Archive pour juillet, 2018

Les photographies de Daniel Burgi et les peintures d’Annie Barel au château de Nogent-le-Roi

En cette période d’exode estival, tandis que les premières vagues de juilletistes déferlent vers les côtes, je choisis d’emprunter des chemins de traverse artistiques.
Depuis chez moi, en quelques minutes, je peux rejoindre la route nationale 12 qui emmène directement les touristes jusqu’à Brest. Mais aux confins de la Beauce et son océan de blés, je mets le cap vers, sinon un autre Finistère (encore que … !), du moins un havre où je viens régulièrement me ressourcer au rythme des expositions organisées au château de Nogent-le-Roi avec, à la barre, Dominique Chanfrau adjointe à la Culture.

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Ce samedi-là, se dégage un parfum indescriptible de grandes vacances d’antan, celles-là mêmes que le regretté photographe Robert Doisneau croquait avec tendresse, poésie et humour.
Foin des querelles sur la nouvelle limitation de vitesse, le soleil resplendit enfin, et mes pensées vont vers ces merveilleux départs en vacances de mon enfance : « Le ciel d’été remplit nos cœurs d’sa lucidité/Chasse les aigreurs et les acidités/Qui font le malheur des grandes cités » fredonnait Charles Trenet sur la Nationale 7. Ici, dans la plaine beauceronne, ce sont plutôt les « mangeux d’terre » de Gaston Couté que je risque de croiser.
Est-ce ma récente visite au beau colosse de Michel-Ange à Florence, me reviennent aussi quelques vers de Charles Péguy sur la route de Chartres et sa cathédrale :

« Tour de David voici votre tour beauceronne
C’est l’épi le plus dur qui soit jamais monté
Vers un ciel de clémence et de sérénité,
Et le plus beau fleuron dedans votre couronne …

Nous arrivons vers vous du lointain Parisis.
Nous avons pour trois jours quitté notre boutique,
Et l’archéologie avec la sémantique,
Et la maigre sorbonne et ses pauvres petits … »

Vous avez compris que je suis prêt pour un bain de culture … et de mer aussi !
À peine entré dans la galerie d’exposition nogentaise, je fais la connaissance d’un aimable monsieur qui s’affaire encore sur les « planches » autour de son surprenant « chantier naval ».

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Il s’agit de Daniel Burgi qui, comme moi, appartiendra, dans pas si longtemps, à cette catégorie de gens ne pouvant plus lire (théoriquement) le populaire journal des 7 à 77 ans. Photographe de métier, il a travaillé beaucoup dans la publicité notamment avec des enfants.
L’heure de la retraite sonnée, le photographe et le navigateur de plaisance qu’il était choisirent de l’occuper avec délectation et avidité en mêlant ses passions pour l’image et la mer.
Daniel est un ami de longue date du photographe Jean-Denis Robert dont je vous ai relaté les travaux, à plusieurs reprises, notamment lors d’expositions à Nogent-le-Roi. La veine artistique est flagrante. Comme Jean-Denis, Daniel est un fouineur de greniers, un coureur impénitent de brocantes et bric-à-brac, un fouilleur de poubelles, avide de réhabiliter des objets dérisoires promis au rebut en leur réservant possiblement un statut d’œuvre d’art.
Merci les gourmands des petits pois carottes, des duos haricots flageolets, des jardinières de légumes, merci messieurs D’Aucy et Cassegrain, et même Saint Éloi qui b… donc encore. Grâce à vous, l’artiste recycle entre autres choses des boîtes de conserve. Chaudronnier, tôlier, mécanicien, cisailleur, soudeur, il élabore des maquettes de bateaux et de phares avant de mettre les voiles à l’ouest pour les installer en situation dans le golfe du Morbihan et les photographier.

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Retour à mon enfance lorsque je me confrontais, clés et pinces en main, aux lames métalliques du jeu de construction Meccano de mon frère aîné. Heureux (vraiment ?) enfants d’aujourd’hui dont on ne leur demande qu’à emboîter des cubes Lego !
N’en déplaise au chanteur Renaud, ici c’est l’homme (Daniel Burgi) qui prend la mer tatatin, et j’accepte volontiers son invitation au voyage dans ses « marines ».

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Le dépaysement est garanti. Il est rare qu’un artiste présente ses modèles en chair et en os … et même de fer. Ainsi, de frêles embarcations se sont échouées autour des cimaises, comme si elles accueillaient les visiteurs de la galerie de plaisance en se pavanant : « Oui, c’est bien nous sur les photos ! ».
Je n’ai pas vérifié si toutes ont connu la consécration d’être mises en scène dans les clichés exposés. Mais il y a quelque chose de magique et poétique de voir ces déchets et résidus de la société de consommation, souvent bosselés et rouillés, trouver grâce, élégance, esprit au gré de l’humeur créatrice de l’artiste.
Me revient le temps de la communale où nous manifestions nos désirs d’évasion (et de chahut, une autre expression de l’évasion !) en confectionnant des bateaux et avions en papier.
À l’époque du Tour de France, je faisais évoluer mes petits coureurs cyclistes en plomb dans les bosses et creux du jardin.
Daniel Burgi, lui, joue avec ses bateaux en tôle ondulée en les mettant en situation réelle sur l’eau de l’océan, des rivières et même des flaques, sur les plages, grèves et rives.
Là ne s’arrête pas sa fantaisie aquatique, il joue alors avec nous, se joue de nous même. Dans une utilisation astucieuse et jubilatoire des lentilles et focales de son appareil photographique, il défie les perspectives, travestit les échelles pour créer une ir-réalité et confondre le spectateur, bref l’emmener en bateau, dans ses petites et grandes histoires !
Et il nous embarque loin, le bougre ! À Oyster bank par exemple !

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Oyster bank, le banc d’huîtres littéralement, mais ici plutôt un bout du monde angoissant où le maître du suspense Alfred Hitchcock aurait pu tourner une séquence des Oiseaux ou de L’ombre d’un doute. Malgré le phare, des bateaux sont venus se fracasser contre les récifs. Oceano Nox :

« Ô combien de marins, combien de capitaines
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,
Dans ce morne horizon se sont évanouis !
Combien ont disparu, dure et triste fortune !
Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,
Sous l’aveugle océan à jamais enfouis ! »

Il est des littoraux plus accueillants comme le facétieux Cap Blue-Nez !
Ou cette plage où, vision surréaliste, une famille de barques, petits échassiers de mer, se promène à marée basse sur le sable.

Trois bateaux au bord de l'eau

Comme le gamin que je fus, j’écarquille les yeux … et puis soudain, une terrible pensée me traverse… m’aurait-elle menti quand elle me balançait sur ses genoux ?

« Maman les p´tits bateaux
Qui vont sur l´eau
Ont-ils des jambes?
Mais non, mon gros bêta
S´ils en avaient, ils marcheraient! »

Soixante-cinq après, je découvre l’incroyable réalité : ils ont des pattes et ils marchent.
Non ma chère maman, tu ne me mentais pas, j’ai une explication et même bientôt la preuve en image : à cause de toutes les saloperies qui polluent la planète, ils ont muté.

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Les algues vertes infestent les plages de Bretagne. Ultra toxiques, elles font fuir les touristes et ont déjà tué cheval et sangliers. Pas étonnant donc que des anomalies génétiques frappent la marine !
Entre l’insouciance de mon enfance et le triste constat de notre planète à mon âge adulte, je tire des bords dans les œuvres de Daniel, je rêve et je réfléchis.

