Archive pour juillet, 2021

Ici la route du Tour de France 1971 (3)

Pour revivre les étapes précédentes :
http://encreviolette.unblog.fr/2021/07/09/ici-la-route-du-tour-de-france-1971-1/
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Merckx au départ

Jour de repos en montagne, à Orcières-Merlette : « Les coureurs étaient cantonnés dans un bâtiment commun qui s’essayait à recréer le climat d’un village olympique. Généralement, cette conjoncture heureuse se produit dans l’école des filles et fait flotter aux balcons de la cité d’étranges sous-vêtements. Cette fois, ils étaient logés dans le « Club du Soleil », dont le seul nom évoque quelque secte naturiste, et ils se penchaient eux-mêmes aux balcons, par un juste retour, pour voir passer les spectateurs avec intérêt.
C’est de cette sorte de petit Sarcelles de village qu’on vint extraire Zoetemelk, comme Cendrillon, pour lui offrir son poids en miel du pays, décerné au meilleur grimpeur … Zoetemelk considérait avec gentillesse 67 pots de miel qui s’accumulaient sur un horizon dépouillé, dont la seule végétation était celle des pylônes que le printemps dénude, quand les remonte-pente n’emmènent plus dans leurs cabines que des botanistes et des chasseurs de papillons. Il y avait chez le grimpeur comme le sentiment de la vanité de ses propres effets : « Qui voit ces bennes voit ses peines. »
Pour le reste, toutes les pensées allaient vers Ocaña et Merckx, et à un battement de cœur correspondait un serrement du même. »
La onzième étape Orcières-Merlette-Marseille est une longue descente de 251 kilomètres vers la mer qui a tout le profil d’une étape de transition. Sauf que …
Laissons Marc Jeuniau, le journaliste belge de SPORT nous raconter : « En le quittant vendredi soir, après la journée de repos, j’avais le sentiment qu’Eddy préparait quelque chose. Quoi ? Nous n’allions pas tarder à en être averti. L’étape commençait par la descente de la fameuse côte de Merletet. Le meilleur descendeur du troupeau c’est assurément Rinus Wagtmans. Dès que le drapeau fut baissé, le petit coureur hollandais se lança à corps perdu vers la vallée. Le plan était préparé et Merckx le premier se mit dans la roue. Au bas de la descente, c’est-à-dire après cinq kilomètres de course, dix hommes comptaient trente secondes d’avance sur le peloton. Parmi ces hommes, trois équipiers de Merckx : Huysmans, Wagtmans et Stevens, lequel allait cependant très vite lâcher prise. En ce moment, s’est engagé un combat d’une beauté et d’une intensité extraordinaires. Merckx s’est battu avec une force stupéfiante, tentant de faire basculer la course. Mais le combat était inégal. D’une part aux côtés du champion belge se trouvaient, outre ses deux équipiers, Van der Vleuten et Bouloux qui menaient régulièrement, Armani et Paolini ne venaient que rarement au commandement. Quant à Lucien Aimar qui aurait bien voulu participer à l’action, il avait reçu l’ordre de ne pas mener, il eut même avec Édouard Delberghe à ce propos une vive explication.

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D’autre part, aux côtés d’Ocaña, figuraient outre ses équipiers Mortensen, Genty et Labourdette, tous les Ferretti, tous les Mercier et tous les Werner. Les Ferretti disaient qu’ils défendaient la position de Petterson. Mais l’avant-veille, ils ne vinrent jamais relayer Merckx en lutte dans une situation inverse contre Ocaña. Les Mercier défendaient le maillot vert de Guimard. Mais l’avant-veille, on ne les avait jamais vus aux côtés de Merckx. Quant aux Werner qui travaillèrent avec cœur, on se demande ce qu’ils venaient faire là.
Toutes ces alliances naturelles et artificielles firent qu’Ocaña trouva beaucoup de précieux lieutenants.
Voyant que l’écart ne grandissait pas alors qu’il roulait à une allure folle –moyenne de cette fantastique étape : près de 46 km/h- , Merckx voulut se relever, Guillaume Driessens l’incitait à poursuivre. Le Belge comprenait mal comment il était possible que l’écart ne se creuse pas alors qu’il pouvait compter à l’arrière sur ses équipiers pour briser la cadence. Il ne savait pas que derrière le peloton se jouait un drame pour les Molteni. Bruyère ayant crevé, Giorgio Albani prit immédiatement la décision, pour récupérer le coureur wallon, de faire attendre Mintjens, Spruyt, Swerts et Stevens. Ce fut l’erreur fatale car jamais les cinq Molteni ne recollèrent au peloton… »
À l’arrivée à Marseille, avec une heure et demie d’avance sur l’horaire le plus optimiste, ce qui mit en colère le maire Gaston Defferre qui rata l’arrivée, cette folle partie de manivelles de 246 kilomètres ne rapporte que 1 minute et 56 secondes de profit à Merckx sur Ocaña, déception d’autant plus accentuée qu’il est battu au sprint d’un pneu par Armani, le long du vieux port. Luis Ocaña est mécontent : « Eddy n’a pas été régulier. Il a fait démarrer Wagtmans avant même que le directeur de la course eût levé son drapeau ».

SPORT N° 23 du 14 juillet 1971 19 Orcières - Marseille - Armani

Merckx « n’est plus » qu’à 7 minutes et 34 secondes du maillot jaune Ocaña ! Et quand Merckx se fâche … c’est bon signe !
Derrière cette descente héroïque, folle superbe, la montée, qui promettait d’être le grand clou de la journée, s’en trouva éclipsée. « C’était, en vérité, une montée en chandelle, qui allait transformer les coureurs en cent-six personnages en quête de hauteur. En effet, convertissant l’étape à Marseille en escale et s’escamotant dans les nuées sous les yeux de ses admirateurs à la manière des fakirs, le Tour de France jouait la fille de l’air et prenait l’avion comme tout le monde pour se rendre à Albi.
À jouer à pigeon-vole, tous les moulineurs de braquets se retrouvent sur le même plan. Personne ne « coinça » dans l’ascension de la turbine, ce nivellement par le haut offrant l’énorme avantage de permettre à chacun de se mettre dans la peau d’un grimpeur ailé au-dessus des Cévennes. J’en sais d’ailleurs plus d’un qui furent bien étonnés de pouvoir dire : « Aujourd’hui, je voltigeais. »
À l’atterrissage, nous eûmes l’image de ce que pourrait être à nouveau en France un cyclisme sur piste. À telle enseigne que, hier après-midi, le circuit du Séquestre faisait encore tourner les coureurs autour d’un aérodrome, sans doute pour ne pas trop les dépayser d’un seul coup… »
Sur un parcours accidenté de 16,300 km tracé à proximité du circuit automobile d’Albi, Merckx l’emporte, devançant Ocaña de 11 secondes. Mais à peine descendu de vélo, il se précipite vers le codirecteur de la course Félix Lévitan pour protester : « J’ai vu, en regardant dans la ligne opposée du circuit, une voiture de télévision abriter Ocaña. C’est inadmissible. D’autre part, une moto s’est arrêtée devant moi dans un virage et a failli me faire tomber. C’est inadmissible ! »

IMG_0716IMG_0700IMG_0702IMG_0717SPORT N° 23 du 14 juillet 1971 20 Albi Contre la montre - Merckx grignote

Quand Merckx se fâche … c’est bon signe ! Il « n’est plus » qu’à 7 minutes et 23 secondes du maillot jaune Ocaña !
Dans sa Croisière des Albigeois, Antoine Blondin fustige les organisateurs du Tour : « Il paraît que nous n’avons pas tout vu. Tout à l’heure, les indigènes, massés au pied de leur admirable cathédrale fortifiée, jouiront d’un spectacle particulièrement insolite. On leur montrera les coureurs en grande tenue, luisants d’embrocation, se présenter dans le décor majestueux du palais de la Berbie dédié aux œuvres de Toulouse-Lautrec et faire le simulacre d’enfourcher leurs bicyclettes. Puis, comme s’ils se ravisaient devant une ineptie, ils monteront tout bêtement dans l’autocar pour Revel, après avoir fort raisonnablement confié leurs engins aux bagages… »

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Avant le départ de la première étape pyrénéenne Revel-Luchon, Luis Ocaña se rend à l’église de Revel avec son équipier Labourdette pour se recueillir quelques instants, tel le torero priant dans la chapelle avant d’entrer dans l’arène et affronter le toro. Pour le fier Espagnol, croyant et mystique, cette étape vers Luchon est capitale et il s’attend à de furieux assauts d’Eddy Merckx.
Je retrouve Christian Laborde vélociférant* dans la cuisine de la maison familiale : « On n’avait pas dû avoir les images de la télévision à cause de l’orage. L’oreille au transistor, je me souviens de cette formule magique « À vous la route du Tour, à vous Jean-Paul Brouchon ».
« À propos des Pyrénées, une remarque : les manuels d’histoire, les Bordas, les Magnard, les Hatier se trompent. Tous affirment que Dieu aurait créé les Pyrénées pour séparer les Espagnols des Français. C’est faux, archifaux : il s’en tape, Dieu, des États, des frontières, et tout le sanguinolent toutim. Dieu a créé les Pyrénées pour distinguer les grimpeurs des non grimpeurs.
Luis est en jaune au seuil des Pyrénées. Les Pyrénées, les voici. Revel-Luchon : le Portet d’Aspet, le Menté, le Portillon. Et c’est dans le Portillon que Luis a décidé d’en finir avec Merckx. Il l’a dit à ses coéquipiers : « Dans le Portillon, c’est automatique ! »
Dans le Portet d’Aspet, c’est Merckx qui attaque, attaque de nouveau, attaque encore. À chaque fois, Luis revient à sa hauteur, le maillot jaune sur les épaules. Ils sont seuls tous les deux, avec le soleil au-dessus de la tête.
Voici le col du Menté, voici Eddy, voici Luis, voici le soleil et des nuages noirs. Qui se succèdent, se poursuivent, se regroupent au sommet du col.

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Eddy et Luis basculent ensemble dans la descente. Et tout de suite, tout à droite, et tout de suite Eddy à bloc. Et tout de suite les éclairs. Et tout de suite le tonnerre. Et tout de suite l’orage d’une violence inouïe. Mais plus violent que le violent orage, c’est Eddy. Qui descend à fond les ballons. Une descente rock’n roll sur une route mitraillée par la grêle. La grêle pyrénéenne, la grêle qui succède à la canicule. Des bassines de grêlons, des « toupis », des « parèches » de grêlons, gros comme des balles de tennis.
Mais Eddy, il s’en fout : Eddy, il est devenu fou.
La pluie maintenant. La pluie énorme, le chagat, la chagaterie montagnarde, et les essuie-glaces ne parviennent pas à la chasser des pare-brises. On n’y voit rien. Mais Eddy, il s’en fout. Eddy, il est devenu fou.
Sur la route, à la pluie se mêle la boue : ça glisse, ça patine, et les freins ne répondent plus. Ni ceux des vélos, ni ceux des autos. Mais Eddy, il s’en fout. Eddy, il est fou !
Le virage est fermé, ultra fermé, un fer à cheval. Eddy fait un tout droit, chute et repart avec la grêle, la pluie, la boue, les éclairs.
Le virage est fermé, ultra fermé, un fer à cheval : Luis fait un tout droit, et chute pour la première fois.
Luis tente de se relever, mais Joop Zoetemelk, privé de freins, le heurte. Luis tombe pour la seconde fois.
Luis tente de se relever, mais Joaquim Agostinho, privé de freins, le heurte. Luis tombe pour la troisième fois. Ne se relève pas, ne se relève plus.

SPORT N° 24 du 21 juillet 1971 16 21 Le Tour décapitéSPORT N° 24 du 21 juillet 1971 08 Ocana - La chuteIMG_07181971+-+Miroir+du+Cyclisme+-+145+-+48-49

Dans le Portillon, y a toute l’Espagne et toute l’Espagne attend Luis. Sur la route, y a pas Luis. Sur la route, y a qu’Eddy. Alors les poings se ferment, les insultes fusent. Mais Eddy s’en fout. Eddy, il est fou, il monte le Portillon comme un fou.
Pendant que l’Espagne, en pleurs, menace Eddy, Luis passe au-dessus d’elle, dans l’hélico du Samu qui l’évacue vers Saint-Gaudens, vers la clinique du docteur Bergès. »

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Christian Laborde, c’est un clip qui met en évidence la violence du duel entre les deux champions qui se rendent coup pour coup, ainsi que celle des éléments déchaînés.
Antoine Blondin, c’est un film d’art et d’essai qui exprime l’anéantissement de deux coureurs, l’un qui perd le Tour de France qui lui semblait promis, l’autre qui perd le seul concurrent à sa hauteur, l’anéantissement d’une course orpheline de sa substance, l’anéantissement du public aussi :
« Luis Ocaña n’était peut-être pas intrinsèquement le meilleur de la course, mais il en était le soleil, formant d’ailleurs avec l’astre lui-même un couple indissociable, dont la chaleur et le rayonnement complémentaires nous éblouissaient depuis quatre jours. Il aura suffi que le ciel se couvre durant vingt minutes sur les Pyrénées pour qu’un bref cyclone, aux dimensions d’un cataclysme, couche au sol notre bel épi gorgé de lumière, qui s’apprêtait pourtant à retrouver là son terreau et son terroir de prédilection pour notre plus grande joie.
Le déluge fut, dit-on, envoyé sur la terre en punition de la folie des hommes. Depuis la veille, il régnait effectivement une certaine démence sur les premiers rangs du Tour de France, à la suite d’un excès d’énervement de Merckx, prolongé par des déclarations malheureuses de son directeur sportif Driessens et répercuté par quelques reporters trop enclins à se travestir pour la circonstance en correspondants de guerre –des télégrammes venus de Flandre et du Brabant assaillaient les organisateurs, leur reprochant vertement de favoriser la victoire d’Ocaña-, cependant que les partisans de celui-ci menaçaient de faire un malheur si l’on ternissait d’un soupçon, au reste immérité, la loyauté de leur champion.
Comme le parcours devait s’offrir, hier après-midi, un petit tronçon dans la province de Lerida, on appréhendait le pire, un conflit entre la Belgique et l’Espagne, l’une envahissant l’autre pour une sorte de kermesse héroïque à rebours, où des affronts vieux de trois siècles se fussent lavés …
Dès le début de l’étape, il apparut que le climat de la journée serait bien aux hostilités déclarées. On cogitait, on gigotait avec une émulation meurtrière dans les troupes rivales de Merckx et d’Ocaña. Déjà, le fil de la compétition avait décanté le contingent, et, sur les pentes du Portet d’Aspet, les deux chefs avaient jeté les bases d’un duel au soleil qui livrerait un verdict capital à Luchon. C’est alors que les nuages commencèrent à s’accrocher aux branches des sapins, plongeant la vallée dans cette atmosphère électrique et glauque qui prélude au tonnerre de Dieu. Suivirent deux ou trois éclairs mous, puis ce fut, en un instant, le typhon ravageur, la route coupée par des cataractes ou les charriant devant soi, le paysage comme secoué par un immense sanglot. On n’y voyait pas à un mètre, des chocs sourds ébranlaient les véhicules : nous attendions des pavés, c’étaient des grêlons.
La course cycliste, qui ne s’est jamais confondue avec une promenade de santé, renouait avec l’une des faces les plus aventureuses de sa vocation qui l’apparente à une navigation, tributaire des éléments, éventuellement des raz de marée. Les favoris, qui s’apprêtaient à franchir le col de Mente, s’étaient frileusement regroupés pour former un peloton de Noé, comme on dit l’arche, où chaque espèce était représentée : un Bic (Ocaña), un Molteni (Merckx), un Sonolor (Van Impe), un Flandria (Zoetemelk), un Mercier (Guimard)… non pas en vue de la reproduction, mais dans l’attente du rameau d’olivier qu’une colombe ne manquerait pas de leur tendre, quand les eaux se retireraient.
Au moment où l’arc-en-ciel s’annonça, Ocaña gisait dans l’ambulance, et les habitants de Saint-Béat applaudissaient, en pleurant, au passage de son convoi terriblement silencieux. Nous plongions alors vers cette frontière montagnarde, amicale et complice, de part et d’autre de laquelle on parle déjà l’espagnol en France, encore le français en Espagne, à l’image de celui qui s’en allait en emportant le Maillot Jaune avec lui. Quinze kilomètres le séparaient de son pays natal, où l’attendaient des banderoles désormais dérisoires ; trois jours le séparaient de l’apothéose de Mont-de-Marsan om il ne fait aucun doute qu’il fût entré revêtu de la casaque principale. Un deuil immense, aux arrière-goûts de frustration et de trahison, s’abattit sur la troupe rendue à l’unanimité.
Car le rameau d’olivier existait quelque part. Nous l’avons trouvé dans la bouche d’Eddy Merckx, tout de blanc vêtu, qui refusait à l’arrivée d’endosser le Maillot Jaune, estimant qu’il ne le méritait pas, et remâchant, avec une sportivité sublime, cette sorte de défaite que constitue pour un vrai champion une ombre portée sur sa victoire.
Cependant Ocaña était hissé dans l’hélicoptère et déposé sur le terrain de sport de Saint-Gaudens, où nous songions à la belle phrase de Giraudoux dans « Pleins Pouvoirs » : « L’ovale d’un stade est pour le sportif la plus belle illustration de l’intégrité et de la pureté. »
Car, à cet instant, il était encore un athlète. Tout à l’heure, à l’hôpital, il serait un blessé, et demain, peut-être, un malade. Demain où le soleil, lui, se relèvera quand même. »
J’avais évoqué dans un très ancien billet, « mes cols buissonniers »** Portet d’Aspet et Menté en haut desquels je me suis hissé à plusieurs reprises (par beau temps). Lors de mes séjours dans la région, au retour de mes emplettes à la frontière espagnole toute proche, de temps en temps, je prends à droite (en auto) à Saint-Béat la route du Menté et je me recueille quelques minutes dans le fameux virage à quelques centaines de mètres du sommet.

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Le billet rigoureux de Pierre Chany me revient alors en mémoire :
« Ce drame qui a bouleversé le Tour de France et plongé dans la tristesse les sportifs par milliers, s’est produit soudain, deux kilomètres après le sommet du col de Menté, sur une route étroite en forme de vermicelle, alors que l’orage d’une violence inouïe ébranlait la montagne. Les grêlons crépitaient sur le toit de nos voitures, des torrents en fureur inondaient la chaussée d’une eau noirâtre, et la visibilité commençait à faire défaut. » (…)
« Un virage à gauche en forme d’épingle à cheveux, se présenta alors, au plus fort de cet orage, qui venait de nous surprendre après des heures d’une canicule intense. Une coulée d’eau limoneuse transformait la route en ruisseau, dissimulant un sol couvert de gravillons épars. Cette courbe vicieuse, Merckx ne parvint pas à la négocier parfaitement. Il partit en dérapage, tomba, et se releva aussitôt, le genou entaillé, une estafilade au mollet droit. Le porteur du maillot jaune, qui descendait très vite lui aussi, dans le sillage de celui qui n’avait pas réussi à le semer dans la montée du col, ne put éviter la glissade. Il était déjà en train de se redresser, prêt à reprendre le combat, quand Zoetemelk surgit soudain. Le choc fut d’une extrême violence, souligné d’une projection d’eau, et Luis Ocaña percuté de plein fouet, touché violemment à la poitrine, expédié contre la roche grise et visqueuse, demeura inerte sur le sol, inerte et les yeux clos.
Des suiveurs se précipitèrent dans une atmosphère de cataclysme, l’un d’eux hurlant que la montagne allait s’effondrer. Mais avant même que les premiers sauveteurs fussent parvenus auprès du maillot jaune gisant, débouchaient en pleine vitesse et Agostinho, et Thévenet, et Martinez, qui butèrent tous trois contre Ocaña, voltigèrent à leur tour et s’écrasèrent un peu plus bas. Le jeune français se releva avec une épaule meurtrie, et le coude ensanglanté. Plus heureux, Cyrille Guimard avait évité la chute de justesse, tandis que Wagtmans, connu pour son intrépidité, passait par miracle au milieu de tous ces gens, quittait la route et disparaissait, toujours à cheval sur sa bicyclette, dans une prairie en contrebas. »

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Le reste de l’étape se déroula dans l’indifférence générale et la victoire de José Manuel Fuente, l’ouvrier ferronnier d’Oviedo, ne fit pas la une des gazettes le lendemain. Il faut dire que l’Espagnol, vainqueur du Grand Prix de la montagne du Giro, avait traversé les Alpes dans une totale transparence à tel point qu’il aurait dû être éliminé par deux fois sans la mansuétude des commissaires.
Lui aussi vola au-dessus du parapet dans la descente du Menté et il lui fallut le secours d’un boyau tendu à bout de bras pour remonter à hauteur de la route. Il franchit le sommet du col du Portillon avec plus de 6 minutes d’avance avant de rebasculer vers la France et l’emporter sur les allées d’Étigny à Luchon.

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Le Portillon n’est pas automatique pour tout le monde ! En 2016, une sculpture a été inaugurée sur le versant espagnol du col et 7 grands virages ont été baptisés des noms de chaque vainqueur ibérique du Tour de France. Si Fuente n’y figure pas, en revanche Luis Ocaña est mentionné. Excusez si je « spoil » un futur Tour de France !
Ce 12 juillet 1971, Eddy Merckx a demandé aux organisateurs l’autorisation de ne pas porter le lendemain le maillot jaune qu’il a récupéré sans combattre.
Le Suédois Gosta Petterson, épuisé, a abandonné.

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Une L'Equipe

Hors les événements dramatiques de la veille, la quinzième étape est pour le moins insolite. Il s’agit de la plus courte de l’histoire du Tour de France : la montée en ligne de Luchon à la station de Superbagnères, 18,5 km à 6,3%.
Blondin se moque : « En cette ville d’eaux qui n’usurpe pas sa raison sociale, nous avons assisté, sous une pluie battante, à une compétition qui n’était pas sans rappeler l’effort dépouillé des écoliers dans la cour de récréation, lorsqu’ils s’élancent à un même signal pour se disputer la palme, à qui touchera le premier le mur d’en face…
Devant un de ces grands hôtels fermés qui offrent, sous des frondaisons dégoulinantes, la mélancolie des casinos d’automne, les coureurs, engoncés dans de petits imperméables apportés par leurs parents et le front bas sous la casquette,, se donnaient la mine de ceux qui ont pris le parti d’en rire. Il leur fallait seulement rallier Superbagnères à mille deux cents mètres de là, mais verticalement. Autant dire que celui qui baissait la tête pour satisfaire à la loi du genre et avoir l’air de ce qu’il était n’en voyait pas le bout, lequel se dérobait par surcroît derrière un jeu de lacets enveloppés de vapeurs pudiques…

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Seul, dans cette piaillée de poulbots mélangés au départ pour la montée de quelque rue Lepic, Eddy Merckx se distinguait par une gravité sombre qui n’était pas seulement celle du fort en thème mais trahissait l’application d’un être que le destin venait d’investir du soin d’assumer toute la condition cycliste. Chiche ! Il n’ignorait pas que c’était pour lui la gageure de relancer désormais un nouveau Tour de France qui portât son label propre et où il ne fût pas seulement le premier des seconds. Car les 7 minutes et 23 secondes d’avance que Luis Ocaña a emporté avec lui à Mont-de-Marsan, celles-là, Merckx ne les rattrapera jamais. À travers la multiplicité et la diversité des exercices qui vont encore solliciter les coureurs d’ici à la piste municipale du bois de Vincennes, transformant l’épreuve en une sorte de décathlon, il se retrouvait devant cette évidence qu’il lui restait six jours pour remodeler le visage de l’épreuve. Il y a plus qu’une coïncidence dans le fait qu’il s’attaqua à cette tâche à travers le paysage même où le lieutenant Alfred de Vigny occupait ses garnisons pyrénéennes à écrire Servitudes et Grandeurs de la vie militaire … »
Eddy Merckx, qui souffre de sa chute dans le Menté, porte le maillot blanc du combiné GAN.

