À Ménilmontant avec Willy Ronis

Ménilmontant mais oui madame (monsieur aussi), c’est là que je viens trouver mon âme, toute ma flamme, mon bonheur … artistique !
Séance de rattrapage de l’année 2018, j’emprunte ce refrain au narbonnais Charles Trenet pour, en ce lendemain de l’An neuf, profiter de l’ultime jour de l’exposition consacrée au photographe Willy Ronis.

expo Ronis affiche blog

Je ne suis pas le seul à partager cette envie car, bien avant l’ouverture, la queue s’allonge sur le trottoir de la rue de Ménilmontant bordant le pavillon Carré de Baudouin, une ancienne folie du XVIIIème siècle du nom d’un de ses premiers héritiers qui eut envie d’adjoindre à l’édifice une façade en péristyle avec quatre colonnes de style ionique.

expo Ronis espace Baudouinblog

Cela apparaît, à première vue, anachronique qu’un tel immeuble aristocratique accueille une exposition d’un photographe du Paris populaire du XXème siècle.
En fait, après avoir été la propriété notamment de la famille des frères Jules et Edmond Goncourt, cet ancien lieu de villégiature consacré aux fêtes et aux plaisirs (mais ne l’est-il pas encore à sa façon ?) a été acheté au début de notre siècle par la ville de Paris. Réhabilité et géré par la mairie du XXème arrondissement, cet espace culturel accueille toute l’année des expositions et des conférences en accès libre.
Proposer une culture gratuite sans condition d’âge ou d’origine sociale, en l’occurrence ici l’exposition d’un photographe de notoriété internationale, voilà une politique intelligente et généreuse qui mériterait d’être prise en exemple. Je martèle souvent, au risque de passer pour un passéiste ringard, que l’instruction et la culture sont des leviers pour affronter les turbulences que subit notre société.

expo Ronis vestibule blog

Je traverse comme je peux l’étroit vestibule encombré par les visiteurs qui lisent sur le mur la biographie de l’artiste que je connais relativement bien.
Décédé dans sa centième année, Willy Ronis naquit en 1910, au pied de la butte Montmartre, d’un père émigré juif d’Odessa et d’une mère juive lituanienne ayant fui les pogroms de la Russie tsariste. De sa mère, professeure de piano, il acquit très tôt un goût pour la musique. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, son père ouvrit un studio photo boulevard Voltaire, ainsi le petit Willy fut aussi plongé très tôt dans l’univers de la photographie. Pour ses seize ans, il se vit même offrir un appareil Kodak 6,5x11cm avec lequel il réalisa les premières images de ses promenades parisiennes.
Sans vouloir la dérouler intégralement, relevons dans sa biographie, qu’après son retour du service militaire en 1932, Ronis ne cessa d’être attentif aux événements sociaux et aux luttes ouvrières qui allaient mener au Front Populaire.
Avec l’arrivée du régime de Vichy, du fait de ses origines, il se réfugia dans le Midi de la France. Il vécut cette période comme une parenthèse, sa foi en l’homme lui conseillant de ne pas utiliser son art pour témoigner de ces années sombres de persécutions et épuration.
L’immédiat après-guerre fut prolifique avec sa contribution à de nombreux quotidiens tels L’Humanité, Libération, Ce Soir, et magazines, son entrée à l’agence Rapho, puis son adhésion au Groupe des XV, une association cherchant à promouvoir la photographie française dans laquelle on retrouvait Robert Doisneau, les frères Séeberger, Jean Dieuzaide, Jean-Philippe Charbonnier, Sabine Weiss, et aussi Janine Niepce une parente éloignée du célèbre Nicéphore inventeur de la photographie.
En 1954, paraît Belleville-Ménilmontant, un magnifique ouvrage, préfacé par Pierre Mac Orlan, rassemblant ses photographies sur ce quartier populaire de l’Est parisien où se tient justement l’exposition.
C’est l’un des premiers beaux-livres traitant de la photographie qui prit place dans ma bibliothèque personnelle.

