Archive pour novembre, 2019

J’adorais Anquetil et … J’AIMAIS POULIDOR !

Chers lecteurs non fans de cyclisme, vous vous doutiez bien que vous n’échapperiez pas à un billet consacré à Raymond Poulidor.

Poulidor L'Equipe

En effet, même si vous savez l’idolâtrie que je vouais dans ma jeunesse à Jacques Anquetil (qui se mua avec l’âge en une admiration plus raisonnée et raisonnable), mon émotion est vive. C’est un compagnon d’une passion sportive qui s’en est allé rejoindre au panthéon du cyclisme « mon » champion », celui-là même qui, dans un dernier trait d’humour, lui aurait confié à la veille de sa propre mort (en novembre aussi) : « Encore une fois, Raymond, tu seras deuxième ».
Ce n’est pas mon propos de ranimer ici les anciennes querelles entre Anquetiliens et Poulidoristes qui divisèrent voire fracturèrent la France (sportive ou pas) des années soixante. Je possède, chaque été, une autre tribune pour cela, lors de mes évocations des Tours de France de ma jeunesse, avec l’aide des plumes talentueuses de la littérature sportive de l’époque.
L’une d’entre elles, Jacques Augendre, âgé aujourd’hui de 90 ans, raconta cette rivalité de manière objective (quoiqu’il eût une sympathie particulière pour Raymond) dans un délicieux et instructif petit livre : Un divorce français Anquetil et Poulidor.

Livre Divorce français

La légende des Cycles cède volontiers au dithyrambe et à l’excès (c’est la nature même du genre), il paraît que les passions exacerbées autour des deux champions entraînèrent quelques séparations de couples, à tout le moins de graves fâcheries dans certaines familles, et de vives discussions autour de la table familiale.
Mes jeunes lecteurs, s’il y en a, considèreront sans doute cette battle vélocipédique, naïve, ridicule voire grotesque, et m’interrompraient peut-être par un OK Boomer, cette nouvelle expression à la mode sur les réseaux sociaux qui alimente le clash intergénérationnel entre les millenials et les baby boomers (je fais partie de ces derniers) responsables, à leurs yeux, de tous leurs maux.
Excusez-moi d’être né et avoir grandi juste après la Seconde Guerre mondiale, les doigts dans le sable à pousser mes petits cyclistes en plomb, le nez dans les collections sépia de Miroir-Sprint et Miroir des Sports, l’oreille (on n’avait pas d’écouteurs Beats !) collée au transistor pour écouter les reportages de Fernand Choisel ou Guy Kédia. Pire encore, gaussez-vous bien fort, j’ai déjà raconté l’anecdote, surréaliste aujourd’hui : une belle fin d’après-midi du 29 juin 1956, j’étais assis avec mon père devant la vieille TSF à galène, captivés par je ne sais plus quel radioreporter (mais il avait incontestablement du talent !) qui nous décrivit, durant soixante minutes sans pub, la progression d’un coureur cycliste tournant sur un vélodrome. Jacques Anquetil, qui accomplissait son service militaire à la caserne Richepanse de Rouen et avait obtenu une permission, était en train de battre, sur la piste du Vigorelli de Milan, le mythique record de l’heure de Fausto Coppi.
Cet été-là, un jeune coureur indépendant effronté au joli nom de Poulidor asticota les plus grands champions professionnels invités au célèbre Bol d’Or (quelle belle rime avec Poulidor !) des Monédières cher à l’accordéoniste Jean Ségurel, avant de partir en septembre à l’armée : deux ans et demi sans vélo, en Allemagne d’abord, puis en Algérie où, comme chauffeur, il conduisait les légionnaires sur les lieux d’opérations dans le djebel. Il en revint accusant 15 kilos de trop sur la balance.
Même si le romancier René Fallet n’avait pas encore commis son truculent petit pamphlet éponyme, on parlait plus de vélo que de cyclisme : apocope du vélocipède, le vélo ne rimait pas avec écolo mais avec prolo, c’était l’outil des classes laborieuses pour se rendre au boulot et des champions populaires. En « habits du dimanche », j’allais avec mon père assister aux petites courses de village organisées souvent à l’occasion de la fête locale.
Lors de mes virées solitaires dans la campagne normande, j’avais parfois droit à quelques conseils, « Baisse la tête, t’auras l’air d’un coureur », ou encouragements, « Vas-y Bobet », « Vas-y Robic » mais jamais à ma grande déception de « Vas-y Anquetil », je me consolais en me disant que son style incomparable était effectivement inégalable. Bientôt, par contre, fleuriraient les « Vas-y Poupou » !
Dès ses premières courses dans les rangs professionnels, au printemps 1960, Poulidor démontra des qualités d’un coureur à panache sous la couleur violette de son maillot de la marque Mercier, si bien qu’Antonin Magne souhaita l’emmener courir illico la grande classique Milan-San Remo. Malheureusement, Raymond ne possédait pas de papiers administratifs pour entrer sur le territoire italien. Il n’en avait pas besoin dans sa campagne creusoise et tout le monde le connaissait déjà quand il devait effectuer un retrait à la Poste. Il se résigna, ce week-end là, à courir et gagner Bordeaux-Saintes, une belle épreuve régionale en ligne.
Bien qu’appartenant à la même génération (les deux champions n’ont que deux ans d’écart), Anquetil entamait sa septième année de carrière lorsque Poulidor apparut dans les pelotons de l’élite du cyclisme. Depuis longtemps, Jacques avait conquis mon cœur de gamin : avant qu’il ne se révélât magistralement à la planète Vélo en remportant le Grand Prix des Nations 1953, je m’abreuvais, dans les colonnes du quotidien régional Paris-Normandie, de ses exploits dans les épreuves du Maillot des As.
Quand Poulidor pointa sa roue avant, Anquetil possédait déjà à son palmarès 6 Grand Prix des Nations, véritable championnat du monde des rouleurs, plusieurs Paris-Nice, le Tour de France 1957, un Giro (Tour d’Italie) et … un record de l’heure.
Comment le gamin que j’étais aurait-il pu ne pas être ébloui par tant de classe ? D’autant qu’il était de mon « pays », ses parents, de modestes maraîchers, cultivaient les fraises à Quincampoix, à une trentaine de kilomètres de mon village natal. Il m’arriva de le voir s’entraîner derrière le derny d’André Boucher, son mentor de l’A.C. Sotteville.
Qui sait, si j’avais été enfant d’instituteur de Sauviat-sur-Vige, bourg de la Haute-Vienne où il obtint son certificat d’études (second du canton, ça ne s’invente pas !), je n’aurais pas craqué pour Raymond fils d’humbles métayers creusois de Masbaraud-Mérignat, en bordure du plateau de Millevaches.
Anquetil et Poulidor étaient l’incarnation d’une France d’après-guerre joyeuse et insouciante, des « Trente Glorieuses » que l’on nous reproche (ou jalouse ?) aujourd’hui, une « Douce France » chère à Charles Trenet, celle aussi d’Édith Piaf et des accordéonistes Yvette Horner et André Verchuren, l’âge d’or de la Petite Reine.
Ils naquirent avant-guerre à deux années d’intervalle, Raymond en 1936, l’année du Front Populaire et des premiers congés payés. Quand il égrenait ses souvenirs d’enfance, il évoquait les maquisards qui avaient renversé une charrette pleine d’armes dans un pré de la ferme familiale. Petit garnement, il dégoupilla des grenades avant de les balancer dans les ruisseaux pour les truites.
Je l’ai entendu raconter la tragique journée du 10 juin 1944 et le massacre d’Oradour-sur-Glane, à une trentaine de kilomètres de la ferme. Le vent d’Ouest portait une telle odeur qu’avec ses parents, il soupçonna … qu’on faisait griller le cochon !!! Évidemment inconcevable pour les jeunes générations gavées de réseaux sociaux !
Je pense inévitablement à cette morbide anecdote digne de Pierre Desproges quand je descends dans le Sud-Ouest : sur l’autoroute A20, peu avant Limoges, un panneau indique la sortie vers le village martyr et … le vélodrome Raymond Poulidor récemment inauguré à Bonnac-la-Côte.
Comme la décrit l’écrivain iconoclaste Christian Laborde, c’était la France des cuisines et des toiles cirées, du transistor puis l’unique chaîne de télévision en noir et blanc, celle des petites courses de vélo qu’il est difficile désormais d’organiser car il faut laisser circuler les voitures dans notre France des ronds-points. C’était aussi la France des critériums prolifiques à l’époque où nous pouvions admirer plus longuement, en chair et en os, les héros du Tour.

Poulidor Bol d'Or

Je comprends que les jeunes d’aujourd’hui ne comprennent pas notre empathie. J’étais aussi indifférent quand mon père s’extasiait sur les exploits des Pélissier, Speicher et Leducq.
Anquetil remporta son premier bouquet (de glaïeuls sans doute) à Rouen lors du Prix Maurice Latour 1951. Poulidor connut son premier succès à l’occasion du Prix de la Quasimodo à Saint-Léonard-de-Noblat, une commune où il vint s’installer (et vécut jusqu’à sa mort), quand il se maria avec la postière Gisèle Bardet, fille de gendarme, aucun lien de famille avec Romain, la « petite » vedette actuelle.
Cette anecdote est évidemment commode et jubilante, Poulidor disputa sa première « caté », le 2 juillet 1956, à Mérinchal, modeste commune de la Creuse, 40 fois à escalader la côte du couvent, un parcours idéal pour lui. L’arrivée est située devant l’atelier du marchand de machines agricoles. Raymond va l’emporter lorsqu’il casse la pédale gauche de son vélo et fonce tout droit vers les dents d’un râteau faneur. Heureusement, il percute sur sa trajectoire le marchand de vins Robert Tailhardat. C’était ça le destin de Poulidor et cela aurait pu constituer l’incipit d’un truculent roman de René Fallet, l’auteur de La Soupe aux choux … et de Le Vélo.

1961 MdC N° 004 d'avril

J’ai vu Raymond Poulidor, pour la première fois en chair et en os, le 18 juin 1961, à l’occasion du championnat de France qui se déroulait sur le circuit automobile, aujourd’hui disparu, de Rouen-les-Essarts. Je trépignais, toutes les planètes du vélo étaient alignées pour qu’Anquetil endossât le maillot tricolore devant son public. Je n’avais d’yeux que pour lui à chaque escalade de la côte du Nouveau Monde. Archi favori, victime d’un étroit marquage, il se résigna à laisser partir son équipier Stablinski et le « jeune » Poulidor auréolé d’un brillant succès, quelques semaines auparavant, dans la Primavera, la classique Milan-San Remo.

