Archive pour août, 2020

Ici la route du Tour de France 1960 (3)

Pour revivre le début de ce Tour de France 1960 :
http://encreviolette.unblog.fr/2020/08/09/ici-la-route-du-tour-de-france-1960-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2020/08/19/ici-la-route-du-tour-de-france-1960-2/

Il n’est plus temps pour Roger Rivière d’apprendre à son épouse à faire du vélo … sur un solex !

Rivière repos Millau 2

Le leader de l’équipe de France, deuxième du classement général à 1 minute et 38 secondes de l’Italien Gastone Nencini, est très optimiste à l’entame du dernier tiers du Tour avec les Alpes à franchir et surtout une étape contre la montre de 83 kilomètres à Pontarlier où il devrait construire définitivement sa victoire. Aujourd’hui, déjà, entre Millau et Avignon, il compte bien « se payer le Rital » comme il aime clamer à la cantonade.
Allez, je commence l’étape sur la moto de Robert Chapatte :
« Le départ allait être donné à Millau que Marcel Bidot transmettait encore ses consignes :
Les gars, aujourd’hui il faut attaquer. Ramenez Anglade et Mastrotto et si possible François Mahé vers Nencini. Toujours au lendemain des repos le peloton a les jambes lourdes. Je suis persuadé que l’étape sera dure. À vous de la rendre très dure en imposant notre course aux Italiens. Et qui sait si Nencini ne finira pas par en prendre un petit coup. »
Tout avait bien commencé pour les Français. Une attaque de Rostollan et Dotto qui délesta le peloton dans les gorges de la Jonte d’une bonne trentaine d’unités, une reprise pour Graczyk, le baiser encourageant de Mme Rivière à son mari (en réalité, elle ne lui toucha que la main ndlr) au passage à Meyrueis avant l’attaque du col de Perjuret et l’attaque de Graczyk dans ce même col, attaque qui permit au vaillant Popoff de battre Massignan au sprint au sommet.

Rivière baiser

Accident Riviere ultime photo à vélo

Oui, tout commençait selon les plans établis par Marcel Bidot et ses hommes. À l’arrière, les Italiens ne comptaient plus les blessés. Ils étaient en nombre. Baldini en faisait partie.
« Je fume la pipe » (sic) fanfaronnait Rivière !
Au sommet, derrière Graczyk et Massignan, à une minute du tandem que la vertigineuse descente happait rapidement, eux et leur suite motorisée, Rostollan s’était détaché dès les premiers mètres. Il avait pris 80 à 100 mètres et Rivière venait de se lancer au sprint dans les virelets. Du tansad de la moto, je suivais cette phase capitale de la course. Là-haut sur l’étroite route accrochée au flanc de la montagne, les deux casquettes jaunes se rapprochaient. Sur le vélo chromé de Rivière, le soleil avait fait éclater un flash. À trente mètres du Français, le maillot jaune de Nencini essayait de maintenir la distance. Et puis un boqueteau me masqua la vue. On arrivait à Fraissinet de Fourques au 57ème kilomètre. Devant nous, Graczyk en terminait avec cette descente terrifiante. Dans la traversée sinueuse du village, il imposait à Massignan un exercice de haute voltige et le jeune Italien s’affolait pour ne rien perdre sur le bolide blond habillé de vert.
Enfin le plat. Graczyk parlementa quelques secondes avec Massignan. Il l’invitait à le relayer après lui avoir imposé une dégringolade inoubliable. Et tout à coup, la radio du Tour annonça : « Allo, allo … »
Je consulte la chronique d’Antoine Blondin, si justement intitulée En travers de la gorge :
« Midi avait sonné, la messe était dite, le soleil grillait les Causses à perte d’horizon. Aucun signe de vie sur les crêtes pelées ni dans les gorges où l’ombre dessinait des quadrillages menaçants. Seul un mince filet de gens ourlait notre chemin, sortis de quelles grottes et agglutinés de place en place pour donner naissance à de chaudes petites oasis humaines. Nous venions de franchir le col de Perjuret et plongions à virelets que veux-tu, chacun pour soi et Dieu pour tous ! Sauf pour un seul …
Nous vîmes à un tournant Rostollan qui faisait de grands gestes et remontait à contre-courant en criant : « Roger a tombé ! Roger a tombé ! » Impossible de nous arrêter sur le toboggan où nous étions lancés. Nul n’avait vu disparaître Rivière, ni parmi ses compagnons, ni parmi les témoins. Pendant cinq minutes, on le crut volatilisé, rayé purement et simplement de la carte du monde, dont le paysage immense et chaotique qui nous entourait nous donnait l’échelle. Or, il gisait, à un vingtaine de mètres, en contrebas, dissimulé par un repli de terrain, frappé d’une sorte de paralysie qui lui interdisait le moindre geste, le moindre appel. Et toute cette nature qui l’entourait lui faisait un linceul rugueux. »
Durant quelques minutes, Roger Rivière, héros rimbaldien, fut le dormeur d’un val cévenol.

« C’est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue… »

Accident Rivière  ravin MDTAccident Riviere 3Accident Riviere 1

Blondin poursuit :
« Quand nous pûmes reprendre souffle au hameau des Vanels, nous ignorions encore ce qu’il en était advenu exactement, mais l’anxiété planait sur chacun des équipages qui nous dépassait. Fil à fil, visage après visage, le drame se précisait … Enfin, Radio-Tour annonça que « Rivière venait d’être victime d’un accident grave » et notre attente devint celle des personnages baignés de fraternité attentive qu’on rencontre chez Saint-Exupéry. La « Terre des Hommes » est parfois dure à l’homme.
L’hélicoptère d’évacuation, dans l’impossibilité de se poser sur le palier abrupt où Rivière s’était arrêté dans sa chute, tournait au-dessus de nous. Il atterrit dans l’enclos d’un vieux paysan, noueux comme un ceps de bois dont sont faits les Dominici, à l’instant où, avec une étonnante majesté qu’elle tirait de sa lenteur, l’ambulance déboucha à moins de vingt à l’heure, pour éviter les heurts, et s’arrêta en lisière du champ. Dix photographes, tombés on ne sait d’où, se trouvèrent miraculeusement à la parade. Rivière apparut sur sa civière, l’œil mi-clos, livide comme jamais, et baigné dans sa sueur. On lui fit escorte jusqu’à la nacelle, et tout le monde suivant les paysannes, les chiens, les valets de ferme et même le vieux qui flairait dans tout cela les grands remous de sorcellerie.
Il regarda avec respect l’hélicoptère brasser l’air puis jaillir de son champ en apothéose déchirante. Alors, seulement, il poussa un hurlement et parla d’aller chercher son fusil. Toute pitié l’avait déserté. Le dénouement venait de se jouer sur sa récolte de haricots, six mois de labeur, cinquante mille francs de semis. Le sombre dimanche qu’il vivait n’avait pas exactement les couleurs du nôtre. »

Accident Rivière 5 hélico

Ainsi, Antoine Blondin nous contait « la tragédie du Parjure »* qui fait qu’à jamais, ce petit col de Lozère appartient à la légende des cycles. Un petit ruisseau de Lozère avait (dé)fait le grand Rivière !
Je me souviens distinctement de ce 10 juillet 1960. L’oreille collée à mon transistor, c’était la stupeur qui m’étreignait, la crainte aussi pour la vie d’un grand sportif français. Je ne dis pas qu’il n’y avait pas dans un tout petit coin de mon esprit d’enfant, le sentiment cruel que « mon » champion normand Anquetil était débarrassé de son grand rival national.
Un demi-siècle, ou presque, plus tard, entre Méjean et Aigoual, j’ai effectué la descente du col de Perjuret jusqu’à Fraissinet de Fourques, en auto, au ralenti, comme une sorte de pèlerinage dans un des hauts lieux de l’Histoire du Cyclisme**.
Je m’étais longuement recueilli devant la stèle désormais érigée en souvenir du champion fracassé. Il n’y avait pas âme qui vive, sinon un couple de cyclotouristes pour lequel, documents photographiques à l’appui devant le ravin verdoyant, je reconstituais la tragédie.

Perjuret EV 1Perjuret 2 EVPerjuret 4 EVperjuret 3 EV

Riviere -Ollivier

Je vous reparlerai, bien évidemment, de l’infortuné champion emmené vers l’hôpital de Montpellier, mais pour l’instant, avec Robert Barran :
« Il fallut reprendre la course. Parmi les châtaigniers, c’était la ronde infernale qui se poursuivait. Dans cette Lozère trop méconnue, à travers ce département le moins peuplé de France, on roule des kilomètres et des kilomètres sans découvrir une maison, sans apercevoir âme qui vive. Le coureur attardé, perdu dans la nature, se croit abandonné de tous. Nous passions au pays des Camisards, ces montagnards, qui, persécutés dans leur croyance, tinrent des années en échec les Dragons de Louis XIV. C’est là aussi que les maquisards organisaient les bases de départ les mieux protégées pour harceler l’occupant nazi. Le petit bourg du Castanier (d’où l’on aperçoit pour la première fois le mont Ventoux, ce géant de Provence), qui fut rasé par les S.S. en furie, témoigne encore de ces instants héroïques et tragiques.
On se croit au bout du monde et c’est ce qui explique sans doute le nom du col de l’Exil. Oui, l’exilé partout est seul. Seul, Ferrer espérant, une roue à la main, la venue de sa camionnette attardée. Et seul, son éducateur Bernard Gauthier qui se fit un devoir de l’attendre. Seul, assis sur une murette, son vélo gisant au sol, la roue avant déjantée, Gérard Thiélin sous son maillot violet et blanc déchiré. Un spectateur seul aussi en ce lieu perdu, s’employait à relever le collant serré pour nettoyer la plaie vive. On n’a pas le temps de s’attendrir sur le Tour de France et déjà le drame Rivière nous avait frappé. Ici, par bonheur, l’accident ne revêtait pas de gravité. Mais nous en éprouvions un sentiment d’injustice envers ce destin contraire. Après un départ malchanceux, Gérard n’avait cessé de s’améliorer. Sur la cendrée de Millau, prenant la seizième place, il avait fait un saut en avant très sensible au classement général. Maintenant l’ambition légitime de terminer au Parc des Princes, d’être sacré « Tour de France », ce qui marque et anoblit toute carrière cycliste, devait être abandonnée.

Thiélin abandon

Dans la voiture-balai, Gérard s’en fut rejoindre Cazala, le tricolore dont le nom avait été acclamé lors de l’arrivée de l’étape précédente. Le public Millavois accordait sentimentalement la place d’honneur à l’Orthézien pour avoir mené son action d’éclat dans le Causse du Larzac. Lui, qui figurait toujours parmi les animateurs, était resté ce matin dans une prudente réserve. Ses traits tirés, ses yeux mâchés, indiquaient qu’il n’avait guère bénéficié de la journée de repos. Après Privat, après Colette, et pour les mêmes raisons qu’eux, Cazala a dû renoncer. Cette stupide maladie, qui s’appelle banalement coliques ou mal au ventre, vous vide littéralement …
… Enfin, le col d’Uglas (qui s’appela longtemps du Glas rapport aux sonneries lugubres qui annonçaient les troupes catholiques donnant l’assaut aux protestants, ndlr) voulut-il consentir à s’arrêter de descendre. Parfumé de romarin, il était peut-être moins inhumain que les précédents. Mais la journée avait tendu tous les nerfs. Beuffeuil prenait sa revanche. Après Darrigade au col des Ares, Graczyk au Perjuret, le Charentais venait compléter la revanche des routiers-sprinters sur les grimpeurs. Mais ce fut une victoire sans suite. Entre Alès et Uzès, parmi la garrigue à végétation maigrelette, on entendit les cigales. Le regroupement s’opéra. Des régionaux se laissèrent gagner à des idées de bataille. Milési, sachant que Brambilla l’attendait, baissa son menton en galoche et partit. Bléneau se mit en boule pour opérer de même. Mais dans le groupe, il y avait Darrigade et Graczyk qui préparaient leur sprint. Ils le préparèrent si bien ou plutôt si mal qu’un troisième larron en profita. En l’occurrence, Martin Van Geneugden, le puissant Flandrien déjà vainqueur à Bordeaux

Millau-Avignon Van Geneugden au sprint MDS

Tout était triste malgré l’ambiance de fête provençale à l’hôtel de l’équipe de France : la maladie et le drame sont passés par là. Privat le « baroudeur n°1 » et Colette « la conscience faite coureur », puis Cazala le bel animateur, et le pire de tout, par les chances d’une première place perdue, par une vie mise en danger, Rivière !
Rostollan ne pouvait s’arrêter d’expliquer comment il donna l’alarme, seul avec Adriaenssens à s’être rendu compte de la chute de Rivière :
« Roger roulait dans la roue de Nencini. Détaché devant eux, je me suis retourné pour évaluer les positions. Alors, dans une clameur, j’ai vu un corps cerclé de bleu-blanc-rouge partir dans l’abîme. J’en ai eu la gorge toute serrée et j’ai cru que nous ne le reverrions plus. Tout tremblant, je me suis arrêté et j’ai donné l’alarme. Toute la journée, j’en ai eu les jambes coupées… »

dessin chute Rivière

Vite que l’on reprenne la bicyclette ! Que la course vienne nous changer les idées ! Une pensée pour Roger Rivière et pédalons comme s’il était parmi nous, comme si c’était pour lui. Tel était l’état d’esprit des Tricolores, fait d’un reste d’espoir et de beaucoup de tristesse. Car, sur le pont d’Avignon, je vous l’assure, personne n’avait envie de danser en rond. »
Bien entendu, dès le soir-même, toutes les conversations convergeaient vers l’accident de Rivière dont on tentait de comprendre les causes :
« Durant son transport à l’hôpital de Montpellier, Roger Rivière confia au docteur Dumas :
– Mes freins n’ont pas répondu. J’ai l’impression que mes jantes étaient huileuses …
Un examen de la bicyclette, mise sous séquestre aussitôt après l’accident, ne révéla aucune défaillance mécanique. La chute était imputable à une fausse manœuvre, un dérapage.
À cet égard, Raphaël Geminiani nous a fourni une explication qui mérite d’être retenue :
– Je reste persuadé que Roger a été victime de son audace. Il s’était mis dans la tête de rivaliser avec Nencini dans la montagne. Or, ce dernier est un descendeur dangereux, non seulement parce qu’il prend des risques énormes, mais aussi et surtout parce qu’il use d’une technique personnelle assez déconcertante : à l’entrée des virages, des coups de guidon répétés qui font osciller son vélo. Il se déporte et vire très largement. Cette méthode est toujours dangereuse pour le coureur placé dans le sillage de Nencini, qui a toujours l’impression que ce dernier ne passera pas… »

Accident Rivière hôpital

La vérité était beaucoup moins stupéfiante … ou beaucoup plus, ça dépend quelle signification l’on donne à l’adjectif.
« Dès l’arrivée de Roger Rivière à la clinique Saint-Charles, la diététicienne Clarisse Brobecker reçoit l’autorisation de pénétrer dans la chambre du blessé. C’est elle qui recueille son maillot tricolore. Dans cette parure, à un endroit très bien protégé au fond d’une poche étroite et profonde d’où rien, absolument rien, n’aurait pu sortir pendant la chute, elle retrouve seulement un des cachets de palfium qu’il a absorbés au départ et quelques pilules d’amphétamines.
Le palfium, pour un sportif, est la pire des choses. Comment Rivière pouvait-il ne pas être informé des dangers qu’il encourait en absorbant un tel médicament ? Le palfium apaise les souffrances, certes, mais il exerce des effets secondaires. Par son action sédative, il retarde les réflexes en déconnectant le système nerveux moteur qui produit les mouvements volontaires. Ce retard dans les réflexes est-il la cause de la chute ? Les spécialistes en toxicologie confirment que la thèse est, hélas, tout à fait plausible.
Reviennent alors en mémoire les paroles de Roger Rivière à propos de son ancien soigneur Raymond Le Bert : « Il a vingt ans de retard ! Sa fameuse petite topette me permet tout juste d’aller de l’hôtel à la ligne de départ ! »
En vérité, depuis un bout de temps déjà, des journalistes exprimaient leur scepticisme sur les troublantes défaillances de Rivière dans diverses épreuves et évoquaient à mots couverts ses pratiques dopantes. D’ailleurs, le champion avait avoué l’usage de « reconstituants » dans un numéro du Miroir des Sports de l’année précédente.

Rivière reconstituants

Dans sa chronique suivante intitulée Adieu aux larmes, Blondin exprime avec talent (pléonasme) l’état d’esprit qui règne désormais sur le Tour : « L’étape d’hier (Avignon-Gap, ndlr), paralysée par l’appréhension de celle d’aujourd’hui (Gap-Briançon), influencée encore par la grande pitié de celle d’avant-hier (celle du Perjuret), a perpétué le no man’s land où nous nous aventurons depuis l’accident survenu à Roger Rivière : un seul être nous manque et tout est dépeuplé, dépouillé soudain de légende. Elle a été franchie par une troupe convalescente, blessée dans sa chair, ses ambitions, ses sentiments, et qui s’est refusée à tirer parti du somptueux champ de bataille qui lui était proposé. En d’autres circonstances, ce profil tumultueux eût pourtant mérité d’être regardé d’en face…
… Je comprends et partage cette impulsion grégaire qui pousse par moments le troupeau frileux à rentrer en entier à la maison. Elle n’est pas faite de la peur de tous les individus additionnés, c’est un climat communautaire de solidarité organique où celui qui s’égare compromet l’équilibre de l’ensemble, sa fragilité. Un tel sentiment ne peut qu’engendrer une course menée à bribes abattues : miettes qu’on ramasse à l’arrière, phases balbutiées à l’avant, si loin du profond discours qu’on eût pu escompter à en juger par le contexte. Dès la matinée, une température moite engluait les coureurs et les projetait vers les fontaines … »

Avignon-Gap fontaines soif MDS

On ressent l’atmosphère émolliente dans un nouveau Conte de la Grand’ route de Robert Barran :
« De la riche plaine du Comtat Venaissin aux cultures maraîchères protégées du mistral par des rideaux d’arbres, nous sommes partis à la conquête des Alpes. Ou tout au moins, nous avons essayé d’en gagner le pied, Gap, sans trop de difficulté. Par Carpentras, la capitale du melon fondant et du berlingot craquant, par Vaison-la-Romaine et ses vestiges antiques, par Buis-les-Baronnies caché parmi les oliviers, nous nous sommes d’abord hissés au sommet du Perty, reprenant la vieille route aujourd’hui presque trop spacieuse pour un col qu’empruntaient pèlerins et marchands au Moyen-Âge. Les champs de lavande y font des plaques violettes et des buissons de jaunes genêts y viennent frapper l’œil. C’est le terrain que choisit Simpson pour essayer l’exploit dont il rêve depuis Bruxelles. Il dévala sur le Laborel à l’entrée des Hautes-Alpes dressant en face toute la hauteur de ses cimes, à vous en donner le frisson. Peut-être, sommes-nous devenus impressionnables depuis l’accident de Roger Rivière et les coureurs plus prudents.

Avignon-Gap abandon Proost MDSAvignon-Gap abandon Proost 2 MDS

Bref, personne ne resta dans la roue de l’Anglais. Sauveur Ducazeaux, la casquette au vent, se dressa sur son siège. Lui aussi, pensait :
– Tommy, tu peux gagner celle-là !
Mais Tommy attendit et accepta le renfort apporté par le longiligne Rostollan, les deux Van impétueux, Aerde de Belgique et Den Borgh de Hollande, puis le petit mais hardi Bernard Viot.
Lorsque apparut la Sentinelle … Comme entrée en matière, une épingle à cheveux à se faire dresser les siens sur la tête. Mais c’était simplement le coup de l’impression. La Sentinelle est un col aimable, bien élevé pourrait-on dire puisqu’il est cultivé jusqu’au bout. D’abord des vignes, puis des avoines et des blés. Il est aussi habité. Le petit village de Jarjayes se situe presque tout en haut. Et la banderole du sommet rafraîchissait à l’ombre d’un noyer protecteur. Rostollan aurait bien voulu s’en aller, « mais ce n’était pas assez dur », expliquait-il sans forfanterie. Pourtant, le Marseillais plaça un démarrage. Van Aerde s’en vint à ses côtés et fort peu gracieux, imposa :
– Alors, on ne veut plus aller ensemble jusqu’au bout ? Faut pas déboucher…
Rostollan s’énerva un petit peu :
– C’est bien, mais j’en ai marre de tirer cet Anglais.
Et s’approchant de Tommy, il lui dit en marseillais et en colère à la fois :
– Alors, tu as compris, l’englisch, à ton tour de rouler.
Tommy eut un regard gêné, remit sa visière à l’endroit et répliqua :
– Oh ! te fâche pas, ça va comme ça !
Enfin, Gap était là et l’arrivée avec sa ligne droite bordée de platanes. Tommy le calculateur crut s’envoler vers la banderole en attaquant le premier. Mais ses jambes coincèrent. Van Den Borgh le Hollandais, le coureur casqué, fut coiffé par Van Aerde toutes frisettes dehors. Deux bourgmestres de son pays attendaient le Belge. Pour peu, ils auraient entonné la Brabançonne … »

Avignon-Gap col de Perty MDSAvignon-Gap gorges du Verdon MDSAvignon-Gap Sentinelle 2Avignon-Gap échappés MDSAvignon-Gap Van Aerde sprint

Blondin, entre deux roupillons, avait eu aussi la plume poétique :
« La queue du peloton accablé était à l’image du radeau de la Méduse, l’eau en moins par conséquent et la lavande en plus, qui nous cernait de vagues à l’infini, formées en hérissons d’un mauve particulier qu’on voit aux cheveux blancs des dames âgées qui ont raté leur teinture. Un parfum tenace dans l’air et le chant obstiné des cigales étaient les seuls luxes qui nous fussent consentis. Ils marquaient déjà un retour à la paix des âmes… »
Et il concluait comme une exhortation : « La paix de l’âme pour ce qui nous occupe, ne se confond pas avec la paix des braves. Elle doit annoncer au contraire quels combats peuvent reprendre. Les braves, ceux qui ont quelque chose à jeter dans la bataille, doivent à Roger Rivière de se livrer avec acharnement pour l’honorer en lui prouvant que sa disparition prématurée de l’épreuve n’est pas considérée comme « une occasion à saisir de suite », mais comme un levain »
Vous voyez qu’en ce temps-là, je n’avais pas besoin que mes parents me fournissent un « cahier de vacances ». Avec l’épopée du Tour de France, tout naturellement, mes vacances étaient « apprenantes » selon le jargon technocratique en usage aujourd’hui ! Je découvrais l’histoire, la géographie, le style littéraire, la philosophie, le civisme même.
D’un aspect purement vélocipédique, il me semble me souvenir qu’en effet, suite au drame du Parjure, la course avait perdu l’essentiel de son intérêt, du moins d’un point de vue chauvin de Français. Notre premier compatriote, le régional du Centre-Midi Marcel Rohrbach, pointait à 11 minutes et 16 secondes du maillot jaune Nencini, Certes, les tricolores Anglade, François Mahé et Mastrotto figuraient dans le top 10 mais ne pouvaient plus guère envisager qu’une place d’honneur. On repensait alors à la colère d’Henry Anglade à l’issue de l’étape de Lorient : qu’en serait-il des chances de l’équipe de France en cas de défaillance de Rivière ?…

Gap-Briançon Battistini Nencini Izoard  MDS

La seizième étape Gap-Briançon constituait, au départ du Tour à Bruxelles, l’un des rendez-vous majeurs de l’épreuve avec l’ascension du col de Vars et du mythique Izoard.
Antoine Blondin, sans omettre d’exprimer le caractère insipide de l’étape, choisit de nous faire visiter un superbe musée en plein air, un des plus prestigieux monuments du cyclisme :
« Suivez le Guil ! Approchez, messieurs-dames, s’il vous plaît, et si les suiveurs veulent bien me suivre, nous allons continuer la visite d’une grande étape alpestre de la seconde moitié du XXe siècle … Cette forteresse que vous apercevez au-dessus de votre tête, c’est Mont-Dauphin, comme dit à peu près le général de Gaulle, lorsqu’il parle de son premier ministre, Michel Debré. À vos pieds, ce torrent lumineux, c’est le Guil. Il va nous servir de Guil conducteur. Si vous vous retournez sur le Guil, vous pouvez admirer, accroché au flanc de la muraille, un tableau de la situation en noir et en coureurs, généralement considéré comme un chef-d’œuvre des maîtres de l’école de Vars.

Gap-Briançon col de VarsGap-Briançon sommet Vars

De très récentes observations ont toutefois semé le doute dans l’esprit de certains érudits : nous serions en présence d’une contrefaçon remarquablement imitée. Le noir y serait, mais les coureurs seraient un peu passés … Avancez, je vous prie, car nous pénétrons dans un passage entièrement d’époque où rien n’a été refait sinon l’équipe de France, mais il n’est pas recommandé de la visiter, ses espérances tombent en ruines… Le sifflement que vous entendez provient d’une chambre à air qu’on ne visite pas non plus. C’est la chambre de Rohrbach, du nom d’un grimpeur zélé repeint à neuf que ses compagnons jadis ne pouvaient pas voir en peinture. La légende veut qu’il soit descendu de son cadre un instant pour s’offrir ce qu’on peut appeler un petit pied à terre dans la région, il a ensuite rejoint la fresque …
Ici, en vous penchant, vous pouvez remarquer une chute attribuée à Van Est le Jeune de l’Ecole hollandaise. Nous sommes maintenant au cour du Queyras, dont les maisons s’effondrent sous les éboulis quand elles ne s’écroulent pas d’elles-mêmes. Rien n’y pousse sauf des coureurs qu’on pousse et qui produisent des amendes. Il y a deux sortes de coureurs, les grands à qui on jette la première bière et les petits qui viennent beaucoup plus tard et à qui l’indigène offre spontanément un tuteur naturel qui l’aide à s’élever. Les petits poussés donnent les plus belles amendes, jusqu’à 50 Nouveaux Francs à la belle saison. Pour en finir avec les petits poussés, il suffit de considérer leur retard pour comprendre qu’ils n’ont pas chaussé les bottes de sept lieues, et d’embrasser le paysage pour savoir que, s’ils ont semé des cailloux pour retrouver leur chemin au milieu de ces avalanches de pierres, on n’est pas près de les revoir : la géologie leur a dérobé leurs points de repère…
Si vous voulez bien continuer, nous pénétrons ici sur le plateau où ont été tournées quelques-unes des plus belles séquences de « Bobet s’en va t-en guerre », morceaux de bravoure, charges héroïques en Izoard et gants blancs.

