Archive pour décembre, 2016

Un joyeux Noël 2016 avec la petite Espérance

Depuis la création de ce blog, je sacrifie à la tradition de Noël en choisissant des angles différents de traitement pour l’évoquer. Ainsi, j’ai raconté les Noëls de mon enfance, sans doute les plus beaux évidemment, les marchés en Alsace (celui de Berlin a été ignoblement endeuillé ces jours-ci), la sublime bûche au café (ou au chocolat) de la table familiale, j’ai puisé dans les chroniques irrévérencieuses et iconoclastes de Cavanna et Pierre Desproges, j’ai brocardé le maire Front National d’une commune de Lorraine qui avait mis en scène dans la crèche municipale un roi mage Balthazar de couleur blanche.
Étais-je rongé par l’aigreur évoquée en sous-titre ou « slogan » d’À l’encre violette, je ne trouvais pas l’énergie et la motivation pour poursuivre en ce sens cette année. Je redoutais peut-être la répétition, la banalité, un certain formalisme, qui sait.
Ou tout simplement, un manque d’inspiration jusqu’à ce que … je me réveille brutalement et m’insurge devant des images défilant en boucle sur la chaîne d’info BFM TV : des enfants hagards, à la main de leur maman, empruntant les « couloirs « et « corridors » spécialement aménagés dans les rues d’Alep-Est, pour fuir les sauvages bombardements des troupes du gouvernement syrien appuyées par la Russie.
Devant ces images poignantes, révoltantes, les larmes perlèrent au coin des paupières du sexagénaire de la vieille Europe que je suis, du fonctionnaire nanti que je fus (selon les dires de Raymond Barre ancien premier ministre du président Giscard d’Estaing et à l’époque éminent spécialiste universitaire de cette satanée Économie Politique qui fait bafouiller et même vaciller notre monde !).
Est-ce possible, est-ce normal, est-ce tout simplement humain que ces enfants, hauts de leurs cinq ou six ans, qui traversaient mon écran, n’aient connu de leur courte vie que les éclairs et le vacarme assourdissant des bombes, la vision de corps de victimes, parfois leurs parents, au milieu des décombres ?
En les observant, je revivais presque coupable mon enfance si heureuse, ces matins de Noël où, poussant la porte du salon, je découvrais au pied du sapin les cadeaux que le mystérieux monsieur à la barbe blanche avait déposés.
Ils ne sont pas à réclamer, comme notre descendance blasée, des IPhone, des casques Beat, des consoles de jeux dont la fiction est souvent inférieure à leur horrible réalité quotidienne.
N’est-il pas envisageable qu’une fois, au moins une fois, déjà une fois, la joie, un petit bonheur, une étincelle éclairent le visage de ces bambins, gamins, minots ? Que, même inconsciemment, ils ressentent un instant que la Vie vaut d’être vécue, qu’il y a un mot dans le dictionnaire qui s’appelle PAIX, qu’il y en a un autre qui s’appelle ESPÉRANCE ?
Voyez, ils sont raisonnables pour leurs cadeaux, ils ne nous demandent pas l’impossible, la mer (Méditerranée) à boire … encore qu’il apparaît souvent que ce le soit, à voir notre indifférence, notre ignorance, notre égoïsme !

Noêl à Alep Siné mensuel

Couverture de Siné mensuel de décembre 2016

Il est des chemins de traverse curieux. Allez savoir pourquoi, peut-être tout simplement parce que, (très) couche-tard du samedi soir, les allusions répétées de Yann Moix, chroniqueur cultivé de l’émission de Laurent Ruquier, ont fini par m’intriguer, je commençais à me plonger sérieusement dans l’œuvre de Charles Péguy.
Mort d’une balle en plein front, le 5 septembre 1914, au cours de la bataille de l’Ourcq, banni, du moins oublié, des programmes scolaires, l’écrivain mystique connaît, un siècle plus tard, un succès évident, parce que je cite, « il aide à penser à rebrousse-poil, à lutter contre les stéréotypes de la pensée toute faite, des idées paresseuses et des slogans creux » …, « parce qu’il devient une référence incontournable pour ceux qui veulent penser le monde moderne, le critiquer, l’améliorer, lui redonner le sens des boussoles ».
Rions un peu, c’est Noël quand même, les routiers Jean Yanne et Paul Mercey l’avaient peut-être déjà compris, à leur manière, à la fin de leur sketch désopilant :

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Je redeviens sérieux et grave. Je cite encore : « Il y a dans Péguy, s’il était pris au sérieux, enseigné, donné à lire à nos enfants, de quoi dynamiter ce que sont devenues les sciences humaines. Pour l’enseignement du français, il ferait exploser l’inflation des jargons et cette primauté de la glose et du détail et du commentaire sur le bel amour de l’Histoire et des œuvres littéraires. » Qu’attend-on alors ?
Dès sa jeunesse, Charles Péguy, pur produit de la IIIe République dont il fut un boursier plein de gratitude (c’est à lui qu’on attribue la paternité de l’expression des « hussards noirs » à l’usage des enseignants), s’aperçut que ce qu’il allait faire toute sa vie, il l’accomplirait avec les mots comme sa mère l’avait fait avec la paille pour rembourrer les chaises.
Comme cadeau de Noël, je vous offre un extrait d’un poème tiré de son recueil Le Porche du mystère de la deuxième vertu (1912) :

« Ce qui m’étonne, dit Dieu, c’est l’espérance
Et je n’en reviens pas.
Cette petite espérance qui n’a l’air de rien du tout.
Cette petite fille espérance.
Immortelle

Car mes trois vertus dit Dieu,
Les trois vertus, mes créatures,
Mes filles, mes enfants,
Sont elles-mêmes comme mes autres créatures,
De la race des hommes.
La Foi est une Épouse fidèle,
La Charité est une Mère,
Une mère ardente, pleine de cœur,
Ou une sœur aînée qui est comme une mère.
L’Espérance est une petite fille de rien du tout,
Qui est venue au monde le jour de Noël de l’année dernière,
Qui joue encore avec le bonhomme Janvier
Avec ses petits sapins en bois d’Allemagne. Peints.
Et avec sa crèche pleine de paille que les bêtes ne mangent pas,
Puisqu’elles sont en bois.
C’est cette petite fille pourtant qui traversera les mondes.
C’est cette petite fille de rien du tout.
Elle seule, portant les autres, qui traversera les mondes révolus.
… Mais l’espérance ne va pas de soi
L’espérance ne
Va pas toute seule
Pour espérer, mon enfant
il faut être bien heureux,
il faut avoir obtenu,
reçu une grande grâce…

… La petite espérance s’avance entre ses deux grandes sœurs
et on ne prend seulement pas garde à elle.
L’Espérance voit ce qui n’est pas encore et qui sera.
Elle aime ce qui n’est pas encore et qui sera
Dans le futur du temps et de l’éternité.
Sur le chemin montant, sablonneux, malaisé.
Sur la route montante.
Traînée, pendue aux bras de ses deux grandes sœurs,
Qui la tiennent pas la main,
La petite espérance.
S’avance.
Et au milieu entre ses deux grandes sœurs elle a l’air de se laisser traîner.
Comme une enfant qui n’aurait pas la force de marcher.
Et qu’on traînerait sur cette route malgré elle.
Et en réalité c’est elle qui fait marcher les deux autres.
Et qui les traîne.
Et qui fait marcher tout le monde.
Et qui le traîne.
Car on ne travaille jamais que pour les enfants.
Et les deux grandes ne marchent que pour la petite. »

Péguy oppose en quelque sorte la foi qui s’appuie sur l’expérience du passé et l’espérance qui est une attente du nouveau comme l’enfant qui attend fébrilement ses cadeaux de Noël.
Il choisit pour personnaliser l’Espérance une petite fille, née à Noël, qui joue avec une crèche en bois et le bonhomme Janvier.
« Janvier, 45 rue Poliveau, je veux 3 000 francs », voyez j’arrive à sourire (c’est quand même jour de Noël !) en pastichant le dialogue culte entre Jean Gabin et Louis De Funès dans La traversée de Paris. Un peu de respect, Encre violette !
Pour justifier son choix, l’écrivain mystique dit (de la part de Dieu) que « les enfants sont plus (ses) créatures que les hommes. Ils n’ont pas encore été défaits par la vie de la terre ».
Ne peut-on pas trouver la « petite fille de rien du tout » parmi les enfants d’Alep, eux qui n’ont connu de leur vie sur terre que haine, guerre et barbarie ?
La petite Espérance chère à Péguy encourage les adultes à agir. Comblons-la de toutes nos douces attentions en ce jour de Noël !

Charlie Hebdo AlepCharlie Hebdo 21 decembre 2016

dessins tirés de Charlie-Hebdo du 21 décembre 2016

À propos de crèche, on n’a pas entendu parler, cette année, de « blanchiment » de mage, en l’occurrence Balthazar, comme on en a connu, par ignorance ou par provocation, dans un passé récent.
C’est dans l’Évangile selon Matthieu qu’est raconté l’épisode des visiteurs d’Orient guidés par une étoile pour se prosterner devant Jésus qui venait de naître et lui offrir comme présents, l’or, l’encens et la myrrhe. On n’y parlait pas de mages et encore moins de rois.
C’est vers le VIe siècle qu’apparurent les noms de Gaspard, Melchior et Balthazar. Et c’est beaucoup plus tard qu’on leur attribua une provenance géographique au gré des découvertes, l’Europe pour Melchior, l’Asie pour Gaspard et l’Afrique pour Balthazar.
La légende veut que Saint François d’Assise créa, à Greccio, petit village italien de la province du Latium, la première crèche vivante, la nuit de Noël 1223. En réalité, la Nativité était déjà jouée depuis plusieurs siècles dans les églises ou sur leur parvis.
Balthazar, le roi mage qui offre la myrrhe (utilisée comme baume anti-infectieux et symbolisant l’humanité de Jésus) serait venu des chaînes mongoliques, aux confins de la Perse. Il est traditionnellement représenté depuis le 15e siècle dans l’art comme un Africain.
Auparavant, les rois mages étaient peu différenciés et leur aspect plutôt associé aux âges de la vie.
Il semble donc que la négritude de Balthazar ne fut pas une chose acquise d’emblée et que ce cher roi mage ait bronzé au fil des siècles sans qu’on puisse incriminer pour autant le réchauffement climatique.
Ainsi, au musée des Beaux-Arts de Dijon (j’avais évoqué dans un ancien billet, ses émouvants « pleurants de Jean sans Peur »), lors d’une récente restauration de L’adoration des Mages, l’œuvre de Biagio d’Antonio, un peintre de l’école florentine de la seconde moitié du XVe siècle, les experts ont constaté à l’examen des « repeints » dans des zones usées du tableau que le roi mage noir était sans doute blanc à l’origine et ont choisi d’enlever ce repeint.
Voilà comment dans la ville de François Rebsamen, maire et ancien ministre socialiste, un roi mage blanc transformé en roi mage noir est redevenu blanc. Comme quoi, la couleur politique d’une commune et celle de Balthazar n’ont pas de rapport …!

