Archive pour décembre, 2021

Tu te prends pour Fangio ?

Il me faut plonger loin dans mon enfance pour coller à une actualité récente, à savoir, selon les médias sportifs, l’enthousiasmant dénouement du championnat du monde de formule 1 entre le britannique Lewis Hamilton et le néerlandais Max Verstappen à égalité de points. Ne me demandez pas pourquoi, il semblerait que la victoire et donc le titre se soient joués sur un unique tour de circuit après l’intervention d’un véhicule de la sécurité.
Je ne suis absolument pas passionné par le sport automobile et motocycliste, malgré tout c’est l’occasion de faire renaître ici quelques souvenirs de ma prime enfance. C’était au milieu des années 1950, j’étais bien plus attiré par les courses cyclistes et l’éclosion en Normandie du prestigieux champion que fut Jacques Anquetil. Mes plus fidèles lecteurs savent la véritable adoration, le culte plutôt que je lui vouais, et par voie de conséquence, la naissance d’une passion pour le cyclisme jamais démentie que vous retrouvez épisodiquement à travers certains de mes billets.
Nul ne guérit de son enfance chantait Ferrat, et je reconnais qu’à l’origine de beaucoup de mes goûts et passions, il y a mon regretté frère qui, bien que de neuf ans mon aîné, sut m’associer à ses jeux, m’entraîner peu à peu dans ses lectures, ses choix cinématographiques et musicaux aussi.
C’est ainsi que j’ai traversé une courte période chevaux vapeur. L’adolescent qu’il était me laissa seul à pousser « ses » anciens petits coureurs cyclistes en plomb m’invitant plutôt à partager son goût pour les miniatures des bolides de formule 1.
En son absence, j’essaie d’envisager le contexte de l’époque. L’acteur James Dean, beau comme un dieu, animé d’une fureur de vivre, se tuait au volant de sa Porsche 550 Spider. On cassait les fauteuils à l’Olympia lors des concerts de Gilbert Bécaud, Monsieur 100 000 volts, on swinguait sur des morceaux de jazz venus d’outre-Atlantique. Certes, les compétitions automobiles existaient avant-guerre mais la première course comptant pour un championnat du monde de formule 1 se déroula le 13 mai 1950 sur le circuit de Silverstone en Grande-Bretagne et vit le succès du pilote italien Giuseppe Farina au volant d’une Alfa Romeo.
L’impact des médias, infiniment plus confidentiel qu’aujourd’hui, accordait une part de légende aux champions qui bravaient la mort au volant de leurs bolides. Plusieurs demeurent ancrés dans ma mémoire. Ainsi l’Italien Alberto Ascari, double champion du monde, qui plongea avec sa Lancia dans le port de Monaco lors du Grand Prix 1955. Marqué par le destin, il se tua, quatre jours plus tard, lors d’une séance d’essais privés sur le circuit de Monza. Ainsi le Britannique Stirling Moss, vainqueur de seize Grands Prix (il vient juste d’être dépassé par Verstappen) mais jamais couronné d’un titre de champion du monde, ainsi à un degré moindre le premier Français à remporter un Grand Prix de Formule 1, Maurice Trintignant, le populaire « Pétoulet », l’oncle de l’acteur Jean-Louis.
Ce fut aussi l’âge d’or du Tour de France automobile qui rassemblait voitures de sport « haute performance » et voitures de tourisme de série. Hors les épreuves « spéciales » sur circuit et en côte, le parcours n’était pas fermé et monsieur tout le monde au volant de sa Peugeot 203 pouvait avoir la surprise de se faire doubler par Stirling Moss, Phil Hill ou Olivier Gendebien : sur ces tronçons neutralisés, la vitesse était limitée à … 80 km/h ! Reste en mémoire l’épisode de la Ferrari GTO de Lucien Bianchi, largement en tête au classement général, qui perdit toutes ses chances en se faisant percuter par un camion de lait, à la frontière, sur le parcours de liaison entre Spa-Francorchamps et Reims.
J’ai gardé pour la bonne bouche « el maestro », l’incomparable pilote argentin Juan-Manuel Fangio, quintuple champion du monde de formule 1 dans les années 1950, dans quatre écuries différentes : pas mal pour un pilote qui n’obtint son permis de conduire que plusieurs années après sa retraite ! Le peuple argentin lui voue le même culte qu’à Diego Maradona ou Carlos Gardel. Á l’époque, on employait chez nous souvent l’expression « tu te prends pour Fangio » pour qualifier un conducteur lambda qui conduisait trop vite ou de manière trop sportive.

Juan Manuel Fangio

Les conditions de sécurité de l’époque étaient sans commune mesure avec celles en vigueur aujourd’hui, les accidents mortels étaient relativement nombreux, et il est probable que le danger encouru par tous ces champions contribuait à leur gloire.
Mon frère, toujours ingénieux, demandait à notre mère la permission de puiser quelques feuilles de canson noir dans les fournitures scolaires du collège qu’elle dirigeait. Avec beaucoup de minutie, il découpait alors de larges bandes rectilignes mais aussi aux courbes plus ou moins prononcées qu’il agençait sur les longues tables du réfectoire afin de matérialiser le tracé de différents circuits. Pour ma part, j’étais affecté au recyclage de boîtes de balles de tennis usagées, de marque Dunlop de préférence, ce qui allait constituer une publicité pour les pneumatiques. Quelques petites entailles à l’aide d’un cutter, et hop, la rangée de stands était prête. Mon frère apportait une dernière touche en marquant les emplacements de la grille de départ avec une craie jaune.

