Archive pour le 3 novembre, 2017

Ciao Italia ! Une matinée avec les Italiens de France

À vouloir vous faire partager mes souvenirs des Tours de France d’antan, ma semaine au Pays Basque et ma plongée dans le cinéma britannique à Dinard, je ne savais plus où donner de la plume pour évoquer l’exposition Ciao Italia ! que proposait, au cours de l’été, le Musée national de l’histoire de l’immigration installé dans le Palais de la Porte Dorée

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Construit à l’occasion de l’Exposition internationale de 1931, la première vocation de cet édifice style Art déco fut d’être un musée des colonies présentant les territoires, l’histoire de la conquête coloniale et l’incidence de celle-ci sur les arts. Par la suite, le Palais changea plusieurs fois de vocation pour finalement abriter depuis 2007 le Musée de l’histoire de l’immigration, tout en conservant l’aquarium tropical.
J’aime l’Italie et les Italiens. C’est comme ça, j’ai toujours, plus que pour la Marseillaise, un coup de cœur à chaque fois que j’entends Fratelli di Italia, l’hymne italien entonné avec une émouvante ferveur par les footballeurs et rugbymen transalpins et leurs supporters.
Je n’ai pourtant aucune origine familiale du côté de la péninsule sinon peut-être de très lointains ancêtres qui conquirent, au XIème siècle l’Italie méridionale, notamment le royaume de Sicile puis le duché de Naples. À ce propos, il faut battre en brèche la confusion qui assimile les Normands de l’époque ducale aux barbares Vikings scandinaves des siècles précédents. Ces Normands ne bredouillaient plus un norrois incompréhensible mais étaient devenus des chevaliers chrétiens parlant une langue d’oïl (le franco-normand-picard). D’ailleurs, ce n’était pas le moindre paradoxe, ces arrières petits-fils de pirates étaient devenus des terriens auxquels on associait l’expression « être (mauvais) marin comme un normand ». Vous souvenez-vous de Tancrède de Hauteville et de Guillaume Bras de Fer ?
Vous comprenez déjà que c’est avec avidité que je me suis imprégné de l’histoire de l’immigration italienne qui reste à ce jour la plus importante de l’Histoire de France. Dès la seconde moitié du XIXème siècle jusque dans les années 1960, les Italiens furent les étrangers les plus nombreux dans l’hexagone à venir occuper les emplois créés par la croissance économique, ou fuir leur régime politique.
Sans oublier que d’illustres Italiens, dès le Moyen-Âge, contribuèrent à l’histoire politique et culturelle de notre pays : Marie et Catherine de Médicis, le maréchal de France Concini, le cardinal Mazarin, Léonard de Vinci et le baroque Jean-Baptiste Lully, ça vous dit quelque chose je suppose.

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Ciao est devenu une exclamation employée bien au-delà de la botte et largement diffusée par des millions de migrants. Ciao Italia est un au revoir des Italiens à leur pays mais aussi une formule de bienvenue de la France à sa voisine.
Encore que l’accueil n’a pas toujours été chaleureux avec les Macaronis à en juger par l’affichage de quelques coupures de journaux dans une vitrine. Toute immigration pose problème et régulièrement les manifestations xénophobes et exacerbées surviennent en périodes de crises. C’est encore le cas aujourd’hui avec la population maghrébine.
Marseille connut durant trois jours, en juin 1881, une sanglante chasse aux Italiens à laquelle on donna le nom de « vêpres marseillaises ».
Douze ans plus tard, les 16 et 17 août 1893, à Aigues-Mortes, au pied des remparts, ce fut le massacre des travailleurs piémontais engagés dans la Compagnie des Salins du Midi par des villageois et des ouvriers français. Venus pour récolter le sel, huit d’entre eux, officiellement, trouvèrent le sang et la mort. Déjà, le racisme ordinaire tuait.

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L’opinion française ne s’en émut guère mais, de l’autre côté des Alpes, de violentes manifestations antifrançaises éclatèrent d’autant que les journaux italiens exagèrent le nombre de victimes, faisant état de 150 morts et de processions de Français sanguinaires portant des corps d’enfants empalés. L’opinion italienne fut d’autant plus révoltée que les vingt-six inculpés pour assassinat furent tous acquittés à l’issue d’un procès truqué.
L’immigration italienne était perçue comme une « invasion » néfaste pour les travailleurs français, souvent même associée à la criminalité (mafia et vendetta ?) et au terrorisme anarchiste.
Un an plus tard, le 24 juin 1894, le président de la République française Sadi Carnot, en visite officielle à Lyon, fut poignardé mortellement par un anarchiste italien du nom de Sante Geronimo Caserio.

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On entre dans l’exposition par un espace limité par des arcades rappelant l’architecture du quartier de l’EUR à Rome souhaitée par Benito Mussolini.
Le Duce est présent à travers un bronze du sculpteur Adolfo Wildt réalisé vers 1923 à des fins de propagande. À cette époque, de nombreux modèles de ce portrait, en bronze, en pierre ou en marbre, essaimèrent dans la péninsule. Celui exposé porte les stigmates de coups de pioche et de balles, atteintes physiques et aussi symboliques de la fin du régime fasciste.

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Symétriquement opposé, se dresse un buste de Guiseppe Garibaldi à la barbe fleurie. Il rappelle bien sûr les « Chemises rouges » qui combattirent pour l’unification de l’Italie appelée Risorgimento. Je manifeste plus d’intérêt, ce matin, qu’au temps du collège où les unités allemande et italienne tombaient régulièrement comme sujets de composition et de brevet.
Savez-vous que Garibaldi naquit à Nice, d’ailleurs une place et une statue lui rendent hommage dans la cité azuréenne. Il faut préciser que Nice était une ville du royaume de Piémont-Sardaigne qui devint provisoirement française de 1793 à 1814 sous le nom de Comté de Nice, puis de nouveau piémontaise et sarde sous Victor-Emmanuel Ier, avant de nous appartenir définitivement en 1860 après les accords de Plombières (la glace éponyme sans s fut créée, à la fin du XVIIIe siècle par le glacier Tortoni boulevard des Italiens à Paris, le dessert prit un s lorsqu’un cuisinier vosgien le parfuma avec du kirsch !) entre Napoléon III et Cavour… malgré les réticences de Garibaldi.

