Voyage en « Ritalie »: de Paris à Fabas (Ariège) avec Cavanna, Bruno Putzulu et la petite Virginie

« Ma qué histouère », comme aurait peut-être maugréé Luigi, le père de Cavanna, dans son inimitable dialetto rocailleux de là-bas, dans la province de Piacenza !
Cette histoire, mon feuilleton cavannesque devrais-je dire car c’en sera presqu’un, commence le lundi 2 février 2020 en soirée dans le IXème arrondissement de Paris : à la Libreria, une chaleureuse librairie italienne blottie modestement dans un recoin, en haut de la rue du Faubourg Poissonnière. On y trouve Dante Alighieri, Giacomo Leopardi, Luigi Pirandello, Italo Calvino, Antonio Tabucchi en version originale … mais aussi Cavanna.
C’est lui le trublion rital aux moustaches gauloises qui nous réunit ce soir-là pour un double hommage : la sympathique équipe de libraires a invité le comédien acteur Bruno Putzulu, alors sur la Scène Parisienne, non loin de là, pour son adaptation théâtrale des Ritals, ainsi que Virginie Vernay, la « petite Virginie », pour la parution de Crève, Ducon !, l’ouvrage posthume de celui, qui selon le bon mot du dessinateur Philippe Geluck lors d’une souvenance à la Sorbonne, reste notre Dieu à beaucoup, en plus, lui, il a existé.

Crève Ducon couverture

Me revient en mémoire la citation, attribuée à Rama Krishna, en ouverture d’un film de Jean-Pierre Melville : « Quand des hommes, même s’ils l’ignorent, doivent se retrouver un jour, tout peut arriver à chacun d’entre eux et ils peuvent suivre des chemins divergents. Au jour dit, inéluctablement, ils seront réunis dans le cercle rouge ».
On peut tracer une telle figure géométrique dans un rayon proche de la Libreria : outre que Bruno Putzulu y a élu domicile et se produit sur les planches du théâtre de la rue Richer, c’est tout près de là, au numéro 4 de la rue Choron, que se trouvait, de 1960 à 1968, le premier siège du journal Hara-Kiri fondé par Cavanna et Georges Bernier lequel s’empara du nom du musicologue et compositeur pour en faire son célèbre pseudonyme de Professeur Choron.
À quelques pas de là, se trouve aussi le square Montholon qui inspira aux deux iconoclastes les Éditions du Square. Cette maison d’édition publia notamment de nombreux albums de Cabu, Reiser, Gébé et Wolinski qui figurent toujours en bonne place dans ma bibliothèque. Il arrive à Bruno de s’asseoir sous les frondaisons de ce jardin public pour travailler ses textes. C’est aussi dans le même quartier que pour lui, tout commença en suivant les cours du Conservatoire national d’art dramatique. Allez savoir pourquoi encore, lors du joli printemps passé dans les locaux de Charlie-Hebdo, quartier Maubert, je revenais en bout de soirée avec les copains refaire le monde de Charlie au « Général La Fayette », une brasserie que Bruno fréquente parfois après les représentations.
Il est encore tôt à la Libreria, et mon exemplaire des Ritals en poche –non je ne l’ai pas volé comme nous y « invitait » autrefois l’impertinente bande du journal, d’ailleurs il m’est dédicacé par Cavanna lui-même- je me procure son ultime livre Crève, Ducon !. Durant l’heure qu’il me reste à patienter, j’en entreprends la lecture en solitaire, au sous-sol, un espace, rien d’étonnant, encombré de livres, mais aussi de sièges dépareillés, chaises pliantes, fauteuil en cuir avachi, tabourets de bar, bref un coin chaleureux qui sera bientôt occupé par une trentaine de personnes, très majoritairement des lectrices, que voulez-vous le Rital fait toujours tourner les têtes de la gente féminine … houlà, on va me taper sur les doigts pour sexisme déplacé, et cette fois, Cavanna ne pourra me défendre !