Ronis livre Belleville Menilmontant blog

La première salle de l’exposition est consacrée justement à cette sorte de village enclos dans Paris, alors ignoré des Parisiens, quand Ronis commença à le sillonner tant et plus à la sortie de la seconde guerre : « C’était le quartier des Apaches, on n’y allait pas ».
Ce matin, effrayé, non pas par ces voyous de la Belle Époque, mais par l’affluence qui s’agglutine devant les œuvres, je décide de me diriger directement dans les autres salles encore tranquilles.

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À défaut d’avoir été victime de la maladie contagieuse (incurable ?) du selfie, Willy maîtrisait avec talent et humour l’art de l’autoportrait. Il en fournit quelques exemples dans l’escalier qui conduit à l’étage supérieur. De marche en marche, défile sa vie depuis la célèbre mise en scène du photographe aux deux flashes de 1951 jusqu’à son saut en deltaplane à 85 ans.

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En haut des marches, je marque un temps d’arrêt, presque un pas de recul, à l’entrée de la salle à gauche comme si je craignais de déranger l’intimité des femmes que l’objectif de l’artiste surprit.
Et puis j’ose, je m’avance comme rassuré ou encouragé par les propos de l’écrivain Philippe Sollers : « D’où vient cette étrange beauté? De la retenue, de la discrétion, du silence. Les femmes nues sont du silence qui fait trop parler. Taisons-nous et soyons présents … »

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« Les femmes de Ronis sont belles parce qu’il les laisse être. Il les aime pour ce qu’elles sont, ce dont elles-mêmes (obligées de se déguiser sans cesse) n’ont probablement qu’une vague idée. « Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre », fait dire Baudelaire à la Beauté. Ronis admire Rodin, on s’en doutait. Dans son salon de 1859, Baudelaire parle encore du « rôle divin de la sculpture », qu’il compare à la poésie lyrique. « La sculpture, la vraie, solennise tout, même le mouvement, elle donne à tout ce qui est humain quelque chose d’éternel. » Voici donc, ici, le calme, l’intimité, la tendresse, la sérénité où n’entre pas le profane. Les nus de Ronis, dans leur extraordinaire naturel, sont sacrés. Ce sont des déesses toutes simples de passage dans le vingtième siècle. Il fallait être là pour les voir, à contre-courant de la dévastation générale. La clé est la pudeur qui, dit Heidegger, « met la lenteur en chemin ». Même prises au vol, ces femmes sont d’une merveilleuse lenteur. On dirait qu’elles dorment. Elles dorment, et quelqu’un les voit au-delà du sommeil … »
Photographie culte de l’œuvre de Ronis, je m’attarde devant une découverte à taille humaine de son Nu dit provençal saisi durant un été torride de 1949 dans la maison en ruines de Gordes que l’artiste vient d’acquérir.

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Comme souvent, plutôt qu’une légende laconique, Ronis raconte l’histoire du cliché de son épouse Marie-Anne :
« Je bricole au grenier et il me manque une certaine truelle restée au rez-de-chaussée. Je descends l’escalier de pierre qui traverse notre chambre au premier. Sortie de sa sieste, Marie-Anne s’ébroue dans la cuvette (on va chercher l’eau à la fontaine). Je crie: « Reste comme tu es ! » Mon Rolleiflex est sur une chaise, tout près. Je remonte trois marches et fait quatre prises, les mains tachées de plâtre. C’est la deuxième que j’ai choisie. Le tout n’a pas duré deux minutes. C’est ma photo fétiche, parue depuis lors sans discontinuer, ici et partout.
Le miracle existe. Je l’ai rencontré. »
Et Sollers l’analyse : « La composition est magistrale, elle dit la vraie joie de vivre dont notre époque est si tragiquement et piteusement dépourvue. Là encore, musique: le miroir, la cuvette, le petit tapis, les craquelures du sol, voilà des cercles qui ne demandaient qu’à dialoguer. La fenêtre ouverte, le volet, le mortier, le pichet, la chaise se répondent dans la verticale (cette photo aurait ravi Cézanne). Tout vit, tout vibre doucement et veut être vu. Le corps nu est la résultante de cette magie matérielle. La lumière est là pour dire l’harmonie indestructible de l’ensemble (soleil sur les épaules, bénédiction du temps …
Ronis parle de « miracle ». Il a raison, c’en est un que seul celui qui en a vécu un semblable peut comprendre. »
Il n’y a rien de vulgaire dans les nus de Ronis. Étrangement, la pudeur les caractérise. Il n’y a aucun voyeurisme de notre part, enfin … un tout petit peu quand même, ils sont d’une telle beauté … curieux ce masculin … ELLES sont ! « Ces photos sont des partitions, les corps des accords parfaits. »
L’œil de Ronis n’est jamais lubrique même quand il croque la femme au maillot rayé.