« En sortant de l’école
nous avons rencontré
un grand chemin de fer
qui nous a emmenés
tout autour de la terre
dans un wagon doré
Tout autour de la terre
nous avons rencontré
la mer qui se promenait
avec tous ses coquillages
ses îles parfumées
et puis ses beaux naufrages
et ses saumons fumés … »

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De nombreux petits ports bretons aiment à exposer une ou deux carcasses de bateaux, témoignages de la mémoire locale, de naufrages, l’usure du temps et d’un dur métier qui se perd. Une légende raconte qu’en se décomposant sur terre, le bateau se reconstruit sous l’eau pour embarquer au paradis les âmes des marins morts en mer.
Les épaves mises en situation par l’artiste me renvoient au cimetière de navires de Landevennec, dans un méandre de l’Aulne, où sont amarrées certaines coques de bateaux de la Marine nationale. Je vous en avais entretenu dans un de mes billets sur mon escapade en Finistère.
Le bateau que ne possède plus Daniel navigue aujourd’hui, non loin de là, vers Morgat dans la presqu’île de Crozon.

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Est-ce la chaussée des géants, une empreinte de pas menace une barque échouée sur le sable.
Scène plus rassurante et joyeuse, à la manière de gamins, à la queue leu leu, les bateaux sautent dans l’eau. Splash ! Vive les vacances !

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Dans une mise en scène sur une cheminée du château, l’artiste devient chercheur d’or et nous emmène avec Tintin chez les Incas, à la recherche du trésor de Atahualpa. On se retrouve en 1532, à l’époque des conquistadores, lorsque Francisco Pizarro et ses troupes débarquent, au nom de la couronne d’Espagne, sur la côte nord de l’actuel Pérou. Poussés par l’appât du gain, ils partent à la rencontre de l’empereur Atahualpa qui règne sur le royaume de Quito. Emprisonné, Atahualpa propose à ses ravisseurs, pour sa libération, une rançon fabuleuse. Il sera pourtant exécuté par les Espagnols au terme d’une parodie de procès. Cinq siècles plus tard, le trésor d’Atahualpa n’a pas encore été retrouvé et continue à intriguer les chercheurs et nourrir la légende.

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En avançant dans l’exposition, on prend conscience peu à peu que, loin de s’adonner à des exercices futiles, l’artiste nous entretient de notre monde et du temps qui passe. À travers ses cargos rouillés et ses barques, ses rafiots et ses coques de noix, il met en évidence nos rêves d’aventures inassouvis, nos contradictions, nos fragilités, nos ignorances aussi. Car comment ne pas penser au terrible sort de ces migrants qui périssent sur des embarcations de fortune faisant de la Méditerranée et ses reflets d’argent le plus grand cimetière marin de la planète.
Pour pasticher Jean Ferrat dans sa chanson Potemkine, ce soir j’aime la marine !
Avis de tempête ? De la pièce voisine, s’échappe une voix annonçant un bulletin de météo marine. Un bateau lutte contre les éléments déchaînés sur une mer moutonneuse.

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Je me sens plus serein sur le plancher des vaches !
Cette seconde salle ressemble à une Grande Galerie de l’Évolution de l’espèce navale et du travail artistique de Daniel Burgi. De plus en plus aventurier, il prend le large dans son art en créant des mécanismes sophistiqués pour animer ses bateaux.

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Par une pression sur un bouton, je déclenche une machine infernale, mi bateau mi oiseau de mer, qui s’adonne à quelques exercices poussifs de gymnastique. Ce n’est pas facile de voler, certain, dans la mythologie, s’y est brûlé les ailes. Cela me renvoie aussi aux vols hésitants au temps héroïque de l’aéropostale.
Une illustration sonore presque inaudible, et pourtant indispensable, accompagne les battements maladroits du volatile marin. Cela me renvoie à l’écriture sonore souvent employée par le cinéaste Jacques Tati, et en particulier, à sa séquence inénarrable des Vacances de Monsieur Hulot où les voyageurs passent d’un quai à l’autre de la gare au rythme des consignes livrées par un haut-parleur crachotant. Le message de l’artiste est bien reçu car il m’avoue qu’il s’est inspiré de la même référence.
Jubilatoire ! Comme un gamin, je relance le mécanisme. Le succès est assuré auprès des quelques « vrais » enfants qui s’aventurent dans l’exposition. Je suggère à l’artiste d’envisager un atelier dans le cadre scolaire.
J’ai parlé un peu vite … un bambin tire son père par la main, effrayé devant le spectacle d’un bateau goéland fatigué (goélette ?) qui s’ébroue tant bien que mal.

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Y’a d’la joie ! Vite dit, la voix à peine perceptible et dérapante de Charles Trenet traduit plutôt le mal-être du pauvre animal possiblement mazouté victime d’une marée noire. Clin d’œil au naufrage du supertanker libérien Amoco Cadiz au large du petit port finistérien de Portsall.
Je ne rassure pas l’enfant en lui confiant que le goéland est hors d’état de lui nuire, j’ai connu certains de ses congénères voraces qui s’emparaient, en plein vol, d’un cornet de glace fièrement brandi sur la plage de Dinard.
Ma tendre cruauté me renvoie à L’Albatros de Baudelaire :

« Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher »

Ce n’est plus ni un secret ni une élucubration que les oiseaux actuels ont évolué à partir de certains dinosaures, les théropodes terribles carnivores. Il ne faut donc pas trop s’étonner qu’au fil de ses facéties surréalistes, les bateaux de Daniel Burgi aient également muté et se retrouvent affublés d’ailes et de pattes. Certains même, tout heureux de s’affranchir de la gravité, à tous les sens du terme, tentent de rejoindre les oiseaux de la fresque peinte au plafond du château.

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Virement de bord pour prendre la risée, la vôtre cher lecteur sceptique : les multicoques des courses transatlantiques ne se soulèvent-ils pas de plus en plus au-dessus des flots.
De la fiction de l’artiste à la réalité scientifique, nous côtoyons les frontières du rêve.
Il m’est difficile de lever l’ancre, je suis si bien le long des rivages de Daniel Burgi.
Tandis que je vous laisse encore rêver devant ses fantaisies maritimes, j’invite en accompagnement sonore, un autre poète. Gianmaria Testa était (un cancer l’a emporté prématurément il y a deux ans) un monsieur délicieux qui, outre de composer des chansons souvent engagées, faisait partir les trains comme chef de gare dans le Piémont où il repose, et rêvait d’avion à voile :

« Je t’offrirai un paquebot de papier
quand tu devras partir
un capitaine le mènera
de cette mer à une autre
Je t’offrirai un paquebot de papier
et un avion à voile
et un pilote à lunettes le pilotera
de ce ciel à un autre
Et j’apprivoiserai un canari chanteur
pour les jours sombres
quand la mer et le ciel
refusent le voyage … »

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Ma croisière artistique n’est pas achevée. Je fais escale maintenant dans l’autre aile du château où la plasticienne Annie Barel expose ses Corps masculins.

Annie Barel

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Changement total d’univers : le corps jalonne l’histoire de l’Art, mais en cette époque où l’on fustige des hommes d’avoir trop aimé le corps des femmes, le regard d’une artiste sur celui des hommes m’intrigue.

