Archive pour novembre, 2018

Rodin des villes, Rodin des bois

Au-dessous de la passerelle, passe le train en provenance de Montparnasse. Je me hâte : en cette journée de célébration du patrimoine 2018, j’ai rendez-vous, à quelques pas de là, avec le génial sculpteur Auguste Rodin en sa villa des Brillants à Meudon.

Blog villa Rodin pancarte

Il acheta aux enchères en 1895 cette maison de brique de style néo-Louis XIII qu’il louait déjà depuis deux ans et où il vécut avec son épouse Rose Beuret jusqu’à sa mort en 1917.
Si vous vous y rendez à votre tour, vous comprendrez le titre calembour de mon billet. Même si le tissu pavillonnaire enveloppe peu à peu inexorablement la nature, il est encore possible, si vos mollets le tolèrent, de gravir le coteau de Meudon à travers des sentes pentues bordées de haies et bosquets, celle que j’emprunte porte le nom virginal de chemin de la Pucelle…
Pour tout admirateur de l’artiste, comme il y a un Rodin des villes avec le fastueux musée sis à Paris en l’hôtel Biron, à deux pas des Invalides, il existe aussi donc un Rodin des champs plus discret, plus intime, plus « nature », oserais-je dire bio ?
Ce n’est pas ma première visite et j’ai toujours ressenti le même plaisir de pouvoir côtoyer ses œuvres sans être dérangé par les insupportables selfies, bref, dans la tranquillité que recherchait Rodin pour travailler loin de l’animation de la capitale.
« Voilà d’où vient mon inspiration. La perspective de ce monstrueux Paris enfiévré stimule ma verve et la belle ligne de ce fleuve élève mon âme … Accoudé à ma fenêtre, dans mon ermitage de Meudon, je baigne mon front dans la vapeur du matin. Toutes les pensées sombres s’éloignent, je cède à la douceur de cette belle heure de printemps. Je sais que mon peuple de statues m’attend, pour se laisser voir, et pour travailler avec moi » écrivit-il.
Une élégante allée de marronniers centenaires accueille le visiteur immédiatement confronté à l’œuvre de Rodin avec la présence sur l’herbe de trois de ses plus célèbres sculptures en bronze, à commencer par le monument à Victor Hugo.

blog Victor Hugo entrée

On pouvait penser que la complicité artistique de Victor Hugo et Auguste Rodin serait naturelle. Il n’en fut rien. Déjà, de son vivant, l’écrivain, excédé par les 38 séances de pose que lui avait infligées un sculpteur médiocre, prénommé aussi Victor mais nommé Vilain, refusa de rejouer le modèle quand Rodin souhaita réaliser son buste, tout en l’invitant cependant régulièrement dans son appartement de l’avenue d’Eylau rebaptisée déjà avenue Victor Hugo.
Qu’à cela ne tienne : « Je vins donc et je crayonnai au vol un grand nombre de croquis afin de faciliter ensuite mon travail de modelage. Puis j’apportai ma selle de sculpteur et de la terre. Mais, naturellement, je ne pus installer cet outillage salissant que dans sa véranda, et comme c’était dans le salon que Victor Hugo se tenait d’ordinaire avec ses amis, vous imaginez quelle fut la difficulté de ma tâche. Je regardais attentivement le grand poète, j’essayais de graver son image dans ma mémoire, puis soudain en courant, je gagnais la véranda pour fixer dans la glaise le souvenir de ce que je venais de voir. »
Cela dit, malgré la qualité du portrait, c’est à Jules Dalou, et non Rodin, qu’on fit appel, à la mort du poète, pour réaliser le masque mortuaire.
Cela se compliqua encore lorsqu’on passa commande à Rodin, en 1889, d’un monument à Victor Hugo destiné au Panthéon.
Rodin choisit de sculpter le Victor Hugo de l’exil, celui qui répond implicitement à l’Empereur dans le poème Ultima Verba tiré des Châtiments :

« … J’accepte l’âpre exil, n’eût-il ni fin ni terme,
Sans chercher à savoir et sans considérer
Si quelqu’un a plié qu’on aurait cru plus ferme,
Et si plusieurs s’en vont qui devraient demeurer.
Si l’on n’est plus que mille, eh bien, j’en suis ! Si même
Ils ne sont plus que cent, je brave encor Sylla ;
S’il en demeure dix, je serai le dixième ;
Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ! »

Rodin représenta donc Hugo, tel que l’avait photographié son fils Charles, assis sur le célèbre rocher des Proscrits à Guernesey, avec derrière lui, les trois muses de la Jeunesse, de l’Âge mûr et de la Vieillesse lui soufflant l’inspiration.
Victor Hugo, du moins celui imaginé par Rodin, n’entra pas au Panthéon. Il fut refusé à l’unanimité par la commission consultative des travaux d’arts commanditaire du monument.
« En vérité, cela est admirable : ce sont quatre ou cinq ronds de cuir et deux ou trois pontifes qui, maintenant, dirigent un artiste de cette taille » ironisa un de ses amis.
Cette décision n’ébranla guère le sculpteur : « Un artiste ne doit pas s’inquiéter de n’être pas immédiatement compris. Il lui suffit de se comprendre lui-même, c’est-à-dire de ne rien admettre de contradictoire dans son esprit. Si ses contemporains n’entendent pas aussitôt ce qu’il leur révèle, peu importe. Ils finiront par l’entendre. Car les hommes sont tous faits de même. Et les sentiments que l’un d’eux éprouve profondément, il est impossible que les autres ne les partagent pas tôt ou tard ».
Je ne vais évidemment pas vous narrer dans le détail les péripéties qui s’en suivirent, nous en ferions un roman presque aussi fleuve que Les Misérables.
Comme il en avait pris l’habitude pour chacun de ses grands projets, Rodin modifia voire mutila ses sculptures : ainsi, Victor Hugo se retrouva sujet aux « contemplations » multiples, debout, nu parfois, accompagné ou pas de muses …
Au final, tout est bénéfice pour nous, nous retrouvons plusieurs de ses études en différents lieux de la capitale notamment.
Ici, auprès de Victor toujours aussi pensif sur son rocher, seules deux muses subsistent, la Muse tragique et la Méditation.
L’ensemble puissant répond bien à la formule de Rodin lorsqu’on lui posait la question : « Quel est le chef-d’œuvre de Victor Hugo ? L’œuvre de Hugo forme bloc et il est impossible d’en détacher une partie. »
Le mouvement est d’autant plus admirablement rendu que le bras de l’écrivain tendu vers la mer se confond harmonieusement avec la ramure de l’arbre en arrière-plan.
Quelques pas plus loin, presque gêné de troubler l’intimité de la scène, je m’arrête devant une autre œuvre célèbre de Rodin, Le Baiser, ici en bronze.

blog Baiser entrée 1

À l’origine, ce couple enlacé était un des motifs d’un autre chef-d’œuvre de l’artiste, la Porte de l’Enfer, commandée pour le futur musée des Arts Décoratifs, illustrant des figures tirées de La Divine Comédie du poète italien Dante. Le Baiser devint une œuvre autonome exposée à la demande de l’État français pour l’exposition universelle de 1889.
Ainsi, peut-on fournir une identité aux deux amoureux fictionnels : il s’agit de Paolo Malatesta et de Francesca de Rimini, une femme mariée et son beau-frère. Mal leur en prit car ils furent tous deux assassinés par l’époux de Francesca qui les surprit s’embrassant. Dans l’œuvre de Dante, on apprend que les deux amants échangèrent leur premier baiser alors qu’ils lisaient ensemble une autre histoire d’amour passionnelle tirée d’un roman courtois, celle de Lancelot et Guenièvre.
J’ai tout de même envie de jouer le voyeur en tournant autour du couple car, étonnamment, les visages des amoureux se dérobent à notre regard, comme fermés au monde extérieur.