1269829-victoire-raymond-poulidor Milan-San Remo

1961-champion de France miroir-sports1961 MdC N° 009 d'août

C’est ainsi que, quelques minutes plus tard, en remontant vers l’arrivée, je découvris à proximité des stands, assis dans une voiture décapotable aux côtés de son directeur sportif Antonin Magne, Poulidor, le teint brûlé des travailleurs des champs du Midi, ceint du maillot bleu blanc rouge. Mes souvenirs se sont estompés, il me semble cependant qu’il reçut une belle ovation du public normand évidemment déçu.
Poulidor déclina sa sélection dans l’équipe de France du Tour qui démarrait peu après. Il n’était pas question qu’il se mette au service d’Anquetil, lequel avait le projet (qu’il réussira) de porter le maillot jaune d’un bout à l’autre de la grande boucle.

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La farouche rivalité, qui opposa les deux champions et divisa la société française en deux, venait de naître. Elle trouva son terreau dans leur personnalité différente. Je ne comprenais pas qu’on justifiait majoritairement sa sympathie pour Raymond eu égard à ses origines paysannes alors que Jacques possédait des racines terriennes quasi analogues.
Anquetil fut vite catalogué comme une sorte d’aristocrate, distant, arrogant et prétentieux qu’il n’était pas, desservi peut-être par une élégance et une facilité naturelles sur et à côté de son vélo Helyett (quel joli nom !). Poulidor incarnait davantage une France rurale, volontaire, travailleuse, besogneuse qui l’adopta volontiers en raison de sa malchance légendaire.
L’image ne pouvait exister à l’époque, et pour cause : la France de Poulidor épousait celle des futurs gilets jaunes, cocasse, n’est-ce pas, de la part de quelqu’un qui a construit sa gloire sans maillot jaune.
C’était aussi un temps où la France préférait les héros aux vainqueurs, ainsi les footballeurs français battus à Séville en 1982 demeurent autant dans le cœur des anciens que ceux qui brandirent la Coupe du Monde 1998. Cet esprit d’Artagnanesque commença à s’effacer avec l’arrivée de Bernard Tapie dans le sport et les années fric. On ne refera jamais l’histoire mais je ne suis pas persuadé que la malchance qui colla aux roues de Poulidor aurait autant de résonance aujourd’hui.

1963 MdC N° 036 de Septembre1964 MdC N° 43 d'avril

La France des élites admirait « Maître Jacques », la France d’en bas aimait « Poupou ». Et la presse spécialisée flaira le filon pour attiser (avec talent) la rivalité et booster les ventes des beaux magazines de l’époque. Les lecteurs les plus perspicaces sentaient bien les affinités des chroniqueurs de L’Équipe, Pierre Chany et Antoine Blondin en tête, pour le champion normand, tandis que les sympathies des journalistes de Miroir-Sprint et du Miroir du Cyclisme, émanations du Parti Communiste Français, allaient plutôt vers Poulidor. Encore qu’il ne fallait choquer aucun lecteur par un parti-pris trop prononcé, ainsi le truculent Abel Michea conclut l’inoubliable Tour de France 1964 par un vibrant et consensuel : Vive Anquedor, vive Poulitil !
POULIDOR, un nom qui chante dans la langue d’Oc, si vous saviez comme il est beau à entendre quand il sort, gorgé de soleil, de la bouche d’une aïeule ariégeoise, qui n’entend pourtant pas grand-chose au vélo et qui prononce toutes les syllabes d’An-que-til !
Voici ce qu’en dit le « nougaresque » Christian Laborde : « Anquetil, scandinave ce patronyme, viking à mort ! As-Ketill : le chaudron des Dieux ! Et blonde la mèche de ce fils d’Odin, bleu cet œil fixant la cime, ferme cette main tenant la rame-gouvernail placée latéralement à l’arrière du drakkar dont la coque élégante et verte glisse comme un foulard … Poulidor, occitano-rital, ritalo-cévenol, ce patronyme, Rome à fond la louve ! Le i final a roulé dans la neige en passant les Alpes. Les éléphants d’Hannibal l’auront écrasé, comme un grain de riz, un noyau de pêche. Le reste du nom a dévalé la pente, avec casque et charrue. Ave Caesar, agricola, agricolae, jusqu’à Masbaraud-Mérignat, dans la Creuse. Poulidor : poule aux œufs de terre et d’or. Lo polidor : le polissoir. Un nom d’outil. L’étable. L’établi. La ferme s’appelle « Les Gouttes ». Autour de cet homme en sabots, dix bûcherons vêtus du maillot Mercier-Hutchinson, violet et jaune … Anquetil Poulidor : un sillage contre des sillons ».
Ce joli nom déclenchait tant d’urticaire à Jacques qu’on dit que, lors d’un Giro, il contra toute tentative d’échappée d’un modeste coureur italien du nom de … Polidori !
Émile Besson, excellent journaliste du Miroir du Cyclisme l’affubla du surnom familier de Poupou qui déferla, dès lors, le long des routes.
Antoine Blondin analysa avec intelligence et finesse le phénomène de la vox populidori et de la poupoularité dans une chronique qu’il écrivit lors du passage du Tour 1967 à Limoges et qu’il intitula Haute-Vienne que pourra : « « Le phénomène sentimental extravagant auquel il a donné naissance parmi les foules et qu’on pourrait baptiser « poupoularité » ne semble guère l’atteindre, il l’accueille avec une indifférence plus proche du fatalisme musulman que du flegme britannique. Il n’y a ni sang-froid ni humour dans les postures d’absence auxquelles on le voit si souvent s’abandonner mais plutôt une résignation absorbée en elle-même et la rumination d’un songe à jamais inachevé.
Au contrôle de départ, bruissant de la satisfaction diffuse qu’éprouvent les spectateurs à se voir révéler les petits rires d’intimité du coureur, lorsqu’il a l’air encore de sortir d’une boîte dans un maillot rafraîchi et que déjà perle à ses jarrets la petite rosée matinale des premières sueurs et de l’embrocation, le seul bruit de son nom cristallise l’enthousiasme et réveille des tonnerres affectueux, reléguant la silhouette jaune de Pingeon au rôle anecdotique du faire-valoir. Il est à lui tout seul la trame du roman et le dénouement du drame. Par une péripétie savoureuse, c’est à travers lui qui ne reflète pratiquement pas grand-chose qu’on cherche à déchiffrer la course et tant d’opacité laisse pressentir de fabuleux mystères.
Il se présente naturellement sur la ligne parmi les derniers, comme il convient aux vedettes à part entière que leur splendeur doit isoler et désigner. Mais il ne semble guère qu’il y ait dans cette observance une préméditation bien concertée et c’est d’un bref sourcil qu’il répond à la ferveur gloutonne dont on l’entoure. Tout cela glisse sur lui et il n’a de cesse de fondre dans le troupeau ou d’aller se livrer à quelques ultimes manipulations mécaniques.
C’est pourtant en cet homme, accablé par des mésaventures sportives mélodramatiques, qui excelle à faire dans le grand avec du petit, mais doit parfois se cantonner dans le petit quand l’entreprise prend de l’ampleur, que la presque unanimité d’un peuple a choisi de se reconnaître avec une partialité souvent déconcertante. Champion du « remettre à demain », Raymond Poulidor a la chance que les Eldorados qu’il convoite, sans cesse reculés et différés, soient à l’image de nos rêves avortés et de nos ambitions déçues, le mérite aussi d’accueillir les coups du sort avec une égalité d’humeur qui, elle, ne connaît aucune défaillance… On ne peut s’empêcher d’évoquer les sarcasmes qui eussent accablé un Jacques Anquetil s’il eût fait montre aussi implacablement de carence à ses rendez-vous. Poulidor aura été, sur le mode majeur, le chef de file de ces coureurs, sympathiques et choyés, qui courent sur cycles Fatalitas et érigent la malédiction en vertu rayonnante.
Hier donc, Poulidor pénétrait dans cette province limousine dont il est issu et qui devient le cœur palpitant de la France. Les paysages étaient ceux-là mêmes où il allait naguère s’entraîner à la lanterne, une fois la dure journée agricole finie. Le Fausto Coppi de l’emblavure retrouve ses champs et ses vallons moelleux, les boucles de ses rivières, les plaques mates de ses étangs et surtout l’accent chantant au flanc des talus, qui sait rouler son nom avec délices mieux qu’aucun autre. Admirable Poulidor ! Incompréhensible Poulidor ! Tout autre, sans offusquer pour autant la modestie, eût cherché à se montrer sinon par quelque éclat, le monstre sacré est trop repéré, du moins par quelque geste, eût cherché à répondre à l’attente des fidèles, ne fût-ce qu’en adoptant une place privilégiée dans le peloton, ne fût-ce que par l’ébauche d’un sourire, comme on croit voir parfois le visage de l’idole bouddhique s’éclairer fugitivement. Au lieu de quoi, la casquette sur les yeux, l’air maussade, imperturbablement confiné dans les entrailles de la course, il passa cette journée à dérober à des dizaines de milliers d’admirateurs le bénéfice irremplaçable de la présence réelle. Et le plus fort est qu’aucun de ceux qui n’ont pu réussir à l’apercevoir n’a eu un mouvement d’humeur, la réaction du dépit amoureux. Pour eux, la preuve de l’existence de Poulidor et sa majesté tiendront, comme celles de Dieu, dans le fait qu’on ne sait pas où il se trouve et qu’on ne le voit pas, mais qu’il est nécessaire à l’explication du système. »
Il est un groupe amiénois vaguement punk, les Poulidoors, qui créa, il y a quelques années, une chanson à sa gloire. Que vous n’aimiez ni Poulidor, ni les Doors, « à vos cassettes, une rareté » comme zozotait Jean-Christophe Averty dans son émission Les Cinglés du music-hall !

