Archive pour mars, 2019

Coraly Zahonero, Sylvie Caster … et Reiser à la Comédie-Française

Tandis que ma compagne arpente les galeries sous arcades du jardin du Palais-Royal, je me pose sur une des causeuses installées par l’artiste Michel Goulet, dix chaises-poèmes, dix sièges qui seraient d’une grande banalité s’ils n’étaient pas assemblés deux à deux et percés en leur dossier d’un fragment poétique et du nom de son auteur illustre.

Blog causeuse jardin Palais Royal

Hésitation (peut-être) révélatrice, plutôt que m’adosser à Rimbaud, ça fait un peu bateau (ivre ?), je choisis comme « confident » une phrase du poète suédois Tomas Tranströmer, prix Nobel de littérature en 2011 : « Je porte en moi tous mes visages passés comme un arbre ses cernes. »
Elle est tirée de Les souvenirs m’observent, un recueil de proses poétiques qui évoquent l’enfance et l’adolescence de l’écrivain, et en l’occurrence ici, son camarade de classe Palle mort prématurément. Si l’on poursuivait la lecture de l’ouvrage, on apprendrait de ces visages que : « C’est leur somme qui fait de moi ce que je suis. Le miroir ne reflète que mon dernier visage, pourtant je connais tous ceux qui l’ont précédé. » Prémonitoire de ma soirée ?
Les désagréables giboulées de mars me chassant, je me réfugie au café Le Nemours sous les colonnes chauffées de la place Colette, jouxtant la Comédie-Française. Devant mon chocolat, je profite de la conversation peu discrète de mes voisins, un couple de jeunes garçons qui, pour célébrer l’anniversaire de l’un d’eux, commandent deux coupes de champagne. Attendrissant ! De l’autre côté, trois étrangères sortent ostensiblement de leurs sacs, leurs récents achats à la boutique Chanel de la rue Saint-Honoré. Consternant !
Comédie humaine … bientôt Comédie-Française que je rejoins maintenant. Je m’attarde quelques instants dans le hall de la salle Richelieu. J’ai presque honte de me remémorer que je n’y étais pas entré depuis mon enfance : mes chers parents professeurs y amenaient régulièrement, une fois par an, les élèves des classes supérieures de leur collège du Pays de Bray, je profitais du voyage.
Ce soir, à défaut de la salle prestigieuse, un ascenseur nous conduit au-dessus, tout en haut, dans la Coupole, un espace sous les toits désormais aménagé pour accueillir le bien nommé Grenier des acteurs, un moment particulier dans la programmation de la Comédie-Française où, à tour de rôle, certains sociétaires de la Troupe proposent une lecture publique de leur livre de chevet.
J’ai, depuis mon enfance, un attachement très fort au grenier, cet endroit le plus élevé d’une maison, synonyme de toiles d’araignées, de vieilles malles salies de la poussière du temps, d’objets écartés de notre quotidien mais qu’on n’a pas eu le courage de jeter, de souvenirs juste éclairés par la lumière d’une lucarne. Il y en avait un contigu à ma chambre, immensément (du moins selon la cristallisation de Stendhal) profond, sombre et inquiétant, et pourtant j’y ai passé des centaines d’heures à en explorer ses trésors, ses armoires remplies de livres, ses cartons bourrés de collections de magazines sportifs. C’est sans doute là que je découvris l’épopée cycliste des forçats de la route chers à Albert Londres que Nicolas Lormeau, autre sociétaire de la maison de Molière, évoqua, il y a quelques mois, au Studio Louvre (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2018/03/16/vas-y-lormeau-les-forcats-de-la-route-a-la-comedie-francaise/ ).
Sous les combles, bien qu’ils soient de la Comédie-Française, le confort est précaire : une centaine de chaises assez ordinaires non fixées, des piliers métalliques masquant un angle de l’estrade, une acoustique polluée par la pluie qui fait des claquettes sur les baies vitrées. Véniels inconvénients, qu’importe finalement, nous sommes là au grenier pour exhumer, découvrir dans mon cas, un des livres de chevet de Coraly Zahonero, Nel est mort de Sylvie Caster paru en 1985 (éditions Bernard Barrault).

Coraly Zahonero bandeau

Coraly fut nommée 504ème sociétaire de la Comédie-Française en janvier 2000. Son registre théâtral est vaste et varié : je relève pêle-mêle le rôle-titre de Yerma de Federico Garcia Lorca, Natalia Ivanovna auprès des Trois Sœurs de Tchekhov, Jessica dans Le Marchand de Venise de Shakespeare, Margarita dans Les Rustres de Goldoni, la modiste d’Un chapeau de paille d’Italie d’Eugène Labiche. Cette saison, elle joue notamment dans La Locandiera de Carlo Goldoni et dans la reprise de L’Hôtel du Libre-Échange de Georges Feydeau.
En lisant sa biographie, je découvre qu’elle incarnait Yvonne de Gaulle dans le téléfilm Pierre Brossolette réalisé par Coline Serreau et diffusé sur France 3 à la veille de l’entrée de la dépouille du résistant martyr au Panthéon. Je n’aurais pas imaginé la belle méditerranéenne dans la peau de « tante Yvonne », l’épouse du général dont la disparition fut raillée par le journal satirique Hara Kiri Hebdo avec la couverture culte : « Bal tragique à Colombey 1 mort ».
Mais je tiens ici ma transition car, à la recherche de documentation sur la bande iconoclaste de Hara-Kiri et Charlie Hebdo, Coraly débarqua un jour dans mon blog et me contacta par mail et téléphone pour que je lui narre plus précisément mon aventure dans les locaux du journal satirique, au mois de mai 1980.
(voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2010/12/23/un-mois-chez-charlie-hebdo/ ).
C’est ainsi qu’elle me confia ses projets et notamment cette lecture du livre de Sylvie Caster qui publia régulièrement des chroniques dans Charlie Hebdo de 1976 à 1981.
Comme dans tout vrai grenier qui se respecte, il bruisse bientôt de la centaine de rats de bibliothèque (c’est la capacité maximale tolérée par la sécurité !) qui l’ont investi pour grignoter quelques bonnes feuilles du livre.
Devant moi, s’assied la journaliste (actuellement au quotidien Le Monde) Florence Aubenas dont l’enlèvement comme otage fit l’actualité il y a quelques années. La famille Charlie, la vraie ( !), celle du temps du « plus beau journal du monde », est aussi présente, ainsi je papote quelques instants avec Delfeil de Ton et la petite Virginie chère à Cavanna. Il n’y a pas de hasard entre compagnons d’esprit, nous nous étions croisés, voilà quelques semaines, à la Sorbonne, pour célébrer le cinquième anniversaire de la mort de Cavanna. ( http://encreviolette.unblog.fr/2019/02/06/cavanna-a-occupe-la-sorbonne/ 
Coraly avait ouvert d’ailleurs cet hommage par une lecture de deux extraits de livres du Rital moustachu.
Il ne manque bientôt plus que l’autre héroïne de la soirée, Sylvie Caster, qui vient s’asseoir juste devant moi, elle est si menue que même sa chevelure frisée ne me gênera pas.

Blog Sylvie Caster (photo B. Baissat)

