Archive pour octobre, 2017

Les mystérieuses vacances de Monsieur Mulot …

Mes lecteurs fidèles se souviennent peut-être, j’ai eu l’occasion à plusieurs reprises, au hasard de mon actualité, d’évoquer La Bocata, un chouette bar restaurant d’inspiration espagnole dans une rue calme du IXéme arrondissement, à quelques pas d’« un p’tit jet d’eau, une station de métro, entourée de bistrots, Pigalle … » Mais tellement plus encore : installé dans un ancien atelier d’artiste, Eusebio, l’éminemment sympathique patron, n’a pas renié l’origine du lieu et organise régulièrement des soirées culturelles. On y débat philosophie, on y chante Brassens, on y expose, on y fait plein d’autres choses encore.
Alors, j’y ai couru quand j’ai reçu l’invitation pour le vernissage de l’énigmatique exposition des photographies retrouvées de Gaspard Mulot.

Gaspard Mulot Affiche

Trop curieux (?) peut-être, pour comprendre, m’enrichir, me nourrir, j’ai la sale manie de chercher, trifouiller, gratter, fureter, farfouiller, fouiner, à l’image du petit rongeur qu’évoque le patronyme de l’artiste.
Gaspard Mulot, je renifle le lézard (les arts ?). Déjà, ça sent le pléonasme à plein museau ! Car outre qu’il fût l’un des rois mages en Galilée, Gaspard désigne en argot des Poilus de la Grande Guerre, les rats qui proliféraient dans les tranchées à la recherche de chaleur et de vivres. Des chiens ratiers furent même envoyés au front pour les chasser.
Passe encore de porter deux prénoms et s’appeler Pierre Richard, Claude François ou Émile Louis, mais en la circonstance, plutôt que me ronger les sangs, j’ai envie de déterrer l’expression ancienne « endormir le mulot » qui, aux XVII et XVIIIe siècles signifiait « surprendre ou amuser quelqu’un pour mieux le tromper ».
L’affiche me fournit déjà un indice : l’exposition est conçue à l’initiative du groupe MIRAR (comme mirer, voir, regarder) qui rassemble, outre Eusebio le patron du restaurant galerie, JeanDenis Robert photographe de métier dont je vous ai plusieurs fois loué les travaux, son épouse Marie, ainsi que Pascal Moizo et Florent Pich, deux rats de la cave à vins espagnols, bref une bande d’amis enthousiastes à l’idée d’exhumer les œuvres du « campagnol des villes ».

029 Mulot Mirar

La genèse du projet est développée en préambule pour éclairer (ou tromper ?) le visiteur.
Une nuit, au fin fond du IXe arrondissement de Paris, à quelques mètres de la Bocata, deux des « miradors » trouvèrent une valise abandonnée sur le trottoir. En cette époque d’état d’urgence et de plan vigipirate, certains auraient averti les services de police pour neutraliser le colis suspect. Moins soupçonneux, nos noctambules l’ouvrirent : à l’intérieur des feuillets de diapositives dans un classeur ainsi qu’un tampon fort usagé, le tout dans un sale état. Et puis…
« Déjà, pendant le nettoyage des diapos (plusieurs centaines) nous devinons la belle trouvaille, et puis à la projection, on tombe à genoux … l’idée d’une exposition est immédiate, évidente, irrémédiable et unanime.
C’est alors qu’une carte coincée dans la doublure de la valise fait son apparition … inutile de vous narrer l’état d’excitation et de perplexité dans lequel nous nous trouvons … cette carte dessinée à l’encre de Chine, que raconte-t-elle ? Un projet de vacances ? … Un plan d’approche ?… L’ébauche d’un reportage ? L’un d’entre nous parvient à nettoyer et à imprimer le tampon … »
Sans avoir besoin d’enfiler un imperméable, ni de me coiffer d’un doulos comme dans un polar noir de Jean-Pierre Melville, j’ai mené mon enquête autour du comptoir de la Bocata où les langues se délient plus facilement devant un verre de vin ibérique, un Catania de Ribera del Duero par exemple : les témoignages corroborent, tout ce qui précède semble cohérent et vrai.

TAMPON 4 Mulot

Quant à ce qui suit … Le tampon révèle l’identité du probable propriétaire de la valise : Copyright / GASPARD MULOT / Mention obligatoire.
« Stupéfaction ! Il s’agirait d’un professionnel ? Pris par quelques scrupules logiques, les recherches sur internet commencent : pas de Gaspard Mulot à photographe, ni a Paris, ni en France. Le nom semble tellement insensé… Peut-on s’appeler Mulot ? Oui, répond l’écran : 5204 Mulot sont nés en France depuis 1890, plus de 500 dans le Nord-Pas-de-Calais. À Paris : un Mulot célèbre : Gérard, chocolatier…
Et une Sophie ! rue Pétrelle, à deux pas de la valise ! Celui d’entre nous qui lui parle au téléphone n’obtient pas grand-chose : pas de parents dans la photographie, ni de Gaspard. Mais, un de ses amis a visité un appartement dans cet immeuble, un atelier de prises de vues, le propriétaire était belge.
« Belge! évidemment, Hercule Poirot, Gaspard Mulot ! » s’écrie l’un d’entre nous. Mais, à notre grand désarroi, la toile est précise : pas de photographe professionnel exerçant sous ce nom en Belgique, à Bruxelles, à Anvers, à Knokke-le-Zoute…
Pourquoi l’un d’entre nous lance-t-il une recherche « Gaspard Mulot/ Acteur belge » ? »
Parce que, sous l’emprise d’alcools forts (peut-être) et d’une jubilation réjouissante (sûrement), notre quintette de Rouletabille(s) se plonge dans le mystère de la chambre noire et commence à imaginer une fiction et bâtir une « exposition de copains » comme le père de l’un d’eux réalisa des films de copains.
Cinéma quand tu nous tiens, le visiteur a les éléments maintenant pour découvrir … les vacances de Monsieur Mulot à travers vingt-cinq agrandissements de diapositives !

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Vite, le spectateur, à son tour, se met dans la peau d’un détective afin de prélever quelques indices dans la présomption d’une identité du photographe et reconstituer les étapes d’un voyage désorganisé.
S’il est inutile qu’il se coiffe du deerstalker, la casquette de tweed de Sherlock Holmes, je ne parle même pas de la pipe, il est interdit de fumer dans les lieux publics, par contre, la loupe est presque nécessaire pour traquer le précieux détail.
Je vous avoue même que, ne négligeant pas les moyens modernes d’investigation, j’ai zoomé souvent avec la souris de mon ordinateur … le mulot comme avait coutume de dire la marionnette d’un ancien président de la République peu au fait de l’outil numérique !
Bon Dieu … mais c’est bien sûr, pour reprendre la phrase la plus célèbre de l’inspecteur Bourrel des Cinq dernières minutes, une série policière culte de la seule chaîne en noir et blanc que les moins de 57 ans ne peuvent pas connaître ! L’affiche elle-même de l’exposition laisse penser que Gaspard Mulot ait pu assister au lancement d’une fusée Ariane à Kourou en Guyane, d’ailleurs peut-être était-il ingénieur. Le détail qui trahit : une pancarte floutée indique aux piétons la sortie par un souterrain pour repartir vers Toulouse. Mulot se trouvait plus probablement à la Cité de l’Espace dans la ville rose.

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La mystérieuse carte augure d’une croisière sur la Kok River, une rivière de Thaïlande et affluent du Mékong. Là-bas, au village de la tribu Karen, on élève des éléphants pour le travail dans la jungle. La province de Chiang Rai est très riche culturellement et regorge de temples bouddhistes. C’est là que fut découvert le Bouddha d’émeraude, une statue en jadéite toujours vénérée à Bangkok. Mulot s’est extasié devant quelques souris de pierre, pardon quelques déesses thaïs dont la disposition fait penser à un curieux effet sténopé.
Mon esprit divague, sans qu’on puisse l’imputer à un abus de bière San Miguel ou d’alcool de riz, me voilà parti un instant en Chine avec Quentin alias Jean Gabin sur les dialogues d’Audiard et Blondin du film Un singe en hiver : « Le véhicule, je le connais: je l’ai déjà pris. Et ce n’était pas un train de banlieue, vous pouvez me croire. M. Fouquet, moi aussi, il m’est arrivé de boire. Et ça m’envoyait un peu plus loin que l’Espagne. Le Yang Tsé Kiang, vous en avez entendu parler du Yang Tsé Kiang ? Cela tient de la place dans une chambre, moi je vous le dis! Je n’bois plus, je croque des bonbons » … – « Et ça vous mène loin ? » – « En Chine toujours, mais plus la même, maintenant c’est une espèce de Chine d’antiquaire. Quant à descendre le Yang Tsé Kiang en une nuit, c’est hors de question. Un p’tit bout par-ci, un p’tit bout par là, et encore pas tous les soirs. Les sucreries font bouchon ! »

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Je reconnais Las Vegas. Comme Monsieur Mulot, j’y suis allé. À l’époque, on ne tirait pas sur les gens sauf dans les westerns. Line Renaud menait la revue, c’est vous dire que c’est il y a longtemps, ma p’tite dame ! Il faudrait qu’un jour, je regarde dans quel état sont mes propres diapos du cow-boy surplombant le Pioneer Club ou, juste de l’autre côté de la rue, du Sassy Sally’s Casino.
C’est l’intérêt aussi de l’exposition de déclencher un questionnement, une interactivité entre la photographie et le spectateur, entre les spectateurs eux-mêmes qui, selon leur vécu, leurs voyages, leur perspicacité, nourrissent inconsciemment l’enquête.
On est loin des fastidieuses, pour ne pas dire plus, projections familiales des diapos de vacances que chacun de nous a subies.

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Au fait, ce monsieur Untel, bon d’accord Gaspard Mulot, qui était-il ? Est-ce lui sur la photographie en charmante compagnie dans ses tribulations ? Le selfie n’était pas encore né à l’époque.
Fut-il ingénieur ? Ou simplement passionné d’aéronautique et de voitures de sport ? Voire de modélisme ?

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Au-delà de leur sujet, il y a le traitement accidentel que les photographies ont subi par … une inondation de cave peut-être ? Striures, moisissures, dégradations chromatiques les détournent, les réinterprètent, les transcendent étonnamment, les magnifient parfois.

