J’aime flâner sur les Grands Boulevards … et manger chez Chartier

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Je n’ai pas trouvé mieux que ce clip sous-titré de la télévision italienne pour flâner avec Yves Montand sur les Grands Boulevards de Paris entre la porte Saint-Denis et le boulevard des Italiens.
Cela n’a finalement rien d’incongru de la part d’Ivo Livi, la vraie identité d’Yves Montand, né de parents italiens à Monsummano Terme dans la province de Pistoïa (Toscane).

« … J’aime flâner sur les grands boulevards
Y a tant de choses, tant de choses
Tant de choses à voir
On y voit des grands jours d’espoir
Des jours de colère
Qui font sortir le populaire
Là vibre le cœur de Paris
Toujours ardent, parfois frondeur
Avec ses chants, ses cris
Et de jolis moments d’histoire
Sont écrits partout le long
De nos grands boulevards … »

L’appellation Grands Boulevards désigne les boulevards parisiens qui se situent sur la rive droite, en lieu et place des anciennes fortifications de Charles V et de Louis XIII. Ils rassemblent aujourd’hui (exhaustivement) les boulevards Beaumarchais, des Filles-du-Calvaire, du Temple, Saint-Martin, Saint-Denis, de Bonne-Nouvelle, Poissonnière, Montmartre, des Italiens, des Capucines et de la Madeleine.
Jusqu’au 18e siècle, ils délimitaient Paris et la campagne, c’est la raison pour laquelle les rues changent de nom et deviennent rue du faubourg en franchissant les boulevards.
Au 19e siècle, ce fut l’apogée des Grands Boulevards, lieu incontournable de la fête et des plaisirs. Ainsi, beaucoup de théâtres y sont encore implantés. On puise là l’origine de ce qu’on qualifie aujourd’hui de « théâtre de boulevard ». Boulevard du Temple, tout près de la Place de la République, se trouve le théâtre Déjazet, le seul théâtre du « boulevard du Crime » à avoir survécu. Lorsque je suis allé y voir son spectacle, l’humoriste Stéphane Guillon ne manqua pas de rappeler que Mozart, oui l’illustrissime Mozart, s’y produisit devant la reine Marie-Antoinette, à l’occasion de son voyage à Paris en 1778. Ça fiche un petit frisson non?
J’ai fréquenté dès ma prime jeunesse ces artères populaires bordées de nombreux immeubles haussmanniens. En effet, une ou deux fois par an, je venais de ma Normandie natale avec mes parents. Je me souviens d’un magasin de vêtements TOM (aujourd’hui disparu) où ils m’habillaient de pied en cap.
La journée d’emplettes s’achevait presque immuablement par un spectacle. C’est ainsi que vers la fin des années 1950, je n’étais donc pas bien grand, j’eus le bonheur d’assister à un récital de Juliette Gréco à l’Olympia, la grande salle de music-hall du boulevard des Capucines. Pour ma bonne éducation, elle ne nous chantait pas encore de la déshabiller !
J’ai encore en tête des images (et des sons) de cette soirée. En première partie, figuraient le trio d’harmonicistes Raisner (Albert, l’un des membres, fut l’animateur, à la télévision, de l’émission de variétés Âge tendre et tête de bois) et Jean Constantin, un auteur compositeur interprète également populaire (notamment dans les cabarets). Ce dernier, très corpulent, affublé de grosses moustaches et favoris, débordait d’énergie sur son tabouret devant son piano en nous interpelant sur un rythme de cha-cha-cha : Où sont passées mes pantoufles ? Hors cette chanson comique facile, il créa plusieurs succès comme Jolie fleur de papillon (pour Annie Cordy), Mon manège à moi (pour Édith Piaf), Mets deux thunes dans le bastringue (pour Catherine Sauvage). Excellent musicien de jazz, il signa aussi la musique du film de François Truffaut, Les 400 Coups.
Bref, tout ça ne nous rajeunit pas ma bonne dame ! « Si tu t’imagines fillette, fillette, qu’ça va qu’ça va qu’ça … va durer toujours la saison des za, la saison des amours, ce que tu te goures …! » Une dame en noir peut en cacher une autre, et ce matin, devant l’Hôtel des Ventes Drouot, à quelques mètres du boulevard, je pense à Barbara:

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« Dans les paniers d’osier de la salle des ventes
Une gloire déchue des folles années trente
Avait mis aux enchères, parmi quelques brocantes
Un vieux bijou donné par quel amour d’antan
Elle était là, figée, superbe et déchirante
Ses mains qui se nouaient, se dénouaient tremblantes
Des mains belles encore, déformées, les doigts nus
Comme sont nus, parfois, les arbres en Novembre
Comme tous les matins, dans la salle des ventes
Bourdonnait une foule, fiévreuse et impatiente
Ceux qui, pour quelques sous, rachètent pour les vendre
Les trésors fabuleux d’un passé qui n’est plus
Dans ce vieux lit cassé, en bois de palissandre
Que d’ombres enlacées, ont rêvé à s’attendre
Les choses ont leurs secrets, les choses ont leurs légendes
Mais les choses nous parlent si nous savons entendre
Le marteau se leva, dans la salle des ventes
Une fois, puis deux fois, alors, dans le silence
Elle cria: « Je prends, je rachète tout ça
Ce que vous vendez là, c’est mon passé à moi »
C’était trop tard, déjà, dans la salle des ventes
Le marteau retomba sur sa voix suppliante
Elle vit s’en aller, parmi quelques brocantes
Le dernier souvenir de ses amours d’antan … »

Sublime chanson, vertigineuse et poignante, qui évoque l’idée de voir disparaître son passé !
Je n’avais jamais poussé la porte de Drouot, principal hôtel des ventes de Paris. Édifié en 1852, il a été reconstruit en 1980 selon « une réinterprétation surréaliste de l’architecture haussmannienne », pour être moins prétentieux, avec une façade moderne aux vagues accents Art déco.
Un lieu mythique : pour marquer votre imagination, sachez qu’ici on vendit notamment les ateliers de Delacroix et Ingres, une première vague de toiles impressionnistes, Monet Renoir Sisley en 1875, la succession Gustave Courbet en 1881, celle d’Édouard Manet en 1884, l’atelier d’Edgar Degas en 1918, le mobilier de Sarah Bernhardt en 1923.
C’est pour ainsi dire un musée éphémère qu’on visite en parcourant les salles où sont exposés les objets et œuvres promis aux enchères dans les prochains jours. Les touristes flâneurs côtoient les acheteurs chevronnés, cinq mille visiteurs s’y pressent quotidiennement.
Je m’étonne de la minutie de certains clients potentiels qui photographient des détails de mobilier, promènent leur loupe sur le grain d’un tableau, compulsent des catalogues et noircissent de notes des carnets.
Je me glisse quelques instants à l’entrée d’une salle pour assister à une vente, en la circonstance, un menu d’un banquet royal lors de l’exposition universelle de Liège dans les années 1930, mise à prix 60 euros. Quelques bras levés dans la salle et quelques enchères par téléphone plus tard, le commissaire-priseur adjuge le lot à 1 000 euros ! Je doute que les prix s’envolent pareillement pour un billet du blog À l’encre violette à l’aube du vingt-deuxième siècle !

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Je m’attendris devant le buste d’une jeune enfant musicienne. Je pense à Roland Romanelli le fidèle accordéoniste de Barbara. Il lui composa même la chanson Cet enfant-là.