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Au milieu du vaste vestibule, une légion (romaine ?) de scooters Vespa fait la ronde devant la majestueuse toile Gli emigranti d’Angiolo Tommasi (1896), comme un trait d’union d’un siècle d’immigration depuis le Risorgimento jusqu’à la Dolce Vita, ou plutôt, en la circonstance, Vacances romaines, la comédie de William Wyler (3 Oscars à Hollywood) avec Gregory Peck promenant Audrey Hepburn devant le Colisée.

Vacances romaines

La fresque Gli emigranti (Les émigrants) est un instantané de l’exode. L’unification italienne coïncide paradoxalement avec le plus grand mouvement migratoire de l’époque contemporaine. Entre 1861 jusqu’à la veille de la Première Guerre Mondiale, ce sont quatorze millions d’Italiens qui vont quitter leur pays pour rejoindre les Etats-Unis, l’Argentine et la France. Sur le tableau, c’est une majorité d’hommes qui attendent l’embarquement dans le port de Livourne, mais on y voit également des femmes et leurs enfants, preuve que ce sont des familles entières qui émigrèrent. Une guide nous indique un détail qui permet de savoir de quelles régions les femmes sont originaires : celles qui ont leur foulard noué derrière la tête viennent des régions méridionales, au contraire, un foulard noué devant atteste qu’elles sont du nord de la péninsule.

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Alors que je regarde un extrait de Toni, le film de Jean Renoir, une hôtesse coupe le sifflet à Charles Blavette alias Antonio Canova, parce qu’on va bientôt entendre des chants…
Toni, tourné en 1935 en décors naturels, pratiquement sur les lieux du fait divers, raconte le destin tragique d’un immigré italien, ouvrier carrier piémontais, qui a trouvé du travail à Martigues.
Ce n’est pas pour me déplaire, le premier mur vers lequel je m’approche inconsciemment (?) évoque le souvenir de grands sportifs italiens émigrés.

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Dans une vitrine, est exposée une paire de croquenots du géant Primo Carnera. Immigré en France depuis son Frioul natal, il commença au cours des années 1920 comme monstre de foire dans un petit cirque minable défiant de village en village les forts-à-bras locaux. Repéré à Arcachon par un ancien boxeur véreux, de combat arrangé en rencontre douteuse, il devint champion du monde des poids lourds.
Mussolini en fit une « chemise noire » et un héraut du régime. La malchance et l’ironie de l’Histoire voulurent qu’il perdît sa couronne devant un jeune noir inconnu Joe Louis destiné à devenir une légende de la boxe. À l’issue de sa carrière, Carnera tenta de rentabiliser sa gloire en entrant dans le circuit du catch, en jouant dans quelques films le rôle de colosse dont un Frankenstein, en ouvrant un restaurant puis un négoce de vin et d’huile d’olive. En 1967, il rentra dans son village natal du Frioul pour y mourir à l’âge de soixante ans. Je me souviens, mon père évoquait parfois cette figure sportive qui croisa même les gants en Australie … avec un kangourou.

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Juste à côté, c’est une page de la légende des cycles qui se tourne. Maurice Garin entra dans l’histoire du cyclisme en remportant le premier Tour de France en 1903.
Il quitta son Val d’Aoste natal, à quatorze ans, avec sa famille, pour s’installer en Savoie. Il exerça alors le métier de ramoneur. Plus tard, sa petite taille (1m 62) lui valut le surnom de « petit ramoneur » lorsqu’il commença sa carrière cycliste en 1892.
Adopté par le public français et considéré comme tel puisque francophone, il ne fut pourtant naturalisé qu’en 1901. Il fut à nouveau premier de la seconde édition du Tour mais fut déclassé pour des actes de tricherie qu’il ne cessa jamais de réfuter (ah la combinazione !).
Garin inscrivit d’autres grandes courses de légende à son palmarès, notamment Paris-Roubaix à deux reprises, Bordeaux-Paris et Paris-Brest-Paris.
Il s’installa à Lens et ouvrit un magasin de cycles et réparations à la fin de sa carrière. La municipalité reconnaissante baptisa à son nom le vélodrome qui a été détruit, il y a quelques années, lors de la construction du Louvre-Lens.
Je découvre qu’un autre très grand champion, le lombard Alfredo Binda, fut plâtrier à Nice et courut au début de sa carrière sous les couleurs de Nice Sports et La Française. Triple champion du monde sur route et cinq fois victorieux du Giro d’Italia, il était considéré comme le plus grand coureur d’avant la Seconde Guerre mondiale et appartenait à la caste restreinte des campionissimi. En tant que directeur sportif de l’équipe nationale italienne, il mena au triomphe sur le Tour de France les légendaires Gino Bartali (1948) et Fausto Coppi (1949 et 1952).
Au titre des grands noms du sport français issus de l’immigration italienne, je suis surpris que ne soit pas évoqué Michel Platini, un des trois plus grands champions du football français avec Raymond Kopa et Zinedine Zidane, deux autres produits de l’immigration. D’ailleurs, l’équipe de France de football reflète, avec un décalage générationnel normal, les vagues d’immigration que notre pays a connu jusqu’à aujourd’hui. Imaginez qu’en 1953, un journal irlandais, à la veille d’un match Eire-France auquel participaient notamment Roger Piantoni et Lazare Gianessi, osa écrire ceci : « L’équipe de France que vous allez voir n’est pas la véritable équipe de la France, mais une formation de naturalisés et d’étrangers. Ce ne sont pas les vrais footballeurs de la France que nos joueurs vont charger. Sifflez-les ! »
Les parents de Platini étaient des enfants d’immigrés piémontais qui vinrent s’installer à Jœuf en Lorraine après la Première Guerre mondiale. Bon sang ne saurait mentir, Michel Platini connut la consécration sportive sous les couleurs de la Juventus de Turin.
Je retrouve par contre avec plaisir, il était sorti de ma mémoire, le rugbyman Franco Zani, un troisième ligne, trois fois champion de France à la grande époque du Sporting Union Agenais et des poules de huit, un gentleman colosse au profil d’empereur romain.
L’exposition est sensée s’articuler autour de trois grandes questions : Par où passent-ils ? Que font-ils en France ? Que nous ont-ils légué ? Cependant, j’avoue que cela ne saute pas aux yeux et les réponses sont un peu perdues dans un fourmillement de documents et d’objets. Bref, une pagaille joyeuse et sympathique tout à fait ritale !
Dans un premier temps, l’immigration provint du nord de la péninsule, les régions frontalières, le Piémont, la Lombardie, la Toscane et l’Émilie-Romagne. Plus tard, après la Seconde Guerre mondiale, ce sont les régions méridionales qui déversèrent leurs vagues de migrants.