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Quelques zones brûlées de la pellicule et on imagine la façade d’un immeuble en proie aux flammes.
Sous la cible d’une multitude de points blancs, le pare-brise de la belle voiture de sport a volé en éclats.
Des moisissures et voilà des avions de chasse qui traversent un ciel constellé d’inquiétants projectiles. Ou comment un possible meeting aéronautique se transforme en guerre des étoiles. Des craquelures et l’avion survole une zone désertique, avec quel dessein?

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Outrageusement détériorées, les photographies retrouvent une certaine jeunesse, ou plutôt une autre vie, et touchent à une esthétique de la peinture.

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Ainsi, l’accostage d’une barque dans un décor exotique rappelle certain tableau romantique de Renoir (avant un futur déjeuner sur l’herbe ?).
Gare à la mort aux rats dans les caves, notre (Gaspard) Mulot aurait-il été victime de trips hallucinatoires tant ses clichés s’embrasent fréquemment de couleurs psychédéliques.
L’influence de la photographie dans le mouvement hyperréaliste de la peinture fut majeure. Comme Cézanne peignait les incendies, ici c’est la peinture impressionniste qui s’invite souvent par accident dans l’image photographique. Les Surréalistes ont la part belle également.
On trouve aussi le côté aléatoire des Empreintes de Yves Klein telles que je les ai admirées cet été au musée Guggenheim de Bilbao.
« Le mystère de ce qui vous échappe un peu, voilà la vraie beauté. L’absence de toutes les clés de la porte d’entrée. »
Si on veut aller encore plus loin, on pourrait même envisager un prolongement dans la littérature. Monsieur Mulot pourrait devenir un possible personnage de roman.
Je me souviens d’Un certain Monsieur Blot, sorti de l’imagination et de l’humour de Pierre Daninos, qui, miné par sa vie de bureau, par ses vies conjugale et extra-conjugale, par ses enfants, par la hantise de retrouver les mêmes têtes chaque matin, éclata un beau jour et devint célèbre par un curieux « concours du Français moyen ». Qui sait si Mulot n’a pas balancé une partie de son passé dans la rue …

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Monsieur (Nicolas) Hulot, faites cesser l’usage des pesticides au nom de la Culture. Laissez vivre le Mulot pour de futures pérégrinations. Car il se murmure que la valise n’a pas livré tous ses secrets et qu’une autre exposition est en gestation…
Soyons fous ! Les cinq lascars du groupe MIRAR griment avec talent la réalité que dégageaient les photographies de Gaspard Mulot. Dans une légende allemande, les frères Grimm faisaient appel à un joueur de flûte pour débarrasser la ville de Hamelin d’une invasion de rats. Et si un petit air de musique (Pigalle ?) rameutait à la Bocata toutes les photographies du petit monde de Gaspard Mulot …

Une semaine au Pays Basque (5)

Pour lire les quatre billets précédents :
http://encreviolette.unblog.fr/2017/09/01/une-semaine-au-pays-basque-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2017/09/12/une-semaine-au-pays-basque-2/
http://encreviolette.unblog.fr/2017/09/18/une-semaine-au-pays-basque-3/
http://encreviolette.unblog.fr/2017/09/24/une-semaine-au-pays-basque-4/

vendredi 11 août :
Comme pour nous faire regretter notre proche départ, le soleil brille généreusement pour notre dernière journée au pays Basque. À l’horizon, la chaîne des Pyrénées se découpe dans l’azur.
Il est loin le temps où la France de Louis XIV guerroyait contre les Habsbourg d’Espagne avant que le traité des Pyrénées n’eût enfin formalisé la paix entre les deux couronnes le 7 novembre 1659 à Hendaye sur la minuscule île des Faisans (voir billet 1).
J’ai prévu d’aller me promener sur les crêtes, notamment du côté de Roncevaux. Il est des lieux qui, abusivement ou non, appartiennent à l’Histoire de France, du moins celle enseignée dans les manuels scolaires.
En chemin, je découvre à la sortie de Saint-Pée-sur-Nivelle, un rond-point original, un carrefour giratoire pour employer l’exacte terminologie. Je vous renvoie à un de mes anciens billets où je tentais de manier l’humour pour stigmatiser cette plaie de la circulation moderne : http://encreviolette.unblog.fr/2008/09/17/plaisirs-des-sens-giratoires-et-des-ronds-points/.
Savez-vous qu’on recense environ 30 000 ouvrages de ce type dans l’hexagone, une moyenne d’un peu moins un par commune, ce qui permet de nous enorgueillir d’un navrant record du monde. Pas mal d’usagers ignorent aussi malheureusement que ces giratoires sont des carrefours donnant la priorité aux véhicules circulant déjà sur l’anneau.
Là n’est pas la question, ce matin, la circulation est des plus fluides et, pour une fois, je trouve crédible la sculpture monumentale qui occupe le terre-plein central. Œuvre de l’artiste basque Iñaki Viquendi, elle représente une immense chistera de onze mètres de long, objet emblématique du jeu de pelote basque.

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La chistera (le masculin est employé aussi) est un panier en osier en forme de gouttière recourbée fixé à la main du pelotari par un gant de cuir. C’est justement un habitant de Saint-Pée-sur-Nivelle Jean Dithurbide qui eut l’idée de l’inventer, en 1856, en prolongeant le gant traditionnel par un panier d’osier qui servait à ramasser les raisins (d’Irouléguy peut-être). Plus léger, il fatiguait moins le bras et permettait d’envoyer la pelote plus loin, avec plus de force et de vitesse.
Selon la longueur de l’instrument, on distingue deux types de jeu : la cesta punta avec le grand chistera et le joko garbi avec le petit chistera, deux spécialités particulièrement spectaculaires et d’un grand esthétisme.
À cet instant, j’ai bien sûr une pensée pour mon champion de professeur de mathématiques du lycée Corneille de Rouen, Roger Vicenty, dont j’ai évoqué la mémoire dans mon billet 2 consacré à mon séjour. Il fut avant tout champion du monde à la main nue mais comme tous les enfants du pays Basque, il dut manier la chistera dès son plus jeune âge au fronton d’Ascain à moins de dix kilomètres d’ici.
Cette monumentale chistera constitue aussi un hommage à Jean Apesteguy, un extraordinaire joueur de pelote du début du siècle dernier connu sous son surnom de Chiquito de Cambo, le « petit » de Cambo bien que ce fût un colosse de près de deux mètres. C’est l’autre célébrité de Cambo-les-Bains, autre village voisin, avec Edmond Rostand l’auteur de Cyrano de Bergerac. Le fronton de Paris, construit pour les Jeux Olympiques de 1924 sur les quais de Seine, porte son nom. Il fut champion du monde sans discontinuer de 1900 à 1914 et de 1919 à 1923, son hégémonie étant seulement suspendue pour cause de Grande Guerre. Des photographies attestent qu’au front, le grenadier Apesteguy accrochait sa chistera à son ceinturon. La légende affirme même qu’à l’aide de son instrument, il catapultait des grenades vers les tranchées allemandes. Plus plausible, il utilisait le petit gant plat dont on se sert au rebot.

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On peut relever dans un article du Miroir des Sports de 1922 : « Sur les « places » du Pays, à Sare, à Cambo, à Guéthary, à Anglet, à Saint-Jean-de-Luz, à Saint-Jean-Pied-de-Port, durant la période qui va de 1899 à 1913, Chiquito apparaît aux yeux de la foule enthousiaste comme un demi-dieu. Il triomphe partout, il est le roi, le « roi de la pelote » ; les souverains lui offrent des épingles de cravate, les femmes leurs plus gracieux sourires. » Je connus l’émotion de filmer une de ses chisteras au musée Basque de Bayonne, il y a vingt-cinq ans.
Je n’ai pas prévu de me rendre à Cambo-les-Bains. J’oblique vers Saint-Étienne de Baïgorry pour m’engager dans la vallée des Aldudes, une contrée un peu secrète, authentique, gourmande, étonnante aussi.
Le long de la route sinueuse qui commence à s’élever vers le port (ainsi appelle-t-on souvent les cols dans les Pyrénées), les eaux claires de la nive des Aldudes, affluent de la Nive, et de quelques autres ruisseaux, miroitent au soleil. Ici, c’est le paradis de la truite et nous rencontrerons plusieurs piscicultures qui profitent de l’eau exceptionnellement pure de la montagne.
Sans atteindre la renommée de la truite de Schubert (!!!), la truite de Banka est un des trésors gastronomiques basques qui s’invitent sur les tables de la capitale, mais il est d’autres élevages tout aussi valeureux.
Nous atteignons bientôt justement le minuscule village de Banca, un peu plus de 300 habitants. Il s’appelait La Fonderie jusqu’au XIXème siècle en raison d’une usine d’extraction de minerais de cuivre et de fer dont on aperçoit encore quelques vestiges.

Banca village blog

Aujourd’hui, on écrit Banka en basque, c’est ici que le 11 décembre 1973, se déroula la première action armée de l’Iparretarrak, l’organisation clandestine en lutte pour l’indépendance du Pays Basque.
Je m’étais déjà hissé jusqu’ici, pour les besoins d’un film, à destination de professeurs d’Éducation Physique et Sportive, que je tournais sur la pelote basque. En effet, l’une des curiosités est le fronton dit de type place libre. Le mur de droite est celui du cimetière, celui de gauche la façade de la mairie dont il faut fermer les ouvertures lors des compétitions. Plus pittoresque encore, le fronton est lui-même percé sur sa moitié droite pour laisser passer une route.

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Je traverse le cimetière pour accéder à l’église Saint-Pierre. Évidemment ouverte, comme souvent au Pays Basque, elle détient un joli retable du Christ remettant à saint Pierre les clés du royaume des cieux, entouré d’une peinture de pampres, les vignes du Seigneur ou d’Irouleguy !

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Sur la balustrade des classiques galeries des églises basques, court un élégant chemin de la Passion.
Je me promène maintenant dans les allées du cimetière. Les quelques pierres discoïdales sont désormais entreposées au musée basque de Bayonne.

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N’y voyez pas un penchant morbide, j’aime visiter les cimetières. Les tombes racontent souvent la vie, ainsi ces émouvantes plaques d’une famille de bergers : la maison à l’architecture typique, la montagne, les moutons, un visage souriant, le béret aussi, autant de symboles d’une vie heureuse et paisible que rappelle la cloche de l’église qui sonne midi.