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Le coureur de l’équipe Bic Genty, qui porte bien son nom, attaque à plusieurs reprises, avec l’idée sans doute d’offrir la victoire d’étape à son leader Ocaña.
« C’est aussi l’appel à l’attention, d’abord timide, péremptoire ensuite, lancé par José Manuel Fuente. Voilà un homme dont le nom seul crèverait n’importe quelle affiche. Il gagne à Luchon dans la plus complète indifférence, éclipsé par le drame du Menté. Il n’y aura, pour ainsi dire, pas eu de vainqueur à Luchon, ce jour-là. Mais on reste à Luchon, qu’à cela ne tienne ! Fuente récidive le lendemain pour associer, coûte que coûte, au blason de cette cité son nom monumental et, cette fois, du plus profond de la vallée, l’écho commence à monter.
Vainqueurs d’étape qui vous plaignez que vos exploits soient trop souvent relégués dans l’anonymat, que cet exemple fasse que l’avenir vous serve de Luchon ! »

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Eddy Merckx, quatrième, concède 34 secondes à Van Impe second et 32 secondes à Thévenet troisième, ce qui révèle ses limites actuelles.
La seizième étape est « saucissonnée » en deux, encore une curieuse idée des organisateurs, sont-ils conditionnés par l’équipe Molteni parrainée par des industriels de la charcuterie italienne.
Blondin la présentait ainsi : « Quatre cols à la une … », tel était le titre alléchant de la dernière journée dédiée aux grimpeurs. Ramassée sur une matinée, concentrée depuis le pied de Peyresourde jusqu’au sommet de l’Aubisque où elle laissait les coureurs dans les promesses d’apothéose que suggèrent les balcons du ciel, elle proposait une véritable étape de Nesmontagne, comme il y a du Nescafé. On verra qu’ici aussi il fut question d’ajouter de l’eau. Mais, jusque-là, le propos et le mode d’emploi paraissaient savoureux. »
Cette « demi » étape-reine des Pyrénées avait de quoi inquiéter Eddy Merckx, cette fois vêtu de jaune, qui se plaint toujours de douleurs à son genou droit et qui ne précède son compatriote grimpeur Lucien Van Impe que de 2 minutes et 17 secondes, autant dire pas grand chose.
« Le poète a eu raison d’avancer que tout le plaisir des jours est dans leur matinée. Car ces instants-là nous parurent effectivement les meilleurs, au regard de ce qu’on était en droit d’attendre du reste.
L’action avait pourtant semblé s’amorcer sous le souffle puissant de la fatalité. Détachés de la société pour satisfaire la triple unité d’intrigue, de temps et de lieu, les trois premiers du classement général (Merckx, Van Impe et Zoetemelk ndlr) s’avançaient en exergue de la course, dans le superbe isolement ménagé par ce qu’on voulait bien leur prêter de génie. On attendait la tragédie, à tout le moins le drame.

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On crut y atteindre quand le « petit Belge » Van Impe partit seul à la conquête du maillot du « grand Belge » Eddy Merckx. En fait, nous avions plus simplement affaire à la situation triangulaire chère au vaudevilliste. On s’en aperçut quand Merckx et Zoetemelk d’abord, Merckx et Van Impe (car l’infidèle avait été retrouvé) ensuite, Van Impe et Zoetemelk enfin, se livrèrent à des scènes de ménage, tantôt bruyantes, tantôt feutrées, où les directeurs sportifs n’hésitaient pas à intervenir, comme des belles-mères ombrageuses…

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… C’était compter sans le 14-Juillet et le balcon du Soulor, pavoisé aux couleurs nationales, du Béarn et de Bic réunis. Un coureur, triplement local, tel que Labourdette ne pouvait choisir un endroit mieux privilégié pour ranimer la flamme. Sous les torrents qui s’épandaient du ciel, celui qui avait gardé son effort pour la bonne douche, le Béarnais, donc, mit toute la sauce : Labourdette, nous voilà ! … »

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La guerre des trois n’avait pas eu lieu : ils terminaient dans la nouvelle station de Gourette juste séparés de 3 secondes, le sprinter Cyrille Guimard les talonnant même à 5 secondes.
L’après-midi, le second tronçon est amputé de 15 kilomètres en raison de l’orage qui rend la descente de l’Aubisque vers Eaux-Bonnes boueuse. Le départ est donné à Laruns à 17 heures.
Van Impe passe en tête de toutes les côtes de 4ème catégorie, s’adjugeant ainsi définitivement le Grand Prix de la Montagne. Après la côte d’Esquillot, Van Springel (Moleteni et Van Neste (Flandria) se détachent. Sur le circuit du Grand Prix automobile de Pau, l’équipier de Merckx l’emporte facilement.

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Le jeudi 15 juillet, la dix-septième étape mène les 95 rescapés de Mont-de-Marsan, la ville où demeure Ocaña, à Bordeaux, sous un soleil de plomb revenu.
Est-ce la visite qu’il rend au domicile de son malheureux rival à Bretagne-de-Marsan, Eddy Merckx semble vouloir valoriser sa future victoire finale qui ne fait plus de doute, et lui donner du panache.

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« Si l’on consulte le diagramme de la condition d’Eddy Merckx, on constate qu’il n’a cessé de s’attacher à nous déconcerter par des performances en dents de scie et qu’il va finir par nous gagner un Tour de France sans avoir jamais cessé d’être battu par l’un ou par l’autre, mais jamais par les deux à la fois.
Prenez Van Impe, qu’il n’était pas téméraire de considérer hier comme un vainqueur éventuel et qu’on pouvait légitimement s’appliquer à gonfler aux proportions de la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf. En quelques minutes, par la vertu d’une sorte de pied de nez à son propre destin, on le voit se calfeutrer dans une condition médiocre et résignée. Ainsi de Zoetemelk et du bon colosse Agostinho, dont les griffes font patte de velours à l’instant qu’on croit qu’il va attaquer, puis qui vous mijote on ne sait quel tour de sa façon dès qu’il s’agit d’introduire le charivari dans le cérémonial.
Le sport, qui finit, malgré tout, par imposer ses glorieuses certitudes, ne cesse, depuis deux semaines, de jouer avec le feu. Dans les Landes, il va de soi que cela est imprudent et de nombreuses pancartes au détour des pins étaient là pour nous rappeler à l’ordre. Le conformisme semblait pour une fois devoir s’appesantir sur le peloton.

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C’est alors que notre ami Michel Pebeyre, sur une route désormais historique, souscrivit à une de ces mises en scène géniales dont Jean-Marie Rivière, animateur de l’équipe Hoover-De Gribaldy a le secret toujours rebondissant. Le demi de mêlée de l’équipe de France de rugby se travestit en coureur cycliste avec un talent si contagieux que le public non instruit se prit au jeu et qu’il s’organisa autour de lui un simulacre de caravane. Le célèbre et mythique Chabert, sorti tout armé de l’imagination de Francis Huger, champion fabuleux qui pédalait dans les marges du classement, prenait corps sous nos yeux.
Tout cela pour émerveiller Annabel, la petite fille de J.M. Rivière, et lui donner du Tour l’image plus vraie que nature qu’elle eût risqué de ne pas emporter. Figurants de l’allégresse, nous faisions au vaillant Michel une escorte attentive, avec l’arrière-pensée de nous voir passer nous-même dans les yeux d’une enfant.
Les stratégies avaient alors bonne mine. « Nathanaël, disait André Gide, que l’importance soit dans ton regard et non dans la chose regardée. » Ainsi de la petite Annabel. »

IMG_0733IMG_0749Merckx Une L'Equipe

Echappé avec Vandenberghe, Van der Vleuten, Swerts et le Bourguignon Raymond Riotte, Merckx l’emporte sur le circuit du Pas du Lac avec plus de 3 minutes d’avance sur ses adversaires les plus directs, et reçoit l’accolade de Piero Molteni venu spécialement d’Arcole.
Jacques Goddet, toujours susceptible quand on raille l’institution qu’est le Tour, peut-être en réponse à l’humour de Blondin, écrit : « Personnellement, j’approuve qu’il veuille accéder à tous les honneurs du moment, qu’il n’y parvient qu’en fournissant plus d’effort et en montrant plus d’à propos que les autres, la course c’est ça, la recherche des conquêtes et non pas les petites concessions faites à la masse commune. »
Avant-veille de l’arrivée à Paris, les 95 rescapés ont au menu du jour, sous une chaleur lourde, 244 kilomètres à parcourir entre Bordeaux et Poitiers.
Dans sa chronique, Blondin se désintéresse complètement de l’étape sinon pour placer dans le titre, un calembour dont il est un maître du genre : « Les choses à Poitiers » !
Hors une échappée solitaire de l’Italien Roberto Ballini de l’équipe Ferretti, l’étape s’anime après le 170ème kilomètre sous l’impulsion de Jean-Pierre Danguillaume qui se sent des fourmis dans les jambes à l’approche de sa Touraine natale. Sous sa conduite, un groupe de dix coureurs se forme comprenant trois Français, Vidament, Cattieau et Bernard Guyot, deux Italiens Paolini et Crepaldi, le Belge Spruyt, l’Allemand Wolfshohl, le Hollandais Krekels et le Luxembourgeois Schleck.
Sur la piste en rubkor de Poitiers, Wolfshohl lance le sprint mais dérape dans le dernier virage entraînant dans sa chute Paolini et Schleck.

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Jean-Pierre Danguillaume l’emporte facilement. Quelques années plus tard, il fera quelques confidences sur cette étape qui en disent long sur certaines mœurs de l’époque dans le milieu cycliste : « Merckx te mettait un type à lui sur le porte-bagages. Ou tu arrivais à t’en débarrasser ou tu devais le mettre dans le coup, sinon, il te pourrissait la vie. » (…) « Cette fois là (à Poitiers), j’avais demandé à Spruyt de me faire rentrer en tête dans le vélodrome, il n’a même pas demandé combien. Ces types là, c’étaient des rudes, des travailleurs de l’ombre, de vrais pros. » C’était cher ? « 1 000 balles. Ça faisait de l’argent. A l’époque, je gagnais 2 000 francs par mois. Le plus drôle, c’est qu’au bas du podium, ma femme m’a averti qu’on devait 4 000 francs au maçon, et qu’on n’avait plus que 54 francs sur le compte. J’ai dû taper mon père. »
Lucien Van Impe, vainqueur du Grand Prix de la Montagne, reçoit son poids en chocolat Poulain !

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L’avant-dernière étape, de Blois à Versailles, a un parfum de la classique Paris-Tours à l’envers.
La prime du Souvenir Henri-Desgrange qui se dispute traditionnellement au sommet du col du Galibier ou en haut du col le plus haut franchi en l’absence du Galibier, est, cette année, attribuée en haut de … la côte de Dourdan. C’est l’Italien Wilmo Francioni qui la gagne.

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Ce sont 12 coureurs qui se présentent pour l’emballage final sur l’avenue de Paris à Versailles, parmi lesquels Barry Hoban, Cyrille Guimard, Herman Van Springel, Joaquim Agostinho, Rinus Wagtmans et encore Jean-Pierre Danguillaume.
Le Hollandais Jan Krekels l’emporte devant Cyrille Guimard.
Le Tour de France s’achève le 18 juillet par une course contre la montre de 53,8 kilomètres entre Versailles et la bonne vieille piste de la Cipale à Vincennes*** remise en service depuis la destruction du Parc des Princes.
Il semble que l’on retrouve un Eddy Merckx à la mesure de sa classe et de ses moyens. Comme s’il devait tout prouver en cette ultime étape, en un éclair, est réapparu le prototype de champion à la pédalée efficace et ailée. La machine tournait rond, le soleil brillait haut dans le ciel et la foule énorme formait un véritable cortège royal.

IMG_0739IMG_0738SPORT N° 24 du 21 juillet 1971 24 25 Merckx & Zoetemelk

Merckx rejoint Zoetemelk parti 4 minutes devant lui. Il l’emporte à la moyenne de 45,765 km/h sur un vélo Colnago ultraléger reçu l’avant-veille à Bordeaux, avec un développement de 55×13, soit 9,10 mètres à chaque tour de pédale.
Outre Merckx, quatre équipiers de la Molteni, Wagtmans, Swerts, Van Springel et Van Schil terminent dans les sept premiers.

Une de L'Equipe2021-06-24 à 19.06.38Ainsi Eddy Merckx gagne son troisième Tour de France pour sa troisième participation, rejoignant au palmarès Philippe Thys et Louison Bobet.

SPORT N° 24 du 21 juillet 1971 23 MerckxIMG_0748

Outre la maillot jaune Miko, il garnit sa garde-robe avec le maillot vert Fumagou du classement par points et le maillot blanc du combiné Gan.
L’équipe Bic, orpheline d’Ocaña, est récompensée d’un bel accessit avec le challenge par équipes.

Bic1971+-+Miroir+du+Cyclisme+-+145+-+69

Durant les semaines qui suivirent, les journalistes spécialisés s’interrogèrent encore et encore : « Si Ocaña n’était pas tombé dans le col de Menté ? » La question demeure en suspens un demi-siècle plus tard.

1971+-+couvertureMiroir+du+Cyclisme+-+145+-+01L'Equipe CyclismeGrande Histoire du Tour

L’un des articles les plus complets sur le sujet fut celui rédigé par Gilles Delamarre dans le Miroir du Cyclisme :
« Le Tour inachevé « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé … »
Le Tour de France 1971 n’a duré qu’une semaine exactement. Commencé un lundi après-midi sur les pentes brumeuses du Puy-de-Dôme, il s’est terminé un lundi après-midi sur les pentes boueuses du col de Mente.
Il avait fallu, pour atteindre le sommet auvergnat, passer par 8 longs jours de course sur un parcours Ardennes belges, Nord de la France que l’on pensait propice à l’action mais qui fut déprécié par le blocage de la course intervenu dès la fameuse échappée de Strasbourg. Eddy Merckx, plus « facile » que jamais, dominait tout à la fois la course et ses concurrents. Jusqu’au Puy-de-Dôme où un éclair blanc, le maillot à damiers de Bernard Thévenet, puis un éclair orange, celui de Luis Ocaña, ternirent une première fois le jaune de son maillot.
C’était le début de l’escalade, la fin de la terreur. On pouvait attaquer Eddy Merckx qui avait caché son jeu et était peut-être moins fort que les autres années ! Mais le « on est un pronom impersonnel et personne ne se sentait désigné pour cette mission qui gardait un aspect suicidaire. Personne sauf Luis Ocaña qui attaquant, se trouva à deux reprises dans la situation qu’a connue Merckx bien des fois : entouré de quelques ombres qui ne songent qu’à suivre, au point de préférer bientôt la solitude. Ce fut la solitude radieuse de la montée sur Orcières-Merlette. Chevauchée fantastique à plus d’un titre : l’exploit lui-même, grand moment de sport mais valorisé encore par la résistance de Merckx qui, même s’il y pensa un moment, se refusa à abdiquer. L’hommage mutuel que se rendirent les deux hommes résumait tout ce Tour orienté vers un duel singulier que chacun voulait impitoyable. On se doutait que commençait un équilibre subtil de la gloire, chaque attaque s’étalonnant à la défense qui lui était opposée. L’échappée de Marseille en est le symbole. L’exploit était-il de conserver l’avantage faible mais réel malgré la poursuite d’Ocaña ou était-ce au contraire d’avoir sagement limité les dégâts derrière un Merckx déchaîné ? Qui dans la première étape pyrénéenne aurait signé l’exploit ? Si Ocaña bénéficie d’un préjugé favorable, tant il paraissait à l’aise dans ses répliques, la réponse ne peut avoir aucun caractère de certitude. Les deux hommes avaient adopté la même ligne de conduite : gagner ou s’écrouler. Tout porte à croire qu’ils seraient allés jusqu’au bout. Question d’orgueil, une qualité –c’en est une chez le champion- dont ils ne sont dépourvus ni l’un ni l’autre. Il en fallait à Merckx pour supporter ce que d’aucuns appellent des humiliations. Dominer le cyclisme et le Tour de France puis se voir maté par un homme seul et non par une coalition comme on l’avait généralement prévu, c’est une épreuve. Il semblait à vrai dire soulagé de pouvoir dire à tous : « Vous voyez, je ne suis pas un surhomme. » Lui-même, il ramenait le débat à l’affrontement entre deux hommes : « J’ai été battu par plus fort que moi ». Il entendait bien que « ce plus fort » ne soit que provisoire. Au départ vers les Pyrénées, il avait tout à gagner –la popularité, une sorte de gloire sans maillot jaune- même s’il perdait la course. Au milieu de l’après-midi, il avait tout perdu même s’il avait gagné le Tour.
Que Luis Ocaña ait tout perdu lui aussi n’est que trop évident. Une telle malchance –seul blessé sérieux sur plusieurs dizaines de chutes par la faute d’un orage qui dura en tout et pour tout 20 minutes- se conçoit difficilement. Et nul ne peut dire, pas même lui, si Luis Ocaña retrouvera un jour cet état de grâce. Il en gardera cependant le bénéfice psychologique d’avoir sorti Merckx de la caste des intouchables. Mais Merckx était autant la victime de cette chute. Victime de l’amertume de voir ainsi se terminer un Tour passionnant, victime surtout du doute qui restera la marque de l’édition 71. Il aurait été plus grand battu que vainqueur : pour une fois la phrase est vraie parce que le vainqueur l’accepte.
Car privé d’un rival à sa taille, que pouvait-il prouver qui ne fût pas dérisoire ? Gagner, revenir à Paris avec les emblèmes de toutes les couleurs, en montrant encore un certain panache ? Oui, faute de mieux. Il fit bien plus, il réagit en homme et donc en grand champion à la chute de Luis Ocaña. « Méfiez-vous du premier mouvement, c’est le bon » disait Talleyrand : si Eddy Merckx ne s’était aussitôt écrié : « Le Tour, je ne l’ai pas gagné, je l’ai perdu », tous ses hommages –refus de porter le maillot jaune, visite au blessé chez lui- auraient paru moins sincères. Ils prirent ainsi toute leur valeur.
Pour le reste, Eddy Merckx retrouva son peuple d’ombres. La leçon d’Ocaña n’avait pas été entendue, ni par Van Impe qui répétait « C’est peut-être un peu de ma faute », ni par Zoetemelk qui attaquant au sommet des cols de troisième catégorie, restait très calme lorsque les choses devenaient plus sérieuses. Le seul qui démontra un tempérament véritablement offensif fut Bernard Thévenet, meilleur Français. Mais le jour où Merckx semblait le moins à l’aise, dans l’étape des 4 cols pyrénéens, il était lui-même en détresse. Sa quatrième place, signe d’un remarquable progrès, symbolise certain renouveau du cyclisme français. Sans doute, Jean-Pierre Danguillaume et Cyrille Guimard avaient déjà gagné une étape l’an dernier mais ce qu’on retiendra surtout d’eux cette année c’est leur présence constante dans la bataille, même dans la montagne, et leur tempérament qui n’est rien d’autre qu’une prise de conscience de leurs possibilités. De ces trois jeunes loups auxquels on doit ajouter Bernard Labourdette, à qui la fréquentation de Luis Ocaña a fait du bien, Bernard Thévenet semble le mieux placé pour remporter un jour le Tour de France..
À 23 ans, y pense-t-il déjà ? Dans ce numéro, il répond : « quand Merckx et Ocaña seront partis ». On ne saurait mieux résumer ce Tour marqué par un duel au sommet et que le sort a laissé trop tôt inachevé. »

SPORT N° 24 du 21 juillet 1971 03 PELLOS - Ocana le fossoyeur bien aimé1971+-+Miroir+du+Cyclisme+-+145+-+68

En cette année 1971, Merckx l’orgueilleux montra que son trône n’était pas encore à prendre en conquérant pour la seconde fois le maillot de champion du monde sur route.
Le fier Luis Ocaña obtint une brillante victoire au Grand Prix des Nations, véritable championnat du monde contre la montre à l’époque.

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Côté français, le jeune Régis Ovion se révélait en remportant le Tour de l’Avenir et le championnat du monde sur route amateur.
À l’année prochaine …

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* Christian Laborde : VÉLOCIFÉRATIONS Je me souviens du Tour livre+Cd coédition Cairn le Pas d’oiseau
** http://encreviolette.unblog.fr/2008/04/03/les-cols-buissonniers-en-pyrenees-le-mente-et-le-portet-daspet/
*** http://encreviolette.unblog.fr/2008/10/01/la-cipale-paris-xiieme/
Pour relater ces étapes du Tour de France 1971, j’ai puisé aussi dans le « nouveau (à l’époque) magazine SPORT avec l’aide de Jean-Pierre Le Port pour combler mes manques, dans L’Équipe-Cyclisme-magazine, dans Tours de France, chroniques de « L’Équipe » 1954-1982 d’Antoine Blondin (La Table Ronde), et dans le Miroir du Cyclisme d’après Tour de France.

