Joyeux Noël 2020

Parvenu presqu’au terme d’une année pour le moins morose, j’ai envie d’apporter un sourire en ce qui est censée être la plus belle de ses nuits.
L’est-elle d’ailleurs encore dans l’inconscient des enfants en cette époque où, « grâce » aux médias et réseaux sociaux, nous savons tout dans l’instant, même ce qu’on ne devrait pas savoir, et même ce qui n’existe pas ? Les Noëls d’aujourd’hui possèdent-ils encore la saveur, la fraîcheur et l’innocence de ceux de mon enfance ? Vaste question mais j’en doute !
En tout cas, il en est un qui mettait déjà les pieds dans le plat en ce temps-là, c’était le chansonnier Jacques Grello. Les lecteurs de ma génération se souviennent peut-être de ce petit bonhomme binoclard, à l’œil cependant malicieux et l’esprit mordant.
Au milieu des années 1950, il animait, sur l’unique chaîne de télévision en noir et blanc, en compagnie de ses compères Robert Rocca (son beau-frère !, Pierre-Jean Vaillard et Maurice Horgues la populaire Boîte à sel, une émission d’actualité satirique, épisodiquement censurée en raison de son ton corrosif. Elle disparut d’ailleurs sur fond de guerre d’Algérie.
Un peu acteur et comédien, il écrivait aussi des chansons souvent tendres et poétiques, ainsi j’eus déjà l’occasion de vous offrir son petit bijou Il fait beau interprété notamment par Les Frères Jacques, Guy Béart. Georges Brassens, à qui Jacques Grello offrit sa première guitare, la chantait aussi pour se distraire.

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Accessoirement, outre qu’il fut le beau-père de Jean Carmet, celui-ci ayant épousé sa fille Catherine, Jacques Grello, Gaëtan Greslot de son vrai nom, aimait beaucoup le cyclisme, « c’est peut-être un détail pour vous mais pour moi ça veut dire beaucoup », et durant de nombreuses années, il mêla son grain de sel dans un journal coorganisateur du Tour de France. C’est lui qui donna le surnom de « Pédaleur de charme » au champion suisse Hugo Koblet, j’aurai peut-être l’occasion de vous en parler l’été prochain.
L’impertinent chansonnier nous conta à sa façon la Nativité, « c’est pas qu’c’est une surprise » … lors d’une veillée comme autrefois, entouré de beaucoup plus de six ami(e)s, sans masques ni distanciation sociale.
Les plus anciens reconnaîtront notamment Michel Lancelot (chemise à carreaux juste à côté de lui) l’animateur de Campus la mythique émission d’Europe n°1, Georges Brassens, Guy Béart, les écrivains Jean-Pierre Chabrol et René Fallet.

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« Voici la nuit promise
Depuis quatre mille ans
C’est pas qu’c'est une surprise
Quand même on est content
Accordez vos musettes
Il va naître un enfant
Un doux sauveur bien chouette
On en parl’ra longtemps
Un petit peu anarchiste
Un petit peu MRP*
Bon Dieu gentil et triste
Qui va tout arranger
La terre et les étoiles
Et les anges au milieu
Qui font du vol à voile
Tout le monde est heureux
Le créateur oublie
D’prendre son air officiel
Il sent comme une envie
D’inventer l’père Noël
La vierge se sent lasse
Qu’il vienne l’enfançon
Quatre mille ans ça passe
Mais neuf mois c’est très long
Joseph a l’air andouille
De pères embarrassés
Il est là qui glandouille
Il sait pas où se poser
Il sent bien qu’on le cravate
Dans cette histoire d’enfant
Il a loupé le plus bath
Il est pas très content
Mais il est beau et tendre
On lui a dit Mon gars
Cherche pas à comprendre
Alors il cherche pas
Les harpes du silence
Résonnent doucement
Dans l’univers immense
On écoute on l’attend
De la maison de planches
Un triste envol aux cieux
Alors Joseph se penche
Sur l’enfant merveilleux
Mais ses yeux s’écarquillent
Il crie Ah! Mon Dieu
Le petit c’est une fille
La passion n’aura pas lieu »

