Archive pour avril, 2019

Notre-D(r)ame de Paris (suite)

Préambule : http://encreviolette.unblog.fr/2019/04/16/notre-drame-de-paris/

« Notre-Dame est bien vieille : on la verra peut-être
Enterrer cependant Paris qu’elle a vu naître ;
Mais, dans quelque mille ans, le Temps fera broncher
Comme un loup fait un bœuf, cette carcasse lourde,
Tordra ses nerfs de fer, et puis d’une dent sourde
Rongera tristement ses vieux os de rocher !
Bien des hommes, de tous les pays de la terre
Viendront, pour contempler cette ruine austère,
Rêveurs, et relisant le livre de Victor :
— Alors ils croiront voir la vieille basilique,
Toute ainsi qu’elle était, puissante et magnifique,
Se lever devant eux comme l’ombre d’un mort ! »

Quarante-huit heures après « Notre Drame de Paris », j’ai souhaité me rendre au chevet de la vieille Notre-Dame, comme bien des hommes et des femmes de tous les pays de la terre dont parle Gérard de Nerval dans son Odelette de 1834.
Je voulais, sinon me recueillir, du moins constater la folie destructrice des flammes qui, en quelques heures, ont ravagé ce que les hommes avaient mis 107 ans à construire.
À propos, beaucoup auront découvert l’origine de l’expression ne pas attendre 107 ans, il est vrai beaucoup moins usitée en notre civilisation de la vitesse, de l’éphémère et du zapping. Il semblerait donc qu’elle vienne des habitants et riverains de l’époque n’entrevoyant jamais l’issue des travaux d’érection de la cathédrale.
Que dire alors de l’impatience voire l’exaspération des Parisiens d’aujourd’hui devant la multiplication des chantiers encombrant les rues de la capitale ? La nouvelle unité de patience, si l’on en croit les vœux de notre président, devrait être de cinq ans, délai fixé pour la restauration du monument.

dessin Notre-Dame 5 ans

Un large périmètre de sécurité ayant été mis en place avec l’interdiction de franchissement de nombreux ponts, il est exclu d’effectuer le tour de l’île de la Cité tel que je vous l’avais offert dans deux anciens billets :
http://encreviolette.unblog.fr/2012/11/16/les-ponts-de-paris-le-tour-de-lile-de-la-cite-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2012/12/01/les-ponts-de-paris-le-tour-de-lile-de-la-cite-2/
Je vous invite à les lire ou relire car vous y retrouverez des photographies de la vieille (notre) dame dans ses plus beaux atours.
Plutôt que plonger dans les affligeantes polémiques qui commencent à sourdre, après les quarante-huit heures réglementaires de compassion, je dresse mon regard vers les tours en pensant à La présentation de Paris que fit Charles Péguy à Notre-Dame :

« Étoile de la mer, voici la lourde nef
Où nous ramons tout nuds sous vos commandements ;
Voici notre détresse et nos désarmements ;
Voici le quai du Louvre, et l’écluse, et le bief.

Voici notre appareil et voici notre chef.
C’est un gars de chez nous qui siffle par moments.
Il n’a pas son pareil pour les gouvernements.
Il a la tête dure et le geste un peu bref.

Reine qui vous levez sur tous les océans,
Vous penserez à nous quand nous serons au large.
Aujourd’hui c’est le jour d’embarquer notre charge.
Voici l’énorme grue et les longs meuglements.

S’il fallait le charger de nos pauvre vertus,
Ce vaisseau s’en irait vers votre auguste seuil
Plus creux que la noisette après que l’écureuil
L’a laissée retomber de ses ongles pointus.

Nuls ballots n’entreraient par les panneaux béants,
Et nous arriverions dans la mer de Sargasse
Traînant cette inutile et grotesque carcasse
Et les Anglais diraient : ils n’ont rien mis dedans.

Mais nous saurons l’emplir et nous vous le jurons
Il sera le plus beau dans cet illustre port
La cargaison ira jusque sur le plat-bord
Et quand il sera plein nous le couronnerons.

Nous n’y chargerons pas notre pauvre maïs,
Mais de l’or et du blé que nous emporterons.
Et il tiendra la mer : car nous le chargerons
Du poids de nos péchés payés par votre Fils. »

Faites le tour de l’île au son de la belle voix grave du regretté acteur Pierre Vaneck :

https://www.ina.fr/video/I07238411

Sur le quai de Montebello, « belvédère » le plus proche, la foule se presse entre les échoppes des bouquinistes pour tirer le portrait de Notre-Dame mutilée.
De cet endroit, qui ne l’aurait jamais vue auparavant, n’évaluerait sans doute pas l’ampleur des dégâts. Certes, elle a perdu sa coiffe, la majestueuse flèche que le monde entier a vu sur les écrans se fracasser incandescente. Mais le squelette semble encore svelte, le teint assez clair, juste un peu de noir autour de l’œil d’une rosace supérieure.

Notre-Dame après (1)Notre-Dame après (2)Notre-dame en feuNotre-Dame après (5)Notre-Dame après (3)

S’il y en a qui ont eu chaud aux fesses, ce sont bien les statues de cuivre vert-de-gris des apôtres et évangélistes hélitreuillées, de manière prémonitoire, quelques jours avant l’incendie, pour se refaire une jeunesse dans une entreprise du Périgord : parmi elles, Saint Thomas étrangement ressemblant à Eugène Viollet-le-Duc, le célèbre architecte du XIXème siècle spécialiste des restaurations médiévales et concepteur de la regrettée flèche.

Notre-Dame Viollet-le-Duc_1

Ce spectaculaire enlèvement m’a rappelé l’extraordinaire séquence d’ouverture du film Fellini Roma (un autre visionnaire) avec la statue de Jésus rédempteur transportée par hélicoptère sous les vivats de quelques jeunes femmes bronzant en bikini sur leurs terrasses romaines.

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Carlo Goldoni se sent bien seul, au chevet de la cathédrale, dans le square Jean XXIII fermé au public. Auteur dramatique italien, il gagna la France en 1762 où il écrivit dès lors la plupart de ses pièces en français, notamment Le Bourru Bienfaisant à l’occasion du mariage de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Le souverain avait préféré pour son sacre l’autre cathédrale gothique de Reims mais, le 26 octobre 1781, il choisit de rendre, en Notre-Dame, de solennelles actions de grâce à Dieu de la naissance du Dauphin. À la sortie, il remonta dans son carrosse sous les acclamations de « Vive le Roi ». Commedia dell’ Arte !
Les télévisions étrangères campent sur le pont de la Tournelle. Au rythme des journaux d’information, les reporters donnent heure par heure un bulletin de santé de Notre-Dame en arrière-plan.

Notre-Dame après (6)Notre-Dame après (7)

Au loin, dans la dentelle de pierre, on distingue de minuscules fourmis ouvrières, pompiers et charpentiers, qui réservent leur diagnostic et apportent quelques soins palliatifs d’urgence, notamment quelques contreforts en bois pour empêcher l’effondrement de pans de voûte.
Le « quotidien » reprend son cours. Le patron du restaurant de l’île Saint-Louis, où nous avons nos habitudes, maugrée contre les barrages qui compliquent la circulation dans le quartier. De table en table, les clients partagent leurs émotions et leurs anecdotes.
Courant tout le long du trottoir de la rue Saint-Louis en l’Île, un lourd tuyau témoigne encore de l’impressionnant dispositif mis en place pour combattre les flammes.