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Au gré des filières familiales et des offres d’emploi, les Italiens se regroupèrent sur le sol français dans les mêmes régions, les mêmes villages, les mêmes quartiers, les mêmes rues, autant de foyers aux allures de « Petite Italie ». Ils s’installèrent d’abord massivement dans le Sud-Est, à Marseille, puis en Lorraine et dans le Nord jusqu’en Belgique. (ainsi, le père du chanteur Salvatore Adamo) À Paris, ils débarquèrent dans le Faubourg-Saint-Antoine puis vers la Petite Ceinture, notamment à sur les bords de Marne.
Le regretté écrivain Cavanna évoquait cette migration à Nogent-sur-Marne tout au long de son truculent et émouvant récit Les Ritals : « La rue Sainte-Anne, une vraie rue, avec des vrais trottoirs et des caniveaux, sauf qu’elle a un mètre vingt de large de mur à mur et que les trottoirs, c’est juste un pavé. Les caniveaux, il y a tout le temps des nouilles dedans. Des nouilles blanches, molles, tristes. Des nouilles françaises. Les nouilles italiennes, c’est rose, c’est joli à cause de la tomate. D’abord, t’as déjà vu des Ritals jeter la pasta au caniveau, toi ?
… À droite en montant, il y a la porte du bistrot à Mme Pellicia, une petite porte avec une petite fenêtre que tu devinerais jamais que c’est un bistrot s’il n’y avait pas écrit sur la vitre : « Au Petit Cavanna ». Parce qu’avant, c’était le bistrot à Grand-mère, la grand-mère Cavanna, la mère du grand Dominique, le Patron. Ça s’appelait « Au Petit Cavanna » pour pas que les gens confondent avec l’autre Cavanna, le grand beau restaurant juste en face du commissariat qu’il y en a qui viennent de loin et même de Paris, des fois, par l’autobus, pour y faire la noce tellement que la cuisine est bonne. Le dimanche après-midi, les Ritals mettent la chemise blanche avec les manches proprement roulées au-dessus du coude et ils viennent au « Petit Cavanna » respirer la bonne odeur du Pernod et de la pisse de chat en buvant du onze degrés. Les Ritals ont des voix très graves et très sonores. Ils s’engueulent pour des histoires de haies mitoyennes, là-bas au pays, ou bien ils jouent à des jeux de cartes inconnus, avec des cartes aux dessins fascinants, rouges, verts, jaunes, des couleurs de cuisine italienne, tomates, poivrons, safran, je suis sûr qu’elles sentent le parmesan les cartes. Qu’elles me paraissent fades et froides les cartes de la belote française ! Les cartes italiennes, ça s’abat sur la table à grands coups de poing, en hurlant à voix sauvage des choses que je comprends pas, des choses de meurtre et de malédiction. Et quand ils jouent à la morra ! À la mourre, comme on dit en dialetto … »
Je n’ai pas résisté à vous livrer ce long extrait tant il écrivait merveilleusement bien ce salaud de Cavanna qui s’est barré à jamais avec Miss Parkinson. Et d’ailleurs, j’ai relu Les Ritals à la suite de l’exposition (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2009/05/26/week-end-rital-avec-cavanna/ )
Au XIXe siècle, on croise les Italiens beaucoup dans les rues. Ils exercent des petits métiers ambulants, saltimbanques, ramoneurs, vitriers, cireurs de souliers, vendeurs de statuettes.
Il y a notamment les figurinai. Ces artisans ambulants qui fabriquent des statuettes en plâtre appelées figurine, sont, pour la plupart, originaires de la région de Lucques en Toscane. Certaines Italiennes girondes posent même comme modèle.

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La culture italienne se diffusa aussi par les gens du cirque. Une section est consacrée à la célèbre famille Fratellini qui a produit plusieurs générations de clowns, parmi lesquelles, dans un passé assez récent, Annie Fratellini qui créa la première école de cirque en France. On y voit un costume de scène et des godasses presque aussi impressionnantes que celles de Primo Carnera.

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Le très populaire trio fit ses débuts au cirque Medrano. Très novateurs, un clown blanc pour deux Augustes, ils se rendirent célèbres par leurs entrées comiques qui empruntaient à la commedia dell’ arte. Certaines œuvres de Fernand Léger et Jean Cocteau notamment leur rendirent hommage.
Comment ne pas penser, à cet instant, au Maestro Federico Fellini qui ne cessa jamais de filmer sa connivence avec les gens du voyage (La Strada, Huit et demi, Juliette des Esprits, Le Satyricon) et dont l’œuvre elle-même apparaît comme un cirque absurde et merveilleux. Son film Les Clowns (dans lequel jouait Annie Fratellini) était une ode aux grands artistes qui l’avaient fait rire et rêver dans son enfance. La scène finale avec la mort du clown est l’une des plus belles de l’histoire du cinéma.
Ailleurs, dans une autre vitrine, est exposé un accordéon, un instrument qui faisait souvent partie des bagages des immigrés, ne serait-ce que pour accompagner leurs chants lors des veillées. Il faudrait que je visite un jour la ville de Castelfidardo dans les Marches, presque entièrement vouée à l’histoire et aux ateliers de fabrication du piano à bretelles.
La légende prétend que le genre musette est né dans le quartier de la Bastille de la rencontre des bougnats auvergnats et de leur cabrette avec les maçons italiens et leur accordéon. En tout cas, elle illustre l’apport italien dans les musiques populaires françaises.