Bolides miniatures mecaniciens

Le décor en place, manquait le principal … les voitures. Heureux gamins d’aujourd’hui qui peuvent avoir entre les mains de splendides réductions extrêmement fidèles des bolides ! Á l’époque, le choix était maigre : Talbot et Gordini bleues chez Dinky Toys, Ferrari et Maserati rouges chez Solido. Lors d’une visite à Londres, mon père m’avait acheté quelques miniatures britanniques Corgi Toys. C’était sans compter avec l’esprit astucieux de mon frère : il avait fait l’acquisition de quelques exemplaires supplémentaires et identiques de Dinky Toys qu’il repeignait aux couleurs nationales comme il était de règle à l’époque. Ainsi, un peu de peinture verte et la Talbot bleu de France se transformait en une belle BRM, Vauxhall ou Lotus couleur « British Racing Green ». Par cet artifice, c’était un peloton d’une quinzaine de bolides qui se présentait sur la ligne de départ.

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Vroum vroum ! le drapeau à damier baissé, nos imitations de ronflements de moteurs, crissements de freins, bruits d’accélérations et de décélérations, quelques arrêts aux stands, troublaient la quiétude du réfectoire sans ses pensionnaires. Mon frère notait sur un cahier le classement à l’arrivée et l’attribution des points pour le compte de « notre » championnat du monde.
Le même cérémonial se renouvelait cinq ou six fois dans l’année, sur des circuits différents : Zandvoort pour le Grand Prix des Pays-Bas, Spa-Francorchamps en Belgique, le Nürburgring en Allemagne de l’Ouest, Monza en Italie, Silverstone pour la Grande-Bretagne, le Grand Prix de Monaco en principauté et le Grand Prix de France sur le circuit de …
C’est encore une raison supplémentaire de notre intérêt pour les compétitions de formule 1 : la présence depuis 1950, à une cinquantaine de kilomètres du domicile familial, du circuit des Essarts dans la banlieue rouennaise. Cinq éditions du Grand Prix de l’Automobile Club de France y furent organisées, ainsi que de nombreuses courses de Formule 2.
Le circuit emprunté en sens inverse fut également le théâtre de plusieurs courses cyclistes. Sacrilège, sous mes yeux de fan immodéré d’Anquetil, Raymond Poulidor y fut sacré champion de France sur route et remporta le Critérium National (!).
Le Tour de France y disputa aussi deux demi-étapes, une contre la montre par équipes en 1954 (victoire de la Suisse avec à sa tête Hugo Koblet), une épreuve contre la montre individuelle en 1956 (victoire de Charly Gaul).

Grand-Prix-De-France-Rouen-Essarts-1957

Pour ce qui me concerne, le 7 juillet 1957, j’avais dix ans, mon frère m’emmena en scooter aux Essarts à l’occasion du Grand Prix de France, la seule course automobile à laquelle, à ce jour, j’ai assisté. Nous nous assîmes sur les hauts talus en surplomb du mythique virage du Nouveau Monde, une spectaculaire épingle à cheveux pavée située au bas d’une descente, environ un kilomètre et demi après le départ.

Départ Rouen les Essarts

Sept décennies plus tard, mes souvenirs sont essentiellement auditifs, presque effrayants : hors de ma vue, le vrombissement de plus en plus intense des moteurs se chauffant sur la ligne de départ plus haut dans la forêt, puis la libération des bolides lancés dans la descente à tombeau ouvert. L’expression prendra tout son sens en 1968 lorsque, dans la courbe des Six frères, Jo Schlesser périt incarcéré dans son véhicule en flammes sous les yeux du public effaré. Désormais, une chicane sera disposée à cet endroit pour casser la vitesse excessive atteinte par les champions.
Enfin quelques secondes plus tard, c’est un vacarme étourdissant avec l’apparition furieuse du peloton décélérant bientôt pour négocier l’épingle à cheveux.

Fangio au Nouveau Monde

J’eus le privilège d’assister à la démonstration du maestro Juan Manuel Fangio, au volant de sa Maserati 250 F rouge. Il mena la course de bout en bout, laissant loin derrière lui Luigi Musso, Peter Collins et Mike Hawthorn, tous les quatre de la Scuderia Ferrari. Je me souviens aussi des fortes odeurs d’huile et de la gomme des pneus.
Au final, même si je m’inclinais devant la virtuosité et la témérité des pilotes, cette « première » ne développa pas mon intérêt pour les sports mécaniques. Passées les escarmouches des premiers tours, la hiérarchie des concurrents bien établie, la monotonie gagnait la course. J’avoue que je fus, trois ans plus tard, autrement captivé par le duel à vélo dans la côte du Nouveau Monde entre Raymond Poulidor et Jean Stablinski, pour la conquête du maillot de champion de France.
Mon frère en âge de commencer ses longues études universitaires se fit plus rare au domicile familial. Les belles miniatures prirent leur retraite au calme d’une vitrine dans ma chambre.
Elles en sortaient quelques heures parfois pour le plus grand ravissement du jeune fils d’un ami, avant que je ne les offre, à l’occasion d’un déménagement, à mon filleul … le fils de mon frère.
Ces jouets suscitèrent en moi finalement plus d’émotions fraternelles que les extraordinaires prestations des as du volant.
Quant au circuit de Rouen-les-Essarts, il fut définitivement fermé en 1994 pour des raisons économiques et de sécurité. En 1999, la démolition des tribunes et des stands s’acheva.
Les anciens peuvent encore aujourd’hui, en empruntant la route départementale 938, « rouler » sur un tronçon du circuit, notamment la descente vers le virage du Nouveau Monde, sur les traces de Fangio, Stewart, Ickx, Prost.
La construction d’un nouveau circuit fut envisagée au village de Mauquenchy, à cinq kilomètres de mon bourg natal, mais la mise aux normes du circuit de Magny-Cours près de Nevers annula le projet. Destiné à l’origine aux chevaux vapeur, le site est aujourd’hui occupé par un hippodrome.

