Archive pour octobre, 2016

Une pensée pour Georges Brassens

Le 22 octobre 1921, il y a 95 ans (!), naquit à Sète Georges Brassens.
Allez savoir pourquoi, l’envie m’a pris, aujourd’hui, de partager avec vous quelques lignes avec ce grand chanteur poète. J’aurais pu attendre une semaine pour commémorer le trente-cinquième anniversaire de sa disparition, mais c’est tellement plus réjouissant une naissance, surtout quand il s’agit de celle d’un immense auteur-compositeur-interprète de la chanson française.
J’ai relu ce matin un des billets que j’avais commis ici, et j’ai relevé le commentaire qu’un de mes lecteurs avait déposé : « Brassens , je crois que je n’aurais pas dû l’apprécier. En effet, petit garçon, lorsque Brassens passait à la télévision, sur l’une des deux chaînes alors en service, ma grand-mère se moquait de ce chanteur qui « chante des chansons trop longues avec toujours la même musique ». Pourtant nous restions « scotchés », jusqu’à la fin : c’était un temps où l’on ne zappait pas, mon bon monsieur ».
J’ai souri car je fus confronté, dans mon adolescence, aux mêmes sarcasmes de la part de mon cher et regretté père : il trouvait même qu’il était « sale, du moins négligé » ! Heureusement, mon tout autant cher et regretté frère aîné était là pour défendre la cause de l’ami Georges.
Cela s’arrangea par la suite avec le paternel qui reconnut enfin le talent de l’artiste, le temps venu de sa chevelure blanchie et de son visage aux traits creusés peut-être déjà par la maladie.
Ce midi, sans aucune préméditation, pour trinquer au « jus d’octobre », à la « chaude liqueur de la treille », au « bon lait d’automne », je me suis surpris à ouvrir une bouteille d’un gouleyant Picpoul de Pinet élevé au bout de l’étang de Thau cher à Brassens.
Pour vous, chers lecteurs, pour « arroser vos amygdales », je vous offre Le Vin, une bien nommée chanson de Georges. Les plus anciens reconnaîtront à ses côtés, René-Louis Lafforgue (inoubliable auteur-interprète de Julie la rousse) et Roger Riffard dont j’eus l’occasion de vous faire connaître un talent trop méconnu:
http://encreviolette.unblog.fr/2014/04/01/l-riffard-ca-devrait-etre-obligatoire/
En ce temps-là, mon bon monsieur, outre que l’on ne zappait pas, on fumait à la télévision, on avait du savoir boire et surtout … du savoir faire pour trousser d’admirables poèmes ! Ça fait du bien par où qu’ça passe et c’est tellement mieux que l’affligeant spectacle proposé sur nos écrans actuellement!

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Publié dans:Poésie de jadis et maintenant |on 22 octobre, 2016 |Pas de commentaires »

Les « gravures anglaises » de Philip Brooker

C’est toujours avec délectation que je réponds aux rendez-vous artistiques au château que me propose Dominique Chanfrau la dynamique adjointe aux affaires culturelles de Nogent-le-Roi, petite cité d’Eure-et-Loir.
C’est là, il y a quelques années que je fis connaissance du photographe Jean-Denis Robert auquel j’ai consacré plusieurs billets. Il en naquit une précieuse amitié.
Cette fois-ci, faisant fi du Brexit, quelques jours après une immersion dans le cinéma britannique à l’occasion du festival de Dinard (je vous en entretiendrai prochainement), je me suis plongé dans l’univers photographique de Philip Brooker, un sujet de Sa Gracieuse Majesté invité à exposer ses œuvres dans les « appartements inspiratifs » du château (une expression sans doute incongrue aux yeux des intégristes de la langue française mais tellement plus réjouissante que le sinistre adjectif « conspiratif » fréquemment usité lors des événements dramatiques de novembre 2015 !).

