Un festin de mots avec Bernard Pivot

Des nourritures terrestres à celles de l’esprit, il n’y avait ce soir-là que les quelques pas qui me menaient de mon domicile à l’espace Albert Camus de Maurepas transformé exceptionnellement en brasserie littéraire. Plutôt qu’avaler hâtivement le traditionnel potage (j’exagère !), j’avais choisi pitance pour rassasier mes neurones.
En effet, Bernard Pivot, le populaire animateur d’Apostrophes et de Bouillon de Culture à la télévision, le vrai-faux instituteur torturant les Français avec ses dictées piégeuses, le Président de l’Académie Goncourt, seul en scène, nous appelait Au secours ! Les mots m’ont mangé.

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La métaphore n’est pas incongrue à la lecture de l’argumentaire (c’est tellement plus élégant que le pitch et moins périlleux à écrire que synopsis !) de son spectacle : « On déguste des phrases. On savoure des textes. On boit des paroles. On dévore des livres. On s’empiffre de mots. Écriture et lecture relèvent de l’alimentation. Mais la vérité est tout autre : ce sont les mots qui nous grignotent, ce sont les livres qui nous avalent. Voici le récit de la vie périlleuse, burlesque et navrante d’un homme mangé par les mots ».
Et un peu d’arthrose ? Un homme qui soufflera ses 83 bougies au mois de mai prochain et qui vient à notre rencontre d’un pas un peu traînant mais avec un esprit toujours malicieux, inventif et drôle.
En guise d’introduction, quoique le mot sonne mal en la circonstance, l’amoureux des mots nous surprend en évoquant son arrivée sur terre :
« J’ai toujours regretté, depuis ma naissance, de n’avoir pas été le premier bébé au monde à parler. Sitôt sorti du ventre de ma mère, j’aurais dit :
– Pardon, maman, je t’ai fait mal ?
Et puis :
– Mon père n’est pas là ?
Et puis, déjà très sportif :
– Allez les Verts !
Et encore, déjà très littéraire ;
– Comment est-il le Goncourt cette année ?
Je suis sûr que pendant les neuf mois de résidence dans le ventre de nos mères, nous avons enregistré beaucoup de mots, et même des phrases, que nous pourrions restituer dès notre naissance si physiologiquement nous en étions capables. »
Pour atténuer cette déception primitive, il conclut : « Même Jésus dans la crèche n’a pas dit un seul mot. C’était pourtant le fils de Dieu » …
… Alors que Bernard n’était que le fils d’un couple d’épiciers lyonnais ! Durant la Seconde guerre mondiale, son père fait prisonnier en Allemagne, sa mère se réfugia dans la maison familiale à Quincié, au cœur des vignobles du Beaujolais. Il ne faut sans doute pas chercher ailleurs son amour pour le vin qu’il côtoie depuis son enfance.
Alors débutant en journalisme, un peu sec sur Marguerite Yourcenar et Roger Martin du Gard lors de l’entretien d’embauche, c’est ce lien à ce vignoble qui lui permit d’être pris trois mois à l’essai au Figaro littéraire avec la livraison d’un caquillon (tonneau de 10 litres) au rédacteur en chef du journal (en échange d’un chèque, il faut préciser). Depuis, Bernard a élevé un gouleyant Dictionnaire amoureux du Vin, à déguster sans modération. L’ivresse de ses mots n’est pas nocive, bien au contraire.

