Une semaine au Pays Basque (2)

Lundi 7 août :
La matinée est consacrée à effectuer quelques courses d’ordre alimentaire. Pour joindre l’utile à l’agréable, nous choisissons de nous rendre à proximité de la grande plage d’Hendaye où nous avions loué deux années de suite, il y a une quinzaine d’années. Une sorte de pèlerinage en somme : nous retrouvons « nos » mêmes boutiques, probablement pas les mêmes commerçants, mais nous sommes toujours conquis par la délicieuse odeur de pain frais, la baguette « l’hendayette » est un régal qui n’appartient qu’aux estivants qui se lèvent tôt. Nous ramenons également l’incontournable gâteau basque à la cerise et quelques fleurons de la charcuterie locale, avec ou sans piment d’Espelette.
Je jette un œil sur la grande plage où une adorable petite fille me faisait oublier les premiers affres de l’arthrose … ces jours-ci elle prend ses premières leçons de conduite !
Au loin, les deux « jumeaux » attendent toujours l’aide de l’érosion pour devenir des triplés. Les séniors ont gardé l’habitude, à marée basse, d’une longue marche sur le sable en bordure de l’eau … pour combattre les rhumatismes ?
Allez, ne nous laissons pas envahir par la nostalgie quoique … cela risque d’être compliqué avec notre programme de l’après-midi. Nous profitons du soleil encore au rendez-vous pour retourner nous promener dans quelques jolis villages du Labourd.
Est-ce un clin d’œil complice, la commune d’Urrugne, après avoir organisé une exposition Cartier-Bresson, met à l’honneur, cette année, un autre maître de la photographie, le regretté Robert Doisneau avec Culottes courtes et doigts pleins d’encre (violette évidemment !), les célèbres images des gamins de Paris intrépides et farceurs des rues Damesme et Buffon. Vous avez sans doute vu au moins une fois la magnifique scène de l’écolier, au fond de la classe, attendant la fin de la journée en regardant tourner les aiguilles de la pendule accrochée au mur.

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En ces années 1950, au temps de ma communale où les tablettes numériques relevaient de la science-fiction, on ne se posait pas la question de la semaine scolaire de quatre jours ou pas, c’était même cinq jours ! Mais on pouvait s’ennuyer devant son pupitre, la preuve !
« Il faut faire des images comme on met des fleurs sur un chapeau et laisser les critiques vous découvrir des intentions philosophiques » disait ce merveilleux Doisneau auquel j’avais consacré un tendre billet : http://encreviolette.unblog.fr/2010/03/01/ouvrez-ouvrez-la-cage-au-doisneau/
Je ne suis pas au bout de mes émotions. Cap vers Ascain, pittoresque village (c’est presque un pléonasme au Pays Basque) auquel je suis confusément attaché, probablement par ce que je vais évoquer bientôt.

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Sur la place, à côté du fronton, l’hôtel de la Rhune est toujours là. Julien Viaud, que vous connaissez sous le nom de Pierre Loti, s’y installa pour écrire Ramuntcho, son célèbre roman où des jeunes gens dansent, jouent à la pelote, et de temps en temps, s’adonnent à la contrebande là-haut vers le massif de la Rhune.
Mais en ce début d’après-midi, dans mon esprit, c’est la silhouette d’un autre homme qui se déplace sur la cancha, la surface au sol devant le mur du fronton.
Il s’agit de Bernard Vicenty, Monsieur Vicenty, ainsi s’appelle mon professeur de mathématiques au lycée Corneille de Rouen. Titulaire de l’agrégation, il enseigna dans ce prestigieux établissement de 1958 à 1983.
Depuis cette époque, à chacun de mes passages à Ascain, j’ai souvent été tenté de lui rendre visite pour lui témoigner mon indestructible reconnaissance, j’avoue même admiration. Pudeur et discrétion m’ont toujours freiné cependant, mais cette fois …
On me conseille, pour retrouver sa trace, de m’adresser, jouxtant le fronton, au restaurant Laduche, un nom porté par plusieurs générations de pelotaris azkaindars (gentilé des habitants d’Ascain), dont l’as des as, Pampi, aussi célèbre que le champion de légende Chiquito de Cambo.
Né en 1929 à Ascain, Monsieur Vicenty y est décédé en février dernier. Trop tard ! Dans la vie, on a tort de toujours reporter le moment pour exprimer ses sentiments aux gens qu’on apprécie.
Monsieur Vicenty était, je dois me résigner à écrire au passé, l’épure du professeur, celui que chacun d’entre nous rêve d’avoir croisé au cours de sa scolarité. J’aurais pu pourtant en conserver un souvenir mitigé puisque mon année de terminale en série Maths Élem se solda par un échec au bac (il n’y avait pas 80 ou 90 % de reçus à l’époque !).
Anecdote qui illustre bien l’exceptionnel enseignant attentif à ses élèves : mon père qui lui avait écrit à l’adresse du lycée pour savoir si je devais persister dans cette filière scientifique, reçut au cours de l’été un long et cordial courrier expédié … d’Ascain.
C’était un remarquable pédagogue, aimable, d’une grande élégance physique et morale, manifestant une grande maîtrise dans son enseignement, dégageant une autorité naturelle qu’il n’avait d’ailleurs jamais besoin d’exercer. Avec lui, le temps des cours était suspendu comme la géométrie dans l’espace.
Des amis enseignants me confièrent les mêmes louanges lorsqu’ils suivirent des stages de recyclage animés par mon ancien professeur devenu, à la fin de sa carrière, inspecteur pédagogique régional en Normandie puis en Aquitaine.
Mens sana in corpore sano ! Car Bernard Vicenty, autre facette de son talent, fut également un brillant joueur de pelote basque. Discret, modeste, il ne s’en prévalait pas, il compte notamment à son palmarès dans sa spécialité main nue en fronton place libre, un titre de champion du monde en 1952 à Saint-Sébastien, des titres de champion de France en 1961, 1962, 1963 et 1964 avec son partenaire et ami Jean Laco pour l’équipe de Paris.
Nous entendions parfois les claquements de la pelote quand il s’entraînait sous le vaste préau du lycée. Au printemps, deux fois par semaine, monsieur le professeur filait en voiture jusqu’au fronton Chiquito de Cambo, en bordure de Seine, à Paris. Parfois en cours, mon regard se posait quelques secondes sur sa main de joueur de pelote esku-uska (main nue).
Ce n’est pas le moindre des paradoxes qu’un demi-siècle plus tard, un de ses élèves de Maths Élem soit rédacteur du blog À l’encre violette. Adieu monsieur le professeur !
J’avoue que, cet après-midi, ma vive émotion altère un peu ma promenade dans les rues du village égayées par des photographies géantes exposées dans le cadre des Chemins de la Photographie. L’association Zilargia et la municipalité d’Ascain ont invité 41 artistes à offrir leurs points de vue Sur la route …, le thème quasi planétaire (il dépasse évidemment les frontières du Pays Basque) de la quatrième édition de cette riche manifestation artistique qui porte bien son nom en la circonstance.