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Dans ma copropriété, un garage voisin du mien abrite une élégante Morgan, une voiture anglaise de collection. En 2017, son propriétaire m’avait encouragé à venir assister sur l’autodrome de Linas-Montlhéry au Vintage Revival, une manifestation bisannuelle qui rassemble des voitures de sport et de course d’avant 1940 (et des motos) en mettant à l’honneur une marque automobile ou la date anniversaire d’un événement du passé.

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Là encore, c’étaient jusqu’alors des souvenirs et des images de cyclisme qui étaient associés au mythique circuit de l’Essonne, avec mon champion Anquetil débouchant seul au loin du virage relevé précédant l’arrivée pour remporter le Critérium National de la route, une épreuve française de prestige aujourd’hui disparue.
Pendant quelques heures, l’horloge du temps se dérègle. Des messieurs, peut-être un peu fortunés, en tout cas passionnés, viennent de toute l’Europe présenter leur progéniture mécanique : des Morgan en nombre, une armada de Frazer Nash débarquant d’Angleterre, des françaises Bugatti, Salmson société fondée à Boulogne-Billancourt, Amilcar (anagramme approximatif des fondateurs Lamy et Akar) avec la représentation de Pégase sur le bouchon de radiateur, BNC (Bollack Netter et Compagnie) dont le pilote fétiche dans les années 1920 Boris Ivanowski était un officier de la Garde Impériale russe en exil après la révolution de 1917, la Georges Irat qui devait avoir une excellente suspension puisqu’elle remporta à plusieurs reprises le Circuit des Routes Pavées dans les années 1920, les cinéphiles avertis se souviennent peut-être que dans Le Trou normand, Roger Pierre venait chercher Brigitte Bardot en roadster Irat, la Robert Sénéchal sur laquelle son inventeur éponyme gagna sa première course en côte à Gaillon, des Alfa Romeo, une Bentley 3 litres, des MG, des Riley. Que de petites histoires de la grande Histoire de l’automobile sportive ces merveilleux fous roulant sur leurs drôles de machines pourraient nous raconter !

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Toutes ces reines de beauté, ces respectables anciennes semblent fragiles avec leurs roues fines. En leur temps, elles n’étaient composées que d’un moteur, d’un châssis, de « quelques roues et d’une frêle carrosserie. Pimpantes, elles osent se dévoiler en soulevant leur capot. Certaines, au réveil, procèdent à un rituel presque romantique, réglage de l’allumage, amorçage du carburant, réglage des soupapes, un tour de manivelle.

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Car les belles anciennes ne sont pas qu’exposées au paddock, elles sont fières d’aller rouler et « se la » pétarader quelques tours sur l’anneau de vitesse. Leurs pilotes invitent souvent une amie à s’asseoir à leurs côtés pour leur faire partager quelques sensations. Car c’est sans doute impressionnant de dépasser les cent kilomètres à l’heure et de se retrouver bancal dans le virage incliné de l’autodrome. Je ne sais pourquoi, je pense au « fou chantant » Charles Trenet roulant en plein essor au volant de sa Panhard et Levassor sur la route de Narbonne.

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Tout cela crée une atmosphère spéciale, dégage une odeur particulière aussi, un « parfum » d’huile de ricin que les pilotes mettaient dans leur essence pour lubrifier les moteurs, finalement une forme de poésie d’avant-guerre. Il y a comme une sorte de retour en enfance, d’émerveillement. Les pilotes montrent la même jubilation que nous manifestions, mon frère et moi, vrombissant avec nos petits bolides dans le réfectoire.

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Publié dans:Coups de coeur |on 30 décembre, 2021 |Pas de commentaires »

Flâneries à Bruxelles

En préambule, permettez que je m’accorde un brevet de satisfaction : le 12 novembre, ce blog a franchi le seuil des deux millions de visites. C’est à la fois ridiculement peu par rapport à certains « influenceurs » qui rassemblent plusieurs centaines de milliers de « followers » en une journée, mais aussi réjouissant de constater que mes modestes propos à l’encre violette attirent un certain public.

2 millionième visite

Il est possible que pour des raisons familiales, je vous emmène parfois du côté de Bruxelles comme ce fut le cas à l’occasion du long week-end du 11 novembre chômé outre-Quiévrain.
Pour gagner l’ouest de Bruxelles-Centre, le GPS fait traverser le faubourg de Molenbeek-Saint-Jean dramatiquement célèbre depuis les attentats de 2015 et 2016 perpétrés notamment par plusieurs ressortissants de la commune, l’un d’eux étant jugé actuellement à Paris. Un candidat sulfureux à la prochaine élection présidentielle osa la qualifier de « Molenbeekistan », mot-valise pour fustiger cette commune limitrophe de Bruxelles comme un bouillon de culture salafi-djihadiste vers lequel convergèrent la grande majorité des pistes terroristes depuis la tuerie du musée Juif de Bruxelles jusqu’aux attentats du 13 novembre à Paris en passant par l’attaque déjouée dans le Thalys.
Peu à peu, la bourgmestre et ses échevins tentent d’estomper l’image négative trop complaisamment colportée de leur commune qui connut dans les années 1950 une immigration massive d’origine essentiellement marocaine. L’on assiste aujourd’hui à un timide processus de gentrification, en particulier le long des quais longeant le canal, où les friches industrielles sont rénovées pour des fonctions nouvelles comme le loisir, la culture, le logement haut de gamme, tout cela au détriment des classes populaires.
Le faubourg maudit est à dix minutes en métro de la Grand-Place, au centre de la capitale, de l’autre côté de la Senne (Victor Hugo s’amusa de cette homophonie pour qualifier Bruxelles de capitale de la contrefaçon !) cours d’eau principal de Bruxelles et sous-affluent de l’Escaut, qui a fait l’objet dans la seconde moitié du XIXème siècle d’un voûtement presque complet dans son parcours urbain, et du canal de Charleroi de moins en moins « brelien ».
Vous n’échapperez évidemment pas aux références au Grand Jacques, de la part d’un babyboomer qui connut le bonheur de l’admirer trois fois sur scène : « Ils étaient gais comme le canal et on voudrait que j’aie le moral » chantait-il dans Bruxelles.
Les choses commencent à changer : s’y rendre pour une exposition, y implanter son entreprise, venir y habiter, ou simplement flâner le long des quais qui peu à peu prennent des couleurs avec la pose de petits moulins à vent multicolores et la réalisation de fresques telles celle, longue de plusieurs dizaines de mètres, de Corto Maltese le célèbre marin héros des bandes dessinées d’Hugo Pratt.

