Mon Festival du Film Britannique de Dinard 2018 (1ère partie)

Mardi 25 septembre 2018 :

À la veille de l’ouverture de la 29ème édition du festival du film britannique, je mets le cap vers Dinard et la Côte d’Émeraude tôt dans l’après-midi.
En effet, pour assouvir mon indéfectible passion pour l’Image, en guise de mise en bouche, je choisis de visiter l’exposition consacrée, depuis le début de l’été, au regretté photographe Robert Doisneau.
Organisée dans la magnifique Villa Les Roches Brunes, d’architecture néo-classique, qui se dresse telle une sentinelle à la pointe de la Malouine, elle fait souffler encore un air de grandes vacances comme le suggère l’affiche.

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Cette photographie, qui illustrait d’ailleurs la couverture d’un chouette beau-livre (il figure dans ma bibliothèque) rassemblant des œuvres de Doisneau et des textes de Daniel Pennac, a une histoire.
Elle fut prise au vol, en août 1959, entre Sainte-Maxime et Saint-Tropez, à l’insu du propriétaire du cabriolet, une vieille Simca 1200 rouge pompier et sa calandre retapée avec du grillage à lapin : tout le génie de Doisneau de faire de cet « aspirateur à minettes », un cliché emblématique des grandes vacances, du moins pour une jeunesse dorée de la Côte d’Azur !
Et de la Côte d’Émeraude, non ? Au risque de m’égarer (mais il y a longtemps que le hors sujet n’est plus répréhensible !) et d’être en décalage surtout en cette station balnéaire, je ne résiste pas à citer Daniel Pennac qui, dans l’ouvrage ci-dessus, rendait un vibrant hommage à Léo Lagrange, socialiste et sous-secrétaire d’État aux sports et à l’organisation des loisirs au temps du Front Populaire :
« Gloire à vous, Léo Lagrange, à qui nous devons nos vacances, tous les squares vous le diront ! Et les stades, et les CES et les piscines qui portent votre nom, sans parler des avenues… tous les coins de rues… votre nom semé sur tant de pierres ! L’intention est louable, mais la plaque commémorative, quoi qu’on fasse, c’est le faire-part de l’oubli. La matière l’emporte sur l’homme et bientôt il ne reste plus que la piscine, le stade, le CES, la rue, avec, parfois, tout de même, cette question : Léo Lagrange ? Qui c’était Léo Lagrange ?
Je suppose que vous vous fichiez des plaques. Léo, et vous aviez raison : votre gloire est ailleurs. Je la vois dans les premiers rayons de l’été dans les ateliers qui débrayent, les ordinateurs qu’on débranche, les valises qu’on boucle, les portes qui s’ouvrent, les trains supplémentaires, les avions qui s’envolent, le temps qui s’arrête, ces photos de Doisneau, et les cartes postales si gentiment vides de l’été …»
Et quelques pages plus loin : « Aller au travail, en 1936, se disait encore « aller au chagrin ». Cette indignation, Léo, autour de votre projet de loi ! Quinze jours de congés payés dont douze jours ouvrables, vous vous rendez compte ? Toute la presse bien pensante s’y était mise, et les chansonniers ! On ironisait sur l’existence même d’un sous-secrétariat d’État aux Loisirs. On vous soupçonnait de vouloir « embrigader le rêve », vous vous souvenez ? On avait taillé les crayons très pointus pour faire le compte de ce que vos « largesses » coûteraient au pays : paralysie générale, flambée des prix, faillite de l’État, de