Archive pour janvier, 2019

J’ai regardé le premier Grand Débat !

Mes lecteurs les plus fidèles savent que je n’ai jamais fait de cet espace numérique, une tribune pour y étaler mes convictions politiques. Bien évidemment, au détour d’un billet, vous avez sans doute pu percevoir un peu de ma sensibilité citoyenne, ce qu’un ami traduit par : « tu te lâches plus ! ». Il faut reconnaître qu’il est de plus en plus malaisé de rester muet devant l’affligeant spectacle qu’affiche actuellement notre société dans toutes ses composantes et à tous les niveaux.
Mon statut de retraité de l’Éducation Nationale et ma curiosité de citoyen me laissent le temps de lire quotidiennement une presse nationale (et même régionale lorsque je séjourne en province) et de regarder éventuellement les chaînes d’information.
Ma longue expérience professionnelle d’avoir formé plusieurs générations d’enseignants à l’Image (les jargonneux de la pédagogie, à la fin de ma carrière, se repaissaient de l’acronyme TICE, Technologies de l’Information et de la Communication dans l’Éducation) explique aussi mon intérêt persistant pour le traitement de l’actualité telle qu’elle nous est livrée. Cela questionnera éventuellement quelques esprits taquins sur l’efficacité de ce que fut ma mission ! J’assume et puis, on est sauvé, notre ministre de l’Éducation Nationale annonce un grand plan informatique pour les écoliers du XXIème siècle!
De même, en tant que président du conseil syndical de ma résidence, ce qui équivaut un peu à la tâche d’un maire d’une petite commune de 300 âmes, je suis confronté à la complexité de satisfaire une majorité afin d’atteindre un certain bien-vivre ensemble.
Bref, puisque finalement, je fais partie du « peuple » moi aussi, et comme mon école communale ne m’a jamais enseigné comment rendre compte de mes états d’âme à travers un tweet de 280 caractères (140 auparavant), même avec une orthographe irréprochable, encore que l’on nous formait à la concision en limitant parfois l’exercice à une page, j’ai eu envie, une fois n’est pas coutume, de choisir comme sujet de mon billet le grand débat, la nouvelle agora à la mode, que vient d’engager notre e-président.
À ce propos, je ne sais pas vous, mais je n’ai reçu ni par mail, ni par courrier, sa Lettre aux Français, j’en fais partie, qu’il nous a écrite. Je ne ferai pas de mauvais esprit car si je désire en prendre connaissance, les solutions ne manquent pas sur la toile.

Canard enchaîné lettre de Macron

Depuis des semaines, du moins à travers la multitude de reportages qui nous est proposée, on entend sur les ronds-points et dans les « manifestations », les revendications, souvent aussi les vociférations, des gilets jaunes. Les plus raisonnables souhaitent quelques mesures compréhensibles et légitimes visant à une hausse du pouvoir d’achat. De plus contestataires prônent une meilleure représentation, une assemblée constituante, des référendums d’initiative citoyenne, la diminution du nombre de parlementaires ainsi que leurs indemnités. Certains (rares heureusement) parmi les plus irascibles et inconscients, réclament la réinstauration de la peine de mort, ou dans d’odieux et méprisables simulacres, guillotinent ou immolent le président de la République, voire écartèlent son épouse en place de Grève.
Même s’ils la connaissent souvent très mal, les Français aiment l’Histoire de leur pays, pas celle qu’on leur enseigna dans leur scolarité (le passé simple est justifié car elle diminue comme peau de chagrin dans les programmes), mais celle vulgarisée par Laurent Deutsch, Stéphane Bern et quelques émissions à la radio.
Jamais aussi, il n’y a eu en librairie autant d’ouvrages de qualité sur les grandes figures de notre Histoire, sur les grands mouvements qui la secouèrent. Récemment, le vieil étudiant en Histoire que je fus s’est régalé avec la lecture du magnifique brûlot réédité de Suzanne Citron, Le Mythe national, l’Histoire de France revisitée dont une taquine professeure d’Histoire avait offert un exemplaire à François Fillon lors d’un débat télévisé durant la dernière campagne présidentielle. Décédée l’année dernière à 96 ans, cette agrégée d’Histoire n’aura pu faire entendre ces semaines-ci sa voix dérangeante.
Je me suis plongé dans la somme de Mona Ozouf De Révolution en République : les chemins de la France. Je m’attelle maintenant à l’ouvrage de Gérard Noiriel Une histoire populaire de la France, de la guerre de Cent Ans à nos jours. Ce dernier fonda, avec Suzanne Citron, en 2005, un comité de vigilance face aux usages publics de l’Histoire qui ne serait pas inutile en notre période troublée.
Les références hâtives ou caricaturales au passé révolutionnaire abondent, les clins d’œil affluent, Assemblée constituante, États généraux, peuple souverain, cahiers de doléances, sans-culottes (rhabillés en gilets jaunes), il est même un tribun insoumis, spécialiste érudit de Robespierre, qui s’égare sur les chemins de Varennes et des ronds-points en mettant en perspective un révolutionnaire, maître de poste à Sainte-Menehould démasquant Louis XVI en fuite dans une berline, et un homonyme pseudo leader des gilets jaunes.
Cela dit, mes lecteurs assidus peuvent en témoigner, dans mon École Normale de Seine-et-Oise, lors des événements de mai 68, nous cédâmes aussi, Versailles oblige, au cahier de doléances pour une meilleure formation d’enseignant :
(billet http://encreviolette.unblog.fr/2018/12/03/mon-mai-68/ )
J’avoue être sursaturé, abruti même, consterné aussi parfois, par ces sempiternels plateaux de télévision formatés avec les éléments de langage des gouvernants, les analyses péremptoires et visionnaires de chroniqueurs, éditorialistes, « communicants » et experts de tous bords, que les faits font souvent vite mentir
Plutôt que combat de boxe ou tirs de flash-ball sur cible vivante, ne serait-il pas plus pédagogique et instructif de proposer à l’écran des portraits d’hôtes de ronds-points qui souffrent effectivement depuis plusieurs décennies ? Michael Moore n’est pas français mais le cinéaste François Ruffin n’est pas qu’un député insoumis qui s’affiche en sweat-shirt à l’Assemblée. Son documentaire incisif Merci patron !, autour d’une famille picarde surendettée et menacée d’expulsion par la faute de Bernard Arnault, responsable de la délocalisation de leur usine en Pologne, nous éclaira sur tellement de choses et fit à sa sortie la quasi unanimité des critiques de cinéma.
Depuis longtemps déjà, pour m’y promener, la traverser, la sillonner, la côtoyer, l’aimer aussi, je vois notre douce France s’appauvrir et souffrir. Ne soyons pas aveugles, les villages perdent leurs derniers commerces, les volets se ferment, la jachère gagne les champs, les routes se dégradent. Dois-je faire mienne la réplique de Jean-Pierre Marielle dans la jubilante adaptation d’Uranus le roman de Marcel Aymé : « J’ai mal à ma France » !