Je ne sais si je dois parler d’écrivaine ou d’auteure après avoir perçu indiscrètement quelques ressentiments de mon voisin sur l’écriture inclusive. Vaste question ! Vous lirez ce que j’en ai écrit si cela vous dit…
( http://encreviolette.unblog.fr/2017/12/03/les-francais%C2%B7es-sont-divise%C2%B7es/ )
Sylvie ne se souvient peut-être pas que des collègues enseignants et moi, nous l’interviewâmes dans les locaux de Charlie, rue des Trois Portes. Elle a sans doute plus encore oublié la violente et injuste diatribe éructée à son égard dans notre film, par un professeur Choron sous l’emprise du whisky : « Au milieu de ces vociférations, [elle dit] je n’ai pas le droit d’ouvrir ma gueule. On ouvre sa gueule que quand on fait des choses … les choses, elles existent là sur le papier ».
J’en ai encore presque honte, quarante ans plus tard. Cher collègue professeur (!), et vous le saviez bien, vous appréciiez les chroniques mordantes de Sylvie Caster et en retour, celle que Wolinski surnommait affectueusement Jiminy Cricket vous aimait tous. Son roman Nel est mort, dont Coraly Zahonero entame la lecture, en est une preuve.
« J’ai appris la mort de Nel un dimanche soir, aux actualités. Il était mort à des centaines de kilomètres de moi.
J’étais à des centaines de kilomètres de lui.
À un monde de lui.
Je savais qu’il allait mourir. Qu’il était possible qu’il meure bientôt. C’était une idée enfouie dans ma tête, et à chaque fois que je le voyais, je me disais : « Nel, ta mort est en toi et te souffle.
Chaque seconde, chaque seconde. » Mais j’écrasais cette idée — cafard — absolu, abject cafard pour lui sourire : « Tiens le bon bout, Nel. Accroche-toi, je t’en prie, accroche-toi, et vis, vis. Ne meurs pas. À qui pourrais-je parler d’autre sur la terre ? Parler vraiment. Tu sais bien ça. » C’était complètement égoïste.
Tous ces « ne meurs pas, je t’aime » sont complètement égoïstes.
Et aussitôt après je me sermonnais. « Gueule tonique et souriante – gueule qui croit que la vie va gagner. Gueule d’andouille forcenée, pour l’empêcher de paniquer. Gueule forcée. » Alors que c’était clair. Le temps le montrait du doigt et me murmurait : « Grouille-toi. C’est peut-être la dernière fois que tu le vois. »
Pourtant, la dernière fois, je n’étais pas là…
… Le speaker parlait de la mort de Nel Gall. Qui était dessinateur. Qui était le plus beau. Le plus grand. Et qui venait de mourir à quarante ans des suites d’une longue maladie. Le speaker prenait cette tronche triste qu’on a obligatoirement pour annoncer les décès. Avec, en supplément, un air de surprise un peu choquée. À quarante ans, tout de même, c’est injuste ! »
Ce texte paru en 1985, qualifié de roman, a été reconnu par beaucoup comme une biographie à peine romancée du génial dessinateur Reiser terrassé par un cancer, trois ans plus tôt, à l’âge de quarante-deux ans.
Un ami alsacien se lamentait récemment, lors de la projection du film sus-cité que, pour les jeunes générations des réseaux sociaux, Cavanna puisse être un humoriste canadien et Jean-Marc Reiser (c’est le même prénom) soit le suspect numéro un d’un sordide fait divers, la disparition récente d’une jeune fille. Pauvre Reiser qui doit encore mourir de rire dans sa tombe du cimetière Montparnasse.
Est-ce que cela encombre mon écoute, je crois au contraire qu’elle l’enjolive et la nourrit, bref, au fil des pages, je ne cesserai de plonger dans mes souvenirs et de chercher des correspondances, et des images cela va de soi, de l’immense artiste qui ensoleilla ma jeunesse avec ses crobars à l’humour féroce stigmatisant la connerie humaine.
Il est évident de mettre en perspective le style de la femme de lettres et celui du dessinateur, leur sens commun de la critique au vitriol de notre société.
« Alors j’ai pu voir. J’ai pu regarder. Nel qui était sur le lit.
On dit : Les morts ont l’air de dormir. Et ils sont tout blancs. Si l’on veut. Il faut les voir, les visages au final. Leur dernière expression. Toutes les têtes qui dorment. Ça ne dit rien de l’homme que l’animal. Mais mort !
Il avait ce sourire féroce qui disait : « Je vous vois mes crétins – vous allez venir. Et je vous vois tels que vous êtes. Je vous ai toujours vus. Tels quels. Désolants. » C’était ce rictus.
Il était là, hautain et séparé. On la voyait sa tristesse ricanante. Et c’était bien ridicule, autour, les pompons, les fleurs, les gens qui défilaient. Qui faisaient leurs simagrées de visite. De cet air triste qu’il fallait. Parce que c’était triste.
Elle ne chialait pas, elle ne s’ouvrait pas beaucoup leur peine. Elle ne saignait pas. C’était du toc, de la commande. Comme prévu. Comme prévisible. On ne l’avait jamais surpris. »…
… « Je pensais à ce qu’il avait prédit avec sa formidable misanthropie. « Tu pourras compter avec ceux qui arriveront avec des yeux bouffis et ceux qui auront pris le temps de s’arranger — surtout les femmes. Tu verras qu’elles auront pensé à s’habiller en noir. Qu’elles auront mis leurs plus beaux tailleurs, qu’elles seront impeccables, peignées, maquillées. Tu sais, celles qui, dans le tas, disaient m’aimer… Elles seront au bord du trou, et elles ne pourront pas s’empêcher de comparer. Laquelle est la plus jolie « veuve » comme si elles concouraient sur un podium. »
Il avait ri, une sorte de rire de douleur qui était comme le claquement de la botte d’un militaire désabusé qui se croit encore obligé de saluer. »
Comment d’aussi féroces descriptions peuvent-elles naître de l’esprit de ce petit bout de femme qui signait Calamity Caster ses chroniques du Canard enchaîné (elle y devint la première femme rédactrice depuis 1920) ?
Ce soir, au fil des pages, s’organise une double lecture, ma pensée balançant entre l’unique disparition de Reiser et une réflexion plus universelle sur la mort, ou plutôt plus personnelle sur « mes » morts.
J’appris la mort de mon père un jeudi peu avant midi, on vint me chercher dans une salle de réunion. J’étais à plusieurs centaines de kilomètres aussi de lui. Je savais que sa santé était chancelante. Seul, je me répétais : « Papa est mort, c’est donc ça la vie ? » Comme il disait parfois, c’est lorsque son père s’en va qu’on devient adulte. J’allais rouler vite rejoindre ma maman. Ce n’était pas le premier cadavre que je voyais, à la différence de Sylvie Caster.
Dans un ancien billet, j’eus l’occasion d’évoquer la compassion feinte ou pas de ceux qui appartiennent au cercle plus éloigné de la famille et des amis : « La médicalisation de la fin de vie éloigne aujourd’hui très souvent les mourants de leur demeure. La plupart des défunts décédés chez eux rejoignent rapidement une chambre funéraire. Le rapport à la mort a changé, les rites et les croyances aussi, et les vivants s’empressent souvent à mettre à distance le corps du défunt.
Il était autrefois d’usage de mourir (comme de naître) à son domicile. Cette coutume perdure encore principalement dans certaines campagnes, à défaut, le corps est rapatrié vite à la maison au mépris de quelques règles. Sitôt que la cloche de l’église a sonné le glas et que la nouvelle s’est répandue, il s’en suit la traditionnelle visite au mort par la quasi totalité des gens du village pour un dernier adieu. Les rares exceptions dont souffre cette règle concernent de vieilles fâcheries, survivances peut-être d’histoires de partage ou de querelles électorales. Encore que, devant Dieu, il ne s’agit pas de faire le malin !
Pour rester dans l’impertinence et l’humour caustique, ce témoignage de compassion envers la famille endeuillée était parfois mu aussi par un soupçon de curiosité malsaine. C’était en effet l’occasion de découvrir l’agencement d’un intérieur inconnu et quelques signes cachés de « richesse », une belle armoire rustique, une batterie de cuivres ou d’étains, avec toutes les déductions et commentaires que je vous laisse supposer.
Dans le film Ceux qui m’aiment prendront le train de Patrice Chéreau, l’une des dernières volontés du défunt Jean-Louis Trintignant est d’être inhumé à Limoges, berceau de la famille. Ainsi, « ceux qui l’aiment » prennent le train gare d’Austerlitz pour Limoges : les vrais amis et les faux-jetons, les héritiers légitimes et les non légitimes, la famille naturelle et non naturelle, les amants et les amis des amants. Le cinéaste mettait en scène avec beaucoup de finesse cynique les vieilles rancœurs, les faiblesses et les mesquineries, les disputes sans objet qui resurgissent alors que tous se rassemblent autour du cercueil. Il y a des familles qui ne se réunissent qu’aux enterrements. Et comme chantait Brassens, « Quand les héritiers étaient contents/Au fossoyeur, au croque-mort, au curé, aux chevaux même/Ils payaient un verre … »
Il est toujours de tradition à l’issue des obsèques de préparer une collation pour les membres de la famille et les amis proches, surtout ceux qui sont venus de loin : un moment bref mais apaisant pour ceux qui vont devoir affronter l’absence et la solitude.
J’ai connu le temps où l’assistance se retrouvait au café du village. Plus on s’éloignait des tables occupées par les proches du défunt, plus régnait une atmosphère de réjouissance. Certains attendaient avec impatience le départ du curé pour commander une ch’tiote goutte. Finalement, n’appliquaient-ils pas à la lettre la recommandation du grand Jacques Brel que Le Moribond de sa chanson soit enterré dans la liesse : « J’veux qu’on rie, j’veux qu’on danse, j’veux qu’on s’amuse comme des fous » … »

Blog Reiser va mieux

Je me demande si, aujourd’hui, nous n’avons pas un rapport plus compliqué avec les défunts. D’antan, dans nos campagnes, la mort était un épisode qui scandait l’existence de plusieurs générations vivant sous le même toit. On était plus accoutumé aussi aux dépouilles des animaux de la ferme.
Dans sa chronique d’une mort dénoncée dès la première page, Sylvie Caster prend le parti pour la romancer, de remonter en arrière en réenfilant l’écheveau de la vie de Nel, et d’abord et maintenant sa cruelle déchéance.
« Nel se dégradait que c’en était fulgurant.
La mort l’avait pris, là, si jeune, qu’elle le bouffait tout entier. D’une allure. D’une gourmandise infernale. C’était d’abord ses jambes qui ne pouvaient plus le tenir. Puis les cheveux qui lui tombaient. Toutes les cellules du corps qui pourrissaient.
Ç a avait commencé par son genou droit, puis ça lui était remonté jusqu’à la gueule. Parfois, il ne pouvait plus parler. Ça lui arrachait le gosier, un seul mot. Il avait mué entièrement. Il était devenu jaune de peau et parfois blanc. Des fois, livide. Et grossi, plus rond.
Il retournait à ses faciès de mômes naissants.
Leurs têtes sans cheveux.
Leurs yeux petits.
Leur bouille en cercle.
Leurs gargouillis de sons quand ils ne peuvent pas encore causer.
Il ne se portait pas non plus sans ses béquilles. Il ne supportait plus les délais, les lenteurs – les conneries des autres qui font perdre du temps. Il était devenu extrêmement profiteur de l’instant. Il en en avait gâché, nom de Dieu, du temps à des bêtises inutiles. La douleur. Des chagrins. Pour les autres. Des hantises délibérées. Connerie ! Connerie ! Puisqu’il n’y avait qu’une vérité : il allait crever, là, bientôt. »
Je jette un œil sur la rousseur frisottante de l’auteure de ces lignes quasi gore, assise devant moi. Avec une perception diabolique, elle décrit ce que notre morale bien pensante qualifie pudiquement de « longue maladie ».
Comment Reiser, ce petit bonhomme aimable et même timide, en quelques rapides coups de crayon ou de feutre et une bulle qu’on n’appelait pas encore punchline, parvenait-il à mettre en scène la bêtise des gens ordinaires ?

Blog reiser 1 ils sont mochesBlog reiser 2 ils sont mochesBlog Reiser1 dessin

« C’était toujours ce qu’il dessinait, des couples infâmes regorgeant de bidoches, de viandes, d’excès de bouffe comme si le corps allait leur péter. Et éclater leur chair, du postillon. Tous voraces avec au visage les marques d’un contentement imbécile. Des ivrognes qui se livraient à des excès de vitesse, quatre mômes entassés dans leur voiture. Des chargements jusqu’à deux mètres de haut sur la galerie. Retenus par des bouts de ficelles. Qui démarraient dans le tintamarre. Rotaient, pétaient en fanfare. Se soûlaient au volant. Et, dans un désespoir d’exister assassin, tuaient deux petites filles qui traversaient.
Puis des pique-niqueurs. Avec des dents de lapin qui dégustaient leur casse-croûte sur la voie de circulation. Et se surprenaient d’être fauchés par un camion qui passait.
Des drames de la sottise toujours et toutes ses grimaces ricanantes.
Et, avec tout ça, il faisait du drôle. Pour respirer.
« Mais où allez-vous chercher tout ça ? Hein ça, c’est une question. Où je vais chercher tout ça ? Mais dans les journaux. Ouvrez-les. C’est une mine. Dans la rue, c’est une mine. À côté de moi, c’est une mine. »
Il mimait de la voix, les questionneurs, d’un ton perché.
« Où allez-vous chercher tout ça ? »
« J’ai pas besoin d’inventer. Avec cette mine, fastueuse, baroque, débordante qu’on a là, sous le pif. J’ai aucune imagination, moi. Je recopie. Deux yeux et de la mémoire. C’est la moitié du boulot. »

reiser3 Dr Schweitzer

Un professeur d’arts plastiques, collègue et ami dans un feu Institut Universitaire de Formation des Maîtres, pour dépoussiérer les pratiques artistiques à l’école, préfaçait son cours avec les hilarantes planches de Reiser qui ironisait sur les petits cadeaux bricolés en classe à l’époque de la fête des mères. Qui sait, d’ailleurs, si cette bande dessinée de la fin des années 1970, ne contribua pas à une prise de conscience artistique et à la disparition progressive du caricatural bijou.