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Sollers encore : « Ici, nous sommes nulle part et partout, fond blanc très légèrement ondulé, sable ou océan, sans limites. C’est la libération des seins, l’affirmation puissante, la négation de tous les voiles, volonté de la tête emmitouflée le temps d’enlever ce doux et confortable vêtement de coton (vous êtes forcé de toucher l’étoffe).
C’est la Victoire. Cette photo de Ronis devrait être l’emblème historique de la vraie libération des femmes. Elle ne bavarde pas, elle ne traîne pas dans l’idéologie, elle fonce comme un bateau vers l’avenir. Photo en tous points révolutionnaire, comme celle du premier reportage de Ronis, le 14 juillet 1936, rue Saint-Antoine, avec le drapeau tricolore à bonnet phrygien, et la petite fille du Front populaire, elle-même en bonnet républicain, dressant son petit poing fermé, juchée sur les épaules de son père. Quel visage, quel sérieux (c’est une des « photos du siècle »), comme le temps est lent et l’espérance violente ... »
C’est justement celle que je découvre en premier dans la salle suivante.

Ronis défilé Front Populaire blog

L’artiste la légendait ainsi : « C’est le Front populaire, et la foule en liesse sur le parcours de la manifestation qui allait de la Bastille à la Nation. Là, nous sommes rue du Faubourg-Saint-Antoine. Je préférais déjà photographier les à-côtés des évènements plutôt que les évènements eux-mêmes. J’avais été amusé par cette petite fille au bonnet phrygien, rappelant celui du drapeau ; et qui levait le poing, sans trop savoir pourquoi bien sûr. »
C’est une photographie iconique comme il en reste quelques-unes de mai 68, et comme peut-être, les générations futures se souviendront plus tard du mouvement des gilets jaunes sur les ronds-points.
Avec l’arrivée du Front populaire, Ronis photographia avec frénésie, outre le défilé du 14 juillet, les défilés syndicaux, les grands meetings du Vel’ d’Hiv’. Après guerre, il couvrit les conflits sociaux comme les grèves à la SNECMA en 1947, celles chez Renault et des mineurs de Saint-Étienne en 1950.
De ces reportages, plutôt que des images spectaculaires, ressortait dans sa démarche une approche bienveillante, solidaire même, du monde ouvrier et de ses luttes au quotidien.
C’est en cela que Willy Ronis s’inscrit avec Henri Cartier-Bresson, Robert Doisneau ou encore Édouard Boubat, dans le mouvement français de la photographie humaniste ayant pour dénominateur commun l’intérêt pour l’être humain dans sa vie quotidienne.

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Chaque photographie, bien au-delà de l’instantané, raconte une histoire, ainsi celle de Rose Zehner, pasionaria de l’usine Citroën du quai de Javel, qui harangue ses collègues de l’atelier de sellerie lors des grèves de 1938 déclenchées par la remise en cause des acquis du Front populaire. La petite histoire dit que Ronis n’effectua qu’un seul cliché, chassé qu’il fut par le regard de la syndicaliste l’ayant pris pour un auxiliaire de police.
Comment ne pas être ému voire bouleversé par son portrait d’un mineur retraité silicosé. Le photographe évoqua cette rencontre poignante dans un de ses livres : « Il habitait Lens et n’en avait plus pour longtemps à vivre. C’est tout de même quelque chose qu’il faut montrer, m’avaient dit ces amis qui me pilotaient dans la région. Et ils m’ont conduit chez lui. L’homme était à sa fenêtre, au rez-de-chaussée. Il regardait dehors. Il ne mangeait quasiment plus. Il fumait. Il fumait beaucoup. Il fumait tout le temps. Il avait seulement quarante-sept ans. Il est mort quelques mois plus tard …»
On dit parfois banalement qu’une image vaut mieux qu’un long discours, on en a ici un exemple. Je suis persuadé que quelques clichés seraient souvent plus efficaces que les vidéos en boucle et les analyses des experts des chaines d’information, pour montrer la détresse réelle de certains hôtes de nos ronds-points.
Avec ses photographies, Ronis votait pour la fraternité. Très tôt subjugué par le monde ouvrier, il avait rejoint le Parti Communiste en 1945. Il cessa de prendre sa carte, comme beaucoup d’autres, au début des années 1960, même si son cœur demeura proche de l’idéal marxiste. Il légua ses œuvres à l’État, il voulait qu’elles appartiennent à nous tous.