« … Tu voulais qu’un jour, il soit avocat ou bien médecin.
Nous nous disputions déjà l’avenir
D’un enfant qui n’était pas encore là.
Moi, je voulais qu’il soit berger, jardinier
Ou bien musicien.
Je l’imaginais déjà, tout petit,
Un immense piano au bout de ses doigts.
Il aura des poissons d’or, des jardins de sable
Et de grands voiliers blancs,
Des oiseaux de feu, des îles enchantées,
Des étoiles filantes au fond de ses yeux.
Il ne connaitra que l’ogre gentil
Qui jamais n’a dévoré les enfants.
Mon enfant dieu, mon enfant prince, mon enfant roi,
Mon enfant merveilleux, mon enfant rien qu’à moi,
Nous lui tournions des manèges sous la neige,
Nous lui bâtissions des châteaux en Norvège, en Norvège… »

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Je ne peux malheureusement pas m’attarder car midi approche et dehors, un fiacre m’attend et … Félicie aussi ! Je laisse l’inoubliable Fernandel vous la présenter :

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Je le concède, ce grand succès des années d’avant-guerre n’est pas un modèle de finesse et risque d’offusquer quelques lecteurs féministes. Cependant, outre que rayonnait le visage de mes chers aïeux lorsque Fernandel l’interprétait à la télévision, il a acquis avec le temps une certaine valeur documentaire en fleurant bon l’époque des plaisirs simples, des guinguettes et des petits bals populaires, une sorte de savoir-vivre ensemble aujourd’hui bien mis à mal.
Ce midi, à défaut de Félicie, j’emmène déjeuner chez Chartier … Fifi, un excellent ami de province. On s’était promis, à l’occasion d’un de ses séjours dans la capitale, d’aller manger dans la célèbre brasserie de la rue du Faubourg Montmartre.

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Située en face de la tout aussi mythique salle de spectacles du Palace, c’est une véritable institution née en 1896. Justement, on fête ce mois-ci ses cent-vingt ans d’existence.
C’est l’héritier d’une tradition de restaurants populaires parisiens appelés bouillons remontant à plus d’un siècle et demi. Un boucher, Pierre-Louis Duval eut, à l’époque, l’idée de créer un restaurant où les ouvriers des anciennes Halles voisines pouvaient manger un repas chaud à prix modique, en l’occurrence un pot-au-feu avec son bol de bouillon.
Si l’on veut plonger un peu plus les yeux dans le bouillon, il semblerait que le premier restaurant parisien, au sens où on l’entend aujourd’hui, ouvrit en 1765. Son propriétaire nommé Boulanger avait déjà imaginé de donner du bouillon à ses clients. « La femme de Boulanger » ne fut pas étrangère au succès de l’établissement et ne laissa pas insensible Diderot qui vanta dans sa correspondance les charmes de « la belle restauratrice de la rue des Poulies » (l’actuelle rue du Louvre). On est loin de l’accueil glacial de Raimu dans le film culte éponyme de Marcel Pagnol. Pour rester dans l’atmosphère des années d’avant-guerre, je vous offre le retour de la Pomponette :

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Le concept de bouillon fut repris par deux frères, Camille et Frédéric Chartier, qui ouvrirent, en 1896, un premier établissement rue du Temple puis un second, rue du Faubourg Montmartre, celui vers lequel je me dirige.
D’autres bouillons Chartier furent créés au tournant des années 1900 sur la rive gauche. Inscrits à l’inventaire des Monuments historiques pour leur décor Art nouveau de la Belle Époque, ils ont perdu leur vocation populaire mais existent encore sous le nom de Bouillon Racine au Quartier Latin, de Bistro de la Gare à Montparnasse et de Vagenende boulevard Saint-Germain. C’est dans cette dernière brasserie chic que fut tourné Garçon, le film de Claude Sautet avec Yves Montand.
Je me souviens de ma chère mémé Léontine racontant parfois son merveilleux voyage à Paris (depuis sa Picardie !) à l’occasion de l’exposition universelle de 1900. Elle avait emprunté le Métropolitain avec les édicules des stations dessinés par Guimard. Elle se rappelait avoir mangé aux Bouillons Chartier et Julien.