Gap-Briançon  lacets Izoard

Nous débouchons dans la « Casse Déserte », véritable musée du cyclisme, devenu aujourd’hui « la Classe Déserte ». Vous pourrez bientôt vous y recueillir devant la stèle dédiée à Fausto Coppi. Mais qui donc comprendra que ce monument est destiné à associer un homme à un champ de bataille ? Tel que vous le voyez, vous devez plutôt avoir l’impression que Coppi a donné son nom à un boulevard, comme Félix Faure, comme Bonne-Nouvelle, un boulevard qui est d’ailleurs aujourd’hui le boulevard des Italiens. »

Gap-Briançon dans l'Izoard MDSGap-Briançon Battistini Casse deserteGap-Briançon Casse Déserte MDSPellos Casquette messieurs CoppiGap-Briançon Izoard  TV

À en croire la couverture de Miroir-Sprint, l’exploit de l’étape appartient à la télévision (une chaîne unique à l’époque ndlr), ce que confirme César Patapon :
« Le vainqueur de l’Izoard, sans discussion possible, c’est le gars de la télé qui prenait les images à moto. Les quelques millions de piafs dans mon genre qui ont suivi sur leur écran la grimpette puis la dégringolade, sans bouger de leur patelin, le postérieur calé par les bras du fauteuil, ou même debout devant la vitrine du marchand de postes, je m’demande s’ils ont gambergé qu’y z-ont vu en action le champion du monde de sa spécialité !
Faut vous dire que l’Izoard, c’est pas un truc comme les autres. Quand vous débarquez dans la Casse déserte, vous êtes comme qui dirait parachuté sur la lune. À part que vous avez pas besoin de masque à oxygène, because que là-haut l’air est aussi pur et léger que le petit vin clairet de la Haute-Provence. Mais ça ressemble un peu aux alentours de la Mer de la Tranquillité, pour ce que j’en ai vu sur les photos (seul Tintin avait marché sur la lune à l’époque !).
C’est immense, et tout autour de vous, les sapins sont en pierre, et d’une taille tellement maousse que vous vous sentez tout minable. La route, d’accord, on l’a arrangée, mais les précipices dans le bas, les Ponts et Chaussées y-z-ont pas réussi jusqu’à présent à les boucher. Enfin bref, à vélo, à moto ou en voiture, sur cette chaussée des Géants, vous avez le trouillomètre à zéro, et vous gaffez du coin de l’œil que votre pilote y donne pas des coups de volant fantaisistes. Et si y veut allumer une pipe, vous lui glissez sournoisement qu’y ferait mieux d’attendre Briançon.
Alors figurez-vous le gars avec sa moto surchargée et sa caméra … Eh bien ! d’Arvieux à l’arrivée, ce chasseur d’images, bien plus caïd que les chasseurs de fauves, y nous a montré la course. Et si chouettement que, j’peux vous dire, j’avais jamais vu l’Izoard comme ça. Un truc à vous dégoûter de risquer sa peau et un rhume de cerveau pour aller sur place entrevoir les coureurs une fois tous les deux kilomètres.
La montée, c’était un exploit. Mais la descente, il l’a faite en entier, et ça avait jamais été fait. Cette plongée dans les sapins, où je me souviens avoir entendu Kubler hurler dans mon dos parce que ça allait pas assez vite, ça plongeait le téléspectateur, souffle coupé, au cœur du plus grand mystère du Tour de France, de sa plus grande sensation. Et notre cameraman, payé pour une poignée de haricots pour ce boulot de dingue, il a pas perdu les pédales une seconde. Vous permettrez que moi, Patapon, qu’en ai vu des casse-cous dans ma vie, je lui tire la casquette. Ce gars-là, c’est un vrai géant de la route. »
Que je vous dise tout de même que c’est l’Italien Graziano Battistini qui l’a emporté à Briançon devant son compatriote Imerio Massignan. E Viva Italia !
Bien des années plus tard, tandis que je poursuivais mes humanités à Versailles, le petit Marcel Rohrbach me raconta sa quatrième place. Il était devenu le gendre des propriétaires du Cheval Rouge, un hôtel-restaurant , ancien relais de diligences, dans la cité du Roi Soleil.

Gap-Briançon crevaison Rohrbach MDSCap-Briançon Nencini maître absoluGap-Briançon arrivéeGap-Briançon Battistini MDS

L’intérêt de la dernière semaine du Tour se situe peut-être en coulisses :
« Peu de suiveurs ont soupçonné le passionnant débat qui a eu lieu, au soir de l’étape de l’Izoard, entre les médecins du Tour, sur l’initiative de Félix Lévitan, directeur-adjoint de la course, et dont le « Miroir des Sports » est en mesure de révéler la teneur.
Dire « les médecins du Tour « est inexact. Il n’y a qu’un médecin officiel, le docteur Pierre Dumas, dont tant de photos prises à l’occasion d’accidents ont popularisé le visage auquel un mince collier de barbe donne l’apparence d’un Valois dessiné par Clouet. Il a deux assistants, le docteur Boncour, dont le regard sarcastique brille sous des lunettes d’écaille et que son crâne rasé à la Yul Brynner rend reconnaissable à vingt mètres, et le docteur Bosse, très jeune d’aspect et qui, plus soucieux que ses confrères de correction vestimentaire sur le Tour, conserve en course comme à l’étape costume de ville et cravate papillon.
Mais le corps médical était encore représenté par un grand chirurgien belge, le docteur Van den Abeele, passionné de cyclisme, et qui a suivi quelques étapes avec nos confrères de « Het Lasste Niews », et le docteur italien Enrico Peracino, médecin de la firme Carpano, qui s’est personnellement occupé de Gastone Nencini durant les quelques journées qu’il a consacrées au Tour.
Il s’agissait, pour tous les hommes de l’art que leur amour du sport avaient fortuitement réunis à l’occasion de la plus grande épreuve sportive du monde, d’examiner en commun certains problèmes, relevant moins de la technique médicale pure que de l’éthique de la médecine et des droits et devoirs des médecins dans les questions de rendement d’un travailleur de force comme l’est un athlète qu’il pratique le cyclisme ou tout autre sport » …en un mot, d’évoquer la question du doping d’autant plus cuisante d’actualité depuis le drame de Roger Rivière.
« Le docteur Peracino écoutait la tête dans ses mains. Il n’avait pas du tout l’air d’un médecin, ce grand et beau garçon au chandail brun et au pantalon blanc. Plutôt d’un joueur de golf élégant comme on en voit dans les magazines illustrés , promenant leur nonchalance racée dans le décor champêtre des greens. Ses confrères non plus n’avaient pas l’air de médecins. Ils étaient entassés dans cette pièce minuscule contiguë au bar de l’hôtel Vauban à Briançon …
Personne ne s’y trompait et le médecin italien moins que tout autre : sous la courtoisie du propos, sous la modération du ton employé, sous le couvert des grands principes philosophiques et moraux invoqués, perçait l’accusation.
– Vous pouvez traduire à monsieur ?
Volontairement, avec application, ils évitaient les mots pouvant blesser leur interlocuteur, le mot « médicament » qui ne s’emploie que pour des malades, le mot « drogue » qui était venu aux lèvres de Van den Abeele et qu’ils remplaçaient par le mot « préparation ». Ils parlaient médecine sociale, médecine du travail, médecine générale et sportive avec le souci de conserver à la conversation son caractère de débat professionnel et amical autour d’un verre de champagne. Après tout, Peracino était leur égal et ils n’étaient pas là pour le juger. On discutait de principes et non de technique médicale appliquée à des coureurs. Si, pour étayer un argument, le nom d’un champion était lancé, ce n’était jamais celui d’un absent : Anquetil, Rivière ou d’un second plan pour lequel le problème ne se posait pas.
– Vous pouvez traduire à monsieur ?
Un tribunal ? Non, bien sûr. Une conversation entre gens de métier. Une simple conversation. Mais lorsque Dumas parla du rendement de main-d’œuvre dans les usines ; lorsque Bosse évoquait l’époque victorienne et les enfants de huit ans travaillant au work-house ; lorsque Van den Abeele s’inquiétait des modifications physiologiques apportées au tempérament d’un individu ; lorsque Boncour parlait de l’accoutumance de l’organisme à certaines préparations, cela voulait dire :
– Avez-vous droit d’accroître artificiellement le rendement de Nencini pour lui faire gagner le Tour de France ?
– Je fais pour Gastone Nencini ce que fait le mécano pour le vélo : le remettre en état après la course ! »
Comme, avec infiniment de précautions oratoires et donc d’hypocrisie, tout cela est formulé !
Il faut dire que le Miroir des Sports, à l’initiative de cette réunion non officielle, était une émanation du quotidien Le Parisien Libéré coorganisateur avec L’Équipe du Tour de France, donc il s’agissait de ne pas trop « cracher dans la soupe » même salée .

Doping Danger mort pour cobayes MDSDoping champions cobayes MDS

À mots couverts, dans d’autres tribunes, le docteur Dumas confiait son inquiétude concernant le porteur du maillot jaune : « Je serais curieux de savoir ce qui se passe, tous les soirs, dans la chambre de Nencini, mais on m’en interdit l’accès ». Des rumeurs faisaient état de transfusions sanguines, « les deux bras reliés à un bocal »…
On revient à la course ? Il est vrai que la passivité des coureurs explique que les débats se déplacent sur des sujets plus stupéfiants. Et pourtant, la 17ème étape Briançon-Aix-les-Bains (229 km) offre un profil favorable à des attaques d’envergure avec l’ascension, notamment, du col du Luitel puis le col du Granier à proximité de l’arrivée.

Briançon-Aix Graczyk au Lautaret MDSBriançon-Aix du Lautaret au Granier 1 MDSBriançon-Aix du Lautaret au Granier 2 MDS

Mais comme on dit, la course propose et les coureurs disposent, ainsi Robert Barran ne cache pas sa déception :
« L’orage gronde en ce soir de 14 juillet sur les bords du lac de Genève. Dans le petit refuge de pêcheurs où nous sommes venus en quête de friture, les eaux se soulèvent et viennent déborder sur la rive. Nous campons à Thonon-les-Bains, la vieille capitale du Chablais où pour tous, le Tour de France semble joué. Nous allons dire adieu aux Alpes, ces Alpes dont on attendait tant et qui s’esquivent tout comme les Pyrénées. Plus d’un évoque, avec nostalgie, les grimpeurs d’antan. D’autres se plaignent que la mariée ou plutôt la route soit devenue trop belle. Ça c’est du sadisme sportif ? de même que la bicyclette à grand-père lourde et pesante est devenue aujourd’hui un article de luxe fin et léger, de même la montagne a été rendue plus humaine par le labeur des hommes. Comment ne pas se réjouir d’un œil touriste des larges passages de l’Izoard qui font par endroits, c’est vrai, figure de boulevard ! Et certes, dans cet Izoard, on vit ce spectacle inédit, presque scandaleux, comme un crime de lèse-majesté pour les vieux amateurs de vélo, de vingt hommes groupés dans la Casse Déserte avec seulement un sprint de Battistini rendant à Fausto Coppi l’hommage qu’il s’était promis…
Vars escamoté, l’Izoard amadoué, le Lautaret subtilisé, il restait, heureusement si l’on peut s’exprimer ainsi, la découverte du col du Luitel. Massignan, le roi de la montagne 1960 lui rendit ce bel hommage :
– « Il est aussi dur que le Gavia ».
Le Gavia, ce véritable sentier muletier révélé dans le Giro (remporté par Anquetil … devant Nencini !)
À Sechilienne, on quitte la route des grandes Alpes pour foncer vers un coin qui semble un havre de verdure. Un coin où il fait bon se reposer, mais qui donne beaucoup de mal à l’atteindre. Comme il est très difficile de se frayer un passage à travers toute cette végétation débordante où semblaient s’emboutir clandestinement quelques maisons d’habitation éparses. À mi-col, nous avons fait escale, auprès d’une cascade bondissante. Tout près de là, un paysan faisait les foins tournant le dos au Tour de France : c’est là que nous ressentîmes enfin une pincée d’émotion. Anglade et Mastrotto étaient partis de l’avant après avoir décroché Nencini. Hélas, Raymond plus sombre que jamais s’empêtra dans les rails à l’entrée de Chambéry et Henry livra son baroud d’honneur au bord du lac du Bourget tout empreint pour lui d’une mélancolie lamartinienne.

Briançon-Aix Graczyk

Briançon-Aix Anglade crève Luitel MDS

On a dit que c’étaient des vacances apprenantes. Souvenez-vous donc, vous avez le bonjour d’Alphonse :

« Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours ! »

Où étaient-ils les rois de la montagne ? Que croyez-vous qu’il arriva ? Ce fut Jean Graczyk qui gagna. Popoff voulait se donner des airs tout gênés d’avoir remporté cette grande étape alpestre. Mais il riait sous cape … verte. »

Briançon-Aix sprint GraczykBriançon-Aix Luitel

Le Berrichon avait peut-être une raison d’être gêné si je m’en réfère aux petits secrets de Jacques-Pierre Périllat-Chany : « Jacques Goddet ne tenait plus en place quand le Tour arriva à Aix-les-Bains, après une escalade du Granier où nous avions assisté à une séance de poussettes assez spectaculaire. Le principal bénéficiaire de cette pratique illégale fut Jean Graczyk qui parvint à gagner quatre minutes, à rejoindre Nencini dans la descente sur Chambéry, et à gagner l’étape ! C’est un scandale, je suis furieux, tonnait le patron du Tour. »
Robert Barran choisit de nous conter la 18ème étape Aix-les-Bains-Thonon-les-Bains, 215 kilomètres à vélo une centaine à vol d’oiseau, à travers le prisme de la détresse d’un petit savoyard, Louis Bisiliat, l’enfant d’Ugine :

Aix les Bains-Thonon Bisiliat

« Dans un coin perdu de montagne, un tout petit savoyard pleurait son amour dans la douleur du soir. Louis Bisiliat en était tout près à renier son pays. Il y avait une tradition dans les Tours de France d’antan, de laisser l’enfant du pays s’échapper pour traverser en tête son village sous les acclamations du bon peuple. Mais les traditions se perdent. Demandez plutôt à Fernand Picot, relégué à l’arrière pour la traversée de Pontivy. Pour une fois, la tradition fut reprise.
Tout au long du lac d’Annecy, un homme pédalait avec amour. Tout au bout, au pied des gorges d’Arly, il savait qu’Ugine l’attendait. Et sur le bord de la route, son père qui avait laissé les troupeaux partir brouter dans les alpages, avait placé la banderole de bienvenue. Sa figure osseuse sous un large béret, le père Bisiliat nous disait sa fierté d’avoir un pareil fils. Oh ! il ne s’agissait pas pour lui de gagner le Tour de France, mais simplement de le terminer en bon rang.
La vieille maman était restée à la fenêtre. Son fils lui avait dit : « Comme ça, je serai sûr de te voir. »
Les parents, les amis étaient là réunis. On était venu pour voir passer Louis. Dans cette naïveté, il y avait peut-être un des plus beaux hommages envers le Tour de France.
Si beau que contradictoirement, Bisiliat en eut les jambes coupées. Quelle traîtrise ! Ces Aravis qu’il montait comme il voulait en conduisant les troupeaux lui mettaient du plomb dans les jambes. Et la Colombière ne lui en parlez plus. Ah ! Colombière de malheur ! C’est là que le peloton fondit sur lui, l’engloutit et le perdit. Pauvre Louis qui avait fait un si beau rêve. Premier à Ugine, dernier à Thonon-les-Bains. Plus tard, il contera à ses enfants : « C’était un soir de 14 juillet… »
Un 14 juillet escamoté lui aussi. Tel cocardier s’indignait que nos tricolores n’aient pas attaqué. Tel autre louait la réserve italienne en ces Fêtes du Centenaire du rattachement de la Savoie à la France. Il y avait dans tout cela plus de calcul que de sentiment. C’était la grande trêve du 14 juillet en attendant que l’heure sonne de Pontarlier à Besançon. Comme l’on dit sur un terrain de football ou de rugby, les coureurs jouaient la montre.
Manzanèque en profita pour filer le long de la touche. Plus exactement, le long du défilé de l’Arve. À Cluses, il salua l’école nationale d’horlogerie qui lui communiquait sa confortable avance. À Taninges, dans la vallée du Giffre, dans cette vallée verte qui remonte jusqu’au (faux) col de Terramont, Fernando le Manchego pédalait avec volupté, un éclair de triomphe au coin de la prunelle.
La République française était bonne fille. Elle avait donné la permission de sortir à l’étranger. Quel est donc et Espagnol d’avant-garde nous questionnait-on ? Le sens commercial nous donnait l’envie de répondre :
« N’avez-vous pas lu le Miroir du Cyclisme n°1 ? On vous y donnait Manzanèque, comme le bon tuyau espagnol 1960. »

Aix-les-Bains Thonon ManzanequeAix-Thonon Colombiere chute Van GeneugdenAix-Thonon chute Van geneugden MDS

… Loin, bien loin, arriva Van Geneugden en compagnie de notre malheureux Bisiliat. La tête toute ensanglantée, Martin le Costaud avait traîné douloureusement sa grande carcasse. Il avait refusé d’obéir au docteur Dumas lui conseillant de monter dans l’ambulance pour abandonner. « Un Van Geneugden n’abandonne pas ! » se contentait-il de répondre.
Terminer , le mot pour tous en prend un ton magique. Ils auront bouclé leur Tour de France comme ces compagnons chargés de leur besace et de leurs outils, ou comme ce voyageur « retourné plein d’usages et raisons dans son petit village ». Puis ils raconteront leur histoire en l’embellissant de légendes. »

Pellos 14 juillet fin du monde

Antoine Blondin, entre deux verres de génépi (!), a choisi un autre angle pour nous narrer l’étape. Évidemment, personne ne se souvient, ce qui aurait été logique vu ce qu’on nous prédisait, le 14 juillet 1960 devait être la fin du monde. Vous vous doutez bien que j’ai effectué quelques recherches. Ainsi, j’ai retrouvé un article du sérieux journal Le Monde (du moins à l’époque), en date du 12 juillet 1960 :
« Nous l’avons échappé belle. Dieu merci, la fin du monde n’est pas pour le 14 juillet.
Monsieur Bianco, portant le nom mystique de Frère Emman dans son cercle d’illuminés, professe la médecine pédiatre. Petit homme barbu dans la force de l’âge, il est le messie de la secte du massif du Mont-Blanc, peu nombreuse mais ardente et fidèle. Il a prédit dès mars 1954, après avoir bénéficié d’une vision céleste, que l’apocalypse était à nos portes, parce que le contrôle de l’énergie atomique échapperait aux hommes et que les convulsions de notre planète se produiraient le jour –mais la rencontre est fortuite- de notre fête nationale. L’événement aura lieu entre 14h 45 et 15 heures. Il y aurait douze millions de survivants,et pas plus, sur toute la superficie du globe … » !
Blondin évoquait ainsi la dernière heure :
« La fin du monde était prévue pour 14 heures. Nous attendions avec une vive curiosité ce spectacle tout à fait nouveau pour nous, du moins pour moi personnellement, car je ne voudrais pas préjuger de l’expérience antérieure de mes camarades. Le caprice d’une fatalité cyclique qui veut que els boucles se ferment sur elles-mêmes donnait à la course son visage des premiers âges, tout convulsé d’une jeune frénésie et d’innocence, à l’instant précis où s’annonçait la fin des temps. Ainsi du vieillard qui retombe en enfance. Mais peut-être fallait-il imputer ces morcellements incessants du peloton à d’obscures secousses sismiques. Tout, en effet, rentra bientôt dans l’ordre, un ordre qui s’apparentait au calme précurseur des grandes catastrophes. Le Tour en profitait pour reprendre un de ses anciens succès qu’on croyait aboli : l’échappée-fleuve sans conséquences.
Au moment où la résignation s’emparait du troupeau marqué au front du signe « À quoi bon ! » -et ce label tendrait à devenir une marque de cycles- trois hommes, dans un sursaut qui les honore, se mirent à pédaler de toutes leurs forces désespérées, comme s’ils eussent voulu abattre le plus grand nombre possible de kilomètres avant l’échéance fatale, établir le dernier record du monde de l’heure, ou plutôt le record de la dernière heure du monde. Il ne s’agissait plus d’une course contre la montre, mais d’une course contre le sablier, contre la faux …

Aix les Bains-Thonon AravisAix-Thonon Aravis MDS

… C’est donc dans les Aravis que nous plantâmes notre camp de base avant la grande ascension. Ils donnaient ses traits à la dernière vision que nous emporterions du monde : une caravane qui monte au loin, où l’on reconnaît ses amis sous la forme de personnages minuscules qui tentent d’escalader le ciel comme dans La Tour de Babel du peintre Breughel, un échantillonnage de jeunes filles avenantes massées au balcon d’une colonie de montagne, de splendides vieillards déchiffrables comme des aide-mémoire, enracinés déjà dans le néant. Mais, à cet instant précis, nous avions tous le même âge, les amis, les filles et les vieux ; nous avions l’âge de pierre des massifs qui nous cernaient ; nous étions vieux comme le monde, puisque nos destins étaient liés à celui-ci.
Il est difficile de s’arracher mais il arrive un moment où il faut se résoudre à tourner l’alpage. Soudain, il fut 14 heures passées. Quelqu’un dit : »Tout est fini. » Pendant quelques secondes, nous ne sûmes pas comment il fallait interpréter cela. Nous crûmes tout d’abord que nous revenions de loin, à moins que …
À moins que l’autre monde ne ressemblât étonnamment au précédent (ça me rappelle quelque chose les mondes d’avant et après ! ndlr).
Eh bien sûr. Ces coureurs, fantômes d’eux-mêmes, agitant péniblement leurs chaînes, étaient bien morts, aussi morts que ces foules figées d’un 14 juillet, sans fleurs ni couronnes, qui les réclamaient sur « l’air des lampions » … »
Une fois encore, merci l’Antoine ! Tu as réussi à nous faire vibrer … de peur !
Avec un petit coup de vin d’Arbois, il va nous présenter, clin d’œil à François Villon, la Ballade des pendules, à savoir la 19ème étape disputée contre la montre entre Pontarlier et Besançon (83 km) :
« Gibiers de potence, de la potence du guidon sur lequel ils se désarticulent, l’un l’autre se pourchassant, escortés par leurs corbeaux respectifs sous la forme de voitures suiveuses, les coureurs ont traversé le Doubs individuellement, livrés au temps qui passe et à celui qu’il fait.
Cette étape dite contre la montre –et c’est bien de l’ingratitude pour un Suisse de tenter quelque chose contre la montre, soulignait naguère Alexandre Breffort- a vu Graf, représentant helvétique et éminemment délié, aux jambes prédestinées aux travaux d’aiguilles (de véritables fuseaux horaires) triompher entre Pontarlier et Besançon, capitales de l’horlogerie. Ce monde, qu’on prétendait fini, est bien fait, où notre heure sonne quand elle doit sonner … »

Pontarlier-Besançon Graf clm MDSPontarlier-Besançon Graf MDSPontarlier clm Graf

Robert Barran encense aussi Rolf Graf : « Ce Suisse pétri de classe, aussi élégant et racé qu’un Hugo Koblet, ne s’était guère manifesté. On le soupçonne d’avoir réservé ses forces afin de porter un grand coup à portée de son pays, dans une spécialité où il lutte d’ailleurs à égalité avec les plus forts. Graf le calculateur, dans son numéro de soliste, a parfaitement réussi. Après Gimmi à Luchon, il a redonné au cyclisme suisse partie de ce prestige perdu depuis la retraite de l’impétueux Kubler, de l’obstiné Schaer et du pédaleur de charme Hugo Koblet. »
Le chroniqueur décerne aussi un bel accessit à Raymond Mastrotto, le taureau de Nay :
« Dans ce combat singulier, l’homme fort ne pouvait que s’affirmer. C’était une véritable boule de muscles propulsée. Et Mastrotto, bouleversant l’ordre établi, devint le premier des Français. N’était-ce pas mérité ?... »

Pontarlier-Besançon Mastrotto premier français MDS

Lors de l’avant-dernière étape, « une étape pour un régional », le Tour de France allait rencontrer l’Histoire :
« Avec mélancolie, avec ennui même, il fallut traverser la Haute-Saône, Gray avec ses remparts se mirant aux eaux claires et Champlitte blotti dans la vallée du Salon. Puis la Haute-Marne, du plateau de Langres à celui de Chaumont sans autre intérêt que le cérémonial impromptu de Colombey-les-Deux-Églises. »

Besançon-Troyes De Gaulle Colombey 1 MDSTroyes De Gaulle Colombey

Blondin raconte :
« Le général de Gaulle était sur le parcours, serré dans la houppelande qu’on a connue à Clémenceau sur son socle. J’avoue que je me sens personnellement fondu de reconnaissance envers un chef de l’État qui partage mes goûts. Il est bon de savoir que nous avons un Président de la République qui ne laisse rien passer, et surtout pas le Tour de France. Pour une fois, c’est une consécration collective qui s’est abattue sur le peloton.
Le parc du Prince, c’était donc là : ce boqueteau, ce muretin. Qu’on imagine un village champenois sous la pluie, légèrement en pente comme ils sont tous, avec un peuplier au sommet de la côte et, juste au-dessus, une éminence qui n’était pas prévue sur le profil de l’étape. Après s’être demandé si on la contournerait, on décida de s’arrêter à sa hauteur, ce qui n’est pas peu dire. L’Izoard fait l’homme était devant nous. Le vieux fond de gaudriole sur quoi nous survivons dût-il s’insurger, il y avait quelque émotion dans la caravane, et justifiée par la présence de ce pèlerin en pèlerine…
L’espérance la plus secrète de chacun d’entre nous s’accomplissait, y compris celle de Robinson qu’un besoin naturel aiguillait vers le fossé. Ce coureur est anglais, il ne peut pas comprendre. Il vit sur un acquis du souvenir antérieur au nôtre. Il a connu le général avant nous, il l’a connu grand comme ça. Mais le Général, lui, qui a connu Robinson au maillot, a feint de ne rien vouloir voir et a laissé courir.
Expédier les affaires courantes, c’est ce que nous venons de faire depuis deux jours, lorsqu’après cette station nous avons repris notre chemin de Troyes … »

Besançon-Troyes chute avant Troyes MDSBesançon-Troyes Beuffeuil MDSTroyes Beuffeuil

Barran prend le relais : « Enfin l’Aube vint pour sonner le réveil. Et Beuffeuil s’écria : « À Troyes et à moi ! ». Toutes les amertumes accumulées des régionaux lui servirent de complicité dans le peloton. Pourtant Beuffeuil ne demandait rien qu’à lui-même. Et ce fut l’un des plus beaux exploits du Tour qu’il réalisa dans un finish impressionnant.
Après avoir souvent été à la peine, Beuffeuil était à l’honneur. « Ils doivent être fous de joie chez moi. Le pineau va faire des dégâts… » Chez lui, c’est à Saint-Thomas-du-Gua, en Charente-Maritime. Tout près de la mer, un petit hameau de cinq feux où l’ouvrier maçon se fit ostréiculteur pour ramasser les fameuses huîtres de Marennes avant de devenir coureur professionnel. »
Le dimanche 17 juillet, le Tour s’achève, comme c’est la tradition à l’époque, sur la piste en ciment rose du Parc des Princes. Il est convenu au sein de l’équipe de France de préparer le sprint pour le champion du monde André Darrigade. Mais le Dacquois crève à deux cents mètres de l’entrée du vélodrome. Son coéquipier Jean Graczyk ne laisse pas passer l’opportunité de remporter sa quatrième victoire d’étape.

Paris  dernier sprint GraczykParis Darrigade dernière crevaison MDS

Le populaire Popoff conclut ainsi une remarquable saison 1960 qui le voit gagner, outre le maillot vert du classement par points, le Super Prestige Pernod (sorte de championnat du monde par points récompensant le meilleur coureur de l’année), le Critérium National, et terminer deuxième de Milan-San Remo et du Tour des Flandres.