Balthazar blog 2Balthazar blog 3

Plutôt qu’un selfie (!), je vous offre une photographie des personnages de la Nativité surpris, ce qui n’est pas le moindre paradoxe de notre société de consommation, dans la galerie d’un centre commercial proche de chez moi.
C’était quelques jours avant Noël, il ne manquait que … la petite Espérance !
Joyeux Noël !

Publié dans:Almanach |on 22 décembre, 2016 |Pas de commentaires »

J’aime flâner sur les Grands Boulevards … et manger chez Chartier

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Je n’ai pas trouvé mieux que ce clip sous-titré de la télévision italienne pour flâner avec Yves Montand sur les Grands Boulevards de Paris entre la porte Saint-Denis et le boulevard des Italiens.
Cela n’a finalement rien d’incongru de la part d’Ivo Livi, la vraie identité d’Yves Montand, né de parents italiens à Monsummano Terme dans la province de Pistoïa (Toscane).

« … J’aime flâner sur les grands boulevards
Y a tant de choses, tant de choses
Tant de choses à voir
On y voit des grands jours d’espoir
Des jours de colère
Qui font sortir le populaire
Là vibre le cœur de Paris
Toujours ardent, parfois frondeur
Avec ses chants, ses cris
Et de jolis moments d’histoire
Sont écrits partout le long
De nos grands boulevards … »

L’appellation Grands Boulevards désigne les boulevards parisiens qui se situent sur la rive droite, en lieu et place des anciennes fortifications de Charles V et de Louis XIII. Ils rassemblent aujourd’hui (exhaustivement) les boulevards Beaumarchais, des Filles-du-Calvaire, du Temple, Saint-Martin, Saint-Denis, de Bonne-Nouvelle, Poissonnière, Montmartre, des Italiens, des Capucines et de la Madeleine.
Jusqu’au 18e siècle, ils délimitaient Paris et la campagne, c’est la raison pour laquelle les rues changent de nom et deviennent rue du faubourg en franchissant les boulevards.
Au 19e siècle, ce fut l’apogée des Grands Boulevards, lieu incontournable de la fête et des plaisirs. Ainsi, beaucoup de théâtres y sont encore implantés. On puise là l’origine de ce qu’on qualifie aujourd’hui de « théâtre de boulevard ». Boulevard du Temple, tout près de la Place de la République, se trouve le théâtre Déjazet, le seul théâtre du « boulevard du Crime » à avoir survécu. Lorsque je suis allé y voir son spectacle, l’humoriste Stéphane Guillon ne manqua pas de rappeler que Mozart, oui l’illustrissime Mozart, s’y produisit devant la reine Marie-Antoinette, à l’occasion de son voyage à Paris en 1778. Ça fiche un petit frisson non?
J’ai fréquenté dès ma prime jeunesse ces artères populaires bordées de nombreux immeubles haussmanniens. En effet, une ou deux fois par an, je venais de ma Normandie natale avec mes parents. Je me souviens d’un magasin de vêtements TOM (aujourd’hui disparu) où ils m’habillaient de pied en cap.
La journée d’emplettes s’achevait presque immuablement par un spectacle. C’est ainsi que vers la fin des années 1950, je n’étais donc pas bien grand, j’eus le bonheur d’assister à un récital de Juliette Gréco à l’Olympia, la grande salle de music-hall du boulevard des Capucines. Pour ma bonne éducation, elle ne nous chantait pas encore de la déshabiller !
J’ai encore en tête des images (et des sons) de cette soirée. En première partie, figuraient le trio d’harmonicistes Raisner (Albert, l’un des membres, fut l’animateur, à la télévision, de l’émission de variétés Âge tendre et tête de bois) et Jean Constantin, un auteur compositeur interprète également populaire (notamment dans les cabarets). Ce dernier, très corpulent, affublé de grosses moustaches et favoris, débordait d’énergie sur son tabouret devant son piano en nous interpelant sur un rythme de cha-cha-cha : Où sont passées mes pantoufles ? Hors cette chanson comique facile, il créa plusieurs succès comme Jolie fleur de papillon (pour Annie Cordy), Mon manège à moi (pour Édith Piaf), Mets deux thunes dans le bastringue (pour Catherine Sauvage). Excellent musicien de jazz, il signa aussi la musique du film de François Truffaut, Les 400 Coups.
Bref, tout ça ne nous rajeunit pas ma bonne dame ! « Si tu t’imagines fillette, fillette, qu’ça va qu’ça va qu’ça … va durer toujours la saison des za, la saison des amours, ce que tu te goures …! » Une dame en noir peut en cacher une autre, et ce matin, devant l’Hôtel des Ventes Drouot, à quelques mètres du boulevard, je pense à Barbara:

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« Dans les paniers d’osier de la salle des ventes
Une gloire déchue des folles années trente
Avait mis aux enchères, parmi quelques brocantes
Un vieux bijou donné par quel amour d’antan
Elle était là, figée, superbe et déchirante
Ses mains qui se nouaient, se dénouaient tremblantes
Des mains belles encore, déformées, les doigts nus
Comme sont nus, parfois, les arbres en Novembre
Comme tous les matins, dans la salle des ventes
Bourdonnait une foule, fiévreuse et impatiente
Ceux qui, pour quelques sous, rachètent pour les vendre
Les trésors fabuleux d’un passé qui n’est plus
Dans ce vieux lit cassé, en bois de palissandre
Que d’ombres enlacées, ont rêvé à s’attendre
Les choses ont leurs secrets, les choses ont leurs légendes
Mais les choses nous parlent si nous savons entendre
Le marteau se leva, dans la salle des ventes
Une fois, puis deux fois, alors, dans le silence
Elle cria: « Je prends, je rachète tout ça
Ce que vous vendez là, c’est mon passé à moi »
C’était trop tard, déjà, dans la salle des ventes
Le marteau retomba sur sa voix suppliante
Elle vit s’en aller, parmi quelques brocantes
Le dernier souvenir de ses amours d’antan … »

Sublime chanson, vertigineuse et poignante, qui évoque l’idée de voir disparaître son passé !
Je n’avais jamais poussé la porte de Drouot, principal hôtel des ventes de Paris. Édifié en 1852, il a été reconstruit en 1980 selon « une réinterprétation surréaliste de l’architecture haussmannienne », pour être moins prétentieux, avec une façade moderne aux vagues accents Art déco.
Un lieu mythique : pour marquer votre imagination, sachez qu’ici on vendit notamment les ateliers de Delacroix et Ingres, une première vague de toiles impressionnistes, Monet Renoir Sisley en 1875, la succession Gustave Courbet en 1881, celle d’Édouard Manet en 1884, l’atelier d’Edgar Degas en 1918, le mobilier de Sarah Bernhardt en 1923.
C’est pour ainsi dire un musée éphémère qu’on visite en parcourant les salles où sont exposés les objets et œuvres promis aux enchères dans les prochains jours. Les touristes flâneurs côtoient les acheteurs chevronnés, cinq mille visiteurs s’y pressent quotidiennement.
Je m’étonne de la minutie de certains clients potentiels qui photographient des détails de mobilier, promènent leur loupe sur le grain d’un tableau, compulsent des catalogues et noircissent de notes des carnets.
Je me glisse quelques instants à l’entrée d’une salle pour assister à une vente, en la circonstance, un menu d’un banquet royal lors de l’exposition universelle de Liège dans les années 1930, mise à prix 60 euros. Quelques bras levés dans la salle et quelques enchères par téléphone plus tard, le commissaire-priseur adjuge le lot à 1 000 euros ! Je doute que les prix s’envolent pareillement pour un billet du blog À l’encre violette à l’aube du vingt-deuxième siècle !

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Je m’attendris devant le buste d’une jeune enfant musicienne. Je pense à Roland Romanelli le fidèle accordéoniste de Barbara. Il lui composa même la chanson Cet enfant-là.

« … Tu voulais qu’un jour, il soit avocat ou bien médecin.
Nous nous disputions déjà l’avenir
D’un enfant qui n’était pas encore là.
Moi, je voulais qu’il soit berger, jardinier
Ou bien musicien.
Je l’imaginais déjà, tout petit,
Un immense piano au bout de ses doigts.
Il aura des poissons d’or, des jardins de sable
Et de grands voiliers blancs,
Des oiseaux de feu, des îles enchantées,
Des étoiles filantes au fond de ses yeux.
Il ne connaitra que l’ogre gentil
Qui jamais n’a dévoré les enfants.
Mon enfant dieu, mon enfant prince, mon enfant roi,
Mon enfant merveilleux, mon enfant rien qu’à moi,
Nous lui tournions des manèges sous la neige,
Nous lui bâtissions des châteaux en Norvège, en Norvège… »

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Je ne peux malheureusement pas m’attarder car midi approche et dehors, un fiacre m’attend et … Félicie aussi ! Je laisse l’inoubliable Fernandel vous la présenter :

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Je le concède, ce grand succès des années d’avant-guerre n’est pas un modèle de finesse et risque d’offusquer quelques lecteurs féministes. Cependant, outre que rayonnait le visage de mes chers aïeux lorsque Fernandel l’interprétait à la télévision, il a acquis avec le temps une certaine valeur documentaire en fleurant bon l’époque des plaisirs simples, des guinguettes et des petits bals populaires, une sorte de savoir-vivre ensemble aujourd’hui bien mis à mal.
Ce midi, à défaut de Félicie, j’emmène déjeuner chez Chartier … Fifi, un excellent ami de province. On s’était promis, à l’occasion d’un de ses séjours dans la capitale, d’aller manger dans la célèbre brasserie de la rue du Faubourg Montmartre.