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En ce mois de novembre, à Paris, dans le cadre du festival d’automne, le metteur en scène flamand Guy Crassiers fait résonner la tragédie grecque avec la réalité de l’actualité et les drames qui ont sali l’image du faubourg bruxellois. Dans sa pièce Antigone à Molenbeek, réécriture du célèbre mythe, la fille d’Œdipe s’appelle Nouria et tente de récupérer le corps de son frère djihadiste mort en commettant un attentat suicide.

Antigone à Molenbeek

La culture n’atteint pas forcément sa cible, ainsi j’avoue un profond malaise en découvrant fugacement, toujours aux abords du canal, une fresque d’un possible égorgement. J’ignorais que, selon son auteur, elle fût une référence directe à la peinture biblique « Le sacrifice d’Isaac » du Caravage où un ange tente d’empêcher Abraham de sacrifier son fils sous l’injonction de Dieu. Apparemment, visible depuis 2017, elle ne semble donc pas déclencher de polémique outre mesure.

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Me voici dans Bruxelles-Centre ! Á quelques pas d’un square Jacques Brel décevant de banalité, eu égard au prestige de l’artiste, je parviens à ma destination devant le petit monument construit en hommage à Léon Lepage ancien échevin de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts de la ville de Bruxelles. Le bas-relief représente son effigie en médaille portée par une jeune femme et un enfant.

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L’homme jouissait d’une reconnaissance certaine puisque dans le quartier, outre une rue, un athénée (établissement secondaire) et une école primaire portent son nom. Cette dernière, je cite, « organise un enseignement basé sur la tolérance et le respect, permettant à chacun d’acquérir les connaissances nécessaires à la poursuite de son projet de vie. Fondé sur des principes de démocratie, de neutralité et de pluralisme, il est accessible à tous sans distinction de sexe, d’origine ethnique, de convictions politiques, philosophiques et religieuses ». Beau programme !
Même Ducobu, gamin sympathique et farceur mais cancre notoire de la bande dessinée, est élève ici sur une fresque peinte en façade de l’école.

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C’est une des curiosités de Bruxelles : pour restaurer les murs délabrés de certains immeubles et éviter qu’ils soient recouverts d’intempestives affiches publicitaires, au début des années 1990, la ville eut l’idée originale de valoriser la riche tradition de la bande dessinée franco-belge en proposant à des artistes de réaliser des fresques consacrant les auteurs d’abord bruxellois puis belges puis maintenant étrangers.
C’est à Bruxelles qu’en 1929, Tintin et son chien Milou, bientôt rejoints par le Professeur Tournesol et le Capitaine Haddock, naquirent sous la plume de Hergé. Á l’époque, on était loin d’imaginer que sa fiction de marcher sur la lune deviendrait réalité quatre décennies plus tard.

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Bruxelles est à la bande dessinée ce que Hollywood est au cinéma, un repaire de dessinateurs stars, Franquin, Jijé (Joseph Gillain), Morris (Maurice de Bevere), Will (Willy Maltaite) et de personnages Spirou et le marsupilami, Gaston Lagaffe, les Schtroumpfs, Lucky Luke, Boule et Bill.
Après la Seconde Guerre Mondiale, les deux journaux hebdomadaires Tintin et Spirou connurent un succès considérable, le second égaya mon enfance.
Comme une course au trésor, c’est un jeu pour le piéton de découvrir au fil de ses errances les peintures géantes consacrées aux héros de bande dessinée. J’ai prévu d’y accorder une matinée.

« J’aime les pavés de ma rue…
Quand on allait danser
Dans les bars du quartier
Les pavés
Aux joues humides de rosée
Supportaient nos pas titubants
En chantant
Les chansons que font sur leur dos
Les sabots des chevaux … »

Encore Brel dans une chanson du début de sa carrière ! Je ne me souvenais pas que la chaussée et les trottoirs des rues de la capitale belge étaient encore majoritairement recouverts de gros pavés en porphyre issus des carrières de Lessines et taillés à la main. Je pensais que ces parallélépipèdes restaient juste l’apanage de chemins flandriens faisant la réputation des courses cyclistes.
Des artères entières de Manhattan et Brooklyn sont couvertes de ces mêmes pavés bruxellois. Dans mon enfance, les rues de mon bourg natal étaient également pavées mais j’en avais oublié les mauvaises intentions : l’effet sous la semelle des pavés disjoints, le son particulier des roues de voitures sur le revêtement rugueux, leur aspect luisant quand il pleut, ils n’ont pas facilité ma marche avec ma canne anglaise. C’est l’occasion ici de mettre en valeur le comportement vertueux des automobilistes et motocyclistes qui, toutes générations confondues, manifestent civisme et courtoisie à l’égard des piétons. Il n’est pas bon de regarder la rue depuis le bord du trottoir, involontairement vous provoquez l’arrêt des véhicules anticipant votre traversée.