Bruno et Virginie-Libreria

Bon, le fauteuil, c’est pour Bruno ! Mais pour l’instant, la parole est à Virginie Vernay, amie complice et assistante des quinze dernières années de la vie de Cavanna. Comme elle le mentionne à mots couverts dans la postface, elle est largement à l’origine de la parution du dernier livre de l’écrivain.
« « Jusqu’à l’ultime seconde, j’écrirai » ; lisait-on dans Lune de miel. Jusqu’à l’ultime seconde, Cavanna a écrit », n’en déplaise à cette salope de Miss Parkinson.
Je la connaissais bien sûr à travers les chroniques de Cavanna, mais j’ai sympathisé avec Virginie, il y a quelques années, grâce à ce blog. Attentive, à juste raison, à tout ce qui peut être dit ou écrit sur Cavanna, elle fut intéressée par mon évocation des quelques semaines passées dans les locaux de la rue des Trois Portes*. Cavanna venait de publier Les Ritals, prix Interallié, un ou deux ans auparavant. C’était en 1980, une époque que, plus petite encore que « la petite », elle n’avait évidemment pas connue. Dès lors, on n’a cessé de correspondre et elle m’informe régulièrement des manifestations organisées pour honorer la mémoire de l’écrivain.
C’est donc elle qui déchiffrait les pattes de mouche que la poufiasse britannique tolérait que Cavanna écrivît encore. « Ni fonds de tiroir (on a ici des textes formidables), ni recueil de notes éparses, nous avons essayé de rassembler au plus près de sa volonté ses derniers écrits, qui l’ont porté lors de ces trois années où la maladie ne l’a pas épargné. »
Cavanna consacre un chapitre entier à la petite Virginie, « sa petite ». Je souris : « Elle n’ignore pas les beaux hommes, les repousse lorsqu’elle s’aperçoit qu’ils ne sont que beaux. » Ouf, je respire un bon coup !
Tendresse, pudeur, malice : « Elle riait de cette « amitié adultérine » qui me faisait me conduire comme un mari en faute sans en avoir le bénéfice ». Avant de conclure : « L’aimerais-je autant, la petite Virginie, si sous la rugueuse étoffe de son jean, il se trouvait, au lieu du petit pain au lait que j’imagine, une panoplie complète de jeune mâle en état de servir ? Bonne question. » Sacré Cavanna, il ne changerait donc jamais.
Ses joues dussent-elles rougir, comme Les Ritals était une ode à son père, le grand sujet de Crève, Ducon !, c’est la petite Virginie qui traverse en filigrane de nombreuses pages du livre.
Outre d’en être le titre, Crève, Ducon ! est aussi l’excipit (ou l’explicit) comme se chamaillent les puristes pour nommer la fin d’un livre. Cavanna, l’amoureux de la langue française, les aurait vite départagés.
Ducon, c’est Cavanna. L’admirable nonagénaire écrit là, dans une prose toujours pétillante, tendre, grivoise parfois, souvent encore rebelle, un livre d’urgence avant le grand départ, ce qu’il avait oublié de nous raconter, du moins insuffisamment. Ainsi, l’ouvrage est constitué de nombreux chapitres brefs aux thèmes très variés, inattendus même, un peu dans l’esprit de ses chroniques dans l’hebdomadaire, avec toujours le même style inimitable. Cavanna, même pas mort, la preuve :
« J’ai vu un homme voler. Moi qui vous cause. Le premier homme volant. Attention, je dis sans avion, sans moteur, rien qu’en fendant l’air avec ses bras prolongés par deux grandes ailes plutôt de chauve-souris que d’hirondelle. » …
Il vit peu après mourir l’oiseau : « Le projectile vivant avait creusé un trou. Au fond de ce trou, il y avait un paquet de chiffons sanglants d’où pointaient des os comme pointent les baleines d’un parapluie fracassé ».
Cavanna, grande gueule, nous éructe les « dernières nouvelles du pays », son quartier autour de la rue des Trois Portes : « Maubert était familier, bon enfant, lève-tard, croissants en pyjama, bretelles élastiques, savates à pompons. Clochards par-ci par-là, restes de la grande tradition de la Cour des Miracles … Des gueules, il y en a toujours mais ce ne sont plus les mêmes. Celles-là aussi sont connues, mais pas en tant que Bébert qui vend des planches ou que Christian qui se chauffe sur un banc square Saint-Julien-le-Pauvre avec le labrador ronflant dessous. Ces gueules-là sont sorties des pages des pipeulz. Surtout cinéma. Trois pièces dans la sordide rue Maître-Albert, bien retapées rustico-nickelé, ça te pose un homme. Alors, voilà. Le petit peuple va planquer son cul sale dans les banlieues à adolescents où l’on égorge les grands-mères, et les espoirs du cinéma français, catégorie navet, viennent nous imposer leurs gueules en plein chez nous. Jusqu’à ce que Maubert soit réputé ultratendance, devienne pissotière pour pédés à pognon, aussi « authentique » que Saint-Germain-des-Prés ou le Marais. Merde. » Du grand Cavanna qui, autrefois, avait, sur le même sujet, jeté sa gourme dans Paris rombière, une grande chanson réaliste restée trop confidentielle qu’il avait écrite pour Marcel Amont**.
Ce soir, Virginie n’est pas là pour faire un commentaire des textes de Cavanna (oui j’en témoigne, beaucoup sont magnifiques). L’auditoire ému la questionne sur les dernières années de la vie de l’écrivain, comment il parvenait à concilier son amour immodéré pour l’écriture et les affres de la maladie. Parfois, il m’arrive de ressentir un effroi rétrospectif, et au final un soulagement que la maudite miss lui ait peut-être épargné l’horrible tuerie survenue dans les locaux de Charlie, un an après sa disparition.
Je ne la ramène pas même si, dans le public, je dois être le seul ou presque à avoir eu le privilège de connaître Cavanna, au quotidien durant quelques semaines, de l’avoir observé lors des mémorables comités de rédaction avec Choron, Reiser, Cabu, Gébé, Wolinski, de l’avoir filmé et interviewé, d’avoir bavardé avec lui, d’avoir bu aussi quelques canons avec lui (du moins, moi !).
Virginie en parle si bien, avec tant de justesse et tendresse. Nous l’écoutons avec une pointe d’émotion. Vertige et jubilation, je mesure le chemin parcouru entre l’époque où Cavanna était le cofondateur et le chroniqueur éditorialiste d’un journal satirique souvent confronté à la censure, et le temps de la reconnaissance d’un immense écrivain populaire. Vous trouverez que j’exagère mais l’entrée de Cavanna dans la collection de la Pléiade serait aussi légitime que celle de Jean d’Ormesson. Je ne doute pas que Virginie, avec ses compétences d’éditrice, saura plaider sa cause.