Blog reiser  3 collier de nouillesBlog reiser  4 collier de nouilles

Sylvie trace régulièrement un portrait de la France d’aujourd’hui dans la revue XXI. Je n’ose imaginer comment Reiser aurait croqué le peuple de nos ronds-points.
Je vous rassure, je fus moi-même victime de son humour grinçant dans sa dédicace de son album Phantasmes. En un quart de seconde, après que je lui eus décliné mon nom, il me croqua dans une situation embarrassante.
Pour être resté, caméra à l’épaule, derrière lui, lors d’un des fameux comités de rédaction pour le choix de la couverture du Charlie Hebdo du mercredi suivant, j’avais observé sa virtuosité du trait, sa vivacité d’esprit, son GÉNIE : il consommait une ramette de papier qu’il ne cessait de gribouiller pour faire surgir une situation, un portrait, un caractère.
Le maréchal Tito venait de mourir : « Quand les Yougoslaves passent, les Serbos croâtent ... ». Il rigolait de ses dessins comme un gamin se marre de sa dernière blague, et derrière lui, j’avais du mal à maintenir un cadre fixe !

Blog Reiser Encre violette

« Il avait un visage un peu perdu. Et doux. Avec des boucles blondes. Qui faisait très jeune. Et un physique qui aurait presque fait fade s’il n’y avait eu cette petite taille qui cherchait sans arrêt à se hisser. Et tournoyer dans tous les airs, avec des mimiques hâtives et tendues. Comme si la moindre immobilité risquait de le planter fossilisé dans le sol. Et qu’il ne lui fallait jamais cesser de tourner et de s’agiter.
Le regard également était frappant. Tantôt aimable et enfantin comme celui d’un gosse vif et surpris. Qui s’enchante des manèges. Et tantôt dur et plongeant. Tombant sur les autres au centre de leur regard. Comme s’il les fouillait au fond du secret de leur personne. Comme s’il les jugeait en trois secondes. Le même regard, concentré et précis, que celui des vivisecteurs. Qui peuvent décérébrer des grenouilles.
Des cohortes d’admirateurs vrombissaient autour de lui. En essayant de l’aborder. Le regardant sous toutes les coutures. Et chuchotant après lui. Ils ne l’imaginaient pas comme ça.
À voir ses dessins féroces, ils se l’étaient représenté autrement. Ils étaient surpris qu’il soit petit. Ou si jeune. Ou si plaisant d’aspect.
Ils s’étaient fabriqué, à partir de ce qu’ils voyaient de lui, une image qui était déçue. Ils l’avaient imaginé, pour être aussi amer dans ses histoires, en vieillard sec et grincheux. Acariâtre. Mal aimé. Misanthrope. Une sorte d’antique teigne humaine qui se payait dans les couleurs et le trait épouvantable du monde qu’il leur donnait à voir de ce que le monde ne lui avait pas donné. À regarder les dessins, ils s’étaient inventé que, pour le donner comme ça, son monde, il fallait qu’il soit bien désillusionné. Et qu’il voue à l’humanité entière des seaux de biles rances et haineuses. »
Certes, Reiser n’eut pas une enfance idyllique, né en Lorraine d’une mère femme de ménage et d’un père dont il semble qu’il ne connut pas l’identité véritable.

Blog Mon Papa de Reiser

« Là où il était né, c’étaient des crassiers sous une pluie fine. Des fumées noires qui crachaient dans le ciel et qui l’obstruaient. Il était le ciel, d’un gris définitif. Avec de petites maisons toutes semblables. Ça puait en permanence l’hiver, là-dedans.
À y arriver le soir, on ne trouvait rien d’ouvert. Ni pour les cigarettes ni pour boire. C’étaient des bars fermés qui n’invitaient personne. Et des rues vides qui faisaient largement sinistres sous le crachin poussiéreux.
Un jour, il m’avait parlé de son père, inconnu, et disparu, sitôt né : « quand je ferme les yeux, je le vois, mon père. Il galope sur toute la terre – comme une fanatique araignée. Il la recouvre tout entière. Puisque je ne peux pas le désigner. C’est difficile à imaginer le rien. Quel nom tu lui donnes au rien, et quelle bobine et quels actes, il a, le rien ? Quand tu ne sais pas par quelles basques l’attraper. Ni quels comptes lui demander. Peut-être avait-il ses raisons, des pauvres petites raisons, lâches, pétochardes. Ses saintes raisons à lui. Pour se sauver. On peut tout comprendre. Tout avaler. Mais à condition d’avoir un visage devant soi, un propos. Une grimace à asticoter et à pardonner … Pas le rien. Il aurait dû entrer une seule fois et se montrer. Pour que je le vois. Et qu’il ait une image, le vertige, qui dise : « Je suis « comme ça. » Parce qu’à la fin, j’ai bien fini par me l’imaginer, tout de même, à gros traits. Comme un gigantesque salaud –lourd et vain. Avec des bottes cloutées. »
De la belle et grande époque d’Hara-Kiri et Charlie, celle que j’ai connue, je retiens ce condensé magnifique et émouvant de Sylvie Caster : « C’était une ambiance. De préau, où l’on était ensemble une volée de moineaux. Désordonnés. Dissipés. Bordéliques. Comme dans une enfance où l’on ne se serait jamais fait de souci. Redonnée, effacée, l’ancienne. »
En arrière-plan de Nel, on reconnaît Cavanna la figure tutélaire de l’équipe dans le personnage de Tomatis. Encore que, est-ce pour prendre une distance avec l’idée de chronique, Sylvie saupoudre son portrait de quelques pincées de professeur Choron. Mais je vous ai parlé si souvent d’eux … D’ailleurs Coraly a refermé le livre.

Blog Coraly Zahonero saluant

Comment après avoir lu et tant aimé Les chênes verts, l’émouvant livre de Sylvie Caster autour de sa sœur handicapée, avais-je pu louper la parution de Nel est mort ? Maladresse réparée, dès le lendemain de la lecture de Coraly Zahonero, car grâce à elle, j’ai commandé l’ouvrage d’occasion auprès d’un bouquiniste … et ressorti quelques albums de Reiser de ma bibliothèque.

Blog couverture Nel est mort

D’ailleurs, je vous avoue, il n’est pas certain que Coraly, dans sa sélection, nous ait effectivement lu les passages que j’ai cités ici. Mais qu’importe, n’est-ce pas justement l’une des missions du Grenier des acteurs de donner envie de gratter et fouiller ?
Quel privilège, ne devrais-je pas dire quel confort, de découvrir une œuvre à travers la lecture à haute (et douce) voix de Coraly Zahonero. Elle a su, avec retenue, sans forcer le trait, prendre le recul nécessaire pour nous faire partager l’écriture férocement précise et juste de Sylvie Caster.
Je pense à Miou-Miou interprétant l’héroïne du beau film de Michel Deville, La Lectrice à domicile auprès de personnes handicapées.
De manière plus personnelle, plus naïve surtout, je remonte au plus profond de mes souvenirs, je pense au temps de ma petite enfance, savais-je déjà lire, quand ma maman me lisait une des lettres du moulin d’Alphonse Daudet, La chèvre de Monsieur Seguin, en y mettant toutes les précautions et formes possibles pour retarder l’inéluctable issue. Une histoire de mort, déjà !
C’est quelque part vrai que : Je porte en moi tous mes visages passés comme un arbre ses cernes !

Blog Coraly Zahonero et Delfeil de Ton

À la sortie, Coraly Zahonero avec Delfeil de Ton … rien que pour moi !!!

Publié dans:Coups de coeur |on 27 mars, 2019 |Pas de commentaires »

Paris-Nice 2019 dans les Yvelines

Après ma rencontre, dans mon précédent billet, avec le curé Ponosse de Clochemerle et son bréviaire, aujourd’hui, je croise l’abbé Cane aux Bréviaires, petite commune des Yvelines qui accueille les coureurs de Paris-Nice pour le départ de la seconde étape.

Blog Paris-Nice  2019-1

J’imagine déjà la tête de quelques-uns de mes lecteurs réfractaires à la légende des Cycles mais j’assume. S’ils sont patients, je leur promets une histoire d’eau en fin d’article.
Depuis 2010, celle qu’on surnomme la Course au Soleil s’élance régulièrement depuis les Yvelines. Cette tradition devrait perdurer au moins jusqu’aux Jeux Olympiques de 2024 dont l’intégralité des épreuves cyclistes sur route et sur piste se dérouleront dans le département.
Vous n’avez donc pas de chance que j’habite une terre amoureuse du vélo : les championnats de France sur route se sont disputés en juin dernier à Mantes-la-Jolie et l’ultime étape du prochain Tour de France partira de Rambouillet pour rejoindre les Champs-Élysées. C’est dire si vous n’avez peut-être pas fini de subir mes élucubrations vélocipédiques.
À plusieurs reprises, je vous ai relaté le départ de Paris-Nice avec le « beau vélo de Ravel » à Montfort-l’Amaury, ou « les mains aux cocottes »… de Houdan (les liens sont à la fin du billet).
Cette année, plus près du peuple au maillot jaune, j’ai snobé l’arrivée de la première étape devant les grilles du château royal de Saint-Germain-en –Laye, lui préférant le départ de la seconde dans le petit village des Bréviaires. Classiquement, celui-ci s’effectue dans une modeste commune du sud des Yvelines pour des raisons essentiellement géographiques, les coureurs se retrouvant ainsi rapidement dans la plaine beauceronne avant leur longue descente d’une semaine vers la Promenade des Anglais ou le sommet du col d’Èze.
Comme le déclare son maire sur le podium de présentation, Les Bréviaires (à quelques kilomètres de Rambouillet), n’a pas grand chose à vendre économiquement, on recense juste une supérette, sinon peut-être un coup de projecteur sur le Haras national en déclin dont il espère une reprise prochaine. Je n’ose contredire le notable avec la savoureuse et implacable pensée du regretté écrivain René Fallet : « Ce n’est pas le cheval qui est la plus belle conquête de l’homme, c’est le vélo. Il n’y a pas de boucheries vélocipédiques. »
Ce matin, on est à la campagne pour des retrouvailles avec un cyclisme à visage humain, plus en contact avec les passionnés de vélo, un parfum d’antan avec la proximité des champions accessibles et disponibles, près des barrières, signant des autographes et sacrifiant aux selfies.
Même si sur la place de la mairie a été dressé un espace Invités réunis autour d’un buffet à l’abri de l’air frisquet. Cocasserie, la municipalité a dû faire face à la demande des organisateurs de fournir 30 kg de glaçons pour l’apéritif.
Entre rayons de soleil (et de bicyclettes) et quelques gouttes heureusement parcimonieuses, la Course au soleil justifie son nom : disputée dans la première quinzaine de mars, elle connaît souvent des conditions climatiques précaires avant de se réchauffer (pas toujours) au soleil printanier de la Côte d’Azur. En témoigne une belle photographie de mon idole transie en couverture du regretté magazine Miroir du Cyclisme.