« Sur les pavés de la place Sainte-Catherine
Dansaient les hommes, les femmes en crinoline
Sur les pavés dansaient les omnibus
Avec des femmes, des messieurs en gibus »

Si les omnibus n’y ont jamais dansé, les péniches y voguèrent. La place Sainte-Catherine fut en effet un bassin creusé en 1564 sous le règne de l’empereur Charles Quint pour permettre en liaison avec le canal le transport des marchandises. Il fut remblayé au milieu du XIXème siècle. Outre le survol des mouettes, les noms de quai des Briques et quai au Bois à brûler attestent du passé maritime du quartier aujourd’hui piétonnier. Autour de l’église Sainte Catherine, actuellement en cours de restauration, la place est bordée de nombreux restaurants notamment spécialisés dans le poisson et les fruits de mer.

Sainte CatherienVersion 2Mer du Nord 1Mer du Nord 2

Le plus typique est sans doute le Noordzee (Mer du Nord). Cette poissonnerie d’une alléchante fraîcheur est aussi un fish bar, endroit incontournable des apéros bruxellois. On y prend un bol d’air de la mer autour des hautes tables disposées sur la place elle-même en dégustant avec un verre de vin blanc les croquettes de crevette maison, quelques huîtres ou une assiette de couteaux ou bulots.
Il n’est que 17 heures et pourtant, la file d’attente s’allonge devant Fritland, une friterie fréquentée à toute heure de la journée en face de l’imposant bâtiment de la Bourse qui devrait abriter après restauration, le Belgian Beer World, un musée consacré à la bière. Il est trop tôt pour nos estomacs gaulois de croquer dans la roborative « mitraillette » : une viande avec une sauce au choix recouverte d’une montagne de frites entourées d’une demi baguette. Les pommes de terre seraient épluchées et découpées en frites le jour même avant d’être cuites dans de la graisse 100% bœuf dans deux bacs à différentes températures.

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Á défaut de frites, les gourmands sont outrageusement sollicités par les nombreux points de vente de gaufres, autre fleuron de la cuisine belge. Pour attirer les clients, beaucoup de commerçants exposent en vitrine une réplique du Manneken Pis, petit personnage facétieux ultra populaire de Bruxelles qui semble se soulager sur les pâtisseries.

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Loin des écœurantes bousées artificielles répandues dessus, la gaufre traditionnelle compte 20 carrés et est saupoudrée de sucre glace et non de chantilly.
Encore quelques pas et je me retrouve sur la Grand-Place, joyau architectural de Bruxelles. Voici ce que Victor Hugo écrivait à sa femme Adèle, dans une lettre du 18 août 1937, alors qu’il découvre Bruxelles en touriste au bras de sa maîtresse Juliette Drouet. Gonflé le Victor !
« Chère amie, je suis tout ébloui de Bruxelles, ou pour mieux dire, de deux choses que j’ai vues à Bruxelles : l’Hôtel de ville avec sa place, et Sainte-Gudule…
L’Hôtel de ville de Bruxelles est un bijou comparable à la flèche de Chartres ; une éblouissante fantaisie de poète tombée de la tête d’un architecte. Et puis, la place qui l’entoure est une merveille. Á part trois ou quatre maisons que de modernes cuistres ont fait dénaturer, il n’y a pas là une façade qui ne soit une date, un costume, une strophe, un chef-d’œuvre. J’aurais voulu les dessiner toutes l’une après l’autre. »
Malgré les promeneurs en ce vendredi soir, se dégage une véritable impression d’espace. Difficile d’imaginer qu’il y avait là autrefois des iris sauvages poussant sur l’eau des marais sinon sur le drapeau de Bruxelles avec ces fleurs figurant en jaune sur fond bleu.

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De nuit, les éclairages magnifient les dorures des pignons tarabiscotés des maisons et la flèche gothique de l’hôtel de ville.
Je repère la maison des Corporations où Hugo logeait et se plaisait : « Je bois de la bière comme un flamand. La bière de Louvain a un arrière-goût douceâtre qui sent la souris crevée. C’est fort bien. Je t’embrasse, mon pauvre ange. »

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Quand le coup d’État de Napoléon III (« Napo le petit ») survint en 1851, Victor Hugo trouva refuge encore sur cette place : « Je me sens ici aimé de tout le monde. Le bourgmestre et les échevins sont aux petits soins. Je crois que je gouverne un peu la ville. Vrai, tous ces Belges sont charmants. Ils disent qu’ils détestent les Français ; au fond, ils les vénèrent. Moi je les aime fort, ces bons Belges… »
Autre son de cloche, lorsqu’il meurt en août 1867, Charles Baudelaire, ravagé par l’absinthe et l’opium, emporte avec lui quelques fragments vengeurs empreints de colère et d’acrimonie, parmi lesquels sa Belgique déshabillée :
« Chaque ville a une odeur. (…) Bruxelles sent le savon noir. Les chambres d’hôtel sentent le savon noir. Les lits sentent le savon noir. On lave les façades et les trottoirs, même quand il pleut à flots. Manie nationale…
Fadeur générale de la vie. Cigares, légumes, fleurs, fruits, cuisine, yeux, cheveux, tout est fade, tout est triste, insipide, endormi. La physionomie humaine vague, sombre, endormie. Le visage belge ou plutôt bruxellois, est obscur, informe, blafard ou vineux, bizarre construction de mâchoires, stupidité menaçante. La démarche du Belge est lourde. Ils marchent en regardant sans cesse derrière eux, et se cognent sans cesse ». Crénom !
Il y a quelques semaines, le groupe Indochine donnait un concert dans ce cadre majestueux. Sans doute, le public lui réclama-t-il de chanter les aventures de Bob Morane nullement incongrues dans la capitale de la bande dessinée.
Bruxelles est joyeuse, festive, colorée. Malgré la fraîcheur de la température, les terrasses sont bondées. Ce soir, nous mangeons à la Chicago Trattoria, au bout de la rue de Flandre. L’atmosphère et le cadre sont populaires, dignes d’un estaminet, avec la réjouissante mixité intergénérationnelle et ethnique, le décor de tables et chaises dépareillées, l’accueil chaleureux. J’opte pour des lasagnes riches en saveurs.