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Beaucoup de musiciens locaux d’origine italienne ont animé les « baloches » et les soirées dansantes de nos campagnes. Mais certains accordéonistes, immigrés ou enfants d’immigrés, ont accédé à une célébrité nationale, pour n’en citer que quelques uns, Tony Murena, Jean Corti qui accompagna Brel et Barbara, Emile « Milo » Carrara compositeur de l’inoubliable Mon amant de Saint-Jean, il en changea même le titre car, dans un premier temps, la chanson ne connut aucun succès quand elle s’intitulait Les barbeaux de Saint-Jean. Sans oublier Marcel Azzola, vous vous souvenez de Jacques Brel l’encourageant dans sa chanson Vesoul : « Chauffe Marcel ! ».
« Les Italiens sont des Français de bonne humeur » affirmait Cocteau, avec son corollaire, « les Français sont des Italiens de mauvaise humeur » !
Autre cliché, l’Italien est gai quand il sait qu’il aura de l’amour et du vin. De l’amour, il y en a sur des moniteurs. Ici, c’est un extrait de Mademoiselle interprétée par Jeanne Moreau. Il y est question de l’acharnement d’un paisible village corrézien contre un pauvre bûcheron italien innocent. Là, dans les bras de Simone Signoret, (ils nous piquent donc aussi nos femmes !) c’est le ténébreux camionneur Raf Vallone dans l’adaptation de Thérèse Raquin, le roman d’Émile Zola, un fils d’immigré vénitien lui aussi.
Quelle femme, dans les années 1950, n’est pas allée une fois au cinéma rien que pour les beaux yeux de Raf Vallone, symbole de l’italian lover ? Avouez !
On allait, par exemple, au cinéma Étoile de La Courneuve qu’une famille, originaire du Val d’Aoste, ouvrit en 1934.

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Une vitrine est consacrée au roi de la presse du cœur. Surveillé par la police fasciste pour son activisme communiste, Cino Del Duca émigra en France en 1932. Le mythique Nous Deux, Intimité, Festival, Paris-Journal, plus récemment Télé-Poche, c’est lui. Tarzan dans ma jeunesse, Hurrah avec les aventures de Brick Bradford, Flash Gordon et Mandrake, c’est encore lui.
Également producteur de films, mécène, propriétaire de chevaux avec son épouse Simone, il acquit une fortune considérable qui contraste avec son enfance pauvre dans un village de la région des Marches.

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Après l’amour, il y a du vin, ou plutôt des apéritifs, avec les affiches de Leonetto Cappiello. Il modernisa l’art de l’affiche publicitaire : vous avez vu, c’est certain, ses affiches sur le Cachou Lajaunie, le Bouillon Kub, les Chaussures Bally et les apéritifs Cinzano et Campari.

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« J’étais venu passer un mois en touriste, en amateur. J’y suis resté trente-cinq ans… J’aime la France comme un amoureux aime sa bien-aimée. Je l’aime pour sa beauté, pour son esprit, pour son harmonie et sa générosité. Je l’aime pour son grand amour de l’Art. »
D’autres artistes peintres, Gino Severini, Renato Paresce, Filippo de Pisis, Massimo Campigli, les « Italiens de Paris » ou « Groupe des sept » mènent leur combat artistique sous le signe de l’italianité.

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Destins heureux certes, mais d’autres documents nous rappellent les heures sombres du fascisme. Avec l’arrivée au pouvoir de Benito Mussolini en octobre 1922, de nombreux opposants antifascistes quittèrent l’Italie pour se réfugier en France. On les appelait les Fuoriusciti. Cela produisit de nombreux effets sur la vie sociale des immigrés et sur leur perception par les Français du fait notamment des tensions entre fascistes et antifascistes dans l’hexagone.

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Portraits d’antifascistes

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Avec ses yeux d’enfant, Cavanna évoque cette époque dans Les Ritals :
« … On n’a jamais vu autant de Ritals débarquer à la gare de Lyon, avec leur valise de carton bouclée par une ficelle, leurs joues de montagnards creusées à la serpe, leurs yeux de loups dévorants sous la visière de la grosse casquette enfoncée jusqu’à la racine des oreilles bien rouges rabattues à l’horizontale comme les poignées d’une marmite …
C’est que Mussolini fait la guerre en Abyssinie, parle de conquérir l’Albanie, la Grèce, la Turquie, les Yougoslaves, gueule pour que la France lui rende Nice, la Corse, la Savoie et la Tunisie et que si on lui donne pas de bon cœur il viendra les chercher, double et triple le temps du service militaire… »
Je pense inévitablement à Bella Ciao, le magnifique chant de révolte italien qui célébrait l’engagement dans le combat mené par les Partisans contre les troupes de la République Sociale Italienne (République de Salo) mise en place par le Duce. La musique vient d’une chanson populaire que fredonnaient, au début du XXe siècle, les femmes saisonnières qui travaillaient dans les rizières de la Plaine du Pô.
Je vous en offre une version « rock d’Oc » que j’ai enregistrée cet été lors d’un concert de Lou Tapage, un talentueux groupe du Val d’Aoste, dans le cadre du festival Celtie d’Oc à Cazavet, un minuscule village d’Ariège.

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Je découvre une photographie insolite de Lino Ventura jouant au foot en soutane durant le tournage du film Les Durs. À côté, dans une vidéo, le populaire acteur raconte sa jeunesse : né en 1919, il émigra en France avec sa mère à 7 ans et s’installa en région parisienne, à Montreuil, où résidaient des parents. Dès l’âge de 8 ans, il travailla comme livreur, garçon d’ascenseur et groom dans un hôtel, puis comme coursier pour la Compagnie Italienne de Tourisme à Paris. Rattrapé par la guerre, il se retrouva enrôlé dans un bataillon alpin de l’armée de Mussolini mais il déserta et revint en France où il joua, comme il dit, au chat et à la souris avec la Gestapo.
À la fin de la guerre, il devint catcheur professionnel sous le nom d’Angelo Borrini puis Lino Borrini. Le réalisateur Jacques Becker cherchait une sale gueule pour son film Touchez pas au grisbi. Ainsi commença son immense carrière d’acteur au cours de laquelle, il interpréta notamment Jean Valjean dans Les Misérables et un héros de la Résistance dans L’armée des ombres.
Très attaché à son pays d’origine, Lino ne souhaita jamais être naturalisé. Pour autant, ne le considériez-vous pas comme un grand acteur français?

