Une semaine au Pays Basque (3)

Pour lire les deux billets précédents :
http://encreviolette.unblog.fr/2017/09/12/une-semaine-au-pays-basque-1/
http://encreviolette.unblog.fr/2017/09/12/une-semaine-au-pays-basque-2/

Mercredi 9 août :
Il a plu toute la nuit et le ciel encore peu engageant, ce matin, m’incite à programmer la visite « au sec » du Musée Basque de Bayonne.
J’étais déjà venu dans l’une des deux sous-préfectures des Pyrénées-Atlantiques (avec Oloron-Saint-Marie) mais un très aimable Bayonnais m’accompagne quelques centaines de mètres pour me rafraîchir la mémoire et m’expliquer la disposition du centre ville en deux quartiers principaux, à commencer par le Petit Bayonne coincé entre deux fleuves, la Nive et l’Adour.
Ici, on « vit » surtout la nuit avec la présence de nombreux bars et restaurants. Les célébrissimes fêtes de Bayonne se sont achevées la semaine précédente : à l’horizon, aucun festayre égaré ou rescapé de la cour du roi Léon, « roi de Bayonne et des couillons » comme l’affirme une chanson de troisième mi-temps de rugby.
Ce matin, le couillon c’est plutôt moi, et le crachin persistant n’invitant pas à la flânerie, c’est d’un pas décidé que je me dirige vers le Musée Basque et de l’histoire de Bayonne, sur les bords de la Nive.

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Heureuse initiative de sa direction, outre qu’elle soit gratuite pour les moins de 26 ans (!), l’entrée est valable pour la journée entière et autorise donc les sorties au premier rayon de soleil si parcimonieux.
J’étais déjà venu au musée, il y a environ un quart de siècle, pour des raisons que je préciserai plus loin. Créé en 1924, il a connu une importante rénovation en 2001 et abrite d’exceptionnelles collections ethnographiques consacrées au Pays Basque.
Hemen sartzen dena, bere etxean da ! « Celui qui entre ici est chez lui … ». Je fais le malin avec ma connaissance de la langue basque après quatre jours de présence dans la région, mais ce slogan et sa traduction figurent en bandeau à l’accueil.
Durant quelques heures, je vais voyager au Pays Basque à travers sa culture, son histoire, ses traditions … sans parapluie.

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Encore que pour inaugurer la visite, on se trempe les pieds dans le golfe de Gascogne et la baie de Saint-Jean-de-Luz avec l’imposant et surprenant tableau en prêt La Mer des Basques. Comme sur une carte touristique illustrée, l’artiste luzien Bibal (1878-1944) a planté sur sa toile quelques paysages, monuments et personnages symboles du Pays Basque. Effet superbement vintage assuré !
En face, un autre grand tableau, contemporain du précédent, représente L ‘heure calme du berger, ne voyez là aucune allusion anisée aux fêtes locales ! Œuvre du peintre bayonnais André Trébuchet (1898-1962), elle dégage, au contraire, une atmosphère de quiétude qui s’inscrit bien dans la salle consacrée à l’agropastoralisme.

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Pour avoir souvent fréquenté les estives d’Ariège et avoir noué amitié avec un des bergers, je connais leur vie d’ailleurs durement ébranlée avec les pas gentils nounours, importés de Slovénie, coupables, cet été, de la mort de plus de 300 brebis.
Chaque année, fin octobre, le Pays Basque est atteint d’une étrange épidémie. Je ne sais si c’est l’effet des combats menés par Allain Dugrain-Dubourg ou du réchauffement climatique la population du Sud-Ouest semble être moins contaminée par le « mal bleu », la chasse à la palombe, une pratique populaire qui remonte au XVème siècle. Chaque automne donc, foin du traité des Pyrénées, les oiseaux se concentrent dans les forêts de Gascogne pour franchir les cols pyrénéens et migrer vers le sud de l’Espagne et le Maghreb.
Comprenne qui voudra, on accepte mal l’afflux de migrants et on empêche les oiseaux migrateurs de s’expatrier. En pleine mode de véganisme, puis-je vous confier tout de même qu’après la garbure, un salmis de palombes aux cèpes, c’est délicieux ?
Je découvre dans une vitrine une collection de paletas (palettes), manjuretas, cornetas (trompe d’appel) chargées de leurrer les pigeons ramiers.