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J’ai beaucoup fréquenté le Bouillon Chartier au tout début des années 1980. Avec quelques bons amis du stage audiovisuel de l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud qui logeaient dans le quartier, c’était presque devenu notre cantine en soirée. Conquis par son atmosphère de ruche bourdonnante, son décor de hall de gare, ses serveurs pittoresques, nous y refaisions le monde de l’image plusieurs fois par semaine. C’était bon, certes simple, et surtout pas cher. Je me souviens qu’à l’époque, nous payions un dîner complet autour de 35 francs (sans l’inflation, environ 5,3 euros) : hors-d’œuvre, plat, dessert, café et la cuvée Chartier.
J’y suis retourné épisodiquement par la suite, essentiellement pour donner une idée de ce que fut le Paris 1900 à tous les « cousins de province » qui « montaient à la capitale ». L’anecdote fait sourire encore, nous y invitâmes le beau-père qui, peut-être marqué par le souvenir de Félicie, ne trouva pas mieux, à la grande surprise des membres de la famille présents, que de commander des pieds de cochon grillés alors qu’il les jetait régulièrement du temps où il tuait l’animal à la ferme. On ne peut même pas dire que l’air nocif lui avait pollué le cerveau, on respirait encore bien sous le ciel de Paris !

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Chez Chartier, c’est ouvert 365 jours par an et les réservations ne sont pas possibles. Dès 11 heures 30 donc, les premiers clients s’enfoncent dans la cour du 7 rue du Faubourg Montmartre et poussent l’imposante porte à tambour en bois. Hors les habitués, le Bouillon figure dans les guides depuis plusieurs décennies attirant du même coup les touristes curieux de découvrir ce lieu quasi incontournable du vieux Paris.
Ce n’est pas encore la presse et je prends le temps de me réapproprier l’endroit.

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Coup d’œil à 360 degrés : la grande verrière au-dessus de nos têtes, les murs couverts de miroirs et de moulures, le tableau que Germont peignit en 1929 pour rembourser sa dette, les fameux casiers numérotés où les habitués retiraient leur serviette, la grosse horloge, les luminaires à l’ancienne, les porte-manteaux et les porte-bagages en cuivre comme dans les trains d’antan. Rien n’a changé, je retrouve même, surplombant la grande salle, la minuscule mezzanine réservée à quelques privilégiés … dont nous dûmes faire partie.
Évidemment, il y a les serveurs en gilet noir (le « rondin »), nœud papillon et long tablier blanc qui commencent à s’affairer. L’un d’eux nous tend la carte, une simple feuille légèrement modifiée chaque jour.