Paris Miroir du TourParis Nencini enfin combléParis équipe de France MartiniParis MastrottoParis Anglade tour d'honneur

Après les cérémonies protocolaires, est improvisé un duplex par radio entre l’hôpital Saint-Charles de Montpellier et le Parc des Princes :
« Graczyk s’entretenait du Parc avec Roger Rivière toujours allongé sur son lit d’hôpital. Popoff ému ne parvint qu’à bredouiller quelques mots au Stéphanois.
Anglade, s’approchant, ne fut guère plus brillant. Pour lui aussi le Tour se terminait mal. Et d’entendre la voix de Roger le plongeait dans une tristesse infinie.
– « Tout à l’heure lorsqu’on joua l’hymne national italien pour Nencini, j’ai dû me retirer à l’écart afin qu’on ne me voie pas. Je me suis souvenu qu’à Lille, lors de la présentation des équipes du Tour en entendant La Marseillaise, je m’étais juré qu’on la jouerait de nouveau au Parc des Princes pour fêter ma victoire … ou celle d’un autre Tricolore. »
Ainsi malgré le brillant résultat obtenu par les hommes de Marcel Bidot, peu d’entre eux étaient satisfaits de la tournure des événements au Parc. Le souvenir de Roger Rivière parti on ne peut guère en douter vers une victoire dans le Tour, était encore trop ancré dans les mémoires. À ce point que Gastone Nencini recevant sa gerbe de vainqueur demanda qu’on la fasse parvenir à son adversaire malheureux. »

Paris bouquet NenciniParis Histoire du Tour

Roger Rivière ne recourut jamais. Sa vie avait basculé dans le vide du ravin du Perjuret. Elle fut un long chemin de croix. Pour échapper à la douleur, il entra dans le cycle infernal de la drogue en absorbant des quantités de plus en plus importantes du même palfium, probable cause de sa chute, développant ainsi un phénomène d’accoutumance. En 1967, il comparut devant le tribunal correctionnel de Saint-Étienne, pour infraction à la législation sur les stupéfiants, en compagnie de trois médecins pourvoyeurs du « puissant calmant ». Roger absorba jusqu’à une cinquantaine de comprimés quotidiennement, quand la quantité autorisée normalement était de sept.
Il essaya de se reconvertir dans plusieurs affaires commerciales qui s’avérèrent des faillites. Parmi celles-ci, il s’était rendu acquéreur, dans la cité du cycle, d’un bar à l’enseigne du Vigorelli, du nom du vélodrome milanais qui avait été le théâtre de ses plus grandes heures sportives, le record du Monde de l’Heure.
À ce jour, et sans doute pour toujours, il demeure le détenteur de la meilleure performance réalisée sur la piste mythique lombarde, valeur étalon et historique, avec 47,346 kilomètres (23 septembre 1958). Depuis, certes, de nombreux coureurs ont pulvérisé ce record devenu une course à la technologie « stupéfiante » (pistes en altitude, vélos futuristes, préparations biologiques), perdant ainsi de sa signification et de son prestige.
Les influences maléfiques ne le lâchèrent jamais. Le champion, car c’en était un, s’éteignit le 1er avril 1976, à l’âge de 40 ans.
Son rival (et rital) sur ce Tour, Gastone Nencini mourut à 50 ans. « Il fumait comme un pompier et était morphinomane. C’est lui, également, qui introduisit les perfusions d’hormones mâles dans le peloton. Un vrai cobaye. Avec lui, on ne posa plus la question « où commence le dopage ? » mais « où finira le dopage ? »… »
Ce Tour de France 1960 me procure, pour la première fois, un malaise, surtout en mon âge adulte. Au cours de mes recherches pour vous le relater, j’ai été étonné que la presse de l’époque mît autant en évidence le fléau du dopage, preuve peut-être que les belles plumes de la légende des cycles, au-delà de leur passion pour ce sport exaltant, possédaient aussi une éthique.
J’ai envie de conclure ce Tour 1960 avec Robert Barran :
« Pensons à tous ceux qui sont restés en chemin. Tout d’abord à Roger Rivière prouvant que dans la vie rien n’est aussi près d’une grande joie qu’une grande douleur. Puis aux obscurs qui vont rentrer chez eux sans titre de gloire ni de fortune. Au Suisse Schleuniger presque toujours seul à l’arrière, qui réussit sur la route de Troyes à refiler sa lanterne rouge à l’Espagnol Berrendero, au rescapé portugais Barbosa, à l’isolé luxembourgeois Bolzan (au fait, Charly Gaul, regrettez-vous de ne pas être venu ?).
Aux Belges, particulièrement accablés par le malheur dès le début avec Hoevenaers à Rue, puis avec Proost au bas du col de Perty sentant pourtant bon la lavande, puis Van Geneugden le vainqueur de Bordeaux et Avignon resté à l’hôpital de Chambéry. À Jean Forestier qui devait être le leader du Sud-Est et que nous avons retrouvé en spectateur, heureux de vivre normalement dans le col du Granier. Au Breton Foucher, parti pour réaliser de grandes choses et cruellement blessé dans la si avenante Dordogne. À Geneste, en qui l’on voyait un « pistonné » à Mazier et qui ne renonça qu’un pouce fracturé. À Colette, Privat, Cazala frappés du mal stupide. Et puis enfin et puis aussi à Federico Bahamontès. Accueilli il y a un an à Tolède comme un véritable héros national, il doit se cacher aujourd’hui pour éviter les huées, les injures, voire les sanctions de toutes sortes qu’on peut infliger dans un pays où les autorités ont une conception toute spéciale de l’humain.
C’est là que l’on réalise combien ce genre de gloire est éphémère. « Sic transit gloria mundi ». Alors, sans doute que Nencini lui-même, dans toute la volupté de son beau maillot jaune, n’a qu’une envie : se retrouver chez lui, dans ses pantoufles … Comme un homme tout simple. »

Paris Viot révélation
Régionaux du Tour

Paris-Pellos nul n'est prophèteParis triomphal Carpano

Je dédie aux deux héros de ce Tour de France, une chanson italienne créée, cet été-là, qui connut un immense succès.
Beaucoup ignorent qu’Estate fut composée par son interprète d’origine Bruno Martino sur des paroles de Bruno Brighetti. Reprise notamment par João Gilberto sur un rythme de bossa nova, et par notre Claude Nougaro national sous le titre Un été, elle devint un standard de jazz mondial.

« … Je déteste l’été
Odio l’estate
Le soleil qui nous réchauffait tous les jours
Il sole che ogni giorno ci scaldava
Quels beaux couchers de soleil il a peint
Che splendidi tramonti dipingeva
Maintenant ça ne brûle que de fureur
Adesso brucia solo con furore … »

Odio l’estate ! Roger Rivière avait toutes les raisons pour détester l’été 1960.

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Ainsi s’achève, pour cet été, la saga des Tours de France de ma jeunesse, 1950 et 1960. En puisant dans mes anciens billets (voir ci-dessous), vous pouvez déjà (re)découvrir les quatre Tours du début de la décennie 60 dominés par … Jacques Anquetil, présent au Parc des Princes.

 

Paris Anquetil félicite Nencini MDSParis Anquetil criteriumsParis ainsi s'achève le Tour

L’an prochain, si le pangolin m’y autorise, je vous conterai le Tour 1951 et les exploits du pédaleur de charme Hugo Koblet.
Prenez soin de vous, casqué à vélo, masqué en « peloton » !

Pour décrire ces étapes du Tour de France 1960, j’ai puisé dans les magazines bihebdomadaires Miroir-Sprint et But&Club, dans les numéros spéciaux d’après Tour de France du Miroir du Cyclisme et du Miroir des Sports ainsi que ma bible Tours de France, Chroniques de « L’Équipe » 1954-1982 d’Antoine Blondin aux éditions de La Table Ronde, La tragédie du « Parjure » de Jean-Paul Ollivier (éditions de l’Aurore), La fabuleuse Histoire du Tour de France de Pierre Chany et Thierry Cazeneuve (Minerva), Antoine Blondin La légende du Tour de Jacques Augendre, Jean Cormier et Symbad de Lassus (éditions du Rocher).
Remerciements à tous ces écrivains journalistes, photographes et … coureurs qui, soixante ans plus tard, me font toujours rêver.
* Le col de Perjuret veut dire en vieux français patoisé le « Parjure », nom donné par les Ermites du désert à leurs coreligionnaires convertis de gré ou de force
** http://encreviolette.unblog.fr/2009/06/23/causses-toujours-du-mejean-a-laigoual-par-le-col-de-perjuret/
Pour retrouver mes billets sur d’autres éditions du Tour de France :
http://encreviolette.unblog.fr/2011/07/04/ici-la-route-du-tour-de-france-1961/
http://encreviolette.unblog.fr/2012/07/09/ici-la-route-du-tour-de-france-1962-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2013/07/01/ici-la-route-du-tour-de-france-1963-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2013/07/02/ici-la-route-du-tour-de-france-1963-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2014/07/11/ici-la-route-du-tour-de-france-1964-1/
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http://encreviolette.unblog.fr/2015/07/27/ici-la-route-du-tour-de-france-1965-2/

Publié dans:Cyclisme |on 25 août, 2020 |1 Commentaire »

Ici la route du Tour de France 1960 (2)

Pour revivre les premières étapes :
http://encreviolette.unblog.fr/2020/08/09/ici-la-route-du-tour-de-france-1960-1/

Heureux qui comme vous, cher lecteur, faites un beau voyage sur les routes du Tour 1960 ! Je vous avais quitté dans mon précédent billet pour humer la douceur angevine chère au régional de l’étape Joachim du Bellay
Mon vénéré Antoine Blondin s’était-il grisé immodérément de cabernet d’Anjou, je n’ai jamais trouvé trace dans ses chroniques, celle consacrée à l’étape Lorient-Angers.
Bien lui fit, car je le retrouve au meilleur de sa forme littéraire sur la route de Limoges, terme de la huitième étape :
« Le lecteur de Jean Giraudoux se sent plus ou moins citoyen de Bellac, où cet écrivain est né, où son œuvre aérienne plonge de fécondes racines. Découvrir cette ville aux trousses du Tour de France, mettre un nom sur un rêve, lui donner un visage et un corps dans une circonstance qui appelle les sites, les pierres et les êtres à votre rencontre, c’est la tenir un instant dans le creux de la main, même si la main passe. Bellac promise était hier Bellac offerte. En retour, nous lui avons donné un spectacle qui eût enchanté Giraudoux, celui de quatre Allemands attardés à plus d’un quart d’heure de la troupe, fragment isolé de la fresque qui prenait les proportions de l’allégorie.
Dans Siegfried et le Limousin, Giraudoux imaginait le destin d’un ancien combattant français de la guerre de 1914, devenu amnésique sur le champ de bataille, et qui se réveille Allemand dans l’hôpital d’outre-Rhin où il a été évacué. On trouve là un des thèmes chers à l’auteur, celui du départ à zéro, du changement de peau, de la réincarnation dans celle d’un autre, thème de l’évasion et de l’ambition qu’éprouve parfois l’homme de se virginiser. Ainsi dans Les Aventures de Jérôme Bardini, qu’il ne faut pas confondre avec Baldini, le héros décide-t-il un beau matin de quitter son foyer, de dépouiller toute expérience antérieure, pour que sa vie redevienne une page blanche.
On peut s’évader par l’arrière aussi bien que par l’avant. Quand Baldini, personnage d’un Girodur qu’il ne faut pas confondre cette fois avec le Bardini de Giraudoux, eut donné un coup de fusil qui fit éclater le peloton au ravitaillement de Loudun, on releva, dans une jonchée de musettes et de bidons abandonnés, un malheureux combattant étendu les bras en croix sur le bitume, qui prétendait s’appeler Lothar Friedrich et, à certains signes, on crut reconnaître qu’il appartenait à l’équipe d’Allemagne. Au demeurant, trois camarades rangés sous cette même bannière (Reinicke, Jaroszewicz, Donicke ndlr) s’empressèrent de ralentir, si l’on peut dire !, pour l’entraîner dans cette patiente rééducation que constitue un retour au sein du peloton. Tomber, c’est aussi une façon de faire peau neuve.
L’affaire semblait banale, on s’en désintéressa. Beaucoup plus tard seulement –dans la Marche on aurait facilement l’esprit de l’escalier- le souci de Friedrich revint nous habiter. À quelques vingt minutes derrière les gens de la troupe, il pédalait le nez au vent avec ses compagnons en file indienne, comme les joyeux peintres cascadeurs de l’affiche Ripolin. Son désenchantement de la course était tel que ses roues ne semblaient plus tourner sur le sol : il n’avançait que parce que la Terre tourne, comme s’il se fût trouvé sur un gigantesque home-trainer qui emportait dans son mouvement le paysage et les individus. Or ce manège l’appelait irrésistiblement vers Bellac et j’eus la révélation que nous étions tout simplement en train d’assister au retour de Siegfried.
Sans doute ne parlait-il pas encore la langue maternelle, mais une grande déchirure s’ouvrait dans sa conscience, et d’obscurs signes de reconnaissance lui sautaient aux yeux. Je le voyais épeler les ruisseaux, tutoyer les châtaigniers, feuilleter des hameaux où l’on pourrait se marier, être heureux et avoir beaucoup d’enfants. Ce que nous prenions pour du renoncement, c’était déjà l’éveil d’une vocation débonnaire de député radical-socialiste dans la tradition de la bonne époque, et s’il baissait souvent la tête, c’était pour rechercher l’empreinte des pas d’un écolier. Puis il se redressait pour répondre au salut de la pharmacienne sur son seuil et il retrouvait dans le chronométreur chargé de lui annoncer les écarts son vieil ami le contrôleur des poids et mesures. Ses pédales lui devenaient des pantoufles. Il était rendu, soit ! mais il était rendu chez lui, ce qui n’est pas si mal …
… Le beau navire du souvenir a levé l’ancre, Siegfried est redevenu Lothar Friedrich. »
Après la lecture de cette chronique, vous aurez compris pourquoi je ne suis pas près de « limoger » Antoine Blondin. Imaginez sa performance littéraire exceptionnelle qui en faisait le maillot jaune des suiveurs du Tour.

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En ce temps-là, il n’y avait pas de wifi, 4G et encore moins de Wikipedia ! L’Antoine, assis à l’arrière de sa « résidence d’été », la voiture rouge n°101 du journal L’Équipe, puisait dans son immense érudition les éléments qui pourraient faire une chronique vivante d’une étape éventuellement monotone.

Angers Limoges côte de Brissac

Pour les archivistes, au 106ème kilomètre, juste après Noiron, Bernard Viot de l’équipe Paris- Nord déclencha les hostilités entrainant la réponse immédiate de Rohrbach, Pambianco, Everaert suivi avec un léger temps de retard par Mahé et Battistini. Ces six coureurs creusaient rapidement l’écart, juste rejoints avant Fleuré par Defilippis, Milesi et Mastrotto.
À deux kilomètres du Parc des Sports de Limoges, Graziano Battistini, déjà victorieux la veille à Angers, tentait la belle avec son coéquipier Nino Defilippis qui le devançait au sprint.
Pambianco, troisième, complétait le succès des Ritals.

Batistini Defilippis à LimogesVersion 2

Dans les compte-rendus de l’époque, je repère quelques propos sibyllins : « Les longues lignes droites où l’ombre est aussi rare que les pilules dans les poches de Graczyk … »
Encore à propos du sympathique Popof, César Patapon s’interroge : « Je sais pas si c’est à cause de ses bains de pied ou de main aux herbes, mais je me demande toujours à quel courant électrique il se recharge la nuit…»
C’est cocasse que, justement, nous traversions la ville de Marie Besnard, héroïne sous le nom de « l’empoisonneuse de Loudun » d’un fait divers qui défraya les chroniques judicaires d’après-guerre. « La bonne dame de Loudun », c’était son autre surnom, fut soupçonnée puis inculpée pour le meurtre par empoisonnement de douze personnes dont son propre mari. Menacée de peine de mort, après trois procès, elle fut libérée en 1954 et acquittée par la cour d’assises de Gironde en 1961.
Au XVIIème siècle, le prêtre Urbain Grandier, accusé de sorcellerie dans l’affaire des démons de Loudun, avait été moins chanceux en mourant sur le bûcher en 1634.
On dit aujourd’hui que les rumeurs jouèrent beaucoup dans ces deux histoires. Comme pour Jean Graczyk ?
Dans l’échappée du jour, Jean Milesi, valeureux coureur de l’équipe du Centre-Midi, ne compta pas ses efforts, caressant un moment le rêve fou d’endosser le maillot jaune … si l’écart avec le peloton atteignait un quart d’heure !

Jean Milesi Limoges

Dans Miroir-Sprint, le truculent Abel Michea brossait le portrait dit insolite de ces coureurs régionaux qu’on cataloguait parfois hâtivement et péjorativement de « sans-grade » ou « porteur d’eau ». Ainsi, pour Milesi : « Celui-là il est de la race des percherons. Increvable. Il y a en lui du Mastrotto. Leur accent à tous les deux ajoute encore à leur bonhomie. Celui plus aigu de Milesi donne de la chaleur à tout ce qu’il raconte.
Et ce que Milesi raconte volontiers, c’est son championnat de France militaire. Souvent, dans les pelotons, on rigole avec ces titres : champion de France militaire, champion de France universitaire (mille excuses, Jean Bobet …)
Mais nous sommes bien obligés de vous informer que sa vareuse réglementaire de champion de France des trouffions, Milesi ne l’a pas enfilée devant des « deuxième classe ». Ou plutôt les « deuxième classe » en question en avaient une drôle, de classe !
Imaginez un peu dans le peloton, ce jour-là, il y avait un certain Mastrotto, un Vermeulin, un Geyre, un Delberghe … sans oublier trois gars du B.T.A. 247 de Marseille qui s’appelaient Louis Rostollan, Jean Anastasi et … Jean Milesi.
« Des coups comme ça, on ne les voit pas souvent. Je passe dans un trou : deux roues foutues ! celle de derrière surtout. Y’avait plus qu’à abandonner. Mais la voiture-balai était loin. Alors j’ai dit, faut retourner dans le peloton pour aider Anastasi et Rostollan. Je suis revenu. Personne n’a bougé, on est tous arrivé au sprint. Alors j’ai gagné » »
Vous voyez comme c’est simple ! Du vrai Brambilla ! La roue arrière « enfoncée ». Le retour sur le peloton ? « quand ça rigole … »
Ça n’a pourtant pas toujours rigolé pour Jean Milesi … Surtout qu’il a toujours de drôles de façons –bien à lui- de fêter l’Armistice. Et les jours de pluie, dans le peloton, quand sa jambe droite le fait un peu souffrir, il pense au 11 novembre 1953.
« Ce jour-là, on voulait rigoler, avec un copain. On avait tous les deux une moto, on a fait la course. Rien que pour rigoler … J’ai raté un virage … mais je n’ai pas raté la barrière d’un pont … »
… Milesi ne s’est jamais pris pour un grimpeur. Et pourtant, il est né à Digne, une des « têtes de pont » des grandes étapes alpestres du Tour.
Mais Milesi vous fera remarquer que si Digne est bien dans les Alpes, c’est surtout dans les Basses-Alpes (aujourd’hui Alpes-Maritimes ndlr) ! Ces Basses-Alpes qu’il n’est pas prêt d’abandonner. Ça sent trop bon le Pagnol ! Car Pagnol, c’est un … personnage à la taille des Brambilla, des Milesi.
Et si notre bas-alpin ne court pas les cinémas, il fait une exception pour les films gais et joyeux. Pour le reste, eh bien il y a de quoi s’occuper … Le magasin de cycles de papa Milesi est là pour meubler les journées d’hiver.
Pas tant que la 203 ! Parce que Milesi, malgré son accident de moto, n’a pas perdu le goût de la vitesse. Et au volant de sa voiture, il est heureux. Sans doute, à ce moment, rêve-t-il davantage à Stirling Moss qu’à Jacques Anquetil.
Pour le moment, la seule 203 qui l’intéresse est la 203 blanche dans laquelle se dresse, à longueur d’étape, son directeur sportif Adolphe Deledda : « Celle-là moins qu’on la voit, mieux ça vaut … À part au ravitaillement, bien sûr … » »
En écrivant ces lignes, il me revient une anecdote, c’était dans ces années-là, peut-être même celle-ci, du temps où l’on pouvait encore manger de la viande limousine à Limoges ! Avec mes parents, nous avions fait un arrêt buffet … de la gare de la cité de la porcelaine. Et qui déjeunaient à une table voisine ? Anquetil, Darrigade, Graczyk, Stablinski et Nencini, sans doute en route pour un critérium d’après-Tour, peut-être qui sait à Felletin ou à Chaumeil pour le Bol d’Or des Monédières*. Le selfie n’existait pas à l’époque et j’étais trop timide pour quémander un autographe.
Comme chaque soir, la caravane publicitaire a animé la ville-étape, aujourd’hui, au Champ de Juillet. La marque Butagaz offre aux Limougeauds un spectacle de music-hall avec Dario Moreno (Si tu vas à Rio ♪), la populaire chanteuse canadienne Aglaé et l’accordéoniste Robert Trabucco et son orchestre.
Explosif ! Comme la chronique de Blondin sur la route de Bordeaux, si j’en crois l’intitulé : « Le pyromane est dans le peloton » !
« Après la Flandre, la Normandie, la Bretagne et l’Anjou, la Gironde a connu la visite du dangereux maniaque dont les exploits ne cessent de défrayer la chronique.
« Il y a le feu dans le peloton ! s’écria quelqu’un peu avant Brantôme. Si vous ne vous dépêchez pas, tant pis pour vous ! Effectivement, de nombreux témoins purent constater que le peloton s’était transformé en cordon Bickford (mèche, inventée par William Bickford, permettant la mise à feu à distance d’un explosif). Le sinistre, aidé par un fort Van Est, se communiquait aux Beuffeuil et prenait des proportions considérables… »
J’interromps Blondin pour préciser que quatre coureurs, le français Jean Graczyk, le régional du Centre-Midi Pierre Beuffeuil, le hollandais Wim Van Est et le belge Martin Van Geneugden, qui ont faussé compagnie au peloton, possèdent plus de 12 minutes d’avance au 160ème kilomètre, autant dire que le sympathique Popof est en passe de troquer son maillot vert pour la tunique jaune.
À toi Antoine : « La France entière, partagée entre la terreur et l’admiration pour l’impunité avec laquelle le personnage se glisse en les mailles du filet, se pose aujourd’hui deux questions : Jusqu’où ira-t-il ? Comment s’y prend-il ? s’il n’est pas en notre pouvoir de répondre à la première, il apparaît en revanche avec certitude que le pyromane allume les brasiers en faisant feu des quatre fers. Il choisit par préférence de s’attaquer aux maillots de couleur jaune qui dépassent les pelotons cyclistes et qui sont, comme chacun sait, des tuniques de Nessus dont les propriétés combustibles se communiquent à qui les endosse.
Un fait, pourtant, n’a pas laissé d’inquiéter les enquêteurs, c’est la déclaration d’un touriste belge, Martin Van Geneugden, qui passait à Brantôme au moment où le sinistre s’amorçait et qui a vu s’enfuir l’incendiaire.
« Son allure », dit-il, me rappelait le bonhomme qui figurait sur la réclame de la ouate Thermogène. Il dansait littéralement et crachait le feu en se battant les flancs. C’était un jeune homme blond vêtu de vert. »
« Et maintenant, tous au charbon ! » Le touriste belge, encore alerte pour ses vingt-sept ans, se garda bien de répondre à l’injonction, car la réputation du pyromane le remplit de frayeur. Et comme on lui demandait s’il pensait que cet appel pût signifier que l’homme en vert jouissait de complicités, il répondit qu’il croyait au contraire que son entourage lui reprochait un certain individualisme. Un point nouveau est donc acquis : le pyromane fait cendres à part.
Ces quelques éléments permettront-ils à l’identification du maniaque de progresser à pas de géant de la route ? Déjà les soupçons se portent sur un coureur blond vêtu de vert qui a été appréhendé hier soir à Bordeaux et interrogé durant plusieurs heures. Il s’agit d’un jeune Berrichon d’origine polonaise, du nom de Jean Graczyk. Le trouble qu’il a manifesté pendant les interrogatoires, ses rougeurs subites, sa confusion ont incité les services responsables à le garder à vue jusqu’à ce matin.
Un faisceau de considérations troublantes, voire de coïncidences suspectes, justifient cette mesure. L’homme habite la Sologne où il a, paraît-il, le coup de feu facile. Il est réputé pour les ravages qu’il exerce dans les garennes et les futaies. En outre, les enquêteurs n’ont pas manqué d’être frappés par les fréquentes absences qui l’éloignent de son domicile.
« Mon foyer est sur la route », devait-il reconnaître. Cet aveu est compromettant … »
Ne prenez pas trop au pied de la lettre les propos de Blondin qui, s’il n’était pas dupe, par admiration pour les coureurs, éludait le problème du dopage par cette superbe répartie : « Peut-on être premier dans un état second ? » Il soulignait tout autant dans sa chronique, le côté baroudeur, combatif, « dynamiteur » de peloton, du champion berrichon.
Le populaire Popof n’était sans doute pas un saint avec ses « plantes », mais n’était pas le diable non plus. Me revient une anecdote confiée par Pierre Chany. Graczyk avait pris la résolution auprès du journaliste de disputer la classique Milan-San Remo, de 1960 justement, « à l’eau claire » comme on disait. Le « doping » n’étant pas légalement répréhensible, chacun « salait la soupe » (avec des amphétamines) en fonction de ses goûts, sa forme, sa classe, ses besoins, sa santé. Pierre Chany l’avait convaincu que son organisme, singulière boule de nerfs, ne supportait pas l’usage de la « charge » et il apparaissait que le Berrichon avait une très bonne chance de gagner la Primavera. C’est alors que dans le Poggio, Chany lui vit les yeux qui lui sortaient de la tête ! À l’arrivée, Popof, échouant à la seconde place, déclara : « Ah ! Pierre, qu’est-ce que je suis con !!! »

Limoges-Bordeaux MDT

À Bordeaux, sur la piste du Parc Lescure, Graczyk termina aussi deuxième derrière le belge Martin Van Geneugden. En 1965, alors qu’il avait arrêté sa carrière, ce dernier avoua « s’être dopé en de nombreuses circonstances et en ressentir encore les effets » en fournissant les dates précises, les noms des produits et les doses ingérées. Il y avait donc deux pyromanes … au moins !
Le p’tit gars de l’Ouest, André Foucher, victime d’une terrible chute et d’une fracture du maxillaire, ne verra pas les Pyrénées.

Limoges-Bordeaux chute FoucherLimoges-Bordeaux chute Foucher MDS

Cette année, pour s’approcher d’elles au plus vite, les organisateurs « soucieux d’amener immédiatement les coureurs à pied d’œuvre, ont purement et simplement escamoté la distance qui sépare les Girondins des Montagnards, mesure qui ne peut choquer que les conventions, plus particulièrement, celle de 1793 ».
Les coureurs ont pris le car à Bordeaux pour rejoindre Mont-de-Marsan, ce qui leur permet d’éviter la longue et monotone traversée des Landes, au grand dam possiblement de quelques suiveurs épicuriens privés de la halte à Villeneuve-de-Marsan, dans la légendaire auberge de Jean Darroze. Adieu foie gras et ortolans ! Malgré tout, à en juger par les images d’archives de l’I.N.A.), la collation matinale dans les arènes du Plumaçon fut à la hauteur de la convivialité landaise.
« La caravane des cinq véhicules entrait dans Pissos, lorsqu’un camion arrivant en sens inverse obligea les chauffeurs à freiner brutalement. Et quelques coureurs de l’équipe de France, dont Mahé, Rivière lui-même, en ressentirent des contusions. Au point que certains en venaient à partager l’opinion de Jean-Jacques Rousseau dans ses « Rêveries d’un promeneur solitaire » : -Le moyen le plus agréable de voyager, c’est d’aller à pied … »
Robert Barran, conteur toujours aussi talentueux, est fier de son « privilège de suiveur du cru » :
« C’était mon rêve d’enfant de voir passer le Tour dans l’Aubisque. Un rêve accessible, puisque né et habitant au pied de cette riante vallée d’Ossau qui conduit aux « Eaux-Bonnes » antichambre du juge de paix à l’apparence faussement aimable. Cette fameuse étape Bayonne-Luchon, fameuse et inhumaine avec les quatre cols d’Aubisque, du Tourmalet, d’Aspin et de Peyresourde. On partait à minuit. Pour nous, enfants, c’était aussi une nuit plus courte. Les yeux rougis de sommeil, nous tenant par la main, sous la surveillance paternelle, nous allions au bourg du village où la modeste côte du Bon-Gerne, avec son pont romain tendu de lierre prenait déjà pour nous les apparences d’un petit col. Il me souvient d’une année ou un touriste routier, un Italien dénommé Gordini, profitant de la somnolence du peloton, avait pris une heure d’avance. Pour disparaître par la suite.