Blog Miroir du Cyclisme Paris-Nice

Dans ma jeunesse, Paris-Nice, première épreuve majeure, lançait véritablement la saison cycliste. Aujourd’hui, à l’ère des jets, les champions ont usé leurs boyaux, depuis plusieurs semaines, sur les routes australiennes du Tour Down Under, argentines du Tour de San Juan, et celles du sultanat d’Oman. Les jambes déjà bronzées des coureurs en attestent.
Le speaker du podium descend au milieu du public majoritairement constitué de retraités. La preuve, l’un d’eux évoque Louison Bobet. Est-ce à cause de mon paletot vert, non pas du classement par points mais Armor Lux, c’est à mon tour de confier au micro ma passion pour le vélo.
Ça tombe bien, j’ai toujours eu un faible pour Paris-Nice depuis mon enfance. Je conserve le souvenir d’une photographie de Jacques Anquetil, lors de sa première participation à l’épreuve, roulant à côté de Fausto Coppi. J’étais fier de voir ma nouvelle idole auprès du campionissimo champion du monde

blog Anquetil et Coppi Paris-Nice

Les maillots épargnés de marques publicitaires, le casque en cuir de Coppi, la casquette des bien nommés cycles La Perle, les socquettes blanches, les cale-pieds, le porte-bidon … quelle belle image vintage !
Qui plus est, mon champion remporta la course à cinq reprises. Nice very nice disait les vagues aux galets si j’en crois Claude Nougaro !
Le départ est prévu à 12 heures 40, le ramassage des poubelles a été avancé au dimanche, la tournée du facteur reculée à l’après-midi, et cela semble être l’école buissonnière pour les enfants du village, en regroupement avec leurs camarades voisins du Perray-en-Yvelines. Une centaine d’entre eux, revêtus de tee-shirts jaunes, la couleur à la mode, effectue même un départ fictif et une boucle à vélo.
Pour une meilleure sécurité, la préfecture de police de Paris a livré 320 barrières, la commune n’en possédant que cinq. C’est la fête au village !
Les deux anciens champions français Bernard Hinault et Thomas Voeckler constatent que leur popularité ne faiblit guère.

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Bernard Hinault au sein de l’organisation

L’heure avançant, les coureurs se dirigent maintenant vers le podium pour émarger sur la liste des engagés. Signe des temps, le paraphe manuscrit est révolu, remplacé désormais par une pression digitale sur un clavier.
Le premier au contrôle est Anthony Turgis, un coureur du cru puisque domicilié, à quelques kilomètres de là, aux Essarts-le-Roi. J’en ferais bien mon favori pour la victoire du jour mais, sponsor oblige, l’époque n’est plus aux sentiments comme du temps où le peloton manifestait une attitude bienveillante à l’égard du régional de l’étape.

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Anthony Turgis sur le podium de présentation

Le cyclisme est parfois une histoire de famille. Il y eut avant-guerre les trois frères Pélissier, Henri, Charles et Francis, puis plus tard, trois générations de Danguillaume. Il y a aujourd’hui une véritable dynastie de Gallopin dont Tony, qui monte maintenant sur l’estrade, est le dernier membre en activité, sans doute le plus brillant sportivement. Il a porté le maillot jaune du Tour de France, un 14 juillet, et remporté la grande épreuve espagnole Clasica a San Sebastian.

blog Paris-Nice 2019-3Blog Paris-Nice  2019 Gallopin

Son père Joël et ses deux oncles Guy et Alain effectuèrent aussi une carrière professionnelle très honorable mais c’est sans doute grâce à André, un autre oncle, que la famille a été vaccinée avec un rayon de bicyclette. En effet, André, de profession couvreur devint coureur amateur suite à une chute d’un toit qui nécessita l’achat d’un vélo pour effectuer sa rééducation.
J’ai la chance de connaître un peu le destin louable de cette famille, d’origine très modeste, grâce à un ami qui fut instituteur et secrétaire de mairie en Eure-et-Loir et, à ce titre, la soutint dans des circonstances difficiles. Plusieurs décennies plus tard, l’ancien enseignant, au départ d’une étape du Tour de France en Ariège, croisa l’un des Gallopin, Alain il me semble, devenu directeur technique d’une équipe étrangère.
Que croyez-vous qu’il advînt ? L’ancien écolier Gallopin délogea tous les coureurs du luxueux car pullman et, en anglais, exprima les raisons de sa profonde reconnaissance envers son valeureux et bienveillant maître d’école. Belle histoire, non ?
Rien que pour elle, je fais de Tony mon favori de l’étape dont il connaît parfaitement le parcours et les traîtrises.
Les champions se succèdent sur le podium quasiment en file indienne. On ne repère aucun Sioux mais un rusé Colombien Nairo Quintana qui compte déjà à son palmarès un Giro (Tour d’Italie) et une Vuelta (Tour d’Espagne).

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Romain Bardet chouchou du public

La fibre patriotique vibre encore et la clameur du public accompagne le passage de Romain Bardet vite happé par les caméras de télévision pour une interview.
Cela s’anime aux abords de la ligne de départ. Motards de la sécurité et véhicules de presse et de l’organisation se mettent en branle. Les écoliers agitent leurs drapeaux. Quelques notables de la région s’approchent pour donner le départ fictif.

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Départ de la seconde étape de Paris-Nice 2019 aux Bréviaires (vidéo Encre violette)

Voilà, ils sont partis pour une course de 165 kilomètres, contre le vent qu’on prévoit violent, et qui les conduit à Bellegarde dans le département du Loiret.
J’ai bien envie d’en voir les péripéties à la télévision mais, auparavant, j’ai prévu d’effectuer une petite promenade historico-géographique autour des Bréviaires.
Il est encore question de soleil mais, cette fois, il ne s’agit plus d’une course cycliste mais d’un roi et d’une chasse à l’eau. En effet, les millions de touristes qui se promènent dans les jardins du château de Versailles et du Trianon, qui s’émerveillent des spectacles des grandes eaux et des reconstitutions historiques sur le grand canal, se sont-ils interrogés d’où provenait l’eau des bassins, fontaines et cascades ?
À palais royal, solutions royales ! En un quart de siècle, Louis XIV avec le concours de Vauban, bouleversa la région de Versailles pour amener l’eau en son parc.
Cette histoire d’eau pourrait constituer un véritable roman tant la conception et la création de l’ensemble de ce système hydraulique étaient phénoménaux.
Justement, à quelques coups de pédales (car les balades en VTT sont ici une aubaine) des Bréviaires, l’on retrouve un chapelet d’étangs (regroupés sous le nom de Hollande) qui correspondent à l’étage supérieur du projet.

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Étang de Saint-Hubert

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Ces étangs sont artificiels : des surfaces versantes, les eaux sont recueillies dans les étangs directement ou par un système de canaux ou rigoles à ciel ouvert ; quant aux étangs eux-mêmes, constitués par des cuvettes à fond plat argileux, ils communiquent aussi entre eux par des rigoles à ciel ouvert ou le plus souvent par des aqueducs souterrains.
Au total, c’est un enchaînement continu d’une dizaine d’étangs et de 70 kilomètres de rigoles, depuis l’étang de la Tour à l’entrée de Rambouillet jusqu’à l’étang de Saint-Quentin à quelques mètres du récent vélodrome, avant de s’achever (la liaison est de nos jours coupée suite à l’implantation de la ville nouvelle de Saint-Quentin-en-Yvelines) par la « rivière royale », une rigole de 34 kilomètres acheminant enfin les eaux à Versailles.
Prodigieux ! A-t-on conscience du génie d’architectes et entrepreneurs comme Sébastien Le Prestre marquis de Vauban ou Pierre-Paul Riquet fondateur du Canal du Midi à la même époque ?
Pour limiter les risques de submersion en cas de rigole bien remplie, furent creusés des « haricots », des bassins demi-circulaires de dissipation de l’énergie hydraulique.

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Un beau sujet de réflexion pour nos, beaucoup moins subtils, technocrates urbanistes concepteurs de ronds-points, chicanes, ralentisseurs, dos d’ânes, et même écluses (la dernière mode), bref tous ces dangers pour les coureurs cyclistes ! Lors de retransmissions de courses disputées à l’étranger, je ne vois que rarement ce genre d’obstacles.
Sur le podium, Sandy Casar, jeune retraité du vélo, originaire de Mantes-la-Jolie, a raconté, sans doute pour la énième fois, sa chute spectaculaire dans le Tour de France provoquée par un chien labrador, non tenu en laisse, traversant indûment la chaussée. La scène de l’accident est projetée sur l’écran géant dans le cadre d’un clip sur les consignes de sécurité à respecter par les spectateurs trop souvent imprudents, pour ne pas dire parfois inconscients, sur le bord des routes.
Au-delà de cette anecdote qui aurait pu être tragique, Sandy Casar accomplit une carrière respectable avec notamment trois victoires d’étape dans le Tour de France, une sixième place au Giro (Tour d’Italie) et une seconde sur … un Paris-Nice.
Au temps de ma splendeur vélocipédique, j’ai régulièrement sillonné les routes du massif forestier de Rambouillet. Il n’était pas rare, au petit matin, de voir surgir devant moi quelques hôtes de ces bois, des chevreuils, biches et même un cerf majestueux. Je pensais un instant à Maurice Genevoix, mes lectures de jeunesse La dernière harde et Raboliot.
Plus douloureux, un jour de chasse à courre, j’ai assisté à l’hallali d’un cerf qui s’était réfugié dans la mare Vilpert pour échapper à la meute hurlante des chiens. Est-ce jalousie entre grands hommes de l’Histoire de France, Napoléon 1er a laissé son nom à la chaussée herbeuse qui sépare les deux étangs de Saint-Hubert et de Pourras.

