Anne Sylvestre, une grande dame de la chanson française, s’en est allée …

Anne Sylvestre  couverture Télérama

Elle avait chanté :

« J’ai de bonnes nouvelles
Vole, l’hirondelle
J’ai de bonnes nouvelles
À vous donner de moi
Le temps s’est arrêté de moudre
Des chardons bleus, des grains de peur
On a pu se remettre à coudre
Tout l’éparpillement du cœur… »

Mauvaise nouvelle, Anne Sylvestre s’est tue le 30 novembre 2020 à l’âge de 86 ans.
Le comédien et humoriste Vincent Dedienne lui a rendu un hommage très personnel, délicat et tendre dans l’émission Quotidien :
« Anne. Nous sommes le premier matin de décembre. Le jour du premier chocolat. Avant que j’ai eu le temps d’ouvrir la petite fenêtre du calendrier, j’avais reçu deux textos : le premier de Philippe Delerm qui me disait : ‘Anne Sylvestre est morte’ ; le deuxième de la fromagerie Laurent Bouvet, qui dans un style moins lapidaire m’informait que la crème double de gruyère était arrivée ce matin avec les yaourts suisses, et qu’il fallait se dépêcher parce qu’il n’y en aurait pas pour tout le monde. Je ne sais pas vraiment quel effet ça m’a fait d’apprendre qu’il existait des yaourts suisses. J’imagine que c’est une bonne nouvelle… Pour les Suisses.
Je ne sais pas non plus quel effet ça m’a fait d’apprendre que tu étais morte. J’étais triste sur mon lit, les yeux ronds, la bouche ouverte, mais il me suffisait de penser à toi pour sourire.
Nous avons tellement de chance de t’avoir eu comme chanteuse, comme amie, comme idole et comme rempart à la bêtise et à la vulgarité. Nous avons tellement de chance de te connaître par cœur. Tellement de chance d’avoir toutes tes chansons pour nous consoler de tout. Nous avons eu tellement de chance en septembre 2019 de t’applaudir encore. Il y a des chagrins doubles, comme il y a de la crème double de gruyère. Il y a le chagrin du petit garçon qui pleure la voix de son enfance, la voix de la dame qui chante et qui en chantant fait le jour dans toute la maison. Et il y a le chagrin de l’adulte, du chagrin du garçon de 30 ans qui perd sa chanteuse préférée, sa copine ronchonne qui était comme un bouquet de roses et de chardons. Mais il ne faut pas trop pleurer, il faut regarder la Terre et y voir tout le bien que tu y as fait. Ta vie est un triomphe, et ce matin, je t’embrasse, et je t’applaudis encore. »
Anne était la sœur aînée de la romancière Marie Chaix, auteure de Les Lauriers du lac de Constance, une biographie romancée de leur père collaborationniste notoire durant l’Occupation.
Elles avaient honte du passé de leur père qu’elles aimaient pourtant, et qui les aimait. Anne avait exprimé sa souffrance dans Roméo et Judith :

« … Oh Tu ne comprends pas, Roméo
J’ai la tristesse sous la peau
Le sang de mon peuple s’indigne
Et je ne peux pas oublier
Que tu descends en droite ligne
De ceux qui l’ont persécuté
Mon amour me semble parjure
Et je sens bien que la blessure
Ne guérira pas de sitôt
Pardon si je te semble dure
Je ne pourrai pas, Roméo

Cette peine que tu abrites
Je la partage tant, Judith
J’ai souffert du mauvais côté
Dans mon enfance dévastée
Mais dois-je me sentir coupable
Et ce qui fut impardonnable
Et que je ne pardonne pas »

Anne-Marie Beugras, ce n’était pas tellement un nom d’artiste …

« Si vous le savez comment je m’appelle
Vous me le direz, vous me le direz
Si vous le savez comment je m’appelle
Vous me le direz, je l’ai oublié
Vous me le direz, je l’ai oublié

Quand j’étais petite et que j’étais belle
On m’enrubannait de ces noms jolis
On m’appelait fleur sucre ou bien dentelle
J’étais le soleil et j’étais la pluie
Quand je fus plus grande hélas à l’école
J’étais la couleur de mon tablier
On m’appelait garce on m’appelait folle
J’étais quelques notes dans un cahier … »

Elle aurait pu nous dire qu’elle avait feuilleté le calendrier et, en désespoir de cause, s’être résignée au dernier saint de l’année.
En fait, en classe de cinquième chez les Dominicaines, elle eut une professeure de français qui faisait chanter à ses élèves Silvestrig (« Le petit Sylvestre »), une chanson bretonne très populaire depuis sa parution dans le Barzaz Breiz de Théodore Hersart de La Villemarqué.
C’est ainsi que bien plus tard, dès ses débuts sur une scène, elle se présenta : « Je suis Anne Sylvestre, chanteuse de variété, fière de l’être ».
Une de ses toutes premières chansons Porteuse d’eau traduit son goût pour la terre et la nature.

