Archive pour le 16 mars, 2020

Clôde Seychal et Solveig Gernert « sur la pointe des pieds » à La Bastide du Salat

Dans un récent billet, je vous avais fait part de mon heureux étonnement devant le foisonnement de manifestations culturelles, d’ampleur très variée, dans les vallées du Couserans, région méconnue mais attachante du département de l’Ariège.
Foin des principes de précaution attachés à l’épidémie du Covid-19, il y a quelques jours, une trentaine d’amoureux de la chanson se sont confinés de leur plein gré, le temps d’une soirée, dans une maison du modeste village de La Bastide du Salat, pour assister au concert privé de Clôde Seychal et Solveig Gernert réunies sous le nom de ROUGE Duo, organisé à l’initiative de Patricia Damien et Philippe Morin, deux autochtones dont j’ai vanté, en d’autres circonstances, l’excellence de leur propre activité artistique*.

Flyer-A5-FB-Clôde-SEYCHAL

On se sent bien dans le chaleureux « Petit Salon Théâtre » : ici pas de discrimination sociale, tarif unique, juste quatre fauteuils moelleux en guise de places d’orchestre, sinon quelques rangées de chaises dépareillées. Quant au « poulailler », il a été relégué au-delà du mur de la propriété, ce qui eut pour conséquence, l’été dernier, de nourrir les gazettes locales avec des histoires clochemerlesques nées de tonitruants chants de coqs …
Dans le public, je relève la présence du maçon du village. C’est peut-être un détail pour vous mais pour moi ça veut dire beaucoup (!), c’est l’occasion d’un clin d’œil au chantre occitan Claude Nougaro, décédé il y a seize ans presque jour pour jour : hors sa fable sur un coq (décidément) et une pendule, sa Chanson pour le maçon constituait un magnifique et émouvant hommage à son ami et poète Jacques Audiberti.
Ce soir, je découvre Clôde au féminin : au pays où l’on se gausse des touristes d’en haut qui parlent pointu, l’accent circonflexe peut surprendre. Pure fantaisie de l’artiste, pour nous faire réagir (la preuve !), qui le mue souvent poétiquement en poisson volant ou sirène sur les affiches, flyers et pochette de CD.

sur son dos(1)

Honte à moi, je ne connaissais à ce jour que les flatulences du Glaude et du Bombé, les deux personnages de la farce rurale La Soupe aux choux imaginée par le truculent romancier René Fallet et adaptée au cinéma avec Louis De Funès et Jacques Villeret dans le rôle des deux compères de la campagne bourbonnaise.
Changement complet de registre : au coin de la cheminée, à la place de la roborative soupe paysanne, s’exhale un fumet infiniment plus délicat :
« Clôde et Solveig sont de fines maîtresses-queux mitonnant subtilement mots et notes telles deux cordons-bleus composant mets et entremets aux infinies saveurs de l’amour.
Tantôt graves et profondes, tantôt légères et piquantes, les chansons d’amour de leur duo sont toujours inattendues… mesurées et sans mesure… à peine murmurées et aussitôt ardemment soutenues.
Au menu de leur duo, aucune sauce synthétique, simplement des ingrédients à la fraîcheur parfaite et au bouquet sans-façon. »**
Plutôt que de duo, ne serait-il pas d’ailleurs plus juste de parler de quatuor tant les instruments dont s’accompagnent les deux artistes tiennent un rôle majeur dans leur prestation. Pour prolonger la métaphore gastronomique, leurs mots et notes ne mijotent pas sur un piano … de cuisson.
Avec humour, Clôde soupçonne que c’est parce qu’elle entendit maintes fois dans son enfance son père dire « je vais lui remonter les bretelles », qu’elle eut envie, à l’approche de la trentaine, de s’en coller deux sur les épaules. Ainsi, tout en chantant, elle joue de l’accordéon bisonore, pas n’importe lequel : elle a choisi la « Rolls du diato », un Bertrand Gaillard 3 rangées et 16 basses, ces détails pour faire le malin devant vous car je ne suis absolument pas connaisseur !
Clôde rêvait d’un violoncelle pour habiller ses textes. Ironie du destin, il fallut qu’elle habite un village de la Drôme provençale au nom prédestiné de Dieulefit, pour qu’elle exauce son vœu en y faisant la rencontre de Solveig Gernert musicienne allemande qui étudia le violoncelle (et le piano) au conservatoire de Cologne.
« Violoncelle, accordéon et voix en épousailles », les ingrédients de la recette étaient réunis pour que naissent des chansons d’amour.
Dans mon enfance, oui j’avoue qu’elle est lointaine (!), au Capitole de Toulouse (à quatre-vingts kilomètres de là), retentissait la voix de ténor de Luis Mariano : « la belle de Cadix a les yeux de velours » … « l’amour est un bouquet de violettes » …
Aujourd’hui, l’amour est … dans le Pré Commun, la pittoresque promenade bordée de platanes qui fait l’orgueil des Bastidiens.
Clôde et Solveig accèdent à la scène sur la pointe des pieds (c’est le titre de leur spectacle) pour nous livrer une douzaine de chansons d’amour : du beau, du bon, du bio comme on aime en Ariège, du circuit-court même puisque, pour les besoins de l’album, elles ont été enregistrées, l’été précédent, à l’étage dans le studio au-dessus de nos têtes.
Ont-ils reconnu les lieux, les mots et les notes semblent posséder un supplément d’âme et s’envolent, légers, poétiques, odorants, ainsi dans Carnet de bal :

