Archive pour avril, 2022

Flâneries à Bruxelles (2)

Je vous avais prévenu, à l’occasion de notre séjour à Bruxelles en novembre dernier*, qu’il était probable que je revienne flâner dans la capitale européenne aux beaux jours.
Comme la jeune chanteuse Angèle le martèle sur les ondes, Bruxelles je t’aime. Conquise, la chère petite fille qui y a posé ses valises, à l’automne, n’est pas loin de partager cette passion. Nous la retrouvons dans son nid douillet du quartier vivant Dansaert-Sainte Catherine, aux alentours de midi, en ce Vendredi saint. Jour de commémoration de la Passion et de la crucifixion du Christ où l’Église catholique préconise aux fervents pratiquants de jeûner, nous adoptons une attitude plus païenne en succombant au culte de la frite, joli bâtonnet doré, ciment gourmand des Flamands, des Bruxellois et des Wallons. « Faites des frites, pas la guerre », pouvait-on lire sur des tags place de la Bourse après les attentats du 22 mars 2016 qui meurtrirent Bruxelles.
Lors de leur séjour dans la capitale belge, Baudelaire et Victor Hugo contestèrent cette paternité revendiquée outre-Quiévrain. Notre vénéré Victor affirmait que « la pomme de terre en friture est une invention parisienne » née sous les ponts (d’où les pommes Pont-Neuf).
Même en cette période électorale, je n’ouvrirai surtout pas un débat pour défendre la souveraineté de la France en la matière féculente. De plus, la frite belge est incomparablement meilleure, en particulier chez Chouke, le fritkot devant lequel les files s’allongent sur la place ombragée du Vieux Marché aux Grains. Ici, la frite est cuite à l’oreille – « tu écoutes la frite, si elle fait ce bruit-là, c’est qu’elle est cuite » – et dans un bain de graisse de bœuf. Croustillante à l’extérieur, fondante à l’intérieur, resurgit une de mes madeleines de Proust, les frites de ma merveilleuse mémé Léontine.

Fritkot Chouke

Ma compagne en rapporte un vaste cornet avec un assortiment de boulettes de viande hachée, de croquettes, de fricadelles (saucisses) et de chixfingers (nuggets de poulet allongés). La bouteille de Brouilly que j’ai amenée tient bien son rang dans ce pique-nique typiquement bruxellois.
15 heures, il est temps de laisser notre hôte en télétravail et de prendre possession de notre hôtel à proximité de l’église Sainte Catherine, le long du bassin des Marchands, pièce d’eau d’agrément qui rappelle l’ancienne vocation du lieu et du vieux port de Bruxelles. On déambule de chaque côté, soit sur le quai aux Briques, soit sur le quai au Bois à Brûler. Les autorités bruxelloises ont eu la bonne idée de conserver souvent la dénomination ancienne des rues de la ville, ce qui permet un voyage dans le passé.

Fontaine 1

Á Bruxelles, on bouscule plus qu’on ne détruit le patrimoine.
Ici, devant nous, plus rien n’est à sa place mais tout est historique : une église dans un bassin, un bassin dans un métro, une fontaine qui remplace un pont, une roue sans son pont. Bruxelles change de style sans crier gare, une sorte de valse à mille monuments qu’aurait pu chanter Jacques Brel !

7__quai_aux_briques-_en_fait_au_bois_a_bruler.800x0Ancien bassin Sainte-Catherine

Jusqu’en 1955, le marché aux Poissons se tenait sur la moitié comblée du bassin.
La fontaine qui se dresse à l’extrémité ouest, se trouvait jadis place de Brouckère. Elle fut érigée en hommage à Jules Anspach bourgmestre de la ville de 1863 à 1879. Démontée pour permettre la construction du métro en 1973, elle a été réédifiée en cet endroit en octante-un comme on dit ici. Avec son obélisque de granit rose surmonté d’un bronze de Saint Michel terrassant le dragon, son socle et sa vasque en pierre bleue de la province du Hainaut, elle ne manque pas d’élégance. Son piédestal est orné d’un bas-relief en marbre figurant une allégorie du voûtement de la Senne devenue insalubre dont Anspach fut l’instigateur.

Fontaine 2

Bruxelles_-_Fontaine_Anspach_-_03

Atmosphère, atmosphère ! En ce début d’après-midi, le bassin offre un faux air du canal Saint-Martin parisien. Beaucoup de jeunes profitent au bord de l’eau du généreux soleil qui nous accompagnera tout au long de notre séjour. Puisque c’est un sujet d’actualité, je remarque que les masques sanitaires sont tombés encore plus largement que chez nous.

Fontaine 3jpg

Á quelques pas de la fontaine, je suis intrigué par un monument dit au Pigeon soldat. Érigé au début des années 1930, il commémore le rôle joué durant la Première Guerre mondiale par les colombophiles belges et leurs pigeons voyageurs. Nombre de ces volatiles furent utilisés pour faire le lien entre les lignes de front et les bases arrière. Une colombe, symbole de paix, comme arme de guerre …

Pigeon soldat

La partie centrale du mémorial est constituée d’une statue en bronze représentant la « Patrie reconnaissante et dépoitraillée » brandissant un pigeon prêt à s’envoler pour porter un message.
En temps de paix, la colombophilie, quoique en déclin, est une tradition très ancrée en Belgique et dans le Nord de la France à travers l’organisation de nombreux concours. La fédération colombophile internationale a son siège à Bruxelles.
L’installation dans notre chambre effectuée, nous nous dirigeons vers la place voisine du Béguinage. On s’imagine sur une placette de village, il y a même un restaurant La Guinguette en Ville. Pastichant Marc Lavoine : « Je donne tous les dîners chez Maxim’s, tous les cinq étoiles de la ville, pour une béguine avec toi » !
De forme semi-circulaire, la place fait office de parvis à l’église Saint-Jean-Baptiste-au-Béguinage. L’édifice religieux, construit à la fin du XIIème siècle en style gothique, suite à de nombreux outrages, apparaît aujourd’hui de style baroque notamment par sa façade.