blog Baiser entrée 2

La sculpture originale, qu’on peut admirer au musée Rodin à Paris, est en marbre, un matériau qui suscita de nombreuses polémiques sur le travail de Rodin, de son temps.
En effet, à la différence de Michel-Ange qui fit notamment surgir son David directement d’un bloc de marbre brut de Carrare, Auguste Rodin ne savait pas travailler lui-même le marbre. Il confiait cette mission à des praticiens, ce qui ne manqua pas de provoquer l’indignation de certains critiques d’art qui voyaient justement le vrai travail de l’artiste dans sa capacité à se confronter à la matière.
Aussi surprenant que cela puisse paraître, Rodin réalisa l’œuvre en terre cuite et en plâtre, transposée ensuite dans le marbre grâce à la technique des reports et des points justes. Ainsi, la première version en marbre du Baiser, commandée par l’État, fut réalisée par Jean Turcan. Comme disait le Monsieur Cyclopède de Pierre Desproges : « Étonnant, non ? ».

blog Whistler

Je m’approche maintenant du bronze d’une autre œuvre célèbre (adjectif sans doute superflu tant elles le sont toutes) : le monument au peintre Whistler commandé à Rodin, en 1905, par l’International Society of Painters, Sculptors and Gravors dont Whistler fut le fondateur et premier président (et Rodin le successeur).
Rodin choisit, une fois encore, de s’écarter de la question de la ressemblance dans un projet commémoratif. Il évoque le génie du peintre à travers une figure allégorique, une « Muse grimpant à la montagne de la gloire ». Pour cela, il fit poser une jeune peintre britannique Gwendolen Mary John. Il semblerait que, très éprise de Rodin, elle souhaita outrepasser sa fonction de muse artistique, ainsi le harcela-t-elle dans son atelier et vint même habiter à Meudon, non loin de sa maison.
L’aspect inachevé de l’œuvre, avec les bras coupés lui procurant un faux air de Vénus de Milo, fut vivement critiqué et le comité londonien la rejeta à la mort de Rodin.
Au bout de l’allée, apparaît enfin la dernière demeure de Rodin, la villa des Brillants. Je me satisferais volontiers de l’extension qui lui est attachée, à l’arrière, peut-être le logement du gardien ou du jardinier.

Blog villa des Brillants

En guise de gardien, ne peut-il pas s’agir, au moins artistiquement, de la réduction récente en bronze de L’homme qui marche juché sur une colonne.

blog L'homme qui marche

C’est bien le génie souvent incompris de Rodin de représenter un homme qui marche sans tête ni bras, des éléments du corps pourtant indispensables à la locomotion. Je n’irai pas jusqu’à lui reconnaître un talent visionnaire de symboliser nos marcheurs actuels de la République qui errent vers je ne sais quelle destination ou destinée. En tout cas, il nous fait « marcher » en défiant les lois de l’équilibre.
Selon la course des nuages dans le ciel, surgit la musculature du torse et des jambes extraordinairement modelée par Rodin.
Sa collection d’antiques influa sur sa réflexion et il avait remarqué que l’état fragmentaire de beaucoup de sculptures gréco-romaines n’altérait en rien leur beauté et leur pouvoir d’expression : « Cette main de marbre que j’ai trouvée chez un brocanteur est cassée au ras du poignet, elle n’a plus de doigts, rien qu’une paume, et elle si vraie que pour la contempler, la voir vivre, je n’ai pas besoin de ses doigts. Mutilée comme elle est, elle se suffit, parce qu’elle est vraie. ».
Le fragment devient une œuvre à part entière dans l’art de Rodin. Pour son « marcheur », Rodin aurait récupéré une de ses études de jambes du Saint Jean-Baptiste et lui aurait adjoint un torse dérivant d’un fragment antique du Torse du Belvédère. C’est aussi cela Rodin, il ne servait à rien de numéroter ses abattis !
J’avise dans la prairie qui descend en pente douce, ouverte sur la Seine au loin, une forme qui ne m’est pas inconnue. En notre époque des selfies et réseaux sociaux, je me réjouis d’entendre un enfant d’une dizaine d’années dire à sa mère : « C’est Balzac ! ».
Rodin eût été sûrement ravi de cette réflexion, lui qui connut tant de sarcasmes avec son monument en hommage à l’écrivain de la Comédie humaine, mais nous en reparlerons.
À cet instant, je pense aux extraordinaires photographies de son ami peintre Edward Steichen pour qui Rodin sortit de son atelier la statue originale de Balzac afin qu’il la croquât à la lumière de la lune.

Blog Balzac extérieur 1Blog Balzac extérieur 2Blog Balzac extérieur 3

Allez, j’entre dans la villa, il ne faut pas faire attendre Auguste, la table est déjà mise dans la salle à manger reconstituée selon des photographies de l’époque.

Blog Rodin perronBlog Rodin sur son perron

blog maison Rodin salonblog Rodin dans son petit salonblog Rodin à tableblog maison Rodin salle à manger 1blog maison Rodin salle à manger 2

Je m’étonne de sa rusticité avec les tréteaux. Sur la nappe, est posé le torse d’Éros, un des antiques de la collection de l’artiste. Au mur, est accroché un grand tableau non encadré de son contemporain Alexandre Falguière représentant l’argonaute Hylas enlevé par des nymphes éprises de sa beauté.
Dire que ce lieu fut fréquenté par d’illustres visiteurs : Claude Monet, les sculpteurs Antoine Bourdelle et Constantin Brancusi, les écrivains Octave Mirbeau et le poète allemand Rainer Rilke qui devint un temps son secrétaire, le roi Édouard VII d’Angleterre (en 1908), l’épouse du président Roosevelt (en 1910) ! Je me sens tout petit …
Je monte à l’étage, je n’avais jamais eu l’occasion d’entrevoir la chambre de Rodin. Sur un mur, est accroché un imposant Christ. L’artiste fréquenta dans sa jeunesse le séminaire du Très Saint-Sacrement et envisagea même de rentrer dans les ordres. Un chapeau haut-de-forme est posé sur un fauteuil tout près du lit.

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Retour au rez-de-chaussée vers ce qui constitua le premier atelier de l’artiste à Meudon. Cette vaste pièce éclairée par une verrière posséda des fonctions multiples, atelier d’abord, puis salle d’exposition et lieu de réception. Investie par Rodin dès son arrivée, elle fut vite envahie par les plâtres.