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Pour son cent-vingtième anniversaire, Chartier a décidé de remettre à la carte, des plats d’antan comme le potage Crécy, l’œuf Soubise, le lieu à la Dugléré, la tête de veau sauce tortue, la pomme bonne femme, la crêpe du couvent. J’en salive rien que de vous les énumérer.
Lors d’une classe du patrimoine sur l’art culinaire que j’avais organisée (à la fin du siècle dernier), la valeureuse institutrice avait proposé à ses élèves de cours moyen deuxième année l’observation de menus de fêtes de leurs aïeux. C’est incroyable ce que les estomacs d’antan pouvaient ingurgiter ! Mais surtout, c’était une manière savoureuse d’aborder quelques détails de l’Histoire de France et de notre géographie.
Ainsi, le velouté Crécy tient son nom de la localité briarde de Crécy-la-Chapelle où l’on produisait autrefois des carottes réputées. Éventuellement, en leur précisant bien qu’il n’existe aucun rapport, vous pourrez subjuguer vos convives en leur disant que pendant la guerre de Cent ans, le 26 août 1346 exactement, le roi Edouard III et son fils, le futur Prince noir, mirent la purée au roi de France Philippe VI de Valois et ses troupes, lors de la bataille de Crécy-en-Ponthieu, un bourg de Picardie.
Le maréchal de Soubise, militaire et ministre du XVIIIe siècle, se fit une gloire comme cuisinier avec la sauce aux oignons dont il agrémentait ses canetons. Son magnifique hôtel particulier parisien (connu aussi sous le nom d’hôtel de Clisson) abrite les Archives nationales dans le quartier du Marais.
La sauce à la Dugléré qui accompagne les filets de poisson, est obtenue par la réduction du jus de poisson monté au beurre. Adolphe Dugléré fut un grand cuisinier français du XIXe siècle, élève de l’illustre Carême (drôle de nom pour un cuisinier !). Alexandre Dumas père prit conseil auprès de lui pour son Grand Dictionnaire de Cuisine.
Mon esprit se délecte de la sauce Choron, un dérivé de la sauce béarnaise avec un ajout de tomates à l’étouffée. C’eut été trop beau mais son origine n’a absolument aucun lien avec le célèbre professeur fondateur de Hara-Kiri et Charlie-Hebdo que je fréquentais assidûment justement à ma grande époque de chez Chartier.
Cela dit, peut-être encore plus iconoclaste que son homonyme, le Choron de la sauce, prénommé Alexandre Étienne, entra dans la postérité en débitant et cuisinant en filets les éléphants Castor et Pollux de la ménagerie du Jardin des Plantes abattus pour cause de famine lors du siège de Paris en 1870 par les Prussiens.
Cela vous donnera peut-être des idées pour vos prochains repas de fêtes, le Choron cuisinier composa encore pour le réveillon de Noël 1870 un menu à base des meilleurs morceaux des locataires du parc zoologique du jardin d’acclimatation : tête d’âne farcie, consommé d’éléphant, chameau rôti à l’anglaise, civet de kangourou, côtes d’ours rôties sauce poivrade, cuissot de loup sauce chevreuil, le chat flanqué de rats, la terrine d’antilope aux truffes, le tout arrosé (ah oui quand même !) d’un Mouton-Rothschild 1846 et d’un Romanée-Conti 1858.
Vous pensez que j’affabule (de champagne !) ?

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Je vous ai coupé l’appétit ?
Ce midi, on choisit de revisiter des grands classiques de chez Chartier et de la cuisine de bistrot française que, maintenant la tradition, le serveur note à même la nappe de papier.

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En l’absence de Champollion, tentez de déchiffrer un museau de bœuf vinaigrette et deux filets de hareng pommes à l’huile, une entrecôte, un tartare et un pavé de rumsteck (c’est la vraie orthographe) saignant dont je fais remplacer la sauce Valois (autre dérivé de la sauce béarnaise colorée avec de la glace de viande) par une sauce poivre, et le vin du mois des Pays d’Oc.
Ma foi (ou mon foie ?), c’est fort honnête. Nous ne sommes pas chez Chartier pour manger gastronomique mais « historique » !

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C’est mardi, pour cause de pollution, les transports en commun sont gratuits (mais en panne à la gare du Nord et sur quelques lignes de RER !), seuls les véhicules à immatriculation paire sont autorisés à circuler. Cependant, la vaste cantine affiche pratiquement complet.
Elle constitue un spectacle à elle toute seule avec le ballet des garçons slalomant dans les allées, les bras couverts d’assiettes. Je n’en ai jamais vu tomber une.