Eglise du Beguinage 1

Étroitement liée à l’histoire récente des sans-papiers en Belgique et à leur combat pour une régularisation, l’église était, il y a encore quelques semaines, lieu de refuge de plusieurs dizaines de ces sans-papiers. Ce n’est pas sans difficulté que le Conseil de la Fabrique d’Église a obtenu leur départ en contrepartie d’un projet gouvernemental, sans doute fragile, de régularisation
Le lieu de culte est devenu, sous le nom de House of Compassion, un centre interreligieux d’écoute et de convivialité dédié à la lutte pour la justice sociale et la solidarité.
Dans cet esprit, une intéressante et émouvante exposition est proposée au public depuis la fin mars. On peut admirer De Kruisweg, « le Chemin de Croix » de l’artiste renommé en Belgique, Armand Demeulemeester, douze tableaux sur la souffrance du Christ dans un sobre noir, blanc et brun rougeâtre. Cette œuvre, en pleine actualité pascale, fut réalisée à une époque où les gens étaient confrontés à l’horreur du Rwanda et la haine de la Bosnie.

Beguinage 3Béguinage 7

En parallèle, on réfléchit sur la souffrance et la libération résurrection d’aujourd’hui en suivant le chemin de croix des personnes en situation de séjour irrégulier. Il a été créé à partir d’objets abandonnés, matelas, vêtements, chaussures, par les occupants, de certains de leurs portraits, et des textes et vidéo d’étudiants de la VUB (Vrije Universiteit Brussel).

Beguinage 5Beguinage 4Beguinage 6

Bouleversante est la toile peinte d’après la révoltante photographie du corps sans vie d’Aylan, le petit enfant syrien de trois ans échoué sur une plage turque en 2015. Quelques billets de banque flottent à la surface de l’eau. L’artiste a légendé son œuvre : Aylan et l’argent des passeurs. Un court texte l’accompagne : « Aujourd’hui nous voulons tous fuir et échouer dans une mer de paix alors que même ceux qui n’ont point de soucis soupirent regarde comme il touche doucement les vagues. »

Beguinage 2

« Mère sans papiers », cette sculpture d’une femme ensanglantée dans un fil de fer barbelé fut portée lors d’une manifestation de sans-papiers pour renforcer leur demande de régularisation.

Beguinage 8Beguinage 9

De retour vers le bassin, nous remontons le quai au Bois à Brûler en direction de l’église Sainte-Catherine en partie masquée par des travaux.
Á l’arrière, nous jetons un coup d’œil à la Tour Noire, un des vestiges les mieux conservés des remparts de la première enceinte de Bruxelles construite au début du XIIIème siècle. Comme souvent à Bruxelles, les urbanistes mêlent avec un bonheur inégal l’architecture de plusieurs époques. Ici, la Tour Noire est maintenant encadrée par un Novotel qui en masque partiellement le côté intra-muros. Encore blanche, elle devrait retrouver sa patine noire avec la pollution.

Tour rondeEglise Sainte Catherien

Nous retrouvons notre jeune bruxelloise d’adoption sur le parvis de l’église Sainte Catherine éclatante de blancheur au soleil. Déjà familiarisée, elle va nous servir de guide pour flâner dans les ruelles pittoresques de la capitale.
Á Bruxelles, le spectacle réside souvent dans l’architecture débridée des façades des maisons et leur cohabitation surréaliste. Pour bien en goûter les curiosités, il faut marcher le nez en l’air au détriment de regarder où l’on pose les pieds sur les pavés disjoints des trottoirs et chaussées.

café vacheCasino

Nous flirtons avec la Grand-Place sans jamais y pénétrer, en empruntant la rue du Marché aux Herbes. Décidément, j’aime ces noms de rues qui expriment une certaine réalité historique. Curieusement, les dénominations francophone et néerlandophone, parfois, ne coïncident pas : ainsi la Grand-Place est en flamand Grote Markt, la Place du Grand-Marché.
Il faut oser se glisser au fond des mini-impasses, quasi des couloirs.

Au bon vieux temps

« Au bon vieux temps », voici une institution pour babyboomer ! Saint Nicolas filtre l’accès à cet estaminet lambrissé qui remonte à 1695. Je retiens ce coupe-gorge ou plutôt coupe-soif pour venir y déguster, lors d’un prochain séjour, la mythique bière Westvleteren XII brassée par les moines trappistes de l’abbaye de Saint-Sixte.

Toone 2Toone

Un peu plus loin, une autre impasse pavée, Sainte Pétronille, mène au théâtre estaminet Toone VIII, un théâtre de marionnettes de tradition populaire bruxelloise actif depuis 1830.
Les marionnettes tirent leur origine d’une ordonnance de Philippe II d’Espagne, fils de Charles Quint, qui, détesté par la population, fit fermer les théâtres pour éviter qu’ils ne devinssent des lieux de rassemblement qui auraient accentué l’hostilité à son égard. Les Bruxellois auraient alors remplacé les comédiens par des « poechenelles » (polichinelles) dans des théâtres clandestins.
La programmation s’appuie sur de grands classiques du théâtre, revisités parodiquement, tels que Cyrano de Bergerac, Les Trois Mousquetaires, L’École des femmes ou Hamlet. « Toone be or not toone be ? ».

