Archive pour le 12 juin, 2019

Lucie Vareilles est entrée dans Paris !

Le hasard, Dieu sans doute m’aurait soufflé la Lucie que je vais vous présenter, est facétieux ou cocasse. Sitôt publié le matin même, un billet consacré à la disparition du philosophe humaniste Michel Serres, pourfendeur dans un récent essai du « c’était mieux avant », qu’en soirée, j’assistais, au cinéma Les Trois Luxembourg du Quartier Latin, à la sortie nationale du documentaire LUCIE. Après moi le déluge, en présence de la réalisatrice Sophie Loridon.

Affiche Lucie

Je vous avoue même que je considérais la situation quasi ubuesque ou surréaliste d’être englué une paire d’heures dans les embouteillages et la cohue de touristes de la capitale pour me retrouver, en haut de la rue Monsieur-le-Prince, dans une ferme isolée du plateau ardéchois.
Choc des « cultures », le contraste est vertigineux. Que n’avais-je (heureusement pas !) entendu auparavant cette citation en guise de morale que la réalisatrice m’a livrée depuis : « Aux voix qui vous diront la ville et ses merveilles n’ouvrez pas votre cœur, paysans mes amis. Combien de citadins, au bout de leur journée, ne rapportent chez eux qu’un morne désespoir ! »
Lucie. Après moi le déluge est une sorte d’OFNI, Objet Filmique Non Identifié, qui défie les règles élémentaires de production, tournage, montage et distribution, un objet devenu œuvre grâce à la sensibilité et la ténacité de son auteure.
Tel père, telle fille, Sophie Loridon a contracté le virus de l’image grâce à son père qui participa, dans le lycée dont il était directeur, à la création de la première section de baccalauréat cinéma en Isère. Elle s’y inscrivit et vécut trois années de rêve, affirme-t-elle.
Une maîtrise « audiovisuel et multimédia » en poche, elle connut alors diverses expériences, deux ans à France 5, sept comme chargée de production à la télévision locale de Grenoble, une formation de journaliste reporter d’images et même … un passage sur la chaîne du club de football de l’Olympique de Marseille, avant de créer en 2014 Cinédia, sa société de production de films dits institutionnels.
Pour avoir affronté moi-même, au sein de l’Éducation Nationale, les traîtrises et les embûches du chemin des Images pour vivre sa passion et la transmettre, je mesure d’autant mieux celui de traverse emprunté par Sophie.
Elle avait chevillé en elle l’idée de brosser le portrait, du moins faire quelques images, de Lucie Vareilles, une cousine au second degré de sa grand-mère, une modeste paysanne chez qui elle venait en famille faire les foins dans son enfance : « ma Lucie » comme elle l’appelle souvent affectueusement.
Le destin, Dieu dirait encore Lucie, a permis qu’un de ses amis, Sandro Lucerna, conquis par son projet, se propose gracieusement de tenir la caméra. C’est ainsi que Sophie et Sandro rendirent visite à Lucie, au long des quatre saisons de l’année 2009, pour « récolter, glaner, engranger » des images et des sons.
« Rentre ton foin tant que le soleil brille » affirme un dicton. C’était plus qu’urgent car Lucie décéda l’année suivante. Il aura fallu attendre l’année 2017 et un incroyable concours de circonstances, pour qu’enfin, le documentaire prenne forme, et que Lucie, paysanne sans histoire, nous livre la sienne, ce 5 juin 2019, sur l’écran d’une cinquantaine de salles de l’hexagone.
En ouverture du film, on la découvre dans un long plan séquence : elle verse une casserole de lait fumant dans un grand bol comme on n’en fait plus, puis trempe minutieusement une quantité impressionnante de biscottes.
L’émotion m’étreint déjà. Je me souviens d’une émission Discorama de Denise Glaser où Jean Ferrat évoquait sa rencontre avec une autre vieille paysanne ardéchoise qui lui parlait des saisons qui prennent leur temps, des châtaignes qui pètent dans la cheminée, des champignons débusqués sous la mousse et de la soupe frémissant dans le chaudron : « Pour arriver à faire une soupe comme ça, il faut des générations, des millénaires. Les gens partent, vont vivre autrement, et n’auront plus ¬jamais le temps de faire une soupe ¬pareille. Que restera-t-il d’une civilisation qui va sur la Lune et qui ne sait plus faire la soupe ? »
Vous savez ce qu’il advint : les gens « quittent un à un le pays/pour s’en aller gagner leur vie / loin de la terre où ils sont nés », une magnifique chanson sur l’exode rural, et le poète qui choisit de se retirer, loin des lumières du music-hall, dans la « belle montagne », à un vol d’hirondelles (au fait, en reste-t-il ?) de chez Lucie.