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Située en face de la tout aussi mythique salle de spectacles du Palace, c’est une véritable institution née en 1896. Justement, on fête ce mois-ci ses cent-vingt ans d’existence.
C’est l’héritier d’une tradition de restaurants populaires parisiens appelés bouillons remontant à plus d’un siècle et demi. Un boucher, Pierre-Louis Duval eut, à l’époque, l’idée de créer un restaurant où les ouvriers des anciennes Halles voisines pouvaient manger un repas chaud à prix modique, en l’occurrence un pot-au-feu avec son bol de bouillon.
Si l’on veut plonger un peu plus les yeux dans le bouillon, il semblerait que le premier restaurant parisien, au sens où on l’entend aujourd’hui, ouvrit en 1765. Son propriétaire nommé Boulanger avait déjà imaginé de donner du bouillon à ses clients. « La femme de Boulanger » ne fut pas étrangère au succès de l’établissement et ne laissa pas insensible Diderot qui vanta dans sa correspondance les charmes de « la belle restauratrice de la rue des Poulies » (l’actuelle rue du Louvre). On est loin de l’accueil glacial de Raimu dans le film culte éponyme de Marcel Pagnol. Pour rester dans l’atmosphère des années d’avant-guerre, je vous offre le retour de la Pomponette :

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Le concept de bouillon fut repris par deux frères, Camille et Frédéric Chartier, qui ouvrirent, en 1896, un premier établissement rue du Temple puis un second, rue du Faubourg Montmartre, celui vers lequel je me dirige.
D’autres bouillons Chartier furent créés au tournant des années 1900 sur la rive gauche. Inscrits à l’inventaire des Monuments historiques pour leur décor Art nouveau de la Belle Époque, ils ont perdu leur vocation populaire mais existent encore sous le nom de Bouillon Racine au Quartier Latin, de Bistro de la Gare à Montparnasse et de Vagenende boulevard Saint-Germain. C’est dans cette dernière brasserie chic que fut tourné Garçon, le film de Claude Sautet avec Yves Montand.
Je me souviens de ma chère mémé Léontine racontant parfois son merveilleux voyage à Paris (depuis sa Picardie !) à l’occasion de l’exposition universelle de 1900. Elle avait emprunté le Métropolitain avec les édicules des stations dessinés par Guimard. Elle se rappelait avoir mangé aux Bouillons Chartier et Julien.

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J’ai beaucoup fréquenté le Bouillon Chartier au tout début des années 1980. Avec quelques bons amis du stage audiovisuel de l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud qui logeaient dans le quartier, c’était presque devenu notre cantine en soirée. Conquis par son atmosphère de ruche bourdonnante, son décor de hall de gare, ses serveurs pittoresques, nous y refaisions le monde de l’image plusieurs fois par semaine. C’était bon, certes simple, et surtout pas cher. Je me souviens qu’à l’époque, nous payions un dîner complet autour de 35 francs (sans l’inflation, environ 5,3 euros) : hors-d’œuvre, plat, dessert, café et la cuvée Chartier.
J’y suis retourné épisodiquement par la suite, essentiellement pour donner une idée de ce que fut le Paris 1900 à tous les « cousins de province » qui « montaient à la capitale ». L’anecdote fait sourire encore, nous y invitâmes le beau-père qui, peut-être marqué par le souvenir de Félicie, ne trouva pas mieux, à la grande surprise des membres de la famille présents, que de commander des pieds de cochon grillés alors qu’il les jetait régulièrement du temps où il tuait l’animal à la ferme. On ne peut même pas dire que l’air nocif lui avait pollué le cerveau, on respirait encore bien sous le ciel de Paris !

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Chez Chartier, c’est ouvert 365 jours par an et les réservations ne sont pas possibles. Dès 11 heures 30 donc, les premiers clients s’enfoncent dans la cour du 7 rue du Faubourg Montmartre et poussent l’imposante porte à tambour en bois. Hors les habitués, le Bouillon figure dans les guides depuis plusieurs décennies attirant du même coup les touristes curieux de découvrir ce lieu quasi incontournable du vieux Paris.
Ce n’est pas encore la presse et je prends le temps de me réapproprier l’endroit.

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Coup d’œil à 360 degrés : la grande verrière au-dessus de nos têtes, les murs couverts de miroirs et de moulures, le tableau que Germont peignit en 1929 pour rembourser sa dette, les fameux casiers numérotés où les habitués retiraient leur serviette, la grosse horloge, les luminaires à l’ancienne, les porte-manteaux et les porte-bagages en cuivre comme dans les trains d’antan. Rien n’a changé, je retrouve même, surplombant la grande salle, la minuscule mezzanine réservée à quelques privilégiés … dont nous dûmes faire partie.
Évidemment, il y a les serveurs en gilet noir (le « rondin »), nœud papillon et long tablier blanc qui commencent à s’affairer. L’un d’eux nous tend la carte, une simple feuille légèrement modifiée chaque jour.

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Pour son cent-vingtième anniversaire, Chartier a décidé de remettre à la carte, des plats d’antan comme le potage Crécy, l’œuf Soubise, le lieu à la Dugléré, la tête de veau sauce tortue, la pomme bonne femme, la crêpe du couvent. J’en salive rien que de vous les énumérer.
Lors d’une classe du patrimoine sur l’art culinaire que j’avais organisée (à la fin du siècle dernier), la valeureuse institutrice avait proposé à ses élèves de cours moyen deuxième année l’observation de menus de fêtes de leurs aïeux. C’est incroyable ce que les estomacs d’antan pouvaient ingurgiter ! Mais surtout, c’était une manière savoureuse d’aborder quelques détails de l’Histoire de France et de notre géographie.
Ainsi, le velouté Crécy tient son nom de la localité briarde de Crécy-la-Chapelle où l’on produisait autrefois des carottes réputées. Éventuellement, en leur précisant bien qu’il n’existe aucun rapport, vous pourrez subjuguer vos convives en leur disant que pendant la guerre de Cent ans, le 26 août 1346 exactement, le roi Edouard III et son fils, le futur Prince noir, mirent la purée au roi de France Philippe VI de Valois et ses troupes, lors de la bataille de Crécy-en-Ponthieu, un bourg de Picardie.
Le maréchal de Soubise, militaire et ministre du XVIIIe siècle, se fit une gloire comme cuisinier avec la sauce aux oignons dont il agrémentait ses canetons. Son magnifique hôtel particulier parisien (connu aussi sous le nom d’hôtel de Clisson) abrite les Archives nationales dans le quartier du Marais.
La sauce à la Dugléré qui accompagne les filets de poisson, est obtenue par la réduction du jus de poisson monté au beurre. Adolphe Dugléré fut un grand cuisinier français du XIXe siècle, élève de l’illustre Carême (drôle de nom pour un cuisinier !). Alexandre Dumas père prit conseil auprès de lui pour son Grand Dictionnaire de Cuisine.
Mon esprit se délecte de la sauce Choron, un dérivé de la sauce béarnaise avec un ajout de tomates à l’étouffée. C’eut été trop beau mais son origine n’a absolument aucun lien avec le célèbre professeur fondateur de Hara-Kiri et Charlie-Hebdo que je fréquentais assidûment justement à ma grande époque de chez Chartier.
Cela dit, peut-être encore plus iconoclaste que son homonyme, le Choron de la sauce, prénommé Alexandre Étienne, entra dans la postérité en débitant et cuisinant en filets les éléphants Castor et Pollux de la ménagerie du Jardin des Plantes abattus pour cause de famine lors du siège de Paris en 1870 par les Prussiens.
Cela vous donnera peut-être des idées pour vos prochains repas de fêtes, le Choron cuisinier composa encore pour le réveillon de Noël 1870 un menu à base des meilleurs morceaux des locataires du parc zoologique du jardin d’acclimatation : tête d’âne farcie, consommé d’éléphant, chameau rôti à l’anglaise, civet de kangourou, côtes d’ours rôties sauce poivrade, cuissot de loup sauce chevreuil, le chat flanqué de rats, la terrine d’antilope aux truffes, le tout arrosé (ah oui quand même !) d’un Mouton-Rothschild 1846 et d’un Romanée-Conti 1858.
Vous pensez que j’affabule (de champagne !) ?

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Je vous ai coupé l’appétit ?
Ce midi, on choisit de revisiter des grands classiques de chez Chartier et de la cuisine de bistrot française que, maintenant la tradition, le serveur note à même la nappe de papier.

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En l’absence de Champollion, tentez de déchiffrer un museau de bœuf vinaigrette et deux filets de hareng pommes à l’huile, une entrecôte, un tartare et un pavé de rumsteck (c’est la vraie orthographe) saignant dont je fais remplacer la sauce Valois (autre dérivé de la sauce béarnaise colorée avec de la glace de viande) par une sauce poivre, et le vin du mois des Pays d’Oc.
Ma foi (ou mon foie ?), c’est fort honnête. Nous ne sommes pas chez Chartier pour manger gastronomique mais « historique » !

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C’est mardi, pour cause de pollution, les transports en commun sont gratuits (mais en panne à la gare du Nord et sur quelques lignes de RER !), seuls les véhicules à immatriculation paire sont autorisés à circuler. Cependant, la vaste cantine affiche pratiquement complet.
Elle constitue un spectacle à elle toute seule avec le ballet des garçons slalomant dans les allées, les bras couverts d’assiettes. Je n’en ai jamais vu tomber une.