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Cependant, lors de mon errance dans cette véritable galerie d’art photographique à ciel ouvert, je suis interpellé par le portrait en noir et blanc d’un sympathique vieillard surgissant d’une vigne vierge. Accoudé à sa fenêtre, il observe les badauds contemplant les œuvres accrochées sous la halle Pierre Loti. Paradoxalement, il est là, impassible… depuis la première édition du festival en 2014 !

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Cet homme fut une figure populaire du Pays Basque. En effet, Mattin Treku, c’est son nom, était un bertsolari renommé, une activité artistique très prisée consistant à chanter en public en improvisant des strophes et des vers rimés en langue basque.
Cette tradition ancestrale de ces joutes verbales autour d’un thème prédéfini a joué un rôle fondamental dans la transmission orale du basque et continue d’animer les fêtes de village et les festivals.
Mattin Treku demeura toute sa vie comme agriculteur dans son village natal d’Ahetze, à une dizaine de kilomètres seulement d’Ascain. Sa commune reconnaissante lui a élevé une sculpture pleine de bonhomie.
Découvrez l’art des bertsolaris avec cet extrait mettant en scène deux de ses plus illustres représentants contemporains, Mattin Treku et Xalbador dont j’aurais encore l’occasion de vous entretenir.

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Je ne peux évidemment quitter Ascain sans visiter son église de l’Assomption.
La tribune constituée de trois étages date du XVIème siècle. Sur ses boiseries en chêne travaillé, on peut admirer un élégant chemin de la Passion.

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Le chœur est fermé par un superbe retable baroque en bois doré. Dans les églises basques souvent ouvertes au public, on a envie de s’asseoir sur un banc et méditer quelques minutes … pourquoi pas à mon regretté professeur.
En route maintenant vers Arcangues, un autre village ravissant caché dans les collines labourdines.
La place, avec l’église entourée de son cimetière, la mairie et l’école aux volets d’un bleu clair (dit bleu d’Arcangues introduit par un marquis), le fronton avec au fond l’auberge et sa terrasse à l’ombre de platanes séculaires, possède dans la lumière de cet après-midi le charme d’un décor d’opérette.

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C’est quasiment une lapalissade car c’est dans ce village que le ténor Luis Mariano choisit de construire sa vaste maison de style basque. Se destinant à l’architecture avant d’embrasser sa carrière d’artiste, il en dessina les plans.
Son buste sculpté par Paul Belmondo, le père de l’acteur, est visible à l’office de tourisme tout proche. Il a été rapatrié là à la suite d’une tentative de vol par un probable admirateur.
Luis repose dans le cimetière contigu à l’église. J’ai trouvé les panneaux indicateurs, menant à sa sépulture, très discrets. Faut-il y voir une mesquine corrélation avec un sordide fait divers : le maire de la commune ayant refusé de marier un couple gay, une pétition circula, il y a quelques années, souhaitant le transfert, vers une terre moins hostile, de la dépouille du chanteur connu pour son homosexualité.

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L’amour n’est pas toujours un bouquet de violettes ! Je rassure ses admirateurs : près d’un demi-siècle après sa disparition, la tombe de l’artiste est toujours fleurie quotidiennement et demeure un lieu de pèlerinage.
Verres Chanteur de Mexico, mugs Belle de Cadix, cartes postales, disques, le merchandising est encore prospère à l’office de tourisme, avec les cars qui déversent leurs séniors.
En ce qui me concerne, loin d’une quelconque idolâtrie, reviennent surtout des souvenirs d’enfance que j’évoque volontiers aujourd’hui, amusé de l’effet vintage assuré qu’ils procurent.
Dois-je m’enorgueillir que, dans les années 1950, mes parents emmenaient le gamin que j’étais à Paris pour assister à chaque création d’opérette, un genre encore très populaire à l’époque ?
Je compte ainsi à mon (enviable ?) palmarès, Le Chanteur de Mexico avec Luis Mariano, La Toison d’or avec André Dassary, un autre basque interprète également de l’adaptation musicale de Ramuntcho, La Route fleurie avec Bourvil, Annie Cordy et … Georges Guétary qui n’avait rien de basque malgré son nom de scène car il était grec né à Alexandrie.
Eh oui, ma bonne dame, j’ai vu en chair et en os toutes ces vedettes d’opérette !
Heureusement, Brel, Brassens, Bécaud, Marcel Amont, Les Frères Jacques, et bientôt la vague yéyé me remirent vite sur le droit chemin du music-hall !
Je retrouve un semblant de sérieux dans la fraîcheur de l’église Saint Jean-Baptiste de l’Uhabia fondée en 1516. Ses galeries en bois sculpté du XVIIème sont réputées pour être parmi les plus belles du Pays Basque.