Publié dans:Cyclisme |on 15 juillet, 2021 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1971 (2)

Pour revivre les premières étapes : http://encreviolette.unblog.fr/2021/07/09/ici-la-route-du-tour-de-france-1971-1/

« Ainsi de nos pérégrinations, qui nous font frôler Paris-Plage, tourner la plage, côtoyer les grands ensembles d’Orly, pour aboutir à Nevers, au cœur des paysages que Jules Renard a qualifiés pour toujours. Le dépaysement serait brutal si, précisément, la course et son architecture n’étaient là pour donner le fil conducteur et l’unité. Mais reprenons les choses par leur début naturel.
Les premiers vacanciers sont sur les talus. Nous les découvrons avec la joie qu’ils reflètent et que le Tour de France, fragment de soleil, leur apporte. La promesse d’un mois de juillet sillonné de caravanes sollicite une mer couleur d’étain. Elle répond par un scintillement mat. Nous écrivons nos petits papiers dans un casino ou un country-club promis à un meilleur sort.
Puis nous nous en allons dans la nuit civile. Une sorte de parenthèse s’ouvre : le Tour de France joue la fille de l’air… »
Comme l’écrit joliment Antoine Blondin, les 126 partants, après une journée de repos au bord de la mer d’Opale, prennent  l’avion jusqu’à Orly pour disputer la plus longue étape du Tour entre Rungis-ville et Nevers avec la traversée du Gâtinais*, terroir du poulet popularisé par le sketch de Jacques Dufilho, et le passage à Puiseaux*, petite commune du Loiret, qui n’organisait pas encore à l’époque sa bourse annuelle aux vélos, rendez-vous des archivistes pour compléter leurs collections.
Certaines photographies laissent à penser que cette étape courue sous la chaleur fut celle du sourire et de la décontraction, en voyant Merckx chasser la canette, Godefroot prendre un bain de pieds, tout chaussé, et surtout l’Italien Ballini prenant le frais à l’ombre d’une borne kilométrique.

SPORT N° 22 du 7 juillet 1971 18 Rungis - NeversBallini borneAgostinho

On assista tout de même à de multiples tentatives d’échappée, cependant timides et vite réprimées. Un sprint massif à Nevers devenait inévitable. Une chute sérieuse, à 400 mètres de la ligne, jetait à terre une dizaine de coureurs dont le plus touché fut le maillot vert Roger De Vlaeminck.
Le Belge Eric Leman empochait sa troisième victoire d’étape.

SPORT N° 22 du 7 juillet 1971 19 PUB Vitagermine - livre Les caïds du véloSPORT N° 22 du 7 juillet 1971 15 Chute & abandon de De Vlaeminck

À l’issue de l’étape, le coorganisateur Félix Lévitan stigmatise les journalistes et les photographes et d’une manière générale tous les professionnels de l’information, les accusant de rendre par leur présence après la ligne les sprints dangereux. Comme si, avec les tirages de maillots, les poussettes en tous genres, les coudes opportunément écartés, un sprint n’était pas déjà un exercice de trompe-la-mort. Dans ces imprécations, comme par hasard, les publicitaires envahissants avaient été oubliés. Ce ne sont pourtant ni les uns ni les autres qui sont responsables de la chute qui a marqué le sprint de Nevers. Des îlots directionnels placés au milieu de la route avaient fâcheusement divisé la meute en deux pelotons. Leurs retrouvailles furent brutales. L’aménagement intensif, abusif et hideux des chaussées dans les agglomérations manifestait ses premiers effets pervers.
Fort heureusement, la radio ne décela rien de grave pour Roger De Vlaeminck qui, cependant, perdait pour deux petits points son maillot vert au profit de Gerben Karstens.
Blondin concluait : « La vive astuce des organisateurs de ce Tour aura été de nous faire accomplir à rebours une longue étape qui avait les couleurs d’une dernière étape sans baigner pour autant dans ce que Flaubert appelait « la mélancolie des sympathies interrompues ». Récapitulant ses énergies, la course prend, au sens propre, un nouveau départ. Avec deux ou trois départs comme cela, on doit pouvoir en venir à bout. »
Il poursuivait dans sa chronique du lendemain :
« L’attente frémissante qui prélude à la finale d’un 800 mètres, nous l’avons vécue dans les teintes en camaïeu où baignait la campagne bourbonnaise. Nous savions que quelque chose allait se passer, et cependant un sentiment contradictoire nous habitait. Nous souhaitions que quelque chose se cassât, dans le même temps qu’un vieux respect des valeurs établies nous incitait à désirer que cela ne bougeât pas trop. La veille, une arrivée tumultueuse nous avait mis dans les conditions du drame. On eût été en droit d’envisager de longs et patients lendemains de pansements. Il n’en fut, naturellement, rien … »
Les choses sérieuses commencent avec l’arrivée au sommet du Puy de Dôme.

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Auparavant, la prime du « point chaud » se dispute à Sancoins, bourg du Cher, qui, à cette époque, s’enorgueillit d’être, chaque mercredi, le premier marché aux bestiaux de France. Nous sommes lundi mais, c’est la fête du Tour, et avant que l’Italien Wilmo Francioni n’emporte le sprint, dégustons une part de « pâté tartouffes » (et quelques verres de Saint-Pourçain) et esquissons quelques pas de polka sur « La foire à Sancoins », un succès de l’accordéoniste Serge Berry. Un faux air de Bol d’Or des Monédières au pays de René Fallet !

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« Heureus’ment qu’la vieille jument grise/Al’ connaissait par cœur le chemin… »
Ma petite fantaisie semble avoir grisé 16 coureurs parmi lesquels Merckx et Ocaña, mais malgré le train d’enfer imposé par les Molteni au nombre de cinq, l’écart ne dépasse pas 40 secondes car derrière, Gosta Petterson, Joop Zoetemelk, Gianni Motta et le jeune Bernard Thévenet, né non loin d’ici à Saint-Julien-de-Civry au lieu-dit prédestiné « Le Guidon », organisent la chasse.
Pas de fait piquant au kilomètre 79 dans la traversée de Hérisson mais permettez que je me désintéresse de la course durant quelques lignes : cinq ans plus tard, sera créé dans ce village de 700 âmes Mémoire d’un Bonhomme, « spectacle pour un acteur, une vache, un cheval de trait et une onde Martenot ». Durant plusieurs étés, Hérisson fut le rendez-vous des amoureux d’un « théâtre autrement » né de la folie créatrice de trois « fédérés » Olivier Perrier (c’est fou ! comme chaque vainqueur d’étape déclarait dans les réclames en buvant son quart d’eau gazeuse !), Jean-Paul Wenzel et Jean-Louis Hourdin. « Un théâtre inventé empruntant des chemins vicinaux » qui mit en ébullition le bocage bourbonnais ! Un spectacle sur des paysans, avec des paysans, pour des paysans, l’histoire d’une vieille France en sabots où les hommes et les animaux vivaient encore ensemble. Qui sait s’ils avaient été là en 1971, ils n’auraient pas fait traverser la scène au peloton !
Les coureurs sont « Loin d’Hagondange » mais se rapprochent de Clermont-Ferrand. Ils traversent Commentry, non loin du vélodrome Isidore Thivrier** dont le père Christophe est connu pour avoir été à l’assemblée, le premier député en blouse bleue du Bourbonnais.
« Épouvantail, juge de paix, pain de sucre dont devait sortir la vérité, le Puy de Dôme était à la fois souhaité et redouté. » Dans sa chronique Une course et des hommes, Gilles Delamarre passe en revue les forces en présence : « La majorité prévoyait encore que Merckx sortirait vainqueur du mont d’Auvergne. Par exemple, Raymond Poulidor qui poursuit sa reconnaissance anticipée pour RTL et à qui la presse régionale accorde un grand intérêt. Voici ce qu’il a déclaré à notre confrère « La Montagne » au sujet de cette escalade :
« Ça fera très mal, car la route jusqu’au « cratère » est très vallonnée. Les échappées y seront possibles. À partir du « cratère », véritable point de départ de l’empoignade finale, je crois que le peloton éclatera et que Merckx attaquera. Aucun problème, ce parcours lui convient très bien et vous pouvez vous attendre à un festival de sa part. Il doit gagner l’étape du Puy de Dôme. Et je crois que malgré tout les écarts seront importants derrière le groupe des favoris.
– Peut-on s’attendre à une surprise et voir Merckx accompagné au sommet ?
– Non, je ne pense pas, et si quelqu’un parvient à finir l’étape dans sa roue, ce sera certainement Zoetemelk.
Raymond Poulidor s’est trompé. On ne saurait lui reprocher, il n’est pas le seul.
Quelques-uns et non des moindres, Jacques Anquetil par exemple, misaient sur le petit gabarit de Lucien Van Impe… »

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SPORT N° 22 Bis du 10 juillet 1971 03 Bernard ThévenetSPORT N° 23 du 14 juillet 1971 08 Puy de Dôme - La contattaque d'Ocana1971+-+Miroir+du+Cyclisme+-+145+-+12 2

« … S’il n’a pas rendu un verdict sans appel, le Puy de Dôme a prononcé un oracle qui porte le nom claquant d’un hidalgo : Ocaña. Bien peu l’avaient installé dans leurs favoris, au moins pour la première place. »
Voici ce qu’Antoine Blondin en disait dans sa chronique intitulée Un chef-d’œuvre en péril :
« La vulnérabilité d’Eddy Merckx se donnait à constater dès la première marche de l’escalier. Et c’est là qu’il fut grand. Une fois dépouillé des grandes machineries tactiques, livré au corps-à-corps, il me semble que nous avons retrouvé dans la peau d’un quatrième le grand coureur cycliste qu’il est certainement. Sur les pentes, pudiquement dérobées par la brume, nous l’avons vu se mettre au diapason du labeur commun. Son Maillot Jaune, protégé ce soir, et qui doit le brûler comme la tunique de Nessus, le désignant et l’obligeant dans le même temps, fut perpétuellement aux avant-gardes. On songeait à la conjuration d’Amboise et à l’assassinat du duc de Guise. Vous ne voudriez pas qu’on soit du côté des plus forts.
Mais sont-ils les plus forts ? Certes la victoire d’Ocaña nous enchante. Nul n’était mieux appelé à porter le poignard. Ici se trouve remis en question un lourd passif de déboires et de malchance, une de ces revanches sur le sort, dûment concertée, à quoi l’on peut souscrire sans arrière-pensée. Nous aimerons revoir souvent ce maillot orange et blanc en tête de la course. Mais, parce que l’argile dont les idoles sont faites nous est précieuse, c’est à Merckx, ce soir, que vont nos pensées. Il aura été le grand personnage de la journée, en proie aux assauts et aux convoitises, justifiant le propos qui veut qu’on soit parfois plus grand absent que présent.

SPORT N° 22 Bis du 10 juillet 1971 01 L'estocade de Luis OcanaSPORT N° 23 du 14 juillet 1971 09 OcanaMerckx n'est pas un surhomme1971+-+Miroir+du+Cyclisme+-+145+-+14A1971+-+Miroir+du+Cyclisme+-+145+-+13

Ce Puy de Dôme, qui ne l’a d’ailleurs pas fait exprès, était judicieusement placé pour remettre la foudre dans la main des hommes. Nous allons voir maintenant l’usage qu’ils vont en faire. On peut se prendre à rêver que cette étape serait une des ultimes, que déjà les lignes de force de la compétition seraient tracées. Que verrions-nous ? Des gaillards essaimés sur quelques secondes, tant de trajet déjà et d’illusions perdues, le grand bonheur d’un travail accompli et, peut-être, Merckx reprenant le gouvernement des choses. Les multiples chicanes qui nous attendent nous permettent d’autres rebondissements. »
Merckx, Zoetemelk et Ocaña, le trio de tête au classement général, se tiennent en 37 secondes.

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La neuvième étape mène les 126 concurrents encore en course de Clermont-Ferrand à Saint-Étienne (153 km) sur un parcours truffé de bosses avec notamment l’ascension du col de la Croix-de-l’Homme-Mort au nom plus inquiétant que sa pente. Il le tire d’un fait divers qui se déroula durant la période troublée de la Révolution. Une petite croix en fer forgé fut érigée à l’endroit où fut perpétré l’assassinat d’un maître-papetier d’Ambert pour des histoires de cœur.
C’est à Jean-Pierre Danguillaume qu’on doit créditer l’initiative de la bonne échappée. Au km 53, il démarre avec l’Espagnol Lopez-Carril et le Belge Spruyt l’inévitable « Molteni » de service. Danguillaume passe en tête au sommet des cols des Fourches, des Pradeaux et de la Croix-de-l’Homme-Mort.
Pour avoir passé une soirée avec lui, il y a quelques années, je sais que Danguillaume est de bonne compagnie avec sa gouaille :
« L’Espagnol, il roulait plus fort que moi. Il emmenait les sprints et je le sautais à chaque fois ; À un moment, il n’était pas content, il a rouspété. Je lui ai dit : « Tu es en vacances, ici, moi, je suis chez moi. » Ne voyez pas dans cette boutade une quelconque xénophobie mais plutôt une nouvelle affirmation de ce désir effréné de se montrer dans un Tour où il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus. Ça fait du bien d’être applaudi, d’entendre des « allez Danguillaume » quand on est dans le peloton, on n’entend que des « allez Merckx » ou des « allez Poupou » quand il est là. »
Par la suite, un autre Molteni Wagtmans et un équipier de Danguillaume Walter Godefroot complètent l’échappée.
« Animateur de l’échappée, Danguillaume redevint l’équipier lorsque Godefroot y fit son apparition. Il ne s’en plaint pas : « Walter est un type formidable. Il a toujours un petit mot gentil. Ce n’est pas du tout le flahute taciturne, à partir du moment où il est arrivé dans l’échappée, il a tout fait pour que je gagne. Il provoquait des cassures pour que je puisse partir. Moi, j’ai roulé les 5 derniers kilomètres sans qu’il me le demande. Je lui ai dit : « Ne t’occupe de rien, j’irai les chercher ». Bien sûr, j’aurais pu me mettre en quatrième position et terminer derrière Walter. Mais je voulais lui éviter des efforts, et je me méfiais des autres. Walter sait renvoyer l’ascenseur. Si on se retrouve un jour dans les mêmes conditions, je suis sûr qu’il me dira : « gardes-en » ».

SPORT N° 23 du 14 juillet 1971 04 Jean-Pierre Danguillaume1971+-+Miroir+du+Cyclisme+-+145+-+20Capture d’écran 2021-06-24 à 18.58.39

À Saint-Étienne, sur le cours Fauriel, Danguillaume lance remarquablement le sprint pour Godefroot et c’est un triomphe des coureurs de Peugeot-B.P. dans la cité des cycles Mercier.
Merckx conserve son maillot jaune, par contre, grâce à son succès, Walter Godefroot s’empare du maillot vert.

Anquetil Bobet Merckx

Enfin, les Alpes se profilent même si, cette année-là, elles semblent moins redoutables : pas de légendaires « juges de paix » comme le Galibier et l’Izoard, juste une première étape vers Grenoble avec la trilogie du massif de la Chartreuse amputée du col du Granier, la seconde se terminant à Orcières-Merlette, nouvelle station des Alpes du Sud dans le massif du Dévoluy.
Dès le départ, à la sortie de Saint-Étienne, les coureurs escaladent le col de la République (appelé aussi Grand Bois). On le surnomme volontiers le « col des cyclotouristes » en raison de la journée Vélocio qui s’y dispute chaque année en hommage à Paul de Vivie figure emblématique du cyclotourisme français et fondateur en 1882 de la manufacture stéphanoise de cycles La Gauloise. C’est l’occasion aussi de saluer et remercier mon ami Jean-Pierre, mon pourvoyeur de magazines d’antan, qui, pendant que j’écris ces lignes, sillonne peut-être à vélo les routes de France.
Le col de la République fut le premier col de plus de 1 000 mètres d’altitude à avoir été franchi par les coureurs lors de la seconde étape du premier Tour de France de l’histoire. L’année suivante, en 1904, l’ascension fut le théâtre de voies de fait de partisans du coureur stéphanois Antoine Fauré à l’encontre de ses adversaires. Débordé, le créateur du Tour Henri Desgranges tira des coups de feu pour disséminer les assaillants avant de déclarer : « Jamais plus, le Tour de France ne passera dans la Loire. »
S’en suivit une longue éclipse et il fallut attendre le Tour 1950 pour que les coureurs empruntent à nouveau le col.
Au sommet, le passage en tête est disputé et c’est Cyrille Guimard qui s’impose devant Merckx, Motta, Van Impe, Zoetemelk et Ocaña.
Pour la suite de l’étape, je vous laisse en compagnie d’Antoine Blondin :
« Ce fut une journée fastueuse, qui vit le Tour de France dédier au ciel torride ses mille facettes, des plus touchantes aux plus pathétiques. On reste le souffle coupé, à l’image des foules innombrables disséminées sur quatre départements et qui n’en pouvaient croire leurs yeux, nous sollicitant du regard pour nous demander si c’était bien vrai et si c’était toujours comme ça.
Je précise que c’est essentiellement Ocaña, prince charmant drainant déjà tous les cœurs après soi, et Thévenet, qui est en train de se faire un nom sur tous les calicots de France, avec une rapidité stupéfiante, qui mobilisaient cette extase bouche bée, où la grand-mère sur le pas de sa porte rejoignait dans un attendrissement commun la majorette de circonstance. Et je ne parle pas des vieux de la vieille, embusqués derrière leurs moustaches, dont le scepticisme bougon fondait comme neige au soleil. Ces bains d’unanimité sont toujours bons à prendre : ils ont un sens qui excède les dimensions de la simple compétition cycliste et instaurent un dialogue du bord des routes des plus féconds. J’en veux pour preuve l’appel surprenant lancé par notre speaker maison au départ de Saint-Étienne. Quelque part en France, une maman est sans nouvelles de son petit garçon, mais elle est psychologue, elle sait que le gosse adore la bicyclette. Alors, d’étape en étape, elle lui parle par notre intermédiaire. Elle ne trahit pas son inquiétude. Elle sait qu’à la rigueur elle pourrait nous confier son fils, puisque nous partageons les mêmes goûts, mais le jeune baladin ne se fait pas connaître, il est là sous l’anonymat d’une casquette en matière plastique, parmi des milliers de frères et sœurs qui gobent au passage la silhouette des champions avec une gloutonnerie respectueuse.
J’aimerais penser que c’est un peu à son intention que Pierre Rivory s’est livré hier à un cavalier seul de soixante-dix-kilomètres, qui nous rendait l’effigie traditionnelle du régional de l’étape dans tout son splendide isolement. Rivory s’est souvenu qu’il était né à Pélusoir, dans la Loire, voilà vingt-six ans, et, sous prétexte d’aller faire la bise à quelques membres de sa famille plantés en lisière d’un champ, il a tout bonnement faussé compagnie au gros de la troupe, caracolant à plus de huit minutes d’avance, la visière sur la nuque, comme un grand, et son regard de faïence absorbé par l’application hautaine qu’il mettait à la tâche.
Rivory appartient aux cadets que Raphaël Geminiani n’a pas craint d’enrouler sous sa bannière par une sorte de défi, qui s’appellent Jean Vidament, Yves Ravaleu, Jean-Claude Daunat, noms encore obscurs qui n’ont pour eux que flairer la souche et le terroir. Cependant, Raphaël n’était pas dans le sillage de Rivory ; le capitaine tempétueux avait délégué, pour faire escorte à la « bleusaille », notre ami Jean-Marie Rivière, celui-là même qui anime avec un génie sans cesse jaillissant les folles nuits de l’Alcazar de Paris. Cette fois, Jean-Marie n’était pas de la revue. Pénétré du sérieux de ses fonctions, il annonçait en préface de la course, couvait son gamin avec sollicitude, et on l’entendit même parler de la jeune équipe à laquelle il a attaché sa vocation avec des accents dignes de Rudyard Kipling : « Quand nous serons rentrés à Paris, lança-t-il sur les ondes, beaucoup d’entre eux seront devenus des hommes. »
Nous sommes loin des travestis de la rue Mazarine (voie de Saint-Germain-des-Prés où habite Antoine Blondin ndlr) telle est la vertu roborative du sport.
Maintenant, le meilleur moyen d’être un cadet de l’Alcazar est encore de l’être à la mode de Tolède. Tel est le cas d’un Luis Ocaña superbe et généreux. Espagnol passé maître depuis quelques jours dans l’art de donner l’estocade et singulièrement castillan dans la manière d’escamoter l’alternative : tout et tout de suite, c’est la devise de la maison et, pour le reste, demain il fera jour.
Après celle du Puy de Dôme, Merckx vient de recevoir là une seconde pique qui l’a châtié plus durement que la première fois. On attend maintenant le réveil du fauve. Mais, à le considérer dans la plongée sur Grenoble, passé le col de Porte, à l’endroit même où l’année dernière, à pareille époque, il pouvait s’offrir le luxe d’augmenter son avance tout en réparant sa selle avec une clé à molette, il me semble qu’un peu d’eau a coulé sous les ponts.
Enfin n’est-il pas réduit au sort morose de Silvano Davo qui, pour sa part, a été dépouillé, non de son Maillot Jaune, mais de son vélo lui-même, au sortir du vélodrome. Il y avait un « voleur de bicyclette » et il a fallu que ce soit sur un Italien que ça tombe. Le coup fut, paraît-il, rondement joué, de jeunes admirateurs, s’appliquant à détourner la victime de sa machine. Une minute éphémère de griserie, un peu de poudre aux yeux et l’on se retrouve à pied.
Malgré la beauté de la chose, il me déplairait que notre petit garçon inconnu soit mêlé à cela, sa passion dût-elle s’y trouver assouvie. »
Dans sa chronique de Sport, Gille Delamarre évoque la passe d’armes dans le massif de la Chartreuse :
« Comme pour toute forte explosion, il fallait un détonateur. Ce ne fut pas un attaquant comme dans le Puy de Dôme mais bien un silex ou une quelconque aspérité –enfin un coup de pouce du destin- qui fit expirer le boyau de la roue de Merckx dans la descente du Cucheron. Être un champion, c’est aussi savoir profiter de l’occasion. Comme dans le Puy de Dôme, Luis Ocaña bondit et seuls purent demeurer dans son sillage les hommes forts du moment : Petterson, le Suédois dont la blondeur n’éclaire rien tant il est effacé –il mériterait à tous points de vue le surnom de la grande ombre-, le Hollandais Zoetemelk dont la silhouette à la Jacques Anquetil promettait les plus grandes choses s’il n’avait pas choisi lui aussi le parti de la discrétion, et enfin, le Français Bernard Thévenet qui a d’ores et déjà plus qu’un avenir national. »

Au sommet du CucheronMerckx crève descente Cucheron1971+-+Miroir+du+Cyclisme+-+145+-+23Descente du Cucheron

« On était encore en pleine période de mysticisme et l’on craignait en quelque sorte la colère divine. Il (Merckx) n’était peut-être plus un surhomme, il n’était pas encore qu’un homme. Sauf pour Luis Ocaña qui n’hésita pas un instant à attaquer lorsque Merckx creva dans la descente du col de Cucheron. Les lois du sport, écrites et non écrites, fourmillent d’exemples semblables. Ce qui gêne le plus, ce n’est pas la façon dont le coup fut porté mais plutôt l’incertitude que l’on gardera sur l’issue de la bataille. Car dans le col de Cucheron, Merckx était là et bien là, semblant contrôler comme à l’habitude le peloton de tête dont personne ne cherchait à s’extraire.
« Sans cette crevaison qui m’a obligé à un énorme effort dans un faux-plat face au vent alors que devant on se déchaînait, j’ai la conviction que je n’aurais pas été lâché dans le col de Porte » disait-il. Mais en confidence et avec une remarquable franchise, il ajoutait ; « L’an dernier, je serais revenu. ». Car, en effet, les 30 ou 40 secondes de la réparation se transformèrent en deux minutes à l’arrivée à Grenoble. Sans doute, Eddy Merckx faisait remarquer qu’il était bien seul face à quatre forts rouleurs Mais à vrai dire, ces quatre n’avaient guère de dispositions pour le travail collectif et c’est Luis Ocaña qui mena la plupart du temps, à sa grande colère… »

Dans le col de PorteMerckx à l'ouvrageMerckx lâché Col de PorteSPORT N° 22 Bis du 10 juillet 1971 20 Merckx  L'aigle devenue proieSPORT N° 23 du 14 juillet 1971 13 Saint Etienne - Grenoble Col du Cucheron

Au vélodrome de Grenoble, Bernard Thévenet gagne facilement devant Petterson, Zoetemelk et Ocaña. Le public est aux anges : Eddy Merckx termine 7ème accusant un retard de 1 minute et 36 secondes.
Bouleversement pour les maillots : Joop Zoetemelk s’empare du maillot jaune précédant Luis Ocaña d’une petite seconde, et Cyrille Guimard, cinquième de l’étape, rafle le maillot vert à Walter Godefroot.