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Pour ouvrir son exposition, elle tapisse le sol de photographies grand format en noir et blanc. Elle gagne déjà ma sympathie artistique, cela me renvoie aux travaux du street artist JR (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2009/11/15/vive-les-femmes-de-jr-street-art-a-lile-saint-louis/ ) qui rendaient hommage aux femmes sur les quais de l’île Saint-Louis. Un bateau porte-conteneurs du port de Marseille a été aussi pour lui une source d’inspiration, sans oublier sa partition avec la cinéaste Agnès Varda dans leur splendide documentaire Visages Villages.
Par certain artifice, Annie n’est pas si éloignée de Daniel Burgi quand elle déforme la réalité en jouant sur les proportions, étirant les corps, les croisant même jusqu’à n’en faire qu’un dans une attitude christique. Il y a même un côté ludique et je conseillerais aux deux hommes de numéroter leurs abattis.
Ici encore, on peut imaginer un travail jubilatoire avec des collégiens ou lycéens en leur demandant de reconstituer le puzzle ou au contraire de le déstructurer plus encore.
Autour de la cheminée monumentale de la salle de réception du château, de jeunes corps sans tête marquent les murs de leurs ombres ou du souvenir de leurs passages.

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Sur une table, je trouve la clé : « L’idée est née de séries de photos d’un modèle d’origine asiatique souhaitant garder l’anonymat. Cette contrainte, loin de me limiter, a révélé un champ de possibilités plastiques inouï, libéré de l’identité des corps, des regards, des visages. Cela devient un « portrait du corps. »

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À défaut de trombinoscope, doit-on inventer le terme de torsoscope (ou dorsoscope) ?
Les toiles sont sombres. Annie dessine au couteau une silhouette tranchant sur le fond, qu’elle décore et éclaire avec des pigments dorés et argentés, comme un tatouage de motifs géométriques ou végétaux. Il me semble y trouver quelque référence, tant pis pour les modèles, aux écorchés de Léonard de Vinci. Je décèle aussi une pointe d’humour dans la signalétique anatomique, ainsi sans doute les muscles trapézoïdaux.
À échelle microscopique, cela me renvoie aux géoglyphes de Nazca, ces immenses figures tracées sur le sol dans le désert au sud du Pérou. Je pense aussi, suite à mon séjour récent à Florence, au Christ de Cimabué portant les stigmates brunâtres des grandes crues de l’Arno en 1966.
En perspective des lumineux vitraux de la salle, les « hommes » d’Annie Barel atteignent une dimension presque religieuse. Cela change en tout cas des classiques portraits des ancêtres des nobles demeures.
Dernier regard, en sortant de l’exposition, je rencontre un bateau à voiles partant pour Paris. Chiche ?

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Via l’Eure toute proche et la Seine, je peux rêver non ?

Remerciements à Daniel Burgi pour son aimable accueil

Une semaine à Florence (3)

Pour lire le précédent billet sur mon séjour à Florence :
http://encreviolette.unblog.fr/2018/06/18/une-semaine-a-florence-2/

Mardi 22 mai 2018 :

Ce matin, le bus électrique des lignes C nous dépose à hauteur du célèbre Ponte Vecchio.
Quelle aubaine, si ce n’était le temps encore mitigé, je profite qu’il soit quasi désert pour faire quelques photos avant que les touristes du pays du Soleil Levant ne l’aient envahi. Les boutiques des bijoutiers et joailliers ouvrent à peine.

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Sous le Ponte Vecchio coule l’Arno … Ça éveille peut-être en vous quelques souvenirs de lycée, un poème sans doute. Mais moi, je veux vous parler de Lorenzo de Médicis, homme politique, poète et dramaturge né à Florence en 1514. Vous le connaissez aussi car oui, c’est c’est bien le Lorenzaccio dont s’inspira Alfred de Musset.
Appartenant à la dynastie des Médicis, il fut mêlé aux intrigues et complots qui secouèrent cette illustre famille florentine. Mais sa mauvaise réputation naquit par une nuit d’ivresse (sans Michel Blanc ni Josiane Balasko !) en décapitant les huit rois barbares de l’arc de Constantin à Rome.
Compagnon inséparable de son cousin Alexandre de Médicis, complice de ses débauches et de maintes actions criminelles, il nourrissait en fait derrière cette amitié voire amour un triste dessein, libérer Florence de la tyrannie du duc qu’il assassina en 1537. Son acte accompli, il s’enfuit en France protégé par Catherine de Médicis avant d’être finalement assassiné lui-même à Venise en 1548.
C’est à la suite du meurtre d’Alexandre qu’il aurait écrit ce poème :

« Sous le Ponte Vecchio coule l’Arno
Et mon amour
Te rappelles tu mon beau
Notre amour remuant comme les flots

Vienne la nuit sonne l’heure
Je suis vivant tu te meurs

Mes yeux dans tes yeux mains dans tes cheveux
Tandis que sans
Amour et malheureux
Je regarde l’Arno tumultueux … »

De là à conclure que Guillaume Appolinaire aurait commis un lamentable plagiat … il y un pas (même sur le Ponte Vecchio) que je ne franchis pas car il s’agit, ouf, d’une facétieuse anecdote qui court sur internet suite à un travail sur le pastiche fait par une professeure avec sa classe de lycéens !
Je devine que, pendant quelques secondes, des frissons ont parcouru l’échine d’un certain nombre de lecteurs, enseignants ou pas. Pour Musset, par contre, l’inspiration est exacte.
La visite de l’Oltrarno (de l’autre côté de l’Arno), ce sera pour un prochain billet. Pour l’instant, je rebrousse chemin vers la Loggia del Mercato Nuovo, un lieu très populaire de la cité toscane, ainsi nommée pour la distinguer du Mercato Vecchio aujourd’hui démoli. Ceci dit, elle est très ancienne également car elle fut construite vers la moitié du Cinquecento (le XVIème siècle italien) par Giovanni Battista del Tasso. Destinée à l’origine au commerce de soies et objets précieux, elle se consacre aujourd’hui à la maroquinerie et aux souvenirs.

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Contrairement au principe même des loggias adossées à la façade d’un immeuble, celle-ci est ouverte sur ses quatre côtés. Sur trois de ses angles, des niches abritent des statues de Florentins illustres, ainsi je vous propose celle de Giovanni Villani, marchand, écrivain, chroniqueur et homme politique (1276-1348).

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Sa somme, la Nuova Cronica, constitue pour les historiens et chercheurs une mine considérable d’informations sur la vie à Florence au XIVème siècle. Sa grande qualité littéraire lui vaut aussi d’être placé parmi les pères de la langue italienne à l’égal de son contemporain Dante Aligheri. Un des chapitres de l’ouvrage est d’ailleurs consacré à un portrait de la personnalité et de l’œuvre de Dante. : « un grand poète et philosophe », « un grand littéraire presque dans toutes les sciences », « un dictateur très noble », doté d’un « style propre et beau ».
Villani est-il sculpté dans le marbre en train d’effectuer quelques corrections ? J’avoue que je me laisse distraire de ces nourritures spirituelles par la luxueuse vitrine de Venchi, l’illustre glacier et chocolatier installé juste en face. Nul doute que je viendrai y goûter avant la fin du séjour.