l’industrie et du commerce international. Le manifeste des Croix de Feu hurlait : « La notion du travail, de l’ordre et du courage a été abolie ! » Il se trouva même des spécialistes de la vertu sans alcool pour prédire une affreuse épidémie de saoûlographie ! D’après eux, les prolos livrés à l’oisiveté plongeraient tout habillés dans le pinard. La cuite nationale ! Sans rire ! Ce qui induisait que douze mois de turbin sur douze constituait la meilleure garantie de la sobriété publique. À moi, Zola ! Jusqu’au directeur du réseau d’État des Chemins de fer qui reprochait à votre billet réduit d’être antiferroviaire ! Antiferroviaire, Léo ! Par votre faute, cet été-là, 560 000 personnes s’offrirent un billet antiferroviaire, jetant sur les rails des centaines de trains antiferroviaires ! Convois hilares que Je suis partout qualifiait de « trains rouges ».
C’est tout de même bizarre, la politique. Ça ressemble parfois à une nouvelle de Marcel Aymé. Un jeune sous-secrétaire d’État aux Loisirs, Léo Lagrange, mitonne une petite loi qui flanque la basse-cour sens dessus dessous ; il finit par emporter le morceau : messieurs les députés déposent leur bulletin, et qu’est-ce qui sort de l’urne ? Une saison toute chaude. À qui ressemblait l’été, Léo, avant que vous l’inventiez ? »
« Finalement, Léo, vous avez arraché l’unanimité à une assemblée qui pourtant ne vous était pas acquise. L’unanimité moins une voix … 563 votes pour, un seul contre ! Sans qu’il encombre mes nuits, je me suis souvent demandé qui était ce type qui n’avait pas payé les congés payés. Un hobereau qui considérait la France comme son jardin personnel ? Un stakhanoviste à la mode de chez nous ? Un hyper démocrate soucieux de faire entendre son unique différence, fût-ce contre le bonheur ? Un atrabilaire redoutant le face à face familial ? Un vieil enfant qui n’a jamais aimé jouer ? Ou un type qui ne voulait aucun souvenir … surtout pas de souvenirs gratuits. »
… « Non content d’avoir inventé une saison, savez-vous mon cher Léo qu’en faisant passer votre loi vous avez engendré le « récit de vacances », notre dernière et peut-être notre unique tradition orale ? Comme si nos plus précieux souvenirs se concentraient dans ces brèves semaines d’éternité où il ne se passe rien, rien que du ténu, de l’infinitésimal, de l’intime et du répétitif, rien que nous autres face à nous autres, sans la prothèse du travail … où le moindre événement tourne en sujet d’épopée, motif lyrique que la famille enjolivera d’année en année … »
Bon, le provocateur que je peux être baisse le ton au milieu de la bonne bourgeoisie dinardaise pour se réjouir en silence d’une centaine de photographies argentiques originales tirées par Doisneau lui-même. Je les connais pour la plupart.
Si vous souhaitez partager mon admiration pour Doisneau, le « révolté du merveilleux », le « braconnier de l’éphémère », je vous renvoie à un ancien billet :
http://encreviolette.unblog.fr/2010/03/01/ouvrez-ouvrez-la-cage-au-doisneau/
Le parcours dans la galerie est ponctué de petites phrases et de pensées de Robert Doisneau. Plutôt qu’à l’imparfait de l’objectif, je préfère le conjuguer au « plus-que-parfait », d’autant que la moindre échappée hors cadre m’envoie vers le bleu horizon de la Manche qui fait la nique à l’émeraude.