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On est surpris par la présence d’un grand lit Renaissance sans sommier qui ne servait qu’à protéger les plâtres encore humides de la divagation des animaux, notamment le chien du sculpteur.
Dans ce lieu de création, Rodin recevait ses modèles pour des séances de pose au cours desquelles il dessinait ou pratiquait le modelage de la terre. Au fur et à mesure, des mouleurs reproduisaient en plâtre ses esquisses en terre. Les praticiens taillaient les marbres parfois sur place mais le plus souvent dans leurs propres ateliers où Rodin venait superviser le travail. Ensuite, les sculptures destinées à être traduites en bronze étaient acheminées vers les fonderies.
C’est dans cette pièce aussi que Rodin dit enfin oui pour le mariage à Rose Beuret, sa compagne durant 53 années qui … mourut suite à une pneumonie deux semaines plus tard.

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Depuis la véranda, nous surplombons l’actuelle galerie des plâtres mais, pour l’instant, je me dirige vers l’atelier des antiques récemment ouvert au public.
Dès 1893 et son installation à Meudon, Rodin acheta de grands marbres gréco-romains ainsi que des sculptures égyptiennes et médiévales. Sa boulimie de collectionneur le contraignit à imaginer un espace pour les protéger et les étudier. Il fit alors construire un bâtiment orné d’un fronton « à l’antique ». C’est là qu’il dévoilait à ses amis visiteurs les sculptures, la nuit, à la lumière de la bougie.

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En 1900, en marge de l’Exposition universelle, Rodin avait fait construire, grâce à des mécènes, en face du pont de l’Alma, un pavillon pour mettre en valeur ses propres œuvres éclairées par la lumière naturelle.
À l’issue de l’exposition, il fit démonter le pavillon de l’Alma puis le transporter et reconstruire à Meudon, presque contre la villa.
En 1927, ce pavillon en mauvais état fut détruit pour des raisons de sécurité, et remplacé par un bâtiment en contrebas de la maison, adossé à la façade du château d’Issy dont Rodin avait fait l’acquisition pour la sauver des démolisseurs.
C’est dans cette structure qu’est installée désormais la Galerie des Plâtres, le clou de la visite du musée de Meudon sublimée par la blancheur et la douce lumière du lieu ainsi que la quiétude qui y règne. L’atmosphère évolue selon l’heure de la journée.

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Je ne regrette pas l’absence d’affluence, bien au contraire, je peux ainsi ouvrir une réflexion personnelle avec chaque œuvre, chaque chef-d’œuvre, quoique inachevé, devrais-je dire, car les plâtres exposés expliquent le processus de la création à travers les états successifs et les études des plus célèbres sculptures de Rodin.
On se croirait presque dans les coulisses d’un grand théâtre avant le spectacle. C’est tout un peuple qui nous accueille, des amoureux enlacés, saint Jean-Baptiste, des Balzac et des Hugo à la pelle, des bourgeois de Calais solitaires ou en groupe, nus ou vêtus de leur costume de scène, quelques instants avant la représentation.
C’est ici à Meudon que le visiteur se rapproche le plus de l’état originel de l’œuvre de Rodin et appréhende le mieux les différentes étapes du travail de l’artiste, ainsi avec la décomposition de la statue d’Honoré de Balzac commandée, en 1891, par la société des gens de lettres présidée par Émile Zola, « la résultante de toute ma vie, le pivot même de mon esthétique ».

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Rodin veut évoquer la puissance de création de ce génie littéraire et refuse donc de reproduire l’image conventionnelle d’un homme quelconque vêtu d’un habit d’époque, une plume à la main.
Rodin mène ainsi des recherches autour de l’écrivain. Sa bibliothèque s’enrichit d’essais sur le grand romancier. Il étudie son portrait peint par Louis Candide Boulanger, son buste sculpté par David d’Angers, le daguerréotype (« portrait à la bretelle ») de Louis-Auguste Bisson contretypé par Nadar. Il scrute longuement sa signature. Il séjourne même en Touraine, la région natale de l’écrivain, à la recherche d’un type de faciès, « l’air de race » et fait pour cela poser Estager, un Tourangeau conducteur de diligence, pour des études de tête.
Les silhouettes se multiplient dans l’atelier : têtes léonines, nus au gros ventre ou d’athlète vigoureux. Rodin s’empare de la fameuse robe de chambre de travail de Balzac inspirée d’une robe de bure des Chartreux, la plonge dans une bassine de plâtre, la laisse sécher. Les mouleurs habillent les nus avec les plissés.
La présentation de l’œuvre au Salon de 1898 donne lieu à un scandale : « Épouvantable, fou, c’est Balzac à Charenton dans une robe de chambre d’hôpital. Un bonhomme de neige. Une course en sac. Un ours polaire debout sur ses pattes de derrière. Un phoque. Un pingouin. Un bloc de sel qui a subi une averse. Une stalactite. »
Le commanditaire affirme avoir « le devoir et le regret de protester contre l’ébauche que M. Rodin expose au Salon, et dans laquelle il se refuse à reconnaître la statue de Balzac ».
Rodin n’en démord pas : « Si la vérité doit mourir, mon Balzac sera mis en pièces par les générations à venir. Si la vérité est impérissable, je vous prédis que ma statue fera son chemin. » La réponse vous a été fournie par le jeune enfant croisé dehors dans la prairie.
Auguste opère de la même manière pour son monument au peintre Claude Gelée dit Le Lorrain. Très exigeant avec le rendu anatomique, il modèle son personnage nu avant de le vêtir et de l’équiper d’une palette puis d’un pinceau.

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La ville de Calais commanda en 1884 un monument commémorant un épisode de la guerre de Cent Ans (1337-1453).
En s’inspirant des Chroniques de Jean Froissart, un récit en prose écrit à l’époque, Rodin choisit de représenter six notables de Calais se sacrifiant pour leurs concitoyens en remettant leur vie et les clés de la ville au roi d’Angleterre pour obtenir la levée du siège.
Les six bourgeois sont Eustache de Saint-Pierre, Jean d’Aire, Jean de Fiennes, Andrieu d’Andres, Pierre et Jacques de Wissant.

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Rodin étudie chaque personnage séparément pour exprimer un geste, un mouvement et un sentiment particuliers, la souffrance, le désespoir, l’abandon, la résignation, une certaine confiance parfois.
Les têtes et les mains, très expressives, sont étudiées à part, réduites ou agrandies, prélevées sur d’autres statues. Rodin avait des meubles remplis de dizaines de jambes, de bras, de pieds, de têtes qu’il pouvait assembler à son gré.
Puis une véritable chemise est ensuite disposée sur l’épreuve en plâtre qui est ensuite moulée.
Plusieurs ébauches successives de Pierre de Wissant et un Jean d’Aire nu, illustrent ici encore le processus de création du sculpteur. Je pense aux pleurants du tombeau de Jean de Berry.

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Comme souvent, les bourgeois décalés de Rodin, sur leurs socles distincts, furent recalés, source de conflit entre l’ambition artistique du sculpteur et les obligations sociales et politiques des membres du comité d’érection de l’œuvre favorables à un piédestal collectif. Quelques décennies plus tard, le grand Brel raillera « les bourgeois, c’est comme les cochons, plus ça devient vieux, plus ça devient c.. » !

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On ne peut échapper à une bande de Victor Hugo, en veux-tu en voilà, que des muses obligent à une sacrée gymnastique. Il est inutile de revenir sur les polémiques qui naquirent du monument que Rodin envisageait. Au final, en commémorant le poète national, Rodin devint le sculpteur national.