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Loin d’être un endroit morbide, le cimetière, hors son hôte illustre, mérite une promenade pour sa collection de stèles discoïdales et son organisation en paliers constituant autant de balcons vers la campagne labourdine et la chaîne des Pyrénées à l’horizon.
Le ciel s’assombrit vers le littoral, il est sage de prendre le chemin du retour avec, cependant, une brève halte à Ciboure, plus précisément dans le quartier de Socoa, sa plage familiale et son petit port protégé par l’ancien fort.

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Ici, la jeunesse peut s’adonner librement aux activités nautiques. Ciboure est une terre de sportifs qui a vu naître notamment le champion de golf Jean Garaialde et une kyrielle de rugbymen internationaux tels Capendeguy, Manterola, Echavé.
Je n’oublie évidemment pas, c’est une autre musique, Maurice Ravel qui s’installa bien plus tard dans sa maison « le Belvédère » à Montfort-l’Amaury dans les Yvelines (à l’époque Seine-et-Oise). Je peux citer encore l’académicien et grand voyageur Pierre Benoit auteur de L’Atlantide.
Les séniors se contentent de marcher vers le fort qui, malheureusement, tombe lentement en décrépitude. Cet édifice possède une longue histoire qui débute au temps d’Henri IV lequel projetait la construction d’une forteresse pour protéger Saint-Jean-de-Luz et les villes environnantes des invasions espagnoles. Finalement, le projet tomba à l’eau (de mer) et ne fut réalisé que sous le règne de Louis XIII.
En 1636, les Espagnols, envahissant tout de même la côte, s’emparèrent de la citadelle qu’ils renommèrent Fort de Castille. Au gré des péripéties militaires, la région retourna sous souveraineté française, je vous ai parlé dans mon précédent billet d’un certain traité des Pyrénées signé non loin d’ici. L’ouvrage prend alors son nom actuel de Socoa.
Digression ou divagation très libre, en écrivant ces lignes, je pense au grand Jacques Brel (pour me faire pardonner de Luis Mariano non ?) :

« Je m’appelle Zangra, maintenant commandant
Au fort de Belonzio qui domine la plaine
D’où l’ennemi viendra qui me fera héros
En attendant ce jour, je m’ennuie quelquefois
Alors, je vais au bourg, boire avec Don Pedro … »

En tournée d’inspection dans les Pyrénées, Vauban proposa de renforcer l’ouvrage, en construisant une jetée de protection, une caserne et une chapelle. Dirigés par Fleury, les travaux prirent fin en 1698.
Réinvestie par les Espagnols en 1793, la citadelle fut occupée par les troupes britanniques en 1814 qui l’utilisèrent comme appui de protection de la baie et lieu d’approvisionnement des hommes installés dans l’arrière-pays. La paix revenue, le fort de Socoa fut réparé en 1816-1817.
À quelques jours près, je n’aurais pas pu aller boire sur le quai, avec ou sans Don Pedro ! En effet, par précaution, la plage a été évacuée, fin août, suite à la découverte, derrière le fort, d’une dizaine d’obus en état de marche, souvenirs explosifs de la forte présence allemande pendant l’Occupation. Les démineurs de la Marine nationale les ont fait exploser dans l’océan, à un kilomètre au large.

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Le paquebot Sirena, construit à Saint-Nazaire, avait levé l’ancre depuis quelques jours, après avoir fait escale dans la baie de Saint-Jean-de-Luz avant d’acheminer ses passagers américains vers Bilbao.
Bal à Bill, à Bilbao, Bilbao, Bilbao … tiens, ce sera peut-être une de mes prochaines visites lors de ce séjour en pays basque.

Mardi 8 août :
Il a plu toute la nuit. Je cherche quelques motifs d’espoir dans le ciel encore bien chargé. Allez, on part, je ferai brûler un cierge à la Nuestra Señora de Guadalupe au sommet du Jaizkibel, la montagne, de l’autre côté de la frontière, qui surplombe le golfe de Gascogne.

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Le Jaizkibel, col d’altitude modeste (543 mètres), constitue la principale difficulté de la course cycliste renommée Clasica a San Sebastian, c’est pour cela d’ailleurs qu’il est emprunté encore ce matin par de nombreux amoureux de la petite reine … bon, je vous ai assez parlé de vélo au mois de juillet !
La vraie reine, ici, est une vierge, noire qui plus est, que je salue bientôt à l’intérieur de l’ermitage de Notre Dame de Guadalupe. Les habitants d’Hondarribia (Fontarabie en français) la vénèrent et la célèbrent lors d’un alarde (défilé en armes), chaque 8 septembre, en remerciement d’un vœu qu’elle aurait exaucé.
Sans blasphémer, il s’agirait plutôt d’un miracle à caractère militaire, survenu il y a environ 400 ans. « Il vient chez nous (les Espagnols) un roi sans foi ». Ce souverain Louis XIII est pourtant catholique mais son éminence (grise), le cardinal Richelieu, n’a de cesse de soutenir les protestants pour déstabiliser les Habsbourg d’Espagne et du Saint-Empire germanique. C’est la guerre de Trente Ans et, en 1638, le prince de Condé, à la tête d’une armée de 20 000 hommes et de nombreux bateaux de guerre, est envoyé fouler au pied la couronne d’Espagne. Entre juin et septembre, c’est le siège de Fontarabie qui tourne au désastre pour nos troupes devant la résistance héroïque de la population locale habitée par la foi… en Guadalupe
Les versions divergent, il semblerait pourtant qu’il faille chercher les causes de notre défaite dans la jalousie et la discorde qui divisèrent les chefs du corps français, le comte de Gramont et le duc de La Valette, plus que dans une intervention divine de la vierge noire. Il n’y a pas que la foi qui sauve …
En signe de reconnaissance, de nombreux ex-voto et objets maritimes, maquettes de bateaux, fresques en forme de voiles, sont visibles à l’intérieur de l’ermitage qui est aussi une halte sur le chemin de Saint Jacques de Compostelle.