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« Parfois, les choses me sont offertes avec grâce. C’est ce que j’appelle le moment juste. Je sais bien que si j’attends, ce sera perdu, enfui. »
Que de cadeaux, le quotidien a offert spontanément à l’artiste. Dans ses déambulations, il est à l’aguet de tout, des pétanqueurs comme des bigotes de Moissac, ou encore un vigneron bon vivant de Gironde.

expo Ronis père et fils blogexpo Ronis pétanqueur blogexpo Ronis dévotes de Moissac blogRonis vigneron en Gironde blog

Hormis le paysage, certains petits camarades de mon école communale, quand ils venaient le matin de leurs hameaux du pays de Bray, n’étaient pas loin de ressembler à ces écoliers mosellans : « 15 mars 1954. Je roule tôt le matin dans la campagne lorraine, en direction de la centrale sidérurgique de Richemont où mon travail m’appelle. Je dépasse ces gamins et puis je freine, plus loin, pour les laisser me dépasser. J’ouvre silencieusement ma portière et les rattrapent à pas de loup. J’appuie deux fois… »

expo Ronis écoliers blog

De manière rarissime, l’affirme-t-il, Willy Ronis (je n’ose appeler ce monsieur quasi centenaire par son prénom) cède à une certaine mise en scène.
Place Vendôme, un jour de pluie en 1947 : « J’avais dû voir une femme enjamber cette flaque et remarquer que la colonne Vendôme s’y refléter. Le hasard a voulu qu’à ce moment-là, la pause déjeuner libérât une cohorte de jeunes filles des maisons de couture voisines : celui-ci est le plus réussi. Bon exemple de ce qu’on appelle une photographie prévisualisée ».

Ronis Pace Vendôme blogexpo Ronis Vincent aéromodéliste blog

Ainsi, aussi, l’artiste avait compris ce qu’il pouvait tirer du passage de Vincent, le fils de son épouse, sous la même fenêtre que l’on voit dans le célèbre Nu provençal. Pour obtenir le meilleur cadrage, il demanda à l’enfant d’effectuer le même envol à plusieurs reprises, deux suffirent je crois.
Ironie du destin, Vincent décéda, il y a une trentaine d’années, dans un accident de deltaplane.
Ronis eut recours également une mise en scène pour la photographie cultissime du Petit Parisien.

Ronis Le petit Parisien blog

J’ai souvent cru à tort ce célèbre cliché, de Robert Doisneau, sans doute attendri par ses nombreuses photos des gamins de la rue Damesme.
Cette photo était une commande pour un reportage qui devait raconter l’histoire d’un Parisien revenant dans la capitale après un séjour de quinze ans à New York. Vint l’idée à Ronis, pour ces retrouvailles, de l’emblématique, pour ne pas dire franchouillard, grand pain parisien :
« Il fallait donc que je trouve une façon particulière de le photographier, de le mettre en situation, ça n’aurait pas eu de sens de choisir simplement le cadre d’une boulangerie. Il était midi, je suis allé dans mon quartier rôder du côté d’une boulangerie. Dans la queue, j’ai vu ce petit garçon, avec sa grand-mère, qui attendait son tour. Il était charmant, avec un petit air déluré. J’ai demandé à sa grand-mère : « s’il vous plaît, Madame, est-ce que vous m’autoriseriez à photographier ce petit garçon quand il sortira avec son pain ? J’aimerais bien le voir courir avec son pain sous le bras. – Mais oui, bien sûr, si ça vous amuse, pourquoi pas ? »
Je me suis posté un peu plus loin, j’ai attendu. Il a acheté son pain et il a couru, de façon si gracieuse et si vivante. Je l’ai fait courir trois fois, sur quelques mètres, pour avoir la meilleure photo. Et cette photo a eu un succès formidable, on en a fait un poster, des cartes postales, j’ai su qu’on la voyait même à l’étranger, dans les bistrots, ou dans les boulangeries, à New York et dans un certain nombre de capitales européennes. »
Les clichés ont la vie dure, au propre comme au figuré ! Mais quelle joie de vivre, quelle tendresse, quelle malice ! À contempler cette photo, Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux/ le ciel a mis son complet bleu/Et le rosier met sa rosette, swinguons avec Ray Ventura et ses Collégiens !
Trenet chantait à la sortie de la guerre :

