré à Sète, la famille pouvait se poser. J’eus l’occasion d’évoquer dans cet espace ma jubilation pour le cinéma engagé d’Agnès*, notamment lors de mes traditionnelles visites à la Pointe Courte.
En 2016, trois ans avant sa disparition, elle était revenue dans sa ville natale pour une exposition autobiographique au musée d’Ixelles. Toujours pleine d’humour, elle avait intitulé ce retour à ses racines « Patates & compagnie », clin d’œil aux tubercules belges de son enfance et à son film Les Glaneurs et la Glaneuse.

Varda patates 2

Jusqu’aux Mémoires interrompus, écrits en 1997, on ne savait presque rien de la vie de Barbara, au début des années 1950, en Belgique, « ce pays teinté de brume et de grisaille froide qui ne vibre pas dans ses chansons (il faut sans doute être Brel pour trouver les mots…) ».
« Le destin se présente sous les traits d’un garçon de Charleroi. Il s’appelle Jeff, artiste peintre de son état, il a entendu parler d’elle… Il vient la voir. Trois jours plus tard, elle repart avec lui sur sa grosse moto, Paris-Bruxelles en plein décembre ! Elle arrive « toute raide, bleuie par le froid, à Bruxelles ». Avec Jeff, elle trouve une famille d’artistes qui lui ouvre les bras dans la maison de Boondael (un quartier de la commune d’Ixelles, ndlr) où ils mènent leur vie de bohème, font entrer un piano quand elle entonne sa ritournelle « Je veux chanter »… » (« Barbara » de Marie Chaix, éditions Libretto)
Un enchaînement de hasards fit entrer dans sa vie Claude Sluys, apprenti avocat mais pour l’heure, un magicien prestidigitateur, passionné d’art, de littérature et des cafés enfumés d’Ixelles qui, pour elle, va s’improviser imprésario, parolier et directeur de cabaret. Un matin d’octobre 1953, elle se marie, en noir, avec Claude à l’hôtel communal d’Ixelles. Celle qui s’appelle Monique Serf chante sous le nom de Barbara Brodi (en référence à une de ses aïeules ukrainiennes appelée Varvara et à sa grand-mère Hava Brodsky) au « Cheval blanc », arrière-salle d’une friterie de la Chaussée d’Ixelles, et à la « Maison du vieux tilleul » près de la chapelle de Boondael. Á l’époque, plus replète, elle ne possédait pas son physique anguleux. Elle retrouva Paris en 1955 où elle devint rapidement la « chanteuse de l’Écluse ». « La promenade » est tirée d’un récital qu’elle donna en 1954 à L’Atelier, au 51 de la rue du Commerce dans le quartier Léopold. Les paroles sont de Claude Sluys et la musique d’Andrée Olga, nom d’emprunt derrière lequel se cache Barbara.

Image de prévisualisation YouTube

Pour une autre dame en noir, l’écrivaine à succès Amélie Nothomb, toujours bien vivante, Bruxelles rime avec Ixelles où elle choisit de s’installer il y a une quarantaine d’années. Elle défend même une théorie à partir du nom flamand du faubourg : Elsene lui rappelle Elseneur et selon elle, Ixelles devrait être le véritable lieu de Hamlet.
Ce samedi-là, la drache tenace, emblème météorologique de la Belgique et du Nord de la France, me dissuade de déambuler dans le quartier. Je profite tout de même d’une accalmie pour effectuer quelques courses alimentaires au « Delhaize » voisin, une enseigne de supermarchés belge créée en 1867 par deux frères Jules et Auguste Delhaize. Une institution !
Pour m’y rendre, j’ai juste à emprunter la rue des … Champs-Élysées ! Ne vous méprenez pas, malgré son nom connu mondialement, il s’agit d’une tranquille ruelle rectiligne et pentue qui tiendrait son appellation d’une ancienne guinguette à l’enseigne de « la plus belle avenue du monde ». Au soleil ou sous la drache, à midi ou à minuit, aux Champs-Élysées d’Ixelles, il y a tout ce que vous voulez d’un point de vue architectural. Ainsi les anciens atelier, magasin et habitation d’Édouard Taymans -un marchand de charbon qui fit fortune en inventant un nouveau système de poêle- sont une illustration du style Art nouveau marqué par …la Sécession viennoise, à savoir (j’ignorais !) un courant artistique qui s’épanouit dans la capitale autrichienne entre 1898 et 1910 et dans d’autres villes de l’empire austro-hongrois comme Prague et Budapest. Une grande frise en céramique courant entre deux étages alterne curieusement des couronnes végétales parsemées de pommes et des lampes de mineur.