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Assis à une table encombrée d’ouvrages, Bernard nous présente son meilleur camarade d’enfance : « En rentrant de l’école puis du collège, j’aimais beaucoup jouer avec mon copain Petit Larousse (avec une vieille édition des Fables de La Fontaine). »
Je suis toujours étonné que des gens, amoureux de la langue française, souvent d’origine modeste, aient dévoré presque méthodiquement, pendant leur enfance, un vieux dictionnaire qui accompagnait déjà les générations précédentes. Et que ce fut là leur entrée dans le monde magique des mots.
Les dictionnaires sont les meilleures agences de voyages du monde. Il y a les mots de géographies qui prêtent au rêve, de Chicoutimi à La Chaise-Dieu. Permettez que j’ajoute quelques villes, villages, hameaux ou lieux-dits qui prêtent à sourire tels Vatan, Arnac-la-Poste, Vinsobres, Poil, Corps-Nuds, Monteton ou Montcuq. Il est un de mes lecteurs, valeureux cyclotouriste, qui lorsqu’il fut rayé des cadres actifs (c’est la formule officielle) de l’Éducation nationale, choisit de partir à vélo à La Retraite, un lieudit au fin fond du département de la Sarthe.
Il y a ceux (les mots) populaires, mais en perte de vitesse, de l’arrière-boutique familiale comme enchifrené, tohu-bohu, gueule-de-loup, diable vauvert. Il y a le vocabulaire culinaire, vol-au-vent, croquembouche, bouchée à la reine, pet de nonne, ravigote, gribiche. Voilà, c’est malin, j’accuserai demain 500 grammes supplémentaires sur la balance !
En plongeant dans mes propres souvenirs, mes dictionnaires furent mes parents professeurs. Assis au vaste bureau familial, tandis qu’ils préparaient leurs cours, je profitais de leurs fréquentes discussions sur le bon usage d’un mot, la recherche d’un synonyme, la pertinence d’un temps ou d’un mode, la tournure d’une phrase. Je ne pipais pas mots mais, tendant l’oreille, je les notais parfois à la dernière page de mon cahier de brouillon tel un glossaire, je thésaurisais ces richesses pour mes futures rédactions, d’autant plus quand mon père devint mon maître. Il m’arrivait même d’expérimenter le nouveau mot sur mon adorable oncle souffre-douleur, veuf, qui passait les vacances avec nous. « Tonton, tu es pusillanime ». Toute la famille riait car on savait que de courage et de caractère, il n’en manquait pas, lui qui avait été prisonnier cinq ans dans les Sudètes.
Bernard Pivot nous parle de son instituteur de la communale qui, un jour, a dit : « f-e-2m-e se prononce fame ». Il comprit alors que l’amour serait compliqué.
Est-ce la première preuve : Ma première déclaration d’amour a été pour Henriette : Je lui ai dit « Henriette je t’aime ». Elle m’a regardé étonnée et m’a dit : « Tu ne pourrais pas trouver une formule un peu plus originale ? – Excuse-moi !
C’est comme les petits surnoms affectueux ou amoureux, « un Normalien ne peut pas se permettre de bêtifier avec des « mon cœur », « mon ange », « ma colombe, « ma tourterelle », « ma lionne adorée ». Il nous dit avoir été consterné quand il découvrit que Jean-Paul Sartre appelait Simone de Beauvoir « son Castor » ou que Juliette Drouet appelait le grand Victor Hugo « mon Toto ». « Et Paul Valéry, ce poète si intelligent, cet intellectuel si subtil, (qui) appelait sa maîtresse Jeanne Voilier … goélette ».
Pour ne pas sombrer dans ces niaiseries ridicules, pour sa part, l’ancien animateur d’Apostrophes opta pour des figures de rhétorique :
« Mon anaphore, lui disais-je, la main sur le cœur.
– Mon oxymore adoré, me répondait-elle, les yeux énamourés.
Je lui disais : Tu es mon allégorie et je suis ton paradoxe.
Elle me répondait : Jure-moi que je ne serais jamais ni ton ellipse, ni ton apocope.
– Mais non, ne crains rien, ma métaphore chérie.
Oh, que nous avons susurré des « mon bel anacoluthe », « ma tapinose adorée »…
C’était le bon temps ! »
Vous devinez bien que je me suis précipité sur le dictionnaire le lendemain : « Tapinose : figure de style qui consiste à insister de manière négative sur quelque chose, à la différence de l’hyperbole qui insiste de manière positive. Proche de l’euphémisme, de l’atténuation et de la litote ». Ceci lu, j’ai découvert plus bas quelques exemples de tapinoses populaires : « Ça ne casse pas trois pattes à un canard » ou « Il n’a pas inventé le fil à couper le beurre ».
Il est peu probable finalement que je loue ainsi les talents culinaires de ma compagne : « Ma tapinose adorée, ton ragoût de mouton est délicieux !!!»
Bernard jubile : « J’ai même connu une agrégée de lettres, comme moi, qui pour rendre notre couple plus littéraire, me donnait, de temps en temps, des prénoms d’écrivains célèbres : « Ne perds pas ton temps, Marcel, tu sais bien qu’il ne se rattrape pas. »
Vous avez bien compris que le personnage qu’endosse Bernard dans son spectacle n’a pas grand chose d’autobiographique : il a fait Normale Sup, il est agrégé de lettres, romancier, il a reçu le prix Goncourt et a même été invité à sa propre émission Apostrophes. La chose qui les relie, c’est la passion inextinguible des mots.
Bernard, du moins son double, s’est mis à l’écriture :
« Que je vous raconte mes journées à batailler avec les mots. Après je vous raconterai mes nuits…
J’aime beaucoup les mots puisqu’ils me font vivre et que, grâce à eux, j’ai acquis une certaine notoriété dans la République des lettres. Les mots sont à l’écrivain ce que sont l’argile et le marbre au sculpteur, la farine au boulanger ou les cartes au joueur de poker. L’ennui avec les mots, c’est qu’ils sont très nombreux. Il faut choisir les bons, et ce n’est pas facile. Proust en a choisi beaucoup et il ne s’est jamais trompé. Que ce soit au tirage ou au grattage, Marguerite Duras a toujours sorti les mots gagnants. On reconnaît les grands écrivains à ce qu’ils ne se trompent jamais dans le choix des mots.
Ensuite, ils ont l’art ou l’habileté de les assembler pour leur donner du sens, du charme, de la force, de l’humour ou de la beauté. On appelle cela le talent. Mais ce talent ne sert à rien si, au départ, vous avez choisi des mots qui ne sont pas compatibles les uns avec les autres.
Un matin, je me mets à mon bureau et, reprend le manuscrit du roman auquel je travaille, j’écris cette phrase : « Dans un grand élan de sincérité, elle lui dit qu’elle ne l’accompagnera pas à la chasse en Finlande ». Parfait !
Enfin, non, pas parfait, parce que « dans un grand élan de sincérité », c’est un cliché, un lieu commun. La sincérité se manifeste toujours par de grands élans.
Peut-être vaudrait-il mieux parler de franchise ? D’autant qu’« un grand élan de franchise » est moins conventionnel. Mais quelle différence entre franchise et sincérité ? Entre franc et sincère ? Quelles nuances ? Là-dessus je consulte tous les dictionnaires qui sont à portée de main, et il y en a beaucoup. Le Littré, Le Dictionnaire de l’Académie française, Le Grand et Le Petit Robert, Le Grand et Le Petit Larousse, le Hachette, le Quillet, le Furetière, le Vaugelas, et même le Dictionnaire des jésuites de Trévoux. Oui, parce que sur la franchise ou la sincérité, les Jésuites sont assez calés…
Et puis c’est finalement dans Le Petit Larousse que j’ai trouvé les meilleurs définitions :
« Sincère : qui s’exprime sans déguiser sa pensée.
Franc : qui ne dissimule aucune arrière-pensée.
Pensée ou arrière-pensée ? En refusant de l’accompagner à la chasse en Finlande, elle a des arrière-pensées. Donc : franchise plutôt que sincérité.
J’ai donc écrit : « dans un grand élan de franchise, elle lui dit qu’elle ne l’accompagnera pas à la chasse en Finlande. »
Et c’est alors que je découvre, avec consternation, que s’il va à la chasse en Finlande, c’est pour tirer des cervidés, c’est-à-dire des chevreuils, des cerfs, des ÉLANS. Et moi qui, dans une inconsciente association d’idées, ai commencé ma phrase par un élan, mais un élan de franchise. Que je supprime immédiatement. Ce qui donne :
« Avec franchise, elle lui dit qu’elle ne l’accompagnera pas à la chasse en Finlande. »
Oui, mais on ne sent plus l’effort qu’elle a dû faire sur elle-même pour lui annoncer sa décision.
Autant écrire :
« Elle lui dit franchement qu’elle ne l’accompagnera pas à la chasse en Finlande. »
Franchement ou sincèrement ? Sincèrement puisqu’elle n’a plus d’arrière-pensées.
« Elle lui dit sincèrement qu’elle ne l’accompagnera pas à la chasse en Finlande. »
Pourquoi sincèrement ? Cet adverbe est devenu inutile, comme le sont la plupart des adverbes.
« Elle lui dit qu’elle ne l’accompagnera pas à la chasse en Finlande. »
La journée était finie. Ma femme est rentrée de son travail. Elle m’a demandé si j’avais bien écrit. Eh bien oui, mais pas beaucoup. Une seule phrase.
– Elle doit être belle et longue ?
– Plutôt précise, ferme et définitive
Ma femme a lu : « Elle lui dit qu’elle ne l’accompagnera pas à la chasse en Finlande. »
– C’est tout ? Ton travail de la journée ?
– Ben, oui …
Allez donc expliquer à quelqu’un pour qui les mots ne sont que de la conversation et jamais de la littérature, allez donc lui expliquer le dur combat de l’écriture.
Le défi à la page blanche, le corps-à-corps avec les mots, le domptage de la phrase. Le choix existentiel du temps de la conjugaison. Le recours décoratif à l’adjectif ou son bannissement monacal. Et qui, du verbe ou de l’adverbe, se fera chair ? La preuve ontologique de la digression par la parenthèse. La question philosophique du point à la ligne.
Allez donc expliquer tout ça à un homme ou à une femme pour qui les mots ne sont qu’un moyen de vivre, alors que pour l’écrivain ils sont sa raison de vivre. L’écrivain sera toujours considéré comme un être étrange qui entretient avec les mots des relations plus intimes et plus passionnées qu’avec sa femme, ses maîtresses, ses enfants, et même qu’avec ses chiens et ses chats.
Après le dîner, je suis revenu à mon bureau, j’ai relu ma malheureuse phrase de la journée et je me suis dit : Pourquoi ne l’accompagnerait-elle pas à la chasse en Finlande ? Ils sont finalement partis tous les deux. »
Savoureux ! Vous savez quoi ? Toutes choses égales par ailleurs, comme on dit, je suis en proie aux mêmes tourments parfois quand j’écris pour vous ici. Oui oui ! J’ai à peine posé ma tête sur l’oreiller que je commence à cogiter sur un mot, un titre, une introduction, une anecdote. Quand il m’arrive d’avoir trouvé la phrase satisfaisante, m’en souviendrai-je au réveil ? Tel est la vie d’un blogueur respectueux de ses lecteurs ! Même s’ils semblent endormis sagement par ordre alphabétique dans le dictionnaire, les mots infatigables font le mur en douce, vous rongent, vous accaparent, vous torturent, vous usent.
Outre qu’il aime les mots, Bernard aime les lettres : « En vérité, j’aime beaucoup la lettre H, elle donne aux mots de la force, de l’amplitude, c’est pourquoi, j’ajouterais volontiers un h à énorme, un h à universel, un h à immensité, un h à absolutisme, un h à orage, un h à ouragan, un h à … calmez-vous me dit Mme Larousse, calmez-vous ! Voulez-vous une aspirine avec un h ? » !
C’est vrai que les mots ont une morphologie, une prestance, une dégaine, une musique même (puisqu’on les prononce et écoute), qui interpellent, suscitent des émotions. Il en est qui sont élégants, gracieux, légers comme libellule ou alouette, d’autres, au contraire, patauds, comme pachyderme ou hippopotame, d’autres rigolos comme margoulette, d’autres équivoques comme concupiscence, comme s’ils avaient été « étudiés pour », pour parodier l’humoriste Fernand Raynaud.