« … Je suis taillée dedans ce bois
Qui emmanche les bêches
Celui duquel on fait les croix
Parfois aussi les flèches
J’ai les semailles au fond de moi
Et les vendanges au bout des doigts
Et dans ma voix
Le chant des herbes sèches

Ma seule chaîne est celle d’un puits
J’ai l’âge des fontaines
L’humeur du temps qui change et fuit
La patience des graines
Quatre saisons filant sans bruit
Le jour et puis un jour la nuit
La mort et puis
Que la terre me prenne… »

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Pour évoquer le temps de ses débuts, j’ai sollicité mon amie Renée Bonneau, ancienne professeure agrégée de Lettres classiques et auteure de passionnants « pol’arts » mêlant intrigue policière et histoire de l’art* :
« J’ai fait sa connaissance quand elle est venue retrouver à l’Ecole Normale Supérieure boulevard Jourdan (à l’époque, seuls les garçons avaient droit à la rue d’ULM), une amie commune de la khâgne du lycée Fénelon. C’était en 1955-1956. Elles avaient suivi ensemble, après l’hypokhâgne, un stage de voile aux Glénans.
Elle avait renoncé à continuer après cette année d’hypokhâgne dont le régime assez strict devait lui déplaire, et choisi la voie de la chanson. Elle évoque un épisode de cette année dans une page de son livre Coquelicots et autres mots que j’aime, et ses rapports difficiles avec notre professeur de philosophie, Dinah Dreyfus, divorcée de Levy-Strauss, et qui nous fascinait.
Anne nous a fait; dans ma « thurne » bénéficier de ses premières créations en s’accompagnant sur ma guitare. Je me souviens d’une épatante chanson de marin qu’elle n’a, à ma connaissance, jamais sortie.
Je ne l’ai revue que trois ans plus tard, l’ayant invitée à déjeuner avec notre amie commune. Elle nous racontait la galère des premiers temps, deux ou trois cabarets dans la soirée, devant un public bruyant, mangeant ou buvant, à peine attentif. Et ses retours nocturnes à Saint Michel-sur-Orge (je crois) retrouver sa famille car elle était mariée et avait un enfant.
Puis je l’ai revue, bien plus tard lorsqu’elle se produisait dans les salles de la région, où nous allions mon amie et moi la saluer à la fin du spectacle, sans songer à reprendre avec elle des liens qui ne lui auraient rien apporté »
Anne ne m’en voudra plus que je dise qu’elle échoua à son certificat de licence littéraire : le sujet était un texte d’Apollinaire qu’elle appréciait particulièrement, le professeur correcteur beaucoup moins.
Renée me grondera que je vous dise, qu’à la même époque, elle aussi écrivait des chansons qui lui valurent de chanter à l’émission de Michèle Arnaud et au cabaret Milord l’Arsouille.
Destins croisés, la vie est bien faite parfois, chacune s’épanouit dans sa passion première, Anne dans la chanson, Renée dans l’enseignement.

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Anne rêva souvent sur les quais de Seine au lieu de fréquenter la Sorbonne et se produisit pour la première fois, en novembre 1957, non loin de là, sur la scène du cabaret La Colombe. Son père l’avait accompagnée pour voir un peu « qu’est-ce que c’était que cette boîte » ! Guy Béart, qui se trouvait dans la salle, lui prêta sa guitare. Elle chanta trois chansons dont Porteuse d’eau. Son premier cachet était de …7 francs !

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Dans les années 1950, après la guerre, la rive gauche de la Seine (qui donna son nom à un mouvement de music-hall) regorgeait de cabarets, véritable vivier de talents. On y vit éclore la fine fleur de la chanson française : une époque bienveillante où les artistes se croisaient, se conseillaient, revenaient écouter les autres, « un moment magique avec une liberté extraordinaire » confia Juliette Greco.
Anne se produisit aussi, notamment, à la Contrescarpe, le Port du Salut.
Séquence surréaliste aujourd’hui, j’avais juste une grosse dizaine d’années, mes souvenirs sont un peu confus, depuis ma chambrette, j’entendais les disques microsillons vinyles que mon frère aîné, neuf ans d’écart, écoutait dans la pièce voisine.
Involontairement, il participa largement, par infusion et … diffusion, à mon éducation musicale, « music-hall » devrais-je dire, Brassens, Brel, Béart, Marcel Amont, les Frères Jacques, le Bécaud 100 000 volts …
Parmi ces artistes, s’était glissée une jolie voix de femme, celle d’Anne Sylvestre, qui se lamentait en boucle, sur l’électrophone (et aussi beaucoup sur mon transistor) que son mari était parti.
Écoutez-la, superbement illustrée dans un clip récent de premier confinement.