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Je dresse la tête vers La Défense, l’imposante statue d’une femme ailée, les bras levés, les poings serrés sur laquelle s’adosse un guerrier mourant. Rodin présenta son projet au concours du département de la Seine pour commémorer la défense de Paris en 1870. Vous imaginez bien qu’une fois de plus, il fut jugé trop novateur.
L’outrage est réparé depuis peu puisqu’une réplique de l’œuvre a pris place devant le nouveau complexe de la Seine Musicale. S’il tournait la tête, le Penseur l’apercevrait même au loin, au bord du fleuve, en contrebas de la maison-musée du sculpteur.

blog musée_Rodin_Meudon_panorama_Seine-minBlog Penseur 1Blog Penseur 2Blog Penseur 3

C’est sous ce célèbre bronze que reposent le sculpteur et sa compagne Rose Beuret qu’il épousa enfin, après cinquante-trois années de vie commune, en mairie de Meudon, le 29 janvier 1917, dix-sept jours avant qu’elle ne décède le 14 février. Auguste la suivit en terre le 17 novembre de la même année.

obsèques Rodin

Le Penseur, avant de devenir l’œuvre emblématique de Rodin, était à la Porte de l’Enfer comme bien d’autres sculptures telles le Baiser et la Méditation qui connurent aussi par la suite le succès en solitaire.
Il devint une icône après son agrandissement à l’aide d’un pantographe. Avec cet appareil, inventé dans les années 1830, un opérateur suit à l’aide d’une pointe le profil du modèle à agrandir tandis que son geste est mécaniquement reproduit sur un bras articulé et répercuté avec un facteur multiplicateur par une autre pointe dans un matériau malléable, glaise, cire ou plâtre. Rodin ne manipulait pas lui-même le pantographe et eut recours aux services d’un spécialiste Henri Lebossé. Outre le Penseur, Balzac et Hugo fournissent à cette technique ses lettres de noblesse.
Il faut oublier l’idée que le génial sculpteur travaillait seul. Au fil des années, Rodin avait acquis des parcelles autour de la villa et fait construire des maisonnettes aujourd’hui disparues où logeaient des mouleurs, des praticiens du marbre, des fondeurs de bronze, des assistants.
« Á partir de 1900, plus d’une quarantaine de personnes travaillaient sur le site. Meudon était un gigantesque atelier, un lieu de création ».
Pour une statue en marbre, les assistants dégrossissaient le bloc de pierre jusqu’à quelques millimètres de la surface finale, puis le praticien prenait la relève sous la direction du maître. Ainsi, cette pratique permettait d’exécuter une même œuvre en plusieurs tailles et à moindre coût.
Je m’enfonce maintenant, quelques instants, dans le bosquet d’agrément qui sinue en pente en contrebas de la maison. Au détour des buissons de lauriers et des haies de buis, je découvre un petit Éros endormi sur un autel de marbre. Á quelques pas de là, apparaît un bassin asséché : c’est sans doute ici que Rodin veillait sur ses oies ou cygnes.

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Autre nouveauté de la visite, à un coin de la pelouse, est conçu un petit espace pédagogique où vous pouvez toucher des réductions en résine de quelques œuvres emblématiques.

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Ainsi, pour Le Baiser, on nous suggère de caresser le dos de Paolo, je laisse l’initiative à ma compagne : « Sentez la torsion de l’épaule droite puis la musculature du dos creusé par la colonne vertébrale et sa cambrure. En partant de la hanche droite, explorez la jambe sur sa longueur, genoux et chevilles. Le bras droit de Paolo vient se poser sur la cuisse de Francesca en partie assise sur ses genoux ».
Je prends le relais : « Parcourez ensuite les lignes courbes du corps féminin : tout est ondulation et symbole de sensualité ».
Pourquoi sont-ils nus ? Parce qu’ils ont oublié leurs affaires sur la plage ? Parce qu’ils ne savaient pas comment s’habiller ce matin-là ? La troisième proposition est la bonne : « Parce qu’ils symbolisent une histoire d’amour universelle et intemporelle ».
En cette journée du patrimoine, nous sommes maintenant invités à traverser le verger pour rejoindre la maison des Ateliers mitoyenne du musée Rodin. Là, l’association La Source-Rodin organise des ateliers artistiques pour jeunes avec le concours d’artistes professionnels.

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En gagnant la sortie, je reluque un figuier regorgeant de fruits. Gourmand, je brave l’interdiction de cueillette, en ramassant au sol une pomme fraîchement tombée. Ce n’est pas la pomme de la discorde, du moins pas encore, à en juger par Paolo et Francesca toujours en train de se bécoter à l’entrée du parc.

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Publié dans:Coups de coeur |on 14 novembre, 2018 |Pas de commentaires »

Mon Festival du Flm Britannique de Dinard 2018 (2ème partie)

Pour lire le premier billet : http://encreviolette.unblog.fr/2018/10/12/mon-festival-du-film-britannique-de-dinard-2018-1ere-partie/

Jeudi 27 septembre 2018 :

Planifier la programmation quotidienne des films que nous souhaitons voir devient un casse-tête équivalent à la mise en place des emplois du temps des professeurs dans les collèges et lycées. À moins que notre volonté de voir en priorité les films en compétition ne contrarie le choix.
Bref, nous ne pourrons voir, ce jour, qu’un film en course pour le Hitchcock d’or justement projeté dans la salle éponyme.

Dinard Festival 1

Funny cow, c’est son titre, bénéficie d’un préjugé favorable car son réalisateur Adrian Shergold nous offrit ici, il y a quelques années, le mémorable Pierrepont, un excellent film sur la vie du plus célèbre bourreau de Grande-Bretagne, avec dans le rôle titre le grand acteur Timothy Spall qui incarna aussi par ailleurs le peintre Mr Turner.
Cette « drôle de vache » ou plutôt cette « vache drôle », du moins tente-t-elle de l’être, c’est une femme d’une banlieue ouvrière du Nord de l’Angleterre qui cherche à faire rire et se lance dans le stand up, décidément un thème récurrent dans les films en compétition.

Funny cow

C’est d’abord un film gris sombre qu’éclairent fugacement quelques éléments esthétisants de couleur rouge, un ballon de baudruche dans une ruelle, un parapluie, une automobile, des chaussures vernies et surtout la robe de l’héroïne, cette vache un peu foldingue.
Mon problème, c’est qu’après la projection de Jellyfish la veille, je me laisse moins emporter par le scénario peut-être à cause du parti pris du réalisateur de faire de ce sujet réaliste une comédie étrange, ce qu’elle ne peut pas vraiment être.
Devenir humoriste n’est pas chose aisée, surtout quand on est une femme dans les années seventies et qu’on cherche à percer dans une sinistre ville du Yorkshire (sans doute Sheffield qui connut la prospérité avec la sidérurgie) en se produisant dans une salle glauque, mi pub mi cabaret, fréquentée par une clientèle masculine, complètement misogyne et assoiffée de pintes de bière et de pitoyables blagues salaces ou racistes, un florilège de « beaufitude » !
Dans sa trajectoire de se voir un jour en haut de l’affiche, on découvre progressivement la vie misérable de Funny cow, sa brute de père qui la battait dans son enfance alors qu’elle n’était encore qu’une little funny calf (!), sa mère alcoolique, son mari un psychopathe coléreux interprété par Tony Pitts le scénariste du film.