Tableau Notre-Dame

À la vitrine d’une galerie, un tableau au couteau, dans l’esprit des impressionnistes, célèbre avec gaieté la cathédrale voisine.
Déception : à l’extrémité de la rue, nous ne jouissons d’aucun point de vue sur la cathédrale, sinon le sommet des deux tours surgissant à peine au-dessus des toits. L’accès au pont Saint-Louis est, en effet, réservé aux uniques résidents de l’île de la Cité.
J’ai beau tenter une manœuvre de diversion en déclarant à l’agent en faction que je souhaite rendre visite à Héloïse et Abélard dont le domicile est visible de l’autre côté de la Seine, rien n’y fait.
Je ne suis pas persuadé que lui narrer l’histoire torride et dramatique des célèbres amants, à l’ombre de Notre-Dame, telle que l’évoqua Jean Teulé dans un truculent roman, aurait suffi à infléchir son intransigeance.
(voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2015/05/06/heloise-ouille-abelard-aie/ 
Pour être exact, il s’en fallut de quelques années pour que les deux tourtereaux connaissent la cathédrale actuelle. Pierre Abélard enseigna la dialectique et la théologie à l’École du cloître ou école de la cathédrale Notre-Dame de Paris, la première cathédrale de Paris, celle qu’on a oubliée, la cathédrale Saint-Étienne sur laquelle l’évêque Maurice de Sully entreprit en 1163 la construction de l’édifice actuel.
Par mesure de sécurité en cas d’écroulement du monument, le quartier, compris entre le quai aux Fleurs et la rue du Cloître-Notre-Dame, est interdit aux badauds et aux touristes, les commerces sont fermés et certains immeubles ont même été évacués momentanément. Circulez, il n’y a rien à voir !
En son temps, le Gargantua de Rabelais, avec son habituelle démesure, trouva la parade pour éloigner les curieux et gêneurs :
« Quelques jours après qu’ils se furent reposés, Gargantua visita la ville et il fut vu de tout le monde en grande admiration, car le peuple de Paris est tant sot, tant badaud et stupide de nature, qu’un bateleur, un montreur de reliques, un mulet avec ses clochettes, un vielleux au milieu d’un carrefour, assembleront plus de gens que ne ferait un bon prêcheur de l’Évangile.
Et ils l’importunèrent tant à le poursuivre qu’il fut contraint de se réfugier sur les tours de l’église Notre-Dame. En cet endroit, voyant tant de gens autour de lui, il dit d’une voix claire : « Je crois que ces maroufles veulent que je leur paye ici ma bienvenue et mon cadeau d’arrivée. C’est raison. Je vais leur payer à boire, mais ce ne sera que par ris. »
Alors, en souriant, il détacha sa belle braguette, tira sa mentule en l’air et il les compissa si aigrement qu’il en noya deux cent soixante mille quatre cent dix-huit, sans les femmes et les petits enfants. […]
Ceci fait, Gargantua considéra les grosses cloches qui étaient dans lesdites tours, et il les fit sonner bien harmonieusement. Ce faisant, il lui vint à l’esprit qu’elles serviraient bien de clochettes au cou de sa jument, qu’il voulait renvoyer à son père toute chargée de fromages de Brie et de hareng frais. De fait, il les emporta au logis. »
Me voilà donc refoulé sur la rive droite de la Seine, quai de l’Hôtel de Ville. À l’entrée du pont d’Arcole, quelques pancartes me ramènent à une autre actualité « brûlante » : les dons faramineux de grandes fortunes françaises et des multinationales, pour la reconstruction de Notre-Dame, suscitent colère, indignation et et incompréhension de certains gilets jaunes, et attisent d’autres brasiers. L’unité nationale dans l’émotion n’aura pas tenu trois jours.
Le mécénat dans l’art n’est pourtant pas nouveau puisqu’il tire son origine, dans la Rome antique, d’un ministre de l’empereur Auguste, Caius Cilnius Mæcenas, protecteur des arts et des lettres. À la Renaissance, sans les Médicis, le génie de Michel-Ange n’aurait probablement jamais éclaté. Serons-nous aussi virulents et critiques devant les dépenses d’équipement pour les futurs Jeux Olympiques de Paris?

Hommage Notre-Dame

À quelques pas de là, la foule se presse sur le parvis de l’Hôtel de Ville où, cet après-midi, est rendu un hommage à la cathédrale de Paris et à toutes celles et ceux qui ont contribué à la sauver, en particulier les pompiers.
À bien observer, on repère vite que quelques considérations électorales animent certains invités. Ainsi, les « républicains marcheurs » candidats à la mairie de Paris Benjamin Griveaux, Mounir Mahjoubi et Cédric Villani sont au coude à coude près du podium. Des têtes de listes pour les prochaines élections européennes se toisent à distance. Allez, pas de mauvais esprit, les héros du jour sont Notre-Dame et ses sauveteurs vivement acclamés.

Notre-Dame interview Bellamy

Interview de François-Xavier Bellamy, tête de liste des Républicains aux élections européennes

En tendant l’oreille, j’entends mon voisin, un prêtre, confier au micro d’une radio comment, au péril de leur vie (et ce n’est pas qu’une formule !), les premiers sapeurs pompiers ont pénétré dans l’enceinte de la cathédrale, affronté la fournaise, escaladé les beffrois et sauvé des flammes plusieurs œuvres d’art. Admirable et émouvant !
La cérémonie débute par le Prélude de la première Suite de Bach interprétée par la violoncelliste Armance Quero.
Puis deux extraits de Notre-Dame de Paris, le roman de Victor Hugo, sont lus par la comédienne Isabelle Carré et le sociétaire de la Comédie-Française Nicolas Lormeau.

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Vidéo Encre violette

Mes lecteurs fidèles se souviennent peut-être d’un billet que j’avais consacré à Nicolas Lormeau pour son spectacle, à la Comédie-Française, adapté du livre du journaliste reporter Albert Londres sur le Tour de France 1924 et les forçats de la route.
Or, justement, ce même Albert Londres, jeune correspondant de guerre envoyé à Reims lors du bombardement de la ville en septembre 1914, publia son premier grand article à la une du quotidien Le Matin en relatant l’agonie de la cathédrale champenoise :
« Elle est debout mais pantelante. Nous suivions la même route que le jour où nous la vîmes entière. Nous comptions la distance, guettant le talus d’où elle se montre aux voyageurs, nous avancions la tête tendue comme à la portière d’un wagon lorsqu’en marche, on cherche à reconnaître un visage. Avait-elle conservé le sien ?
Nous touchons le talus. On ne la distingue pas. C’est pourtant là que nous étions l’autre fois. Rien. C’est que le temps moins clair ne permet pas au regard de porter aussi loin. Nous la chercherons en avançant.
La voilà derrière une voilette de brume. Serait-elle donc encore ? Les premières maisons de Reims nous la cachent. Nous arrivons au parvis.
Ce n’est plus elle, ce n’est que son apparence.
C’est un soldat que l’on aurait jugé de loin sur sa silhouette toujours haute mais qui, une fois approché, ouvrant sa capote, vous montrerait sa poitrine déchiquetée.
Les pierres se détachent d’elle. Une maladie la désagrège. Une horrible main l’a écorchée vive.
Les photographies ne vous diront pas son état. Les photographies ne donnent pas le teint du mort. Vous ne pourrez réellement pleurer que devant elle, quand vous y viendrez en pèlerinage.
Elle est ouverte. Il n’y a plus de portes. Nous pénétrons en retardant le pas. Nous sommes déjà au milieu de la grande nef quand nous apercevons avoir le chapeau sur la tête. L’instinct qui fait qu’on se découvre au seuil de toute église n’a pas parlé. Nous ne rentrions plus dans une église.
Il y a bien encore les voûtes, les piliers, la carcasse, mais les voûtes n’ont plus de toiture et laissent passer le jour par de nombreux petits trous ; les piliers, à cause de la paille salie et brûlée dans laquelle ils finissent, semblent plutôt les poutres d’un relais ; la carcasse où coula le réseau de plomb des vitraux, n’est plus qu’une muraille souillée où l’on ne s’appuie pas.
Deux lustres de bronze se sont écrasés sur les dalles. Nous entendons encore le bruit qu’ils ont dû faire. Des manches d’uniformes allemands, des linges ayant étanché du sang, de gros souliers empâtés de boue, c’est tout le sol. Comment l’homme le plus catholique pourrait-il se croire dans un sanctuaire !…
Nous prenons l’escalier d’une tour. Les deux premières marches ont sauté. Tout en le montant, notre esprit revoit les blessures extérieures. Nous devons être au niveau de ce fronton où Jésus mourait avec un regard si magnanime. Le fronton se détache, maintenant, telle une pâte feuilletée et Jésus n’a plus qu’une partie de sa joue gauche. Plus haut est cette balustrade que, dans leur imagination, les artisans du Moyen Âge ont dû destiner aux anges les plus roses, la balustrade s’en va par colonne, les anges n’oseront plus s’y accouder. Puis c’est chaque niche, que l’on n’a plus, maintenant, qu’à poser horizontalement, à la façon d’un tombeau, puisque les saints qu’elles abritaient sont pour toujours défaits ; c’est chaque clocheton, dont les lignes arrachées se désespèrent de ne plus former un sommet ; c’est chaque motif qui a perdu l’âme de son sculpteur. Et nous montons sans pouvoir chasser de nous cette impression que nous tournons dans quelque chose qui se fond tout autour.
Nous arrivons à la lumière. Sommes-nous chez un plombier ? Du plomb, du plomb en lingots biscornus. La toiture disparue laisse les voûtes à nu. La cathédrale est un corps ouvert par le chirurgien et dont on surprendrait les secrets.
Nous ne sommes plus sur un monument. Nous marchons dans une ville retournée par le volcan. Sénèque, à Pompéi, n’eut pas plus de difficultés à placer le pied. Les chimères, les arcs-boutants, les gargouilles, les colonnades, tout est l’un sur l’autre, mêlé, haché, désespérant.
Artistes défunts qui aviez infusé votre foi à ces pierres, vous voilà disparus.
Le canon, qui tonnait comme de coutume, ne nous émotionnait plus. L’édifice nous parlait plus fort. Le canon se taira. Son bruit, un jour, ne sera même plus un écho dans l’oreille, tandis qu’au long des temps, en pleine paix et en pleine renaissance, la cathédrale criera du haut de ses tours décharnées.
Nous redescendons. Nous sommes près du chœur. De là, nous regardons la rosace – l’ancienne rosace. Il ne lui reste plus qu’un tiers de ses feux profonds et chauds. Elle créait dans la grande nef une atmosphère de prière et de contrition. Et le secret des verriers est perdu !
En regardant ainsi, nous vîmes tomber des gouttes d’eau de la voûte trouée. Il ne pleuvait pas. Nous nous frottons les yeux. Il tombait des gouttes d’eau. C’était probablement d’une pluie récente ; mais pour nous, ainsi que pour tous ceux qui se seraient trouvés à notre côté, ce n’était pas la pluie : c’était la cathédrale pleurant sur elle-même.
Il nous fallut bien sortir. Les maisons qui l’entourent sont en ruines. Elles avaient profité de sa gloire. Elles n’ont pas voulu lui survivre. On dirait qu’elles ont demandé leur destruction pour mieux prouver qu’elles compatissent. En proches parents, elles portent le deuil.
Le canon continue de jeter sa foudre dans la ville. Les coups se déchirent plus violemment qu’au début. Que cela peut-il faire maintenant ? La cathédrale de Reims n’est plus qu’une plaie. »
Poids et choc des mots tant la qualité littéraire du reportage crée des images et de l’émotion ! L’exercice écrit est autrement plus talentueux que l’immédiateté des images de Notre-Dame en flammes diffusées en boucle par les chaines d’infos. Chaque témoin devient même un éventuel contributeur quand télévisions et réseaux sociaux sollicitent les vidéos captées avec son smartphone.
Je m’éloigne de la cérémonie, moins concerné par les propos convenus d’Anne Hidalgo et Christophe Castaner.
Périmètre de sécurité oblige, il me faut continuer jusqu’au Pont au Change pour franchir le fleuve et me retrouver au cœur de l’île de la Cité. Privé de parvis, j’aperçois, entre les feuillages, les tours de Notre-Dame.
Après lui avoir présenté Paris, Charles Péguy s’adressa à Notre-Dame dans son œuvre poétique Porche du mystère de la deuxième vertu. Il passait en revue les saints patrons de Paris sculptés sur sa façade :