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Sous l’œil d’une femme bigoudène croquée par l’artiste sous la Tour Eiffel, j’entre dans la farandole joyeuse à l’occasion des « 20 ans de Josette » devant une barre d’immeubles de Gentilly, banlieue où vivait Doisneau.

Doisneau Les vingt ans de Josette Gentilly

Du balai, la religion ! N’en déplaise à tous les saints Briac, Lunaire et Suliac du coin, je me régale d’un collage du poète Jacques Prévert à son ami.

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Pour faire une habile transition avec la raison première de ma présence à Dinard, Doisneau savait photographier les femmes, pas seulement les ouvrières, les anonymes, mais aussi les actrices telles Sabine Azéma, Juliette Binoche et Sandrine Bonnaire.

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Au soleil couchant, j’emprunte le red carpet, le tapis rouge, encore protégé d’une pellicule plastique, qui mène au palais du festival.

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Première nouveauté, le festival du film britannique de Dinard est, cette année, rebaptisé Dinard Film Festival ! Cette mesure sémantique traduirait « la volonté de l’équipe municipale de positionner Dinard au cœur d’un événement qui se doit d’exporter le nom et l’image de la ville ». (Br)exit donc la référence au cinéma britannique avec, comme première entorse le choix pour présider le jury de l’actrice italienne, la bellissima Monica Bellucci.
Second artifice de com’, je ne retire plus à l’accueil un pass mais une ciné carte ! S’agit-il d’un simple élément de langage chargé de couper court à la rancœur ou la jalousie de certains acariâtres qui voyaient un passe-droit derrière la notion de pass pourtant acquis sur internet démocratiquement en juin dernier ?
Autre nouveauté d’ordre esthétique (et écologique), les documents remis aux abonnés sont regroupés dans un élégant sac en toile.

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En soirée, j’ai convenu de dîner au casino avec l’écrivaine et amie Renée Bonneau. J’ai eu l’occasion dans plusieurs billets de vous entretenir de cette ancienne professeure agrégée de Lettres classiques et occasionnellement productrice d’émissions littéraires pour la télévision scolaire, et animatrice d’option cinéma en lycée.
Elle occupe sa retraite en écrivant (essentiellement mais pas uniquement) des « pol’arts », de délicieux romans policiers historiques. Au fil des intrigues, l’on rencontre notamment les peintres Claude Monet et Henri de Toulouse-Lautrec, le cinéaste Georges Méliès. En ouverture de son dernier ouvrage Mortel Caravage, paru au printemps dernier, qui aborde l’aryanisation des biens juifs, on découvre Le Caravage peignant dans son atelier Judith décapitant Holopherne.
Notre amitié est née à Dinard de notre goût commun pour l’écriture et d’un concours fortuit de circonstances. J’avais relaté dans un de mes billets ma vraie fausse découverte du cadavre d’Alfred Hitchcock parmi les hautes herbes d’un terrain vague de la cité balnéaire bretonne (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2008/05/18/sueurs-froides-a-dinard/ ).
Or, Renée avait écrit un roman avec en toile de fond l’ex (!) festival du Film britannique de Dinard. Quand les grands esprits se rencontrent …
Il se trouve qu’au mois de mai, vient d’être publiée une version remaniée de Meurtres chez Sir Alfred (éditions Cohen&Cohen) que l’auteure dédicacera au palais du festival dans le cadre des animations organisées en marge de la manifestation cinématographique.

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Pire, le maître du suspense Alfred Hitchcock peut bien mettre un doigt sur la bouche, je ne puis taire la dédicace (ou épître selon saint Jean-Michel ?) que je découvre en ouvrant le livre.

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Chère Renée, je ne sais si je mérite tel éloge, mais vous m’obligez à placer la barre très haute à partir de demain.

Mercredi 26 septembre 2018 :

C’est parti ! D’année en année, les files d’attente s’allongent de plus en plus tôt mais avec le pass, euh pardon, la ciné-carte, on est assuré d’accéder à la salle. On y retrouve des figures devenues familières au fil des éditions, des comportements aussi, ainsi ces personnes qui ont toujours quelques mots à dire à une amie pour avancer substantiellement dans la queue !
Selon notre habitude, mon fidèle compagnon cinéphile et moi, nous choisissons de voir en priorité les films en course pour l’attribution du Hitchcock d’or, récompense suprême du festival.
Au programme donc, nous ne décollerons pas aujourd’hui de la salle Bouttet (tant mieux, c’est la moins inconfortable !) pour visionner quatre films consécutivement. Tant pis pour le casse-croûte de midi !
Comme toute bonne séance qui se respecte, en ouverture, nous découvrons la bande annonce du festival, un mini film de deux minutes réalisé par le même cinéaste que l’année précédente, Paul Marques Duarte, un jeune breton comme son nom ne l’indique pas. Il a imaginé une romantique histoire d’amour entre un adolescent timide et une sirène qui a le feu aux écailles. Il s’agit même d’une sirène de la nouvelle génération, à lire son sms : « Que fé tu ce soir ? » !!!