Blog Chaussée NapoléonBlog pavillon Napoléon

 Si le vent est favorable, les coureurs doivent filer dans la plaine de Beauce, je n’ai donc pas le temps de me rendre jusqu’aux ruines du Pavillon de l’Empereur, une petite résidence de chasse qu’il construisit en 1808.
Bientôt, devant mon écran, je constate que le vent fripon est contraire, renversant même, une violente rafale causant la chute et l’abandon d’un des favoris Warren Barguil. Mais le dieu Éole est aussi propice aux grandes manœuvres cyclistes des « bordures ».

Paris-Nice bordures

Allez amis lecteurs béotiens du vélo, vous ne roulerez plus idiot, je vous explique cette stratégie de course.
Si le vent arrive de côté ou de trois-quarts face, les coureurs en tête de peloton se déploient en éventail, occupant toute la chaussée, de sorte qu’un coureur suivant l’éventail ne peut plus profiter de celui devant lui pour s’abriter des courants d’air, une situation qui provoque des cassures dans le peloton.
Dans cette configuration climatique, les coursiers les plus adroits sont souvent les Fla-les Fla- les Flamands qui roulent sans rien dire, habitués au vent du plat pays qui est le leur.
Ce n’est peut-être pas un hasard si le néerlandais Dylan Groenewegem, déjà victorieux la veille, l’emporte encore à Bellegarde. Clin d’œil malicieux, le jour où Paris-Nice démarre à proximité des étangs de Hollande ainsi appelés du nom d’un ancien domaine local de Orlande repéré sur la carte des chasses de Henri IV !

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Dylan Groenewegem leader après la première étape

Aujourd’hui, ces étangs n’ont pas qu’une simple fonction hydraulique. Civilisation des loisirs oblige, en saison estivale, certains d’entre eux accueillent baigneurs et pédal(o)s.
Les promeneurs écolos ou férus d’ornithologie, cachés dans les roseaux, peuvent épier les canards colvert plantant leur bec dans la vase à la recherche de leur proie.
Certaines espèces d’oiseaux y nichent telles le Blongios nain, le Phragmite des joncs, la Bouscarle de Cetti et le Râle d’eau. D’autres s’accordent juste une halte sur leur chemin de migration tels le Butor étoilé et le Balbuzard pêcheur.
Poésie des noms ! Dans mon enfance, les coureurs portaient les couleurs de marques de cycles, La Perle, Alcyon, Stella, Helyett, Dilecta (« l’aimée » pour les non latinistes !).
De nos jours, ils jouent les hommes sandwiches de AG2R La Mondiale, Cofidis, Groupama Française des Jeux, Direct Energie, Vital Concept B&B Hôtels. Où est le rêve ? L’économie libérale a même détourné l’esprit épique du cyclisme.

Anquetil Helyett

Plus macabre, au chapitre des faits divers, c’est à l’étang Rompu, à quelques centaines de mètres des étangs de Hollande, que fut découvert en octobre 1979 le corps de Robert Boulin, alors ministre du Travail en exercice. Suicide ou enlèvement et séquestration suivis de mort, l’affaire n’est toujours pas élucidée.
J’aimerais conclure avec un poète libertaire insuffisamment connu. Si tu veux la paix … pars à vélo !

« De tout l’ latin qu’on m’a fait faire
Je n’ai gardé qu’un minimum
C’est que six siècles avant notre ère
Un super stratège en péplum
Dans un long traité militaire
Dont j’ai fait mon vade-mecum
Écrivit cette phrase austère
Mais vraiment digne d’un grand homme
« Tu veux la paix, prépare la guerre ! »
Si vis pacem, para bellum !

Que la formule est élégante
C’est grand, c’est triste mais c’est beau !
Moi j’en ai fait une variante
« Si vis pacem… pars à vélo »
À vélo pars à l’aventure
Loin des pare-chocs, loin des autos
Loin des parkings que l’on sature
Loin des parcmètres et du Métro
Pars au hasard dans la nature
Loin de l’angoisse des cités
Et tu verras, je te l’assure
Que partir c’est ressusciter… »

Jean-Roger Caussimon vécut dans les environs des Bréviaires. Son buste trône dans la médiathèque du Perray-en-Yvelines.
Immense auteur, il écrivit de magnifiques chansons, notamment pour Léo Ferré, telles Monsieur William ou Le temps du Tango.
En ce jour venteux, loin du haras des Bréviaires, il vous emmène à Ostende voir « les chevaux d’la mer qui fonçaient la têt’ la première et qui fracassaient leur crinière devant le casino désert » :

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J’ai déjà évoqué Paris-Nice, la Course au soleil, dans les anciens billets suivants :
http://encreviolette.unblog.fr/2010/03/11/le-beau-velo-de-ravel-ou-le-depart-de-paris-nice-2010/
http://encreviolette.unblog.fr/2011/03/08/au-depart-de-paris-nice-2011-les-mains-aux-cocottes-ou-ah-si-vous-connaissiez-ma-poule-de-houdan/
http://encreviolette.unblog.fr/2015/03/19/au-depart-de-paris-nice-2015-a-maurepas/

Publié dans:Coups de coeur, Cyclisme |on 15 mars, 2019 |1 Commentaire »

Un bon coup de Beaujolais en passant par Clochemerle !

J’attendais d’avoir achevé la lecture de Clochemerle, le roman de Gabriel Chevallier pour enfin écrire mon billet. En guise d’introduction, je vous livre quelques extraits du premier chapitre, dignes d’un bon guide touristique :
« À l’ouest de la route nationale 6, qui conduit de Lyon à Paris, s’étend, entre Anse et les abords de Mâcon, sur une longueur d’environ quarante-cinq kilomètres, une région qui partage avec la Bourgogne, le Bordelais, l’Anjou, les Côtes du Rhône, etc., l’honneur de produire les plus fameux vins de France. Mais à côté de ces grands noms, il en existe d’autres, moins fastueux, qui cependant ne correspondent pas à moins de vertus
Une chose certaine : le Beaujolais est mal connu, comme cru et comme région, des gastronomes et des touristes. Comme cru, on le prend parfois pour une queue de la Bourgogne, une simple traînée de comète. Loin du Rhône, on a tendance à croire qu’un Morgon n’est qu’une pâle imitation d’un Corton. Erreur impardonnable et grossière, commise par des gens qui boivent sans discernement, sur la foi d’une étiquette, ou les affirmations douteuses d’un maître d’hôtel. Peu de buveurs sont qualifiés pour distinguer l’authentique du faux, sous les blasons usurpés des capsules. En réalité, le vin de Beaujolais a ses vertus particulières, un bouquet qui ne peut se confondre avec aucun autre.

Blog Beaujolais verres crus

La grande foule des touristes ne fréquente pas ce pays vinicole. Cela tient à sa situation. Alors que la Bourgogne, entre Beaune et Dijon, étale ses coteaux de part et d’autre de la même route nationale 6 qui longe le Beaujolais, cette dernière région comprend une série de montagnes placées en retrait des grands itinéraires, entièrement tapissées de vignobles entre deux cents et cinq cents mètres d’altitude, et dont les plus hauts sommets, qui la protègent des vents d’ouest, atteignent à mille mètres. A l’abri de ces écrans successifs de hauteurs, les agglomérations beaujolaises, fouettées d’air salubre, sont campées dans un isolement qui conserve quelque chose de féodal… »
Nul besoin pour me dépayser d’une escapade aux Maldives ou encore à Syracuse comme rêvait Bernard Dimey, poète, chansonnier et … « ivrogne et pourquoi pas » (admirables vers de contact !). Il est des mots enivrants qui m’emmènent dans de sublimes voyages rabelaisiens. Sous l’emprise de l’alcool, Quentin, le compagnon du Singe en hiver d’Antoine Blondin, partait toutes les nuits sur le Yang-Tsé-Kiang, le fleuve bleu.
Le truculent romancier et chroniqueur bourbonnais René Fallet, faisant des infidélités à la ficelle de Saint-Pourçain, célébra l’arrivée du Beaujolais nouveau. Son héros du Braconnier de Dieu tentait d’oublier, dans la boisson, pour quelques heures, l’horreur de l’occupation en 1943 lorsque pris en chasse par une patrouille allemande, il se réfugia chez les trappistes pendant vingt-trois ans jusqu’au jour où, dégât collatéral d’une énorme cuite sur la route de Diou, il rencontra une seconde fois le destin en allant voter Pompidou.
Le même Fallet raconta dans sa Soupe aux choux les aventures bachiques (et odorantes) de deux paysans soiffards avec un extraterrestre surnommé la Denrée. J’ai même connu un collègue et ami, résident en Beaujolais, dont un oncle éloigné inspira au romancier le personnage de Francis Chérasse dit le Bombé.
Au même rang que ces réjouissantes ivresses, il me faut encore vous offrir la scène culte du festin dans Calmos le film, truculent et misogyne en diable, de Bertrand Blier où son père incarne un curé à la rouge trogne.