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Dans le petit auditorium, avec la projection d’un vieux film en noir et blanc, je découvre l’irrintzina, le curieux cri des bergers basques. Long, strident, presque inquiétant, il permettait aux pâtres de communiquer d’une montagne à l’autre.
Pierre Loti l’évoquait dans son roman Ramuntcho : « … un cri s’élève suraigu, terrifiant : il remplit le vide et s’en va déchirer les lointains… Il est parti de ces notes très hautes qui n’appartiennent d’ordinaire qu’aux femmes, mais avec quelque chose de rauque et de puissant qui indique plutôt le mâle sauvage : il a le mordant de la voix des chacals et il garde quand même on ne sait quoi d’humain qui fait davantage frémir ; on attend avec une sorte d’angoisse qu’il finisse, et il est long, long, il oppresse par son inexplicable longueur… Il avait commencé comme un haut bramement d’agonie, et voici qu’il s’achève et s’éteint en une sorte de rire, sinistrement burlesque, comme le rire des fous… C’est simplement l’irrintzina, le grand cri basque, qui s’est transmis avec fidélité du fond de l’abîme des âges jusqu’aux hommes de nos jours, et qui constitue l’une des étrangetés de cette race aux origines enveloppées de mystère. »
Des poésies racontent que proféré par les combattants de Roncevaux, il couvrait le son du cor du malheureux Roland ! À l’ère du smartphone, il ponctue encore certaines danses pendant les fêtes.

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Je m’attarde sur la symbolique des stèles discoïdales emblématiques des monuments funéraires au Pays Basque. Cette forme est bien antérieure au christianisme.
Parmi les rites funéraires qui étaient observés dans les campagnes encore jusqu’au milieu du XXème siècle, je relève que la mort était d’abord annoncée au premier voisin du défunt et … aux abeilles : « Salut chères abeilles, salut noble reine. Triste nouvelle pour vous, votre patron est décédé. Dorénavant, c’est à moi qu’incomberont vos soins et pour vous la cire que vous devez au défunt … » On enlevait aussi une tuile du toit pour que l’âme du défunt puisse passer.
Chère abeille que les humains mettent aujourd’hui en péril, je me souviens d’une chanson que le poète québécois Félix Leclerc vous avait consacrée :

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J’ai revu (ou plutôt entendu) mes vingt ans !
Je parcours relativement vite les salles du premier étage consacrées à la maison, n’imaginez pas cependant quelconque indifférence à l’égard des activités domestiques

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Parti pris de féru d’histoire et géographie, je suis plus attentif à l’histoire de la navigation maritime et fluviale au Pays Basque qui relève presque du récit d’aventures.
Le tableau en prêt Vue du port de Bayonne de Joseph Vernet, peintre célèbre du XVIIIème siècle connu pour ses marines, en constitue un bon document d’ancrage.

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Déjà au Moyen-Âge, les Basques s’adonnaient à la chasse aux baleines qui s’échouaient alors nombreuses sur leur littoral. C’est au début du XVIème siècle qu’ils commencèrent à prendre la mer vers les côtes de l’Atlantique Nord à la recherche du cétacé qu’on appelait curieusement « poisson à lard ».
Au XVIIIème siècle, à l’époque où Louis XV commanda à Vernet une série de vingt-quatre tableaux de ports pour informer de la vie maritime (voyez que la communication existait déjà), Bayonne était un port dynamique malgré la concurrence de Nantes, La Rochelle et Bordeaux, grâce notamment à la proximité de l’Espagne..
Sur le plan commercial, des échanges s’effectuaient avec toute l’Europe mais aussi avec les Amériques d’où était importé le cacao … les Bayonnais sont fous encore aujourd’hui de ses fèves et du chocolat.
D’un point de vue militaire, Bayonne, ville fortifiée par Vauban (de nombreux vestiges sont encore visibles notamment non loin du musée) abritait un arsenal.
Bayonne se lança aussi dans l’épopée corsaire et souvent les pêcheurs profitaient de l’hiver ou des périodes de guerre pour troquer harpons et filets contre grappins et mousquets.
Le plus célèbre corsaire basque fut Joannis de Suhigaraychipy dit beaucoup plus simplement Coursic. Né à Hendaye vers 1643, il commença comme marin baleinier partant pêcher dans l’Atlantique Nord. C’est dans le contexte de la guerre de la Ligue d’Augsbourg qu’il devint véritablement corsaire, profitant que les navires effectuant des pêches lointaines avaient reçu l’autorisation royale d’être armés de canons et de capturer les bâtiments ennemis. Coursic mourut en 1694 au large de Terre-Neuve, à bord de la frégate l’Aigle, dans un assaut contre les Anglais.
Beaucoup moins glorieux, Bayonne fut aussi un port négrier dont le musée aborde l’histoire à travers le prisme d’une exposition temporaire Tromelin l’île des esclaves oubliés.