Bruno Putzulu Libreria

C’est maintenant à Bruno Putzulu d’expliquer les raisons qui l’ont amené à adapter sur scène Les Ritals, le premier récit autobiographique de Cavanna.
L’écrivain y raconte l’enfance d’un gamin entre 6 et 16 ans, son enfance, rue Sainte-Anne à Nogent-sur-Marne, banlieue, avant-guerre, peuplée d’immigrés italiens (sa « Ritalie nogentaise ») comme l’était son père Luigi modeste maçon venu d’Émilie-Romagne qui se maria à une morvandelle Marguerite Charvin.
Le propos a une résonance évidente chez Bruno qui garde un souvenir émerveillé de sa propre enfance normande auprès d’un père ouvrier originaire de Sardaigne, et d’une maman qui faisait des ménages. Et lorsqu’à la mort de son cher papa, il tente de coucher sur le papier ses souvenirs de jeunesse, la lecture de quelques passages des Ritals lui révèle que Cavanna écrit « en mieux » exactement ce qu’il voulait transmettre, aussi l’adaptation du livre constituera le meilleur hommage.
Les questions fusent, Bruno répond : en substance, « non, mon père ne m’a jamais appris l’italien, au contraire il faisait l’effort de parler français, il cherchait l’intégration à tout prix et, prénommé Giovanni, il se faisait appeler Jean » … comme Luigi Cavanna devint Louis.
« Oui, mon père a souffert du racisme, il n’en parlait pas, j’ai su qu’il avait eu quelques soucis à l’usine mails il nous l’a caché », et sur un plan personnel, « le nom de Putzulu sonnait différemment dans la cour de la communale ».
Au fil de la conversation, je découvre que, dans l’assistance, quelques personnes ont une ascendance italienne, parfois lointaine. Chacune confie sa manière de vivre sa « ritalitude ». Bruno, le gars de Toutainville, avoue ressentir un indéfinissable sentiment quand il aborde en avion les rivages de Sardaigne ou lorsqu’il entend l’hymne italien.
Allez savoir pourquoi, à demi normand comme lui mais sans aucune origine transalpine -sinon peut-être à travers quelques aventuriers normands, guère recommandables, qui s’emparèrent au XIème siècle du duché de Naples et du royaume de Sicile !- j’éprouve une profonde émotion lorsque retentit Fratelli d’Italia. Je ne vous raconte pas, lorsqu’au moment du confinement, aux balcons, le peuple italien entonnait avec ferveur son hymne. Je me retrouve peut-être dans la phrase de Jean Cocteau : « Les Italiens sont des Français de bonne humeur » !
En guise de conclusion, Bruno, qu’on sent habité par Les Ritals, « un des plus beaux livres sur l’enfance », confie que s’il était possible, il poursuivrait volontiers sa carrière théâtrale en jouant uniquement l’adaptation du livre. Quel beau métier d’être Le comédien de Cavanna, inaccessible rêve de celui qu’on jeta de la Comédie-Française pour de pitoyables raisons.
À la manière de Guy Bedos :