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« Mon mari est parti un beau matin d’automne, parti je ne sais où
Je me rappelle bien la vendange était bonne et le vin était doux
La veille nous avions ramassé des girolles au bois de Viremont
Les enfants venaient juste d’entrer à l’école et le temps était bon
Mon mari est parti un beau matin d’automne, le printemps est ici
Mais que voulez-vous bien que le printemps me donne, je suis seule au logis
Mon mari est parti avec lui tous les autres maris des environs
Le tien Éléonore et vous Marie le vôtre et le tien Marion
Je ne sais pas pourquoi et vous non plus sans doute tout ce que nous savons
C’est qu’un matin d’octobre ils ont suivi la route et qu’il faisait très bon
Des tambours sont venus nous jouer une aubade, j’aime bien les tambours
Il m’a dit : « je m’en vais faire une promenade », moi je compte les jours … »

À la réécouter souvent par la suite, je compris mieux, à l’adolescence, sa résonance pour mes parents et mon frère menacé de partir aussi malgré son sursis universitaire.
Mon mari est parti fut le premier grand succès d’Anne. Sur fond de guerre d’Algérie, avec poésie et des mots ciselés, elle s’opposait à la guerre, toutes les guerres, et à l’oppression : une chanson intemporelle. Quand je l’écoute encore, je pense aussi à mon père et à ma chère mémé Léontine qui, au son du tocsin au clocher de leur village, virent mon grand-père les abandonner dans les champs, le 2 août 1914.
En 1954, Le déserteur de Boris Vian fut censuré, Anne, avec humour, regretta par la suite qu’elle ne le fût pas : « Ça m’aurait fait de la publicité ! J’étais juste déconseillée …»
Anecdote, sa photographie, par contre, fut « censurée » sur la pochette du disque parce qu’elle était alors enceinte donc « pas montrable » ! On lui préféra de romantiques nénuphars.

Anne Sylvestre Nénuphars

Anne fut vite reconnue dans la profession et rencontra son public, un certain public féru de beaux textes et de chansons « rive gauche ».
On aime coller des étiquettes, on eut tôt fait de l’appeler la « Brassens en jupons », ce qu’elle n’aimait pas du tout. Elle aspirait juste à être Anne Sylvestre contemporaine de Brassens et de Brel.
L’ami Georges, clairvoyant et bienveillant, écrivit au dos de la pochette de son second 33 tours 25 cm (quel jargon pour mes jeunes lecteurs .. ; s’il y en a !) : « Ce public de France et de Navarre, que l’on a coutume de considérer comme le plus fin du monde, semble avoir une tendance fâcheuse à bouder un peu les débuts de ceux qui le respectent assez pour se refuser à lui faire la moindre concession.
Cependant, un jour ou l’autre, il finit par vouer une profonde gratitude aux artistes qui ont réussi à se faire aimer de lui malgré lui – si j’ose dire – en dérangeant ses habitudes.
Ce jour est venu pour Anne Sylvestre. Petit à petit, en prenant tout son temps, sans contorsion, grâce à la qualité de son œuvre et à la dignité de son interprétation, elle a conquis ses adeptes, ses amis un par un et définitivement.
On commence à s’apercevoir qu’avant sa venue dans la chanson il nous manquait quelque chose, et quelque chose d’important. »