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Ce matin, la brume qui enveloppe encore le Jaizkibel lui donne un caractère austère voire oppressant. Sur le versant ouest, de grasses prairies et landes de genêts et fougères plongent de cinq cents mètres dans les eaux sombres de l’océan. Mer et montagne se fondent en une étreinte violente pour modeler le littoral. Sur la ligne de crête, se découpent les anoraks fluo et les sacs à dos des pèlerins, vrais ou faux, du moins des randonneurs.
Voici le récit de l’un d’eux : « La montagne sculptée et travaillée par les pluies, la mer et le vent est habitée par le grès d’une infinité d’habitants de pierre, mondes immobiles, éternels, presque effrayants. C’est un ermite encapuchonné au sommet d’un roc inaccessible, les bras étendus qui, selon que le ciel est bleu ou orageux, semble bénir la mer ou avertir les matelots. Ce sont des nains à becs d’oiseau, des monstres à forme humaine et à deux têtes, l’une rit et l’autre pleure (…). Dans le grand drame du paysage, le grès joue le rôle fantasque ; quelquefois grand et sévère quelquefois bouffon ; il se penche comme un lutteur, il se pelotonne comme un clown ; il est éponge, pudding, tente, cabane, souche d’arbre (…) il a des visages qui rient, des yeux qui regardent, des mâchoires qui semblent mordre et brouter la fougère (…). Une montagne de grès est toujours pleine de surprise et d’intérêt. Toutes les fois que la nature morte semble vivre, elle nous émeut d’une émotion étrange. »
Ces lignes sont de Victor Hugo qui les écrivit alors qu’il cheminait sur le Jaizkibel. Elles sont tirées de son carnet de route posthume En voyage. Alpes et Pyrénées.
Il semble bien connaître le coin, et pour cause, il séjourna durant quelques semaines de l’été 1843, au pied de ce massif gréseux:
« Cet endroit magnifique et charmant comme tout ce qui a le double caractère de la joie et de la grandeur, ce lieu inédit qui est un des plus beaux que j’ai vus et qu’aucun « touriste » ne visite, cet humble coin de terre et d’eau qui serait admiré s’il était en Suisse et célèbre s’il était en Italie, et qui est inconnu parce qu’il est en Guipuzcoa, ce petit éden rayonnant où j’arrivais par hasard, et sans savoir où j’allais, et sans savoir où j’étais, s’appelle en espagnol Pasajes et en français le Passage », et pour compléter, Pasaia en basque, Pasaia Donibane même, car le petit port est constitué historiquement des villages de San Pedro et Donibane sur les rives opposées de la ria.
Plutôt que Michelin ou le guide du routard, j’ai envie de m’appuyer sur les conseils de l’illustre écrivain … et d’une aimable autochtone septuagénaire qui me met en garde contre les pavés rendus glissants par la pluie. Au fait, elle a cessé même si j’ai omis de donner mon obole à la vierge noire.
« Une fois à terre, j’ai pris la première rue qui s’est présentée : procédé excellent et qui vous mène toujours où vous voulez aller, surtout dans les villes qui, comme Pasajes, n’ont qu’une rue. J’ai parcouru cette rue unique dans toute sa longueur. Elle se compose de la montagne, à droite, et à gauche de l’arrière-façade de toutes les maisons qui ont leur devanture sur le golfe. »
À l’entrée de cette ruelle étroite, un cul-de-sac piétonnier (sauf pour les riverains) menant jusqu’à l’entrée de la baie, se dresse curieusement une haute cheminée en brique vestige d’une usine royale de porcelaines créée en 1851 par un habitant du village originaire de Limoges.
La Donibane Kalea est vraiment pittoresque avec ses passages couverts, parfois bienvenus avec les averses intermittentes.

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« Rien n’est plus riant et plus frais que le Passage vu du côté de l’eau, rien n’est plus sévère et plus sombre que le Passage vu du côté de la montagne.
Ces maisons si coquettes, si gaies, si blanches, si lumineuses sur la mer, n’offrent plus, vues de cette rue étroite, tortueuse et dallée comme une voie romaine, que de hautes murailles d’un granit noirâtre, percées de quelques fenêtres carrées, imprégnées des émanations humides du rocher, morne rangée d’édifices étranges sur lesquels se profilent, sculptés en ronde-bosse, d’énormes blasons portés par des lions ou des hercules et coiffés de morions gigantesques. Par devant, ce sont des chalets, par derrière ce sont des citadelles. »

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Soudain, sous un des passages couverts, dans l’encoignure d’une porte, je tombe nez à nez avec Victor, notre illustre compatriote, qui semble accueillir les touristes pour leur faire visiter sa maison. Transformée aujourd’hui en musée, elle abrite aussi au rez-de-chaussée l’office de tourisme.
Un Bidochon franchouillard ne daigne même pas jeter un œil, pourtant la visite est gratuite, fier de clamer à ses amis que, comme Napoléon en de nombreux endroits, l’écrivain a dû dormir là une nuit !
Erreur, Hugo vécut ici quelques semaines. J’ai lu qu’il en partit précipitamment suite au drame qui frappa sa fille Léopoldine le 4 septembre 1843. Il me semble bien pourtant me souvenir qu’il apprit sa mort par hasard à la lecture d’un journal lors de son arrivée à Rochefort : « On m’apporte de la bière et un journal, Le Siècle. J’ai lu. C’est ainsi que j’ai appris que la moitié de ma vie et de mon cœur était morte. »
Inconsolable, il écrivit son admirable poème Demain, dès l’aube que mon professeur de père aimait tant analyser avec ses élèves.
J’ai aussi parfois lu qu’il était accompagné en Espagne par sa maîtresse Juliette Drouet … le magazine Gala n’existant pas à l’époque, il me faudrait convoquer les exégètes de Victor Hugo.

