Archive pour juillet, 2018

Une semaine à Florence (4)

Pour lire les précédents billets sur mon séjour à Florence :

http://encreviolette.unblog.fr/2018/06/18/une-semaine-a-florence-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2018/07/01/une-semaine-a-florence-3/

Mercredi 23 mai 2018 :
Ce matin, nous avons hâte de visiter la basilique Santa Maria Novella. Stendhal connut quelques problèmes psychologiques face aux splendeurs de Santa Croce. Santa Maria Novella nous procura peut-être les émotions artistiques les plus intenses lors de nos précédents séjours à Florence. Est-ce pour sa situation légèrement excentrée du centre historique ou la proximité de la gare ferroviaire, Santa Maria Novella est parfois négligée par les touristes, à tort.
Qui plus est, aujourd’hui, le soleil toscan a décidé d’être moins parcimonieux et éclaire déjà la piazza éponyme où se dressent deux obélisques en marbre mischo de Seravezza (ville de la province de Lucques) construits par l’architecte Bartolomeo Ammannati, en 1602, à l’occasion du mariage de Cosme II avec Marguerite d’Autriche. Sur leurs socles, se prélassent des tortues de bronze sculptées par notre compatriote Jean de Boulogne italianisé Giambologna. Ils servaient de bornes au Palio dei Cocchi, une course de chars à l’antique inaugurée par le grand-duc Cosme Ier en 1563, et organisée jusqu’au milieu du XIXème siècle, la veille de la Saint Jean.

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L’église fut construite à partir de 1246 par des frères dominicains envoyés à Florence pour lutter contre l’hérésie cathare. La façade fut achevée autour de 1470 par Leon Battista Alberti. En marbre blanc et vert, elle est particulièrement élégante avec sa décoration d’images symboliques évoquant la cosmologie, et ses volutes chargées de cacher les versants du toit des nefs latérales. Dans la lunette du portail central, Saint Thomas d’Aquin prie devant le Crucifix.

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Comme dans beaucoup d’églises de Florence, l’intérieur semble d’autant plus spacieux qu’il est privé de ses bancs sur une bonne moitié. Bâti avec trois nefs selon un plan en croix latine, il possède une longueur de 100 mètres.
Le nez en l’air, je m’avance à l’aplomb du crucifix, suspendu au plafond, de Giotto élève de Cimabué dont j’ai vu la veille, à Santa Croce, le Christ endommagé par les crues de l’Arno.

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Après douze ans de restauration, il a repris la place qu’il occupait au XIIIème siècle au centre de la nef principale. Le Christ dolens est représenté fidèlement à la tradition de l’époque, au moment précis où la vie, symbolisée par le sang qui sourd des blessures, l’abandonne.
Ici, un crucifix peut (presque) en cacher un autre. Brunelleschi y serait allé du sien en réponse à celui de Donatello dans Santa Croce. Brunelleschi ayant critiqué vertement son œuvre qu’il comparait à un paysan, Donatello le défia de faire mieux. Susceptibles, ces artistes ! La chapelle Gondi étant interdite au public pour travaux, je ne peux malheureusement pas l’admirer. À défaut, je m’attarde devant un autre chef-d’œuvre, l’extraordinaire fresque de la Trinité peinte par Masaccio entre 1425 et 1428.

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Haute de près de sept mètres, elle est considérée comme une des premières peintures s’appropriant les lois de la perspective.
Vasari souligna dans son recueil La Vie des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes (1568) la virtuosité du trompe-l’œil de la structure architecturale : « La voûte en caissons dessinée en perspective et divisée de part en part avec les rosettes qui diminuent est si bien réalisée qu’il semble y avoir un trou dans le mur. » Ce qui ne l’empêcha pas, curieusement, de peindre par-dessus une Vierge au Rosaire qui dissimula la fresque jusqu’à sa redécouverte en 1861.
Ici, Dieu le Père soutient en personne la croix avec son Fils. Le Saint Esprit est représenté sous la forme d’une colombe blanche (entre les deux visages). Au pied de la croix, la Vierge, moins éplorée que dans d’autres représentations, nous regarde semblant inviter le spectateur.
Cette Trinité surmonte, dans le même tableau, le sarcophage d’Adam, le fautif de toute cette histoire. Et Ève ? … On accuse toujours les hommes !
Masaccio a pris le parti de montrer son squelette en entier, on peut sinon numéroter ses abattis, du moins compter ses côtes. C’est une des toutes premières représentations anatomiques exactes de la Renaissance.
Je laisse la responsabilité à l’écrivain Philippe Sollers de commenter l’inscription latine : « [L’inscription funéraire] que je préfère, l’une des plus terrorisantes pour la représentation humaine, vous la trouverez à Florence, à Santa Maria Novella, c’est la Trinité de Masaccio, avec la fameuse formule du squelette : « J’ai été ce que vous êtes, vous serez ce que je suis. » Comme l’inscription épicurienne, il s’agit d’une véritable agression vis-à-vis du passant. Je ne suis plus, sans doute, mais je n’en ai rien à foutre. »
Je m’éloigne car je commence à claquer des mandibules ! Et puis, il y a encore tant d’autres merveilles à contempler, une profusion de fresques, marbres et vitraux qui décorent une enfilade de chapelles. Attention tout de même au syndrome de Stendhal !

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À commencer par la chapelle du chœur, la Capella Maggiore, désignée aussi comme chapelle Tornabuoni du nom de Giovanni marchand, banquier et mécène de Florence. Il paya très cher Domenico Ghirlandaio pour qu’il peigne des scènes évoquant la cité toscane, son pouvoir et sa richesse. Ainsi, il souhaita que des vues de Florence, des riches bourgeois florentins, notamment de la Maison des Médicis avec laquelle il était apparenté, et de grands intellectuels de l’époque, soient intégrés à des scènes de la vie de la Vierge et de Saint-Jean-Baptiste.

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Je regrette de ne pas pouvoir m’asseoir sur les superbes stalles pour regarder plus confortablement ce cycle de fresques d’autant plus curieuses qu’elles s’intègrent dans un décor de fausses architectures, notamment des piliers de chapiteaux corinthiens.
Chapelle suivante, dans la partie droite du transept, celle de Filippo Strozzi dit l’Ancien. Banquier et homme d’État, il appartenait à la riche famille florentine des Strozzi. La rivalité avec la Maison des Médicis entraîna son bannissement et son exil à Naples. À son retour à Florence, c’est lui qui fit construire le fameux palais Strozzi et donc cette chapelle pour laquelle il commanda un cycle de fresques à Filippino Lippi.

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Les fresques sont consacrées à saint Philippe l’Apôtre, boutant une bête monstrueuse devant le temple de Mars à Hiérapolis, et à saint Jean l’Évangéliste ressuscitant sa disciple Drusiane, sa fan devrais-je dire car elle aurait vu le Seigneur dans son tombeau sous les traits de Jean.
Une élégante grille en fer défend la chapelle Bardi dédiée au pape Grégoire Ier, un des quatre Pères de l’Église d’Occident avec Ambroise, Augustin et Jérôme. C’est en son honneur qu’après sa mort, le chant messin devint grégorien. Une des fresques le représente, alité suite à une fièvre, dictant les Dialogues dont il est l’auteur.

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Je rebrousse chemin vers la gauche du transept et la chapelle Gaddi. Consacrée à l’origine à saint Michel Archange (après saint Jean, cela me convenait (!)), elle fut dédiée à partir de 1566 à saint Jérôme patron de la famille du cardinal Niccolo Gaddi à laquelle appartenait le peintre Taddeo Gaddi. Outre les tombeaux de plusieurs membres de cette famille, on peut admirer une œuvre d’Il Bronzino, la Résurrection de la fille de Jaïre chef de synagogue, l’un des miracles de Jésus.

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Je monte quelques marches pour accéder maintenant à la Capella Strozzi di Mantova qui appartint à une autre branche de la famille Strozzi bannie de Florence et exilée à Mantoue.
C’est vers 1350 que les murs furent recouverts de fresques par Nardo di Cione, frère d’Andrea Ocagna, sur commande d’un des membres de la famille Strozzi pour expiation du péché d’usure (prêt d’argent avec intérêts).
Saint Thomas d’Aquin, en l’honneur de qui fut élevée cette chapelle, se pencha sur les questions économiques et on dit que de grands économistes comme Keynes et Schumpeter s’intéressèrent à sa pensée.
Dans ses fresques, l’artiste s’est inspiré de la Divine Comédie de Dante pour la représentation des royaumes des cieux. Un petit jeu est de retrouver l’écrivain, du moins son possible visage, dans la multitude de personnages peuplant les peintures. Je ne vous promets pas pour autant en cas de succès un ouvrage dédicacé par l’auteur lui-même !

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Curieux comme je suis, je jette un œil vers une porte dérobée et je tombe encore sur une fresque au pied d’un escalier de service en colimaçon. C’est cela aussi Santa Maria Novella, la beauté est partout, même dans un recoin.

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Je souhaite me procurer, à la librairie installée dans une sacristie, un ouvrage commentant de manière détaillée les splendeurs de la basilique. Une fois de plus, je déplore l’absence de guides ou catalogues en langue française. Heureux sont ceux qui maitrisent parfaitement la langue de Shakespeare et … le Japonais ! L’exception culturelle français s’appliquerait-elle de manière négative à l’édition ?
La visite de la basilique est loin d’être achevée, d’ailleurs plutôt que de basilique, il faut parler de complexe religieux comprenant notamment trois cloîtres monumentaux.
Avant de quitter la nef, je jette un dernier regard, c’est la moindre des choses, au revers de la façade, au-dessus de la porte centrale, sur la champêtre Nativité peinte par Botticelli. Soi-dit en passant tant que ma compagne a le dos tourné, c’était un bel italien Sandro avec sa chevelure blond vénitien si je me fie à son autoportrait !

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Le premier cloître auquel on accède est le Cloître vert, construit vers 1345, qui tient son nom du ton des fresques exécutées selon la technique dite en verdaccio ou « grisaille », terme plus exact car elles sont en mauvais état. Certaines sont d’ailleurs malheureusement absentes pour cause de restauration.
Les fresques les plus prestigieuses sont celles évoquant des Scènes de l’Ancien Testament peintes par Paolo Uccello et son atelier au milieu du XVème siècle.
Je m’attarde devant celle célèbre et audacieuse du Déluge. Inscrite dans un demi-cercle pour épouser la forme du tympan d’une voûte, l’œuvre représente, narre plutôt avec le point de vue de Dieu, de gauche vers la droite, à la fois le déluge proprement dit avec la montée des eaux, des humains s’entretuant pour tenter d’accéder à l’arche de Noé, puis le retrait de la mer découvrant des corps de noyés, en majorité des enfants. Comment ne pas penser, à cet instant, à notre actualité tragique des migrants périssant en Méditerranée.