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Au dessert, peut-être dans un hommage inconscient à mon père qui adorait ce gâteau, je choisis encore un grand classique de chez Chartier : un baba au rhum.
En cuisine, ils n’ont pas lésiné sur le Négrita. Pour pasticher un dialogue des Tontons flingueurs, du rhum, y en a !
Pour être raccord avec la séquence culte du film de Georges Lautner, il m’aurait fallu choisir la pomme bonne femme inscrite à la carte. Ah cette fameuse cuisine de nos aïeules : elles évidaient d’un coup d’un seul le trognon et la queue, puis sans la peler (surtout pas) elle mettait la pomme au four en ajoutant pour éviter que ça colle à la cuisson (prétexte fallacieux ?) du cidre ou du calvados ! Parfois, elles comblaient le trou dans la pomme avec du bon beurre frais de Normandie bien sûr.
Je sens que vous êtes intrigués par la crêpe du couvent également à la carte. C’est une crêpe traditionnelle sur laquelle on parsème quelques dés de poire (on peut choisir un autre fruit) qu’on recouvre d’une petite louche supplémentaire de pâte, car on sait aujourd’hui que le clergé a bien des choses à cacher !
Que les protecteurs de l’animal à carapace ne s’inquiètent pas, la sauce tortue est constituée uniquement d’essences de jambon, truffes et champignons ainsi que de vin de Madère et de glace de veau.
Je me régale parfois virtuellement les papilles en visitant le site Gallica de la Bibliothèque Nationale de France, riche en extraordinaires ouvrages très anciens de gastronomie, ainsi par exemple, le Livre de cuisine par Jules Gouffé comprenant la cuisine de ménage et la grande cuisine (1867).
Allez, un petit café et je règle la note que le garçon vous calcule directement sur la nappe, dans la plus pure tradition de Chartier.
Force m’est de constater qu’on mange moins « économique » qu’autrefois (70 euros à trois) : ici, je vous répète, je suis venu pour déjeuner « historique » !
En guise de promenade digestive, je m’engouffre dans quelques pittoresques passages couverts qui s’enchaînent en enfilade dans le quartier. On compta au XIXe siècle jusqu’à 150 passages de ce type qui permettaient aux Parisiens de se promener à l’abri des intempéries.
Ces passages sont des voies privées piétonnières ouvertes au public. Elles possèdent à la fois des commerces et de l’habitat. Elles prennent parfois le nom de galeries lorsque les boutiques sont plus luxueuses.

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Pour commencer, je m’engage dans le passage Verdeau du nom de l’inventeur de la location de linge pour les hôtels, restaurants et autres réceptions. Ne reliant pas deux boulevards, il a toujours été dans l’ombre des galeries voisines.
Ouvert en 1847, il regorge de boutiques de livres anciens, d’antiquaires et de vendeurs d’art à cause de l’hôtel Drouot tout proche.
Je traverse maintenant la rue de la Grange-Batelière pour entrer en face dans le passage Jouffroy. Rappelez-vous les copains de Chartier, nous nous rendions aussi souvent chez Gagou pour manger un « complet poisson » !
Construit en 1846, le passage Jouffroy est remarquable pour sa verrière et son sol dallé de motifs géométriques.

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Mon regard se pose sur une peinture, originale déjà par sa forme ovale, des toits de Paris. Rappelez-vous, lecteurs cinéphiles avertis, René Clair faisait ses débuts dans le cinéma parlant : un long travelling balayant un quartier populaire de la capitale, les gens se rassemblent et chantent dans la rue avec Albert Préjean. Sous les toits de Paris 1930. Qui sait, comme Albert, amoureux de Pola une belle roumaine, ne pourrait-on pas encore trouver l’amour aujourd’hui avec l’arrivée des migrants ?

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Dans la vitrine voisine, la réimpression par lithographie d’une affiche touristique de Marseille, « porte de l’Afrique du Nord », datée de 1930, trouve une tout autre résonance aujourd’hui.
Un décrochement à angle droit et je me retrouve devant la belle porte de sortie du musée Grévin. Ce célèbre musée de cire fut ouvert en 1882 à l’initiative d’Arthur Meyer, alors directeur du quotidien Le Gaulois, qui souhaita que ses lecteurs puissent mettre un visage sur les personnalités dont il était question dans les colonnes de son journal, et pour ce faire, se tourna vers le sculpteur, caricaturiste et costumier de théâtre Alfred Grévin. Il faudra que j’y retourne. Je me souviens y avoir vu, avec mes yeux écarquillés de gamin, la reproduction de Louison Bobet, le grand champion cycliste de l’époque. J’ai réussi à placer ma petite anecdote vélocipédique !