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Pivot encore : « J’ai connu une femme qui avait la manie de prononcer à tout bout de champ le même mot, un joli mot d’ailleurs, nonobstant ! Elle disait à son mari : nonobstant toutes les formes de pain fantaisie, je préfère que tu rapportes une baguette … Son mari, après l’amour : Alors heureuse ? Elle : Oui oui, très très bien, nonobstant quelques petits mouvements … je ne vais pas entrer dans le privé »…
Du pupitre au bureau, du bureau au guéridon, du guéridon au fauteuil, il arpente la scène pour nous faire partager sans modération son ivresse des mots. L’arme absolue contre la vieillesse, c’est la cu-rio-si-té !
Cependant, elle finit, un jour, par avoir raison de nous. Ainsi, il se retrouve devant le Seigneur un peu décontenancé qui le confond avec Patrick Modiano : Je suis content de vous voir. Éclairez-moi sur un point d’orthographe ! Tous ces mots qui se terminent par ou et qui prennent un x au pluriel, bijou caillou genou chou hibou pou, est-ce que selon vous on peut rajouter le mot ripou ? Oui oui Seigneur et même si vous permettez seigneur même ajouter un x à tripous ».
Voici comment on associe nourritures spirituelles et terrestres.
J’avais déjà assisté dans cette salle à un spectacle hilarant sur les dangers du fromage avec dégustation sur scène à la fin. (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2012/02/11/les-dangers-du-fromage-avec-la-compagnie-opus/
À défaut, cette fois-ci, d’un buffet de mots, je vous offre ce texte d’une des dictées qui permirent à Bernard Pivot de réconcilier un peu les Français avec l’orthographe :
« Cette dictée vaut bien un fromage… Un crémier et un sommelier s’étaient donné le mot pour organiser une soirée de dégustation où la société des environs, hormis les boit-sans-soif, était conviée à venir savourer les mets du cru. Quoiqu’on eût tardé à lancer les invitations, la salle fut vite comble. Les fromages y avaient exhalé leurs effluves ; les vins, clairets ou bouquetés, avaient été rafraîchis à souhait. Les convives s’étaient pourléché les babines devant les muffins, les galettes de sarrasin et les gressins. Les goûts et les saveurs, ça ne se discute pas : lors de cette soirée, d’aucuns s’étaient révélés, en matière de bonne chère, un rien éclectiques. Ainsi, un meursault avait accompagné sa très chère amie, la mimolette. Le pain bis s’était acoquiné avec une cancoillotte assortie d’un pinot de Bourgogne. Une lame affûtée avait entamé des rigottes. L’époisses s’était répandu sur des blinis. Hop ! une lampée de syrah charpentée et un morceau de chabichou étaient allés chatouiller un palais délicat. Quelque moelleux qu’il parût sous sa croûte ocre, le maroilles avait été délaissé pour des brillat-savarin et des neufchâtels onctueux. Enfin, le crottin de Chavignol avait fricoté sec avec un jurançon fripon. À minuit, loin d’être repues, les fines gueules se tournèrent vers le maître queux et s’exclamèrent : « Et si nous passions enfin à table ? » ».
Pour Bernard, tout est prétexte à déguster les subtilités de la langue française, certains diraient en ingurgiter les traîtrises, paradoxes ou aberrations. Ainsi, pour accompagner ces fromages, il choisira entre une Côte-de-Brouilly et un Coteaux-du-Lyonnais, pour le plaisir de vous faire un petit cours de géographie physique… et d’orthographe : « côte désigne une pente, plus ou moins raide, d’une colline, alors que le coteau nomme la colline tout entière, généralement peu élevée et arrondie. » Et il conclura : « En toute logique, l’accent circonflexe avec ses deux versants, eût mieux convenu au coteau qu’à la côte. » Imparable et savoureux !