« Mais il vient un jour, il vient une heure,
il vient un moment où saint Marcel et sainte Germaine,
Et saint Germain lui-même et notre grande amie
cette grande sainte Geneviève,
Et ce grand saint Pierre lui-même ne suffit plus
Et où il faut résolument faire ce qu’il faut faire…
…Et s’adresser directement à celle qui est au-dessus de tout…
…Parce qu’aussi elle est infiniment bonne,
À celle qui intercède,
La seule qui puisse parler avec l’autorité d’une mère.
S’adresser hardiment à celle qui est infiniment pure,
Parce qu’aussi est elle infiniment douce,
À celle qui est infiniment noble
Parce qu’aussi elle est infiniment courtoise …
À celle qui est infiniment jeune,
parce qu’aussi elle est infiniment mère …
À celle qui est infiniment joyeuse,
Parce qu’aussi elle est infiniment douloureuse »

J’ai visité plusieurs fois Notre-Dame, je l’ai longée souvent, admirée toujours. Je n’avais jamais sans doute pris conscience autant qu’aujourd’hui de ma ridicule petitesse de terrien et de sa grandeur : 850 ans d’Histoire de France se sont déroulés sous sa nef.
Elle n’était pas encore achevée, à la fin du XIIIème siècle, que les Parisiens y veillèrent la dépouille de Saint Louis, celui-là même qui récupéra la couronne d’épines du Christ (il en est d’autres dans le monde !) en dédommageant les Vénitiens.
C’est ici, parce qu’elle était vaste, que Philippe le Bel, en 1302, y fit tenir les premiers États Généraux du royaume pour recevoir le soutien de tous ses sujets dans sa guerre contre le pape.
C’est ici, en 1455, que le roi Charles VII ouvrit en grande pompe le drôle procès de réhabilitation de Jeanne d’Arc.
C’est ici, en 1572, en août 1572, qu’Henri de Navarre, le futur roi Henri IV, chef des protestants, vit son mariage avec la princesse Marguerite de Valois (la Reine Margot d’Alexandre Dumas) béni sur le parvis de la cathédrale. Il était en effet hors de question que des parpaillots assistassent à une messe … Quelques semaines plus tard, ce fut le massacre de la Saint-Barthélemy.
Vingt-deux ans plus tard, après s’être converti au catholicisme à la basilique de Saint-Denis et sacré roi à Chartres, le désormais Henri IV fit donner un Te Deum à Notre-Dame. « Paris vaut bien une messe » et mon billet un autre Te Deum interprété par Pierre Cochereau l’ancien titulaire de l’orgue de Notre-Dame miraculeusement sauvé des flammes.

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À la Révolution, Notre-Dame fut endommagée, la tête des rois de Judée sur la façade, coupées par les insurgés qui y voyaient une représentation des rois de France, et la cathédrale transformée en temple de la Raison.
Le 2 décembre 1804, Napoléon Bonaparte y futt sacré empereur des Français, en présence de sa femme Joséphine de Beauharnais et du pape Pie VII contraint et forcé, mais en l’absence de sa mère Maria Letizia un peu fâchée. Cette grand-messe fut immortalisée par le peintre David.
Lors de la Libération de Paris, le 26 août 1944, le général de Gaulle y fit jouer un Magnificat.
À l’époque contemporaine, Notre-Dame est devenue lieu de l’union du pays avec les obsèques nationales de Poincaré, des maréchaux Foch, Juin et Leclerc, des messes à la mémoire du général de Gaulle, de Georges Pompidou, François Mitterrand, et plus récemment en hommage aux victimes des attentats de novembre 2015.
Depuis 1924, le parvis de Notre-Dame sert de point zéro (matérialisé par une rose des vents dans un octogone de bronze) pour calculer les distances automobiles de Paris aux villes de France. Mais ce point zéro fut instauré, au temps des carrosses, par une lettre patente de Louis XV datant du 22 avril 1769, en lieu et place de l’Échelle de justice où les criminels étaient exposés puis condamnés.

Notre-Dame après (8)

Avant que je ne tourne enfin le dos à Notre-Dame, je ne résiste pas à vous livrer cette information lue dans le très sérieux quotidien Le Monde. Je savais que l’écrivain et critique littéraire Charles-Augustin Sainte-Beuve n’était pas resté insensible au charme d’Adèle, l’épouse de Victor Hugo, possiblement pendant que celui-ci écrivait Notre-Dame de Paris. Il semblerait aussi qu’il cocufia l’architecte Eugène Viollet-le-Duc occupé à son chantier de la cathédrale. Une sacrée flèche, ce Sainte-Beuve !
Alors que les dons coulent à flot pour que Notre-Dame se retrouve en beauté, déjà naissent des débats et enflent des querelles dignes de la fameuse bataille d’Hernani, drame romantique de l’incontournable Hugo, ces affrontements entre les Anciens et les Modernes. Faut-il la restaurer à l’identique qui n’a rien à voir d’ailleurs avec ce qu’elle fut à l’origine ?
Victor Hugo, je l’adore celui-là, pas seulement parce qu’il est né le même jour que moi (pas la même année, rappelez-vous Ce siècle avait deux ans … !), Victor Hugo, donc, écrivait dans Notre-Dame de Paris : « Chaque flot du temps superpose son alluvion, chaque race dépose sa couche sur le monument, chaque individu apporte sa pierre. ».
Anatole France ne disait pas autre chose (dans le conte Le jongleur de Notre-Dame) : « Un monument ancien est rarement d’un même style dans toutes ses parties. C’est un livre sur lequel chaque génération a écrit une page. Il ne faut altérer aucune de ces pages. » Les cathédrales sont toutes hybrides et des produits de la légende des siècles (encore référence à Hugo !)
Au fait, j’ai ma propre petite expérience de cathédrale reconstruite. Le 17 juin 1956, j’étais sur les épaules de mon papa, sur le parvis de la cathédrale de Rouen, pour assister à sa réouverture par le président Coty après les bombardements qu’elle avait subis durant la Seconde Guerre mondiale.
Conclure, c’est souvent fermer la porte mais ce peut être aussi en ouvrir une. Soyons Hugolien, et comme dit la chanson, « Paris sera toujours Paris la plus belle ville du monde malgré l’obscurité profonde », et Notre-Dame restera Notre-Dame ! Elle n’a d’ailleurs, par accident, jamais autant laissé passer la lumière … comme le souhaitaient les bâtisseurs du gothique.