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Pour certains historiens d’art, le personnage de haute stature, à droite, serait le grand-duc Cosme Ier de Toscane lui-même … Tout est au duc rappelez-vous ! En cette époque, il était fréquent que les grands personnages de Florence se glissent dans les tableaux.
C’est parti pour une méditation artistique avec le tour du cloître.

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Je n’arrête pas d’éprouver de nouvelles émotions, à commencer maintenant par la chapelle dite des Espagnols ainsi appelée lorsqu’en 1540, elle devint la chapelle attitrée de la cour espagnole d’Éléonore de Tolède, épouse de Cosme Ier, encore lui.
Grandiose, mais ne banalise-t-on pas cet adjectif à la suite des merveilles artistiques déjà contemplées ce matin ?
On doit cette salle capitulaire à Andrea di Bonaiuto qui, de 1365 à 1367, conçut cet ensemble de fresques pour glorifier l’ordre mendiant et prêcheur des Dominicains. Foisonnant, allégorique … Des murs au plafond, c’est toute l’histoire du Christ rédempteur prodiguant sa grâce et sa doctrine par l’intermédiaire de l’Église et des Dominicains qui est racontée par le peintre. C’est un beau roman, c’est une belle histoire de temps immémoriaux. Il faudrait des heures pour en comprendre tous les détails. Sur une voûte, vogue la Barque de saint Pierre. Tout près, un homme pêche à la ligne évoquant les mots du Christ aux apôtres : « Je ferai de vous des pêcheurs d’hommes ». Un peu plus loin, Jésus exhorte saint Pierre à marcher sur l’eau.
On est frappé encore une fois par l’introduction d’un certain réalisme avec des détails du quotidien, architectures, scènes de la vie urbaine, chevaux, soldats. Di Bonaiuto portraiture même des individus très identifiables, tous acteurs du renouveau spirituel initié par les Dominicains, parmi lesquels Dante, Pétrarque, Boccace, le pape Innocent VI exilé en Avignon.

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Cloître suivant, encore plus vaste, le bien nommé Grand Cloître, le plus grand de Florence, 56 arcades en plein cintre, construit entre 1340 et 1360 grâce aux dons de prospères familles florentines qui ont leur blason sur les piliers.
Les murs sont aussi couverts de fresques représentant des scènes de la Vie du Christ et de saints dominicains, ainsi que des portraits des plus grands religieux de Santa Maria Novella, et Ferdinand Ier et François Ier de Médicis en prophètes.
Une des curiosités vient de ce que les artistes ont parfois intégré dans leurs compositions les murs ou les fenêtres qui deviennent ainsi des éléments de la scène peinte.
Cette partie du couvent accueille aujourd’hui l’École des Élèves sous-officiers des Carabinieri.

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Ce n’est pas fini, sur le chemin du retour vers la basilique, je me dirige vers le Cloître des Morts, un lieu sympa finalement, pas du tout lugubre, pour un repos éternel. Je ne pense pas qu’on m’y accorderait une concession même modeste au milieu des chapelles de la famille Strozzi.
Cet endroit tient son nom du fait qu’il a servi de cimetière pendant des siècles.

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La plus remarquable des chapelles est celle dédiée à l’Annonciation probablement en souvenir de la chapelle de la Vierge bâtie au Xème siècle à proximité.
La visite du complexe de Santa Maria Novella ne saurait s’achever, ma compagne me l’aurait rappelé au besoin, sans une halte à l’Officina Profuma Farmaceutica.
En effet, Santa Maria Novella détient un trésor unique : elle abrite la plus vieille pharmacie d’Europe. Au début du XIIIème siècle, les frères dominicains y construisirent une officine pour distiller à partir de simples (plantes végétales aux vertus médicinales), des médicaments, des élixirs, des baumes et des onguents. En 1381, ils commencèrent la vente de l’eau de rose utilisée pour désinfecter les maisons après les épidémies de peste.
La notoriété des produits gagna toute l’Europe, en partie grâce à Catherine de Médicis pour laquelle les moines préparaient des essences et des parfums. En 1612, les frères dominicains ouvrirent une pharmacie publique avec l’accord du grand-duc de Toscane, Ferdinand II de Médicis. Elle reçut le titre de Fonderia di Sua Altezza Reale en 1659. Au XVIIIe siècle, ses produits se vendaient jusqu’en Russie, en Inde et en Chine. Après la confiscation des biens de l’Église par le gouvernement italien, en 1866, la propriété de la pharmacie passa à l’Etat. Cependant, sa gérance fut confiée à Cesare Augusto Stefani, le neveu du dernier directeur, Fra Damiano Beni. C’est grâce à la famille Stefani et à ses descendants que la pharmacie est restée active jusqu’à nos jours et est devenue une curiosité et une boutique quasi incontournable des touristes, plutôt huppés il faut admettre.
Bien que contiguë au Grand Cloître, on y accède, en principe, par la via della Scala.

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La porte franchie, l’émerveillement est total. On se retrouve dans un véritable musée, les fresques, les voûtes, les vitrines sont majoritairement d’époque. Aux murs, les portraits d’ancêtres nous accueillent entre de splendides poteries en faïence.

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Ici, on visite sans même avoir l’obligation d’acheter, les hôtesses sont aussi discrètes qu’élégantes. Tandis que ma compagne part à la quête d’un souvenir de son passage, je m’attarde devant les vasques remplies d’essences colorées. Aujourd’hui encore, font recette les produits qui avaient fait en leur temps la fortune des moines : un pot-pourri de sept essences et onze huiles essentielles, l’eau de la Reine Catherine de Médicis, la liqueur à la cochenille. Les vieux remèdes ont aussi du succès tels l’Eau antihystérie ou le Vinaigre des 7 Voleurs indispensable en cas d’évanouissement.

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Cocasserie peu glamour, le directeur actuel, passionné de sport automobile et de voitures de sport, en souvenir des Mille Miglia (Mille mille), une course mythique aujourd’hui disparue, disputée autrefois sur route ouverte entre Brescia et Rome, a concocté une fragrance composée d’odeur de caoutchouc brûlé, de bois et de cuir, avec un soupçon d’essence.
Une pièce est transformée en musée où sont exposés des outils et objets employés autrefois à la production.
Changement de décor et d’ambiance, après la quiétude de l’officine, place maintenant à l’effervescence autour du Mercato Centrale.

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Sur deux niveaux, la halle est une immense cantine où l’on célèbre les fleurons de la cuisine italienne : Eat-aly ! Les pâtes mettent de bonne humeur, les multiples variétés sont exposées comme les bijoux chez les joailliers du Ponte Vecchio.
On en prend plein les mirettes, les narines et les papilles. Nous cédons vite au péché de gourmandise et nous nous régalons d’un copieux et savoureux plat de charcuteries et fromages de Toscane, arrosé d’un gouleyant blanc Vernaccia di San Gimignano.
Ma compagne s’approvisionne de quelques produits, promesses de délicieux risottos à domicile.
En guise de promenade digestive, nous nous dirigeons vers la basilique de San Lorenzo, un des plus anciens édifices religieux de Florence. C’était l’église paroissiale de la famille des Médicis qui contribua à l’embellir durant des générations. Sa forme actuelle remonte à 1424 lorsque Jean de Médicis fit appel à Filippo Brunelleschi pour sa reconstruction. Celui-ci décédé en 1446 ne put achever son œuvre, ce qui explique en partie l’aspect très dépouillé de la façade en pierre rustique. Après la mort de Brunelleschi, Michel-Ange avait envisagé une façade marbrée mais ses plans n’aboutirent pas.

San Lorenzo façade blogSan Lorenzo blog

En dépit de cette austérité extérieure, l’intérieur est élégant avec les trois nefs baignées de lumière, les murs blancs et les colonnes corinthiennes grises. La succession progressive des chapelles et des arcades en plein cintre crée un bel effet de perspective donnant même l’illusion d’un édifice bien plus profond.
Dans la chapelle Ginori dédiée à Marie et Joseph, les jeunes épouses de Florence peuvent de nouveau faire bénir leur anneau nuptial, comme le faisaient leur mère et leurs aïeules, devant le Mariage de la Vierge, l’imposant retable de Rosso Fiorentino qui a retrouvé sa place après une longue absence pour restauration. Rosso, ainsi prénommé en raison de ses cheveux roux, maître du maniérisme, le peignit en 1523 avant que notre François Ier à nous ne le recrutât pour succéder à Léonard de Vinci et décorer la grande galerie de Fontainebleau. On découvre Joseph représenté pour une fois en beau jeune homme mettant la bague au doigt de Marie.

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Non loin de là, est accroché un autre tableau étonnant de Pietro Annigoni, un artiste moderne (1910-1988). Avec L’atelier de Joseph, scène rare, on voit le Christ bambino travaillant auprès de Joseph son père (?). La pièce de bois que travaille Joseph est-elle une référence à la croix future ?
Encore quelques pas pour admirer un autre chef-d’œuvre, le Martyre de Saint-Laurent peint par le Bronzino en 1659. Ses presque contemporains Michel-Ange et Raphaël lui faisaient de l’ombre et son goût pour le maniérisme dont il est l’un des premiers représentants n’est guère apprécié. Aujourd’hui, on s’extasie devant ce nouveau style où dans des scènes foisonnantes, les artistes tordaient les corps aux musculatures affirmées dans des postures impossibles.

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Demi-tour vers la nef centrale pour m’intéresser maintenant à deux chefs-d’œuvre de la sculpture italienne, deux tribunes, portées par des colonnes de marbre, qu’on appelle ambons en raison de leur situation symétrique. Elles sont l’œuvre du génial Donatello et étaient destinées à la lecture de l’évangile et de l’épître ainsi qu’à la prédication. Le moine Savonarole y prononça quelques-unes de ses diatribes les plus véhémentes ne craignant pas de s’attaquer aux Médicis bienfaiteurs du lieu.