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Quelques kilomètres plus haut, nous parvenons aux Aldudes, autre minuscule village qui a donné son nom à la vallée. Il semble bien désert à cette heure médiane de la journée. Même le restaurant Baillea semble avoir fermé ses volets (temporairement ?), dommage, il possédait un petit air sympathiquement vieillot.
Je ne manque pas de me recueillir dans l’église Notre-Dame de l’Assomption qui abrite, paraît-il, un chapelet de Maximilien II d’Autriche, acheté aux enchères et ramené du Mexique par un amerikanoak (basques revenus des Amériques).

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À cet instant, je pense au destin funeste de cinq bergers des Aldudes raconté par Adrien Bosc dans son fascinant roman Constellation (éditions Stock) du nom du nouvel avion d’Air France qui décolla d’Orly le 27 octobre 1949 avant de s’écraser dans l’archipel des Açores. À son bord, il y avait bien sûr le boxeur Marcel Cerdan qui partait vers New York pour reconquérir son titre de champion du monde contre Jack Lamotta, ainsi que la célèbre pianiste Ginette Neveu. Mais parmi, les 37 passagers, moins illustres, il y avait aussi Thérèse Etchepare, Guillaume Chaurront, Jean-Louis Arambel, Jean-Pierre Aduritz et Jean-Pierre Suquilbide, cinq jeunes gens cultivateurs des Aldudes qui émigraient pour louer leur amour du travail et des bêtes, et vivre le rêve américain dans les ranches. Dans le train qui les amène à Paris, « le wagon de seconde classe, le compartiment des bergers résonne du dialecte du pays Quint, le bas-navarrais occidental, recensé par le prince Louis-Lucien Bonaparte dans sa Carte des sept provinces basques publiée en 1863. Ils ne cessent de chanter les airs du pays, Jean-Louis entonne « Au mois d’été, la caille chante dans les blés ». À la tristesse du départ, à la nostalgie de la vallée laisse place le parfum de la belle aventure, de frontières intérieures repoussées à mesure de l’avancée. Derrière eux, les neuf cent vingt habitants restés au pays, les frontons, les maisons blanches aux volets et portes marron, la perspective coupée par la Nourèpe, le torrent du village. On parle de l’avion, s’envoler, quelle folie » !
En 2007, une association de bergers fit ériger, à proximité de la mairie, une stèle rendant hommage à l’ensemble des bergers basques partis outre-Atlantique.

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À la sortie du village, un attroupement d’automobiles trahit la présence de la boutique auberge Pierre Oteiza, éleveur et artisan salaisonnier natif des Aldudes qui a relancé, il y a une trentaine d’années, la race locale de porc pie noire alors en voie d’extinction.

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On trouve trace de cette race bicolore (tête et cul noirs) adaptée à la montagne dans des archives du XVème siècle concernant les taxes et lois régissant l’élevage. Les porcs étaient alors traditionnellement amenés à la « glandée », c’est-à-dire à la pâture des glands, châtaignes, faînes qui tombaient en abondance à l’automne. Les paysans étaient tenus de verser une « redevance » pour avoir « le droit de pacager » sur les terres royales de Navarre. Le roi réclamait en contrepartie un impôt appelé la quinta (le cinquième) et qui correspondait au prélèvement d’un porc sur cinq.
En quête récemment d’une Appellation d’Origine Contrôlée, les éleveurs ont donné le nom de Kintoa à ce jambon et cette viande de porc sans pareils.

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À défaut de pouvoir manger à l’auberge qui affiche complet, nous faisons quelques emplettes à la boutique. Certes un peu onéreuses, mais quand on a lu ou vu différents articles et émissions, sur les cochonneries de l’industrie agroalimentaire, qui stigmatisent l’utilisation de nitrite, additif cancérigène, pour donner une belle couleur rose au jambon, on salive déjà de vivre quelques moments gustatifs de qualité.
Nous entrons dans le Pays Quint dont la désignation n’a aucun rapport avec l’illustre monarque Charles Quint. Comment vous expliquer : en gros, il s’agit du haut de la vallée où les habitants français sont considérés comme espagnols sur une terre qui se trouve du côté français mais qui appartient à l’Espagne et est tout de même administrée par la France !
Cette contrée fut longtemps le théâtre de luttes sanglantes entre les bergers français de Baïgorry et espagnols du val d’Erro. Le traité de Bayonne, signé le 2 décembre 1856 par l’impératrice Eugénie de Montijo, tenta de mettre de l’ordre en décidant de la répartition territoriale et du régime de jouissance. Il accordait donc à l’Espagne la propriété du territoire, et à la France, la jouissance indivise sur la partie nord de la zone et moyennant une rente annuelle pour le pacage des troupeaux sur la partie sud.
Aujourd’hui encore, la Poste française assure la distribution du courrier, ENEDIS celle de l’électricité, et la Guardia Civil espagnole la sécurité.
En ce début du vingt-et-unième siècle, huit familles de nationalité française habitent sur cette terre espagnole, payent l’impôt foncier à l’administration navarraise, leur taxe d’habitation en France, et envoient leurs enfants à l’école française. Les troupeaux de vaches, en provenance de France, qui transhument et pâturent en Pays Quint, sont marqués sur la cuisse gauche au fer rouge du sigle VE (vallée d’Erro). C’est ce qu’on appelle la « marque d’Urepel » qui est l’occasion de manifestations festives.
Ni la géographie, ni l’histoire du royaume de Navarre, ni les traités internationaux ne sont encore parvenus à démêler cette extravagance frontalière.
Encore trois ou quatre kilomètres, et nous atteignons le village d’Urepel, le bout du monde versant français de la vallée des Aldudes.
Nous avons faim et, avec un bon pressentiment, allez savoir pourquoi, nous nous dirigeons vers le restaurant C’Vall, curieuse enseigne derrière laquelle se cachent peut-être les prénoms des propriétaires.

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Pour l’instant, nous sommes seuls mais nous nous sentons bien ici. Une estrade laisse penser que certains soirs, en guise de veillée, on y chante et on y danse, avec Valérie à l’accordéon. La patronne et sa fille sont charmantes et nous nous laissons tenter par les truitelles de la pisciculture familiale. Accompagnées de fromage de montagne local, il est des plaisirs simples qui égalent ce midi le seul quintette (logique au Pays Quint !) pour piano composé par Franz Schubert, à savoir la fameuse « Truite » !
En guise de promenade digestive, nous arpentons la rue principale. La pelote claque sur le mur du trinquet. Une sculpture moderne stylise l’attitude éminemment esthétique du joueur de chistera.

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La commune rend aussi hommage à l’enfant du pays Fernando Aire Etxart dit Xalbador, un des plus grands bertsolaris, ces chanteurs de vers rimés, strophés et improvisés en langue basque. Le texte d’un de ses poèmes est apposé au mur du trinquet.

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J’ai déjà eu l’occasion dans un précédent billet de vous faire écouter Xalbador. Je vous offre encore un extrait de cette belle voix qui accompagne un vol de palombes pour franchir le port :

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Il fait chaud et je m’offre une pause fraicheur à l’intérieur de l’église de l’Assomption de la Bienheureuse Vierge Marie, je comprends qu’elle soit aux anges dans ce petit bout du monde qui pourrait en être le centre tant la vie y est paisible.

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Ce sont les vacances estivales sinon je m’assoirais bien sur un banc avec la dizaine d’enfants de l’école communale bilingue. Nul doute que l’institutrice qui habite au-dessus de la classe saurait m’expliquer l’origine de l’expression « de France et de Navarre » qui prend tout son sens ici.
La Navarre historique s’étire de part et d’autre de la chaîne des Pyrénées. Le mariage de Jeanne Ière de Navarre avec Philippe le Bel rattacha provisoirement ce pays à la couronne capétienne de France. Louis X dit le Hutin (rappelez-vous le poème de Prévert sur les rois de France qui ne savaient pas compter jusqu’à vingt !), fils et successeur de Philippe le Bel, fut le premier à se déclarer « roi de France et de Navarre ». Pas pour longtemps, car sa fille Jeanne de Navarre (quelle idée ont-elles toutes de se prénommer Jeanne), est exclue en tant que femme de la succession du trône de France, mais conserve cependant le trône de Navarre dont la couronne passera, de mariage en mariage, aux comtes d’Évreux, au roi d’Aragon puis aux comtes de Foix et du Béarn. Vous suivez toujours ?
Au temps de Louis XI, les mariages croisés entre les maisons de Navarre, de Béarn et d’Aragon entraînent des luttes incessantes autour de la couronne de Navarre.
Pendant que les Français guerroient en Italie, le roi Ferdinand le Catholique s’empare en 1512 de Pampelune et de la Haute Navarre qui reste encore aujourd’hui une province espagnole. La partie nord, dénommée Basse-Navarre, demeure sous la souveraineté française d’Henri II d’Albret qui épouse Marguerite d’Angoulême sœur de François Ier. Leur fille unique Jeanne (bien sûr) d’Albret mariée à Antoine de Bourbon donnera le jour à Henri de Navarre qui deviendra roi de Navarre sous le nom d’Henri III puis roi de France … et de Navarre sous celui d’Henri IV. Ouf !
Il n’en fallut pas plus pour que l’expression de France et de Navarre devînt synonyme « de partout en France », car à l’époque, ne parler que de la France, c’était souvent oublier ce bout de terre pourtant placé sous la même couronne.
Dans une correspondance avec la princesse Mathilde, Gustave Flaubert dénigrait mon département natal : « Comme je ne vois personne, je ne sais guère ce qui se passe dans le monde. La Seine-Inférieure est, du reste, le département le plus calme de France et de Navarre, ou plutôt le plus engourdi. »
Allez, en route pour une autre tranche d’Histoire de France quoique, désormais, Roncevaux soit une commune espagnole sous le nom de Roncesvalles (Orreaga en basque).
Dans un premier temps, j’ai bien envie de m’y rendre en traversant un coin de la Navarre espagnole mais l’étroitesse de la chaussée et l’incertitude du trajet suggéré par le GPS m’incitent rapidement à rebrousser chemin jusqu’au pied de la vallée des Aldudes avant de m’engager dans la vallée suivante à Saint-Jean-Pied-de-Port.
Comme Charles Martel arrêtant les Arabes à Poitiers en 732 ou la date de la bataille de Marignan, il est quelques rudiments d’Histoire qui demeurent à jamais gravés dans la mémoire des enfants de l’École de la République, ainsi aussi Roland sonnant du cor à Roncevaux. Dois-je fustiger les écoliers d’aujourd’hui de ne même plus les connaître tant on nous a souvent raconté des histoires à ce sujet pour écrire une sorte de roman national.
La montée du port d’Ibaneta (ou col de Roncevaux) s’effectue essentiellement dans la forêt. Ici, des panneaux indicateurs, informant de la présence possible de pèlerins, prennent tout leur sens : cette route est un point de passage historique du Camino navarro sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle.
Au sommet qui culmine à 1 057 mètres, une chapelle moderne est construite à proximité des vestiges de l’ancienne chapelle de San Salvador de Ibañeta fondée en 1127. Au Moyen-Âge, le son de la cloche des égarés permettait aux pèlerins de s’orienter malgré le brouillard.

