Archive pour le 1 mars, 2017

Heureux qui comme Ulysse a fait de beaux voyages avec Georges Moustaki

Régulièrement, je viens flâner sur l’île Saint-Louis que la Seine enlace de ses deux bras. Après avoir longé ses quais pour admirer l’architecture des hôtels particuliers, je ne manque jamais de la traverser d’Ouest en Est, en son centre, par la rue Saint-Louis-en-l’Île.
Dès les beaux jours, les touristes s’attroupent à hauteur du numéro 31, maison mère du célèbre glacier Berthillon. En ce qui me concerne, pour tout vous dire, cet après-midi-là, aimant voyager dans mon assiette, je venais faire ma provision d’huiles d’olive grecques et italiennes.
C’est alors qu’au cours de ma promenade, je repère, scellée sur le mur d’un immeuble, une plaque de rue non officielle, aussi minuscule qu’une carte de visite. Ça sent le bricolage affectueux, ce qui explique peut-être la faute d’orthographe.

Moustaki

Je suis plus ému que surpris de ce modeste hommage car je n’ignore pas que l’artiste a vécu, à cet endroit, durant un demi-siècle. Il m’était même arrivé de croiser sa « gueule de métèque, de juif errant, de pâtre grec », flânant sur les bords du fleuve, ainsi qu’autour des courts de « tennis debout sur la table » (comme disait son ami Coluche !) de Roland-Garros (Georges était sinon un excellent joueur de ping-pong). Dans certains restaurants de l’île que je fréquentais, il n’était pas rare de voir une photographie de lui dédicacée au patron.
Je ne lui avais pas consacré de billet lors de sa disparition survenue en mai 2013. Encore que, incidemment, accoudé au comptoir du Café du P’tit bonheur, un chouette rade pas comme les autres, j’avais évoqué une valeureuse troupe d’anciens chanteurs de salle de bain se jetant à l’eau (pas dans la Seine mais sur une scène) qui achevait son spectacle avec la philosophie optimiste de l’ami Moustaki (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2013/09/03/un-soir-au-cafe-du-ptit-bonheur/ ).

« Ils vieilliront aussi, qu´ils restent ce qu´ils sont
Des viveurs d´utopie aux étranges façons
Des amants, des poètes, des faiseurs de chansons
Ils n´ont dans la vie que cette philosophie
Nous avons toute la vie pour nous amuser
Nous avons toute la mort pour nous reposer… »

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Permettez, à cet instant, une pensée pour Gilles, un des piliers de ce bistrot, qui, depuis, est parti se reposer avec Georges.
Je devrais dire Joseph car il était né Giuseppe Mustacchi, à Alexandrie en Égypte, de parents grecs originaires de l’île de Corfou.

« J’ai toujours le mal du pays

Ça fait pourtant vingt cinq années
Que je vis loin d’où je suis né
Vingt cinq hivers que je remue
Dans ma mémoire encore émue

Le parfum les odeurs les cris
De la cité d’Alexandrie
Le soleil qui brûlait les rues
Où mon enfance a disparu

Le chant la prière à cinq heures
La paix qui nous montait au cœur
L’oignon cru et le plat de fève
Nous semblaient un festin de rêve

La pipe à eau dans les cafés
Et le temps de philosopher
Avec les vieux les fous les sages
Et les étrangers de passage

Arabes Grecs Juifs Italiens
Tous bons Méditerranéens
Tous compagnons du même bord
L’amour et la folie d’abord

Je veux chanter pour tous ceux qui
Ne m’appelaient pas Moustaki
On m’appelait Jo ou Joseph
C’était plus doux c’était plus bref … »

Jo tient son prénom d’artiste de son admiration pour Georges Brassens. Il avait d’ailleurs écrit une chaleureuse chanson sur ses amis et donc lui :

« Les amis de Georges étaient un peu anar’
Ils marchaient au gros rouge et grattaient leur guitare
Ils semblaient tous issus de la même famille
Timides et paillards et tendres avec les filles
Ils avaient vu la guerre ou étaient nés après
Et s’étaient retrouvé à St-Germain-Des-Prés
Et s’il leur arrivait parfois de travailler
Personne n’aurait perdu sa vie pour la gagner

Les amis de Georges avaient les cheveux longs
A l’époque ce n’était pas encore de saison
Ils connaissaient Verlaine, Hugo, François Villon
Avant qu’on les enferme dans des microsillons
Ils juraient ils sacraient, Insultaient les bourgeois
Mais savaient offrir des fleurs aux filles de joie
Quitte à les braconner dans les jardins publics
En jouant à cache-cache avec l’ombre des flics … »

C’était une belle époque, vous ne trouvez pas ?