« Revoir Paris
Bonjour la vie
Bonjour mon vieux soleil
Bonjour ma mie
Bonjour l’automne vermeil
Je suis un enfant
Rien qu’un enfant tu sais
Je suis un petit Français
Rien qu’un enfant
Tout simplement
Paris »

« On m’aurait offert un petit fixe moyennant fourniture à l’année et photographies des bords de Seine, je n’aurais rien souhaité de plus pour mon bonheur ».
« L’émotion de ma vie, c’est la photo de la péniche aux enfants », c’est toujours Ronis qui se confie à travers les films qui sont diffusés dans de petites alcôves.
« C’était en janvier 1959. Je me trouvais sur le pont d’Arcole, et je vois, remontant la Seine, un train de péniches énorme. J’avais fait déjà une vingtaine de clichés, et je me disais « bon, ça va suffire. » Je m’apprêtais donc à repartir. Et puis, je ne sais pas ce qui s’est passé, j’ai dû être alerté par quelque chose. Était-ce des cris d’enfants ? C’est possible. Je me suis penché, et j’ai vu arriver sous moi la dernière péniche du train, avec deux petits gosses dans le fond de cette péniche vide, qui jouaient comme dans une cour d’immeuble. Alors là, je n’ai pas eu le temps de voir si j’étais bien sur l’infini et si j’avais le bon objectif. J’ai visé et j’ai appuyé. J’ai rarement eu le cœur aussi battant que sur le chemin du retour, jusqu’au moment où j’ai terminé le développement du film. Parce que je m’étais rendu compte que j’avais vécu un moment exceptionnel, et que si je pouvais en tirer une bonne image, ce serait vraiment un beau cadeau. Eh bien, je n’ai pas été déçu, ça a été un beau cadeau. J’ai eu de la chance ».

Ronis la péniche aux enfantsexpo Ronis vue salle 2 blog

Les enfants d’aujourd’hui sont interpellés par l’exposition, mais plutôt que regarder sur les murs les photos « du Moyen-Âge » (comme me dirait une chère petite-fille !), ils préfèrent les découvrir en pianotant sur les tablettes numériques mises à leur disposition.
Photos immortalisées en affiches, posters et cartes postales, Doisneau mit en scène, objet de controverse d’ailleurs, son Baiser de l’Hôtel de Ville, Ronis surprit fortuitement deux amoureux auvergnats s’embrassant au sommet de la colonne de la Bastille.