Funny Cow librairie

On espère que sa vie va basculer lorsqu’elle rencontre un libraire coincé interprété par le remarquable acteur réalisateur Patty Considine qui remporta, il y a quelques années, le Hitchcock d’or avec Tyrannosaur. Mais la culture ne fait (malheureusement) pas tout, il l’emmène au théâtre mais elle préfère voir au cinéma … Le Ballon rouge d’Albert Lamorisse, tiens donc !
Tenace, Funny cow (elle ne donnera jamais ni nom ni prénom) ne tient pas compte des conseils désabusés et amers de Lenny, l’animateur vedette du club. Depuis des années qu’il « régale » ce public minable, son « complet bleu qu’était du dernier cri » (un clin d’œil à Aznavour) est bien élimé. Je ne sais pourquoi, je pense aussi au personnage de Jean Rochefort en présentateur radio dans Tandem, le film de Patrice Leconte.

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Au final, quand elle rejoint le plancher de la scène, la vache drôle laisse tomber ce qui plait habituellement aux beaufs de la salle et commence à parler ouvertement de ce que ‘a été sa vie jusqu’alors.
En écrivant ces lignes, je découvre à ce film plus de qualités que je n’avais pas perçues, encore qu’à la sortie, j’avais déposé un coupon I like it dans l’urne.
Meuhhhh ! Il faut saluer la magistrale interprétation de Maxine Peake qui, omniprésente, porte le film de bout en bout.
À l’extérieur, de nombreux festivaliers attendent pour la projection de Jellyfish. Nous les armons de patience en leur promettant un grand film.
Pour ce qui nous concerne, mon bodyguard cinéphile et moi, nous nous frayons un chemin dans la cohue du marché. La queue est aussi impressionnante au stand de la Galette de Pleudihen que devant la salle Hitchcock. Nous préférons tailler une bavette (au vrai sens du mot) à la terrasse de la brasserie du Marché des Anges.

Dinard Festival 2

À nos pieds ou presque, les goélands, presque aussi inquiétants que les oiseaux d’Hitchcock, se goinfrent avec voracité des détritus de la halle et de la frite que je laisse tomber malencontreusement.
Retour à la salle Hitchcock pour la projection d’un film au curieux titre de fable, The Drummer and the Keeper, littéralement le batteur et le gardien.
Le réalisateur, l’irlandais Nick Kelly, qui fut leader du groupe The Fat Lady Sings populaire dans les années nineties, présent dans la salle, nous apprend en préambule de la projection de son premier long-métrage, qu’il a été confronté lui-même avec son fils aux problèmes de l’autisme, le thème central risqué du film.
L’histoire raconte le difficile cheminement vers une improbable amitié des deux personnages, cités dans le titre, d’une part Gabriel, batteur dans un groupe rock en plein essor qui cache à ses partenaires ses troubles bipolaires récemment diagnostiqués (le même mal dont souffrait sa mère décédée), et d’autre part Christopher, un adolescent de 17 ans, éloigné du cocon familial par ses parents, passionné de constructions de Lego, obsédé par le poste de gardien de but de football, et atteint du syndrome d’Asperger, troubles du comportement appartenant au spectre autistique.
Je ne possède pas les compétences en psychologie et psychiatrie mentale pour attester de la justesse et de la crédibilité des portraits des deux jeunes héros, l’un impulsif et autodestructeur, pyromane même, et l’autre « maladivement » méthodique et ordonné dans toutes ses actions. Dans une file d’attente ultérieure, j’écouterai avec intérêt le jugement positif d’une personne avisée.
Ce qui est sûr, Nick Kelly parvient à construire une histoire sensible, poignante, « vivante » mais aussi comique en s’attaquant aux difficiles combats des patients souffrant de troubles mentaux.
Un film de cœur qui offre la possibilité de rire sans altérer la réflexion sur l’autisme, un handicap qui touche une personne sur 100 en France, un film aussi comme les Britanniques savent bien faire en prenant à bras le corps les sujets sociétaux !

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On sort de la salle Hitchcock, un à un, par la twirling door, le tourniquet, unique issue possible de cette structure gonflable, comme le responsable du site le martèle au public à chaque début de séance.
Ouf, on retrouve, pour la projection suivante dans la même salle, nos places préférées pour étendre nos jambes malgré le bruit permanent de la soufflerie !
Changement total d’ambiance : après le problème de l’autisme, il s’agit cette fois d’un regard amusé et amusant sur le multiculturalisme avec la projection d’une autre avant-première Eaten by lions. L’équipe du film autour du réalisateur Jason Wingard est présente pour nous en dire quelques mots.
Depuis quelques années, le festival programme assez régulièrement un film autour de la communauté des Pakis, terme un peu péjoratif au Royaume-Uni pour qualifier la communauté pakistanaise.
Le titre du film, qu’il faut prendre au premier degré peut étonner. Il constitue le point de départ de l’histoire. Effectivement, Omar et Pete sont deux demi-frères élevés par leur grand-mère après la mort violente de leur mère et du père de Pete dévorés par des lions.

Eaten by lions 1

Après qu’Omar ait retrouvé une lettre mystérieuse de sa mère évoquant son père biologique, il décide avec Pete de partir sur les traces de son géniteur asiatique, avec sous le bras l’urne des cendres de leur bien aimée grand-mère, direction … Blackpool, une station balnéaire du nord de l’Angleterre dont la célèbre tour fut inspirée par « notre » tour Eiffel.
Courte digression, peut-être à cause de la géographie ilienne de la Grande-Bretagne, c’est presque une constante dans tous les films de se retrouver sur la côte comme si l’horizon maritime offrait une perspective d’avenir (ou au contraire, un obstacle infranchissable)
Bref, Omar et Pete se retrouvent chez la famille pakistanaise Chaudhry en pleine préparation de fiançailles d’une des filles. Vous pouvez imaginer que l’accueil du soi-disant père de sang n’est guère chaleureux.
Je vous avoue que je serais bien incapable de vous restituer toutes les péripéties des quiproquos et situations cocasses de cette comédie excentrique complètement débridée.

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Les acteurs sont excellents avec une mention particulière à Jack Carroll qui interprète Pete, le demi-frère d’Omar. Atteint d’une paralysie cérébrale, il se déplace dans le film avec un curieux déambulateur comme il le fait dans son quotidien. Sa drôlerie et son optimisme sont les meilleurs propagandistes dans une lutte pour le handicap, même si cela ne constitue pas le sujet du film.
L’image est souvent traitée avec une volonté esthétisante : la station victorienne de Blackpool est magnifiquement filmée avec les couchers de soleil, les illuminations, ses grandes roues. Tout est prétexte à une fête de couleurs flashantes, d’une barbe à papa aux mèches roses d’une adolescente sans oublier évidemment les vêtements de la famille Chaudhry. Il y a un côté « bollywoodien » même si étrangement c’est la musique du Velvet Underground qui accompagne, à fond la caisse (of course !), une virée trépidante en voiture (de collection).
Nous sortons de la salle avec la banane … comme justement la célèbre couverture d’album, du Velvet dessinée par Andy Wharol.
Ce soir, nous mangeons À l’abri des flots : pour moi, à défaut de steak de lion non inscrit au menu, ce sera une poêlée de Saint-Jacques puis un dos de colin.
À demain, see you comme conclut le reportage quotidien sur le festival diffusé à chaque début de séance.