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Les deux chaires sont sculptées de reliefs de bronze représentant les scènes de la Passion et de la Résurrection. Donatello les réalisa tout à la fin de sa vie entre 1460 et 1466. Ils ne furent montés qu’après sa mort, alors réunis en 2 ambons, à l’occasion de la venue du pape Léon X, un pape issu de la famille Médicis, fils de Laurent le Magnifique.
Le cénotaphe du génial sculpteur est visible à l’entrée du petit musée d’art sacré de l’église dans lequel on trouve un buste de saint Pierre à la barbe impeccablement taillée avec un faux air de Jean-Pierre Marielle.

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Une jeune étudiante en arts plastiques semble séduite par les lignes élégantes du cloître dont le jardin est planté de grenadiers et d’orangers.
La basilique possède d’autres trésors comme la chapelle des Princes avec les mausolées des Médicis que Michel-Ange décora de puissantes allégories. On y accède désormais par une entrée spéciale de l’autre côté de l’église. La longue file d’attente nous fait renoncer d’autant que nous la visitâmes lors d’un précédent séjour.

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Au coin de la place San Lorenzo, le soleil éclaire le marbre de la statue de Jean de Médicis, l’enfant terrible de la dynastie.
Il naquit en 1498 de Catherine Sforza et de Jean de Médicis (mort juste après) dit de Popolano, une autre lignée que celle qui dirigeait la cité florentine. Il passa son enfance dans un couvent, sa mère étant prisonnière de César Borgia.
Á la mort de sa mère, en 1509, il eut pour tuteur l’époux d’une des filles de Laurent le Magnifique qui le fit venir à Florence. Le jeune adolescent se révéla vite incontrôlable, Michel-Ange même refusa de devenir le précepteur de ce petit diable.
Á l’habit civil, il préféra l’armure des mercenaires. Il épousa Maria, une fille de son tuteur, qui lui donna un fils Cosme qui devint grand-duc de Toscane sous le titre de Cosme Ier, vous connaissez.
C’est le seul membre de la famille Médicis à s’être construit sa réputation, non pas en politique, mais au fil de l’épée.
À la mort de son cousin le pape Léon X en 1521, il fit noircir ses bannières qui étaient blanches et violettes : il en tira son surnom de Jean des Bandes Noires. Grand condottiere italien, il bâtit sa légende sur tous les champs de bataille. Il faisait partie des troupes qui combattirent celles de François Ier et le chevalier Bayard.
Sans peur et sans reproche de ma part, ma compagne part à la conquête d’un sac en cuir, un de plus.

Madone près de San Lorenzo blogSan Lorenzo plaque Lamartine blog

Pour achever cette journée, je rends visite dans une ruelle discrète à un de mes compatriotes, l’écrivain Alphonse de Lamartine qui fit plusieurs séjours en Italie, et notamment à Florence, autant par amour du pays que pour des raisons professionnelles comme secrétaire d’ambassade. Si aucun titre de son œuvre ne fait référence directement à l’Italie, sa passion pour ce pays s’exprime fréquemment, ainsi dans son roman Graziella qui est un éloge de la beauté italienne. La plupart des poèmes figurant dans le recueil Harmonies poétiques et religieuses, publié en 1830, furent écrits pendant son séjour à Florence entre 1825 et 1828.
Avec ma modeste plume, j’ai essayé aussi de vous faire partager la beauté de la cité toscane. Á suivre …

Publié dans:Coups de coeur |on 23 juillet, 2018 |Pas de commentaires »

Les photographies de Daniel Burgi et les peintures d’Annie Barel au château de Nogent-le-Roi

En cette période d’exode estival, tandis que les premières vagues de juilletistes déferlent vers les côtes, je choisis d’emprunter des chemins de traverse artistiques.
Depuis chez moi, en quelques minutes, je peux rejoindre la route nationale 12 qui emmène directement les touristes jusqu’à Brest. Mais aux confins de la Beauce et son océan de blés, je mets le cap vers, sinon un autre Finistère (encore que … !), du moins un havre où je viens régulièrement me ressourcer au rythme des expositions organisées au château de Nogent-le-Roi avec, à la barre, Dominique Chanfrau adjointe à la Culture.

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Ce samedi-là, se dégage un parfum indescriptible de grandes vacances d’antan, celles-là mêmes que le regretté photographe Robert Doisneau croquait avec tendresse, poésie et humour.
Foin des querelles sur la nouvelle limitation de vitesse, le soleil resplendit enfin, et mes pensées vont vers ces merveilleux départs en vacances de mon enfance : « Le ciel d’été remplit nos cœurs d’sa lucidité/Chasse les aigreurs et les acidités/Qui font le malheur des grandes cités » fredonnait Charles Trenet sur la Nationale 7. Ici, dans la plaine beauceronne, ce sont plutôt les « mangeux d’terre » de Gaston Couté que je risque de croiser.
Est-ce ma récente visite au beau colosse de Michel-Ange à Florence, me reviennent aussi quelques vers de Charles Péguy sur la route de Chartres et sa cathédrale :

« Tour de David voici votre tour beauceronne
C’est l’épi le plus dur qui soit jamais monté
Vers un ciel de clémence et de sérénité,
Et le plus beau fleuron dedans votre couronne …

Nous arrivons vers vous du lointain Parisis.
Nous avons pour trois jours quitté notre boutique,
Et l’archéologie avec la sémantique,
Et la maigre sorbonne et ses pauvres petits … »

Vous avez compris que je suis prêt pour un bain de culture … et de mer aussi !
À peine entré dans la galerie d’exposition nogentaise, je fais la connaissance d’un aimable monsieur qui s’affaire encore sur les « planches » autour de son surprenant « chantier naval ».

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Il s’agit de Daniel Burgi qui, comme moi, appartiendra, dans pas si longtemps, à cette catégorie de gens ne pouvant plus lire (théoriquement) le populaire journal des 7 à 77 ans. Photographe de métier, il a travaillé beaucoup dans la publicité notamment avec des enfants.
L’heure de la retraite sonnée, le photographe et le navigateur de plaisance qu’il était choisirent de l’occuper avec délectation et avidité en mêlant ses passions pour l’image et la mer.
Daniel est un ami de longue date du photographe Jean-Denis Robert dont je vous ai relaté les travaux, à plusieurs reprises, notamment lors d’expositions à Nogent-le-Roi. La veine artistique est flagrante. Comme Jean-Denis, Daniel est un fouineur de greniers, un coureur impénitent de brocantes et bric-à-brac, un fouilleur de poubelles, avide de réhabiliter des objets dérisoires promis au rebut en leur réservant possiblement un statut d’œuvre d’art.
Merci les gourmands des petits pois carottes, des duos haricots flageolets, des jardinières de légumes, merci messieurs D’Aucy et Cassegrain, et même Saint Éloi qui b… donc encore. Grâce à vous, l’artiste recycle entre autres choses des boîtes de conserve. Chaudronnier, tôlier, mécanicien, cisailleur, soudeur, il élabore des maquettes de bateaux et de phares avant de mettre les voiles à l’ouest pour les installer en situation dans le golfe du Morbihan et les photographier.

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Retour à mon enfance lorsque je me confrontais, clés et pinces en main, aux lames métalliques du jeu de construction Meccano de mon frère aîné. Heureux (vraiment ?) enfants d’aujourd’hui dont on ne leur demande qu’à emboîter des cubes Lego !
N’en déplaise au chanteur Renaud, ici c’est l’homme (Daniel Burgi) qui prend la mer tatatin, et j’accepte volontiers son invitation au voyage dans ses « marines ».

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Le dépaysement est garanti. Il est rare qu’un artiste présente ses modèles en chair et en os … et même de fer. Ainsi, de frêles embarcations se sont échouées autour des cimaises, comme si elles accueillaient les visiteurs de la galerie de plaisance en se pavanant : « Oui, c’est bien nous sur les photos ! ».
Je n’ai pas vérifié si toutes ont connu la consécration d’être mises en scène dans les clichés exposés. Mais il y a quelque chose de magique et poétique de voir ces déchets et résidus de la société de consommation, souvent bosselés et rouillés, trouver grâce, élégance, esprit au gré de l’humeur créatrice de l’artiste.
Me revient le temps de la communale où nous manifestions nos désirs d’évasion (et de chahut, une autre expression de l’évasion !) en confectionnant des bateaux et avions en papier.
À l’époque du Tour de France, je faisais évoluer mes petits coureurs cyclistes en plomb dans les bosses et creux du jardin.
Daniel Burgi, lui, joue avec ses bateaux en tôle ondulée en les mettant en situation réelle sur l’eau de l’océan, des rivières et même des flaques, sur les plages, grèves et rives.
Là ne s’arrête pas sa fantaisie aquatique, il joue alors avec nous, se joue de nous même. Dans une utilisation astucieuse et jubilatoire des lentilles et focales de son appareil photographique, il défie les perspectives, travestit les échelles pour créer une ir-réalité et confondre le spectateur, bref l’emmener en bateau, dans ses petites et grandes histoires !
Et il nous embarque loin, le bougre ! À Oyster bank par exemple !

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Oyster bank, le banc d’huîtres littéralement, mais ici plutôt un bout du monde angoissant où le maître du suspense Alfred Hitchcock aurait pu tourner une séquence des Oiseaux ou de L’ombre d’un doute. Malgré le phare, des bateaux sont venus se fracasser contre les récifs. Oceano Nox :

« Ô combien de marins, combien de capitaines
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,
Dans ce morne horizon se sont évanouis !
Combien ont disparu, dure et triste fortune !
Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,
Sous l’aveugle océan à jamais enfouis ! »

Il est des littoraux plus accueillants comme le facétieux Cap Blue-Nez !
Ou cette plage où, vision surréaliste, une famille de barques, petits échassiers de mer, se promène à marée basse sur le sable.

Trois bateaux au bord de l'eau

Comme le gamin que je fus, j’écarquille les yeux … et puis soudain, une terrible pensée me traverse… m’aurait-elle menti quand elle me balançait sur ses genoux ?

« Maman les p´tits bateaux
Qui vont sur l´eau
Ont-ils des jambes?
Mais non, mon gros bêta
S´ils en avaient, ils marcheraient! »

Soixante-cinq après, je découvre l’incroyable réalité : ils ont des pattes et ils marchent.
Non ma chère maman, tu ne me mentais pas, j’ai une explication et même bientôt la preuve en image : à cause de toutes les saloperies qui polluent la planète, ils ont muté.