maison charbonnierlettres Champs Elysées

Le désordre architectural des façades des immeubles est une curiosité de Bruxelles et pour moi une jubilation. Un vrai brol pour emprunter une expression qui tient une place de choix dans la belgitude !
« Bruxelles est un beau bordel, un joyau chaos » avoue Philémon Wachtelaer, cet architecte qui a imaginé et construit pour ses vieux jours une invraisemblable maison sur pilotis en face du magasin Delhaize.

Pilotis 1Ixelles champs elysées.jpg - copie

Reposant sur des colonnes entrecroisées, son vaisseau de cuivre épouse la courbe du trottoir. Certains qualifient son nid d’aigle de mégalo et pourtant, « je viens d’une famille simple de Molenbeek, où j’ai vécu pendant 22 ans, mon père était boucher et ma mère institutrice en maternelle. »
Vous imaginez pareille audace chez nous ? Des activistes prétendument écologistes prétexteraient la présence d’un crapaud commun ou autre mésange charbonnière pour empêcher la construction d’une maison « particulière » sur cet ancien bout de terrain vague exutoire des tagueurs. Mais doit-on s’étonner de pareille fantaisie au pays de Stéphane De Groodt, Benoît Poelvoorde et GuiHome le nouvel humoriste belge déjanté ?
De l’autre côté de la rue, se dresse un immeuble tarabiscoté façon style Beaux-Arts.

Autosave-File vom d-lab2/3 der AgfaPhoto GmbH

Vous connaissez mon addiction pour les fromages de caractère, je choisis de me rendre à la boutique des Sœurs, rue Lesbroussart. Ce sont effectivement deux sœurs d’origine libanaise qui tiennent cette « fromathèque » au design épuré. Elles n’hésitent pas à marier certains de leurs trésors lactés avec les épices envoûtantes de l’Orient. Je reste sage et me laisse séduire par un morceau de Cantal bien affiné et un vacherin Mont d’Or.

Les Sœurs

Sœurs fromages

En sortant, je suis interpellé par la façade de la boutique en face. Elle représente une page de dictionnaire des noms propres, en l’occurrence des grands noms de la littérature. Roland Barthes précède José-Luis Borges, Hugo Pratt côtoie Marcel Proust, on rentre à travers la note consacrée à Montaigne.

Virginia 1Virginia 2Virginia 3

Se trouvait là une librairie indépendante remplacée désormais par un coffee shop branché au nom de Virginia en référence sans doute à la romancière féministe Virginia Woolf. Il ne faut pas avoir peur de ses boissons, pâtisseries et créations salées sophistiquées : café latte à la crème brûlée, bagels à base de figues, feta, ricotta et kaki, et aussi le sandwich grillé Reuben à l’américaine, à base de pain de seigle, corned-beef, choucroute, emmental et cornichons.
Mais ce soir, notre hôtesse a prévu d’interpréter tomates, jambon italien en chiffonnade, saumon fumé et bûche de chèvre en bruschetta. Du haut de son appartement, on surplombe, sur le trottoir en face, la terrasse du Rebel, un bar à vins naturels et petits plats concoctés régulièrement par des chefs en résidence quelques jours. Qu’il drache ou que souffle « le vent du nord qui fait craquer les digues à Scheveningen » comme chantait Brel, la terrasse est envahie joyeusement chaque soir jusqu’à 1 heure du mat’.
Ce dimanche matin, quelques culottes de marin sont suspendues aux nuages. C’est jour de marché place Flagey, en bas de la rue. Mais auparavant, nous optons pour une promenade romantique le long des étangs d’Ixelles au bout de la place, on ne comprend pas trop d’ailleurs ce qu’ils font là. On en dénombrait quatre à l’origine formés par le cours du Maelbeek ruisseau affluent de la Senne et sous-affluent de l’Escaut. Après divers travaux d’endiguement et de comblement, ils ne sont plus que deux.
Devant l’étang dit inférieur, le premier en bordure de la place, je suis interpellé par une « espièglerie » : le monument dédié à Charles De Coster (1827-1879), écrivain ixellois célèbre principalement pour son œuvre La Légende et les Aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandre et ailleurs où il raconte, dans un style rabelaisien, le combat farceur d’un jeune homme contre l’envahisseur espagnol au 16ème siècle. J’avoue humblement que je ne connaissais les aventures de Till l’Espiègle qu’à travers l’interprétation de Gérard Philippe dans un film de Joris Ivens, ça remonte à l’enfance.

