Un joyeux Noël 2016 avec la petite Espérance

Depuis la création de ce blog, je sacrifie à la tradition de Noël en choisissant des angles différents de traitement pour l’évoquer. Ainsi, j’ai raconté les Noëls de mon enfance, sans doute les plus beaux évidemment, les marchés en Alsace (celui de Berlin a été ignoblement endeuillé ces jours-ci), la sublime bûche au café (ou au chocolat) de la table familiale, j’ai puisé dans les chroniques irrévérencieuses et iconoclastes de Cavanna et Pierre Desproges, j’ai brocardé le maire Front National d’une commune de Lorraine qui avait mis en scène dans la crèche municipale un roi mage Balthazar de couleur blanche.
Étais-je rongé par l’aigreur évoquée en sous-titre ou « slogan » d’À l’encre violette, je ne trouvais pas l’énergie et la motivation pour poursuivre en ce sens cette année. Je redoutais peut-être la répétition, la banalité, un certain formalisme, qui sait.
Ou tout simplement, un manque d’inspiration jusqu’à ce que … je me réveille brutalement et m’insurge devant des images défilant en boucle sur la chaîne d’info BFM TV : des enfants hagards, à la main de leur maman, empruntant les « couloirs « et « corridors » spécialement aménagés dans les rues d’Alep-Est, pour fuir les sauvages bombardements des troupes du gouvernement syrien appuyées par la Russie.
Devant ces images poignantes, révoltantes, les larmes perlèrent au coin des paupières du sexagénaire de la vieille Europe que je suis, du fonctionnaire nanti que je fus (selon les dires de Raymond Barre ancien premier ministre du président Giscard d’Estaing et à l’époque éminent spécialiste universitaire de cette satanée Économie Politique qui fait bafouiller et même vaciller notre monde !).
Est-ce possible, est-ce normal, est-ce tout simplement humain que ces enfants, hauts de leurs cinq ou six ans, qui traversaient mon écran, n’aient connu de leur courte vie que les éclairs et le vacarme assourdissant des bombes, la vision de corps de victimes, parfois leurs parents, au milieu des décombres ?
En les observant, je revivais presque coupable mon enfance si heureuse, ces matins de Noël où, poussant la porte du salon, je découvrais au pied du sapin les cadeaux que le mystérieux monsieur à la barbe blanche avait déposés.
Ils ne sont pas à réclamer, comme notre descendance blasée, des IPhone, des casques Beat, des consoles de jeux dont la fiction est souvent inférieure à leur horrible réalité quotidienne.
N’est-il pas envisageable qu’une fois, au moins une fois, déjà une fois, la joie, un petit bonheur, une étincelle éclairent le visage de ces bambins, gamins, minots ? Que, même inconsciemment, ils ressentent un instant que la Vie vaut d’être vécue, qu’il y a un mot dans le dictionnaire qui s’appelle PAIX, qu’il y en a un autre qui s’appelle ESPÉRANCE ?
Voyez, ils sont raisonnables pour leurs cadeaux, ils ne nous demandent pas l’impossible, la mer (Méditerranée) à boire … encore qu’il apparaît souvent que ce le soit, à voir notre indifférence, notre ignorance, notre égoïsme !

Noêl à Alep Siné mensuel

Couverture de Siné mensuel de décembre 2016

Il est des chemins de traverse curieux. Allez savoir pourquoi, peut-être tout simplement parce que, (très) couche-tard du samedi soir, les allusions répétées de Yann Moix, chroniqueur cultivé de l’émission de Laurent Ruquier, ont fini par m’intriguer, je commençais à me plonger sérieusement dans l’œuvre de Charles Péguy.
Mort d’une balle en plein front, le 5 septembre 1914, au cours de la bataille de l’Ourcq, banni, du moins oublié, des programmes scolaires, l’écrivain mystique connaît, un siècle plus tard, un succès évident, parce que je cite, « il aide à penser à rebrousse-poil, à lutter contre les stéréotypes de la pensée toute faite, des idées paresseuses et des slogans creux » …, « parce qu’il devient une référence incontournable pour ceux qui veulent penser le monde moderne, le critiquer, l’améliorer, lui redonner le sens des boussoles ».
Rions un peu, c’est Noël quand même, les routiers Jean Yanne et Paul Mercey l’avaient peut-être déjà compris, à leur manière, à la fin de leur sketch désopilant :