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Les algues vertes infestent les plages de Bretagne. Ultra toxiques, elles font fuir les touristes et ont déjà tué cheval et sangliers. Pas étonnant donc que des anomalies génétiques frappent la marine !
Entre l’insouciance de mon enfance et le triste constat de notre planète à mon âge adulte, je tire des bords dans les œuvres de Daniel, je rêve et je réfléchis.

« En sortant de l’école
nous avons rencontré
un grand chemin de fer
qui nous a emmenés
tout autour de la terre
dans un wagon doré
Tout autour de la terre
nous avons rencontré
la mer qui se promenait
avec tous ses coquillages
ses îles parfumées
et puis ses beaux naufrages
et ses saumons fumés … »

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De nombreux petits ports bretons aiment à exposer une ou deux carcasses de bateaux, témoignages de la mémoire locale, de naufrages, l’usure du temps et d’un dur métier qui se perd. Une légende raconte qu’en se décomposant sur terre, le bateau se reconstruit sous l’eau pour embarquer au paradis les âmes des marins morts en mer.
Les épaves mises en situation par l’artiste me renvoient au cimetière de navires de Landevennec, dans un méandre de l’Aulne, où sont amarrées certaines coques de bateaux de la Marine nationale. Je vous en avais entretenu dans un de mes billets sur mon escapade en Finistère.
Le bateau que ne possède plus Daniel navigue aujourd’hui, non loin de là, vers Morgat dans la presqu’île de Crozon.

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Est-ce la chaussée des géants, une empreinte de pas menace une barque échouée sur le sable.
Scène plus rassurante et joyeuse, à la manière de gamins, à la queue leu leu, les bateaux sautent dans l’eau. Splash ! Vive les vacances !

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Dans une mise en scène sur une cheminée du château, l’artiste devient chercheur d’or et nous emmène avec Tintin chez les Incas, à la recherche du trésor de Atahualpa. On se retrouve en 1532, à l’époque des conquistadores, lorsque Francisco Pizarro et ses troupes débarquent, au nom de la couronne d’Espagne, sur la côte nord de l’actuel Pérou. Poussés par l’appât du gain, ils partent à la rencontre de l’empereur Atahualpa qui règne sur le royaume de Quito. Emprisonné, Atahualpa propose à ses ravisseurs, pour sa libération, une rançon fabuleuse. Il sera pourtant exécuté par les Espagnols au terme d’une parodie de procès. Cinq siècles plus tard, le trésor d’Atahualpa n’a pas encore été retrouvé et continue à intriguer les chercheurs et nourrir la légende.

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En avançant dans l’exposition, on prend conscience peu à peu que, loin de s’adonner à des exercices futiles, l’artiste nous entretient de notre monde et du temps qui passe. À travers ses cargos rouillés et ses barques, ses rafiots et ses coques de noix, il met en évidence nos rêves d’aventures inassouvis, nos contradictions, nos fragilités, nos ignorances aussi. Car comment ne pas penser au terrible sort de ces migrants qui périssent sur des embarcations de fortune faisant de la Méditerranée et ses reflets d’argent le plus grand cimetière marin de la planète.
Pour pasticher Jean Ferrat dans sa chanson Potemkine, ce soir j’aime la marine !
Avis de tempête ? De la pièce voisine, s’échappe une voix annonçant un bulletin de météo marine. Un bateau lutte contre les éléments déchaînés sur une mer moutonneuse.

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Je me sens plus serein sur le plancher des vaches !
Cette seconde salle ressemble à une Grande Galerie de l’Évolution de l’espèce navale et du travail artistique de Daniel Burgi. De plus en plus aventurier, il prend le large dans son art en créant des mécanismes sophistiqués pour animer ses bateaux.

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Par une pression sur un bouton, je déclenche une machine infernale, mi bateau mi oiseau de mer, qui s’adonne à quelques exercices poussifs de gymnastique. Ce n’est pas facile de voler, certain, dans la mythologie, s’y est brûlé les ailes. Cela me renvoie aussi aux vols hésitants au temps héroïque de l’aéropostale.
Une illustration sonore presque inaudible, et pourtant indispensable, accompagne les battements maladroits du volatile marin. Cela me renvoie à l’écriture sonore souvent employée par le cinéaste Jacques Tati, et en particulier, à sa séquence inénarrable des Vacances de Monsieur Hulot où les voyageurs passent d’un quai à l’autre de la gare au rythme des consignes livrées par un haut-parleur crachotant. Le message de l’artiste est bien reçu car il m’avoue qu’il s’est inspiré de la même référence.
Jubilatoire ! Comme un gamin, je relance le mécanisme. Le succès est assuré auprès des quelques « vrais » enfants qui s’aventurent dans l’exposition. Je suggère à l’artiste d’envisager un atelier dans le cadre scolaire.
J’ai parlé un peu vite … un bambin tire son père par la main, effrayé devant le spectacle d’un bateau goéland fatigué (goélette ?) qui s’ébroue tant bien que mal.

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Y’a d’la joie ! Vite dit, la voix à peine perceptible et dérapante de Charles Trenet traduit plutôt le mal-être du pauvre animal possiblement mazouté victime d’une marée noire. Clin d’œil au naufrage du supertanker libérien Amoco Cadiz au large du petit port finistérien de Portsall.
Je ne rassure pas l’enfant en lui confiant que le goéland est hors d’état de lui nuire, j’ai connu certains de ses congénères voraces qui s’emparaient, en plein vol, d’un cornet de glace fièrement brandi sur la plage de Dinard.
Ma tendre cruauté me renvoie à L’Albatros de Baudelaire :

« Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher »

Ce n’est plus ni un secret ni une élucubration que les oiseaux actuels ont évolué à partir de certains dinosaures, les théropodes terribles carnivores. Il ne faut donc pas trop s’étonner qu’au fil de ses facéties surréalistes, les bateaux de Daniel Burgi aient également muté et se retrouvent affublés d’ailes et de pattes. Certains même, tout heureux de s’affranchir de la gravité, à tous les sens du terme, tentent de rejoindre les oiseaux de la fresque peinte au plafond du château.

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Virement de bord pour prendre la risée, la vôtre cher lecteur sceptique : les multicoques des courses transatlantiques ne se soulèvent-ils pas de plus en plus au-dessus des flots.
De la fiction de l’artiste à la réalité scientifique, nous côtoyons les frontières du rêve.
Il m’est difficile de lever l’ancre, je suis si bien le long des rivages de Daniel Burgi.
Tandis que je vous laisse encore rêver devant ses fantaisies maritimes, j’invite en accompagnement sonore, un autre poète. Gianmaria Testa était (un cancer l’a emporté prématurément il y a deux ans) un monsieur délicieux qui, outre de composer des chansons souvent engagées, faisait partir les trains comme chef de gare dans le Piémont où il repose, et rêvait d’avion à voile :

« Je t’offrirai un paquebot de papier
quand tu devras partir
un capitaine le mènera
de cette mer à une autre
Je t’offrirai un paquebot de papier
et un avion à voile
et un pilote à lunettes le pilotera
de ce ciel à un autre
Et j’apprivoiserai un canari chanteur
pour les jours sombres
quand la mer et le ciel
refusent le voyage … »

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Ma croisière artistique n’est pas achevée. Je fais escale maintenant dans l’autre aile du château où la plasticienne Annie Barel expose ses Corps masculins.

Annie Barel

photographie mairie de Nogent-le-Roi

Changement total d’univers : le corps jalonne l’histoire de l’Art, mais en cette époque où l’on fustige des hommes d’avoir trop aimé le corps des femmes, le regard d’une artiste sur celui des hommes m’intrigue.

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Pour ouvrir son exposition, elle tapisse le sol de photographies grand format en noir et blanc. Elle gagne déjà ma sympathie artistique, cela me renvoie aux travaux du street artist JR (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2009/11/15/vive-les-femmes-de-jr-street-art-a-lile-saint-louis/ ) qui rendaient hommage aux femmes sur les quais de l’île Saint-Louis. Un bateau porte-conteneurs du port de Marseille a été aussi pour lui une source d’inspiration, sans oublier sa partition avec la cinéaste Agnès Varda dans leur splendide documentaire Visages Villages.
Par certain artifice, Annie n’est pas si éloignée de Daniel Burgi quand elle déforme la réalité en jouant sur les proportions, étirant les corps, les croisant même jusqu’à n’en faire qu’un dans une attitude christique. Il y a même un côté ludique et je conseillerais aux deux hommes de numéroter leurs abattis.
Ici encore, on peut imaginer un travail jubilatoire avec des collégiens ou lycéens en leur demandant de reconstituer le puzzle ou au contraire de le déstructurer plus encore.
Autour de la cheminée monumentale de la salle de réception du château, de jeunes corps sans tête marquent les murs de leurs ombres ou du souvenir de leurs passages.

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Sur une table, je trouve la clé : « L’idée est née de séries de photos d’un modèle d’origine asiatique souhaitant garder l’anonymat. Cette contrainte, loin de me limiter, a révélé un champ de possibilités plastiques inouï, libéré de l’identité des corps, des regards, des visages. Cela devient un « portrait du corps. »

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À défaut de trombinoscope, doit-on inventer le terme de torsoscope (ou dorsoscope) ?
Les toiles sont sombres. Annie dessine au couteau une silhouette tranchant sur le fond, qu’elle décore et éclaire avec des pigments dorés et argentés, comme un tatouage de motifs géométriques ou végétaux. Il me semble y trouver quelque référence, tant pis pour les modèles, aux écorchés de Léonard de Vinci. Je décèle aussi une pointe d’humour dans la signalétique anatomique, ainsi sans doute les muscles trapézoïdaux.
À échelle microscopique, cela me renvoie aux géoglyphes de Nazca, ces immenses figures tracées sur le sol dans le désert au sud du Pérou. Je pense aussi, suite à mon séjour récent à Florence, au Christ de Cimabué portant les stigmates brunâtres des grandes crues de l’Arno en 1966.
En perspective des lumineux vitraux de la salle, les « hommes » d’Annie Barel atteignent une dimension presque religieuse. Cela change en tout cas des classiques portraits des ancêtres des nobles demeures.
Dernier regard, en sortant de l’exposition, je rencontre un bateau à voiles partant pour Paris. Chiche ?

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Via l’Eure toute proche et la Seine, je peux rêver non ?