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J’avais déjà partagé avec lui son amour des mots et son humour avec son petit livre 100 mots à sauver : « On s’emploie avec raison à sauver toutes sortes d’espèces d’oiseaux, d’insectes, d’arbres, de plantes, de grosses et de petites créatures bien vivantes mais menacées de disparition. Des mots, eux aussi, pour d’autres raisons que la chasse, la pollution ou l’argent meurent. Pétrifiés dans des dictionnaires obsolètes, recensés par des lexicologues historiens, ils ne subsistent que dans les œuvres littéraires où, intrigué mais paresseux, le lecteur les saute ou les ignore trop souvent.
Rares sont les personnes émues par la disparition des mots. Ils sont pourtant plus proches de nous que n’importe quel coléoptère. Ils sont dans notre tête, sous nos yeux, sur notre langue, dans nos livres…
L’écologie des mots est balbutiante. Ah ! menacés, s’ils avaient des ailes et une queue, comme on s’apitoierait sur leur sort ! Les mots ont pourtant des ailes, des yeux, des becs, des pattes, des queues, des muscles, du souffle, un cœur ; tous possèdent une histoire, un sexe, une âme, une identité, des papiers… »
Brillant réquisitoire en faveur de 100 mots en péril, cependant encore en activité dans le Petit Larousse et le Petit Robert (parfois seulement dans l’un des deux) à l’exception de trois déjà disparus : clampin, génitoires et peccamineux. Encore qu’il me semble entendre parfois dans mon entourage le mot clampin !
Il est un de ces cent mots qui me ravit : coquecigrue. Il s’agit d’un oiseau burlesque, fabuleux, chimérique, fait de la réunion d’un coq, d’une cigogne et d’une grue. Il serait apparu en littérature dans le Pantagruel de Rabelais, ce qui n’a rien d’étonnant vu le style outrancier de l’écrivain. Regarder voler les coquecigrues, c’est se faire des illusions contre toute logique.
« Suivez-moi-jeune-homme ! » Au hasard d’une conversation, une voisine m’invita à lire ce petit roman éponyme recommandé par le ministère de l’Éducation nationale aux classes de sixième des collèges. Un sacré coup de jeune tout de même pour quelqu’un qui entre dans sa huitième décennie !