« … Au petit matin dans la chambre les yeux collés au plafond
dans sa robe un parfum d’ambre, et l’amour à l’horizon …
Hum hum hum !
Lui dort dans sa chemise blanche le sourire de l’homme heureux
quel joli prénom Pervenche pour se sentir amoureux
Amoureux ! »

Et en moi-même, je susurre … hum hum hum !
Outre le chocolat (le bon le noir), les écureuils dans les cèdres (à La Bastide, ils grimpent aux platanes) et le café noir du matin, Clôde aime les mots et écrit tous ses textes, des gourmandises qu’elle met ensuite en bouche.
Dégustez donc Dans ma caboche, un petit bijou ciselé que l’hôte de la maison, Patricia, a désormais inscrit à son répertoire.

T’as semé dans mon ciboulot un’colonie de p’tits galets
Petit Poucet rondeur des mots sur une page de cahier
t’as semé dans mon ciboulot un’ ribambelle de p’tits chemins
et quand tout ça va prendre l’eau …
Vrai, un buvard n’y pourra rien

Depuis, sous le charme, je surprends ces petits cailloux littéraires « se chamaillant sous ma guinguette » ! C’est comme ça, peut-être, que nait un tube ?
On est en famille, c’est l’avantage de la musique au salon, Clôde n’est pas avare de confidences et nous fait partager un coin de jardin secret :

Sur la pointe des pieds
je me hisse
je fonds
tes habits
se défont
supplice
délicat
dans tes bras
mon cœur bat
ta badine de réglisse
dégrafe délicieuse
la fleur de mon calice
C’est … bien! “

Et c’est chaud, ce soir, à La Bastide!

« Sont beaux tu sais ces deux là
appuyés sur le mur de l’église
n’entendent pas
le temps dans le clocher … »