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Le lendemain, en matinée, je réemprunte une partie de la promenade de la veille pour mieux appréhender l’architecture très variée des immeubles. Bruxelles est remarquable par l’extrême confusion des styles et des époques, pas une maison ne ressemble à sa voisine.
La rue de Flandre, dans le quartier Sainte-Catherine, en est l’illustration. Vlaamsesteenweg, chaussée de Flandre en néerlandais, fut autrefois une voie de circulation importante commercialement qui ouvrait vers les villes de Bruges, Gand, Ypres. De très étroites ruelles traversières la font communiquer avec les quais des anciens bassins de Sainte-Catherine.

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Aujourd’hui, elle se caractérise par la mixité de boutiques, restaurants et maisons résidentielles qui lui donne un air branché et populaire.
Pizza, pasta, prosecco, repeat, l’exercice mémoriel semble compliqué pour un senior dans une galerie en trompe-l’œil, contiguë à une laverie automatique.

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Du fond de la rue, dans la perspective, une fresque géante de ptérodactyle surgit au-dessus des toits. Même pas peur, le dinosaure ne sèmera pas la terreur comme celui de l’aventure d’Adèle Blanc-Sec échappé du Museum d’Histoire Naturelle de Paris.
D’ailleurs, je me pose à la terrasse du café Au Laboureur, un troquet dans le jus (ouvert en 1927) que la mixité de la clientèle branchée et populaire rend bien sympathique. Accoudé au zinc, on doit profiter de « brèves de comptoir » dignes de dialogues d’Audiard avec l’accent du brusseleir, le vieux parler bruxellois.

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On peut y manger simplement : au menu du jour une soupe de poisson, les croquettes de crevettes sont à un prix bien moindre que dans les enseignes de la place Sainte-Catherine. Tout est fait maison … sauf les sardines : servies serrées dans leur boîte avec du pain grillé, elles sont millésimées « Le trésor des dieux » de Saint-Gilles Croix de Vie. Je retournerai possiblement au Laboureur lors de ma prochaine escapade outre-Quiévrain.

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De l’autre côté du carrefour, gardant l’entrée du quartier du Marché aux Poissons, Cubitus le chien héros du dessinateur Dupa (de son vrai nom Luc Dupanloup) joue une scène de l’arroseur arrosé : juché au sommet de la fontaine, il urine au grand dam du Manneken Pis dont il a pris la place. Les Belges raffolent de cet humour qui les fait se moquer d’eux-mêmes.
Le Street Art rejoint la Bande Dessinée sur les murs de Bruxelles. Voisine de Cubitus, sous le nom de la Belle Hip Hop, une grenouille qui s’est faite vraiment grosse est apparue, cette année, à l’occasion de la journée des Droits de la Femme. Coâ coâ !

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Les fresques de BD sont réalisées sur commande de la ville de Bruxelles par des collectifs de graffeurs, après concertation avec les auteurs ou leurs descendants. Certaines sont des copies de vignettes, d’autres des dessins originaux. Pour ce qui concerne le Street Art, pas mal d’œuvres illégales souvent subversives apparaissent.
Malgré le temps bruineux, je consacre la matinée de samedi à la découverte de quelques fresques du quartier des Chartreux où se côtoient bistrots et boutiques de design. Elles ne sont pas toujours évidentes à dénicher à cause de certaines imprécisions des plans.

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Première surprise, à l’angle de la rue du Vieux-Marché-aux-Grains, je manque de heurter le Zinneke Pis, sculpture en bronze d’un chien bâtard satisfaisant un besoin naturel contre un potelet sur le trottoir, décidément. Il s’agit d’un clin d’œil facétieux au petit bonhomme de la fontaine. Pas sûr que ce soit du goût de ses congénères !

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Dans la rue de la Buanderie, l’école étant fermée le samedi, ce n’est qu’à travers les grilles que l’on peut apercevoir nos irréductibles héros gaulois Obélix et Astérix.
Encore quelques pas, et nous nous retrouvons face aux terribles frères Dalton qui s’enfuient avec leur butin de l’attaque d’une banque. Heureusement, Lucky Luke, dont on peut vérifier qu’il tire plus vite que son ombre, est là pour contrarier leur hold-up. Humour des auteurs qui, de manière anachronique, ont peint un atomium dans ce décor de western.

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Plus loin, rue des Capucins, je découvre deux scènes des aventures de Blondin et Cirage personnages surgis de l’imagination de Joseph Gillain dit Jijé en 1939 pour l’hebdomadaire religieux « Petits Belges ».
Blondin, garçon blanc aux cheveux blonds, était le héros sérieux qui résolvait les problèmes par son intelligence tandis que Cirage, enfant noir vous l’avez deviné, à l’esprit farfelu, créait de l’animation avec ses facéties. Bons camarades, ils vivaient des aventures policières et fantastiques, l’une d’entre elles s’intitulait Le nègre blanc ! Leur lecture dans mon enfance ne m’a pas empêché de développer un certain esprit de tolérance malgré l’identité des personnages. Il est probable que ces peintures murales seraient vite souillées de tags dans notre hexagone.

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En soirée, je suis une nouvelle fois surpris par l’affluence dans les restaurants et leurs terrasses malgré la météo peu clémente. Le bouche à oreille fonctionnant, nous portons notre dévolu sur le Rugbyman n°2, quai aux Briques, au pied de l’église Sainte-Catherine. Contigu à cette enseigne, se trouve le Rugbyman n°1 dont la direction et la qualité de la cuisine n’auraient rien à voir avec l’adresse voisine (une histoire belge ?).
Le nom étrange de l’établissement viendrait du père de la génération des tenanciers actuels, qui était rugbyman-maître queux !