Expo Philip Brooker

Je ne connaissais pas Philip Brooker, encore que j’eus vent par voie de presse d’insolites photographies d’une piscine désaffectée du Val-d’Oise dont j’ignorais qu’il en fût l’auteur.
Curieux comme je suis, j’ai donc glané sur la toile quelques bribes de biographie.
Philip est né en 1956, un an plus tard, le futur Beatle John Lennon créait son premier groupe The Quarrymen, un détail sans doute pas superflu dans l’âme musicale de Philip. À seize ans, il devient le plus jeune étudiant jamais entré à l’École d’Art de Bradford. Il obtient ensuite un diplôme en Art et Design ainsi qu’un baccalauréat ès arts à la Cardiff School of Art. Ces diplômes en poche et trente rouleaux de peintures sous le bras, il quitte la vieille Europe et s’expatrie à New York où il séjourne jusqu’en 1988. Il descend alors vers la Floride et s’installe à Miami. Depuis une décennie, il vit et travaille entre Paris et l’Eure-et-Loir, à quelques battements d’ailes de grouse de Nogent (trait d’humour british car ce volatile emblématique de l’Écosse et d’un certain whisky est totalement inexistant en Beauce).
Qualifier uniquement Philip de photographe serait infiniment réducteur tant l’artiste inclassable possède de cordes à son arc qui se nouent dans ses travaux : peintre, illustrateur, affichiste, directeur artistique du journal The Miami Herald, vidéaste, il maîtrise les technologies numériques, fut l’auteur d’un blog intitulé A nice cup of tea, il fabrique même des meubles … et sans doute plein d’autres choses encore. Ses œuvres sont entrées dans de nombreuses collections privées et galeries à travers le monde, notamment au Centre Pompidou à Paris.
Entre Nogent et les Philip(pe), c’est une vieille Histoire. En 1218, Isabelle de Blois fit don du domaine au roi de France Philippe-Auguste. Philippe III le Hardi séjourna régulièrement au château de l’époque, c’est même sous son règne que la cité prit le nom de Nogent-le-Roi. Philippe VI de Valois y mourut en 1350. Il y a six siècles, Nogent tomba même aux mains des Anglais. Bien que les affres de la guerre de Cent ans soient dissipées depuis bien longtemps (quoique !), c’est, aujourd’hui un autre sujet britannique, Philip Brooker, qui s’empare (très pacifiquement) du château pour son exposition intitulée Tout ce que je sais à ce jour

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Justement, mes fidèles lecteurs me connaissent, avec une bienveillante impertinence, j’interroge l’artiste, alors qu’il apporte une dernière touche au portrait d’un de ses anciens professeurs (en réalité, une tête de veau !) à quelques heures du vernissage, … sur ce qu’il sait de sa démarche créatrice. I don’t know, me répond-il avec un mouvement d’épaules excusant son embarras et son incapacité à m’en confier plus.
La plupart du temps, ce sont ses projets qui, anticipant son inspiration, le choisissent, l’adoptent presque, l’aliènent. Vient le temps ensuite pour l’artiste, piqué dans sa curiosité et sa sensibilité, de se documenter avec avidité sur le sujet.
Finalement, plutôt que vouloir tout expliquer, justifier et enfermer le spectateur dans une vision très restrictive, n’est-il pas plus réjouissant et enrichissant de laisser cheminer son imagination et inventer ses propres histoires.