Mont-de-Marsan- Pau arrêt pipi MDT

Duel Nencini-Riviere en Pyrénées ça commence

Cette fois, on abordait le col d’Aubisque dans l’autre sens. Personnellement, je bénéficiais du privilège du suiveur du cru. Chaque coin m’était familier. Aubisque vu de ce côté est déjà rendu plus avenant. Par exception, il ne manifestait pas de colère orageuse, pas de tonnerre dans cette descente après Soulor où la route dessine un filet noir parmi le roc blanchi plongeant quasi verticalement, vers Serrières qui paraît un village du bout du monde. Et même la descente par la Crête Blanche, Gourette la station de ski au-dessus de laquelle les plaques de neige éternelles semblent vous tirer la langue au flanc du Pic de Ger. Puis Ley avec sa petite auberge de montagne à la réputée « garbure catherinette ».
J’ai un attachement particulier au col d’Aubisque. Autant que je me souvienne, c’est le premier col que le gamin de Normandie que j’étais découvrit lors d’un « voyage » (c’en était un à l’époque) avec mes parents. Je devais avoir 6 ou 7 ans, pas plus. Louison Bobet devait avoir remporté un ou deux Tours de France. Collé à la vitre de la 203 familiale (pas celle de Deledda !), j’ouvrais grand mes mirettes. J’essayais de localiser les photographies que j’avais vues dans Miroir-Sprint ou But&Club : « c’est ici que Loroño a démarré, c’est là que Koblet est tombé ! ». Je décryptais les encouragements à la peinture blanche sur la chaussée, à la gloire de certains coureurs. Au diable l’écologie, les prés aux abords du sommet étaient jonchés d’exemplaires de L’Équipe, Sud-Ouest et La Dépêche du Midi abandonnés par le public, le mois précédent. Je « revivais » le Tour !
Excusez-moi Robert Barran : « Une descente pourtant qui produisit son effet. Rivière, qui s’était magistralement faufilé dans le sillage du percutant Nencini, déclarait à Marcel Bidot, sitôt descendu de bicyclette :
– Je vous l’avais dit qu’il descendait moins bien que moi.
« Il », c’était Anglade. »

Mont.de Marsan-Pau jpg

Pour suivre l’infortuné Anglade, je cède la plume à Antoine Blondin :
« Si l’on vous dit que le superbe Lyonnais a éprouvé un mal de chien à maintenir sa position dans le cadre de l’épreuve, ne prenez pas l’expression à la légère. Dans la montée du col de Soulor, Anglade a été mordu par un affreux cabot qu’il a dû traîner sur plusieurs mètres, dans un concert de jappements et d’imprécations, avant d’obtenir une levée de crocs.
Au demeurant, je ne crois pas qu’Anglade eût passé de toute façon une excellente journée, et j’éprouve du scrupule à badiner sur le sort contraire d’un garçon pour lequel j’ai beaucoup d’estime et de sympathie. Mais enfin, il faut bien reconnaître qu’après l’Homme au marteau et la Sorcière aux dents vertes, le Chien-chien à sa mémère ajoute considérablement à la mythologie pathétique de la compétition cycliste, et par là même aux responsabilités assumées par les organisateurs. Or, le règlement n’a rien prévu en cas de molaire.
Cave canem ! Cette apostrophe latine qu’on déchiffre encore sur les ruines de certaines villas romaines et qui signifie (tout bêtement) « Chien méchant », était certes loin de hanter l’esprit d’Anglade lorsqu’il demanda à son mécanicien de lui mettre « 22 dents ». C’était compter sans celles de son agresseur. Le braquet devait rapidement céder le pas devant le braque. Soulor devant Azor, et notre ami se retrouver aux abois dans tous les sens du terme.
J’entends bien que l’incident n’eut qu’un retentissement modéré et qu’Henry Anglade reprendra, demain, le collier. Ce collier, c’est le propriétaire qui aurait dû le tenir. Car il est inadmissible qu’un champion, dans le plein exercice de ses facultés, partage le destin du petit berger alsacien Hans Meister et soit susceptible d’être soumis aux effets débilitants du vaccin antirabique, ou plus précisément, en ces Pyrénées où il connut son rendement maximum, au vaccin anti-Robic.
Aubisque, Aubisque rage ! … »

Mont de Marsan-Pau Rostollan dans soulorMont-de-Marsan-Pau RiviereMont-de-Marsan Riviere sommet Aubisque

Plus sérieusement, après une promenade de santé de 140 kilomètres, la course s’est animée, à la sortie d’Arrens, au pied du col du Soulor, où l’omniprésent Graziano Battistini et le Tricolore Louis Rostollan lancent les hostilités.
Au sommet du Soulor, marchepied de l’Aubisque, l’Italien passe en tête avec 55 secondes d’avance sur Rostollan et l’Espagnol Manzanèque. Au sommet de l’Aubisque, les trois coureurs conservent les mêmes positions sur le groupe des favoris d’où s’est extrait Gastone Nencini qui se lance à tombeau ouvert dans la descente.
Rivière, attentif, ne s’en laisse pas compter et, suivi de Planckaert, « il réussit ce tour de force de rejoindre Nencini que la plongée avait littéralement happé ».
« Il ne me lâchera plus jamais en descente, jubilait le Français, heureux comme un gosse de sa performance. Non, Nencini ne me lâchera plus … »
Après Eaux-Bonnes, Battistini fut rattrapé par Rostollan époustouflant de décision et fermement résolu à abattre un travail de Romain (!) pour Rivière qu’il savait détaché à l’arrière avec Nencini et Planckaert.
On récupère Manzanèque en route, et ce sont six hommes qui filent vers la cité du roi Henri IV, bientôt cinq car Planckaert ralentit pour attendre son coéquipier le maillot jaune Adriaenssens.
À l’arrivée, devant les tribunes permanentes du circuit automobile de Pau, Roger Rivière bat Nencini de justesse au sprint, pour la seconde fois après son succès à Lorient, lui raflant au passage 30 secondes de bonification.

Mont de Marsan sprint de Riviere

Pau-Luchon Rostollan-Riviere

L’Italien endosse le maillot jaune, Rivière est désormais deuxième à 32 secondes, aucun doute, on entame la phase cruciale du Tour. L’Aubisque a bien rempli son rôle de « juge de paix ».
Nul n’est prophète en son pays. À Pau, le Béarnais Raymond Mastrotto ne partageait sans doute pas l’opinion de Jean-Jacques Rousseau (voir plus haut). Et pourtant :
« Il dut en effet terminer à pied, son vélo sur l’épaule. Dans le sprint d’un groupe où figurait un maillot jaune qui ne l’était déjà plus, un maladroit provoqua la chute du « Taureau de Nay » à la grande peur de ses supporters venus en nombre. Et l’on vit ce curieux spectacle, curieux mais pas drôle du tout, de Mastrotto les coudes et la hanche ensanglantés, terminer le vélo sur l’épaule, dans un rictus souffreteux, à la manière d’un coureur de cyclo-cross … »
Je l’imagine pestant avec son accent aussi rocailleux que le gave de Pau : Macarrrrel !

Mont de Marsan-Pau Mastrotto à pied

Cette première étape pyrénéenne nous ayant mis en appétit, on attend donc beaucoup de la seconde, de Pau à Luchon, avec l’ascension des trois autres grands cols, l’enchaînement du Tourmalet, Aspin et Peyresourde.
Quelques heures plus tard, dans le grand hall de l’école du Bois, à Luchon, qui fait office de salle de presse, les journalistes avaient la plume en l’air et les yeux rivés vers le plafond : ils ne savaient par quel bout prendre cette journée pyrénéenne dont on attendait tant et qui, finalement, les inspirait si peu.
Certains historiens du Tour, bien des années plus tard, la résumèrent en un joli titre, « la ballade de Gimmi », clin d’œil à l’émouvante chanson d’Alain Souchon et la cavalcade en solitaire du Zurichois Kurt Gimmi.

Pau-Luchon GimmiPau-Luchon envol Gimmi

Le Suisse avait démarré à Barèges, où le pourcentage de la montée du Tourmalet atteint son degré culminant, emmenant avec lui l’Espagnol Karmany, humant l’air du pays tout proche, et l’inévitable Battistini.
Robert Barran qui connaît bien le coin : « Un deuxième démarrage de Gimmi surprit Battistini et Karmany. Nous remontions alors le vallon d’Escoubous à travers des paysages pierreux. Le Gave cascadait dans un énorme fracas quand Gimmi franchit le pont de la Gaubie. Déjà il était sur le chemin de la victoire.
Au sommet, il précédait Battistini de 1’30’’ et le peloton dit des favoris de 2’5’’. À Sainte-Marie-de-Campan (salut à la forge légendaire d’Eugène Christophe), Gimmi avait toujours deux minutes d’avance au fameux virage alors que s’amorce la montée d’Aspin dans son interminable faux plat.
Sans se soucier du Suisse parti pour passer en tête son deuxième sommet du jour, car il ne semblait pas faiblir, le peloton des ténors reprit sa course au train. Aspin et sa forêt de sapins ne changèrent rien aux positions. Au sommet, Gimmi respirait encore plus librement que dans le Tourmalet.

Pau-Luchon favoris dans Tourmalet MDSPau-Luchon Tourmalet Nencini-RivièrepgPau-Luchon c'est dur Tourmalet MDSPau-Luchon sommet Tourmalet

À Arreau, on n’espérait plus que Peyresourde changeât quelque chose au résultat de cette étape curieuse. Mais un petit incident survint à point pour lui apporter le piment qui lui avait manqué jusque-là. Un petit incident qui devait prendre des proportions sérieuses … »
Une crevaison de Nencini au pied du dernier col de la journée, par exemple ? Même pas, Rivière ne tente rien !
En fait, la descente trop rapide de l’Aspin allait empêcher le directeur technique Marcel Bidot de donner la musette de ravitaillement à son leader Roger Rivière. Le Stéphanois ne put la recevoir que plus tard alors que la fringale le tenaillait déjà. Il se jeta sur le bidon, en engloutit le contenu. Deux kilomètres plus loin, il était pris de vomissements.
Nencini, s’apercevant des difficultés éprouvées par Rivière, passa brutalement à l’offensive à trois kilomètres du sommet de Peyresourde.

Pau-Luchon aspin peyresourdePau-Luchon riviere nencini PeyresourdePau-Luchon Nencini seul dans PeyresourdejpgPau-Luchon Nencini  folle descente

« Quand Gastone Nencini, rompant le régime de haute surveillance où plafonnaient les favoris, échappa à ses geôliers, la caravane se retrouva hantée par l’évocation de Fausto Coppi, dont Nencini a juré en toutes lettres de continuer l’œuvre, en offrant pour la première fois depuis 1952 le Maillot Jaune à l’Italie.
On pouvait en douter au départ de Pau, mais à Luchon, l’affaire prend tournure. Il faut avoir vu dévaler l’Italien pour admettre que celui-ci est sur une bonne pente, étant entendu que les étapes de montagne semblent désormais se jouer sur le déversant. Au « Tu montes, chéri ? » d’autrefois a succédé un « Vous descendez à la prochaine ? » qui présente les caractères d’une intimation vigoureuse dans le métro de six heures. Le champion transalpin n’attend pas l’ouverture des portières, il saute en marche.
Et tout confirmait hier soir que si Gimmi n’a pas la mémoire Kurt, le propos de Nencini sur le tombeau de Coppi n’est pas une promesse de … Gaston. »
On reconnaît bien ici les calembours, un genre dans lequel excelle Blondin.
Au final, dans la ville chère à Edmond Rostand, Rivière, défaillant, n’accuse sur Nencini qu’un débours de 1 minute et six secondes. Un moindre mal !
Mais si j’en crois Jean-Paul Ollivier qui écrivit quelques années plus tard un livre sur le champion français, l’inquiétude de Rivière dépasse largement des maux d’estomac causés par un melon trop frais (!!!) « En vérité, les tempêtes se passent sous le crâne de Roger Rivière. Ce qu’il n’ose avouer, c’est la crainte viscérale que lui inspire Nencini. Le coureur florentin, puissant, équilibré, inébranlable, jouissant d’une éclatante santé, constitue une forteresse difficilement prenable et Rivière s’interroge.

Pau-Luchon Nencini homme à abattrePau-Luchon Riviere à bout de forces

Ce soir-là, Roger s’est rapproché de Julien Schramm, autre soigneur de l’équipe de France. Ce dernier jouit de la fallacieuse réputation de savoir « préparer » les hommes. « Ses médications, susurre-t-on dans le milieu, redonnent vie aux mourants ! » C’est dire. Roger Rivière a besoin de s’appuyer sur ce côté illusoire des choses, ce côté qui a été la cause de son divorce avec l’excellent professionnel qu’est Raymond Le Bert.
Rivière et Schramm, ce soir-là, dans une petite chambre du Grand Hôtel de Luchon, ont conclu un pacte avec le diable. Schramm a ouvert son armoire à pharmacie et Rivière y croit.
Marcel Bidot, sans penser occasionner le moindre dérangement, frappe et entre dans la chambre. Il a le temps d’apercevoir toute la panoplie dont il redoute les effets. Lâchement, il referme la porte et regagne sa propre chambre, tristement ému et songeur. Bien entendu, tout se passe dans le dos de Minasso, le soigneur attitré, le confident du champion. Bidot pense que Rivière agit mal.
Le recordman du Monde de l’heure, apaisé par son secret mais faux espoir, va passer une bonne nuit.
Avant de quitter le « soigneur-miracle », il lui a dit : « Tu comprends, Julien, il faut que je fasse sauter ce rital ! »
Rendez-vous est pris dans les petits cols des Cévennes. »

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En ce temps-là, le parcours de la douzième étape n’évoquait rien pour moi. Le destin voulut que, deux décennies plus tard, ces lieux me deviennent familiers, y compris à vélo : le type même d’une étape de transition si ce n’est le court mais tellement traître col du Portet d’Aspet, surtout abordé par ce versant.

Luchon-Toulouse Nencini Portet d'Aspet mDSLuchon-Toulouse Graczyk dynamiteur

« Que ce maillot vert est une précieuse chose ! Graczyk le porte sur son dos avec l’impression pénible qu’on peut le déshabiller à tous moments. Le Solognot vit constamment sous le bénéfice du sursis. Et il calculait :
– Ah ! Toutes ces étapes de montagne qui viennent ! Il me faudrait gagner à Toulouse. Avec dix points de plus je respirerais un peu.
Ainsi, dès le départ de Luchon, les communiqués se succédaient identiques : tentative du n°48 Graczyk. Au Pont de Chaum, profitant de l’étirement du peloton, sur ce pont étroit où l’on franchit la Garonne, alors que les footballeurs Pleimelding et Dereuddre faisaient aux coureurs des signes de reconnaissance, Graczyk démarra. Il recommença dans la descente sur Juzet-d’Izaut parmi les hêtres d’où les faînes pendaient en grappes. Mais Graczyk était très surveillé. Il en prit son parti …
… On riait en grimpant le col des Ares. Un col, c’est beaucoup dire ironisaient plus d’un. D’ailleurs voyez, c’est Darrigade qui est passé en tête. Et Louis Caput, le sprinter, qui une année se piqua de lutter pour le Grand Prix de la Montagne, devait en frémir d’aise. Plus d’un pouvaient se retourner, jeter un dernier regard sur cette vallée du Comminges que l’on allait quitter, toute étayée par ses toits de briques rouges tranchant sur le vert du feuillage. Il n’y a plus de Pyrénées, entendait-on. Mais le Portet d’Aspet lui, attendait au virage. Dans la gorge boisée aux tournants verticaux, le brouillard bouchait tout l’horizon. Alors le Belge Planckaert fonça. La bataille était déclenchée. Planckaert sauvait l’honneur des Belges qui venaient de perdre Janssens, le vainqueur de Bordeaux-Paris, Hoevenaers l’animateur du Giro et Brankart l’éternelle déception. Accompagnant Planckaert, un personnage à l’œil vif et au coup de pédale nerveux. C’était l’Allemand Junkermann. Celui que Anglade a désigné comme l’outsider n°1… » (Robert Barran, Contes de la Grand’route)

Luchon-Toulouse Junkermann et Planckaert MDS

La course poursuite fit rage dans la longue descente dans la pittoresque vallée de la Bellongue.
« Lorsqu’après Saint-Girons, on veut regagner la vallée de la Lèze qui conduit tout droit sur Toulouse, et où nous avons salué, au passage, les premiers blés moissonnés, il faut franchir le chaînon du Plantaurel. La pluie giclait au visage après que, en tête quarante hommes se fussent regroupés. Un panneau annonçait la grotte du Mas d’Azil. Cette grotte est devenue un défilé où sous le rocher préhistorique, l’Arize se fraye un tumultueux passage. La modernisation des lieux, l’éclairage avaient mis en confiance nos coureurs qui s’engouffrèrent dans ce tunnel naturel de plus de quatre cents mètres à tombeau ouvert, c’est le cas de le dire. Lequel d’entre eux glissa le premier ? Il est bien difficile de le savoir. Mais vingt hommes se retrouvèrent sur l’asphalte aux gravillons baignés d’eau. Dans un bruit de ferraille cassée, amplifiée par l’écho, Henry Anglade, un trou à la tête, s’en releva particulièrement atteint et tous les autres en gardèrent les traces sur leur corps

Luchon-Toulouse chute Anglade MDSLuchon-Toulouse chute AngladeLuchon-Toulouse Anglade à hôtel chute MDS

Quarante hommes en groupe. Le premier sprint massif de ce Tour 1960 sur l’anneau rose de la Cité Rose. Ils étaient tous là, les rois de l’emballage. Tous qui durent s’incliner devant un Graczyk éblouissant. »

Luchon-Toulouse Graczyk chute et sprint mDSLuchon-Toulouse Graczyk

La treizième étape, longue de 224 kilomètres, conduit les coureurs de Toulouse à Millau, par les routes accidentées de la Montagne Noire et du Causse du Larzac, propices aux offensives de baroudeurs.

Toulouse-Millau lumière languedocienneToulouse-Millau 5 échappés sur  Larzac

Il y en a au moins cinq, les Tricolores Pierre Everaert et Robert Cazala, l’Espagnol Fernando Manzanèque, l’Italien Roberto Falaschi et le Belge Louis Proost qui, dès le 28ème kilomètre, déclenchent une échappée qui laisse indifférent le peloton et … Antoine Blondin.
Jacques Augendre, un autre grand journaliste sportif, assis dans la voiture de L’Équipe aux côtés de Pierre Chany et d’Antoine, nous raconte l’anecdote :
« Il (Blondin) s’endormit du sommeil du juste, terrassé par une nuit trop courte et un breakfast trop riche. Avant le départ, nous avions rendu visite à Kléber Haedens qui nous avait servi en guise de petit-déjeuner un plateau de cochonnailles précédé d’un pousse-rapière, et une omelette aux cèpes arrosée d’un Madiran.
Antoine fut réveillé en sursaut par le klaxon des voitures. L’immense Emmanuel Busto effectuait un époustouflant retour sur crevaison, sous l’œil admiratif de Chany. « Fabuleux Busto ! » s’exclama Pierre, tout joyeux de chambrer Jacques Goddet qui usait et abusait de cet adjectif.
Or, à cet instant précis, nous abordions le col de Lafontasse, signalé par un panneau routier.
– « Les fabuleux de Lafontasse », murmura Blondin d’une voix pâteuse. Il avait trouvé par hasard le titre de sa chronique en forme d’alexandrins qui commençait ainsi :
« Un jour, sur pédalier, allait, je ne sais où,
Le Busto au long bec, emmanché d’un long col … »

Fabuleux Blondin !

Toulouse-Millau fabuleux Busto

Toulouse-Millau descnte du col de SiéToulouse-Millau montée Causse LarzacToulouse-Millau abandons Privat Colette

De son côté, aux abords de La Cavalerie, Pierre Chany, sous le pseudonyme de Jacques Périllat aux propos plus engagés dans les colonnes de Miroir-Sprint, ne manqua pas de souligner :
« Les journaux insistèrent sur les paysages désertiques des causses du Larzac, et sur le dépeuplement de la contrée. En fait, la population du Larzac a singulièrement augmenté depuis trois ans : 3 000 Algériens assignés à résidence dans un camp perdu du plateau sont venus l’habiter. On ne les a pas vus sur le passage du Tour. »
Information nullement étonnante de la part de ce remarquable journaliste patriote et citoyen qui, arrêté et emprisonné en décembre 1943, s’évada et rejoignit les FTP (Francs-tireurs et Partisans) !
Années sombres de la guerre d’Algérie, à la fin des années 1950, le gouvernement avait décidé d’enfermer des prisonniers algériens à La Cavalerie. Ce camp, il y en avait quatre en métropole, était presque totalement réservé aux Français musulmans d’Algérie, l’enjeu pour les autorités étant de « franciser ces Algériens de l’hexagone suspectés de connivence avec le Front de Libération Nationale algérien » (FLN). Les conditions de détention étaient particulièrement difficiles, chaleur et froid pouvant être très intenses sur le causse : une sorte de Guantanamo avant l’heure !
Assurés de la réussite de leur entreprise, vient l’envie à chacun des cinq coureurs de tête, de tenter individuellement sa chance : Proost dans le col de la Bassine, puis Manzanèque vers le Larzac, enfin Robert Cazala qui compte 1 minute d’avance devant la vieille forteresse des Templiers de La Cavalerie. Cazala n’a plus qu’à dégringoler du Causse pour rejoindre Millau, il applique la consigne trop littéralement… et dérape dans un virage. Derrière, Battistini, toujours aussi intenable, se rapproche dangereusement.
Blondin est bien réveillé :

« … L’arbre tient bon, le roseau plie
Mais cela je crois bien vous l’avoir déjà dit
Le vent redouble quoi, ce vent qui fait fureur
Emmène Cazala à cinquante ‘cinq à l’heure ,
C’est du propre. Et l’on voit l’arbre qui tenait bon
Tenir encore à perte de vue à l’horizon
Semblable au fond d’une culotte rapiécée
Et l’on voit tant de choses que c’en est assez
Le peloton revient et il faut en finir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Rien ne sert de courir, il faut partir, attends !
Le reste des coureurs vous tombe sur le râble
Pour la lettre à la Proost, il est toujours temps. »

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Vous avez compris que c’est le Belge qui l’emporte au sprint sur la piste en cendrée du nouveau Parc des Sports de Millau. Battistini s’installe en quatrième position au classement général.
C’est journée de repos dans la cité du gant, du moins pour les coureurs, car les journalistes vont à la pêche aux échos, notamment Robert Barran qui pour ses prochains Contes de la grand’route, se dirige vers Roquefort où l’équipe de Belgique a élu résidence :
« Ces Belges qui malgré le succès de Proost, montraient surtout de la mauvaise humeur. On avait réussi à réunir les deux leaders, Adriaenssens celui de la chaleur et du soleil, Planckaert celui de la pluie et du froid. Ce ne fut qu’un bref instant, Adriaenssens-le-têtu et Planckaert-le-bourru allèrent s’enfermer dans leurs chambres. Il nous fallut l’aide plus aimable de Van Aerde, l’athlétique sprinter aux cheveux frisés, pour obtenir une pause en compagnie de Proost, Desmet et Pauwels devant l’enseigne fameuses des Caves de Roquefort.
Quelques arpents de terre agrippés aux éboulis d’une falaise. Quelques maisons d’ailleurs fort cossues, tranchant par leur modernité avec les vieilles et pauvres constructions des pays environnants. C’est Roquefort, sur le rocher du Cambalou avec son belvédère d’où le regard embrasse dans un vaste panorama, les Causses, la Montagne Noire et le massif de l’Aigoual à la croupe arrondie.
Georges Ronsse nous disait : « Bien sûr, Adriaenssens et Planckaert peuvent encore gagner le Tour. Tout n’est pas perdu.
Mais il nous semblait déceler un manque de conviction dans le langage du directeur de l’escadron belge. Et, ce terme de perdu indiquait qu’il n’y avait pas une ferme intention de vouloir, de savoir gagner. Alors, quittant ces Belges hermétiques et renfermés, nous avons visité les caves de Roquefort.
Sur cette terre avare pousse une herbe riche en arômes dont la brebis fait ses délices, et dont l’homme par l’intermédiaire du fromage, tire ses revenus, en ce coin désert et désertique où ne pousse « ni pied de vigne, ni grain de blé » que la Charte de Charles VI, dès 1411, protégea spécialement. Douze mille tonnes de fromage par an, parfumé par l’haleine de ces champignons microscopiques scientifiquement dénommés « Pénicillium Glaucum » donnant en même temps qu’une saveur fondante et piquante, ces marbrures vertes » … que je dus apprécier plus que de raison lors d’une dégustation dans les caves-mêmes lors d’un voyage avec mes parents.
J’avais alors une dizaine d’années à peine, et, pire que Rivière dans le col de Peyresourde, je fus victime de vomissements sur les routes sinueuses du Causse.
Mon regretté frère, assis à côté de moi sur la banquette arrière, en subit de sérieux dommages collatéraux. Quant à moi, absolument écœuré, il fallut bien deux décennies avant que je ne redevienne d’accord avec le roquefort !
Robert Barran s’est hissé ensuite sur le plateau du Larzac, théâtre de futures luttes :
« La Cavalerie était devenue résidence italienne. Un seigneur de Florence en avait pris possession. Gastone Nencini, c’est de lui qu’il s’agit, y recevait l’hommage de nombreux courtisans. Alfredo Binda son majordome avait revêtu le sourire de circonstance et c’était lui qui s’exprimait en ces termes :
– Gastone n’a jamais été aussi fort. Vous le croyez fatigué par sa lutte du Giro avec Anquetil ? Au contraire, ce garçon est fait pour se battre continuellement. Quelle revanche pour le cyclisme italien serait une victoire sur Rivière dans ce Tour de France. Et franchement, j’y crois. Certes Gastone au foie délicat, peut connaître une défaillance. Mais il me reste Battistini. Cela vous étonne que je parle ainsi. Je m’étonne moi-même, car je n’avais jamais vu en Graziano qu’un bon gregario. La chose est énorme !
Dans sa tournée des popotes, Robert Barran fait un tour par l’hôtel de l’équipe Internations, embryon d’une future européanisation (et même mondialisation) du cyclisme :
« Ils étaient huit personnages fort dissemblables par le physique et le caractère qui s’étaient embarqués vers la même galère battant pavillon : marron et vert. L’un venait de Suède et deux autres du Danemark. Un quatrième représentait la Pologne. Deux Autrichiens et deux Portugais complétaient l’équipage. Et vogue la galère ! Elle vogua si mal, qu’à Millau, il ne restait plus qu’un seul homme à bord. Le petit Autrichien Christian s’en était allé en arrondissant son nez plus que de coutume et Batista, le Portugais velu, chevelu et barbu lui aussi disparut.
Mais s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ! Celui-là, c’est Barbosa le brun enfant de Coimbra à la discrétion aimable, ambassadeur itinérant du Portugal sur les routes de France. Barbosa se fit un nom en 1956 dans cette même épreuve qu’il termina en dixième position. En ce temps-là, le Portugal avait fait alliance avec le Luxembourg.
– On surveillait Charly Gaul comme le lait sur le feu. Personne ne me connaissait. Alors j’en ai profité.
Barbosa est un habitué de ce que l’on a baptisé la Brigade Internationale du Tour. En 1958, il se classa soixante-quinzième. En 1959, très mauvais souvenir marqué par une fracture du crâne. Et le revoilà seul à représenter les Internationaux au départ de Millau.
Barbosa a reçu sa nouvelle affectation. On l’a rattaché administrativement à l’équipe de Grande-Bretagne, au trio en « on » : Tom Simpson, Brian Robinson et Victor Sutton sous la férule bonasse de Sauveur Ducazeaux.
Trois hommes dans un bateau. C’est le titre du roman d’un fameux humoriste britannique. On en ajoute un quatrième. Et revogue la galère ! Barbosa a retrouvé Robinson un vendredi …
Alors Barbosa fit un petit cours d’Histoire qui nous étonna :
– L’alliance de l’Angleterre et du Portugal est un fait historique très ancien. Alliance séculaire. En l’occurrence, ce fut le mariage d’amour au XIVème siècle d’un de nos rois, Don Juan 1er, séduit par une demoiselle Lancaster. Nous allons renouveler et arroser aujourd’hui ce mariage sous le double signe du whisky et du porto … »