Charlie Hebdo 16:1:2019

Tout ça méritait bien un « grand débat ». Aussitôt proposé par notre président, aussi vite fut-il caricaturé en « grand bla-bla », bidonnage, enfumage ! On peut discuter éventuellement des modalités de sa mise en place, mais bon … Je me suis calé dans mon fauteuil pour assister à sept heures d’échanges entre Emmanuel le magnifique (titre d’un jubilant livre satirique de Patrick Rambaud) et six centaines de maires de ma chère Normandie qui m’a donné le jour.
Ne comptez pas sur moi pour en commenter ici les questionnements, réponses et analyses, je n’en possède aucunement la légitimité. Alors plutôt qu’au fond, je m’attacherai à la forme qui fut pour moi une réjouissante respiration intellectuelle et citoyenne au milieu de notre société soumise au rythme consternant et à l’effrayante dictature des tweets, hashtags, news, fake news, bref tous ces machins, trop souvent vulgaires voire haineux, et tellement peu adaptés que mon correcteur orthographique en rougit.
Puisque cela fut sujet à raillerie et matière à certains micro-trottoirs pour lancer (mais aussi parfois la résumer) l’initiative citoyenne sur les chaînes de télévision, j’ai souvent souri d’entendre prononcer, déformer ou pas, le nom de Bourgtheroulde où se déroulait la consultation. Parce qu’autrefois, quelque cousine éloignée vécut dans ce petit village de l’Eure, j’en connaissais l’usage local (on ne prononce pas le l) et je me moquerai d’autant moins des « horsains » que je suis victime moi-même dans mon sud-ouest adoptif d’identiques sarcasmes quand je dois, avec l’accent, nommer les communes de Rebirechioulet et Escanecrabe (voir billet : http://encreviolette.unblog.fr/2011/01/17/de-samatan-a-cantaous-tuzaguet-en-passant-par-escanecrabe-et-rebirechioulet/ ).
Loin des fastes de l’Élysée ou le confort d’un palais des congrès, j’ai aimé la modestie du gymnase municipal avec les buts de handball en arrière-plan, semblable à ceux que je fréquentais dans ma jeunesse avec mon club normand, semblable aux salles polyvalentes et foyers ruraux qui accueillent les activités festives ou culturelles dans les campagnes.
Dans l’euphorie du début de la présidence socialiste de François Mitterrand qui rêvait d’un nouveau Front populaire, il y eut un éphémère ministère du Temps Libre dont l’une des initiatives fut d’aider à la construction de maisons du Temps Libre. On eut tôt fait de railler le ministre en question, André Henry, instituteur puis secrétaire général de la puissante (à l’époque) Fédération de l’Éducation Nationale, en stigmatisant et caricaturant hâtivement et injustement son cabinet comme celui de la fainéantise et de l’inutilité. Imaginez si les réseaux sociaux avaient existé, ils se seraient déchaînés sur le maître d’école qui inventait le temps libre. Sa proposition de chèque-vacances est toujours en place aujourd’hui.
Dans le gymnase de Bourgtheroulde, la solennité venait de ces fiers élus locaux, ceints de leur écharpe tricolore, qui, comme autrefois on se vêtait des « habits du dimanche », s’étaient mis pour la circonstance sur leur trente-et-un, en costume et cravate. Si le « peuple » semble « bien connaître » l’origine d’une assemblée constituante, il sait moins l’explication, d’ailleurs incertaine de l’expression vestimentaire : l’une des hypothèses nous viendrait du Moyen-Âge et découlerait de la déformation de ‘trentain » qui désignait un drap raffiné de trente centaines de fils, destiné aux vêtements de luxe et porté les jours de fêtes ou pour afficher sa position sociale.
J’ai aimé donc ces hommes et aussi ces femmes, car elles sont de plus en plus nombreuses à occuper la plus haute fonction municipale. Souvenons-nous que nos aïeules n’obtinrent le droit de voter que lors des élections municipales d’avril 1945, ce n’est pas si lointain ! Paradoxe, c’est même la Révolution française qui freina les aspirations des femmes à participer à la vie politique. Ainsi, en 1789, l’abbé Sieyès distinguait les citoyens « actifs « et les citoyens « passifs », les femmes étant classées dans la seconde catégorie au même titre que les enfants et les étrangers. Malgré l’appel de Condorcet, cette exclusion fut maintenue par l’Assemblée nationale de décembre 1789, la Constitution de 1791, puis la Convention nationale de juillet 1793 … quelques mois avant l’exécution d’Olympe de Gouges auteure de la déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Bien plus tard, sous la IIIème République, l’écrivain Romain Rolland, prix Nobel de littérature en 1915, rédigea un texte argumentaire pour le refus du suffrage féminin : « Les femmes, différentes, immatures, influençables, inférieures, ne peuvent prendre une part intelligente et autonome à la vie publique … »
Beaucoup de ces maires issus de la ruralité ont démontré que bien au-delà des histoires clochemerlesques de chants intempestifs du coq à l’aurore ou de cloches battant l’Angélus à sept heures du matin, ils avaient un rôle primordial dans le lien social et la connaissance des problèmes dans ce qui constitue le corps de la France.
Même s’ils peuvent être en désaccord avec sa politique, tous ces élus montrèrent leur respect à la fonction en commençant leurs interventions par un « Monsieur le Président de la République » qui se démarque des insolents « Macron » souvent prononcés sur les plateaux de télévision, sans parler évidemment des ronds-points.
Mon intérêt pour la toponymie des lieux s’est nourri de la redécouverte de noms de bourgs et villages normands que j’entendais évoquer à la table familiale dans mon enfance, ainsi par exemple, la petite commune de Saint-Philbert sur Risle située à une dizaine de kilomètres du lieu de naissance de ma chère maman.
Son maire n’a pas manqué d’humour en rappelant que dans son village, l’usine Nestlé Purina Petcare « fabrique des croquettes proplan qui plaisent beaucoup aux labradors griffons », sous entendu que si Nemo, le chien du président qui ne sut refreiner un besoin pressant contre le marbre d’une cheminée du palais de l’Élysée, en mange, « il aura toujours le poil brillant » ! Moins drôle, il semble que là aussi des emplois soient menacés.
« Partie de campagne » à la Renoir, il rappela aussi au président qu’un de ses lointains prédécesseurs, le havrais René Coty, venait autrefois en voisin pêcher dans la Risle. Au risque de vous gausser de moi, je ne résiste pas à vous livrer cette anecdote « vieille France » qui témoigne de ce qu’était encore parfois l’atmosphère citoyenne : tout gamin, j’ai connu le président Coty et, au bras de mon papa, j’attendis même plusieurs heures sur le parvis qu’il pénétrât solennellement dans la cathédrale de Rouen réouverte au culte après dix ans de restauration suite aux bombardements de la guerre. C’était en 1956, on n’avait ni télévision à la maison ni évidemment de réseaux sociaux, juste la lecture du quotidien régional Paris-Normandie. Si vous ne me croyez pas sur l’ampleur de l’événement, visionnez ce reportage … d’un autre siècle :
http://www.archivesenligne.fr/chronologie/item/1956-reouverture-de-la-cathedrale
Évidemment, était présent l’évêque, celui-là même qui devait me donner plus tard un soufflet lors de la cérémonie religieuse de la Confirmation.
Je ne le jurerais pas sur la tête de l’Esprit Saint, mais il est fort possible que j’avais supporté ce pensum dans l’espoir d’apercevoir mon idole sportive Jacques Anquetil, invité aux festivités.
Ça y est, vous retrouvez votre sérieux ? Le premier administré des Saint-Philbertois évoqua aussi la mémoire de son père, inhumé au cimetière du village, qui fit deux mois de grève en 1936 pour obtenir les premiers 15 jours de congés payés, la semaine de 40 heures et les premières conventions collectives.
Tant pis si je cède à un petit côté franchouillard type Jean-Pierre Pernaut, le populaire présentateur de journal télévisé, j’ai aimé que le temps de quelques heures, apparaissent au cœur du débat, pour ne pas dire de l’actualité, de modestes villages comme Saint-Pierre-du Bosguérard qui tire son nom de terres de Gérard Fleitel un chevalier normand du XIème siècle, Saint-Victor-de-Chrétienville (les Christovictoriens devaient être fiers devant leur petit écran) ou encore Grainville-la-Teinturière, petite commune du Pays de Caux proche de la côte d’Albâtre, nichée dans la vallée de la Durdent (c’est un fleuve côtier) qui tient son nom d’une très ancienne activité industrielle. Le navigateur et explorateur Jean de Béthencourt, le plus célèbre des Grainvillais, inhumé dans le chœur de l’église, fut le roi des îles Canaries après les avoir conquises en 1402.
Madame la maire d’Écrainville défendit vigoureusement les écoles rurales trop souvent mises en danger par les coupes budgétaires. Le maire de Vexin-sur-Epte revint sur la question de la limitation de vitesse à 80 km/h, en piquant ironiquement le président sur ses « sorties de route ».
J’imagine que ces bourgades auraient pu servir de décor à de truculentes nouvelles de Guy de Maupassant. Mais cet après-midi, loin de farces paysannes, c’est de campagnes souvent abandonnées dont on débat.
Loin d’être à ras des pâquerettes, les discussions furent terre à terre de France. Mine de rien, plus efficace qu’un spot publicitaire, le maire de Créances, commune du département de la Manche berceau de ma famille maternelle, vanta la star locale, la fameuse carotte cultivée dans les « mielles » du Cotentin. Notre Président aime les novateurs, sans doute aurait-il loué l’initiative, selon la légende, de ce cadet de Normandie qui faute de disposer personnellement de terres, utilisa les sables de la presqu’île et les algues du littoral comme engrais.
Au pays de Créances, la tradition maraîchère remonte au XIIIème siècle et outre la carotte label rouge, ce terroir propose poireau et navet. Oh le bon pot-au-feu à la mode de chez moi et au diner le bon bouillon avec les pâtes alphabet !
Au hasard des échanges, j’ai eu plaisir d’entendre décliner, telle une poésie géographique ou une géographie poétique, des noms de pays et terroirs naturels, parfois sortis de ma mémoire, qui s’affichaient en lettres plus grasses sur les cartes de France de mon école communale : le Roumois (dérivé de Rotomagus l’ancien nom latin de Rouen), le Lieuvin (des Lexoviens peuple belge ou gaulois armoricain établi le long de la côte normande au sud de l’estuaire de la Seine), le Vexin normand qui se distingue d’un Vexin français depuis le traité de Saint-Clair-sur-Epte en 911 entre Charles III le Simple et le viking Rollon, le plateau du Neubourg, le Bessin, le Bocage dit normand, l’Avranchin, le Cotentin.
J’ai gardé pour la bonne bouche, le pays d’Ouche, ça rime ! Je ne saurais vous dire pourquoi adolescent, l’un de mes premiers livres de poche fut Pays d’Ouche, un recueil de nouvelles de Jean de La Varende. Sous une forme romanesque, l’écrivain nous promenait de Bernay à Conches en passant par la « cuvette » de Rugles (clin d’œil à une chère lectrice !). En mettant en scène la famille de Galart, il évoquait les curés de campagne, les paysans, les hobereaux, les manoirs, les paysages : « Voici les grâces secrètes de cette contrée. Le petit fleuve s’accoude à gauche sur une forte colline chargée d’arbres, mais cerne, à droite, une haute et lente moquette qui s’exhausse vers le sud. L’eau l’entoure d’un trait pur et chantant »
On y relevait le verbe se décarêmer c’est-à-dire faire un bon repas avec de la viande notamment pour se dédommager de l’abstinence du carême. Pour ce qui nous concerne, c’est le contraire, allons-nous devoir faire carême selon l’appel de personnalités prêtes à instaurer un « lundi vert » sans aucune viande ni poisson ? Le lundi sans soleil ♫♫♫ …
Philippe Delerm, l’écrivain des plaisirs minuscules, s’est installé sur les bords de la Risle dans les années 1970 et y a écrit la plupart des ses ouvrages : « Eh bien Champignolles existe, je l’ai rencontré, et me demande comment j’avais pu l’ignorer aussi longtemps » !
Moi je le sais depuis mon enfance ! Enfin … J’ai souvenir d’avoir vu au cinéma jouxtant le domicile familial un nanar éminemment périssable (la preuve, il n’existe pas en DVD), « Nous autres à Champignol » avec Jean Richard, Noël Roquevert, Roger Pierre et Jean-Marc Thibault. Une belle brochette de comiques, quand même, pour une médiocre pochade rurale sur fond de rivalité footballistique entre deux villages voisins.
– « Qu’est-ce que vous faites la semaine, Claudius ?
– La semaine ? Bah, la semaine … j’attends le dimanche … je m’occupe … la sieste et tout … »
Pas sûr que cela aurait emballé notre président qui n’a pas trop de considération pour les oisifs ! Pas certain, non plus, que Solange, qui n’avait que faire d’un amoureux gardien de but, eut une bonne idée de lui conseiller d’embrasser une carrière sûre, de fonctionnaire par exemple !!!
En Pays d’Ouche encore, il est un village qui a perdu son identité en 2019 depuis sa fusion avec deux localités voisines pour constituer la commune nouvelle de Treis-Sants-en-Ouche. Emmanuel Macron, qui aime tant jongler avec les mots désuets, aurait sans doute apprécié son joli nom de Saint-Aubin-le-Vertueux, un adjectif de moins en moins courant dans notre société agressive.
Vous penserez peut-être, à tort, qu’à travers mes élucubrations je brocarde ce que fut le premier Grand Débat alors qu’au contraire je l’ai vécu comme une respiration salutaire dans l’atmosphère détestable de l’époque. Au-delà des divagations de mon esprit, j’ai écouté avec intérêt le ressenti justifié des maires et les réponses que le président, au milieu d’eux, tenta de leur apporter avec un souci de clarté et pédagogie.