Galeries 3

Plus loin, plus haut, car ça monte parfois au plat pays, au coin de la rue de la Montagne, nous parvenons aux Galeries Royales Saint-Hubert. Elles sont l’œuvre d’un jeune architecte qui conçut le projet de construire une galerie couverte de plus de deux cents mètres de long en supprimant un dédale de venelles sordides et mal famées où les bourgeois n’osaient s’aventurer.
Inaugurées en 1847, elles figurent parmi les plus anciennes d’Europe. Elles sont constituées de trois passages, la Galerie du Roi, la Galerie de la Reine et la Galerie des Princes, couvertes d’une élégante verrière à structure métallique qui diffuse une douce lumière naturelle. Pilastres de marbre, fenêtres en hémicycle, des bustes perchés sur des corniches, forment une architecture inspirée des palais toscans.
Ces galeries abritent de nombreux commerces, des boutiques de luxe, la biscuiterie salon de thé Dandoy, les chocolatiers Neuhaus, Godiva et Pierre Marcolini, des cafés et des restaurants, ainsi que des lieux de divertissement, le Théâtre Royal et le Vaudeville, la librairie Tropismes.

Galeries1Galeries 2Version 2Version 2Version 2Version 2

En parcourant ces galeries, on peut penser à ce coquin de Victor Hugo qui, lors de son séjour à Bruxelles, venait rendre visite à sa compagne Juliette Drouet, à Paul Verlaine venu acheter ici l’arme avec laquelle il tenta d’assassiner son amant Arthur Rimbaud.
En bon normand qui se respecte, je me souviens aussi de mon « pays » Bourvil qui joua La Bonne Planque au Théâtre du Vaudeville. C’est le seul enregistrement télévisé qui demeure de cette pièce de boulevard française où deux petits truands qui viennent d’attaquer une banque se réfugient dans l’appartement d’un paisible fonctionnaire du ministère de l’Agriculture. Soixante ans après, vous ne pourrez toujours pas ne pas rire :

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Nous rebroussons chemin par la rue des Bouchers, voie piétonnière qui concentre un important nombre de gargotes médiocres déjà envahies par les touristes. Comme dans notre Quartier Latin parisien, quelques bonimenteurs tentent de nous rabattre vers leur enseigne. Á fuir !

Friture Léon

Dans la cohue, j’allais passer sans y prêter attention devant Chez Léon, friture restaurant historique de Bruxelles ouvert en 1893 par Léon Vanlancker. Une institution ! Je me souviens y avoir déjeuné il y a près d’un demi-siècle, du temps où le Bruxelles de Brel « brussellait » encore. Dick Annegarn maronnait : « Les néons, les Léon, les noms que sublime décadence la danse des panses… » La chaîne de Léon de chez nous est l’héritage direct de cette enseigne qui a perdu son âme.

restaurant La Boussole

Ce soir, nous mangeons à la terrasse de La Boussole sur le quai au Bois à Brûler. Plusieurs enseignes rappellent le passé maritime du bassin Sainte Catherine, certains même ont des spécialités de poissons et fruits de mer. De 1884 à 1955, le marché aux poissons s’était établi sur la première moitié comblée du bassin et donna son nom à l’endroit : le Wismet.
Je suis les suggestions du jour de Vassilis, le sympathique patron grec : tapas de poissons puis linguines aux fruits de mer.

Samedi 16 avril :
9 heures, le soleil illumine déjà le bassin Sainte-Catherine encore désert. Cafetiers et restaurateurs commencent à installer les tables au bord de l’eau.

Bassin matin

Pour notre part, nous choisissons stratégiquement (vous comprendrez bientôt) de prendre notre petit déjeuner en terrasse dans la rue du Marché aux Grains dans la perspective de l’église Sainte Catherine et de … la poissonnerie Noordzee.
Pour nous y rendre, nous nous glissons dans la rue du Chien Marin, une des pittoresques traverses qui relient le quai à la rue de Flandre. Les historiens s’accordent à dire qu’elle doit son nom à la découverte d’un cadavre de mammifère marin (phoque ou éléphant de mer) lors des travaux de creusement du bassin des Marchands en 1560.

quai Mickeychien marinVersion 2

En débouchant rue de Flandre, permettez à l’instant où je vous relate mon séjour bruxellois, que je rende hommage au chanteur Arno dont je viens d’apprendre le décès.
Je n’ignorais évidemment pas la santé critique de l’artiste qui luttait depuis trois ans contre un cancer du pancréas. Il fut présent fréquemment dans mes pensées durant mon séjour, en particulier en flânant dans ce quartier Dansaert où il avait élu domicile depuis longtemps. J’espérais, ô miracle, croiser sa dégaine chancelante (entre deux bières ?) avec sa chevelure hirsute poivre et sel. N’était-ce pas lui qui se tenait assis la tête entre les mains dans une vitrine de la rue de Flandre ?

rue de Flandre

Arno le Flamand rock à la voix rauque, l’iconoclaste, dont j’adorais la manière de revisiter certains succès de la chanson française, ainsi par exemple le gentillet tube d’Adamo Les filles du bord de mer auquel il avait donné beaucoup de chair avec son accent belge inimitable. On se sent transporté à Ostende, sa ville natale, au bord de la mer du Nord, Noordzee !