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La quatrième de couverture m’aguicha : « Á lire « sans barguigner » dès « potron-minet » ou « à la brune » » !
L’encouragement n’était pas mensonger, en effet, en un peu plus d’une heure, j’eus avalé goulument la centaine de pages que compte cette « badauderie » littéraire.
La personne m’ayant prêté l’ouvrage, étant handicapée, je conçus d’emblée qu’elle fût intriguée par le récit à destination des adolescents : Thomas, lui-même collégien, a perdu l’usage de ses membres accidentellement, un chauffard ayant renversé son scooter puis pris la fuite. Solitaire, méfiant du regard des autres, il est secrètement amoureux de sa camarade Mia qui, pour l’instant, s’éclate avec une bande de potes sur les pistes de ski.
Vite agressif, il voit d’un mauvais œil l’arrivée du nouveau locataire du sixième étage, un vieux professeur (de linguistique) à la retraite, un brin pédant, qui parle comme un dictionnaire. « Il lui manque une case au pépé ! ». Il est vrai qu’à propos de la concierge qui ne déplaît pas à Thomas, il dit : « Je t’accorde qu’elle soit accorte. Mais j’espère qu’elle n’a rien d’une potinière. À mon ancienne adresse, nous avions une incorrigible babillarde toujours prête à débagouler sur son prochain ». C’est clair, a priori, le décalage des champs lexicaux ne facilite pas le rapprochement intergénérationnel.
L’écrivaine Yaël Hassan, en préambule, déflore d’emblée son pari littéraire : nostalgique d’Apostrophes et de Bouillon de culture, les mythiques émissions de Bernard Pivot, elle a souhaité glisser dans son roman, les 100 mots à sauver tirés du livre du populaire animateur, amoureux de la langue française.
Pour y parvenir, le type pas net du sixième dont Thomas ne comprend qu’un mot sur deux (!) va rendre un fier service à l’auteure qui, premier clin d’œil, affuble son héros du patronyme de Bertrand Pavot.
« Je suis un résistant !
Les vieux, parfois, ça débloque, ça s’emmêle les pinceaux, ça perd la mémoire, ça mélange les époques … Visiblement, M. Pavot a oublié que la guerre est finie…
– Ce que je voulais dire, c’est que je suis entré en résistance pour sauver les mots, nos mots, les tiens, les miens, ceux de la langue française.
– Pourquoi, ils sont malades ?
– Pire ! Trop de mots sont en péril, déclinent, défaillent, se rabougrissent, se précarisent ou tirent carrément leur révérence sans tambour ni trompette. Sans parler de nos conjugaisons dont certains des temps les plus prestigieux sont passés à la trappe. Je comprendrais qu’on n’utilisât plus dans le langage courant l’imparfait du subjonctif, par exemple, et que l’on traitât de mirliflore celui qui en ponctuerait son discours, mais voilà que même à l’écrit ce temps est quasiment banni ! Tout fout le camp, je te dis ! Tu vois, petit, nous vivons une époque assez formidable où l’on ne se préoccupe plus que de pollution, d’écologie, d’effet de serre, de couche d’ozone, de protection de l’environnement, de la planète, des espèces de toutes sortes, mais nul, hormis quelques clampins de mon acabit, ne s’évertue à sauver nos mots ! N’est-ce pas là un véritable désastre ? »
Le correcteur orthographique de mon ordinateur rougit devant ces clampins !!!
Le jeune Thomas, intrigué puis séduit, suit bientôt Bertrand Pavot président de la SPDM (Société Protectrice Des Mots) et milite dès lors, en son sein pour la défense de la langue française. L’association comptant quatre-vingt-dix-neuf membres, si chacun d’eux adopte un mot et l’utilise à tire-larigot chez la boulangère, la poissonnière qui le resserviront à leurs clients … le tour sera joué ».
Quel bonheur ! Thomas opte pour abscons, l’ancien prof adopte astucieusement suivez-moi-jeune-homme, une vieille expression de la langue française qualifiant en réalité, au XIXème siècle, les deux pans de dentelles qui flottaient à l’arrière des robes ou des chapeaux des femmes. Par leurs mouvements gracieux et désordonnés, ils constituaient en somme comme une invite aux jeunes gens à suivre leurs balancements et, éventuellement, à les immobiliser en retenant les rubans.
Thomas va même découvrir incidemment les vertus du slam en écoutant notamment le Sixième sens de Grand Corps Malade. Quand les mots et leur musicalité changent notre regard et viennent au secours du handicap … Émouvant et apaisant !