Zoetemelk et Guimard

Une Equipe

Jeudi 8 juillet : sur la route du Tour, certains lieux conservent le souvenir d’un homme, évoquent un exploit qui traverse les années. Il en est allé d’Hugo Koblet entre Brive et Agen lors du Tour 1951, du duel Anquetil-Poulidor sur les pentes du Puy de Dôme en 1964, d’Eddy Merck déjà sur la route de Mourenx en 1969. Il va en être bientôt ainsi d’Orcières-Merlette où le Tour fait escale pour la première fois.

SPORT N° 23 du 14 juillet 1971 01 Luis Ocana

Christian Laborde avait 16 ans, à l’époque. Depuis la maison familiale des Hautes-Pyrénées, il suivait à la télévision cette légendaire étape alpestre. Voici comment, avec son lyrisme habituel, il la restitue sur scène dans ses Vélociférations*** : « En ce temps-là, Merckx règne sur le peloton. Tous les maillots distinctifs, jaune, vert, blanc, rose, tous les bouquets sont pour lui. Et tous les costauds se battent pour la deuxième ou troisième place. Tous sauf Luis. Luis se bat pour la première place. Et en 1971, il a du gaz, Luis, de l’essence, Luis, du jus, Luis ! Il a la troisième jambe, Luis.
Luis est en pointe, et dans les Alpes, dans l’étape Grenoble-Orcières Merlette, il attaque Eddy Merckx et les costauds qui l’accompagnent : Zoetemelk, Agostinho, Van Impe. Il y a des cols partout, et partout, Luis est seul.
Dans une voiture suiveuse, y a un mec, il est espataroufflé. Il dit : « C’est la plus belle étape qui m’a été donné de voir en tant que suiveur. » Le mec en question, c’est Louison Bobet, triple vainqueur du Tour de France.
Luis dans Orcières-Merlette, il envoie du bois.
Luis, dans Orcières-Merlette, il envoie du steak.
Luis, dans Orcières-Merlette, il les disperse tous façon puzzle.
Et le chrono, et les horloges, et les trotteuses, et les tic-tac que disent-ils : ils disent que Luis Ocaña met plus de neuf minutes dans la vue à Eddy Merckx.
Luis est en jaune au sortir des Alpes… »

Ocaña s'en allaOcanna solitudeSPORT N° 22 Bis du 10 juillet 1971 16 Ocana dans ses oeuvres 2Ocaña panache

Antoine Blondin, plus littéraire, en appelle à Marcel Proust pour décrire le combat d’Eddy Merckx à la recherche du temps perdu :
« Cette minute, toute ronde et nette, qui séparait Eddy Merckx d’Ocaña au départ de Grenoble, on ne savait pas encore très bien si elle constituait la fameuse minute de vérité en soi, ou plus simplement, celle d’une vérité épisodique que le lendemain se chargerait de démentir. L’opinion la plus communément répandue était que le champion belge promettait de célébrer le centenaire de Marcel Proust à sa façon en se lançant avec une délectation féroce à la recherche du temps perdu.
Dès la sortie de la ville, on le vit effectivement quêter un équipier du côté de chez Swerts pour l’entraîner dans une aventure certaine et ne pas apercevoir cette vieille tige à l’ombre des jeunes filles en fleur, où gigotaient allègrement les leaders, frais pondus de la veille, du classement général le plus juvénile que nous ayons connu. Swerts, comme l’Albertine du roman, avait disparu.
Il faut croire que la saveur du gâteau de riz ne possède pas l’exquise propriété de reviviscence de la madeleine, car, vingt kilomètres plus loin, au sommet de la côte de Laffrey, où Napoléon, volant de cloche en cloche, commença sérieusement à envisager de remonter sur le trône, au retour de l’île d’Elbe, la cause était entendue. Le temps perdu qu’allait avoir à retrouver Merckx se dilatait démesurément.

Ocana Equipe magazineIMG_0742

Chevauchée de OcañaOcaña vainqueur Orcières

Il avait suffi que quatre coureurs du premier rang, prompts à ne pas remettre au lendemain, ce qu’ils pouvaient faire le jour même, se lancent dans l’aventure pour que le monument capital de la course, cerné la veille, fût dynamité sur le champ. Dans Les Réprouvés, Ernst von Salomon a intitulé un de ses chapitres : « Il faut quatre hommes pour prendre la poste », déterminant ainsi le moment essentiel d’un renversement du pouvoir. Hier, sur la route des Hautes-Alpes, Ocaña, Zoetemelk, Van Impe et Agostinho, soudés comme larrons en foire, nonobstant les frontières de leurs nationalités respectives, de leurs considérations de marques, de leurs intérêts particuliers, avaient furieusement l’air d’insurgés qui s’apprêtent à faire flotter le drapeau noir sur un édifice public.
Par la suite, Ocaña allait convertir, pour son usage personnel, l’entreprise en « fête espagnole » sans préjudice de la fête montoise qui doit se prolonger aujourd’hui encore dans les Landes, entre chez les Boniface et chez Benoît Dauga, en passant par la famille Cescutti, où Luis trouva un second berceau à son arrivée en France.
Ce maillot Jaune, enlevé au sommet des Alpes avec la détermination irrépressible d’une machine haut-le-pied, on y peut voir la revanche, dans le registre le plus noble, d’un homme que le Tour de France n’avait pas ménagé dans sa chair ni dans ses ambitions déçues…
Cette année, c’est un face-à-face total qui l’a opposé victorieusement à ses rivaux et singulièrement à Eddy Merckx. Il n’était que de circuler entre les groupes où Merckx, traînant toute la meute après soi, locomotive surchargée de wagons ingrats et pas du tout haut-le-pied, se démenait dans un climat de solitude peuplé de couteaux presque horribles à voir, pour acquérir l’assurance que seules les valeurs personnelles du moment étaient en jeu.
Car, enfin, nous avons beau feuilleter la mythologie du Tour, il n’est guère possible d’invoquer sur la défaite du Belge ni l’homme au marteau ni la sorcière aux dents vertes. Pas trace d’un incident mécanique ou d’une défaillance physiologique. C’est un homme au maximum de sa férocité, sinon de son efficience, qui s’est fait battre au carrefour d’un paysage, d’un terrain et d’un climat dignes de l’ampleur sublime de la lutte … »
Dans le Miroir du Cyclisme, Gilles Delamarre (dé)taillait le bel habit de lumière enfilé par le toréro Luis Ocaña qui, aux dires d’Eddy Merckx, « les avait tous matés comme El Cordobès matait les taureaux :
« Un éclair de soleil descendu du ciel bleu des Alpes a transformé l’orange du maillot de Luis Ocaña en jaune flamboyant. Ce changement de couleur fut un intense et grand moment de sport mais aussi un événement considérable pour le cyclisme international. Eddy Merckx avait un double visage. Il signait les plus beaux exploits et gardait ainsi au cyclisme ses lettres de noblesse qui l’ont fait si souvent côtoyer l’épopée. Mais il faut reconnaître que d’une certaine façon, il tuait un peu ce sport qu’il dominait trop.
C’est pourquoi en dehors de toutes autres considérations, la chevauchée fantastique de Luis Ocaña et sa concrétisation à Orcières-Merlette ont relancé ce cyclisme professionnel dont la santé donnait légitimement des inquiétudes. Le Tour retrouvait sa légende et un Grand qui était cette fois un Grand d’Espagne.
Son ascension avait commencé bien avant d’arriver dans le massif du Haut-Champsaur, très exactement sur les pentes du Puy de Dôme. Première victoire d’Ocaña, première alerte pour Merckx qui était peut-être le seul à savoir qu’il y en aurait d’autres. Même Ocaña fut surpris de sa victoire ; « Je ne pensais pas avoir les possibilités de grimpeur suffisantes pour être le premier au sommet » disait-il à Clermont-Ferrand. »
Il est vrai que Luis Ocaña n’est pas le type même de grimpeur, celui qu’on qualifiait d’aigle. La forme, l’envie de se battre ont remplacé les dons exceptionnels d’un Bahamontès. Ceux qui triomphent dans la montagne sont aujourd’hui des coureurs complets, grands rouleurs. Thévenet, que l’on peut déjà malgré son jeune âge considérer comme un expert, le dit volontiers. Luis Ocaña en avait à revendre, une volonté nourrie par la plus grande des ambitions, celle de battre Merckx. Fidèle à l’image que l’on se fait volontiers de l’Espagnol considéré comme un homme fier, Luis Ocaña disait avec simplicité qui ne manquait pas de grandeur : « Je n’aime pas la seconde place ». On sait bien sûr que pour un sportif, c’est la pire, mais depuis que Merckx avait monopolisé la première, ils étaient nombreux à lui avoir trouve un certain charme.
En somme, tout en étant discret depuis le départ, Luis Ocaña était venu sur le Tour avec une idée bien arrêtée en tête : passer ou casser. « Je veux, disait-il à Clermont-Ferrand, réussir des exploits marquants et je n’ai que faire de terminer second ou dixième ». C’était un langage ferme et réconfortant. Mais, malgré sa victoire auvergnate, on restait encore un peu sceptique. Pourtant, Luis avait prouvé une chose importante : Merckx pouvait être attaqué et il n’avait plus autant les moyens de châtier l’insolent. L’Espagnol pensait même depuis le Puy de Dôme que son attitude aurait valeur d’exemple : « On peut mettre Merckx en difficulté à condition que ce ne soit pas toujours le même qui attaque. »
Mais demandez donc à un Gosta Petterson, voire même à un Zoetemelk d’attaquer, c’est commander à un paralytique de se lever et de marcher. Ocaña ne pouvait guère trouver de soutien que du côté du Portugais Agostinho qui, en apprenant un peu à courir, n’a quand même pas oublié ses vertus offensives ou du jeune Français Bernard Thévenet qui devait sa gloire naissante au fait d’avoir osé distancer Merckx et qui avait crânement récidivé dans le Puy de Dôme.
En fait, sa santé était tellement florissante, sa condition physique tellement éclatante qu’Ocaña put décider de tout faire lui-même. C’est la première fois que la chose lui arrivait sur le Tour. Il y a deux ans, tandis qu’il courait chez Fagor, une chute lui avait permis, si l’on ose dire, de montrer un magnifique courage mais l’avait ensuite contraint à l’abandon. L’an dernier, malade, il avait perdu toutes ses chances dès le coup de force de Merckx sur la route de Divonne-les-Bains. Aussi l’avait-on classé plus ou moins dans la catégorie des coureurs fragiles et par là même inconstants. Des ennuis du côté du foie avaient encore confirmé l’impression.
Mais pour ce Tour, il s’était préparé très soigneusement, plusieurs semaines de traitement pendant l’hiver, un régime alimentaire très sévère avaient éliminé ces maux. Tout était prêt pour le triomphe du coureur de Priego (Castille) venu en France lorsque son père républicain ne put plus supporter de vivre en Espagne. Luis a débuté à l’âge de 13 ans d’abord au Vélo Club d’Aire-sur-Adour, ensuite au Stade Montois plus connu pour ses Dauga et autres Boniface que pour ses cyclistes. Il a été champion d’Espagne en 1968. Le comportement des Espagnols à son égard est d’ailleurs assez curieux. Dans la défaite, ils ont été d’une grande dureté comme s’ils ne lui pardonnaient pas de considérer la France comme une seconde patrie au point d’y avoir pris femme et d’y vivre. Dans la victoire, ils se sont opportunément rappelés qu’il était d’abord Espagnol …
Disposant d’une condition physique remarquable, Luis Ocaña devait encore oser s’en servir. Sur les pentes du Puy de Dôme, il se débarrassa du complexe Merckx. On était un lundi, la semaine espagnole commençait. Deux jours plus tard, dans le col de Cucheron, il portait la première estocade. Eddy Merckx avait crevé. Chose banale, d’ordinaire rapidement réparée à tous points de vue – la roue et le retour dans le peloton- et qui n’était jamais exploitée de crainte de déclencher la foudre. Cette fois, il en alla tout autrement et c’est Ocanna qui le décida, provoquant une impitoyable sélection de laquelle ne surnagèrent que Zoetemelk, Petterson et Thévenet. Tout se passa comme si par réflexe les adversaires de Merckx avaient décidé de suivre Ocaña de la même façon qu’ils suivaient Merckx. De ce premier duel singulier à distance qui était le prélude du somptueux « mano a mano » du lendemain, l’Espagnol très efficace dans le col de Porte, sortit vainqueur.
Il n’était pourtant pas radieux à Grenoble. Gagneur, il aurait voulu parachever cette journée par un sprint victorieux : »J’aurais aimé remporter cette étape, je me sentais très fort, j’ai foncé pour entrer le premier sur la piste. » Il sera comblé le lendemain au-delà même de ses propres espérances. Mais pour l’heure, avec un rien d’hypocrisie, il se disait satisfait que le Hollandais Zoetemelk ait pris le maillot jaune. Il est vrai qu’une seule petite seconde l’en séparait. Qui se souviendra de cette petite seconde après que Luis Ocaña ait réglé la question à grands coups de minutes sur les pentes d’Orcières-Merlette.
D’ailleurs, 28 km après Grenoble, Ocaña avait le maillot jaune. Il avait glané 5 secondes à la faveur d’un point chaud. C’était bien le signe qu’il était le plus fort et le plus résolu, car il ne passe pas précisément pour un sprinter. À ce moment, Zoetemelk était encore avec lui. Mais Merckx n’y était déjà plus, lâché dans la côte de Laffrey. Et il n’y eut bientôt plus personne dans la roue de l4espagnol. À 60 km de l’arrivée, il était parti tout seul. « Je me sentais de plus en plus fort et les 60 kilomètres ne me faisaient pas peur. J’étais survolté. » Survolté sans aucun doute mais pas inconscient : s’il se donna à fond dans une chevauchée de grande allure, il n’alla jamais au-delà de ses forces, en gardant même quelques-unes. Aussi sa tentative jugée tout d’abord imprudente par des personnalités aussi avisées que Jacques Anquetil et Marcel Bidot devint au fil des kilomètres l’acte décisif du champion qui ose. Il autorisait les suiveurs à puiser dans leurs souvenirs de l’héroïque et l’on évoquait pèle mêle Hugo Koblet, Fausto Coppi et Eddy Merckx.
Spontanément, il avait pris l’allure des grandes chevauchées qu’un jour ou l’autre ces champions ont réussies. Le cheveu noir plaqué par la sueur, son visage reflétant plus sa grande détermination que l’intensité de l’effort, se permettant d’adresser un clin d’œil à tel qui le doublait en voiture ou à moto, il pédalait facile comme on dit. Malgré la sévérité de la montée sur Orcières, il se mit rarement en danseuse mais creusa l’écart au train, un écart qui aurait été énorme si derrière il n’y avait eu Eddy Merckx qui réussit à mener à bon port une dizaine de coureurs abrités derrière lui. C’est ce qui donna toute sa valeur à l’exploit de Luis Ocaña. Et il n’est pas étonnant que ses premières paroles aient été pour rendre hommage au géant qu’il avait abattu : « J’ai profité de l’occasion, mais je ne crois pas être supérieur ». C’était déjà quelque chose de se considérer comme son égal.
« Ce qu’a fait Luis est exceptionnel. Il nous a maté comme un toréro » disait Eddy. Quand il arriva, le brun Castillan endossait son habit de lumière dans l’arène ensoleillée des Alpes. Un Grand était né. »
Pour les archivistes, c’est la grande lessive : théoriquement, tous les coureurs à partir du 39e, auraient dû être éliminés (délai 12%) ! Le nombre d’éliminés étant supérieur au dixième du nombre des partants, le jury a porté les délais d’élimination à 15 %. Walter Godefroot, vainqueur à Saint-Étienne, est hors délais. Roger De Vlaeminck a abandonné, Gianni Motta n’avait pas pris le départ.
Ocaña, le nouveau maillot jaune possède désormais 8 minutes et 43 secondes sur son second Zoetemelk, et surtout 9 minutes et 46 secondes sur « l’imbattable » Merckx qui pointe à la cinquième place. Le maillot vert passe sur les épaules de l’étonnant Cyrille Guimard.

Une Equipe Orcières

1971+-De Vlaeminck+Miroir+du+Cyclisme+-+145+-+02

Depuis Le Touquet-Paris-Plage, cinq étapes ont été courues et déjà, les coureurs vont goûter, sur les hauteurs d’Orcières-Merlette à une seconde journée de repos, cette fois, bien méritée.
Le Tour de France est-il déjà joué ? Merckx peut-il encore prétendre à un troisième succès ?
À suivre …

* http://encreviolette.unblog.fr/2014/12/06/une-balade-retro-puiseaux-velo-clo-clo-dufilho-cocteau/
** http://encreviolette.unblog.fr/2018/02/01/les-velodromes-de-nos-grands-peres-et-de-maintenant-2/
*** Christian Laborde : VÉLOCIFÉRATIONS Je me souviens du Tour livre+Cd coédition Cairn le Pas d’oiseau
Pour relater ces étapes du Tour de France 1971, j’ai puisé aussi dans le « nouveau (à l’époque) magazine SPORT avec l’aide de Jean-Pierre Le Port pour combler mes manques, dans L’Équipe-Cyclisme-magazine, dans Tours de France, chroniques de « L’Équipe » 1954-1982 d’Antoine Blondin (La Table Ronde), et dans le Miroir du Cyclisme d’après Tour de France.

Publié dans:Cyclisme |on 13 juillet, 2021 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1971 (1)

Pour mes flâneries littéraires sur les Tours de France d’antan, après l’édition de 1951* dominée par « le pédaleur de charme » Hugo Koblet, je me plonge, vingt ans après, dans la Grande Boucle 1971 : deux décennies durant lesquelles s’est étalée la longue carrière de l’idole de ma jeunesse Jacques Anquetil, un autre champion qui avait réussi, selon un article de Blondin paru dans la revue Arts, à faire passer le cyclisme de l’âge commercial à l’âge esthétique.
1971 : c’est l’année de la mort du jazzman Louis Armstrong, c’est celle de la naissance de Lance Armstrong !!! No comment !
Il semble me souvenir que mes yeux brillaient moins, que mon cœur battait moins vite, au départ de Mulhouse. Désormais, un « Cannibale » dévorait inexorablement tous les adversaires qui montraient quelques velléités offensives. Depuis trois ans, le « merckxisme » règne sur la planète vélo et le champion belge capitalise les succès.

Premier bouquet à Pluvigner

On a tous quelque chose en nous du roi Eddy !

Du côté de Pluvigner, patrie du « farfadet » Jean-Marie Goasmat, un gamin d’une douzaine d’années s’enthousiasme pour les exploits d’Eddy Merckx. Un demi-siècle plus tard, il est devenu un ami. C’est lui qui, chaque année, pallie aux manques de mes précieuses collections de magazines dédiées au vélo.
Justement, les temps ont changé, la presse aussi : le mythique Miroir des Sports But&Club a cessé de paraître le 14 novembre 1968 et le non moins mythique Miroir-Sprint a publié son dernier numéro le 2 février 1971.
L’époque n’est plus au sépia mais à la quadrichromie. Le 10 février 1971, un nouveau titre prend place au rayon de la presse sportive : Sport succède à Miroir-Sprint
Son directeur Maurice Vidal écrit en page 2 un éditorial ambitieux. Il se place dans la lignée de l’écrivain Jean-Jacques Rousseau qu’il cite : « Plus le corps est faible, plus il commande, Plus le corps est fort, plus il obéit ». Je ne suis pas certain que cette sentence s’applique à Eddy Merckx. En tout cas, vous avez quatre heures pour développer !
Comme souvent, avant chaque nouvelle édition, les journalistes s’épanchent sur le parcours du Tour de France. Ainsi, Abel Michea dans le numéro du Miroir du Cyclisme d’avant Tour :
« Le Tour de France 1971 fera date dans l’histoire de la Grande Boucle. Pour la première fois, en effet, en cours d’épreuve, les concurrents emprunteront l’avion.
Le programme de ce Tour, d’ailleurs, ressemble fort à un dépliant d’agence de voyages. Davantage qu’à un itinéraire de course cycliste…
« Programme extrasportif du 10 juillet à l’issue de l’étape Orcières-Merlette-Marseille (247,500 km) : Marseille-Marignane (25 km en autocar) Marignane-Toulouse (en avion). Toulouse-Albi en autocar (84km) … »

SPORT N° 20 du 23 juin 1971 05 Carte du TourSPORT N° 20 du 23 juin 1971 03 PELLOS

L’excellent Jacques Augendre donne son sentiment dans Sport :
« Le Tour 1971 a la forme d’un « S »… D’un « S » comme surprenant. Son dessin est inhabituel, bizarre à première vue, et il choquera sans doute ceux qui s’en tiennent à la stricte définition de l’épreuve. Jadis, le tracé suivait au plus près les frontières de l’hexagone. Cette notion est périmée pour de multiples raisons qui sont à la fois d’ordre sportif et d’ordre économique. Il importe tout d’abord que le parcours soit de nature à provoquer une course intéressante et qu’il utilise au mieux les ressources du relief. Il faut ensuite déterminer des points de chute logiques et le choix des villes étapes est évidemment conditionné par des impératifs financiers. Les organisateurs doivent enfin tenir compte des possibilités d’hébergement et nous croyons savoir que ce n’est pas leur moindre souci.
Ce Tour de France « S » est singulier, spécial et … séduisant. D’un caractère sportif très accusé, il nous paraît conforme à l’esprit de la compétition moderne qui se déroule sous le signe de la vitesse. Soucieux de nous faire pénétrer rapidement dans le vif du sujet, les responsables de l’itinéraire ont supprimé le long préambule constitué par des étapes sans intérêt stratégique, qui s’était révélé assez fastidieux les années précédentes. Dès le premier jour, les coureurs feront une incursion dans la Forêt Noire et reviendront à leur point de départ, c’est-à-dire à Mulhouse, au terme d’une épreuve de 225 kilomètres divisée en trois secteurs. Le lendemain et le surlendemain, ils franchiront les Vosges. Les deux jours suivants, ils évolueront sur un parcours comparable à celui de Liège-Bastogne-Liège ou de la Flèche Wallonne. Une semaine suffira pour traverser le Nord-Est de la France, la Belgique et atteindre la mer, au Touquet.
De Paris-plage à … Paris-ville, le terrain n’offre guère de difficultés : la distance sera effectuée d’un coup d’aile, et après une journée de transition, nous aborderons la montagne. La neuvième étape s’achèvera au sommet du Puy-de-Dôme et elle s’annonce d’autant plus redoutable que la route de Nevers à Clermont-Ferrand comporte une succession de côtes sévères, identiques à celles qui jalonnaient, autrefois, le célèbre Grand Prix du Pneumatique…
Le Tour de France 1971 nous paraît bien construit. L’intervention immédiate, la mise en valeur des difficultés et le retour rapide vers Paris au sortir de la montagne doivent garantir une course d’une haute intensité. La nouvelle réglementation internationale a contraint les organisateurs de réduire la durée et la distance de l’épreuve –vingt étapes et 3 600 kilomètres, contre vingt-trois étapes et 4 359 kilomètres l’an passé. En l’occurrence, il a fallu avoir recours à l’autocar, au train et surtout à l’avion pour « effacer » certaines portions d’itinéraires. La suppression des temps morts et des étapes de délayage trouvera une juste compensation dans la réduction des heures de travail pour les concurrents. La moyenne des étapes n’excède pas 180 kilomètres. Quatre départs seront donnés au début de l’après-midi et il y aura deux jours de repos… »
Chaque jour, la « première chaîne de télévision » assurera le reportage de l’arrivée et le direct des 15 derniers kilomètres. Cinq étapes (de la 13ème à la 17ème) seront retransmises en couleur !
Côté radios, « Le Tour de France comme si vous y étiez » c’est la gageure que vont s’efforcer de réaliser pour Europe n°1 Fernand Choisel, Robert Chapatte, Pierre Douglas et … Jacques Anquetil

Europe1

Encore en activité (!), Raymond Poulidor, lui, va suivre le Tour pour la première fois de l’extérieur pour le faire vivre de … l’intérieur aux auditeurs de RTL. En effet, le champion limousin va tester sa « poupoularité » en effectuant l’étape du jour avec 24 heures d’avance et révèlera les difficultés du parcours. Bien qu’il connaisse parfaitement tous les coureurs qui seront aux prises, avec lesquels il en a décousu depuis le début de la saison et qu’il retrouvera pour les tournées d’après Tour, ses commentaires seront souvent moins pertinents que ceux du Normand … la malédiction de l’éternel second ? et une dosette de chauvinisme de ma part !