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Au dessert, peut-être dans un hommage inconscient à mon père qui adorait ce gâteau, je choisis encore un grand classique de chez Chartier : un baba au rhum.
En cuisine, ils n’ont pas lésiné sur le Négrita. Pour pasticher un dialogue des Tontons flingueurs, du rhum, y en a !
Pour être raccord avec la séquence culte du film de Georges Lautner, il m’aurait fallu choisir la pomme bonne femme inscrite à la carte. Ah cette fameuse cuisine de nos aïeules : elles évidaient d’un coup d’un seul le trognon et la queue, puis sans la peler (surtout pas) elle mettait la pomme au four en ajoutant pour éviter que ça colle à la cuisson (prétexte fallacieux ?) du cidre ou du calvados ! Parfois, elles comblaient le trou dans la pomme avec du bon beurre frais de Normandie bien sûr.
Je sens que vous êtes intrigués par la crêpe du couvent également à la carte. C’est une crêpe traditionnelle sur laquelle on parsème quelques dés de poire (on peut choisir un autre fruit) qu’on recouvre d’une petite louche supplémentaire de pâte, car on sait aujourd’hui que le clergé a bien des choses à cacher !
Que les protecteurs de l’animal à carapace ne s’inquiètent pas, la sauce tortue est constituée uniquement d’essences de jambon, truffes et champignons ainsi que de vin de Madère et de glace de veau.
Je me régale parfois virtuellement les papilles en visitant le site Gallica de la Bibliothèque Nationale de France, riche en extraordinaires ouvrages très anciens de gastronomie, ainsi par exemple, le Livre de cuisine par Jules Gouffé comprenant la cuisine de ménage et la grande cuisine (1867).
Allez, un petit café et je règle la note que le garçon vous calcule directement sur la nappe, dans la plus pure tradition de Chartier.
Force m’est de constater qu’on mange moins « économique » qu’autrefois (70 euros à trois) : ici, je vous répète, je suis venu pour déjeuner « historique » !
En guise de promenade digestive, je m’engouffre dans quelques pittoresques passages couverts qui s’enchaînent en enfilade dans le quartier. On compta au XIXe siècle jusqu’à 150 passages de ce type qui permettaient aux Parisiens de se promener à l’abri des intempéries.
Ces passages sont des voies privées piétonnières ouvertes au public. Elles possèdent à la fois des commerces et de l’habitat. Elles prennent parfois le nom de galeries lorsque les boutiques sont plus luxueuses.

Passage Verdeau blog 1Passage Verdeau blog 2Passage Verdeau blog 3

Pour commencer, je m’engage dans le passage Verdeau du nom de l’inventeur de la location de linge pour les hôtels, restaurants et autres réceptions. Ne reliant pas deux boulevards, il a toujours été dans l’ombre des galeries voisines.
Ouvert en 1847, il regorge de boutiques de livres anciens, d’antiquaires et de vendeurs d’art à cause de l’hôtel Drouot tout proche.
Je traverse maintenant la rue de la Grange-Batelière pour entrer en face dans le passage Jouffroy. Rappelez-vous les copains de Chartier, nous nous rendions aussi souvent chez Gagou pour manger un « complet poisson » !
Construit en 1846, le passage Jouffroy est remarquable pour sa verrière et son sol dallé de motifs géométriques.

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Mon regard se pose sur une peinture, originale déjà par sa forme ovale, des toits de Paris. Rappelez-vous, lecteurs cinéphiles avertis, René Clair faisait ses débuts dans le cinéma parlant : un long travelling balayant un quartier populaire de la capitale, les gens se rassemblent et chantent dans la rue avec Albert Préjean. Sous les toits de Paris 1930. Qui sait, comme Albert, amoureux de Pola une belle roumaine, ne pourrait-on pas encore trouver l’amour aujourd’hui avec l’arrivée des migrants ?

Passage Jouffroy blog 1

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Passage Jouffroy blog 2

Dans la vitrine voisine, la réimpression par lithographie d’une affiche touristique de Marseille, « porte de l’Afrique du Nord », datée de 1930, trouve une tout autre résonance aujourd’hui.
Un décrochement à angle droit et je me retrouve devant la belle porte de sortie du musée Grévin. Ce célèbre musée de cire fut ouvert en 1882 à l’initiative d’Arthur Meyer, alors directeur du quotidien Le Gaulois, qui souhaita que ses lecteurs puissent mettre un visage sur les personnalités dont il était question dans les colonnes de son journal, et pour ce faire, se tourna vers le sculpteur, caricaturiste et costumier de théâtre Alfred Grévin. Il faudra que j’y retourne. Je me souviens y avoir vu, avec mes yeux écarquillés de gamin, la reproduction de Louison Bobet, le grand champion cycliste de l’époque. J’ai réussi à placer ma petite anecdote vélocipédique !

Passage Jouffroy blog 6Passage Jouffroy blog 7Passage Jouffroy blog 8Passage Jouffroy blog 9Musée Grévin blog

Contigu à cette sortie du musée, se trouve l’hôtel Chopin qui date de la construction du passage en 1846. Il ne s’appelait pas à l’époque hôtel d’Abyssinie et du Calvados réunis (!) mais plus raisonnablement hôtel des Familles. Il a pris le nom de l’illustre musicien en 1970 en hommage au compositeur qui traversait régulièrement la galerie pour se rendre de son domicile aux salles de démonstration des pianos Pleyel. La légende affirme de manière très incertaine qu’il y donnait rendez-vous à George Sand …
Je passe du 9ème au second arrondissement en traversant le boulevard Montmartre pour rejoindre maintenant le passage des Panoramas. Un des plus anciens passages couverts parisiens, il tient son nom de la construction, lors de son ouverture en 1799-1800, de deux rotondes, aujourd’hui disparues, où étaient peints des tableaux panoramiques représentant des paysages de Paris et d’autres villes célèbres.

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Tout au long de ses 133 mètres, les commerces de bouche se succèdent avec les artisans d’art et des boutiques de cartes postales, monnaies, autographes et timbres anciens.
À travers les vitres du restaurant cossu Canard&Champagne aux magnifiques boiseries, on aperçoit une grande découverte en noir et blanc tirée du film Le Grand Restaurant avec Louis De Funès.

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Il me revient en mémoire à cet instant d’avoir vu le populaire acteur en chair et en os dans La Grosse Valse, une pièce musicale de Robert Dhéry et sa troupe des Branquignols, au théâtre des Variétés situé à quelques pas de là :
« Je suis bon comme la douane, comme la douane tu es bon, il est bon comme la douane, nous sommes bons comme la douane, comme la douane vous êtes bon, on est tous comme la douane, comme la douane on est vraiment bon, c’qu’on est bonnnnnn ! Bon comme un potage au vermicelle, bon comme les bœufs qui tirent la charrue, bon comme un baiser dans ma moustache … » Je n’ai même pas honte : « Engagez-vous dans la douane/Jeunes gens qui cherchez un emploi/ La douane est un métier idoine/Et qui vous donne tous les droits » On ne parlait pas d’évasion fiscale et de sociétés offshore à l’époque.

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Inauguré en 1807, le théâtre des Variétés existe toujours. Il est encore tôt, avec un peu de chance, j’aurais pu croiser devant l’entrée des artistes Francis Huster et Régis Laspalès actuellement à l’affiche dans une pièce de Laurent Ruquier À droite, à gauche.
Tout un programme en cette époque d’élections ! Voici le pitch comme on dit aujourd’hui : « La rencontre improbable d’un plombier de droite (Laspalès) venu réparer la chaudière d’un acteur de la gauche caviar un peu ringard (Huster) ». Bonjour les stéréotypes mais comme dit l’humoriste dans un de ses sketches culte : « C’est vous qui voyez ! »

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Ponctuellement, sur le chemin du retour à mon véhicule, je vois que l’animation est quasi nulle autour du Palais Brongniart, un bel édifice entouré d’un péristyle d’ordre corinthien. Créé en 1813 à l’initiative de Napoléon 1er, il accueillit la Bourse de Paris jusqu’en 1987. Aujourd’hui, les cours du marché des actions au comptant sont gérés par informatique dans les locaux des banques et l’ancien palais de la Bourse est devenu un lieu de séminaires, expositions, salons et évènements mondains. Sur la place, une banderole rouge sur la façade du siège du journal hebdomadaire L’Obs témoigne de la colère de certains personnels contre un plan social et des pratiques de management. À gauche, à droite … !

« … J’aime flâner sur les grands boulevards
Y a tant de choses, tant de choses
Tant de choses à voir
On y voit des grands jours d’espoir
(la marche du 11 janvier 2015?)
Des jours de colère
(la marche du 11 janvier 2015 !)
Qui font sortir le populaire …
 »

Je choisis de conclure ainsi ma promenade dans ce vieux Paris, je vous promets que c’est exact: le jour où j’ai achevé ce billet, ma compagne avait mitonné un délicieux pot-au-feu à l’ancienne avec son bouillon de vermicelle (bon comme la douane !) et pour suivre, un bien crémeux fromage Saint-Félicie(n) aussi !

 

Publié dans:Ma Douce France |on 14 décembre, 2016 |Pas de commentaires »