Librairie St Louis Ulysse

Il y a des coïncidences étonnantes et réjouissantes. Le rez-de-chaussée de l’immeuble où Georges (comprenez Moustaki tout au long de ce billet) possédait son pigeonnier, est occupé par la librairie Ulysse avec son enseigne Pays et voyages. « Depuis 1971, voyageurs, marins, routards, écrivains et pérégrins de tout poil sont venus rêver ici avant de partir sur les routes du monde. Tomber sur un livre inconnu au détour de l’un de ces rayons, c’est déjà le début du voyage ». Jusqu’à sa mort, Hugo Pratt, le père de Corto Maltèse, venait en voisin, de temps à autre, y cuisiner des spaghettis.
Les parents de Georges tenaient une librairie, mais oui, à Alexandrie où de nombreuses communautés se côtoyaient. À la maison, on parlait italien à cause d’une tante hostile à la langue grecque. Dans la rue, les enfants parlaient arabe. Le père Mustacchi inscrivit son fils au lycée français d’Alexandrie. Quelle riche idée !
Georges, Ulysse musicien, était partout chez lui. Ses chansons racontent la Méditerranée, le Brésil, les pays d’Amérique Latine, au gré de ses voyages et rencontres.
« L’Alexandrie de mon enfance – se souvenait-il – c’était le monde en réduction avec toutes les races et toutes les religions. Je suis rarement étranger quelque part car je trouve toujours une référence à Alexandrie dans les langues que j’y ai entendues, les odeurs que j’y ai respirées ou les couleurs. »
Ici, je vous offre son Voyage auprès d’une fille aux cheveux d’or.

« La fille près de qui je dors,
M’enroule dans ses cheveux d’or
Comme une araignée dans sa toile.
Moi, j’en appelle à mon étoile
Qui me fera trouver le nord…
Les bateaux reposent encor’
Dans les eaux profondes du port,
épuisés par leurs longs voyages.
Moi, j’en appelle au vent du large
Qui me fera quitter le bord… »

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L’ancienne garde des sceaux Christine Taubira évoqua la disparition de l’artiste en empruntant à Paul Éluard : « Insatiable Métèque, vous voilà désormais « impalpable grain de sable dans le vent » Dans mes souvenirs, j’ai entendu Georges pour la première fois à la fin des années 1950. Pour être exact, j’avais entendu, en fait, une chanson de lui. C’était à la télévision (et simultanément à la radio), sans doute dans La Joie de vivre, la populaire émission de variétés du lundi soir animée par Jacqueline Joubert et Henri Spade. Comme cela était la coutume à l’époque, Édith Piaf annonçait la chanson : « De Georges Moustaki, sur une musique de Marguerite Monnot, Milord ».

« Allez venez! Milord
Vous asseoir à ma table
Il fait si froid dehors
Ici, c’est confortable … »

Ce qui se passa dans la tête du gosse que j’étais, est insondable. En quoi, pouvais-je être racolé par cette fille du port prostituée consolant un riche client amoureux en amour ? La voix réaliste de Piaf peut-être, la musique entraînante sûrement, Milord fut un immense succès qu’espiègle, je pastichais en invitant mon cher oncle, veuf de la sœur de ma maman, à s’asseoir au moment du repas !

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C’est finalement assez récemment – les histoires de cœur des people ne me passionnent pas – que j’appris que Moustaki vécut à cette époque une liaison fougueuse d’un an avec Piaf. Il avait vingt-trois ans, elle dix-huit de plus. De son propre aveu, il passait un peu aux yeux de tous pour le gigolo de service. Édith semble avoir eu un faible pour les jeunes méditerranéens. Elle épousa en 1962 un jeune acteur d’origine grecque, Théo Sarapo, de vingt ans son cadet. Ils reposent dans le même caveau au cimetière du Père-Lachaise, non loin maintenant de Georges.