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« La nuit est belle, l’air est chaud et les étoiles nous matent,
Pendant qu’on kiffe et qu’on apprécie nos plus belles vacances,
La vie est calme, il fait beau, il est 2 heures du mat’,
On est quelques sourires à partager notre insouciance.
C’est ce moment là, hors du temps, que la réalité a choisi,
Pour montrer qu’elle décide et que si elle veut elle nous malmène,
Elle a injecté dans nos joies comme une anesthésie,
Souviens-toi de ces sourires, ce sera plus jamais les mêmes.
Le temps s’est accéléré d’un coup et c’est tout mon futur qui bascule,
Les envies, les projets, les souvenirs, dans ma tête y’a trop de pensées qui se bousculent,
Le choc n’a duré qu’une seconde mais ses ondes ne laissent personne indifférent,
 » Votre fils ne marchera plus « , voilà ce qu’ils ont dit à mes parents.
Alors j’ai découvert de l’intérieur un monde parallèle,
Un monde où les gens te regardent avec gêne ou avec compassion,
Un monde où être autonome devient un objectif irréel,
Un monde qui existait sans que j’y fasse vraiment attention.
Ce monde-là vit à son propre rythme et n’a pas les mêmes préoccupations,
Les soucis ont une autre échelle et un moment banal peut être une très bonne occupation,
Ce monde là respire le même air mais pas tout le temps avec la même facilité,
Il porte un nom qui fait peur ou qui dérange : les handicapés.
On met du temps à accepter ce mot, c’est lui qui finit par s’imposer,
La langue française a choisi ce terme, moi j’ai rien d’autre à proposer,
Rappelle-toi juste que c’est pas une insulte, on avance tous sur le même chemin,
Et tout le monde crie bien fort qu’un handicapé est d’abord un être humain.
Alors pourquoi tant d’embarras face à un mec en fauteuil roulant,
Ou face à une aveugle, vas-y tu peux leur parler normalement,
C’est pas contagieux pourtant avant de refaire mes premiers pas,
Certains savent comme moi qu’y a des regards qu’on oublie pas.
C’est peut-être un monde fait de décence, de silence, de résistance,
Un équilibre fragile, un oiseau dans l’orage,
Une frontière étroite entre souffrance et espérance,
Ouvre un peu les yeux, c’est surtout un monde de courage.
Quand la faiblesse physique devient une force mentale,
Quand c’est le plus vulnérable qui sait où, quand, pourquoi et comment,
Quand l’envie de sourire redevient un instinct vital,
Quand on comprend que l’énergie ne se lit pas seulement dans le mouvement.
Parfois la vie nous teste et met à l’épreuve notre capacité d’adaptation,
Les 5 sens des handicapés sont touchés mais c’est un 6ème qui les délivre,
Bien au-delà de la volonté, plus fort que tout, sans restriction,
Ce 6ème sens qui apparaît, c’est simplement l’envie de vivre. »