Remerciements à Daniel Burgi pour son aimable accueil

Une semaine à Florence (3)

Pour lire le précédent billet sur mon séjour à Florence :
http://encreviolette.unblog.fr/2018/06/18/une-semaine-a-florence-2/

Mardi 22 mai 2018 :

Ce matin, le bus électrique des lignes C nous dépose à hauteur du célèbre Ponte Vecchio.
Quelle aubaine, si ce n’était le temps encore mitigé, je profite qu’il soit quasi désert pour faire quelques photos avant que les touristes du pays du Soleil Levant ne l’aient envahi. Les boutiques des bijoutiers et joailliers ouvrent à peine.

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Sous le Ponte Vecchio coule l’Arno … Ça éveille peut-être en vous quelques souvenirs de lycée, un poème sans doute. Mais moi, je veux vous parler de Lorenzo de Médicis, homme politique, poète et dramaturge né à Florence en 1514. Vous le connaissez aussi car oui, c’est c’est bien le Lorenzaccio dont s’inspira Alfred de Musset.
Appartenant à la dynastie des Médicis, il fut mêlé aux intrigues et complots qui secouèrent cette illustre famille florentine. Mais sa mauvaise réputation naquit par une nuit d’ivresse (sans Michel Blanc ni Josiane Balasko !) en décapitant les huit rois barbares de l’arc de Constantin à Rome.
Compagnon inséparable de son cousin Alexandre de Médicis, complice de ses débauches et de maintes actions criminelles, il nourrissait en fait derrière cette amitié voire amour un triste dessein, libérer Florence de la tyrannie du duc qu’il assassina en 1537. Son acte accompli, il s’enfuit en France protégé par Catherine de Médicis avant d’être finalement assassiné lui-même à Venise en 1548.
C’est à la suite du meurtre d’Alexandre qu’il aurait écrit ce poème :

« Sous le Ponte Vecchio coule l’Arno
Et mon amour
Te rappelles tu mon beau
Notre amour remuant comme les flots

Vienne la nuit sonne l’heure
Je suis vivant tu te meurs

Mes yeux dans tes yeux mains dans tes cheveux
Tandis que sans
Amour et malheureux
Je regarde l’Arno tumultueux … »

De là à conclure que Guillaume Appolinaire aurait commis un lamentable plagiat … il y un pas (même sur le Ponte Vecchio) que je ne franchis pas car il s’agit, ouf, d’une facétieuse anecdote qui court sur internet suite à un travail sur le pastiche fait par une professeure avec sa classe de lycéens !
Je devine que, pendant quelques secondes, des frissons ont parcouru l’échine d’un certain nombre de lecteurs, enseignants ou pas. Pour Musset, par contre, l’inspiration est exacte.
La visite de l’Oltrarno (de l’autre côté de l’Arno), ce sera pour un prochain billet. Pour l’instant, je rebrousse chemin vers la Loggia del Mercato Nuovo, un lieu très populaire de la cité toscane, ainsi nommée pour la distinguer du Mercato Vecchio aujourd’hui démoli. Ceci dit, elle est très ancienne également car elle fut construite vers la moitié du Cinquecento (le XVIème siècle italien) par Giovanni Battista del Tasso. Destinée à l’origine au commerce de soies et objets précieux, elle se consacre aujourd’hui à la maroquinerie et aux souvenirs.

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Contrairement au principe même des loggias adossées à la façade d’un immeuble, celle-ci est ouverte sur ses quatre côtés. Sur trois de ses angles, des niches abritent des statues de Florentins illustres, ainsi je vous propose celle de Giovanni Villani, marchand, écrivain, chroniqueur et homme politique (1276-1348).

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Sa somme, la Nuova Cronica, constitue pour les historiens et chercheurs une mine considérable d’informations sur la vie à Florence au XIVème siècle. Sa grande qualité littéraire lui vaut aussi d’être placé parmi les pères de la langue italienne à l’égal de son contemporain Dante Aligheri. Un des chapitres de l’ouvrage est d’ailleurs consacré à un portrait de la personnalité et de l’œuvre de Dante. : « un grand poète et philosophe », « un grand littéraire presque dans toutes les sciences », « un dictateur très noble », doté d’un « style propre et beau ».
Villani est-il sculpté dans le marbre en train d’effectuer quelques corrections ? J’avoue que je me laisse distraire de ces nourritures spirituelles par la luxueuse vitrine de Venchi, l’illustre glacier et chocolatier installé juste en face. Nul doute que je viendrai y goûter avant la fin du séjour.

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La principale attraction de la Loggia, il faut bien le reconnaître, relève de la charcuterie fétichiste. Il s’agit de la populaire Fontana dell Porcellino, copie d’une sculpture en bronze d’un sanglier du XVIIème siècle. Cette statue découlerait d’une copie romaine d’un marbre hellénistique que le pape Pie IV eut le goût très sûr (!) d’offrir au duc de Florence Côme Ier lors de la visite de ce dernier à Rome en 1560.
La coutume veut qu’elle porte chance si on lui glisse une pièce de monnaie dans la gueule et on lui caresse le groin, ce qui explique son aspect lustré.
Sur le mur d’une façade, je distingue une discrète statue de brebis portant l’étendard (gonfalon) des armes de la guilde de la laine. L’Arte della Lana était l’une des corporations les plus puissantes de Florence, un des Sept Arts majeurs (Arti di Firenze), à la fin du Moyen-Âge et à la Renaissance.
Cette représentation ovine répond possiblement à la sculpture, sous la Loggia en face, de Michel di Lando, ouvrier de l’Arte della Lana, qui fut un protagoniste important de la révolte des Ciompi (les travailleurs les plus défavorisés de l’industrie textile) en juillet 1378 à Florence.

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Masquée par les étalages, je ne peux apercevoir la pietra dello scandalo, la pierre du scandale, un rond de marbre qui matérialise le prétendu endroit où étaient exposées et punies les personnes endettées. Voilà une coutume florentine que je pourrais remettre au goût du jour, en temps que président du conseil syndical de ma résidence, à l’encontre des mauvais payeurs de leurs charges !

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Dans le dédale des ruelles sombres et étroites de la cité toscane, je me retrouve quelques instants plus tard en pleine lumière de la Piazza della Signoria, nez à nez ou plus justement, nez à sabots avec l’imposante statue équestre du grand duc Cosme Ier de Toscane, une œuvre de Jean Boulogne, sculpteur né à Douai en 1529 alors en Flandre romane, dont le nom fut par la suite italianisé en Giovanni Bologna puis Giambologna.

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Marie de Médicis commanda à ce même Giambologna la statue équestre de son époux Henri IV au milieu du Pont-Neuf de Paris, finalement exécutée pour cause de décès par Pietro Tacca (le sculpteur de sanglier !), et détruite à la Révolution. Sans entrer dans les détails, il semble bien que les équins que chevauchent Cosme Ier, Ferdinand Ier de Médicis (patience vous le verrez prochainement) et Henri IV sortent de la même écurie florentine de la famille Médicis !
Ce Cosme Ier qui me toise depuis son piédestal fut un poil dictateur sur les bords (et ils sont larges) : après avoir obtenu le pouvoir par la République florentine, il restaura la dynastie des Médicis qui dirigea Florence jusqu’au XVIIIème siècle.
Parmi ses nombreuses réalisations qui m’interpellent lors de mon séjour, on relève la création des Offices, aujourd’hui l’une des plus prestigieuses galeries du monde devant laquelle la foule s’agglutine déjà, l’appropriation du Palazzo Pitti, les superbes jardins de Boboli. Il me plait aussi de signaler qu’il gracia la courtisane poétesse Tullia d’Aragon inquiétée pour non-respect des lois somptuaires obligeant les courtisanes et les prostituées à porter un voile jaune discriminant.
Allez, un peu de légèreté, me revient un couplet fredonné par Brassens et Charles Trenet :

« Tout est Duc ici, Monsieur, tout est Duc
Tout est au Duc, tout est au Duc
Il possède à lui seul des millions de ducats
Ah oui, vraiment Monsieur c’est fou ce que le Duc a
Le Duc a tout, Monsieur pour être un homme heureux
Mais le Duc est très malheureux
Depuis vingt ans il a perdu ses cheveux
Il est nerveux, il est nerveux
Et nous cherchons en vain depuis un truc
Pour faire pousser les poils du Duc … »

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Déception juste à côté : des échafaudages pour travaux masquent la fontaine de Neptune. Au milieu des tubulures, on distingue à peine le visage du dieu romain des Eaux vives et des Sources en marbre blanc de Carrare. Œuvre de Bartolomeo Ammannati et quelques-uns de ses élèves dont Giambologna, il a les traits de Cosme Ier de Toscane. … Quand je vous disais que « tout est au duc », je blaguais à peine.
La fontaine fut construite pour le mariage de François Ier de Médicis (ce n’est pas le nôtre), fils de Cosme Ier, qui deviendra lui-même grand-duc de Toscane.
Les Florentins la surnomment Il Biancone parce qu’il la trouve trop blanche, son nettoyage ne va pas arranger sa réputation.

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Devant l’entrée du Palazzo Vecchio, sans sacrifier cependant au rite ridicule du selfie, comme trop de touristes à Florence, je m’attarde au pied du premier David de Michel-Ange de mon séjour. Est-ce justement parce que je sais qu’il s’agit d’une copie, je ne ressens pas une émotion particulière devant le rival de Goliath, un colosse de plus de quatre mètres tout de même, qui se dresse à l’emplacement voulu à l’origine pour célébrer la jeune République florentine face au despotisme des Médicis.

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Catégorie poids lourds, faisant le pendant à David, de l’autre côté de l’entrée, s’affrontent, tous muscles bandés, deux autres colosses, Hercule et Cacus, une œuvre de Baccio Bandinelli, également en marbre, effectuée en 1534 à la demande du pape Clément VII.
Hercule est en train d’assommer avec une massue Cacus qui a osé lui dérober quelques-uns des bœufs confisqués au troupeau de Géryon fils lui-même du Titan Okéanos : un des épisodes des douze travaux d’Hercule.
En passant, voilà ce que c’est que de fourrer son nez dans les affaires des autres (!), je constate que si les attributs virils de nos géants sont délibérément exposés au public, l’intimité des jeunes hôtesses de marbre qui nous accueillent aux marches du palais, est protégée d’une pudique feuille de vigne.