Lucie 1maison_Lucie

Lucie Vareilles , divine enfant du cinéma désormais, est née le 24 décembre 1916 dans la modeste ferme de Malfougères, un hameau de la commune de Saint-Jeure-d’Andaure, située à 1 000 mètres d’altitude, sur le rebord du plateau du Vivarais, vieille province disparue à la Révolution correspondant aujourd’hui approximativement au département de l’Ardèche.
Elle y aura vécu toute sa vie, d’abord au milieu, comme elle dit, de « neuf hommes et la moitié mieux de femmes », puis avec sa chère et regrettée sœur Vasthie et un commis, enfin seule (avec son chat et Dieu !) jusqu’à quelques heures avant sa mort à l’hôpital.
Quelques plans fixes, nous invitent à découvrir son intérieur simple, précaire, à la limite de la propreté, qui tiendrait presque d’un décor de musée d’arts et traditions populaires : une batterie de casseroles éculées, un fil à étendre le linge, les bûches de bois entassées près d’un poêle antique plus ancien qu’elle.

décor intérieur LuciejpgLucie et Sophie 4

Le facteur frappe à la porte. On attend dehors avec lui que Lucie lui ouvre. Percluse de rhumatismes, elle se déplace péniblement en appui sur deux bâtons de fortune en guise de déambulateur. Le postier lui apporte le quotidien régional, le Dauphiné Libéré, dont elle doit être probablement l’une des plus anciennes abonnées.
Pour avoir observé longtemps ma merveilleuse mémé Léontine, courageuse paysanne également (mes plus fidèles lecteurs la connaissent), j’imagine que Lucie commence par consulter les avis de décès pour voir si des aïeux de sa génération ont rejoint Dieu, puis la météo, enfin l’éphéméride avec le saint et le dicton du jour : « À la Saint Florentin, l’hiver lisse le chemin ». Elle les connaît tous, comme ses ancêtres, elle s’en servait pour prévoir les périodes de semailles et de récoltes. Ses yeux l’empêchent de poursuivre la lecture. Une autre chose la perturbe : le changement d’heure.
Sophie Loridon ne cherche pas à démontrer quoi que ce soit, d’ailleurs quel spectateur voudrait vivre la vie de Lucie. Elle s’attache à capter des petits moments de la fin de sa vie. Elle s’invite souvent dans le champ de la caméra à la manière de Raymond Depardon. Attentionnée, affectueuse, elle accompagne sa Lucie plus qu’elle ne l’interviewe, d’ailleurs Lucie est une taiseuse, avare de confidences, qui se cache derrière quelques banalités confondantes de bon sens : « On dit même que la Terre est ronde. Comment ça se peut alors qu’elle est pleine de trous. Mais d’ici, on ne voit pas bien. »
Elle devient un peu moins laconique lorsqu’avec Sophie, elle revoit quelques vieilles photos d’anciens soupirants, un bref commentaire à l’appui : celui-ci, il paraît qu’il était coureur, celui-là était un peu rapia … Bref, ils avaient tous un défaut, ainsi elle ne s’est jamais mariée.
Ses sourires, ses beaux silences qui en disent tant, meublent la conversation, elle en joue peut-être. Qu’aurait-elle à ajouter d’ailleurs, cette parpaillote invétérée, les pieds sur terre et la tête dans les cieux ? : Lui seul, là-haut, sait !
Pour nous faire connaître ce que fut sa vie rude de paysanne, Sophie use d’un artifice, une mise en abîme : elle pose sur la table de la cuisine un ordinateur portable et montre à Lucie, mi amusée mi méfiante, des images en super-8 que son grand-père tourna en 1977.
Qu’elles sont émouvantes ces séquences un peu tremblantes où l’on retrouve Lucie, active et souriante, en pleine force de l’âge, coupant la javelle ! Autour d’elle, dans les prés en pente, une dizaine de personnes dont sa sœur Vasthie et Redon le commis, des voisins aussi car la solidarité était de coutume, font les foins à la faux qu’on charge sur la charrette tirée par deux vaches. Quelques chèvres mangent avidement, j’imagine les délicieux picodons que Lucie devait fabriquer. Des enfants joyeux gambadent autour des adultes.
J’aimais tant, moi aussi, dans mon enfance, ces moments de plein air quand mon père venait aider sa maman, ma mémé Léontine, à l’époque de la moisson. Ma récompense était de monter sur un des deux chevaux de labour boulonnais, au retour vers la grange.
« Il fallait batailler » répète à plusieurs reprises Lucie devant cette plongée dans son passé. « On se plaint aujourd’hui mais on n’a pas le droit de se plaindre ». Elle finit par lâcher, malicieuse, devant la bienveillance de Sophie : « Je suis un peu exceptionnelle ».
Peut-être pas Lucie, mais admirable, vous l’êtes assurément. Sans avoir besoin comme vous de saliver dans mon mouchoir pour humidifier mes yeux, des larmes perlent à mes paupières. Le montage est rythmé, je souris quand elle range son bol dans le tiroir après l’avoir sommairement essuyé d’un coup de torchon, l’eau courante est trop loin dehors.
Outre l’aïeule, le second personnage du film est le paysage du plateau ardéchois que la réalisatrice a filmé aux quatre saisons qui scandaient la vie agricole : les fleurs qui illuminent les prés au printemps, les congères en hiver, une guirlande de stalactites sur une gouttière, la rosée du matin, la vieille ferme en pierre au toit de lauze perdue au milieu de nulle part, les terrasses abandonnées aujourd’hui sur le versant en face (rappelez-vous, encore Ferrat : Avec leurs mains dessus leurs têtes/Ils avaient monté des murettes/Jusqu’au sommet de la colline).
Lucie encore: « Comment les arbres pousseraient s’il n’y avait pas une main invisible ? « Vous savez laquelle maintenant.
Surprenante mise en scène, nous entendons Lucie sans la voir (mais la réalisatrice nous confirmera bien qu’elle ne lit pas) psalmodiant d’une mémoire sans faille, plusieurs poèmes qu’elle a retenus de sa scolarité enfantine. Magnifique séquence du feu qui rougeoie dans la cheminée avec la voix chantante de Lucie récitant La plainte du bois de Jean Richepin :