Salvador-Moustaki

Moustaki écrivait déjà des chansons pour les autres depuis quelques années. L’autre Georges, Brassens, l’avait repéré et encouragé à travers un joli texte écrit en mai 1954 : « Il (Moustaki) a eu vingt ans tout à l’heure et c’est plus difficile qu’on ne le suppose (le petit cheval de Paul Fort dans le mauvais temps, qu’il avait donc du courage !). Il écrit des chansons entre les lignes. Il aurait pu bâcler des insanités et se faire chanter par la canaille lyrique. Il a choisi les chemins escarpés, les chemins coupés. Il fait confiance au public. Il aura sa récompense. […] Chante Moustaki ! Ta chanson s’envolera vers des oreilles. Le temps s’en charge. Tu n’es pas seul. Écoute Guy-Charles Cros :

« Avec des mots chantés à voix profonde et douce
Avant qu’un peu de terre emplisse nos bouches
Confier à la vie notre lucide amour
C’est là notre travail sans trêve et notre fête
Notre raison de vivre et de mourir poètes
Notre unique et divin recours. »

Henri Salvador fut l’un des tout premiers à chanter Moustaki. Je vous offre une rareté, Il n’y a plus d’amandes, une chanson douce et nostalgique pour vous balancer dans votre hamac !

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À cet instant, je trouve un air de parenté artistique entre Moustaki, Salvador et Bernard Dimey. Poésie, tendresse, rêve les rassemblent. Henri chanta la merveilleuse chanson du poète de la butte Montmartre, Syracuse ville sicilienne que fondèrent des colons grecs venant de Corinthe au VIIIème siècle avant J.C. et que Cicéron présentait comme la plus belle des villes grecques.

« … Avant que ma jeunesse s’use
Et que mes printemps soient partis
J’aimerais tant voir Syracuse
Pour m’en souvenir à Paris. »

Dimey raconta également sublimement Les Enfants de Louxor :

«… Les enfants de Louxor ont quatre millénaires,
Ils dansent sur les murs et toujours de profil,
Mais savent sans effort se dégager des pierres
À l’heure où le soleil se couche sur le Nil.
Je pense m’en aller sans que nul ne remarque
Ni le bien ni le mal que l’on dira de moi
Mais je déposerai tout au fond de ma barque
Le caillou ramassé dans la Vallée des Rois… »

Il le tient au creux de sa main dans son repos éternel à Nogent-en-Bassigny (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2015/10/21/langres-sur-un-plateau-avec-bernard-dimey-et-denis-diderot/
Je m’égare ou plutôt je vagabonde, mais pouvait-il en être autrement avec ces trois artistes ?
Comme le confiait Moustaki, une chanson, c’est quatre notes de musique, deux ou trois mots, qui deviennent bientôt un univers.
Après l’immense succès de Milord, Georges devint tout au long des années 1960 un parolier et compositeur réclamé par les plus grands noms de la chanson française, Yves Montand, Tino Rossi (oui aussi !), Juliette Gréco, Cora Vaucaire, Colette Renard et surtout, Barbara et Serge Reggiani.
Georges rencontra Barbara au temps où elle chantait au cabaret de l’Écluse : « Si j’ai bien compris, vous écrivez des chansons. Montrez-les-moi, au lieu de regarder mes seins comme un imbécile ! » Il s’ensuivit une amicale complicité (uniquement ?) puis, plus tard, des tournées ensemble. Et aussi une magnifique dédicace à la « longue dame brune » dont je ne me lasse jamais de regarder le clip.

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Serge Reggiani, le formidable acteur amant de Casque d’or Simone Signoret, qui vient de se lancer dans la chanson sur des textes de Boris Vian, suggère à Georges comme sujet, une déclaration d’amour à une maîtresse d’âge mûr. Moustaki songe à sa propre histoire avec Piaf et lui offre Sarah :

« La femme qui est dans mon lit
N’a plus 20 ans depuis longtemps … »

C’est un triomphe. Écoutez Serge avec, en prélude, le poème de Baudelaire Je n’ai pas pour maîtresse une lionne illustre. Chef-d’œuvre !

« Si vous la rencontrez, bizarrement parée,
Se faufilant, au coin d’une rue égarée,
Et la tête et l’œil bas comme un pigeon blessé,
Traînant dans les ruisseaux un talon déchaussé,

Messieurs, ne crachez pas de jurons ni d’ordure
Au visage fardé de cette pauvre impure
Que déesse Famine a par un soir d’hiver,
Contrainte à relever ses jupons en plein air.