Poulidor Tour sans moiPoulidor RTL

Manque de jugement ? « Ce Tour de France m’aurait plu si j’avais eu cinq ans de moins » devait déclarer Raymond Poulidor en prenant connaissance de l’itinéraire. C’est sans doute celui qui lui aurait le mieux convenu…
« S » comme séduction, « S » comme « Sport ». Pouvons-nous ajouter : « S » comme suspense ? On eût envisagé une course incertaine, sans cesse remise en question et des rebondissements spectaculaires s’il n’y avait … Eddy Merckx et si ce dernier, de surcroît, ne s’était mis en tête de porter le maillot jaune de bout en bout.
De toute évidence, le Belge s’oriente vers une course facile qu’il abordera l’esprit libre. Certes, une défaillance est toujours possible, les plus grands champions en ont subies dans le Tour … »

SPORT N° 20 du 23 juin 1971 01 Merckx le Tour en jaune 1971+-+Miroir+du+Cyclisme+-+143+-+01Merckx-Anquetil1971+-+Miroir+du+Cyclisme+-+143+-+02 Pellos

Curieusement, en couverture des magazines spécialisés, le principal adversaire de Merckx apparaît être le retraité Jacques Anquetil. Le Cannibale a en ligne de mire d’obtenir un troisième succès dans son projet d’égaler voire battre le record du Normand vainqueur à cinq reprises. De plus, faute d’adversaires à sa taille, Merckx a en tête de porter le maillot jaune d’un bout à l’autre du Tour comme le fit Anquetil en 1961.
Pas de Poulidor l’ancien donc, pas non plus de Hezard le jeune, fraîchement sacré champion de France sur route à Gap. Il sera déchu de son titre d’ailleurs, quelques semaines plus tard, pour question de dopage. Quant à Roger Pingeon, vainqueur en 1967, sous le coup d’une suspension de quatre mois pour la même raison, il attendra en vain la mansuétude des instances du cyclisme.

Champion de France Hézard

Depuis 1969, la formule des équipes nationales a été abandonnée, et l’on retrouve au départ 13 équipes de marques de 10 coureurs : 5 françaises BIC (crayons à bille) FAGOR-MERCIER (articles ménagers-cycles) HOOVER-DE GRIBALDY (appareils ménagers) PEUGEOT-BP-MICHELIN (cycles-essence-pneus) SONOLOR-LEJEUNE (radio-tv-cycles), 2 belges MOLTENI (charcuterie italienne !) MARS-FLANDRIA (chocolats-cycles), 3 italiennes FERETTI (meubles de cuisine) SALVARANI (meubles de cuisine) SCIC (meubles de cuisine), 2 espagnoles KAS (jus de fruits) WERNER (appareils de télévision), et 1 hollandaise GOUDSMID HOFF (Peinture, revêtements de sol).

MercierPeugeot BPSonolorFlandriaSalvarani

Gilles Delamarre s’interroge dans sa première chronique « Une course et des hommes » de la nouvelle revue Sport : « …Question essentielle, le public est-il encore intéressé par les tribulations estivales d’une centaine de cyclistes au milieu d’une horde fébrile d’automobiles ? La passion n’a plus en tout cas cette ampleur qui faisait sourire les étrangers et même les Français qui ont parfois qualité de rire d’eux-mêmes. Mais si l’on ne fait plus la queue devant les maisons de la presse pour voir, inscrit sur un tableau, le résultat de l’étape, on le doit plus à la transformation des moyens d’information qu’à une profonde désaffection.
Sans doute l’institution pâtit-elle, comme tant d’autres, des formes de la vie moderne, mais ce sont le transistor et la télévision qui, curieusement, l’ont dépopularisée en la rendant plus accessible. La vie ne s’arrête plus pendant le Tour, mais si le Tour reste plein de vie, il le doit encore à ce public qui, par millions, continue à venir border son chemin. La course multicolore reste un spectacle, qu’il vienne quérir le badaud chez lui (et rien n’est plus sympathique que le paysan, l’artisan ou l‘ouvrier quittant un instant son travail pour encourager le travail des autres, les coureurs) ou qu’il soit un plaisir mérité après un lever matinal et l’escalade de quelque col pour avoir la bonne place. Plaisir fugitif et qui réside plus dans l’attente que dans le spectacle lui-même.
Sans le public, le Tour sonnerait creux (à voir après le Tour 2020 disputé à huis clos pour raisons de pandémie, ndlr). Continuera-t-il à passionner ? Cela dépend peut-être de ses acteurs. Le Tour s’est toujours nourri, tel un minotaure qui se dévorerait lui-même au mépris des enseignements de la mythologie, de sa propre légende. Il se repait de ce bouche à oreille qui ressasse sans se lasser les exploits insensés, les défaillances énormes, les personnages pittoresques d’une course aux mille visages. C’est peut-être là qu’est le danger. Le souvenir conduit parfois à trouver sans saveur les combats des successeurs, sentiment assez répandu chez les suiveurs et dans le public. Les coureurs sont-ils encore ces géants de la route qui appellent l’épopée, le lyrisme et le verbe haut ? Les avis sont partagés et varient, ce qui est sociologiquement logique, selon la profession de l’intéressé

SPORT N° 21 du 30 juin 1971 01 Petterson en tête du peloton

En mise en bouche, le prologue est une épreuve contre la montre par équipes disputée sur un circuit de 2 750 mètres à couvrir quatre fois. Elle ne compte que pour le classement général des équipes mais les membres des trois premières formations bénéficient de 20, 10 et 5 secondes de bonification selon leur rang.
L’équipe Molteni l’emporte et Eddy Merckx, premier de son équipe sur la ligne, revêt le maillot jaune pour la première étape.

Prologue 2

Voilà, le Tour cuvée 71 est vraiment parti avec donc une première étape de Mulhouse à Mulhouse, « saucissonnée » en trois tronçons, avec haltes à Bâle et Fribourg-en-Brisgau. Nous retrouvons Antoine Blondin qui semble déjà en verve :
« Le Tour de France, qui semblerait s’accommoder de ne pas repartir le matin de la ville-étape où il arrive le soir, a mis cependant son point d’honneur à arriver hier soir à l’endroit même d’où il était parti le matin. Ainsi avons-nous eu le sentiment tout à fait relatif de n’avoir point bougé, ou plutôt de nous être offert une excursion circulaire et frontalière entre le Rhin et la Forêt-Noire, qui méritait le détour, même si certains coureurs ont affiché un moment le propos pittoresque de s’en dispenser.
Le départ venait d’être donné dans ce grand frémissement de fanfares et de rubans que nous affectionnons, quand il nous apparut que quelque chose ne tournait pas rond, ne tournait même pas du tout dans la mécanique, introduisant une sorte de panique à rebours dans le cérémonial : le beau peloton se refusait à bouger, comme figé en gelée. Renseignements obtenus, il s’avéra que nos champions, qui ne prennent pas l’Or du Rhin pour une expression toute faite, venaient de s’aviser de ce que le montant des prix était insuffisant et qu’il convenait de ne pas s’engager dans l’aventure sans s’offrir d’abord un quart d’heure de rabais en manière de grève sur l’étape… »

Version 2SPORT N° 21 du 30 juin 1971 06 Jean-Pierre GenêtSPORT N° 21 du 30 juin 1971 07 Wagtmans

« … Le tronçon qui conduisait à Fribourg nous a paru le plus juteux, non seulement en raison de ses deux côtes d’assez belle venue, mais surtout parce qu’il débouchait sur un monument dont on n’ignore un peu trop l’existence.
C’est l’un des mérites de la saga du Tour de France que de glisser sous nos pas des chefs-d’œuvre de ce calibre et de nous les révéler à l’existence. Celui-là constitue la seule statue martiale que l’Allemagne se soit hasardée à ériger après la dernière guerre, et elle représente tout bêtement un canard. Depuis les oies du Capitole, on sait le rôle prépondérant joué par la volaille dans la stratégie militaire. En poussant à perdre haleine un cri d’alarme incohérent, le canard incita les habitants de son quartier, médusés, à se précipiter sans raison apparente dans les abris, échappant ainsi au raid aérien qui allait faire trois mille victimes quelques instants plus tard… »

Canard Fribourg

Leman à BâleVersion 2SPORT N° 21 du 30 juin 1971 09 Van Vleierberghe à MulhouseCapture d’écran 2021-06-24 à 18.41.27SPORT N° 21 du 30 juin 1971 03 PELLOS Les moutons de panurge - Poulidor & Pingeon

Le Hollandais de la Molteni Rini Wagtmans se retrouva à l’arrivée du premier tronçon à Bâle avec le maillot jaune sur le dos. Mais Merckx s’empressa de lui reprendre à la faveur d’une bonification d’étape volante dans le second tronçon.
« … Sans doute les Suédois ne statufieront-ils pas les frères Petterson, mais c’est pourtant également l’appel lancé par le cadet Thomas qui permit de rameuter l’équipe Ferretti aux avant-postes et de colmater les brèches que Merckx et ses copains menaçaient d’y introduire.
J’aime beaucoup les Petterson. Comme les fils Aymon, ils sont quatre, à ceci près que ces derniers ne disposaient que d’un seul cheval pour tout le monde, alors que le vieux papa Petterson, avant de contribuer à propager le vélo en Scandinavie, avait quand même trouvé le moyen d’acheter autant de vélos qu’il avait de rejetons et de leur en inculquer le bon usage. Émigrés en Italie, essaimés sur les routes d’Europe pour chercher fortune, ils ne sont pas sans rappeler la famille Forsyte de célèbre mémoire. Et, comme les héros du roman de Galsworthy, ils portent sur leurs visages rigolards la chaleureuse dignité des gens qui ont le sentiment d’appartenir à une dynastie »… Les Forsyte de la route en somme !!!
« Dès le départ de Mulhouse, le vent, « ce taureau épars », comme dit Jules Renard, avait obligé les coureurs à prendre le vélo par les cornes. Il brassait des rafales sans queue ni tête, le plus souvent favorables, imprimant à une deuxième journée de compétition une allure prématurément exagérée. Naturellement, Eddy Merchx n’en avait cure et on le vit, aux abords de Merxheim (qui signifie littéralement : la maison de Merx), ne pas se gêner et faire comme chez lui pour ajouter à son crédit la malheureuse seconde de bonification du classement volant d’un « Point chaud Miko ». Une seconde ? J’arrive… Il n’y a pas de petits profits et il faut de tout pour faire un monstre.
Cependant, c’est un peu plus loin seulement que la majorité des favoris, allègres comme des débutantes, allaient ouvrir leur bal des ardents. (Parmi eux outre Merckx : Gosta Petterson, Zoetemelk, Roger De Vlaeminck, Van Impe, Thévenet, Van Springel, Ocana, Motta ndlr)

SPORT N° 22 du 7 juillet 1971 32 L'échappée

Le col de Firstplan, contrairement à ce que son nom pourrait laisser croire, n’est qu’un col de deuxième catégorie ; il possède pourtant la structure duraille et sournoise des difficultés de parcours qui marquent ce début d’épreuve et promettent de continuer dans les jours à venir : une montée exempte de grandes tragédies, mais une descente à pans coupés qu’il ne faut pas aborder trop loin derrière sous peine de perdre définitivement son prochain de vue. C’est ce que comprit admirablement Christian Raymond, en s’engouffrant dans la plongée sur Soultzbach-les-Bains. Contre toute attente, et d’abord la sienne propre, Merckx ne put supporter la vision radieuse de ce jeune homme, beau comme un Raymond de soleil, zébrant d’un lacet à l’autre la grisaille d’une double paroi de mélèzes boudeurs, et entraîna dans son sillage à peu près tout ce qui constitue le gratin présumé de ce Tour de France. Au flanc de la montagne à vaches, on eût dit d’une déflagration. Les « percussionnistes », au nombre de quinze, venaient de frapper un grand coup. Un coup qui possèderait, au fil des kilomètres, pour chacun de ceux qui n’en étaient pas, la saveur amère du coup de l’étrier.
Car il ne pouvait faire de doute qu’à l’occasion d’un caprice de bruit et de fureur, les grands de la course n’eussent choisi pour se décanter, d’une manière peut-être inexorable, la fatalité d’un paysage de vignobles et de chais suspendus au-dessus de la plaine d’Alsace, tous ces petits caveaux qui entretiennent l’amitié dans les temps ordinaires, mais où il était interdit de s’attarder hier sous peine de trinquer et de déguster… »
Dans Sport, Gilles Delamarre nous raconte le final : « Dans les derniers kilomètres, les Molteni et les Mars-Flandria s’étaient livrés une intense bataille à la fois pour contenir les attaques d’ailleurs improbables à l’allure où l’on roulait, et pour s’assurer l’avantage de l’initiative. Celui-ci est en effet primordial lorsqu’on aborde une piste en cendrée où l’entrée en tête est presque une assurance de l’emporter. Bien sûr Eddy Merckx ne l’ignore pas et placé sur la bonne orbite par Van Springel, il entra le premier sur le stade. Personne n’en fut outre mesure surpris. C’est ensuite que les surprises commencèrent. Dès la première ligne droite, Roger De Vlaeminck, que d’aucuns ont surnommé « le Gitan » en raison de sa chevelure brune et de son œil noir et peut-être aussi à cause de son animosité exacerbée envers Eddy Merckx, sauta le maillot jaune. On retrouvait le cyclo-crossman habitué à conserver son équilibre sur des terrains beaucoup plus traîtres. Le rival national de Merckx fit donc le premier tour en tête et, à vrai dire, la chose semblait entendue. Sauf pour Merckx qui l’attaqua dans la ligne opposée au prix d’un démarrage qui fit chasser sa roue arrière et d’un rétablissement miraculeux dans le dernier virage dont les deux hommes sortirent au coude à coude… »

Sprint Merckx-devlaeminck

Dans la dernière ligne droite, De Vlaeminck remonte le maillot jaune à soixante mètres de la ligne mais Merckx conservant quelques centimètres d’avance, gagne l’étape et 20 secondes de bonification. Le peloton des battus passe la ligne 9 minutes et 27 secondes plus tard. Roger De Vlaeminck prend le maillot vert à Karstens. Quelques coureurs de renom ont déjà perdu le Tour. Une somptueuse étape! Dans sa présentation quotidienne aux auditeurs de RTL, Poulidor avait prévu une étape de transition.

De Vlaeminck et Merckx

Raymond

Christian Raymond récompensé pour sa combativité

Antoine Blondin concluait : « Les Alsaciens ont le sens de la fête … On peut donc présumer qu’ils auront été comblés par la musique que leur ont exécutée hier les gros bras de la course, reléguant à plus de huit minutes un peloton qui, pour sa part, évoquait plutôt les fameux « Pierrots de Strasbourg » (valeureuse équipe de football amateur à l’époque, ndlr), la mine passablement enfarinée et réduite au silence.
Il ne viendrait à l’idée de personne d’avancer qu’un Agostinho tout de poils vêtu, un Guimard au sourire fendu en tirelire, un Geminiani en fer forgé évoquent au plus près les personnages écorchés de Dostoïevski. Eh bien ! néanmoins, il y avait de cela aux abords du stade Tivoli où les vaincus, dégoulinants de sueur et de pluie, se croisaient, un quart d’heure après la torchée, avec le regard incrédule de gens qui ne comprennent pas ce qui vient de se passer et ont effectivement le sentiment d’appartenir à la grande famille des Possédés. »
La troisième étape mène les coureurs de Strasbourg à Nancy, 165 kilomètres, avec le Donon et la Chapelotte, deux cols vosgiens de troisième catégorie, que Zoetemelk franchit en tête.
La bonne échappée part au km 137 avec David, Genet, Jimenez, Wagtmans et Van Neste, bientôt rejoints par Genty, Hoban, Guerra, Van Schil, Simonetti. Plusieurs coureurs tentent vainement de partir en solitaire (Guerra, Genet, David, Van Schil…) et l’avance n’augmente plus. Le sprint se dispute encore une fois sur une piste en cendrée du stade de Tombelaine.
Dans cet exercice, Rini Wagtmans est performant : « Sa victoire sur la cendrée de Nancy peut se résumer à une petite phrase : un coup de frein. Un coup de frein qu’il n’a pas donné à l’entrée du stade. Barry Hoban, lui, a appuyé sur sa poignée et il a perdu. Cela a déçu tous ceux qui aiment les victoires « morales », celles de ceux qu’on appelle de « fidèles et loyaux serviteurs du cyclisme ». Avec sa silhouette bien plantée, sa chevelure qui sera bientôt poivre et sel, ce sourire quasi permanent qui découvre une large dentition, Barry Hoban est de ceux que l’on pourrait appeler sans aucune nuance péjorative les « meubles ». Ils sont le décor de la course qui, sans eux, ne serait plus la même, comme une pièce que l’on ne reconnaîtrait pas en y entrant. »

Hoban

Gilles Delamarre brosse ensuite un portrait de Uncle Barry : « Six années chez Mercier où il fut l’équipier de Raymond Poulidor, deux chez Sonolor depuis que Jean Stablinski en est devenu le directeur sportif, et une solide réputation de coureur du Tour et notamment de vainqueur d’étapes. À Sallanches, en 1968, il hérita non seulement du bouquet du vainqueur mais aussi d’une vache. L’année suivante, se vengeant d’une défaite que lui avait infligée 6 ans plus tôt André Darrigade qui obtenait ainsi la première victoire sur cette piste, il l’emporta à Bordeaux et récidiva le lendemain à Brive. Mais on se souvient aussi de celle de Sète en 1967. Ses yeux rougis par les larmes cachées derrière des lunettes noires, il franchit la ligne le premier : c’était l’hommage, choisi par le peloton, à son ami Tom Simpson mort la veille sur les pentes arides du Ventoux… Pour les deux petites filles du champion, il était « Uncle Barry ». À Noël 1969, il devint leur père en épousant Helen Simpson … »
On était bien dans une étape de transition, Antoine Blondin choisit dans sa chronique « Un aventurier du monde moderne » de rendre hommage à Maurice De Muer qui « mériterait pour un jour d’être sacré « directeur sportif le plus méritant de France » : « Soudain, mon attention fut sollicitée par la présence sur le podium de deux garçons aux couleurs de l’équipe Bic, flanqués de Maurice De Muer, leur mentor, dont le visage affichait cette béatitude de circonstance qu’offrent les parents à l’instant de la distribution des prix. Le trophée de la Combativité pour Genty, celui de l’Amabilité pour Labourdette, justifiaient cette fête. »
La quatrième étape conduit les 127 rescapés de Nancy à Marche-en-Famenne, ville francophone de Belgique située dans la province de Luxembourg.
« Hier, le cyclisme belge, habitué depuis quelque temps à se tailler la part du lion qui orne ses oriflammes, a fait cruellement maigre. Jeûne et abstinence pour ceux qui avaient déjà tendance à considérer ce Tour comme un mardi gras permanent où l’on se déguisait en jaune, en vert, en blanc, selon ses appétits ou son humour.
Il aura suffi que deux lascars, tombant comme mars en carême, se déguisent, eux, en courants d’air, pour transformer un mercredi promis aux apothéoses en mercredi des cendres et la kermesse prête à flamber en leur messe noire. Jour des rogatons aussi pour le roi Léopold, la princesse de Réthy et la petite princesse Esmeralda (dimanche de Quasimodo, quand reviendras-tu ?) qui nous avaient fait l’honneur de venir chez nous pour nous serrer la pince.
Car c’est là un des paradoxes les plus enrichissants du Tour de France, qu’on y rencontre des altesses royales dans les vestiaires et des coureurs cyclistes dans les palais. À Nancy, sous les lambris des hôtels nobles qui ourlent d’un diadème de pierres incomparables les grilles dorées de la place Stanislas-Leczinski, c’était la réception donnée par l’équipe Sonolor-Lejeune. Sonolor-Lejeune (comme on dit Breughel le Vieux) et les survêtements se reflétaient dans les grumeaux d’époque pour la plus grande gloire du maître des cérémonies Ladislas Stablinski. Voyez comme ça se trouve !
Quelques heures plus tard, sans transition, on rencontrait les mêmes hommes pédalant dans une gadoue innommable au cœur d’un paysage de cauchemar agité par les bras des sapins. La tartelette de riz avait repris le pas sur le toast au caviar.
Cette course qui nous promène d’un château l’autre, d’une usine l’autre, on n’exprimera jamais totalement la profusion de ses contrastes et leur diversité. Après la procession frileuse de la matinée, voilà que le temps se lève sur la côte de Montmédy. Aussitôt, c’est l’attaque. Le peloton aux abois se décime effroyablement sur un chemin désert, étroit, sinueux. On songe à quelque Bérézina ensoleillée, d’autant plus tragique que les coureurs ne savent plus où ils en sont. Certains attendent des coéquipiers, qui sont devant eux, d’autres semblent faire naufrage à l’arrière dans l’indifférence. On s’aperçoit à peine qu’un motard de la police a plongé dans un petit ravin au détour d’un virelet frontalier…
Puis, la frénésie se calme comme par enchantement. Même les coursiers se donnent le temps de coiffer le casque protecteur obligatoire en Belgique. On se reprend à songer à ces princes qui nous attendent à l’arrivée. Et tout est à recommencer.
C’est à Jehonville, où Verlaine se réfugia au sortir de la prison de Mons, que Genet et Gomez-Lucas se conjurèrent pour entamer une de ces grandes vadrouilles des bords de Meuse que le poète avait menées en compagnie de Rimbaud et qui le conduisirent précisément jusqu’au cachot où il venait d’écrire « Sagesse », dont les vers les plus célèbres du recueil nous trottaient à ce moment par la tête :
« Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà, de ton Genet ? » (ta jeunesse, ndlr)
Mais c’était plutôt la folie que nous évoquions, devant cette aventure de quarante kilomètres à tenter sur le territoire adverse, avec tous les Molteni et les Flandria de la création aux trousses. La poursuite fut effectivement pathétique sur un espace qui allait se réduisant aux dimensions d’une peau de chagrin dévorée par des enzymes gloutons. Trente Flamands, Wallons, Bruxellois, le casque hérissé en casque à pointe (de vitesse), se ruaient sur les malheureux. Ils vinrent échouer à quelques mètres de Genet et de Gomez-Lucas pour avoir trop tardé à donner la réplique. MM. Merckx, De Vlaeminck, Godefroot, Leman, Reybroeck et compagnie privaient la Belgique de la seule et unique victoire qu’elle ne devait pas perdre… »