Entre Amboise et Paris avec Léonard de Vinci

Sont-ce les dégâts collatéraux de la dolce vita ou du farniente pratiqués au printemps lors de mes vacances romaines, je prends soudain conscience d’une certaine paresse, depuis, à tremper ma plume dans l’encre violette.
Je devais vous entretenir du concert de Bruce Springsteen le 13 juillet, à Bercy, du Tour de France d’il y a cinquante ans, du festival du Film britannique de Dinard et … au final, rien de tout cela. Ma production de billets est inversement proportionnelle à l’invraisemblable embellie « fillonesque », je n’oublie pas qu’il fut à l’origine de notre actuel régime de retraite, et avoir battu le pavé parisien pour l’en dissuader !
Sans avoir la prétention d’imaginer que mon ultime billet de mes vacances (post)romaines ait influé sur le choix des organisateurs, sachez cependant qu’en mai prochain, pour sa centième édition, le Giro d’Italia (Tour d’Italie cycliste) fera étape à Castellania, le minuscule village piémontais de moins de cent habitants où naquit et repose le campionissimo Fausto Coppi :
http://encreviolette.unblog.fr/2016/08/27/vacances-postromaines-10-les-cerises-de-castellania-village-natal-de-fausto-coppi/
Voilà, ça c’est fait : j’ai réussi, une fois encore, à glisser ma petite allusion vélocipédique !
Le hasard de mes promenades fait qu’aujourd’hui encore, il y a un parfum d’italianisme dans mon propos : une virée en septembre dans les châteaux de la Loire et une récente visite d’une exposition à l’ambassade d’Italie, une sorte de (Leonardo) Da Vinci Tour dont j’ai choisi de vous entretenir.
Pardonnez mon ignorance, nul n’est infaillible sauf le pape en matière de religion (encore que … !), à propos avez-vous suivi The Young Pope, la jubilante série de Canal + ( ?), je connaissais mal les liens qui unissaient le génial peintre et inventeur à la France, à part bien évidemment que son tableau de la mystérieuse Joconde attirât au Louvre des millions de visiteurs.
Ça tombe à pic, nous avons trois ans pour lui rendre hommage à l’occasion du cinq-centième anniversaire de son installation à Amboise en 1516 et de sa mort sur les bords de Loire en 1519.
1515, la bataille de Marignan, c’est l’un des rares souvenirs d’Histoire que le français moyen conserve de ses humanités. Les campagnes militaires en Italie de François Ier ne furent pas toujours glorieuses, à en juger par le duché du Milanais et le royaume de Naples conquis, perdus, puis reconquis avant d’être finalement abandonnés au traité du Cateau-Cambrésis en 1559 (12 ans après sa mort).
Comme ses prédécesseurs sur le trône de France, Charles VIII et Louis XII, François 1er fut séduit par le climat de la péninsule, l’élégance des femmes, la somptuosité des fêtes données en son honneur et, plus sérieusement, il s’éprit de l’art et de la culture au-delà des Alpes.
En 1513, Léonard de Vinci part à Rome travailler à la demande de son mécène Julien de Médicis, frère du pape Léon X. « Les Médicis m’ont créé, les Médicis m’ont détruit ». Vieillissant, il se sent bientôt sacrifié par le Vatican qui privilégie les plus jeunes et prolifiques génies de Michel-Ange et Raphaël. Aussi, en 1516, il répond favorablement à l’invitation de François Ier de venir s’installer en France. Le souverain qui a coutume de le nommer « Mon père » met à sa disposition le manoir du Cloux, actuel château du Clos Lucé, à Amboise, où il a passé son enfance. Il le nomme « Premier peintre, architecte et ingénieur du Roi », lui alloue une pension princière de 700 écus d’or par an, lui paye ses œuvres, ne demandant en échange que le plaisir d’entendre le maître converser sur l’art, ses inventions et les techniques nouvelles.
C’est ainsi qu’il y cinq siècles, à quelques semaines près, Léonard de Vinci, alors âgé de 64 ans, traverse les Alpes à dos de mulet, avec dans ses sacoches en cuir, trois de ses chefs-d’œuvre : La Joconde, Le Saint-Jean Baptiste et la Sainte-Anne. ! Il est accompagné de son vieux et fidèle serviteur Batista de Villanis, de sa servante Mathurine et de ses élèves disciples Francesco Melzi et Zoroastro da Peretola.
Sur les sentiers escarpés, le maître toscan ne cesse, sur les feuillets du carnet attaché à sa ceinture, d’esquisser, de croquer le paysage grandiose qui défile devant ses yeux. Devant lui, « s’impose le spectacle hallucinant et brutal de la fonte des neiges, mortelles avalanches, chutes d’eau et cataractes … En contemplant ses dessins qui restituent le ruissellement furieux, il comprend que la fin du monde viendra par la submersion des eaux. Dans le théâtre des Alpes, le génie met en scène dans son œuvre la fulguration inouïe et prémonitoire de la fin des temps : les monts, les chutes, les pics, les ravins sont partout dans les fonds de ses tableaux. Le peintre élabore sa théorie du bleuissement des lointains. De sa main magicienne, sur l’ivoire du parchemin, au sommet de son art, il écrit : « Notre corps est au-dessous du ciel et le ciel au-dessous de l’esprit » ».
Ces dernières lignes sont de Gonzague Saint-Bris, écrivain journaliste animateur de radio et télévision et propriétaire avec ses frères et sœurs … du Clos-Lucé où il a été élevé. Il a souhaité récemment refaire le même voyage à dos de mulet.
Lors de mon séjour romain, j’ai évoqué le luxueux palais Farnèse prêté par l’Italie à la France pour y abriter son ambassade. Échange de bons procédés, la France confie l’hôtel particulier parisien de La Rochefoucauld-Doudeauville à la diplomatie italienne.

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C’est là que s’est tenue, ces dernières semaines, l’exposition « Léonard en France. Le maître et ses élèves 500 ans après la traversée des Alpes ».
Entre autre, sur la base d’études inédites du Louvre et de documents originaux, y était reconstruit l’itinéraire en 41 étapes de Rome à Amboise en franchissant les Alpes : Rome, Viterbe, Sienne, Florence, Parme, Piacenza, Susa, le col du Mont-Cenis, Lanslebourg, Chambéry, Lyon … C’est à quelques variantes près, mon trajet de retour au printemps dernier … en chevaux-vapeur !
Lors de ma visite des châteaux de la Loire, je n’ai pas manqué de me rendre au Clos-Lucé, un élégant manoir de briques roses et de pierre locale de tuffeau éclatant au soleil radieux d’une matinée de septembre, situé dans le centre ville d’Amboise. Il ne s’agit pas de le confondre avec le château royal d’Amboise distant d’environ quatre-cents mètres.

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Le manoir fut édifié en 1471 par Estienne le Loup bailli du roi Louis XI. Il fut acquis par Charles VIII en juillet 1490 et devint pendant deux cents ans demeure royale et résidence d’été des rois de France. C’est donc ici que Léonard de Vinci passe heureux les trois dernières années de sa vie.
La visite débute en montant dans la tour de guet par un escalier en colimaçon un peu étroit pour ma corpulence. Depuis la galerie, je contemple une statue de Saint Sébastien patron des archers ainsi qu’au-dessous, portées par deux anges, les armes de France surmontées d’un heaume et de la couronne royale.

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Mais ce qui m’interpelle le plus, ce sont quelques citations de l’hôte transalpin encadrées au mur : « Ne pas estimer la vie, toute la vie, c’est ne pas la mériter », « Quand je croirai apprendre à vivre, j’apprendrai à mourir ». De beaux sujets de philosophie pour le bac !

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Instant d’émotion en pénétrant dans la chambre du maître : un lit Renaissance à baldaquin sculpté de chimères, angelots et animaux marins, une cheminée décorée des Armes de France, des cabinets italiens à secrets incrustés d’ivoire, ébène et nacre.
De cette pièce, Léonard aimait contempler le château royal de son ami François Ier.
C’est ici même que le maître mourut le 2 mai 1519 rejoignant celui qu’il nommait « l’Opérateur de tant de choses merveilleuses ». Au mur est accrochée une copie, non pas du violon, mais du tableau de Jean-Auguste-Dominique Ingres représentant François Ier recevant les derniers soupirs de l’artiste. L’original, visible au musée des Beaux-arts de la ville de Paris, était exposé à l’ambassade d’Italie.

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Pour peindre cette scène, Ingres s’est inspiré du recueil biographique Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes rédigé par Giorgio Vasari (1550 et 1568). Il apparaît pourtant que François Ier n’était vraisemblablement pas présent à Amboise le jour de la mort de l’artiste, mais à Saint-Germain-en-Laye où il éclata en sanglots en apprenant la triste nouvelle.
La visite au Clos Lucé se poursuit par la chambre de Marguerite de Navarre (1492-1549), la sœur aînée de François Ier. Elle et son frère, alors François d’Angoulême, furent élevés ici, durant une partie de leur jeunesse, par leur mère Louise de Savoie. Le futur souverain qui lui manifestait une tendresse affectueuse n’appelait sa sœur que sa mignonne ou la Marguerite des Marguerites.
Ayant bénéficié d’une éducation humaniste, elle parlait le latin, l’italien et le grec. Très impliquée dans le monde littéraire et religieux de son époque, elle fut la protectrice de plusieurs poètes, parmi lesquels Clément Marot et Pierre de Ronsard.
Clément Marot fut comme son père maître-valet de chambre de Marguerite et commit, entre autre, cette Ballade à Madame la duchesse d’Alençon (autre titre de Marguerite de son premier mariage) pour être couché en son État :

« Princesse au cœur noble et rassis,
La fortune que j’ai suivie.
Par force m’a souvent assis.
Au froid giron de triste vie ;
De m’y seoir encor me convie,
Mais je réponds, (comme fâché) :
« D’être assis je n’ai plus envie :
Il n’est que d’être bien couché. »
Je ne suis point des excessifs
Importuns, car j’ai la pépie,
Dont suis au vent comme un châssis.
Et debout ainsi qu’une espie.
Mais s’une fois en la copie
De votre état je suis marché ,
Je crierai plus haut qu’une pie : «
Il n’est que d’être bien couché. »
L’un soutient contre cinq ou six
Qu’être accoudé, c’est musardie ;
L’autre, qu’il n’est que d’être assis
Pour bien tenir chère hardie ;
L’autre dit que c’est mélodie
D’un homme debout bien fiché ;
Mais quelque chose que l’on die,
ENVOI
Princesse de vertu remplie,
Dire puis, comme j’ai touché.
Si promesse m’est accomplie : «
Il n’est que d’être bien couché. »

Marot qui a l’art de la requête supplie Marguerite pour obtenir de l’argent et des faveurs. Avec talent et malice, il joue sur l’équivoque d’être couché, être allongé et être inscrit sur la liste du budget pour recevoir une pension.
Le poète décrivait encore Marguerite ainsi : « corps féminin, cœur d’homme et tête d’ange ».