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Au paroxysme de leur rivalité, notamment lors de la légendaire étape du Puy-de-Dôme du Tour 1964, on put lire d’odieux « À mort Anquetil » peints sur la chaussée. Même gamin, je n’ai jamais manifesté d’antipathie, et évidemment encore moins de haine vis-vis de Poulidor.
Mon raisonnement était simple, sinon simpliste : Jacques « mon champion » était plus fort, point barre. Je compris, c’était l’année du bac, le sens de la devise d’un autre Rouennais, Pierre Corneille : À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ». Ça me convenait bien finalement, Poulidor, extraordinairement populaire, malchanceux ou pas, talentueux second, magnifiait les victoires d’Anquetil.
Pour illustrer ici leur rivalité, il me revient quelques images et quelques dates.
Le 13 juillet 1962, c’était l’étape contre la montre Bourgoin-Lyon du Tour de France, le premier couru par Poulidor handicapé dès le départ de l’épreuve par une main dans le plâtre (déjà !). Je vous laisse avec Antoine Blondin :
« Anquetil a dissipé toutes les équivoques et donné à ses ambitions le sceau de la légitimité. Hier, l’empereur de la course volait véritablement de clocher en clocher et chacun d’eux consacrait justement sa suprématie dans la lutte contre consacrait justement sa suprématie dans la lutte contre la pendule.
… À peine le compte zéro eut-il été proclamé que les compteurs des véhicules, dans un horrible soubresaut, montèrent à soixante. On eût dit l’envol d’une Caravelle. Puis il fallut monter à soixante-dix, faire des pointes à quatre-vingts, se fixer à cinquante, pour ne pas perdre le contact avec cette échine moutonnante, ces jambes comme des bielles dans la cage des coudes, qu’on apercevait par monts et par vaux, asservissant à ses décrets notre troupeau mécanique.
Je ne sais plus très bien ce qu’est un vélo de facteur, le modèle s’en perd. Mais je sais que tous les facteurs que nous avons rencontrés cet après-midi, ont reconnu immédiatement que le courrier de Lyon, notre cher courrier de Lyon, passait comme une lettre à la poste et qu’il apportait ce qu’on en attendait. »
Antonin Magne, directeur sportif de Poulidor, émerveillé, hurla dans le vacarme des motos, lorsque Anquetil, le chronomaître, rejoignit et doubla son coureur : « Regardez, Raymond, regardez passer la Caravelle ! »
« Je ne le voyais pas pédaler, il glissait » confirma plus tard Poulidor. J’étais heureux et fier.

BOURGOIN/LYON

12 juillet 1964 : la vérité de ce Tour de France sortirait du Puy … de Dôme. Christian Laborde nous la livra avec lyrisme dans Duel sur le volcan, un livre consacré complétement à l’événement :
« Cinq cent cinquante mille personnes venues à pied, à vélo, avec la 403, la DS, la Dauphine. La Régie, Javel, Sochaux, sont sur le volcan. Dans les coffres, sous les capots que le soleil rabote, les cageots, le plaid, les pliants, le vin, la limonade, les saucissons, le pain, le réchaud, la thermos, les chapeaux, les journaux, les numéros des dossards. Ils arrivent, ils arrivent, ils sont ensemble, c’est Jacques, c’est Raymond ! Et les hurlements, prêts depuis des mois, stockés dans la poitrine chaude, emmagasinés dans les recoins rouges de la viande, sortent d’un coup des bouches écartelées, le vent coupant le cordon des salives. Cuvant leur vin sur la banquette arrière de leur voiture, des fans de Jacques et de Raymond ne voient passer ni Raymond ni Jacques. Mais la rumeur puissante, la hurlerie chaleureuse qui accompagne le passage du géant jaune et du géant violet enveloppe les caisses au fond desquelles ils sont vautrés, pénètre par les vitres ouvertes, entre dans les narines, les oreilles, se mêle au ronflement, se loge au fond de la gorge. Demain, en bas, dans les bars de Clermont, de Saint-Étienne-de-Chomeil ou d’Allanche, un coude sur le zinc, près du bec à pression, la Gitane à la bouche et le verre à la main, ils raconteront par le menu ce qu’ils n’auront pas vu, Raymond et Jacques qui se touchaient, qu’ils ont touchés, ils étaient juste devant eux comme cette table, ces chaises …

Blog 1964-07-13+-+Miroir+Sprint+-+N°+945A+-+01

Cinq cent cinquante mille gosiers, 550 000 luettes vibrant comme des ailes d’insecte, et plus d’un million de mâchoires, s’ouvrant, se refermant aussitôt, puis s’ouvrant de nouveau, démesurément, de mains applaudissant à tout rompre, de poings fermes s’agitant frénétiquement au passage des roues, de pieds martelant le sol, sprintant sur place : « Vas-y Poupou, allez Raymond ! » Dans ce cri, ce jet, ce son, cette sagaie de sel et de soufre commune à toutes les bouches et gonflant aux tempes tous les vaisseaux, la joie immense de voir passer Raymond, ce « cher monsieur Poupou » auquel on écrit d’Étrépigny –« Toute la famille, papa, maman, Xavier, Édith, Brigitte et moi-même, vous aime bien », et c’est signé Dominique -, d’une ferme en Eure-et-Loir-« Nous possédons dix chats dont un s’est vu attribuer le nom de Poulidor. Tout ça pour te dire que tu as bien gagné ta place dans notre cœur », et c’est signé Danielle -, ou, se Saint-Sulpice-Laurière – « Vous êtes vraiment une idole pour moi. Je vous demande de me renvoyer une casquette car j’ai un vélo violet avec un guidon rouge », et c’est signé Alain. Mais dans ce cri, une inquiétude immense, elle aussi. Car il ne reste que deux kilomètres, et Jacques est toujours là, jaune ventouse, boulet à socquettes blanches, rivé aux blanches socquettes de Raymond. Dans ce cri qui s’élève de chaque côté de la route, dont les syllabes se télescopent de plein fouet au-dessus du dos des deux coureurs, une injonction, un ordre : « Démarre, Raymond ! » Que le maillot change d’épaules ! Que finisse enfin le règne du champion abstrait sur lequel tout glisse et qui glisse tout entier sur la poudreuse du temps ! Un peu moins de chronos, d’intouchable tictac, un peu plus de chair, de géographie, demandent-ils.
Mais que demandez-vous là ? Jacques, n’est-ce pas avant tout une chair, une géographie, sang au galop ? Sa pédalée est parfaite : applaudissez la perfection ! Ses chronos sont époustouflants : applaudissez les muscles dictant leur loi aux aiguilles cruelles ! Qu’attendez-vous pour l’aimer ? Qu’il vous fasse un signe ? Qu’il sourie devant la caméra ? Qu’il raconte sa vie au micro, au lieu, à chaud, d’analyser la course ? À ceux de ses amis qui lui conseillent, afin de gagner vos cœurs, d’agir de la sorte, il répond toujours : « Je suis coureur cycliste, pas comédien ! » Aimez son orgueil, aimez sa pudeur. Il ne vous donne pas ce qu’il a, il vous offre ce qu’il est : un point jaune sur la ligne du Temps … »
Devant Jacques, devant Raymond, la flamme rouge signalant le dernier kilomètre, la pente la plus raide : 13,5%. Toujours l’épaule jaune et l’épaule violette se frôlant, se touchant, le guidon blanc et le guidon rouge à la même hauteur, toujours la main gauche et gantée de Jacques heurtant la main droite et nue de Raymond.

blog Anquetil-Poulidor Puy de Dôme

Cent mètres ensemble, sur la même parcelle de plus en plus étroite de macadam, ensemble entre deux falaises d’hystérique chair, oui, 100 mètres, pas davantage, et Jacques qui tout à coup pique du nez. Le nez de Jacques se plante dans le guidon, comme un révolver qu’on rengaine, une lame rejoignant son fourreau. C’est fini, tout commence, Raymond se met en danseuse afin de maintenir le rythme que depuis la Baraque Jacques impose à Raymond et que Raymond impose à Jacques, ce rythme fou que Jacques ne peut plus tenir.
Derrière les deux champions qui enfin se séparent, encadrés par les motos de presse et de la gendarmerie, Magne et Géminiani, debout dans leurs caisses ! Magne fixe le dossard de Raymond, la tache claire de sa casquette. Jacques a lâché prise. Va-t-il recoller à la roue de Raymond ? Raymond va-t-il accélérer de nouveau, creuser l’écart ? Il dispose de 850 mètres pour s’emparer du maillot. Géminiani regarde le dos de Jacques. Jamais le recordman de l’heure n’a été à ce point couché sur sa machine. Jacques n’a pas besoin de souffler un peu, de rouler pendant quelques mètres à son propre rythme, en dedans : Jacques est tout simplement cuit. Il n’a plus de jus, d’essence, de kérosène. Plus rien dans les muscles, non plus dans les tendons, Jacques est rincé, point final ! Et le paysan, nom de Dieu, qui accélère, appuie comme un dingue sur les mancherons ! Il peut être fier, Martial, le gamin sait labourer. Le drakkar se brise, la charrue s’envole !
Les gosiers que l’on croyait à fond depuis la Font-de-l’Arbre, les mains qui, pensait-on, frappaient le plus fort qu’elles pouvaient depuis le carrefour du col de Ceyssat, hurlent de plus belle, crépitent plus intensément, à 800 mètres de la banderole. Le sommet est prévenu par le tintamarre : Raymond a démarré ! Le boxon, le tapage, le souk parvient jusqu’aux fenêtres de Clermont, jusqu’aux oreilles des vieux, des vieilles, du chat. Il se passe quelque chose là-bas, sur le sein couvert de gris, de mots, de langues, sur les flancs surpeuplés, volcaniques, de la Tour de Babel. Raymond a démarré, Raymond va prendre le maillot … »

Blog 964-07-13+-+Miroir+Sprint+-+N°+945A+-+40

La fin, tous les Français même réfractaires au vélo, la connaissent. Je vous l’ai déjà racontée dans un ancien billet telle que je l’avais vécue sur le bon vieux téléviseur familial Sonolor en noir et blanc : « Pour tout vous dire, on ne vit pas grand chose après que Poulidor eût distancé Anquetil. Seule la caméra fixe nous montrait les coureurs franchissant la ligne d’arrivée : Julio Jimenez en tête, puis Bahamontes à 11 secondes et Poulidor à 57 secondes … Le cœur s’accéléra, l’œil allant et venant entre le petit écran et le cadran de la montre. L’aiguille trottait trop vite … Anquetil n’arrivait pas … Le voici, non ce n’était pas lui, c’était l’italien Adorni revenu d’on ne sait où … Puis quelques secondes plus tard, Jacques apparut enfin au détour du rocher. Il ne semblait pas avancer, pédalant presque dans le vide avec son minuscule braquet … 38, 39, 40, 41, top chrono ! Poulidor lui avait pris 42 secondes … calcul mental instantané, 56 moins 42, ouf, mon Jacques sauvait son maillot jaune pour 14 misérables secondes. Pour moi, c’était réglé, il venait de gagner son cinquième Tour de France ! Dans deux jours, il conforterait son avance dans l’ultime étape contre la montre entre Versailles et Paris. »
Toute la famille, mon père, ma mère, mon frère, un oncle et moi, était présente dans la vallée de Chevreuse pour complimenter les deux héros, oui j’avais applaudi aussi Poulidor !
Le pauvre, quelques journalistes mal informés lui annoncèrent sur la ligne d’arrivée qu’il venait de conquérir l’inaccessible toison d’or.
Je me souviens d’un savoureux petit documentaire Poulidor en jaune dans lequel l’humoriste Claude Piéplu (la célèbre voix des Shadoks), documents et chiffres à l’appui, démontrait que, sans une incroyable malchance et quelques entourloupettes des équipiers d’Anquetil, Poupou était le vainqueur moral de ce Tour 1964.