Ulenspiegl

Méconnu de son vivant, la gloire posthume de De Coster s’amorça vraiment lors de l’érection de cette sculpture à l’endroit même où il avait coutume de s’asseoir sur un banc. L’inauguration du monument eut lieu en 1894 en présence de la crème littéraire de l’époque, notamment Maurice Maeterlinck et Émile Verhaeren dont les écoliers de ma génération récitèrent les poèmes.

De Coster 1

De Coster 3

L’originalité de la sculpture vient qu’elle représente l’œuvre plutôt que son auteur. On voit principalement, assis dans une niche, Thyl et sa fiancée Nele, les personnages principaux de la légende, surmontés d’un médaillon de l’écrivain et des têtes de leurs compagnons d’épopée Catheline et Lamme Goedzak. Dans le tympan du fronton, sont sculptés un hibou et un miroir, deux éléments symboliques de Thyl.

« Sur la bruyère longue infiniment,
Voici le vent cornant novembre
Sur la bruyère, infiniment,
Voici le vent
Qui se déchire et se démembre,
En souffles lourds battant les bourgs.
Voici le vent,
Le vent sauvage de novembre.
Le vent rafle, le long de l’eau,
Les feuilles mortes des bouleaux,
Le vent sauvage de novembre,
Le vent mord, dans les branches,
Des nids d’oiseaux. »

Je ne suis pas tout à fait raccord, ce matin de presque novembre est plutôt doux, mais ça fait du bien de déclamer du Verhaeren avec une voix lugubre comme recommandait mon bon maître. Aujourd’hui, s’essoufflent plutôt les joggeuses, baladeur aux oreilles, le long du chemin bordant l’étang.
Les canards n’ont que faire d’Amélie Nothomb qui, dans son délire shakespearien, imagine le cadavre d’Ophélie et sa longue chevelure flottant à la surface de l’eau.

Ixelles canards

Au temps où Ixelles ixellait, aux alentours de 1900, « il y avait, au bord des eaux, des guinguettes, où la bière brabançonne arrosait la gaufre dorée ». Rue de la Brasserie, rue de la Cuve, du Serpentin, de la Levure, du Germoir, le quartier témoigne encore d’un ancien art brassicole.

etangs ixelles 1

maosons ixelles

étang ixelles 3

Á travers les vieux saules pleureurs attirés par le miroir d’eau, on prend aujourd’hui une véritable leçon d’architecture bruxelloise devant la variété de styles des façades des maisons et immeubles qui bordent l’avenue du Général de Gaulle : Art Déco, Art Nouveau et Art éclectique, ce dernier tenant son nom de l’absence véritable de style en mêlant différents styles ou époques de l’histoire de l’art. Je comprends que le coin soit convoité par la riche bourgeoisie bruxelloise et les fonctionnaires de la diplomatie européenne.
L’heure presse de retrouver nos jeunes, nous ne pourrons donc pas longer le second étang jusqu’à l’abbaye du bois de la Cambre et le massif forestier éponyme.
Quelques promeneurs à vélo me font penser que le bois de la Cambre accueillait dans ma jeunesse l’arrivée de la « Course des deux Capitales » Paris-Bruxelles, une prestigieuse classique cycliste à l’époque, créée en 1893. Me revient en mémoire une photographie cocasse du coureur français André Darrigade terminant la course sur une vulgaire bicyclette d’emprunt avec sur l’épaule son vélo disloqué suite à une chute.