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Les hasards de la scénographie de l’exposition nous invitent dès l’entrée à admettre que c’est de « l’art et du cochon », pour reprendre, en la détournant légèrement, une vieille expression familière de la langue française née au XVIIIe siècle.
En effet, deux photographies d’une tête de « french pig » accueillent le visiteur dans le vestibule du château : deux natures mortes, au sens physique du mot, puisqu’elles représentent la même partie supérieure du cadavre à deux moments différents de sa décomposition.
Selon leur sensibilité et leur culture … au sens originel et exact de l’expression (c’est du lard ou du cochon ?), les spectateurs « ne savent pas à quoi s’en tenir ». Certains, dans le contexte de notre époque, y verront un esprit morbide faisant écho aux dérives scandaleuses de quelques abattoirs. Pour connaître assez bien le cinéma britannique qui sait désamorcer par l’humour et la dérision la vision parfois insoutenable de certaines scènes, je repère vite la paupière (presque) complice de l’animal tel qu’on le croise sur les étals de nos charcutiers.
En réalité, toutes ces considérations horribles (il déclamait Skakespeare devant le spectacle sanguinolent)) devinrent savoureuses et même goûteuses pour Philip à travers son amitié pour un chef cuisinier et ses conversations avec une amie cévenole. Elle lui raconta qu’il n’y a pas si longtemps, au fond des campagnes de notre douce France, les enfants de paysans étaient confrontés tout naturellement au sacrifice du cochon, la saint cochon, le sang jaillissant de la carcasse éventrée par la lame affutée. J’ai connu et filmé ces instants de ripailles au sens rabelaisien du terme, la famille et les amis s’affairant pour la préparation des viandes et charcuteries. Car tout est bon dans le cochon, le sang pour le boudin, la langue, les pieds, les boyaux pour les saucissons et évidemment le pâté de tête, la preuve, il ne reste plus que le squelette sur la seconde photographie de l’artiste !
Pour donner vie (un comble) à ses portraits posthumes, Philip a eu recours à un matériel très sophistiqué. En étroite collaboration avec le studio Franck Bordas, imprimeur et éditeur d’art, petit-fils du lithographe Fernand Mourlot, il eut l’idée de faire poser son « modèle » porcin sur un scanner à haute définition pour l’éclairer et en effectuer une saisie en trois dimensions.
Au fil de la visite, on découvrira que les œuvres de Philip bien que contemporaines, présentent des zones d’usure. C’est une constante de son travail, il aime opérer des dégradations de surface à l’aide des outils numériques. De même, de manière quasi obsessionnelle, il joue avec les textures et les matériaux, ainsi ici ses images sont imprimées sur du lin, ce qui les rapproche encore plus de la peinture.
On repère dans ses « tableaux » de cochon une certaine similitude avec l’art pariétal des grottes préhistoriques.
Je ne saurais cacher à Philip Brooker un fait divers a priori anodin qui bouleversa, qui sait, notre histoire commune. Le roi capétien Louis VI le Gros (il devait se goinfrer de jambons, pâtés, cervelas et autres sabodets !), selon un usage prudent, fit couronner de son vivant, le jour de Pâques 1129, son fils aîné Philippe (encore un !) qui, deux ans plus tard, décéda accidentellement suite à une chute de son cheval effrayé au beau milieu de la rue Saint-Jean à Paris par … un porc vagabond en quête de nourriture. Loin d’être anecdotique, cet événement entraîna en 1137 la montée sur le trône de Louis le frère cadet de Philippe. Le règne de Louis VII, pieux mais faible, fut marqué par son divorce catastrophique d’avec Aliénor d’Aquitaine (à cause d’une probable tromperie avec Raymond de Poitiers durant la seconde croisade) qui épousa peu après Henri de Plantagenêt, futur roi d’Angleterre. S’en suivirent des conflits entre les deux royaumes pendant près de trois cents ans ! Je ne parle même pas de l’évêque de Beauvais Cauchon ordonnateur du procès qui conduisit Jeanne d’Arc au bûcher.
Allez, je cesse ici ma « cochonnerie », néologisme au sens prôné par le célèbre Vauban dans un mémoire de ses Oisivetés qui voyait dans le cochon un animal prodigieux susceptible de lutter contre la crise paysanne et d’enrayer la famine. En tout cas, voyez où peuvent nous emmener deux prises (photographiques) de tête de french pig… sans altérer la fameuse Entente cordiale franco-britannique !