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Qu’à cela ne tienne, « mon champion » lui prédit, sachant qu’il n’y participerait pas, sa victoire dans le Tour de l’année suivante. Un nouveau crack Felice Gimondi, sorti de la botte italienne, ruina ses espoirs.

1966 MdC N° 66 de janvier1965 MdC N° 62 d'août1966 MdC N° 70 d'avril

Lors de l’année 1966, la guerre civile entre Anquetiliens et Poulidoristes atteignit son paroxysme, notamment à l’occasion de Paris-Nice, la Course au soleil, que Poulidor était en passe de remporter après avoir devancé Anquetil dans l’épreuve contre la montre disputée … en Corse (je vous assure, c’était du vélo, pas du pédalo !). Pour avoir plus de détails, les lecteurs pourront se reporter à mon billet : http://encreviolette.unblog.fr/2010/03/11/le-beau-velo-de-ravel-ou-le-depart-de-paris-nice-2010/
Victime de comportements un peu claniques, Poulidor dut se résigner encore une fois à la deuxième place et, habituellement placide, déclara sur la Promenade des Anglais : « Maintenant, je sais qu’Anquetil est le patron du cyclisme ».
Prenant de la hauteur, la revue mensuelle Miroir du Cyclisme publia en éditorial intégralement un poème de Victor Hugo :

Savoir garder la mesure
Un homme raisonnable était là. J’écoutais.
Il disait :
« Quand j’entends trop de cris, je me tais.
Toute indignation qui persiste me pèse.
Bouder, c’est long. Il faut à la fin qu’on s’apaise.
Tacite, mes amis, ne vaut pas Anquetil.
De ce qu’un homme a fait des crimes, s’ensuit-il
Que je doive être, moi qui parle, un imbécile ?
Quoi donc ! être un Hampden singe, un Brutus fossile !
Renoncer sous ce prince à faire mon chemin.
Et lui montrer le poing quand il me tend la main !
Cela n’est pas pratique. Et puis, est-ce bien juste ?
Toujours jeter Octave à la tête d’Auguste !
Raisonnons. Je comprends vos cris, votre fureur.
Tant qu’il fut vanupieds, mais il est empereur.
Cela suffit. Me vais-je armer contre un empire ?
Être méchant, c’est mal ; être absurde, c’est pire.
En politique, -oyez ma devise, ô passants !-
Parti de l’ordre ; en art, école du bon sens.
Eau trouble ?pourquoi pas ? Eau trouble, bonne pêche,
Ah ! citoyen, tu veux gronder ? qui t’en empêche ?
« Sentine, ignominie, empire abject », voilà
Tes façons vis-à-vis Cesar Caligula.
Que sert d’exagérer ? Pourquoi monter les têtes ?
J’ai pour loi d’adoucir toujours les épithètes.
« Égout ! opprobre ! » Soit. Braille. Moi, j’ai du goût.
Je vois une piscine où tu vois un égout.
L’opprobre me convient si l’opprobre est guéable.
Quoi ! je serais bourru, moi, pour t’être agréable !
Non pas, fais si tu veux le métier de Caton.
On se fâche tout rouge. Après ? qu’y gagne-t-on ?
Femme, on est un peu laide ; homme, on semble un peu bête.
Quoi ! dans un calme plat, se faire une tempête
Pour soi tout seul ! Grincer, toner ! toujours avoir
L’air d’un affreux ciel gris qui ne sait que pleuvoir !
C’est niais.
De ceci, messieurs, va-t-on conclure
Que pour moi le vainqueur n’a pas une fêlure,
Que je l’accepte en bloc, et que je ne sais point
Trouver entre qui hurle et qui flatte le joint ?

Victor Hugo n’eut jamais, bien sûr, l’occasion de voir Anquetil s’entraîner derrière derny sur les bords de Seine à Villequier, et le patronyme du poème est celui d’un historien du XVIIIème prénommé Louis-Pierre ! Voyez qu’on se cultive à vélo !
Maurice Vidal écrivit dans Miroir-Sprint : « Face à Anquetil, Poulidor était complexé. Face à Poulidor, Anquetil était survolté ».
Cette année 1966 fut vraiment celle des turbulences, des coups tordus et des coups bas. Raymond calqua sa stratégie de course sur Jacques qui courait son dernier Tour de France sous le maillot Ford-France. Le Normand, se sachant diminué physiquement, manœuvra magistralement tactiquement en faveur de son équipier Lucien Aimar, et Poulidor, piégé, dut se contenter de la troisième place.
Quelques semaines plus tard, lors du championnat du monde sur le circuit du Nürburgring, en Allemagne, les deux champions français se sabordèrent alors qu’ils étaient seuls en tête dans le dernier tour, abandonnant ainsi la victoire à l’Allemand Rudi Altig. J’entendis, à l’époque, de la part des journalistes et des protagonistes, des versions contradictoires sur le comportement des uns et des autres. Cela n’a plus aucune importance, maintenant qu’ils ne sont plus de ce monde …

1966 MdC N° 78 d'octobre

Sur le tard, après la fin de leur carrière, il me semble que les deux ennemis reconnurent que s’ils s’étaient un peu moins « chamaillés », Poulidor aurait sans doute gagné un Tour de France et Anquetil (Poulidor aussi d’ailleurs) un titre de champion du monde.
Je vous apporte une autre preuve de la poisse de Raymond. C’était le 13 juillet 1968 entre Font-Romeu et Albi, après les mouvements du mois de mai qui avaient secoué le pays, la France retrouvait un air de fête : enfin, cette fois, le Tour tendait ses bras grand ouverts à Poulidor d’autant qu’il n’avait dans ses roues ni un Anquetil en pré-retraite, ni le nouvel astre du vélo Eddy Merckx.
Que croyez-vous qu’il arrivât ? Une moto de presse, en faisant un écart pour éviter une mémé, percuta la roue arrière de Raymond qui chuta. Souffrant d’un traumatisme crânien et d’une fracture du nez, il abandonna le lendemain à Aurillac.

Poulidor Albi 68 MDS

L’excellent journaliste Pierre Toret rédigea, en cette circonstance, dans le Miroir des Sports, un brillant devoir sur le hasard et la malchance dont les candidats au baccalauréat peuvent éventuellement s’inspirer :
« Il y a bien au-delà de nos conceptions, un ordre où l’entendement des mots ne suffit plus à définir les notions fondamentales de la vie. Les lois, les principes, les systèmes s’y perdent comme des rivières aux confins de certains déserts, dans une dimension rebelle aux investigations de l’intelligence.
L’homme, dans sa quête de destins exacts, y suppose deux repères, le hasard et la fatalité, dont il use pour expliquer ses faiblesses autant que pour fonder la justification de ses désirs. Mais le hasard et la fatalité s’annuleraient dans la cohérence de données spontanées et définitives, comme deux bougies accolées ne font qu’une lueur, si l’absurde ne les maintenait distincts et contradictoires.
L’absurde, qui tient de l’alternance et engendre les mouvements, régit ainsi, depuis un monde où il ordonne d’autres jours et d’autres nuits, le cours de nos actions.
L’absurde, c’est une moto. Le hasard c’est une vieille dame qui veut traverser la route. La fatalité, c’est un pauvre pantin qui gît à terre et rougit les graviers de son sang. Poulidor, hébété, se relève et repart. La moto s’emballe sur la berme, et la vieille dame rentre chez elle en pleurant.
Le triangle s’agrandit mais ne s’ouvre pas, ne s’ouvrira jamais, et Poulidor en vain prend de l’élan pour couper, au-delà de l’espace qu’il pourfend, une ligne imaginaire. Comme il faut, dans nos interprétations des faits, une cause à chaque fin, on s’insurge et l’on incrimine la fatalité, parce qu’il nous semble qu’elle contrarie nos desseins, alors qu’elle constitue l’accomplissement et définit l’état de nos vocations profondes.
Poulidor n’est pas « marqué ». Il se tient simplement trop près de son destin et le percute chaque fois qu’il s’en distrait pour envisager la complicité du hasard ou de l’absurde. L’équilibre alors bascule, et c’est la chute.
Dira-t-on l’étrange et inquiétant rapport qu’il y a entre l’apparente malédiction qui le poursuit et la chance qui le comble ? N’est-ce pas une autre vérité, la vraie vérité. La formule d’un bonheur dont on ignore simplement les félicités ? N’est-ce pas la distinction d’une vraie grandeur non plus assujettie à la multiplication des réussites mais plutôt restreinte à des relations essentielles entre l’ignorance ou le mépris des buts et le choix des moyens ? Faut-il plaindre Poulidor ? Faut-il l’envier ? Il appartient à l’enseignement de Jansénius, dont un critère inconnu décide formellement des options et des finalités. Les uns sont élus, les autres sont maudits. La fatalité devient ici l’instrument d’un agencement supérieur où n’interviennent plus nos revendications ou nos veuleries ou nos contestations. Tout est acquis à l’avance. Tout finit là où tout commence.
Poulidor se moque de tout cela, et il a parfaitement raison. Il souffre consciencieusement de chagrins qui ne sont pas vraiment les siens, mais plutôt les débordements des envies inassouvies d’un public pour qui l’absurde, le hasard et la fatalité demeurent des allégories familières.
Il souffre peut-être aussi, et cette fois par lui-même, de devoir se soumettre aux impératifs du monde où il s’exprime, où les dualités élémentaires engendrent constamment les affrontements. Il faut se battre, gagner ou perdre.
Vaincre suppose une volonté manifeste de perturber un ordre particulier ou, si l’on veut, un besoin de le rétablir de sorte qu’il étale l’édifice où l’on pourra préserver certaines aspirations des grands courants de l’existence. Vaincre est facile, encore qu’il ne s’agisse pas nécessairement de superlativité, ni même de supériorité, perdre ne l’est pas, perdre est sans doute impossible – comment envisager le néant quand on use de matières inaliénables – et Poulidor le prouve lorsque chacune de ses défaillances (de Limoges, ironisait affectueusement Jacques Augendre dans un savoureux calembour, ndlr) agrandit son auréole.
Il est le héros d’une société qui ne tolère qu’un battu et l’institue à l’échelle de tous ses échecs. Des échecs dont il reste à définir s’ils reflètent des insuffisances ou des présomptions. »
C’était il y a un demi-siècle et les mentalités d’une société aujourd’hui égoïste ont bien évolué.
Raymond, philosophe à sa façon, admit, à la fin de sa carrière, que sa malchance fut finalement sa chance, et contribua largement à son immense « poupoularité ».
Il rata le maillot jaune parfois pour moins qu’un rien. En 1967, les organisateurs du Tour créèrent « pour lui », au départ de l’épreuve à Angers, un prologue contre la montre. Il réalisa le meilleur temps jusqu’à ce qu’Errandonea, un obscur Espagnol qui allait abandonner le surlendemain, le relégua à la deuxième place. Cette même année, j’étais présent lors de sa victoire dans l’ultime étape contre la montre à Paris. Ce fut ainsi le dernier coureur qui gagna sur la piste rose du Parc des Princes détruite peu après.
En 1973, rebelote (il était meilleur au poker !), toujours dans le prologue, il termine, à 80 centièmes de seconde du Hollandais Joop Zoetemelk.