darrigade-chute-paris-bruxelles

C’était mon traditionnel clin d’œil à la légende des cycles, le cyclisme est une véritable religion en Belgique**.
Nous rebroussons chemin jusqu’à la place Flagey. Nous longeons l’église Sainte-Croix sur le parvis de laquelle se tient chaque jour un beau marché de plantes et de fleurs. L’église, construite au milieu du 19ème siècle en style néogothique, fut reconsolidée au début des années 1940 dans une coque Art Déco en brique et béton en raison de l’instabilité due à la nature du sol spongieux. On y célébra le baptême de Marguerite Cleenwerck de Crayencour que vous connaissez mieux sous l’anagramme Yourcenar de la femme de lettres et première femme à siéger à l’Académie française. Un attendrissant buste d’elle est érigé devant l’église de Bailleul, village de la Flandre française qu’elle évoqua largement dans son livre de mémoires Archives du Nord.

Balade photographique

Flagey paquebot

Le bâtiment Flagey occupe un angle de la place éponyme. Presque amarré à l’étang, on l’appelle familièrement le « paquebot » en raison de sa forme et de sa tourelle.
Inauguré en 1938, il fut initialement conçu pour abriter l’Institut National de Radiodiffusion. Dotée d’une acoustique exceptionnelle, cette « usine à sons » connut une notoriété internationale.
L’avènement de la télévision dans les années 1950 bouleversa la vocation du lieu pensé pour la radio. Après une longue léthargie, le paquebot a retrouvé aujourd’hui une place de choix pour la musique et le cinéma d’art et d’essai, concerts, festivals, expositions. L’orchestre Brussels Philarmonic y a élu résidence.
Le rez-de-chaussée du vaste immeuble est occupé par le café hype(r) boboïsant Belga dont la terrasse est pleine malgré le temps mitigé.

flagey-3

La place Eugène Flagey, du nom d’un ancien bourgmestre d’Ixelles dans les années 1940-50, est une dalle de béton entourée de bâtiments sans caractère. Amélie Nothomb, encore, y situe une action de son roman L’hygiène de l’assassin. Le héros souffre du syndrome d’Elzenveiverplatz, un cancer des cartilages né de l’imagination de la romancière. « Elzenveiverplatz » est un germanisme tiré du néerlandais « Elsene vijver plaats », soit en français « place des Étangs d’Ixelles ».
Sans intérêt touristique en semaine, la place rit, crie, chante, danse, se sociabilise, le week-end, avec son marché très cosmopolite et intergénérationnel. On déambule entre le local avec ses emblématiques pistolets et tartines, l’international, le bio et le typique.

Flagey canne à sucreFlagey napoltain

On voyage à travers les nombreux stands de cuisine du monde à emporter ou à déguster sur place. Je suis sidéré par l’impressionnante file d’attente devant la rôtisserie de poulets, l’ixellois est patient. Je repère le fritkot (baraque à frites) de la place qui, à en croire Amélie, encore et toujours, propose les meilleures frites de l’univers. Nos jeunes hôtes regrettent celles de Sainte-Catherine. La concurrence entre les fritkots des différents quartiers constitue la grande rivalité de Bruxelles

Frikot FlageyPessoa

Je m’écarte de quelques pas pour m’approcher d’un square discret où un buste en bronze rend hommage à l’homme de lettres portugais Fernando Pessoa. Le poète ne vécut pas ici mais la sculpture moderne témoigne que la place Flagey fut un lieu d’ancrage d’une importante immigration portugaise fuyant, dans les années 1960, le régime militaire du dictateur Salazar.

« Qu’il serait bon d’être les fleuves qui s’écoulent
Et que les lavandières viennent sur mes berges
Qu’il serait bon d’être les peupliers sur la rive du fleuve
Et d’avoir le ciel seul en contre-haut
Et l’eau en contrebas ! »

Pessoa ne savait sans doute pas que sous la place Flagey coule un mince filet d’eau car elle fut longtemps une partie du grand étang où venaient pêcher les riverains. Dessous, a été aménagé un « bassin d’orage », un grand réservoir censé répondre aux pluies diluviennes.
L’amateur de fromage invétéré que je suis s’intéresse aux productions laitières belges de l’étal joliment nommé « Cabri-O-Lait ». Pas de quoi faire tout un fromage en lieu et place de quelques vers de Victor Hugo ou d’une chanson à succès du groupe Abba, et pourtant si ! « Généreux comme une charge de la Garde » aux ordres du général britannique Wellington, « savoureux comme le repos d’un bivouac », ce sont les slogans commerciaux du Waterloo 1815, fleuron lactique d’une ferme des Ardennes belges.