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À quelques pas de là, sur un monticule, une pierre rappelle l’épisode de la bataille de Roncevaux. Elle était ornée d’une réplique de la légendaire épée Durandal, celle-là même que Roland utilisa pour ouvrir une brèche dans la montagne. Elle a été dérobée par des (guère) preux chevaliers de l’ère moderne, … ou des nostalgiques des leçons d’Histoire de leur école communale.
On sait bien que, presque par définition, les légendes sont tenaces, mais il faut reconnaître qu’on se laisse entraîner dans un certain délire historique consciencieusement entretenu par des générations d’historiens et de rédacteurs de manuels scolaires.

Livre Suzanne Citron

Je suis d’autant plus sensible au rétablissement (ou établissement plutôt) d’une certaine vérité historique que j’étais (lors de mon séjour au Pays Basque) en pleine lecture du livre érudit et instructif de Suzanne Citron Le Mythe national l’Histoire de France revisitée (éditions de l’Atelier). Suzanne Citron est agrégée d’histoire et docteur de 3ème cycle et fut professeure de lycée durant une vingtaine d’années puis maître de conférence. Elle a aujourd’hui 95 ans. Elle écrivit l’ouvrage cité en 1987 qui connaît un étonnant succès en librairie depuis qu’il a été réédité et … offert à François Fillon lors d’une émission de France 2 pendant la dernière campagne électorale présidentielle (il a le temps désormais de méditer sur sa lecture).
La bataille de Roncevaux, qui se serait déroulée le 15 août 778, a été rendue célèbre par la Chanson de Roland, une œuvre de 4 002 vers écrite en anglo-normand, trois siècles plus tard, par un dénommé Turold. C’est cette première chanson de geste de la littérature qui fut longtemps enseignée dans les manuels scolaires français. Comme j’appartiens à ces générations d’écoliers victimes de ces « petits arrangements » avec l’Histoire de France, même si cela relève donc de la légende, j’avoue que mon cœur bat un peu plus vite au sommet du col d’Ibañeta.
Déjà, je suis passé ce matin, à quelques kilomètres de Cambo-les-Bains, tout près du Pas de Roland, un lieu-dit où le sabot du cheval de Roland, neveu de Charlemagne, aurait brisé en deux un rocher. Il existe aussi, beaucoup plus à l’Est, la Brèche de Roland, une percée dans les falaises au sommet du cirque de Gavarnie effectuée par l’épée Durandal. Roland la projeta si violemment qu’elle aurait été se ficher dans un rocher de Notre-Dame de Rocamadour dans le Lot. Waouh ! J’ai pu gober tout cela à l’école primaire ? Et moi qui passais pour un élève éveillé !
Autant tordre le cou à toutes les approximations, il est probable que la bataille de Roncevaux ne se déroula pas exactement au col actuel d’Ibañeta mais dans les alentours.
N’ayant pu rencontrer aucun témoin contemporain de la scène (!), voici ce qui se serait possiblement passé : l’armée des Francs, sous le commandement de Charles Ier futur empereur Charlemagne, revenait d’une expédition contre les musulmans d’Espagne.
Car ça aussi, faut-il en être fier en notre époque actuelle, Suzanne Citron reproduit textuellement un passage d’un manuel de Martial Chaulanges, inspecteur général de l’Instruction publique, encore en circulation en 1981 : « Sous son règne, les gens sont moins malheureux. Aussi conservera-t-on le souvenir de l’Empereur Charles. On se le représente comme un géant à la barbe blanche, terrible pour ses ennemis, plein de bonté pour son peuple ». Toute sa vie, Charlemagne fit la guerre aux peuples barbares qui entouraient son royaume franc. Il combattit les Sarrasins d’Espagne et les Saxons pour les forcer à devenir chrétiens. C’est notamment pour ces basses besognes qu’en récompense, le pape Léon III le couronna empereur à Rome en l’an 800.
Les manuels scolaires d’Histoire auraient-ils été des organes de propagande posthume pour ce sacré Charlemagne qui inventa l’école, dixit France Gall ?!!!
Au retour de leur expédition, les Francs auraient saccagé la ville de Pampelune, distante d’une cinquantaine de kilomètres de Roncevaux. Le 15 août 778, quelques Vascons attendaient les pillards au coin du Port. Trois siècles plus tard, les troubadours s’emparèrent de cette escarmouche pour lui donner une dimension épique dans la Chanson de Roland qui remplace les Vascons par les Sarrasins.
Roland, je le retrouve dans un piteux état à proximité du parking du petit village de Roncevaux, quelques centaines de mètres en contrebas du col d’Ibañeta.

Roncevaux sculpture Roland blog

« Roland a porté l’olifant à ses lèvres. Il l’embouche, sonne de tout son souffle. Hauts sont les monts, et le son porte loin. Sur trente lieues on l’entend résonner. Charlemagne l’entend, avec toute son armée …
L’empereur fait sonner ses cors. Les Francs mettent pied à terre et s’équipent. Ils ont de bons hauberts, des épées et des heaumes ornés d’or, des épieux solides, et des gonfanons blancs et vermeils. Ils sont montés sur leurs destriers et piquent des éperons durant toute la traversée des cols…
Les clairons sonnent, derrière et devant, répondant à l’olifant. L’empereur chevauche, bouillant de colère. Sur son haubert est déployée sa barbe blanche. Les Francs le suivent, remplis de fureur et de chagrin. Ils prient Dieu de conserver Roland en vie jusqu’à ce qu’ils arrivent au champ de bataille. Mais à quoi bon ? C’est inutile. Ils sont partis trop tard et ne pourront arriver là-bas à temps…
Soixante mille clairons sonnent de toute leur puissance. Les monts retentissent et les vallées leur répondent. Les païens l’entendent. Ils ne le prennent pas à la légère et se disent entre eux : « Charlemagne ne va pas tarder à être sur nous ! » »

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Vous connaissez ce moment immortalisé sur un vitrail de la cathédrale de Chartres.
Trop tard …

« Roland le sent, sa vie est épuisée,
Vers l’Espagne il est sur un mont aigu,
et d’une main il bat sa poitrine…
Son dextre gant il a vers Dieu tendu…
Son dextre gant à Dieu il tendit.
Saint Gabriel de sa main l’a pris,
Sur son bras il tenait sa tête inclinée :
Mains jointes il est allée à sa fin. »

Au centre du village, un rocher de granit orné de bas-reliefs en bronze, chante encore la mémoire du paladin.

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Mais la vie ici est essentiellement scandée par les pèlerins et randonneurs, croyants ou pas, qui y font halte sur le chemin de Saint Jacques.
Ici, on est recueilli un peu plus qu’ailleurs, ne serait-ce que par respect pour les pèlerins qui prient dans la Real Colegiata de Santa Maria (excusez, on est en Espagne).

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La chapelle Santiago (Saint-Jacques) est un modeste édifice rectangulaire construit au XIIIème siècle. On dit, mais que ne dit-on pas ici, que la cloche qui la surplombe se trouvait autrefois au col d’Ibañeta.
Juste à côté, la chapelle du Saint Esprit est le plus ancien bâtiment visible à Roncevaux. Elle fut construite dans la première moitié du XIIe siècle au temps de Sancho de la Rosa évêque de Pampelune, à la demande d’Alphonse le Batailleur roi de Navarre et Aragon.
Une crypte souterraine servait d’ossuaire aux pèlerins qui mouraient à l’hôpital voisin. La légende affirme que c’est en ce lieu que Charlemagne demanda de construire la tombe de Roland et de déposer les dépouilles des soldats morts dans la bataille.

Roncevaux chapelle Santiago blogRoncevaux chapelle Santiago et Esprit saint blogRoncevaux posada blogRoncvaux sculpture blogRoncevaux chemin de Compostelle blog

En dévisageant quelques randonneurs pèlerins, j’essaie de percevoir le supplément d’âme qui les anime pour rallier pédibus Saint-Jacques de Compostelle encore distant de 790 kilomètres.
Trop loin pour moi ! D’ailleurs, ce soir, nous avons réservé une table à La Poissonnerie, un restaurant de Hendaye que des amis de confiance nous ont vivement conseillé.
Comme son nom l’indique, il s’agit d’une vraie poissonnerie où vous pouvez acheter poissons et fruits de mer en arrivage direct, chaque matin, des criées locales de Saint-Jean-de-Luz, Hondarribia et Pasaia (vous vous souvenez, Victor Hugo y séjourna). 100% sauvage, 100 % Atlantique, 100 % frais !
Mais vous pouvez aussi faire votre choix à l’étalage et le faire cuisiner selon les recettes affichées. Pour nous, ce fut en duo la parrillada de 3 poissons et fruits de mer qui conclut en beauté notre semaine au Pays Basque ! Ah, que je vous dise encore: une étape du Tour de France 2018 se disputera contre la montre entre Saint-Pée-sur-Nivelle et Espelette, quasiment le point de départ et le terme de mon séjour : l’occasion d’écrire une nouvelle page d’une autre légende, celle des Cycles!

Publié dans:Coups de coeur |on 15 octobre, 2017 |Pas de commentaires »

Mon Festival du Film Britannique de Dinard 2017

Mardi 26 septembre 2017 :
Ce sont les ultimes préparatifs avant l’ouverture du 28e festival du Film britannique de Dinard. Nous foulons le tapis rouge (red carpet, ça fait plus tendance !), pas encore débarrassé de sa pellicule (cinéma oblige) de plastique, pour retirer à l’accueil du palais des arts le si précieux pass, réservé depuis le mois de mai, et la grille des programmes.