1969 MdC N° 120 d'octobre1969 MdC N° 122 de décembre

Poulidoriste ou Anquetiliste?

1969 année nostalgique : Anquetil, trente-cinq ans, fait ses adieux au cyclisme. Poulidor, trente-trois ans, enfin débarrassé de son « éternel premier », va devoir se coltiner désormais un autre phénomène du vélo, le belge Eddy Merckx dit le Cannibale.
Comme Lamartine, je médite : « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé ». Anquetil parti, le vélo n’eut jamais plus la même saveur, ne m’offrit plus la même part de rêve.
J’avais atteint ma majorité civique aussi, et le temps était tout de même venu de réfléchir sur des sujets de société moins futiles. Encore que, lors de mon séjour au lycée français de Mexico, j’eus l’occasion, au pied du Popocatepetl, de raviver quelques souvenirs du Duel sur le volcan et du Bol d’Or des Monédières, avec mon supérieur hiérarchique, un Corrézien né à quelques kilomètres de Chaumeil.
Le cyclisme changea définitivement d’ère. Bientôt, Poulidor, fidèle tout au long de sa carrière aux cycles Mercier, rime avec Fagor, une marque espagnole d’électroménager qui s’affiche désormais sur la poitrine du champion. Puis la couleur violette du maillot vire au bleu avec le sponsoring de la compagnie d’assurances Gan.

Poulidor Fagor

Même avec le maillot Fagor, Raymond n’est pas épargné par la malchance

1970 MC N° 137 de décembre1972 MC N° 153 de mars avril

1973 Mdc n° 168 Mars avril

Poulidor époque 2 ! Raymond connaît une seconde jeunesse : victoire gag, il remporte en 1971, alors âgé de trente-cinq ans, la première édition de l’Étoile des Espoirs, une nouvelle course censée valoriser l’éclosion des jeunes talents !
Mais c’est en 1972 qu’il nous épate, Anquetil et moi compris, en remportant enfin la Course au Soleil, Paris-Nice, pour sa treizième participation. Dans la montée finale contre la montre du col d’Èze, il ravit le maillot blanc de leader à l’intouchable Eddy Merckx vainqueur des trois éditions précédentes. Le retraité Anquetil est content (donc moi aussi), « de son temps » Poulidor n’avait jamais gagné ! Dans le quotidien L’Équipe, on pouvait lire : « L’arrivée de ce Paris-Nice s’inscrira parmi les moments les plus stupéfiants de l’histoire de ce sport ».
Vous avez dit stupéfiant ? Les gazettes un peu impertinentes ou avides de sensationnel ont parfois justifié la longévité de Raymond par l’arrivée, dans l’entourage de l’équipe Gan-Mercier, d’un personnage sulfureux, Bernard Sainz alias docteur Mabuse.
Je ne m’étends jamais trop sur la question du dopage qui est, comment le contester, une composante du sport de haut niveau. Lors de mes évocations des Tours de France d’antan, je n’hésite cependant pas à montrer que, malgré une thèse circulant couramment, les journalistes et les coureurs reconnaissaient alors à mots pas trop couverts les errements en la matière. Anquetil était encore en activité lorsqu’il avoua ses pratiques dopantes dans un journal à sensation. Il est « cyclistiquement correct », surtout ces jours-ci, de déclarer que Poulidor était un coureur « propre » qui ne « salait pas la soupe ».
Raymond fut probablement un des champions « médicalement » les plus sages du peloton. Je souriais cependant lorsqu’il parlait des petites fioles que lui donnait Monsieur Magne. Et je me souviens de son agacement (c’est l’unique fois que je l’ai vu sortir de ses gonds) lors de son interview dans l’émission Cash investigation d’Élise Lucet (vous la trouvez sur internet). Excédé, il finit par reconnaître, du bout des lèvres, l’usage de caféine et « d’amphèts » : « Cétait pour le moral !… »
Raymond comme Jacques, vos longues carrières plaident en votre faveur et, chaque saison, vous étiez sur le devant de la scène vélocipédique, de la Primavera (Milan-San Remo) à la Course des feuilles mortes (Tour de Lombardie).
Poulidor confirme son succès dans Paris-Nice 1973 (encore devant Merckx) mais c’est surtout l’année suivante, lors du Tour de France 1974, que le public français, cette fois quasi unanimement, encense le champion limousin qui lâche le maillot jaune Eddy Merckx et remporte l’étape au Pla d’Adet, sommet de la station pyrénéenne de Saint-Lary-Soulan.

1974 MdC N° 190 de juillet août

J’avoue que je ressentis une émotion particulière, ce jour-là : je n’eus de cesse, pendant la retransmission télévisée de sa chevauchée solitaire, de repérer l’endroit où, la veille de Noël 1968, mon automobile orpheline de ses freins s’envola dans le précipice. Je crus pendant quelques interminables secondes que … je ne serai pas ici aujourd’hui pour écrire ce billet ! Voyez, je suis aussi chanceux que Poulidor ! Je me souviens qu’à la suite d’une terrible chute dans la descente du col du Portet d’Aspet, à quelques mètres de l’endroit où mourut plus tard Fabio Casartelli, il avait déclaré qu’il avait beaucoup de chance eu égard par exemple à l’accident de Roger Rivière dans la descente du col cévenol du Perjuret pendant le Tour 1960.
Qui aime bien, châtie bien ! Il est de bon ton, dans les louanges qui lui sont tressées, de minimiser son manque d’intelligence de course et de stratégie, trop nourries par les conseils à l’ancienne de son directeur sportif Monsieur Magne.
À l’issue de sa carrière, Raymond officia comme consultant à la télévision auprès de Jean-Michel Leulliot et Robert Chapatte. Il ne s’agit que d’une anecdote mais je m’étais retrouvé sur le passage du Tour de France au sommet du col du Tourmalet. Peu après que les coureurs soient passés, je m’étais installé à proximité du car régie d’Antenne 2 pour suivre sur les écrans de contrôle l’arrivée toute proche à Luz-Ardiden. Raymond « perspicace » émit de manière péremptoire un pronostic qui déclencha l’hilarité et un commentaire immédiat auprès des techniciens dans la cabine : « au moins, celui-là ne gagnera pas ! », ce qui se vérifia.
Je pense que si Poulidor avait bénéficié des mêmes conseils éclairés et audacieux que Raphaël Geminiani prodigua à Anquetil, son palmarès aurait été autrement étoffé.
Ironie de l’histoire cycliste : Anquetil devint en 1974 sélectionneur de l’équipe de France appelée à disputer le championnat du monde sur route à Montréal, autour du bien nommé mont Royal. Bien naturellement, il fit de Poulidor le leader des Tricolores. Dans le quotidien L’Équipe, Pierre Chany parla d’ « une course qui a touché au sublime » : Raymond termina … deuxième, juste battu au sprint par Eddy Merckx.
Pour battre en brèche la légende de « l’éternel second », on met en avant ses 189 succès, on compte tout là-dedans même les critériums. On dénombre dans le palmarès d’Anquetil « seulement » 184 victoires, certes aussi des critériums, mais aussi 5 Tours de France, 2 Tours d’Italie, 1 Tour d’Espagne (Poupou aussi), 9 Grand Prix des Nations, 1 Bordeaux-Paris, le record de l’heure. Merckx franchit 625 lignes d’arrivée en vainqueur dont 525 sur route.
Il ne s’agit pas d’opposer ces trois grands champions, mais au contraire les associer pour louer un âge d’or du cyclisme.
Raymond ne manquait pas d’humour : lors de la présentation du parcours d’un Tour de France, posant pour les photographes aux côtés d’Eddy Merckx, Bernard Hinault et Miguel Indurain, il déclara : « Nous comptons quinze Tours à nous quatre ! »
Raymond a construit sa légende sans maillot jaune mais il détient le record du nombre de podiums sur le Tour, trois fois deuxième et cinq fois troisième dont une en 1976, à quarante ans. Antoine Blondin le surnomma affectueusement le « quadragêneur » !

1977 MdC n° 227 Février1977 MdC n° 241 Octobre1977 MdC n° 244 DécembreBlog MdC N° 245 de janvier 1978 4ème de couverture copie

Poulidor pendit son vélo au clou le 25 décembre 1977 à l’occasion d’un cyclo-cross à Wambrechies.
Peu avant, je m’étais presque assis sur son guidon pour le photographier au départ du critérium de Garancières-en-Beauce, avec son dernier maillot Mercier-Miko-Vivagel.

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Jacques-Anquetil-et-Raymond-Poulidor-duel-de-champions-autour-des-dames

Les deux anciens champions, une fois à la retraite, devinrent de véritables amis. Machiavel et Candide s’effacèrent derrière Montaigne et La Boétie. Anquetil regretta qu’ils aient perdu quinze ans d’amitié.
La légende colporte que Sophie, la petite fille d’Anquetil, aurait marmonné Poupou avant papa !
À la retraite, Raymond ne cessa jamais de fréquenter les milieux cyclistes. Il signait des livres qu’il n’avait pas écrits, mais qui contaient sa légende. Il tourna des pubs ; portant un maillot jaune pour la Samaritaine (un magasin où l’on trouvait tout !), ou vantant les rasoirs jetables Bic : « Les responsables m’en avaient donné une valise entière. Un rasoir Bic, ça me fait une semaine. Je les ai utilisés pendant des années. ».
J’avais déjà raconté ailleurs l’anecdote survenue lors de l’arrivée de la première étape du Tour 1997 à Forges-les-Eaux, à quelques dizaines de mètres de la maison familiale. Poulidor, en retrait, honorait de sa présence discrète un stand de la Maison du Café. Un peu plus loin, les anciens équipiers d’Anquetil, sa première épouse, et Charly Gaul, étaient assis autour d’une table, pour fêter le quarantième anniversaire de sa première victoire dans le Tour de France et le dixième anniversaire de sa mort. Il est vrai que nous étions en terre normande, mais j’avais ressenti une profonde nostalgie devant ces scènes.
Autre souvenir sur l’autoroute du Soleil peu avant Chablis : soudain, ce fut comme un essaim de voitures autour de la camionnette jaune du Crédit Lyonnais qui se rendait au départ d’une étape du Tour, les automobilistes avaient reconnu Raymond à l’avant du véhicule.
La légende de Poulidor continuera de s’écrire avec sa descendance. Sa fille Corinne épousa un champion cycliste néerlandais. Ils donnèrent naissance à un petit Mathieu Van der Poel (idor ?). Déjà plusieurs fois champion du monde de cyclo-cross et vainqueur de belles classiques, il gagne encore plus souvent que son grand-père.