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« J’attendrai le jour et la nuit/J’attendrai toujours ton retour ». Cette chanson est presque incontournable à un moment ou à un autre des films et documentaires relatant l’Occupation allemande. Dalida en refit un grand succès en interprétant une version disco.
Savez-vous que cette chanson fut créée en 1938 par Rina Ketty, de son vrai nom Cesarina Picchetto. Elle avait quitté son Italie natale en 1933 pour rejoindre des tantes à Paris. Elle fut séduite par l’atmosphère de Montmartre et se produisit au cabaret Au Lapin Agile, et découvrit l’amour en épousant l’accordéoniste Jean Vaissade. Les plus anciens d’entre vous connaissent son autre grand succès Sombreros et mantilles.

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Moi j’aime le music-hall, et j’aime Yves Montand né Ivo Livi à Monsummano Terme en Toscane. Âgé de trois ans, il émigra avec sa famille, en raison de persécutions fascistes qui aboutirent à l’incendie de l’atelier de fabrication de balais de son père militant communiste. Ils s’installèrent dans un quartier de Marseille où les habitants sont presque tous des immigrés. Ivo jeune travailla dans une fabrique de pâtes mais, fasciné par le spectacle et la scène, il monte sur les planches à 17 ans en s’inventant un nom d’artiste inspiré par sa mère qui, dans un mélange d’italien et de français, l’appelait « Ivo, monta ». Il commença au fameux Alcazar de Marseille avant de rejoindre Paris au milieu de la guerre pour la brillante carrière internationale de chanteur et d’acteur que l’on sait. Qui mieux que Yves a chanté à travers le monde, À Paris, l’indémodable valse musette de Francis Lemarque ! Un détail encore, Bob Castella et Henri Crolla, deux musiciens d’origine italienne comme lui, appartinrent à son orchestre tout au long de sa carrière. Il est émouvant de lire la demande d’acte de naturalisation effectuée par ses parents.

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Moi j’aime le music-hall et Serge Reggiani, lui aussi immigré italien ! Vous vous rappelez de ses couplets non autobiographiques :

« C’est moi, c’est l’Italien
Est-ce qu’il y a quelqu’un
Est-ce qu’il y a quelqu’une
D’ici j’entends le chien
Et si tu n’es pas morte
Ouvre-moi sans rancune
Je rentre un peu tard je sais
18 ans de retard c’est vrai
Mais j’ai trouvé mes allumettes
Dans une rue du Massachussetts
Il est fatigant le voyage
Pour un enfant de mon âge

Ouvre-moi, ouvre-moi la porte
Io non ne posso proprio più
Se ci sei, aprimi la porta
Non sai come è stato laggiù

Je reviens au logis
J’ai fait tous les métiers
Voleur, équilibriste
Maréchal des logis
Comédien, braconnier
Empereur et pianiste
J’ai connu des femmes, oui mais
Je joue bien mal aux dames, tu sais
Du temps que j’étais chercheur d’or
Elles m’ont tout pris, j’en pleure encore
Là-dessus le temps est passé
Quand j’avais le dos tourné … »

Né à Reggio d’Émilie, Serge quitta l’Italie en 1930, à huit ans, en raison des pressions que subit son père par le régime fasciste. Après un court séjour à Yvetot, en Normandie, les Reggiani s’installèrent à Paris où les parents ouvrirent un salon de coiffure rue du Faubourg-Saint-Denis. La famille Reggiani poursuivit son engagement antifasciste en adhérant à la Fratellanza Reggiana de Paris. Serge qui pratiqua la boxe n’hésitait pas à faire le coup de poing contre les fascistes de la capitale.
Attiré par le théâtre, Serge entra au Conservatoire de Paris puis embrassa une grande carrière d’acteur de cinéma. Tout le monde se souvient de lui dans le rôle de Manda guillotiné par amour pour Casque d’or Simone Signoret.

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À 45 ans, il débuta dans la chanson où il montra d’exceptionnelles qualités d’interprète au service de très beaux textes (La femme qui est dans mon lit/N’a plus 20 ans depuis longtemps). Il s’exerça aussi avec réussite à la peinture.
Moi j’aime le music-hall, encore et toujours, même s’ils ne sont pas évoqués dans l’exposition. Francesca Solleville, magistrale interprète des poètes et de Jean Ferrat, est la petite-fille du fondateur de la Ligue italienne des droits de l’homme. Claude Barzotti revendique dans un de ses grands succès :

« Je suis rital et je le reste
Et dans le verbe et dans le geste
Vos saisons sont devenues miennes
Ma musique est italienne … »

« J’viens d’là où parler avec les mains, c’est vital ». Vous ignorez possiblement que derrière l’auteur de cette phrase, le rappeur Akhenaton du groupe IAM, se cache Philippe Fragione issu d’une famille originaire de Toscane, Latium et Campanie.
L’humoriste Coluche brocardait son origine : « Il y en a qui sont beurs, moi je suis fromage … d’origine parmesan » ! Son père Honorio Colucci, originaire du Latium, était peintre en bâtiment. N’est-ce pas un beau symbole d’intégration que Coluche fût l’instigateur des Restos du Cœur ?
Derrière ces quelques exemples qui connurent les feux de la rampe, il y a aussi des millions d’immigrés italiens aux destins plus modestes, encore que …
Ah le petit vin blanc qu’on boit sous les tonnelles du côté de Nogent ! Je m’y rends justement à Nogent, j’ai plaisir à trouver, dans une vitrine, la truelle du maçon Luigi Cavanna, le père de François, l’auteur des Ritals qui évoque dans son livre ces modestes, ces sans-grades.
« Un jour, le gouvernement s’avisa que c’était peut-être pas très malin de garder tous ces travailleurs ritals dans un pays qui n’avait pas assez de travail pour ses propres enfants. Jusque-là, il avait supporté parce que les chômeurs étaient des Français, des gens d’usine et de bureau. Mais voilà qu’à leur tour les chantiers débauchaient et que les Ritals touchaient l’allocation. Ça, c’était plus possible, ça. Absolument délirant. Je comprenais très bien tout parce que je le lisais dans les journaux que maman rapportait de chez ses patronnes : Candide, Gringoire, L’Ami du Peuple, L’Action française …
Les journaux des patronnes expliquaient comme quoi si la France en était là c’était rapport aux métèques, qu’ils avaient tout envahi et qu’ils pourrissaient tout. Il y avait dedans des dessins, plein, qui disaient la même chose que les articles écrits, mais en raccourci, très bien dessinés, tu comprenais tout de suite, même si t’étais trop pressé pour lire l’écrit ou que t’avais pas envie, d’un coup d’œil tu te faisais ta petite idée de la chose, en plus tu te marrais parce que c’était des dessins humoristiques, ça veut dire qu’ils sont faits pour faire rigoler les gens, mais pas bêtement comme au cirque, non ; en leur faisant comprendre des choses difficiles… »