Bien leur fasse car le tintement des cloches à l’heure matinale de l’Angélus est devenu, aussi parfois, un sujet sensible à la campagne …
Le leitmotiv qui ouvre chaque couplet me ramène au T’as d’beaux yeux, tu sais, la réplique cultissime qu’adresse Jean Gabin à Michèle Morgan dans le film Le Quai des brumes. Avec mes références lointaines, je sens que je vais avoir droit bientôt à un cinglant … OK Boomer !
Cerise sur la croustade musicale, le duo devient trio avec la venue sur scène de Jean-Louis Gonfalone. Ce n’est pas un inconnu pour moi (ni d’ailleurs pour vous mes plus fidèles lecteurs), j’ai déjà eu l’occasion de vous parler de ce comédien, metteur en scène, « bâtisseur culturel » lors de ma visite au musée de l’Immigration pour la belle exposition Ciao Italia.
Coïncidence, c’est dans le même petit salon théâtre de La Bastide, transformé en salle de cinéma, qu’il y a quelques années, j’eus le privilège d’une projection totalement privée de son film Traces sur les spectacles historiques, fantastiques et oniriques qu’il imagina dans le décor magique des carrières de Crazannes en Saintonge romane. Il y racontait notamment l’émigration, un siècle auparavant, des jeunes carriers qui venaient de leurs villages du nord de la Vénétie.
Car je vous confie tandis qu’il accorde son ukulélé, Jean-Louis est aussi Rital d’origine. D’ailleurs, ça m’inquiète, il va nous refiler le virus … je mouche déjà !

Je fonds je fonds comm’ comm’ un sucre doux
sucre doux douceur
quand mes yeux trouvent au fond des tiens
des mots des mots des mots pétillants qui me touchent
escarmouche, escarmouche … escarmouche !

Je fonds je fonds comm’ comm’ un esquimau
esquimau soleil
quand tes yeux dans mes yeux devinent
mes maux mes maux mes maux bleus les plus farouches
escarmouche, escarmouche …

Superbe ! J’ai oublié : Jean-Louis, touche à tout (à 1 mètre quand même, principe de précaution !) généreux, passionné et passionnant, a composé la musique.
Souvenirs, souvenirs ♫ d’un temps dont on n’en possède aucun ou guère :

« Commence le voyage
ô vieillesse naissante
Je plonge dans mon corps
je cherche mon enfance
les mains qui ont couru
sur moi tout juste née
ont sur ma peau laissé
le sel de l’univers … »

Clôde, comme la regrettée Maurane, dit quelques mots sur un Prélude de (Jean-Sébastien) Bach qu’elle intitule Préliminaires pour qu’on ne la soupçonne pas de plagiat (humour). Solveig, tout naturellement, en assure la traduction dans sa langue natale.
Ne possédant aucun rudiment de la langue de Goethe, je ne saurais vous décrire ces préliminaires envisagés par Solveig mais elle apparaît tellement volubile et diserte que je regrette de n’avoir pas choisi, dans ma scolarité, l’allemand en seconde langue.
Kolossal intermède !!! Ce soir, à La Bastide du Salat, c’est open Bach (version gutturale) et happy hour, heure exquise.

« … J’ai l’envie de tes mains
de ton sabre galet
de ta langue mutine
de tes doigts qui me font
compagne désirante
quand je suis ton amante
ta chérie ta câline … »

La musique adoucit les mœurs. Me reviennent les témoignages des aïeux enregistrés dans le cadre de mes films sur la mémoire audiovisuelle du village : il y a huit décennies, à un vol de bécasse d’ici, dans les collines derrière la maison, de dramatiques combats opposèrent maquisards et troupes de la Wehrmacht. Nos peuples se sont heureusement réconciliés depuis. Je jette un regard tendre vers Solveig qui promène l’archet de son violoncelle. Plaintif ou guilleret, il souligne les états d’âme de Clôde, lyrique il s’envole parfois.
Vivement que tous les foyers de La Bastide bénéficient du wifi ! Avec ses P’tits textos, Clôde écrit une chanson d’amour 2.0.