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Bien que le homard soit la spécialité depuis plusieurs décennies, j’opte pour le menu poissons : soupe de poissons et sa rouille maison, bar grillé sauce dijonnaise (« Gegrilde Zeebaars met dijonaisesaus » pour les flamands) et duo de mousses au chocolat. Encore une fois, je me réjouis de la clientèle intergénérationnelle.
Dimanche matin, je convoque à l’hôtel un taxi vert : « Place de la Vieille Halle aux Blés, s’il vous plait ! ». Ce n’est pas si loin que cela, d’ailleurs, en fait, rien n’est loin dans Bruxelles-Centre. Moins de dix minutes plus tard, je suis sur une charmante place triangulaire bordée d’immeubles anciens à l’architecture baroque.
Je sors à peine du taxi que déjà mon regard a croisé celui pour qui je suis venu : à l’occasion du quarantième anniversaire de sa mort, a été implantée (enfin) une statue de Jacques Brel, juste en face de la fondation éponyme tenue par sa fille France. Il paraîtrait que l’œuvre en bronze sculptée par Tom Frantzen (celui qui réalisa le Zinneke pis) ne rallie pas tous les suffrages des riverains qui la trouveraient grotesque. Au contraire, personnellement, je la trouve très réaliste et évocatrice de la gestuelle exceptionnelle de l’artiste sur scène.

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Même si bonbons et fleurs jonchent le sol à ses pieds, c’est vers d’autres chansons que mon esprit s’envole ce matin : Amsterdam bien sûr mais aussi Les Vieux, Mathilde et Non Jef t’es pas tout seul, sans oublier son extraordinaire interprétation de Don Quichotte dans L’Homme de la Mancha que j’avais vu au théâtre des Champs-Élysées. Je reste avec mes souvenirs très vivaces, guère besoin d’aller les rafraîchir au musée, juste en face, qui est dédié au Grand Jacques. Je passerais bien la matinée assis sur un banc près de lui.
Je ne sais pas pourquoi, on se croirait dans certains coins romantiques de Montmartre. Je descends la rue du Chêne bordée de vieilles maisons remarquables, l’une d’elles abrite l’un des trois sites du Conservatoire Royal de Bruxelles.
Une fresque « rêve rose » de la série de bandes dessinées Olivier Rameau parue pour la première fois dans le journal Tintin en 1968 occupe la hauteur d’un immeuble.

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Tout à côté, les pochoirs de Bruce Springsteen, Jim Morrison, Bob Dylan, John Lennon et Jimi Hendrix réalisés par le street artist français Jef Aérosol nous accueillent sur la façade du disquaire d’antiquités vinyles Arlequin.
Encore quelques pas et l’on se retrouve devant un estaminet au nom imprononçable, le Poechenellekelder, la cave du polichinelle. La nuit a dû être animée, en terrasse, on rentre les fûts. Au choix, 80 bières spéciales qu’on accompagne d’une assiette de grignotage « kip-kap » : cervelas, fromage, tête pressée. J’en salive déjà.

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Á l’intérieur, la décoration est délicieusement kitsch avec ses marionnettes suspendues ou assises à même la table. Á l’extérieur, la façade en brique est peuplée de vélos depuis 2019 à l’occasion du départ du Tour de France donné à Bruxelles pour honorer le cinquantième anniversaire de la première victoire dans la grande boucle de l’extraordinaire champion belge Eddy Merckx.
En d’autres circonstances, j’ai évoqué ce Tour de France 1969 que remporta le « Cannibale » à l’heure où Armstrong (Neil, pas Lance !) réalisait le rêve de Tintin en posant le pied sur la Lune.
Bruxelles a rendu hommage aussi à Merckx en baptisant de son nom la station de métro en tête de ligne 5. Sur le quai central, est exposé dans une vitrine le vélo avec lequel le champion battit le record du monde de l’heure sur la piste de Mexico.
Autre hommage encore, rendu lors du grand départ du Tour 2019, une fresque recouvre un pignon de l’Institut des Arts et Métiers en l’honneur des deux sportifs bruxellois, Eddy Merckx et la cycliste belge Yvonne Reinders quadruple championne du monde dans les années 1960.

Fresque Merckx ReyndersManneken maillot jaune

Juste en face du « Poeche », presque confidentiel dans un coin de rue si ce n’était l’attroupement quasi permanent, le petit bonhomme le plus célèbre du monde fait aux yeux de tous, avec un sourire espiègle, ce que l’on fait habituellement en cachette face au mur : le Manneken Pis. 55,5 centimètres, c’est la taille du monument le plus populaire de Bruxelles.

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Cette statuette posée au sommet de la fontaine en 1619 a connu une vie mouvementée. Ainsi notamment, les armées de Louis XV l’amputèrent d’un bras (on ne sait pas lequel). Pour s’excuser, le souverain lui offrit un habit de gentilhomme et le décora de la Croix de saint Louis. Depuis 1965, pour éviter les nombreux aléas dont elle a été victime (elle se retrouva même au fond du canal) la statuette est une copie, l’originale étant précieusement conservée au Musée de la ville de Bruxelles.
Le Manneken Pis est habillé par un employé de la ville. 23 habillages sont prévus à dates fixes mais il revêt de nombreux autres costumes offerts souvent par les hôtes de la ville, ou selon les événements. Dans certaines circonstances festives, le « ketje » (petit bonhomme) urine de la bière.