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Noordzee Mer du Nord, c’est un concept qui s’anticipe, se planifie, s’organise tactiquement au risque sinon de ne pas pouvoir le partager. Ouverte de 11heures à 18 heures (sauf le lundi), cette poissonnerie-traiteur d’une remarquable fraîcheur anime la place Sainte Catherine avec son fish bar extérieur autour de guéridons avec des chaises hautes pris d’assaut bien avant l’heure. En cette saison où l’ombre est encore fraîche, il faut suivre la course du soleil pour repérer les meilleures tables.
Bien joué, à 11 heures 20, ma compagne et moi prenons possession d’un de ces guéridons tant convoités et commandons un gouleyant vin blanc argentin dans l’attente de notre chère petite fille.

Noordzee 1Noordzee Portillo

Midi, elle arrive ! Le fish bar est complet. Je crains qu’un seul flacon de blanc de Mendoza ne suffise pas … ! Au diable, l’ivresse, on va s’envoyer en mer.
Les serveurs hurlent le prénom que vous avez donné à la commande pour vous apporter vos assiettes. C’est l’appel vers le large, ce sera pour moi en entrée une friture d’éperlans et des calamars à la plancha.

Nordzee éperlansNoordzee calamars

Sur la place, la joie est plurielle, toutes origines, locaux et touristes, générations, classes sociales confondues. Comme meuglait ce pauvre Arno : « Putain, putain/C’est vachement bien/Nous sommes quand même tous des Européens » !
Je poursuis avec de délicieux maquereaux à la plancha. Cocasserie linguistique, je constate sur le menu que maquereau se traduit makreel en néerlandais. C’est étonnant que quelques féministes flamandes ne se soient pas emparées de la question. Mais comme chantait Brel, « les Fla les Fla les Flamandes ça n’est pas causant » !
Des éventuels clients lorgnent notre table, nous prendrons le café dans le quartier Saint-Géry. Ce n’était qu’un marché aux poulets sur un îlot de la Senne, c’est devenu un quartier branché qui grouille de bars et restos tendance envahis (notamment le Roi des Belges) en ce début d’après-midi par une clientèle jeune.
Pour notre part, nous préférons le calme des halles de Saint-Géry. Leur histoire démarre à la fin du XVIIIème siècle avec l’installation d’une fontaine surmontée d’un obélisque récupérée dans la cour de l’abbaye des Prémontrés de Grimbergen (comme la populaire bière).
Au XIXème siècle, le lieu est utilisé comme place de marché avant que soit décidée la construction d’un marché couvert inauguré en 1882. Le bâtiment de style néo-Renaissance flamand est un remarquable exemple de l’architecture des marchés couverts. Pendant près d’un siècle, il fut un lieu de commerce très animé avant qu’il ne ferme en 1977.
Sa réhabilitation en agora dédiée, à travers des expositions, à « la valorisation des singularités des patrimoines culturels physiques et immatériels » est d’une grande élégance, notamment avec la fontaine obélisque qui trône toujours au centre du bâtiment.

Saint Gery 2Saint-Gery 1Saint Gery 3Version 2

En allant soulager ma pression vésicale, je découvre quelques photographies kitsch de vespasiennes bruxelloises. On trouve encore quelques-uns de ces édicules qui apparurent en 1845 sur une idée du bourgmestre de l’époque qui entendait amener les Bruxellois à préférer ces nouveaux équipements plutôt que les rives de la Senne ou les recoins sombres.

Saint Gery vespasienne1Saint Gery vespasienne 2

Au Moyen-Âge, à étudier la toponymie, Bruxelles devait être un vaste marché : nous empruntons maintenant la rue du Marché aux Fromages qui conserve quelques maisons anciennes. La plus populaire est celle sise au numéro 19 identifiée comme la plus petite maison de Bruxelles.

rue après Saint GeryPlus petite maison

Á l’assaut du Mont des Arts ! Sur la placette Albertine, le troisième roi des Belges Albert Ier nous souhaite la bienvenue sur son cheval. Il mourut en 1934 dans un accident d’escalade dans la vallée de la Meuse.

statue Albert Ier

L’histoire de ce lieu est intimement liée à la construction de la jonction ferroviaire nord-midi : avant 1952, les trains venant de Wallonie étaient bloqués en gare de Bruxelles-Midi, et ceux arrivant de Flandre en gare de Bruxelles Nord. Les urbanistes bruxellois, jamais timides quand il s’agit de détruire, décidèrent de creuser un tunnel reliant les deux gares. C’est à l’issue de ce gigantesque chantier que fut pensé le Mont des Arts, un complexe urbanistique comprenant la Bibliothèque royale de Belgique, les Archives générales du Royaume, le centre de congrès Square et les jardins dessinés par l’architecte paysagiste René Peuchère.
Au sommet de cet ensemble, nous jouissons d’un panorama superbe vers le centre de Bruxelles.

Mont des Arts

Encore quelques pas et nous parvenons sur le plateau à la Place Royale. Auparavant, nous jetons un œil sur l’élégante façade Art Nouveau du MIM, musée des Instruments de Musique, qui s’est installé dans les anciens bâtiments Old England. Il est un peu tard aujourd’hui pour le visiter.

MIM

MIM2

Ça monte encore, d’ailleurs, nous sommes dans la rue de la Montagne de la Cour.
La Place royale, de style néoclassique et rectangulaire, fut réalisée en 1774 par l’architecte Barnabé Guimard qui s’inspira des places royales françaises, la place Stanislas à Nancy, Lunéville, Charleville.