Genet couleursUne de L'equipe GenetAnquetil et Genet

Jean-Pierre Genet, dont on se souvient qu’il fut le porte-parole des coureurs au cours de leur mini-grève au départ du Tour, ce qui mesure l’estime dans laquelle ils le tiennent, offrit son bouquet à Claudine Merckx, un geste de troubadour à la dame du seigneur.
La cinquième étape conduit les coureurs de Dinant, dans les Ardennes belges, à Roubaix, avec l’escalade du terrible mur de Grammont.
Roger Bastide, dans le roman du Tour intitulé cette année Les maillons de la chaîne, relate la fin de course d’un coureur en « chasse-patate » :
« Nous ne sommes plus qu’à une dizaine de kilomètres de Roubaix. Dans le vaste espace entre le groupe de sept échappés et le peloton, un coureur roule seul : Walter Godefroot. Il lutte pour combler la cinquantaine de secondes qui le sépare du commando de tête. Il absorbe un passage pavé puis se retrouve sur une longue ligne droite asphaltée. Il aperçoit les hommes de tête, mais lui-même s’offre en point de mire au peloton. Il roule avec acharnement, transformant sa vélocité naturelle en puissance de rouleur. Mais l’on sent, dans le vent, décliner lentement ses forces. Il perd du terrain, inexorablement sur ceux qu’il voulait rejoindre tandis que ceux qui le poursuivent regagnent sur lui. Il ne parviendra plus à ses fins, c’est la cruelle évidence, et pourtant il s’obstine. Il s’obstine parce qu’il n’est plus guidé par la raison. C’est le désespoir qui l’a propulsé dans cette entreprise. Il voulait anticiper sur son vingt-neuvième anniversaire qui tombe demain. Au vélodrome de Roubaix, l’attendent Micheline son épouse et Patrick leur petit garçon. Il souhaitait, de toutes ses forces, leur offrir le bouquet du vainqueur. Mais il a manqué le départ du bon wagon et désormais son effort solitaire est voué à l’échec.
Robert Naye, l’ancien six-dayman, qui conduit la voiture de liaison du groupe Peugeot-B.P. et qui couvrait l’avant de la course aurait-il dû faire décrocher Robert Bouloux devant pour attendre Godefroot ?Nous ne le pensons pas. L’allure était bien trop rapide. Le sacrifice de Bouloux eût été inutile alors qu’il gardait une chance de gagner l’étape. De toute façon, on ne laisse pas partir un Walter Godefroot. La chasse ne se fût pas relâchée tant qu’il n’eût pas été réduit à merci. L’aide de Bouloux lui eût permis de prolonger sa résistance mais c’eût été peut-être provoquer l’échec de l’échappée.

mur de GrammontGuerra gagne

Pietro Guerra a gagné l’étape. Les trois plus rapides du groupe de tête ont été victimes d’incidents divers : Guido Reybroeck a crevé, Albert Van Vlerberghe a senti son boyau arrière se dégonfler lentement dans les cinq derniers kilomètres. Raymond Riotte a fini avec la roue arrière voilée.
Guerra fait son tour d’honneur. Sur la pelouse, Walter Godefroot, encore essoufflé, se désaltère, appuyé sur le cadre de son vélo. Il ne peut encore parler. Près de lui, Micheline son épouse et le petit Patrick attendent patiemment, silencieux aussi. Et soudain, Walter sourit, d’un merveilleux sourire sans amertume. Il a tout juste un geste fataliste : « Que voulez-vous, c’est la course. » Puis tendant une main au petit Patrick, tirant son vélo de l’autre, il se dirige vers la sortie. Micheline à son côté, marchant d’un même pas. Toute déception est oubliée.
Comment Eddy Merckx eût-il pris un tel échec après s’être tant battu pour forcer le sort ? Mais la question se pose-t-elle ? Eddy ne se fût pas lancé dans une telle aventure. Chez lui, le réalisme prend le pas sur les raisons du cœur. Du moins en compétition. »
Gilles Delamarre : « On ne saurait dire par contre de Pietro Guerra, autre artisan du vélo, qu’il est dépourvu de maître. Il remplit consciencieusement, comme l’enfant d’une famille de neuf enfants de Vérone qui a choisi le métier de coureur de préférence à celui de carreleur, le rôle d’équipier de Gianni Motta qui demeure l’inconnue de la course. Mais il a aussi aux approches des arrivées, un second maître en la personne du sprinter Guido Reybroeck à qui il est tenu de servir de locomotive. C’était le cas dans l’échappée de Roubaix puisque Reybroeck était là. Mais il creva. Le brave Pietro ne s’arrêta pas. Il expliqua ensuite que lorsque son patron avait crié « crevé », il avait cru qu’il s’agissait de son propre boyau. « Après, Guido était loin, il ne me restait plus qu’à courir pour moi ».
Lui aussi avait pour un instant découvert la liberté. Il en usa fort bien et l’on se rappela alors que ce garçon de 28 ans avait été deux fois champion du monde amateur des 100 kilomètres contre la montre, une discipline déjà exigeante et déjà collective. »
En ce début de Tour, la sixième étape est encore tronçonnée avec un premier secteur qui mène les coureurs à Amiens, et un second qui s’achève au Touquet, sur la côte d’Opale. On retrouve Raymond Poulidor, dans la capitale picarde, 24 heures auparavant.

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le son commence à 25 secondes

Il semblerait que Raymond soit perspicace en annonçant une étape sans grands rebondissements.
Antoine Blondin se désintéresse de la course, préférant brosser le portrait d’un coureur cosinus :
« Il en arrive, comme ça, un ou deux par génération, la musette pleine d’une science toute fraîche, bacheliers émancipés par le goût du vent comme l’était jadis Gil Blas de Santillane ou l’Escholier limousin. À l’école du peloton, ils ne mettent pas longtemps à calculer l’âge du capitaine. La malice, étrangement tempérée par une passion authentique pour la bicyclette, est leur vocation naturelle. Ils ont le courage de leurs espiègleries en course, souvent chèrement payées. Leur mot de passe est : « Salut les coquins ! »
Celui qui arpente les routes de ce 58ème Tour de France et l’honore de sa présence farfelue se distingue par un mélange de réflexion forcenée et d’ingénuité, qui est la véritable marque du savant de légende. Il s’appelle François Coquery. À 23 ans, il est l’un des benjamins des professionnels français. Les mathématiques l’ont occupé jusqu’à ce jour. Quand la compétition se durcit, il tire la langue comme au tableau noir.
En moins d’une semaine, ses étourderies et la dimension du raisonnement à perte de vue, qu’il apporte à un sport que les autres pratiquent comme ils respirent, attendrissent et excèdent, tout à tour, ses compagnons. C’est François le Bleu et Gribouille sous une même casquette. Désormais, il occupe le plus fréquemment une chambre seul, car ses équipiers, qui, par ailleurs, lui vouent une amitié stupéfaite, commencent à trouver qu’il leur met la tête en capilotade. Coquery ne s’en aperçoit même pas : il pose ses axiomes, déduit, explique.
Pourtant, ce garçon, dépourvu de lunettes, robuste et rougeaud, n’a rien, à première vue, du chercheur pâle ni du rat de laboratoire, et il dégage, lui aussi, une puissante odeur d’embrocation.
Ne nous y trompons pas. Écrivons-le plutôt :
« Étant donné que je suis né près de Vailly-sur-Sauldre, dans le Cher, et que nous étions quatre enfants, d’une part, étant donné que nous n’avions pas assez de terres à cultiver, d’autre part, il ne me restait donc plus qu’à me cultiver moi-même. C.Q.F.D. ! »
Jusque-là, tout va bien. Mais supposons que Coquery crève. Au lieu de lever le bras verticalement, comme le veut l’usage, il commence par l’étendre horizontalement, dans un souci rigoureux de déterminer son abscisse en fonction de son ordonnée. Ce faisant, il applique une gifle formidable à son collègue Ducreux (ce valeureux coureur normand est décédé le 1er mai dernier ndlr), qui pédale à ses côtés, et menace de le faire tomber. Sommé de s’expliquer, il répond que la loi inexorable de la chute des corps repose sur le principe que deux corps s’attirent en raison inverse du carré de leur distance. Or Francis Ducreux est 107e au classement général et lui-même 105e. Qui dit mieux ? La loi est une fois de plus vérifiée.
Les mécaniciens accourent alors pour dépanner ce Newton en perdition. Celui-ci tempère leur précipitation par quelques considérations sur l’adhérence basale, leur explique comment on calcule le rayon d’une roue et, pourquoi pas son diamètre, à partir du rayon (Pi=3,1416), s’attarde, pendant qu’on y est, à réciter la table des développements qu’il appelle la table de démultiplication.
Enfin, le voilà qui rejoint le peloton au paroxysme de son état convulsionnaire. Coquery oublie l’effort pour s’abîmer dans des considérations sur la résistance à l’air et les coefficients de pénétration. Il en fait part à son plus proche voisin, en les agrémentant d’une théorie sur le polygone des forces. L’autre l’accable de propos assassins…
… Son véritable rêve, il ne s’en cache pas, ce serait de participer à une course non euclidienne, où les extrêmes se toucheraient vraiment, comme les parallèles se rejoignent, et qui lui permettrait de figurer dans l’équation du Tour autrement qu’à titre d’inconnu … »
Un demi-siècle plus tard, le peloton du Tour de France compte dans ses rangs un coureur philosophe, Guillaume Martin, auquel j’avais consacré un billet à la sortie de son livre Socrate à vélo**.
En marge de ce portrait, il y eut tout de même des tentatives d’échappée non concluantes et un sprint massif sur l’hippodrome du Petit-Saint-Jean que le Belge Eric Leman remporte devant le Hollandais Karstens.

Leman à Amiens

À Amiens, les coureurs ont été rassemblés une paire d’heures pour prendre un rapide repas avant le second départ en direction du Touquet-Paris-Plage.
Le peloton roule à environ 25 km/h de moyenne pendant les deux premières heures. Au km 82, sept coureurs parviennent à créer la bonne échappée : Genty, Van der Vleuten, Wolfshohl, Simonetti, Francioni, Diaz et Mintjens.
Sur le circuit de la Digue à parcourir deux fois, Van der Vleuten sprinte un tour trop tôt et c’est l’Italien Simonetti qui l’emporte devant un peloton revenu très fort sur les échappés.

Sprint Touquet

Eddy Merckx poursuit tranquillement son objectif de porter le maillot jaune d’un bout à l’autre du Tour. Roger De Vlaeminck détient le maillot vert du classement par points.
Après une semaine qui n’a pas donné ce qu’elle pouvait promettre, les coureurs bénéficient… d’une journée de repos au Touquet-Paris-Plage avant de rejoindre en avion … Paris-Orly-Rungis, lieu de départ de la septième étape. Vous aussi !

ZoetemelkDe Vlaeminck et KarstensVan ImpeMolteni 2Molteni 1

* http://encreviolette.unblog.fr/2021/07/02/ici-la-route-du-tour-de-france-1951-3/
** http://encreviolette.unblog.fr/2020/08/01/en-cyclopedies-avec-guillaume-martin-et-michel-dreano/
Pour relater ce début de Tour de France 1971, j’ai puisé dans le « nouveau (à l’époque) magazine SPORT avec l’aide de Jean-Pierre Le Port pour combler mes manques, dans L’Équipe-Cyclisme-magazine, et dans Tours de France, chroniques de « L’Équipe » 1954-1982 d’Antoine Blondin (La Table Ronde)

Publié dans:Cyclisme |on 9 juillet, 2021 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1951 (3)

Pour retrouver le récit des premières étapes, cliquer ci-dessous :
http://encreviolette.unblog.fr/2021/06/12/ici-la-route-du-tour-de-france-1951-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2021/06/25/ici-la-route-du-tour-de-france-1951-2/

 

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Nous voici dans la troisième et dernière semaine du Tour de France 1951 ! Le parcours nous promet encore de belles étapes et pourtant, il semble bien que la victoire finale ne puisse plus échapper au Suisse Hugo Koblet qui survole la course. Mais bon … le campionissimo Fausto Coppi a bien perdu 33 minutes dans la fournaise de l’étape Carcassonne-Montpellier…

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Au lendemain de la journée de repos, les 75 rescapés sont conviés à découvrir le Mont Ventoux, le mythique « Géant de Provence » pour la première fois. Il faut dire que pendant longtemps, une seule route côté Bédoin, ouverte en 1882 et goudronnée en 1934 permettait d’accéder au sommet, et ce n’était pas encore l’époque des arrivées d’étape en altitude.
Ce n’est que lorsque une seconde route, côté Malaucène, fut ouverte pour accéder à la station de ski du Mont-Serein que les organisateurs eurent le projet de faire escalader le Ventoux, mais la guerre passa par là.

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Ce dimanche 22 juillet 1951, les coureurs abordent l’ascension par le versant nord côté Malaucène et redescendent côté Bédoin pour rejoindre l’arrivée en Avignon.
Voici ce qu’en retient Félix Lévitan dans son roman du Tour, L’homme en jaune :
« C’est avec un grand geste d’impuissance que Geminiani avait confié aux journalistes noirs de poussière :
– J’ai tout fait …
C’est vrai, Raphaël avait tout fait !

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Le Ventoux était resté loin de nous, avec ses champs de pierres parcourus par des fourmis humaines, grimpées vers les plans les plus élevés en longues processions et abandonnant, sitôt le Tour passé, le géant méridional à son désert de silence.
– J’ai tout fait…
Le jaune de Koblet lui était monté à la tête dès les premiers lacets de la montagne. L’autorité avec laquelle il s’était installé au commandement ne trompait personne. Le Clermontois avait choisi son terrain. C’est là qu’il entendait charger l’ « Homme en jaune ». C’est là qu’il projetait de le culbuter, de lui arracher son trophée, de se parer de sa dépouille. Mais Koblet avait croisé le fer en preux résolu. Geminiani dut renoncer au terme de dix assauts conduits avec une égale furie.
« J’ai tout fait » expliquait-il encore plus calmement après avoir quitté la ligne d’arrivée et s’être débarrassé, dans un bain chaud, de son masque de poussière. Il me semblait qu’il faiblissait : je le croyais à des riens, à sa mine tourmentée, à ses yeux battus, à l’absence de tout sourire, à son application. Mais il a toujours résisté, toujours répondu du tac au tac. « Je le reconnais loyalement : j’ai échoué ! »
Ainsi le mont Ventoux avait trahi Geminiani qui, bien avant le départ du Tour de France, lorsqu’il avait connu le tracé de la course et appris que le Ventoux était, pour la première fois, inclus dans l’itinéraire, avait rêvé d’une envolée victorieuse sur les flancs décharnés de l’épouvantail provençal.
– Un bon col, reconnut Fausto Coppi mal remis de son malaise, mais qui se grimpe … et pourtant, je m’y suis lamentablement traîné.
– Moi aussi, j’y ai souffert, ça ne va pas toujours comme je le désirerais … Et pourtant, dans cet aveu, Louison Bobet avait triomphalement coupé la ligne d’arrivée.
Une grande journée de dupes, en vérité, qui n’apportait guère de satisfaction qu’à Lucien Lazaridès, premier au faîte du Ventoux … et à Jacques Goddet, directeur de la course, inquiet à Montpellier, à la pensée que ce mont Chauve put provoquer des effondrements si nombreux qu’on n’eût pas manqué de l’accuser de cruauté.
Tandis que les aboyeurs des voitures publicitaires retenaient, dans la nuit avignonnaise, des milliers de curieux alléchés par un spectacle gratuit et une distribution généreuse de bonnets en papier et d’échantillons de chocolat, nous nous étions enfoncés, avec l’animateur du Tour, dans les vignes environnantes. Point de direction : Châteauneuf-du-Pape. Au cœur même de la cité aux crus célèbres, éloignés pour quelques heures de l’atmosphère étouffante du Tour, nous avons fait ensemble un tour d’horizon. Nous avons tiré les déductions qui s’imposaient à la suite de l’escalade du Ventoux.
– J’ai vraiment redouté, au moment de l’aborder, avançait Jacques Goddet, que le Ventoux, en raison même de sa réputation, n’ait des répercussions fâcheuses sur l’ensemble du lot. J’ai craint des abandons multiples. Je me suis aperçu, moi qui ne le connaissais pas, qu’il était difficile, sans être un obstacle insurmontable, et qu’il entrait parfaitement dans le cadre général du Tour, comme animateur des étapes méridionales.
– « Il a servi de tremplin à la course, il a marqué la farouche obstination de Geminiani, l’envol gracieux de Lucien Lazaridès, le retour en condition de Bobet, il a souligné la valeur de Barbotin, coryphée au départ, grand sujet au seuil de la dernière semaine. Que pouvons-nous demander de plus ? »
Au retour sur Avignon, nous retrouvions un panneau de direction : Mont Ventoux, 18 kilomètres.
– Ah ! non, une fois c’est assez ! … tonna Henri Boudard qui nous avait tenu compagnie.
Et cette réflexion étant la seule qui ait dominé le vrombissement du moteur, nous avons eu tout loisir, en fermant les yeux, de revivre l’élégante ascension de l’aîné des Lazaridès.
Il avait grimpé dans un style d’une rare pureté, ne bougeant pas sur sa selle, la casquette enfoncée sur les yeux, des yeux très doux, très rieurs, et la bouche qui était amère, un peu plus tôt, à chacun des coups de boutoir de Geminiani, offrait aux spectateurs l’esquisse d’un sourire satisfait…
Lucien défilait entre deux haies de badauds grisés d’enthousiasme à la vue de son maillot tricolore. Son nom s’enflait démesurément : « Lucien Lazaridès, c’est Lucien Lazaridès ! » Des hommes couraient à ses côtés, l’aspergeaient d’eau fraîche, lui tendaient de la bière, lui criaient des encouragements, et des femmes hurlaient hystériquement en s’abandonnant à un enthousiasme longtemps contenu :
– C’est un Français, c’est un Français ! …
Un vent de folie, le paroxysme de la joie !
De quoi renverser les montagnes !
Bien plus bas, dans les lacets du dessous, un petit bonhomme grimaçait dans l’effort : Apo, le second des Lazaridès. Aiglon aux ailes atrophiées et qui, par sa faute, n’a pas connu l’épanouissement d’un aîné tombé du nid après lui… »
De manière plus prosaïque, Pierre Chany relate l’étape :
« L’étape Montpellier-Avignon s’est réduite en une course de 60 kilomètres avec départ au pied du Mont Ventoux. 60 kilomètres dont 20 de grimpée qui ont suffi à compartimenter le lot des rescapés selon la valeur de chacun.
Six hommes ont dominé dans le Ventoux, les meilleurs depuis Metz : Lucien Lazaridès, Gino Bartali, Geminiani, Barbotin, Koblet et Bobet. Tous les six ont pris les premières places en Avignon devant une foule enthousiasmée par l’arrivée solitaire de Louison Bobet.
Car Bobet qui a connu une dangereuse défaillance dans les Pyrénées, a trouvé assez de ressources pour se détacher dans les derniers kilomètres avec la complicité de ses coéquipiers, et remporter une victoire de prestige.
Le champion de France avait cependant beaucoup souffert dans le Ventoux, implacable sous la chaleur. Légèrement distancé au sommet, le fidèle Barbotin (auteur d’un sensationnel retour dans les quatre derniers kilomètres de côte) l’avait ramené dans le sillage de Koblet et Bartali avant le bas de la descente. Sur les six hommes composant le groupe de tête, quatre portaient le maillot tricolore. La victoire de l’un d’eux devenait logique. »

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Le quotidien L’Équipe, coorganisateur du Tour de France, tente, vente oblige, de laisser planer une certaine incertitude pour l’intérêt de l’épreuve : « Hugo Koblet cerné par les Français » titre Jacques Goddet pour son éditorial, « Pas fini le Tour ! » clame Claude Tillet, « Pour la première fois depuis le début du Tour, on a vu Hugo Koblet lui-même perdre passagèrement pied ».
Après l’arrivée, comme en réponse, Koblet déclarait : « Si Geminiani ou Lazaridès avaient tenté de se détacher comme Bobet, je m’y serais opposé, mais Bobet n’est plus dangereux au classement général. J’ai préféré conserver mes forces pour des tâches plus importantes... »

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Le départ de la 18ème étape est donné devant le château des Papes.
Avignon-Marseille, une étape sous la chaleur dépourvue d’intérêt jusqu’à la sortie d’Aix-en-Provence où Magni et Barbotin ont lancé une échappée avec Bauvin, Sciardis, Meunier, Job Morvan, Ockers, Buchonnet, Biagioni et Hilaire Couvreur. Derrière eux, les « grands » sont restés sur l’expectative peu désireux d’entreprendre la lutte directe, ce qui explique l’avance aux environs de trois minutes prise par les échappés.
Sur l’anneau en ciment du Parc Borély, Magni, bien emmené par son compatriote Biagioni, règle Ockers aisément au sprint.