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Divine apparition, elle est là au pied de son lit. J’avoue, moins poétiquement que Marot, qu’il ne m’aurait pas déplu d’effeuiller la Marguerite !
Je ne risquais pas de l’offusquer ou à tout le moins de la faire rougir car, écrivaine elle-même, elle n’avait pas froid aux yeux et fut notamment l’auteure de L’Heptaméron, un recueil (dans l’esprit de l’œuvre de Boccace) de nouvelles souvent grivoises riches de « propos assez hardis, & de mots chatouilleux ».
« Le gentil homme luy promist ce qu’elle demandoit; qui la rendit très facille à luy rendre la pareille: c’est de ne luy refuser chose qu’il voulsist prendre. L’heure estoit de cinq et six en yver, qui entierement lui ostoit la veue d’elle. En touchant ses habillemens, trouva qu’ilz estoient de veloux, qui en ce temps-là ne se portoit à tous les jours, sinon par les femmes de grande maison et d’auctorité. En touchant ce qui estoit dessoubz autant qu’il en povoit prendre jugement par la main, ne trouva rien qui ne fust en très bon estat, nect et en bon poinct. Si mist peine de luy faire la meilleure chere qu’il luy fust possible. De son costé, elle n’en feit moins. Et congneut bien le gentil homme qu’elle estoit mariée… ». Même en moyen français, vous aurez deviné la volupté féminine à la lueur de la bougie !
En secondes noces, Marguerite épousa Henri II d’Albret roi de Navarre (d’où son titre royal). Elle accoucha d’une fille, Jeanne d’Albret, la mère du futur roi Henri IV.

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Sur un mur, je remarque une tapisserie des Flandres en laine et soie du XVIeme siècle illustrant la bataille de Pavie. Les campagnes italiennes de François Ier se suivirent mais ne se ressemblèrent pas. Dix ans après Marignan, le souverain fut fait prisonnier par les troupes de Charles Quint en tentant d’assiéger Pavie, au sud de Milan. Au cours de l’affrontement (auquel participait aussi Clément Marot), mourut le maréchal Jacques de la Palice qui nous a laissé en héritage le mot lapalissade désignant une vérité consistant à affirmer une évidence. L’expression trouve son origine dans l’épitaphe que fit graver sa veuve sur son monument funéraire :

Ci-gît le Seigneur de la Palice
S’il n’était mort il ferait encore envie.

À l’époque, le s minuscule possédant deux graphies (s ou ƒ), une erreur de lecture transforma la phrase en : « s‘il n’était mort, il serait encore en vie » !
Une autre version court sur l’origine de ce type d’affirmation naïve. Justement, à propos du désastre de Pavie, ses soldats orphelins de leur chef auraient chanté : « Un quart d’heure avant sa mort, il était encore en vie », signifiant ainsi qu’il s’était battu avec la dernière énergie avant de succomber.

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Je redescends maintenant au rez-de-chaussée pour me rendre dans les ateliers de Léonard de Vinci. Au passage, je jette un œil sur l’oratoire d’Anne de Bretagne.
Cette chapelle avait été commandée par son mari, le roi Charles VIII, à la fin du XVème siècle. En retrait de la Cour d’Amboise, Anne, ayant perdu ses quatre enfants en bas âge, venait « y pleurer les plus douloureuses larmes que femme puisse verser » et prier son livre d’heures entre les mains.
On peut y admirer des fresques peintes par les élèves disciples de Léonard de Vinci dont Francesco Melzi. Anne ne connut cependant pas Léonard puisqu’elle décéda en janvier 1514.
Chouette ! En prêtant l’oreille à distance respectueuse, je profite maintenant des explications que François Saint-Bris, conservateur du Clos Lucé, dispense en anglais à une journaliste japonaise sur les ateliers de Léonard de Vinci récemment reconstitués en leur place d’origine.

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Léonard avait recréé à Amboise l’atmosphère des Bottega de Florence dans lesquelles il avait l’habitude de travailler avec ses apprentis.
On a presque l’impression qu’il vient de s’absenter il y a quelques instants : le chevalet, les pigments naturels, pilon, balance et fioles pour la préparation des couleurs, outils de fonderie et four de cuisson, croquis et esquisses, la mise en scène poussée au moindre détail est remarquable.
Sur l’estrade de pose destinée aux modèles, les tableaux de La Vierge, l’Enfant Jésus et sainte Anne (une copie prêtée par le musée de Chambéry) et de Saint Jean Baptiste semblent attendre une retouche du maître. J’ai du mal à réaliser que de tels chefs-d’œuvre (ainsi que La Joconde) aient pu être transportés dans des sacoches à dos de mulet. L’artiste ne cessa de les perfectionner jusqu’à son dernier souffle en 1519. L’ébauche de paysage montagneux en arrière-plan de sainte Anne laisse penser qu’il fut imaginé lors de la traversée des Alpes.

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J’aurai l’occasion ultérieurement de mieux connaître le Saint Jean Baptiste avec son faux air de Joconde pointant d’un doigt (d’honneur ?) mon ignorance.
La plus belle conquête de Léonard sculpteur aurait pu être un cheval de bronze de huit mètres de haut, commandé par Francesco Sforza fondateur de la dynastie, dont on peut admirer une maquette. Le projet ne vit finalement pas le jour car un des fils, Ludovic Sforza, décida de consacrer le bronze nécessaire à la fonte des canons pour défendre Milan à l’approche des troupes françaises de Louis XII. Cinq siècles plus tard, il a pris vie et l’équidé parade devant l’entrée de l’hippodrome San Siro à Milan.

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J’écoute avec encore plus d’attention et d’étonnement les commentaires du conservateur à la vue d’un croquis sur un parchemin. Il révèle le projet architectural extraordinaire envisagé par François Ier, de faire réaliser par le maître toscan, à Romorantin, une « cité idéale » avec un palais grandiose sur l’eau, un quartier pour loger la Cour, des écuries sophistiquées, des jardins sur les bords de la Sauldre, en l’inscrivant dans une perspective de capitale pour le royaume.
Ce n’était sans doute pas un rêve chimérique car des archives de l’époque témoignent de travaux de terrassement financés par un impôt sur le sel.
La cité solognote est-elle passée à côté d’un grand destin ? Aujourd’hui, elle possède injustement une image étriquée, peut-être pour de simples raisons phonétiques ou à cause d’Eugène Labiche raillant dans plusieurs de ses comédies la pédanterie et la mesquinerie de la bourgeoisie locale qui s’opposa au passage de la ligne de chemin de fer au XIXe siècle.
Tout s’arrêta en 1519, à la mort de l’artiste. Le grand dessein pour Romorantin demeura au stade des dessins et il ne resta plus alors à François Ier qu’à construire … Chambord ! Léonard de Vinci n’y est probablement pas complètement étranger. En effet, il avait marqué l’esprit de tous les créateurs de son entourage et, notamment, dessiné plusieurs projets de vis d’escalier à révolutions combinées dans l’axe d’une construction éclairée par une coupole.

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J’ai pu admirer et emprunter cette curiosité architecturale lors de ma visite, la veille, au château de Chambord : deux escaliers qui tournent dans le même sens mais qui ne se croisent jamais. Ainsi, on monte ou on descend sans jamais rencontrer, tout en les apercevant, les personnes qui utilisent l’autre escalier.
La seconde pièce des ateliers du Clos Lucé est consacrée à la bibliothèque personnelle de Léonard et au cabinet de curiosités avec des astrolabes, des mappemondes, des instruments de mesure, des herbiers, des coquillages, des fossiles, des pierres, des squelettes et des animaux empaillés. On prend ici conscience de l’esprit universaliste de Léonard de Vinci : outre d’être peintre, il était aussi architecte, homme de science, ingénieur, inventeur, humaniste, philosophe.

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Autre facette de son immense génie, Léonard est aussi organisateur de fêtes royales. Déjà, à Milan, à la cour de Ludovic Sforza, il réalisait des spectacles extraordinaires avec des effets spéciaux.
Le 17 juin 1518, au « Palazzo di Clos Lucé », pour remercier François Ier de ses bienfaits, il offre une féérie nocturne où il simule, dans la nuit et à ciel ouvert, la voûte céleste étoilée parcourue par le mouvement des astres.
Voici ce qu’en disait Galeazzo Visconti ambassadeur de Mantoue à la Cour de France :
« Avant-hier, le Roi très chrétien fit banquet dans une fête admirable, comme vous verrez par ce qui suit. Le lieu en était le Cloux, très beau et grand palais. La cour dallée était recouverte de drap de la couleur du ciel. Puis il y avait les principales planètes, le soleil d’un côté et la lune du côté opposé, ce qui était merveille à voir. Mars, Jupiter, Saturne étaient placés dans leur ordre et juste place, avec les douze signes célestiaux. Autour de la cour, en haut et en bas, il y avait une colonnade circulaire, laquelle était ornée de mêmes draps bleus et d’étoiles. Les architraves étaient décorées de couronnes de lierre grimpant avec des festons.
Le seuil pavé, était couvert de planches tendues de draps à la devise du roi très chrétien ; et d’un côté, mais en dehors du carré de la cour, qui mesurait environ soixante brasses de long et trente brasses de large, était la tribune des dames, ornée de drap et d’étoiles. Il y avait quatre cents candélabres à deux branches, et tellement illuminés, qu’il semblait que la nuit fut chassée… »
Dommage qu’il n’y ait pas eu tout récemment un Léonard de Vinci des temps modernes pour nous permettre d’admirer la « grosse » lune masquée, cette nuit-là, par un épais brouillard !