Maison de Hugo autrefois

À voir quelques documents photographiques exposés dans le musée, la casa de l’écrivain n’était pas aussi pimpante et confortable qu’aujourd’hui et il fallait tout son talent pour nous la « vendre » :
« C’est là une maison comme on en voit nulle part. Au moment où vous vous croyez dans une masure, une sculpture, une fresque, un ornement inutile et exquis vous avertit que vous êtes dans un palais ; vous vous extasiez sur ce détail qui est un luxe et une grâce, le cri rauque d’un verrou vous fait songer que vous habitez une prison ; vous allez à la fenêtre, voici le balcon, voici le lac, vous êtes dans un chalet de Zug ou de Lucerne.
Et puis un jour éclatant pénètre et remplit cette singulière demeure ; la distribution en est gaie, commode et originale ; l’air salé de la mer l’assainit, le pur soleil de midi l’assèche, la chauffe, la vivifie. Tout devient joyeux dans cette lumière joyeuse.
Partout ailleurs la poussière est de la malpropreté. Ici la poussière n’est que de la vétusté. La poussière d’hier est odieuse, la cendre de trois siècles est vénérable. Que vous dirais-je enfin ? Dans ce pays de pêcheurs et de chasseurs, l’araignée qui chasse et qui tend ses filets a droit de bourgeoisie, elle est chez elle. Bref, j’accepte ce logis tel qu’il est. Seulement, je fais balayer ma chambre et j’ai donné congé aux araignées qui l’occupaient avant moi. »
Plus fort que Stéphane Plaza, comme agent immobilier, le Victor ! Heureusement que ma compagne n’a pas lu cet extrait auparavant, son arachnophobie l’aurait conduite à inspecter tous les recoins et plafonds de la vieille demeure !
Il faut être reconnaissant à Jean Jaurès d’avoir été « maladroit » lors du simulacre de duel qui l’opposa au journaliste Paul Déroulède (voir billet précédent). En effet, c’est l’auteur du Clairon, les plus anciens se souviennent

« L’air est pur, la route est large,
Le Clairon sonne la charge,
Les Zouaves vont chantant,
Et là-haut sur la colline,
Dans la forêt qui domine,
Le Prussien les attend … »

… qui intervint lors de son exil pour que l’on restaure la maison Victor Hugo au début du vingtième siècle.
Les photographies et documents exposés au mur ne sont pas attachés au séjour de l’écrivain, à part quelques croquis qu’il réalisa.

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Le plaisir naît de la reconstitution du premier étage qu’occupait Hugo, ainsi que de ses écrits et des commentaires audio (en plusieurs langues) dispensés à la demande :
« L’enfant, qui rampe dans l’escalier d’un étage à l’autre, va et vient le jour, rit, remplit la maison, et la réchauffe avec son innocence, sa grâce et sa naïveté. Un enfant dans une maison, c’est un poêle de gaîté. »
Je m’avance sur le balcon qui surplombe la baie :
« … Si vous voulez que je vous dise tout, là, sous mes yeux, sur la terrasse et l’escalier, des constellations de crabes exécutent avec une lenteur solennelle toutes les danses mystérieuses que rêvait Platon.
Le ciel a touts les nuances du bleu depuis la turquoise jusqu’au saphir, et la baie toutes les nuances du vert depuis l’émeraude jusqu’à la chrysoprase.
Aucune grâce ne manque à cette baie : quand je regarde l’horizon qui l’enferme, c’est un lac ; quand je regarde la marée qui monte, c’est la mer. »

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Je me sens bien ici. Il est 13 heures et c’est l’heure presque espagnole d’aller manger. Le vénéré Victor me met en appétit :
« Sur ma table à tapis vert qui ne quitte pas le balcon, la gracieuse Pepa, qui s’éveille avec l’aube, vient, vers dix heures, poser une serviette blanche ; puis elle m’apporte des huîtres détachées le matin même des rochers de la baie, deux côtelettes d’agneau, une loubine frite qui est un délicieux poisson, des œufs sur le plat sucrés, une crème au chocolat, des poires et des pêches, une tasse de fort bon café et un verre de vin de Malaga. Je bois d’ailleurs du cidre, ne pouvant me faire au vin de peau de bouc. Ceci est mon déjeuner.
Voici mon diner, qui a lieu vers sept heures, quand je suis revenu de mes courses dans la baie ou sur la côte. Une excellente soupe, le puchero avec le lard et les pois chiches sans le safran et les piments, des tranches de merluches frites dans l’huile, un poulet rôti, une salade de cresson cueilli dans le ruisseau du lavoir, des petits pois aux œufs durs, un gâteau de maïs au lait et à la fleur d’oranger, des brugnons, des fraises et un verre de vin de Malaga. »
Pendant que je pars à la recherche d’un restaurant, je vous offre en guise de mise en bouche cette tirade plus « digeste » (encore que …) de Ruy Blas :