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Clémence, Éléonore et Philomène allaient fréquenter Marinette et Margot.
Anne passa notamment dans la mythique émission télévisée Discorama, un panorama intelligent de l’actualité de la chanson animé par Denise Glaser (elle fut débarquée sous le mandat de V.G.E avec l’explosion de l’ORTF, au nom de la modernité). Ah les magnifiques silences de Denise pour faire parler ses invités, lesquels, cette fois là, étaient, outre Anne, Brassens, Monique Morelli et … les Chats Sauvages. Éclectique !
Anne fut tôt récompensée, à plusieurs reprises, par l’Académie Charles Cros, une prestigieuse institution créée, en 1947, au lendemain de la guerre.
J’ai gardé une délectation pour ces chanteuses de cette époque à l’impeccable diction, outre leur répertoire de qualité : Cora Vaucaire, Juliette Greco et Anne bien sûr.
Elle ne m’en voudrait pas, je luis fis sinon des infidélités, du moins je fus coupable de quelques éloignements durant sa carrière. Que voulez-vous, j’étais ado, c’était aussi le temps de Salut les Copains, des Beatles … Anne connut une longue traversée du désert, pour certain journaliste, toujours en quête d’étiquette, Françoise Hardy (qui lui ressemblait physiquement) était « une Anne Sylvestre qui swinguait » et Anne … la Jeanne d’Arc des anti-yéyés.
Cependant, je la « suivais » tout de même à travers des émissions de France-Inter animées par Pierre Bouteiller, José Artur et Jacques Chancel qui continuaient à défendre une certaine chanson française. Ils programmaient souvent Anne Sylvestre, Sophie Makhno, David McNeil, Graham Allwright.
Ainsi, de loin en loin, je n’ignorais pas les bijoux musicaux ciselés par Anne.
« Jusque-là toutes les chansons sur les femmes étaient écrites par des hommes et celles chantées par des interprètes femmes étaient écrites par des hommes, c’est-à-dire qu’elles disaient ce qu’ils avaient envie d’entendre. »
Au fil de ses chansons, Anne écrivait une sorte de grand roman des femmes. Féministe, elle l’était complètement, mais pas à l’image de celles (trop) excitées qui défendent, aujourd’hui la juste cause féminine. Anne n’était pas « frontale » : elle incarnait par des personnages et des récits d’une excellence littéraire, leurs souffrances et leurs combats, leurs victoires parfois.
Elle partit de très loin, de l’origine même, ainsi sa relecture ironique, sur un air de java, de la Genèse dans La faute à Ève. Avec humour, elle confiait qu’il fallait avoir été élevée chez les religieuses pour faire une chanson aussi anticléricale.

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D’abord elle a goûté la pomme
Même que ce n’était pas très bon
Y avait rien d’autre, alors en somme
Elle a eu raison, eh bien, non ?
Ça l’a pourtant arrangé, l’homme
C’était pas lui qui l’avait fait
N’empêche, il l’a bouffée, la pomme
Jusqu’au trognon et vite fait

Oui, mais c’est la faute à Ève
Il n’a rien fait, lui, Adam
Il a pas dit : « Femme, je crève
Rien à se mettre sous la dent. »
D’ailleurs, c’était pas terrible
Même pas assaisonné
C’est bien écrit dans la Bible
Adam, il est mal tombé

Après ça, quand Dieu en colère
Leur dit avec des hurlements :
« Manque une pomme à l’inventaire !
Qui l’a volée ? C’est toi, Adam ? »
Ève s’avança, fanfaronne, et dit :
« Mais non, papa, c’est moi
Mais, d’ailleurs, elle était pas bonne
Faudra laisser mûrir, je crois. »

Alors c’est la faute à Ève
S’il les a chassés d’en haut
Et puis Adam a pris la crève
Il avait rien sur le dos
Ève a dit : « Attends, je cueille
Des fleurs. » C’était trop petit
Fallait une grande feuille
Pour lui cacher le zizi

Après ça, quelle triste affaire
Dieu leur a dit : « Faut travailler. »
Mais qu’est-ce qu’on pourrait bien faire ?
Ève alors a dit : « J’ai trouvé. »
Elle s’arrangea, la salope
Pour faire et porter les enfants
Lui poursuivait les antilopes
Et les lapins pendant ce temps

C’est vraiment la faute à Ève
Si Adam rentrait crevé
Elle avait une vie de rêve
Elle s’occupait des bébés
Défrichait un peu la terre
Semait quelques grains de blé
Pétrissait bols et soupières
Faisait rien de la journée

Pour les enfants, ça se complique
Au premier fils il est content
Mais quand le deuxième rapplique
Il devient un peu impatient
Le temps passe, Adam fait la gueule
Il s’aperçoit que sa nana
Va se retrouver toute seule
Avec trois bonhommes à la fois

Là, c’est bien la faute à Ève
Elle n’a fait que des garçons
Et le pauvre Adam qui rêve
De changer un peu d’horizon
Lui faudra encore attendre
De devenir grand-papa
Pour tâter de la chair tendre
Si même il va jusque-là

En plus, pour faire bonne mesure
Elle nous a collé un péché
Qu’on se repasse et puis qui dure
Elle a vraiment tout fait rater
Nous, les filles, on est dégueulasses
Paraît qu’ça nous est naturel
Et les garçons, comme ça passe
Par chez nous, ça devient pareil

Mais si c’est la faute à Ève
Comme le bon Dieu l’a dit
Moi, je vais me mettre en grève
J’irai pas au paradis
Non, mais qu’est-ce qu’Il s’imagine ?
J’irai en enfer tout droit
Le bon Dieu est misogyne
Mais le diable, il ne l’est pas
Ah !