Vendredi 28 septembre 2018 :

Le soleil est encore au rendez-vous sur la côte d’Émeraude, ce qui rend plus agréable l’attente devant la salle Hitchcock.
Je me régale bientôt des courtes interviews « thé ou café » des membres du jury de l’an passé diffusées en avant-programme de chaque séance : ce matin, l’alternative est : baked beans ou cassoulet ?
Les baked beans sont un plat typique du petit déjeuner anglais composé de haricots blancs (en conserve de la marque Heinz ?) cuits dans une sauce tomate aromatisée et mangés souvent avec du pain de mie grillé.
Oh my God, je m’offusque que le Britannique interrogé rejette sans hésitation notre plat emblématique du Sud-Ouest. Connaît-il seulement les fameux haricots tarbais ? Tant pis, qu’il mijote dans son Brexit, non mais !
Autre mise en bouche, le jeune et athlétique acteur Marcus Rutherford est présent pour dire quelques mots sur le film Obey dont il est le héros principal.
Ce premier long-métrage de Jamie Jones se déroule dans le East End de Londres avec en toile de fond les émeutes réelles qui se produisirent en août 2011 dans plusieurs villes anglaises, après que Mark Duggan, un britannique d’origine antillaise, père de quatre enfants, soupçonné d’être un dealer de cocaïne, ait été abattu par la police au cours d’une fusillade dans le quartier de Tottenham.
Le héros Leon, à qui je ne cherche pas des noises quand il passe devant moi vu son gabarit (!), âgé de 19 ans, après avoir séjourné dans des foyers pendant plusieurs années, retourne au domicile « familial » chez sa mère alcoolique Chelsea remarquablement interprétée également par T’Nia Miller. Une fois de plus, comme dans plusieurs des films visionnés jusqu’alors, on constate cruellement l’absence du père.
On plonge dans l’ambiance dès la séquence d’ouverture du film où une bande de jeunes, garçons et filles, traînent dans la rue en plaisantant bruyamment et vulgairement sur leurs exploits sexuels (vrais ou mensongers) lorsqu’ils repèrent une bourse sur le siège d’une voiture en stationnement. C’est Leon qui, enroulant son tee-shirt autour de sa main, brise la vitre du véhicule. Cela pourrait corroborer l’opinion de certains que les émeutes n’étaient pas une protestation politique mais une agitation opportuniste de hooligans pour mettre à sac des magasins et voler des piétons. Et pourtant, elles naquirent d’une crise sociale résultant des politiques économiques de Thatcher et Blair. Inscrit auprès des services sociaux, frustré par un avenir sans perspectives, Leon se réfugie en pratiquant la boxe dans un club.

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On sent bien que le réalisateur traite de manière bienveillante le personnage de Leon et a vraiment envie qu’il s’en sorte. On pressent qu’il est peut-être sur la voie de la rédemption lorsqu’il fait la connaissance de Twiggy, une jolie blonde dont on devine qu’elle appartient à une couche sociale plus aisée, encore qu’elle cherche à s’en échapper en inhalant quelque gaz toxique.
Point de bascule (ou pas ?) du film, se noue une romance, à tout le moins une amitié, entre Leon et Twiggy illustrée par une improbable balade en péniche. Mais Leon ne peut échapper à la réalité presque inéluctable de sa vie et, vulnérable, il se retrouve bientôt happé dans les émeutes qui éclatent dans Londres. Au moment où la boxe aurait pu jouer un rôle salvateur, Leon trouve porte close au centre d’entraînement pour cause d’émeutes.
Depuis le temps que je fréquente le festival, j’ai une impression de déjà vu avec ce film pourtant ambitieux. Mais comme souvent dans le cinéma britannique, le traitement des problèmes sociétaux et l’excellente brochette de jeunes acteurs nous invitent tout de même à réfléchir.
Il est midi mais il n’est pas question de goûter les soi-disant succulentes patates de Jack qui a installé sa roulotte devant la salle Hitchcock.

Dinard Festival 3

Le titre du film suivant, Dead in a week (Mort dans une semaine), n’incite pas à l’optimisme mais le bouche à oreille dans les files d’attente nous promet une comédie hilarante.
À voir, tant ça commence dans une atmosphère glauque : une nuit, William, jeune écrivain déprimé qui ne parvient pas à publier son livre et considère que sa vie n’a pas de sens, s’apprête à se jeter du haut d’un pont sur la Tamise pour mettre fin à ses jours. Un passant mystérieux s’approche et lui dit en lui tendant sa carte de visite qu’il y a sans doute mieux à faire.
En vain, car William saute … sur une péniche qui passe malencontreusement sous le pont à cet instant !
On comprend dès lors qu’on n’est sans doute pas au bout de nos surprises. Car on apprend que William n’en est pas à son coup d’essai et a déjà tenté de se suicider près d’une dizaine de fois mais n’y est jamais parvenu pour des raisons diverses et variées, souvent même burlesques, ainsi en prenant un bain avec un grille-pain.
William, désespéré et opiniâtre, décide alors d’employer les grands moyens et de faire appel à un tueur professionnel, ça tombe bien la carte de visite qu’il avait reçue mentionne : « Leslie O’Neil assassin » ! Après avoir consulté la brochure de l’honorable association des assassins britanniques où sont décrites toutes les méthodes possibles pour se faire tuer avec les tarifs correspondants, William signe le contrat stipulant que Leslie devra l’assassiner dans la semaine avec la clause satisfait ou remboursé (or your money back, c’est le sous-titre du film). William aurait souhaité une fin plus glorieuse et même héroïque en étant renversé par un chauffard alors qu’il tentait de sauver un enfant traversant la chaussée imprudemment. C’était évidemment beaucoup trop cher compte tenu de la mise en scène nécessaire !
Comme dit Leslie, l’option choisie est d’un bon rapport qualité-prix évitant à William le coût d’un voyage en Suisse pour euthanasie.
À partir de cet instant, le spectateur est partagé entre rires et peur. Le suspense est haletant, à quelle sauce, le sympathique William, va-t-il être accommodé ? À chaque instant, on attend, on craint l’issue fatale. Angoissant et jubilant, un bijou d’humour noir vraiment british !
D’autant plus que l’intrigue se complique. Le « délai de livraison » de la commande n’est pas encore achevé que William trouve subitement une bonne raison de vivre en rencontrant Ellie, une belle éditrice, en proie à quelques tourments psychologiques également, mais susceptible de publier son roman.
Ouf, sauvé le William qui change d’avis ! Mais ce n’est pas si simple que cela car le contrat ne peut être résilié. Il y a des quotas à respecter dans l’association, et le vieux Leslie doit absolument mener sa mission à terme s’il ne veut pas être poussé à une retraite anticipée : « Tuer les gens me donnent une raison de vivre ! ».