Repos à MillauRepos à Millau 2

Entre épique et épicerie, le chansonnier Jacques Grello met son grain de sel sur la formule à adopter pour les prochains Tours: par équipes nationales ou de marques. On est entré dans la société de consommattion.
« La course cycliste, comme toutes les entreprises humaines (y compris la découverte de l’Amérique) a été inventée à des fins commerciales.
Le tour du monde de Magellan rapporta de l’argent aux marchands d’épices qui l’avaient subventionné. L’épicerie, traitée si méchamment par les littérateurs, a suscité bien des événements semblables plus tard, longuement exploités par ces mêmes littérateurs.
La course sur route en général et le Tour de France en particulier étaient conçus dans ce simple dessein : donner aux gens l’envie d’acheter des bicyclettes.
Quand Antonin Magne était jeune, il courait pour « Alleluia », André Leducq a débuté sur « Thomann », Nicolas Frantz courait sur « Alcyon ». Ce qui fait que tous les garçons, en ce temps-là, rêvaient d’avoir une bicyclette identique à celle de Leducq, Antonin Magne ou Nicolas Frantz. C’était simple et clair.
Mais le Tour de France devint un événement si grandiose qu’un homme ayant le sens de l’épique ne peut se satisfaire entièrement de ce mobile un peu terre à terre. Les équipes nationales furent instituées et l’on mit des drapeaux partout.
Personnellement, je trouvais cela beaucoup plus beau. Le drapeau en tant que tel est un objet magnifique. Un objet qui bouge. Une chose vivante et belle inépuisablement. La splendeur romanesque de la nouvelle mise en scène m’enthousiasma. Le public fut comblé.
Nous quittions le domaine de la rivalité commerciale pour entrer dans l’ère de la lutte idéologique, divertissement pour lequel il y a toujours une clientèle. L’occasion de chatouiller le prurit de chauvinisme que chacun porte en soi était vraiment très belle. Personne n’y manqua.
N’y les Français, particulièrement contents puisque des Français se mirent à gagner le Tour, ni les Belges, moins satisfaits puisque des Belges cessèrent de le gagner, ni les Italiens qui, dans ce domaine, ont l’épiderme d’une sensibilité supérieure à la moyenne.
Au reste, il s’agissait toujours de vendre des bicyclettes. Les choses marchèrent ainsi à la satisfaction générale jusqu’au moment où la bicyclette se vendit moins. Des commerçants ingénieux, jetant les yeux sur une manifestation si retentissante, imaginèrent de faire promener leurs noms par les participants de cette épopée.
Le procédé s’avéra rentable et, de plus en plus, les champions cyclistes sont maintenant chargés de donner aux gens l’envie d’acheter un réfrigérateur, des cafetières ou des chapeaux de gendarme. C’est tout aussi légitime et honorable, mais, pour l’instant, c’est moins clair.
Les firmes s’entremêlant un peu les pédales, je crains que l’acheteur éventuel n’y perde son latin. Ce qui changera moins les choses qu’on ne le croit. Car, en définitive, il ne s’agira pas de savoir quelle est la meilleure lame de rasoir ou le plus beau réfrigérateur, mais quel est le meilleur champion. Comme avant, comme toujours.
Qui que ce soit paie l’addition (j’entends bien : en y trouvant son compte), l’important c’est que Christophe Colomb parte pour l’Amérique, que Magellan fasse le tour de la terre et que Nencini gravisse l’Izoard.
Plus tard, quand tout le monde aura son compte de cafetières, que toute la chicorée sera vendue, nous reviendrons aux équipes nationales.
Je suis pour la formule (quelle qu’elle soit) qui permet que le Tour continue. »
Et Rivière dans tout ça ? « Il « campait » au lieudit Le Rozier, au confluent du Tarn et de la Jonte alors qu’on pénètre en Lozère entre les murailles du Causse Noir et les escarpements du Méjean. Au côté de sa femme à la blondeur souriante, Roger se donnait des airs de pêcheur en vacances, taquinant la truite de belle manière. Il tenait dans ses mains une pièce superbe et ne voulait plus penser au Tour. C’est ce qu’on appelle de la décontraction … »

Rivière repos Millau 1

Vraiment ? Jacques Périllat (alias Pierre Chany) fait une drôle de rencontre :
« L’horloge de la gare marquait onze heures trente du matin. Le hasard, cette providence du journaliste, nous avait conduit sur le quai, devant un train en partance. L’instant du départ approchait quand nous vîmes s’engouffrer dans un wagon un particulier de notre connaissance. Cet homme aux cheveux gris, avec des joues creuses, présentait le visage chiffonné de qui a mal dormi. À la main, il traînait une lourde valise, car les valises sont toujours lourdes au voyageur solitaire. Le premier instant de surprise passé, nous identifiâmes l’individu : Minasso, le soigneur de Roger Rivière, qui abandonnait le Tour et regagnait ses pénates stéphanoises.
La curiosité nous lança dans son sillage, le désir d’en savoir davantage nous rendit indiscret :
– Serez-vous de retour pour la prochaine étape ? lui demandâmes-nous, plus insidieusement.
L’homme nous toisa d’un œil désenchanté, puis il nous répondit en haussant les épaules :
– Certes pas : les trains ne fonctionnent pas encore à l’eau lourde que je sache !
– Et Rivière, qui le soignera désormais ?
– C’est bien là le dernier de mes soucis !
– Un désaccord ?
– N’est-ce pas assez clair ?
Sur cette réponse d’un monsieur agacé, Minasso se cala dans l’angle du compartiment. Un coup de sifflet, une secousse, et le train démarrait…
Nous venions de vivre le dernier épisode d’un drame qui couvait depuis quarante-huit heures et dont nous avions recueilli des échos à Toulouse, la veille, un drame tenu secret par l’état-major de l’équipe de France qui prenait fin sur une rupture entre Roger Rivière et son soigneur. Celui-ci, répudié par le coureur, installé sur la sellette par son entourage, mis hors jeu après deux semaines de course, connaissait le même sort qui fut réservé à René Provost il y a deux ans et à Raymond Le Bert l’an passé. Roger Rivière est un coureur très dangereux, il use un soigneur par saison… »
Vous vous souvenez des vomissements, non pas les miens à Roquefort, mais ceux de Rivière dans le col de Peyresourde. Le soir à l’hôtel, il s’était confié auprès de quelques intimes et … Marcel Bidot :
« – J’ai l’impression que le père Minasso (sic) n’est pas dans le ton pour me soigner !
Le coup était lancé. »
Jacques Périllat démêlait toute l’affaire :
« Dans les chambres fermées à double tour furent tenus des conciliabules secrets : comment faire pour placer Rivière à l’abri d’une catastrophe, le mettre en état de gagner le Tour de France ? On demanderait à Schramm de s’occuper personnellement de sa préparation (alimentation, traitement, soin des blessures. Ce qui fut dit, fut fait …
… Il n’avait pas été facile de convaincre Schramm qui soigne déjà Darrigade et Graczyk, qui s’occupe souvent des coureurs de la marque Leroux-Helyett, et qui accompagna Anquetil lors de sa récente campagne italienne. Le fait que Schramm se mit au service de Rivière ne serait-il pas interprété comme une trahison par Jacques Anquetil ? Les discussions furent longues, Schramm étant un homme honnête, désireux de faire les choses en règle. Quand il fournit son acceptation, le premier acte de l’affaire Rivière-Minasso prit fin. Le second commençait …
Le second acte avait débuté par l’abandon de Colette et Privat sur la route de Millau. Ramenée à douze coureurs, l’équipe de France se trouvait dans l’obligation de renvoyer un de ses quatre soigneurs. Il n’était pas question de sacrifier Sereni qui s’occupe de Henry Anglade, pas question non plus d’éliminer Robert Pons à qui Marcel Bidot porte une grande estime, et pas question de fournir à Schramm, plébiscité par les coureurs, un billet de retour … »
Grâce aux confidences de Pierre Chany-Périllat, livrées à chaud à Millau, je le précise encore, vous en savez sans doute trop !
À l’hôtel de la « Muse et du Rozier », Roger Rivière cogite :
« Le col de Perjuret, c’est là qu’il attaquera. Pour l’heure, il fait un détour vers la chambre de Julien Schramm, devenu officiellement son soigneur. On le voit ressortir avec trois cachets. Des sources dignes de foi indiqueront qu’il s’agit de palfium. Il les tient à la main, enveloppés dans un peu de cellophane. Sans plus tarder, il va les mettre dans la chambre qu’il partage avec André Darrigade pour descendre ensuite retrouver ses camarades pour le dîner …
… En montant se coucher, Rivière lance à son coéquipier François Mahé : « Demain, le Rital, je me le paie ! » »
Un peu sordide tout ça, n’est-ce pas ? Et en écrivant ce billet, je souffre de ce que, gamin, je n’avais pas ressenti à l’époque. Il n’empêche que je voue encore une admiration indéfectible pour ces « forçats de la route » et je vous donne rendez-vous pour le troisième et dernier volet de ce Tour de France 1960.
À suivre…

BD le vélo reprend

Pour décrire ces étapes du Tour de France 1960, j’ai puisé dans les magazines bihebdomadaires Miroir-Sprint et But&Club, dans les numéros spéciaux d’après Tour de France du Miroir du Cyclisme et du Miroir des Sports ainsi que ma bible Tours de France, Chroniques de « L’Équipe » 1954-1982 d’Antoine Blondin aux éditions de La Table Ronde, La tragédie du « Parjure » de Jean-Paul Ollivier (éditions de l’Aurore), La fabuleuse Histoire du Tour de France de Pierre Chany et Thierry Cazeneuve (Minerva), Antoine Blondin La légende du Tour de Jacques Augendre, Jean Cormier et Symbad de Lassus (éditions du Rocher).
Remerciements à tous ces écrivains journalistes, photographes et … coureurs qui, soixante ans plus tard, me font encore rêver.
* http://encreviolette.unblog.fr/2013/12/01/histoires-de-criterium/

Publié dans:Cyclisme |on 19 août, 2020 |Pas de commentaires »

Ici la route du Tour de France 1960 (1)

Tant pis pour les réfractaires à la chose, d’ailleurs ça fait du bien de s’aérer à vélo après le confinement : après mon évocation du Tour de France 1950, je fais un saut de dix ans dans le temps pour suivre celui de … oui, 1960, vous comptez bien !
Cependant, en prélude à la Grande Boucle, j’ai envie de flâner le long des « Boucles de la Seine », une course classique très populaire, aujourd’hui disparue, réservée uniquement aux coureurs français, qui se disputait à l’époque, en région parisienne, le dimanche précédant le Tour.
Pour cela, j’ai choisi la compagnie de Robert Barran qui fut un remarquable journaliste de l‘hebdomadaire Miroir-Sprint, après s’être illustré pendant la Seconde Guerre mondiale par des actes de résistance puis avoir emmené le XV du Stade Toulousain au titre de champion de France de rugby 1947. Il fut également chroniqueur aux quotidiens Libération et L’Humanité.
Voici donc ce qu’il écrivait dans un article intitulé À Cœur-Volant, rien d’impossible, référence à la côte, empruntée par les champions, immortalisée sous la neige par le tableau d’Alfred Sisley visible au musée d’Orsay. Avec moi, on se cultive à vélo !
« Cette épreuve des « Boucles de la Seine » est unique en son genre. Elle a d’abord ce privilège inestimable de figurer au calendrier comme dernière classique juste avant le départ du Tour de France. Vous savez comme nous tous, entre autres choses, que de son déroulement dépendait la désignation du quatorzième tricolore. Et Marcel Bidot n’était pas le seul homme inquiet, soucieux, préoccupé. Laissons de côté pour l’instant le cas Rivière. Il y avait aussi et surtout les directeurs des équipes régionales…
Mais, si nous commencions par le commencement. Revenons à ce que nous appellerons le deuxième privilège des « Boucles de la Seine », réussite complète de notre confrère « L’Humanité-Dimanche » avec le concours de « l’Anisette-Ricard » (tout un symbole ! ndlr). Il s’agit ici tout simplement de l’itinéraire. Célébrer à travers la nature les charmes d’aller à bicyclette ramène aux plus pures traditions du cyclisme. De Maisons-Alfort, notre première rencontre avec la Seine se situe à Corbeil où le fleuve est paré d’une multitude de bateaux de pêche faisant guirlande. Puis après avoir une première fois contourné la capitale, c’est l’enchaînement vers Mantes-la-Jolie à travers ces coins pleins de promesses gastronomiques comme « Le Goujon qui frétille », la « Rôtisserie de la Gueulardière » ou « la Mère Biquette » ! Un pont qui saute au-delà de Vernon et c’est le retour tumultueux qui nous ramène de Vernon jusqu’à Poissy parmi ces vallonnements durs aux reins des coureurs qui se nomment La Roche-Guyon, Vétheuil, Limay … »
Les archivistes retiendront la victoire au sprint, au Parc des Princes, de Marcel Rohrbach devant … le jeune Raymond Poulidor déjà fidèle à sa légende d’éternel second.

Arrivée Boucles de la SeineRohrbach Boucles de la SeinePoulidor Boucles de la Seine

Une page de l’histoire du cyclisme s’est tournée le 2 janvier 1960 avec la mort du campionissimo Fausto Coppi*, emporté à 41 ans par une malaria contractée lors d’un voyage en Haute-Volta.
Funeste année : au printemps, c’est le prometteur coureur normand Gérard Saint, révélation du Tour 1959, qui décède des suites d’un accident automobile, près du Mans, alors qu’il rentrait de permission militaire.
Albert Camus, prix Nobel de littérature, perd la vie, le 4 janvier 1960, également dans un accident de voiture conduite par son ami Michel Gallimard.
Sur les écrans, sortent À bout de souffle, film de Jean-Luc Godard, emblématique de la Nouvelle Vague, et La Dolce Vita de Federico Fellini, Palme d’or à Cannes cette année-là.
La rivalité Poulidor-Anquetil qui divisera la France des années 60 n’existe pas encore. Pour l’instant, c’est surtout l’ascension de Roger Rivière, recordman du monde de l’heure et champion du monde de poursuite, au firmament du cyclisme, qui défraie les chroniques spécialisées. Lors du Tour de France 1959**, les jalousies franco-françaises entre les cadors de l’équipe de France, Bobet, Anquetil, Geminiani, Rivière, et le régional Henry Anglade, champion de France en titre, avaient profité à l’Aigle de Tolède Federico Bahamontès.
Cette année, Jacques Anquetil, pour échapper à toutes ces susceptibilités, choisit de faire l’impasse sur le Tour et de courir le Giro (Tour d’Italie). Il réussit l’exploit d’être le premier Français à inscrire son nom au palmarès, devançant de 28 secondes l’Italien Gastone Nencini qui, lui, par contre, décide de franchir le Rubicon et de s’aligner dans l’épreuve française.
J’avais treize ans, et mon oncle de Rouen m’emmena sur la place du Vieux-Marché, lieu d’un bûcher de sinistre mémoire, au bien nommé café Le Donrémy, pour admirer, dans une vitrine, le maillot rose, maculé de la boue du Paso di Gavia, rapporté par « mon » champion de sa campagne d’Italie..
Je ne saurais vous dire aujourd’hui quels étaient mes états d’âme : probablement la tristesse que mon idole ne participât pas au Tour, et plus sûrement encore, la crainte que son adversaire hexagonal Roger Rivière ne le supplantât dans le cœur du public en ramenant le maillot jaune à Paris. Les enfants sont sans discernement dans leurs jugements et passions !

Pellos début du Tour

Le Tour semble orphelin d’Anquetil et même au sein des journalistes, on doute de l’intérêt de la course, même si Maurice Vidal produit un éditorial plein de pondération dans Miroir-Sprint :
« Il paraît qu’il est archaïque notre Tour de France, qu’il est dépassé. Le fin du fin en la matière, c’est paraît-il, la machine à café et le réfrigérateur, le dentifrice et le cosmétique. Les seigneurs du négoce tenant lieu de fédération sportive, est-ce l’idéal ? On nous permettra d’en douter devant l’exemple italien.
Le Tour est archaïque ? La répartition des équipes est injuste ? La formule n’est pas parfaite ? Qui en doute ? Comment le serait-elle dans ce cyclisme dont on s’arrache les morceaux qui finiront par devenir des dépouilles ? Mais rien ne nous empêchera de dire que les organisateurs du Tour, dont nous ne voulons même pas connaître les mobiles, ont raison de tenter « l’opération survie ». Nous souhaitons qu’ils parviennent à leur but : étendre le Tour et donc le cyclisme d’élite à un plus grand nombre de nations, de conceptions sportives diverses. … »
Les grandes vedettes boudent le Tour ? Quelles vedettes ? Celles de quelle année ? Car enfin, là aussi il faut s’entendre. Un Tour de France ayant au départ : Privat, Graczyk, Everaert, Stablinski, Darrigade (champion du monde), Dotto, Mastrotto, Rostollan chez les Français, Adriaenssens, Janssens, Brankart, Hoevenaers chez les Belges, Bahamontes, Suarez, Lorono chez les Espagnols, Baldini, Nencini, Massignan, Pambianco, Defilippis chez les Italiens, Geldermans, De Roo chez les Hollandais, Junkermann chez les Allemands, Graf chez les Suisses, Simpson, Elliott et Robinson chez les Britanniques … est-ce un Tour de France où, comme certains l’ont dit, il n’y a personne ?
Reprenez par curiosité le palmarès des courses de 1960 et consultez la liste ci-dessus. Vous constaterez que la plupart des vainqueurs sont là. Alors quoi ? Il y manque Van Looy ? Mais il y manquait tout autant les années précédentes. Van Looy et son manager Driessens préfèrent les contrats et les épreuves avec primes de départ. Ce n’est pas un fait nouveau. Gaul ? Mais qui peut croire qu’un Gaul en grande forme se serait abstenu ? Qu’apporte un Gaul des mauvaises années dans le Tour ? Qu’a-t-il apporté en 1957 ?
Reste le cas Anquetil. Remplacera-t-il Rivière ? Vous le saurez sans doute au moment où ces lignes paraîtront … »
Vous le savez déjà ! Dans le courrier des lecteurs de l’hebdomadaire, j’ai plaisir à relire cet avis, ce like comme on dit aujourd’hui !
« Ceux qui s’attardaient à comparer les valeurs respectives de Jacques Anquetil et de Roger Rivière sont sans doute édifiés. Jacques, après sa sensationnelle victoire du Giro, est passé d’un rien à côté du titre de champion de France après l’exploit que l’on sait. Et quelques jours après, il est allé triompher de tous les grands spécialistes du contre la montre à Forli. Et pendant ce temps, que faisait Rivière ? Il abandonne au championnat de France et encaisse cinq minutes à Forli. Alors Marcel Bidot n’a-t-il pas commis une erreur en préférant Rivière à Anquetil ? … »
Il est vrai que le comportement de Rivière a de quoi inquiéter à la veille du départ de Lille. Il est allé honorer quelques contrats juteux sur les pistes de Milan et Cologne, a préféré participer à l’omnium d’attente de l’arrivée des Boucles de la Seine, au Parc des Princes, et … ce n’est pas sans me déplaire, s’est fait mettre 5 minutes dans la vue par Maître Jacques à l’occasion du Grand Prix de Forli, une des trois plus prestigieuses courses contre la montre (avec le Grand Prix des Nations et le Grand Prix Martini de Genève) du calendrier international.

Anquetil à Forli

Le populaire reporter Robert Chapatte consacre sa première chronique au champion stéphanois :
« « – Je ne pense qu’au Tour de France. Tout ce qui n’est pas Tour de France ne m’intéresse pas. » Que de fois, Roger Rivière a-t-il répété cette profession de foi depuis qu’a été donné le premier départ de la saison 1960 ? On ne sait plus, tant on s’est habitué à ses litanies. Complice de sa conviction, on s’est en conséquence généralement refusé à conclure au terme de ses sorties, toutes aussi dépourvues de performances valables les unes que les autres, Puisqu’il déclarait que seul Le Tour occupait son esprit, on ne le jugeait pas. On attendait.
Maintenant on a fini d’attendre. Le Tour est là. Avec lui va se réaliser enfin la suprême ambition du champion routier sans victoires Roger Rivière. Et l’on se pose automatiquement la question : « Rivière peut-il gagner le Tour ». »

Une Rivière Miroir du Cyclisme 2

Puis plus loin… :
« Faut-il en déduire qu’il éprouve toujours de réelles difficultés à tenir la distance ? Faut-il admettre le verdict de gens qui l’approchent de près : « C’est normal, il craque à un certain moment parce qu’il n’observe pas la discipline du métier » ? Ou faut-il déceler dans ces baisses de régime une cause organique ? Roger s’alimente difficilement en course, ses fonctions stomacales ne se font pas toujours bien aux secousses de la route. Mais sans carburant, même le meilleur moteur ne va pas très loin … Uniquement axé sur le Tour, notre bonhomme n’a jamais cru bon de se surpasser lorsque se présentait le moment difficile de la course, le moment où la nécessité se fait de puiser dans les réserves. De faire appel à une deuxième source d’énergie en somme … »
Propos troublants qui méritent d’être mis en perspective de ceux de Pierre Chany, journaliste de L’Équipe et But&Club, qui rédige, masqué derrière le pseudonyme de Jacques Périllat dans le magazine concurrent Miroir-Sprint, une chronique intitulée « Le Tour a ses grands mystères et petits secrets » :
« Les gens du Tour de France forment une grande famille, déclarait le directeur de cette épreuve. Une grande famille avec ses patriarches dépositaires de la tradition, ses enfants terribles, ses cousins vicieux et ses héritiers impatients. Les membres de cette famille nombreuse s’embrassent souvent, posent volontiers pour les photos-souvenir, et se lancent non moins volontiers de méchants coups de pied dans les tibias. Cela aussi, c’est dans la tradition !
Ainsi les masseurs diplômés, nantis du titre officiel et barbare de kinésithérapeute, ont déclenché une sévère offensive contre les « masseurs-pirates » qui officient sans diplôme. Les services de la Santé ont ouvert une enquête. Les organisateurs qui souhaitent rentrer au plus vite dans la légalité, ont promis d’éliminer les irréguliers … l’an prochain ! En effet, certains coureurs et non des moindres, menaçaient de s’abstenir si on les séparait de leur cicerone habituel. Ainsi Roger Rivière, soigné par Minasso, Darrigade et Graczyk qui font entière confiance au Nordiste Schramm, Simpson qui compte beaucoup sur les connaissances de Provost pour réaliser une grande performance dans son premier Tour de France.
Les champions ont obtenu satisfaction. L’organisateur, menacé sur deux fronts, a incorporé les proscrits du muscle dans la caravane au titre de « soigneurs ». Mais, leur a –t-il dit par la voix puissante de Jean Garnault : « Vous suivrez le Tour à vos risques et périls. Pour moi, vous n’êtes pas des masseurs ! Si les services de la Santé vous surprennent au travail, sur une table de massage, vous risquez tout simplement la prison pour exercice illégal de la médecine. Sur ce, bonne chance les amis … ».
À Bruxelles, dimanche soir, les journalistes en quête d’interviews trouvèrent des portes fermées. Les plus curieux, qui jetèrent un regard par le trou des serrures, en furent pour leurs frais. : les locataires avaient pris la précaution de placer une serviette sur la poignée intérieure de la porte !
La répartition des tâches et des responsabilités pour ce qui concerne les masseurs-soigneurs de l’équipe de France a donné lieu à des scènes épiques. Les gens informés n’ignorent pas que Robert Pons, en délicatesse avec André Darrigade depuis le Championnat du Monde, avait bouclé sa valise vendredi soir, décidé à rentrer chez lui. Seul le retard du train en gare de Lille avait permis à Marcel Bidot de le récupérer sur le quai. Lequel Bidot vit sur un baril de poudre : à l’aide de phrases soigneusement préparées, il tente d’enrayer cette guerre froide qui oppose les soigneurs, une guerre qui risque de briser l’harmonie de l’équipe de France. Cette rivalité oppose les deux « diplômés » Pons (pour Pavard et Rostollan) et Séréni (pour Anglade et Dotto) aux « pirates » Schramm (Darrigade-Graczyk) et Minasso (Rivière-Everaert). À part ça, on s’aime bien dans le giron tricolore. »
Bonjour l’ambiance ! Ce qu’il faut retenir de ces confidences, c’est que contrairement aux idées trop souvent propagées qu’en ce temps-là existait une omerta totale autour de la question du « doping » (terme employé à l’époque), en réalité beaucoup d’articles s’émouvaient de ce fléau.
On a la mémoire qui flanche, on ne se souvient plus très bien … !
Les organisateurs ont cédé à la bizarre tentation de porter à 14 unités l’effectif de quatre « grandes » équipes nationales, France, Italie, Belgique et Espagne. Les autres concurrents sont répartis en neuf équipes de 8 coureurs chacune, initiative qui va à l’encontre de l’équité, notamment, sur un plan tactique.

La Carte du Tour

Presse Miroir Sprint

Allez en selle ! … Pour une première étape fractionnée en deux tronçons, en ligne de Lille à Bruxelles, contre la montre dans la capitale belge :
« Ils en parlaient presque tous à Lille avant le départ vers Bruxelles. Ils en parlaient tous à Bruxelles en descendant de machine sur la cendrée de l’immense stade du Heysel. Les 27 kilomètres contre la montre, dans la banlieue mal pavée de Bruxelles, accaparaient la journée. Rien d’autre ne comptait pour Baldini, Rivière ne vivait que pour cela, Bahamontès en était paralysé d’avance. Simpson s’en réjouissait, Planckaert en souriait presque, et Anglade déclarait que ce chrono tombé si rapidement sur le Tour allait définir les positions et les valeurs dans le plus pur esprit justicier… »
« … Au Heysel, les comptes étaient plus faciles à faire. Quatorze hommes ensemble avec 2’15’’ sur un petit groupe, 3 minutes sur le peloton, et des coureurs dangereux à 6 minutes et plus. On ne pouvait pas exiger sanction plus nette pour le premier round. Mais la victoire de Schepers, il faut le dire, ne lui ajoutait aucun crédit. Sprinter de l’escadron belge, ce curieux Flamand n’avait rempli que son rôle. Son maillot jaune ne laissait aucune illusion pour l’avenir…
… Figurez-vous que Julien Schepers, ancien instituteur d’un petit village des Flandres, qui abandonna la pédagogie pour la pédale de course, a passé, il y a moins de deux mois, un examen difficile (paraît-il) pour devenir … facteur. Las de ses contre-performances sportives, il voulait assurer son avenir. Mais sa sélection pour le Tour vint stopper ses nouvelles ambitions. Surpris de tant d’honneur, il n’était pas le seul étonné par sa sélection –il ne disposait que d’un minimum de temps pour s’entraîner. Encore très gras, il se rendit à Lille avec l’espoir que le peloton se montrerait clément. En fait, dès l’apparition des premiers pavés, il se déchaîna. Jusqu’au bout, il prit place dans les escarmouches et lorsque la bonne échappée fut lancée, prudent selon son habitude, il adopta une position de réserve, mais ne passa jamais son relais. Somme toute, il ne vola pas sa victoire devant ses milliers de compatriotes « sportivement » déchaînés par la vision en tête de la course de « leurs » maillots » … bleu nattier. Gamin, j’adorais cette identification de couleur née de la palette chromatique de Jean-Marc Nattier, portraitiste officiel de la famille du Régent puis de la Cour de Louis XV.

bleu nattier

Nencini au cœur du peloton Lille-Bruxelles

Lille-Bruxelles Anglade magnifiqueArrivée Lille-Bruxelles

Au-delà du succès de Schepers sur ses terres, on relève surtout, dans l’échappée victorieuse, la présence de sacrés clients comme les Belges Hoevenaers, Planckaert et Adriaenssens, l’Anglais Tom Simpson, l’Italien Gastone Nencini, le Français Henry Anglade … et l’absence de Roger Rivière qui pointe déjà à 2’19’’.
Pour celui-ci, il s’agit de remettre les pendules à l’heure dès l’après-midi :
« Depuis deux jours, tous les journaux titrent sur huit colonnes : « Rivière joue sa carrière dans le Tour de France ». Il sait que des milliers de gens attendent une grande performance pour continuer à croire en lui. Il sait qu’on ne lui pardonnera plus rien, que l’heure n’est plus aux rodomontades, mais aux actes. Il a encore dans l’oreille les sifflets qui se sont mêlés aux applaudissements lors de la présentation de l’équipe tricolore à la salle de la foire-exposition de Lille. » (Jean-Paul Ollivier)

Riviere clm Bruxelles

Riviere clm Bruxelles 5Riviere Heysel clm

Riviere clm

41 minutes et 21 secondes plus tard, précisément le temps que Rivière a mis à boucler le circuit, Robert Chapatte nous dit que … « De l’étape contre la montre, je ne vous dirai rien. Dans ce genre de course, seul le classement parle. Et comme vous le voyez, il parle éloquemment. Conclusion du premier jour : il y a longtemps qu’un Tour de France n’a pas commencé de façon aussi percutante. »

classement clm

Au classement général, au soir de cette journée animée, c’est un des grands favoris, l’Italien Gastone Nencini qui endosse le maillot jaune.