« Bon appétit, messieurs !
Ô ministres intègres !
Conseillers vertueux ! Voilà votre façon
De servir, serviteurs qui pillez la maison !
Donc vous n’avez pas honte et vous choisissez l’heure,
L’heure sombre où l’Espagne agonisante pleure !
Donc vous n’avez ici pas d’autres intérêts
Que remplir votre poche et vous enfuir après !
Soyez flétris, devant votre pays qui tombe,
Fossoyeurs qui venez le voler dans sa tombe !
– Mais voyez, regardez, ayez quelque pudeur.
L’Espagne et sa vertu, l’Espagne et sa grandeur,
Tout s’en va. – nous avons, depuis Philippe Quatre,
Perdu le Portugal, le Brésil, sans combattre ;
En Alsace Brisach, Steinfort en Luxembourg ;
Et toute la Comté jusqu’au dernier faubourg ;
Le Roussillon, Ormuz, Goa, cinq mille lieues
De côte, et Pernambouc, et les montagnes bleues !
Mais voyez. – du ponant jusques à l’orient,
L’Europe, qui vous hait, vous regarde en riant.
Comme si votre roi n’était plus qu’un fantôme,
La Hollande et l’anglais partagent ce royaume ;
Rome vous trompe ; il faut ne risquer qu’à demi
Une armée en Piémont, quoique pays ami ;
La Savoie et son duc sont pleins de précipices.
La France pour vous prendre attend des jours propices.
L’Autriche aussi vous guette. Et l’infant bavarois
Se meurt, vous le savez. – quant à vos vice-rois,
Médina, fou d’amour, emplit Naples d’esclandres,
Vaudémont vend Milan, Leganez perd les Flandres.
Quel remède à cela ? – l’état est indigent,
L’état est épuisé de troupes et d’argent ;
Nous avons sur la mer, où Dieu met ses colères,
Perdu trois cents vaisseaux, sans compter les galères.
Et vous osez ! … – messieurs, en vingt ans, songez-y,
Le peuple, – j’en ai fait le compte, et c’est ainsi ! –
Portant sa charge énorme et sous laquelle il ploie,
Pour vous, pour vos plaisirs, pour vos filles de joie,
Le peuple misérable, et qu’on pressure encor,
À sué quatre cent trente millions d’or !
Et ce n’est pas assez ! Et vous voulez, mes maîtres ! … –
Ah ! J’ai honte pour vous ! – au dedans, routiers, reîtres,
Vont battant le pays et brûlant la moisson.
L’escopette est braquée au coin de tout buisson.
Comme si c’était peu de la guerre des princes,
Guerre entre les couvents, guerre entre les provinces,
Tous voulant dévorer leur voisin éperdu,
Morsures d’affamés sur un vaisseau perdu !
Notre église en ruine est pleine de couleuvres ;
L’herbe y croît. Quant aux grands, des aïeux, mais pas d’œuvres.
Tout se fait par intrigue et rien par loyauté.
L’Espagne est un égout où vient l’impureté
De toute nation. – tout seigneur à ses gages
À cent coupe-jarrets qui parlent cent langages.
Génois, sardes, flamands, Babel est dans Madrid.
L’alguazil, dur au pauvre, au riche s’attendrit.
La nuit on assassine, et chacun crie : à l’aide !
– Hier on m’a volé, moi, près du pont de Tolède ! –
La moitié de Madrid pille l’autre moitié.
Tous les juges vendus. Pas un soldat payé.
Anciens vainqueurs du monde, espagnols que nous sommes.
Quelle armée avons-nous ? À peine six mille hommes,
Qui vont pieds nus. Des gueux, des juifs, des montagnards,
S’habillant d’une loque et s’armant de poignards. »

Voilà, nous avons jeté notre dévolu sur le restaurant Txulotxo. Je doute évidemment que Victor Hugo y avait table ouverte, par contre le champion cycliste Alberto Contador y a mangé.
Pardonnez-moi ce grand écart digne d’un sketch des Inconnus, encore que de l’auteur de La Légende des siècles à la légende des cycles … d’ailleurs j’ai la faiblesse de penser que si Hugo était né un siècle plus tard comme le Tour de France, il aurait fait un exceptionnel chroniqueur à l’instar d’Antoine Blondin.
Ce sera la parillada de poissons et fruits de mer pour deux personnes avec un vin blanc local en pichet qui m’agrée plus que le txakoli de Getaria!

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Histoire de digérer, je monte les quelques marches menant à l’église paroissiale de San Juan de Bautista malheureusement fermée. Qu’à cela ne tienne, je cherche sur le mur extérieur la sculpture qui avait intrigué l’écrivain.
« La première chose qui m’a frappé en entrant dans l’église, c’est une tête sculptée dans une muraille qui fait face au portail. Cette tête est peinte en noir, avec des yeux blancs, des dents blanches et des lèvres rouges, et regarde l’église d’un air de stupeur. Comme je considérais cette sculpture mystérieuse, el señor cura a passé ; il s’est approché de moi ; je lui ai demandé s’il savait ce que signifiait ce masque de nègre devant le seuil de l’église. Il ne le sait pas et, m’a-t-il dit, personne dans le pays ne l’a jamais su. »

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Je reprends ma déambulation dans la ruelle. Le temps d’une brève ondée, je découvre que notre cher écrivain n’est pas le seul compatriote à appartenir à l’histoire de Pasaia.
Une plaque indique que Gilbert du Motier, célèbre sous le titre de marquis de La Fayette, embarqua à Pasaia, le 26 avril 1777, à bord de La Victoire, pour lutter en faveur de l’indépendance de l’Amérique du Nord.

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On m’avait toujours appris, et il me semblait qu’on l’avait commémoré, il y a quelques années, que La Fayette était parti de Bordeaux à bord de la frégate L’Hermione. Il s’agissait, en fait, d’une seconde expédition.
Sur l’embarcadère, juste en-dessous, on assiste à la navette incessante des barques qui assurent pour les touristes la traversée de la baie entre les quartiers Donibane et San Pedro. C’est depuis ces embarcations qu’on jouit des meilleurs points de vue sur le petit port.

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À quelques mètres de là, une chapelle votive nous rappelle des souvenirs moins glorieux. Une pierre commémore la victoire des tribus vasconnes à Roncevaux afin de venger le sac de Pampelune par les troupes de Charlemagne.
« La place surtout est éclatante. Car il y a une place à Pasages laquelle, comme toutes les places espagnoles, s’appelle plaza de la Constituciòn. En dépit de ce nom parlementaire et pluvieux, la place de Pasages étincelle et reluit avec une verve admirable. Cette place n’est autre chose que le prolongement de la rue, élargi et ouvert sur la mer. Quelques-unes des autres maisons qui l’entourent sont juchées sur de colossales arcades…
Á de certains dimanches, la ville se paie à elle-même un combat de taureaux, et cette place lui sert d’amphithéâtre, ce qu’indiquent des assemblages de solives plantés dans le pavé le long du parapet. D’ailleurs, place de taureaux ou place de la constitution, rien, je vous le répète, n’est plus allègre, plus curieux, plus divertissant à l’œil. »