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Le réalisateur Tom Edmunds nous livre, pour son premier long-métrage, une comédie absolument astucieuse et réjouissante sur le suicide qui célèbre la joie de vivre, au sens littéral de l’expression.
Comme d’habitude, cela devient un pléonasme, la distribution est remarquable avec, dans le rôle de William, Aneurin Barnard vu dans le film Dunkerque, l’irrésistible Tom Wilkinson, deux fois nominés aux Oscars, comme tueur à gages, ainsi que Marion Bailey, sa femme Penny qui, outre sa passion pour le patchwork, tient discrètement le grand livre des meurtres de son mari et va même jusqu’à dissimuler un long couteau de cuisine derrière un coussin lorsque le patron de son mari devient menaçant.
Je ne vous dévoile pas la fin de l’histoire … inattendue, du moins qu’on n’attendait plus. Si cette avant-première avait été en compétition, il est fort possible qu’elle eût rallié mon suffrage malgré la légèreté du propos.
La vie de festivalier est trépidante et à peine sorti de la salle Hitchcock, il faut y revenir. En effet, les titulaires d’une ciné-carte bénéficient d’une projection privée de Forgiven, une avant-première du grand réalisateur franco-britannique Roland Joffé connu notamment pour Mission.
Son pardon se situe en Afrique du Sud à la fin de l’Apartheid lorsque le président Nelson Mandela et l’archevêque Desmond Tutu mirent en place la commission de la Vérité et de la Réconciliation (Truth and Reconciliation). Cette instance, qui ouvrit ses portes le 15 avril 1996, tenta pendant près de trois ans de faire la lumière sur les crimes politiques commis pendant l’apartheid et recommander éventuellement des poursuites judiciaires. Au total, près de 20 000 victimes vinrent témoigner sur les détentions, exécutions, tortures, viols, disparitions.
Une grande partie du film a été tournée dans un vrai centre de détention et une trentaine d’anciens prisonniers ont été recrutés comme figurants.

Forgiven

Roland Joffé imagine un huis clos en se concentrant sur l’affrontement entre Monseigneur Desmond Tutu, noir militant de la paix et de la justice sociale, et Race Bloomfield blanc meurtrier diabolique, haineux et raciste en quête possiblement de rédemption.

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Le film est superbement porté par les interprétations magistrales de Forest Whitaker, dans le rôle de Desmond Tutu, et Eric Bana alias Bloomfield.
Certains le trouveront sans doute manichéen, théâtral même, d’ailleurs le scénario est adapté de la pièce L’archevêque et l’anteChrist. Ce face-à-face est nécessaire pourtant à la réflexion. Ceux qui se refusent à apprendre ou connaître l’histoire sont condamnés à la voir se répéter. Il semble bien qu’aujourd’hui, l’Afrique du Sud, bien que possédant les plus vastes gisements d’or, platine et métaux précieux du monde, n’est pas débarrassée du racisme et connaît de graves problèmes économiques et sociaux.
Ce soir, est-ce à cause des beaux yeux de la sirène de serveuse, nous retournons dîner chez Ma pomme. Pour moi, ce sera un saint-pierre !
La légende rapporte que ce poisson tient son nom de l’apôtre de Jésus et premier évêque de la chrétienté qui l’attrapa un jour sur ordre du Christ pour retirer une pièce d’or de sa bouche, et que l’empreinte de son pouce expliquerait le gros point noir que l’animal porte sur le flanc.
See you !

Samedi 29 septembre 2018 :

Aujourd’hui, le réveil est plus matinal, mais tout-de-même pas « dès potron-minet » comme le laissera entendre le journal quotidien du festival. Il ne s’agit pas de se rendre au traditionnel marché du samedi, mais de voir enfin, à la salle Émeraude (le seul vrai cinéma de Dinard), Pin Cushion, le dernier film en compétition.
Dans son premier long-métrage, Deborah Haywood brosse le portrait d’un duo mère-fille étrange, presque malsain.
Une fois encore, il n’y a pas de père dans l’horizon familial. Lyn est une maman handicapée, vieille avant l’heure, certes (trop) aimante mais maladroite, obsédée par sa perruche, son intérieur peuplé de bibelots aussi inutiles que délicieusement kitsch, et sa fille Iona une adolescente rouquine qu’elle maintient dans un état enfantin jusqu’à partager le même lit. Replié sur lui-même, ce tandem décide d’émigrer vers une petite ville triste du Derbyshire pour envisager une autre vie plus sociable et se trouver des amis. Des failles apparaissent quand Iona découvre la vie du lycée, l’ingratitude et la méchanceté d’un trio de chipies en classe avec elle.
La réalisatrice a vécu elle-même l’intimidation à l’école et intègre sans doute certains de ces comportements dans son scénario. Dans sa région des Midlands, le pin cushion, le « coussin à épingles » signifie une fille qui reçoit plus de piqûres que le dit coussin.
Et ça va piquer pour le poil de carotte féminin ! Iona ne se maquille pas, porte des jupes plus longues que les autres, bref dérange. Suite à une petite fête guet-apens organisée par une des trois garces chez Iona, des photos compromettantes circulent, et Iona passe pour une fille facile qu’on traite de tous les noms, y compris par le biais de graffiti sur les murs. Lorsqu’elle commence à avoir un petit béguin avec le laitier, elle devient non plus une victime mais une menace pour les autres filles.
Lucide, confiante et consciente d’elle-même, Iona se réfugie dans un univers fantastique que la directrice de la photographie exprime avec une palette très esthétique de couleurs.
Comme cela se produit parfois dans la vie, cette cruauté entre adolescentes basculera dans l’imprévisible atroce.
Après réflexion, ce film n’est-il pas en creux le portrait de Lyn la mère, certes attachante, mais qui n’a pas mûri, et est demeurée elle-même dans un monde enfantin souhaitant que Iona reste à jamais sa petite fille.

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J’ai opté depuis mercredi pour Jellyfish comme lauréat du Hitchcock d’or mais je suis touché par Pin Cushion, un premier film peut-être un peu maladroit, car la réalisatrice veut y traiter trop de choses, mais aussi plein de trouvailles et de bonnes intentions.
Dois-je le souligner encore ? Les interprètes sont excellents. J’ai adoré Joanna Scanlan étincelante dans le rôle de la mère, une espèce de Yolande Moreau d’outre-Manche. Sortant de la salle après avoir présenté le film avant la projection, elle répond à un spectateur l’interpellant : « Vous ne restez pas ? … Non, j’ai vu le film, je connais ! » So british !
Vite, direction la salle Hitchcock pour la projection de Journeyman, un film en avant-première de Paddy Considine.
Le réalisateur, ancien lauréat du Hitchcock d’or avec Tyrannosaur, interprète lui-même le rôle du héros principal, le boxeur Matty Burton qui, après avoir défendu victorieusement, mais avec beaucoup de difficulté, son titre de champion du monde, est victime de graves lésions cérébrales à l’issue de ce qui devait être son dernier combat.

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La réalité rejoint la fiction. Alors que Matty Burton célèbre sa ceinture mondiale avec son épouse et se tamponne la tête avant de s’effondrer au sol, la lumière revient soudainement et quelques personnes de l’accueil font irruption dans la salle pour secourir un spectateur victime d’un malaise. Pendant quelques minutes, l’image du boxeur inconscient reste figée sur l’écran tandis que sont prodigués les premiers soins.
Plus de peur que de mal, la projection peut reprendre et le champion entamer alors un nouveau combat, le plus difficile de sa carrière : retrouver la parole, la mémoire et la mobilité. Son trophée sera de sauver sa relation avec son épouse Emma (interprétée par Jodie Whittaker) et son adorable petite fille chérie Mia (son nom était brodé sur son peignoir et son short) qui ont dû se résigner à s’éloigner un temps en raison de ses crises de violence et même démence. Dans une scène insoutenable, on voit Matty, excédé par les babillements de son bébé, l’enfermer dans le lave-linge.