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Parti de Bayonne le 17 novembre 1761, l’Utile, un navire de la Compagnie française des Indes orientales, s’échoua le 31 juillet 1761 sur les récifs coraliens de l’île Tromelin (à l’époque île des Sables), une minuscule bande de terre au large de Madagascar. Il transportait 160 esclaves malgaches achetés en fraude et destinés à être vendus à l’île de France (île Maurice actuelle). L’équipage rejoignit Madagascar sur une embarcation de fortune, laissant sur l’île 80 esclaves. Ce n’est que quinze ans plus tard, en novembre 1776, que le chevalier de Tromelin commandant la corvette la Dauphine récupéra les esclaves survivants, sept femmes et un enfant de huit mois.
Condorcet relata cette tragédie dans son ouvrage Réflexions sur l’esclavage des nègres (1781) plaidant l’abolition de ce véritable crime.

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J’accède maintenant à l’espace consacré aux sports et, en particulier, au sport national basque, le jeu de pelote. Successeur du jeu de paume, la pelote était pratiquée par d’autres civilisations, notamment les Aztèques.
Quoique normand d’origine, j’avoue mon admiration pour la pelote basque. Je suis séduit par l’élégance, la souplesse, la « virtuosité chorégraphique » de ces autres artistes et hommes en blanc que sont les pelotaris. D’ailleurs, leur esthétisme a conquis les peintres depuis des siècles, à commencer par Goya dont un tableau consacré au jeu de pelote est exposé au musée du Prado à Madrid.
Inconsciemment peut-être, mon vénéré professeur de mathématiques de terminale au lycée Corneille de Rouen, Monsieur Vicenty, par ailleurs grand champion de pelote à main nue (voir billet précédent), m’inocula-t-il le virus pour son sport.
Très sûrement aussi, j’eus la chance dans les années 1980 de sympathiser avec mon copain Ramon secrétaire de la ligue d’Ile-de-France de pelote. Ainsi, il m’invitait sur les bords de Seine, au fronton Chiquito de Cambo, pour quelques parties animées de palancha. Mes rudiments de joueur classé de tennis m’évitaient le ridicule. Je ne manquais pas, non plus, d’assister, chaque mois de juin, à la fête basque organisée au fronton. J’eus le bonheur de voir ainsi en exhibition quelques champions de la spécialité.
Et puis, il y a une trentaine d’années, je vins filmer au musée basque de Bayonne quelques plans destinés à une commande d’un professeur d’Éducation Physique de l’IUFM de Versailles. Eh oui ! J’avais profité de mon séjour estival au Pays Basque pour filmer évidemment quelques parties de pelote avec leurs spécialités, mais aussi des plans de frontons typiques de la région, ainsi qu’à Anglet, la fabrication d’une chistera chez Jean-Louis Gonzalez … que je retrouve ce matin avec une certaine émotion dans une vidéo tournant en boucle au musée.
Comprenez que je traînasse devant les tableaux et vitrines.

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Vous voyez que même les curés en soutane jouaient à la pelote (n’ayez pas mauvais esprit, aucune allusion à quelque fait divers de pédophilie !). D’ailleurs, j’avais filmé une partie de rebot qui, selon la tradition, est suspendue quelques instants pour prier à l’heure de l’Angélus.