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La principale attraction de la Loggia, il faut bien le reconnaître, relève de la charcuterie fétichiste. Il s’agit de la populaire Fontana dell Porcellino, copie d’une sculpture en bronze d’un sanglier du XVIIème siècle. Cette statue découlerait d’une copie romaine d’un marbre hellénistique que le pape Pie IV eut le goût très sûr (!) d’offrir au duc de Florence Côme Ier lors de la visite de ce dernier à Rome en 1560.
La coutume veut qu’elle porte chance si on lui glisse une pièce de monnaie dans la gueule et on lui caresse le groin, ce qui explique son aspect lustré.
Sur le mur d’une façade, je distingue une discrète statue de brebis portant l’étendard (gonfalon) des armes de la guilde de la laine. L’Arte della Lana était l’une des corporations les plus puissantes de Florence, un des Sept Arts majeurs (Arti di Firenze), à la fin du Moyen-Âge et à la Renaissance.
Cette représentation ovine répond possiblement à la sculpture, sous la Loggia en face, de Michel di Lando, ouvrier de l’Arte della Lana, qui fut un protagoniste important de la révolte des Ciompi (les travailleurs les plus défavorisés de l’industrie textile) en juillet 1378 à Florence.

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Masquée par les étalages, je ne peux apercevoir la pietra dello scandalo, la pierre du scandale, un rond de marbre qui matérialise le prétendu endroit où étaient exposées et punies les personnes endettées. Voilà une coutume florentine que je pourrais remettre au goût du jour, en temps que président du conseil syndical de ma résidence, à l’encontre des mauvais payeurs de leurs charges !

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Dans le dédale des ruelles sombres et étroites de la cité toscane, je me retrouve quelques instants plus tard en pleine lumière de la Piazza della Signoria, nez à nez ou plus justement, nez à sabots avec l’imposante statue équestre du grand duc Cosme Ier de Toscane, une œuvre de Jean Boulogne, sculpteur né à Douai en 1529 alors en Flandre romane, dont le nom fut par la suite italianisé en Giovanni Bologna puis Giambologna.

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Marie de Médicis commanda à ce même Giambologna la statue équestre de son époux Henri IV au milieu du Pont-Neuf de Paris, finalement exécutée pour cause de décès par Pietro Tacca (le sculpteur de sanglier !), et détruite à la Révolution. Sans entrer dans les détails, il semble bien que les équins que chevauchent Cosme Ier, Ferdinand Ier de Médicis (patience vous le verrez prochainement) et Henri IV sortent de la même écurie florentine de la famille Médicis !
Ce Cosme Ier qui me toise depuis son piédestal fut un poil dictateur sur les bords (et ils sont larges) : après avoir obtenu le pouvoir par la République florentine, il restaura la dynastie des Médicis qui dirigea Florence jusqu’au XVIIIème siècle.
Parmi ses nombreuses réalisations qui m’interpellent lors de mon séjour, on relève la création des Offices, aujourd’hui l’une des plus prestigieuses galeries du monde devant laquelle la foule s’agglutine déjà, l’appropriation du Palazzo Pitti, les superbes jardins de Boboli. Il me plait aussi de signaler qu’il gracia la courtisane poétesse Tullia d’Aragon inquiétée pour non-respect des lois somptuaires obligeant les courtisanes et les prostituées à porter un voile jaune discriminant.
Allez, un peu de légèreté, me revient un couplet fredonné par Brassens et Charles Trenet :

« Tout est Duc ici, Monsieur, tout est Duc
Tout est au Duc, tout est au Duc
Il possède à lui seul des millions de ducats
Ah oui, vraiment Monsieur c’est fou ce que le Duc a
Le Duc a tout, Monsieur pour être un homme heureux
Mais le Duc est très malheureux
Depuis vingt ans il a perdu ses cheveux
Il est nerveux, il est nerveux
Et nous cherchons en vain depuis un truc
Pour faire pousser les poils du Duc … »

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Déception juste à côté : des échafaudages pour travaux masquent la fontaine de Neptune. Au milieu des tubulures, on distingue à peine le visage du dieu romain des Eaux vives et des Sources en marbre blanc de Carrare. Œuvre de Bartolomeo Ammannati et quelques-uns de ses élèves dont Giambologna, il a les traits de Cosme Ier de Toscane. … Quand je vous disais que « tout est au duc », je blaguais à peine.
La fontaine fut construite pour le mariage de François Ier de Médicis (ce n’est pas le nôtre), fils de Cosme Ier, qui deviendra lui-même grand-duc de Toscane.
Les Florentins la surnomment Il Biancone parce qu’il la trouve trop blanche, son nettoyage ne va pas arranger sa réputation.

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Devant l’entrée du Palazzo Vecchio, sans sacrifier cependant au rite ridicule du selfie, comme trop de touristes à Florence, je m’attarde au pied du premier David de Michel-Ange de mon séjour. Est-ce justement parce que je sais qu’il s’agit d’une copie, je ne ressens pas une émotion particulière devant le rival de Goliath, un colosse de plus de quatre mètres tout de même, qui se dresse à l’emplacement voulu à l’origine pour célébrer la jeune République florentine face au despotisme des Médicis.

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Catégorie poids lourds, faisant le pendant à David, de l’autre côté de l’entrée, s’affrontent, tous muscles bandés, deux autres colosses, Hercule et Cacus, une œuvre de Baccio Bandinelli, également en marbre, effectuée en 1534 à la demande du pape Clément VII.
Hercule est en train d’assommer avec une massue Cacus qui a osé lui dérober quelques-uns des bœufs confisqués au troupeau de Géryon fils lui-même du Titan Okéanos : un des épisodes des douze travaux d’Hercule.
En passant, voilà ce que c’est que de fourrer son nez dans les affaires des autres (!), je constate que si les attributs virils de nos géants sont délibérément exposés au public, l’intimité des jeunes hôtesses de marbre qui nous accueillent aux marches du palais, est protégée d’une pudique feuille de vigne.

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Il me revient en mémoire la lecture d’un passage de son Dictionnaire amoureux du Vin dans lequel Bernard Pivot évoque la réaction du Concile de Trente (1530) et la vague d’altérations d’œuvres d’art visant à masquer leur intimité avec une feuille de vigne. On surnomma les artistes retoucheurs, les « braguetteurs ». L’ignorance mise à nu !
Pour respecter la pudibonderie de la reine Victoria, la copie de plâtre du David de Michel-Ange au musée de Londres fut même affublée d’un moule protecteur.
Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous le Ponte Vecchio et L’origine du Monde de Gustave Courbet triomphe au musée d’Orsay.

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Avant d’envisager la visite du Palazzo Vecchio, je me réfugie, à une dizaine de pas de là, sous la Loggia dei Lanzi ou Loggia de la Seigneurie, une galerie à voûte en arcades construite entre 1376 et 1382 par des élèves d’Andrea Orcagna pour, à l’origine, accueillir des cérémonies de la République de Florence comme l’intronisation des gonfaloniers et des prieurs.
Elle constitue aujourd’hui un véritable musée en plein air où sont exposées de nombreuses œuvres de la Galerie des Offices située en face, avec en vedette, un des chefs-d’œuvre de la Renaissance, Persée tenant la tête de Méduse, une sculpture en bronze de Benvenuto Cellini.
Inaugurée en 1554, il s’agit d’une commande de Cosme Ier duc de Toscane, encore lui, qui récupéra Cellini à la cour de François Ier (cette fois, c’est bien le nôtre !), afin qu’il symbolise artistiquement le triomphe du bien sur le mal, et de manière plus propagandiste, la victoire des Médicis sur l’hydre républicaine qui les avait chassés de Florence en 1494.