Nencini-Riviere apres clm Bruxelles

Départ Bruxelles atomium

Lille-Bruxelles passage à niveau

Les coureurs refranchissent la frontière lors de la seconde étape qui s’achève à Malo-les-Bains, une station balnéaire appartenant à l’agglomération de Dunkerque.
Robert Barran consacre son Conte de la grand’route au premier « drame » du Tour, l’abandon du vainqueur du Tour de France précédent, l’Aigle de Tolède, un peu « mazouté » ou déplumé en l’occurrence.
« Nous avons vécu ce lundi un épisode de guerre des Flandres d’un nouveau genre. Plutôt une espèce d’occupation franco-italienne. Les Belges, en effet, mis à part Adriaenssens, restaient fort discrets. Ils passaient pourtant sur des routes qui leurs sont familières puisqu’elles sont les leurs. Les oriflammes semblaient de tous côtés les convier à une kermesse qui, pour leur part, n’eut rien d’héroïque, de la Flandre Orientale à la Flandre Occidentale. Malgré tous les rappels d’histoire présents, dès Termonde, dans cette boucle de la Dendre que les habitants, transformés en une « armée de canards », inondèrent pour contraindre Louis XIV à lever le siège. Dans Gand, aux îlots pris entre l’Escaut et la Lys, c’était aux Espagnols de songer. On leur avait appris que Charles Quint naquit dans cette ville. Et ce fut le commencement de la retraite défaitiste pour Federico Bahamontès. Où était-il, le Grand d’Espagne, l’Aigle de Tolède ?
Le maître des opérations, Julien Berrendero, aux yeux plus tristes que jamais, ces yeux qui paraissent constamment baignés dans on ne sait quelle nostalgie, avait pourtant fait donner l’arrière-garde. Sur cette abracadabrante petite route qu’on pourrait baptiser ruelle, une ruelle sur laquelle les arbres baissaient leurs branches comme pour balayer la poussière, après Sint-Martens-Laten, célèbre pour être la résidence du pape du cyclisme belge Karel Steyaert, Federico semblait perdre toute sa conviction.
C’est presque à son corps défendant qu’il réintégra le peloton. Pour en disparaître de nouveau alors que les escarmouches lancées par les Français et contrées par les Italiens faisaient rage sur le chemin de Ostende. Face à la mer jaunâtre, Federico se sentit la nausée. Dans un geste que l’on connaît bien, désormais, il porta la main à son estomac, s’arrêta puis s’en fut sans gloire après une dernière attitude de colère et des jurons qui seuls avaient quelque chose d’homérique.

abandon Bahamontes 1Bahamontes abandon 3Bahamontes abandonne

Des jurons, la langue espagnole en est riche. Les coéquipiers de Bahamontès qui, dans l’affaire, avaient perdu 16 minutes, et beaucoup d’espérances financières, en laissèrent sur la route autant que de gouttes de sueur. Et le dernier arrivé, San Emeterio, le compagnon fidèle et dévoué de toujours, en piquait une crise. Ces hommes avaient traîné pesamment leur amertume et leur retard à travers ces dunes désolées de Zuydcoote (rendu célèbre par un prix Goncourt) à Dunkerque qui rappelle toujours Juin 1940. »
C’est l’occasion pour moi d’avoir une pensée pour mon cher papa –c’est lui qui me transmit sa passion pour le sport et le cyclisme en particulier- qui vécut des moments dramatiques lorsque, bloqué par l’armée allemande dans la poche de Dunkerque, il fut évacué avec les troupes alliées sur des rafiots de fortune. Pour en avoir vu des images d’archives au musée de l’Armée aux Invalides, j’imagine cet enfer du Nord d’un autre type.
Mon vénéré Antoine Blondin (que je retrouve avec délectation sur ce Tour) a assisté au plumage de l’aigle -vous connaissez sa sympathie pour les débits de boisson- en liant connaissance avec quelques femmes du bord de mer à l’âme hospitalière, tsoin, tsoin, tsoin… :
« Somptueuses et de fort tonnage, le visage enfoui entre deux seins (les leurs), le mégot au ras des lèvres, ces dames d’une soixantaine d’années étaient tapies au fond d’un estaminet dans la posture un peu veule où se complaisent volontiers les cartomanciennes. Et je crois bien que, dans leur jargon rocailleux, elles disaient effectivement la bonne aventure au peloton, ou la mauvaise. Grandes sœurs des blanchisseuses avachies de Toulouse-Lautrec, cousines monstrueuses des Flamandes chantées par Jacques Brel, héritières à part entière, ô combien ! de la Venus Belga répudiée par Baudelaire : « Car sacré nom de Dieu, je ne suis pas Cosaque pour me soûler avec du suif et du saindoux ! », elles apportaient jusque dans leur refus et leurs imprécations chuchotées en hommage à la fête sportive qui défilait en tressautant sur les pavés, car elles avaient mis des chapeaux à fleurs et changé de savates. Il régnait dans cette salle de café déserte, un climat de dépaysement, une mélancolie brumeuse, frileuse, sous un ciel polaire à faire éclore des pingouins. Au bout de la route, nous attendait la mer du Nord, couleur d’absinthe. Entre deux maux, il faut choisir le moindre, nous abandonnâmes nos sorcières, comme débouchait la voiture-balai, trop heureux qu’il ne leur soit pas venu à l’idée d’enfourcher ce balai pour nous poursuivre.
Or, qui donc se trouvait dans cette camionnette en forme de panier à salade ? Federico Bahamontès, conquistador piteux, petit d’Espagne piégé par un sort contraire, dont le regard luisant était d’un rongeur tombé au fond d’une trappe. Voilà qui constituait un spectacle plus familier. Les abandons de Bahamontès appartiennent à notre folklore. Il n’en fallait pas plus pour nous rebrancher sur notre circuit habituel, nous rendre aux délices du commerce cycliste, sans arrière-pensée.
La tête de la course atteignait déjà au rivage, honorée par des flottilles de pêche rangées le long des trottoirs, l’écheveau inachevé de leurs filets pendu comme un scalp. Chalut la compagnie ! Cette fois, c’était vraiment bien parti. Et de dunes, et de deusse… Dès la seconde journée, en lisière des sables historiques qui vont lécher Dunkerque à l’horizon, ces sables émouvants, le plus beau spectacle nous était offert d’une course à la mer menée par une escouade de six champions prenant le mors aux dents. On se serait cru ramené à Juin 1940 pour la rapidité et la détermination dans la fugue. Même la crainte m’effleura un instant que le seul Anglais du lot, emporté par la vitesse acquise et poussé par la tradition, ne se précipite dans le premier bateau en partance pour Douvres. Pour son bien et pour notre plus grande joie, il n’en a rien été. Simpson n’est pas de ces garçons qui oublient ceux avec qui ils ont débuté ; il restera des nôtres dans les jours à venir. … Il m’aura fallu passer par la Belgique pour découvrir ce jeune Anglais. J’en reste encore comme deux ronds de Flandres. »

Bruxelles-Dunkerque Anglade darrigadeBruxelles-Dunkerque Privat Graczyk

Dans la cité de Jean Bart, le Tricolore ardéchois René Privat alias Néné la Châtaigne, vainqueur au printemps de Milan-San Remo, l’emporte au sprint devant son coéquipier Jean Graczyk et le sympathique Tom(my) Simpson lequel vient se glisser à la seconde place du classement général, à 22 secondes de Nencini.
À la veillée, Robert Barran rend visite à Graczyk qui croit en la vertu des plantes :
« La chambre d’un coureur au soir de l’étape est faite d’un aimable désordre qui rappelle les garçonnières mal tenues. Une bouteille d’eau minérale d’un côté, du linge de corps de l’autre, des produits pharmaceutiques en vrac, des journaux traînant un peu partout. Quand nous sommes rentrés dans celle de Graczyk, à Dunkerque, Jean prenait un bain de … mains dans une cuvette remplie d’un liquide bleuâtre. Il doit avoir la paume échauffée par le frottement du guidon et on lui a donné un produit pour adoucir l’irritation, pensions-nous. Graczyk, ce personnage dont on apprend toujours quelque chose, éclata de rire avec cet air finaud, de rusé qui ne veut pas le paraître et qu’il sait si bien prendre :
– Chut, je vais vous expliquer, mais il faut garder le secret !
C’est bien la chose la plus ennuyeuse de la profession lorsqu’on vous livre une confidence, qu’on vous glisse ce qu’on appelle un « tuyau » et que vous ne pouvez en faire profiter vos lecteurs. À moins, bien entendu, qu’il ne s’agisse d’une confidence d’ordre intime. Celle-ci n’est, pour le moment que pittoresque, et Graczyk nous a tout de même autorisés à vous en faire part. On gardera le secret seulement sur l’inventeur de ce bain de jouvence. Car c’est de cela qu’il s’agit. Voilà le nouveau doping du jour :
Un des amis et voisin de Graczyk s’est spécialisé dans la recherche des vertus des plantes. Il administre ainsi tous les soirs à son protégé un bain de mains bouillant de vingt minutes. Alternativement, le bain de mains pourra devenir bain de … pieds. Surtout, ne souriez pas comme nous. Jean Graczyk ne s’en est pas offusqué : il est trop gentil pour cela ! Il nous a seulement expliqué comme en s’excusant :
– Il suffit seulement d’y croire, et moi j’y crois !
La médication s’accompagne ainsi d’autosuggestion. Mais attendez, ce n’est pas un bain déterminé définitivement. Le … disons soigneur (nous ne savons pas s’il est diplômé) suit les réactions de loin à l’aide d’un pendule qu’il promène sur des photographies de Graczyk.
– Mais de temps en temps, je lui envoie aussi des « témoins ».
– Quoi par exemple ?
– Une mèche de cheveux (attention, Jean, vous avez déjà le cheveu rare) ou bien, tout simplement … (Graczyk se met à rire et s’excuse) de la salive sr un bout de papier. Mais pour l’instant, mon ami ne veut pas se faire connaître. Il s’est donné une année pour sortir de l’anonymat. Et puis, si d’autres connaissaient le procédé, ils en bénéficieraient et les chances seraient égalisées.
Sur cette plaisante anecdote, nous allions prendre congé. Pas encore : Graczyk tenait à a avoir le mot de la fin.
– Attention, ne vous attendez pas pour cela à des exploits sensationnels de ma part. Le traitement ne donnera son plein effet que dans un an. »
Ceux de ma génération qui se souviennent de ce sympathique et valeureux champion berrichon surnommé Popof, véritable boule de nerfs avec ses tics, auront su lire entre les lignes de ce Conte de la grand’route.

Anglade-Bidot apres Lorient

Dans une autre chambre, on assiste à une chaude explication entre un autre Tricolore Henry Anglade et son directeur sportif Marcel Bidot :
« – Si Marcel m’avait fait attendre par Graczyk et Privat, alors que j’avais distancé Nencini à 15 kilomètres de l’arrivée, je porterais le maillot jaune ce soir ! … déclarait le Lyonnais.
– Si j’avais fait attendre Anglade, l’échappée échouait et le Martini (challenge par équipes) nous glissait des mains, répondait Marcel. »
Les deux ont raison !

« J’ai vu les champs de l’Helvétie,
Et ses chalets et ses glaciers ;
J’ai vu le ciel de l’Italie,
Et Venise et ses gondoliers.
En saluant chaque patrie,
Je me disais : aucun séjour
N’est plus beau que ma Normandie !
C’est le pays qui m’a donné le jour… »

En ce 28 juin 1960, je suis d’humeur badine à l’idée que le Tour aborde ma Normandie natale et fait étape à Dieppe … sous le soleil, encore une idée reçue démentie.
L’Espagnol José Gomez del Moral qui ne le possède plus depuis la désertion de son leader, la veille, abandonne à son tour, nullement inspiré par les paysages de la Côte d’Opale à la Côte d’Albâtre.
Le vent fort pousse les coureurs et fait tourner les ailes du moulin de Gravelines remis en état par son meunier Philéas Lebriez.

Dunkerque-Dieppe moulin Gravelines

Etape Dunkerque-Dieppe

Puis c’est le drame conté par Robert Barran :
« Le drame est toujours au coin de la rue. Et par une coïncidence pas drôle du tout, c’est à Rue, pour la première fois, que le sang a coulé sur la route du Tour. Du Nord, nous étions passés dans le Pas-de-Calais où les agréables vallonnements du Boulonnais venaient rompre avec la monotonie des terres sans relief. C’était Boulogne, avec ses constructions neuves alignées comme des pâtés d’enfants sur la plage. Étaples, où un panneau touristique nous conviait :
« Napoléon s’est arrêté ici. Pourquoi pas vous ? »
Puis encore Merlimont, plus modeste, mais plus direct : « Bravo, et revenez bientôt ! »
Ainsi, on roulait depuis quelques kilomètres dans le département de la Somme. Le ravitaillement est un spectacle toujours quelque peu effrayant. Dans les clameurs, des bras se tendent de partout pour saisir au vol la précieuse musette. Dans le peloton compact, c’est un enchevêtrement qui n’est pas sans danger. Le Belge Hoevenaers en fut, cette fois, la victime en plein milieu de Rue. Le sang coulait abondamment d’un trou derrière la tête. Toujours prompt, le docteur Dumas survint. Et l’on vit Jos reprendre son chemin la tête bandée d’un véritable turban. Pendant plusieurs kilomètres, le sang continua de couler rougissant le maillot aux épaules. Les yeux à demi-vagues du coureur laissaient couler des larmes, mais le masque buriné de l’homme aux pommettes saillantes s’efforçait de rester impassible. C’était une grande leçon de dignité dans la souffrance. »
Après être monté un moment dans l’ambulance, le courageux Belge, attendu par quatre de ses équipiers, se ravisa et rallia Dieppe à 7 minutes seulement du vainqueur, l’Italien Nino Defilippis, ce qui constituait un véritable exploit.

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Defilippis gagne à Dieppe

« C’est comme dans la chanson, ou presque, il y a Joseph (Hoevenaers) qui pleure et Joseph (Groussard) qui rit. La belle histoire du jour est écrite par la populaire équipe régionale de l’Ouest qui hume l’air du pays proche :
« À Dieppe, c’était la fête bretonne. On se congratulait entre demi-voisins, car Joseph Groussard avait pris le maillot jaune. Son visage de bébé Cadum, blond et rose, était devenu cramoisi de contentement et de soleil à la fois. Comment les choses se sont-elles passées ? Oh ! fort simplement. C’est la faute ou plutôt le mérite à Fernand Picot, ce vieux baroudeur à tête de fouine. Écoutez plutôt :
« Il y a trop de vent par ici, m’a dit Fernand dans une bordure. On va aller s’abriter un peu. Nous avons mis trois bons kilomètres pour passer en tête. Et puis Fernand a encore démarré. Ainsi, nous sommes allés chercher Cazala et Viot. » Voilà comment se jouent une étape et un maillot jaune.
Cette équipe de l’Ouest n’est vraiment pas comme les autres. Son directeur, Paul Le Drogo, ce bon colosse bourru sous son éternel béret basque, déclarait fièrement :
« Nous sommes sept fils de paysans sur neuf. À douze ans, je travaillais la terre des autres. Et c’est grâce au vélo que je suis aujourd’hui à Montparnasse. À l’enseigne de « Paris-Brest », Mme Le Drogo a vu son bar envahi par la colonie bretonne, particulièrement nombreuse dans ce quartier de la capitale…
Paul confesse modestement : « Le Tour de France ne m’a jamais réussi à moi, aussi ces bons garçons me paient de mes déboires passés. J’ai pourtant gagné, aux Sables-d’Olonne, en 1930, et je me suis classé deuxième à Pau, derrière Georges Ronsse, l’actuel directeur de l’équipe belge, en 1932. »

Dieppe Groussard en jaune

Voici donc ces paysans de Bretagne. Joseph Groussard habite Fougères. Il est né tout près de là, à La Chapelle-Janson. Cinq garçons et tous coureurs cyclistes. L’aîné Pierre, 28 ans, fut un excellent indépendant. Georges, le deuxième, 23 ans, resté à la ferme paternelle, vient de remporter le Tour du Morbihan, et passera professionnel la saison prochaine (il portera le maillot jaune, quelques Tours plus tard, ndlr). Albert est présentement stoppé par son service militaire en Algérie. Enfin, Michel (16 ans) donne quelques inquiétudes : il semble préférer le football. Entre Caen et Saint-Malo, toute la famille sera présente à Pontorson. Le père, naturellement, en tête, qui ne manquait jamais de disputer la course communale sur son grand et vieux vélo.
Fernand Picot lui, c’est le capitaine de route débrouillard en diable. Et Paul Le Drogo s’écrie quand on vient le chercher pour une émission : « La radio, je n’aime pas beaucoup ce truc-là. Fernand s’expliquera bien tout seul. » Fernand, c’est un gars de Pontivy, dégourdi comme pas un. Il a su aussi se débrouiller dans la vie. Grâce au vélo, le voilà devenu aviculteur et il vend plusieurs milliers de poulets.
Tout près de Pontivy, à Réquigny, se situe le timide Bihouée, éclatant de santé, à l’accent particulièrement prononcé des terriens du Morbihan, et au nez s’avançant comme un feu rouge sous ses cheveux bouclés. Le garçon a délaissé aujourd’hui son enclume de maréchal-ferrant. Dans le même coin, à Locminé, habite Jean Gainche, pas très causeur lui non plus. Et c’est Picot, l’éternel boute-en-train, qui lui souffle la chanson du pays :
« Sont, sont, sont les gars de Locminé/Qui portent des clavettes dessous leurs souliers. » (version vélocipédique car dans celle que j’ai chanté à la communale, maillette remplaçait clavettes, ndlr)
Les deux autres ne sont pas tout à fait Bretons : Foucher est de Cuillé, dans la Mayenne. Le Buhotel est définitivement adopté, en quelque sorte « naturalisé ». Ce Normand de Valognes va prendre femme à Landivisiau. Très réaliste, il explique : « Il faudra gagner de l’argent sur ce Tour. Ça va coûter cher. Il y aura du monde à la noce et, naturellement, toute l’équipe. »
Enfin, les deux non-cultivateurs : Pipelin-le-Rennais exerçait la profession de peintre en bâtiment et Max Bléneau-le-Vendéen cuisinait autour des fourneaux des hôtels de La Roche-sur-Yon.
Voilà le panorama de cette équipe de l’Ouest bien représentative de ce cyclisme breton, faite en grande partie de paysans rudes, élevés à l’école de ces courses de Pardon où les étrangers doivent demander grâce. »
Sous la plume de Robert Barran, ce sont les « gilets jaunes » de l’époque prêts à (se) manifester ferme pour préserver une toison d’or.

 Départ Dieppe-Caen

Pont de TancarvilleDieppe-Caen passage à niveau

La 4ème étape « 100% normande au lait cru » conduit les coureurs de Dieppe à Caen, à travers le Pays de Caux, le Pays d’Auge et la Suisse normande, avec le franchissement de la Seine au pont de Tancarville, inauguré en grandes pompes (à vélo) par le maillot jaune Groussard et le champion du monde Darrigade qui entrent en tête sur la « magnifique œuvre d’art du génie français » comme le souligne le reportage de l’I.N.A .
Antoine Blondin, inspiré peut-être par la dégustation de quelque trou normand, nous fredonne un immense succès que reconnaîtront les vieux fans de Sacha Distel : « Des pommes, des poires et des secoue-Bidot » :
« … Aujourd’hui, seuls les photographes ont fait le pont. Chez tous ceux que leurs obligations ne contraignaient pas à sacrifier au pittoresque, principalement les coureurs, la rencontre de ces deux monuments que sont la course la plus longue du monde et l’arche la plus longue d’Europe, l’une essentiellement vibrante, l’autre miraculeusement statique, n’appelait que des considérations d’une angoisse extrême sur le « suspense « et la suspension.
Tout semble suspendu actuellement en France : les pourparlers avec le F.L.N. (on est sur fond de guerre d’Algérie, ndlr), le pont de Tancarville et le dénouement, non seulement du Tour soi-même, mais de chaque étape, mais de chaque instant. Je ne crois pas que cet aspect de pochette-surprise que revêtent au fur et à mesure les kilomètres que nous parcourons soit redevable au seul style normand, dont on sait que « p’têtre ben qu’oui, p’têtre ben qu’non » est l’ancêtre du fameux film cher à Hitchcock. Il y a autre chose, qui tient dans les appétits remarquablement équilibrés de nos chercheurs d’or et nous fait une compétition ouverte comme un compte en banque. De toute éternité, il n’en a jamais fallu davantage pour animer une ruée vers l’Ouest qui se confond sous toutes les latitudes avec une ruée vers l’or (du fameux maillot ndlr).
Ce genre d’entreprise possède ses Charlots, ses cow-boys, comme disait naguère Kubler, et ses Indiens. Ceux-ci, non contents de distancer le peloton sur la ligne d’arrivée, l’ont encore cloué au poteau de torture. Et c’est la tribu de Marcel Bidot, dont on pouvait craindre avant-hier encore qu’elle branlât dans le Comanche, que reviennent le mérite et le bénéfice d’un exploit fort bien dosé : un grand Chef qui se satisfait pour le moment de fumer le calumet dans la roue des autres, Rivière, et deux Cavalcados cavalant à travers le Calvados pour y déterrer la hache de guerre et ravir tous les trophées promis aux coursiers, Anglade et Graczyk. Les vergers se confondaient mercredi avec quelque fabuleux jardin des Hespérides : ils portaient effectivement des pommes d’or et des poires qu’on ne coupe pas en deux … »

Dieppe Caen Baldini-Anglade

Dieppe-caen Anglade-Baldini

Pour éclaircir les esprits des béotiens de la pédale, l’intrigue de ce western normand s’est nouée à 43 kilomètres de Caen lorsque les tricolores Graczyk et Anglade, les belges Molenaers et Pauwels, l’italien Baldini et le néerlandais Wim Van Est se sont sortis les tripes.
Sur la piste du vélodrome de Venoix, cocorico : Popof Graczyk l’emporte au sprint, ce qui lui permet d’endosser le maillot vert du classement par points tandis que son coéquipier Henry Anglade rafle le maillot jaune à Joseph Groussard qui n’aura donc pas la joie de le porter dans la traversée de sa chère Bretagne. Il faut mentionner aussi les bons travaux d’Ercole … Baldini, ancien recordman du monde de l’heure et vainqueur du championnat du monde et du Giro 1958.

Sprint à CaenAnglade maillot jauneDippe-caen Graczyk-AngladeGraczyk souriant en vert à caen

Groussard Dieppe-Caen

L’air de ma Normandie réussit décidément à l’ami Antoine Blondin. L’année précédente, était paru son truculent roman Un singe en hiver, prix Interallié, dont l’intrigue se situe sur une plage de la côte normande, proche de Honfleur.
Ironie de la vie : durant la Seconde Guerre mondiale, le lycée Corneille de Rouen, où Blondin se préparait à passer le bac (et où je fus élève deux décennies plus tard), fut délocalisé durant quelques mois dans mon bourg natal de Forges-les-Eaux. Les cours étaient dispensés dans des locaux du casino qui devinrent, dans les années 1950, mon école primaire au parfum d’encre violette !
Pour le compte (et le conte) de la 5ème étape, de Caen à Saint-Malo, la plume d’Antoine est tout aussi lyrique :
« L’étape Malherbe-Chateaubriand n’a pas seulement pour effet de stimuler le plumitif, écartelé entre le poète normand et l’écrivain breton, elle déchaîne traditionnellement les coureurs de l’Ouest, dont l’esprit de clocher devient un levain et un levier pour le peloton, sitôt qu’apparaît celui du Mont-Saint-Michel. C’est bien d’ailleurs la seule circonstance où cet ustensile géographique réconcilie des voisins, vétilleux sur le chapitre de ce mur mitoyen qu’ils se sont âprement disputé comme en témoignent de nombreux refrains chantés à la veillée (ce cher « Couesnon qui, dans sa folie, a mis le Mont en Normandie », bisque bisque rage les Bretons, ndlr).
Or, après avoir fourni un travail subtil et efficace, ces hommes de l’Ouest n’ont pas réussi à amener un vainqueur sur la ligne ; ils ont dû laisser une poignée de corsaires, issus d’autres horizons, s’enfuir du groupe parti en maraude qu’ils avaient obstinément contribué à façonner. Et les ferrailleurs du Cotentin, dupés dans leurs aspirations comme des amants de vaudeville, éprouvaient hier soir le sentiment d’être les héros d’un sombre malo-drame.
Cependant, ils avaient donné un récital assez exemplaire de la partition dévolue aux petites formations en amenant successivement trois, puis cinq, puis six de leurs représentants dans le peloton de tête. On ne peut imaginer ce que représente de complicité tactique et d’harmonie le fait d’installer les trois quarts de son équipe dans une échappée menée à 45 à l’heure. Que le dernier mot soit resté en définitive aux gros qui n’ont pas peur des petits ne retire rien au mérite de ce sextuor de cornemuses et revalorise la condition de ces escouades réduites qu’on imagine couramment vouées à la boucherie. J’espère que ces Bretons ont recueilli au long de la route leur content d’acclamations et que les indigènes ont contemplé en retour un spectacle selon leurs vœux.
Le Tour a le singulier privilège de redistribuer les préfectures et les chefs-lieux de canton : la capitale de la province, pour un jour, c’est la ville étape, les limites du département sont définies par le tracé du parcours. Saint-Malo, hier, était une Mecque tentaculaire vers quoi s’orientaient les ferveurs de toute une presqu’île, et l’arrivée de chaque coureur au maillot blanc cerclé de rouge était saluée comme le « Passage du Malouin » (Le Passage du malin était une pièce de théâtre de François Mauriac).