Schwartz.Grand débat  Charlie Hebdo

S’il faut saluer l’indéniable performance physique (il tomba même la veste) et intellectuelle du chef de l’État, il ne faut pas tomber dans l’excès et l’encenser plus que le cours magistral d’un professeur d’université devant des étudiants de master ou même la valeureuse enseignante de primaire qui tient en éveil ses élèves toute une matinée. Ceci dit, comme il y a le gigot d’agneau de sept heures, il y aura désormais le débat de sept heures !
Je fus déçu mais non surpris, c’est tellement dans l’air du temps du buzz et des punchlines, par le débrief à chaud qui en fut fait dans les médias en diffusant en boucle la phrase choc : « Il ne faut pas raconter de craques, c’est pas parce qu’on rétablira l’ISF que les gilets jaunes iront mieux. C’est de la pipe ! »

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Raccourci terrible mais tellement symbolique de l’époque : en arrière-plan d’un journaliste qui citait cette phrase à l’extérieur du gymnase, d’une fourgonnette ralentissant, vitre ouverte, surgit l’invective : « Macron enc… » !
Le quotidien nous revenait en pleine face !

Publié dans:Coups de coeur |on 26 janvier, 2019 |1 Commentaire »

À Ménilmontant avec Willy Ronis

Ménilmontant mais oui madame (monsieur aussi), c’est là que je viens trouver mon âme, toute ma flamme, mon bonheur … artistique !
Séance de rattrapage de l’année 2018, j’emprunte ce refrain au narbonnais Charles Trenet pour, en ce lendemain de l’An neuf, profiter de l’ultime jour de l’exposition consacrée au photographe Willy Ronis.

expo Ronis affiche blog

Je ne suis pas le seul à partager cette envie car, bien avant l’ouverture, la queue s’allonge sur le trottoir de la rue de Ménilmontant bordant le pavillon Carré de Baudouin, une ancienne folie du XVIIIème siècle du nom d’un de ses premiers héritiers qui eut envie d’adjoindre à l’édifice une façade en péristyle avec quatre colonnes de style ionique.

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Cela apparaît, à première vue, anachronique qu’un tel immeuble aristocratique accueille une exposition d’un photographe du Paris populaire du XXème siècle.
En fait, après avoir été la propriété notamment de la famille des frères Jules et Edmond Goncourt, cet ancien lieu de villégiature consacré aux fêtes et aux plaisirs (mais ne l’est-il pas encore à sa façon ?) a été acheté au début de notre siècle par la ville de Paris. Réhabilité et géré par la mairie du XXème arrondissement, cet espace culturel accueille toute l’année des expositions et des conférences en accès libre.
Proposer une culture gratuite sans condition d’âge ou d’origine sociale, en l’occurrence ici l’exposition d’un photographe de notoriété internationale, voilà une politique intelligente et généreuse qui mériterait d’être prise en exemple. Je martèle souvent, au risque de passer pour un passéiste ringard, que l’instruction et la culture sont des leviers pour affronter les turbulences que subit notre société.

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Je traverse comme je peux l’étroit vestibule encombré par les visiteurs qui lisent sur le mur la biographie de l’artiste que je connais relativement bien.
Décédé dans sa centième année, Willy Ronis naquit en 1910, au pied de la butte Montmartre, d’un père émigré juif d’Odessa et d’une mère juive lituanienne ayant fui les pogroms de la Russie tsariste. De sa mère, professeure de piano, il acquit très tôt un goût pour la musique. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, son père ouvrit un studio photo boulevard Voltaire, ainsi le petit Willy fut aussi plongé très tôt dans l’univers de la photographie. Pour ses seize ans, il se vit même offrir un appareil Kodak 6,5x11cm avec lequel il réalisa les premières images de ses promenades parisiennes.
Sans vouloir la dérouler intégralement, relevons dans sa biographie, qu’après son retour du service militaire en 1932, Ronis ne cessa d’être attentif aux événements sociaux et aux luttes ouvrières qui allaient mener au Front Populaire.
Avec l’arrivée du régime de Vichy, du fait de ses origines, il se réfugia dans le Midi de la France. Il vécut cette période comme une parenthèse, sa foi en l’homme lui conseillant de ne pas utiliser son art pour témoigner de ces années sombres de persécutions et épuration.
L’immédiat après-guerre fut prolifique avec sa contribution à de nombreux quotidiens tels L’Humanité, Libération, Ce Soir, et magazines, son entrée à l’agence Rapho, puis son adhésion au Groupe des XV, une association cherchant à promouvoir la photographie française dans laquelle on retrouvait Robert Doisneau, les frères Séeberger, Jean Dieuzaide, Jean-Philippe Charbonnier, Sabine Weiss, et aussi Janine Niepce une parente éloignée du célèbre Nicéphore inventeur de la photographie.
En 1954, paraît Belleville-Ménilmontant, un magnifique ouvrage, préfacé par Pierre Mac Orlan, rassemblant ses photographies sur ce quartier populaire de l’Est parisien où se tient justement l’exposition.
C’est l’un des premiers beaux-livres traitant de la photographie qui prit place dans ma bibliothèque personnelle.

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La première salle de l’exposition est consacrée justement à cette sorte de village enclos dans Paris, alors ignoré des Parisiens, quand Ronis commença à le sillonner tant et plus à la sortie de la seconde guerre : « C’était le quartier des Apaches, on n’y allait pas ».
Ce matin, effrayé, non pas par ces voyous de la Belle Époque, mais par l’affluence qui s’agglutine devant les œuvres, je décide de me diriger directement dans les autres salles encore tranquilles.

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À défaut d’avoir été victime de la maladie contagieuse (incurable ?) du selfie, Willy maîtrisait avec talent et humour l’art de l’autoportrait. Il en fournit quelques exemples dans l’escalier qui conduit à l’étage supérieur. De marche en marche, défile sa vie depuis la célèbre mise en scène du photographe aux deux flashes de 1951 jusqu’à son saut en deltaplane à 85 ans.

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En haut des marches, je marque un temps d’arrêt, presque un pas de recul, à l’entrée de la salle à gauche comme si je craignais de déranger l’intimité des femmes que l’objectif de l’artiste surprit.
Et puis j’ose, je m’avance comme rassuré ou encouragé par les propos de l’écrivain Philippe Sollers : « D’où vient cette étrange beauté? De la retenue, de la discrétion, du silence. Les femmes nues sont du silence qui fait trop parler. Taisons-nous et soyons présents … »

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« Les femmes de Ronis sont belles parce qu’il les laisse être. Il les aime pour ce qu’elles sont, ce dont elles-mêmes (obligées de se déguiser sans cesse) n’ont probablement qu’une vague idée. « Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre », fait dire Baudelaire à la Beauté. Ronis admire Rodin, on s’en doutait. Dans son salon de 1859, Baudelaire parle encore du « rôle divin de la sculpture », qu’il compare à la poésie lyrique. « La sculpture, la vraie, solennise tout, même le mouvement, elle donne à tout ce qui est humain quelque chose d’éternel. » Voici donc, ici, le calme, l’intimité, la tendresse, la sérénité où n’entre pas le profane. Les nus de Ronis, dans leur extraordinaire naturel, sont sacrés. Ce sont des déesses toutes simples de passage dans le vingtième siècle. Il fallait être là pour les voir, à contre-courant de la dévastation générale. La clé est la pudeur qui, dit Heidegger, « met la lenteur en chemin ». Même prises au vol, ces femmes sont d’une merveilleuse lenteur. On dirait qu’elles dorment. Elles dorment, et quelqu’un les voit au-delà du sommeil … »
Photographie culte de l’œuvre de Ronis, je m’attarde devant une découverte à taille humaine de son Nu dit provençal saisi durant un été torride de 1949 dans la maison en ruines de Gordes que l’artiste vient d’acquérir.

