Les Français.es sont divisé.es!

« Maître·esse. Corbeau, sur un arbre perché·e,
Tenait en son bec un fromage.
Maitre·esse. Renard·e, par l’odeur alléché·e.,
Lui tint à peu près ce langage :
Et bonjour, Monsieur.Madame. du Corbeau.
Que vous êtes joli·e.! que vous me semblez beau·elle. !
Sans mentir, si votre ramage
Se rapporte à votre plumage,
Vous êtes le·a. Phénix·e. des hôtes·sses de ces bois.
À ces mots, le·a Corbeau ne se sent plus de joie.
Et pour montrer sa belle voix,
Il•elle. ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
Le•a Renard.e. s’en saisit, et dit : Mon•Ma. Bon·nne. Monsieur•Madame
Apprenez que tout·e. Flatteur·teuse
Vit aux dépens de celui.celle. qui l’écoute.
Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute.
Le·a. Corbeau, Honteux·euse. Et confus·e
Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus. »

Chères lectrices et chers lecteurs, vous devez vous demander quelle mouche m’a piqué pour que je vous inflige cet excès de « pointillisme » et mutile la populaire fable de La Fontaine.
Les Français … et donc les Françaises, adorent les querelles tournant autour de notre langue à laquelle ils (et elles) sont profondément attachés, même s’ils (et elles) lui font souvent injure au quotidien. Souvenez-vous des débats animés autour de la réforme de l’orthographe et de la suppression de l’accent circonflexe, fustigeant au passage injustement l’ancienne ministre de l’Éducation nationale dont ce n’était pourtant pas les « ognons » (voir billet du 19 février 2016 http://encreviolette.unblog.fr/2016/02/19/laccent-circonflexe-est-mort-vive-laccent-circonflexe/ ) !

Sculpture Montigny le Bretonneux 2

Sculpture à Montigny-le-Bretonneux (Yvelines)

Cette fois, la guerre du sexe des mots est déclarée. L’ennemi serait donc le sexe de la grammaire porteur du gène d’un machisme que l’écriture inclusive va éradiquer rapidement !
Ces dernières semaines, elle fait l’actualité au point d’en devenir intrusive et parfois grotesque. Il est certain que pendant ce temps, cela détourne le bon peuple des graves problèmes de société qui fâchent.
Pour autant, ne comptez pas sur moi pour changer brusquement mes habitudes de rédaction, cela fait sept décennies qu’on m’a appris, du moins en grammaire, qu’ « au pluriel, le masculin l’emporte sur le féminin ». Je sais pertinemment que « Vous, les femmes » avec la voix roucoulante de Julio, vous nous êtes supérieures dans bien des domaines. Oh le démago !
Cette nouvelle tempête dans un encrier est née notamment, il y a quelques mois, avec la publication chez l’éditeur Hatier d’un manuel scolaire à destination des CE2 utilisant cette nouvelle méthode chargée de combattre les stéréotypes sexistes. Pauvres élèves de cours élémentaire qui constitueront ainsi des cibles potentielles au redoublement remis au goût du jour !