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Publié dans:Ma Douce France |on 27 avril, 2019 |Pas de commentaires »

Notre drame de Paris !

 

Notre-Dame Libération 2

Chapitre 1 du Livre troisième de Notre-Dame de Paris 1482, roman historique écrit par Victor Hugo et publié en 1831

« Sans doute, c’est encore aujourd’hui un majestueux et sublime édifice que l’église de Notre-Dame de Paris. Mais, si belle qu’elle se soit conservée en vieillissant, il est difficile de ne pas soupirer, de ne pas s’indigner devant les dégradations, les mutilations sans nombre que simultanément le temps et les hommes ont fait subir au vénérable monument, sans respect pour Charlemagne qui en avait posé la première pierre, pour Philippe-Auguste qui en avait posé la dernière.
Sur la face de cette vieille reine de nos cathédrales, à côté d’une ride on trouve toujours une cicatrice. Tempus edax, homo edacior. Ce que je traduirais volontiers ainsi : le temps est aveugle, l’homme est stupide.
Si nous avions le loisir d’examiner une à une avec le lecteur les diverses traces de destruction imprimées à l’antique église, la part du temps serait la moindre, la pire celle des hommes, surtout des hommes de l’art. Il faut bien que je dise des hommes de l’art, puisqu’il y a eu des individus qui ont pris la qualité d’architectes dans les deux siècles derniers.
Et d’abord, pour ne citer que quelques exemples capitaux, il est, à coup sûr, peu de plus belles pages architecturales que cette façade où, successivement et à la fois, les trois portails creusés en ogive, le cordon brodé et dentelé des vingt-huit niches royales, l’immense rosace centrale flanquée de ses deux fenêtres latérales comme le prêtre du diacre et du sous-diacre, la haute et frêle galerie d’arcades à trèfle qui porte une lourde plate-forme sur ses fines colonnettes, enfin les deux noires et massives tours avec leurs auvents d’ardoise, parties harmonieuses d’un tout magnifique, superposées en cinq étages gigantesques, se développent à l’œil, en foule et sans trouble, avec leurs innombrables détails de statuaire, de sculpture et de ciselure, ralliés puissamment à la tranquille grandeur de l’ensemble ; vaste symphonie en pierre, pour ainsi dire ; œuvre colossale d’un homme et d’un peuple, tout ensemble une et complexe comme les Iliades et les Romanceros dont elle est sœur ; produit prodigieux de la cotisation de toutes les forces d’une époque, où sur chaque pierre on voit saillir en cent façons la fantaisie de l’ouvrier disciplinée par le génie de l’artiste ; sorte de création humaine, en un mot, puissante et féconde comme la création divine dont elle semble avoir dérobé le double caractère : variété, éternité.
Et ce que nous disons ici de la façade, il faut le dire de l’église entière ; et ce que nous disons de l’église cathédrale de Paris, il faut le dire de toutes les églises de la chrétienté au moyen âge. Tout se tient dans cet art venu de lui-même, logique et bien proportionné. Mesurer l’orteil du pied, c’est mesurer le géant.
Revenons à la façade de Notre-Dame, telle qu’elle nous apparaît encore à présent, quand nous allons pieusement admirer la grave et puissante cathédrale, qui terrifie, au dire de ses chroniqueurs : quæ mole sua terrorem incutit spectantibus (« Dont la masse suscite la terreur de ceux qui la regardent »).
Trois choses importantes manquent aujourd’hui à cette façade. D’abord le degré de onze marches qui l’exhaussait jadis au-dessus du sol ; ensuite la série inférieure de statues qui occupait les niches des trois portails, et la série supérieure des vingt-huit plus anciens rois de France, qui garnissait la galerie du premier étage, à partir de Childebert jusqu’à Philippe-Auguste, tenant en main « la pomme impériale ».
Le degré, c’est le temps qui l’a fait disparaître en élevant d’un progrès irrésistible et lent le niveau du sol de la Cité. Mais, tout en faisant dévorer une à une, par cette marée montante du pavé de Paris, les onze marches qui ajoutaient à la hauteur majestueuse de l’édifice, le temps a rendu à l’église plus peut-être qu’il ne lui a ôté, car c’est le temps qui a répandu sur la façade cette sombre couleur des siècles qui fait de la vieillesse des monuments l’âge de leur beauté.
Mais qui a jeté bas les deux rangs de statues ? qui a laissé les niches vides ? qui a taillé au beau milieu du portail central cette ogive neuve et bâtarde ? qui a osé y encadrer cette fade et lourde porte de bois sculpté à la Louis XV à côté des arabesques de Biscornette ? Les hommes ; les architectes, les artistes de nos jours.
Et si nous entrons dans l’intérieur de l’édifice, qui a renversé ce colosse de saint Christophe, proverbial parmi les statues au même titre que la grand-salle du Palais parmi les halles, que la flèche de Strasbourg parmi les clochers ? Et ces myriades de statues qui peuplaient tous les entrecolonnements de la nef et du chœur, à genoux, en pied, équestres, hommes, femmes, enfants, rois, évêques, gendarmes, en pierre, en marbre, en or, en argent, en cuivre, en cire même, qui les a brutalement balayées ? Ce n’est pas le temps.
Et qui a substitué au vieil autel gothique, splendidement encombré de châsses et de reliquaires ce lourd sarcophage de marbre à têtes d’anges et à nuages, lequel semble un échantillon dépareillé du Val-de-Grâce ou des Invalides ? Qui a bêtement scellé ce lourd anachronisme de pierre dans le pavé carlovingien de Hercandus ? N’est-ce pas Louis XIV accomplissant le vœu de Louis XIII ?
Et qui a mis de froides vitres blanches à la place de ces vitraux « hauts en couleur » qui faisaient hésiter l’œil émerveillé de nos pères entre la rose du grand portail et les ogives de l’abside ? Et que dirait un sous-chantre du seizième siècle, en voyant le beau badigeonnage jaune dont nos vandales archevêques ont barbouillé leur cathédrale ? Il se souviendrait que c’était la couleur dont le bourreau brossait les édifices scélérés ; il se rappellerait l’hôtel du Petit-Bourbon, tout englué de jaune aussi pour la trahison du connétable, « jaune après tout de si bonne trempe, dit Sauval, et si bien recommandé, que plus d’un siècle n’a pu encore lui faire perdre sa couleur ». Il croirait que le lieu saint est devenu infâme, et s’enfuirait.
Et si nous montons sur la cathédrale, sans nous arrêter à mille barbaries de tout genre, qu’a-t-on fait de ce charmant petit clocher qui s’appuyait sur le point d’intersection de la croisée, et qui, non moins frêle et non moins hardi que sa voisine la flèche (détruite aussi) de la Sainte-Chapelle, s’enfonçait dans le ciel plus avant que les tours, élancé, aigu, sonore, découpé à jour ? Un architecte de bon goût (1787) l’a amputé et a cru qu’il suffisait de masquer la plaie avec ce large emplâtre de plomb qui ressemble au couvercle d’une marmite.
C’est ainsi que l’art merveilleux du moyen âge a été traité presque en tout pays, surtout en France. On peut distinguer sur sa ruine trois sortes de lésions qui toutes trois l’entament à différentes profondeurs : le temps d’abord, qui a insensiblement ébréché çà et là et rouillé partout sa surface ; ensuite, les révolutions politiques et religieuses, lesquelles, aveugles et colères de leur nature, se sont ruées en tumulte sur lui, ont déchiré son riche habillement de sculptures et de ciselures, crevé ses rosaces, brisé ses colliers d’arabesques et de figurines, arraché ses statues, tantôt pour leur mitre, tantôt pour leur couronne ; enfin, les modes, de plus en plus grotesques et sottes, qui depuis les anarchiques et splendides déviations de la renaissance, se sont succédé dans la décadence nécessaire de l’architecture. Les modes ont fait plus de mal que les révolutions. Elles ont tranché dans le vif, elles ont attaqué la charpente osseuse de l’art, elles ont coupé, taillé, désorganisé, tué l’édifice, dans la forme comme dans le symbole, dans sa logique comme dans sa beauté. Et puis, elles ont refait ; prétention que n’avaient eue du moins ni le temps, ni les révolutions. Elles ont effrontément ajusté, de par le bon goût, sur les blessures de l’architecture gothique, leurs misérables colifichets d’un jour, leurs rubans de marbre, leurs pompons de métal, véritable lèpre d’oves, de volutes, d’entournements, de draperies, de guirlandes, de franges, de flammes de pierre, de nuages de bronze, d’amours replets, de chérubins bouffis, qui commence à dévorer la face de l’art dans l’oratoire de Catherine de Médicis, et le fait expirer, deux siècles après, tourmenté et grimaçant, dans le boudoir de la Dubarry.
Ainsi, pour résumer les points que nous venons d’indiquer, trois sortes de ravages défigurent aujourd’hui l’architecture gothique. Rides et verrues à l’épiderme, c’est l’œuvre du temps ; voies de fait, brutalités, contusions, fractures, c’est l’œuvre des révolutions depuis Luther jusqu’à Mirabeau. Mutilations, amputations, dislocation de la membrure, restaurations, c’est le travail grec, romain et barbare des professeurs selon Vitruve et Vignole. Cet art magnifique que les vandales avaient produit, les académies l’ont tué. Aux siècles, aux révolutions qui dévastent du moins avec impartialité et grandeur, est venue s’adjoindre la nuée des architectes d’école, patentés, jurés et assermentés, dégradant avec le discernement et le choix du mauvais goût, substituant les chicorées de Louis XV aux dentelles gothiques pour la plus grande gloire du Parthénon. C’est le coup de pied de l’âne au lion mourant. C’est le vieux chêne qui se couronne, et qui, pour comble, est piqué, mordu, déchiqueté par les chenilles.