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Je m’attarde devant un tableau de Gustave Colin, un peintre disciple de Camille Corot qui, installé à Ciboure puis Saint-Jean-de-Luz, représenta de nombreuses scènes régionales et notamment, cette Partie de pelote sous les remparts de Fontarrabie (1863).
Le tableau donne un instantané d’une mémorable partie de laxoa (gant de cuir) opposant, devant 12 000 spectateurs, quatre joueurs labourdins à quatre pelotaris guipuzcoans. Des paris y étaient organisés comme souvent autrefois, et certains spectateurs n’hésitèrent pas à miser les animaux de leurs étables voire leur récolte à venir.

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Autre superbe tableau, l’huile sur toile de Clémentine-Hélène Dufau Partie de pelote à Urrugne (1903). Avec le massif de la Rhune en arrière-plan, on constate que le fronton et le jeu de pelote étaient un élément central de la vie du village.

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Je ne reste évidemment pas insensible à la toile du peintre Eugène Pascau représentant le rugbyman Fernand Forgues capitaine de l’équipe de l’Aviron Bayonnais championne de France pour la première fois en 1913. C’était l’époque où on louait le style « à la bayonnaise » fait d’un jeu en mouvement à la main.
Fernand Forgues joua également en équipe de France et il faisait partie du XV tricolore qui remporta en 1911 sa première victoire dans le tournoi des cinq nations.
Plus étonnant quand on connaît la rivalité qui a toujours opposé les clubs des deux villes, il débuta au Biarritz Stade avant de rejoindre l’Aviron Bayonnais, ainsi nommé parce qu’il fut créé par une association de rameurs en rébellion contre leur président.
Les grandes heures du rugby basque ont vécu avec l’instauration du professionnalisme et du Top 14. Les deux clubs végètent désormais au niveau inférieur (Pro D2). L’homme d’affaires Alain Afflelou envisagea, il y a quelques années, la fusion entre les deux clubs emblématiques. L’opticien peu clairvoyant sur le coup se heurta à un profond désaveu des admirables supporters de l’Aviron.
Cette fois, je vais faire plaisir à ma compagne (voir billet 1 d’Une semaine au Pays Basque), voici l’hymne de l’Aviron Peña Baiona repris par tout le stade Jean Dauger avant un derby contre le Biarritz Olympique. Ça fiche des frissons !

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Vous ne verrez pas un repas de village du Sud-Ouest sans que cette chanson ne soit interprétée. Debout sur les tables et tournez les serviettes comme dit l’humoriste !
Excusez mon emportement ! Beaucoup plus gracieux sont les danseurs peints par « Périco » Ribera. Il exposa son huile sur toile au Salon des Artistes Français à Paris en 1900 sous le titre de Danse Nationale. L’œuvre porte aussi le nom de Fandango à Saint-Jean-de-Luz. Il en a été décliné plusieurs versions, les robes raccourcissant au fil des époques.

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Je ne saurais achever ma visite sans évoquer encore un tableau du début du siècle dernier, L’improvisateur, une œuvre d’Ernest Roby, un pur Bayonnais qui fit ses premières armes à l’École de dessin et de peinture de la ville.
Pour avoir déjà évoqué cette coutume dans mon précédent billet, vous ne serez pas surpris qu’il s’agit là d’une représentation d’un bertsolari, improvisant des vers en basque sur un thème donné, au milieu des villageois.

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Sentiment agréable, j’ai l’impression de connaître et surtout comprendre mieux le Pays Basque à l’issue de cette riche visite du musée. Ce devrait même constituer le passage obligé de tout touriste au début de son séjour pour mieux appréhender la région.

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Dehors … il crachine toujours. Ce n’est pas grave, je franchis la Nive par le pont Marengo pour rejoindre le quartier du Grand Bayonne beaucoup plus animé en ce milieu de journée.