guide

Depuis 2015, le Haut Conseil à l’égalité entre les hommes et les femmes défend bec (de lièvre) et ongles (manucurés) l’écriture inclusive et, pour ce faire, a publié un « guide pour une communication publique sans stéréotype de sexe ».
Cette forme « égalitaire » d’écriture repose sur une dizaine de recommandations telle, par exemple la suppression de toutes les expressions qui renvoient les femmes et les hommes à des rôles sociaux traditionnels : « chef de famille », « nom de jeune fille », « en bon père de famille », « nom patronymique » (c’est vrai que c’est bête quand on s’appelle La Fontaine comme le fabuliste !!!), « mademoiselle », son homologue masculin damoiseau est passé aux oubliettes depuis des siècles. La duchesse de Montpensier alias Anne Marie Louise d’Orléans n’aurait donc pu être la « Grande Mademoiselle ». Faudra-t-il cesser d’appeler mademoiselle une actrice, même mariée, ou une sociétaire de la Comédie Française, ainsi Danielle Darrieux, Jeanne Moreau et Catherine Deneuve.
Et comme l’on veut gommer les cigarettes au cinéma, même dans les anciens films, devra-t-on aller du côté de chez Swann priver Marcel Proust de ses émois : « Sur la table, il y avait la même assiette de massepains que d’habitude ; mon oncle avait sa vareuse de tous les jours, mais en face de lui, en robe de soie rose avec un grand collier de perles au cou, était assise une jeune femme qui achevait de manger une mandarine. L’incertitude où j’étais s’il fallait lui dire madame ou mademoiselle me fit rougir… »
La mesure s’étendra-t-elle au petit peuple de l’herbe et aux zygoptères, sous-ordre d’insectes appelés demoiselles pour les distinguer des libellules ?
Autre préconisation, il s’agirait d’accorder les noms de métiers, titres, grades et fonctions avec le sexe des personnes qui les occupent, pour la bonne raison qu’ils (ou elles ?) -voyez où ça me mène – existent au féminin souvent depuis le Moyen-Âge. Il y a même un guide linguistique téléchargeable en ligne Femme, j’écris ton nom !
Ainsi, votre supérieure hiérarchique deviendrait cheffe de bureau (on dirait une spécialité de bière). Et moi qui aime les gâteaux, j’adorerais que la plombière me surprenne à la sortie de mon bain !
J’avoue faire preuve d’une taquinerie voire provocation certaine que j’essaie de teinter d’un certain humour. D’ailleurs, féminiser la langue française est aussi vieux que le français. Et nous ne sommes pas les seuls, le latin le faisait tout naturellement en jouant sur l’alternance des suffixes masculin-féminin (us/a, tor/trix).
Si on se penche dans la base de l’Institut de la langue française, on relève près d’une centaine de mots en esse se rapportant à la femme dont administreresse, enchanteresse, moynesse, retorderesse de fil (et de tort ?), humeresse (de vin) ainsi que des noms de femelles d’animaux, leonesse, lyonesse, singesse. Holà, le correcteur orthographique de mon ordinateur voit rouge !
De même, un bref examen du Livre de la Taille de l’an 1296 et 1297 propose les formes féminines d’une foule de métiers masculins, parmi lesquelles, pour vous distraire, cervoisiere (ce n’est pas l’épouse d’Obélix), chandeliere, cuilliere, portiere, couturiere. Sept siècles plus tard, on imagine cette dernière avec son dé à coudre, son œuf à repriser, sa machine Singer alors que le couturier désigne principalement un grand styliste de la mode.
Au XVIème siècle, on employait couramment des mots comme poétesse, philosophesse, médecine, doctoresse (femme qui enseigne la doctrine), autrice, peintresse, financière, mais la réforme souhaita faire disparaître le féminin des métiers trop savants. Nulle femme n’était prophétesse (oui, on le disait aussi !) dans la langue française.
Ce sont les grammairiens et lexicographes du XVIIème siècle, notamment un certain Vaugelas, qui imposèrent la règle du masculin l’emportant grammaticalement au motif que « le masculin est plus noble que le féminin ».
Eliane Viennot, professeur(e) militante féministe, rapporte une séance de travail de l’Académie française en 1674 consacrée au Dictionnaire : « Ils légiférèrent sur le mot sphynx au terme d’une discussion amusante. On a apporté entre autres raisons, pour le faire féminin, qu’il était de ce genre-là dans les langues grecque et latine, et que ce monstre avait un visage de femme. Néanmoins, il passa à la pluralité des voix qu’il était masculin. »
Pourquoi l’institutrice résista au temps ? Peut-être, parce qu’elles étaient jolies nos maîtresses (!) de la communale !
Je ne sais plus dans lequel de ses romans, mon vénéré Antoine Blondin parlait de chevalière de la Légion d’honneur, de gardienne de la paix et d’ouvreuse de cinéma (« Une belle femme si vous l’aviez vue dans le noir » !).
Parfois langue de bois, le fascicule Femme, j’écris ton nom suggère des formes dites épicènes qui ne sont pas marquées du point de vue du genre grammatical : une cinéaste, une guide, une vétérinaire, une commissaire de police, une gendarme (sauf des gendarmettes à Saint-Tropez !), une secrétaire …
Surgissent par contre des formes pleinement féminisées : une apparitrice, une cap-hornière (aucun trait de caractère avec la morue !), une écrivaine, une pédégère, une soldate, une colonelle, une pompière, pire même une sapeuse-pompière, une préfète, une rabbine, une rapporteuse (ce n’est pas beau !), une camionneuse.
Recommandation 4, il est demandé d’utiliser l’ordre alphabétique lors d’une énumération de termes identiques ou équivalents au féminin et au masculin, « pour varier afin de ne pas systématiquement mettre le masculin en premier, par habitude, ou en second par galanterie ».
Certaine réticence vient parfois de l’homonymie et de ce que nombre de métiers féminisés, surtout ceux terminés en euse, désignent aussi des machines telles balayeuse, faneuse, moissonneuse. Au XVIIème siècle, la balayeuse était la femme qui faisait, vendait et maniait le balai bien avant l’invention de la machine. Lorsqu’on donna des noms de métiers féminins à ces machines qui libéraient les femmes (et les hommes), personne ne s’en émut alors.
Historiquement, du haut en bas de l’échelle sociale, les activités des femmes étaient énoncées par des termes qui rendaient compte de leur sexe.
Dès l’origine, les titres nobiliaires étaient sexués et le sont restés à la grande satisfaction de Léon Zitrone puis maintenant Stéphane Bern : duchesse et archiduchesse, comtesse, princesse, et évidemment reine. Banneresse, titre de noblesse tombé en quasi désuétude, était l’équivalent féminin du banneret, jeune noble se présentant à l’armée avec plusieurs vassaux sous sa bannière.
En bas de l’échelle, il n’est pas toujours facile, en consultant dans les registres le nom féminin de l’activité professionnelle, de savoir s’il s’agit de l’épouse de celui qui exerce le métier ou bien celle qui exerce effectivement la profession. Je découvre qu’une gastelliere était une faiseuse et marchande de gâteaux, l’ancêtre donc de la pâtissière, qu’une harengresse était une marchande de harengs et plus généralement de poissons. Certes, si la poissonnière a traversé les siècles, c’est souvent pour stigmatiser un langage vulgaire. C’est possiblement pour ce même déficit de notoriété que le poulaillier/la poulailliere sont devenus le volailler/la volaillère.
On constate qu’on avait moins d’état d’âme quand il s’agissait de former le féminin de métiers, osons dire, « réservés » aux femmes : chambrière, lavandière, cuisinière.
On brocardait par contre, bien avant Molière, certaines « femmes savantes », astronomienne, theologienne, artienne.
On se rend compte que le langage est politique et est le reflet de la société et de ses évolutions.
En fait, ce qui a déclenché le tollé contre la question de l’écriture inclusive, ce sont les marques graphiques chargées d’assurer une égalité des représentations entre les femmes et les hommes, telles qu’elles apparaissent avec humour dans la fable de La Fontaine en ouverture du billet.
En effet, elles consistent à utiliser le signe · (point), appelé point médian ou parfois point milieu pour condenser l’emploi des genres féminin et masculin en un seul mot. Ainsi l’éditeur Hatier propose dans son manuel :
« agriculteur·rice·s » ou encore « commerçant·e·s »