Ronis amoureux de la Bastille blog

Ce jour-là de 1957, il y avait donc deux génies en haut de la colonne de Juillet ! Dans le même cadrage, Ronis cumule deux images, un portrait de couple et une vue de Paris. Ici, par sa composition et son traitement, il s’inspire de l’esthétique des maîtres de la peinture hollandaise. « Il a converti ce site historico-politique, marqué par deux cents ans de lutte, en haut-lieu poétique … »
Encore une histoire extraordinaire de photographie : « Je (Willy Ronis ndlr) faisais une exposition au Comptoir de la photographie, une très jolie petite galerie, sur le thème des amoureux, à l’occasion de la Saint-Valentin. Il y avait mes photos au mur et mes livres sur le comptoir. Un monsieur s’approche de moi avec mon livre sous le bras, et il me demande de le lui dédicacer. Puis soudain il me confie : « Vous savez, Monsieur, vos amoureux de Paris, ils ne sont pas bien loin, à quatre cents mètres d’ici, de l’autre côté de la colonne. Je les connais depuis toujours, ils tiennent un bistrot et quand ils prennent leurs vacances, c’est moi qui les remplace au comptoir. C’est tout juste si je ne suis pas tombé par terre !
Je suis allé les voir, ils s’appelaient Riton et Marinette, et j’ai vu qu’ils avaient le poster encadré dans le café, qui se trouvait à l’angle de la rue du Faubourg-Saint-Antoine et de la rue des Tournelles. Ils m’ont accueilli cordialement. Ils n’étaient montés qu’une seule fois sur la colonne, ils s’en souvenaient parfaitement. Ils venaient de l’Aveyron et, à l’époque, ils n’avaient pas encore le bistrot. Ils ne l’ont eu que deux ou trois ans plus tard, alors qu’ils étaient mariés. Et le plus étonnant, c’est que sur la photo, dans la direction où ils regardent, on voit le coin de l’immeuble où se trouve le bistrot. »
Je ne me lasse pas des témoignages de l’artiste dont la voix s’échappe d’un espace de projection. Je l’imagine assis dans un de ces petits bistrots, troquets, rades, bougnats d’antan qu’il a souvent photographiés.
Certaines de ses « brèves de comptoir » sont exposées dans la salle du rez-de-chaussée, dédiée à Belleville-Ménilmontant, que je rejoins, maintenant que le flot de visiteurs s’est un peu dispersé.

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Au mur, une citation dont l’auteur est en fait Pierre Mac Orlan : « Belleville et Ménilmontant sont, tout au moins pour moi, deux éléments essentiels de ce que j’aime bien appeler : la poésie de l’authenticité. »
Né sur une autre butte, Ronis connut un coup de foudre pour ce quartier. Il en arpenta les tonnelles, les ruelles, les passages, les impasses, les escaliers, les arrière-cours, il en fréquenta les cafés et les ateliers, il alla à la rencontre de ses habitants modestes et riches d’humanité.
Bien avant cette exposition, il m’est arrivé d’y errer, guidé simplement par ma curiosité de retrouver quelques endroits immortalisés par le photographe.
Je vous conduirais directement en haut de l’escalier à l’angle de l’avenue Simon Bolivar, empruntée aujourd’hui par les chevaux vapeur, et de la rue Lauzin. À chaque fois, j’y repense,
C’est une photo tellement quotidienne et pourtant pleine d’histoires que commenta Ronis lui-même : « Cette photo, je l’ai faite en 1950. J’étais là, dans cet escalier, j’attendais quelque chose, parce que je voulais qu’il y ait un peu de monde qui passe. À un moment donné, j’entends une voix de femme derrière moi, qui parlait à son enfant, qu’elle tenait dans ses bras. J’ai attendu qu’elle me dépasse, et miracle, miracle qui arrive quelquefois dans la photographie : quand elle est arrivée en bas, est passé cet attelage étonnant – car même en 1950 il n’y avait plus tellement d’attelages avec des chevaux. Et ce qui est amusant, c’est qu’il y a en même temps cet ouvrier municipal, qui est en train de réparer ses feux tricolores, et des femmes qui promènent leurs enfants dans des poussettes derrière. Et puis le petit cordonnier qui parle avec le client. Et le petit chat noir, en bas de l’escalier … »
À chacun de mes passages, je m’entête à photographier cet endroit qui ne retrouvera jamais la grâce de l’artiste. Je ne sais pourquoi, je pense toujours à un film de Jacques Tati, Mon oncle ou Jour de fête.

Ronis avenue Bolivar blog

Je ne pourrais plus par contre vous inviter à boire un verre au Repos de la Montagne, au pied de l’escalier de la rue Vilin. Tout cela a été détruit à la fin du siècle dernier lors de la construction du parc de Belleville. Oh le vilain architecte urbaniste ! Outre le cliché de Ronis, vous pouvez retrouver fugacement cette ruelle pittoresque dans les films Casque d’or, Du Rififi chez les hommes et Le Ballon rouge.