Poulidor Vander Poel

Avec la mort de Raymond, un peu comme pour celle de Johnny, mon enfance s’est définitivement fait la belle.
Adieu champion ! Je t’aimais bien, tu sais.

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Une du Miroir des Sports du 8 juillet 1965 après l’étape du Mont Ventoux

Anquetil-Poulidor souvenirs

Jacques Anquetil et Raymond Poulidor : ils sont désormais rangés dans nos souvenirs

Un grand merci à l’ami Jean-Pierre pour sa contribution photographique en mettant à ma disposition les belles couvertures du Miroir du Cyclisme !

Pour écrire ce billet, j’ai relu notamment avec émotion :
Un divorce français Anquetil et Poulidor de Jacques Augendre (éditeur Bernard Pascuito)
Duel sur le volcan de Christian Laborde (éditeur Albin Michel)
Tours de France Chroniques de L’Équipe 1954-1982 d’Antoine Blondin (La Table Ronde)
Vous pouvez retrouver encore quelques souvenirs à l’encre violette sur Poulidor (et Anquetil évidemment) dans ces anciens billets :
http://encreviolette.unblog.fr/2012/07/09/ici-la-route-du-tour-de-france-1962-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2013/07/01/ici-la-route-du-tour-de-france-1963-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2013/07/02/ici-la-route-du-tour-de-france-1963-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2014/07/11/ici-la-route-du-tour-de-france-1964-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2014/07/18/ici-la-route-du-tour-de-france-1964-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2015/07/19/ici-la-route-du-tour-de-france-1965-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2015/07/27/ici-la-route-du-tour-de-france-1965-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2010/03/11/le-beau-velo-de-ravel-ou-le-depart-de-paris-nice-2010/
http://encreviolette.unblog.fr/2013/12/01/histoires-de-criterium/

Publié dans:Cyclisme |on 19 novembre, 2019 |1 Commentaire »

Quand les oiseaux meurent en Seine …

C’est rare mais il arrive que je m’interroge à votre sujet : que pourrais-je bien vous raconter dans mon prochain billet ? La hantise de l’écrivain que je ne suis pas, en somme. Et puis…
L’actualité est venue à mon secours avec l’incendie qui s’est déclaré, le 26 septembre dernier, à Rouen, dans l’usine Lubrizol de produits chimiques, classée Seveso.

fumée Lubrizol

Ce n’est pas Gustave Flaubert et sa description de Rouen de son roman Madame Bovary

Rouen, c’est la ville aux cent clochers que Victor Hugo décrivait en 1831 dans son poème À mes amis L.B. et S.B. tiré de son recueil Les Feuilles d’automne :

« Amis ! C’est donc Rouen, la ville aux vieilles rues,
Aux vieilles tours, débris des races disparues,
La ville aux cent clochers carillonnant dans l’air,
Le Rouen des châteaux, des hôtels, des bastilles,
Dont le front hérissé de flèches et d’aiguilles
Déchire incessamment les brumes de la mer ;
C’est Rouen qui vous a ! Rouen qui vous enlève ! … »

Mais Rouen, c’est surtout la ville de mon enfance, de ma jeunesse, à une dizaine de lieues de mon bourg natal. C’est là que le jeudi, alors jour de congé scolaire, j’accompagnais mes parents pour faire les courses. C’est là que nous passions le réveillon de la Saint Sylvestre chez ma tante et mon oncle, j’ai encore en mémoire les cornes de brume des bateaux hurlant dans le port le nouvel an. C’est là qu’adolescent, j’accomplis mes humanités au lycée Corneille … enfin pas tout à fait, car, au sens vieilli du mot, je ne suivis aucune étude de grec et de latin.
Bref, je ne pouvais que partager l’émotion, l’effroi et le traumatisme de la population rouennaise, et pas que, car le terrible nuage noir, de plus de vingt kilomètres de long et six de large, porté par les vents, a survolé ensuite ma campagne du Pays de Bray natal, puis les Hauts-de-France, avant de franchir la frontière belge.
Aux alentours de la Toussaint, allant fleurir les tombes de mes regrettés parents et frère, « en même temps » que notre Président, je suis allé renifler l’atmosphère âcre et pesante de cette région de Haute-Normandie qui m’est si chère.
C’était un jeudi, jour du marché de Forges-les-Eaux, et à quelques pas de la maison-école de mon enfance, j’en ai profité pour faire provision d’un des fleurons de la production fromagère française, emblématique de la boutonnière du Pays de Bray, le fameux Cœur de Neufchâtel (qui se décline aussi en briquette et cylindre ou bonde). J’avais réalisé, il y a une trentaine d’années, un documentaire sur sa fabrication et je lui consacrerai inévitablement un billet en temps de disette littéraire.
Guillaume le Conquérant était encore un gamin lorsque fut rédigé le premier document (la charte de Sigy en 1037) mentionnant la production de fromages en Pays de Bray.
Une légende raconte que, pendant la Guerre de Cent Ans (donc bien avant le Brexit !), les jeunes filles offraient aux soldats anglais des fromages en forme de cœur pour témoigner de leur amour. « À nous les petits anglais » (!), mais vous savez quel crédit il faut apporter aux légendes.
En 1704, le Rouennais Thomas Corneille, le frère de l’auteur du Cid (de Normandie ?!), passant par Neufchâtel, remarque que « sur le marché on débite beaucoup de beurre du pays de Bray, et des fromages fort recherchés qui sont faits en cœur. On les appelle angelots ».
Au milieu du XIXème siècle, un neufchâtelois (sans doute un peu chauvin), qui aimait taquiner la muse, inscrivit ces vers en tête d’un ouvrage de poésies qu’il dédia à Victor Hugo :

« Puisses-tu, voyageur, dans mille et quelques ans,
De notre Neufchâtel parcourant les ruines
Trouver, pour t’égayer, mes couplets moisissants
Et quelques vieux bondons pour dorer tes tartines. »

Sourions aujourd’hui de cette prémonition, car le passage au centre du bourg, que la municipalité reconnaissante avait baptisé du nom du poète, s’en alla en fumée lors des bombardements de 1940. Mais les angelots, peut-être protégés par une puissance divine, survécurent.
Et voici donc, cette fois, que l’irrespirable nuage s’échappant des entrepôts de Lubrizol menace le cheptel brayon et que des interdictions de collecte de lait, d’œufs et de miel ont été prises par les autorités. Adieu veau, vache, cochon, couvée … beurre, crème fraîche et qui sait la crémière bientôt désargentée !
Heureusement, ces mesures sont suspendues depuis quelques jours.
Comprenez que ce matin-là, je les chéris d’autant plus ces petits cœurs nus sur leurs paillons dont je remplis bientôt mon sac isotherme !

Neufchâtel marché de Forges

Avant de rejoindre l’Ile-de-France, j’ai souhaité revenir flâner quelques heures dans Rouen la meurtrie. Et comme, vous venez encore à l’instant de le constater, les nourritures terrestres étant rarement oubliées dans ma quête spirituelle, je porte mon dévolu sur une charmante enseigne à deux pas de la Place du Vieux-Marché, théâtre d’un feu « spécial » le 30 mai 1431. C’est, en effet, à cet endroit précis que, dans la capitale du duché de Normandie alors possession du royaume d’Angleterre, Jeanne d’Arc mourut sur le bûcher (c’était bien la peine d’offrir des cœurs aux soldats anglais !).
Le Garde-manger, un bistro tendance (antinomique ?), loué par Périco Légasse, l’excellent critique gastronome de l’hebdomadaire Marianne, est l’une des nombreuses tables bordant la Place de la Pucelle. Le coin a bien changé car les jeunes filles s’y aventurant pouvaient craindre pour leur virginité dans l’atmosphère beaucoup plus trouble qui y régnait à l’époque de ma jeunesse lycéenne.
D’ailleurs, cette placette, avant qu’elle ne soit rebaptisée en hommage à Jeanne, s’appelait au Moyen-Âge, place du Marché-aux-veaux. Clin d’œil de l’Histoire, y est ouverte depuis 2016 la Boutique du Bœuf Normand, une boucherie exceptionnelle à la gloire de l’élevage normand, rendez-vous des « viandards » en quête de goût, d’authenticité et de traçabilité. Encore faudra-t-il que le bétail ne reste pas trop longtemps confiné à l’abri du nuage.
Là où, aujourd’hui, un parking a été construit en sous-sol, une fontaine avait été érigée en surface vers 1525 à la gloire de la chère brûlée vive qui était représentée en robe simple, sans arme, dans une tenue proche de celle qu’elle portait sur le bûcher.
En 1754, très endommagée, la sculpture fut remplacée par une nouvelle fontaine où Jeanne apparaissait, cette fois, habillée en drapé, une épée à la main et appuyée sur un bouclier. Le monument fut définitivement détruit par les terribles bombardements de 1944.

Statue Jeanne d'Arc place de la Pucelle

Je ne vous ai pas coupé l’appétit ? Pour ma part, j’ai choisi dans le menu du jour un millefeuille de saumon pommes granny à la betterave en entrée, puis un merlu bouillon (pas Godefroy !) thaï et nouilles de riz, et j’ai craqué en dessert, sur un cake roulé aux carottes crème mascarpone à la vanille et noix de pécan. Oui je sais, ce n’est pas raisonnable.

Garde-manger1Garde-Manger 2Garde-Manger 4

Au moins, ça me laisse le temps pour vous faire partager ma lecture du roman de Victor Pouchet, Pourquoi les oiseaux meurent.