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La Fiesta Nacional comme la nommait Franco, la Fiesta brava à la mort du dictateur, drainent peu à peu leurs détracteurs, à lire les affichettes de collectifs anti-corridas collées sur des murs. La « constituciòn » scellera peut-être, un jour, le destin des toros comme on dit en Espagne.
La place est déserte à cette heure. Je ne pourrai pas vérifier si les propos du père Hugo sont encore de mise :
« À Pasages, on travaille, on danse et on chante. Quelques-uns travaillent, beaucoup dansent, tous chantent. Comme dans tous les lieux rustiques et primitifs, il n’y a à Pasages que des jeunes filles et des vieilles femmes, c’est-à-dire des fleurs et … ma foi, cherchez l’autre mot dans Ronsard. »
Après la place, en suivant la Bonanza Ibilbidea qui n’est que le prolongement, au bord de l’eau, de la Donibane Kalea, on sort bientôt du village en direction de l’embouchure de la baie. On a du mal à imaginer que de grands cargos puissent se glisser dans ce goulet pour rejoindre le port de pêche industrielle au fond de la ria. Je n’aurai pas l’occasion d’en croiser mais je vous offre deux photos qui attestent de la beauté du site.

Pasaia blog 19Pasaia avionCargo à Pasaia

clichés Claudia Sc.

L’heure avance et j’ai inscrit à mon programme de la journée de pousser jusqu’à San Sebastian seulement distant d’une dizaine de kilomètres. J’y ai déjà effectué plusieurs visites et je me rends compte que l’accès en voiture devient de plus en plus problématique. Je comprends mieux qu’un voisin de la location m’ait suggéré d’emprunter le Topo, petit train bleu navette qui en une demi-heure vous amène d’Hendaye au centre de Saint-Sébastien.

San Sebastian blog pont

En ce milieu d’après-midi, des files d’automobiles patientent à l’entrée des parkings souterrains qui affichent complet.
Je lirai dans le quotidien La Dépêche du Midi, quelques jours après mon séjour, qu’une manifestation (minoritaire) d’autochtones a défilé pour dénoncer le tourisme invasif de masse qui assaille la vieille ville.

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Nous entrons dans le vieux quartier proprement dit à hauteur d’un ensemble sculptural constitué du buste de Raimundo Sarriegui, compositeur de nombreuses pièces musicales dédiées à la ville, et d’une statue grandeur nature d’un tambourineur en uniforme napoléonien regardant une plaque portant justement les paroles (en basque) de la Marche de San Sebastiàn. Cette œuvre est jouée traditionnellement à l’occasion de la tamborrada qui se déroule chaque 20 janvier pour fêter le saint de la ville.
Cette pittoresque (et bruyante) manifestation tire son origine de l’occupation des troupes napoléoniennes pendant la guerre d’indépendance espagnole entre 1808 et 1814. Désormais, dès les douze coups de minuit, la tamborrada commence, les tonneaux des cuisiniers et porteurs d’eau répondant aux tamborreros en costumes d’époque.

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Nous rejoignons bientôt la Place de la Constitution élégante avec ses arcades.
À sa construction, en 1689, elle s’appelait Plaza Nueva et avait été conçue selon les plans d’un ingénieur italien (et non français comme l’affirme une plaque) Hercules Torrelli. Elle fut détruite suite à l’incendie et au pillage de la ville par les troupes anglo-portugaises en 1813. Reconstruite dans un style néo-classique, elle porte, depuis 1820, le nom de Plaza de la Constituciòn en mémoire du régime constitutionnel établi cette année-là.
La mairie était propriétaire des balcons et les louait au public comme tribunes en période de festivités taurines. C’est la raison pour laquelle, on voit encore aujourd’hui sur un côté, des numéros au-dessus des fenêtres.
J’ai souvenir, dans les années 1980, d’une place plus « politique » avec sur les arcades, les effigies de prisonniers du mouvement ETA. De même, certains bars à tapas, à l’ambiance bien particulière, étaient tenus par des collectifs indépendantistes basques. Il y a maintenant une dizaine d’années, l’ETA a décrété la fin de son action armée mais l’esprit séparatiste semble encore sous-jacent.

San Sebastian blog censureSan Sebastian blog Reconstruccion 1San Sebastian blog Reconstruccion 2

Je m’arrête un instant devant une émouvante sculpture baptisée Reconstrucciòn. Elle constitue un hommage à la population civile incarnée à travers le visage d’une femme reconstruisant la ville de San Sebastiàn, brique après brique, suite à l’incendie de 1813.

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On ne peut malheureusement pas accéder à l’église San Vicente datant du XVIème siècle. Admise comme la plus ancienne de la ville, de style gothique à l’origine, quelques éléments baroques, notamment le porche, ont été incorporés par la suite.
Qu’à cela ne tienne, je me console avec la visite de la basilique Nuestra Señora del Coro (Sainte-Marie du Chœur) à l’autre extrémité du quartier. Sébastien le saint patron de la ville nous accueille dans une niche au-dessus du porche.

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Sa façade de style baroque, on dit même parfois churrigueresque (de la famille des Churriguera sculpteurs à Salamanque), foisonne d’éléments ornementaux.
L’intérieur, à l’avenant, abonde de retables, sculptures et tableaux. Cette richesse en fait presque un musée, ce qui explique sans doute que l’accès à l’église soit payant.

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Sur le côté de l’autel principal, on se glisse dans un étroit passage menant à la discrète chapelle de la Vierge où l’on peut admirer le Christ de la paix et de la patience qui, depuis le XVIème siècle, se trouvait à l’extérieur dans une niche de la Porte de la Terre.
Les visiteurs n’y sont pas forcément sensibles mais j’ai un faible pour une œuvre contemporaine : une sculpture d’albâtre « De la croix à la lumière » du grand artiste Eduardo Chillida.
Né et mort (en 2002) à San Sebastian, il fut curieusement le gardien de but de la Real Sociedad, le populaire club local de football, avant de rejoindre Paris la républicaine et devenir sculpteur. Il était surnommé parfois le « forgeron » en raison de son goût pour les sculptures de métal. Son « Peigne du vent », au bout de la plage de la Concha est mondialement connu.
« Je n’ai jamais cherché la beauté. Mais quand on fait les choses comme il faut les faire, la beauté peut leur arriver. »

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Je ne suis pas au bout de mes émotions artistiques. En effet, il est une salle au fond de la basilique, à juste titre dénommée el museo, tant y sont exposées des œuvres religieuses magnifiques de toutes époques, tableaux, sculptures en pierre, terre ou bois, bijoux.