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Durant cinquante ans, de l’entre-deux-guerres aux années 1970, le bâtiment fut le royaume des Italiens. Ils y trouvèrent des emplois nombreux et diversifiés, et même pour certains jusqu’à l’autonomie professionnelle. Ils n’étaient pas que manœuvres, terrassiers et maçons : au milieu du XIXe siècle, la renommée des Piémontais comme plâtriers était comparable à celle de nos Creusois. Parmi les charpentiers, on remarquait nombre de Savoyards. Certains excellaient aussi comme mosaïstes (les Frioulans), stucateurs, tailleurs de pierre.
Beaucoup de ces Italiens ont construit routes, voies ferrées, ponts, barrages, villes et maisons de France.
Je me souviens dans mon enfance normande d’un camarade de classe nommé Bianchini. Son père dirigeait une entreprise de maçonnerie, sa mère était institutrice dans l’établissement scolaire dirigé par ma maman.
Je me souviens une soirée privée où le metteur en scène, auteur et « bâtisseur culturel » Jean-Louis Gonfalone (un autre Rital d’origine !) me projeta, au sens propre et figuré, ses Traces, à même la pierre, des spectacles historiques, fantastiques et oniriques qu’il imaginait à propos des carrières de Crazannes en Saintonge romane.
Parmi elles, il racontait l’émigration, un siècle auparavant, des jeunes hommes qui devaient quitter pour toujours leurs villages de Quero, Cilladon, Schievenin, au nord de la Vénétie. Le geste et la geste du carrier venu da sa lointaine Italie, étaient créateurs du spectacle, la réalité d’il y a cent ans devenait la fiction d’aujourd’hui : « Tu vas partir mon fils. Là-bas en France, il y a du travail. Pour une fois que les gouvernants de France et d’Italie s’entendent pour faciliter l’émigration, tu ne dois pas laisser passer cette chance. Tu gagneras bien ta vie. Tu nous reviendras vite … » Des valises en carton amoureusement remplies de vêtements basiques par la maman … Poignant et magnifique !
Je m’égare, je reviens à Nogent, pour découvrir le destin de Lazare Ponticelli. Vous le connaissez peut-être comme étant le dernier Poilu, l’ultime ancien combattant de la guerre 14-18 parmi les 8,5 millions d’hommes mobilisés sous la tenue bleu horizon.
« J’ai voulu défendre la France parce qu’elle m’avait donné à manger ». Ses parents, Giovanni et Philomène avaient de la peine à élever leurs cinq fils et deux filles, dans le Val de Nure, près de Plaisance. Le père exerçait des petits métiers dans les foires de la région, la maman allait travailler dans les rizières de la plaine du Pô, Bella Ciao, vous vous souvenez !
Chez les Ponticelli, ce fut la maman qui, en 1899, se rendit en France avec deux de ses enfants, laissant au père trois fils en bas âge dont Lazzaro. Elle travailla comme plumassière à Nogent. Finalement, Lazare, confié à une famille, resta seul en Émilie-Romagne. À dix ans, il voulut rejoindre le « paradis, Paris. À pied jusqu’à Plaisance, en train jusqu’à Modane puis Paris … à la gare de Lyon, aucun comité d’accueil … il trouva refuge dans un hôtel proche avec le sentiment d’avoir été abandonné par sa famille. Plusieurs mois plus tard, il s’installa à Nogent, toujours à l’écart de sa famille, exerçant des petits métiers, livreur de charbon, ramoneur, crieur de journaux lorsque la guerre éclate en août 1914. Comme beaucoup de ses camarades, il fut renvoyé en Italie sans grand ménagement quand celle-ci entra en guerre. Puis de retour, il entra dans le 4e régiment de marche du 1er étranger connu sous le nom de « Légion garibaldienne ».
Voici ce qu’écrivait Edmond Rostand dans La chemise rouge, un de ses poèmes de guerre réunis dans Le Vol de La Marseillaise :

« Ils ont donné pour nous dans la forêt d’Argonne.
Dès l’aube, un lieutenant d’Avellino pleurait
En croyant que peut-être on lui refuserait
D’aller dans la tranchée affronter la Gorgone …

… Regardez comment meurt un garibaldien !
Crie un homme en tombant dans la mêlée hagarde.
La France s’agenouille auprès de lui, regarde.
Et grave, se relève en disant : « il meurt bien » ».

L’histoire de Lazare Ponticelli ne s’achève pas là, au contraire, elle commence presque. De retour à Nogent, il retrouve deux de ses frères Céleste et Bonfiglio et, en 1923, ils déposent les statuts de leur société de fumisterie Ponticelli frères. Leur savoir-faire dans le domaine des cheminées s’étendra par la suite dans le secteur du raffinage pétrolier puis du nucléaire.
Lazare est mort en 2008 à l’âge de 110 ans. Aujourd’hui, la famille Ponticelli détient 80% d’une entreprise prospère qui emploie 5 000 salariés à travers le monde.
Un sacré destin de Plaisance à Neuilly-Plaisance (ou presque !) !
Je me retourne, encore un autre destin, une vie certes beaucoup plus aisée, celle d’Ettore Bugatti, un des fondateurs de l’industrie automobile de luxe et de compétition.