Cette bohème-là, c’est mon tout, ma richesse,
Ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse,
Celle qui m’a bercé sur son giron vainqueur,
Et qui dans ses deux mains a réchauffé mon cœur. »

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La connivence entre les deux artistes déboucha bientôt sur une kyrielle de succès, Madame Nostalgie (serait-ce Barbara ?), Ma solitude, Ma liberté, Votre fille a vingt ans, Tes gestes, que Georges reprit, plus tard, en large partie, dans son propre répertoire.

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Comment voulez-vous que les femmes ne fondent pas devant tant de tendresse ? Beaucoup l’aimèrent. Il les aima infiniment, souvent jeunes et jolies.
Moustaki, le discret paresseux, brillait par les chansons qu’il offrait aux autres. Explosa Mai 68 ! « Des choses merveilleuses se déroulaient dans la rue, les facultés, les usines, je devais chanter ! » La poésie libertaire de Georges allait s’accorder aux humeurs de l’époque.
Jeunes utopistes à la conquête d’un nouveau monde social, nous ne pouvions qu’être emportés par sa ballade romantique parlant d’un étranger doux rêveur et sans attache. Georges vous la susurre dans son appartement de l’île Saint-Louis et au bord de la Seine.

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Le Métèque fut un énorme succès international. Son écoute, tellement fréquente sur les ondes quotidiennement, finissait presque par créer une certaine lassitude.
Le premier vers de la chanson est devenu pour l’éternité la carte d’identité de l’artiste : « Avec ma gueule de métèque, de juif errant, de pâtre grec ». C’était tellement le portrait de Moustaki tout craché que Serge Reggiani avait décliné de le chanter lorsque Georges lui avait offert deux ans auparavant : « C’est une chanson qui te ressemble trop pour que quelqu’un d’autre la chante ». Pour être absolument exact, la chanson, d’abord refusée par une maison de production, fut créée par Pia Colombo qui l’interprétait à la seconde personne.
Le Métèque, c’est un mot que Moustaki avait entendu à son sujet. Alors plutôt que s’offenser de ce qualificatif péjoratif à la connotation xénophobe, il en fit une magnifique chanson apaisante sur un air de sirtaki. Imaginez la chanson emblématique qui pourrait être écrite aujourd’hui en notre époque de transhumances !
À tout hasard, ça ne fait pas de mal de resituer le terme dans son exacte signification historique, le métèque, dans la Grèce antique, est « celui qui a changé de résidence », soit un statut médian entre le citoyen et l’étranger, réservé à des ressortissants grecs d’autres cités. À ce titre, Aristote, né en Macédoine, est le plus célèbre des métèques athéniens.
Bien évidemment, dès sa sortie en 1969, le microsillon 33 tours 30 cm, avec sur la pochette la belle gueule de pâtre grec en noir et blanc, entra dans ma discothèque.

Moustaki pochette

D’autant qu’il recelait bien d’autres bijoux en son sein !
Pour commencer, Gaspard, mise en musique du poème de Paul Verlaine La Chanson de Gaspard Hauser, inspiré de la triste histoire de Kaspar Hauser. Figure mystérieuse de l’Europe du XIXème siècle, il fut trouvé, en 1828, titubant dans les rues de Nuremberg, à l’âge de seize ans. Il ne parlait pas, ne mangeait pas et était habillé de vêtements de nobles. Il aurait été séquestré de longues années dans diverses geôles avec pour seul compagnon un petit cheval de bois. Il mourut assassiné en 1833. La légende entretient le mythe de sa naissance de la princesse Stéphanie de Beauharnais, nièce de l’impératrice Joséphine et mariée au prince Charles de Bade, et de sa dissimulation pour sombre histoire d’héritage du Grand-duché de Bade.

« Je suis venu, calme orphelin,
Riche de mes seuls yeux tranquilles,
Vers les hommes des grandes villes :
Ils ne m’ont pas trouvé malin. »

Le joli brin de fille à la voix douce qui chante avec Georges est Catherine Le Forestier, la sœur aînée de Maxime. À la même époque, elle enregistra en duo avec son frère La petite fugue qui fut aussi un grand succès.

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Autre merveille de cet album mythique, Le facteur, une chanson hommage, d’après une histoire vraie, à un jeune facteur grec mort à 17 ans sans qui les lettres d’amour ne purent plus voyager.