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En ressortant de l’église, je ne sais si j’ai purifié mon âme, en tout cas le ciel s’est lavé de ses nuages lourds, ce qui m’incite à me diriger vers la toute proche Concha, la célèbre plage de la ville en forme de coquille.
Souvenirs, souvenirs ! Je me rappelle, il y a une trentaine d’années, de l’extraordinaire feu d’artifice du 15 août, embrasant toute la baie, probablement le plus grandiose auquel j’ai assisté, parole de parisien.
Le vieux manège de chevaux de bois est toujours là : j’y avais emmené une chère petite fille avant que, juchée sur mes épaules, elle assistât à la victoire de Laurent Jalabert dans la Clasica a San Sebastian, vous connaissez !
Cela me renvoie aussi aux cartons d’invitation délicieusement kitsch que je reçois régulièrement d’Eusebio, le sympathique patron basque espagnol de la Bocata ; bien plus qu’un bar à tapas, c’est aussi un lieu d’expositions, de concerts et de débats dans le IXème arrondissement parisien.

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J’attendrai de revenir à la Bocata pour sacrifier au rite des tapas! Retour vers notre parking, non sans admirer au passage les immeubles Belle Époque de la Casa Consistorial (la mairie) qui fut le siège du Grand Casino jusqu’en 1924, année de la prohibition du jeu dans la ville, ainsi que, juste en face, la bibliothèque municipale.

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Sous le pont de Zurriola et ses réverbères Art déco coule le fleuve Urumea qui se jette bientôt dans la mer Cantabrique. Sur l’autre rive, s’avancent les deux cubes de verre du (nouveau) palais Kursaal, complexe architectural moderne. C’est là notamment que se déroule le festival du film international de Saint-Sebastien.
Ce serait sympa, tiens, d’y assister un jour … en attendant, j’ai mon pass pour le festival du cinéma britannique de Dinard, à la fin de ce mois-ci.

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Je salue encore Antonio de Oquendo, marin espagnol des XVI et XVIIème siècles, né à San Sebastian, capitaine général de l’Invincible Armada, et populaire pour avoir participé à plus de cent combats navals. Sa statue fut inaugurée en 1894 à l’occasion de l’anniversaire d’une victoire capitale contre les Hollandais … au Brésil. J’ai lu qu’il avait nettoyé les Caraïbes des pirates, mais ça, c’était avant Johnny Depp !
Selon la direction de son regard, il a vu sur le théâtre Victoria Eugenia (du nom de l’épouse d’Alphonse XIII) ou sur les chambres du luxueux hôtel Maria-Cristina. Il a peut-être surpris Elizabeth Taylor, Woody Allen, Julia Roberts, Richard Gere et Brad Pitt qui y séjournèrent en temps de festival.
Je découvre que la toque étoilée française Hélène Darroze, descendante de plusieurs générations d’aubergistes landais, est à la tête, cet été, du restaurant.
Il se fait tard, j’avais prévu d’aller faire un petit tour à Hernani distant d’une quinzaine de kilomètres. Comme ça, une sorte de fun intellectuel, car on sait que la ville ne joue aucun rôle dans la pièce de Victor Hugo. « Hugo enfant, revenant d’Espagne après la chute du roi Joseph, dut traverser Hernani et recueillir de la bouche d’un postillon ce nom bizarre, d’une sonorité éclatante, si bien fait pour la poésie, qui, mûrissant plus tard dans son cerveau comme une graine oubliée, a produit cette magnifique floraison dramatique ».
On connaît beaucoup moins l’œuvre, qui a été relativement peu jouée, que la bataille qu’elle a suscitée lors de la première à la Comédie-Française le 25 février 1830. J’eus déjà l’occasion de vous entretenir de cette polémique entre gens de plumes et artistes, entre classiques et romantiques, après ma visite de la maison de l’écrivain, place des Vosges (http://encreviolette.unblog.fr/2015/04/01/et-1-et-2-et-3-musees-dans-le-marais/), et à la suite du magnifique spectacle Mon alter Hugo créé par le regretté Gérard Berliner (http://encreviolette.unblog.fr/2010/02/11/mon-alter-hugo-a-moi/).
Certains construisent des châteaux en Espagne, d’autres déclenchent des batailles d’Hernani.
« Un jour, j’ai rêvé d’une utopie : trouver un espace où mes sculptures pourraient reposer et où les gens se promèneraient au milieu d’elles, comme dans un bois ». Ce rêve, le sculpteur Eduardo Chillida le réalisa en achetant et en rénovant une vieille ferme d’Hernani pour y rassembler une partie de son héritage dispersé dans le monde. Malheureusement, pour de sombres histoires financières entre les enfants, l’épouse de l’artiste et les pouvoirs publics, le musée est fermé depuis 2016. Circulez, il n’y a rien à voir à Hernani !

Joueur de pelote basque

En épilogue de ce billet, souffrez que je vous offre encore une statue (elles sont nombreuses et expressives à San Sebastian) que j’ai croisée par hasard dans le quartier d’El Antiguo. Tout près du fronton, coulée dans le bronze, haute d’environ quatre mètres, elle rend hommage aux joueurs de pelote basque. Elle constitue ici une dernière pensée pour ce « grand monsieur », Bernard Vicenty, mon vénéré professeur qui fut sacré champion du monde à main nue à San Sebastian (à quelques mètres de là), et dont le souvenir a accompagné souvent l’écriture de ce billet.

Publié dans : Coups de coeur |le 12 septembre, 2017 |Pas de Commentaires »

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