« Buena sera , signore , signori
La vie est une comédie italienne
Tu ris, tu pleures, tu pleures, tu ris
Tu vis, tu meurs, tu meurs,, tu vis
Comediante
Tragediante
C’est ça, c’est ça, la VIE.
Il bidone
Federico Fellini
Il pigeonne
Mario Monicelli
Il fanfaronne
Dino Risi
Ettore Scola
Ils ritalent
François Cavanna
Bruno Putzulu, Vous voilà
Nous nous sommes tant aimés »

La soirée s’achève de manière conviviale autour d’un verre de cidre. C’est l’occasion de faire plus ample connaissance avec Bruno : notre amour de Cavanna, notre enfance normande, notre passion commune du football et des Diables Rouges du F.C.R. (Football Club de Rouen), ne vous moquez pas, Cavanna commit bien un petit livre sur le Tour de France où il évoquait le divismo Bartali-Coppi… Des liens d’amitié se tissent, rendez-vous à la Scène Parisienne, le 26 mars.
J’ai réservé, ma compagne m’accompagnera bien sûr car elle aime tant l’Italie et les Italiens, la classe, jusqu’aux curés qui posent en soutane pour des calendriers autour de la place Saint-Pierre, ma qué pas possible, et aussi Cavanna qu’elle connut rue des Trois Portes !
Mais voilà qu’un pangolin de malheur nous envoie en confinement : « sine die, les représentations sont reportées à une date ultérieure ». La direction du théâtre me propose de me rembourser ou de laisser le montant de nos billets en solidarité, dois-je préciser mon choix ?
Ce n’est pas grave en ce qui me concerne, mes fidèles lecteurs savent comment je vécus mon confinement. Il en est autrement pour Bruno : huis clos d’un comédien confiné chez lui, du jour au lendemain, il voit le rideau se baisser sur les deux spectacles qu’ils jouent en parallèle, Les Ritals sur la Scène Parisienne et, à quelques coups de pédale de là, au théâtre Hébertot, Douze hommes en colère, la pièce de Reginald Rose adaptée au cinéma par Sidney Lumet. Je mesure d’ailleurs la performance d’entrer en quelques heures dans la peau de Cavanna puis celle d’un juré d’assises qui émet des doutes auprès de ses onze collègues sur la culpabilité d’un jeune homme accusé de parricide.
Comme l’ont fait un certain nombre de Parisiens, Bruno pourrait rejoindre la famille à Toutainville. De peur de contaminer ses proches, il reste chez lui et, tous les jours sans exception, selon son expression, « il se refait ses textes » pour garder les mots, renouer avec les auteurs, entretenir la mémoire, il répète en visio avec son musicien à l’aide de son smartphone, tout cela avec l’angoisse d’ignorer quand tout reprendra comme avant, reviendra même tout simplement.
On saisit là tout le désarroi du monde de la Culture qui a dû cesser brutalement toute activité.
Une lueur d’espoir ? Un cycle de représentations est reprogrammé fin avril, je réserve de nouveau ! Vous devinez ce qu’il advint. Adieu veau, vache, cochon, couvée, Cavanna, Putzulu, Ritals … !
Et puis … une éclaircie, le déconfinement se profile,
Ô divine surprise, je découvre que Bruno devrait jouer Les Ritals, le 28 août, à Tourtouse, un minuscule village d’Ariège situé à quelques kilomètres de la ferme de la belle-famille. D’ici là, je peux espérer que sera levée la mesure de limiter les déplacements à 100 kilomètres à vol d’oiseau.
Vous imaginez bien que, ni une ni deux, je m’empare de mon portable et réserve six places auprès de la future mairesse, je compte bien convertir famille et amis à Cavanna, même s’il le faut, avec masque et distanciation physique.