« Dans l’âtre flamboyant le feu siffle et détone,
Et le vieux bois gémit d’une voix monotone.
Il dit qu’il était né pour vivre dans l’air pur,
Pour se nourrir de terre et s’abreuver d’azur,
Pour grandir lentement et pousser chaque année
Plus haut, toujours plus haut, sa tête couronnée,
Pour parfumer avril de ses grappes de fleurs,
Pour abriter les nids et les oiseaux siffleurs,
Pour jeter dans le vent mille chansons joyeuses,
Pour vêtir tour à tour ses robes merveilleuses,
Son manteau de printemps de fins bourgeons couvert,
Et la pourpre en automne, et l’hermine en hiver.
Il dit que l’homme est dur, avare et sans entrailles,
D’avoir à coups de hache et par d’âpres entailles
Tué l’arbre ; car l’arbre est un être vivant.
Il dit comme il fut bon pour l’homme bien souvent,
Qu’à nos jeunes amours et nos baisers sans nombre
Il a prêté l’alcôve obscure de son ombre,
Qu’il nous couvrait le jour de ses frais parasols
Et nous berçait la nuit aux chants des rossignols,
Et qu’ingrats, oubliant notre amour, notre enfance,
Nous coupons sans pitié le géant sans défense.
Et dans l’âtre en brasier le bois geint et se tord… »