Image de prévisualisation YouTube

Je redeviens sérieux et grave. Je cite encore : « Il y a dans Péguy, s’il était pris au sérieux, enseigné, donné à lire à nos enfants, de quoi dynamiter ce que sont devenues les sciences humaines. Pour l’enseignement du français, il ferait exploser l’inflation des jargons et cette primauté de la glose et du détail et du commentaire sur le bel amour de l’Histoire et des œuvres littéraires. » Qu’attend-on alors ?
Dès sa jeunesse, Charles Péguy, pur produit de la IIIe République dont il fut un boursier plein de gratitude (c’est à lui qu’on attribue la paternité de l’expression des « hussards noirs » à l’usage des enseignants), s’aperçut que ce qu’il allait faire toute sa vie, il l’accomplirait avec les mots comme sa mère l’avait fait avec la paille pour rembourrer les chaises.
Comme cadeau de Noël, je vous offre un extrait d’un poème tiré de son recueil Le Porche du mystère de la deuxième vertu (1912) :

« Ce qui m’étonne, dit Dieu, c’est l’espérance
Et je n’en reviens pas.
Cette petite espérance qui n’a l’air de rien du tout.
Cette petite fille espérance.
Immortelle

Car mes trois vertus dit Dieu,
Les trois vertus, mes créatures,
Mes filles, mes enfants,
Sont elles-mêmes comme mes autres créatures,
De la race des hommes.
La Foi est une Épouse fidèle,
La Charité est une Mère,
Une mère ardente, pleine de cœur,
Ou une sœur aînée qui est comme une mère.
L’Espérance est une petite fille de rien du tout,
Qui est venue au monde le jour de Noël de l’année dernière,
Qui joue encore avec le bonhomme Janvier
Avec ses petits sapins en bois d’Allemagne. Peints.
Et avec sa crèche pleine de paille que les bêtes ne mangent pas,
Puisqu’elles sont en bois.
C’est cette petite fille pourtant qui traversera les mondes.
C’est cette petite fille de rien du tout.
Elle seule, portant les autres, qui traversera les mondes révolus.
… Mais l’espérance ne va pas de soi
L’espérance ne
Va pas toute seule
Pour espérer, mon enfant
il faut être bien heureux,
il faut avoir obtenu,
reçu une grande grâce…

… La petite espérance s’avance entre ses deux grandes sœurs
et on ne prend seulement pas garde à elle.
L’Espérance voit ce qui n’est pas encore et qui sera.
Elle aime ce qui n’est pas encore et qui sera
Dans le futur du temps et de l’éternité.
Sur le chemin montant, sablonneux, malaisé.
Sur la route montante.
Traînée, pendue aux bras de ses deux grandes sœurs,
Qui la tiennent pas la main,
La petite espérance.
S’avance.
Et au milieu entre ses deux grandes sœurs elle a l’air de se laisser traîner.
Comme une enfant qui n’aurait pas la force de marcher.
Et qu’on traînerait sur cette route malgré elle.
Et en réalité c’est elle qui fait marcher les deux autres.
Et qui les traîne.
Et qui fait marcher tout le monde.
Et qui le traîne.
Car on ne travaille jamais que pour les enfants.
Et les deux grandes ne marchent que pour la petite. »