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Nous hâtons le pas car, effet collatéral de la manifestation cinématographique, j’ai prévu de diner avec Renée Bonneau. Mes plus fidèles lecteurs s’en souviennent peut-être, j’ai évoqué en plusieurs occasions les polars historiques (pas uniquement) que nous mitonne cette professeure agrégée de lettres à la retraite. C’est dans ce blog que s’est tissée notre amitié : l’écrivaine avait déposé un chaleureux commentaire à la suite de mon modeste billet Sueurs froides à Dinard. Renée avait imaginé auparavant comme héros d’un de ses romans un criminel reproduisant plusieurs scènes de films d’Hitchcock dans la station balnéaire de la côte d’émeraude à l’époque du festival, moi j’avais retranscrit sous forme d’article de fait divers la (vraie) découverte du corps du maître du suspense dans une friche des ateliers municipaux (http://encreviolette.unblog.fr/2008/05/18/sueurs-froides-a-dinard/).
Les grands esprits se rencontrent donc … au restaurant Le Cancaven, une institution dinardaise au look désormais très contemporain ! J’attends avec impatience le prochain ouvrage de Renée sur les œuvres du Caravage détruites lors du grand incendie du musée de Berlin en 1945.
La fin de soirée sera consacrée, en compagnie de mon indéfectible ami cinéphile (il n’a manqué qu’une édition du festival en 28 ans), à la préparation logistique de la semaine : comment voir le maximum de films en jonglant avec les horaires et les lieux de leurs projections. Conséquence du succès grandissant du festival (près de 30 000 entrées cette année), il faut prévoir un temps d’attente, en large partie debout, d’environ une heure trente entre chaque séance pour être assuré de trouver une place à peu près confortable dans les vétustes salles. Heureusement, malgré une météo souvent maussade (on est en Bretagne !), la pluie nous épargnera.

Mercredi 27 septembre :
Première (mauvaise) surprise, toutes les rues aux alentours des lieux de projection sont barrées ou interdites au stationnement en raison du plan vigipirate.
On ne change pas une stratégie qui gagne, on décide comme chaque année de voir prioritairement les six films en compétition pour le Hitchcock d’or. Et, avec avidité, nous enchaînons donc trois films dans la salle Stéphane Bouttet (chouette, c’est la plus spacieuse pour mes longues jambes !)
Une aimable hôtesse se souvient que nous occupons quasi immuablement les mêmes places : quatrième ou cinquième rang sur le côté à droite afin de sortir au plus vite dès les premières images du générique de fin pour rejoindre … la file d’attente de la séance suivante.
Attention, mesdames et messieurs, dans un instant on va commencer, installez-vous dans votre fauteuil (dur quand même) bien gentiment, 5, 4, 3, 2, 1, 0, partez, tous les projecteurs s’éteignent et, défile alors sur l’écran la bande annonce du festival, un petit chef-d’œuvre d’humour de quatre-vingt dix secondes réalisé par Paul Marques Duarte, un jeune rennais de 21 ans.

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C’est la première belle histoire du festival. So british, clin d’œil à Sir Alfred Hitchcock, le maître posthume de cérémonie, même si contrairement à une légende tenace, il n’a jamais vécu à Dinard.
Quand un bêtisier entre dans la fiction … la petite fille avec son seau de plage est une vacancière intruse, absolument pas prévue dans le casting et le scénario. C’était si ravissant que le réalisateur a demandé leur autorisation aux parents de l’actrice en herbe.
L’Alfred chauve et bedonnant dans son maillot de bain Union Jack est un professeur de la région qui hésita quelque peu à donner son concours craignant la raillerie de ses élèves qu’il accompagne tous les ans au festival.
Magie du cinéma avec le raccord du plongeon d’Alfred et du morceau de sucre qui tombe dans la cup of tea d’une vieille dame au clin d’œil malicieux. C’est la première fois que je vois le public applaudir la bande annonce du festival.
J’ai une tendresse toute particulière pour ce délicieux clip qui me renvoie aux ondines de natation synchronisée que j’avais filmées dans une piscine de Trouville à la demande du grand photographe John Batho, un normand comme son nom à consonance britannique ne l’indique pas.
Le premier film du premier festival du film britannique après Brexit se déroule dans le monde de la boxe anglaise. N’y voyons pas un clin d’œil à notre Premier ministre pratiquant assidu de ce sport.

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Le 7ème art s’est souvent intéressé au noble art. Raging Bull de Martin Scorcese avec Robert De Niro, Million Dollar Baby de Clint Eastwood, la série des Rocky avec Sylvester Stallone, The Fighter de David Russell ont marqué l’histoire du cinéma.
Jawbone de Thomas Napper tient son titre de l’os maxillaire. Le film commence sur une citation du Livre des Juges et l’anecdote de Samson s’emparant d’une mâchoire d’âne et terrassant un millier de Philistins.
Le héros du film, l’acteur Johnny Harris a écrit aussi le scénario à partir de sa propre expérience d’ancien boxeur en proie à l’alcoolisme. Mais plus qu’un récit autobiographique, c’est la peinture d’un drame social comme connaissent beaucoup d’anglais oubliés par leurs gouvernants.
Après une gloire éphémère, Jimmy McCabe a tout lâché et sa seule amie est devenue la bouteille de vodka. Il ne travaille pas, perd sa mère puis son logement. « L’alcool vous donne des ailes mais vous enlève le ciel » affirme un dicton. Le thème est presque universel car beaucoup d’illustres boxeurs, après avoir pourtant connu gloire et fortune, sont tombés dans la déchéance physique, la misère voire la criminalité.
Pour mener son combat contre l’alcool dépendance, Jimmy retourne au Union Street Boxing Club de sa jeunesse auprès de sa seule vraie famille, finalement, le patron de la salle, son ancien entraîneur et l’organisateur de combats interprétés magnifiquement par Michael Smiley, Ray Winstone et Ian McShane. Ayant besoin d’argent, il accepte un combat clandestin contre un très dangereux adversaire.
Le film, après avoir peint un Jimmy vulnérable et poignant, bascule alors dans des scènes de boxe d’une extrême violence magistralement restituée par une caméra avec une courte focale au plus près des deux combattants. Il semble impossible que Jimmy puisse échapper au terrible châtiment que lui impose sa brute épaisse d’adversaire.
« Je suis boxeur mais je ne peux pas lutter » confie Jimmy au cours d’une réunion d’ « alcooliques anonymes ». L’ultime plan de ce film noir laisse entrevoir peut-être une lueur d’espoir.
N’ayant aucun élément de comparaison avec les autres films en lice pour le Hitchcock d’or, il est toujours difficile de choisir le coupon que les spectateurs sont invités à glisser dans l’urne à la sortie de la salle. J’opte pour un « J’aime bien » !
Retour au pas de course dans la file d’attente du film suivant, A prayer before dawn, traduit fidèlement Une prière avant l’aube.
C’est l’occasion de sourire des médiocres mesquineries de certains (je devrais dire certaines sans qu’on puisse me taxer de misogynie) pour avancer dans la queue ! Ce sont les mêmes chaque année.
De manière plus constructive, c’est un moment de retrouvailles, avec certains fidèles du festival, et de partage de nos impressions toutes fraîches sur le précédent film.
Une prière avant l’aube est un film anglais d’un réalisateur français Jean-Stéphane Sauvaire, présenté hors sélection, au festival de Cannes, au printemps dernier.
Y est racontée l’histoire vraie de Billy Moore, d’après son autobiographie, jeune boxeur anglais (lui aussi) incarcéré sans ménagement dans une prison thaïlandaise pour détention de drogue. On pense inévitablement à Midnight Express qui se déroulait dans les geôles turques.
J’avoue que je finis par m’ennuyer, même si une caméra extrêmement mobile, à l’épaule, filmant au plus près au détriment même de la lisibilité, et une bande son assourdissante, font tout pour vous maintenir en éveil.
Et puis … et puis, miracle de la mise en scène, la seconde moitié du film crédibilise et réhabilite la première partie. Ce temps était nécessaire finalement (on aurait pu peut-être écourter d’une dizaine de minutes ?) pour installer le spectateur dans la violence de la prison, l’insalubrité, la promiscuité insoutenable entre prisonniers, de véritables fauves ultra tatoués. Je pense à El Marginal, la récente série argentine programmée par Canal +, au début de l’été, au Prophète de Jacques Audiard aussi, quoique ces films apparaissent bien plus « reposants » dans leur description de l’univers carcéral.
Dans une atmosphère hostile, Billy, peu à peu, tente de maîtriser un langage dont il ne possède aucun rudiment (volontairement, les propos en thaï ne sont pas traduits) et essaie de dompter la violence des gangs. Il trouvera son salut en convainquant l’administration pénitentiaire de l’engager dans des compétitions inter prisons de boxe thaï, cette fois.
Deux films, des coups de poing, deux coups de cœur. On sort de la salle, un peu sonné, en espérant qu’un jour, au cours d’un voyage, on ne nous glisse pas à notre insu quelques sachets de drogue dans nos bagages à l’aéroport de Bangkok !
Il est déjà 15 heures, tant pis pour les sandwiches, nous enchaînons avec un troisième film : God’s own country (titre français Seule la terre), premier long-métrage de Francis Lee pour lequel il a obtenu le prix du meilleur réalisateur au dernier festival de Sundance. Pour jouer avec les mots, on peut qualifier le film de journal de campagne, celle désolée et brumeuse du Yorkshire en la circonstance. Johnny, fils unique, travaille du matin au soir dans la ferme de ses parents, un père handicapé et autoritaire, une mère soumise. Pour oublier sa condition, il noie son spleen tous les soirs au pub du village et s’adonne occasionnellement à des relations sexuelles avec d’autres garçons … les filles sont parties à la ville.