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Ô surprise, le vrai Leonardo da Vinci est présent en chair et en os (ou presque) dans la troisième pièce de ses ateliers. Dans son cabinet de travail, il est en grande conversation avec le cardinal d’Aragon. Grâce à la technologie virtuelle du « théâtre optique », nous est restituée leur rencontre historique du 10 octobre 1517 au cours de laquelle Léonard présenta et commenta ses œuvres, notamment le portrait d’une « dame de Florence peinte au naturel sur ordre de feu Julien de Médicis », la fameuse Joconde.
De cela, ils ne s’entretinrent évidemment pas, et pour cause, j’ai envie ici d’évoquer les tribulations que Mona Lisa connut par la suite. À la mort du peintre, son portrait aurait été donné en héritage à son élève disciple Salaï, mais peu après, François Ier l’aurait racheté pour 4 000 écus d’or et installé au château de Fontainebleau. Il est avéré qu’en 1646, il se trouvait encore dans le cabinet doré de la chambre d’Anne d’Autriche à Fontainebleau avant que Louis XIV décide de le ramener à Paris. Il passe du palais du Louvre aux Tuileries avant d’émigrer dans la galerie du roi à Versailles. En 1801, sur ordre du premier consul Bonaparte, il revient aux Tuileries dans les appartements de Joséphine puis rejoint la Grande Galerie du Louvre en 1802.
Pendant la guerre franco-prussienne de 1870, La Joconde est mise à l’abri dans les souterrains de l’arsenal de Brest. En août 1911, elle est kidnappée par Vincenzo Peruggia, un ouvrier vitrier italien ayant participé aux travaux de mise sous verre des tableaux les plus importants du Louvre. Elle est retrouvée saine et sauve, le 10 décembre 1913, lorsque le voleur indélicat tente de la revendre à un antiquaire de Florence.
Mona Lisa n’était pas au bout de ses aventures. Ainsi, en 1940, les Allemands effectuant un pillage systématique des œuvres des musées et des collections privées, il est décidé d’évacuer de nombreux chefs-d’œuvre des musées nationaux.
Accompagnée dans son escapade par La Dentellière de Vermeer, au fond d’une caisse à double paroi, la belle Mona fuit et migre comme beaucoup de Français. Elle transite par Louvigny dans la Sarthe, par le château de Chambord, sorte de gare de triage pour des milliers d’œuvres en danger, fait même presque un pèlerinage dans les caves du château d’Amboise à quelques centaines de mètres du Clos Lucé, puis séjourne en Aveyron dans l’abbaye cistercienne de Loc-Dieu, se réfugie au musée Ingres de Montauban, retourne à Chambord, avant de se cacher sous le lit de René Huyghe, conservateur du musée du Louvre, en exil au château de Montal-en-Quercy. Elle aurait même, au gré des dangers, été mise à l’abri dans plusieurs demeures anonymes du Lot et du causse.
Il paraît qu’au cours de ces multiples péripéties, même Véronèse ne fut pas à la fête et son tableau des Noces de Cana se retrouva au fossé dans le Tarn-et-Garonne.
En décembre 1956, un jeune migrant bolivien travaillant en France, sous le coup d’un arrêté d’expulsion, brise le verre de protection égratignant le coude gauche de la belle florentine.
Malgré toutes ces émotions, Mona Lisa ne s’est jamais départie de son légendaire sourire.
En 1962, à l’initiative du ministre de la Culture d’alors, André Malraux, elle embarque sur le paquebot France pour être exposée à la National Gallery de Washington puis au Metropolitan Museum de New York. En 1974, elle s’envole vers le pays du Soleil levant.
Elle coule désormais des jours peut-être pas très heureux à cause de la foule de visiteurs du monde entier, dans la salle des États du Louvre, juste en face de la toile de Véronèse éjectée dans un talus du Sud-Ouest. Comme on se retrouve !

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Retour au Clos Lucé, dans la grande salle Renaissance, la pièce de réception de Léonard de Vinci où il accueillait François Ier, les grands du royaume, les ambassadeurs et les artistes qui venaient lui rendre visite.
La pièce contiguë est le domaine de Mathurine, la fidèle cuisinière de Léonard. Bien qu’il fût végétarien, il savait recevoir ses hôtes. Dans la haute cheminée en pierre, rôtissait à la broche le gibier arrosé de vin chaud.

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Bien que les bocaux soient de la marque Parfait, je doute que les conserves sur la table soient d’époque !
Je remarque dans un coin une caquetoire Renaissance, une chaise assez rudimentaire en bois qui permettait de « caqueter » ou bavarder près de l’âtre.

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Je descends maintenant au sous-sol vers les salles des maquettes. En passant, je découvre le souterrain secret qui reliait le Château Royal d’Amboise. François Ier l’empruntait fréquemment pour rendre visite à Léonard.
Les quatre salles du sous-sol sont dédiées à la collection des inventions de Léonard de Vinci ingénieur. Les maquettes d’une quarantaine d’extraordinaires machines qui ont cinq siècles d’avance y sont exposées.
La comparaison vous semblera peut-être incongrue mais l’ingéniosité de Léonard m’apparaît tellement fabuleuse que je pense, à cet instant, à ma visite de l’affabuloscope au Mas d’Azil en Ariège (voir billet : http://encreviolette.unblog.fr/2013/06/18/claudius-de-cap-blanc-un-artiste-affabuleux/)
Dans une lettre écrite en 1482 à Ludovic Sforza, il sait promouvoir ses compétences en la circonstance orientées vers le génie militaire :
« Très illustre Seigneur, ayant jusqu’ici suffisamment considéré et étudié les expériences de tous ceux qui se disent maîtres et inventeurs de machines de guerre, et trouvent que leurs machines ne diffèrent en rien de celles qui sont d’ordinairement employées, je m’enhardirai, sans vouloir porter préjudice à personne, jusqu’à m’adresser à Votre Excellence pour lui apprendre mes secrets, et lui offre de démontrer quand il lui plaira, toutes les choses brièvement énumérées ci-dessous.
J’ai le moyen de construire des ponts très légers, solides, robustes et d’un transport facile, pour poursuivre et au besoin mettre en déroute l’ennemi, et d’autres plus solides qui résistent au feu et à l’assaut, aisés et faciles à enlever et à poser. Et des moyens de brûler et de détruire ceux de l’ennemi.
Pour l’investissement d’une place forte, je sais comment chasser l’eau des fossés et construire une infinité de ponts, béliers, échelles d’escalade et autres engins relatifs à ce genre d’entreprise. Etc …
… Si l’une des choses ci-dessus énumérées semblait impossible ou impraticable, je m’offre à en faire l’essai dans votre parc ou sur tout autre lieu qu’il plaira à Votre Excellence, à qui je me recommande en toute humilité. »
Dans le Codex atlanticus, il affirme que son « char d’assaut, mieux que les éléphants pourra semer la terreur dans la cavalerie de l’ennemi. Des hommes grimpés sur ces machines et équipés d’armes à feu mettront en fuite la troupe adverse. »
Une animation 3D permet de visualiser et comprendre le fonctionnement de cette toupie infernale qui tient du cheval de Troie et d’une tortue géante.

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« Qu’il ne me lise pas, celui qui n’est pas mathématicien, car je le suis toujours dans mes principes. » « Le mouvement est la cause de toute vie »…
Son hélice volante est considérée comme une anticipation de l’hélicoptère. Elle révèle sa connaissance de l’aérodynamisme née notamment par l’observation du vol des oiseaux.

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Léonard imagine des ponts, des machines à draguer les fleuves, des écluses, des navires à double coque. La circulation par voie d’eau constituait un enjeu économique pour ses commanditaires milanais, florentins ou français.

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D’humeur taquine, je choisis d’énerver encore un peu mes quelques lecteurs réfractaires à la Légende des Cycles.
Car me voici à présent devant la maquette d’un vélo réalisé à partir d’un dessin qu’aurait fait Léonard de Vinci. En effet, dans les années 1970, les restaurateurs du célèbre Codex atlanticus (1478-1518) ont découvert ce croquis, resté caché, au verso d’une feuille volante collée dans l’album. Il montre deux roues de charrettes fixées à un châssis rudimentaire, avec des pédales trop longues reliées par une chaîne à une roue dentée. Il est peu probable que quelqu’un ait pu décoller certaines feuilles du Codex Atlanticus pour dessiner derrière. La feuille 10 du Codex Madrid contient un dessin de chaîne et de roue dentée, identique à celui qui figure sur le croquis.
Le dessin serait un faux datant en réalité de 1960 et l’œuvre d’un moine chargé de restaurer les manuscrits…. La bicyclette ne fut inventée qu’en 1860. Cependant, Léonard griffonna des dessins de systèmes de transmission par engrenages qui s’apparentent à des chaînes de vélo.
Avec une totale mauvaise foi, je tiens à apporter personnellement une savoureuse preuve du génie de Léonard et ne résiste pas à vous livrer un court extrait d’un ouvrage que l’écrivain Christian Laborde, « frère de race mentale » de Claude Nougaro, consacra au champion cycliste Charly Gaul, un Ange de la montagne natif … du pays où les noms de villes se terminent par « ange », le Luxembourg.
Je plante le décor car vous vous demandez peut-être si je ne divague pas complètement : l’action se déroule dans l’ascension du Mont Ventoux contre la montre, là où Charly forgea sa victoire finale lors du Tour de France 1958. L’auteur évoque la présence truculente d’un improbable supporter :
« À deux kilomètres du sommet, la fringale guetta l’ange … Je voudrais une banane … Une main tifosienne, la main dont il rêvait se tendit. Elle tenait non une banane bourrée d’amidon, mais un bidon d’eau sucrée et citronnée.
– Bois Charly, c’est de l’eau, du sucre et du citron. C’est ce que je prenais moi quand je montais le Ventoux.
L’admirateur charitable, le tifoso plutôt (car il est italien) s’appelle Francesco, Francesco Pétrarque, le poète humaniste en personne, celui-là même qui effectua à pied l’ascension du Ventoux en avril 1336.
« – Cela dit, il n’y avait pas cent mille personnes pour m’encourager. J’étais seul, avec Dieu … Par contre, ce n’était pas pelé comme maintenant, les arbres étaient splendides, et j’avais croisé des renards, des blaireaux, des écureuils, et un cerf … »
Le soir, Pétrarque retrouve Charly Gaul dans sa chambre d’hôtel :
« -Vous savez que j’ai écrit un livre pour dire que j’aimais Rome…
-Oui, le fameux De Viris ! De Viris illustribus urbis Romae ! Je l’ai lu …
– Eh bien, là-haut, dans ma tour d’ivoire d’en haut, j’écris un livre pour dire que j’aime le vélo.
– En latin, comme le De Viris ?
– En latin, absolument ! Une cathédrale latine en l’honneur des géants de la piste, des seigneurs du chrono, des rois du sprint, et des princes des sommets !
– Le De Viris illustribus cyclis Terrae ! Et mon plus beau chapitre sera pour vous Charly …
J’ai demandé à Vinci d’assurer la préface. Il a dit oui tout de suite !
Le vélo, il adore, c’est un fondu de la roue libre ! Vous savez que la chaîne, c’est lui …
– Je sais, tout le monde ici-bas le sait ! … »
Irréfutable, non ? Génial, en tout cas ! Génial-Lucifer même, pour reprendre le nom d’une marque de cycles des années 1920-40! Et c’est la preuve que tous les sportifs n’ont pas besoin d’une musculation du cerveau contrairement aux affirmations de notre président normal dans un livre suicidaire !
J’achève ma visite du Clos Lucé par une promenade culturelle dans le magnifique parc arboré qui entoure le manoir. Au détour des allées, on découvre en situation les reproductions géantes de certaines inventions du maître.