Garde-robe Manneken Pis

Une partie de la garde-robe ainsi que le cérémonial d’habillage est visible dans une petite maison de la rue du Chêne, à quelques pas de la fontaine.
Le Street Art n’est pas indifférent au personnage et une immense fresque du Manneken … Peace a été inaugurée le 21 septembre 2020, journée mondiale de la Paix.

Manneken peace

Le Manneken Pis est finalement encore l’expression d’un certain esprit frondeur belge. Il peut décevoir nombre de touristes qui s’attarderont plutôt, à juste raison, à quelques pas de là, sur la Grand-Place autorisée aux seuls véhicules hippomobiles.
Humour belge encore : « Finalement, si Louis XIV n’avait pas bombardé la ville (1695), nous n’aurions pas aujourd’hui une place aussi belle, une fois ! ».
Dit de manière plus littéraire : « Ainsi, la Grand-Place de Bruxelles allait donner au XVIIIème siècle, ce siècle de l’investigation méthodique, de l’encyclopédie, de l’amour de la nature et des révolutions libérales, ce chef-d’œuvre d’illogique et surprenante beauté : un hôtel de ville gothique s’encadra de maisons baroques où l’art antique et l’exubérance flamande s’harmonisaient miraculeusement. »

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En raison de l’office qui s’y déroule, je ne peux pénétrer dans l’église Saint Nicolas, toute de guingois. Construite en 1125, elle est l’une des quatre premières églises de Bruxelles. Je ne peux malheureusement pas le vérifier, le chœur prolonge en oblique la nef centrale. Á l’extérieur, le bas-relief du portail représente une Vierge à l’enfant entourée de deux anges, l’un jouant de la harpe, l’autre maniant un encensoir. Curieusement, les façades latérales sont masquées par de petites maisons et commerces adossés aux murs de l’église, la plus remarquable étant celle de Goude Huyve. Á l’origine, cette maison fut construite rue de l’Étuve après le bombardement de Bruxelles, puis déplacée en 1929 à son emplacement actuel à l’angle de la rue au Beurre.

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La fin du séjour approche. Je ne saurais quitter la capitale sans m’excentrer et faire un tour au nord vers le plateau du Heysel. Le nom rappelle aux sportifs de dramatiques événements. C’est dans le stade éponyme que le 29 mai 1985, lors d’une finale de Coupe d’Europe des clubs champions entre la Juventus de Michel Platini et Liverpool, des bagarres et un vent de panique entraînèrent la mort de 39 spectateurs dont 32 italiens. Il est incompréhensible que la rencontre ait pu se dérouler malgré tout ce soir-là. Depuis, l’enceinte a été rebaptisée stade Roi Baudouin.
Tout à côté, se dresse l’Atomium, représentation d’une maille élémentaire de cristal de fer grossie 165 milliards de fois. Il fut érigé pour l’Exposition universelle de 1958. J’étais encore gamin, je me souviens d’avoir circulé avec mes parents dans quelques-unes des neuf sphères composant la structure.
Le monument, entre sculpture et architecture, n’était pas destiné à survivre à l’exposition mais le peuple bruxellois s’y attacha et souhaita rapidement qu’il demeure. Ayant subi les outrages du temps, il a été complètement rénové au début de ce siècle, l’aluminium de la couverture d’origine ayant été remplacé par de l’acier inoxydable, d’où son aspect un peu plus terne.

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Á l’origine, l’Atomium incarnait symboliquement l’audace d’une époque qui voulait confronter le destin de l’Humanité avec les découvertes scientifiques. Cependant, les populations étaient encore sous le choc d’Hiroshima et l’envoi des bombes atomiques sur le Japon. Dans le but de les rassurer sur les applications pacifiques de l’atome, l’ingénieur en charge du projet décida d’afficher dans les sphères des présentations didactiques sur les bienfaits de cet atome « domestiqué ». Soixante ans plus tard, le nucléaire divise toujours.
Retour dans le quartier Dansaert, point d’ancrage lors de notre séjour. On est dans la ville du surréaliste Magritte, une passante au foulard me tend la main pour sortir plus facilement du taxi. Cela ne me surprend nullement, un autre monument belge le chanteur Arno a élu domicile tout près de là : »J’habite à 400 mètres de Molenbeek, ce n’est pas seulement ce qu’on voit aux infos. Je me balade souvent là-bas. Il faut le dire aux Français, à Molenbeek, on a l’eau chaude et la télé en couleur ». Arno a enregistré un de ses derniers clips dans un salon de coiffure du côté de la rue de Flandre. « On chante pas tous les jours une chanson d’amour ». Dans mes déambulations, j’ai souvent pensé à ce Springsteen du plat pays qui mène un dur combat contre un sale cancer.

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• Ma rencontre à Bruxelles avec la Madeleine de Jacques Brel :
http://encreviolette.unblog.fr/2010/10/09/la-madeleine-de-brel/
• Quelques billets que j’avais écrits sur Jacques Brel :
http://encreviolette.unblog.fr/2007/12/16/pagny-dechante-brel/
http://encreviolette.unblog.fr/2008/10/09/jacques-brel-30-ans-deja/
http://encreviolette.unblog.fr/2009/10/09/jacques-brel-disait/
• Le Tour de France 1969 remporté par Eddy Merckx
http://encreviolette.unblog.fr/2019/08/08/ici-la-route-du-tour-de-france-1969-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2019/08/29/ici-la-route-du-tour-de-france-1969-2/
• Une promenade au marché aux puces des Marolles qui s’acheva à la station de métro Eddy Merckx
http://encreviolette.unblog.fr/2009/10/01/une-photo-vieille-photo-de-ma-jeunesse/
http://encreviolette.unblog.fr/2009/10/15/encore-des-photos-vieilles-photos-de-ma-jeunesse/

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Publié dans:Coups de coeur |on 8 décembre, 2021 |Pas de commentaires »

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