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Le temps de déguster une assiette de chipirons (petits calamars), le dieu solaire Râ daigne honorer l’après-midi de sa présence.
En attendant l’ouverture de la cathédrale Sainte-Marie, je me promène dans les vieilles ruelles environnantes. J’en suis presque à regretter de n’avoir pas découvert pour déjeuner le Mange-Disque qui présente l’originalité, outre d’être un petit restaurant, d’être aussi, comme l’enseigne l’indique, un disquaire à l’ancienne avec des centaines de références de microsillons vinyles (et CD) neufs ou d’occasion.

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Le concept me ravit et me rappelle mes jeunes années Beatles quand le mange-disque avalait nos 45 tours. Pour la peine, on boit un café en terrasse.
Je me glisse dans la rue des Faures, une des plus anciennes de la cité qui tient son nom (en gascon) des nombreux ateliers de forgerons qui s’y trouvaient. On dit même que la fameuse baïonnette y aurait été inventée de manière fortuite d’ailleurs. Au milieu du XVIIème siècle, souvent agité dans les campagnes, les paysans de Bayonne se trouvant à court de poudre et de projectiles eurent l’idée d’introduire leurs longs couteaux de chasse dans les canons de leurs mousquets. À l’initiative de Louvois, les fusiliers du régiment Royal-Artillerie furent les premiers à en être dotés.
Dans cette rue des Faures, en 1730, naquit Marguerite Brunet, une fille de forgeron, connue sous le nom de Mademoiselle Montansier qui devint comédienne et directrice de théâtre. Pour l’avoir dirigé, l’élégant théâtre à l’italienne, situé à quelques mètres du château de Versailles, porte son nom.

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Au bout de la rue, je m’attarde devant la vitrine d’une vieille fabrique de makhilas. Me voyant la photographier, le sympathique artisan dispose à ma convenance l’objet mythique avant d’engager une passionnante conversation qui révèle tout son amour pour cette œuvre d’art, car c’en est une, essentielle dans la culture basque.
Le makhila n’est pas le bâton du berger mais une canne destinée à la marche, doublée d’une arme de défense. Un peu comme le couteau de Laguiole pour les aveyronnais, le makhila était remis autrefois à l’adolescent pour marquer son entrée dans le monde adulte.
Chaque vrai makhila, sculpté à vif dans le bois de néflier, est unique et personnalisé au choix ou, mieux encore, au caractère de son futur propriétaire.

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C’est ouvert, j’accède au très beau cloître de la cathédrale Sainte-Marie. De style gothique rayonnant, datant du XIVème siècle, c’était au Moyen-Âge, un lieu de rassemblement des corporations, c’est en ce mois d’août, … une galerie d’exposition des artisans d’art de la région et un lieu de concerts.
Je regrette juste la présence incongrue d’un stand de crêpes, gaufres et churros !!! Le Mange-Disque est pourtant presque en face ! Passons, les enfants iront confesser leur péché de gourmandise dans l’église contiguë. Encore que, monsieur le curé semble s’être invité sur les originales peintures d’Erika Sellier.
Ma mauvaise humeur tue, je savoure les toiles de l’artiste luzienne : « Peindre, c’est chuchoter des histoires d’hommes, de terres, de lumières, de métissages de couleurs, de matières, de formes, de sujets … » Elle mêle aux racines de la vie basque des vieux coupons d’emprunts et obligations. Je devrais lui confier mes emprunts russes hérités d’un grand-père que je n’ai pas connu.

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œuvres de Erika Sellier

Une de ces compositions me renvoie au « puerto de Pasajès », Pasaia pour ceux qui ont lu mon précédent billet.
Comme on se retrouve, Victor Hugo, lors de son séjour dans les Pyrénées en 1843, visita la cathédrale Sainte-Marie :
« La cathédrale de Bayonne est une assez belle église du quatorzième siècle couleur amadou et toute rongée par le vent de la mer. Je n’ai vu nulle part les meneaux décrire dans l’intérieur des ogives des fenestrages plus riches et plus capricieux. C’est toute la fermeté du quatorzième siècle qui se mêle sans la refroidir à toute la fantaisie du quinzième. Il reste çà et là quelques belles verrières, presque toutes du seizième siècle. A droite de ce qui a été le grand portail j’ai admiré une petite baie dont le dessin se compose de fleurs et de feuilles merveilleusement roulées en rosace… L’église est accostée au sud d’un vaste cloître du même temps, qu’on restaure en ce moment avec assez d’intelligence et qui communiquait jadis avec le chœur par un magnifique portail, aujourd’hui muré et blanchi à la chaux, dont l’ornementation et les statues rappellent par leur grand style Amiens Reims et Chartres. Il y avait dans l’église et dans le cloître beaucoup de tombes, qu’on a arrachées. Quelques sarcophages mutilés adhèrent encore à la muraille. Ils sont vides. Je ne sais quelle poussière hideuse à voir y remplace la poussière humaine. L’araignée file sa toile dans ces sombres logis de la mort… »