Comme on dirait aujourd’hui, elle envoyait !
L’une de ses très grandes chansons Non tu n’as pas de nom fut écrite longtemps avant que, sous le septennat du même V.G.E ci-dessus, Simone Veil ne porte la loi sur l’I.V.G. Elle fut parfois diffusée sur les ondes, et reprise par des militantes comme un réquisitoire pour l’avortement, alors qu’il s’agit plutôt d’une sublime berceuse pleine d’humanité sur le choix des femmes de donner le jour ou pas, « l’enfant ou le non-enfant » comme elle disait.

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« Non non tu n’as pas de nom
Non tu n’as pas d’existence
Tu n’es que ce qu’on en pense
Non non tu n’as pas de nom
Oh non tu n’es pas un être
Tu le deviendras peut-être
Si je te donnais asile
Si c’était moins difficile
S’il me suffisait d’attendre
De voir mon ventre se tendre
Si ce n’était pas un piège
Ou quel douteux sortilège

Non non tu n’as pas de nom…

Savent-ils que ça transforme
L’esprit autant que la forme
Qu’on te porte dans la tête
Que jamais ça ne s’arrête
Tu ne seras pas mon centre
Que savent-ils de mon ventre
Pensent-ils qu’on en dispose
Quand je suis tant d’autres choses

Non non tu n’as pas de nom…

Déjà tu me mobilises
Je sens que je m’amenuise
Et d’instinct je te résiste
Depuis si longtemps j’existe
Depuis si longtemps je t’aime
Mais je te veux sans problème
Aujourd’hui je te refuse
Qui sont-ils ceux qui m’accusent

Non non tu n’as pas de nom…

A supposer que tu vives
Tu n’es rien sans ta captive
Mais as-tu plus d’importance
Plus de poids qu’une semence
Oh ce n’est pas une fête
C’est plutôt une défaite
Mais c’est la mienne et j’estime
Qu’il y a bien deux victimes

Non non tu n’as pas de nom…

Ils en ont bien de la chance
Ceux qui croient que ça se pense
Ça se hurle ça se souffre
C’est la mort et c’est le gouffre
C’est la solitude blanche
C’est la chute l’avalanche
C’est le désert qui s’égrène
Larme à larme peine à peine

Non non tu n’as pas de nom…

Quiconque se mettra entre
Mon existence et mon ventre
N’aura que mépris ou haine
Me mettra au rang des chiennes
C’est une bataille lasse
Qui me laissera des traces
Mais de traces je suis faite
Et de coups et de défaites

Non non tu n’as pas de nom
Non tu n’as pas d’existence »
Tu n’es que ce qu’on en pense
Non non tu n’as pas de nom »

Anne s’offrit (et nous offrit) un autre grand succès avec Les gens qui doutent. Elle déclarait que cette chanson « était née parce qu’elle était, à l’époque, confrontée à des gens remplis de certitudes qui lui cassaient les pieds », elle ajouta plus tard, devant la popularité de sa chanson, n’avoir jamais imaginé qu’il y avait autant de personnes qui doutaient !
Cette chanson n’a pas pris une ride, au contraire même, elle devrait interpeller tous ces intervenants aux avis péremptoires qui défilent aujourd’hui sur les plateaux de télévision.

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« J’aime les gens qui doutent, les gens qui trop écoutent leur cœur se balancer
J’aime les gens qui disent et qui se contredisent et sans se dénoncer
J’aime les gens qui tremblent, que parfois ils ne semblent capables de juger
J’aime les gens qui passent moitié dans leurs godasses et moitié à côté
J’aime leur petite chanson
Même s’ils passent pour des cons
J’aime ceux qui paniquent, ceux qui sont pas logiques, enfin, pas « comme il faut »
Ceux qui, avec leurs chaînes pour pas que ça nous gêne font un bruit de grelot
Ceux qui n’auront pas honte de n’être au bout du compte que des ratés du cœur
Pour n’avoir pas su dire « délivrez-nous du pire et gardez le meilleur »
J’aime leur petite chanson
Même s’ils passent pour des cons
J’aime les gens qui n’osent s’approprier les choses, encore moins les gens
Ceux qui veulent bien n’être, qu’une simple fenêtre pour les yeux des enfants
Ceux qui sans oriflamme et daltoniens de l’âme ignorent les couleurs
Ceux qui sont assez poires pour que jamais l’histoire leur rende les honneurs
J’aime leur petite chanson
Même s’ils passent pour des cons
J’aime les gens qui doutent mais voudraient qu’on leur foute la paix de temps en temps
Et qu’on ne les malmène jamais quand ils promènent leurs automnes au printemps
Qu’on leur dise que l’âme fait de plus belles flammes que tous ces tristes culs
Et qu’on les remercie qu’on leur dise, on leur crie « merci d’avoir vécu! »
Merci pour la tendresse
Et tant pis pour vos fesses
Qui ont fait ce qu’elles ont pu »