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Du soleil, du mistral extrêmement gênant, le col de Sagnes extrêmement acrobatique en fin de parcours, la 19ème étape de Marseille à Gap s’est résumée à 165 kilomètres de promenade et 40 d’une course rapide et intéressante menée par Baeyens, Diederich et Ockers.
Les Belges étaient désireux de gagner cette étape avant la grande montagne alpestre. Les Italiens, de leur côté, souhaitaient la victoire de Gino Bartali qui s’était déjà acquis 20 secondes de bonification en passant devant Geminiani et le peloton au sommet du col de Sagnes.

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Ce fut finalement le petit Baeyens qui parvint à se détacher avec la complicité de son coéquipier Ockers, à 14 kilomètres de Gap, pour terminer avec une minute et quelques poussières d’avance sur le peloton regroupé in-extremis. La seconde place revenait à l’inusable Gino vainqueur au sprint de Ockers et Robic. Un malin ce Gino, qui reprenait 50 secondes aux « grands » sans avoir fourni de gros efforts.
Les journalistes en particulier, ceux qui s’intéressent au Tour en général, ont envie de croire que la grande étape alpestre Gap-Briançon avec le franchissement des deux difficiles cols de Vars et Izoard, peut encore bouleverser le classement général et battre en brèche la suprématie d’Hugo Koblet.
Une petite histoire allait contribuer à la grande histoire du Tour de France : « Il faut bien reconnaître que le Tour de France, épreuve sportive difficile, comporte une part de représentation presque théâtrale. Ainsi, faire le Tour ne sert à rien et peut même être nuisible s’il ne sert pas aux coureurs à se faire connaître et, partant, à décrocher de fructueux contrats sur piste.
Donc, il faut se faire connaître.
Qui connaissez-vous, surtout dans ce Tour de France ? Bien sûr, Koblet, Geminiani, Lazaridès et Coppi. Et encore : Bartali, Bobet, Barbotin.
Et puis encore ? Et bien, avouez que vous connaissiez très bien Abdel Kader Zaaf. Sans doute pas à cause de sa place au classement général, dont on ne peut dire qu’elle soit brillante. Mais le coureur Nord-Africain a eu l’intelligence de comprendre que, dans ce métier inorganisé où le spectacle est payant, une bonne personnalité vaut mieux qu’une place moyenne, fût-elle honorable au classement.
Abdel Kader connut une certaine célébrité l’an dernier, dans l’étape Perpignan-Nîmes. Alors qu’il était échappé en compagnie de son coéquipier et ami Molinès et qu’il filait tout droit vers une victoire certaine, il eut la malchance d’absorber, sans en vérifier le contenu, un bidon que lui avait tendu un vigneron languedocien. Or, le bidon contenait un de ces vins de Corbières qui « pèse » facilement douze degrés. Il s’écroula au pied d’un arbre, puis se releva brusquement et prétendit repartir en direction de … Perpignan ! (c’est une version mais l’abus excessif d’amphétamines fut plus sûrement la cause de la défaillance ! ndlr).
La leçon a servi à Zaaf. Cette année, il est sobre comme un dromadaire. Il s’est établi en Belgique d’ailleurs où le vin est fort rare, on le sait.
Dans ce Tour 1951, il a prononcé quelques phrases qui suffisent à le faire entrer à jamais dans l’histoire de la « grande boucle ». Ainsi, lorsqu’il eût lancé l’attaque qui devait amener l’écroulement de Fausto Coppi, il se tourna vers Hugo Koblet et lui dit avec le plus grand calme : « Hugo, tu me laisses gagner l’étape, et moi, je te laisse gagner le Tour ! »
Il n’arrive pas souvent à Hugo de perdre son calme, mais cette fois, il en eut le souffle coupé. Le soir à l’arrivée, Zaaf avait été lâché et il était fort en colère. À peine descendu de machine, il prenait les journalistes à témoin : « Puisque c’est ainsi, à partir d’aujourd’hui, tous les jours je fais le massacre … » Et il fit comme il dit. Certes, lui-même termine chaque jour très loin. Mais il fut à l’origine de bien des attaques décisives.
Voulez-vous une bonne petite attaque bien meurtrière ? Demandez donc à Zaaf de vous préparer ça ! » … »
Voici donc comment le sympathique Zaaf éclaire sa lanterne rouge :
« Pauvre Coppi, c’est quand même vilain, ce que j’ai fait pour lui. En cassant la baraque, je ne croyais pas que les débris lui retomberaient sur le nez. »
« Je pensais à tout cela, le jour de repos de Montpellier. Je cherchais un moyen de prouver à Coppi que je ne lui en voulais pas, mais que j’en voulais seulement aux Italiens. Ils m’en voulaient aussi, eux, maintenant, presque autant que les tricolores, et, dès que je tentais de démarrer, ils venaient me dire : «. Mollo, mollo, tu es bien là, Zaaf, reste avec nous! » Et ils n’hésitaient pas à me retenir de force, par mon maillot, ou par les boyaux que l’on a toujours accrochés sur le dos. Je devais donc changer mes plans. Je compris que, si je ne pouvais pas me mettre d’accord avec une équipe, j’aurais peut-être plus de chance avec un homme. J’ai bien réfléchi et j’ai pensé que mon homme pouvait être Coppi. Il était, comme moi, parmi les malheureux qui avaient perdu tout espoir de gagner le Tour, mais, à nous deux, nous pouvions encore faire un « bon coup » et je favoriserais sa fugue, pour lui faire oublier ses malheurs!
Au départ de la grande étape des Alpes, je fis donc à Fausto Coppi la proposition suivante :
« Ils » ne vont pas vouloir attaquer avant la montagne, Vars et Izoard, tout cela leur fait peur, alors, sur le plat, moi, je pars à droite sur la route, je fais semblant de casser la baraque, ils viennent tous dans ma roue, et toi, pendant ce temps, tu pars à gauche… Je les amuse et ils ne te voient pas partir. Comme tu grimpes mieux que moi, tu peux prendre assez d’avance pour affronter les cols… Et, dans tes « cols », ils y regarderont à deux fois pour te mener la chasse. »
Coppi m’a paru un peu étonné. Il ne savait pas trop si je plaisantais… il a souri, ce qui pouvait signifier qu’il acceptait.
J’ai encore recommandé à Fausto : « Surtout, que tout cela reste entre nous, n’en parlez pas aux autres et à Binda, ils ne comprennent rien! » Quelqu’un avait cependant plus ou moins suivi notre conversation. J’avais remarqué que Buchonnet nous espionnait. Et mon plan n’était pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Car Buchonnet fut le seul à ne pas se laisser surprendre par notre attaque. Sur la route de Barcelonnette, je n’hésitai pas à passer aux actes. Je doublai Coppi dans le peloton et lui dis : « Attention, je pars… Moi à droite, toi à gauche… et rendez-vous plus loin, si possible. » Ah, évidemment, je n’étais pas au rendez-vous! Je n’ai retrouvé Coppi que le lendemain, car il est arrivé à Briançon avant moi. Il était à son hôtel depuis longtemps, lorsque j’ai franchi la ligne d’arrivée. Mais, que voulez-vous, j’avais franchi, avant, les cols des Alpes, que je ne connaissais pas. Et je suis content d’avoir vu ces montagnes, parce que c’est beau, mais c’est dur ! Ah, oui, pour les coureurs, c’est très dur ! Tout de même, je me sentais un peu vainqueur à Briançon, car mon plan avait réussi, il avait surpris tout le monde. Lorsque j’ai démarré, ils sont tombés sur moi et tombés dans le panneau du même coup. J’ai mis le frein, en sentant que tout le monde était dans ma roue, et, lorsque nous avons relevé le nez, Coppi n’était plus qu’un point noir à l’horizon. Il s’était envolé bien tranquillement, pendant que les autres tempêtaient après moi, et, seul, Buchonnet, qui avait entendu notre conversation, avait pris la bonne roue… celle de Coppi. Voyez, il faut avoir de la tête pour courir à vélo ! Et les « tricolores », les « Belges », et même les « Italiens », ils se sont laissés « rouler » comme des enfants par le brave Zaaf. Ils avaient tellement peur de mes folies, qu’ils ont préféré me surveiller, moi, la « lanterne rouge », et laisser s’échapper Coppi, qui est un grimpeur. Et ils viendront me dire qu’ils sont des tacticiens, ces gens-là! Bidot, Binda, Maès, vous appelez ces « gars-là » des « stratèges ». Ils sont comme les généraux, Ils savent surtout perdre les batailles. La preuve : Koblet. Il a gagné le Tour de France tout seul, et Coppi, ce n’est pas Binda qui l’a fait gagner à Briançon, mais c’est Zaaf ! Et, d’ailleurs, Binda, parait-il, en a sportivement convenu! »

Coppi et Buchonnet

Sur un démarrage impromptu du Nord-Africain dans la vallée de l’Ubaye, après Barcelonnette, Coppi s’en fut, accompagné de l’Auvergnat Roger Buchonnet, un coureur filiforme et très bon escaladeur.
Le sympathique Zaaf se donne sans doute un peu la part belle dans l’échappée du jour, d’ailleurs il rétrograda dès les premières pentes du col de Vars.

Castellania blog65

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C’est l’occasion d’admirer l’élégante chapelle du hameau du Mélézen. J’avais déjà vu, dans sa maison natale de Castellania, Fausto en action dans le même paysage lors de l’étape de légende Cuneo-Pinerolo du Giro 1949 qui empruntait les mêmes cols français. Cette étape est célèbre pour le récit que Dino Buzzati, l’auteur du Désert des Tartares, en fit*, ainsi que la phrase du radioreporter Mario Ferretti qui devint un leitmotiv lors de tous les exploits de Fausto : « Un uomo solo é al comando, la sua maglia è bianco-celeste, il suo nome è Fausto Coppi » (« Un homme seul est aux commandes, son maillot est blanc céleste, son nom est Fausto Coppi »).
Sans atteindre les mêmes accents d’épopée, l’étape fut limpide : Coppi passa en tête au sommet du col de Vars, lâcha Buchonnet dans l’interminable faux-plat rectiligne entre Arvieux et Brunissard, traversa en solitaire la Casse Déserte où une stèle lui rend hommage aujourd’hui (ainsi qu’à Louison Bobet) avant de plonger vers Briançon.
C’est en cette circonstance (et non en 1949 ou 1952 comme il est écrit parfois) que fut prise la merveilleuse photographie dont la belle revue Miroir du Cyclisme fit sa Une, dix ans plus tard, lors de la parution de son premier numéro mensuel.

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Les écarts à l’arrivée étaient édifiants : Buchonnet terminait second à 3’43’’, Hugo Koblet à 4’ 09’’, Gino Bartali à 7’ 36’’, Ockers et Lucien Lazaridès à 9’ 03’’, Geminiani à 11’ 39’’.
Cette fois, Jacques Goddet revient à plus de lucidité dans ses analyses et reconnaît la supériorité incontestable de Koblet dans son éditorial qu’il titre : « Coppi, vainqueur du jour, Koblet, vainqueur du Tour ».
« Alors que le peloton remontait la sinueuse vallée de l’Ubaye dans la paix superficielle qui cache le tumulte des cœurs au moment d’affronter la plus grande montagne, M. Zambrini –directeur de la Bianchi donc patron de Coppi- qui se trouvait dans ma voiture, me confia : « Fausto, bien qu’il ne soit pas fétichiste, a été très impressionné par une lettre qu’il a reçue d’une jeune fille, s’exprimant en un style charmant et avec une très grande élévation de pensée. Elle lui disait sa confiance en lui et, afin de lui rendre la foi, elle le pressait de prendre l’offensive dans cette étape, de passer seul en tête à l’Izoard. Et alors des nuages arrêteraient la marche des poursuivants.
Miracle ! Ces prédictions intuitives se sont réalisées à la lettre … à ce léger détail près que, toute la journée un ciel immaculé a tendu sa limpide tulle de fond derrière les cimes cisaillées du massif du Pelvoux et de toutes les Alpes environnantes. Et que, à la suite de Fausto retrouvé, splendide éclaireur du Tour de Barcelonnette à Briançon, tout le monde put continuer le course sans avoir eu à redouter l’intervention d’un moindre nuage, un certain Hugo Koblet en particulier, ce qui était justice.

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Coppi1951-07-27+-+Miroir+Sprint+-+101951-07-27+-+But+Club+-+307+-+09ABartali dans Izoard

Retenons de cette anecdote que le coureur du Tour se trouve généralement en déficience du point de vue psychique et qu’il réagit favorablement à toute sollicitation suggestive. La petite lettre sentimentale remarquée par des milliers d’encouragements un peu frustres a fait germer son intention. Tout s’en est suivi ! Le démarrage, 60 kilomètres après le départ, cette expédition qui ressemblait plus à la précaution prise par un second plan avant l’attaque des cols qu’à une échappée royale, le retour progressif de la confiance chez cet être sensitif si durement choqué depuis un an et demi et, avec au retour du moral du champion, le retour miraculeux des forces, la reconstitution de la classe.
Oui, après une poursuite à sensation entre Koblet volant vers son triomphe définitif dans le Tour, et Coppi, la victoire d’étape de Fausto ne puisse influencer d’aucune manière l’épreuve qui s’achève, cela va de soi. Mais elle représente un événement capital pour le sport cycliste : elle rétablit l’incomparable champion dans sa personnalité vraie, elle lui redonne le goût de son art, elle dirige son avenir vers ce qui est, nous pouvons l’affirmer, son objectif principal : le Tour 1952.
Je sais que le service de ventes de ce journal ne sera pas content si je vous le dis tout cru. Mais il est impossible de vous dissimuler que Hugo Koblet, sujet suisse, habitant Zurich et montant les cycles français La Perle-Hutchinson, a pratiquement gagné le Tour de France, son premier, grâce à une étape au cours de laquelle, exceptée la fugue inspirée de Coppi, il a tout décidé, tout conduit, tout réussi … »
Le loyal Hugo félicita Fausto, d’ailleurs, magnanime, il ne s’était pas opposé au baroud d’honneur du campionissimo et se réjouit de sa propre crevaison dans la descente vers Briançon qui lui a évité le cas de conscience de revenir sur lui, « la plus belle crevaison de ma carrière ».

Une Equipe Briançon1951+-+BUT+et+CLUB+-+Le+TOUR+-+56Marinelle chute Izoardcrevaison Geminiani

La 21ème étape mène les 71 coureurs de Briançon à Aix-les-Bains en passant par le col du Lautaret au sommet duquel est disputée la prime du souvenir Henri Desgrange, et surtout en fin de parcours, la trilogie du massif de la Chartreuse, les cols de Porte, Cucheron et Granier.

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« Le Lautaret allongeait ses méandres entre des pics majestueux recouverts de neige. L’air était si frais qu’on frissonnait dans le peloton. « Il ne manquait plus que ça » grimaça Louison Bobet dont la pâleur avait alerté les journalistes au départ de Briançon. « Que se passe-t-il Louison ? » Et Louison avait exposé ses nouveaux malheurs : une intoxication alimentaire probablement due à un poisson, une nuit blanche consacrée aux soins, et le matin, après s’être enfin assoupi un peu, veillé par l’excellent Le Bert qui ne l’avait pas quitté, le réveil douloureux des lendemains d’indigestion : la bouche pâteuse, pas de forces, mal au ventre ! « C’est affreux, croyez-moi, quand on vous dit de vous lever, dans ces conditions, alors qu’on eût aimé rester allongé entre les draps, avec une bonne boisson chaude. » Mais Jean Bidot ne l’entendit pas de cette oreille. Il se fût rendu odieux à Bobet plutôt que de renoncer à l’embarquer dans cette galère. Et le champion de France se rendit aux raisons de son mentor. Et le froid de la montagne n’était pas fait pour durcir sa volonté…

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En bonne position en tête de la troupe bariolée, Jean Robic scrutait l’horizon : c’était elle ; Madame Robic, venue la veille l’encourager, accompagnée de Mme Brulé et d’André Brulé, grand ami de « Biquet ». Au passage, Mme Robic eut le cri d’une admiratrice parmi tant d’autres : « Vas-y Jeannot !… » et André Leducq pronostiqua : « Ce sera aujourd’hui l’étape de Biquet ! »
Ce fut aussi celle de Bernard Gauthier, l’enfant de la région, et de Bernardo Ruiz, un hidalgo égaré sur les routes de France à cheval sur une bicyclette, alors qu’avec son teint pain d’épice, ses petits favoris noirs, et ses yeux étincelants, on l’eût plus volontiers imaginé enfourchant une rosse, la pique à la main, dans une arène ruisselante de soleil.
Sans Ruiz qu’il a maudit, Robic eût apporté à sa femme le bouquet de la victoire. « Je suis peut-être parti trop tard, reconnut-il la ligne d’arrivée franchie, mais ce n’est pas si facile d’échapper à la surveillance de Koblet, Bartali et Geminiani. Si encore j’avais pu les gêner au classement général, mais au point où j’en suis ? »
C’était assez émouvant d’entendre Robic s’exprimer sans passion. Il devenait un tout autre homme. « On nous l’a changé » admit Gaston Bénac qui s’était enthousiasmé à son retour fulgurant du col du Granier.
Dans Aix-les-Bains, on allait croiser sans arrêt des voitures immatriculées en Suisse dont les occupants n’avaient qu’un nom à la bouche : Koblet. À son apparition, ce fut du délire : Ko-blet … Ko-blet … Et « l’Homme en jaune » qui avait pris soin, comme tous les jours, de s’essuyer le visage et de se recoiffer avant la fin de l’étape, distribua à la ronde de grands signes de tête, des gestes de la main, des sourires de jeune premier.
« À Genève, ce sera de la folie », prédit Alex Burtin son directeur sportif. »
La veille, le quotidien régional, le Courrier de Genève, annonçait dans ses colonnes : « Le service de la CGTE sera renforcé et la police a pris des dispositions pour régler la circulation ». Qu’arrive-t-il donc à la bonne vieille Compagnie Genevoise des Tramways Électriques ?
« Genève connut un raz-de-marée. On se piétina dans le stade, on se bouscula dans les rues, on s’empila dans les hôtels. De mémoire de Genevois, on n’avait été témoin de pareille cohue dans la cité. C’était tour de même autre chose avec la Société des Nations. On ne se fut pas permis d’interpeller Aristide Briand ou Stresemann … Leur présence inspirait du respect, de la déférence, de l’ordre, tandis que que le Tour …
Dès la frontière, on avait senti le « climat ». C’était chaud. Les acteurs qui pénètrent sur la scène au lever du rideau s’y trompent rarement : ils « sentent » leur public. À leur retour en coulisse, le mot d’ordre est donné : « Attention, dur à dégeler », ou : « Ça va gazer »…
Vendredi, à deux jours de l’arrivée du Tour à Paris, c’était déjà l’apothéose. Une « dernière » avec tout ce qu’elle comporte de faste, d’invités, d’honneur, d’élégance de jeu et de fantaisie dans l’action. Une seule grande vedette qui tient la scène, du début à la fin, une vedette dont les tirades laissent le spectateur sous le charme : Hugo Koblet. Soixante musiciens, mais un Toscanini : Hugo Koblet. Pas d’habits noirs, un maillot jaune ; pas de baguette magique, une bicyclette ; un décor naturel la Savoie ; pas de religion du silence, mais celle de l’enthousiasme ; et des cuivres, des tambours, des cymbales, une explosion wagnérienne !
Que ceux qui n’ont pas connu l’entrée de Koblet à Genève ne nous jettent pas la pierre. De la « folie », c’était le mot de Burtin. Mais la folie n’a pas en elle, cette intense ferveur de la masse, elle n’a pas davantage cet amour dépouillé du prochain : de la frénésie, pas d’admiration. Genève, c’était mieux que de la folie : c’était par les cris, les sourires, la liesse populaire, l’expression de la reconnaissance …
Koblet n’avait rien négligé pour satisfaire son prochain suisse. Bondissant à la poursuite de Gino Bartali dès la sortie d’Aix-les-Bains, il l’avait rejoint, terrassé après un corps-à-corps farouche ; puis il avait absorbé Bernardo Ruiz sidéré de se voir tendre un bidon d’eau fraîche par ce météore disparu dans la poussière avant qu’il ne l’ait remercié, et aux portes de Genève, c’était au tour de Geminiani d’être atteint, devancé, dominé.

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Quand il eut franchi la ligne d’arrivée, le stade, qui n’était qu’un immense murmure, se tut dans l’attente du miracle : le temps, quel était le temps de Koblet ?
« Deux heures, trente-neuf minutes, quarante-cinq secondes … »
Les secondes se perdirent dans les applaudissements. Trente-neuf minutes … Decock tenait la tête, jusque-là, avec quarante-quatre minutes …

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« Ko-blet, Ko-blet, Ko-blet … »
Il était perdu au sein d’une nuée de journalistes, de photographes, de personnalités, et il collait des baisers sonores sur les joues d’une miss hypocritement rougissante.
« C’est la fin du Tour ? » s’enquit candidement le chansonnier Jacques Grello. C’était tout comme.
Geminiani, totalement « cuit » -ce fut son terme- en était pénétré, de son côté : « Maintenant, nous n’avons plus qu’à rentrer à la maison : ce n’est plus un coureur cycliste, c’est un monstre ! »
Geminiani avait perdu la bagatelle de douze minutes en cent kilomètres. « De quoi vous dégoûter à jamais de la profession ! »… »
Deux tricolores Apo Lazaridès et Raoul Rémy, arrivés hors des délais de 15%, étaient éliminés. Les commissaires restèrent inflexibles. Hugo parut peiné : « C’est bien dommage, ils étaient très gentils tous les deux. Mais alors, c’est peut-être de ma faute, j’ai dû rouler trop vite … » !