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Il me revient en mémoire la lecture d’un passage de son Dictionnaire amoureux du Vin dans lequel Bernard Pivot évoque la réaction du Concile de Trente (1530) et la vague d’altérations d’œuvres d’art visant à masquer leur intimité avec une feuille de vigne. On surnomma les artistes retoucheurs, les « braguetteurs ». L’ignorance mise à nu !
Pour respecter la pudibonderie de la reine Victoria, la copie de plâtre du David de Michel-Ange au musée de Londres fut même affublée d’un moule protecteur.
Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous le Ponte Vecchio et L’origine du Monde de Gustave Courbet triomphe au musée d’Orsay.

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Avant d’envisager la visite du Palazzo Vecchio, je me réfugie, à une dizaine de pas de là, sous la Loggia dei Lanzi ou Loggia de la Seigneurie, une galerie à voûte en arcades construite entre 1376 et 1382 par des élèves d’Andrea Orcagna pour, à l’origine, accueillir des cérémonies de la République de Florence comme l’intronisation des gonfaloniers et des prieurs.
Elle constitue aujourd’hui un véritable musée en plein air où sont exposées de nombreuses œuvres de la Galerie des Offices située en face, avec en vedette, un des chefs-d’œuvre de la Renaissance, Persée tenant la tête de Méduse, une sculpture en bronze de Benvenuto Cellini.
Inaugurée en 1554, il s’agit d’une commande de Cosme Ier duc de Toscane, encore lui, qui récupéra Cellini à la cour de François Ier (cette fois, c’est bien le nôtre !), afin qu’il symbolise artistiquement le triomphe du bien sur le mal, et de manière plus propagandiste, la victoire des Médicis sur l’hydre républicaine qui les avait chassés de Florence en 1494.

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Au-delà de sa signification, ce bronze virtuose cache un épisode héroïque de l’histoire de la sculpture que raconta Benvenuto Cellini dans son autobiographie. Du fait des dimensions exceptionnelles (3,20 mètres de hauteur), il recourut, refusant de procéder à un assemblage de plusieurs pièces fondues séparément, à une technique antique oubliée que Donatello avait ressuscitée, la fonte creuse à la cire perdue avec une seule coulée de bronze.
De quoi être médusé devant tant d’habileté, le jeu de mot est d’autant plus facile qu’il tire sa signification justement de la mythologie grecque des Gorgones Euryale, Sthéno et Méduse, trois sœurs à la chevelure entrelacée de serpents. Les yeux de Méduse avaient le pouvoir de transformer en pierre tout mortel qui croisait son regard. Maintenant que Persée l’a décapitée, le danger est écarté et je peux détailler à loisir le chef-d’œuvre de Cellini ainsi que toutes les autres sculptures monumentales de la Loggia parmi lesquelles deux œuvres de Giambologna L’Enlèvement des Sabines et Hercule en lutte contre le centaure Nessus, maintenant qu’il a réglé son compte à Cacus (!).

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Je m’attarde aussi devant L’Enlèvement de Polyxène par Pyrrhus, une statue beaucoup plus récente car sculptée par Pio Fedi en 1866 dans un unique bloc de marbre. Elle fait partie de ces sculptures « multifaciales » qui sont conçues pour les regarder alla rotonda (tout autour). Ce matin, je manifeste beaucoup plus de patience et d’intérêt qu’il y a plus d’un demi-siècle, lorsqu’au lycée, je suais sur les tirades de la tragédie Andromaque de Racine, ainsi Hermione dans l’acte V :

« Du vieux père d’Hector la valeur abattue
Aux pieds de sa famille expirante à sa vue,
Tandis que dans son sein votre bras enfoncé
Cherche un reste de sang que l’âge avait glacé ;
Dans des ruisseaux de sang Troie ardente plongée ;
De votre propre main Polyxène égorgée
Aux yeux de tous les Grecs indignés contre vous :
Que peut-on refuser à ces généreux coups ? »

Le sculpteur s’inspire librement d’une scène de la mythologie durant la guerre de Troie. Pyrrhus, le fils d’Achille, enlève Polyxène qui a révélé à Pâris la faiblesse d’Achille au talon lui permettant ainsi de le tuer en lui décochant une flèche dans le talon fragile.

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Aux pieds de Pyrrhus, git Politès, le frère de Polyxène, tandis qu’Hécube, la mère de Polyxène et Politès, supplie Pyrrhus. Celui-ci qu’on appelle aussi Néoptolème, sans pitié, le glaive en arrière, va frapper Hécube. Quel drame relaté en quelques mètres cubes de marbre banc de Carrare !
Changement d’atmosphère en entrant dans le Palazzo Vecchio ! En lieu et place de l’ancien puits, se trouve une fontaine portant L’enfant au dauphin, une ravissante sculpture de bronze que réalisa Andrea de Verrocchio entre 1475 et 1481.

Palazzo Vecchio L'enfant au dauphin

Après une légère fouille, l’acquisition de nos billets, et le dépôt obligatoire de nos sacs au vestiaire, nous montons vite à l’étage vers la majestueuse et précieuse Salle des Cinq-Cents : longue de 54 mètres, large de 23 et haute de 18, elle fut construite en 1494 sur ordre de Savonarole après qu’il eût chassé les Médicis du pouvoir. A priori, je n’ai pas une sympathie débordante pour ce personnage connu notamment pour son bûcher des vanités dans lequel disparurent de nombreux livres et œuvres d’art.

IMG_2654 Salle des 500  Palazzo VecchioIMG_2660 Salle des 500 Palazzo VecchioIMG_2661 salle des 500 Palazzo Vecchio

Cette vaste salle devait accueillir les 500 membres du Consiglio dei Cinquecento de la République. À l’origine, commande fut passée à Léonard de Vinci et Michel-Ange pour l’orner de fresques célébrant les victoires de la République. Mais lorsque Cosme Ier, tout est au grand-duc de Toscane vous savez bien, arriva au pouvoir, il fit du Palazzo la résidence de sa cour et repensa toute la décoration, commandant à Vasari d’éliminer l’ancienne glorifiant la République.
Ainsi, sur les murs, sont exposées de gigantesques fresques représentant les victoires de Florence sur ses rivales toscanes Sienne et Pise.
En levant la tête, on reste bouche bée devant le plafond à caissons composés de 39 panneaux peints par Vasari et son atelier, exaltant notamment les plus importants épisodes de la vie de Cosme Ier, évidemment.
Michel-Ange n’est pas complètement exclu, ainsi peut-on admirer sa célèbre sculpture du Génie de la Victoire.

IMG_2657 Génie Michel-AngeIMG_2659 Génie Michel-AngeIMG_2658 Génie Michel-Ange

Cette statue était à l’origine destinée au tombeau du pape Jules II. Le génie est illustré par un bel éphèbe et le dominé par un vieux barbu. Les surfaces de la sculpture sont même traitées différemment, adoucies pour le génie, rugueuses pour le vieillard.
En opposition au gigantisme de la salle des Cinq-Cents, communiquant presque confidentiellement avec elle, on entre dans le Studiolo, le minuscule bureau et cabinet de curiosités de François Ier (pas le nôtre) de Médicis, fils de Cosme Ier dont il avait fait placer le portrait avec celui de sa mère Éléonore de Tolède.
Ravissant avec un foisonnement de scènes illustrant la légende de Prométhée, symbolisant les éléments, air, eau, feu et terre, les découvertes de la science.
Surprenant aussi car certains de ces tableaux cachent des placards où pouvaient être entreposés des documents précieux. Derrière l’un d’eux, s’ouvre même une porte avec un passage secret vers une pièce où François Ier s’adonnait en solitaire à sa passion pour l’alchimie.

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En enfilade, au même niveau, nous traversons les appartements, si vastes qu’on les nomme « quartiers monumentaux », des papes Léon X (Jean de Médicis fils de Laurent le Magnifique)) et Clément VII (Jules de Médicis fils illégitime de Julien de Médicis et de sa dernière maîtresse Fioretta Gorini). Des papes, des papes, oui mais des Médicis !

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Les appartements luxueux et fastueux sont tout à la gloire de Léon X. On le voit au milieu des cardinaux recevant la tiare pontificale à Saint-Jean de Latran de Rome ou entrer triomphalement à Florence sur la place de la Seigneurie.
Je ne sais où donner de la tête, le nez en l’air ou au contraire, les yeux rivés au sol pour admirer l’étonnant pavement en terracotta (terre cuite).

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Par l’escalier on accède au deuxième étage comprenant les salles du Quartier des Eléments.

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Bientôt, depuis un étroit balcon, on possède une vue imparable en surplomb de la salle des Cinq-Cents avant d’entrer dans les appartements d’Éléonore de Tolède épouse du grand-duc Cosme Ier avec comme point d’orgue la splendide chapelle.
La duchesse, catholique espagnole et fervente croyante, passait beaucoup de temps en cet endroit richement décoré par le peintre maniériste Angelo di Cosimo dit Il Bronzino.

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On peut y retrouver l’histoire de Moïse dont le passage de la mer Rouge et l’adoration du serpent de bronze.
Mais j’avoue que ce qui m’intrigue le plus, c’est le point de départ du Corridor de Giorgio Vasari, un passage secret, surélevé et couvert commandé par Cosme Ier qui permettait au duc et sa famille de rejoindre en toute sécurité, sans être vu, le Palais Pitti de l’autre côté de l’Arno, via la Galerie des Offices, le Ponte Vecchio et l’église Santa Felicita. Vous en reconstituez facilement le tracé en vous promenant à pied aux abords de l’Arno.

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Le corridor n’est malheureusement ouvert aux touristes que sur réservation (coûteuse). Dans Inferno, l’autre best-seller qui suivit son Da Vinci Code, l’écrivain Dan Brown tire parti de cette mystérieuse curiosité pour aider son professeur d’histoire de l’art Robert Langdon à s’échapper. C’est une véritable galerie d’art longue d’environ 1000 mètres où l’on compte une collection de plus de 200 autoportraits, parmi lesquels Vasari, Titien, Bernin, Rubens, Rembrandt, Van Dyck, Charles Le Brun, Ingres, Delacroix, Corot, Chagall. Cela justifie presque un futur nouveau séjour en Toscane.
Une pièce maîtresse du roman de Dan Brown est le masque funéraire de Dante Aligheri devant lequel je me recueille maintenant.

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On a longtemps pensé que c’était le masque appliqué directement sur son visage après sa mort en 1321. On sait aujourd’hui qu’il s’agit d’une copie en plâtre effectuée sur une effigie sépulcrale de l’écrivain de la Divine Comédie.