Contrairement aux apparences, Bernard Pivot n’a pas une vision conservatrice ou rétrograde de la langue française. Même si dans son spectacle, il raille un peu l’ordinateur présent sur son bureau, il est, au quotidien, un fervent militant et un habile pratiquant du tweet. Il trouve là un excellent exercice d’exposer une idée avec clarté et concision, en 140 signes, sans se départir de son humour..
Ainsi, celui-ci : « La voyelle i ajoute toujours un peu de malice, de joie, de plaisir, de gaieté, de liesse, de rire, d’optimisme aux mots qui la contiennent. »
Ou celui-là, irrésistible : « Comme son mari souffrait d’être nul en orthographe, gentiment elle préfère mettre sur sa tombe des roses plutôt que des chrysanthèmes. »
C’est l’occasion pour lui, au hasard de l’actualité, d’inventer des verbes et leur définition :
« Guéanter : filouter sous un air austère. Ex : personne n’avait aussi habilement guéanté que le révérend-père ! Syn. : tartuffer »
« Qatarir : acheter la France. »
Moins exposée aux lumières médiatiques, l’association de Défense de la langue française participe au maintien de la qualité de notre langue tout en ayant le souci de son évolution et son rayonnement dans le monde.
Je sors toujours plus riche de la lecture de sa revue trimestrielle. Au hasard d’un numéro que je feuillette, un membre bénévole met en garde sur la menace de disparition qui pèse sur certains mots, tel le verbe matagraboliser : « 1.Tourner et retourner, embrouiller.2.Se tourner et retourner le cerveau, ruminer dans sa tête. »
Je matagrabolise les consternants twittos et hashtags qui encombrent nos écrans !!!
Je découvre que le terme français de charter est avion nolisé. Noliser est à l’origine un terme de marine, le naulage étant le droit que les anciens croyaient qu’il fallait payer à Caron pour passer sans sa barque.
En ce qui concerne le péage de nos autoroutes, il s’agit d’une incongruité étymologique. Á l’origine, le péage, dérivé ancien de pied, possède le même sens que passage et signifie le « droit de mettre le pied » sur un pont, une route ou dans une ville. Mais très vite, ce droit s’est accompagné d’une taxe et est devenu la taxe elle-même. Á quand le retour des péages gratuits ?
Je prends une leçon d’orthotypographie des secondes, minutes, heures et jours. Dans les textes dits littéraires, on n’écrit en principe aucun nombre en chiffres sauf les millésimes et les quantièmes des mois. En poésie classique, aucune exception n’est tolérée, les chiffres portant atteinte à l’esthétique des vers et perturbant visuellement le calcul du nombre de syllabes.
Encore qu’il faut se réjouir du parti-pris du toujours aussi farceur Alphonse Allais, vainqueur du concours du plus court et du plus long alexandrin avec son distique (deux vers) sur le mouvement d’insurrection en Vendée :