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Je l’ignorais mais les sirènes hantent le littoral local du côté de la pointe du Décollé, il est même une grotte qui leur est dédiée dans la station voisine de Saint-Lunaire.
Une légende médiévale raconte qu’un curé de cette paroisse avait pris l’habitude de célébrer ses offices dans la grotte. Un jour, alors que de nombreuses jeunes femmes, assistaient à la messe, elles auraient été surprises par la marée. Les belles Lunairiennes auraient tenté alors d’accrocher leurs longs cheveux aux rochers pour ne pas se faire emporter par les flots. Hélas, toutes se noyèrent et l’on dit, qu’aujourd’hui encore, les chants des malheureuses résonnent du côté de la grotte, les soirs de Toussaint.
Encore un amuse-gueule de festivalier avec une jubilante (je devrais dire gouleyante vu que c’est parrainé par un vin de Provence) série de questions posées aux membres du jury de l’année précédente. Je retiens la réponse d’un britannique : Cornouaille ou Bretagne ? Bretagne, c’est la Cornouaille avec le soleil ! Le temps radieux qui règne jusqu’à présent, ne peut que lui donner raison.
On y est, premier film en compétition, il s’agit de Old Boys, le premier long-métrage de Toby Mac Donald, ayant pour décor un pensionnat anglais ultra-chic dont la philosophie est Survival is the fittest, à savoir que si vous n’êtes pas athlétique, vous n’êtes pas grand chose.

Old Boys l'équipe

Au pays du cricket et du rugby, les collégiens pratiquent un sport spécifique à l’école, les « streamers », un jeu qui s’apparente à une bagarre dans la rivière traversant le campus pour se saisir d’une énorme balle en cuir de forme carrée, catapultée depuis un ponton en direction de poteaux de rugby : bref, une activité de plein air aux règles improbables et obscures comme seuls les britanniques savent inventer. Le maillot des joueurs ressemble à un pyjama ou plutôt à une tenue de prisonnier de camp qui, quelque part, fait bien écho à la discipline de fer qui règne au Collège élitiste de Calderhouse.
Voué aux gémonies pour avoir intercepté par inadvertance un point gagnant, sévèrement puni avec une corvée de seaux d’eau à puiser dans la campagne (magnifique), le jeune Amberson rencontre par hasard Agnès.
C’est cette fille désœuvrée d’un professeur français, romancier durant son temps libre, en stage dans l’établissement, qui est le moteur de l’intrigue d’une comédie purement britannique (of course), pas tout à fait quand même, car le réalisateur nous livre une version très libre de « notre » Cyrano de Bergerac.
Le héros éponyme de la pièce d’Edmond Rostand, trop complexé par son nez en forme de cap ou de péninsule, pour courtiser Roxanne, lui écrivait des poèmes d’amour au nom d’un bel homme également épris d’elle.
Ici, le Cyrano de la génération Harry Potter devient Amberson, un jeune étudiant boursier, issu d’une famille défavorisée (caution d’ouverture d’un collège élitiste aux classes sociales les plus modestes), binoclard, malingre, maladroit avec les filles, mais intelligent et inventif. Il vient à l’aide de son copain, le beau Winchester, dragueur, sportif, mais cancre sur les bords.
Changement d’époque, les élans littéraires rostaniens sont remplacés par des collages, des cartons comme dans les vieux films muets, et des petits montages vidéos type VHS, cependant ingénieux, drôles et tendres, efficaces pour séduire Agnès. Ainsi, dans une séquence, en en lieu et place de la fameuse scène du balcon, on a le droit à une projection, sur le mur de la maison d’Agnès, d’une vidéo de Winchester jouant l’astronaute façon 2001 odyssée de l’espace.