J’aime tellement sa « petite chanson » ! Il me semble qu’on lui chercha noise à sa sortie pour les quelques « gros mots » qu’elle contenait. Elle fut défendue par Brassens qui en connaissait un rayon sur les cons !
Avec légèreté, finesse, et tellement d’humour, Anne savait remettre les hommes à leur place. Ainsi, dans La vaisselle, sur un rythme de comptine, elle réclame des droits égaux pour tout un chacun dans le couple, homme ou femme, même pour les besognes ménagères.

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« Qui c’est qui fait la vaisselle ?
Faut pas qu’ça se perde !
Qui c’est qui doit rester belle
les mains dans la merde ?
Mais tout change 2x
et voici Jules qui lange
les fesses de l’héritier.
Il balaie 2x
et bientôt, quelle merveille,
il astique le plancher.
Ça fait rien, on change rien.
Qui c’est qui fait la vaisselle ?
Faut pas qu’ça se perde !
Qui c’est qui doit rester belle
les mains dans la merde ?
Mais tout bouge 2x,
et voici que les yeux rouges
il fait cuire le rôti.
Il cuisine 2x
quelle splendeur assassine ! -
fait la plonge et il essuie.
Ça fait rien, on change rien
Qui c’est qui fait la vaisselle ?
Faut pas qu’ça se perde !
Qui c’est qui doit rester belle
les mains dans la merde ?
Mais tout marche, mais ça marche,
et voici qu’il ne se cache
quand il reste à la maison.
C’est Germaine qui ramène
tout l’argent de la semaine,
ce n’est pas contre saison.
Ça fait rien, on change rien.
Qui c’est qui fait la vaisselle ?
Faut pas qu’ça se perde !
Qui c’est qui doit rester belle
les mains dans la merde ?
Mais il l’aime, mais ils s’aiment,
et ce n’est pas un problème
de savoir qui va porter
la culotte ou bien les bottes,
et le seul drapeau qui flotte,
c’est une taie d’oreiller.
Ça fait rien, on change rien.
Qui c’est qui fait la vaisselle ?
Faut pas qu’ça se perde !
Qui c’est qui doit rester belle
les mains dans la merde ?
Mais voici que sonne l’heure
de traîner l’enfant qui pleure
vers l’école aux bancs de bois.
L’enfant de Germaine et Jules,
sans y penser, articule
dans les livres d’autrefois.
Ça fait rien, on change rien.
Qui c’est qui fait la vaisselle ?
Faut pas qu’ça se perde !
Qui c’est qui doit rester belle
les mains dans la merde ?
Tout recule 2x
et plus tard le petit Jules
aura des enfants aussi
qui derrière leur cartable,
dans l’école imperturbable
épèleront ces niaiseries.
Ça fait rien, on change rien.
Qui c’est qui fait la vaisselle ?
Faut pas qu’ça se perde !
Qui c’est qui doit rester belle
les mains dans la merde ?
Qui c’est qui fait la vaisselle ?
Faut pas qu’ça se perde.
Oh, mais non !
Merde ! »

Dans la même veine, j’adore La reine du créneau : quel homme, et je m’inclus dedans, ne riait pas jaune quand Anne louait sa bonne conduite… au volant ? Un hymne à la beaufitude !