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Comme souvent, plutôt qu’une légende laconique, Ronis raconte l’histoire du cliché de son épouse Marie-Anne :
« Je bricole au grenier et il me manque une certaine truelle restée au rez-de-chaussée. Je descends l’escalier de pierre qui traverse notre chambre au premier. Sortie de sa sieste, Marie-Anne s’ébroue dans la cuvette (on va chercher l’eau à la fontaine). Je crie: « Reste comme tu es ! » Mon Rolleiflex est sur une chaise, tout près. Je remonte trois marches et fait quatre prises, les mains tachées de plâtre. C’est la deuxième que j’ai choisie. Le tout n’a pas duré deux minutes. C’est ma photo fétiche, parue depuis lors sans discontinuer, ici et partout.
Le miracle existe. Je l’ai rencontré. »
Et Sollers l’analyse : « La composition est magistrale, elle dit la vraie joie de vivre dont notre époque est si tragiquement et piteusement dépourvue. Là encore, musique: le miroir, la cuvette, le petit tapis, les craquelures du sol, voilà des cercles qui ne demandaient qu’à dialoguer. La fenêtre ouverte, le volet, le mortier, le pichet, la chaise se répondent dans la verticale (cette photo aurait ravi Cézanne). Tout vit, tout vibre doucement et veut être vu. Le corps nu est la résultante de cette magie matérielle. La lumière est là pour dire l’harmonie indestructible de l’ensemble (soleil sur les épaules, bénédiction du temps …
Ronis parle de « miracle ». Il a raison, c’en est un que seul celui qui en a vécu un semblable peut comprendre. »
Il n’y a rien de vulgaire dans les nus de Ronis. Étrangement, la pudeur les caractérise. Il n’y a aucun voyeurisme de notre part, enfin … un tout petit peu quand même, ils sont d’une telle beauté … curieux ce masculin … ELLES sont ! « Ces photos sont des partitions, les corps des accords parfaits. »
L’œil de Ronis n’est jamais lubrique même quand il croque la femme au maillot rayé.

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Sollers encore : « Ici, nous sommes nulle part et partout, fond blanc très légèrement ondulé, sable ou océan, sans limites. C’est la libération des seins, l’affirmation puissante, la négation de tous les voiles, volonté de la tête emmitouflée le temps d’enlever ce doux et confortable vêtement de coton (vous êtes forcé de toucher l’étoffe).
C’est la Victoire. Cette photo de Ronis devrait être l’emblème historique de la vraie libération des femmes. Elle ne bavarde pas, elle ne traîne pas dans l’idéologie, elle fonce comme un bateau vers l’avenir. Photo en tous points révolutionnaire, comme celle du premier reportage de Ronis, le 14 juillet 1936, rue Saint-Antoine, avec le drapeau tricolore à bonnet phrygien, et la petite fille du Front populaire, elle-même en bonnet républicain, dressant son petit poing fermé, juchée sur les épaules de son père. Quel visage, quel sérieux (c’est une des « photos du siècle »), comme le temps est lent et l’espérance violente ... »
C’est justement celle que je découvre en premier dans la salle suivante.

Ronis défilé Front Populaire blog

L’artiste la légendait ainsi : « C’est le Front populaire, et la foule en liesse sur le parcours de la manifestation qui allait de la Bastille à la Nation. Là, nous sommes rue du Faubourg-Saint-Antoine. Je préférais déjà photographier les à-côtés des évènements plutôt que les évènements eux-mêmes. J’avais été amusé par cette petite fille au bonnet phrygien, rappelant celui du drapeau ; et qui levait le poing, sans trop savoir pourquoi bien sûr. »
C’est une photographie iconique comme il en reste quelques-unes de mai 68, et comme peut-être, les générations futures se souviendront plus tard du mouvement des gilets jaunes sur les ronds-points.
Avec l’arrivée du Front populaire, Ronis photographia avec frénésie, outre le défilé du 14 juillet, les défilés syndicaux, les grands meetings du Vel’ d’Hiv’. Après guerre, il couvrit les conflits sociaux comme les grèves à la SNECMA en 1947, celles chez Renault et des mineurs de Saint-Étienne en 1950.
De ces reportages, plutôt que des images spectaculaires, ressortait dans sa démarche une approche bienveillante, solidaire même, du monde ouvrier et de ses luttes au quotidien.
C’est en cela que Willy Ronis s’inscrit avec Henri Cartier-Bresson, Robert Doisneau ou encore Édouard Boubat, dans le mouvement français de la photographie humaniste ayant pour dénominateur commun l’intérêt pour l’être humain dans sa vie quotidienne.

expo Ronis Zehner blogRonis mineur silicosé blog

Chaque photographie, bien au-delà de l’instantané, raconte une histoire, ainsi celle de Rose Zehner, pasionaria de l’usine Citroën du quai de Javel, qui harangue ses collègues de l’atelier de sellerie lors des grèves de 1938 déclenchées par la remise en cause des acquis du Front populaire. La petite histoire dit que Ronis n’effectua qu’un seul cliché, chassé qu’il fut par le regard de la syndicaliste l’ayant pris pour un auxiliaire de police.
Comment ne pas être ému voire bouleversé par son portrait d’un mineur retraité silicosé. Le photographe évoqua cette rencontre poignante dans un de ses livres : « Il habitait Lens et n’en avait plus pour longtemps à vivre. C’est tout de même quelque chose qu’il faut montrer, m’avaient dit ces amis qui me pilotaient dans la région. Et ils m’ont conduit chez lui. L’homme était à sa fenêtre, au rez-de-chaussée. Il regardait dehors. Il ne mangeait quasiment plus. Il fumait. Il fumait beaucoup. Il fumait tout le temps. Il avait seulement quarante-sept ans. Il est mort quelques mois plus tard …»
On dit parfois banalement qu’une image vaut mieux qu’un long discours, on en a ici un exemple. Je suis persuadé que quelques clichés seraient souvent plus efficaces que les vidéos en boucle et les analyses des experts des chaines d’information, pour montrer la détresse réelle de certains hôtes de nos ronds-points.
Avec ses photographies, Ronis votait pour la fraternité. Très tôt subjugué par le monde ouvrier, il avait rejoint le Parti Communiste en 1945. Il cessa de prendre sa carte, comme beaucoup d’autres, au début des années 1960, même si son cœur demeura proche de l’idéal marxiste. Il légua ses œuvres à l’État, il voulait qu’elles appartiennent à nous tous.

expo Ronis monde ouvrier1 blogexpo Ronis monde ouvrier2 blog

expo Ronis vue salle blog

« Parfois, les choses me sont offertes avec grâce. C’est ce que j’appelle le moment juste. Je sais bien que si j’attends, ce sera perdu, enfui. »
Que de cadeaux, le quotidien a offert spontanément à l’artiste. Dans ses déambulations, il est à l’aguet de tout, des pétanqueurs comme des bigotes de Moissac, ou encore un vigneron bon vivant de Gironde.

expo Ronis père et fils blogexpo Ronis pétanqueur blogexpo Ronis dévotes de Moissac blogRonis vigneron en Gironde blog

Hormis le paysage, certains petits camarades de mon école communale, quand ils venaient le matin de leurs hameaux du pays de Bray, n’étaient pas loin de ressembler à ces écoliers mosellans : « 15 mars 1954. Je roule tôt le matin dans la campagne lorraine, en direction de la centrale sidérurgique de Richemont où mon travail m’appelle. Je dépasse ces gamins et puis je freine, plus loin, pour les laisser me dépasser. J’ouvre silencieusement ma portière et les rattrapent à pas de loup. J’appuie deux fois… »

expo Ronis écoliers blog

De manière rarissime, l’affirme-t-il, Willy Ronis (je n’ose appeler ce monsieur quasi centenaire par son prénom) cède à une certaine mise en scène.
Place Vendôme, un jour de pluie en 1947 : « J’avais dû voir une femme enjamber cette flaque et remarquer que la colonne Vendôme s’y refléter. Le hasard a voulu qu’à ce moment-là, la pause déjeuner libérât une cohorte de jeunes filles des maisons de couture voisines : celui-ci est le plus réussi. Bon exemple de ce qu’on appelle une photographie prévisualisée ».

Ronis Pace Vendôme blogexpo Ronis Vincent aéromodéliste blog

Ainsi, aussi, l’artiste avait compris ce qu’il pouvait tirer du passage de Vincent, le fils de son épouse, sous la même fenêtre que l’on voit dans le célèbre Nu provençal. Pour obtenir le meilleur cadrage, il demanda à l’enfant d’effectuer le même envol à plusieurs reprises, deux suffirent je crois.
Ironie du destin, Vincent décéda, il y a une trentaine d’années, dans un accident de deltaplane.
Ronis eut recours également une mise en scène pour la photographie cultissime du Petit Parisien.

Ronis Le petit Parisien blog

J’ai souvent cru à tort ce célèbre cliché, de Robert Doisneau, sans doute attendri par ses nombreuses photos des gamins de la rue Damesme.
Cette photo était une commande pour un reportage qui devait raconter l’histoire d’un Parisien revenant dans la capitale après un séjour de quinze ans à New York. Vint l’idée à Ronis, pour ces retrouvailles, de l’emblématique, pour ne pas dire franchouillard, grand pain parisien :
« Il fallait donc que je trouve une façon particulière de le photographier, de le mettre en situation, ça n’aurait pas eu de sens de choisir simplement le cadre d’une boulangerie. Il était midi, je suis allé dans mon quartier rôder du côté d’une boulangerie. Dans la queue, j’ai vu ce petit garçon, avec sa grand-mère, qui attendait son tour. Il était charmant, avec un petit air déluré. J’ai demandé à sa grand-mère : « s’il vous plaît, Madame, est-ce que vous m’autoriseriez à photographier ce petit garçon quand il sortira avec son pain ? J’aimerais bien le voir courir avec son pain sous le bras. – Mais oui, bien sûr, si ça vous amuse, pourquoi pas ? »
Je me suis posté un peu plus loin, j’ai attendu. Il a acheté son pain et il a couru, de façon si gracieuse et si vivante. Je l’ai fait courir trois fois, sur quelques mètres, pour avoir la meilleure photo. Et cette photo a eu un succès formidable, on en a fait un poster, des cartes postales, j’ai su qu’on la voyait même à l’étranger, dans les bistrots, ou dans les boulangeries, à New York et dans un certain nombre de capitales européennes. »
Les clichés ont la vie dure, au propre comme au figuré ! Mais quelle joie de vivre, quelle tendresse, quelle malice ! À contempler cette photo, Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux/ le ciel a mis son complet bleu/Et le rosier met sa rosette, swinguons avec Ray Ventura et ses Collégiens !
Trenet chantait à la sortie de la guerre :