Ecriture-inclusive-CadeauPour la Saint Valentin: offrez un point médian, par Pauline Dorémus (site La règle du jeu)

Ce signe aurait été choisi « en raison de sa discrétion et de son unicité d’emploi, car tous les autres ont un autre usage » !
Car, cher·e·s lecteur·rice·s (je vous préviens, c’était ma dernière tentative de cette ridicule écriture 2.0 !), je ne sais pas si vous avez le sens de l’observation, ce « point médian » n’est pas un point qui se trouve au pied de la lettre précédente, mais en haut !
Pour le faire apparaître, les utilisateurs de Windows devront maintenir sur leur clavier la touche ALT enfoncée puis tapez 0183, les fans de MAC combineront ALT+MAJ+F, c’est si simple que déjà, on envisage une modification du clavier AZERTY.
Comme mon cher Cavanna me manque ! Lui le Rital qui savait manier merveilleusement la langue de Ronsard et qui aimait tant les femmes (eh oui !), aurait fustigé dans ses chroniques bien mieux que moi les terroristes de la langue française.
Qui sait si avec son insolence et sa truculence, il ne les aurait pas interpellés pour qu’ils lui expliquent pourquoi le vagin, organe féminin, est du genre masculin et la verge, sexe masculin , du genre féminin, pourquoi la prostate ennuie tant les hommes et l’utérus les femmes du point de vue de la santé ? Qui sait s’il n’aurait pas préféré nous parler de point G plutôt que de ce point médian qu’il faudrait introduire afin de mettre en place l’égalité des sexes ?
Restons au-dessous de la ceinture, connaissez-vous le nom que l’on donne aux hommes qui ont choisi la profession de sage-femme ? Un sage-homme pardi ? Que nenni, l’Académie française a opté, dans les années 1980, pour le terme de … maïeuticien.
Les journalistes sportifs trouvaient confortable d’utiliser l’anglicisme coach pour qualifier l’entraîneuse Corinne Diacre (jusqu’à la saison dernière) de l’équipe professionnelle masculine de football de Clermont-Ferrand, de crainte de la confondre avec ces femmes dont le rôle est de pousser à la consommation les clients de certains clubs et discothèques.
Attendrissant, le non usage, pourtant possible, pour une petite fille, de la forme féminine de marmot (petit garçon), préférant la réserver au charmant rongeur de nos montagnes et à une variété de cerise bigarreau de l’Yonne.