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Tant pis pour les crises de foie et de foi, je redescends par la vieille rue Port-Neuf où se concentre la majorité des chocolatiers de la ville.
Quand je vous disais que les Bayonnais sont fous de cacao, déjà l’Infante Anne d’Autriche en raffolait, et selon la légende, c’est après son mariage en 1615 avec Louis XIII que la France aurait véritablement découvert la délicieuse fève rapportée à la cour d’Espagne par les conquistadores. Pour faire preuve de mauvais esprit et de chauvinisme, oserais-je dire que la reine alla soigner sa stérilité en Normandie en buvant en cure les eaux de ma station thermale natale ?
L’histoire d’amour du chocolat à Bayonne naquit de l’arrivée au 17ème siècle de Juifs espagnols et portugais qui, chassés de leur pays par les persécutions, emportèrent leur savoir-faire sur les bords de l’Adour.

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Sous le pont Mayrou, coule la Nive qui retrouve, quelques brasses plus loin, sa collègue fleuve Adour.
À la confluence, se dresse la statue d’un enfant du pays, le cardinal Charles Lavigerie. Né donc à Bayonne en 1825, il fut nommé archevêque, en 1866, à Alger et confronté à une terrible famine. Il s’attacha aux soins des enfants et fondit les congrégations des Pères Blancs et des Sœurs Blanches. Il était connu pour son ouverture d’esprit et sa grande tolérance envers les autres religions. Devant la basilique Notre-Dame d’Afrique qui domine la baie d’Alger, inaugurée par le cardinal, figure encore la phrase écrite en français : « Notre-Dame d’Afrique, priez pour nous et pour les musulmans. »
L’heure avance, je rejoins tranquillement mon véhicule en flânant dans le Petit Bayonne.

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Rue Marengo, une plaque en gascon rend hommage à Justin Larrebat, auteur de nombreux recueils de poèmes écrits en langue gasconne. Voici la traduction d’un extrait de l’un d’eux tirés de Poésies Gasconnes, son plus célèbre ouvrage :

« Si j’étais demoiselle
Aux petites ailes de dentelle
De pur argent
Me posant sur le roseau
Qui se balance, mince et léger, Au moindre vent,

Mes pattes veloutées
Aux vertes feuilles agrippées,
Chaque balancement
Ferait luire comme des pierreries
Mon fin et luisant corsage
De diamants.

Et dansant sur l’eau riante,
J’écouterais la voix dolente
Du vert ajonc
Qui tout doucement chantonne
Salue de tous côtés et tournoie Lorsqu’il commence à venter

Puis, avec les papillons volages,
Je ferais mille badinages
Frivoles
Et nos ombres mouillées,
Au fond du ruisseau tourmentées
Sur les pierres,

Feraient s’échapper et fuir
Le goujon doré qui frétille
Tout égaré
Sous la saulnaie sauvage,
Les glaïeuls du marécage
De joncinelle fleuri…. »

Cette demoiselle n’a rien à voir avec les femmes de petite vertu qu’on enfermait dans des cages (cubagnedeuy) et plongeait à moitié dans la Nive.
Rue des Cordeliers, naquit Pierre Lesca, chansonnier du dix-huitième siècle auteur notamment du « Chant des Tilloliers » à la gloire des bateliers qui descendaient l’Adour de Peyrehorade à Bayonne. Ce chant est toujours interprété lors de l’ouverture des fêtes de Bayonne.