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Il naquit à Milan dans une famille d’artistes italiens. Ingénieur d’instinct plus que de formation, il créa sa propre marque automobile et s’installa en 1909 à Molsheim, petite ville d’Alsace allemande à l’époque. C’est là dans ses ateliers qu’il conçut, plus tard aidé par son fils Jean, ses mythiques bolides bleus au radiateur en forme de fer à cheval.
Son modèle Type 35, victorieux dans de nombreux grands prix entre 1925 et 1934, compte parmi les voitures de sport ayant le plus marqué l’histoire de l’automobile. Son modèle Type 57G Tank remporta les dernières 24 heures du Mans avant la Seconde Guerre mondiale.
Il est fort possible que, tout gamin, je vis un de ces bolides bleus, piloté par Maurice Trintignant, l’oncle de Jean-Louis, sur le circuit de Rouen-les-Essarts.
Tous ces bijoux de l’histoire de l’automobile sont toujours visibles au musée de Molsheim ou à la Cité de l’automobile à Mulhouse. La marque et l’atelier existent toujours. Devant la ligne bleue des Vosges, les modèles quasi futuristes, la Bugatti Veyron et désormais la Bugatti Chiron, tiennent autant de l’œuvre d’art que du génie industriel. Leur prix dépasse le million d’euros !
Je reste dans le domaine de l’automobile. Les plus anciens se souviennent sans doute des Trianon, des Versailles, des Chambord, des Régence et des breaks Marly. Avec ces carrosses du vingtième siècle, c’était la vie de château chez SIMCA (Société Industrielle de Mécanique et Carrosserie Automobile) dont j’apprends qu’elle était à l’origine une firme italienne créée en 1934 par Fiat pour contourner les barrières douanières mussoliniennes et produire en France ses voitures sous licence, avec à sa tête Enrico Teodoro Pigozzi (il francisera son prénom en Henri Théodore).

usine simca

D’autres encore ont « fait » la France, ainsi la styliste Rose Repetto qui créa le chausson de danse et la marque à son nom. Brigitte Bardot immortalisa la ballerine dans le film Et Dieu … créa la femme. Serge Gainsbourg popularisa les mocassins blancs à lacets.
Ce n’est pas parce qu’on approche de midi, mais je ne peux pas ne pas évoquer encore les influences culinaires de l’Italie en France qu’il ne faut pas résumer à la pasta et à la pizza.

scapiniLheure-du-café-©-Alain-Fleischer

café italien

Les apports italiens à la table française existaient bien avant les grandes vagues d’immigration. Ainsi, savez-vous que l’Italie nous exporta la forchetta, notre si utile et commune fourchette, sur les tables aristocratiques de la Renaissance.
Sous l’Ancien Régime, les classes aisées furent séduites par la création de cafés-glaciers modernes par des Italiens. Ainsi, c’est le Sicilien Francesco Procopio qui, après avoir vendu du café à la tasse sur la foire Saint-Germain de Paris, ouvrit vers 1685 le célèbre café Procope qui attira l’élite intellectuelle des Lumières et qui constitue toujours une institution de Saint-Germain-des-Prés.
De nombreux débits de boissons, épiceries et cantinas jouèrent un rôle important dans la vie sociale des immigrés dans nos provinces, et la diffusion de plats et produits en provenance de la Péninsule.
J’ai envie de vous allécher avec la tielle de poulpe, spécialité sétoise à laquelle je goûtais immanquablement au temps heureux où je séjournais chez mon oncle et ma tante dans « l’île singulière ». Cette succulente tourte arriva d’Italie dans les bagages des émigrants italiens de la petite bourgade de pêcheurs de Borgo de Gaete, au nord de Naples, à la fin du XIXe siècle.
Sous la domination espagnole au siècle de Charles Quint, la tielle de Gaeta était une pâte étalée avec un peu d’huile, quelques anchois et olives, l’ancêtre de la pizza en somme. On apprend toujours de quelqu’un, les autochtones remarquèrent que les soldats ibériques la confectionnaient en la recouvrant d’un couvercle de pâte. Ils copièrent donc leurs envahisseurs en recouvrant leur tourte. Bientôt, on ne mit plus à cuire la tourte directement sur la sole du four mais dans un plat de terre cuite appelée « teglia », la tielle était née.
Mon oncle me racontait qu’au début de l’installation de la communauté italienne dans le Quartier-Haut de Sète (là ou naquit Brassens !), les enfants allaient à l’école avec une tielle de pouffre (poulpe) dans le cartable.
Dans les années 1930, une certaine Adrienne Pages ouvrit avec son mari Bruno Virducci un petit étal de coquillages devant le pont de la Civette. Ses tielles étaient renommées et elle les faisait cuire chez le boulanger voisin Lubrano (encore un rital).
Adrienne eut de nombreux enfants, parmi lesquels Achille qui ouvrit une petite fabrique artisanale, un peu plus loin, à la Marine. C’est chez lui que nous nous procurions nos tielles.
Aujourd’hui, le commerce de tielles prolifère à Sète, ce qui malheureusement n’est pas un gage de qualité. Il y a encore trois ou quatre ans, on m’avait dit qu’elles étaient bonnes, là-haut, sur le Mont Saint-Clair … !

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L’influence culturelle de l’Italie se refléta dans la langue française à la Renaissance. Ce fut une véritable invasion de quelque 8 000 mots dont environ 10 pour cent sont encore utilisés de nos jours.

Au fait, savez-vous que c’est à Clément Marot, poète et valet de chambre de François Ier, que l’on doit la règle du participe passé avec l’auxiliaire avoir en imitation de l’italien qui lui paraissait la langue modèle ? Il l’avait exposée dans une strophe de ses Épigrammes.
Voltaire écrivit même : « Clément Marot a ramené deux choses d’Italie : la vérole et l’accord du participe passé… Je pense que c’est le deuxième qui a fait le plus de ravages ! » Pas faux !
Voilà une découverte qui ne put que ravir le vénéré Cavanna, génial rital de Nogent qui déclara son amour à la langue française dans son délicieux livre Mignonne, allons voir si la rose… Justement à propos de mes points de suspension :
« C’est parce qu’ils ont l’air de s’esbigner sur la pointe des pieds, à la queue leu-leu, furtifs et sifflotant d’un air détaché, hypocrites comme tout. J’aime bien les points de suspension. Ce sont mes amis. »
Cavanna vouait une grande reconnaissance à ses instituteurs : « Vous m’avez décollé les yeux et décrassé le dedans de la tête ».
Cependant, des enfants de l’immigration mettaient en avant dans leurs témoignages leur sensation d’exclusion et d’humiliation ressentie sur les bancs de l’école. D’autres confiaient s’être bien intégrés au sein de l’École républicaine, les instituteurs partageant parfois les opinions de leurs parents fuyant le fascisme.
Il faut savoir qu’au temps de l’unification italienne, justement, la langue de la péninsule était constituée essentiellement d’une multitude de dialectes régionaux. Les Italiens de France trouvèrent dans la langue française un ciment commun ainsi qu’un moyen de s’intégrer mieux et vite.
Ce n’est pas un hasard si la première session du concours de l’agrégation d’italien se tint en 1900. L’objectif était de renforcer la formation des professeurs d’italien des lycées en la fondant sur l’étude de la littérature de la langue italienne.
Je parviens au bout de l’exposition. Comme elle s’ouvrait avec le grand tableau des émigrants attendant dans le port de Livourne, elle s’achève sur un écran avec la séquence culte de La Dolce Vita, le film de Fellini, où Anita Ekberg se baigne dans la fontaine de Trevi à Rome pour les beaux yeux de Marcello Mastroianni.