https://www.dailymotion.com/video/x56vri

Á défaut de lutiner la jeune Charlotte sur le capot de la voiture, l’adolescent eut le droit de goûter à … la charlotte aux pommes confectionnée par l’ecclésiastique rubicond.
Sans blasphémer, c’est peut-être le moment de faire connaissance avec le curé de Clochemerle : « La complexion sanguine d’Augustin Ponosse ne l’inclinait nullement au mysticisme, qui est le fait des âmes torturées, lesquelles habitent en général des corps souffrants. Il possédait au contraire une belle régularité organique, mangeait de bel appétit, et sa nature avait des exigences que la soutane recouvrait décemment, sans les empêcher de se manifester. »
D’autant plus qu’Honorine, en bonne servante du curé, lui prêta rapidement la main :
« Il se sentait triste, tourmenté par des hallucinations qui ne lui laissaient aucune paix, contre lesquelles il luttait, congestionné comme saint Antoine dans le désert. Honorine ne fut pas longtemps à pressentir la cause de ses tourments. La première elle y fit allusion, un soir, comme le curé Ponosse bourrait mélancoliquement une pipe son repas terminé.
-Pauvre jeune homme, dit-elle, vous devez bien souffrir à votre âge, toujours seul. C’est pas humain des choses pareilles … Vous êtes un homme, quand même !
-Hélas, Honorine ! soupira le curé Ponosse, devenu cramoisi, et saisi sur l’instant de vigueurs coupables.
-Ça finira par vous monter au cerveau, c’est sûr ! On en a vu que ça rendait tout fous de se retenir tant et tant.
-Il faut faire pénitence, Honorine, dans notre état ! répondit faiblement le malheureux.
Mais la dévouée servante le traita comme un enfant qui n’est pas raisonnable.
-Vous n’allez pas vous abîmer la santé, des fois ! Qu’est-ce qu’il y aura gagné, le bon Dieu, quand vous aurez pris une mauvaise maladie ?
Les yeux baissés, le curé Ponosse exprima par un geste vague que la question dépassait sa compétence, et que s’il fallait devenir fou par excès de chasteté, si telle était la volonté de Dieu, il s’y résignerait. Si ses forces allaient jusque-là … On en pouvait douter. Alors Honorine se rapprocha, pour lui dire d’une manière encourageante :
-Avec le pauvre M. le curé, qui était bien saint homme, on s’arrangeait tous les deux …
Ces mots furent pour le curé Ponosse une apaisante annonciation. Levant un peu les yeux, il considéra discrètement Honorine, avec des idées toutes nouvelles. La servante n’était point belle, tant s’en fallait, mais elle portait cependant, bien que réduits à la plus simple expression, ce qui les rendait peu suggestifs, les hospitaliers renflements féminins. Que ces corporelles oasis fussent mornes, aux abords peu fleuris, elles n’en étaient pas moins des oasis salvatrices, placées par la Providence dans l’ardent désert où le curé Ponosse se voyait sur le point de perdre la raison. Une lumière se fit en son esprit. N’était-ce pas honnête humilité de succomber, puisqu’un prêtre plein d’expérience, et que tout Clochemerle regrettait, lui avait ouvert la voie ? Il n’avait qu’à aller sans faux orgueil sur les brisées de ce saint homme. Et d’autant plus simplement que la rugueuse conformation d’Honorine permettait de n’accorder à la nature que le strict nécessaire, sans prendre vraiment de joie à ces ébats, ni s’attarder aux complaisantes délices qui font la gravité du péché.
Le curé Ponosse, après avoir machinalement récité les grâces, se laissa conduire par la servante, qui prenait en pitié la timidité de son jeune maître. Tout fut consommé dans une obscurité complète, brièvement, et le curé Ponosse tint sa pensée le plus possible éloignée de son acte, déplorant ce que faisait sa chair et gémissant sur elle. Mais il passa ensuite une nuit si calme, se leva si dispos, qu’il connut par là qu’il serait sans doute bon de recourir parfois à cet expédient, dans l’intérêt même de son ministère. Il décida, pour la périodicité, de s’en tenir aux usages établis par son prédécesseur, dont Honorine saurait bien l’instruire.
Malgré tout, c’était péché dont il fallait se confesser… »
Par bonheur, Ponosse découvrit qu’un ancien camarade de séminaire, exerçant dans une paroisse voisine, fautait pareillement avec sa servante. Les deux abbés convinrent d’expier leurs envies impies en se confessant mutuellement, chaque jeudi, alternativement chez l’un et chez l’autre.
« Le touriste suit aveuglément la vallée de la Saône, d’ailleurs riante, sans se douter qu’il laisse à quelques kilomètres un des coins de France les plus pittoresques et propicement ensoleillés. Le manque d’information lui fait perdre une des belles occasions qu’il puisse rencontrer, en roulant, de s’étonner et d’admirer. Si bien que le Beaujolais demeure une terre réservée à de rares fervents qui viennent y chercher le calme, la rareté de ses perspectives immenses, tandis que les automobilistes du dimanche époumonent leurs cylindres à soutenir un train d’enfer qui les mène invariablement aux mêmes relais encombrés.
S’il se trouve parmi les lecteurs quelques touristes qui aient encore le goût de la découverte, on leur donnera ce conseil. Á trois kilomètres environ au nord de Villefranche-sur-Saône, ils trouveront un petit embranchement généralement dédaigné des automobilistes … »
C’est comme ça (ou presque !) que j’ai passé trois jours sous le signe de la convivialité, avec la complicité d’un généreux ami du cru, au pays des pierres dorées, ainsi nommé à cause de la belle couleur jaune des calcaires utilisés pour la construction des maisons.
Et pour commencer, j’ai souhaité faire une promenade à Vaux-en-Beaujolais, beaucoup plus célèbre sous le nom de Clochemerle, car c’est dans ce village au milieu des vignes que Gabriel Chevallier choisit de situer sa chronique rabelaisienne qui connut un énorme succès dès sa sortie en 1934.
D’ailleurs, les « clochemerlins » d’aujourd’hui revendiquent volontiers cette identité littéraire en la faisant figurer sur la pancarte à l’entrée du village.

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Pas rancuniers vis-à-vis de leurs aïeux de fiction, ils sont presque fiers que l’adjectif clochemerlesque soit entré dans le dictionnaire bien que qualifiant un lieu dont les habitants s’affrontent dans des querelles dérisoires et absurdes.
Plutôt que s’offusquer, ils ont choisi d’en rire et nous invitent à partager les frasques des Clochemerlins des années 1920 en nous asseyant près de jardinières parlantes équipées de haut-parleurs qui distillent les meilleures pages du roman.

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« Au mois d’octobre 1922, vers cinq heures du soir, sur la grande place de Clochemerle-en-Beaujolais … deux hommes faisaient côte à côte des allées et venues, avec la lente démarche des gens de campagne, qui semblent toujours avoir tout leur temps à donner à toute chose, en échangeant des paroles chargées d’un sens si rigoureux qu’ils les prononçaient après de longs silences préparatoires, à raison d’une phrase à peine tous les vingt pas. »
Il s’agissait de Barthélémy Piéchut, maire de la commune, et d’Ernest Tafardel, instituteur et secrétaire de mairie.
« -Il faut que nous trouvions quelque chose, Tafardel, qui fasse éclater la supériorité d’une municipalité avancée.
-J’en suis bien d’accord, monsieur Piéchut. Mais je vous fais observer qu’il y a déjà le monument aux morts.
-Il en existera bientôt dans chaque commune, quelle que soit la municipalité. On pourra nous le jeter à la figure. Il faut que nous trouvions quelque chose de plus original, qui soit mieux en rapport avec le programme du parti. Ce n’est pas votre avis ?
-Bien sûr, monsieur Piéchut, bien sûr ! On dit faire pénétrer le progrès dans les campagnes, chasser sans répit l’obscurantisme. C’est notre grande tâche à nous, hommes de gauche… »
Quelques pas plus loin :
« -Avez-vous une idée Tafardel ? …
– C’est-à-dire, monsieur Piéchut … Il y a une chose à laquelle j’ai pensé l’autre jour. Je me proposais de vous en parler. Le cimetière appartient bien à la commune ? C’est en somme un monument public ?
-Certainement, Tafardel.
-Pourquoi, dans ce cas, est-ce le seul monument public de Clochemerle qui ne porte pas la devise républicaine : Liberté, Égalité, Fraternité ? Est-ce qu’il n’y a pas là une négligence qui fait le jeu des réactionnaires et du curé ? Est-ce que la République n’a pas l’air de convenir que son contrôle cesse au seuil de l’éternel séjour ? N’est-ce pas reconnaître que les morts échappent à la juridiction des partis de gauche. La force des curés, monsieur Piéchut, c’est de s’approprier les morts. Il serait important de montrer que nous avons aussi des droits sur eux….
-…Voulez-vous mon opinion, Tafardel ? Les morts sont les morts. Laissons-les donc tranquilles.
-Il ne s’agit pas de les troubler, mais de les protéger contre les abus de la réaction. Car enfin, la séparation de l’Église et de l’État …
-…Les morts, Tafardel, c’est le passé. Nous devons regarder l’avenir. C’est une idée d’avenir que je vous demande. »
La suggestion du maître d’école d’ouvrir une bibliothèque municipale ne convainquit pas plus le maire qui enfin émit la sienne :
« -Je vais vous la dire, Tafardel, mon idée … Je veux faire construire un édifice aux frais de la commune.
-Avec l’argent de la commune ? répéta l’instituteur, étonné, pour savoir combien les dépenses engagées sur la masse que procurent les impôts peuvent entraîner l’impopularité…
– … Parfaitement, un édifice ! Et qui aura son utilité, aussi bien pour l’hygiène que pour les mœurs … Faites voir si vous êtes malin, Tafardel ? Devinez un peu …
Ernest Tafardel exprima par un geste de ses deux bras que le champ des suppositions était immense, et que ce serait folie de s’y engager. Ce que voyant, Piéchut donna un dernier coup à son chapeau, qui lui couvrit d’ombre le visage, cligna ses yeux à fond, le droit toujours un peu plus que le gauche, pour bien juger de l’impression que son idée ferait sur l’autre, et dévoila toute l’affaire :
-Je veux faire construire un urinoir, Tafardel.
-Un urinoir ? s’écria l’instituteur tout saisi, tant la chose aussitôt lui parut d’importance.
Le maire se méprit sur le sens de l’exclamation :
-Enfin, dit-il, une pissotière !
-Oh ! j’avais bien compris, monsieur Piéchut.
-Qu’en dites-vous ?
…. Tafardel éructa deux ou trois hum ! derrière sa main maigre, toujours tachée d’encre, et lissa son bouc de vieille chèvre. Alors, il dit :
-Pour une idée, monsieur le maire, c’est une idée ! Une idée vraiment républicaine. Bien dans l’esprit du parti, en tout cas. Mesure égalitaire au plus haut point, et hygiénique, comme vous disiez si justement. Quand je pense que les grands seigneurs de Louis XIV urinaient dans les escaliers des palais ! Un urinoir, c’est autre chose qu’une procession de Ponosse, pour le bien-être des populations… »
L’argument du roman est énoncé et le ton à pisser de rire en est donné.
L’édicule fut construit à proximité de l’église, non pour choquer, mais parce que c’est au centre du village.
Quelle n’est pas ma jubilante surprise de retrouver, presque cent ans plus tard, la réplique pimpante de la fameuse vespasienne qui, quoiqu’en disent le maire et l’instit, était peut-être plus destinée à confondre les suppôts de la réaction, la baronne Alphonsine de Courtebiche, le curé Ponosse, le notaire Girodot, qu’à soulager la vessie de la gent virile de Clochemerle !