« Le jeune facteur est mort
Il n’avait que dix-sept ans
L’amour ne peut plus voyager
Il a perdu son messager

C’est lui qui venait chaque jour
Les bras chargés de tous mes mots d’amour
C’est lui qui tenait dans ses mains
La fleur d’amour cueillie dans ton jardin … »

http://www.dailymotion.com/video/x6bl01

On y trouve aussi Joseph. Il ne s’agit pas de lui mais du personnage biblique que le poète athée décrit avec beaucoup de tendresse en s’interrogeant pourquoi son fils a si mal tourné :

« Voilà c’que c’est, mon vieux Joseph
Que d’avoir pris
La plus jolie
Parmi les filles de Galilée
Celle qu’on appelait Marie … »

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Dans ce disque microsillon, si je ne m’attarde pas sur Ma solitude déjà écoutée à la grande époque de Reggiani, il y avait aussi une leçon de géographie érotique avec La Carte du tendre.
La Carte de Tendre était la représentation topographique de la conduite et de la pratique amoureuse dans la Clélie de Madeleine de Scudéry. Il s’agissait d’aller de la ville de la Nouvelle-Amitié à celle de Tendre en évitant la Mer d’Inimitié et le Lac d’Indifférence.
Je choisis le trajet moins précieux conseillé par Georges.

« Le long du fleuve qui remonte
Par les rives de la rencontre
Aux sources d’émerveillement
On voit dans le jour qui se lève
S’ouvrir tout un pays de rêve
Le tendre pays des amants
On part avec le cœur qui tremble
Du bonheur de partir ensemble
Sans savoir ce qui nous attend
Ainsi commence le voyage
Semé d’écueils et de mirages
De l’amour et de ses tourments … »

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Et puis, et puis, encore une pépite, l’incorrigible soixante-huitard se prenait à rêver :

« Nous prendrons le temps de vivre
D’être libres, mon amour
Sans projets et sans habitudes
Nous pourrons rêver notre vie

Viens, je suis là, je n’attends que toi
Tout est possible, tout est permis

Viens, écoute ces mots qui vibrent
Sur les murs du mois de mai
Ils nous disent la certitude
Que tout peut changer un jour … »

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Qui donc, aujourd’hui, peut nous faire rêver ne serait-ce qu’à travers une chanson ? En tout cas, pas Michel Drucker !
Avec ces succès à la pelle, Georges le nonchalant pouvait envisager une décennie de rentier. Ulysse Moustaki choisit d’aller rafraîchir son inspiration à d’autres sources musicales, au Brésil notamment.
C’est étonnant, je me satisfaisais de me laisser bercer par la poésie de Georges en posant ses galettes sur ma platine jusqu’au jour où … Au milieu des années 1970, un ami me téléphona en urgence : « un copain est empêché, on a une place en plus pour voir ce soir Moustaki à l’Olympia, tu viens ? »
J’avais connu le grand music-hall de la rive droite (comme on disait alors pour le différencier de Bobino) électrisé par Gilbert Bécaud, Monsieur 100 000 Volts, je craignais de rester sur ma faim avec la prestation scénique de celui qu’Eddy Mitchell avait surnommé affectueusement Monsieur 1 Volt !
Bien me prit d’accepter l’invitation. Encore un magnifique souvenir : tout de lin blanc vêtu, avec un sourire aussi doux que ses mélodies, entouré de quelques musiciens et de jolis chœurs (et cœurs !), avec une diction impeccable (comme les artistes de cette époque), il revisita les joyaux de son répertoire en y ajoutant quelques perles plus rares. Au fil des chansons, le prétendu lymphatique montrait de plus en plus de tempérament, tout en restant souvent assis sur un tabouret.
Il nous emmena vers de nouveaux horizons et musiques qu’il venait de découvrir, à Salvador de Bahia notamment :

« J’ai écouté chanter les fils de Gandhi,
J’ai vu danser les filles de Xango.
C’est là que j’ai retrouve le paradis
Du côté de chez Jorge Amado. »

On se trémoussa sur la bossa nova de Carlos Jobim, Eaux de mars, immense succès international qu’il adapta en français :

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La soirée avançant, avec de plus en plus de punch, il nous proposa des alcools plus forts.