Mise en page 1

J’avais envisagé de lui consacrer un billet lors de sa parution en 2017 et puis … la Seine a continué à couler sous les ponts de Paris. Finalement, j’ai bien fait d’attendre car son propos s’inscrit parfaitement, et malheureusement, dans l’actualité. En voici l’incipit :
« Il avait plu des oiseaux morts. J’ai répété ça aux bateliers sur le quai du port de Paris. Ils m’ont regardé étrangement. Pourtant, c’était très exact : il avait plu des oiseaux morts. Je suis allé de péniche en péniche pour expliquer ma demande : descendre avec eux la Seine, pour observer les oiseaux, et pour atteindre les alentours de Rouen, où une série de pluies d’oiseaux morts était survenue. .. »
La fiction rejoint la réalité ou l’inverse : de fausses informations ont vite envahi les toxiques réseaux sociaux, parmi celles-ci, la présence d’oiseaux morts sur un quai de Rouen non loin de l’usine Lubrizol en feu, photo à l’appui.
Fake news ou pas, l’occasion était trop belle de me replonger dans le livre pour descendre la Seine afin de remonter à la source (donc à contre-courant !) de l’enquête menée par Victor Pouchet lui-même, qui incarne son propre personnage, astuce autant fictionnelle qu’autobiographique.
Pourquoi les oiseaux meurent, il n’y a pas de point d’interrogation, il ne s’agit donc pas d’une question. Et, ne soyez pas déçus, le roman ne vous délivrera guère de véritables explications à ces effrayantes pluies d’oiseaux morts dans le ciel normand. D’ailleurs, il n’y a pas d’enquête à proprement parler, sinon celle effectuée par le narrateur qui, faisant preuve d’un certain dilettantisme quant à la soutenance de sa thèse, préfère faire un break sabbatique pour comprendre cette catastrophe ornithologique d’autant qu’elle se localise notamment, en banlieue rouennaise, sur la ville de Bonsecours dont il est originaire.
Mes plus fidèles lecteurs connaissent Bonsecours, la mal nommée en la circonstance. J’avais osé un billet sur les Conquérants de l’Or (1er avril 2017), le champion cycliste Jean Robic qui y avait construit sa victoire dans le Tour de France 1947 (voilà, j’ai placé mon clin d’œil vélocipédique !) et le poète José-Maria de Heredia (ce n’est pas un grimpeur colombien) qui repose dans le cimetière local et dont vous avez gardé peut-être de votre scolarité ses deux vers : « Comme un vol de gerfauts hors du chantier natal/Fatigués de porter leurs misères hautaine ». C’est là, à quelques enjambées du monument dédié à Jeanne d’Arc, que se sont écrasées dans un bruit mat quelques centaines d’étourneaux.

Bonsecours Jeanne d'Arc blog 2

C’est ainsi que l’auteur et narrateur Victor Pouchet embarque sur le bateau de croisière Seine Princess. Obnubilé par son histoire d’oiseaux, dédaigneux, il n’a que faire de la maison d’Émile Zola, sur la rive du fleuve, à Médan (d’ailleurs il n’aime pas Zola), et de la visite, inscrite dans le programme de la croisière, du bassin des Nymphéas de Claude Monet à Giverny.
Personnellement et égoïstement, je m’en fiche un peu car je connais ces lieux, et je préfère qu’il se plonge dans les livres qu’il a emmenés dans ses bagages : par exemple la Bible de Jérusalem. Les pluies d’animaux étaient nombreuses, en général en guise de punitions. L’Exode raconte comment Yahvé déversa grenouilles, sauterelles et taons contre Pharaon qui refusait de libérer les juifs d’Égypte (déjà des histoires de migrants !). Une autre fois, c’était des gilets jaunes hébreux, affamés dans le désert de Sin, qui commençaient à manifester leur mécontentement à l’égard de Moïse, Aaron et même Dieu lui-même. L’Éternel entendit leur courroux et leur envoya de la viande sous forme de chute de cailles mortes.
Pline l’Ancien relate dans son Histoire naturelle plusieurs pluies de matière animale dans le « ciel inférieur », ainsi des pluies de lait et de sang au temps de Manius Acilius et Caius Porcius consuls de Rome.
Sans remonter à l’Antiquité, il y a aussi l’anecdote cocasse d’un cargo porte-conteneurs qui naviguait au large de l’Alaska avec dans sa soute des dizaines de milliers de jouets en plastique, en l’occurrence des canards de bain jaunes. Une tempête survint et voilà que le bateau libérant involontairement sa cargaison, pendant des mois, des canards vinrent danser sur les côtes du côté de Vancouver.
C’est au tour d’un des touristes de la croisière, ingénieur retraité en balistique, de raconter en détail The Pigeon Project, l’idée apparemment saugrenue de Burrhus F. Skinner, un ingénieur américain, « pas vraiment ingénieur mais psychologue, et pas vraiment psychologue mais psychologue animalier ». C’était peu après Pearl Harbour et la course aux armements battait son plein. Ce Skinner, émule de Pavlov, pensait qu’on pouvait conditionner les réflexes des animaux et leur apprendre à réagir à des signaux complexes : « Ce qu’il avait proposé à l’armée américaine était assez simple. Pour guider un missile, il suffirait d’utiliser des pigeons, de les conditionner à repérer un point sur un plan, puis de les enfermer dans un missile et faire en sorte qu’ils picorent la carte pour maintenir l’axe du projectile … Lorsqu’il pique comme il faut l’image avec son bec, une petite trappe s’ouvre qui offre au pigeon quelques graines de récompense. Dès que le missile s’éloigne de sa cible, l’oiseau donne un coup de bec et rectifie la trajectoire ».
Aussi simple que cela, il suffisait d’y penser. Après le pigeon voyageur qui passait des messages au-dessus des tranchées, il y avait le pigeon kamikaze porteur de bombe. Cela battait en brèche la célèbre affirmation du dessinateur humoriste Chaval : Les oiseaux sont des cons. J’imagine déjà votre scepticisme et votre moquerie à mon égard, votre doigt courant sur votre front : « Il n’y a pas écrit Pigeon ici ! » Et pourtant, c’est rigoureusement vrai, et comme j’admets volontiers que vous ne gobiez pas mes effets de plumes, je vous invite à taper Projet Pigeon dans Google. Je ne vous en veux pas, moi aussi je suis tombé des nues (mais vivant).
Tout aussi invraisemblable, en apparence, semble la Campagne des Quatre nuisibles lancée par Mao Tsé Toung en 1958. C’était au temps où « la Chine s’éveillait » et les idées maoïstes commençaient à séduire une partie de notre jeunesse et notre élite.
Le Grand Timonier avait instauré, dans le cadre de sa réforme agraire, des mesures visant à exterminer les rats, mouches, moustiques et moineaux accusés de manger les graines des céréales, privant ainsi les paysans du fruit de leur travail. Raisonnement implacable : « Mao avait fait à peu près ce calcul, un moineau friquet (c’est celui qui nous intéresse ici ndlr) mange chaque année deux kilos et demi de graines (ce qui s’appelle avoir un appétit d’oiseau). Or, il y a presque 10 millions de moineaux friquets en Chine qui dérobent donc 25 000 tonnes de graines. Les oiseaux dévorent l’équivalent de ce qui pourrait nourrir des dizaines de milliers de Chinois (et moi, et moi, et moi ! ndlr) pendant une année entière. Les moineaux étaient donc coupables de vol, de comportement antipatriote, de subversion anti-communiste. »

campagne-des-quatre-nuisibles

« La décision, douce comme Mao savait les prendre », fut d’éliminer totalement les moineaux friquets. Du 18 avril 1958, à 5 heures du matin, jusqu’au 21 avril, les masses populaires chinoises furent mobilisées pour éradiquer les moineaux. Jeunes et vieillards, hommes et femmes, dans les rues, les champs et les forêts, firent un vacarme étourdissant en frappant sur des pots, des casseroles, des tambours, des gongs, armés aussi de lance-pierres et de sarbacanes, pour effrayer les oiseaux, les empêcher de se poser, les forcer à voler jusqu’à ce qu’ils tombent du ciel d’épuisement. « Le 21 avril 1958, un communiqué officiel du Parti l’annonce : il n’y a plus de moineaux friquets sur le sol chinois. Le Grand Bond en Avant vient de commencer par une Grande Chute d’en Haut. En 72 heures, 10 millions de moineaux venaient d’être tués (38 moineaux par seconde pendant trois jours) ».
Les clairvoyants dirigeants chinois avaient oublié que les moineaux, outre des graines, mangeaient aussi une grande quantité d’insectes (après les friquets, les criquets !). Les insectes libérés de leurs prédateurs se régalèrent à s’en péter l’abdomen, et les rendements de riz, notamment, s’effondrèrent, participant à la Grande Famine chinoise appelée officiellement les trois années de catastrophes naturelles (1958 -1961) ! De quoi rire jaune !
J’invite encore les « encre violette sceptiques » à aller vérifier dans Google. Et dire que chez moi, les moineaux de Paris viennent picorer, sur le rebord de la fenêtre, nos reliquats de grains de riz, semoule ou quinoa qu’on leur verse dans un bol !
(voir billet : http://encreviolette.unblog.fr/2011/07/12/la-pie-ne-fait-pas-le-moineau/ )
Cela ne nous renseigne évidemment pas sur les oiseaux de Bonsecours et leur fin tragique de mourir en Seine, au pays de Corneille. D’autant que le narrateur enquêteur occupe un peu trop son temps à boire sans modération avec le pianiste de la croisière surnommé Cheval, et tourner autour de Clarisse le capitaine adjoint du navire.
Ce que l’auteur passe sous silence, mais que j’avais évoqué dans un billet sur les ponts de Paris, c’est le massacre du 17 octobre 1961 et la répression meurtrière, par la police française avec à sa tête le sinistre préfet Papon, d’une manifestation d’Algériens organisée à Paris par la fédération de France du FLN (Front de Libération Nationale). Dans son documentaire, Ici on noie des Algériens, Yasmina Adi raconte comment, en cette sinistre nuit, les forces de police arrêtèrent, ficelèrent, voire jetèrent en un sac en Seine (comme Buridan, philosophe scholastique du XIVéme siècle, rappelez-vous La Ballade des dames du temps jadis de François Villon) un nombre toujours pas révélé de manifestants. Certains cadavres dérivèrent jusqu’à Rouen. Un épisode honteux de l’Histoire de France sur lequel on se garde bien de s’appesantir, surtout en cette sensible période actuelle !
Et si tout cet intérêt pour ce désastre ornithologique trouvait son origine dans l’enfance de Victor Pouchet et d’un perroquet baptisé Alfred ? Et si ce n’était pas l’occasion de resserrer les liens distendus avec son père qu’il n’a pas vu depuis longtemps ?
Pourquoi les oiseaux meurent, mais aussi pourquoi les choses meurent, pourquoi les parents se sont-ils séparés, pourquoi sa petite amie Anastasie s’en est allée en laissant quelques mots du poète Henri Michaux (« Si tu es un homme appelé à échouer, n’échoue pas, toutefois, n’importe comment ») ? Pourquoi ? Dans son odyssée fluviale, Victor Pouchet, avec son cahier Clairefontaine gribouillé de notes et de schémas, est aussi à la recherche de son père, espèce d’Ulysse normand. Il le rate de quelques jours à Bonsecours tandis qu’il se rend sur les lieux où les oiseaux se sont écrasés, un champ à proximité de la résidence … Claude Monet.
Chercheur dans l’âme, même s’il a délaissé sa thèse, Victor mène de front, au gré de son humeur et ses tourments existentiels, ses enquêtes sur les pluies d’oiseaux morts et ses racines. Le hasard va bientôt les emmêler. À la rencontre d’un spécialiste de l’ornithologie au Muséum d’Histoire Naturelle de Rouen, il découvre que le fondateur de ce remarquable monument est un certain Félix-Archimède … Pouchet dont le buste trône à l’entrée. De la famille lointaine ou une cocasse coïncidence ?