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Le problème de Johnny n’est pas qu’il soit attiré par les hommes mais qu’il ne parvienne pas à s’attacher à l’un d’eux. Jusqu’au jour où un migrant roumain débarque à la ferme familiale pour donner un coup de main. Une relation intense naît entre les deux hommes.
Inévitablement, on pense au Secret de Brokeback Mountain, le film américain du chinois Ang Lee.
Dois-je vous confier, à cet instant, que mon voisin et néanmoins ami qualifiera, à la sortie, Seule la terre, de film « insignifiant » ?
Je suis beaucoup moins négatif et catégorique que lui. J’ai trouvé beaucoup de qualités à ce film attachant dont le propos dépasse largement la question gay. Ainsi, le réalisateur peint, par petites touches, l’hostilité à laquelle un migrant en quête d’un avenir meilleur doit faire face. De même, surgissent sous-jacentes, les difficultés relationnelles père-fils, la désertification des campagnes.
En contrepoint de cette violence sociale, Seule la terre est un beau film naturaliste. On est ému par l’affection que les deux garçons de ferme portent à leurs agneaux, ainsi lorsque Georghe tond une brebis morte pour recouvrir et réchauffer son nouveau-né avec sa toison. Cela me rappelle certaines scènes de la ferme familiale d’Ariège.
Il est près de 18 heures, cela fait près de 9 heures que nous sommes sur le qui-vive. Les journées sont longues pour les cinéphiles.
Nous convenons d’en rester à ces trois premiers films en compétition en ce premier jour de festival. Nous continuons d’échanger nos impressions au grill plancha Côté Soleil devant une parillada. Nous engageons la conversation avec un sympathique voisin qui s’est profondément ennuyé lors de la projection du film Pili, histoire d’une ouvrière agricole tanzanienne, séropositive et mère de deux enfants. À voir ou ne pas voir !
Nous achevons la soirée au bar La Fonda devant une pression et la retransmission de la seconde mi-temps du match de ligue des champions entre le Bayern de Munich et Paris-Saint-Germain. Aux clameurs accueillant chaque but du club de la capitale, il semblerait qu’il y ait beaucoup de Parisiens à Dinard. À moins que la fièvre Neymar M’Bappé soit contagieuse jusqu’en Bretagne.

Jeudi 28 septembre :
Pour commencer la journée, nous avons le bonjour d’Alfred Hitchcock que nous croisons sur la plage de l’Écluse cajolant ses oiseaux pourtant moins terrifiants que les goélands locaux si j’en crois une pancarte.

Dinard 2017 statue Hitchcock blogDinard 2017 goélands blogDinard 2017 plage écluse 3 blog

Nous rejoignons la structure gonflable qui porte son nom pour assister à la projection de Daphné, long-métrage, également en compétition, de l’écossais Peter Mackie Burns.
Daphné, interprétée par la même Emily Beecham, avait déjà fait une apparition dans Happy Birthday to me, un précédent court-métrage du réalisateur. Est-ce à dire que l’héroïne était un personnage si intéressant qu’il méritait donc un plus long traitement ?
Ce qui est certain, c’est que, d’emblée, je m’attache à cette jolie rousse trentenaire qui réside à Elephant and Castle, un quartier un peu glauque du sud de Londres que connaît bien le réalisateur pour y avoir longtemps vécu. Elle y a pour seule présence amie un serpent orange baptisé « Scratch for company », aussi rampant que sa vie coincée. « J’ai abandonné les gens » confie-t-elle dans la scène d’ouverture.

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Oui, Daphné est une fille paumée, incontrôlable, ses journées occupées dans la cuisine d’un snack, les nuits agitées dans les bars et clubs à boire, fumer, sniffer et coucher avec le premier venu qu’elle rejette au petit matin. Dans une séquence, elle se nourrit d’une barquette de poulet frit en cherchant des images de Ryan Gosling sur le web, ce qui fait s’esclaffer certains spectateurs britanniques dans la salle.
Impétueuse, elle envoie paître sa mère. Mais Daphné est aussi une fille intelligente (elle lit en se moquant le philosophe slovène Slavoj Žižek) et pleine d’humour. « Je sais, je suis folle hilarante » dit-elle. Certes, le scénario est mince, mais en cette matinée, j’accompagne volontiers l’omniprésente Daphné dans son errance de quelques jours et le désordre de sa vie évoqués par Peter Mackie Burns. Elle est encore trop jeune pour se poser dans la vie, mais aussi trop âgée pour poursuivre cette existence sans but.
Le hasard veut qu’elle sauve la vie d’un épicier poignardé sous ses yeux lors d’une tentative de vol. La carapace de Daphné va se craqueler … et ça me fait du bien !
Les aléas de la programmation, un manque de perspicacité peut-être aussi dans notre choix de voir en priorité les films en compétition, font que notre prochaine séance est fixée à 15 heures seulement. Ça nous laisse le temps de manger tranquillement un sandwich jambon de pays (lequel ? la Bretagne n’a pas trop bonne presse pour ses élevages de porcs !)…avec cornichons pour mon ami.
Le temps des travaux au palais des arts, le cinéma Alizés, rebaptisé Émeraude, est devenu le point central du festival, ce qui explique qu’un second tapis rouge recouvre la chaussée du boulevard Albert 1er.
Dans la queue, au soleil généreux, les conversations vont bon train sur le problème récurrent d’accès aux salles entre les heureux possesseurs de pass et les candidats spectateurs payant leur ticket à l’unité. Il semble que, ce matin, les limites de la convivialité dinardaise aient été franchies avant la projection de Confident royal, le film de Stephen Frears sur l’amitié improbable entre un modeste ressortissant indien et la Reine Victoria, aussi impératrice des Indes. Shocking ! Indignation de la famille royale, indignation également du quotidien Ouest-France qui titrera le lendemain sur un début de pugilat provoqué par … deux Parisiens (ben voyons ! Ce sera démenti par les témoins de la scène). Et les organisateurs du festival annoncent déjà une autre projection du film …
Les esprits se sont apaisés et le jury du film, avec à sa tête la présidente Nicole Garcia, est accueilli sous les applaudissements à son arrivée dans la salle. Légèrement en retard, Vincent Elbaz a droit son petit succès personnel avec même un rappel … lorsqu’il revient des toilettes ! La vérité si je mens (!), le public est bon enfant.

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Le film à suivre est England is Mine de Mark Gill qui devrait sortir sur les écrans français, au début de l’année prochaine, sous le titre plus explicite (pour les non fans) de Steven before Morrissey. Il s’agit en effet de l’évocation de l’adolescence de Steven Morrissey avant qu’il ne forme avec le guitariste Johnny Marr le groupe culte rock The Smiths au début des années 1980. Le titre original anglais est une référence à quelques mots de leur grand succès Still ill : « I decree today that life is simply taking and not giving England is mine and it owes me a living ».

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Il semblerait que le biopic de l’adolescence de Morrissey soit une adaptation d’une biographie non autorisée, ce qui explique, sans doute pour des raisons de droits, qu’aucune chanson des Smiths ne figure pas dans la bande son du film.
Le rôle du jeune Morrissey est tenu par Jack Lowden, un acteur écossais qui joue un pilote de la Royal Air Force dans le récent film Dunkerque de Christopher Nolan.
C’est presque une tradition qu’un film autour de la musique figure dans la sélection à Dinard. Pas plus tard que l’an dernier, Sing Street avait remporté le Hitchcock d’or.
England is mine se concentre donc exclusivement sur les années de galère de Morrissey dans la banlieue de Manchester. Steven est présenté comme un adolescent timide et tourmenté qui écrit des poèmes pour échapper à l’ennui du quotidien et à des tâches de ronds-de-cuir dans un centre de collecte d’impôts. Il se plonge avidement dans la lecture d’Oscar Wilde mais aussi du sombre Murder on the moor (Meurtre sur la lande), un roman d’une écrivaine américaine sur une affaire criminelle qui secoua la Grande-Bretagne dans les années 1960 avec l’assassinat de cinq enfants et adolescents.
Soutenue par sa mère qui l’encourage à poursuivre ses rêves, Steven rencontre une artiste cultivée qui apprécie ses textes et l’encourage à fonder un groupe. Mais son heure de gloire n’est pas venue et l’ado plonge dans la dépression. La suite, les fans la connaissent, est suggérée par la rencontre de Morrissey avec Johnny Marr. Tout est en place pour le cultissime groupe et son succès foudroyant.
Le jeu du sympathique Jack Lowden permet de ne pas succomber à l’ennui qui pourrait guetter le spectateur. Le jeune Morrissey écrivait pour y échapper …
À défaut de l’entendre dans le film, je vous offre le clip de Still ill qui inspire le titre du film :

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Sur le chemin de la salle du Balnéum, le street artiste rennais Héol a commencé une fresque murale en hommage à Sir Alfred Hitchcock.
Pour tuer l’attente, les candidats spectateurs échangent leurs impressions. Nos voisins ironisent sur le film Seule la terre en le rebaptisant « L’amour est dans le pré » ! Raillez, raillez, braves gens !

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Nous zappons (à tort) Pili le sixième film en compétition pour découvrir les onze courts-métrages de la sélection des Shortcuts. C’est souvent dans cet exercice qu’émergent de futurs talents. Les spectateurs sont invités à faire leur choix pour l’attribution du prix du public.
Je suis évidemment marqué, comme à chaque fois, par la remarquable prestation de l’acteur Peter Mullan dans Edith. Mais je vote pour The Nest de Jamie Jones : une mère célibataire perd ses repères quand avec ses trois enfants dont un bébé, elle se fait expulser du logement qu’elle occupe illégalement, pour être remplacée par une famille d’origine étrangère.

The Nest

En une vingtaine de minutes, tout est exposé sans manichéisme sur la crise du logement et de la précarité à Londres, mais le sujet pourrait être évidemment transposé en France.
Le film est un peu autobiographique, car le réalisateur passa une partie de son enfance à déménager de squats en squats, et à voir sa mère aux prises avec les huissiers. Quelques images d’archives sont insérées pour authentifier le propos.
C’est poignant, j’ai vu dans la pénombre quelques personnes essuyaient une larme.
Il est difficile à la sortie, au moins pendant quelques minutes, de se retrouver dans l’ambiance festive du palais des arts. Tout ça c’est du cinéma, mais c’est aussi malheureusement la vraie vie et toute la force du cinéma britannique de traiter avec efficacité les grands sujets de société.
Alors qu’à l’écran, on refuse des œufs au plat à trois enfants londoniens, je trouve presque indécent de vous dire que ce soir-là, nous nous sommes régalés d’un gratin de haddock au restaurant Sadi2.