« Avez-vous vu les tilloliers
Combien ils sont vaillants, hardis légers ? … »

La tillole était un petit bateau à rames pointu à l’avant, arrondi à l’arrière, particulier à Bayonne. Le tillolier, avant tout pêcheur d’eau douce, pouvait être également passeur, transporteur, maître baigneur.

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Tiens, dans deux jours, des compatriotes parisiens viendront affronter en match de préparation les joueurs de l’Aviron, à « Jean Dauger » comme on dit ici, du nom d’une autre légende du rugby bayonnais.
Rue du Jeu de Paume, je jette un œil au Trinquet Saint-André contigu à la brasserie éponyme : un haut-lieu du jeu de pelote à Bayonne, datant du XVIIème siècle, l’un des trinquets les plus anciens du monde. Le trinquet est un terrain couvert et fermé, variante du fronton à un ou deux murs ouvert en extérieur.

Trinquet Saint-André

À l’origine, on pratiquait là le jeu de Paume. La légende dit même que Louis XIV, en route pour se marier avec l’Infante d’Espagne, y disputa une partie. Vous y croyez vous ? Pourquoi pas aussi Jaurès et Déroulède après leur simulacre de duel ? (voir billet 1).
Cela dit, c’est plausible car le Roi Soleil, quoiqu’il préférât le billard, commanda à Nicolas Creté, paumier ordinaire du roi, la construction d’une nouvelle salle de paume, non loin de son palais, en 1686. Elle devint, le 20 juin 1789, le symbole de la Révolution en marche (rien à voir avec ce que l’on connaît actuellement !), les députés du Tiers État prêtant le fameux serment de ne pas se séparer avant d’avoir donné à la France une constitution écrite.
Le saviez-vous, nombre d’expressions de la langue française tirent leur origine du jeu de paume. Ainsi, l’infâme tripot était un lieu pavé ou carrelé, entouré de murailles, où l’on jouait à la courte paume. Par extension et dénigrement, il qualifia une maison de jeu.
Le fanfaron qui épatait la galerie cherchait à impressionner les spectateurs se tenant dans la galerie par des coups époustouflants.
Encore une ? Quand un joueur de paume au service avait deux chasses (point de chute sur le sol de la balle à son deuxième rebond) contre lui, il devait changer de camp pour donner le service à son adversaire. C’est ainsi que qui va à la chasse perd sa place !
J’aurais bien aimé achever ma promenade dans le Petit Bayonne comme je l’avais commencée, par la visite d’un autre musée, le musée Bonnat-Helleu qui tire à moitié son nom du peintre portraitiste Léon Bonnat natif de Bayonne. D’une grande richesse, il abrite des œuvres des artistes les plus illustres tels Le Greco, Murillo, Goya, des primitifs Flamands, et des maîtres de la peinture française du XIXème siècle, Boudin, Caillebotte, Corot, Courbet, Degas, Delacroix, Ingres … tout cela pour comprendre ma frustration.
Car malheureusement, le musée est fermé depuis quelques années pour restructuration et rénovation. Je dois me satisfaire, de quelques posters sur la façade en guise de bienvenue. C’est Paul-César Helleu qui est à l’honneur avec des représentations d’Alice son épouse, notamment sur la plage de Deauville.

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Les mauvaises langues auront beau jeu de dire que, vu son accoutrement vestimentaire, cela ne pouvait être peint que sur la côte normande ! Que puis-je leur répondre tandis que le peintre espagnol Joaquin Sorolla y Bastida (1863-1923) surprend une jeune baigneuse nue ?
Sur le chemin du retour, j’envisageais de faire une halte à Bidard en souvenir d’un agréable séjour et des parties animées de palancha avec l’ami Ramon au petit trinquet du café de la place. Est-ce à cause du soleil enfin généreux, en cette fin d’après-midi, les estivants se sont donné rendez-vous au centre du village, créant un embouteillage monstre.
Qui sait, si le soleil persiste, je reviendrai dans la semaine …

Publié dans : Coups de coeur |le 18 septembre, 2017 |Pas de Commentaires »

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