Godefroy Bouillob

Á l’origine, se dressait en son centre, une statue pédestre du gouverneur Charles-Alexandre de Lorraine que les révolutionnaires français renversèrent lors de leur entrée dans Bruxelles en 1793. Replacée lors de la courte restauration autrichienne, elle fut à nouveau abattue par les Français et fondue en monnaie.
C’est en 1848, à une époque où la toute jeune Belgique était à la recherche de repères patriotiques que fut inaugurée la statue équestre actuelle de Godefroy de Bouillon. Le héros est représenté au moment de son départ pour la première croisade vers Jérusalem, agitant l’étendard et criant : « Dieu le veut ! »

Godefroy de Bouillon

On commence la descente de la colline de Coudenberg. La chaleur étonnante, les allées pavées, les marches et peut-être aussi le délicieux vin blanc argentin ont entamé nos réserves physiques, du moins les miennes.
Retour dans le centre ville, ma persévérance est récompensée par une halte à La Mort Subite, mythique estaminet bruxellois rue Montagne-aux-Herbes Potagères, ouvert en 1928 par le brasseur Théophile Vossen, inventeur de la bière éponyme.

Mort Subite 3Mort Subite 1Mort subite 2

Il tient son nom d’un vieux jeu de dés, ancêtre du « 421 ». Quand le temps pressait, la partie finale était jouée en un coup de dés nommé « mort subite ».
L’établissement presque centenaire a gardé tout son caractère avec les miroirs patinés et piqués, les colonnes écaillées, les banquettes en moleskine avachies. Aux murs, sont exposées de nombreuses photos jaunies d’anciens illustres clients, tel Jacques Brel qui semble observer ces gens-là d’aujourd’hui. Je me souviens d’une de ses pochettes de disques vinyle.

Mort subite Brelbrel_ces_gens-la

Á la table voisine, un bambino italien, intrigué par ma canne anglaise, picore dans l’omelette (une des spécialités de la maison) de ses parents. Alléchée, ma compagne commande au très aimable serveur une planche de gouda. J’étanche ma soif avec une chope de bière au fût.

« Ça sent la bière
Donne-moi la main
C’est plein d’Uilenspiegel
Et de ses cousins et d’arrière-cousins
De Breughel l’Ancien
C’est plein de gens du nord… »

Bruxelles « brusselle », les terrasses sont noires de monde. Bruxelles je t’aime, joyeuse, festive.
Ce soir, nous mangeons à La Manufacture, restaurant tendance en retrait, derrière le square Jacques Brel, rue Notre-Dame-du-Sommeil. En fouillant dans les croyances locales, on trouve les traces au XVIIème siècle d’une chapelle dédiée à la vierge où nos aïeux souffrant d’insomnies venaient en pèlerinage. Vous me croyez si je vous dis que l’impasse du Réveil débouche sur cette rue ?

La Manufacture Bruxelles

la-manufacture

Manufacture 3

« Imprimerie autrefois, elle fut aussi l’antre de la maroquinerie Delvaux… jusqu’à ce qu’elle fasse peau neuve, qu’elle s’habille de cuir, de bois, de pierre bleu cobalt, de granit rouge. Lieu d’atmosphères … Les saveurs se métissent, les continents se rencontrent. »
Pour moi, ce sera un croustillant de chèvre frais aigre-doux de poires et baies rouges puis une petite pêche en waterzoï d’épices thaï, arrosés d’un rouge de Montepulciano d’Abruzzo.
Á suivre …

* http://encreviolette.unblog.fr/2021/12/08/flaneries-a-bruxelles/

Publié dans:Coups de coeur |on 29 avril, 2022 |Pas de commentaires »

Duo « Elle et Lui » en concert à La Bastide du Salat

J’ai déjà eu ici l’occasion, à plusieurs reprises, de témoigner des vivifiants courants d’airs musicaux qui circulent sur la promenade du Pré commun du modeste village d’Ariège où je séjourne épisodiquement.
Bas les masques (avec discernement), le Petit Salon Théâtre de La Bastide du Salat a rouvert ses portes, comme un signe, quelques jours après la naissance du printemps. La culture revit après le trop long cauchemar de la pandémie quoique les confinements et la fermeture des lieux qui lui sont dévolus aient fait germer moult initiatives aussi singulières que novatrices.
Ce soir-là, pour lancer la saison musicale, Patricia et Philippe, hôtes pugnaces et chaleureux, ont invité le Duo Elle&Lui pour un concert privé.

2022_03_26_Labastide du Salat.jpg - copie

Huit siècles après Raymond VI de Toulouse, deux Albigeois, Agnès Jollet et Pascal Jeanson, partent donc en croisade sur les chemins d’Occitanie, non loin des châteaux cathares, défendre la « belle chanson française à texte », dans les brisées de leurs illustres aîné(e)s, Barbara, Anne Sylvestre, Leprest, Ferrat entre autres.
Ferrat, justement, chantait Nul ne guérit de son enfance. Agnès n’échappe pas à cette fatalité et, ce soir, en ouverture du concert, dans un clin d’œil à Saint-Exupéry, elle plante le décor :

« Dessine moi une maison
Le petit prince a perdu ses crayons
Rappelle moi cette maison
Les clés de la mémoire portent son nom

Á cloche-pied pousse la pierre
la craie qui dessine le ciel
Sous le lilas blanc de poussière
Une balançoire qui sommeille

L’enfance qui a pris le large
C’est toujours de là que l’on vient … »

Évocation impressionniste du temps lointain où une petite fille jouait à la marelle : une maison de vacances, la cour d’une école ? Du bonheur enfoui sans doute !
Ça nous remue. C’est peut-être pour cela que j’ai omis de vous présenter les deux artistes sur scène. Oubli qu’ils se chargent immédiatement de réparer à leur manière en empruntant au répertoire d’Allain Leprest sa chanson … Elle et Lui !
Allain, avec deux « l » comme les ailes de l’ange maudit de la chanson qu’il fut, écrivit ce texte pour Francesca Solleville et son mari Louis André Loyzeau de Grandmaison. Elle habitait à Montmartre, lui était peintre issu d’une riche famille qui le déshérita lorsqu’il décida, par provocation, d’épouser cette chanteuse de cabaret. La mort les a séparés, il y a peu, après plus de soixante années de passion commune.