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Au-delà de sa signification, ce bronze virtuose cache un épisode héroïque de l’histoire de la sculpture que raconta Benvenuto Cellini dans son autobiographie. Du fait des dimensions exceptionnelles (3,20 mètres de hauteur), il recourut, refusant de procéder à un assemblage de plusieurs pièces fondues séparément, à une technique antique oubliée que Donatello avait ressuscitée, la fonte creuse à la cire perdue avec une seule coulée de bronze.
De quoi être médusé devant tant d’habileté, le jeu de mot est d’autant plus facile qu’il tire sa signification justement de la mythologie grecque des Gorgones Euryale, Sthéno et Méduse, trois sœurs à la chevelure entrelacée de serpents. Les yeux de Méduse avaient le pouvoir de transformer en pierre tout mortel qui croisait son regard. Maintenant que Persée l’a décapitée, le danger est écarté et je peux détailler à loisir le chef-d’œuvre de Cellini ainsi que toutes les autres sculptures monumentales de la Loggia parmi lesquelles deux œuvres de Giambologna L’Enlèvement des Sabines et Hercule en lutte contre le centaure Nessus, maintenant qu’il a réglé son compte à Cacus (!).

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Je m’attarde aussi devant L’Enlèvement de Polyxène par Pyrrhus, une statue beaucoup plus récente car sculptée par Pio Fedi en 1866 dans un unique bloc de marbre. Elle fait partie de ces sculptures « multifaciales » qui sont conçues pour les regarder alla rotonda (tout autour). Ce matin, je manifeste beaucoup plus de patience et d’intérêt qu’il y a plus d’un demi-siècle, lorsqu’au lycée, je suais sur les tirades de la tragédie Andromaque de Racine, ainsi Hermione dans l’acte V :

« Du vieux père d’Hector la valeur abattue
Aux pieds de sa famille expirante à sa vue,
Tandis que dans son sein votre bras enfoncé
Cherche un reste de sang que l’âge avait glacé ;
Dans des ruisseaux de sang Troie ardente plongée ;
De votre propre main Polyxène égorgée
Aux yeux de tous les Grecs indignés contre vous :
Que peut-on refuser à ces généreux coups ? »

Le sculpteur s’inspire librement d’une scène de la mythologie durant la guerre de Troie. Pyrrhus, le fils d’Achille, enlève Polyxène qui a révélé à Pâris la faiblesse d’Achille au talon lui permettant ainsi de le tuer en lui décochant une flèche dans le talon fragile.

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Aux pieds de Pyrrhus, git Politès, le frère de Polyxène, tandis qu’Hécube, la mère de Polyxène et Politès, supplie Pyrrhus. Celui-ci qu’on appelle aussi Néoptolème, sans pitié, le glaive en arrière, va frapper Hécube. Quel drame relaté en quelques mètres cubes de marbre banc de Carrare !
Changement d’atmosphère en entrant dans le Palazzo Vecchio ! En lieu et place de l’ancien puits, se trouve une fontaine portant L’enfant au dauphin, une ravissante sculpture de bronze que réalisa Andrea de Verrocchio entre 1475 et 1481.

Palazzo Vecchio L'enfant au dauphin

Après une légère fouille, l’acquisition de nos billets, et le dépôt obligatoire de nos sacs au vestiaire, nous montons vite à l’étage vers la majestueuse et précieuse Salle des Cinq-Cents : longue de 54 mètres, large de 23 et haute de 18, elle fut construite en 1494 sur ordre de Savonarole après qu’il eût chassé les Médicis du pouvoir. A priori, je n’ai pas une sympathie débordante pour ce personnage connu notamment pour son bûcher des vanités dans lequel disparurent de nombreux livres et œuvres d’art.

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Cette vaste salle devait accueillir les 500 membres du Consiglio dei Cinquecento de la République. À l’origine, commande fut passée à Léonard de Vinci et Michel-Ange pour l’orner de fresques célébrant les victoires de la République. Mais lorsque Cosme Ier, tout est au grand-duc de Toscane vous savez bien, arriva au pouvoir, il fit du Palazzo la résidence de sa cour et repensa toute la décoration, commandant à Vasari d’éliminer l’ancienne glorifiant la République.
Ainsi, sur les murs, sont exposées de gigantesques fresques représentant les victoires de Florence sur ses rivales toscanes Sienne et Pise.
En levant la tête, on reste bouche bée devant le plafond à caissons composés de 39 panneaux peints par Vasari et son atelier, exaltant notamment les plus importants épisodes de la vie de Cosme Ier, évidemment.
Michel-Ange n’est pas complètement exclu, ainsi peut-on admirer sa célèbre sculpture du Génie de la Victoire.

IMG_2657 Génie Michel-AngeIMG_2659 Génie Michel-AngeIMG_2658 Génie Michel-Ange

Cette statue était à l’origine destinée au tombeau du pape Jules II. Le génie est illustré par un bel éphèbe et le dominé par un vieux barbu. Les surfaces de la sculpture sont même traitées différemment, adoucies pour le génie, rugueuses pour le vieillard.
En opposition au gigantisme de la salle des Cinq-Cents, communiquant presque confidentiellement avec elle, on entre dans le Studiolo, le minuscule bureau et cabinet de curiosités de François Ier (pas le nôtre) de Médicis, fils de Cosme Ier dont il avait fait placer le portrait avec celui de sa mère Éléonore de Tolède.
Ravissant avec un foisonnement de scènes illustrant la légende de Prométhée, symbolisant les éléments, air, eau, feu et terre, les découvertes de la science.
Surprenant aussi car certains de ces tableaux cachent des placards où pouvaient être entreposés des documents précieux. Derrière l’un d’eux, s’ouvre même une porte avec un passage secret vers une pièce où François Ier s’adonnait en solitaire à sa passion pour l’alchimie.

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En enfilade, au même niveau, nous traversons les appartements, si vastes qu’on les nomme « quartiers monumentaux », des papes Léon X (Jean de Médicis fils de Laurent le Magnifique)) et Clément VII (Jules de Médicis fils illégitime de Julien de Médicis et de sa dernière maîtresse Fioretta Gorini). Des papes, des papes, oui mais des Médicis !

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Les appartements luxueux et fastueux sont tout à la gloire de Léon X. On le voit au milieu des cardinaux recevant la tiare pontificale à Saint-Jean de Latran de Rome ou entrer triomphalement à Florence sur la place de la Seigneurie.
Je ne sais où donner de la tête, le nez en l’air ou au contraire, les yeux rivés au sol pour admirer l’étonnant pavement en terracotta (terre cuite).

Pavement Salle de Léon X

Par l’escalier on accède au deuxième étage comprenant les salles du Quartier des Eléments.

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Bientôt, depuis un étroit balcon, on possède une vue imparable en surplomb de la salle des Cinq-Cents avant d’entrer dans les appartements d’Éléonore de Tolède épouse du grand-duc Cosme Ier avec comme point d’orgue la splendide chapelle.
La duchesse, catholique espagnole et fervente croyante, passait beaucoup de temps en cet endroit richement décoré par le peintre maniériste Angelo di Cosimo dit Il Bronzino.

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On peut y retrouver l’histoire de Moïse dont le passage de la mer Rouge et l’adoration du serpent de bronze.
Mais j’avoue que ce qui m’intrigue le plus, c’est le point de départ du Corridor de Giorgio Vasari, un passage secret, surélevé et couvert commandé par Cosme Ier qui permettait au duc et sa famille de rejoindre en toute sécurité, sans être vu, le Palais Pitti de l’autre côté de l’Arno, via la Galerie des Offices, le Ponte Vecchio et l’église Santa Felicita. Vous en reconstituez facilement le tracé en vous promenant à pied aux abords de l’Arno.