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Dans l’enfilade des pièces, entre quelques vierges à l’enfant, aussi touchantes les unes que les autres, je repère une copie de la Tavola Doria, détail central de la Bataille d’Anghiari, une des fresques gigantesques que Léonard de Vinci avait commencé à peindre pour décorer la Salle des Cinq-Cents à l’étage inférieur. Vous savez ce qu’il en advint.
L’éblouissement est total en pénétrant dans la Salle des Audiences, avec son superbe plafond à caissons, ses marbres et ses fresques gigantesques, œuvres de Francesco Salviati qui a ainsi peint un cycle d’histoires de Marcus Furius Camillus, un général romain qui libéra Rome des assauts des Gaulois (en 390 avant J.C) au retour de son exil. Je n’ai pas le temps d’approfondir mais il me semble bien qu’il s’agit de l’épisode des oies du Capitole avec Brennus le chef gaulois qui prononça le célèbre Vae Victis (Malheur aux vaincus).
Pour célébrer son triomphe au retour de la bataille de Veies, Salviati représente Camille paradant sur un char tiré par quatre chevaux blancs, un tel attelage étant habituellement réservé aux dieux. On le voit également intervenant lors de la pesée d’or.

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Celle salle dite des Audiences tient son nom de ce qu’elle avait été choisie par Cosme Ier pour recevoir ses sujets. Le duc voulut parer cette pièce des faits d’armes de Marcus Furius Camillus relatés par Plutarque et Tite-Live, « second fondateur de Rome « après Romulus. La référence était toute trouvée pour le duc qui avait pacifié et unifié la Toscane.
Incidemment, je tombe nez à nez avec une porte massive en bois portant les effigies sculptées de Dante Aligheri et aussi Pétrarque, autre érudit et poète florentin.
La salle des Lys (Sala dei Gigli) tient son nom de sa décoration de lys d’or sur fond azur qui célèbrent l’emblème de la couronne de France en l’honneur de la branche des

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Au milieu de la pièce se dresse l’œuvre d’origine (entre 1453 et 1460) en bronze de Donatello représentant les personnages bibliques de Judith et Holopherne. Là encore, le thème de la jeune héroïne Judith repoussant et décapitant son féroce ennemi, le général assyrien Holopherne, revêt une grande signification politique en référence à la jeune et petite république résistant au pouvoir absolu des seigneurs de Florence.
Une inscription sur le socle, aujourd’hui disparue, mentionnait : « Les royaumes tombent par la luxure, les villes s’élèvent par la vertu ; voici la nuque de l’orgueil coupée par la main de l’humilité ». Un frisson me parcourt l’échine tout de même.
Pour les Florentins, Judith est un symbole de liberté et d’indépendance.
Judith et Holopherne ont circulé dans plusieurs endroits de Florence, les statues, en effet, se baladent beaucoup à travers la cité toscane au gré de l’humeur des gouvernants et dirigeants, notamment celle du moine fanatique Savonarole en bise-bille avec la puissante famille des Médicis. Une autre inscription également disparue rappelait : « Cet exemple de salut public présenté aux citoyens en 1495 ».
Je commence à saturer, gare au syndrome de Stendhal. J’achève ma visite par une pièce que mes études universitaires rendent chère, la Salle des cartes géographiques.
En son centre, se trouve l’imposant globe terrestre, la Mappa mundi exécutée en 1581. Dans les vitrines, sont affichées une cinquantaine de cartes peintes à la main entre 1564 et 1586 par des moines dominicains. Véritables tableaux, elles témoignent des connaissances de la représentation du monde à l’époque. De manière chauvine, mais aussi parce que le temps presse, je porte essentiellement mon attention sur la carte de l’hexagone et, plus particulièrement encore, je zoome sur la Normandie. Émouvant et étonnant par la justesse des relevés ! Cela m’intéresserait de comprendre pourquoi est reporté Aumale et pas mon bourg natal de Forges-les-Eaux … une histoire de duc peut-être encore.

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Désagréable surprise en sortant, la pluie m’accueille aux marches du palais.
Je suis repu d’art avec, cependant, un petit creux à l’estomac que nous envisageons vite de combler, ma compagne a coché pour cela la Piazzetta dei Del Bene, une minuscule placette cachée dans une impasse, loin du chaos, à quelques mètres seulement, du Ponte Vecchio, un espace que semblent ignorer les touristes, tant mieux, mais prisé par une clientèle florentine bobo et alternative.
Chez Amblé, c’est un concept voire même une philosophie : nourriture fraîche et vieux meubles, on peut y manger et y chiner. En effet, vous pouvez tout acheter, les sièges sur lesquels vous êtes assis, les tables, les verres, les tasses et les assiettes. Vintage à fond, tout est dépareillé, et selon votre humeur et aussi l’affluence, vous pouvez choisir de vous asseoir sur une chaise de jardin rouillée, un banc d’église, ou un fauteuil de théâtre avachi ! Vive la diversité !

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Quasi indescriptible puisque cela change tout le temps ! Les serveurs en marinières et canotiers sont sympas, les jus de fruits sont maison (les fruits sont dans des cageots près du comptoir), la bière artisanale rafraîchissante, les salades et les sandwichs originaux, authentiques et naturels. Bon et bio !
Ça repose du Quattrocento … et nous redonne de l’allant pour un après-midi « al dente » ou plus exactement « al Dante », car c’est par la visite, à quelques ruelles de là, du musée maison de Dante que nous le commençons.

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J’aime m ‘imprégner des lieux où vécurent les grands personnages, on apprend toujours sur eux. Pour être exact, il s’agit en fait d’une demeure reconstruite dans le prétendu lieu de naissance (entre la mi-mai et la mi-juin 1265) du poète, écrivain, penseur et homme politique, Dante Alighieri.
« Père de la langue italienne » (la fameuse langue de Dante comme notre langue de Molière), il est avec Pétrarque et Boccace l’un des trois écrivains majeurs qui imposèrent le toscan comme langue littéraire.

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Au premier étage, je m’intéresse plus particulièrement à la bataille de Campaldino, à laquelle participa Dante, qui opposa le 11 juin 1289, dans la plaine toscane, les Guelfes de Florence et les Gibelins d’Arezzo, une hostilité née du conflit séculaire entre la papauté et le Saint-Empire.
Dans la jeunesse de Dante, il ne se passait pas un mois sans que Florence ne soit ensanglantée par une rixe entre les deux factions. À tour de rôle, gibelins et guelfes ont banni hors de la cité leurs adversaires. Pire encore, l’esprit de division fut tel que les guelfes se sont déchirés entre eux, les guelfes blancs (ceux de Florence) d’un côté et les noirs repliés à Arezzo de l’autre.
Des reproductions de soldats grandeur nature et une vitrine d’armes blanches remontant au XIIIème siècle pour certaines d’entre elles, nous replongent dans l’atmosphère de la bataille.
Au second étage, est abordé le thème de l’exil. Dante fut nommé prieur de Florence et il s’engagea fermement du côté des guelfes blancs contre la politique d’ingérence du pape Boniface VIII. En 1301, il se rendit même à Rome pour une tentative de conciliation mais, mal lui en prit, pendant ce temps, Charles de Valois, petit-fils de Saint-Louis et représentant du pontife, se rendit à Florence et s’empara de la ville avec l’aide des Guelfes noirs. Un premier procès le condamna pour concussion (malversations dans l’exercice des deniers publics) et insoumission au pape. Un second, en 1302, le condamna au bûcher. Tous ses biens confisqués, il dut partir en exil et ne revint jamais à Florence.
Derrière une vitre, on découvre la reconstitution d’une chambre noble de l’époque d’un style plutôt austère.

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Le dernier étage est le plus émouvant et le plus beau avec l’exposition dans des vitrines de plusieurs livres originaux de grande valeur et notamment des éditions de la Divine Comédie richement illustrées, l’une d’elles par Sandro Botticelli (entre 1480 et 1485).

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Dans un cabinet, on peut voir aussi des reproductions de vêtements nobles (une mariée et un notaire) brodés à la main et ornés de bijoux et fourrures.
Au cours de la visite, on remarque aussi quelques sculptures de bronze et tableaux illustrant l’Enfer, dont même une toile moderne inspirée de Klein, l’enfer pourrait-il être bleu ?

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Cela donne envie d’effectuer un petit bout de chemin avec Dante dans son voyage dans les royaumes de l’au-delà
Dante déclara, paraît-il, qu’en fait, le but de la Divine Comédie était de transporter l’humanité entière de l’état de misère à celui de bonheur. Un beau programme … avec ou sans grève de cheminots !
Il y a plus de visiteurs à l’église Santa Margherita dei Cerchi, quasi contiguë à la maison supposée de Dante. Certains l’appellent « l’église de Dante » parce qu’il y aurait épousé Gemma Donati et que sa bien-aimée Béatrice la fréquentait. Les badauds se recueillent sur la tombe de cette Béatrice et s’ils le désirent, les couples déposent ensemble dans une corbeille un papier plié sur lequel chacun note un vœu à l’insu de l’autre. Je ne saurais vous dire ce qu’il advient de ces messages et qui les dépouille.
En fait, la fiabilité de cette sépulture semble sans fondement, et certains spécialistes doutent même de l’existence réelle de Béatrice à laquelle Dante consacra La Vita Nuova, une première œuvre, un objet littéraire hybride qu’on appelle prosimètre parce qu’alternent prose et poésie.
Ne le répétez pas, mais, moi, j’ai croisé Dante en grande conversation avec Béatrice au bord de l’Arno non loin du Ponte Vecchio !

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Plus sérieusement, j’ai rendez-vous avec Dante, de marbre malgré le crachin, sur le parvis de la basilique Santa Croce.

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Santa Croce est un peu le Panthéon des « gloires italiques ». On peut en effet y admirer les sépultures de plusieurs personnages illustres.
La ville de Florence aimerait bien que son cher Dante y repose. Elle crut bien y parvenir au début du XVIème siècle quand elle réclama les reliques de son illustre citoyen inhumé à Ravenne (souvenez-vous de son exil). Léon X, pape issu de la famille Médicis, soutenu par Michel-Ange, concéda enfin, en 1519, aux Florentins la permission de récupérer les restes du poète, mais quand la délégation toscane ouvrit le sarcophage … les ossements avaient disparu !
C’est ainsi que le tombeau de Santa Croce n’est finalement qu’un simple cénotaphe (du XIXème siècle).