« Revoir Paris
Bonjour la vie
Bonjour mon vieux soleil
Bonjour ma mie
Bonjour l’automne vermeil
Je suis un enfant
Rien qu’un enfant tu sais
Je suis un petit Français
Rien qu’un enfant
Tout simplement
Paris »

« On m’aurait offert un petit fixe moyennant fourniture à l’année et photographies des bords de Seine, je n’aurais rien souhaité de plus pour mon bonheur ».
« L’émotion de ma vie, c’est la photo de la péniche aux enfants », c’est toujours Ronis qui se confie à travers les films qui sont diffusés dans de petites alcôves.
« C’était en janvier 1959. Je me trouvais sur le pont d’Arcole, et je vois, remontant la Seine, un train de péniches énorme. J’avais fait déjà une vingtaine de clichés, et je me disais « bon, ça va suffire. » Je m’apprêtais donc à repartir. Et puis, je ne sais pas ce qui s’est passé, j’ai dû être alerté par quelque chose. Était-ce des cris d’enfants ? C’est possible. Je me suis penché, et j’ai vu arriver sous moi la dernière péniche du train, avec deux petits gosses dans le fond de cette péniche vide, qui jouaient comme dans une cour d’immeuble. Alors là, je n’ai pas eu le temps de voir si j’étais bien sur l’infini et si j’avais le bon objectif. J’ai visé et j’ai appuyé. J’ai rarement eu le cœur aussi battant que sur le chemin du retour, jusqu’au moment où j’ai terminé le développement du film. Parce que je m’étais rendu compte que j’avais vécu un moment exceptionnel, et que si je pouvais en tirer une bonne image, ce serait vraiment un beau cadeau. Eh bien, je n’ai pas été déçu, ça a été un beau cadeau. J’ai eu de la chance ».

Ronis la péniche aux enfantsexpo Ronis vue salle 2 blog

Les enfants d’aujourd’hui sont interpellés par l’exposition, mais plutôt que regarder sur les murs les photos « du Moyen-Âge » (comme me dirait une chère petite-fille !), ils préfèrent les découvrir en pianotant sur les tablettes numériques mises à leur disposition.
Photos immortalisées en affiches, posters et cartes postales, Doisneau mit en scène, objet de controverse d’ailleurs, son Baiser de l’Hôtel de Ville, Ronis surprit fortuitement deux amoureux auvergnats s’embrassant au sommet de la colonne de la Bastille.

Ronis amoureux de la Bastille blog

Ce jour-là de 1957, il y avait donc deux génies en haut de la colonne de Juillet ! Dans le même cadrage, Ronis cumule deux images, un portrait de couple et une vue de Paris. Ici, par sa composition et son traitement, il s’inspire de l’esthétique des maîtres de la peinture hollandaise. « Il a converti ce site historico-politique, marqué par deux cents ans de lutte, en haut-lieu poétique … »
Encore une histoire extraordinaire de photographie : « Je (Willy Ronis ndlr) faisais une exposition au Comptoir de la photographie, une très jolie petite galerie, sur le thème des amoureux, à l’occasion de la Saint-Valentin. Il y avait mes photos au mur et mes livres sur le comptoir. Un monsieur s’approche de moi avec mon livre sous le bras, et il me demande de le lui dédicacer. Puis soudain il me confie : « Vous savez, Monsieur, vos amoureux de Paris, ils ne sont pas bien loin, à quatre cents mètres d’ici, de l’autre côté de la colonne. Je les connais depuis toujours, ils tiennent un bistrot et quand ils prennent leurs vacances, c’est moi qui les remplace au comptoir. C’est tout juste si je ne suis pas tombé par terre !
Je suis allé les voir, ils s’appelaient Riton et Marinette, et j’ai vu qu’ils avaient le poster encadré dans le café, qui se trouvait à l’angle de la rue du Faubourg-Saint-Antoine et de la rue des Tournelles. Ils m’ont accueilli cordialement. Ils n’étaient montés qu’une seule fois sur la colonne, ils s’en souvenaient parfaitement. Ils venaient de l’Aveyron et, à l’époque, ils n’avaient pas encore le bistrot. Ils ne l’ont eu que deux ou trois ans plus tard, alors qu’ils étaient mariés. Et le plus étonnant, c’est que sur la photo, dans la direction où ils regardent, on voit le coin de l’immeuble où se trouve le bistrot. »
Je ne me lasse pas des témoignages de l’artiste dont la voix s’échappe d’un espace de projection. Je l’imagine assis dans un de ces petits bistrots, troquets, rades, bougnats d’antan qu’il a souvent photographiés.
Certaines de ses « brèves de comptoir » sont exposées dans la salle du rez-de-chaussée, dédiée à Belleville-Ménilmontant, que je rejoins, maintenant que le flot de visiteurs s’est un peu dispersé.

Ronis café de la montagne blogexpo Ronis cafés 3 blogexpo Ronis cafés 1 blogexpo Ronis cafés 2 blogexpo Ronis cafés 4 blog

Au mur, une citation dont l’auteur est en fait Pierre Mac Orlan : « Belleville et Ménilmontant sont, tout au moins pour moi, deux éléments essentiels de ce que j’aime bien appeler : la poésie de l’authenticité. »
Né sur une autre butte, Ronis connut un coup de foudre pour ce quartier. Il en arpenta les tonnelles, les ruelles, les passages, les impasses, les escaliers, les arrière-cours, il en fréquenta les cafés et les ateliers, il alla à la rencontre de ses habitants modestes et riches d’humanité.
Bien avant cette exposition, il m’est arrivé d’y errer, guidé simplement par ma curiosité de retrouver quelques endroits immortalisés par le photographe.
Je vous conduirais directement en haut de l’escalier à l’angle de l’avenue Simon Bolivar, empruntée aujourd’hui par les chevaux vapeur, et de la rue Lauzin. À chaque fois, j’y repense,
C’est une photo tellement quotidienne et pourtant pleine d’histoires que commenta Ronis lui-même : « Cette photo, je l’ai faite en 1950. J’étais là, dans cet escalier, j’attendais quelque chose, parce que je voulais qu’il y ait un peu de monde qui passe. À un moment donné, j’entends une voix de femme derrière moi, qui parlait à son enfant, qu’elle tenait dans ses bras. J’ai attendu qu’elle me dépasse, et miracle, miracle qui arrive quelquefois dans la photographie : quand elle est arrivée en bas, est passé cet attelage étonnant – car même en 1950 il n’y avait plus tellement d’attelages avec des chevaux. Et ce qui est amusant, c’est qu’il y a en même temps cet ouvrier municipal, qui est en train de réparer ses feux tricolores, et des femmes qui promènent leurs enfants dans des poussettes derrière. Et puis le petit cordonnier qui parle avec le client. Et le petit chat noir, en bas de l’escalier … »
À chacun de mes passages, je m’entête à photographier cet endroit qui ne retrouvera jamais la grâce de l’artiste. Je ne sais pourquoi, je pense toujours à un film de Jacques Tati, Mon oncle ou Jour de fête.

Ronis avenue Bolivar blog

Je ne pourrais plus par contre vous inviter à boire un verre au Repos de la Montagne, au pied de l’escalier de la rue Vilin. Tout cela a été détruit à la fin du siècle dernier lors de la construction du parc de Belleville. Oh le vilain architecte urbaniste ! Outre le cliché de Ronis, vous pouvez retrouver fugacement cette ruelle pittoresque dans les films Casque d’or, Du Rififi chez les hommes et Le Ballon rouge.

Ronis rue Vilin blog

Dans sa longue préface du livre de Ronis, Pierre Mac Orlan écrivait : « C’est parce que des lieux comme la rue des Rigoles, le Pré Saint-Gervais, la rue de Bagnolet, la rue des Solitaires me permettent d’inventer des histoires de Paris que j’entre sans effort dans les jeux de la vie photographiée qui est bien la plus féconde des vies imaginaires ».
Mac Orlan associe aussi la chanson dans sa description de la poésie de l’authenticité qui caractérise l’art de Willy Ronis. Il imagine Aristide Bruant poussant sa fameuse goualante : Papa c’était un lapin/Qui s’app’lait J.B Chopin … et qui ne lésinait pas sur la chopine !

Image de prévisualisation YouTube

Comme on est bien dans les photographies de Ronis ! Difficile de dire que c’était le bon temps à Belleville-Ménilmontant car le quotidien était compliqué, et pourtant !

expo Ronis casse croûte blogexpo Ronis bambin rue Piat blog

expo Ronis rue de la Cloche blog

Un repas de famille sous une tonnelle rue de Belleville, un bambin dans son parc sur un terrain vague de la rue Piat, une jeune fille rue de la Cloche, j’ai envie de clore ma visite avec ces trois photos, je ressens de l’humanité, c’était la quête constante de Willy Ronis, une belle personne.
Fidèles lecteurs, vous savez qu’après les agapes de l’esprit, j’oublie rarement les nourritures bassement terrestres. Ce midi, sorti de la galerie, je me dirige en face vers l’enseigne ancienne des Deux amis, désormais restaurant kurde.