Ronis rue Vilin blog

Dans sa longue préface du livre de Ronis, Pierre Mac Orlan écrivait : « C’est parce que des lieux comme la rue des Rigoles, le Pré Saint-Gervais, la rue de Bagnolet, la rue des Solitaires me permettent d’inventer des histoires de Paris que j’entre sans effort dans les jeux de la vie photographiée qui est bien la plus féconde des vies imaginaires ».
Mac Orlan associe aussi la chanson dans sa description de la poésie de l’authenticité qui caractérise l’art de Willy Ronis. Il imagine Aristide Bruant poussant sa fameuse goualante : Papa c’était un lapin/Qui s’app’lait J.B Chopin … et qui ne lésinait pas sur la chopine !

Image de prévisualisation YouTube

Comme on est bien dans les photographies de Ronis ! Difficile de dire que c’était le bon temps à Belleville-Ménilmontant car le quotidien était compliqué, et pourtant !

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Un repas de famille sous une tonnelle rue de Belleville, un bambin dans son parc sur un terrain vague de la rue Piat, une jeune fille rue de la Cloche, j’ai envie de clore ma visite avec ces trois photos, je ressens de l’humanité, c’était la quête constante de Willy Ronis, une belle personne.
Fidèles lecteurs, vous savez qu’après les agapes de l’esprit, j’oublie rarement les nourritures bassement terrestres. Ce midi, sorti de la galerie, je me dirige en face vers l’enseigne ancienne des Deux amis, désormais restaurant kurde.

Menilmontant restaurant kurde blog

Ne me demandez pas de justifier mon choix, inconsciemment (ne pas manger idiot un kebab !) ma sympathie a peut-être opéré pour un peuple écartelé entre Turquie, Irak, Iran et Syrie qui, depuis un siècle, lutte pour avoir sa propre patrie et préserver sa culture. Allez comprendre, en Turquie, l’État mène une guerre acharnée contre le Parti des travailleurs du Kurdistan jugé organisation terroriste par les Etats-Unis. En Syrie, en première ligne face aux djihadistes de l’État islamique, les Kurdes avaient, il y a encore quelques jours encore, le soutien des Etats-Unis, jusqu’à l’annonce surprise par Donald Trump d’un retrait des soldats américains.
En tout cas, les « deux amis » s’en sont faits d’autres, et la sympathique cantine-traiteur se remplit vite d’une clientèle cosmopolite. Ici, toutes générations, classes et ethnies confondues, on dit bonjour en entrant et on souhaite la bonne année. Un ouvrier kurde, probablement sur un chantier voisin, demande poliment à ma compagne s’il peut emprunter la carafe d’eau, non sans avoir préalablement proposé de remplir son verre. Vous ne pouvez pas imaginer combien ces petits gestes vous réchauffent le cœur et vous questionnent sur les turbulences qui ébranlent notre société.
Pour les curieux, j’opte dans la carte pour un hunkar begendi, ah vous ne connaissez pas, une brochette d’agneau accompagnée d’un caviar d’aubergine, le tout arrosé d’un honnête rosé turc.
Ma compagne découvre les saveurs du café à la turque avec les explications détaillées de l’aimable patronne. On commença à boire du café en Turquie sous le règne de Soliman le Magnifique (1520-1566). Selon la légende, tout débuta lorsqu’on aperçut des animaux danser au clair de lune après avoir mangé les fruits d’un étrange arbre. Durant le 17ème siècle, ce breuvage enchanteur se répandit à travers toute l’Europe. Il arriva en 1615 à Venise et en 1644 à Marseille. Maintenant, vous serez forts comme un Turc, du moins comme le Bourgeois Gentilhomme pour la cérémonie du Mamamouchi (Quelle bête est-ce là ?), Molière n’est plus là pour vous railler !

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En ce début d’après-midi, j’ai envie de prolonger mes errances photographiques de la matinée par une promenade dite digestive dans les rues avoisinantes, à commencer par la discrète rue du Retrait, version moderne de l’ancien chemin du Ratrait, ainsi nommé parce que poussait, sur le coteau de Ménilmontant, le Ratrait, un vignoble encore mentionné dans certains actes en 1530.
Il n’y a pas qu’à Montmartre qu’on cultivait la vigne à Paris. Ainsi, toujours dans le quartier de Belleville, l’actuelle rue des Panoyaux fut jusqu’en 1837 un sentier traversant le vignoble Le Panoyau, ainsi nommé parce que ses raisins étaient sans pépins.
J’ai bien choisi, la rue du Retrait connaît une vie artistique intense, à commencer par la présence du théâtre de Ménilmontant. Ironie de l’actualité, on y joue Le pouvoir une pièce d’Harold Pinter dont l’affiche montre le supposé détenteur de ce pouvoir sur un siège éjectable.