« … Je mod’ intuitif tu short message
je fonds d’écran tu m’touches volume
je te tactile tu m’caractères
j’te coque en cuir tu m’silicones
je te bit’octet t’émoticones
je t’mms tu m’modes avion
j’te sms illimités tu m’modes avion
je te SOS tu me modes avion ?
Je t’Azerty
J’te kit mains libres ! »


J’ai comme l’impression que les amours modernes (également) finissent mal en général !
Comme Ferré et Caussimon, moi je suis du temps du tango et, ce soir, des Petits tangos d’amours mobiles Danse à l’extrême de leurs émois/ils tanguent au ciel sueur de soie/comme c’est … fragile. Et subtil : je pense à un duo surréaliste Astor Piazzolla et Jean-Sébastien Bach !
Le concert s’achève sur une autre histoire d’amour 2.0 :

« Un e-mail émaillé
aux roseurs du printemps
brusque le pas glisse le temps
peux-tu entendre l’impatience
qui me pousse à cette licence
te dire de mon cœur les tourments ? »

Orange , Bouygues et SFR n’auraient donc pas la fibre poétique ? Quelques mails plus tard …

« … Un e-mail un’chanson
mon cœur en partition
bal de juillet sous les lampions
rosée de l’aube les pieds nus
tu fredonnais je me suis tue
tu me plaisais
tu ne l’as pas su

Ah c’que tu m’plaisais ! »

Bijou d’amour, diamant littéraire, saphir sur la cire aurait-on écrit au temps du microsillon, la seule lecture à haute voix des paroles du livret d’accompagnement de l’album magnifie chaque texte ciselé par Clôde. Et lorsque les notes viennent se poser sur ses mots, elle s’accorde quelques somptueux silences pour mieux les faire respirer.
Comme dans tout bon concert qui se respecte, le public sous le charme rappelle les deux artistes qui bissent Dans ma caboche :

« Et ça m’démange et ça m’embête et ça ricoche
lalalala …
Et ça t’entête et ça t’entête dans ma caboche
lalalala … »

La soirée se prolonge en compagnie des artistes dans la cuisine autour d’un buffet de gourmandises apportées par les spectateurs.
Je tends l’oreille tout en me goinfrant des délicieux cannelés préparés par … Brigitte, l’épouse du maçon (mention légale pour les droits d’auteure !!!). À ma gauche, on papote autour des prochaines élections municipales, il est des rassemblements dangereux pour notre santé mentale … À ma droite, Clôde tente d’extorquer la recette du succès à Nicole Rieu venue en voisine. « Je suis » sans doute un des rares dans l’assistance à avoir connu son apogée artistique au milieu des seventies. Comme c’est bon de l’entendre évoquer l’époque où la petite ariégeoise passait en vedette américaine des récitals d’Adamo et Marcel Amont (le boomer rigole, mais non, Clôde, il n’est pas mort, il chante encore à 91 ans le 1er avril prochain !).
Moi j’aime le music-hall ♫, ses chanteuses poètes, ses jongleuses de mots et de notes.
Trenet toujours, je traîne encore sur le Pré Commun malgré l’heure tardive : Longtemps, longtemps, longtemps après que les poètes ont disparu, leurs chansons courent dans les rues, parfois on change un mot une phrase et quand on est à court d’idées on fait la la la la la lé … ça s’effiloche dans ma caboche.
C’est vraiment chouette le concept de concert chez l’habitant … pour vous inoculer le virus de la musique ! Merci Clôde et Solveig !

Clôde et Solveig

PHOTO COUV ALBUM jpeg

Album sorti en septembre 2019, en vente en contactant Clôde Seychal, c.seychal@free.fr
3 titres en écoute sur le site de l’artiste www.clode-seychal.fr

*billets de mon blog consacrés aux spectacles créés par Patricia Damien et Philippe Morin :
http://encreviolette.unblog.fr/2018/04/24/chapeau-bas-barbara-et-merci-patricia-damien-et-jean-louis-beydon/
http://encreviolette.unblog.fr/2017/01/21/pampinou-fait-le-guignol-une-vraie-bete-de-scene/
http://encreviolette.unblog.fr/2012/03/07/les-vaches-rient-de-lamour/
http://encreviolette.unblog.fr/2013/09/03/un-soir-au-cafe-du-ptit-bonheur/

** éléments de biographie écrits par Jean-Louis Gonfalone

Publié dans:Coups de coeur |on 16 mars, 2020 |1 Commentaire »

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