Equipe de l'Ouest

Mais voici que l’évocation de Mauriac nous ramène à la littérature. Je suis assis devant une bouteille de bière, au flanc d’un camion téléscripteur dont les cordons ombilicaux plongent dans la maison natale de Chateaubriand. Les érudits prétendent qu’ils sont branchés sur la prise de courant où l’auteur de René installait son rasoir électrique. Après tout, c’est possible, il n’a pas écrit pour rien les Mémoires d’outre-tombe, et rien ne nous prouve qu’il ne continue pas. Auquel cas, il peut légitimement se retourner dans celle-ci devant l’exploit de ses compatriotes et prendre une plume que nous lui prêterions volontiers.
Je soupçonnais depuis belle lurette le vicomte s’intéresser au vélo pour avoir baptisé une de ses œuvres : Atala, du nom d’une marque de cycles. Le blason de Chateaubriand, que j’aperçois au fronton de sa demeure est là pour le confirmer. Il est évident que le sang de ce Chateaubriand (particulièrement saignant) n’a pas fait qu’un Tour.
Pour ce qui est de Malherbe, la journée n’a pas été mauvaise non plus. Il est célèbre pour avoir, paraît-il, écrit le plus beau vers de la langue française, sous la forme que voici :
« Et les fruits passeront la promesse des fleurs » … »
Si la chronique cultivée de Blondin pouvait éventuellement constituer une excellente préparation à l’épreuve de littérature (litres et ratures, raillait-il) du baccalauréat, elle manquait d’indices pour que les archivistes se fassent une idée claire de la physionomie de l’étape. Une petite explication de texte s’impose donc : les hommes de l’Ouest, ce sont les coureurs bretons sans chapeau rond qui, non prophètes en leur pays, ont dû laisser, à Dol-de-Bretagne, partir une bande de 6 corsaires d’autres contrées, deux Tricolores André Darrigade et Jean Graczyk, un Belge Planckaert, un Batave Joop De Roo et Pïerre Beuffeuil des Charentes ; il en manque un à l’appel qui a été particulièrement actif tout au long de l’étape, Camille Le Menn, un breton pur jus de Brest qui défend les couleurs de la formation … du Centre-Midi, ce sont les mystères de l’Ouest et de la régionalisation des équipes. Je me souviens d’autant mieux du sympathique Camille (avec un patronyme pareil, on reste en tête !) qu’il avait remporté, quelques années auparavant, Paris-Forges-les-Eaux, une des nombreuses classiques ville à ville inscrites alors au calendrier des amateurs.
Sur la piste en cendrée du Parc Malville, Le Menn et Beuffeuil dérapent et rentrent dans une balustrade, tandis que le champion du monde Darrigade l’emporte au sprint devant son coéquipier, le maillot vert Graczyk. Leur « leader » Anglade reste en jaune.

Caen-Sr-Malo Le Menn

Arrivée ) St-Malo

St-Malo-Lorient pont de Dinan

A l’occasion de la sixième étape Saint-Malo- Lorient, Antoine Blondin va trinquer, bien sûr, pour un drôle d’anniversaire :
« On célèbre la « centième » qu’on peut. Celle-ci en vaut bien d’autres. Pour ma centième étape de suiveur, quatre coureurs m’ont offert un coup de théâtre. J’apprécie mais je n’en demandais pas tant, et si je m’abandonne, ce soir, à une fête personnelle, c’est que les aléas de l’indépendance dans l’interdépendance, illustrée par Rivière, et la rumeur des Ang(ueu)lades me passent au-dessus de la tête. Ce marc de café est savoureux, il n’est pas clair pour moi, comme disent les voyantes.
Voici donc que je me retrouve pour la centième fois dans l’une de nos garnisons provisoires, captif et captivé, conscient de la vanité qu’il y aurait à chercher à rompre cet envoûtement. Est-ce bien vieillir ou ne pas s’y résoudre ? En fait, c’est succomber à un phénomène d’osmose qui rouvre le monde des culottes courtes : s’il passe un peu de suiveur dans le coureur, la course en revanche habite totalement celui qui l’accompagne, et il me semble vivre comme si je devais, quelque jour prochain, quand je serai grand par exemple, courir le Tour moi-même. On oublie difficilement qu’on ne sera jamais plus inspecteur des Finances, généralissime ou tourneur sur métaux, que ces virtualités que nous possédions en naissant il ne nous est plus donné de les accomplir. Chaque instant nous place en face de cette évidence que l’entonnoir s’est rétréci, que nous sommes arrivés au goulot où l’on n’est plus, à de petits riens près, que l’homme d’un seul destin. À cet homme qui n’a qu’une vie, le Tour consent pour quelque temps le privilège de la rêver tout éveillé (ou presque)…
… Depuis 1954 où je suis venu à ce monde pour la première fois, il a beaucoup changé. Il a gagné en gravité pour ce qui est du climat, en sagesse pour ce qui est du suiveur, en abstraction pour ce qui est du coureur. Ces choses se tiennent.
Univers essentiellement mythique et dont la légende entretenue par tradition orale se survit par miracle, la caravane ne présente plus ce visage unanime que nous lui avons connu. Les suiveurs se suivent mais ne se ressemblent pas. Le nombre accru des voitures, et des voitures fermées, a supprimé les bagatelles sur le pas de la porte. L’institution si précieuse de Radio-Tour, dispensant les journalistes de la quête aux renseignements, les disperse et les isole. Nous sommes devenus des hommes d’intérieur. En outre, la perfection des moyens d’information radio et télévisée, en mettant le civil un tant soit peu attentif dans les conditions de la course, cet univers a conscience de perdre de son caractère sacré. Il néglige de cultiver ses assises…
… Les coureurs de l’heure présente n’ont plus d’arrière-pays. Vous chercherez en vain dans leurs moustaches un parfum d’absinthe. Vous ne devinerez pas leur histoire à quelque geste esquissé, à des intonations, à une certaine qualité du regard, comme il en va des personnages que vous croisez dans le métro. Les nôtres, occupés à leur tâche, présentent l’indifférence pimpante de soldats de plomb sortis de leur boîte (et cette notion de boîte évoque celle d’une vie rangée). Ils n’ont pas de passé, à peine de présent, un unique avenir vers lequel ils tendent de toutes leurs forces. On dirait, si j’ose m’exprimer ainsi, qu’ils n’ont pas de vie courante.
Et pourtant, ils courent. Et ils contribuent à donner au Tour une beauté nouvelle qui est celle de l’épure. Ce champ n’est pas nécessairement aride.
Antoine, serait-il atteint par le syndrome du « c’était mieux avant » ? Son rêve de suivre le Tour était né tôt. À 13 ans, alors collégien, il avait participé à un concours national où il fallait rédiger un petit essai sur le thème du Tour de France. Les auteurs des meilleures copies étaient invités à suivre une étape de la grande épreuve cycliste. Il fut recalé au profit des premiers de la classe qui n’en avaient que faire. Il se rattrapa largement par la suite en glanant un accessit au Concours général de littérature et en suivant assidûment la grande boucle, à partir de 1954, comme journaliste (il la suivra jusqu’au jour, en 1982, où il s’aperçut qu’il avait envoyé le même texte deux fois consécutivement !!!).
Comme il disait si joliment : « Ma madeleine de Proust, si elle dégage un parfum d’embrocation, a aussi une lointaine odeur de revanche. »

St-Malo-Lorient l'échappée

En ce jour de « centième », la course lui a offert un beau cadeau :
Nous (y) avons trouvé entre Saint-Malo et Lorient un trèfle à quatre feuilles en la personne de quatre champions soudés pour une entreprise à grand spectacle pleine de bruits et de fureur. L’épopée de service se hausse, cette fois, sur la grande échelle. Nous nous souhaitons qu’elle ne se casse pas la figure. »
Pour le factuel, je fais appel à Pierre Chany dans sa Fabuleuse Histoire du Tour de France :
« René Privat premier à Dunkerque, Jean Graczyk premier à Caen, André Darrigade premier à Saint-Malo et Henry Anglade qui s’est déjà paré de jaune ! C’est l’euphorie dans la « bande à Bidot », style nouvelle vague : « On va les bouffer, ces ritals ! » clame Roger Rivière, qui ne laisse jamais passer l’occasion de lancer une bravade. Il aime à « charrier », le Stéphanois, sans songer à mal, mais cette inclination lui a déjà valu quelques inimitiés, surtout parmi les envieux. Pour les « bouffer » tout crus, ces ritals, il va attaquer à fond, dès le sixième jour, entre Saint-Malo et Lorient. Sans s’occuper le moins du monde d’Henry Anglade qui porte la tunique d’or. Puisque Rivière se juge le meilleur, il doit le démontrer sur le tas, en sorte d’écarter les ambiguïtés et d’assainir le terrain. En tout cas, il pense ainsi. Il est stéphanois, Anglade est lyonnais, une vieille animosité ressurgit des fonds et emporte le Tour vers Lorient à cinquante à l’heure !

St-Malo-Lorient Nencini demarreSaint-Malo Lorient Anglade en prison

Saint-Malo-Lorient cas de conscience 1St-Malo-Lorient cas de conscience 2

Son attaque s’est produite à 112 kilomètres de l’arrivée, et seuls Nencini, Adriaenssens et Junkermann sont parvenus à le suivre. Autant d’accompagnateurs dangereux mais Rivière est sûr d’être le plus fort, et à Lorient tout à l’heure, et à Paris dans dix-sept jours. Alors, il fonce, sans prêter l’oreille à ceux qui lui crient de laisser mener les trois autres, tous déchaînés au même titre ; et l’avance sur le peloton augmente sans cesse ! Un peloton très partagé d’ailleurs, où Anglade crie au scandale et demande impérativement à Marcel Bidot d’arrêter illico l’action de Rivière. Le directeur technique est navré par la conjoncture. Il aurait souhaité plus de pondération de la part du Forézien, une modulation plus judicieuse de son effort au côté des trois étrangers, mais en son for intérieur, il le juge plus complet qu’Anglade, donc plus apte à ramener le maillot jaune à Paris.
Sur la piste de Lorient, Rivière bat effectivement Nencini, Adriaenssens et Junkermann dans l’ordre. Quand se présente le peloton d’Anglade, 14’40’’ se sont écoulées ! Le belge Jan Adriaenssens s’empare du maillot jaune.
Une soirée houleuse commence … »

Angers  maillot jaune d'Adraenssens

Sprint à Lorient 1Sprint vélodrome Lorient

L'affaire Anglade-Riviere

St-Malo-Lorient Riviere j'ai pas rouléBandeau Riviere m'a trahi

Je peux vous dire, en effet, qu’i y eut du remue-ménage dans le Landerneau (ce n’est jamais qu’à 130 kilomètres de Lorient !) du cyclisme. Et pourtant, les réseaux sociaux n’existaient même pas dans l’imagination des gens ! Chacun avait son avis, bien sûr, autorisé.
Anglade d’abord : « Vous avez vu Roger ? Que dit-il ? Sans doute qu’il m’a rendu service ! En me reléguant à un quart d’heure ! Il n’avait pas le droit de faire ça, et j’ai la conviction que nous venons de perdre le Tour de France. »
Rivière ensuite : « Anglade rouspète ! Mais il occupe aujourd’hui la position que j’occupais hier ! Rien n’est donc perdu pour lui. D’ailleurs, il voulait se débarrasser du paletot. Je lui ai rendu service en somme. C’est Adriaenssens maintenant qui va porter le poids de la course. »
Jacques Périllat (alias Pierre Chany) lave le linge sale de la famille tricolore avec les lecteurs de Miroir-Sprint, à moins qu’il ne mette de l’huile sur le feu : « Les uns affirment avoir recueilli les propos du Lyonnais aussitôt après l’arrivée : « Rivière est un roublard, il était dans le coup avec Nencini ! » qu’aurait dit l’ancien champion de France ! D’autres rapportent avec une délectation morbide les prétendues remarques de Rivière après qu’il eût accompli le classique tour d’honneur : « Et maintenant, allons manger la soupe Anglade à la grimace ! » aurait ironisé le recordman du monde de l’heure.

réclame avec Riviere

Inutile de préciser que toutes ces informations participent de la plus haute fantaisie. D’ailleurs, Marcel Bidot qui précisait à l’intention des journalistes, vendredi soir : « Tout va bien dans l’équipe de France, mes gars s’entendent comme des frères » est disposé à vous affirmer que tout va pour le mieux dans le monde des nationaux français.
Que les journalistes peuvent être médisants tout de même !
Songez qu’un de mes amis, à son retour d’une visite chez les deux frères aînés de l’équipe de France, osait prétendre ce qui suit : « Quand Rivière a rencontré Anglade, dès son arrivée à l’hôtel, ce dernier l’a traité de combinard et de margoulin (tant que ce n’est pas de pangolin ! ndlr) ! Sous l’insulte, le Roger a méchamment réagi. Il aurait même répondu à son frère de misère que s’il n’était pas content, la ressource lui restait d’aller se faire photographier ailleurs, du côté de Villeurbanne par exemple ! ».
On en dit des choses. Ainsi moi, j’ai cru savoir que Rivière avait été tenu au courant des intentions de Nencini, quelques heures avant l’attaque de l’Italien. D’ailleurs, Robert Cazala le croit aussi qui s’est mis en pétard avec le soigneur Minasso : « Minasso, je ne veux plus entendre parler de vous ! » qu’il lui a glissé dans la trompe d’Eustache, au soigneur, je ne veux plus vous voir : occupez-vous de Rivière et moi je serai soigné par Sereni dans l’avenir. Dans mon pays, on n’aime pas les marioles … »
Précisons que Minasso fait le Tour pour le compte de Rivière alors que Sereni, le masseur de Louison Bobet, s’occupe des muscles d’Anglade. Aux dires de Cazala, Minasso se trouvait lui aussi dans la confidence de Nencini.
Tout ce qui précède est faux naturellement, et Marcel Bidot vous le confirmera. On disait aussi, vendredi soir, et même samedi matin au départ pour Angers, que Henry Anglade avait déclaré , le front plissé :
– J’ai compris, je ne dois pas gagner le Tour ! Cela m’est interdit par Daniel Dousset, le manager de Rivière et de quelques autres ! L’an passé, déjà, ces hommes m’ont tiré la bourre, préférant laisser la victoire à Bahamontès. Un étranger, vous comprenez, c’est moins gênant pour les Grands de chez nous.
Anglade croyait savoir que Daniel Dousset se trouvait au vélodrome de Lorient, par hasard, pour accueillir Roger Rivière à son arrivée. On lui avait même rapporté que le manager, voyant le Stéphanois battre Nencini au sprint, s’était précipité vers lui au pas de course pour l’étreindre, et lui donner le baiser des vainqueurs. La circonstance était suspecte … »
Tout le monde y va de son analyse ou expertise, ainsi Jacques Anquetil lui-même qui livre ses commentaires sur la course dans chaque numéro du Miroir des Sports. Nencini, il connaît, il vient de le battre d’extrême justesse dans le Giro. Rivière, il connaît évidemment aussi, pas certain au fond de lui, qu’il voie d’un bon œil la performance de son rival (le gamin que j’étais non plus d’ailleurs !).
Dans Miroir-Sprint, le dénommé César Patapon (un pseudonyme derrière lequel se cache sans doute Maurice Vidal) livre, dans un langage familier, une analyse pertinente :
« Il faut bien glisser deux mots du coup des Lorientais. À l’arrivée, le père Anglade renaudait un peu ! Et criait à la trahison. À mon avis, si tu veux que je te dise, Henry, tu l’as même crié un peu fort dans tous les micros qui traînaient par là. Là, j’t’ai pas reconnu. Qu’est-ce que t’as fait de ta sagesse yoga ? Mais ça, ce n’est qu’une remarque de détail. Ça change pas le fond du problème, comme dirait Graham Greene …
Bref, Anglade a-t-il été victime d’une machination, ou est-ce qu’y se fait des idées ? Vu de Clamart, le marc de café n’est pas clair, comme dit mon pote Blondin. D’ailleurs, les journalistes, les vrais, ceux qui suivent le Tour (pas les comme nous) y-z-étaient em… barrassés. Ça se voyait comme la coquille au milieu de la ligne. C’est pas toujours facile de faire leur métier.
Évidemment, quand le Stéphanois dit : « Ben quoi, on me reproche de pas partir. Et quand je pars, on me cherche des crosses. Et quand je les accompagne, je trahis ? Quand Anglade est parti, l’autre jour, avec Baldini, j’ai fait le mort, réglo ! Pourtant, ça me faisait pas marrer … »
… Quand y dit ça, on se dit qu’après tout, avec cette formule d’équipe à quatorze avec plusieurs leaders, c’est difficile de faire autrement. On se dit encore qu’il a bien le droit de jouer la fille de l’air, et que lui aussi y joue gros dans l’actuelle partie de manivelles.
Et pourtant, ça peut pas entièrement satisfaire… D’abord, on se dit qu’Anglade doit quand même avoir de bonnes raisons de crier à l’écorché. Et que son patron de chez LIBERIA-GRAMMONT doit aussi avoir ses petites raisons pour expédier aussi sec à Jacques Goddet un télégramme où il lui rappelle les termes « d’une lettre du 29 mars », où « il proteste contre les influences extérieures à la course et contre la présence d’un manager dans un moment décisif ».

télégramme Libéria

Je dis pas que le gars Rivière a faisandé Anglade de sang-froid. Mais quand il reconnaît avoir été au courant des intentions de ce mariole de Nencini, que le compatriote de Machiavel a démarré en criant : « Allez, allez, Roger », y faut pas qu’y s’étonne que le Henry ait l’impression d’une entente. Ça s’appelle comme ça dans toutes les langues du monde, en français, en italien, en flamand et en allemand.
Et puis quoi, c’est vrai : Dousset était là, et qu’est-ce qu’il y faisait ? S’il était là par hasard, le moins qu’on puisse dire est qu’il a eu l’inspiration malheureuse. Et quand y dit qu’il est d’accord entièrement avec Piel, manager d’Anglade, moi, Patapon, je suis autorisé à lui dire qu’y charrie un peu.
Enfin bref, cette échappée sentait le coup fourré. Ça n’en est peut-être pas un. C’est peut-être seulement bien imité. De toutes façons, le Roger, que je considère toujours comme un des grands favoris du Tour, s’est collé un drôle de truc sur le paletot, en s’isolant avec le rital, le flahute et le deutsche. Il a plus qu’à les battre. Parce que, sans çà, il en entendra parler du quart d’heure de Lorient … »

Anglade-Riviere après Lorient

Quelle histoire ! Sur le chemin d’Angers, le facteur d’Erbignac a aussi son idée si j’en crois Robert Barran :
« Aimer sa province n’empêche pas de désirer faire connaissance avec les autres. Quelle magnifique occasion que le Tour de France quand la course vous en laisse le temps ! C’est une vivante leçon d’histoire et de géographie permanente. On y découvre quelques surprises. Ainsi passant du Morbihan, dans la Loire-Atlantique, on est pris au spectacle lumineux de la Vilaine. Voilà un fleuve qui porte bien mal son nom.

Lorient-Angers pont La Roche-Bernard

Du haut du pont tout neuf surclassant de toute sa hauteur le vieux pont de bateaux emprunté encore l’année dernière, l’œil fait une admirable plongée vers La Roche-Bernard dont l’énorme rocher trempe dans le fleuve. Nous nous sommes arrêtés tout près de l’étang Rodoir dans la commune de Erbignac, entrant dans le pays du muscadet qui délie les langues.
Justement, voilà le facteur qui passait ! Un facteur comme tous ceux de France, avec son vieux vélo et son irremplaçable casquette. Éloignés de la course, nous revînmes tout de suite dans le vif du sujet. Voilà un homme qui avait une opinion très catégorique sur le différend Rivière-Anglade exprimée de cette expression pittoresque :
– Rivière, il a chahuté plein le purin !
Ce qui ne fut pas goûté de tous. Un vieux paysan, le béret rabattu sur les yeux s’excusa d’abord avec cette délicatesse simple de ne pas s’être rasé le matin :
– J’étais aux champs à la pointe du jour. Mais qu’est-ce que t’y connais toi le facteur ! La tactique, la tactique … moi je dis qu’Anglade il n’a pas le droit d’exiger tout pour lui.
Le cercle se forma, le débat était lancé. Le facteur, ou plutôt le préposé, si vous voulez vous mettre en règle avec la terminologie administrative, crut bon d’indiquer qu’en vélo, il s’y connaissait. Tout simplement parce que sa tournée faisait cinquante-huit kilomètres. Ce fut un tollé mais on redevint amis :
– C’est que le facteur il n’a pas tous les jours la vie belle. Vous vous rendez compte : cinquante-huit kilomètres de tournée !
À chacun ses raisons de pédaler ! »
Les coureurs, eux-mêmes, ont la leur : rejoindre Angers pour ce qui constitue la plus longue étape de ce Tour de France avec ses 244 kilomètres, le profil type d’une étape dite de transition.
On est en droit d’imaginer que le malaise né du conflit Anglade-Rivière a laissé des traces et de se demander avec le poète du coin, Du Bellay, si les coureurs allaient préférer à l’air marin, la douceur angevine…
Inspirés par la muse, ils ne musardent pas et on assiste à des attaques incessantes dès les premiers kilomètres. Les Belges, tenant à préserver le maillot jaune d’Adriaenssens, contrôlent toutes les velléités.
Avant Nort-sur-Erdre (km 113), le combatif Pierre Beuffeuil de l’équipe du Centre-Midi lance la bonne échappée, emmenant avec lui notamment le Tricolore Darrigade, les Italiens Defilippis et Battistini, et l’inévitable belge de service Van Aerde.
Quelque 40 kilomètres plus loin, sous l’impulsion de Graczyk qui commence à craindre pour son maillot vert, 16 autres coureurs partent à leur poursuite, parmi lesquels Joseph Groussard, l’élégant Suisse Rolf Graf, le grimpeur italien Imerio Massignan et les inévitables Belges Planckaert, Hoevenaers et Brankart. La jonction s’opère à 50 kilomètres de l’arrivée.
La victoire semble devoir se disputer entre Darrigade et Graczyk les deux sprinters de l’équipe de France. À trop s’observer, ils laissent filer, à quelques kilomètres du but, le transalpin Graziano Battistini qui résiste au retour de la meute lancée à sa poursuite.

Lorient-Angers sprint Baytistini

Cet accroc ne va pas apaiser le climat au sein de l’équipe de France. Seul, Henry Anglade retrouve le sourire en prenant sa petite fille sur ses bras.

Angers Anglad et sa fille

« Décidément, ils ne nous laissent pas une minute de répit. Même le dimanche, ils ne consentiront pas à se balader en peloton à travers la doulce France.
La marquise de Brissac qui, au nom de la Coopérative vinicole de la ville d’Angers, conviait la presse à une aimable dégustation de son petit vin blanc local, a pu constater, dimanche matin, sur le coup de 10h 45, que le Tour 1960 ne laissait guère de temps aux suiveurs pour apprécier les meilleurs crus de la région … À peine entrés, les journalistes ressortaient du château sans avoir eu le temps de faire claquer la langue au palais, comme il se doit chez les connaisseurs … »
En ce qui me concerne, je prends tout de même le temps de savourer le rosé d’Anjou, je pense que Blondin va m’accompagner… !
À suivre …

Pour décrire les premières étapes de ce Tour de France 1960, j’ai puisé dans les magazines bihebdomadaires Miroir-Sprint et But&Club, dans les numéros spéciaux d’après Tour de France du Miroir du Cyclisme et du Miroir des Sports ainsi que le volume Tours de France, Chroniques de « L’Équipe » 1954-1982 d’Antoine Blondin aux éditions de La Table Ronde, La tragédie du « Parjure » de Jean-Paul Ollivier (éditions de l’Aurore), La fabuleuse Histoire du Tour de France de Pierre Chany et Thierry Cazeneuve (Minerva).
Remerciements à tous ces écrivains journalistes, photographes et … coureurs qui, soixante ans plus tard, me font encore rêver.
*http://encreviolette.unblog.fr/2016/08/27/vacances-postromaines-10-les-cerises-de-castellania-village-natal-de-fausto-coppi/
**  http://encreviolette.unblog.fr/2019/07/22/ici-la-route-du-tour-de-france-1959-1/
    http://encreviolette.unblog.fr/2019/07/30/ici-la-route-du-tour-de-france-1959-2/

Publié dans:Cyclisme |on 9 août, 2020 |Pas de commentaires »

en-Cyclopédies … avec Guillaume Martin et Michel Dréano

Savez-vous que, chaque été, je redeviens un vrai gamin en vous racontant les Tours de France d’antan ? Grâce à vous, ou malgré vous car vous ne me « filez pas toutes et tous le train », je me replonge avidement dans la lecture des vieilles revues spécialisées, bistre ou verte, que mon père achetait et que je conserve jalousement. Et lorsque, quelques numéros manquent à ma collection, un ami archiviste, cyclotouriste et blogueur lui-même, m’est d’un précieux secours : en bon équipier, en somme, il me « donne sa roue » !
Mon exercice paraîtra puéril à certains mais je ne fais aucun complexe tant d’autres plumes, bien plus incontestables et incomparables, ont contribué à entretenir la légende des Cycles. J’ai même osé suggérer que si l’immense Victor Hugo avait connu le vélocipède, à quelques années près, il aurait été un possible chantre des premiers Tours de France. Maurice Vidal, compagnon du Tour » et éditorialiste du regretté Miroir du Cyclisme, reprit intégralement un de ses poèmes pour illustrer la malsaine rivalité opposant Anquetil et Poulidor lors d’un Paris-Nice.
Dès ma prime enfance, « je refaisais l’étape », par temps pluvieux (ça arrivait en Normandie), avec mes petits coureurs cyclistes en plomb, sinon sur mon petit vélo vert, une chambre à air autour des épaules comme les champions, dans les cours de récréation de la maison-école familiale ou dans le village. J’avais droit sur mon passage à de décevants « Vas-y Robic » d’encouragement, moi qui n’envisageais la course cycliste qu’à travers mon idole Anquetil, un chef-d’œuvre d’esthétisme pédalant.
Avez-vous remarqué qu’apprendre à lire et à monter à vélo sont deux formes de liberté et d’indépendance quasi concomitantes ?
Au temps de ma communale buissonnière dans le grenier familial, nourri des chroniques des valeureux journalistes de l’époque et des illustrations sépia, j’ai largement enrichi mon socle de connaissances comme on ne jargonnait pas alors dans l’Éducation Nationale. C’était un peu mon « Tour de France par deux enfants », le mythique manuel qui avait accompagné la scolarité des écoliers avant-guerre.
Le Tour de France, c’était ma Nationale 7, une route de vacances « apprenantes », la géographie des provinces, des reliefs, des climats, des gens, leur histoire aussi ; le calcul des écarts, des bonifications et des moyennes horaires rendait les nombres moins complexes, Sans oublier la littérature évidemment : que cherche un écrivain sinon des personnages dont le Tour regorge.
La liste est longue des gens de lettres qui ont écrit de magnifiques pages à la gloire du cyclisme : Dino Buzzatti, auteur du Désert des Tartares, suivit, pour un quotidien italien, le Giro 1949 et le duel épique opposant Achille et Hector, pardon Coppi et Bartali. Le grand reporter Albert Londres évoqua Les Forçats de la route du Tour 1924, repris récemment à la Comédie Française*. Le romancier Luis Nucera m’illumina avec ses Rayons de soleil. L’ancien journaliste Philippe Bordas écrivit des pages sublimes sur les Forcenés avant de se détacher complètement du cyclisme d’aujourd’hui. Roland Barthes consacra quelques unes de ses Mythologies aux champions cyclistes. Christian Laborde, avec la même excellence du verbe que Claude Nougaro, son frère de race mentale, éructa de jubilantes « Vélociférations ». Á travers les exploits de Charly Gaul, Lionel Bourg nous confia son émouvante échappée** d’une jeunesse difficile. On ne guérit pas de son enfance, ni du Tour de France.
Vous pensez bien que ma curiosité fut piquée lorsque j’ai découvert qu’un coureur cycliste professionnel, actuellement en activité, publiait un livre au titre surprenant : Socrate à vélo, le Tour de France des philosophes.

Socrate à vélo

guillaume-martin-socrate-a-velo

Son auteur, Guillaume Martin, normand d’origine comme moi, outre de courir sous les couleurs de l’équipe Cofidis, est diplômé d’un master en philosophie. Il a déjà participé à trois Tours de France, obtenant même une honorable douzième place en 2019.
Plutôt qu’une compilation de récits et anecdotes désormais éculés de la belle époque de la grande boucle (hors les billets de mon blog bien évidemment !) que nous resservent certains journalistes, Guillaume a pris le parti de mêler ses deux passions et de réfléchir sur sa pratique de sportif de haut niveau en ayant recours à quelques concepts philosophiques … Stupéfiant ! Son doping est l’intelligence.
Ça commence à Olympie, un jour de décembre, lors d’un rassemblement d’avant- saison de l’équipe nationale grecque de cyclisme. Pour la première fois de leur histoire, l’été prochain, les Hellènes prendront le départ du Tour de France qui retrouve sa formule par équipes nationales.
Quelle surprise ! Je me souvenais bien d’un coureur à pied sur la route de Marathon, mais d’aucun cycliste professionnel originaire du Péloponnèse sinon, dans mon enfance, de deux azuréens, les frères Lazaridès : l’un Lucien, vainqueur du Circuit du Théâtre Romain 1942 (!) mais aussi troisième du Tour de France 1951, l’autre, le cadet, Apostolos dit Apo, surnommé « l’enfant grec », un excellent grimpeur très populaire à la suite de son succès dans le « Petit Tour de France » organisé à la hâte, entre Monaco et Paris, en 1946, en prélude au retour de la vraie grande boucle, un an plus tard.