« De 97 à 99,
Maints chouans gouailleurs bâfraient chaude andouille et froid bœuf. »

Ça me donne faim !
Encore un point d’orthographe : on accorde les participes présents, à dix heures tapantes, à onze heures sonnantes ; juste et pile, en tant qu’adverbes, restent invariables, 8 heures pile, 15 heures juste !
C’est « kler » que je vais être la risée des collégiens et lycéens !
Les mots m’ont pris par la main. Garçon de quoi écrire ! C’est Aragon qui évoque son expérience avec le surréalisme et les jeux poétiques avec ses compagnons sur les moleskines des cafés du Quartier Latin.

« … Nous étions trois ou quatre au bout du jour
Assis
Á marier les sons pour rebâtir les choses
Sans cesse procédant à des métamorphoses
Et nous faisions surgir d’étranges animaux
Car l’un de nous avait inventé pour les mots
Le piège à loup de la vitesse
Garçon de quoi écrire Et naissaient à nos pas
L’antilope-plaisir les mouettes compas
Les tamanoirs de la tristesse
Images à l’envers comme on peint les plafonds
Hybrides du sommeil inconnus à Buffon
Êtres de déraison Chimères
Vaste alphabet d’oiseaux tracé sur l’horizon
De coraux sur le fond des mers
Hiéroglyphes aux murs cyniques des prisons
N’attendez pas de moi que je les énumère
Chasse à courre aux taillis épais Ténèbre-mère
Cargaison de rébus devant les victimaires
Louves de la rosée Élans des lunaisons
Floraisons à rebours où Mesmer mime Homère
Sur le marbre où les mots entre nos mains s’aimèrent
Voici le gibier mort voici la cargaison
Voici le bestiaire et voici le blason
Au soir on compte les têtes de venaison
Nous nous grisons d’alcools amers
O saisons
Du langage ô conjugaison
Des éphémères
Nous traversons la toile et le toit des maisons
Serait-ce la fin de ce vieux monde brumaire
Les prodiges sont là qui frappent la cloison
Et déjà nos cahiers s’en firent le sommaire
Couverture illustrée où l’on voit Barbizon
La mort du Grand Ferré Jason et la Toison
Déjà le papier manque au temps mort du délire
Garçon de quoi écrire »

J’ai envie de prendre à bord le chanteur Renaud pour achever mon voyage dans les mots effectué en large partie en compagnie de Bernard Pivot. J’espère que sa santé lui permettra de nous fredonner sa magnifique ode aux MOTS, tout y est dit :

« Écrire et faire vivre les mots, sur la feuille et son blanc manteau
Ça vous rend libre comme l’oiseau, ça vous libère de tous les mots,
Ça vous libère de tous les maux.

C’est un don du ciel, une grâce, qui rend la vie moins dégueulasse
Qui vous assigne une place, plus près des anges que des angoisses.

Poèmes, chansons, brûlots, vous ouvrent des mondes plus beaux
Des horizons toujours nouveaux, qui vous éloignent des troupeaux.

Les poèmes d’un Léautaud, ceux d’un Brassens d’un Nougaro,
La plume d’un Victor Hugo éclairent ma vie comme un flambeau
Alors gloire à ces héros, qui par la magie de leur stylo
Et parce qu’ils font vivre les mots, emmènent mon esprit vers le haut. »

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Une coquecigrue à l’horizon ! Souffrez que je félicite ma compagne : « Elle était fameuse ta blanquette, ma tapinose chérie » !

Publié dans : Coups de coeur |le 3 avril, 2018 |2 Commentaires »

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2 Commentaires Commenter.

  1. le 3 avril, 2018 à 10:35 Papouin écrit:

    Cette soirée a été un fabuleux voyage en compagnie de notre langue mise en beauté par un beau conteur.

    Répondre

  2. le 12 avril, 2018 à 16:49 Renee Bonneau écrit:

    Merci une fois de plus de nous faire passer un si intelligent message d’amour de la langue francaise. Le passage amusant où il s’imagine en train de depouiller peu à peu sa phrase me fait penser au personnage de La Peste, Grant je crois, travaillant le debut de son roman où une amazone chevauche une belle matinée d‘été au Bois de Boulogne (je cite de memoire) mais c’est le seul passage drôle de ce terrible recit.
    Certains de nos romanciers modernes seraient bien inspirés s’ils avaient le courage de se relire.
    Que vive longtemps ce merveilleux Pivot. Encore merci

    Répondre

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