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Après un voyage pénible et poignant sur le chemin de la guérison, Journeyman remportera une belle victoire aux points ! On ne peut s’empêcher de penser aux nombreux pratiquants de ce qu’on appelle le « noble art », qui, après les sunlights des rings, ont sombré dans une misère économique et morale.
J’ai faim, à la sortie, je dévore avec délectation un sandwich américain au Bar Rock Café. Satisfaction, il faudra que je goûte un jour leur sandwich Mike Jagger !

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Direction, maintenant, la salle Bouttet, pour la projection d’une autre avant-première, The Bromley Boys de Steve Kelly.
J’ai plaisir, comme à chaque début de séance, de voir les brefs clips « Thé ou café » parrainés par un domaine de vins de Provence. Cette fois, entre un romancier anglais et Eric Cantona, l’acteur britannique interrogé choisit sans hésitation l’ancien footballeur français : « Cantona ! Parce que c’est un philosophe du terrain » ! Reconverti comme acteur, le champion connu pour son franc-parler fut même président du jury du festival de Dinard, il y a quelques années. L’immense Ken Loach présenta au festival de Cannes Looking for Eric, un film autour de l’ex-star du club de Manchester United, mêlant football et critique sociale.
Très rares sont les bons films traitant du football. En 2014, David Scheinmann présenta à Dinard l’excellent Believe dans lequel le légendaire manager de Manchester United Matt Busby sortait de sa retraite pour venir en aide à un jeune joueur talentueux.
Ce long préambule autour du ballon rond, le « référentiel bondissant » comme le nomment nos maîtres du pédagogisme dans les programmes scolaires d’éducation physique, n’est pas inutile car après un film autour de la boxe, The Bromley Boys se déroule dans le milieu du foot.
Il s’agit d’une libre adaptation d’un livre à succès de David Roberts qui racontait son histoire vraie de supporter durant son adolescence, à la fin des sixties, au temps où le onze d’Angleterre venait de remporter la Coupe du Monde (quelques images d’archives apparaissent dans le film) et où le fantasque George Best (alias le Cinquième Beatle !) enthousiasmait les kops..
La singularité du propos vient de ce que David, au lieu de soutenir un grand club comme Arsenal, Chelsea, Manchester United ou City, supporte avec un amour aveugle l’équipe beaucoup moins glamour du district du Grand Londres, le Bromley Football Club, qui connaît la pire saison de son existence et lutte pour sa survie dans les profondeurs du classement de la division la plus basse de la ligue.

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Durant une heure et demie (sans compter le temps additionnel !), défile ce presque conte de football amusant, touchant, réjouissant, réconfortant aussi, en notre époque polluée notamment par les révélations fracassantes de Médiapart sur les drôles de mœurs du football professionnel. Encore que, dans son imagination débordante, pour sauver son club de cœur de la disparition, David élabore entre autre un plan afin que le Bromley F.C fasse la une des journaux. Il devient même manager pour l’ultime mi-temps qui sauvera (peut-être) le club de l’infamie.
Ce film est un plaidoyer pour l’amour d’une équipe et ses couleurs. On est loin des pseudo-supporters couvrant les adversaires d’insultes souvent racistes, lançant des fumigènes, brandissant des banderoles parfois haineuses.
Je me souviens, à cet instant, de Rouge ou mort de David Peace, un livre qui brosse le portrait de Bill Shankly (il est évoqué dans le film), un joueur moyen mais un entraîneur hors pair qui forgea la légende des Reds du Liverpool Football Club, entre 1960 et 1974.
« Allez Trincamp ! » encourageait l’irrésistible Jean Bouise dans Coup de tête, le film de Jean-Jacques Annaud, avec l’inoubliable Patrick Dewaere.
Assis sur les antiques gradins en bois du vétuste et bucolique stade, j’ai envie de crier : Come on Bromley ! ».
J’en ai la gorge sèche et plutôt qu’à la buvette du stade, je commande une pinte à la terrasse de la Fonda étrangement désertée. En effet, les badauds, à une centaine de mètres de là, s’agglutinent le long du red carpet (tapis rouge) pour l’arrivée des membres du jury avant la cérémonie officielle de remise des prix.

Jury red carpet

En ce qui nous concerne, nous tournons le dos aux people et dînons au restaurant Côté Soleil.
Je fais une infidélité aux fruits de mer et poissons, et opte, sur l’ardoise, pour un ris de veau. Ma tendre maman le préparait si bien et je n’en avais plus mangé depuis les crises de la vache folle.
Bien plus tard, nous nous dirigeons vers le cinéma Émeraude et, avec le jeune acteur de Winterlong, nous découvrons le palmarès du Dinard Film Festival 2018. Malheureusement pour lui, mais il ne semble pas en être affecté, Winterlong n’obtient aucun prix.
Par contre, nous pouvons rouler des épaules et nous réjouir de notre perspicacité : Jellyfish de James Gardner, que nous avions plébiscité, dès le mercredi, à la sortie de sa projection, truste le Hitchcock d’or, le Prix du Scénario et le Prix de la Critique. Une mention spéciale, prix d’interprétation, est attribuée à la jeune Liv Hill l’éblouissante Jellyfish.
Le public a voté majoritairement pour Old Boys de Toby MacDonald. Quant à l’association La Règle du jeu, elle décerne son coup de cœur au film The Bookshop que nous avons prévu de voir demain.

Dimanche 30 septembre 2018 :

Traditionnellement, la programmation dominicale concerne essentiellement les films primés la veille.
Pour notre part, nous nous dirigeons, une ultime fois, vers la salle Hitchcock, pour la projection de The Bookshop, un film tout à fait anglais de la réalisatrice catalane Isabel Coixet.
En 1959, à Hardborough une bourgade balnéaire fictive du Suffolk, une jeune veuve Florence Green décide de racheter The Old House, une bâtisse désaffectée, pour y ouvrir une librairie. Tout demeure relativement tranquille jusqu’à ce que la libraire décide de mettre en vente Lolita le sulfureux roman de l’écrivain américain d’origine russe Nabokov.
C’est alors qu’une notable locale, une vieille richissime acariâtre, monte la population pour faire échouer le projet de la libraire. Florence peut malgré tout compter sur l’appui d’un étrange monsieur misanthrope solitaire et passionné de lecture, interprété par le toujours excellent Bill Nightly.

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Il est évidemment plaisant de voir un film qui se déroule essentiellement dans un lieu au service de la lecture et de la culture. Malheureusement, malgré quelques bons moments, l’intrigue se perd trop souvent dans une chronique provinciale et les querelles de voisinage.
La note réjouissante et optimiste du film réside dans le fait que l’obstinée Florence parvient tout de même à transmettre la flamme de sa passion à une adorable écolière d’un milieu très modeste qui espère quelques livres (au double sens du mot) en lui prêtant assistance en dehors de ses cours.
À la suite de ce bouillon de culture, nous choisissons au déjeuner des moules marinières. Pour ce faire, nous racolons la petite sirène du restaurant Ma Pomme et son collègue serveur plongés dans leur smartphone dans le square en face.
Ainsi s’achève le Dinard Film Festival 2018 qui fêtera sa trentième édition l’an prochain.

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