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Les dieux locaux, principalement Bacchus réfugié depuis quelques siècles en Beaujolais, Mâconnais et Bourgogne, ainsi que le printemps particulièrement doux cette année-là, favorisèrent la fréquentation du « petit endroit » :
« L’on entreprit, dès le mois de mai, de boire à la cadence d’été, laquelle est, à Clochemerle, fameuse cadence, dont ne peuvent se faire la moindre idée les faibles et pâlots buveurs de la ville. Ces grands élans du gosier eurent pour conséquence, dans les organismes mâles, un travail rénal très soutenu, suivi de joyeuses dilatations des vessies, qui demandaient à s’épancher fréquemment. Sa favorable proximité de l’auberge Torbayon valut à l’urinoir une grande faveur. Sans doute le besoin des buveurs eût trouvé à se satisfaire dans la cour de l’auberge, mais le lieu était sombre, malodorant et mal entretenu, sans gaieté. On y était comme en pénitence, on s’y conduisait à l’aveuglette, et jamais sans dommage pour sa chaussure. On avait aussi vite fait de traverser la rue. Cette seconde méthode offrait plusieurs avantages : celui de se dégourdir les jambes, le plaisir de la nouveauté, et c’était aussi l’occasion de jeter en passant un coup d’œil sur Judith Toumignon, bien satisfaisante toujours à regarder, et dont la plastique irréprochable meublait l’imagination.
Enfin l’urinoir était à deux places, on s’y rendait généralement par paire, ce qui provoquait l’agrément de tenir un bout de conversation tout en faisant la chose, ce qui rendait plus agréable tant la conversation que la chose, du fait qu’on éprouvait à la fois deux satisfactions. Des hommes qui buvaient avec compétence et vaillance extrêmes, et qui urinaient de même, ne pouvaient que se féliciter, l’un à côté de l’autre, d’éprouver ces deux grands biens inséparables : boire bien à sa soif et uriner ensuite jusqu’à la dernière goutte, en prenant son temps, dans un lieu frais, bien aéré, lavé jour et nuit à grande eau. Ce sont là plaisirs simples, dont ne savent plus jouir les citadins, entraînés dans une bousculade sans merci, et qui conservaient à Clochemerle toute leur valeur. »
Volupté qu’on ne risque plus de connaître dans nos villes tant on craint de rester bloqué dans les sanisettes automatiques de maintenant !
« Deux places c’était peu, lorsque trois ou quatre vessies se trouvaient avoir fait leur plein au même instant, ce qui arrivait fréquemment dans une agglomération qui comptait deux mille huit cents vessies dont la moitié à peu près des vessies mâles les seules autorisées à s’épancher sur la voie publique. Dans ces cas de presse, on revenait aux vieux usages expéditifs, toujours bons. On se soulageait contre le mur, à côté de l’édifice, tout tranquillement, sans y voir malice ni incommodité, ni motif à se retenir le moins du monde… »
Les jeunes clochemerlins trouvaient là l’occasion de quelques excentricités avec leur bistouquette : « Entre eux, ils disputaient des records d’altitude et de portée. Appliquant à la nature des procédés de physique élémentaire, ils en réduisaient le débit, en augmentaient la pression et obtenaient ainsi des effets de jets d’eau très réjouissants qui les obligeaient à prendre du recul … »
Le spectacle des hommes se rebraguettant devant les petites enfants de Marie déclencha le courroux de Justine Putet, « une noiraude bilieuse, desséchée et vipérine, ayant mauvais teint, mauvais œil, mauvaise langue, mauvais circuit intestinal, et tout cela recouvert d’agressive piété et de douceur sifflante… Exaltée brandisseuse de chapelets, fervente diseuse de litanies mais aussi semeuse effrénée de calomnies et de paniques clandestines. En un mot, le scorpion de Clochemerle, mais un scorpion camouflé en bête à bon Dieu ».
Cette vieille fille solitaire, au fond de l’impasse des Moines, veillait jour et nuit sur le bourg dont elle dénonçait les infamies et les concupiscences.
C’est ainsi que la guerre fut déclarée entre les « urinophiles » et les « urinophobes ». Le 16 août 1923, jour de la Saint-Roch, patron du pays, et traditionnellement fête de Clochemerle, on assista à une incroyable bataille rangée à l’église durant la grand-messe. Saint Roch en personne vacilla, hésita au bord de son socle, et chut dans le bénitier placé juste en dessous, de façon si malheureuse qu’il s’y guillotina sur le rebord tranchant de la pierre.
Cela remonta très loin, bien au-delà des limites de la commune, jusqu’à l’évêque de Lyon et même au ministère. La troupe fut même envoyée pour rétablir l’ordre, ce qui entraîna au contraire un surcroît de violence et la mort par balle perdue de l’idiot du village.
Je ne puis ici vous relater toutes les péripéties qui s’en suivirent, prétextes en fait pour le romancier à brosser les portraits burlesques de personnages hauts en couleur, et plus généralement leur médiocrité, leur petitesse et leur veulerie, bref la bêtise humaine.
Heureuse initiative de la municipalité actuelle, face à la pissotière, à l’angle de la ruelle remontant vers l’église, sur les façades d’une maison, l’artiste A.Fresco, s’inspirant des caricatures d’Albert Dubout, a peint une fresque avec les principaux personnages du roman.

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Ils s’exhibent à tous les étages, les piliers de comptoir du café Torbayon, la baronne de Courtebiche et le notaire Girodot, Judith Toumignon dans les bras de son amant sous l’œil de son mari cocu, le curé Ponosse et sa bonne, la mauvaise Justine Putet. Il y même l’écrivain Gabriel Chevallier et l’illustrateur Albert Dubout épiant tout ce petit monde.
De l’autre côté de la place, autre initiative à la gloire de Clochemerle, on peut visiter un petit musée dédié à Gabriel Chevallier, l’auteur de toutes ces gauloiseries.
Je découvre ainsi que, beaucoup plus sérieusement, il écrivit Sainte-Colline sur ses années tristes au collège des Pères, et surtout, La Peur, un livre qui fait encore autorité parmi les ouvrages consacrés à la Première Guerre mondiale, au même titre que Ceux de 14 de Maurice Genevoix et Les Croix de bois de Roland Dorgelès.

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Clochemerle a été vendu à plusieurs millions d’exemplaires et traduit en vingt-sept langues. Gabriel Chevallier en écrivit, dans les années 1950, deux suites, Clochemerle-Babylone et Clochemerle-les-Bains, dont le succès fut beaucoup plus anecdotique.
Devant un tel succès populaire, le cinéma fit deux adaptations du roman, d’abord avec le film éponyme de Pierre Chenal, en 1948, interprété par une brochette de brillants acteurs, Jean Brochard, Saturnin Fabre, Jane Marken, puis en 1955, Le chômeur de Clochemerle avec, en tête d’affiche, Fernandel qui s’y connaissait en querelles version parmesan dans le village de Don Camillo. Je dus voir à l’époque ce nanar avec mes parents au cinéma qui jouxtait la maison familiale ( http://encreviolette.unblog.fr/2016/08/17/vacances-post-romaines-9-le-cure-de-brescello/ )

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Contiguë au musée, se trouve la cave de Clochemerle. Je n’ai pas le temps de m’attarder au comptoir (d’ailleurs je conduis !) mais je fais quand même le tour des dessins humoristiques exposés aux murs du caveau.

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Je ne saurais cependant quitter la placette d’opérette (à ce propos, Raymond Souplex commit aussi une adaptation du roman en comédie musicale) sans entrer dans les fausses Galeries beaujolaises qui tiennent lieu de maison du tourisme.
Je m’y procure, il est temps, le roman en édition de poche, qu’en fait je n’ai jamais lu. La couverture est l’œuvre du regretté Siné, maître dans l’irrévérence.
Mon ami, toujours aussi généreux, m’offre la bande dessinée avec les caricatures de Dubout.

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En remontant les rues pentues du village, je remarque les élégantes enseignes des commerces.
Dans le Clochemerle imaginé par Gabriel Chevallier, les noms de famille sont souvent inspirés de la profession des individus : le boulanger Farinard, Lardon le charcutier, Billebois le menuisier, Boitavin le tonnelier.
Quant au toponyme de la commune, il viendrait des merles qui nichaient dans le clocher et qui déguerpissaient, effrayés par le tintement de la cloche et peut-être par les extravagances des autochtones.

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En face de l’église, je repère une autre vespasienne, une vraie celle-ci, apte à soulager les vessies de quelques piétons, et à l’écart des regards lubriques.
En haut du bourg, j’ai plaisir à constater que l’école publique a été baptisée Bernard Pivot, l’amoureux des livres et du vin de Beaujolais. Je crois que son frère en produisit à quelques kilomètres d’ici.

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Dans mes rêveries, du curé Ponosse à l’abbé de Calmos, il n’y a qu’une paire de lieues. Je me souviens de l’ordonnance prescrite par Bernard Blier, sur le quai de la gare, à un Jean Rochefort un peu patraque : « Privé de Chiroubles pendant quinze jours ! ». Mes papilles émoustillées, bravant l’interdit, pour ma part, j’allais en faire un de mes breuvages préférés.

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C’est ainsi que maintenant, je rejoins la cave d’Armand Desmures. Récent retraité, il possède encore quelques cartons du précieux cru. Par bonheur, il a été épargné par les terribles orages de grêle qui ont dévasté une partie importante de ce vignoble, il y a deux ans.
Cela me renvoie à la dramatique journée du 19 septembre 1923 que vécut Clochemerle, et le magnifique exercice de style de Gabriel Chevallier pour la décrire :
« Il était six heures du soir, une écœurante chaleur orageuse augmentait encore le malaise des Clochemerlins atterrés. Brusquement arriva par le travers du bourg un vent de tempête, qui avait le tranchant des bises farouches de l’hiver. Trois énormes nuages bondissants, sortes de caravelles pansues chassées par un cyclone, s’avancèrent sur l’océan du ciel. Ensuite parut à l’ouest, comme une invasion de barbares, la masse d’une horrible armée de cumulus noirâtres, qui portaient la désolation dans leurs flancs gonflés d’électricité, d’inondations et d’une mortelle artillerie de grêle. Les escadrons de ces envahisseurs innombrables recouvrirent la terre de l’ombre et du silence des vieux effrois, toujours prêts à renaître chez les hommes toujours traqués par les dieux. Les monts d’Azergues, qui devenaient rapidement invisibles, furent déchirés par le fracas, lacérés par des lueurs, tronqués par des explosions géantes. Bientôt le ciel entier ne fut plus qu’une étendue livide, aride, pillée, saccagée, et dans son immensité funèbre s’allumèrent les incendies, roula le prodigieux bombardement des furies surhumaines. Les vallées en un instant furent comblées, les collines abaissées, un raz de marée engloutit l’horizon, les noires avant-gardes du néant surgirent. Des courts-circuits embrasèrent le monde aux quatre coins, la planète fut ébranlée sur son axe jusqu’au plus profond de ses entrailles millénaires, et tout ce qui n’était pas épouvante disparut à la vue. D’immenses, d’ensevelissantes parois d’eau de partout croulèrent, isolant Clochemerle comme un bourg maudit, placé seul avec sa conscience devant les confondants jugements…
Cette apocalypse se poursuit ainsi pendant deux pages, probable et juste vengeance de Saint Roch !
En cet après-midi plus clément, Marie mère protectrice du Beaujolais m’accueille au sommet du mont Brouilly, encore un lieu qui vous met le gosier en éveil.