Lucie savait-elle que La Chanson des Gueux (sous-titrée Gueux des champs), dont est tiré ce poème, valut à Richepin un procès pour outrage aux bonnes mœurs, la saisie de son recueil et une condamnation d’un mois de prison à Sainte-Pélagie ? Dieu arrangea ça !!!
La bande sonore est un autre élément essentiel, d’autant que, par un incroyable concours de circonstances (encore qu’avec le dieu de Lucie, plus rien ne peut nous étonner !), elle a permis que le projet de Sophie Loridon aboutisse … enfin.
En effet, bien que Lucie eût prédit qu’après elle, ce serait le déluge, quelques années après sa disparition, la vieille bâtisse de Malfougères retrouva vie.
Son nouveau propriétaire, Hugues Laurent, est compositeur, pianiste et organiste de formation. Vous devinez, l’histoire devenait trop belle, que Sophie lui proposa de s’atteler à la création d’une musique originale sur ses images.
Conquis, Hugues, également présent à la projection, a ainsi façonné son remarquable matériau sonore dans l’ancienne grange de Lucie. Probable conditionnement de ma part et bien sûr talent de Hugues, il semble que le piano restitue certaines tonalités d’outils de la ferme. Hugues intervient souvent, avec respect et justesse, en contrepoint des images par petites touches contemporaines ou folkloriques, parfois, plus lyrique, il suggère une véritable ode à la nature et à Lucie.
Finalement, avec son bon sens paysan, Lucie avait (presque) raison. Après elle, cela serait un déluge … médiatique !
Ce « petit » film, avec zéro financement et aucun distributeur, mais réalisé avec un cœur énorme, 100% made in Malfougères, allait devenir un grand documentaire … et un phénomène de l’industrie cinématographique.
Le bouche à oreille ayant vite circulé, il a attiré, depuis le début de l’année 2019, plusieurs centaines et bientôt des milliers de spectateurs dans les petites salles, puis de plus grandes, entre Isère, Ardèche, Drôme et Haute-Loire.
Poussée par la burle, ce vent glacial soufflant sur le haut-plateau, il a donc fait, la semaine dernière, son entrée dans Paris ainsi que dans une cinquantaine de salles à travers la France, avant d’entamer, ce ne serait que justice, le tour des festivals, ainsi d’ailleurs, il aurait évidemment toute sa place aux belles Traces de vie de Clermont-Ferrand (en novembre).
Boostée par le succès que connaît son film, la persévérante Sophie Loridon, surprise mais radieuse, continue de sillonner l’hexagone à la rencontre du public pour partager avec lui 58 minutes de bonheur, et plus encore, car les projections sont suivies d’échanges conviviaux.
Sophie encourage les spectateurs à faire connaître sa Lucie dans leur entourage. Elle envisage d’aller frapper à la porte des écoles et des EHPAD.
Il n’y a pas que sur les ronds-points que l’on parle maintenant d’une France d’en bas ou d’avant. Lucie. Après moi le déluge n’est ni un document à thèse, ni un éloge d’un temps bientôt révolu. Sophie nous livre un film d’atmosphère avec une vraie « gueule d’atmosphère ». Si comme Louis Jouvet sur la passerelle du canal Saint-Martin devant l’Hôtel du Nord, vous vous asphyxiez, filez vite sur le plateau ardéchois respirer un salutaire bol d’air avec Lucie.
S’il vous prend la curiosité d’ouvrir la page Wikipédia consacrée à Saint-Jeure-d’Andaure, vous lisez désormais à la rubrique « personnalités liées à la commune » : Lucie Vareilles (1916-2010), agricultrice, figurante du film documentaire « Lucie. Après moi le déluge ».

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Une vraie people cette brave Lucie des champs, une « star du plateau » comme écrit joliment l’hebdomadaire Télérama ! Le dimanche, au restaurant du village, baptisé du joli nom des Hurle-Vents, de plus en plus de clients demandent où se trouve le hameau de Malfougères et « la ferme du film ».
J’imagine avec délectation, là-haut, l’authentique Lucie, tombant des nues devant sa notoriété posthume qui éclipse, ces jours-ci, le peu charismatique président de sa région en pleine déconfiture !
Quant à Sophie Loridon, elle suit les traces de prestigieux aînés documentaristes qui racontèrent aussi la vie à la campagne d’antan : le regretté Georges Rouquier (visitez un jour l’espace qui lui est consacré dans la petite commune aveyronnaise de Goutrens), auteur du fameux diptyque Farrebique (1947) et Biquefarre (quarante ans plus tard) tourné dans la ferme familiale du Rouergue, et Raymond Depardon avec sa trilogie Profils paysans.
Sa Lucie est vraiment exceptionnelle. Je ne vous ai pas dit : née la nuit de Noël 1916, elle décéda le 13 juillet 2010, veille de fête nationale. Le soir même,, un feu d’artifice zébra « son ciel » dans la commune voisine de Saint-Agrève au son de la musique des Beatles, Lucy in the sky with diamonds.
Magie du cinéma de Sophie Loridon ! Au bout de la projection, cette petite heure suspendue dans le temps, moi le citadin, je rapporte chez moi vive espérance. Et aussi l’énergie de poursuivre la constitution de la mémoire audiovisuelle que j’ai entamée, il y a quelques années, auprès des anciens d’un modeste village d’Ariège (département que l’on confond souvent avec l’Ardèche de Lucie).

Le DVD du film sera disponible à partir de septembre 2019. On peut le précommander, dés à présent, au prix de 20 euros qui permettront de faire vivre le film le plus largement possible, par chèque (encaissé à réception du DVD) accompagné de votre adresse postale à :
CINEDIA 19 rue Docteur Mazet 38 000 GRENOBLE
Le DVD est également en vente au prix de 45 euros pour les établissements scolaires, les médiathèques et maisons de retraites (frais de port inclus).

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