affiche Tourtouse

Ce n’est pas trouver les raisins trop verts de penser que, finalement, Les Ritals en Ariège, ce sera peut-être encore mieux que dans la capitale. Je me réjouis d’avance.
Ô Tourtouse (avec la voix de Nougaro bien sûr) ! Cette modeste commune d’environ 150 habitants qu’on appelle Tourtousains, située dans les collines du Volvestre, à quatre lieues au nord de Saint-Girons, s’enorgueillit d’un patrimoine de valeur, un rempart médiéval, une église et un château du 17ème siècle. Lors de sa revalorisation, l’idée de créer un théâtre de plein air dans ce site germa dans l’esprit de quelques personnes dynamiques qui se regroupèrent bientôt au sein d’une association au joli nom de « Remp’Arts ».
J’ai déjà eu l’occasion d’y assister à un spectacle : le coquet théâtre de verdure transformé pour un soir en Opéra Pastille pour une version déjantée de Carmen proposée par la troupe Acide lyrique. J’aime Bizet le soir au fond des bois de Tourtouse !

Tourtouse1Tourtouse2

Dès lors, j’ai surfé régulièrement sur le site de Remp’Arts pour m’assurer que rien n’empêcherait désormais le maintien de cette représentation des Ritals, rien sinon …
La météo ! Car, nouvelle poussée de stress, il fallut, qu’après des semaines de forte chaleur, des prévisions pessimistes annonçassent des pluies continuelles pour le vendredi 28 août. Et qu’elles s’avèrent exactes.
« Ariège terre courage » peut-on lire sur certains panneaux à l’entrée du département. La dynamique équipe des Remp’Arts a vite fait de trouver la parade : via sms et newsletters, elle m’informe que le spectacle est déplacé, à deux kilomètres de là, sous la halle du marché de Fabas, commune tout aussi modeste aves ses 351 âmes recensées en 2017.
Avant de goûter aux nourritures spirituelles, que je vous dise que je possède des souvenirs culinaires émus du temps où Élise tenait le restaurant du village. Pantagruélique ! Ça tombe bien, Cavanna adorait Rabelais. On dit même, mais la petite Virginie corrigera si besoin, qu’il réclama du saucisson pour son dernier repas.
Cavanna, féru d’Histoire, aurait peut-être aimé celle de ces deux villages, celle d’un autre Bruno, de Ruade, évêque esthète et révolutionnaire envoyé de Paris par Louis XIII, et ses conflits légendaires avec le chapitre de Saint-Lizier puis son exil au château épiscopal de Tourtouse, celle de la famille des Foix-Fabas qui fit l’acquisition de la seigneurie de Fabas et fut à l’origine des fortifications et de la halle pour attirer les marchés.
Pour ma part, je savoure ce retour aux sources du théâtre comme lorsqu’entre 1643 et 1658, Molière et sa troupe itinérante de comédiens parcouraient une bonne partie du royaume, avant de devenir à Paris la troupe de Monsieur, puis celle du Roy, précurseur de la Comédie-Française.
Ces contrées sont familières à Bruno : il évoqua, non loin de là, il y a quelques années, ses entretiens avec Philippe Noiret, à partir desquels il édita un ouvrage. Il adore venir à la rencontre du public dans les petites salles même de fortune, ainsi, il interpréta Les Ritals en présence de la famille de Cavanna, dans le village de Brie où il passa quarante années de sa vie et où il repose.
Les comédiens ont installé leurs tréteaux, dressé leur estrade et tendu des calicots (Aznavour dans le texte), ils vont (enfin) donner la parade cavannesque devant l’église avec les chaises d’un théâtre (heureusement pas tout à fait) à ciel ouvert, environ 150 afin de respecter les règles de distanciation.