Qu’il y a loin de là à l’époque où Robert Cenalis, comparant Notre-Dame de Paris à ce fameux temple de Diane à Éphèse, tant réclamé par les anciens païens, qui a immortalisé Érostrate, trouvait la cathédrale gauloise « plus excellente en longueur, largeur, hauteur et structure » !
Notre-Dame de Paris n’est point du reste ce qu’on peut appeler un monument complet, défini, classé. Ce n’est plus une église romane, ce n’est pas encore une église gothique. Cet édifice n’est pas un type. Notre-Dame de Paris n’a point, comme l’abbaye de Tournus, la grave et massive carrure, la ronde et large voûte, la nudité glaciale, la majestueuse simplicité des édifices qui ont le plein cintre pour générateur. Elle n’est pas, comme la cathédrale de Bourges, le produit magnifique, léger, multiforme, touffu, hérissé, efflorescent de l’ogive. Impossible de la ranger dans cette antique famille d’églises sombres, mystérieuses, basses et comme écrasées par le plein cintre ; presque égyptiennes au plafond près ; toutes hiéroglyphiques, toutes sacerdotales, toutes symboliques ; plus chargées dans leurs ornements de losanges et de zigzags que de fleurs, de fleurs que d’animaux, d’animaux que d’hommes ; œuvre de l’architecte moins que de l’évêque ; première transformation de l’art, tout empreinte de discipline théocratique et militaire, qui prend racine dans le bas-empire et s’arrête à Guillaume le Conquérant. Impossible de placer notre cathédrale dans cette autre famille d’églises hautes, aériennes, riches de vitraux et de sculptures ; aiguës de formes, hardies d’attitudes ; communales et bourgeoises comme symboles politiques libres, capricieuses, effrénées, comme œuvre d’art ; seconde transformation de l’architecture, non plus hiéroglyphique, immuable et sacerdotale, mais artiste, progressive et populaire, qui commence au retour des croisades et finit à Louis XI. Notre-Dame de Paris n’est pas de pure race romaine comme les premières, ni de pure race arabe comme les secondes.
C’est un édifice de la transition. L’architecte saxon achevait de dresser les premiers piliers de la nef, lorsque l’ogive qui arrivait de la croisade est venue se poser en conquérante sur ces larges chapiteaux romans qui ne devaient porter que des pleins cintres. L’ogive, maîtresse dès lors, a construit le reste de l’église. Cependant, inexpérimentée et timide à son début, elle s’évase, s’élargit, se contient, et n’ose s’élancer encore en flèches et en lancettes comme elle l’a fait plus tard dans tant de merveilleuses cathédrales. On dirait qu’elle se ressent du voisinage des lourds piliers romans.
D’ailleurs, ces édifices de la transition du roman au gothique ne sont pas moins précieux à étudier que les types purs. Ils expriment une nuance de l’art qui serait perdue sans eux. C’est la greffe de l’ogive sur le plein cintre.
Notre-Dame de Paris est en particulier un curieux échantillon de cette variété. Chaque face, chaque pierre du vénérable monument est une page non seulement de l’histoire du pays, mais encore de l’histoire de la science et de l’art. Ainsi, pour n’indiquer ici que les détails principaux, tandis que la petite Porte-Rouge atteint presque aux limites des délicatesses gothiques du quinzième siècle, les piliers de la nef, par leur volume et leur gravité, reculent jusqu’à l’abbaye carlovingienne de Saint-Germain-des-Prés. On croirait qu’il y a six siècles entre cette porte et ces piliers. Il n’est pas jusqu’aux hermétiques qui ne trouvent dans les symboles du grand portail un abrégé satisfaisant de leur science, dont l’église de Saint-Jacques-de-la-Boucherie était un hiéroglyphe si complet. Ainsi, l’abbaye romane, l’église philosophale, l’art gothique, l’art saxon, le lourd pilier rond qui rappelle Grégoire VII, le symbolisme hermétique par lequel Nicolas Flamel préludait à Luther, l’unité papale, le schisme, Saint-Germain-des-Prés, Saint-Jacques-de-la-Boucherie, tout est fondu, combiné, amalgamé dans Notre-Dame. Cette église centrale et génératrice est parmi les vieilles églises de Paris une sorte de chimère ; elle a la tête de l’une, les membres de celle-là, la croupe de l’autre ; quelque chose de toutes.
Nous le répétons, ces constructions hybrides ne sont pas les moins intéressantes pour l’artiste, pour l’antiquaire, pour l’historien. Elles font sentir à quel point l’architecture est chose primitive, en ce qu’elles démontrent, ce que démontrent aussi les vestiges cyclopéens, les pyramides d’Égypte, les gigantesques pagodes hindoues, que les plus grands produits de l’architecture sont moins des œuvres individuelles que des œuvres sociales ; plutôt l’enfantement des peuples en travail que le jet des hommes de génie ; le dépôt que laisse une nation ; les entassements que font les siècles ; le résidu des évaporations successives de la société humaine ; en un mot, des espèces de formations. Chaque flot du temps superpose son alluvion, chaque race dépose sa couche sur le monument, chaque individu apporte sa pierre. Ainsi font les castors, ainsi font les abeilles, ainsi font les hommes. Le grand symbole de l’architecture, Babel, est une ruche.
Les grands édifices, comme les grandes montagnes, sont l’ouvrage des siècles. Souvent l’art se transforme qu’ils pendent encore : pendent opera interrupta (Virgile, L’Enéide, IV, 88 : « l’œuvre interrompu est en suspens. » ) ; ils se continuent paisiblement selon l’art transformé. L’art nouveau prend le monument où il le trouve, s’y incruste, se l’assimile, le développe à sa fantaisie et l’achève s’il peut. La chose s’accomplit sans trouble, sans effort, sans réaction, suivant une loi naturelle et tranquille. C’est une greffe qui survient, une sève qui circule, une végétation qui reprend. Certes, il y a matière à bien gros livres, et souvent histoire universelle de l’humanité, dans ces soudures successives de plusieurs arts à plusieurs hauteurs sur le même monument. L’homme, l’artiste, l’individu s’effacent sur ces grandes masses sans nom d’auteur ; l’intelligence humaine s’y résume et s’y totalise. Le temps est l’architecte, le peuple est le maçon.
À n’envisager ici que l’architecture européenne chrétienne, cette sœur puînée des grandes maçonneries de l’Orient, elle apparaît aux yeux comme une immense formation divisée en trois zones bien tranchées qui se superposent : la zone romane, la zone gothique, la zone de la renaissance, que nous appellerions volontiers gréco-romaine. La couche romane, qui est la plus ancienne et la plus profonde, est occupée par le plein cintre, qui reparaît porté par la colonne grecque dans la couche moderne et supérieure de la renaissance. L’ogive est entre deux. Les édifices qui appartiennent exclusivement à l’une de ces trois couches sont parfaitement distincts, uns et complets. C’est l’abbaye de Jumièges, c’est la cathédrale de Reims, c’est Sainte-Croix d’Orléans. Mais les trois zones se mêlent et s’amalgament par les bords, comme les couleurs dans le spectre solaire. De là les monuments complexes, les édifices de nuance et de transition. L’un est roman par les pieds, gothique au milieu, gréco-romain par la tête. C’est qu’on a mis six cents ans à le bâtir. Cette variété est rare. Le donjon d’Étampes en est un échantillon. Mais les monuments de deux formations sont plus fréquents. C’est Notre-Dame de Paris, édifice ogival, qui s’enfonce par ses premiers piliers dans cette zone romane où sont plongés le portail de Saint-Denis et la nef de Saint-Germain-des-Prés. C’est la charmante salle capitulaire demi-gothique de Bocherville à laquelle la couche romane vient jusqu’à mi-corps. C’est la cathédrale de Rouen qui serait entièrement gothique si elle ne baignait pas l’extrémité de sa flèche centrale dans la zone de la renaissance.
Du reste, toutes ces nuances, toutes ces différences n’affectent que la surface des édifices. C’est l’art qui a changé de peau. La constitution même de l’église chrétienne n’en est pas attaquée. C’est toujours la même charpente intérieure, la même disposition logique des parties. Quelle que soit l’enveloppe sculptée et brodée d’une cathédrale, on retrouve toujours dessous, au moins à l’état de germe et de rudiment, la basilique romaine. Elle se développe éternellement sur le sol selon la même loi. Ce sont imperturbablement deux nefs qui s’entrecoupent en croix, et dont l’extrémité supérieure arrondie en abside forme le chœur ; ce sont toujours des bas-côtés, pour les processions intérieures, pour les chapelles, sortes de promenoirs latéraux où la nef principale se dégorge par les entrecolonnements. Cela posé, le nombre des chapelles, des portails, des clochers, des aiguilles, se modifie à l’infini, suivant la fantaisie du siècle, du peuple, de l’art. Le service du culte une fois pourvu et assuré, l’architecture fait ce que bon lui semble. Statues, vitraux, rosaces, arabesques, dentelures, chapiteaux, bas- reliefs, elle combine toutes ces imaginations selon le logarithme qui lui convient. De là la prodigieuse variété extérieure de ces édifices au fond desquels réside tant d’ordre et d’unité. Le tronc de l’arbre est immuable, la végétation est capricieuse. »