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Dante trône assis au sommet du monument, sont-ce toutes ces vaines transactions pour son retour à sa Florence bienaimée qui le rendent songeur ou tout simplement l’imposant cercueil en marbre sur lequel il est juché ?
Au pied du monument, figurent deux allégories, la Poésie en pleurs et la triomphante Italie sous les traits de Cybèle
Inutile de traduire l’inscription en lettres dorées : « Onorate l’altissimo poeta ».
Peu d’artistes, au cours des siècles, ont vu leur nom transformé en adjectif dans le dictionnaire pour indiquer l’enfer comme Dante, la cruauté comme Sade, l’angoisse et l’absurdité comme Kafka, l’onirisme comme le réalisateur Federico Fellini. C’est le privilège aussi de Nicolas Machiavel, le voisin de Dante dans la basilique.

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Machiavel y fut inhumé, sans honneurs ni distinctions, dès le lendemain de sa mort en juin 1527. Ce n’est qu’en 1787 qu’un monument fut élevé avec comme épitaphe (en latin) : « Aucun éloge n’est digne d’un si grand nom ».
Machiavel fut victime du machiavélisme des tyrans qu’il développa dans son ouvrage Le Prince. Machiavélique !
Gustave Flaubert le définit avec ironie dans son Dictionnaire des idées reçues : « MACHIAVEL. Ne pas l’avoir lu, mais le regarder comme un scélérat ».
Auteur de la brillante et controversée Histoire mondiale de la France, Patrick Boucheron cite dans son récit Un été avec Machiavel : « L’intérêt pour Machiavel renaît toujours dans l’histoire au moment où s’annoncent les tempêtes, car il est celui qui sait philosopher par gros temps. Si on le relit aujourd’hui, c’est qu’il y a de quoi s’inquiéter. Il revient : réveillez-vous … Machiavel est un éveilleur, parce qu’il est un écrivain. Il écrit pour porter la plume à la plaie. Il écrit pour raviver, non la splendeur des mots, mais la vérité de la chose ».
Toute ressemblance avec des faits survenus lors de la campagne présidentielle de 2017 … vous connaissez l’avertissement !
Et Machiavel, dans son repos éternel, doit sourire du chaos politique qui ronge l’Italie, au moment même de mon séjour, avec les coalitions de la Ligue du Nord et du Mouvement 5 étoiles qui ne parviennent pas à nommer un président du Conseil.
Un attroupement supportable et quelques selfies irritants attestent que j’arrive maintenant devant la sépulture de Michel-Ange datée de 1570, dessinée par Giorgio Vasari et élevée aux frais de son neveu Leonardo Buonarroti.
De son vivant, Michel-Ange avait exprimé aux frères de Santa Croce son souhait grandiose de réaliser non pas une simple tombe mais une chapelle faite entièrement “de ses propres mains” – de peintures, de statues, avec beaucoup d’ornements, tellement que les étrangers, qui passaient par Florence, auraient voulu aller d’abord à Santa Croce, pour voir la Chapelle, et puis derrière le Palais de la Seigneurie, pour voir les lions “.
Vous savez même qu’il avait entrepris de sculpter une Pieta qu’il envisagea par la suite de détruire.
Finalement, le buste de Michel-Ange est posé sur un sarcophage devant lequel sont assises trois statues symbolisant la Sculpture, l’Architecture et la Peinture.

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Je recherche maintenant la sépulture du compositeur Gioachino Rossini, l’auteur du Barbier de Séville … l’inspirateur aussi de la fameuse recette du tournedos (eh oui !).
Il mourut à Passy en 1868 et fut inhumé au cimetière du Père-Lachaise lors de funérailles grandioses. J’avais évoqué sa chapelle dans le billet consacré à ma promenade « musicale » dans le cimetière parisien (voir http://encreviolette.unblog.fr/2008/11/12/le-cimetiere-du-pere-lachaise-musicale/ ).
La diplomatie italo-française battit son plein pour que la dépouille de Rossini soit transférée à Santa Croce, dix-neuf ans plus tard. J’imagine un concert ici où l’on interpréterait son Stabat Mater ou la Petite Messe solennelle.

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Un coup d’œil à la sépulture de Galilée dont on ne croit plus qu’il ait découvert que la terre soit ronde. Né en 1564, les marins de Magellan avaient bouclé leur tour du monde en 1522.

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Le 7 janvier 1610 (ne me demandez pas l’heure, mais c’est la nuit évidemment), Galilée découvrit trois petites étoiles et bientôt une quatrième, ce sont les satellites visibles de Jupiter qu’il nomma étoiles Médicées en l’honneur de ses protecteurs, la famille Médicis. Aujourd’hui, les satellites de Jupiter, Callisto, Europe, Ganymède et Io, sont appelées lunes galiléennes. Ce sont quelques historiettes de cet immense homme de science.

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On ne décroche pas de Santa Croce comme cela, la basilique abrite certains des plus grands trésors de la Renaissance italienne.
C’est ici que Stendhal ressentit ce bouleversement des sens auquel il a laissé son nom : « Les Sibylles du Volterrano m’ont donné peut-être le plus vif plaisir que la peinture m’ait jamais fait. J’étais déjà dans une sorte d’extase, par l’idée d’être à Florence, et le voisinage des grands hommes dont je venais de voir les tombeaux. Absorbé dans la contemplation de la beauté sublime, je la voyais de près, je la touchais pour ainsi dire. J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les beaux arts et les sentiments passionnés. »
Sans tomber dans de tels excès, je suis cependant ébloui par tous ses ors, marbres et fresques qui surgissent quel que soit l’angle de mon champ de vision, à commencer par L’Annonciation (de l’ange à Marie) thème du tabernacle en pierre gris-bleu réalisé par Donatello.

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Je ne peux accéder au chœur. Derrière le crucifix attribué au mystérieux Maestro di Figline, peintre anonyme du XIVème siècle, je me penche pour tenter d’admirer les splendides peintures de Gaddi relatant l’histoire de la Vraie Croix.

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Il y a de (trop) nombreuses chapelles, je remercierais presque que certaines ne puissent être visitées pour cause de restauration.
Giotto di Bondone me rassasie pleinement en me racontant l’histoire de Saint Jean-Baptiste dans la chapelle Peruzzi, et surtout celle de Saint François d’Assise, presque en chair et en os (!) dans la chapelle Bardi. Merci aux Franciscains qui, sans doute les premiers, au cours du XIIIème siècle, s’emparèrent de l’image pour prolonger l’enseignement de leur prédication.

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À l’extérieur, en traversant un premier cloître, on accède au musée de l’Œuvre de Santa Croce et au chef-d’œuvre de Cimabué, peintre italien majeur (vers 1240-1302), une des plus grandes figures de la prè-Renaissance.

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Son crucifix réalisé vers 1272-1288 fut gravement endommagé lors des inondations de Florence en 1966 qui entraînèrent une longue fermeture de la basilique. L’œuvre (plus de 4 mètres de hauteur) n’est que partiellement restaurée pour donner un aperçu de l’étendue du sinistre, mais étrangement, cela la rend encore plus puissante et poignante. Se distinguant du Christus triumphans du style gothique, il est représenté ici dolens, souffrant sur la croix.

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Dans le grand réfectoire, le Cenacolo de Santa Croce, une fresque de Taddeo Gaddi, représente la Cène, le dernier repas de Jésus avec les apôtres, et au-dessus l’Arbre de la Croix.
Je suis curieux de savoir qui est ce Saint Louis de Toulouse que Donatello a sculpté en bronze doré (1423-25). À l’origine, cette œuvre avait été commandée par les Guelfes pour une niche sur la façade de l’église Orsanmichele. Mais la niche fut vendue en 1459 au Tribunal de Commerce qui préféra y loger Saint Thomas. Ainsi Saint-Louis de Toulouse émigra à Santa Croce, d’abord dans une niche de la façade, puis dans une réserve, enfin au musée.

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Saint-Louis de Toulouse, connu aussi sous le nom de saint Louis d’Anjou, naquit à Brignoles dans le Var de l’union de Charles II dit le Boiteux, roi de Naples et comte d’Anjou, et de Marie de Hongrie. Il est aussi le petit-neveu de Saint-Louis.
Son père fut fait prisonnier lors des fameuses « vêpres siciliennes » mais à la suite du traité d’Oloron (Pyrénées-Atlantiques) en 1288, il fut libéré à condition que trois de ses fils dont Louis soient livrés en otages au roi d’Aragon.
Libéré en 1295, Louis fit vœu d’entrer dans l’Ordre des Franciscains. Son lien avec la ville rose vient de ce qu’il exerça très brièvement la fonction d’évêque de Toulouse.
Je jette un ultime coup d’œil à un second cloître très élégant, œuvre de Brunelleschi .

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« En sortant de Santa Croce, j’avais un battement de cœur, ce qu’on appelle des nerfs, à Berlin ; la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber. Je me suis assis sur l’un des bancs de la place de Santa Croce ; j’ai relu avec délices ces vers de Foscolo, que j’avais dans mon portefeuille ; je n’en voyais pas les défauts : j’avais besoin de la voix d’un ami partageant mon émotion. »
Vous avez reconnu Stendhal qui, le surlendemain, confia encore les bienfaits de l’expérience esthétique ressentie : « (…) il vaut mieux pour le bonheur, me disais-je, avoir le cœur ainsi fait que le cordon-bleu, » le cordon-bleu (décoration du marquis de la Mole dans Le Rouge et le Noir) n’ayant visiblement pas la même signification au dix-neuvième siècle que le soi-disant plat préféré de notre président.
Pour ma part, je découvre en sortant la Piazza Santa Croce inondée … de soleil. Dante semble même de meilleure humeur (je suis peut-être atteint quand même non ?)
J’imagine la liesse lors de la rencontre annuelle de Calcio storico fiorentino.

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Je pense aussi au concert que Léonard Cohen donna ici un soir de l’été 2010. Dans la nuit florentine, il chantait de sa belle voix rauque Waiting for the Miracle, « En attendant qu’un miracle arrive ». Quel miracle ? La renaissance des Bleus au Calcio mondial contre l’Argentine du pape François, de Maradona et sa main divine, et de Messi ? … Vous aurez probablement la réponse en lisant ces lignes.

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Publié dans:Coups de coeur |on 1 juillet, 2018 |Pas de commentaires »

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