Écoutez-la souffler, la tempête Ciara !

La tempête Ciara a touché l’Île-de-France au cours de ce week-end. Dans la foulée du mouvement #Me Too et la libéralisation de la parole des femmes, certains pourraient s’étonner (à moins que ce ne soit le contraire) qu’on associe un prénom féminin à ce type de perturbations météorologiques.
J’ai déjà eu l’occasion, dans un billet écrit il y a quasiment deux ans jour pour jour, d’expliquer cette identification. Depuis 1953, c’est le National Hurricane Center, un centre de prévisions météorologiques, basé sur le site de l’université internationale de Floride à Miami, qui choisit le nom des tempêtes tropicales afin d’éviter les confusions et faciliter les messages d’alerte.
En Europe, il existe un accord entre les différents services météorologiques nationaux pour nommer les tempêtes. Ils sont répartis par zones géographiques. C’est le pays au-dessus duquel la tempête atteint le code orange (ici la Grande-Bretagne) qui impose le nom en piochant dans une liste de prénoms établie en début d’année en respectant l’alternance des prénoms masculins lors des années impaires, et féminins, les années paires, ainsi donc en 2020, Ciara qui rappelle aux « un peu moins jeunes » quelques fantasmes du minitel rose.
N’imaginez pas qu’avec le Brexit, les Britanniques ont perdu la tête en optant pour un prénom à consonance italienne. La prononciation exacte Kira tire son origine de la langue gaélique, signifiant « sombre « ou « brune » et fait référence à Sainte Claire d’Assise, de son vrai patronyme Chiara Offreducio di Favarone, fondatrice de l’ordre des Pauvres Dames (clarisses) et morte en 1253.
Ciara a souhaité prendre sa revanche sur les mâles supporters de football en obligeant l’annulation de plusieurs rencontres des grands championnats européens. Pour ce qui me concerne, la violence de son souffle sous mes fenêtres m’a empêché de fermer l’œil une majeure partie de la nuit.

Tempête Ciara Côte d'Opale 2Tempête Ciara Côte d'Opale 1

Ciara souffle sur la Côte d’Opale

Allez savoir pourquoi, sont-ce les vents du plat pays qui était le sien ou une banale homophonie, mon esprit réveillé a été traversé par Clara, une « petite » chanson du grand Jacques Brel qui passa un peu inaperçue à sa sortie, en 1961, sur un disque 45 tours vinyle (quel jargon incompréhensible pour nos jeunes générations !).

« Carnaval à Rio
Tu peux me bousculer
Carnaval à Rio
Tu n’y peux rien changer
Je suis mort à Paris
Fusillé par une fleur
Au poteau de son lit
De douze rires dans le cœur … »

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« Bien sûr, nous eûmes des orages … », Brel a chanté l’amour mieux que quiconque, mais il y avait de quoi être décontenancé par cette souffrance amoureuse évoquée ici sur un air de samba et des sonorités de saxophone qui, malicieusement, agissent pour dissimuler son désespoir et peut-être dédramatiser cet épisode. Paris est une fête écrivit Hemingway. Je t’aimais tant Clara, voyez c’est déjà oublié !

Brel Jaquette Clara

Sans évidemment souhaiter qu’Éole, dieu des vents et des tempêtes dans la mythologie grecque, Poséidon son père, ou Borée littéralement « le vent du Nord », manifestent leur courroux, je suggère aux Flamands, si une prochaine tempête devait se former, une année paire, au-dessus de leur tête, de la nommer Marieke.

« Ay Marieke Marieke le ciel flamand
Couleur des tours de Bruges et Gand
Ay Marieke Marieke le ciel flamand
Pleure avec moi de Bruges à Gand

Zonder liefde warme liefde
Waait de wind de stomme wind
Zonder liefde warme liefde
Weent de zee de grijze zee …

(Sans l’amour, le chaleureux amour,
Souffle le vent, le stupide vent.
Sans l’amour, le chaleureux amour,
Pleure la mer, la grise mer).

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Encore Brel qui, sur le rythme d’une valse, chante alternativement en français et en néerlandais, un amour perdu, une jeune fille des Flandres. Des paroles simples pour une grande chanson qui a été reprise par une pléiade d’interprètes à travers le monde.
Ne peut-on voir aussi dans la rupture amoureuse avec Marieke, un regret d’amour déçu entre deux langues, deux cultures ? « La Belgique mérite mieux qu’une querelle linguistique » affirmait Brel qui détestait moins les Flamands qu’il ne les fustigeait.
Non loin de là, sur les bords de la Mer du Nord, on a dû voir, ce week-end, furieux …

… les chevaux d’ la mer
Qui fonçaient la tête la première
Et qui fracassaient leur crinière
Devant le casino désert …

d’Ostende ! Sublime chanson avec des paroles de Jean-Roger Caussimon sur une musique de Léo Ferré.
Permettez que je vous offre la version poignante (et alcoolisée) d’Arno. C’est là que dans les années 80, il fumait des joints avec Marvin Gaye dont il fut le cuisinier pendant un an.

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Arno s’est souvenu sans doute de cette époque dans une récente chanson, le crépusculaire Oostende Bonsoir :

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« A Ostende, quand le soleil tombe dans la mer, en une heure, tu peux voir quatre peintures de Léon Spilliaert (peintre ostendais) ».

Le nuage Spillaert

Le nuage de Léon Spilliaert

Cela peut aussi donner des idées au centre national des prévisions météorologiques de Belgique, notre chanteur Cali a personnifié Ostende :

« Ostende
Comme une amante clandestine,
Tu n’as pas reconnu mes yeux mais tu as reconnu mon spleen
Et tes moutons glacés qui venaient se moucher dans nos pieds
Et ton vieux casino qui faisait le guet
Et même cachés tout au bout encore il nous épiait
J’ai croisé tous mes fantômes qui me manquent partout toujours
S’il fallait mourir un soir, un jour
Ce serait sous ta robe grise et verte autour … »

Finalement, vous voyez que je ne peux guère en vouloir à Chiara pour ma nuit mouvementée.
Et si vous désirez m’accompagner dans mes insomnies culturelles, je vous invite à lire ou à relire mes tempêtes dans un encrier :
http://encreviolette.unblog.fr/2017/02/21/tempetes-dans-un-encrier/

Publié dans : Coups de coeur |le 12 février, 2020 |Pas de Commentaires »

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