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Le corridor n’est malheureusement ouvert aux touristes que sur réservation (coûteuse). Dans Inferno, l’autre best-seller qui suivit son Da Vinci Code, l’écrivain Dan Brown tire parti de cette mystérieuse curiosité pour aider son professeur d’histoire de l’art Robert Langdon à s’échapper. C’est une véritable galerie d’art longue d’environ 1000 mètres où l’on compte une collection de plus de 200 autoportraits, parmi lesquels Vasari, Titien, Bernin, Rubens, Rembrandt, Van Dyck, Charles Le Brun, Ingres, Delacroix, Corot, Chagall. Cela justifie presque un futur nouveau séjour en Toscane.
Une pièce maîtresse du roman de Dan Brown est le masque funéraire de Dante Aligheri devant lequel je me recueille maintenant.

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On a longtemps pensé que c’était le masque appliqué directement sur son visage après sa mort en 1321. On sait aujourd’hui qu’il s’agit d’une copie en plâtre effectuée sur une effigie sépulcrale de l’écrivain de la Divine Comédie.

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Dans l’enfilade des pièces, entre quelques vierges à l’enfant, aussi touchantes les unes que les autres, je repère une copie de la Tavola Doria, détail central de la Bataille d’Anghiari, une des fresques gigantesques que Léonard de Vinci avait commencé à peindre pour décorer la Salle des Cinq-Cents à l’étage inférieur. Vous savez ce qu’il en advint.
L’éblouissement est total en pénétrant dans la Salle des Audiences, avec son superbe plafond à caissons, ses marbres et ses fresques gigantesques, œuvres de Francesco Salviati qui a ainsi peint un cycle d’histoires de Marcus Furius Camillus, un général romain qui libéra Rome des assauts des Gaulois (en 390 avant J.C) au retour de son exil. Je n’ai pas le temps d’approfondir mais il me semble bien qu’il s’agit de l’épisode des oies du Capitole avec Brennus le chef gaulois qui prononça le célèbre Vae Victis (Malheur aux vaincus).
Pour célébrer son triomphe au retour de la bataille de Veies, Salviati représente Camille paradant sur un char tiré par quatre chevaux blancs, un tel attelage étant habituellement réservé aux dieux. On le voit également intervenant lors de la pesée d’or.

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Celle salle dite des Audiences tient son nom de ce qu’elle avait été choisie par Cosme Ier pour recevoir ses sujets. Le duc voulut parer cette pièce des faits d’armes de Marcus Furius Camillus relatés par Plutarque et Tite-Live, « second fondateur de Rome « après Romulus. La référence était toute trouvée pour le duc qui avait pacifié et unifié la Toscane.
Incidemment, je tombe nez à nez avec une porte massive en bois portant les effigies sculptées de Dante Aligheri et aussi Pétrarque, autre érudit et poète florentin.
La salle des Lys (Sala dei Gigli) tient son nom de sa décoration de lys d’or sur fond azur qui célèbrent l’emblème de la couronne de France en l’honneur de la branche des

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Au milieu de la pièce se dresse l’œuvre d’origine (entre 1453 et 1460) en bronze de Donatello représentant les personnages bibliques de Judith et Holopherne. Là encore, le thème de la jeune héroïne Judith repoussant et décapitant son féroce ennemi, le général assyrien Holopherne, revêt une grande signification politique en référence à la jeune et petite république résistant au pouvoir absolu des seigneurs de Florence.
Une inscription sur le socle, aujourd’hui disparue, mentionnait : « Les royaumes tombent par la luxure, les villes s’élèvent par la vertu ; voici la nuque de l’orgueil coupée par la main de l’humilité ». Un frisson me parcourt l’échine tout de même.
Pour les Florentins, Judith est un symbole de liberté et d’indépendance.
Judith et Holopherne ont circulé dans plusieurs endroits de Florence, les statues, en effet, se baladent beaucoup à travers la cité toscane au gré de l’humeur des gouvernants et dirigeants, notamment celle du moine fanatique Savonarole en bise-bille avec la puissante famille des Médicis. Une autre inscription également disparue rappelait : « Cet exemple de salut public présenté aux citoyens en 1495 ».
Je commence à saturer, gare au syndrome de Stendhal. J’achève ma visite par une pièce que mes études universitaires rendent chère, la Salle des cartes géographiques.
En son centre, se trouve l’imposant globe terrestre, la Mappa mundi exécutée en 1581. Dans les vitrines, sont affichées une cinquantaine de cartes peintes à la main entre 1564 et 1586 par des moines dominicains. Véritables tableaux, elles témoignent des connaissances de la représentation du monde à l’époque. De manière chauvine, mais aussi parce que le temps presse, je porte essentiellement mon attention sur la carte de l’hexagone et, plus particulièrement encore, je zoome sur la Normandie. Émouvant et étonnant par la justesse des relevés ! Cela m’intéresserait de comprendre pourquoi est reporté Aumale et pas mon bourg natal de Forges-les-Eaux … une histoire de duc peut-être encore.

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Désagréable surprise en sortant, la pluie m’accueille aux marches du palais.
Je suis repu d’art avec, cependant, un petit creux à l’estomac que nous envisageons vite de combler, ma compagne a coché pour cela la Piazzetta dei Del Bene, une minuscule placette cachée dans une impasse, loin du chaos, à quelques mètres seulement, du Ponte Vecchio, un espace que semblent ignorer les touristes, tant mieux, mais prisé par une clientèle florentine bobo et alternative.
Chez Amblé, c’est un concept voire même une philosophie : nourriture fraîche et vieux meubles, on peut y manger et y chiner. En effet, vous pouvez tout acheter, les sièges sur lesquels vous êtes assis, les tables, les verres, les tasses et les assiettes. Vintage à fond, tout est dépareillé, et selon votre humeur et aussi l’affluence, vous pouvez choisir de vous asseoir sur une chaise de jardin rouillée, un banc d’église, ou un fauteuil de théâtre avachi ! Vive la diversité !

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Quasi indescriptible puisque cela change tout le temps ! Les serveurs en marinières et canotiers sont sympas, les jus de fruits sont maison (les fruits sont dans des cageots près du comptoir), la bière artisanale rafraîchissante, les salades et les sandwichs originaux, authentiques et naturels. Bon et bio !
Ça repose du Quattrocento … et nous redonne de l’allant pour un après-midi « al dente » ou plus exactement « al Dante », car c’est par la visite, à quelques ruelles de là, du musée maison de Dante que nous le commençons.

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J’aime m ‘imprégner des lieux où vécurent les grands personnages, on apprend toujours sur eux. Pour être exact, il s’agit en fait d’une demeure reconstruite dans le prétendu lieu de naissance (entre la mi-mai et la mi-juin 1265) du poète, écrivain, penseur et homme politique, Dante Alighieri.
« Père de la langue italienne » (la fameuse langue de Dante comme notre langue de Molière), il est avec Pétrarque et Boccace l’un des trois écrivains majeurs qui imposèrent le toscan comme langue littéraire.