Fabas  halle 1

Je ne veux rien manquer : j’ai tant espéré (et souvent désespéré) ce moment que je suis sur place une heure avant le début de la représentation. Les membres bénévoles et chaleureux du comité d’organisation cassent encore la croûte sur un coin de table, c’est l’occasion de faire leur connaissance et de les remercier pour leur gentillesse et leur ténacité. Je suis gâté, six places m’ont été réservées au premier rang.
Je reçois un sms de Virginie Vernay qui me souhaite une belle soirée. Nul doute qu’elle le sera.
Le décor minimaliste et subtil restitue la cuisine de Nogent-sur-Marne : au fond de la scène, une table recouverte d’une toile cirée défraîchie et trois chaises faiblement éclairées par une ampoule suspendue au bout d’un fil au-dessus, c’est le coin de la maman ; (c’est vrai, je ne devrais pas utiliser le point virgule que Cavanna abhorrait !) juste devant moi, surélevé sur un cintre, un bourgeron bleu d’ouvrier sublimant métaphoriquement la figure du père de Cavanna. Et, exceptionnellement, ce soir, en fond sonore, le bruit d’une descente de gouttière dans un coin de la halle … mais bon, c’était aussi sommaire et rustique, avant-guerre, la rue Sainte-Anne à Nogent avec ses caniveaux « où il y a toujours des nouilles dedans. Des nouilles blanches, molles, tristes. Des nouilles françaises. Les nouilles italiennes, c’est rose, c’est joli, à cause de la tomate ».
Cette fois, c’est tout bon, le spectacle commence. Tandis que Bruno Putzulu arpente la scène, sa voix off résume le propos : « C’est un gosse qui parle. Il a entre six et seize ans, ça dépend des fois. Pas moins de six, pas plus de seize. Des fois, il parle au présent, et des fois au passé. Des fois il commence au présent et il finit au passé, et des fois l’inverse … c’est rien que du vrai. Ce gosse, c’est moi quand j’étais gosse … Enfin, je crois. Disons que c’est le gosse de ce temps-là revécu par ce qu’il est aujourd’hui … »
Ainsi, Bruno ouvre son « seul en scène », enfin pas tout à fait : il est accompagné en permanence par l’accordéon nostalgique de (ce soir) Grégory Daltin, également de père italien et de mère française, qui, outre son rôle de musicien, devient, selon les tableaux, son copain, son interlocuteur, son faire-valoir, parfois même son souffre-douleur.
Pour avoir relu le livre, la semaine précédente, je saisis pleinement le travail d’adaptation de Bruno et de mise en scène de Mario, son grand frère aîné. Ils ont prélevé quelques moments de l’autobiographie, en respectant les mots de Cavanna mais pas la chronologie, pour donner rythme et cohérence au récit.
Quelle jubilation ! Avec virtuosité et une énergie folle, Bruno campe tous les personnages : le gamin Cavanna bien sûr mais aussi le père, la mère, les copains, les Français, toute une galerie de « gens de peu » selon l’expression du regretté sociologue Pierre Sansot que j’ai souvent citée dans mes billets et qu’il me plait de vous redonner : « Les gens de peu : l’expression me plaît. Elle implique de la noblesse. Gens de peu comme il y a des gens de la mer, de la montagne, des plateaux, des gentilshommes. Ils forment une race. Ils possèdent un don, celui du peu, comme d’autres ont le don du feu, de la poterie, des arts martiaux, des algorithmes. Ils ne concevaient pas leur différence comme une prétendue infériorité. Ils se levaient tôt, ils travaillaient plus tard et plus souvent. Une pareille condition ne signifiait pas qu’ils possédaient moins de valeur. Le peu ne présuppose pas la petitesse mais plutôt un certain champ dans lequel il est possible d’exceller. La petitesse suscite aussi bien une attention affectueuse, une volonté de bienveillance … » C’est notamment pour tout ça que Les Ritals émeuvent.
Comme dans La vie est belle, le film oscarisé de Roberto Benigni, on bascule, on virevolte en un instant du rire aux larmes, du poignant au truculent.
Privilège d’être au premier rang, foin de la distanciation sociale –je ne vais tout de même pas, pour vérifier si elle est réglementaire, emprunter les « mètres » de maçon que papa Cavanna répare le dimanche sur le rebord de la fenêtre- je me régale de la performance de Bruno, vas-y, postillonne, mouche ton nez, éructe, ça c’est plutôt maman qui « a pas la bouche qui se plie dans le sens de la rigolade », tant mieux si je contracte le virus du théâtre vivant.
Scotchés me diront mes voisins, devant sa bouille épanouie et fière lorsqu’il prend la main, pleine de crevasses et de chatterton, de son père, pour une promenade au fort ou, adolescent, au banquet des Garibaldiens, ébahis et émus devant ses yeux humides quand il raconte le papa confronté au chômage. Oui, je confirme, Bruno pleure et … moi aussi, mais j’ai un masque pour le dissimuler.
C’est bizarre, je me retrouve dans la vraie rue Sainte-Anne que j’ai connue, certes vidée de son identité –« Nogent est laid, Nogent est con, Nogent est mort »- lors d’une exposition à la bibliothèque Cavanna en sa présence***.
On file chez Pianetti, « c‘est tout petit dans un recoin d’une rue toute triste … les musicos, sur leur estrade, envoient des tangos, des valses, des pasos, des rumbas, un petit slow pour les amoureux ». Bruno esquisse avec souplesse et élégance quelques pas à rendre jaloux mes voisins animateurs assidus du club de danse de Saint-Girons. Je lui donne un « formidable 7 » comme dirait un juré sévère d’une populaire émission de télévision !
Sans oublier la java vache « bien langoureuse bien préparante à la suite » : « La grosse pathétique Fréhel nous fait chialer, au cinoche, dans je ne sais plus quel film avec sa « Java bleue », la java la plus belle, celle qui ensorcelle ».
Bruno nous la fredonne, je l’accompagnerais volontiers, gamin, je la chantais à mes chers aïeux pour me moquer.
Il chante bien le bougre : il imite la môme Piaf et son légionnaire qui sentait bon le sable chaud, et Tino Rossi que toutes les femmes adorent :