*MRP : Mouvement Républicain Populaire, parti politique chrétien-démocrate sous la IVe République

Vous me rétorquerez peut-être que cette démystification est une vue de l’esprit malin du chansonnier.
Alors, je fais appel à un autre « conteur », sérieux celui-là (!) puisqu’il s’agit du regretté Michel Serres, éminent philosophe et historien des sciences, membre de l’Académie française, à l’œil malicieux aussi.
Pour évoquer cette question mystérieuse de la Nativité, il se référa aux Évangiles de l’enfance, plus précisément aux deux premiers chapitres de l’Évangile selon Luc où sont racontées la conception, la naissance et l’enfance de Jésus de Nazareth.
« Depuis le 1er siècle après Jésus-Christ, le modèle familial, c’est celui de l’Eglise, c’est la Sainte Famille. Mais, examinons la Sainte Famille. Dans la Sainte Famille, le père n’est pas le père : Joseph n’est pas le père de Jésus, le fils n’est pas le fils : Jésus est le fils de Dieu, pas de Joseph. Joseph, lui, n’a jamais fait l’amour avec sa femme.
Quant à la mère, forcément, on ne peut pas faire qu’elle ne soit pas la mère naturelle, mais on y ajoute quelque chose qui est décisif, c’est qu’elle est vierge.
La Sainte Famille, c’est ce que Levi-Strauss appellerait la structure élémentaire de la parenté. Une structure qui rompt complètement avec la généalogie antique, basée jusque-là sur la filiation : la filiation naturelle, la reconnaissance de paternité et l’adoption. Dans la Sainte Famille, on fait l’impasse tout à la fois sur la filiation naturelle et sur la reconnaissance pour ne garder que l’adoption.
L’Eglise, donc, depuis l’Evangile selon Saint Luc, pose comme modèle de la famille une structure élémentaire fondée sur l’adoption : il ne s’agit plus d’enfanter mais de se choisir. À tel point que nous ne sommes parents, vous ne serez jamais parents, père et mère, que si vous dites à votre enfant « je t’ai choisi », « je t’adopte car je t’aime », « c’est toi que j’ai voulu ». Et réciproquement : l’enfant choisit aussi ses parents parce qu’il les aime. De sorte que pour moi, la position de l’Eglise sur ce sujet du mariage homosexuel est parfaitement mystérieuse : ce problème est réglé depuis près de 2000 ans. Je conseille à toute la hiérarchie catholique de relire l’Evangile selon Saint-Luc … ou de se convertir. »
Il est un autre iconoclaste, gilet jaune avant l’heure, qui manifesta son blues de Noël, c’est Allain (avec deux l comme les anges qu’il n’a pas souhaité rejoindre) Leprest :

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« Petit papa Noël
Quand tu descendras la poubelle
N’oublie pas de prendre le courrier
P’t'être que l’chômage est arrivé
Petit papa Noël
Ce soir, j’ai les boules de Noël
Couvertes de neige artificielle
J’ai froid tout au fond de la moëlle
Si ça continue, j’vais boire d’ l’anti-gel
Joyeux Noël
Joyeux Noël
Petit papa Noël
Tu sais, l’gamin s’est fait la paire
Je sais pas qui se fait la mère
Mais ramène une jeune fille au père
Petit papa Noël
Sur ma crèche il y a des scellés
Des guirlandes en fil barbelé
Pis des conneries à la télé
J’ai mis mes sabots au congélateur
La voix de Tino sur le répondeur
Joyeux Noël
Joyeux Noël
Petit papa Noël
J’ai pas envie d’aller au lit
Tout seul comme un vieux confetti
J’voudrais m’envoler comme E.T.
Je roule les épines dans l’papier cadeau
Joyeux Noël
Joyeux Noël »
(les paroles sont de Rémy Terrier et la musique de Claude Préchac)

Bon, j’arrête là, sinon mes cadeaux vont me passer sous le nez ! Souriez et joyeux Noël !

Publié dans : Almanach |le 24 décembre, 2020 |Pas de Commentaires »

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