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Du Risorgimento des années 1860 à la Dolce Vita célébrée par il Maestro en 1960, quelle Histoire !
On finit avec l’inénarrable séquence de L’aventure, c’est l’aventure, le film de Claude Lelouch : devant un parterre de jolies filles en bikini, Aldo Maccione et Lino Ventura apprennent à Jacques Brel, Charles Denner et Charles Gérard à rouler des mécaniques, à jouer les Ritals quoi ! Cultissime ! C’est cadeau pour vous.

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À cet instant, à l’autre bout de l’exposition, s’élèvent des chants. C’est cadeau pour moi !
En ce dimanche matin, le Chœur de l’Émigration et les comédiens de la Maggese nous offrent une visite chantée en donnant la parole au « peuple qui a manqué », les ouvriers, les paysans, les montagnards, les travailleuses de rizières, les artisans, les mineurs, les menuisiers, les femmes de chambre, les cantinières, les épiciers, les vitriers, les maçons, les pères et mères de ces Italiens de France, carrément des Français aujourd’hui.
En plusieurs tableaux, au milieu des documents et objets exposés, les artistes restituent quelques moments de l’extraordinaire collecte de témoignages opérée depuis 2010 par Anna Andreotti. C’est la transmission fidèle de leurs mémoires, les chants de leur enfance, de l’exil, du travail. C’est la restitution des récits de vie, dits et chantés, des joies et des douleurs partagées.
Pour vous, j’ai capté quelques saynètes avec mon smartphone :

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Voilà, cette fois, la visite est terminée. En guise de conclusion, j’emprunte à Luciano Zeppegno dans son Guide vivant de l’Italie (1968) :
« De tous les autres peuples, le Français est sans doute le plus apte à comprendre le caractère italien, car, lui aussi, multiple et un, ayant puisé aux mêmes sources gréco-latines une culture toute de clarté, de finesse et de sel, a le sens de la nuance et reconnaît chez son voisin ultramontain, des qualités et des défauts qu’il trouve chez bien de ses compatriotes … On s’aime bien parce qu’on se comprend et justement parce qu’on se comprend trop bien, on se crispe, s’exaspère mutuellement par instant ».
Ça me fait drôle de terminer avec une phrase du Général De Gaulle (!) :
« L’Italie et la France sont cousines. Elles sont voisines. Elles sont latines ». Mais bon, je les adore mes cousins !
Tandis que nous déjeunons (ni pâtes, ni pizza !) en face du musée, nous assistons à un nouvel exode : c’est un flux continu de familles d’origine asiatique endimanchées de tenues colorées qui se dirigent vers le lac Daumesnil.
Nul besoin d’être Tintin au Tibet pour deviner qu’elles ne vont pas assister à la Roue d’Or, une course cycliste populaire et spectaculaire qui se déroulait autour du lac dans les années 1950-60. Elle se disputait derrière derny par équipes de deux coureurs se relayant. (on appelle cela à l’américaine !) À son palmarès, figurent d’illustres champions comme Louison Bobet, Van Steenbergen, Van Looy, Stan Ockers et… « mon » Jacques Anquetil vainqueur deux fois avec André Darrigade.
Le garçon du restaurant m’éclaire : on célèbre aujourd’hui le 82e anniversaire de Sa Sainteté le Grand 14e Dalaï-lama.
Vous me connaissez, curieux comme je suis, bientôt j’emboite le pas des bouddhistes qui se rassemblent pour un vaste barbecue zen sur les pelouses en bordure du lac.

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J’en profite pour découvrir le monument des Pèlerins des nuages et de l’eau, une sculpture en bronze d’un artiste japonais. Une plaque calligraphiée scellée sur le socle explique que « le groupe représente les pèlerins Zen, sans cesse cherchant la vérité à travers le spectacle de la nature qu’ils parcourent tels les nuages du ciel, telle l’eau des rivières » (et du lac Daumesnil ? ndlr).
C’est la première fois que je verse une obole aux bouddhistes pour accéder à l’enceinte de la Grande Pagode cachée sous les frondaisons. Elle a la forme d’une gigantesque case … africaine, ce qui n’est pas si incongru que cela quand on sait que le bâtiment avait été initialement construit (en bois scandinave !) pour abriter les pavillons du Cameroun et du Togo lors de l’exposition coloniale de 1931.

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L’anniversaire du Dalaï-lama, en retraite au Ladakh en Inde, est fêté par la communauté tibétaine partout sur la planète sauf au Tibet, du moins officiellement, la Chine continuant de le considérer comme un séparatiste.
Petite déception, ce jour, l’entrée n’est pas autorisée à l’intérieur de la Pagode et je ne peux donc pas admirer le plus grand Bouddha d’Europe recouvert à la feuille d’or (plus de 9 mètres). À défaut, il y a Wikipédia !

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Par contre, j’ai retrouvé « ma » Roue d’Or de Daumesnil. Sur la façade de la pagode, elle symbolise la voie qui mène à la cessation de la souffrance. À huit branches (ce n’est pas une roue lenticulaire !), elle est appelée « Noble Chemin Octuple ».
Ainsi fut un dimanche de juillet. À un jour près, il y trente-cinq ans, à la sortie du stade de Séville, après une demi-finale de Coupe du monde perdue par l’équipe de France emmenée par Michel Platini, son voisin de Saint-Cloud, Lino Ventura était en pleurs. Touché par cette « tragédie nationale » mais bientôt heureux, trois jours plus tard avec la victoire de l’Italie dans la compétition : c’était ça aussi l’identité immigrée dans toute sa complexité, sa quotidienneté … sa beauté aussi ?

Chambre ouverte sur la mer Leonardo Cremonini 1925-2010

Publié dans:Coups de coeur |on 3 novembre, 2017 |Pas de commentaires »

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