Notre-Dame Doisneau

Une chimère de Notre-Dame par Robert Doisneau: « C’était effroyable »

Et encore, comment ne pas être troublé et ému à la lecture de l’extrait où Quasimodo, le sonneur de cloches bossu allume un feu pour faire fuir des truands. N’est-ce pas là le génie de Hugo ?

« Tous les yeux s’étaient levés vers le haut de l’église. Ce qu’ils voyaient était extraordinaire. Sur le sommet de la galerie la plus élevée, plus haut que la rosace centrale, il y avait une grande flamme qui montait entre les deux clochers avec des tourbillons d’étincelles, une grande flamme désordonnée et furieuse dont le vent emportait par moments un lambeau dans la fumée. Au-dessous de cette flamme, au-dessous de la sombre balustrade à trèfles de braise, deux gouttières en gueules de monstres vomissaient sans relâche cette pluie ardente qui détachait son ruissellement argenté sur les ténèbres de la façade inférieure. À mesure qu’ils approchaient du sol, les deux jets de plomb liquide s’élargissaient en gerbes, comme l’eau qui jaillit des mille trous de l’arrosoir. Au-dessus de la flamme, les énormes tours, de chacune desquelles on voyait deux faces crues et tranchées, l’une toute noire, l’autre toute rouge, semblaient plus grandes encore de toute l’immensité de l’ombre qu’elles projetaient jusque dans le ciel. Leurs innombrables sculptures de diables et de dragons prenaient un aspect lugubre. La clarté inquiète de la flamme les faisait remuer à l’œil. Il y avait des guivres qui avaient l’air de rire, des gargouilles qu’on croyait entendre japper, des salamandres qui éternuaient dans la fumée. Et parmi ces monstres ainsi réveillés de leur sommeil de pierre par cette flamme, par ce bruit, il y en avait un qui marchait et qu’on voyait de temps en temps sur le front ardent du bûcher comme une chauve-souris devant une chandelle… »

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Publié dans:Ma Douce France |on 16 avril, 2019 |Pas de commentaires »

Agnès Varda, une belle et vraie personne !

Je souhaitais laisser passer le 1er avril afin que vous ne pensiez pas que c’était une blague. Cela en est une pourtant, et même une sale blague : la cinéaste Agnès Varda nous a quittés à l’âge de 90 ans.
Le jour même de l’annonce de sa disparition, les chaînes de télévision, du moins celles qui assument encore une mission culturelle, ont bouleversé leur grille de programmes pour lui rendre hommage. Non pas une célébration formelle ou bling-bling comme il est classique de faire pour toute disparition d’une figure du monde culturel, mais un au revoir sincère à une dame qui, souvent inconsciemment, a fait partie de notre vie.
À une échelle moindre peut-être, j’ai ressenti une émotion semblable à celle qui nous étreignit à la mort de Jean Ferrat. Comme le poète retiré à Antraigues, Agnès de la rue Daguerre fut une compagne d’esprit engagé. D’ailleurs, en cette soirée d’hommages, j’ai adoré la diffusion de ce qu’on appelle désormais une « master class », je préfère dire la leçon de cinéma, et de vie, qu’elle avait donnée encore au mois de janvier dernier à la Cinémathèque française. Quelle richesse ! Quelle modestie ! Quelle intelligence ! Quel humour aussi ! Cette mamie rigolote avec sa coupe de cheveux au bol bicolore, c’était un peu l’aïeule que j’aurais aimé posséder … même si ma mémé Léontine, la seule grand-mère que j’ai connue, était merveilleuse. Nul doute d’ailleurs qu’Agnès aurait su en faire un attachant portrait.
Cela ne présenterait aucun intérêt que je déroule ici la filmographie de l’artiste, beaucoup de journaux l’ont évoquée avec talent ces jours derniers. Je suis loin d’ailleurs de la connaître avec précision, et je suis passé à côté de certaines de ses pépites visuelles.
Je préfère égrener quelques souvenirs et anecdotes qui, à quelques moments de ma vie, m’ont permis de « croiser » Agnès.
D’abord, on ne le sait pas toujours, mais avant d’être cinéaste, Agnès Varda fut photographe, travaillant notamment pour le Théâtre National Populaire. Dans son adolescence à Sète, elle fut voisine et nounou du premier enfant de Jean Vilar et son épouse, c’est ainsi que, dès 1948, il lui proposa de faire des photographies des spectacles présentés au tout jeune festival d’Avignon. J’ai découvert, il n’y a pas si longtemps, que c’est Agnès qui réalisa les extraordinaires photographies en noir et blanc, aujourd’hui cultes, de Jean Vilar lui-même, Maria Casarès et Gérard Philipe. Elle ne tirait pas leur portrait au cours des représentations mais, au figuré, les remettait en scène. Mémoire d’un théâtre populaire aujourd’hui mythique.
Était-elle l’auteure des clichés de Gérard Philipe sur la jaquette d’un disque vinyle que ma chère maman écoutait souvent ? Jouait-il le Prince de Hombourg, le Cid ou Lorenzaccio ?