Menilmontant restaurant kurde blog

Ne me demandez pas de justifier mon choix, inconsciemment (ne pas manger idiot un kebab !) ma sympathie a peut-être opéré pour un peuple écartelé entre Turquie, Irak, Iran et Syrie qui, depuis un siècle, lutte pour avoir sa propre patrie et préserver sa culture. Allez comprendre, en Turquie, l’État mène une guerre acharnée contre le Parti des travailleurs du Kurdistan jugé organisation terroriste par les Etats-Unis. En Syrie, en première ligne face aux djihadistes de l’État islamique, les Kurdes avaient, il y a encore quelques jours encore, le soutien des Etats-Unis, jusqu’à l’annonce surprise par Donald Trump d’un retrait des soldats américains.
En tout cas, les « deux amis » s’en sont faits d’autres, et la sympathique cantine-traiteur se remplit vite d’une clientèle cosmopolite. Ici, toutes générations, classes et ethnies confondues, on dit bonjour en entrant et on souhaite la bonne année. Un ouvrier kurde, probablement sur un chantier voisin, demande poliment à ma compagne s’il peut emprunter la carafe d’eau, non sans avoir préalablement proposé de remplir son verre. Vous ne pouvez pas imaginer combien ces petits gestes vous réchauffent le cœur et vous questionnent sur les turbulences qui ébranlent notre société.
Pour les curieux, j’opte dans la carte pour un hunkar begendi, ah vous ne connaissez pas, une brochette d’agneau accompagnée d’un caviar d’aubergine, le tout arrosé d’un honnête rosé turc.
Ma compagne découvre les saveurs du café à la turque avec les explications détaillées de l’aimable patronne. On commença à boire du café en Turquie sous le règne de Soliman le Magnifique (1520-1566). Selon la légende, tout débuta lorsqu’on aperçut des animaux danser au clair de lune après avoir mangé les fruits d’un étrange arbre. Durant le 17ème siècle, ce breuvage enchanteur se répandit à travers toute l’Europe. Il arriva en 1615 à Venise et en 1644 à Marseille. Maintenant, vous serez forts comme un Turc, du moins comme le Bourgeois Gentilhomme pour la cérémonie du Mamamouchi (Quelle bête est-ce là ?), Molière n’est plus là pour vous railler !

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En ce début d’après-midi, j’ai envie de prolonger mes errances photographiques de la matinée par une promenade dite digestive dans les rues avoisinantes, à commencer par la discrète rue du Retrait, version moderne de l’ancien chemin du Ratrait, ainsi nommé parce que poussait, sur le coteau de Ménilmontant, le Ratrait, un vignoble encore mentionné dans certains actes en 1530.
Il n’y a pas qu’à Montmartre qu’on cultivait la vigne à Paris. Ainsi, toujours dans le quartier de Belleville, l’actuelle rue des Panoyaux fut jusqu’en 1837 un sentier traversant le vignoble Le Panoyau, ainsi nommé parce que ses raisins étaient sans pépins.
J’ai bien choisi, la rue du Retrait connaît une vie artistique intense, à commencer par la présence du théâtre de Ménilmontant. Ironie de l’actualité, on y joue Le pouvoir une pièce d’Harold Pinter dont l’affiche montre le supposé détenteur de ce pouvoir sur un siège éjectable.

Menilmontant rue du Retrait blog 8

Depuis quelques années, des artistes de rue, certains renommés aujourd’hui, ont investi les murs des immeubles avec un certain talent.
Une passante, me voyant photographier une fresque, me dit de me méfier… des fautes d’orthographe.

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Je découvre qu’en lieu et place d’une crèche, se trouvait la maison natale de Maurice Chevalier, le chanteur au canotier.

« Les gars d’Ménilmontant
Sont toujours remontants
Même en redescendant
Les rues de Ménilmuche
Ils ont le cœur ardent,
Le cœur et tout l’restant
Tant qu’ils s’en vont chantant :
Ménilmontant !

Il faut voir comme ils décochent
Tous les traits de leur esprit,
Et cet esprit de gavroche,
C’est le bon cœur à crédit.
Et Mimi Pinson dans leur caboche
A laissé la chanson et la poésie… »

Menilmontant fresque les gars de Menilmontant blog

On aimait chanter dans le quartier. Dans certains endroits, les oiseaux y chantent encore (lire mon billet : http://encreviolette.unblog.fr/2011/04/01/y-a-toujours-des-oiseaux-a-la-mouzaia-xixeme-arrondissement-de-paris/ )
La môme Piaf, l’inoubliable interprète de La vie en rose, vécut sa petite enfance à Ménilmontant et un musée privé lui est dédié. Allez, venez Milord, vous asseoir à une table du restaurant musette du Vieux Belleville, rue des Envierges, vous y entendrez nombreuses chansons de son répertoire.
Je remarque, comme souvent dans mes déambulations parisiennes, apposées aux façades des écoles maternelles et primaires, les fréquentes plaques commémorant la mémoire d’écoliers juifs victimes de la police de Vichy et de la barbarie nazie. Ils n’eurent pas la chance du Petit Parisien de croiser l’objectif de Ronis.
Retour par la longue rue des Pyrénées, normal ça monte ! Plus bas, d’ailleurs, une brasserie s’appelle L’Aubisque.
Comme à Venise, il existe un Passage des Soupirs. En quelques dizaines de mètres, on voyage (de la rue) des Pyrénées à la (rue de la) Chine par une venelle pavée bucolique bordée d’habitations et jardinets. On y retrouve même sur une façade l’enseigne d’une ancienne Manufacture Parisienne de Perles.
Une légende prétend que tout piéton qui marque une pause en haut des escaliers voit sa montre s’arrêter. Pourquoi, au fond, ne pas suspendre le temps ?
Dépaysement complet, il me faudrait revenir au printemps entre les dernières jonquilles et les premiers lilas !

Menilmontant Passage des Soupirs blog

Un carreau de céramique avec la bouille d’un titi parisien m’interpelle. C’est l’une des multiples mosaïques que l’artiste plasticien Jérôme Guion, peintre et photographe de formation, essaime dans les rues de Paris. J’aime ses parcours avec les portraits des héros de la Commune de Paris ainsi que ceux des victimes de l’attentat de Charlie-Hebdo à proximité de la rue Nicolas Appert. Ici, plus intimement, il s’agit de son jeune fils.

Menilmontant mosaique Soupirs blogMenilmontant Cité Leroy blog 2Menilmontant Cité Leroy blog 1

Plus loin, je m’avance dans l’ancienne cité ouvrière Leroy en cours de rénovation : autre îlot urbain d’un autre temps. Des tas de pavés, distraits de la convoitise de pseudos gilets jaunes, attendent d’être scellés dans l’impasse.
Willy Ronis est loin d’être étranger à mon goût et ma curiosité pour les vestiges d’un Paris presque révolu.
J’ai encore envie de vous offrir un ultime cliché de lui, je ne pouvais le laisser à la trappe (c’est le cas de le dire). Un brin coquin, il le légenda malicieusement Les dessous de l’Opéra : il y avait un petit rat dans les sous-sols de l’Opéra Garnier et deux matous qui se rinçaient l’œil !

les dessous de l'Opéra Ronis

Bonne et heureuse année 2019

J’ai coutume, pour illustrer mon billet du nouvel an, d’emprunter et détourner une œuvre d’un artiste ami dont j’ai visité l’exposition.
Cette fois, je vous offre une photographie prise à l’occasion d’une de mes errances à travers notre douce France souvent maltraitée ces derniers temps.

Bonne et heureuse année 2019

Dans mon enfance (j’étais encore trop jeune pour danser sur ce slow), une chanson italienne envahissait les ondes : Nel blu dipinto di blu, dans le bleu peint en bleu.

« Je me peignais les mains
Et le visage en bleu
Puis soudain j’étais
Enlevé par le vent
Et je commençais à voler
Dans le ciel infini … »

Ce succès des fifties’ est encore très populaire aujourd’hui dans une version (et sous un titre) plus enlevée, Volare.
La France commença, sinon à voir, du moins à chanter La Vie en rose à la sortie de la Seconde Guerre mondiale. Dans un passé récent, un président de la République, tout fraîchement élu, crut bon, de manière peu prémonitoire, d’esquisser un pas de cette valse lente sur une place publique corrézienne pour conjurer les épines du pouvoir.
Bien que le jaune soit la couleur dans le vent (des ronds-points) ces dernières semaines, j’ai donc choisi d’envisager la vie en bleu, bleu comme les ecchymoses que laissent les difficultés de la vie, bleu comme l’habit de travail que revêtait l’ouvrier.
Certains l’ignorent peut-être, si beaucoup de jurons, aujourd’hui désuets voire précieux, se terminent par bleu, c’était à l’origine une manière d’évoquer Dieu sans le nommer, et surtout le blasphémer.
Georges Brassens en proférait avec délectation quelques-uns dans sa joyeuse ronde :

« Voici la ronde des jurons
Qui chantaient clair, qui dansaient rond,
Quand les Gaulois
De bon aloi
Du franc-parler suivaient la loi, jurant par-là,
jurant par-ci,
jurant à langue raccourci’,
Comme des grains de chapelet
Les joyeux jurons défilaient:
Tous les morbleus, tous les ventrebleus,
Les sacrebleus et les cornegidouilles,
Ainsi, parbleu, que les jarnibleus
Et les palsambleus … »