Lazarides

Lors de la sélection des équipes, outre que la Grèce demeure le berceau du sport moderne, les organisateurs, ont été particulièrement impressionnés par la qualité du dossier de candidature rédigé par les coureurs eux-mêmes, mettant en avant des arguments s’enchaînant selon une logique implacable. Entre ébahissement et jubilation, nous faisons connaissance des coureurs choisis pour assurer la communication auprès des médias : l’expérimenté Socrate, plusieurs fois vainqueur de la Ronde des Carpates et du Tour du Péloponnèse, son fidèle lieutenant, le musculeux Platon, enfin Aristote, un jeune aux dents longues mais au sens tactique déjà affirmé, qui s’est révélé dans le Tour de Macédoine.

SocratePlatonaristote01

Justement, ce dernier déclare : « Il faut jouer pour devenir sérieux ». Et Martin de prendre le relais : « Quand on dit de telle personne : « elle est ceci ou cela », cet « être » n’est qu’une facilité de langage. Car contrairement aux choses, l’humain n’est pas, il a à être. On ne peut parler d’être authentiquement qu’une fois la mort advenue. Si je comprends bien, désormais, Poulidor est enfin et définitivement « l’éternel second » d’Anquetil, alors qu’auparavant, il se résignait trop facilement à cette condition et ce cliché de journaliste adopté également par le public.
« On ne naît pas cycliste ou philosophe, ou cycliste-philosophe, on le devient. Ce préalable étant admis, il devient possible de s’amuser avec les identités. Il devient possible de jouer au cycliste-philosophe. Il devient possible de jongler avec les généralisations, les réifications, les clichés. Quelque chose en ressortira nécessairement : une vérité, une question, un éclaircissement, un moment de drôlerie … La philosophie, en dépit de ses airs austères qu’elle se donne souvent, est elle aussi une forme de jeu. »
Guillaume Martin se livre à une réjouissante farce, néanmoins subtile, où des philosophes enfilent maillots et cuissards et enfourchent un vélo pour préparer le Tour de France, la plus prestigieuse des compétitions sportives.
Ainsi, l’on partage l’entraînement de la formation allemande sur les routes venteuses et pluvieuses des Flandres, sous la direction d’un étonnant manager, l’inventif Albert Einstein en personne, nommé pour « ses connaissances en physique du sport, son esprit d’analyse et sa bonne humeur fédératrice ».

Einstein à vélo

Les premiers résultats ne sont guère probants au sein de la Mannschaft qui compte pourtant dans ses rangs d’excellents coureurs de métier tels Jan Ullrig, les sprinters Rudi Altich et Erik Zadel, le baroudeur Jens Vogt (les férus de cyclisme auront reconnu d’authentiques champions dont l’écrivain a légèrement modifié l’identité). Certains d’entre eux accusent une certaine surcharge pondérale qu’ils mettent sur le compte de la fumeuse théorie du directeur technique selon laquelle « la masse c’est de l’énergie, E=CM2 ou je ne sais plus quoi » !
Pour Einstein, les coureurs grecs seront durs à battre en juillet, parce qu’ils pensent. Et afin que l’équipe germanique se comporte honorablement sur le Tour, dont le départ sera donné qui plus est à Düsseldorf, il décide d’injecter de l’intelligence et, en conséquence, d’organiser une sortie de détection pour repérer les meilleurs philosophes adeptes de la petite reine.
Un plateau de vedettes dont rêverait tout organisateur de débat philosophique sinon de course cycliste … jugez vous-même : Friedrich Nietzsche, Hegel, Martin Heidegger, Emmanuel Kant, Schopenhauer, Husserl, Leibniz, Marx.
L’expérience révèle ses limites : ainsi Kant, bien qu’en passe de consacrer un ouvrage à la Critique de la raison vélocipédique, déteste s’éloigner de sa ville natale de Königsberg et prend prétexte de la pluie, pour « mettre la flèche à droite ».
Puis on a senti le nihilisme s’emparer de Schopenhauer, l’auteur du Monde comme volonté et comme représentation.
Heidegger, de son côté, se plaint que la sélection ne soit pas composée uniquement d’Allemands de souche, visant là essentiellement la présence de Freud, Autrichien mais pas que … Il est surtout juif (comme Einstein soit dit en passant) !
Einstein, qui accompagne le groupe à vélo électrique, note les visages marqués : « Hegel, quoique content de savoir que son rival Schopenhauer avait renoncé avant lui, regrettait sa tranquille chaire de professeur à l’université de Berlin, Husserl, le dos de plus en plus voûté, se repliait littéralement sur lui-même, en bon phénoménologue. Quant à Leibniz, l’expression déformée par l’effort, il en venait à douter de vivre dans « le meilleur des mondes possibles » … Qui diable pouvait bien mener pareil tempo ? Á coup sûr c’étaient Vogt et Altich qui voulaient marquer leur suprématie. »

Altich et Anquepil 2Nietzsche

Un par contre qui faisait mieux que tenir la dragée haute au « colosse de Mannheim » (surnom du vrai Rudi Altig), c’était Nietzsche. Conquis, Einstein l’informa que, d’ores et déjà, il le sélectionnait pour le prochain Tour de France, invitation que le philosophe déclina immédiatement, expliquant qu’il ne désirait pas être intégré à un collectif, avant de remettre du braquet puis lâcher Altich et compagnie.

Karl Marx

Karl Marx se manifesta alors, redonnant un peu de baume au cœur à Einstein contrarié par la décision de Nietzsche, : « Moi je crois énormément en la force du collectif ! Sans union, point de lutte possible ! »
Que Guillaume Martin choisisse, dans son récit, d’installer Friedrich Nietzsche comme le meilleur des vélosophes n’est pas une surprise puisque l’intitulé exact de son mémoire de master était : « Le sport moderne : une mise en application de la philosophie nietzschéenne ? », une réflexion sur les connexions possibles entre l’intelligence théorique (celle de l’esprit) et l’intelligence pratique (celle du corps).
« L’homme éveillé, l’homme qui sait, dit : « Je suis corps absolument et rien d’autre ; et âme n’est qu’un mot pour désigner une qualité du corps. » Le corps est une grande raison. »
Aussi, par l’entraînement, le sportif travaille littéralement à s’incorporer certains mouvements afin de les rendre automatiques, instinctifs. Les fastidieuses heures de selle servent à améliorer la fluidité et l’efficacité du coup de pédale, à développer l’activité réflexe de son corps notamment lors d’une chute. Et Martin de prendre pour exemple Anquetil qui, au-delà d’un talent naturel, parcourait des kilomètres derrière derny pour obtenir une pédalée incomparablement ronde et fluide, j’en fus le témoin quand il s’entraînait derrière l’engin piloté par André Boucher, son mentor de l’A.C. Sotteville.

Grand prix des Nations 1953(velo La Perle)

Parallèlement aux entraînements, le cycliste moderne doit respecter un mode de vie sain, Nietzsche peut être de bon conseil, lui qui sur les questions de diététique en connait un rayon !
Guillaume Martin évoque aussi les relations aux médias et au public qui appartiennent à la panoplie du coureur d’aujourd’hui. Platon ne se dérobe pas, ainsi on le voit échanger avec Plotin, son cadet de sept siècles, sur le réseau social Morphaïbiblion, littéralement « livre du visage », Facebook pour les anglophones ! Je like !
Et nos petits Français, où sont-ils ? Il en est un qui fait du vélo, « seul, divinement seul », dans les Pyrénées, précisément au-dessus de Luchon, dans le Port de Balès que, coïncidence, je visitais en auto au moment où je lisais ce livre.

Blaise Pascal

C’est une vieille connaissance que j’eus l’occasion de côtoyer autrefois du côté de Port-Royal lorsque je randonnais à vélo en vallée de Chevreuse.
Il s’appelle Pascal, à l’aise Blaise : « Il n’avait pas peur de la souffrance. Selon lui, souffrir était le lot de tous. L’homme est un être naturellement malade. Plutôt que d’occulter cette nature, il fallait l’assumer, pour ce faire, quoi de mieux que de parcourir les routes de France et de Navarre à la seule force des mollets ? »…
« Si Pascal pédalait, c’était pour perdre pied, rêver, méditer, communier avec ces paysages grandioses l’encerclant – et avec Celui qui en est la cause. Voilà pourquoi Pascal est heureux pendant qu’il escalade le Port de Balès. Il sait qu’un ordre préside à cette douleur qui lui brûle les cuisses … grimpant, souffrant, Pascal avance solitaire et joyeux vers ce Dieu qui l’attend. »
Sauf, et cela est arrivé à tous ceux qui, ahanant, luttent contre la pente, il est rejoint et laissé sur place par un cycliste surgi de nulle part : certains le surnomment l’aigle de Sils-Maria, vous aurez reconnu Nietzsche en stage d’altitude dans le col pyrénéen emprunté par le prochain Tour de France.
« Ne sais-tu pas que Dieu est mort ? Ne sais-tu pas que depuis que nous l’avons tué, il n’y a plus d’ordre, plus rien de sacré ? Nous avons destitué Dieu. Nous devons inventer de nouveaux jeux sacrés. C’est pour cela que je participe au Tour … », ainsi parla Zarathoustra qui se mit en danseuse et déposa Pascal !
L’idée germa bientôt dans l’esprit de Blaise : « La vie sans Dieu est une vie de misère. Mais Dieu ne peut plus être la solution. Quoi de mieux que la grande messe de juillet pour remplacer la religion ? » Une bonne nouvelle pour Jean-Paul Sartre désigné pour être le directeur sportif de l’équipe de France.
Nietzsche aurait pu s’entraîner près de Sorrente sur les pentes du Vésuve. Les Grecs, eux, ont établi leur camp de base en Sicile, sur les flancs de l’Etna. Duel au-dessous du volcan, Socrate à Platon : « Ne crois-tu pas que philosopher c’est apprendre à mourir ? », démarrage d’Aristote : « Philosopher, c’est apprendre à gagner ! » Ironie de l’histoire du cyclisme, la vraie : Guillaume Martin remporta une étape du Tour de Sicile … au sommet de l’Etna (un « cratérium » me souffle Blondin).
Ça promet sur les routes du Tour qui approche. En attendant, Altich remporte le Tour des Flandres « au terme d’une course d’école ».
La seconde moitié de « Socrate à vélo » raconte les péripéties de ce Tour si particulier qui suit exactement l’itinéraire de la grande boucle de 2017, on n’a même droit aux commentaires en direct des reporters de la télévision.

Altich et Anquepil 1

J’accuserais presque Guillaume Martin de crime de lèse-majesté en privant pour une seconde « Anquepil » du maillot jaune, à l’issue de la première étape contre la montre remportée, à la surprise générale, par Bradley Russell … fusion de deux philosophes britanniques qui se querellaient pour une question d’idéalisme.
Pour le reste, je vous abandonne à la lecture de son Socrate à vélo pour savoir si un des prestigieux vélosophes sera vêtu de jaune sur les Champs-Élysées.
Á quand un championnat de France des vélosophes avec Bernard-Henri Lévy, les deux Raphaël Glucksmann et Enthoven, Michel Onfray et … Jean-Claude Michéa, jubilant clin d’œil à son père Abel, truculent journaliste sportif qui me régalait avec ses « histoires du Tour contées à Nounouchette » dans le Miroir du Cyclisme.
Nul doute que si Guillaume Martin avait été mon prof en terminale, les cours de philosophie m’auraient semblé moins austères. « On ne peut penser qu’assis » (sur la selle ?) prétendait Flaubert. « Seules les pensées que l’on a en marchant valent quelque chose » contestait Nietzsche. « L’enfer c’est les autres » affirmait Sartre le surprenant directeur sportif des vélosophes tricolores.
Au bon temps des Tours de France de mon enfance disputés selon la formule des équipes nationales, j’avais une affection particulière pour les « coureurs régionaux », les gilets (sans maillots) jaunes de l’époque, encore que l’un d’eux, un montluçonnais fils d’immigré polonais, du nom de Roger Walkowiak, réussit l’exploit de ramener la toison d’or au Parc des Princes en 1956.

Walkowiak

La presse qui méprisait un peu les « premiers de corvée », ces « sans grade » et « porteurs d’eau » pas assez bling-bling, répandit péjorativement la notion de « Tour à la Walkowiak » pour désigner une victoire inattendue voire chanceuse échappant aux favoris. Le grand historien du cyclisme Pierre Chany remit en place ses confrères : « Il s’agit là d’une interprétation très fantaisiste des faits, d’un détournement de vérité et disons-le d’un abus de confiance … Il nous restera le souvenir d’une course riche en rebondissements pour les Gaul, Bahamontès, Nencini, Debruyne, Bauvin, Ockers, Forestier et Poblet qui durent se contenter de satisfactions secondaires. Leur seule présence accréditait la qualité de ce que l’ignorance s’obstine à minimiser. » Antoine Blondin, qui le qualifia, avec son sens de la formule, de « poujadiste égaré dans le Bottin mondain », abondait : « Sa victoire régularise une situation de fait. Walko était le plus courageux, le plus constant, le mieux portant. » Cela dit, le valeureux Roger souffrit jusqu’à sa mort récente de cette défiance et ce manque de considération à son égard.
Pour poursuivre ce billet, j’ai envie de prendre le sillage de Michel Dréano, le valeureux « régional de (mon) étape » littéraire. Pour être plus exact, je devrais plutôt lui ouvrir la route puisqu’il a souhaité que je préface son florilège de poèmes*** dont la parution est reportée à l’automne (chaque lecteur devrait tenir son pangolin en laisse au passage des champions !).
Question bagage technique (pour reprendre l’expression d’Audiard dans la savoureuse leçon de sprint sur piste enseignée par Gabin dans « Rue des Prairies ») universitaire, Michel soutient la comparaison (haut les mains aux cocottes) avec Guillaume Martin puisqu’outre quelques certificats de licence littéraire, il est titulaire d’un master 2 en sociologie et anthropologie des migrations.

Michel Dreano

Question « vélo pur », sa notoriété beaucoup plus modeste n’a pas dépassé les vallonnements du plateau de Rohan dans le Morbihan que, dans son enfance avide, il parcourait sur une vieille bécane de femme datant de la dernière guerre, à défaut du vélo promis par sa mère qu’elle ne lui offrit jamais.
Mais le môme Michel avait du tempérament et pour épater les copains qui le badaient avec leur belle monture, il les flinguait dans les raidards, un peu comme les « vedettes du cru » qui faisaient rendre grâce aux cadors nationaux dans les courses de pardons, du côté de Camors et Ploerdut.
Une autre fois, sur les routes du Bourbonnais chères à René Fallet, était-ce la proximité de Vichy, il « éparpilla façon Nietzsche dans le Port de Balès » un cycliste allemand arrogant avec sa clinquante machine équipée « tout Campa » (gnolo).
Qui sait s’il ne nous surprendrait pas dans un championnat de France cycliste des poètes et slameurs (il en existe bien un pour les prêtres et les livreurs de journaux !). Le romancier René Fallet détient bien « le record du monde de l’heure des écrivains de plus de 40 ans dont le prénom commence par un R », établi au vélodrome de Vichy !****
Á défaut de la rondeur de son coup de pédale, je fus conquis, il y a quelques années, par la verve poétique de Michel Dréano. Il est vrai que sa chanson Vieil encrier à l’encre violette possédait les atours pour me séduire ! Le souffleur de vers venait de m’inoculer son virus.

1- couverture dessins sierra tecnic

Son prochain recueil s’intitule Et lâchez les hirondelles… Comme un cri de libération des poètes, quoique ma déformation d’esprit vélocipédique m’oblige à vous signaler que l’Hirondelle fut le nom de marque attribué à la première bicyclette fabriquée par l’ancienne manufacture des Armes et Cycles de Saint-Étienne. C’est parce qu’ils faisaient leurs rondes sur ce modèle de cycle, que jusqu’à une époque pas si lointaine, on surnommait hirondelles les représentants de la maréchaussée.
Mon régional de l’étape littéraire aurait pu briguer tout aussi bien une sélection dans l’équipe de l’Ouest, par sa filiation à des Bretons du nord du Morbihan, ou dans la formation des titis de Paris-Ile-de-France, lui qui avoue : « Peut-être n’est-on jamais que d’un seul pays, celui de son enfance… Mon pays c’est « la zone ». Un entre-deux géographique entre Paris et sa banlieue, un espace libre, aujourd’hui avalé par le périph’… ».
Les organisateurs n’étaient pas toujours pointilleux, ainsi une année, le fantasque Alsacien Roger Hassenforder se retrouva au milieu des « p’tits gars de l’Ouest » !
Michel est un artiste complet : poète, écrivain, chanteur slameur, cinéaste, il est compétitif sur tous les terrains. « Mon régional » est un porteur d’haut le verbe !
Profondément humaniste, il aime les gens. Comme je narre l’exploit de Néné la Châtaigne dans Milan-San Remo, il nous raconte les tribulations de Momo de Gennevilliers qui ne « marchait » pas qu’à l’eau claire.
« Étameur de rimes », il s’invente des fidélités de ra-comptoir avec un soudeur à l’amitié, un pêcheur de compliment, un cracheur de feu follet.
Peut-être, aurait-il pu croiser, dans sa jeunesse, au pays de la ronde des Korrigans, « le farfadet de Pluvigner » alias Jean-Marie Goasmat.
Qui sait si dans mon délire, il n’aurait pas trinqué avec le « vigneron de Cabasse », le « berger de Manosque », le « facteur de Vierzon », surnoms de valeureux coureurs***** qui animèrent les Tours de France d’antan, ainsi qu’avec Antoine Blondin qui consacra une chronique épique L’Iliade et Le Dissez à propos d’une échappée fleuve de l’ancien facteur parisien.
Sa muse surréaliste l’amène, quand il se dore à la Goutte d’Or, à nous parler de Poulidor, Suzy Solidor, Albator et Dark Vador, château de Chambord et théâtre Mogador ! Ça vaut bien un maillot bouton d’or, non ?
J’aurai l’occasion de vous vanter toutes les facettes de l’artiste lors de la sortie de son livre. Aujourd’hui, dans ce billet-étape de transition entre mes évocations des Tours de France 1950 et 1960, j’avais envie de vous offrir son regard anecdotique mais lucide sur la chose cycliste.
Artiste engagé, curieux des questions sociétales, il ne pouvait pas être indifférent au tremblement de terre qui secoua la planète vélo lors du Tour 1998 : comme à tous les séismes, on lui donna un nom, (l’affaire) Festina !
Michel a coécrit Á mon insu, une chanson réquisitoire contre une forme institutionnalisée de dopage, quoi qu’empreinte d’une certaine tendresse. La voici interprétée par Marc Havet, une sorte de « fou chantant du XXIème siècle » :

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« Á mon insu de mon plein gré
J’ai commencé à pédaler
Sur la p’tit’ rein’ de mon enfance
Avec grand-père on s’en allait
Dans la campagne on pédalait
Et on rêvait du Tour de France

Á mon insu de mon plein gré
Avec grand-pèr’ j’ai continué
Les randonnées dans la montagne
Il me parlait de Bartali
Des exploits de Fausto Coppi
Et des critériums de Bretagne

Á mon insu de mon plein gré
J’ai commencé à m’entraîner
Après l’école et le dimanche
Et quand j’ai pu participer
J’ai gagné mon premier trophée
Vainqueur de la boucle d’Avranches

Á mon insu de mon plein gré
On m’a choisi comme équipier
Pour courir dans le Paris-Nice
J’ai fait mes class’ dans le p’loton
Et pour mériter mes galons
C’ que j’en ai fait des sacrifices

Á mon insu de mon plein gré
Course après course et sans moufter
J’en ai bouffé des kilomètres
Et des dopants par tous les bouts
Cachets piquouz’ vraiment c’est fou
C’ que le docteur a pu me mettre
e
Á mon insu de mon plein gré
Pour courir j’ai tout accepté
Et je suis bon pour le cim’tière
Pourtant je m’ souviens c’était beau
Quand on allait fair’ du vélo
Dans la montagne avec grand-père »

Grinçante satire où le piano devient vélo et le chanteur un grimpeur dopé presque à bout de souffle !
Ce n’est pas ici la tribune pour faire le procès du dopage, nous savons qu’aucun coureur ne gagna un Tour de France à l’eau plate.
D’ailleurs, comme l’iconoclaste Christian Laborde le clame haut et fort, le premier mort du dopage fut le lutteur Milon de Crotone, au VIème siècle avant Jésus-Christ. Les questions d’argent existaient déjà, les athlètes étant payés par la cité dont ils défendaient les couleurs.
Au fait, cher Guillaume Martin, Nietzsche aurait-il accepté le dopage ? « Sa pensée est dangereuse, parce que complexe. La doctrine du surhumain pourrait inclure le dopage : pourquoi l’homme qui voudrait s’augmenter ne pourrait-il le faire avec des éléments extérieurs ? J’ai cherché à discréditer cette idée en réinterprétant Nietzsche, en disant que le surhumain était plutôt quel¬qu’un de « renaturalisé », un humain doté d’une éthique de la noblesse… L’inverse du dopage. » Une réponse de Normand !
Tout en traitant la même problématique, Michel Dréano, décline d’autres vers de contact à la mémoire du Cycliste inconnu****** qui ne franchit jamais l’arc de triomphe, les voici interprétés par le compositeur Jacques Déljéhier  (maquette d’enregistrement) :


« Dans le p’loton j’étais r’péré
Comm’ gars correc’ et régulier
Le vrai mulet, bon équipier
Toujours fidèle, sympa-tonique
Se sacrifiant dans les classiques
Pour les ténors et les patrons
Les embusqués du peloton
Les accros de l’endomorphine
Chargés d’érythropoïétine…

Au cycliste inconnu, je dédie cette chanson là
Lui qu’on n’a jamais vu jamais gagner quoi que ce soit

Moi le pot belge, la cortisone
L’insuline, la testostérone
J’y touchais pas car j’avais peur
De m’exploser bien avant l’heure
Et puis un jour ben j’ai craqué
C’était couru j’m’y attendais
Alors là j’ai tout balancé
Á Miroir Sprint, à la télé
Pour me r’fair’ un’ virginité…

Au cycliste inconnu, je dédie cette chanson là
Lui qu’on n’a jamais vu grimper le col d’Envalira

J’ai jamais pu recommencer
Á m’sentir bien dans mes cale-pieds
Et la P’tit’ Reine de mon enfance
Moi le forçat du Tour de France
Au septième ciel m’a expédié…
Et tout là-haut, j’vois les nouveaux
Les flambeurs et les arrivistes
Qui font leur petit tour de piste
Qui font leur petit tour de piste… »

Je dédie ces lignes aux « coureurs régionaux » qui, dans ma jeunesse, me faisaient vibrer par leur courage et leur panache. Je me souviens d’Armand Audaire, Ugo Anzile, Jean Dacquay , Désiré Letort de Plancoët, Francis Siguenza dit Zig-zag, d’Albert Dolhats dit « Bébert aux gros mollets », Joseph Thomin, Bernard Quennehen, Raymond Elena, Jean Bourles, Roger Chaussabel, Eugène Letendre …

Audaire

DolhatsUgo Anzile

Humbles fils de paysans, d’ouvriers ou d’immigrés espagnols et italiens. Quizz : certains gagnèrent une étape du Tour et enfilèrent même le maillot jaune, l’un d’entre eux accrocha la lanterne rouge à sa selle, synonyme de dernière place et d’impact médiatique pour les contrats de critériums. Beaucoup ont été ou sont encore d’alertes octogénaires (voire plus), preuve que le cyclisme peut conserver.
L’histoire du Tour de France est peuplée d’un véritable bestiaire propre à inspirer quelque poète ou fabuliste : la Perruche Jacques Marinelli, le Taureau de Nay Raymond Mastrotto, un Coq de Fougères Georges Groussard une Souris Benoît Faure, une Puce du Cantal Lily Bergaud, un Biquet Jean Robic, des Aigles de Tolède, d’Adliswill … et de Sils-Maria !
Magie du Tour : pour immortaliser sa maman, Michel Dréano la mit en scène pour la photographier une dernière fois, sur son pliant, regardant passer les coureurs à Gueltas, modeste village du Morbihan, berceau de sa famille paternelle.

Tour 1948 à Josselin

tour1927 passage en bretagne

Dans les ronces et épines que son nom désigne étymologiquement en breton vannetais, Dréano cultive des roses (ou des œillets de poète ?). Parisien d’adoption, usager des pistes cyclables de la capitale, il a collaboré également à l’écriture d’un bel hommage à la « petite reine »******* :

« Ah ! le vélo des beaux jours
Qui va finir son grand tour
Il est bientôt arrivé sur les Champs-Elysées
Des cols des Alpes jusqu’aux Landes
Il a écrit sa légende
Roul’, roul’ roul’ la petite reine a bien grandi
Rein’ de Paris

Le p’tit facteur part pédaler tout’ la journée
Alors que l’hirondell’ va bientôt le doubler
Il a d’la glu U dans les mollets…

Ah ! le vélo des beaux jours
Qui va finir son grand tour
Il est bientôt arrivé sur les Champs-Elysées
Des cols des Alpes jusqu’aux Landes
Il a écrit sa légende
Roul’, roul’ roul’ la petite reine a bien grandi
Rein’ de Paris

Le livreur noir a failli s’faire écrabouiller
Après l’ feu roug’ pour un refus d’priorité
Faut livrer chaud oh dans ce boulot !

Ah ! le vélo des beaux jours
Qui va finir son grand tour
Il est bientôt arrivé sur les Champs-Elysées
Des cols des Alpes jusqu’aux Landes
Il a écrit sa légende
Roul’, roul’ roul’ la petite reine a bien grandi
Rein’ de Paris

Le bobo qu’a mal au dos sur son vélo
Ne sortira que s’il est sûr d’la météo
Jouer l’hidalgo et manger bio

Ah ! le vélo des beaux jours
Qui va finir son grand tour
Il est bientôt arrivé sur les Champs-Elysées
Des cols des Alpes jusqu’aux Landes
Il a écrit sa légende
Roul’, roul’ roul’ la petite reine a bien grandi
Rein’ de Paris »

Vélo, boulot, prolo, écolo, bobo, bio, et hidalgo … avec les voix de Roger Pierre et Jean-Marc Thibault et les réclames de Georges Berretrot, cela a un p’tit air d’hymne des 6 Jours de Paris dans l’ancien Vel’ d’Hiv’.
« Il faut jouer pour devenir sérieux », c’est Aristote qui le dit.
Allez Martin ! Vas-y Dréano !

*http://encreviolette.unblog.fr/2018/03/16/vas-y-lormeau-les-forcats-de-la-route-a-la-comedie-francaise/
** L’Échappée de Lionel Bourg (éditions de l’Escampette)
http://encreviolette.unblog.fr/2015/02/11/lionel-bourg-sechappe-avec-charly-gaul/
*** Et lâchez les hirondelles … de Michel Dréano (éditions Toubab Kalo)
**** anecdote réelle tirée du livre Vélo de René Fallet (collection Idée fixe)
***** surnoms attribués respectivement aux anciens champions du Tour Jean Dotto, Édouard Fachleitner et Jean-Claude Meunier
****** Au Cycliste inconnu, paroles de Michel Dréano musique de Jacques Déljéhier
******* Vive la petite reine (Michel Dréano-Guenael Louer-Julia Paris) dans le cadre des ateliers d’écriture de Claude Lemesle)

Publié dans:Coups de coeur, Cyclisme |on 1 août, 2020 |Pas de commentaires »

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