« Quelle nuit que cette nuit-là
On en parle dans la ville
Même on exagérera
Sa tendresse virile
Car pour l’heure il est fatigué
Il sombre dans la somnolence
Dès que tu l’auras réveillé
Si tu veux que ça recommence.
Donne du rhum à ton homme
Du miel et du tabac
Donne du rhum à ton homme et tu verras comme
Il t’aimera… »

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Sur le clip, la jolie martiniquaise qu’il enivre de sa voix douce fut la première speakerine noire au bon temps de l’ORTF !
Ce soir-là de récital, il s’autorisa quelques instants de farniente pour permettre aux spectateurs pressés (il n’y en eut guère) d’attraper le dernier métro, avant d’ « entonner » Sans la nommer … la révolution permanente. L’Internationale moustakienne !

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Il déclara aussi « l’état de bonheur permanent ».
Son apparente nonchalance cache parfois l’idée que Moustaki fut un chanteur engagé, écrivant parmi les plus beaux textes de contestation existants : « Fils de Tolède ou de Grenade/D’où mes ancêtres séfarades/Ont pris la route des nomades », ou encore « À ceux qui ne crient plus voir s’accomplir leur idéal/Dis-leur qu’un œillet rouge a fleuri au Portugal. ».
Voici encore ce que, visionnaire, il chantait en 1971 :

« C’est une chanson pour les enfants
Qui naissent et qui vivent entre l’acier
Et le bitume, entre le béton et l’asphalte
Et qui ne sauront peut-être jamais
Que la terre était un jardin

Il y avait un jardin qu’on appelait la terre
Il brillait au soleil comme un fruit défendu
Non ce n’était pas le paradis ni l’enfer
Ni rien de déjà vu ou déjà entendu

Il y avait un jardin qu’on appelait la terre
Il était assez grand pour des milliers d’enfants
Il était habité jadis par nos grands-pères
Qui le tenait eux-mêmes de leurs grands-parents

Où est-il ce jardin où nous aurions pu naître
Où nous aurions pu vivre insouciants et nus
Où est cette maison toutes portes ouvertes
Que je cherche encore et que je ne trouve plus? »

En 2012, il apporta son soutien à Philippe Poutou candidat du NPA aux élections présidentielles.
Il revendiqua aussi, il connaissait la question, Le Droit à la Paresse dans un bel hommage à Paul Lafargue :

« Il parlait de ne plus jamais plier l’échine
Ni de se prosterner devant une machine
Il souhaitait pour les générations futures
De ne souffrir jamais d’aucune courbature

Sans vouloir enseigner, sa parole était claire
En cela peut-être elle est révolutionnaire
Je voudrais rendre grâce à ce maître en sagesse
Qui ne nous arrivait ni d’Orient ni de Grèce

Je voudrais rendre grâce à ce maître en sagesse
Qui ne demandait que le droit à la paresse. »

Moi aussi, j’ai été dilettante vis-à-vis de l’œuvre de Georges, me satisfaisant trop souvent des chansons de sa période talentueusement prolifique des années 1970.
Mon billet me donne envie de partir à la découverte de quelques bijoux que je n’ai pas su dérober à leur création.
Tenez, en (presque) guise de conclusion, maintenant que Georges a rejoint l’Olympia des douze Olympiens (dieux grecs), voici La pierre que j’ai trouvée sur son chemin, il y a quelques jours :

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J’ai pensé à tout cela dans mon errance au cœur de l’île Saint-Louis. Le Conseil de la ville de Paris, lors d’une réunion en décembre dernier, a décidé d’honorer la mémoire de l’artiste en attribuant son nom à une placette du quartier Saint-Médard, de l’autre côté du pont de la Tournelle. Vous vous étonnez peut-être pourquoi Georges Moustaki n’a jamais écrit une chanson sur le quartier où il vécut durant un demi-siècle ? « La présence de l’eau, des péniches, des mouettes me rappelait ma Méditerranée … Je n’ai jamais écrit une chanson sur l’île, je ne me sens pas capable de rivaliser avec celle écrite par Léo Ferré et Francis Claude ».

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« Quand on est une île
On reste tranquille
Au cœur de la ville
Moi je vous le dis,
Pour les îles sages
Point de grands voyages
Les livres d’images
Se font à Paris. »

Je vous en ai fourni la preuve.

Publié dans:Coups de coeur |on 1 mars, 2017 |2 Commentaires »

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