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Jacques Goddet titra son éditorial : « L’embrasement » :
« On attendait un peu un récital. On pensait bien que le chevaleresque Koblet tiendrait à porter à ses compatriotes un maillot de soleil ; à verser dans les eaux du grand lac tranquille l’inépuisable torrent de ses forces. On ne croyait pas que sa supériorité éclaterait aussi complètement et qu’il ferait de sa victoire, déjà fortement établie, un triomphe aussi éclatant.
Il a, entre Aix-les-Bains et Genève, organisé une zone de séparation entre lui et tous les autres coursiers du Tour 1951. Jusqu’ici, il régnait, maintenant son étonnante performance l’a placé dans un monde à part. Des exploits pareils n’ont pas d’histoire.
Il partit vite, continua vite, termina encore plus vite. Il fut le premier du début à la fin ; il augmenta son avance avec une constance impitoyable. À deux jours de la fin, sans égard, mais avec naturel, il corrigeait le classement général à son idée… »

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23ème étape, par un très beau temps et un ciel bleu, les 66 coureurs rescapés quittent Genève et la Suisse pour se rendre, de l’autre côté de la frontière, au départ réel de Ferney-Voltaire, en l’absence du seigneur du lieu .. ; et pour cause !

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Peu après, Gino Bartali franchit en tête le col de la Faucille, dernière ascension répertoriée. Pour un point, Geminiani assure son succès final au Grand Prix de la Montagne Saint-Raphaël-Quinquina … priez pour lui !
La course s’effectue à un train de sénateur et le peloton groupé comptera jusqu’à 40 minutes de retard sur l’horaire. Les vedettes autorisent juste, à partir du 91ème km, une échappée de 10 hommes bientôt réduite à 9 de par le fait que l’Espagnol Langarica doive s’arrêter pour attendre son leader Bernardo Ruiz. La composition du groupe : Teisseire (France), Walkowiak (Ouest – Sud-Ouest), Mirando, Deledda et Brambilla (3 coureurs de l’Est – Sud-Est), les Belges Rosseel et Derijcke ainsi que Mayen et Zaaf, tous 2 de l’équipe d’Afrique du Nord et classés respectivement avant-dernier et dernier du classement général.

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La victoire se dispute entre ces 9 coureurs sur la piste en cendrée de Dijon. Le Belge Germain Derijcke l’emporte facilement et reçoit sur la ligne d’arrivée les félicitation du chanoine Kir, député-maire de la ville, qui donna son nom à un célèbre cocktail. Ce jeune Flamand accrochera, par la suite, à son palmarès, les quatre plus belles classiques de printemps, Paris-Roubaix 1953, Milan-San Remo 1955, Liège-Bastogne-Liège 1957 et Tour des Flandres 1958.

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Dimanche 29 juillet 1951, c’est la dernière étape, longue de 322 kilomètres, qui mène les 66 rescapés de Dijon à Paris. Même si Jean Robic avait conquis le maillot jaune dans l’ultime étape du Tour 1947, comme souvent, le peloton adopte un train paisible et 85 kilomètres seulement sont parcourus lors des trois premières heures.

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Je l’ai tant feuilleté qu’il a beaucoup souffert !

C’est le moment choisi par les photographes pour réunir sur leurs clichés les principaux protagonistes du Tour de France autour du maillot jaune.
Les premières attaques fusent vers le ravitaillement de Nangis (km 244) ; Au 294ème kilomètre, Fiorenzo Magni s’enfuit et le tricolore Adolphe Deledda saute dans sa roue. Second la veille, Deledda choisit de fournir le minimum d’efforts en refusant les relais. Tactique payante puisqu’il l’emporte facilement au sprint sur la piste du Parc des Princes comble pour acclamer Hugo Koblet qui a survolé l’épreuve.

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Koblet le bouquet1951-07-30+-+Miroir+Sprint+-+268+-+12

Challenge par équipes

« Princes de la route bronzés par l’aventure, que saluent, admiratifs, tous ceux qui, depuis la « Chanson de Roland » et les romans de la « Table Ronde », aiment les épopées chevaleresques et les exploits surhumains.
Et quel charmant prince que le vainqueur de cette année ! Blond comme son maillot, beau comme Jason ramenant la Toison d’Or, courtois comme Renaud saluant Armide (héros d’une tragédie en alexandrins de Jean Cocteau, ndlr),, ayant rejeté son armure, ce bagage de pneumatiques qui ligotaient ses épaules, et le torse ceint désormais d’une simple écharpe de soie frissonnante et légère. »
Gaston Bénac met l’accent sur l’esprit offensif du champion suisse qui a défendu son maillot en attaquant et en s’envolant.
« Le trait essentiel du Tour qui vient de se terminer aura été la victoire écrasante d’un homme isolé, ou presque, faisant à peu près ce qu’il voulait, répondant à toutes les attaques, s’employant lorsque tel était son vouloir. Le mot « dominateur » n’est pas trop fort pour exprimer le sentiment qu’on éprouvait en voyant ce grand garçon jongler littéralement avec ses adversaires, leur imposer sa loi.
Je crois bien n’avoir jamais vu s’étaler, tout au long des précédents Tours de France (tout au moins dès que la véritable action fut engagée) une telle supériorité, et, cela sur tous les terrains. Hugo Koblet aura donc prouvé que le Tour de France peut être gagné sans le concours d’une équipe, par le seul épanouissement de qualités individuelles exceptionnelles. Il devait être encerclé, harcelé, taillé en pièces par l’esprit d’équipe des tricolores. Or, c’est lui qui lâcha ses attaques et qui, sans changer le rythme de son action, s’envola quand il voulut. Il s’évada lorsque les circonstances l’imposèrent, comme le fait l’écureuil, chassé par une meute, sautant de branche en branche et disparaissant dans les sommets.
Et, aujourd’hui, alors que le bruit des acclamations s’est apaisé, la question suivante se pose : qu’eût-il fallu pour battre Hugo Koblet dans le Tour de France qui vient de se terminer ?
Tout d’abord un Fausto Coppi aussi fort qu’il y a deux ans. Car, le Coppi, atteint moralement au départ, malade par la suite, que nous vîmes cette année, n’était plus le grand Coppi. Ensuite, un Bobet aussi fort qu’il l’était au départ du Tour, sans son indisposition. Également, un Geminiani plus sage, dispensant moins ses efforts, un Lucien Lazaridès plus chanceux dans les Alpes, enfin un Bartali plus jeune et un Kubler venant au Tour en aussi grande forme que l’an dernier.
Mais ils n’étaient pas là, ou, plutôt, à l’heure H lorsqu’il s’agissait de conclure par quelques coups de pédale victorieux. Pour aucun des Grands, l’attentisme du premier tiers de la course n’a payé.
Si Koblet laisse ses rivaux loin derrière lui, il faut reconnaître que notre bouillant Geminiani a l’âme d’un futur vainqueur. Il gravit, un à un, les échelons et peut-être 1952 sera pour lui l’année faste. Car on n’a pas toujours, pour vous barrer la route, un sujet exceptionnel, un véritable phénomène du cyclisme, devant soi.
Lucien Lazaridès a fait un magnifique apprentissage du métier de « presque » leader. Barbotin sera un des favoris du prochain Tour, et le petit Bauvin a marqué sa place, une place de choix, dans la future équipe de France qui devra être sérieusement rajeunie… »

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René de Latour, pour brosser le portrait du vainqueur du Tour, choisit l’angle du « champion gentleman » :
« Tout d’abord, lorsqu’on le voit, on songe immédiatement à un jeune lord anglais, frais émoulu d’Eton. Avec le haut de forme classique et la jaquette traditionnelle, la gentry britannique le reconnaîtrait à coup sûr pour un des siens.
Et comme par ailleurs, il parle un anglais presque impeccable … Mais il est suisse et en est fier, comme il est fier de sa belle ville de Zurich propre comme un sou neuf et pimpante comme une jeune mariée.
Quel magnifique hasard a fait de ce garçon, assurément né pour pédaler, un coureur cycliste à la classe folle et à l’élégance indiscutable…
… Une élégance innée l’enveloppe des pieds à la tête. Le maillot jaune le moule comme s’il avait été fait à sa stricte mesure. Il tient à cette netteté de ligne au point de perdre en pleine échappée (nous l’avons vu sur la route d’Agen) de précieuses secondes à tirer tous les cinq cents mètres sur son cuissard de soie qui faisait un pli peu seyant et qui eût sans doute été visible sur les gros plans dont les photographes le mitraillaient pendant sa fugue.
Yeux fermés, on peut le suivre à la trace sur la route tant il sent bon l’eau de Cologne de qualité. Et s’il devait se débarrasser de quoi que ce soit pour s’alléger avant un sprint ou pour grimper un col, ce serait n’importe quoi mais surtout pas son peigne, ni la petite éponge de caoutchouc qui lui sert à se faire une beauté entre la ligne d’arrivée et le moment où les photographes s’emparent de lui.
Pourtant il n’est pas cabot, ni pédant, ni prétentieux… Il est seulement charmant, discret, bien élevé. Et s’il tient à soigner son aspect, c’est parce qu’il pense bien servir le cyclisme en donnant à la foule l’image d’un garçon correct et jamais dépenaillé. Il sourit volontiers aux femmes et son autographe qu’il ne refuse jamais, s’accompagne bien souvent d’un bref compliment.
Lorsqu’il pédale, les compétences essaient en vain de trouver dans son style la faille, le minuscule défaut qui permettrait de dire : « Il est comme ceci ou comme cela, oui mais… » Pour Koblet, il n’y a pas de mais.
Lorsqu’il roule au train au sein d’un peloton, il est toujours placé là où il faut pour parer à l’attaque de l’adversaire. Son harmonie attire l’œil. Il est là comme un échantillon presque unique de la perfection du style.
Monte-t-il une côte qui fait se courber les dos et tirer les langues ? Il suit sans un déhanchement, le buste droit, les avant-bras reposés et non crispés pour une traction venant au secours des reins trop faibles. On jurerait qu’il accompagne ses pédales plutôt qu’il ne les pousse.
Enfin, dans l’effort solitaire du « contre la montre », le suiveur ne se lasse pas du spectacle qu’il offre tandis qu’il fonce, ne quittant la route du regard, droit devant lui, que pour jeter un bref coup d’œil sur son chrono au passage des bornes kilométriques. Inutile de lui dire à combien il roule : il le sait.
Chez lui, dans son pays où le cyclisme est roi, il a déjà presque fait passer au second plan la popularité de Ferdi Kubler, l’homme qui se déchaîne le plus à vélo. Lorsqu’on lui parle de ce dernier, il n’a jamais un mot pour le diminuer : « C’est un beau champion. J’aimerais avoir autant d’énergie dans mon corps tout entier qu’il en a dans son petit doigt ».
Mais à quoi servirait l’énergie à Hugo Koblet, sinon à le rendre laid. Et comme il ne veut pédaler qu’en beauté !... »
Au lendemain du Tour de France 1951, Hugo se rendit aux usines « La Perle » à Saint-Maur-des-Fossés -les cycles qui l’équipent-, en rendant hommage à ceux qui ont participé dans l’ombre mais de manière efficace à sa grande victoire. Il y vint en compagnie du patron des Cycles, Maurice Guyot, depuis longtemps conquis par la gentillesse, la correction, la classe de l’homme, de son champion qui, dans les moindres détails, sait servir sa marque. Ainsi, interviewé après un Critérium des As, ne l’entendit-on pas affirmer : « Je dois aussi remercier ma belle bicyclette La Perle.

Publicité La Perle

Koblet se conduit en véritable ambassadeur de sa marque. Durant les tournées d’après Tour de France, il repérait dans les villes et villages les panneaux publicitaires « La Perle » et entrait dans le magasin de cycles, serrait la main du marchand de vélos, signait les photos qu’on lui réclamait et repartait heureux. Heureux d’avoir si bien servi sa marque. Un comportement à l’opposé de celui du « miraculé Wim Van Est et sa Pontiac, la marque de sa montre.
En cette saison 1951, Koblet gagna encore magistralement le Critérium des As et le Grand Prix des Nations, 140 kilomètres contre la montre, laissant Fausto Coppi à 1 minute et 42 secondes. Il fut aussi un remarquable pistard vainqueur de nombreux 6 Jours et américaines avec son compatriote Armin Von Büren.

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J’ai vu, de mes yeux vu, courir le bel Hugo. Deux fois ! C’était en 1954 ! D’abord, le dimanche 11 juillet, à l’occasion d’une demi-étape du Tour de France disputée contre la montre par équipes sur deux tours du circuit de Rouen-les-Essarts, en lever de rideau du Grand Prix automobile remporté par Maurice Trintignant, l’oncle de Jean-Louis. Avec ses coéquipiers de l’équipe de Suisse, tous vêtus de l’éclatant maillot rouge à croix blanche (qu’ils étaient beaux les maillots de cette époque !), ils remportèrent l’étape et accomplirent un tour d’honneur du circuit dans une 203 blanche Peugeot.

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L’autre fois, c’était en septembre autour de l’hippodrome de Longchamp, au bras de mon père « venu, gai et content, voir et complimenter tous les As du vélo … parmi lesquels apparaissait mon idole Jacques Anquetil.
Haut comme trois pommes normandes, j’étais ébloui par Hugo par tout ce que je lisais sur lui, sans parfois bien comprendre, et que j’ai essayé de restituer ici dans mon âge de maturité. Conquis par la pureté de leur style, je n’en avais que pour les deux coureurs des cycles La Perle. Quel beau nom pour une bicyclette !
Jean Bobet, le frère de Louison, écrivit dans Les Cahiers de L’Équipe en 1961 : « Et puis Koblet vint… Alors, tout ce que le cyclisme comptait de plus solide, de plus efficace, de plus stylé dans les années 1950-51, apparut fragile, petit et gauche.
Il était si beau le bel Hugo. Il avait tout pour lui : l’élégance du prénom, l’élégance du geste, l’élégance de la parole. On a tout dit du pédaleur de charme, de ce coureur qui se souciait de son coup de peigne dans les difficultés et qui régnait sur les basses-cours des pelotons en gardant les mains aux cocottes. On a moins parlé de l’homme, sinon pour dire qu’il faisait tourner la tête aux femmes.
Et pourtant quel homme était Hugo Koblet ! Grand seigneur, il était le champion du fair-play
Hugo croula sous les dithyrambes, n’en jetez plus ! Trop peut-être ?
En 1956, Yvan Audouard, homme de lettres et conteur au délicieux accent provençal, écrivit un article satirique sur les journalistes du Tour de France, intitulé Le Tour change le goût du café :
« Pendant le Tour de France, le café-crème se boit salé. C’est René Buffet qui l’a écrit naguère :
« Margot ne va plus pleurer au mélodrame, mais sanglote chaque matin dans son café-crème en lisant la prose de Monsieur Goddet. »
Quelques favorisés le suivent, certains le regardent passer, mais la majorité se contente de le lire. Le Tour de France est avant tout un exercice de style et c’est à ce titre qu’il m’enchante.
Depuis que Monsieur Goddet a écrit : « Le peloton roule comme une larme au pli amer de l’estuaire de la Loire », on ne peut plus douter que le Tour de France ne prenne sa pleine signification qu’une fois imprimé. Rien ne ressemble autant à un kilomètre qu’un autre kilomètre quand il n’a pas son contenant de poésie et de café du commerce.
Deux écoles s’affrontent tout au long de son parcours : les poètes épiques et les petits farceurs.
Le genre épique a été créé en même temps que le Tour par Henri Desgrange, mais sa façon d’écrire n’est pas morte avec lui. Gaston Bénac et Jacques Goddet demeurent ses fils spirituels et appellent le Tour tantôt « un drame cornélien », tantôt « une tragédie eschylienne ».
Un journaliste qui n’avait pas la tête épique télégraphiait à son journal au soir d’une étape particulièrement morne : « Rien à signaler. »
Puis, la conscience professionnelle en repos, cet honnête garçon partit dîner. IL ne fut pas mis à la porte mais de justesse, car c’est précisément lorsqu’il ne se passe rien que les suiveurs se doivent de pousser le grand braquet des métaphores.
En 1951, Hugo Koblet gagna un Tour de France remarquablement insipide, mais que ses historiographes parvinrent à maintenir quasiment jusqu’au bout sur le plan de l’épopée. Les chroniqueurs se « sortirent les tripes » et Pierre About écrivit alors une phrase qui mérite de demeurer dans toutes les mémoires : « Il n’y a pas d’urée dans la sueur des dieux … »
Il s’agissait évidemment du grand Hugo, mais il n’est pas jusqu’au modeste Séraphin Biagioni, domestique de Fausto Coppi et leader inattendu de l’équipe italienne pendant quelques étapes qui n’ait eu sa part d’épopée. « Il pédale mieux depuis qu’il a brisé ses chaînes », écrivait Gaston Bénac, et René Dunan soulignait : « Qu’il avait changé son gilet de porteur d’eau pour le rôle de chien de berger. »
Parfois, sur un seul homme s’abattait un essaim compact de métaphores aventureuses. Un des plus gâtés fut le brave Jean-Marie Goasmat, homme d egrand âge et grand mérite, mais de fragile apparence musculaire. On l’appela d’abord « le farfadet », puis les années venant, il fut le « menhir qui pédale ». Le coup de grâce fut porté par Jean Quitard qui le nomma « le kroumir breton ».
Le Tour de France va vite et il ne faut pas s’étonner si les métaphores évoluent au fil des kilomètres. En moins de cinquante bornes, Hugo Koblet, le pédaleur de charme, fut comparé à une des Trois Grâces, à une nymphe, à un demi-dieu et subitement, aux approches de l’arrivée, il devint un aigle serré de près par une bande de chacals…(et même une mouette planant sur la mer démontée du Tour 1951, ndlr)

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Auguste Vermot, l’auteur de l’almanach, est de tous les comptes rendus. Il y prend une place de plus en plus envahissante. Le calembour, désormais, tempère l’épopée, et dans les étapes où il ne se passe rien, il meuble les temps morts.
Monsieur Goddet compte autant sur lui que sur le nouveau règlement pour renouveler l’atmosphère du Tour. Il paye lui-même de sa personne et c’est lui qui à dit d’Ockers qu’il était « du bois dont on fait les Flahutes. »
On lui doit aussi un à peu près de belle facture qui sauva une étape de l’ennui : « Tout est perdu for lini. »…
Les princes du calembour, Alexandre Breffort et Antoine Blondin, sont venus depuis quelque temps apporter un sang neuf à ce genre toujours vivace. Avec eux, on a découvert « qu’il n’était Peyresourde que celui qui ne veut pas entendre… »
J’ai bonne mine, moi qui, à travers trois billets, vous ai relaté un Tour de France d’anthologie.
Pierre Chany, le Michelet du cyclisme, l’homme aux 50 Tours de France, tempéra aussi les louanges concernant l’inoubliable échappée entre Brive et Agen :
« J’ai affirmé qu’il y eut exagération et que les choses ne se sont pas déroulées comme on se plait à l’écrire aujourd’hui. Que Koblet ait réussi un exploit ce jour-là, je ne le conteste pas, c’était une échappée formidable. Mais qu’on ne me dise point, pour parfaire la légende, que tout le monde, derrière, était « au plancher » … En vérité, les Italiens n’ont pas roulé tout de suite. Voyant que les Italiens ne roulaient pas, Bobet en a gardé sous la pédale. Gem non plus n’a pas réagi sur le champ. Dites ! vous pensez vraiment que Koblet aurait pu tenir pendant cent-trente-cinq kilomètres si Coppi, Bartali, Magni, Bobet, Geminiani, Robic, Van Est, Brankart et Ockers s’étaient relayés derrière lui … Non, impossible !
Ce qui est exact, en revanche, c’est que le final, étalé sur deux heures, fut grandiose. Coppi, Bartali, Bobet et tous ceux que je viens de citer, de plus en plus excités par l’enjeu, se relayaient de plus en plus vite. Au même moment, mais deux minutes devant eux, Koblet avançait comme un métronome. Il ne perdait rien, il avançait ! J’étais en moto, j’allais d’un groupe à l’autre. Quelle bagarre ! Et quel athlète, il faisait ! … »
Styliste d’exception, Hugo Koblet mérite bien d’entrer au panthéon du cyclisme même si ca carrière, contrariée par de graves soucis de santé, fut éphémère. Sa mort prématurée, en 1964, dans un accident de voiture aux causes pas vraiment élucidées, participe à sa légende digne d’un James Dean.

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Le Tour de France 1951 est terminé, mais il en est un qui est décidé à casser la baraque dans les critériums d’après tour. C’est la lanterne rouge Abdel Kader Zaaf qui a fini à 4 heures 58 minutes et 18 secondes de Koblet :

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« Ils m’ont fait des misères… Ne croyez pas que cela va en rester là. J’ai cassé la baraque sur le Tour de France, mais ce n’est pas fini, je ferai des massacres sur tous les vélodromes. Bobet m’a dit l’autre jour : « Maintenant, mon petit Zaaf, nous sommes sur piste, le Tour de France est fini. Il faut être sage et ne pas attaquer à tort et à travers. »
— Tu vas voir si je ne vais pas attaquer, ai-je répondu à Bobet, pour moi, le Tour de France continue et puisque vous m’avez fait des misères, lorsque j’étais seul contre vous tous, eh bien maintenant venez-y. Je vous prendrai si je peux, un tour… deux tours… quatre tours Je veux faire un massacre tous les jours — comme à Montluçon, comme à Lyon…
Voilà ce que je lui al dit, moi, à Bobet, et il ne me fait pas peur.
D’ailleurs, il est fatigué. Moi je crois qu’il ferait mieux de se reposer. Tous les coureurs sont fatigués. Ils ont « décollé » avec ce Tour de France, mais moi, j’ai récupéré en 3 jours. J’avais a peine maigri d’une livre en 3 semaines, et maintenant je suis frais comme une tomate. Alors, je ne me laisserai pas intimider par leurs menaces. J’ai un vélo, c’est pour faire le coureur, et non pas pour jouer au facteur. Tous ces gens-là, qui sont profession¬nels, ils font des courses, mais quand ils sont sur la route, ils prennent le petit train tranquille, et on croirait qu’ils vont porter des lettres dans les fermes.
S’ils se contentaient de faire les facteurs et de laisser ceux qui veulent courir… faire les coureurs… mais non ! »

1951+-+BUT+et+CLUB+-+Le+TOUR+-+06Journaux Tour 1951

Pour décrire ces étapes de ce Tour de France 1951, j’ai puisé dans les magazines bihebdomadaires Miroir-Sprint et Miroir des Sports But&Club, dans le numéro spécial d’après Tour de France du Miroir des Sports, avec l’aide de Jean-Pierre Le Port pour combler mes manques, dans Miroir du Cyclisme n°52 de décembre 1964, dans « Hugo Koblet le pédaleur de charme » de Jean-Paul Ollivier (éditions Glénat), dans La fabuleuse Histoire du Tour de France de Pierre Chany et Thierry Cazeneuve (Minerva), dans Arriva Coppi de Pierre Chany (La Table Ronde), dans Entretiens de Christophe Penot avec Pierre Chany, l’homme aux 50 Tours de France (Christel)
Remerciements à tous ces écrivains journalistes, photographes et … coureurs qui, soixante-dix ans plus tard, me font toujours rêver.

Publié dans:Cyclisme |on 2 juillet, 2021 |Pas de commentaires »

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