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Dans une première salle, Philip Brooker a accroché une série de photographies de la campagne environnante d’Eure-et-Loir où il a élu domicile depuis quelques années.
Sa vision de la Country life beauceronne semble nous replonger dans une vieille France rurale telle que je la connus encore au milieu du siècle dernier, telle que le photographe et documentariste Raymond Depardon la croqua dans ses Profils paysans.
J’imagine la jubilation de Philip devant son ordinateur pour dégrader volontairement ses clichés pris récemment et les « déguiser » en des photographies jaunies et altérées d’une époque révolue qu’on croirait sorties d’un carton au fond d’un grenier.
Le bonheur artistique est dans le pré avec une vache surgissant de la brume de novembre. Entre noir et blanc et sépia, chevaux et charrettes me plongent dans mon enfance chez ma merveilleuse mémé Léontine. J’aimais tellement, au temps des moissons, le retour à la ferme juché sur les bottes de paille dans la carriole tirée par deux majestueux « boulonnais ».

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La couleur s’invite sur certaines photographies leur donnant un petit air des autochromes des frères Lumière.
Philip crée aussi comme un effet carte postale en gribouillant ses œuvres d’annotations manuscrites extraites de carnets datant des années 1930 retrouvés dans une déchetterie.
Philip est captivé par les lettres, la nature fragile du papier, les taches. Dans son projet Death sentence non exposé à Nogent, il était parti de courriers envoyés, pendant la Première Guerre mondiale, par des soldats britanniques à leurs mères, sœurs, épouses, fiancées, pour créer ses images et accentuer l’expression de la tragédie.
Ici, il remet en scène les paysans beaucerons d’antan en reprenant des bribes de leurs relevés de comptes, leurs listes de courses ou de conseils entre apiculteurs. On croit d’ailleurs retrouver dans certaines zones effacées des tableaux, l’aspect gaufré de la cire d’abeille. C’est touchant et poétique.
Inévitablement, je pense à Gaston Couté, fils de meunier, poète libertaire et chansonnier français, qui décrivit ces modestes gens en empruntant même parfois leur patois.
C’est le privilège d’un blog, son rédacteur a son libre arbitre : voici donc pour Philip et pour l’instigatrice de cette exposition, Dominique Chanfrau, qui a souvent déclamé les vers de Gaston Couté, pour vous aussi chers lecteurs, Le charretier, un de ses poèmes, tout à fait de circonstance et pas du tout anodin :

Hu, Dia, Huo !
Bon Guieu d’cochon, Bon Guieu d’chameau !
C’est un charr’quier qu’engueul’ses chevaux…
Les pauv’ers bêt’s s’en vont avec
Eun’ charge terrible au darriére
Et, du garot à la croupiére,
A’s ont pus pas un pouél de sec :
I’ s’en fout, c’est pas soun affaire !
Esquinté’s ou pas esquintées
La côte est là… faut la monter !
Et v’lan ! … et j’te gueule et j’te fouette :
C’est coumme eun’pleu’ d’grêlons d’avri’
Qui leu’tomb’ su’l'dous, et s’arrête
Qu’un coup rendu’s à l’écurie.
Hu, Dia, Huo !
Bon Guieu d’cochon, Bon Guieu d’chameau !
C’est l’charr’quier qu’est d’venu sargent
En fesant son temps d’régiment :
Les soldats marchent coumm’les ch’vaux ;
Mém’ qu’les ch’vaux pouvin ‘cor répond’e
Aux coups de fouet du charr’quier
Par un coup d’tête ou un coup d’pied :
Mais les soldats, qui sont du monde
Eux aut’s… i’s ont pas l’drouet d’répond’e :
Gn’a s’ment pas d’loué Grammont pour eux.
Et l’charr’quier leu’ coummande : Eun, deuss…
J’m'en fous ! … Rompez ! … Huit jours de bouéte !
Par file à gauch’ ! … Par file à drouéte ! …
Hu, Dia, Huo !
Bon Guieu d’cochon, Bon Guieu d’chameau !
C’est l’charr’quier qu’est d’venu farmier
Après s’avouer ben marié ;
C’est un grous électeur de France
Qui fait manger des ouverriers
Et, pour la pein’, mén’ leu’s consciences
Coumm’ des ch’vaux et coumm’des soldats :
Allez à la mess’! … Y’allez pas ! …
Lisez ci !… Votez pour c’ti-là ! …
Hu, Dia, Huo !
Bon Guieu d’cochon, Bon Guieu d’chameau !
C’est l’charr’quier qui voit v’ni’ la mort
Et qui voudrait ben vivre encor…
Viv’… c’est rouler, rouler toujou’s
En dévalant eun’ route en pente
Qui conduit su’ l’rabord d’un trou.
Un coup qu’on est à la descente
Gn’a pus moyen d’caler la roue.
Et l’charr’quier, qui m’nait gens et bêtes,
Peut pus s’mener… son cœur s’arrête,
Ses yeux s’brouill’nt, sa raison fout l’camp ;
Et, dans la fiév’er du délire,
En s’raidissant, i’ cess’pas d’dire
C’qu’i’ gueulait à ses ch’vaux, dans l’temps :
Hu, Dia, Huo !
Bon Guieu d’cochon, Bon Guieu d’chameau ! !…