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Contigu à cette sortie du musée, se trouve l’hôtel Chopin qui date de la construction du passage en 1846. Il ne s’appelait pas à l’époque hôtel d’Abyssinie et du Calvados réunis (!) mais plus raisonnablement hôtel des Familles. Il a pris le nom de l’illustre musicien en 1970 en hommage au compositeur qui traversait régulièrement la galerie pour se rendre de son domicile aux salles de démonstration des pianos Pleyel. La légende affirme de manière très incertaine qu’il y donnait rendez-vous à George Sand …
Je passe du 9ème au second arrondissement en traversant le boulevard Montmartre pour rejoindre maintenant le passage des Panoramas. Un des plus anciens passages couverts parisiens, il tient son nom de la construction, lors de son ouverture en 1799-1800, de deux rotondes, aujourd’hui disparues, où étaient peints des tableaux panoramiques représentant des paysages de Paris et d’autres villes célèbres.

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Tout au long de ses 133 mètres, les commerces de bouche se succèdent avec les artisans d’art et des boutiques de cartes postales, monnaies, autographes et timbres anciens.
À travers les vitres du restaurant cossu Canard&Champagne aux magnifiques boiseries, on aperçoit une grande découverte en noir et blanc tirée du film Le Grand Restaurant avec Louis De Funès.

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Il me revient en mémoire à cet instant d’avoir vu le populaire acteur en chair et en os dans La Grosse Valse, une pièce musicale de Robert Dhéry et sa troupe des Branquignols, au théâtre des Variétés situé à quelques pas de là :
« Je suis bon comme la douane, comme la douane tu es bon, il est bon comme la douane, nous sommes bons comme la douane, comme la douane vous êtes bon, on est tous comme la douane, comme la douane on est vraiment bon, c’qu’on est bonnnnnn ! Bon comme un potage au vermicelle, bon comme les bœufs qui tirent la charrue, bon comme un baiser dans ma moustache … » Je n’ai même pas honte : « Engagez-vous dans la douane/Jeunes gens qui cherchez un emploi/ La douane est un métier idoine/Et qui vous donne tous les droits » On ne parlait pas d’évasion fiscale et de sociétés offshore à l’époque.

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Inauguré en 1807, le théâtre des Variétés existe toujours. Il est encore tôt, avec un peu de chance, j’aurais pu croiser devant l’entrée des artistes Francis Huster et Régis Laspalès actuellement à l’affiche dans une pièce de Laurent Ruquier À droite, à gauche.
Tout un programme en cette époque d’élections ! Voici le pitch comme on dit aujourd’hui : « La rencontre improbable d’un plombier de droite (Laspalès) venu réparer la chaudière d’un acteur de la gauche caviar un peu ringard (Huster) ». Bonjour les stéréotypes mais comme dit l’humoriste dans un de ses sketches culte : « C’est vous qui voyez ! »

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Ponctuellement, sur le chemin du retour à mon véhicule, je vois que l’animation est quasi nulle autour du Palais Brongniart, un bel édifice entouré d’un péristyle d’ordre corinthien. Créé en 1813 à l’initiative de Napoléon 1er, il accueillit la Bourse de Paris jusqu’en 1987. Aujourd’hui, les cours du marché des actions au comptant sont gérés par informatique dans les locaux des banques et l’ancien palais de la Bourse est devenu un lieu de séminaires, expositions, salons et évènements mondains. Sur la place, une banderole rouge sur la façade du siège du journal hebdomadaire L’Obs témoigne de la colère de certains personnels contre un plan social et des pratiques de management. À gauche, à droite … !

« … J’aime flâner sur les grands boulevards
Y a tant de choses, tant de choses
Tant de choses à voir
On y voit des grands jours d’espoir
(la marche du 11 janvier 2015?)
Des jours de colère
(la marche du 11 janvier 2015 !)
Qui font sortir le populaire …
 »

Je choisis de conclure ainsi ma promenade dans ce vieux Paris, je vous promets que c’est exact: le jour où j’ai achevé ce billet, ma compagne avait mitonné un délicieux pot-au-feu à l’ancienne avec son bouillon de vermicelle (bon comme la douane !) et pour suivre, un bien crémeux fromage Saint-Félicie(n) aussi !

 

Publié dans : Ma Douce France |le 14 décembre, 2016 |Pas de Commentaires »

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