Blog Gérard Philipe 2

Ce n’était pas encore l’époque des posters des vedettes yéyés détachés du magazine Salut les Copains (Agnès commit quelques années plus tard un documentaire sur la révolution castriste qu’elle appela en clin d’œil Salut les Cubains !), ma mère vouait une respectueuse admiration à Gérard Philipe donc, et Michèle Morgan. Était-ce un signe avant-coureur (c’est le cas de le dire) d’un déclin culturel dans la famille, mon idole serait bientôt le cycliste normand Jacques Anquetil…
Si je ne me trompe pas en réorganisant mes souvenirs, ma première rencontre avec Varda se situe à la sortie de son film Le Bonheur en 1965 … au bénéfice de l’âge. En effet, je venais juste d’atteindre mes dix-huit ans, âge requis par la censure pour partager la vision d’Agnès sur le bonheur.
Hors sans doute ce probable désir de goûter à l’interdit, il n’est pas impossible que l’attrait pour ce film résidât également dans la présence, comme acteur principal, de Jean-Claude Drouot, héros à l’époque de la populaire série télévisée Thierry la Fronde sur fond de guerre de Cent Ans.
Agnès Varda qui a toujours aimé battre en brèche les codes du classicisme et du cinématographiquement correct, dans le fond comme dans la forme, fit appel pour interpréter le couple principal à la propre femme dans la vie de Jean-Claude Drouot, ainsi qu’à leurs propres enfants.
Il faut replacer le film dans le contexte de l’époque : la majorité civile était fixée à 21 ans, le divorce était encore rare et le libertinage encore plus. Et voici donc Agnès qui nous livre sa conception du bonheur en montrant qu’un homme pouvait tromper son épouse tout en se persuadant d’être dans l’épanouissement et de ne pas faire de mal.
Ainsi, un menuisier heureusement marié à sa femme couturière, heureusement papa dans le cadre encore champêtre de Fontenay-aux-Roses, est heureusement séduit par une adorable postière de Vincennes dont il tombe éperdument amoureux. Il n’a pas conscience de tromper son épouse, pour lui les bonheurs s’additionnent.
Cette situation d’adultère aujourd’hui banale fit scandale à l’époque, préfigurant d’une manière assez visionnaire la liberté sexuelle qui se profilerait bientôt.
Pour traduire en image ce bonheur (a)moral rêvé, Agnès nous offre un éblouissant bonheur pictural, utilisant la couleur pour la première fois, se référant notamment au Déjeuner sur l’herbe de Jean Renoir mais aussi à Monet, Manet et Van Gogh dont les tournesols apparaissent en générique.

Blog Le bonheur d'Agnès Varda

Agnès, pour insérer cette fiction dans le réel géographique, historique et sociologique (ce fut un procédé constant dans ses films), n’hésitait pas à s’emparer par exemple de mots sur les devantures des magasins pour les mettre en écho à l’action comme les cartons des films muets, à remplir le champ sonore, outre la fugue de Mozart, des bruits de la ville et de la campagne, des flonflons du bal musette et des chansons yéyé que diffusait la radio.
Il faut aussi citer la beauté des acteurs, on ne pouvait pas ne pas tomber amoureux de la jolie postière interprétée par Marie-France Boyer, d’ailleurs, elle était célibataire elle !
C’est pour des raisons morales que le film subit les affres de la censure car les scènes de sexe étaient très pudiques, abstraites même, les corps n’étant filmés que morcelés.
Agnès définissait son film comme un magnifique fruit d’été avec un ver dedans. Je ne sais pas comment Le Bonheur, récompensé par le prix Louis Delluc, serait perçu par le public aujourd’hui. À l’époque, en tout cas, sa projection en fut un pour moi : en vous en parlant, j’ai ressenti une insouciance, une légèreté. Il faut appréhender l’œuvre désormais presque comme un essai documentaire avec une pellicule volontairement jaunie. On ne peut imaginer aujourd’hui un tel épanouissement dans le contexte social des gilets jaunes.
Au cœur des années 1970, je découvris accidentellement le premier long-métrage réalisé par Agnès en 1954 : La Pointe Courte avec pour monteur, le futur grand Alain Resnais.
Je l’ai évoquée dans des billets à plusieurs reprises, la Pointe Courte est un quartier de Sète, au bord de l’étang de Thau, pittoresque avec ses maisons basses, ses carcasses de bateaux, ses ruelles qu’on appelle traverses, ses pêcheurs (et souvent jouteurs) truculents, et ses innombrables chats. Pendant quarante ans que mon oncle et ma tante vécurent sur « l’île singulière » chère à Paul Valéry et Georges Brassens, ce fut un rituel d’aller me promener à la Pointe Courte.
Inévitablement, je découvris donc vite qu’Agnès Varda, qui s’installa adolescente avec sa famille à Sète pour fuir l’Occupation, y tourna ce que les historiens du Cinéma considèrent souvent comme le premier film de la Nouvelle Vague, du moins une œuvre annonciatrice du mouvement.

Blog Traverse Agnes Varda

Cela devint un quasi passage obligé, lors de mes errances au bord de l’étang, d’emprunter la « traverse » baptisée au nom de celle qui suivit de nombreux chemins de traverse dans sa carrière de cinéaste indépendante à l’écart d’un certain conformisme artistique. Lors d’une ultime visite avec, à mon bras, ma chère tante alors dans sa 104ème année, nous l’arpentâmes encore.
Tout aussi immuablement, je faisais une petite halte au café au bout du quai pour regarder quelques photogrammes du film accrochés au mur.

Blog Pointe Courte 1Blog Pointe Courte 2Blog Pointe Courte 3

Ce pourrait être le cabanon du bonheur pour Agnès la « sétoise »

Agnès peignit avec beaucoup de réalisme la vie des pêcheurs de ce minuscule port dont beaucoup sont d’origine sétoise. Certains cinéphiles y virent une inspiration tirée du néoréalisme italien. Leur quotidien servit de décor à la fiction, l’histoire d’un couple de jeunes acteurs Silvia Montfort et le débutant Philippe Noiret qu’on n’aurait jamais imaginé aussi séduisant.
Anecdote de mon enfance : je me souvenais de l’antipathique Éponine qu’elle interprétait dans l’adaptation des Misérables qu’en fit son mari Paul Le Chanois, lorsqu’en vacances, je croisai Silvia se promenant incognito dans les ruelles du village médiéval de Pérouges. Haut mes dix ans, je pris mon courage à mon cou et lui tendis mon petit carnet d’autographes, le selfie n’existait évidemment pas alors.
Sans doute surprise qu’un gamin s’intéressât à une comédienne de théâtre, elle engagea volontiers un petit dialogue avec moi. Connaissant Forges-les-Eaux, ma ville natale, pour la traverser régulièrement quand elle se rendait dans sa propriété aux alentours de Dieppe, elle me demanda quelle était cette monumentale porte en pierre érigée à proximité du casino. Pour avoir souvent entendu mon père en parler, tout fier, je lui dis qu’elle provenait de l’ancienne façade du couvent des Frères Augustins de Gisors, rachetée par l’homme de théâtre Jacques Hébertot propriétaire du dit casino. Ce à quoi elle suggéra à la personne qui l’accompagnait que cela constituerait un magnifique décor pour jouer Andromaque en plein air, puis délivra un gentil baiser sur ma joue sans doute un peu rosie ! Durant quelques secondes, je fus Pyrrhus dans mon inconscient … enfin, c’est ce que je crus comprendre plus tard au lycée !!!
Vous voyez où les traverses me mènent avec Varda !
Pour revenir à La Pointe Courte, le talent de photographe d’Agnès me conquit dans sa manière de mettre en image le passage d’un chat, les draps blancs et les filets de pêche séchant au vent, les anguilles se tortillant dans les seaux.
Plus de six décennies plus tard, Agnès revint poser sa caméra et ses miroirs sur la plage de Sète, pour les besoins de son documentaire en forme d’autoportrait Les plages d’Agnès.
La ville de Sète s’est souvenue d’Agnès : le jour de ses obsèques, durant vingt-quatre heures, en divers lieux de la ville, ont été projetés plusieurs de ses films et de ses conférences.
Écoutez Agnès évoquer son attachement à la Pointe Courte et à ses habitants lors d’un passage en 1971. Elle n’hésite d’ailleurs pas d’interrompre l’interview pendant quelques secondes pour leur parler.

https://sites.ina.fr/musee-etang-de-thau/focus/chapitre/7/medias/R17153849

Mes souvenirs resurgissant, je ne peux évidemment pas oublier l’inoubliable Cléo de 5 à 7. J’ai vu ce film tant de fois que je n’arrive même plus à le situer chronologiquement dans ma mémoire, et tout logiquement, ce doit être finalement la première œuvre de Varda que je vis au cinéma. J’avais quinze ans donc et je ne perçus évidemment pas alors toutes les subtilités d’écriture de ce film singulier dans sa forme.
Ce n’était pas « 24 heures chrono » mais l’errance, quasi en temps réel, d’une femme, la blondeur lumineuse de Corinne Marchand, dans Paris de la rue de Rivoli au parc Montsouris en passant par Montparnasse, le 21 juin 1961, premier jour de l’été, entre 17 et 18 heures 30.
Dans la longue scène du générique en couleur, une cartomancienne « voit » la maladie, le cancer qui, à l’époque, effrayait, anéantissait même ceux qui en étaient victimes. En attendant confirmation des résultats de l’examen médical, hantée par la peur, Cléo se livre à une sorte de parcours initiatique dans les rues de la capitale, filmé en noir et blanc : s’intéresser aux autres pour s’ouvrir à la vie.