« … Il faudra réapprendre à vivre,
Ensemble écrire un nouveau livre,
Redécouvrir tous les possibles.
Chaque chose enfin partagée,
Tout dans le couple va changer
D’une manière irréversible.

Le poète a toujours raison
Qui voit plus haut que l’horizon
Et le futur est son royaume.
Face aux autres générations,
Je déclare avec Aragon:
La femme est l’avenir de l’homme. »

J’ai envie d’y croire quand cette prophétie émane de Jean Ferrat et Louis Aragon.
Je ne serai sans doute plus de ce monde si les femmes envisagent un jour de briguer des fonctions qui leur sont aujourd’hui inaccessibles comme pape ou muezzin.
Encore que, selon une légende médiévale, aurait existé une papesse Jeanne qui aurait accédé à la papauté en se faisant passer pour un homme. Elle aurait régné sous le nom de Jean VIII entre 855 et 858, soit entre les pontificats de Léon IV et Benoît III. L’imposture aurait été découverte quand elle aurait accouché en pleine rue lors de la procession qui la menait au Latran. L’usurpatrice aurait été immédiatement traînée hors de Rome et lapidée.
Pour prolonger l’affabulation (et éviter pareille méprise), il aurait été procédé, par la suite, au rite de la chaise percée, un diacre étant chargé à l’avènement d’un nouveau pape de vérifier manuellement la présence de testicules : « Duos habet et bene pendentes » (Il en a deux et bien pendants). Rabelaisien !
Si des sièges perforés en marbre sont visibles dans le mobilier du Vatican, il faut y trouver une relation avec les sièges curules, symboles du pouvoir dans la Rome antique, et non un lien avec toute palpation génitale.
Même si cette envie soudaine de chambouler la grammaire m’exaspère, en me plongeant dans quelques anciens dictionnaires, j’ai admiré de charmantes formes féminines de la langue française.
Mon billet n’est qu’un brouillon pour vous distraire bien au chaud en cette période de frimas. À ce propos, sauriez-vous m’expliquer pourquoi, lorsqu’il s’agit d’une ébauche de texte, on la qualifie souvent de premier jet chez l’homme et de première mouture chez la femme ( !) ?
À l’époque où l’on stigmatise souvent la non-maîtrise de la langue française, l’écriture inclusive réussira-t-elle le tour de force d’exclure tous ceux qui voudraient l’utiliser ?
Me reviennent quelques images du premier téléviseur noir et blanc Grandin dans le salon familial. Suite au « putsch des généraux » à Alger, le général De Gaulle prononçait un discours à l’Élysée : « Françaises, Français, vous voyez où risque d’aller la France, par rapport à ce qu’elle était en train de redevenir. Françaises, Français ! Aidez-moi ! »
Heureux voisins d’outre-Quiévrain qui n’ont pas ce problème : « Belges, Belges ! » ! Quoiqu’à cause d’autres querelles linguistiques, cela pourrait être pire : « Flamandes, Wallonnes, Flamands, Wallons » … !

Charlie Hebdo_2017-11-17-4290Charlie-Hebdo du 17/11/2017

J’oubliais, l’écriture inclusive prévoit dans une énumération l’accord de l’adjectif avec le substantif le plus proche. Ainsi, au nom de la galanterie et de l’ordre alphabétique, nous devrions écrire : « les femmes et les hommes sont beaux ». Rire !
Lors d’une de ses conférences de presse à l’Élysée, le président Pompidou avait cité le sapeur Camember, le facétieux héros de bande dessinée : « Quand on dépasse les bornes, il n’y a plus de limites » …

Publié dans : Coups de coeur |le 3 décembre, 2017 |2 Commentaires »

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2 Commentaires Commenter.

  1. le 5 décembre, 2017 à 8:47 JPP écrit:

    Avec beaucoup d’humour et de facéties, ce billet nous remet la tête sur les épaules. le ridicule l’emporte sur la soit-disant modernité.
    L’ excellente tenue littéraire de ces billets nous rassure et je ne me reconnaîtrai jamais , à mon âge, dans cette écriture inclusive.
    C’est toujours avec impatience et plaisir que je me lance dans la lecture de ces vivifiants billets.
    Que vive encore longtemps notre blogueur préféré.

    Répondre

  2. le 5 décembre, 2017 à 11:43 Renée Bonneau écrit:

    Non, Cavanna n’aurait pas fait mieux! Ce billet est un bijou d’humour malgré la légitime colère de son auteur amoureux de la langue française et à vie enseignant »( j’ose le mot qui mettait je ne sais pour quoi en fureur un de mes amis )
    Quel journal intelligent pourrait le publier?
    Bravo, je vais le relire et le relire..

    Répondre

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