Au Moyen-Âge, jurer ainsi était considéré comme sacrilège. On jurait alors notamment par-dieu (parbleu), par la mort-dieu (morbleu), par le ventre-dieu (ventrebleu), par le sang de Dieu (palsambleu).
Tous ces jurons contre lesquels s’élevait le pape Innocent III furent sévèrement prohibés au XIIIème siècle par saint Louis qui (sous son chêne ?) infligea, par une de ses ordonnances, aux jureurs et blasphémateurs de fortes amendes et des châtiments corporels comme la prison au pain et à l’eau, le fouet, le supplice de l’échelle…
Louis XII prescrivit, par une ordonnance de mars 1510, que ceux qui blasphémeraient le nom de Dieu ou « qui feroient d’autres vilains serments contre Dieu, la sainte Vierge et les saints », fussent condamnés pour la première fois à une amende arbitraire, en doublant toujours jusqu’à la quatrième fois inclusivement ; qu’à la cinquième, outre l’amende, ils fussent mis au carcan ; qu’à la sixième, ils eussent la lèvre supérieure « coupée d’un fer chaud, et qu’ils fussent menés au pilori » ; qu’à la septième, la lèvre inférieure leur fût coupée, et enfin la langue à la huitième.
C’était finalement moindre mal par rapport aux crimes commis aujourd’hui par certains barbares au nom d’un prophète dont on ignore même le visage.
L’abbé Coton, confesseur du roi Henri IV, suggéra au souverain qui jurait beaucoup de ne plus blasphémer, ainsi il lui proposa de remplacer le nom de Dieu dans son juron favori Jarnidieu (Je renie Dieu !) par son propre nom, d’où l’origine du mignon Jarnicoton. Cela n’empêcha pas le roi Vert galant, grand amateur de femmes, d’être mortellement poignardé, le 14 mai 1610, par Ravaillac, un catholique fanatique … la religion encore !
En tout cas, les jurons s’assagirent au fil du temps, ainsi, pour le religieusement correct, au mot dieu, on substitua les terminaisons di, dié, dienne, bleu.
Ça avait de la gueule, vous ne trouvez pas ? Ainsi, aussi le ventre-saint-gris (déformation de Vendredi-Saint), autre juron savoureux fréquent dans la bouche de l’instigateur de la poule au pot dominicale.
Je ne serai pas hors de mon sujet si je consacre quelques lignes à cette poule au pot, conclusion d’une conversation (controversée par les historiens) entre Henri IV et le duc de Savoie lequel exhortait sa Majesté à se faire aimer de son peuple et à ne pas l’écraser d’impôts : « Oui, ce que je veux, parce qu’ayant le cœur de mon peuple j’en aurai ce que je voudrai, et si Dieu me donne encore de la vie je ferai qu’il n’y aura point de laboureur en mon Royaume qui n’ait moyen d’avoir une poule dans son pot ».
Ceci dit, il y a souvent un fossé entre les promesses et les actes des gouvernants quels qu’ils soient et à l’aube de la Révolution, on chantait encore : « Enfin la poule au pot va être mise. On peut du moins le présumer. Car, depuis deux-cents ans qu’elle nous est promise, on n’a cessé de la plumer » !
Je l’ai connue dans mon enfance, ma chère mémé Léontine la cuisinait avec talent pour les jours de fête, puis ma tendre maman prit la relève. Le « simple » poulet tiré de la basse-cour, élevé au grain, constituait le repas du dimanche. J’aimais assister au cérémonial de la découpe de la volaille rôtie en bout de table.
Grâce à ces aïeules, ces valeurs culinaires sont restées ancrées dans la famille. Malheureusement, pour les jeunes générations, le gallinacé se décline trop souvent en poulet standard élevé en batterie et nuggets.
Et si j’en crois le mouvement des gilets jaunes, nos gouvernants continuent à plumer le peuple en l’écrasant d’impôts et de taxes.
Coïncidence, à travers ma lecture, actuellement, de l’ouvrage très érudit de Mona Ozouf De Révolution en République, les chemins de la France, j’ai découvert qu’au temps de la Constituante, « il n’y a pas pour l’opinion publique de détails futiles et mesquins, que les signes extérieurs -formes, couleurs, sons, emblèmes- ont une puissance incomparable sur la mentalité commune ». Ainsi, Antoine Barnave, homme politique dauphinois qui fit partie du gratin des révolutionnaires et fut chargé d’organiser le retour de Louis XVI et Marie-Antoinette de leur fuite à Varennes les 20 et 21 juin 1791, s’exclama : « Faut-il perdre un royaume pour des couleurs ? » Il entretint ensuite une correspondance assidue avec Marie-Antoinette et tenta de la convaincre que les uniformes de la garde du roi soient nécessairement composés des trois couleurs, qu’il fallait éviter le bleu de ciel, élire le bleu de roi, le « bleu des Français », et surtout proscrire le revers jaune. Le jaune vif de la livrée des postillons de la berline tirée par six chevaux avait été une des bévues de l’équipée de Varennes. C’était, en effet, la couleur de la famille des Condé que les habitants d’Argonne avaient repérée lors de la fuite du prince peu après la Révolution.
Ces considérations de couleurs sont un épiphénomène peut-être, en tout cas, Louis XVI, Marie-Antoinette et Barnave finirent par perdre la tête sur l’échafaud.
Mon « raccourci », si j’ose dire, est peut-être exagéré mais que penser de l’effigie brûlée ou étêtée d’Emmanuel Macron brandie sur certains de nos ronds-points ?
Á l’heure où j’écrivais ces lignes depuis mon Sud-Ouest adoptif, quelques énergumènes n’ont rien trouvé de mieux que de profaner à Saint-Gaudens le monument des trois maréchaux pyrénéens de la Grande Guerre en décapitant les statues de Ferdinand Foch (né à Tarbes), Joseph Gallieni (né à Saint-Béat) et Joseph Joffre (né à Rivesaltes).

Maréchaux décapités 1Maréchaux décapités 2

Ce monument avait été inauguré en 1951 par le président de la République de l’époque Vincent Auriol (originaire de la Haute-Garonne) à l’occasion du centenaire de la naissance de Foch qui avait grandi dans le village voisin de Valentine dans une maison transformée aujourd’hui en médiathèque.
Ces gestes scandaleux témoignent d’une société en perte de repères et amnésique de son histoire et de ses symboles. Je n’ose imaginer ce qu’en penserait mon regretté professeur de père, lui qui, durant plusieurs décennies, veilla à l’entretien du cimetière militaire de sa commune et œuvra pour la mémoire des combattants et des victimes des deux guerres, en tant que président de l’association du Souvenir Français dans son Pays de Bray d’adoption.
Décidément, l’actualité hoquète à grande vitesse. En juillet, une France joyeuse était en bleu, les portraits de nos footballeurs vainqueurs de la Coupe du Monde étaient projetés sur les piliers de l’Arc de Triomphe, la foule en liesse envahissait pacifiquement les Champs-Élysées pour acclamer nos héros de retour de leur campagne de Russie triomphale avant qu’ils ne soient reçus en grandes pompes au palais présidentiel.
Quatre mois plus tard, une horde jaune en colère saccageait le même monument de la place de l’Étoile et déferlait sur la plus belle avenue du monde pour tenter d’accéder au palais de l’Élysée. Les motivations ne sont certes pas les mêmes mais le rapprochement est stupéfiant.
Au cours de cette année, j’ai consacré un billet au spectacle de Bernard Pivot qui appelait Au secours ! Les mots m’ont mangé.
De manière infiniment plus modeste, j’essaie dans mon blog de rendre hommage à la beauté de la langue française en restituant ce que m’inculquèrent mes valeureux enseignants.
Vous comprendrez donc qu’au-delà des blessures parfois légitimes ressenties par les manifestants jaune fluo, je fus ulcéré par les tags orduriers souillant les piliers de l’Arc de Triomphe. Sans vouloir trop conceptualiser, ce serait trop honorer leurs auteurs, je les range, au même titre que les insanités immondes diffusées sur les réseaux sociaux, comme pièces à conviction d’une école de la République qui ne remplit plus toujours ses missions. L’oiseau bleu, logo de Twitter, a souvent un gazouillis limité en vocabulaire.
Plutôt que l’injure amplifiée par un k à destination du président, cela eût été évidemment trop espérer de son auteur qu’il cite Georges Brassens (Le pornographe du phonographe) : « Dans ma psyché j’me montre au doigt/Et m’crie « Va t’faire, homme incorrect/ Voir par les Grecs » ». Ce même Brassens qui « entre mille et une guerres notoires », fredonnait aussi : « Celle que je préfère/C’est la guerre de quatorze dix-huit ».
Il y a tout de même parfois quelque lumière qui ne vacille pas encore. Ainsi, j’ai été touché par l’annonce d’Emmanuel Macron, lors de son « itinérance mémorielle » sur les hauts-lieux de la Grande Guerre, de faire entrer Maurice Genevoix au Panthéon. Il s’agit avant tout de rendre hommage au soldat qui fut blessé lors du combat des Éparges (sa statue est dressée devant la mairie du village meusien) et tous Ceux de 14 dont l’écrivain loua le courage et l’héroïsme dans un ouvrage fleuve, un des plus beaux témoignages du conflit.
L’ancien secrétaire perpétuel de l’Académie Française fut pour moi un des écrivains préférés, avec Louis Pergaud, de mon enfance. Ses textes qui sentaient bon la nature nous étaient souvent proposés en dictées, les écoliers de ma génération se souviennent probablement de Raboliot (prix Goncourt 1925) et de La dernière harde. Sur le chemin du lointain sud-ouest, mes pensées s’envolent souvent vers lui en traversant la  forêt d’Orléans et la Sologne. Sa panthéonisation me fournira sans doute l’occasion de lui rendre hommage dans un futur billet.
J’ai omis à regret, cet été, de saluer dans mon blog la disparition, de Georges-Emmanuel Clancier, dans sa cent-quatrième année. Cela a été l’occasion de me plonger dans la lecture de son ultime ouvrage au joli titre de Le temps d’apprendre à vivre qu’il écrivit à 101 ans. Romancier et poète, il y relate l’histoire culturelle des années 1930-40 et l’histoire de la Résistance littéraire. Au fil des pages, on croise ses amis Raymond Queneau, Michel Leiris, Pierre Seghers, Claude Roy, Georges Blin et Max-Pol Fouchet. Je me souvenais surtout de ce dernier : mon père ne manquait que rarement ses chroniques lumineuses dans les émissions Lectures pour tous et Terre des arts, au temps de l’unique chaîne de télévision en noir et blanc.
Dans ma jeunesse, j’avais beaucoup aimé Le pain noir, sa saga en quatre tomes d’une famille pauvre dans une ferme du Limousin entre 1870 et la fin de la Première Guerre mondiale. Georges-Emmanuel Clancier s’inspirait des récits de sa grand-mère, une bergère illettrée, pour décrire la vie des paysans limousins qui devinrent ouvriers porcelainiers.
L’ayant achevé récemment, je n’ai malheureusement pas pu, non plus, partager avec vous l’immense émotion que m’a procuré la lecture du Lambeau, le chef-d’œuvre de Philipe Lançon journaliste à Libération et Charlie-Hebdo. Nous tremblons avec lui quand les barbares en noir (il n’en aperçut que les chaussures) font irruption dans la salle de rédaction du journal satirique lors de l’attentat du 7 janvier 2015, tragédie au cours de laquelle il perdit nombre de ses amis. Nous l’accompagnons aussi dans la longue et douloureuse reconstruction de son menton à travers ses multiples opérations et sa relation avec ses soignants et ses amis. Je n’ai pas honte d’avouer que quelques larmes perlèrent à mes paupières, j’ai ri aussi.
Moi j’aime le music-hall ! Au cours de cette année, j’ai rendu hommage à Maurane, belle voix prématurément disparue, qui savait notamment faire revivre les beaux textes de Nougaro et Brel.
À défaut de lui avoir consacré un billet, j’aurai probablement l’occasion de-ci de-là au gré de mon blog d’évoquer le magnifique saltimbanque qu’était Jacques Higelin, le second fou chantant après Trenet.
Hier encore, il chantait, désormais il repose à quelques kilomètres de chez moi. Grâce à mon regretté frère aîné, Charles Aznavour fut avec Gilbert Bécaud l’un des premiers chanteurs de variétés qui entra dans mon paysage musical. C’était au milieu des années 1950, j’étais haut comme trois pommes de Normandie, je tendais l’oreille vers la chambre où mon frère passait ceci en boucle sur son électrophone Teppaz :