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Depuis quelques années, des artistes de rue, certains renommés aujourd’hui, ont investi les murs des immeubles avec un certain talent.
Une passante, me voyant photographier une fresque, me dit de me méfier… des fautes d’orthographe.

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Je découvre qu’en lieu et place d’une crèche, se trouvait la maison natale de Maurice Chevalier, le chanteur au canotier.

« Les gars d’Ménilmontant
Sont toujours remontants
Même en redescendant
Les rues de Ménilmuche
Ils ont le cœur ardent,
Le cœur et tout l’restant
Tant qu’ils s’en vont chantant :
Ménilmontant !

Il faut voir comme ils décochent
Tous les traits de leur esprit,
Et cet esprit de gavroche,
C’est le bon cœur à crédit.
Et Mimi Pinson dans leur caboche
A laissé la chanson et la poésie… »

Menilmontant fresque les gars de Menilmontant blog

On aimait chanter dans le quartier. Dans certains endroits, les oiseaux y chantent encore (lire mon billet : http://encreviolette.unblog.fr/2011/04/01/y-a-toujours-des-oiseaux-a-la-mouzaia-xixeme-arrondissement-de-paris/ )
La môme Piaf, l’inoubliable interprète de La vie en rose, vécut sa petite enfance à Ménilmontant et un musée privé lui est dédié. Allez, venez Milord, vous asseoir à une table du restaurant musette du Vieux Belleville, rue des Envierges, vous y entendrez nombreuses chansons de son répertoire.
Je remarque, comme souvent dans mes déambulations parisiennes, apposées aux façades des écoles maternelles et primaires, les fréquentes plaques commémorant la mémoire d’écoliers juifs victimes de la police de Vichy et de la barbarie nazie. Ils n’eurent pas la chance du Petit Parisien de croiser l’objectif de Ronis.
Retour par la longue rue des Pyrénées, normal ça monte ! Plus bas, d’ailleurs, une brasserie s’appelle L’Aubisque.
Comme à Venise, il existe un Passage des Soupirs. En quelques dizaines de mètres, on voyage (de la rue) des Pyrénées à la (rue de la) Chine par une venelle pavée bucolique bordée d’habitations et jardinets. On y retrouve même sur une façade l’enseigne d’une ancienne Manufacture Parisienne de Perles.
Une légende prétend que tout piéton qui marque une pause en haut des escaliers voit sa montre s’arrêter. Pourquoi, au fond, ne pas suspendre le temps ?
Dépaysement complet, il me faudrait revenir au printemps entre les dernières jonquilles et les premiers lilas !

Menilmontant Passage des Soupirs blog

Un carreau de céramique avec la bouille d’un titi parisien m’interpelle. C’est l’une des multiples mosaïques que l’artiste plasticien Jérôme Guion, peintre et photographe de formation, essaime dans les rues de Paris. J’aime ses parcours avec les portraits des héros de la Commune de Paris ainsi que ceux des victimes de l’attentat de Charlie-Hebdo à proximité de la rue Nicolas Appert. Ici, plus intimement, il s’agit de son jeune fils.

Menilmontant mosaique Soupirs blogMenilmontant Cité Leroy blog 2Menilmontant Cité Leroy blog 1

Plus loin, je m’avance dans l’ancienne cité ouvrière Leroy en cours de rénovation : autre îlot urbain d’un autre temps. Des tas de pavés, distraits de la convoitise de pseudos gilets jaunes, attendent d’être scellés dans l’impasse.
Willy Ronis est loin d’être étranger à mon goût et ma curiosité pour les vestiges d’un Paris presque révolu.
J’ai encore envie de vous offrir un ultime cliché de lui, je ne pouvais le laisser à la trappe (c’est le cas de le dire). Un brin coquin, il le légenda malicieusement Les dessous de l’Opéra : il y avait un petit rat dans les sous-sols de l’Opéra Garnier et deux matous qui se rinçaient l’œil !

les dessous de l'Opéra Ronis

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