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« Quand j’ai eu mon permis tout neuf
Du premier coup, c’est pas du bluff,
J’ai compris qu’ j’avais intérêt
A rester aux aguets
Que simplement, on m’imagine
Dans ma deux-chevaux d’origine
Affrontant mon premier trottoir
Le cœur rempli d’espoir
Je voulais que ma manœuvre
Fût un vrai petit chef d’œuvre
Mais je n’entendais que trop
Tous les clients d’un bistrot
Me beugler leurs commentaires
« Mais passe-la, ta marche arrière !
Ah, j’vous jure, ah les nanas
Heureus’ment qu’on est là ! »
Ces abrutis pleins de Pernod
Ils m’ont fait rater mon créneau
Toutes les automobilistes
Pourraient faire avec moi la liste
Des âneries que l’on entend
Quand on est au volant
J’ai donc appris à leur répondre
Et de manière à les confondre
Oui, ça consomme mais moins qu’un mari
Et c’est bien plus gentil
La conduite, je l’ai apprise
Pas dans une pochette-surprise
La voiture, elle est à moi
Ni à Jules, ni à papa
Et quand le long d’un trottoir
Je les voyais goguenards
Je demandais sans un frisson
« Vous voulez une leçon ? »
Pour conjurer la parano
J’suis d’venue la reine du créneau
On s’habitue, on en rigole
Puis on a une grosse bagnole
Alors on se fait insulter
« Elle t’a pas trop coûté, hein ? »
Ils sont là qui vous collent aux fesses
Parce que c’est pas une gonzesse
Qui va leur barrer le chemin
La veille, c’est pas demain
Mais tous ces doubleurs à droite
Ces pousse-toi d’là que j’déboite
Maniaques de l’appel de phares
Abuseurs d’anti-brouillard
Ceux chez qui rien ne distingue
Le volant d’avec un flingue
Avant que de les laisser
Nous jeter dans l’fossé
Résistons à ces tyranneaux
Nous sommes les reines du créneau
S’ils nous renvoient à nos fourneaux
Ne lâchons pas notre créneau »

Anne, désormais octogénaire, s’inspira de l’affaire DSK pour écrire, indignée, Juste une femme, une chanson #metoo avant l’heure :

« Petit monsieur, petit costard
Petite bedaine
Petite sal’té dans le regard
Petite fredaine
Petite poussée dans les coins
Sourire salace
Petites ventouses au bout des mains
Comme des limaces
Petite crasse »
Il y peut rien si elles ont des seins
Quoi, il est pas un assassin
Il veut simplement apprécier
C’que la nature met sous son nez
Mais c’est pas grave, c’est juste une femme … »

Chanteuse engagée, Anne préférait qu’on la reconnaisse comme « chanteuse dégagée », elle en fit d’ailleurs une chanson.

Son œuvre est d’une telle richesse, quantitative et qualitative que c’est une gageure intenable de l’explorer en un billet, je la traverse ici en rassemblant les souvenirs qui me viennent d’emblée à l’esprit.
Justement, j’ai envie de partager avec vous deux de ses collaborations avec deux compagnons de cabaret de ses débuts.
J’avais eu l’occasion de vous faire entendre La margelle qu’elle emprunta à Roger Riffard**, un artiste à la langue châtiée, mais bien trop dilettante. Un bijou d’humour noir dont elle disait que c’était encore plus drôle quand Riffard le chantait :

Autre friandise musicale, ce duo avec Boby Lapointe déguisé en prisonnier derrière les barreaux. Depuis l’temps qu’elle l’attendait son prince charmant … Jubilant !

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{Elle:}
Je dois dire que je penche
Pour un certain décorum
Un mariage en robe blanche
Avec beaucoup d’harmonium
Monsieur l’abbé Labouture
Celui qui doit nous marier
Pense que telle aventure
Se doit d’être enjolivée

{Lui:}
Tranquillise-toi mon aimée
S’il n’est pas trop mariole
Amène ton curé
Longtemps déjà je t’ai cherchée
Et pour la gaudriole
Plus besoin du clergé

{Elle:}
Je ne savais pas qu’un homme
C’était aussi déroutant
Ce doit être ce qu’on nomme
Un Don Juan et pourtant
Je pense à ce que ma mère
A failli me dire un soir
Des choses bien singulières
Que je ne veux pas savoir

Depuis l’temps que j’l’attends
Que j’l’attends
Depuis l’temps que j’l’attends
J’ai des doutes maintenant

Anne écrivait et composait parfois pour d’autres : ainsi, sa bouleversante Maumariée, cette femme mariée contre son gré et qui se suicida par noyade. Serge Reggiani est peut-être cet homme « qui aurait su l’aimer ».