Sur la face B du microsillon 45 tours (quel charabia pour les jeunes générations !), le titre était Sur ma vie.
Étonnamment, ces deux chansons demeurent encore parmi mes préférées. Sans doute qu’aujourd’hui, le dernier couplet de Sa jeunesse m’interpelle-t-il plus …

« …Car tous les instants
De nos vingt ans
Nous sont comptés
Et jamais plus
Le temps perdu
Ne nous fait face
Il passe
Souvent en vain
On tend les mains
Et l’on regrette
Il est trop tard
Sur son chemin
Rien ne l’arrête
On ne peut garder sans cesse
Sa jeunesse... »

Encore que ! Il a fallu la vivifiante exposition de photographies et d’objets maritimes de Daniel Burgi, pour que je découvre que les p’tits bateaux qui vont sur l’eau ont des jambes (http://encreviolette.unblog.fr/2018/07/08/les-photographies-de-daniel-burgi-et-les-peintures-dannie-barel-au-chateau-de-nogent-le-roi/). Entre jubilation artistique et pessimisme écologique !

Trois bateaux au bord de l'eau

Vous savez, à la déception de certains, ma délectation pour vous conter la légende des Cycles, en particulier les efforts parfois surhumains (au propre comme au figuré !) de ces champions du Tour de France qui, depuis un siècle exactement, aspirent à arborer, eux aussi (!), une tunique jaune dans Paris, au vélodrome du Parc des Princes jusqu’en 1967, à celui de la Cipale à Vincennes de 1968 à 1974, puis sur les Champs-Élysées … comme tout le monde !
L’année écoulée, outre deux billets sur les vélodromes, je vous ai doublement gâtés en évoquant le Tour de France 1958 et les ascensions de Charly Gaul autrement plus enthousiasmantes pour le gamin que j’étais à l’époque que celle du général de Gaulle au pouvoir, ainsi que celui des forçats de la route de 1924, chers au journaliste-reporter Albert Londres, à travers un spectacle, mais oui, à la Comédie Française.
En vous en narrant, chaque été, les péripéties, je redeviens le gamin avide qui écoutait, l’oreille collée à son transistor, les vivants reportages sur Radio-Luxembourg et Europe n°1, ou se plongeait dans la lecture des revues spécialisées aux couleurs verte ou sépia.
Vous me prenez pour un pénible passéiste ? Voyez la photographie qu’un ami, enseignant à la retraite, cyclotouriste en pleine activité et blogueur, a prise lors de son long périple estival, à vélo avec son épouse bien évidemment, sur les petites routes de notre douce France.

VOYAGE 2018 Etape 07 (70)

Photographie aimablement prêtée par Jean-Pierre Le Port ( http://montour1959lasuite.blogspot.com/ )

Vieilles revues sportives qui (des)sèchent à la fenêtre d’un bistrot du beau village de Salers ! L’ami me comble puisque je repère Jacques Anquetil, l’idole de ma jeunesse, en plein chevauchée solitaire dans son style incomparable.
C’est avec une certaine nostalgie que je feuillette ces magazines car beaucoup de ces champions ne sont plus de ce monde, ainsi le dernier en date qui nous a quittés il y a quelques semaines, Bernard Gauthier, surnommé Monsieur Bordeaux-Paris parce qu’il remporta plusieurs fois cette course légendaire aujourd’hui disparue.
Enfant, j’ai adoré le cyclisme, synonyme d’épopée, avec les beaux maillots à poches poitrine, les cuissards noirs, les socquettes blanches.
Celui souvent insipide du vingt-et-unième siècle m’interpelle beaucoup moins avec ses pelotons qui s’enroulent ou se scindent autour des ronds-points (décidément), ses tenues bariolées à la gloire d’une société consumériste, ses dopages biologiques et technologiques. Le « progrès » vient même se nicher dans la longueur des socquettes et un tout récent règlement de l’Union Cycliste Internationale stipule qu’elles ne devront pas dépasser le milieu de la hauteur entre la malléole et la tête du péroné !
Considération futile ou dérisoire, dans mon enfance, en cette période de fêtes, je jouais souvent au Monopoly avec mon frère et un de mes oncles. De ces interminables parties, j’ai conservé le souvenir d’une sociologie immobilière des artères de la capitale, le boulevard Malesherbes en rouge, l’avenue de Breteuil en vert, la rue de la Paix en bleu … J’ai découvert ces jours-ci qu’une nouvelle version de ce jeu éminemment capitaliste (inventé en 1935 par un chômeur américain ruiné à la suite de la grande crise de 1929) sur le marché faisait désormais la part belle … aux fraudeurs. Signe des temps !
Plus sérieusement, si je dois garder une image de cette année 2018, il s’agira pour moi d’une séquence forte et émouvante lors de la cérémonie d’entrée de Simone Veil au Panthéon, le 1er juillet dernier. Soit dit en passant, geste encore ignoble, des croix ont tagué, depuis, les portraits de l’ancienne ministre et déportée sur les panneaux d’exposition apposés aux grilles du monument en son hommage.
Au milieu de la rue Soufflot, là-même où, en mai 68 les étudiants en colère lançaient des pavés, où en mai 1981, plein d’espoir, je vis le tout nouveau président François Mitterrand passer une rose à la main, cette fois, les enfants choristes de la Maîtrise populaire de l’Opéra-Comique interprétèrent dans la langue des signes la chanson Nuit et brouillard de Jean Ferrat.

« Ils étaient vingt et cent, ils étaient des milliers
Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés
Qui déchiraient la nuit de leurs ongles battants
Ils étaient des milliers, ils étaient vingt et cent … »

Cette chanson symbolique commémore les victimes des camps de concentration nazis de la Seconde Guerre mondiale, ainsi qu’un drame personnel de son auteur, la disparition de son père juif émigré de Russie, séquestré au camp de Drancy puis déporté le 30 septembre 1942 à Auschwitz où il mourut le mois suivant.
Créée en 1963, elle fut jugée inopportune par le directeur de l’ORTF de l’époque alors que le général de Gaulle et Konrad Adenauer tentaient de rebâtir l’amitié franco-allemande.
Qu’à cela ne tienne, la radio périphérique Europe n°1 osa s’affranchir des directives et états d’âme du pouvoir, et diffusa cette chanson qui connut un grand succès populaire en pleine période des yéyés.

Image de prévisualisation YouTube

S’agit-il d’un malencontreux effet de montage, mais dans un documentaire d’archives consacré à Jean Ferrat et diffusé cet automne, on voit même dans une séquence des jeunes gens danser tendrement sur cette chanson. Ne soyons pas choqués, Ferrat lui-même chantait :

« Je twisterais les mots s’il fallait les twister
Pour qu’un jour les enfants sachent qui vous étiez »

Dans le même documentaire, au coin d’une cheminée d’Ardèche, le poète nous questionnait aussi : « Je me demande ce qu’il adviendra d’une civilisation qui va dans la Lune mais ne sait plus faire de la soupe ».
Cela aurait pu faire ma conclusion s’il y a quelques heures, une lectrice n’avait pas déposé un touchant commentaire au bas d’un billet consacré à ma chère et tendre maman qui avait eu son aïeule comme élève : « … J’imagine que votre maman était une femme formidable aux yeux de ma grand-mère. Sans doute une figure maternelle importante pour une enfant qui n’a pas de maman… »
Ce sont ces échanges qui m’encouragent à poursuivre mes fantaisies littéraires commencées il y a onze ans.
Heureuse année 2019 à toutes et tous, en bleu, en jaune, en rose, dans toutes les belles couleurs que le temps nous propose !

Publié dans:Almanach |on 1 janvier, 2019 |Pas de commentaires »

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