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Est-ce qu’Amberson trouvera le courage d’avouer ses sentiments personnels à Agnès ? C’est tout le suspense qui traverse finalement cette plaisante comédie interprétée par une talentueuse brochette d’acteurs comme nous en offre souvent le cinéma britannique.
Il est prématuré évidemment de décerner des récompenses mais qui sait si Old Boys ne peut pas briguer le prix du Public.
Les spectateurs sortent de la salle l’humeur légère … pour, à la grande majorité, reprendre la queue pour le film suivant.
Winterlong est également un premier long-métrage écrit et réalisé par David Jackson. Changement radical d’atmosphère, c’est plus les Misérables que Cyrano. Le début du film est sinistre avec une mère qui, pour refaire sa vie avec son amant, « abandonne » (il n’y a pas d’autre mot), en plein hiver, son fils adolescent à son père qu’il ne connaissait pas et qui vit, coupé du monde, dans une caravane au milieu d’un terrain vague entouré de grilles.

Winterlong

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Le jeune garçon de seize ans, on ne le sait pas encore, ne reverra jamais sa mère. Il va s’agir de l’histoire de son rapprochement avec son père et leur cohabitation durant un hiver entier. Et comme le dit le réalisateur avec humour, il va se passer des choses, heureusement, car c’est un film ! Des choses, de manière inattendue, plutôt pleines d’espoir et d’optimisme qui sont initiées par le personnage de Francis, le père, interprété superbement par Francis Magee. Derrière sa dégaine brute de décoffrage de vieux loup solitaire, se cache un caractère à plusieurs facettes qui vont faire progresser la narration et la relation avec son fils.
Leurs liens et leur affection se resserrent déjà lorsque Francis montre à Julian une collection d’armes à feu dissimulées sous un matelas dans un bosquet.
Puis les femmes vont réapparaître dans l’intrigue. Parmi celles-ci, on découvre que Francis entretient une relation épisodique, au gré de ses concerts, avec une jeune et jolie chanteuse belge rock punk, également bien interprétée par Carole Wyers, c’est presque un pléonasme quand on parle des acteurs dans les films britanniques. Ceci dit, Carole, ainsi se prénomme-t-elle aussi dans ce film, est vraiment de nationalité belge. Son accent belgo-anglais est délicieux.
C’est presque un trio qui se forme et Carole persuade l’homme des bois de déménager dans un parc de caravanes et de bungalows, plus agréable. Ce que ne manque pas de remarquer Barbara, une voisine frustrée sexuellement qui passe son temps à chanter des airs d’opéra et mitonner des plats et pâtisseries pour les deux hommes … quand Carole se produit ailleurs.
Encore une autre femme, avec la jeune Taylor que Julian repère dans la piscine du camping et dans la classe de son nouveau collège. C’est avec elle que, involontairement, un drame fait basculer l’histoire en un thriller … dont l’issue présente quelques petites incohérences dans sa construction.
Comment Francis et Julian qui doivent fuir la police et l’administration, parviennent-ils à débarquer sans tracas à Calais en cette époque de Brexit et « jungle » de migrants ? Je ne vais pas chercher des pinaillages avec le réalisateur d’autant que c’est une  happy end, pour rejoindre Carole en Belgique ! Je les accompagnerais volontiers car je l’ai croisée en chair et en os, au cours de la semaine, au comptoir d’un café, en grande discussion avec … Julian, dans la vie Harper Jackson fils du réalisateur !
Le public applaudit à la fin de ce conte social et familial et je ressors de la salle de bonne humeur … même si nous devons faire l’impasse sur le sandwich du déjeuner, et aussi, éventuellement, sur une brève promenade sur le récent « chemin des arts » tracé le long de la plage de l’Écluse.