Vendredi 29 septembre :

Dinard 2017 Balnéum blog

Retour à la trop exiguë salle du Balnéum : moment de colère dans les rangs, la « cheftaine d’accueil » commence à faire entrer la file des « sans pass ». Nul besoin de Parisiens pour réparer l’incident !
Au programme, une avant-première : Une belle rencontre (Their finest en anglais), un long-métrage de la réalisatrice danoise Lone Scherfig. J’avais déjà beaucoup aimé, il y a quelques années son film The Riot Club, peinture du cercle très secret d’Oxford réservé à l’élite de la nation.
Le cinéma dans le cinéma : une équipe de tournage essaye de redonner du courage à l’Angleterre pendant la Seconde Guerre mondiale en tournant un film de propagande après le Blitzkrieg. On éprouve déjà beaucoup de plaisir à retrouver le cinéma des années 1940-50 en technicolor et les décors en carton pâte.
L’actrice Gemma Arterton (qui m’avait séduit dans Gemma Bovary) interprète le rôle d’une femme scénariste dans une société de production cinématographique. Avec beaucoup d’énergie, elle s’impose dans ce milieu d’hommes contre vents et marées, c’est le cas de le dire car le propos du film produit tourne autour d’une opération de sauvetage de soldats à Dunkerque. C’est le même fait historique que le Dunkerque de Christopher Nolan. Je manifeste toujours une attention particulière sur le sujet car, j’eus l’occasion d’en parler en brossant son portrait, mon père était présent sur les lieux en 1940 et embarqua sur Le Gâtinais sous le feu nourri des vedettes allemandes (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2008/01/09/michel-coffin-mon-pere-epoque-2/ ).
Le propos d’Une belle rencontre n’est pas l’évocation de l’opération militaire mais le processus de l’écriture du scénario souvent en direct sous la pression des producteurs et aussi des acteurs, en particulier Bill Nighy étincelant dans son rôle de comédien vieux beau vaniteux.
Une belle rencontre, c’est aussi, il faut du mélo, une romance entre Catrin alias Gemma et le scénariste principal Tom Buckley alias Sam Claflin. Ils se réchauffent le cœur en écrivant pour réchauffer la nation.

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Il tombe des cordes sur Dinard. Nous nous réfugions dans une brasserie de la plage de l’Écluse, face à la mer, devant un sandwich américain thon. On apprend que Bill Nighy est à Dinard, il doit réclamer ses madeleines cakes non loin de là (private joke réservée aux seuls spectateurs du film).
À défaut de le voir en chair et en os, nous retrouvons Bill Nighy au Balnéum dans une autre avant-première, The Limehouse Golem de l’américain Juan Carlos Medina.
Le film est une adaptation d’une nouvelle gothique, Dan Leno and the Limehouse Golem, de l’écrivain anglais Peter Ackroyd. On est plongé dans le Londres de 1880, au temps de l’époque victorienne. Des meurtres en série sont perpétrés dans le quartier malsain de Limehouse.
Scotland Yard envoie l’inspecteur Kildare sur la piste d’un Jack l’éventreur façon XIX siècle. Selon la rumeur, ces crimes seraient l’œuvre du Golem, une terrifiante créature de légendes juives d’Europe centrale.
Le déroutant inspecteur joué par Bill Nighy donne d’entrée le ton du film : « Découvrez tout ce que vous pouvez sur … George Gissing, Karl Marx et Dan Leno ! » Quelle idée de porter ses soupçons sur un philosophe révolutionnaire et un romancier britannique du 19ème siècle ? Une fantaisie de scénario pour évoquer le caractère cosmopolite du quartier où Karl Marx vécut réellement. Digression, savez-vous qu’il faut s’acquitter aujourd’hui de quelques livres sterling pour visiter la tombe de l’auteur du Capital au cimetière londonien de Highgate ?
Le quatrième potentiel suspect du détective est un dramaturge mais il se retrouve très vite assassiné et sa veuve comédienne de cabaret est accusée de son meurtre et emprisonnée. L’inspecteur Kildare qui manifeste beaucoup de sympathie pour elle pourra-t-il en dénouant l’affaire, la sauver du nœud de la corde du bourreau, c’est tout le suspense de ce thriller grand-guignolesque d’un incontestable esthétisme.

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Du grand guignol, on va encore en avoir en soirée à la salle Hitchcock avec la projection de La mort de Staline du réalisateur écossais Armando Iannucci. Ouest-France titre que le film sur la disparition du « Petit père des Peuples » a bien fait rire Dinard. Est-ce pour cela que le jury au complet assiste auprès de nous à cette avant-première qu’il n’a pourtant pas à juger ?

Mort de Staline

Cette hilarante comédie tirée d’une bande dessinée française publiée chez Dargaud narre donc les tourments politiques qui ont suivi la mort du dictateur russe en 1953.
Le film s’ouvre tambour battant (plus justement piano !) sur l’anecdote délirante du Concerto n°23 de Mozart que raconte le compositeur Chostakovitch dans ses Mémoires. Jouée en direct à la radio avec le concours de la pianiste Maria Yudina, l’œuvre plait à Staline qui en demande l’enregistrement. Malheureusement, il n’y a pas eu de captation du concert et les musiciens doivent donc rejouer immédiatement, on n’a pas le droit d’aller à l’encontre des ordres du despote mélomane. Quitte même à aller chercher, pour remplir la salle à moitié désertée, des voisins béotiens de la musique classique en robe de chambre et même des opposants au régime terrorisés croyantà une rafle. Ce n’est pas évoqué dans le film mais il fallut faire rouvrir en pleine nuit une usine pour presser le microsillon et une imprimerie pour la pochette.
Le réalisateur utilise le subterfuge d’un petit mot incendiaire contre le régime glissé dans la pochette par la pianiste dissidente. Alors qu’il regarde, dans sa datcha hors de Moscou, son western quotidien (vrai de vrai, c’était un grand fan de John Wayne et de John Ford !), Staline s’effondre victime d’un accident cérébral à la lecture du message.
Ses gardes devant son appartement qui ont ordre de ne jamais le déranger n’entrent pas par peur d’être fusillés. Ainsi, Staline git sur le sol de son bureau pendant des heures. Le comité central finit par arriver mais met un temps fou à se décider à appeler un docteur. Staline a fait arrêter la plupart des grands docteurs car il était persuadé qu’ils voulaient l’empoisonner. Il y avait même un respirateur artificiel (Khrouchtchev en parle dans ses mémoires) mais comme c’était un modèle américain, ils ne l’ont pas utilisé. Le dictateur agonisant continue donc de terroriser son monde. Ils ont tellement peur de faire une erreur que les membres du Comité central ne font rien du tout. On voit les caciques du Politburo, Beria le responsable des services de sécurité et grand maître de la terreur et des sentences, Malenkov, Khrouchtchev, Mikoyan, Boulganine, Molotov, les plus anciens d’entre vous se souviennent de ces noms. La moindre décision est prise collégialement par votes à main levée au cours desquels le réalisateur se régale de cadrer les portraits crispés, les visages angoissés, ricanants, menaçants, triomphants. On jubile.

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Le film est basé sur beaucoup de faits réels concentrés dans une narration autour de la mort de Staline. Les choses se mettent en place avec l’organisation des plus grandes funérailles que l’Union Soviétique ait connues, puis la grande bataille pour la prise du pouvoir qui se déroule en coulisses.
La mort de Staline est tellement hilarante qu’on s’interroge parfois si cela s’est effectivement passé comme cela. Le public rit à gorge déployée. Quand on pense qu’en mars 1953, l’heure était au chagrin pour les adorateurs du dictateur. L’Humanité-Dimanche pleurait « l’homme que nous aimons le plus ».

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Ironie de l’histoire, dans quelques jours, les célèbres Chœurs de l’Armée Rouge seront en concert à Dinard ! Intermède musical, savez-vous que Prokofiev, le compositeur de Pierre et le Loup, mourut le même jour que Staline ?
Ce soir, je régale au restaurant L’Abri des flots : une gratinée de coquillages suivie d’un pavé de merlu à la plancha, arrosés d’un gouleyant muscadet conseillé par notre charmante voisine.
Non loin de notre table, le réalisateur Armando Iannucci dine avec son équipe. Il serait passionnant de prolonger la présentation qu’il a faite en salle : « La mort de Staline is a comedy ! Is it a comedy ? ». C’est un film fort en tout cas !

Samedi 30 septembre :
Sont-ce encore les effets revigorants de la mort de Staline, ce matin, tandis que les Dinardais font leur marché aux halles voisines, nous avons la pêche pour enchaîner trois avant-premières à la salle Hitchcock.
Pour commencer, Final Portrait du réalisateur Stanley Tucci, un italien américain vivant à Londres, que présente Clémence Poesy, membre du jury, actrice du film et parfaitement bilingue.
Mon ami et moi avons un petit faible pour Clémence : alors qu’elle n’était pas encore de ce monde, nous fûmes collègues de sa maman durant une année à l’occasion du stage audiovisuel de l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud. Quant à son papa, il continue à avoir une riche activité théâtrale et associative là où j’habite.

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Au temps où je réalisais des films pour l’Éducation Nationale, j’aimais particulièrement effectuer des portraits d’artistes et filmer dans leur atelier, un endroit intime propice à l’esthétisme. « Une statue dans une chambre et celle-ci devient un temple » écrivait Jean Genet justement à propos de l’atelier reconstitué dans Final Portrait qui évoque un court moment de la vie du peintre sculpteur suisse Alberto Giacometti. Vous avez vu au moins une fois ses sculptures de silhouettes filiformes et cabossées.
Le film est un quasi huis clos adapté d’Un portrait par Giacometti, un livre du critique d’art américain James Lord. Du 12 septembre au 1er octobre 1964, James Lord, qui avait lié amitié avec Giacometti, se rendit pour poser dans le célèbre atelier de la rue Hippolyte-Maindron (un autre sculpteur célèbre) située dans une cité d’artistes du quatorzième arrondissement de Paris aujourd’hui disparue).
Ce sont globalement ces dix-huit jours de pose, qui commencent immuablement par une photographie de la toile prise la veille, que nous suivons dans le film. On pourrait craindre l’ennui, or c’est plein d’énergie et passionnant.
« Plus on travaille sur un tableau et plus il devient impossible de le finir » concède Giacometti, éternel insatisfait. C’est frustrant et fascinant de voir le peintre, magistralement interprété par Geoffrey Rush, recouvrir régulièrement le travail de la journée et repartir de zéro. « J’ai fini » dit-il, quand, exaspéré, il sent que rien n’est jamais terminé.
On sourit de ses manies d’exiger que son modèle ne bouge pas d’un centimètre, de graffiter les murs de notes, d’adresses et parfois de fresques, de cacher ses liasses de billets n’importe où dans l’atelier : « Il ne faut pas faire confiance aux banques » … « mais vous êtes suisse » !
Le portrait s’enrichit de la présence des personnages féminins indispensables à « l’équilibre » de Giacometti, sa compagne Annette et Caroline sa prostituée préférée, superbement interprétées par Sylvie Testud et Clémence Poésy.
Comme Giacometti ne « finit » jamais ses œuvres, je ne pourrais jamais cesser de vous entretenir de Final Portrait tant il ouvre d’interrogations sur l’artiste lui-même et sur l’art et la création en général. Final Portrait est un excellent film sur l’art dans la lignée de La jeune fille à la perle de Vermeer, Hitchcock d’or en 2003, et Mr Turner de Mike Leigh en 2014.