Péguy oppose en quelque sorte la foi qui s’appuie sur l’expérience du passé et l’espérance qui est une attente du nouveau comme l’enfant qui attend fébrilement ses cadeaux de Noël.
Il choisit pour personnaliser l’Espérance une petite fille, née à Noël, qui joue avec une crèche en bois et le bonhomme Janvier.
« Janvier, 45 rue Poliveau, je veux 3 000 francs », voyez j’arrive à sourire (c’est quand même jour de Noël !) en pastichant le dialogue culte entre Jean Gabin et Louis De Funès dans La traversée de Paris. Un peu de respect, Encre violette !
Pour justifier son choix, l’écrivain mystique dit (de la part de Dieu) que « les enfants sont plus (ses) créatures que les hommes. Ils n’ont pas encore été défaits par la vie de la terre ».
Ne peut-on pas trouver la « petite fille de rien du tout » parmi les enfants d’Alep, eux qui n’ont connu de leur vie sur terre que haine, guerre et barbarie ?
La petite Espérance chère à Péguy encourage les adultes à agir. Comblons-la de toutes nos douces attentions en ce jour de Noël !

Charlie Hebdo AlepCharlie Hebdo 21 decembre 2016

dessins tirés de Charlie-Hebdo du 21 décembre 2016

À propos de crèche, on n’a pas entendu parler, cette année, de « blanchiment » de mage, en l’occurrence Balthazar, comme on en a connu, par ignorance ou par provocation, dans un passé récent.
C’est dans l’Évangile selon Matthieu qu’est raconté l’épisode des visiteurs d’Orient guidés par une étoile pour se prosterner devant Jésus qui venait de naître et lui offrir comme présents, l’or, l’encens et la myrrhe. On n’y parlait pas de mages et encore moins de rois.
C’est vers le VIe siècle qu’apparurent les noms de Gaspard, Melchior et Balthazar. Et c’est beaucoup plus tard qu’on leur attribua une provenance géographique au gré des découvertes, l’Europe pour Melchior, l’Asie pour Gaspard et l’Afrique pour Balthazar.
La légende veut que Saint François d’Assise créa, à Greccio, petit village italien de la province du Latium, la première crèche vivante, la nuit de Noël 1223. En réalité, la Nativité était déjà jouée depuis plusieurs siècles dans les églises ou sur leur parvis.
Balthazar, le roi mage qui offre la myrrhe (utilisée comme baume anti-infectieux et symbolisant l’humanité de Jésus) serait venu des chaînes mongoliques, aux confins de la Perse. Il est traditionnellement représenté depuis le 15e siècle dans l’art comme un Africain.
Auparavant, les rois mages étaient peu différenciés et leur aspect plutôt associé aux âges de la vie.
Il semble donc que la négritude de Balthazar ne fut pas une chose acquise d’emblée et que ce cher roi mage ait bronzé au fil des siècles sans qu’on puisse incriminer pour autant le réchauffement climatique.
Ainsi, au musée des Beaux-Arts de Dijon (j’avais évoqué dans un ancien billet, ses émouvants « pleurants de Jean sans Peur »), lors d’une récente restauration de L’adoration des Mages, l’œuvre de Biagio d’Antonio, un peintre de l’école florentine de la seconde moitié du XVe siècle, les experts ont constaté à l’examen des « repeints » dans des zones usées du tableau que le roi mage noir était sans doute blanc à l’origine et ont choisi d’enlever ce repeint.
Voilà comment dans la ville de François Rebsamen, maire et ancien ministre socialiste, un roi mage blanc transformé en roi mage noir est redevenu blanc. Comme quoi, la couleur politique d’une commune et celle de Balthazar n’ont pas de rapport …!

Balthazar blog 2Balthazar blog 3

Plutôt qu’un selfie (!), je vous offre une photographie des personnages de la Nativité surpris, ce qui n’est pas le moindre paradoxe de notre société de consommation, dans la galerie d’un centre commercial proche de chez moi.
C’était quelques jours avant Noël, il ne manquait que … la petite Espérance !
Joyeux Noël !

Publié dans : Almanach |le 22 décembre, 2016 |Pas de Commentaires »

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