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Car, à défaut d’admirer la sculpture de Persée tenant à la main la tête de Méduse, c’est à un autre drame auquel je m’apprête à assister, celui de Jellyfish le troisième film en compétition.
Dans la langue anglaise, jellyfish désigne génériquement une méduse. Si je m’en réfère au mythe, ne dois-je pas craindre de me retrouver pétrifié si je regarde avec insistance ce premier long-métrage de James Gardner ? En fait, si je détournerai parfois les yeux, ce n’est pas par peur d’une des trois sœurs Gorgone, mais par pudeur et pour le difficilement soutenable mal-être dans lequel nous emmène ce film bouleversant.
La principale héroïne, Sarah, est une adolescente de 15 ans qui, en l’absence de son père dont on ne saura jamais rien, remplit le rôle de parent en tant que mère de sa propre mère défaillante, et de son frère et de sa sœur trop jeunes pour comprendre le misérabilisme de la situation. On a la sensation de se retrouver devant une œuvre de l’immense Ken Loach, du moins de la même veine.
La maman, excellemment incarnée par Sinead Matthews, est donc totalement déficiente, atteinte de graves troubles psychologiques, paressant au lit, ne répondant pas aux convocations des services sociaux pour bénéficier d’aides. Sarah, sa fille aînée, se substitue à la vacuité parentale en emmenant les deux autres enfants à l’école avec une espèce de poussette bricolée sur son vélo, en veillant à ce qu’ils mangent ne serait-ce que des nouilles ou un paquet de chips, en travaillant le soir au nettoyage d’un établissement de jeux en bord de mer (à Margate dans le Kent) tout en poursuivant ses études, en s’affranchissant même, à l’occasion, de limites morales (des branlettes entre deux poubelles) pour gagner les quelques livres qui manquent à la fin du mois.
Quelle vie de merde pour Sarah et sa famille pour tenter de trouver une lueur d’espérance dans cette ville grise et triste de la côte anglaise ! Elle surgira grâce à son professeur de théâtre qui va lui permettre de canaliser ses frustrations en lui faisant découvrir le spectacle … comique.
Quand le générique de fin apparaît, le public reste comme sonné, médusé peut-être ( ?) pendant quelques secondes avant que les applaudissements ne crépitent. Ils saluent un superbe film social ainsi que l’extraordinaire prestation de Liv Hill dans le personnage de Sarah. La scène de son stand-up est exceptionnelle de justesse et vérité.

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Il s’agit de son premier film (elle a séché l’école pendant cinq semaines pour tourner) et moi qui ai surfé dans ma jeunesse (dois-je m’en enorgueillir) sur la Nouvelle Vague, j’en fais volontiers le pendant féminin du Jean-Pierre Léaud des 400 coups de Truffaut. Je la compare aussi à Émilie Dequenne, la Rosetta des frères Dardenne, qui remporta pour son premier film le prix d’interprétation au festival de Cannes. Comme Sarah porte sa famille sur ses épaules, Liv transporte le film avec sa performance.
En tout cas, comme probablement beaucoup d’entre nous, je dépose mon coupon I like lovely dans l’urne à la sortie de la salle. Je n’ai vu, à cette heure, que la moitié des films en compétition mais d’ores et déjà, je fais de Jellyfish mon favori pour le Hitchcock d’or et regrette qu’il n’y ait pas de prix d’interprétation au DFF (Dinard Film Festival ! Ah la mode des acronymes).

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Un demi pression Affligem sur les coussins moelleux de la terrasse de la Fonda (prédestiné pour un festival de cinéma, rappelez-vous Henry et Jane)) serait le bienvenu après un film aussi poignant et impliquant, mais ce sont les dures vicissitudes (!) de la vie d’un festivalier, il nous faut déjà rejoindre la file d’attente pour le quatrième film en compétition.
Mélange heureux des genres : après la noirceur sociale de Jellyfish, place au dandysme classieux de The Happy Prince.
Réalisé par l’acteur Rupert Everett (c’est son premier long-métrage), avec lui-même dans le rôle du héros principal, le film raconte l’histoire des derniers jours de la vie du célèbre poète et dramaturge Oscar Wilde.