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Sous les frondaisons, surgissent des toiles translucides hautes de plusieurs mètres illustrant la lumière des portraits et la beauté de l’anatomie humaine dans l’œuvre de l’artiste.
La légendaire Mona Lisa apparaît furtivement sous les saules pleureurs. Elle est, par contre, omniprésente à la boutique près de l’accueil.

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Je relève sur une carte postale une citation de son créateur : « Je crois que le bonheur naît aux hommes là où l’on trouve de bons vins ». Cheverny, Cour-Cheverny, Touraine-Amboise, Montlouis-sur-Loire, le bonheur est dans le Clos … Lucé !
Je ne pouvais quitter Amboise sans aller me recueillir sur la tombe de Léonard de Vinci dans la chapelle Saint-Hubert dans l’enceinte du Château Royal.
Il ne m’est évidemment pas possible de la rejoindre par le souterrain sans doute en partie effondré. Fallait-il qu’il soit de hauteur conséquente car François Ier possédait une stature colossale au sens physique du terme pour l’époque. On prétend qu’il mesurait deux mètres.
Cela dit, je pense au précédent locataire des lieux, le roi Charles VIII, qui mourut, à vingt-sept ans, en avril 1498, après avoir violemment heurté du front un linteau de pierre au château d’Amboise !
À défaut, sur le chemin, j’ai l’occasion de voir quelques habitations troglodytiques, creusées dans la pierre tuffeau, caractéristiques de la région.

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La chapelle Saint-Hubert surplombe le centre historique d’Amboise et la Loire. D’architecture gothique flamboyant, elle fut construite de 1491 à 1496 par Charles VIII. La porte est surmontée d’un linteau (attention la tête!) représentant la chasse de Saint-Hubert ainsi que Charles VIII et Anne de Bretagne en prière.

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Un buste de Léonard a été érigé à l’emplacement de l’ancienne collégiale Saint-Florentin aujourd’hui détruite où il fut initialement inhumé selon sa volonté.
On n’a pas de certitude que les restes du maître soient ceux se trouvant sous la dalle. Des chercheurs du monde entier vont croiser leurs travaux, via son ADN, pour tenter d’apporter une réponse définitive d’ici trois ans à l’occasion du cinq-centième anniversaire de sa mort.
Je ne peux quitter le château d’Amboise sans évoquer un autre fait que j’ignorais aussi. Bien qu’il soit hors sujet dans un billet sur Léonard de Vinci, il peut entrer en résonance avec une actualité brûlante.
Vous avez peut-être quelques (vagues) souvenirs de cours d’histoire de France coloniale avec, notamment, la conquête de l’Algérie sous le règne de Louis-Philippe, et la prise, par son fils le duc d’Aumale, de la smala d’Abd El-Kader en 1843.

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Je ne savais pas que l’émir, chef politique et religieux influent, avait été assigné à résidence pendant quatre ans au château d’Amboise avec sa famille et des domestiques. Il fut personnellement libéré en 1852 par le Prince-Président Louis-Napoléon Bonaparte. Dans le parc du château, un jardin dit d’Orient comprenant 25 pierres d’Alep gravées d’hymnes à la paix et à la tolérance extraits du Coran, est dédié à la mémoire des 25 membres de la suite de l’émir morts durant son séjour.
Ma balade en Val de Loire sur les traces de Léonard de Vinci achevée, j’ai rejoint la capitale via le réseau d’autoroutes exploité par le groupe … Vinci, ça ne s’invente pas !
J’ai donc retrouvé le Léonard peintre, avec quelques-uns de ses élèves, quelques semaines plus tard, lors d’une exposition qui lui était consacrée à l’occasion du cinq-centième anniversaire de sa traversée des Alpes.
On m’a éclairé ma lanterne sur le Saint Jean Baptiste maintenant que le célèbre tableau de Léonard, débarrassé des multiples couches de vernis accumulées au fil du temps, a retrouvé la lumière au Louvre.

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À l’ambassade d’Italie, ont été exposées plusieurs copies d’après les travaux de Léonard et certains de ses disciples, en particulier Gian Giacomo Caprotti dit Salaï.
Ainsi, j’apprends que ce bras droit levé, que j’interprétais dans une pure mauvaise foi et en plaisantant comme un signe d’hostilité, est une invitation à écouter un message de Là-haut. Il nous raconte une histoire de la création. Léonard réalisa cette œuvre ayant lui-même le bras droit paralysé.
Avec la restauration du tableau, on redécouvre quelques détails dont le crucifix dans la main gauche et la chevelure bouclée tombant jusqu’aux épaules.
Le visage d’adolescent un peu androgyne semble récurrent dans plusieurs portraits de Léonard dont La Joconde. Sans certitude, on a déduit que le maître prenait souvent comme modèle Salaï, son élève, son ami, sa muse et sans doute son amant.

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Je m’attendris devant La Scapiliata, le poétique visage d’une jeune fille ébouriffée, une petite esquisse prêtée par la Galerie Nationale de Parme. On retrouve la note énigmatique et mystérieuse commune à de nombreux portraits de Léonard.
On a loisir de mieux apprécier la technique du sfumato chère à l’artiste. Par la pose de glacis, il créait un effet vaporeux donnant des contours imprécis aux différentes formes et un effet de profondeur avec l’arrière-plan. Nul besoin donc d’appeler au secours, avec le chanteur Antoine, ATOL les opticiens !
J’achève ma visite en m’attardant devant trois œuvres majeures de Francesco Melzi, l’élève de Léonard qui l’assista dans sa traversée des Alpes puis au Clos Lucé : Flora, Le Petit saint Jean-Baptiste (ou L’Enfant Jésus en Christ sauveur) et Léda et le Cygne. Au sujet de cette dernière, j’avais évoqué l’épisode des Dioscures lors de mon séjour à Rome : dans la mythologie gréco-romaine, Zeus, épris de Léda l’épouse de Tyndare roi déchu de Sparte, se transforma en cygne pour s’unir à elle. De leur union, naquirent dans deux vrais œufs (clin d’œil du tableau inspiré de celui perdu de Léonard), Hélène et Pollux enfants de Zeus d’une part, et Clytemnestre et Castor enfants de Tyndare d’autre part !

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Mes fidèles lecteurs savent que mes nourritures spirituelles font souvent bon ménage avec les nourritures terrestres : aujourd’hui, pas de bal à l’ambassade mais, non loin de là, menu(et) et ronde (de desserts) au Martignac rue de Grenelle !
Je devrais peut-être garder jalousement l’adresse de cette brasserie, banale en apparence, dont la façade détone dans ce quartier bondé d’hôtels particuliers, d’ambassades et ministères, à deux pas des Invalides, de l’Assemblée nationale, de l’hôtel Matignon et du musée Rodin. Il faut préserver ce patrimoine, ces vieux bistrots de Paris héritiers de la grande tradition des bougnats auvergnats.

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C’est petit, c’est bruyant mais tellement convivial. Au bar avec son zinc en laiton, on débite les dernières brèves de comptoir. Dans la salle minuscule, vous avez le choix entre chaise et banquette de moleskine rouge pour vous installer à votre petite table. Aux murs, quelques modestes toiles, des photographies et portraits d’habitués du lieu parfois très connus, sur un miroir un avertissement : « Ici, pas de wi-fi, parlez-vous ! ».
En semaine, vous vous retrouvez vite au coude à coude avec quelques hauts-fonctionnaires, des militaires étoilés à képi, un député mais aussi beaucoup d’ouvriers artisans et de clients au statut plus humble qui viennent manger pour pas cher. Ici, « c’est d’abord un état d’esprit qui, dès le seuil franchi, nous transforme en citoyen accrochant au perroquet son statut social avec sa veste pour un moment de détente ». Un savoureux moment de poésie surréaliste culinaire et de savoir vivre ensemble !
Ce midi, j’applique à ma façon hédoniste le précepte énoncé par le végétarien Léonard de Vinci : « Veux-tu rester en bonne santé, suis ce régime : ne mange point sans en avoir l’envie » … d’un petit salé auvergnat que j’ai déjà repéré sur l’ardoise !
Le patron s’implique personnellement dans la confection de ses plats. L’éloge qu’il en fait quand il nous les décrit est une vraie déclaration d’amour à la recette et à la cuisine bien de chez nous : « le petit salé, je le fais dans mon jambon à l’os, j’ajoute deux « petites saucisses », une aux cèpes, l’autre aux champignons de Paris. Ça mijote tranquillement. Je le sers évidemment avec des lentilles. »
Présenté ainsi, c’est immédiatement adopté, avec un pot de Coteaux du Lyonnais.

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Dire qu’en 1526, Clément Marot, suite à des dénonciations, fut enfermé à la prison du Châtelet pour avoir mangé du lard pendant le Carême !
Il n’y a pas de mouchards au Martignac, alors, comment résister pour le dessert au « je vous mets un peu de tout ? » proposé par le patron ? Derechef (du Martignac), il vous apporte un assortiment de tartes toutes faites maison évidemment, puis encombre bientôt votre table de grands récipients de salade de fruits frais, mousse au chocolat et îles flottantes que les clients se passent de main en main. Enfin, à l’instant du café, il vous met encore sous le nez une énorme terrine de Panna Cotta, cette recette de « crème cuite » née en Italie, presque aussi moelleuse que le sfumato de Léonard de Vinci.
J’ai envie de faire mien l’avis d’un client passionné de l’endroit : « Si le Martignac s’était trouvé sur le port d’Amsterdam, Jacques Brel y aurait mangé tous les jours ».
Allez, avec mon vénéré et regretté Antoine Blondin maître ès calembour, j’imagine m’en jeter un petit dernier au zinc pour la « revoyure » comme on dit dans ma Normandie natale. Au fait, savez-vous quel est le meilleur restaurant de fruits de mer à Paris ? … C’est le Vinci, vous ne connaissez pas le homard du Vinci ? Lamentable, je l’avoue ! J’ai dû abuser du cru Lyonnais !

Publié dans:Coups de coeur, Ma Douce France |on 2 décembre, 2016 |Pas de commentaires »

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