« Vieni, vieni, vieni,
Vieni, vieni, vieni,
Accanto a me !
Paola ! Mia rondinella
Sei la più bella
En il moi cuore ! »

« Pourtant, c’est rien que des choses osées, pleines d’amour fatal , de désirs fous, de baisers enivrants, de caresses ardentes, de trahisons, d’étranges femmes, de Catarina bella qui n’a que seize ans tchi-tchi ».
Vous voulez du croustillant ? Bruno Cavanna nous raconte en détails son dépucelage dans un claque parisien. Ils étaient trois copains. Je n’ose pas rectifier à haute voix qu’ils étaient quatre comme l’avait fait l’un des garnements Jeanjean Burgani, encore en vie, lors d’une représentation.
La fibre corporatiste vibre chez le fils de professeurs et enseignant lui-même que je fus lorsque Cavanna rend hommage à ses instits de la communale, ses profs de « l’école supé » (le cours complémentaire) : « Vous m’avez donné la curiosité, le doute et l’insatisfaction … Vous m’avez bien fait chier avec Corneille et Racine, et l’autre poseur, là : Chateaubriand, mais vous m’avez fait pleurer de bonheur à Molière, à La Fontaine, à Rabelais… »
Le jeune Cavanna obtint le « certif » puis le brevet, des examens de valeur, à l’époque, marqueurs d’une ascension sociale. À 53 ans, il réussit par jeu, en auditeur libre, le baccalauréat avec la note maximale de 20 dans l’épreuve de philosophie.
Mais la grande histoire de la pièce, c’est la déclaration d’amour pour son père … et parfois pour sa mère. Dans Crève, Ducon !, son livre posthume, le nonagénaire Cavanna nous offre un émouvant chapitre intitulé Papa dieu : « Je l’admirais plus que je ne l’aimais. Et c’était vraiment un dieu, s’il existe des êtres dignes de l’être. Sagesse, gentillesse, bonté … Qualités peu viriles qui font sourire. Certains le jugeaient simplet. D’autres ne s’y trompaient pas, qui voyaient luire la malice au fond de l’œil… Quand, cédant de guerre lasse aux injonctions de maman, il me prenait par la main et m’emmener « respirer le bon air » dans les solitudes herbues du fort de Nogent ou autour des jeux de boule du bois de Vincennes, rien ne pouvait m’arrêter. Dieu était là. »
Il faut observer Bruno, habité par le souvenir du père de Cavanna, le sien aussi sans doute, car il avait confié à la Libreria qu’il s’était inspiré de gens qu’il avait connus dans son enfance normande, pour interpréter ses personnages. Il sublime l’écriture de Cavanna faite avec l’âme et le cœur comme un travail sorti des mains d’ouvrier.
L’histoire des Ritals se déroule dans les années 1930 mais le final bouleversant de la pièce montre qu’elle résonne encore avec acuité dans notre société. Les humiliations des immigrés de l’époque sont malheureusement toujours d’actualité aujourd’hui : la précarité, le chômage, le racisme à l’égard des « étrangers qui viennent manger le pain des Français ».