The Happy Prince 3

Avant tout jugement, c’en est un quand même, on peut s’étonner de la présence en compétition de ce film produit avec de gros moyens et une distribution prestigieuse, outre Rupert Everett, Colin Firth, Emily Watson et même Béatrice Dalle qu’on croise en tenancière d’une auberge où Wilde chante.
Cela se sent aussi à travers les pérégrinations d’Oscar Wilde qui ont conduit à tourner notamment, en décors naturels, dans la baie de Naples, mais aussi dans ma Normandie natale, le long des falaises crayeuses d’Étretat. Une partie du port de Dieppe, où le romancier avait débarqué lors de son exil, est reconstitué sur le quai des yachts à Deauville. Magie du cinéma et du numérique, les figurants devaient monter et descendre d’une passerelle devant un vaste écran vert où serait incrusté en studio un paquebot !
Rupert Everett, qui connut une longue traversée du désert après qu’il eût annoncé son coming out, avait à cœur de se pencher sur la période (souvent ignorée) d’exil en France et en Italie d’Oscar Wilde après sa condamnation en 1895 pour indécence (un baiser dit-on) liée à son homosexualité qui lui valut de croupir deux ans dans la prison de Reading.
Rupert connaît le personnage puisqu’il l’interpréta, il y a quelques années, à Londres, dans The Judas Kiss (traduction inutile), une pièce de David Hare, qui lui valut une nomination comme meilleur acteur de théâtre.
J’avoue que le montage est un peu foutraque et je perds parfois le fil de la narration dans les nombreuses digressions et les flashbacks, même s’ils nous éclairent sur son passé. Malgré tout, je me laisse volontiers emporté par la photographie et la lumière : l’esthétique versus une morale dépravée.
Dans ses trois ultimes années de sa vie, Wilde n’a plus rien à perdre puisqu’il a déjà tout perdu. Rien ne nous est épargné de la déchéance du brillant homme d’esprit, de son autodestruction ravagée par l’absinthe et les cigares, en quête d’amour cependant partout où il peut le trouver. On sait tout de ses mœurs dissolues même si les scènes d’étreintes qu’il qualifiait de « moments pourpres », ne sont pas montrées mais suggérées par leur monnayage. Je constate d’ailleurs qu’à la différence de certaines années où quelques dinardaises choquées se levaient au milieu de la séance, personne n’a quitté son fauteuil !
Wilde ne se départit pas de son humour dans la scène où il agonise dans sa chambre d’hôtel : « Je mène un combat à mort avec ce papier peint, l’un de nous doit partir ».
Pour ce qui me concerne, je suis tenté de me plonger prochainement dans quelques œuvres d’Oscar, ce qui démontre quelque part l’efficacité du film.

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Le générique de fin nous donne l’incroyable information qu’Oscar Wilde n’a été réhabilité par les autorités britanniques, à titre posthume … qu’en 1990 !
Autre temps, autres mœurs, un siècle après sa mort (en 1900 à l’âge de 46 ans), les admiratrices (que fait-on des admirateurs ?) de Wilde ont pris l’habitude de venir déposer un baiser au rouge à lèvre sur sa tombe au cimetière du Père-Lachaise à Paris (il fut inhumé initialement à Bagneux). Récemment, une vitre en plastique a été apposée autour de la pierre pour empêcher ce geste symbolique.

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Il est 20h 45, notre première journée de festival s’achève. Après sept heures de projections, il est temps, en effet, d’aller échanger nos favorables impressions au restaurant Chez ma Pomme. Devant une savoureuse soupière de poissons en croûte, il sera peut-être aussi question de sirène et de méduse … !
Quant à vous, chers lecteurs qui n’avez pas la même pugnacité cinéphilique que moi, je vous donne rendez-vous dans mon prochain billet pour vous narrer la suite du Dinard Film Festival.

Publié dans : Histoires de cinéma et de photographie |le 12 octobre, 2018 |1 Commentaire »

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1 Commentaire Commenter.

  1. le 12 octobre, 2018 à 15:03 Renee Bonneau écrit:

    Merci de nous faire partager comme chaque année ce Festival avec ces comptes rendus critiques toujours pertinents. Vous devriez vraiment faire partie du jury, à la place de quelques « people » moins légitimes.

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