« Quand il s´ennuie, elle se désole
Il est plutôt genre parasol
Elle, elle adore les parapluies
Elle et lui
Eux, ils font rien pour se comprendre
Moins il est dur, plus elle est tendre
Il est fromage, elle aime les fruits
Elle et lui

Mais dès qu´ils sont plus côte à côte
L´un sans l´autre
Il manque un morceau à chacun
L´autre sans l´un… »

Agnès est orthophoniste dans un service de pédopsychiatrie, Pascal professeur de judo, mais lorsqu’ils entrent en scène, l’esperluette traîne superflue, tant leur complicité artistique est évidente.
« Quand une guitare rencontre une voix, quand des mots se posent sur des notes », c’est l’histoire du duo Elle&Lui dont on peut, par coquetterie géographique, situer la naissance, en remontant la vallée du Salat, lorsqu’il se produisit en 2016 en première partie de Frédéric Bobin dans le cadre du festival ariégeois animé par Nicole Rieu.
Quand elle chante, Agnès marque souvent la mesure avec son bras, comme une caresse sur les accords de Pascal lequel, tandis qu’il pince les cordes de sa guitare, jette fréquemment de doux regards vers sa partenaire. Les deux artistes sont tellement en osmose que, ce soir, Agnès oubliera de se tromper sur un vers comme il est prévu dans un petit effet de mise en scène.

« Il y a comme un frisson qui passe
Un je ne sais quoi même tout petit
Un instant pris dans la nasse
Une langueur qui caresse la vie

Il y a comme un rien qui s’efface
Un presque trop qui s’évanouit
Une fissure de carapace
Où se faufilent nos envies

Aux confins du silence
C’est le jour qui s’enfuit
Dans sa besace immense
Prenant nos bouts de vie … »

Un frisson, chanson du prochain second disque en gestation dans le studio de La Bastide au-dessus de nos têtes, est une autre illustration de la créativité fusionnelle des deux artistes.
Pendant le confinement, Agnès souhaitait écrire sur les moments fugaces de plénitude qui parfois nous frôlent sans aucune raison. Dans son coin, Pascal avait composé une musique qui, par enchantement, vint se placer sur le texte. Rien ne s’efface, il y a comme un frisson qui passe sur notre échine à l’écoute de cet instant de poésie qui transcende l’ennui, le désœuvrement, le vide.
On a besoin de sérénité et d’amour dans le monde dans lequel on vit, c’est la supplique d’Agnès avec des intonations de voix qui rappellent étrangement Véronique Sanson.

« Je suis la route au bord de la mer
Je suis la plume légère
Y’a trop de bruit autour de la terre
Y’a trop de sang amer

Dépose les armes, pose-les à terre
Dépose les armes, glisse-les sur l’air
Dépose les armes, tu ne sais qu’en faire … »

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Dépose les armes, concert à La Bastide du Salat (photographies et son)

Comme disait le poète, on ne chante pas pour passer le temps et, encore moins ces jours-ci, Dépose les armes entre en résonance avec l’actualité et l’invasion de l’Ukraine par les troupes russes. Tandis que nous l’écoutons dans la douce quiétude du Petit Salon, à la même heure, civils, femmes et enfants, frigorifiés, sont remplis d’effroi dans les abris de Marioupol.
La chanson suivante est un questionnement, un constat, sans guère d’illusion de réponse, sur la planète qui décidément va mal :

« Mais où va ce monde,
je ne comprends plus rien
Des infos chaque seconde sur tout et sur rien
Les banquises qui se brisent dans les océans
Les forêts qui se déguisent en déserts brûlants
Pour un Dieu et ses églises, on tue nos enfants
Et la haine et la bêtise sont du même sang … »

Je verrais bien ce cri d’alerte repris par les écoliers lors de leurs spectacles de fin d’année, rien que pour houspiller et réveiller leurs parents.
Les enfants, parlons-en, avec l’immense Leprest qu’Agnès et Pascal adorent et convoquent à nouveau pour dénoncer le sacrifice de générations d’écoliers sur l’autel d’une pédagogie laissant une place subalterne aux activités artistiques et manuelles, bridant la créativité.

« C’est peut-être Van Gogh
Le p’tit qui grave des ailes
Sur la porte des gogues
Avec son opinel
Jamais on le saura
Râpé les tubes de bleu
Il fera ses choux gras
Dans l’épicerie d’ses vieux … »

Ce gosse, c’est peut-être Le Cancre de Leny Escudero, l’enseignant que je fus ne peut rester indemne.
Dans un autre texte, « le temps de finir la bouteille » (celle qui le perdit ?), Leprest écrivait :

« Je t’aurai recollé l’oreille
Van Gogh et tué le corbeau
Qui se perche sur ton pinceau … »