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Je n’ai pas vu passer la petite heure et demie que dure le spectacle. Bruno Putzulu et Grégory Daltin –semble-t-il, heureux- cèdent aux nombreux rappels réclamés par le public debout et conquis Ce soir, sous la halle du marché de Fabas, ils sont des marchands de bonheur.

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Je me souviens, lors de ma promenade rue Sainte-Anne à Nogent, d’un gosse -redescendait-il du fort- qui m’avait abordé les yeux comme des billes : « Monsieur, j’ai passé une journée formidable ». Je ne lui en avais pas demandé les raisons, mais, c’est à mon tour de dire que, moi aussi, j’ai passé une soirée formidable, je n’ai pas entendu la cloche de la fin de la récré !

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Merci à Cavanna, heureusement qu’il ne céda pas à au rêve de sa maman de le voir entrer comme fonctionnaire dans les PTT ( !). Merci  à Bruno Putzulu et Grégory Daltin au « cordillon » pour cette plongée dans l’enfance pleine de tendresse, de poésie et d’humour.
Merci à Jacqueline Mauran et l’équipe des Remp’Arts qui, dans des conditions compliquées, parviennent à faire survivre le théâtre.
Merci à la petite Virginie, je rêve qu’elle persuade, un jour, Bruno Putzulu d’adapter d’autres œuvres de Cavanna : L’œil du lapin, par exemple, qui est le livre de sa mère, ou Mignonne, allons voir si la rose…, un manifeste en forme de déclaration d’amour à la langue et l’orthographe françaises. Chiche !
Je me rends dans la petite tente, une loge de fortune au faux air de vestiaires de stade de foot, qui ne dépayse évidemment pas Bruno. Avec son équipe, il récupère de sa brillante performance scénique et physique, car j’en atteste, « il a mouillé la chemise ».
On le dit peu physionomiste, et pourtant, la private joke qu’il m’adresse à mon entrée, prouve qu’il m’a reconnu … sept mois plus tard !

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Vous savez quoi, c’était bien la peine de vous raconter tout ça : Bruno devrait jouer Les Ritals, en octobre, tout près de chez moi en région parisienne, dans un espace au joli nom de ferme du Bel-Ébat !

* http://encreviolette.unblog.fr/2010/12/23/un-mois-chez-charlie-hebdo/
** Si vous souhaitez écouter la chanson Paris rombière, cliquer ici : http://encreviolette.unblog.fr/2016/04/01/amont-et-merveilles/
*** http://encreviolette.unblog.fr/2009/05/26/week-end-rital-avec-cavanna/
– Cavanna écrivit : « Même les plus cons on leur jour de gloire : leur anniversaire ». Je vous raconte donc un des miens où Cavanna est largement présent :
http://encreviolette.unblog.fr/2014/03/13/jour-d-anniversaire/
– Lors du confinement, j’eus recours à Cavanna :
http://encreviolette.unblog.fr/2020/03/25/mon-confinement-j10-avec-lassistance-de-cavanna/
http://encreviolette.unblog.fr/2019/02/06/cavanna-a-occupe-la-sorbonne/

Publié dans : Coups de coeur |le 15 septembre, 2020 |3 Commentaires »

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3 Commentaires Commenter.

  1. le 16 septembre, 2020 à 8:39 mousseaux@free.fr écrit:

    Superbe évocation dans laquelle on ressent l’émotion contenue de quelqu’un qui a fréquenté de près Cavanna et qui n’en est pas sorti indemme.JPP

    Répondre

  2. le 16 septembre, 2020 à 18:35 Putzulu écrit:

    Jean-Michel,
    C’est en plein cœur que tes mots me touchent.
    Tu m’as emmené loin loin…
    Merci pour toutes les personnes des Ritals qui sont dans ton encre violette.
    Je t’embrasse
    Bruno

    Répondre

  3. le 11 novembre, 2020 à 14:22 Renee Bonneau écrit:

    Avec ce dernier et formidable hommage à Cavanna et à l’Italie je retrouve avec plaisir Bruno Putzulu, un de ces comédiens comme on les admire qui prennent des risques en montant un spectacle que sans doute la presse « people » négligera. On a envie de l’applaudir à Paris si l’on survit au confinement. Merci

    Répondre

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