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Au premier étage, je m’intéresse plus particulièrement à la bataille de Campaldino, à laquelle participa Dante, qui opposa le 11 juin 1289, dans la plaine toscane, les Guelfes de Florence et les Gibelins d’Arezzo, une hostilité née du conflit séculaire entre la papauté et le Saint-Empire.
Dans la jeunesse de Dante, il ne se passait pas un mois sans que Florence ne soit ensanglantée par une rixe entre les deux factions. À tour de rôle, gibelins et guelfes ont banni hors de la cité leurs adversaires. Pire encore, l’esprit de division fut tel que les guelfes se sont déchirés entre eux, les guelfes blancs (ceux de Florence) d’un côté et les noirs repliés à Arezzo de l’autre.
Des reproductions de soldats grandeur nature et une vitrine d’armes blanches remontant au XIIIème siècle pour certaines d’entre elles, nous replongent dans l’atmosphère de la bataille.
Au second étage, est abordé le thème de l’exil. Dante fut nommé prieur de Florence et il s’engagea fermement du côté des guelfes blancs contre la politique d’ingérence du pape Boniface VIII. En 1301, il se rendit même à Rome pour une tentative de conciliation mais, mal lui en prit, pendant ce temps, Charles de Valois, petit-fils de Saint-Louis et représentant du pontife, se rendit à Florence et s’empara de la ville avec l’aide des Guelfes noirs. Un premier procès le condamna pour concussion (malversations dans l’exercice des deniers publics) et insoumission au pape. Un second, en 1302, le condamna au bûcher. Tous ses biens confisqués, il dut partir en exil et ne revint jamais à Florence.
Derrière une vitre, on découvre la reconstitution d’une chambre noble de l’époque d’un style plutôt austère.

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Le dernier étage est le plus émouvant et le plus beau avec l’exposition dans des vitrines de plusieurs livres originaux de grande valeur et notamment des éditions de la Divine Comédie richement illustrées, l’une d’elles par Sandro Botticelli (entre 1480 et 1485).

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Dans un cabinet, on peut voir aussi des reproductions de vêtements nobles (une mariée et un notaire) brodés à la main et ornés de bijoux et fourrures.
Au cours de la visite, on remarque aussi quelques sculptures de bronze et tableaux illustrant l’Enfer, dont même une toile moderne inspirée de Klein, l’enfer pourrait-il être bleu ?

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Cela donne envie d’effectuer un petit bout de chemin avec Dante dans son voyage dans les royaumes de l’au-delà
Dante déclara, paraît-il, qu’en fait, le but de la Divine Comédie était de transporter l’humanité entière de l’état de misère à celui de bonheur. Un beau programme … avec ou sans grève de cheminots !
Il y a plus de visiteurs à l’église Santa Margherita dei Cerchi, quasi contiguë à la maison supposée de Dante. Certains l’appellent « l’église de Dante » parce qu’il y aurait épousé Gemma Donati et que sa bien-aimée Béatrice la fréquentait. Les badauds se recueillent sur la tombe de cette Béatrice et s’ils le désirent, les couples déposent ensemble dans une corbeille un papier plié sur lequel chacun note un vœu à l’insu de l’autre. Je ne saurais vous dire ce qu’il advient de ces messages et qui les dépouille.
En fait, la fiabilité de cette sépulture semble sans fondement, et certains spécialistes doutent même de l’existence réelle de Béatrice à laquelle Dante consacra La Vita Nuova, une première œuvre, un objet littéraire hybride qu’on appelle prosimètre parce qu’alternent prose et poésie.
Ne le répétez pas, mais, moi, j’ai croisé Dante en grande conversation avec Béatrice au bord de l’Arno non loin du Ponte Vecchio !

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Plus sérieusement, j’ai rendez-vous avec Dante, de marbre malgré le crachin, sur le parvis de la basilique Santa Croce.

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Santa Croce est un peu le Panthéon des « gloires italiques ». On peut en effet y admirer les sépultures de plusieurs personnages illustres.
La ville de Florence aimerait bien que son cher Dante y repose. Elle crut bien y parvenir au début du XVIème siècle quand elle réclama les reliques de son illustre citoyen inhumé à Ravenne (souvenez-vous de son exil). Léon X, pape issu de la famille Médicis, soutenu par Michel-Ange, concéda enfin, en 1519, aux Florentins la permission de récupérer les restes du poète, mais quand la délégation toscane ouvrit le sarcophage … les ossements avaient disparu !
C’est ainsi que le tombeau de Santa Croce n’est finalement qu’un simple cénotaphe (du XIXème siècle).

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Dante trône assis au sommet du monument, sont-ce toutes ces vaines transactions pour son retour à sa Florence bienaimée qui le rendent songeur ou tout simplement l’imposant cercueil en marbre sur lequel il est juché ?
Au pied du monument, figurent deux allégories, la Poésie en pleurs et la triomphante Italie sous les traits de Cybèle
Inutile de traduire l’inscription en lettres dorées : « Onorate l’altissimo poeta ».
Peu d’artistes, au cours des siècles, ont vu leur nom transformé en adjectif dans le dictionnaire pour indiquer l’enfer comme Dante, la cruauté comme Sade, l’angoisse et l’absurdité comme Kafka, l’onirisme comme le réalisateur Federico Fellini. C’est le privilège aussi de Nicolas Machiavel, le voisin de Dante dans la basilique.

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Machiavel y fut inhumé, sans honneurs ni distinctions, dès le lendemain de sa mort en juin 1527. Ce n’est qu’en 1787 qu’un monument fut élevé avec comme épitaphe (en latin) : « Aucun éloge n’est digne d’un si grand nom ».
Machiavel fut victime du machiavélisme des tyrans qu’il développa dans son ouvrage Le Prince. Machiavélique !
Gustave Flaubert le définit avec ironie dans son Dictionnaire des idées reçues : « MACHIAVEL. Ne pas l’avoir lu, mais le regarder comme un scélérat ».
Auteur de la brillante et controversée Histoire mondiale de la France, Patrick Boucheron cite dans son récit Un été avec Machiavel : « L’intérêt pour Machiavel renaît toujours dans l’histoire au moment où s’annoncent les tempêtes, car il est celui qui sait philosopher par gros temps. Si on le relit aujourd’hui, c’est qu’il y a de quoi s’inquiéter. Il revient : réveillez-vous … Machiavel est un éveilleur, parce qu’il est un écrivain. Il écrit pour porter la plume à la plaie. Il écrit pour raviver, non la splendeur des mots, mais la vérité de la chose ».
Toute ressemblance avec des faits survenus lors de la campagne présidentielle de 2017 … vous connaissez l’avertissement !
Et Machiavel, dans son repos éternel, doit sourire du chaos politique qui ronge l’Italie, au moment même de mon séjour, avec les coalitions de la Ligue du Nord et du Mouvement 5 étoiles qui ne parviennent pas à nommer un président du Conseil.
Un attroupement supportable et quelques selfies irritants attestent que j’arrive maintenant devant la sépulture de Michel-Ange datée de 1570, dessinée par Giorgio Vasari et élevée aux frais de son neveu Leonardo Buonarroti.
De son vivant, Michel-Ange avait exprimé aux frères de Santa Croce son souhait grandiose de réaliser non pas une simple tombe mais une chapelle faite entièrement “de ses propres mains” – de peintures, de statues, avec beaucoup d’ornements, tellement que les étrangers, qui passaient par Florence, auraient voulu aller d’abord à Santa Croce, pour voir la Chapelle, et puis derrière le Palais de la Seigneurie, pour voir les lions “.
Vous savez même qu’il avait entrepris de sculpter une Pieta qu’il envisagea par la suite de détruire.
Finalement, le buste de Michel-Ange est posé sur un sarcophage devant lequel sont assises trois statues symbolisant la Sculpture, l’Architecture et la Peinture.