1815Waterloo-meule

Pourquoi pas finalement, dans ma chère Normandie, les étiquettes des boîtes de camembert firent, à une époque, référence à notre Histoire de France : Charles VII le Victorieux, Bayard, L’Aiglon, le camembert Napoléon le petit caporal, le camembert Ami du Poilu ou Délice des Alliés, La République avec sa semeuse de petits camemberts coiffée du bonnet phrygien, le camembert du Débarquement. On eut droit, ô sacrilège, à un camembert Jeanne d’Arc fabriqué en Lorraine. Étonnant qu’un malicieux british farmer n’ait pas encore imaginé un cheese Azincourt, en souvenir d’une bonne dérouillée dont je vous parlerai une prochaine fois !
Non loin, s’improvise un spot festif : autour de guéridons bancals, on déguste des huîtres avec un verre de vin blanc, en écoutant quelques bons airs de rock ancien.

Flagey  spot

colonne jaune

« Vous qui passez sans me voir », dans toute cette effervescence et ce brol de stands et de camionnettes, j’ai failli ne pas remarquer l’œuvre controversée Longitudi I du sculpteur allemand Bogomir Ecker. De couleur jaune, en tôle d’aluminium, haute de treize mètres, elle est constituée de cylindres et de cônes empilés de guingois. Son installation place Flagey, en 2009, connut la même levée de boucliers que, chez nous, les colonnes de Buren dans la cour d’honneur du Palais Royal. Le Bruxellois, tellement plus attaché à la statuette du Manneken Pis, montra aussi sa désapprobation envers la statue de Brel*** installée en 2017 place de la Vieille Halle aux Blés.
Sur la place, ce midi, c’est encore au grand Jacques que je pense ainsi qu’à Barbara :

« Sur la place chauffée au soleil
Une fille s’est mise à danser
Elle tourne toujours, pareille
Aux danseuses d’antiquités,
Sur la ville il fait trop chaud
Hommes et femmes sont assoupis
Et regardent par le carreau
Cette fille qui danse à midi

Ainsi certains jours, paraît
Une flamme à nos yeux
Á l’église où j’allais
On l’appelait le bon Dieu
L’amoureux l’appelle l’amour
Le mendiant la charité
Le soleil l’appelle le jour
Et le brave homme la bonté… »

Image de prévisualisation YouTube

C’était en 1954, à l’époque celui qu’on appelait « l’abbé Brel » pour ses inspirations chrétiennes tentait de percer à Paris, Barbara le chantait à l’Atelier à Ixelles.

* http://encreviolette.unblog.fr/2019/04/04/agnes-varda-une-belle-et-vraie-personne/
**http://encreviolette.unblog.fr/2024/06/09/entrez-dans-le-ronde-van-vlaanderen-tour-des-flandres/
***http://encreviolette.unblog.fr/2021/12/08/flaneries-a-bruxelles/

Publié dans : Coups de coeur |le 20 novembre, 2025 |2 Commentaires »

Vous pouvez laisser une réponse.

2 Commentaires Commenter.

  1. le 3 décembre, 2025 à 19:56 Cécile Haristoy écrit:

    La qualité de la rédaction est remarquable et la somme d’informations, impressionnante. On apprend plein de choses, c’est passionnant !! Bonne soirée à vous Jean-Michel.

    Répondre

    • le 4 décembre, 2025 à 9:47 encreviolette écrit:

      Merci beaucoup Cécile pour vos propos gratifiants. « Bruxelles (et donc Ixelles) brusselle encore! »

      Répondre

Laisser un commentaire

valentin10 |
Pas à la marge.... juste au... |
CLASSE BRANCHEE |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Dysharmonik
| Sous le sapin il y a pleins...
| Métier à ticer