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Je vous offre cette photographie de Giacometti dans son atelier prise par Robert Doisneau. Vous constatez une étonnante ressemblance de l’artiste avec l’acteur Geoffrey Rush.
Et qui sait, j’irai peut-être musarder un jour du côté des rues Didot et Hyppolite Maindron, l’impasse Florimont chère à Brassens n’est pas loin.

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Si le processus de la création peut trouver quelques réponses dans la psychiatrie, le film suivant Patrick’Day du réalisateur irlandais Terry McMahon traite de la schizophrénie.
Le film est emblématique d’une « faute » calendaire : Patrick, schizophrène tranquille et sympathique sous l’influence des médicaments et de la protection maternelle, partage son anniversaire avec la fête du saint national irlandais, évangélisateur de l’Irlande.
Le soir de ses vingt-six ans, pour la première fois, Patrick est séparé de sa mère Maura. Désorienté, encore puceau, il rencontre la jolie Karen, une hôtesse de l’air suicidaire au faux air de prostituée de luxe. Sur le pas de la porte de la chambre d’hôtel qu’elle occupe, Karen questionne Patrick hésitant : « Qu’est-ce que tu attends ? Une invitation ? » « Je suis schizophrène » répond Patrick … « Ne le sommes-nous pas tous ! » lui rétorque-t-elle.
La mère obsessionnelle va tout faire pour séparer Patrick et Karen, engageant un détective, lui faisant subir une insoutenable thérapie de choc, conspirant même pour convaincre son fils que Karen est le fruit de son imagination en dépit de leur bébé qu’elle attend. La mère ne réalise pas que son propre amour est encore plus destructeur.

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Patrick’Day, émouvant film d’amours (pluriel volontaire) interprété par une brillante brochette d’acteurs (notamment Moe Dunford dans la peau de Patrick), nous aliène complètement. Face à l’amour, on est tous un peu fou, non ?
La même salle Hitchcock pour pénétrer dans In Another Life (Dans une autre vie), une réalisation en avant-première de Jason Wingard.
« Dans une autre vie, j’étais professeur. Aujourd’hui, je suis réfugié. Un Syrien. Mon nom est Adnan. »
Adnan et sa femme Bana ont quitté la Syrie déchirée par la guerre pour rejoindre le Royaume-Uni. Ils se retrouvent bloqués dans la trop célèbre jungle de Calais où le spectateur va séjourner aussi le temps du film.

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Au départ de son projet, le réalisateur envisageait de faire un documentaire en filmant dans la vraie jungle. Mais, après avoir noué amitié avec ses occupants, il choisit de traiter le drame avec quelques acteurs interprétant des moments réels tirés de témoignages de personnes ayant connu la « vie » dans la jungle (et des figurants pris dans la jungle elle-même). Mais, à aucun moment, on ne sent une scission entre acteurs et vrais réfugiés.
Puisque tourné dans la jungle de Calais, In Another Life est une fiction qui possède toutes les vertus d’un documentaire. Avec tous les éléments d’un thriller servi par une image remarquable en noir et blanc, elle montre la misère du camp et ces pauvres gens qui tentent désespérément de rejoindre les côtes anglaises par tous les moyens possibles, camions et traversiers. On y croise la corruption d’ignominieux contrebandiers, la haine de certains habitants considérant les réfugiés comme des envahisseurs.
Face à l’indifférence et l’hostilité, la déshumanisation, les deux acteurs Elie Haddad (français, il joue aussi dans la série culte Game of Thrones) et Toyah Frantzen rayonnent d’humanité.
Encore une fois, on ne peut que s’incliner devant la force du cinéma britannique. Le pourtant généreux film français Welcome avec Vincent Lindon semble bien mièvre en comparaison.
In Another Life est un film politique poignant et fort. On sort de la projection avec un terrible sentiment de honte et de culpabilité. On a plaisir, pour nous apaiser, à échanger quelques mots avec l’équipe du film.

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De la jungle de Calais aux paillettes du tapis rouge qui attend le jury pour la proclamation du palmarès, il y a un fossé abyssal. Nous préférons retrouver les coussins moelleux de La Fonda pour échanger nos impressions de cinéphile devant un rafraîchissant demi pression.

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Nous réservons une table pour 21h 30 chez Ma Pomme,Je n’suis p’t’être pas connu dans la noblesse ni chez les snobinards (de Dinard), ma pomme, c’est moi, j’suis plus heureux qu’un roi, j’ne me fais jamais de mousse (sauf l’Affligem de La Fonda !).
Auparavant, nous retournons sous la bulle d’Hitchcock pour la projection de Quelques mots d’amour (Mum’s List) du réalisateur anglais Niall Johnson. Encore un film qui vous prend aux tripes !
Tout est annoncé dans le synopsis. « Kate et Saint John Greene vivent une formidable histoire d’amour depuis leur adolescence. Leur vie bascule lorsqu’ils apprennent que Kate est atteinte d’un cancer. Saint John doit désormais s’occuper seul de leurs deux fils avec la peur de la perdre à jamais. Les souvenirs des moments forts de leur couple lui reviennent en mémoire, grâce à une liste de vie et d’amour que Kate leur a laissée. Un inventaire de choses à faire et à partager. »

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Dans le décor romantique d’une belle plage du Nord Somerset dans le sud-ouest de l’Angleterre, le film d’une grande charge émotionnelle décrit, avec l’utilisation de nombreux flashbacks, comment la famille tellement unie fait face à la maladie terminale de Kate à partir d’une liste de mots d’amour qu’elle a créée pour que la famille poursuive sa vie en son absence.
Les acteurs Emilia Fox et Rafe Spall sont beaux et poignants. Là encore, quelques larmes ont perlé aux paupières de certains spectateurs. Et personne ne s’est plaint de l’absence des sous-titres en français.
Tard dans la soirée, en sortant du restaurant, nous prenons connaissance du palmarès du festival du film britannique 2017. Le jury souverain décerne le Hitchcock d’or à … Seule la terre de Francis Lee qui rafle aussi le Prix du Public. Comme quoi je n’étais pas seul à Dinard à aimer « l’amour dans le pré » !!!

Seule_la_Terre

Je suis beaucoup plus surpris que le Hitchcock du meilleur scénario soit attribué à Peter Mackie Burns pour Daphné. Les errances de la jolie rousse m’avaient tapé dans l’œil mais de là à récompenser un scénario linéaire et faible …
Mon ami, peu perspicace, se console que le public attribue son prix des Shortcuts (courts-métrages) à son préféré, The Driving seat : deux quinquagénaires cherchant à remettre un peu de piment dans leur couple, décident un matin de faire l’amour dans leur voiture garée dans l’allée. Vertiges de l’amour …

Driving Seat

Dimanche 1er octobre :
Les Dinardais font la grasse matinée ou sont à la messe (pour se confesser de Driving seat ?), il n’y a pas foule à attendre devant la salle Hitchcock pour la projection de Butterfly kisses du réalisateur polonais Rafael Kapelinski. Du coup, les hôtesses nous font entrer sous la tente d’accueil pour nous abriter d’un crachin tenace.
Butterfly kisses est un film noir, d’un fort esthétisme, d’un admirable noir et blanc même dont il faut féliciter le directeur de la photographie Nick Cooke. Le récit se focalise sur une barre d’immeubles dans un lotissement pauvre du sud de Londres et trois copains en pleine puberté. Désœuvrés, ils occupent leurs journées à boire de l’alcool, fumer de l’herbe, parler de filles et de sexe, regarder des films pornos sur internet.

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Lentement, l’attention se tourne vers Jake le plus sage d’entre eux, du moins semblait-il, car l’histoire est beaucoup plus sombre. L’adolescent timide qui gagne de l’argent par le babysitting et se laisse railler par ses potes pour son inactivité sexuelle, porte un horrible secret insinué par une news d’un journal au début du film. Jake se passionne pour l’une des jeunes filles du voisin, l’espionnant d’une fenêtre dans la cage d’escalier et faisant des incursions pour se rapprocher d’elle. Mais est-ce que cette simple angoisse adolescente est canalisée dans un objet d’innocence, ou essaie-t-il de contourner l’impulsion d’abuser d’une enfant ?
Il n’y a pas souvent place pour le rêve dans le cinéma britannique à moins d’aller fureter du côté de la famille royale (et encore !) !
L’ultime film ne fait pas exception. Sea sorrow (« Douleur de la mer » en français) marque les débuts d’une toute jeune réalisatrice de 80 ans, l’immense actrice Vanessa Redgrave.
Elle nous propose une réflexion très personnelle sur la crise mondiale des réfugiés et l’importance des droits de l’homme outrageusement bafoués, à travers les yeux et les voix de militants, de réfugiés, d’enfants. Elle aussi a visité et filmé en Grèce, en Italie, dans la jungle de Calais, aux différentes étapes du trajet emprunté par les réfugiés à la recherche d’asile. Elle mêle subtilement ses propres images aux documents d’archives, au théâtre aussi (elle a joué dans Richard III).

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Le titre Sea sorrow est emprunté à une réplique de La Tempête de Shakespeare. Il est vrai qu’à la sortie de la projection, c’est la tempête sous notre crâne. Il y a encore quelques semaines, les estivants se baignaient dans la Méditerranée, cet horrible cimetière marin où reposentles corps de plusieurs milliers de réfugiés.

Dinard 2017 affiche déchirée blog

Le festival du film britannique de Dinard 2017 a vécu. À cause de ma profonde admiration pour ce cinéma social et engagé que j’ai tenté de vous faire partager, je reviendrai (probablement) sur la côte d’émeraude pour la prochaine édition 2018.

Publié dans:Coups de coeur |on 9 octobre, 2017 |1 Commentaire »

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