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Enfin ! Car, au cours de mes séjours dans la région, brumes et autres libations m’avaient réduit à n’en faire que le tour. Ses pentes sont couvertes de vignes renommées (Brouilly et Côte-de-Brouilly) dont l’appellation viendrait de Brulius, un lieutenant de l’armée romaine, au temps de Jules César : les bienfaits collatéraux de la Guerre des Gaules !
Le mont est coiffé de la chapelle Notre-Dame aux Raisins. Elle fut édifiée, à partir de 1854, grâce à la générosité des viticulteurs, pour protéger le vignoble après les grêles, gelées et l’oïdium qui le ravagèrent au milieu du XIXème siècle. Un pèlerinage se déroule annuellement au mois de septembre.

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De la table d’orientation, le panorama est exceptionnel vers le bassin de la Saône, la Bresse, les Dombes, les monts du Mâconnais et du Lyonnais, et plus dans le lointain, les Alpes. Par certains jours d’air limpide, on distingue le Mont Blanc.
Comme souvent dans mes billets, je glisse mon petit couplet vélo. En 2016, lors de l’épreuve Paris-Nice pourtant surnommée la « course au soleil », l’étape qui devait s’achever au sommet du mont fut purement annulée en raison d’importantes chutes de neige. L’année suivante, le nouveau champion du cyclisme français Julian Alaphilippe y remporta la course contre la montre.
La topographie accidentée des collines du Beaujolais en fait un terrain de prédilection pour les cyclistes et cyclotouristes.
Au programme du lendemain, un déjeuner dans un (saint ?) amour de village. La placette de Sainte-Paule, du nom d’une dame romaine qui mourut en 404 à Bethléem, constitue presque un décor d’opérette avec son église romane, sa mairie-école et son ancien café rénové en restaurant. En son centre, se dresse un calvaire joliment sculpté du XVème siècle.

Blog Sainte-Paule église frontonBlog Sainte-Paule calvaireBlog Sainte-Paule église intérieur

Avant de m’adonner aux nourritures terrestres, je me consacre à celles de l’esprit saint. Cela devient si rare de visiter nos églises et chapelles hors les offices, nul besoin du curé Ponosse local pour admirer notamment une statue du XVIIème siècle de la patronne du village, une Piéta en marbre du XVème siècle ainsi qu’un remarquable bénitier en pierre également du XVème siècle.

Blog Sainte-Paule église PietaBlog Sainte-Paule bénitier

Ici, l’émotion naît de la simplicité. Jules Ferry s’en réjouirait, les enfants vont à l’École publique, ainsi baptisée manuscritement sur une ardoise, plutôt que du nom d’une célébrité locale.

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Il est midi. Les écoliers, accompagnés par leurs ATSEM, rejoignent sagement leur cantine qui n’est autre, en face, que le café-restaurant La Cadole. Ils seront bientôt suivis par une quarantaine de séniors d’un club de marche. J’ai comme un pressentiment que la table doit être bonne ici.
Pour notre part, nous nous installons à la terrasse. Sur un grand panneau, sont affichées les photographies de la récente fête des Conscrits, une tradition régionale qui remonte à la fin du dix-neuvième siècle. Á l’époque du tirage au sort pour la conscription, les jeunes hommes de vingt ans faisaient la fête avant leur départ sous les drapeaux pour une longue période.
Deux jeunes Caladois (habitants de Villefranche-sur-Saône) eurent l’idée de se présenter sous les autorités vêtus d’un habit noir et coiffés d’un gibus. La coutume s’instaura et ne s’éteignit pas malgré la fin du tirage au sort en 1905 et la suppression du service militaire en 1998.
Aujourd’hui, la tradition a évolué et concerne aussi bien les hommes et les femmes fêtant leurs vingt ans la même année. Ainsi, la « classe 9 » désigne les jeunes gens, nés en 1999, soufflant leurs vingt bougies en 2019.
Sans avoir vécu ces moments festifs, cela me rappelle mon conseil de révision où nous défilions, à la mairie, nus comme des vers, devant un parterre de notables locaux. Je ne vous raconte pas les commentaires, dignes des maquignons du marché aux bestiaux, que nous suscitions dans notre tenue d’Adam. Au suivant !
Hospitalité beaujolaise ne saurait mentir, Edmond le maître des lieux nous offre, en guise d’apéritif, un communard, variante du kir bourguignon avec du beaujolais rouge. Ça ira, ça ira … surtout avec le menu du jour pour une quinzaine d’euros ! J’opte pour une terrine de ris de veau, un saucisson chaud de Lyon pistaché au vin rouge, et une délicieuse mousse au chocolat, le tout arrosé d’un pot de Beaujolais, évidemment.

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L’ami m’en parle avec tant de chaleur qu’il me faudra revenir pour les œufs en meurette.

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En guise de promenade digestive, nous rejoignons Oingt, bourg médiéval classé Plus Beau Village de France. Perché et fortifié, il domine la vallée d’Azergues.
Rues Trayne-Cul, Tire-Laine, Coupe-Jarret, quoique leurs noms puissent laisser craindre, les ruelles pavées sont accueillantes. Elles sont notamment bordées par des ateliers d’artistes et artisans.

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On accède à l’actuelle église Saint Matthieu, ancienne chapelle castrale, par un escalier très raide.
Á l’entrée, une copie d’un tableau du Caravage représente Saint Matthieu rédigeant son évangile sous la dictée d’un ange.

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L’intérieur dépouillé est fort élégant avec ses murs en pierre, ses statues en bois doré et le chœur gothique dont les voûtes sont supportées par huit culots sculptés.

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Notre visite du village est abrégée par la fureur céleste qui nous empêche de monter au donjon et d’arpenter le chemin de ronde. C’est bien la peine que, chaque mois de décembre, les Iconiens (habitants de Oingt) fêtent l’arrivée du divin enfant en fabriquant plusieurs centaines de crèches diverses et variées.
Noyons notre (légère) déception en allant goûter le bon jus des vignes du domaine du Bois de la Gorge à Jarnioux. Son propriétaire, Maurice Montessuy, nous a préparé une dégustation collation dans son chaleureux caveau.

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Ici, nous sommes au pays du « vrai » beaujolais, loin des crus, « vin du peuple, vin des ouvriers (pas seulement), vin festif », souvent décrié à cause de la mauvaise réputation du snobisme parisien du Beaujolais nouveau.
Auteur du Dictionnaire amoureux du vin, Bernard Pivot plaide en sa faveur : « Dénigrer par principe ce vin, c’est comme critiquer un livre sans l’avoir lu … Ce n’est pas un vin de grande occasion, ce n’est pas un vin de château, de vieux millésimes mais un vin que l’on boit dans sa jeunesse. C’est un vin qui est associé à la jeunesse, l’énergie, à la fraîcheur, et lié aussi aux jardins, aux jardins de curé ou d’ouvrier où il y a un peu de fruit rouges, de framboises, de cerises et cette année, plutôt de fruits noirs, plutôt de mûres ou du cassis. »
Convaincant ! Et je suis d’autant plus convaincu que le vin rouge mais aussi le blanc de Maurice Montessuy, accompagné de rondelles de rosette de Lyon et de quelques miettes de pélardon, est sacrément bon.
L’aimable viticulteur, alerte octogénaire, est heureux et fier de nous faire goûter sa cuvée du centenaire issue d’une vigne, plantée, il y a donc un siècle, par son arrière-grand-père, et qui a été vendangée par six générations.
L’ami encore généreux passe commande de deux cartons de six bouteilles qu’il nous offre immédiatement.

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Maurice Montessuy est passionnant et passionné d’histoire et de géographie. Dans une vitrine, est exposée une riche collection de pierres qu’il a ramassées.
Comme les instituteurs d’antan qui réalisaient une monographie sur leur village, il a rassemblé documents et souvenirs dans une remarquable brochure qui mériterait de dépasser la publication familiale.

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J’y relève, en préambule, un rubayat (quatrain) d’Omar Khaayyâm, célèbre poète, astronome et mathématicien persan des XIème et XIIème siècles : « Au paradis, dit-on, il y aura des vierges aux yeux noirs, du vin et du miel ; nous ne péchons donc pas en choisissant ici bas le vin et l’amour puisque c’est cela même notre ultime destinée. »
C’est un peu différent de ce que le prophète promettrait aux martyrs islamistes, et laisse espérer que les trublions de Charlie boivent de bons canons là-haut.
Á Clochemerle, les autochtones étaient beaucoup plus terre à terre et, chaque printemps … :
« C’était besoin ancestral de traquer de belles filles neuves, aux flancs immenses comme l’éternité, avec des poitrines et des cuisses de paradis perdu, et sur ces vierges palpitantes, sur ces plaintives biches d’amour, de se jeter comme des demi-dieux triomphants. Et chez les femmes renaissait le désir biblique, toujours présent, d’être des tentatrices, nues sur des prairies, avec la caresse des vents dans leurs toisons impatientes, le bondissement autour d’elles de grands fauves dociles venant lécher le pollen de leur corps en fleur, tandis qu’elle attendent l’apparition du conquérant auquel d’avance elles ont consenti la défaite qui est leur victoire hypocrite ».
S’agit-il d’un manque de modération dans la dégustation de beaujolais, je divague. D’ailleurs, voilà que bientôt, sur la route, surgit dans mon champ de vision, un arbre bleu !

Blog arbre bleu Beaujolais

Pour poursuivre l’embellie, nous faisons une halte au fournil de Theizé. Ici, le pain est fait à partir de farines fraîches et bio, travaillées à la main : un plaisir pour les yeux et les narines, un régal pour le palais.

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Retour à Sainte-Paule à la GAEC des deux croix pour faire provision d’amours de petits fromages de chèvre à différents stades de maturité.

Blog Sainte Paule fromages

« L’admirable cholestérol qu’on va se payer » fanfaronnaient Marielle et Rochefort dans Calmos !
Plus sérieusement, c’est un hommage à ces jeunes et admirables résistants qui envisagent l’agriculture et l’alimentation autrement.
Par licence (IV ?) littéraire, je vous ai promené dans le Beaujolais à travers le prisme du roman de Gabriel Chevallier, toujours d’actualité. Huit décennies plus tard, et malgré l’institution de fêtes des voisins, nos villages, nos quartiers, nos rues, nos immeubles sont encore souvent le théâtre de querelles dérisoires et absurdes. Á défaut de se chamailler pour un urinoir, on se crispe contre une cloche (sans merle) qui sonne trop tôt l’angélus ou un coq qui réveille à l’aube le néo-rural.

Publié dans:Ma Douce France |on 5 mars, 2019 |1 Commentaire »

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