Le bonheur est dans Leprest … et le Pré commun, double jeu de mots pour exprimer ma jubilation.
Agnès nous prévient : « Si tu regardes en arrière/Tu n’y verras que la terre, linceul de tous les aïeux … Tu ne verras rien venir/Rien que des statues de pierre, gardiennes des souvenirs ». Seule alternative pour estomper ces brûlures du passé, pour combattre la nostalgie : « Aime, aime, aime… sème, sème… ».
Pour chasser le spleen, rien de tel… qu’un blues ! Jeu de mots presque aussi « époustouflant » que ceux que nous livre Michel Jonasz : Le Blanc qui chante Toulouse, le Noir qui chante I was born to loose ou encore Mecs de La Mecque gars d’la Garonne !
Pascal, avec sa guitare Fender Stratocaster signée Stevie Ray Vaughan, met de côté sa sobriété et se lâche comme au temps où il était Joueur de blues dans des groupes. Il accompagne même de la voix Agnès qui s’avère être une excellente interprète de blues.
L’exiguïté du salon empêche le sage public de se défouler mais du dernier rang où je me trouve, je repère quelques têtes et doigts qui marquent le rythme. Ça groove à La Bastide !
Changement de guitare, la chanson suivante, encore un blues (en apparence !), s’appelle … Les apparences :

« Tout est question de distance …
De près, on ne voit pas les différences
Tout est question de patience…
De loin, on n’entend plus que le silence
Dans les apparences, dans les apparences… »

Honte à moi, il aura fallu que j’assiste à un concert privé dans un modeste village ariégeois pour qu’Elle&Lui me fasse découvrir une « immense artiste atypique », ainsi la décrit Agnès, j’ajouterai écorchée vive, insoumise, et militante.
Melismell tient son nom de scène, entre autres, de la mélisse, une plante qui soulage les maux des femmes, elle en souffre de quelques-uns. Elle se réclame notamment de Noir Désir (avant « l’accident »), Léo Ferré et des années sombres de Mano Solo, il ne m’en fallait pas plus pour que j’aille plonger dans sa discographie, me confronter à sa poésie engagée, sa rage de vivre et ses révoltes. Une artiste qui prend aux tripes qu’une maladie orpheline lui a ôtées !
« Elle est là, cette fêlure dans ma voix, ne l’entendez-vous pas ? » La vôtre aussi, Agnès, qui égrenez Les souvenirs de Melismell dans une émouvante valse.
Agnès appartient à cette famille de chanteuses à la parfaite diction comme Juliette Greco, Anne Sylvestre, Cora Vaucaire (ce sont bien des références de baby boomer !). La voix claire met en valeur subtilement les mots et les vers, enluminant chaque chanson.
Avec J’suis pas com’, chanson figurant sur le premier opus, Agnès et Pascal règlent leurs comptes avec la vacuité des réseaux sociaux (sauf les blogs, j’espère !)

« J’suis pas com’
Je compte pas des milliers d’amis fantômes
J’suis pas com’
Aucun follower ne me trouble en somme
J’suis pas com’
J’ai pas de likes, de photos dans mes albums
J’suis pas com’
C’est bien comme ça

Je suis bien d’accord, « Tous ces gens qui s’aiment sans l’avoir choisi/Ça devient obscène/Si c’est un problème si c’est un souci/Je suis bien quand même comme je suis ». Oui, surtout, restez vous-même avec votre fraîcheur, votre humour et votre poésie, des qualités que l’on retrouve avec La chaise.
Chanson surréaliste, Trenet, cassant une noix, voyait des abbés à bicyclette, pour Agnès, avec des accents d’Anne Sylvestre …

« …La chanson c’est comme une chaise
Il faut être confortable
Comme le dit Allain Leprest (encore ! ndlr)
Faut pas qu’elle soit bancale… »

Belle métaphore, avant d’être artistes, parolier et compositeur effectuent un travail d’artisan forgeant un mot, polissant un vers, ciselant une note pour parvenir un jour à l’harmonie.

« Bien calée sans anicroches
Juste à notre mesure
Elle joue des doubles croches
Et des appogiatures… »

Tiens, voilà un mot dont j’ignorais l’existence : l’appogiature est un ornement en musique, il ne peut donc être que joli. D’origine italienne, c’est l’occasion, en aparté, de vous recommander Les mots immigrés, la jubilante fable concoctée par l’académicien Erik Orsenna et le linguiste Bernard Cerquiglini : « Si les mots immigrés, c’est-à-dire la quasi-totalité des mots de notre langue, décidaient de se mettre un beau jour en grève ? »
Il n’y aurait plus de chanson à texte, en tout cas plus de farniente (autre mot d’origine italienne) sur le Sable de Lloret del Mar :

« Ton corps sur le sable boit tout le soleil
En sirop d’érable et gouttes de miel
La mer sans égale avale le ciel
La mer près du sable garde ton sommeil

Couché sur la plage, tu fermes les yeux
Mais quel est ce voyage qui t’emporte un peu
Les mouettes passent par-dessus la mer
Et le temps s’efface dans le fond de l’air… »

Pascal dormait au soleil dans la tranquillité d’un après-midi de printemps, Agnès troussa ces images empreintes de sensualité.
Avec Elle&Lui, il n’y a pas d’urgence, le duo se nourrit de tous les petits instants même dérisoires de la vie en les restituant par touches impressionnistes.

« J’entends les notes de la pluie… sous tes doigts
J’entends le temps qui se replie … sous ma voix
Il n’y a pas d’urgence …tout est là
Le temps il se balance … çà et là
Le temps prend des vacances »

Reviens-nous est, au contraire, une chanson d’urgence écrite comme une supplique tandis qu’un ami plongé dans le coma se battait contre l’inexorable.