Buste Pouchet

Le musée, un des plus riches de province, ouvert au public en 1834, possède, outre des oiseaux naturalisés, une collection de mammifères exotiques issus des ménageries de la foire Saint-Romain située, à l’époque, non loin de là sur la place du Boulingrin. Les activités portuaires de Rouen favorisèrent aussi l’acquisition d’animaux d’autres continents.
Les souvenirs ne sont pas l’apanage de Victor Pouchet. Je me souviens des commentaires enflammés de ma tendre maman et mes chères tantes sur les foires Saint-Romain (elle se déroule encore en ce mois de novembre sur la rive gauche) de leur jeunesse. Je me rappelle, pour ma part, du Cirque de Rouen. C’était, dans ma jeunesse lycéenne, la plus grande salle de spectacles de la ville. J’y vis en concert la pétulante Petula Clark, ne vous moquez pas, à chacun sa petite Anglaise !
L’édifice fut détruit en 1973 en raison de sa vétusté. Ces jours-ci, des « imbéciles » (appelés ainsi avec beaucoup trop de bienveillance !) ont incendié une école de cirque en région parisienne …
Plusieurs pages du roman (vérifiez, c’est exact) sont consacrées à Félix-Archimède Pouchet, ce pseudo ancêtre, élève du docteur Achille Flaubert, le père de l’écrivain, à l’Hôtel Dieu, puis plus tard, professeur de Gustave lui-même au Collège Royal. Il eut un fils qu’il prénomma Georges par admiration pour Buffon le comte naturaliste. Il paraîtrait que c’est par son intermédiaire que Flaubert eut entre les mains Loulou, le perroquet de Félicité, dans un des contes d’Un cœur simple. Et on se demande parfois si Pécuchet, l’ami de promenade de Bouvard, n’a pas quelque lien au moins homophonique avec Pouchet. Des pluies d’oiseaux morts sont survenues également à Blainville-Crevon, village cauchois situé à une lieue du bourg fictif de Yonville-l’Abbaye où résidait Madame Bovary.
Félix-Archimède est tombé, aujourd’hui, presque aux oubliettes si ce n’est sa querelle avec Louis Pasteur à propos de sa thèse Hétérogénie ou Traité de la génération spontanée. Pour Pouchet, il existait une matière vivante, initiale, à partir de laquelle, prodige de la nature, se produisait une génération sans parents. Vous savez que l’Institut déclara Pasteur vainqueur, lui offrant du même coup un chèque de 2 500 francs.
Hors ce combat perdu d’avance sur l’hétérogénèse, Félix-Archimède était un savant qui commit un grand nombre de publications érudites telles ses Recherches et expériences sur les animaux pseudo-ressuscitant, ses Expériences sur la congélation des animaux, la Transformation des nids de l’hirondelle des fenêtres, les Mémoires sur l’organisation des vitellus des Oiseaux, et aussi, en botanique, une Histoire naturelle et médicale de la famille des Solanées. Au début de sa carrière, il entra au Muséum d’Histoire naturelle de Paris, à peu près en même temps que Zarafa, la première girafe de France offerte par le Pacha d’Égypte à Charles X. Supervisé par le grand naturaliste Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, l’animal était venu du Caire à pied, accompagné de trois vaches qui le nourrissaient.
Revenu à Rouen, à la tête désormais du muséum de la capitale normande, il ne cessa d’alerter les pouvoirs publics avec de nombreuses communications telles un Traité sur les mœurs des hannetons et de leurs larves et les moyens de borner leurs ravages, une Histoire naturelle du mouton sous-titrée Du perfectionnement de la laine, une Lettre sur les bancs d’anguilles de la Seine qu’il avait vues de ses yeux remonter chaque année le cours du fleuve. Voilà un homme qui savait ce qu’il voulait, ne manquait pas de penser, Victor !
Lors de mon passage à Rouen, j’aurais bien aimé arpenter les vitrines du muséum, notamment, celles dédiées aux oiseaux empaillés, plus « vivants » ici que ceux dont la mort reste inexplicable.
Par manque de temps, j’ai choisi de visiter, non loin de là, le musée des Beaux-Arts, l’un des plus beaux musées du genre en région, dont l’accès aux collections permanentes est gratuit.

musée Beaux-Arts Rouen

N’en déplaise à Victor Pouchet, j’aime Claude Monet et j’ai eu envie d’admirer quelques œuvres du maître de l’Impressionnisme, en particulier l’une de la série de 28 toiles qu’il consacra à la cathédrale de Rouen.

Cathédrale 1Monet cathédrale 1

Je venais de la voir, quelques minutes auparavant, éclairée par un timide soleil d’automne. L’artiste, qui aimait observer et restituer les changements de lumière et de couleurs de la pierre au fil des jours, nous la présente ici par temps gris … peut-être un peu semblable à celui lors du survol du nuage noir échappé de l’usine Lubrizol ? En bord de tableau, en haut et à gauche de la tour, quelques esquisses d’oiseaux semblent s’enfuir…
Je profite aussi du jeu de brumes qui nimbent les bords de la Seine, ainsi que d’un champ de coquelicots, aux environs de Giverny, ces fleurs sauvages qu’aimait tant ma tendre maman (billet http://encreviolette.unblog.fr/2008/07/16/le-coquelicot/ ).

Monet SeineMonet coquelicots

J’arpente la galerie dédiée à Rouen sans troubler le sommeil de Jeanne d’Arc, l’icône de la ville veillée par un ange aux ailes largement déployées. Malgré l’armure et la posture de gisant, le tableau ne manque pas de sensualité.

Sommeil de Jeanne d'Arc 1Musée Beaux-Arts Rouen Noce à Yport

Vous connaissez ma gourmandise, mes papilles sont en éveil devant le tableau géant (2,45m x 3,55m) Un repas de noce à Yport, une scène charmante de la vie normande d’antan (c’était bio à l’époque). Tout est sur la table : la volaille, la tarte (aux pommes sans doute), les carafes de cidre et de goutte (d’la bonne pour le mariage !), et même, hors cadre, le peintre Albert Fourié (il vécut à Yport) qu’observe le convive au fond à gauche. Il ne manque que Maupassant pour nous raconter une de ses truculentes nouvelles du Pays de Caux.
Pour revenir dans le roman, je demande à un surveillant de salle où je puis contempler la toile des Énervés de Jumièges dont le narrateur avait acquis une reproduction en carte postale à la boutique du bateau. Elle représente deux hommes couchés dans une barque dérivant, appuyés sur deux gros coussins de velours et recouverts d’une couverture brodée d’ornements mérovingiens. Étrange balade fluviale qui semble paisible à première vue !

Enervés de Jumièges

L’artiste Évariste-Vital Luminais, un peintre français du XIXème siècle, s’est inspiré d’un récit apocryphe. Lisons le romancier : « Chaque fois que nous visitions les ruines de l’abbaye de Jumièges, un peu plus loin sur la Seine, après Rouen, mon père me racontait la légende des Énervés. Il fallait, précisait-il, prendre énervé au sens littéral : à qui on a coupé les nerfs. Ces deux loques épuisées sur leur radeau sans pianorama-bar, sans commissaire de bord ni petit-déjeuner continental, c’étaient Clotaire et Childéric, fils de Clovis numéro deux. Et c’était leur propre mère Bathilde, reine de France et régente, qui leur avait brûlé les tendons des jarrets alors qu’ils s’apprêtaient à attaquer Clovis père tout juste revenu d’un pèlerinage en Terre sainte. Il était en effet plus sûr de les empêcher de courir et les laisser s’échouer à Jumièges. « Cette légende pourrait te servir de leçon » concluait mon père arrivé au terme de son conte mérovingien. » La légende raconte que les deux suppliciés auraient été recueillis par des moines de l’abbaye bénédictine de Jumièges et y vécurent saintement.

Jardins_Luxembourg_Sainte_Bathilde_2014

Statue de la reine Bathide dans le jardin du Luxembourg à Paris

Pendant que Pouchet erre dans Rouen, le Seine Princess a poursuivi sa descente du fleuve. Et Jean-Pierre, le retraité de l’armement, l’appelle au téléphone : « Je suis à Pennedepie, sur la plage, vous n’allez pas me croire, mais ce matin, là, il y a à peine une heure, il vient de pleuvoir des oiseaux. Des oiseaux morts. Sur deux cents mètres. Il y en a peut-être des milliers ». Pouchet rapplique dare-dare par le premier train Corail pour Le Havre, tant pis pour Villequier et le petit hommage à Léopoldine Hugo qui s’y noya, tant pis aussi pour l’abbaye de Jumièges.
Sur la petite plage du Calvados, devant l’immensité de corneilles crevées : « Ces oiseaux étaient devenus des hommes. Ils chutaient comme eux ; de simples poids morts sans le mystère du vol. Et on ne pouvait plus éluder l’hypothèse du suicide collectif. Épuisées par l’existence, des colonies d’oiseaux décident d’en finir ensemble et ne même temps dans des cérémonies incompréhensibles. De quelle cause étaient-ils les martyrs ?
Des chutes identiques d’oiseaux avaient eu lieu partout dans le monde, au Colorado, en Indonésie, en Suède, 16 000 alouettes en Ouganda, 800 cailles à Oxford, des centaines de pigeons ramiers à Auxerre… On avait retrouvé aussi des poissons crevés sur la côte espagnole, au Japon, en Uruguay… Une crise mondiale !
« Et si tout cela avait du sens ? » C’est à nous, lecteurs, d’extrapoler la métaphore. Le feu embrase la forêt amazonienne, un tiers de la population d’abeilles disparaît chaque année en France, il faut s’occuper d’Amélie qui gronde sur nos littoraux, la terre tremble en Ardèche non loin de la centrale nucléaire de Tricastin. Quelques étincelles suffisent à déclencher des colères en Algérie, et Irak, au Chili et Liban, en Catalogne et en Guinée, en Égypte, en Bolivie et au Pérou (là où les oiseaux de Romain Gary allaient mourir).
Victor Pouchet conclut par une lueur d’espoir : son père lui a donné des nouvelles et s’est exilé temporairement à Guernesey, et sur la plage de Pennedepie, au-delà du charnier de corneilles, il a vu « une aigrette blanche, haut perchée sur ses longues pattes, maladroite mais belle, qui arpentait la plage à la frontière avec la mer ».

Publié dans:Coups de coeur, Leçons de choses |on 12 novembre, 2019 |2 Commentaires »

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