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Je recherche maintenant la sépulture du compositeur Gioachino Rossini, l’auteur du Barbier de Séville … l’inspirateur aussi de la fameuse recette du tournedos (eh oui !).
Il mourut à Passy en 1868 et fut inhumé au cimetière du Père-Lachaise lors de funérailles grandioses. J’avais évoqué sa chapelle dans le billet consacré à ma promenade « musicale » dans le cimetière parisien (voir http://encreviolette.unblog.fr/2008/11/12/le-cimetiere-du-pere-lachaise-musicale/ ).
La diplomatie italo-française battit son plein pour que la dépouille de Rossini soit transférée à Santa Croce, dix-neuf ans plus tard. J’imagine un concert ici où l’on interpréterait son Stabat Mater ou la Petite Messe solennelle.

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Un coup d’œil à la sépulture de Galilée dont on ne croit plus qu’il ait découvert que la terre soit ronde. Né en 1564, les marins de Magellan avaient bouclé leur tour du monde en 1522.

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Le 7 janvier 1610 (ne me demandez pas l’heure, mais c’est la nuit évidemment), Galilée découvrit trois petites étoiles et bientôt une quatrième, ce sont les satellites visibles de Jupiter qu’il nomma étoiles Médicées en l’honneur de ses protecteurs, la famille Médicis. Aujourd’hui, les satellites de Jupiter, Callisto, Europe, Ganymède et Io, sont appelées lunes galiléennes. Ce sont quelques historiettes de cet immense homme de science.

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On ne décroche pas de Santa Croce comme cela, la basilique abrite certains des plus grands trésors de la Renaissance italienne.
C’est ici que Stendhal ressentit ce bouleversement des sens auquel il a laissé son nom : « Les Sibylles du Volterrano m’ont donné peut-être le plus vif plaisir que la peinture m’ait jamais fait. J’étais déjà dans une sorte d’extase, par l’idée d’être à Florence, et le voisinage des grands hommes dont je venais de voir les tombeaux. Absorbé dans la contemplation de la beauté sublime, je la voyais de près, je la touchais pour ainsi dire. J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les beaux arts et les sentiments passionnés. »
Sans tomber dans de tels excès, je suis cependant ébloui par tous ses ors, marbres et fresques qui surgissent quel que soit l’angle de mon champ de vision, à commencer par L’Annonciation (de l’ange à Marie) thème du tabernacle en pierre gris-bleu réalisé par Donatello.

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Je ne peux accéder au chœur. Derrière le crucifix attribué au mystérieux Maestro di Figline, peintre anonyme du XIVème siècle, je me penche pour tenter d’admirer les splendides peintures de Gaddi relatant l’histoire de la Vraie Croix.

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Il y a de (trop) nombreuses chapelles, je remercierais presque que certaines ne puissent être visitées pour cause de restauration.
Giotto di Bondone me rassasie pleinement en me racontant l’histoire de Saint Jean-Baptiste dans la chapelle Peruzzi, et surtout celle de Saint François d’Assise, presque en chair et en os (!) dans la chapelle Bardi. Merci aux Franciscains qui, sans doute les premiers, au cours du XIIIème siècle, s’emparèrent de l’image pour prolonger l’enseignement de leur prédication.

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À l’extérieur, en traversant un premier cloître, on accède au musée de l’Œuvre de Santa Croce et au chef-d’œuvre de Cimabué, peintre italien majeur (vers 1240-1302), une des plus grandes figures de la prè-Renaissance.

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Son crucifix réalisé vers 1272-1288 fut gravement endommagé lors des inondations de Florence en 1966 qui entraînèrent une longue fermeture de la basilique. L’œuvre (plus de 4 mètres de hauteur) n’est que partiellement restaurée pour donner un aperçu de l’étendue du sinistre, mais étrangement, cela la rend encore plus puissante et poignante. Se distinguant du Christus triumphans du style gothique, il est représenté ici dolens, souffrant sur la croix.

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Dans le grand réfectoire, le Cenacolo de Santa Croce, une fresque de Taddeo Gaddi, représente la Cène, le dernier repas de Jésus avec les apôtres, et au-dessus l’Arbre de la Croix.
Je suis curieux de savoir qui est ce Saint Louis de Toulouse que Donatello a sculpté en bronze doré (1423-25). À l’origine, cette œuvre avait été commandée par les Guelfes pour une niche sur la façade de l’église Orsanmichele. Mais la niche fut vendue en 1459 au Tribunal de Commerce qui préféra y loger Saint Thomas. Ainsi Saint-Louis de Toulouse émigra à Santa Croce, d’abord dans une niche de la façade, puis dans une réserve, enfin au musée.

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Saint-Louis de Toulouse, connu aussi sous le nom de saint Louis d’Anjou, naquit à Brignoles dans le Var de l’union de Charles II dit le Boiteux, roi de Naples et comte d’Anjou, et de Marie de Hongrie. Il est aussi le petit-neveu de Saint-Louis.
Son père fut fait prisonnier lors des fameuses « vêpres siciliennes » mais à la suite du traité d’Oloron (Pyrénées-Atlantiques) en 1288, il fut libéré à condition que trois de ses fils dont Louis soient livrés en otages au roi d’Aragon.
Libéré en 1295, Louis fit vœu d’entrer dans l’Ordre des Franciscains. Son lien avec la ville rose vient de ce qu’il exerça très brièvement la fonction d’évêque de Toulouse.
Je jette un ultime coup d’œil à un second cloître très élégant, œuvre de Brunelleschi .

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« En sortant de Santa Croce, j’avais un battement de cœur, ce qu’on appelle des nerfs, à Berlin ; la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber. Je me suis assis sur l’un des bancs de la place de Santa Croce ; j’ai relu avec délices ces vers de Foscolo, que j’avais dans mon portefeuille ; je n’en voyais pas les défauts : j’avais besoin de la voix d’un ami partageant mon émotion. »
Vous avez reconnu Stendhal qui, le surlendemain, confia encore les bienfaits de l’expérience esthétique ressentie : « (…) il vaut mieux pour le bonheur, me disais-je, avoir le cœur ainsi fait que le cordon-bleu, » le cordon-bleu (décoration du marquis de la Mole dans Le Rouge et le Noir) n’ayant visiblement pas la même signification au dix-neuvième siècle que le soi-disant plat préféré de notre président.
Pour ma part, je découvre en sortant la Piazza Santa Croce inondée … de soleil. Dante semble même de meilleure humeur (je suis peut-être atteint quand même non ?)
J’imagine la liesse lors de la rencontre annuelle de Calcio storico fiorentino.

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Je pense aussi au concert que Léonard Cohen donna ici un soir de l’été 2010. Dans la nuit florentine, il chantait de sa belle voix rauque Waiting for the Miracle, « En attendant qu’un miracle arrive ». Quel miracle ? La renaissance des Bleus au Calcio mondial contre l’Argentine du pape François, de Maradona et sa main divine, et de Messi ? … Vous aurez probablement la réponse en lisant ces lignes.

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Publié dans:Coups de coeur |on 1 juillet, 2018 |Pas de commentaires »

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