« Entre deux rives, vas- tu passer à gué ?
Sur quelle rive pourras-tu te poser
Les limbes grises, volutes de l’oubli
Comme une prise qui dérobe la vie

Le souffle lourd et le corps endormi
Aux alentours d’une vie en sursis
Vois, on t’espère, on t’appelle, on te crie
Une prière pour arrêter ta nuit

Où, mais où es-tu ? Loin si loin de nous
Nous, nous entends-tu ? Dis reviens nous… »

Cet ami est revenu !
Elle&Lui, c’est 50 nuances de vie : la mort qui rôde qui fait partie de la vie, la nostalgie de l’enfance, la vie autour de nous, la vie devant soi, les peines souvent, les joies parfois, le temps suspendu qu’ils captent délicatement.
Agnès nous délivre quelques notes d’espérance :

« Que rien ne te retienne,
ni le temps, ni la peine
Les creux et les silences
qui s’accrochent à l’enfance
Que rien ne te retienne
ni les liens, ni les chaînes
qui te cousent partout
des invisibles trous… »

Entre un ippon et un o-soto-gari, Pascal saisit lui-même la plume pour confier ses états d’âme, les bleus de l’âme, le vague à l’âme, avant de trouver peut-être l’âme sœur :

« Regarde dans ton miroir
si rien ne voile ton image
Mettant dans un tiroir
tous les ennuis qui font ombrage… »

On retrouve tous les thèmes dans lesquels se complaisaient les Romantiques.
Comme si elles rapportaient une chronique douce-amère, les chansons s’enchaînent et se répondent :

«… Prendre le large
Et le long voyage
Se noyer dans le ciel, dans un bruissement
Et fondre en aquarelle, la lune et le soleil
Et… goûter le vent
Et… glisser dedans … »

Et … dans l’ultime morceau de leur composition :

« C’est bizarre, c’est bizarre
Ce qui se perd au creux des regards
C’est bizarre, c’est bizarre
De l’autre côté de ce miroir

Les amours qui ne vont plus ensemble
Le gouvernail qui jette l’ancre
Pourtant au loin, rien ne tremble
On voit juste un peu de brouillard… »

Vous avez dit bizarre ? Comme c’est bizarre !
Le public est silencieux. Trop sage ? Je ne crois pas. Si je m’en réfère à moi, il savoure, il déguste, il réfléchit aussi car les chansons de Elle&Lui ne nous laissent jamais indifférents. Elles nous bercent ou nous emportent.
Pour clore leur récital, Agnès et Pascal rendent hommage à Henri Salvador, un maître de « la chanson douce ». Ce soir, il ne s’agit pas de voir Syracuse, l’île de Pâques et Kairouan, mais de :

« Je veux déjeuner par terre
Comme au long des golfes clairs
T’embrasser les yeux ouverts
Dans mon jardin d’hiver
Ta robe à fleur
Sous la pluie de novembre
Mes mains qui courent
Je n’en peux plus de t’attendre
Les années passent
Qu’il est loin l’âge tendre
Nul ne peut nous entendre
Dans mon jardin d’hiver… »

Les paroles poétiques et sensuelles de Benjamin Biolay et Keren Ann sont taillées sur mesure pour nos deux artistes.
Elle&Lui improvisent quelques remerciements sur la chanson de Gainsbourg : « On est venu vous dire qu’on s’en allait mais on espère un jour vous retrouver, merci pour ce voyage partagé. »
Dans l’intimité du Petit Salon, les spectateurs conquis et ravis réclament le rappel d’usage.
L’hôtesse du lieu Patricia Damien rejoint sur scène Agnès et Pascal pour chanter Ferrat : « Pourtant que la montagne est belle… ! » Le public reprend le refrain.
Par méconnaissance géographique d’abord comme tout bon Français qui se respecte, par homophonie aussi sans doute, on confond souvent l’Ariège et l’Ardèche, des départements montagneux qui, effectivement, présentent quelques similitudes : une présence de néo-ruraux qui font revivre les vallées les plus reculées, une forte sensibilisation à l’écologie avec un goût affirmé pour le vrai, le bon et le bio, une réjouissante et surprenante activité culturelle.
Qui sait si les vers de Ferrat n’ont pas fini par réveiller les consciences ? Le poète a toujours raison, qui voit plus haut que l’horizon !
La soirée n’est pas terminée, la fameuse convivialité du Sud-Ouest. Au Petit Salon Théâtre de La Bastide du Salat, il n’y a pas de carré d’or VIP, les spectateurs se retrouvent dans la pièce contiguë autour d’un délicieux gâteau de semoule, cannelle et miel préparé, selon une vieille recette de sa mère, par le régisseur son et (poétique) lumière Philippe Morin. C’est l’occasion d’échanges informels et chaleureux avec les deux artistes Agnès et Pascal.
Le Duo Elle&Lui reviendra ici cet été pour enregistrer en studio quelques chansons de son prochain disque dont il nous a réservé la primeur, ce soir. D’ores et déjà, vous pouvez découvrir son univers poétique en écoutant le premier opus au titre surréaliste Une chaise sur la mer et à la pochette superbe (qui sait si parfois, le petit prince ne traverse pas la lune dans l’avion de Saint-Exupéry).

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Et s’il vous prend de vous promener en Occitanie, vous aurez peut-être le bonheur d’assister à l’un de ses concerts…

Contact :
pascal.jeanson1@gmail.com
06 88 87 99 18
jollet.agnes@gmail.com
06 80 66 58 33
Site web: duoelleetlui.fr
Facebook: Duo Elle & Lui
Remerciements aux artistes Agnès et Pascal et à Philippe Morin pour l’illustration sonore de ce billet

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