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Je ne peux évidemment pas passer sous silence l’autre facette du répertoire d’Anne Sylvestre, ses délicieuses Fabulettes.
Bien qu’elle en eût écrites pratiquement depuis ses débuts, on pense souvent, à tort, qu’elle se recycla vers ce genre lorsqu’elle fut submergée par la vague yéyé. Par contre, le succès qu’elle connut auprès des enfants fut tel que cela lui permit de ne jamais connaître les vaches maigres.
Son goût pour ce genre naquit peut-être de l’achat dans une librairie d’un recueil de chansons écrites par Francine Cockenpot, auteure (qui le sait ?) de Colchiques dans les prés, que les écoliers de ma génération apprenaient à la communale, et qui n’est donc en aucune façon un air du folklore français.
C’est une institutrice qui suggéra à Anne de publier des CD par thèmes. Plusieurs écoles en France portent le nom d’Anne Sylvestre.
Toujours est-il qu’Anne a fait œuvre utile en luttant contre la crétinisation et en détournant beaucoup d’enfants des niaiseries goyesques. Si j’en crois son hommage, Vincent Dedienne fait partie de ces chanceux « Rescapés des fabulettes » :

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« Ils ont au fond de leur mémoire
Une tortue, un hérisson,
Et une balan-balançoire,
Une grenouille, un p’tit maçon
Ils se souviennent aussi peut-être
D’un veau avec de drôles d’idées,
Une maison pleine de fenêtres
Et d’un renard très enrhumé…

Les rescapés des fabulettes,
Les amoureux de la p’tite Josette,
Ceux qui montaient dans mon bateau,
Même qu’il était pas beau…
Les rescapés des fabulettes,
De toboggan en bicyclette,
Adoraient le petit sapin,
Même s’il piquait les mains…
Moi, j’étais la dame qui chante,
A l’école et à la maison,
Quand je faisais, et ça m’enchante,
Partie des meubles du salon... »

Précocement « adulte » avec Anne Sylvestre, à cause de mon frère, j’ai manqué notamment le stade des nouilles. Quoique ! Réminiscence de mon enfance, il m’arrive encore, lorsque je mange mon vermicelle, d’aligner quelques lettres de l’alphabet sur le rebord de mon assiette.

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Merci monsieur Pavlov, je crains de ne plus pouvoir, désormais, manger mon bouillon sans penser à Anne qui est partie.
Pour donner le sourire à Renée Bonneau qui m’a fait l’amitié d’évoquer les jeunes années d’Anne, je lui envoie l’hilarante Lettre ouverte à Élise :

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Pour vous tous, il reste Un mur pour pleurer une très grande dame de la chanson française. En octobre dernier, elle chantait encore à Vannes dans le cadre du festival des Émancipées. Elle nous laisse un héritage considérable : environ 300 chansons, sans compter ses Fabulettes.

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Lors d’un concert, en 2018, Michèle Bernard, artiste trop méconnue de la même génération, interprétait en sa compagnie Madame Anne dédiée à cette grande âme de la chanson.

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* http://encreviolette.unblog.fr/2013/04/02/sanguine-sur-la-butte-et-nature-morte-a-giverny-deux-polarts-de-renee-bonneau/
http://encreviolette.unblog.fr/2012/03/01/silence-on-tourne-et-on-lit/
http://encreviolette.unblog.fr/2014/11/15/requiem-pour-un-jeune-soldat-un-roman-de-renee-bonneau/
** http://encreviolette.unblog.fr/2014/04/01/l-riffard-ca-devrait-etre-obligatoire/

Publié dans : Coups de coeur, Poésie de jadis et maintenant |le 9 décembre, 2020 |3 Commentaires »

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3 Commentaires Commenter.

  1. le 9 décembre, 2020 à 10:49 Renee Bonneau écrit:

    J’ai un peu honte que la trop indulgente amitié de Jean-Michel Coffin m’ait fait une place, bien imméritée, dans ce superbe hommage à Anne Sylvestre. Puisse-t- elle, si elle a rejoint Brassens et son vieux Léon au paradis de l accordéon et des guitares, en être touchée ,elle à qui le monde du spectacle n a pas fait la place qu’elle méritait. Quel plaisir vous nous donnez cher Jean-Michel en nous offrant ces petites merveilles de poésie et d humour!

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  2. le 11 décembre, 2020 à 15:17 Seychal écrit:

    Très chouette ton billet, Jean-Michel… et la bise de l’Ouest,:-)
    LA Clôde!!!

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  3. le 3 janvier, 2021 à 10:14 JPP écrit:

    Superbe et émouvant à souhait pour qui l’a bien connue dans les années 60 !
    Par la grâce de ton billet, Jean-Michel, tout un passé resurgit…nostalgique
    bien sûr où l’histoire de l’Algérie s’invite par la force des choses.
    Décidément, ce blog est une mine inépuisable de bons souvenirs et aussi de moins bons ! C’est la vie qui s’en va…

    Répondre

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