https://www.dailymotion.com/video/x5rohl

À chaque visionnement, je repère encore des trouvailles dans l’écriture composite, hybride mais aussi tellement réfléchie et assumée. Au fil du temps, le film s’est même enrichi d’une véritable dimension documentaire. L’action se déroule sur fond de guerre d’Algérie symbolisée par la rencontre de Cléo avec un pioupiou en permission avant de repartir au front … vers la mort.
On est encore plus ému aujourd’hui devant la séquence de Cléo chantant avec Michel Legrand au piano.
De même, je me délecte du petit film dans le film, Les fiancés du pont MacDonald, une mini séquence burlesque à la manière du cinéma muet où l’on retrouve Anna Karina, Jean-Luc Godard (sans ses lunettes noires !), Sami Frey, Jean-Claude Brialy, Eddie Constantine, Danielle Delorme et Yves Robert.

https://www.dailymotion.com/video/x7lfyt

À sa sortie, l’une des plus belles critiques affirmait que : « Cléo est donc en même temps le plus libre des films et le plus prisonnier de contraintes, le plus naturel et le plus formel, le plus réaliste et le plus précieux, le plus émouvant à voir et le plus beau à regarder. » Rien à ajouter !

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En 1985, sortit Sans toit ni loi, le film qui connut le plus de succès auprès du public, et fut récompensé par un Lion d’Or à la Mostra de Venise.
Un fait d’hiver : une jeune fille est retrouvée morte de froid dans un fossé entre deux cyprès dans le Midi de la France. Est-ce une mort naturelle ? Une question de gendarme ou de sociologue ? La caméra va s’attacher aux deux derniers mois d’errance, aux chemins de traverse (encore) de Mona : la crasseuse et boueuse Sandrine Bonnaire (après la lumineuse Corinne Marchand).
Le long de sa (dé)route, Mona croise des personnalités singulières, un berger diplômé, une universitaire (Macha Méril) la prenant en stop, il n’existait pas encore un peuple des ronds-points. En vain : « Elle fait le jeu d’un système qu’elle refuse. Ce n’est pas l’errance, c’est l’erreur ! »
On fermait les yeux à l’époque mais dans cette France des années 1980, apparaissait le phénomène des néo-ruraux anciens soixante-huitards, de nouveaux pauvres, marginaux et Coluche créait les Restos du cœur. Une fois encore, la fiction d’Agnès était d’un cruel réalisme et d’une étonnante modernité qui résonne encore plus aujourd’hui dans la crise sociale que nous traversons.
Il faut voir tous les films d’Agnès formidablement indémodables.
Éternellement jeune dans son écriture, Agnès, curieuse et inventive, n’hésita jamais à suivre le progrès des technologies. Ainsi, à l’aube du vingt-unième siècle, elle s’empara d’une petite caméra numérique tenue d’une main pour réaliser son documentaire Les Glaneurs et la Glaneuse.
Quel superbe titre clin d’œil au célèbre tableau de Jean-François Millet ! Glaneuse elle-même, Agnès va à la rencontre des « glaneurs » qui ratissent les champs récemment récoltés pour y prendre quelques restes mangeables, et plus généralement, « les récupérateurs, ramasseurs et trouvailleurs ».
Encore des chemins de traverse, un ciné brocante, un road-movie d’une routarde caméra au poing ! L’image aussi d’une pomme de terre en forme de cœur, Agnès aime les gens qu’elle filme et ne cesse de leur tendre la main au propre comme au figuré.

https://www.dailymotion.com/video/xcqgap

Inévitablement, le film de ce début de siècle est encore plus en résonance avec notre France d’aujourd’hui, sa laborieuse transition écologique, ses campagnes en voie de désertification, cette population qui, comme dans le film, fait son marché après le marché. J’ai vu, il y a quelques jours, un reportage qui montrait qu’à Paris, on procédait à l’édification d’éléments urbains pour empêcher l’installation des SDF sur les trottoirs ! Une méprisable manière de résoudre le problème.
Réjouissante Agnès encore qui réalisa sans moyens un documentaire au subtil titre de Daguerréotypes où elle captait le quotidien des habitants et commerçants d’un bout de la rue Daguerre, à quelques mètres de son domicile.

https://www.dailymotion.com/video/xw9dhz

Faute de moyens justement (mais pas seulement), elle transforma son coin de rue en plage de sable pour une séquence de son documentaire Les plages d’Agnès.

Blog Agnès Varda 1

Pour fermer la boucle de son admirable cheminement professionnel, Agnès nous a offert, il y a deux ans, une avant-dernière pépite. Avec le photographe JR (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2009/11/15/vive-les-femmes-de-jr-street-art-a-lile-saint-louis/ ), prit encore la route pour nous écrire une ode à la beauté oubliée de notre Douce France. Dans Visages villages, quel beau titre encore une fois, ils nous font découvrir des Français et des Françaises, loin de l’agitation des métropoles. Ils donnent de la grandeur aux petites gens, aux « gens de peu » chers à l’écrivain sociologue Pierre Sansot.

Blog Visages villages

visages_villages_-_de_agnes_varda_et_jr

Comme à son habitude, JR tire les portraits des gens qu’il rencontre et les affiche ensuite en grand format sur les murs de leur village.
Mamie Agnès en profite pour se remémorer quelques moments de sa vie à travers quelques séquences pleines d’émotion. Elle rend visite à Jean-Luc Godard à son domicile de Lausanne. Il n’ouvrira pas sa porte, la Nouvelle Vague est étale au bord du lac Léman. Cette fois, c’est JR qui enlève ses lunettes noires … comme Godard dans Cléo de 5 à 7.
Comme en écho à ses premières amours, Agnès emmène aussi JR se recueillir au tout petit cimetière de Montjustin, dans le Vaucluse, et déposer des petits cailloux sur les modestes tombes d’Henri Cartier-Bresson et son épouse Martine Franck également photographe. Une autre forme de bonheur … posthume ! Elle évoque d’ailleurs sa propre mort. Qui sait, un jour, en déposant quelques boutons sur la tombe d’Yves Robert au cimetière Montparnasse, je ne mettrai pas quelques cailloux sur celle d’Agnès.
Je ne peux achever ce billet sans évoquer l’engagement permanent d’Agnès, notamment en faveur des droits des femmes.
Elle était une des signataires du Manifeste des 343 réclamant la légalisation de l’avortement en 1977 : « Les femmes veulent des enfants désirés ». Je n’ai jamais vu ce film mais elle mit en scène les enjeux féministes de l’époque dans sa chronique musicale L’une chante, l’autre pas.
Elle aimait rappeler que pour ce film de 1977, elle avait respecté la parité : dix hommes, dix femmes, et des enfants au milieu. Quatre décennies plus tard, malgré quelques efforts souvent formels et peu sincères, la parité est loin d’être acquise.
Je ne saurais oublier son mari Jacques Demy, également cinéaste auteur des Parapluies de Cherbourg et Les Demoiselles de Rochefort, auquel elle a rendu un émouvant hommage d’amour en réalisant Jacquot de Nantes.
J’ai encore beaucoup à découvrir, donc à apprendre, dans l’œuvre d’Agnès, notamment sur sa période « américaine ».
Son immense œuvre cinématographique a été reconnue et couronnée notamment par un César d’honneur en 2001, par une Palme d’honneur au Festival de Cannes 2015 (« un prix de résistance et d’endurance » déclara-t-elle), et par un Oscar d’honneur à Hollywood, en 2017.
« J’observe ce qui m’entoure et je mets en scène les phénomènes que tout le monde peut voir mais que tout le monde ne regarde pas. Les artistes, on est un peu là pour ça. Pour sentir avec une certaine acuité ce qui va devenir un sujet de société évident. »
C’est bien tout le problème que peu d’artistes ont réussi à résoudre avec autant d’inventivité, de simplicité, de tendresse et d’intelligence qu’en révélait Agnès Varda.
Avec Agnès, la magie du cinéma, celle qui fait briller les yeux dans les salles obscures, opère toujours. Merci, chère Madame !

Blog Au revoir Agnes Varda

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