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C’est tout le génie de l’artiste de créer une esthétique dans des paysages que vous traversez sans qu’ils alertent votre curiosité. Ainsi, on s’extasie devant de banals châteaux d’eau que Philip magnifie par un superbe travail sur la lumière et les ciels moutonneux de Beauce. Cela ne coule pas de source mais on déniche même parmi les écritures une recette de fabrication de l’hydromel en 1934 !
À quelques lieues de là, au cœur de la plaine beauceronne, les vestiges de l’aérotrain conçu par l’ingénieur Bertin dans les années 1960, ont servi de décor voire même de « personnage » dans Les Premiers, les Derniers, un road-movie du cinéaste Bouli Lanners sorti au début de cette année.
Philip Brooker n’échappe pas à cette fascination pour les friches industrielles. C’est son propos dans une série de photographies déjà exposées à Miami, nées d’un coup de foudre pour l’ancienne plage de Boran-sur-Oise, aux confins de l’Ile-de-France et de la Picardie, qui faisait fureur dans les années 1930.

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Philip s’est épris de cette piscine dans le plus pur style Art Déco ou Bauhaus, aujourd’hui totalement désaffectée. Il y travailla près de six mois, des milliers de photos plus tard, il en retint une quinzaine.
Un énorme haut-parleur en ciment, un plongeoir, des toboggans, des cabines sans portes ni fenêtres surgissent d’une végétation qui reprend inexorablement son emprise. On retrouve un peu l’univers « dés-humanisé » des décors du dessinateur-cinéaste Enki Bilal et du peintre-emboîteur Marc Giai-Miniet (qui exposa à Nogent-le-Roi, il y a quelques années) également inspiré par les friches industrielles.
Philip restitue une atmosphère de désolation, d’inquiétude et de mystère. Il est difficile d’imaginer dans ses clichés presque étranges aux teintes volontairement vieillottes que le Tout-Paris (Fernandel, Harry Baur, Jean Gabin) des années 1930 affluait le dimanche pour faire trempette dans l’eau filtrée de l’Oise.
Destins croisés de piscines : celle du Lys-Chantilly ne peut compter que sur les œuvres de Philip pour ressusciter sa splendeur passée ; qui sait si elles ne seront pas accrochées un jour aux cimaises de l’ancienne piscine de Roubaix, également dans le style art déco, réhabilitée aujourd’hui en un riche musée d’art et d’industrie.

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Faisant la nique au musée Jacquemart-André qui lui consacre actuellement une exposition, le château de Nogent-le-Roi peut s’enorgueillir d’abriter aussi des toiles de Rembrandt !
Enfin, presque … ! Philip Brooker détourne quatre tableaux de femmes du grand maître hollandais.

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Conservant la taille d’origine des portraits, grâce à l’ordinateur, il effectue multiples retouches, masquages, transformations et dégradations, jouant sur l’arrière-plan et certains détails des visages et vêtements. Le vernis et l’huile sur la toile de lin imprimée, l’utilisation de « faux vieux » cadres en bois massif fabriqués par l’artiste lui-même, créent un rendu saisissant presque aussi vrai que nature.
Ce pourrait être les œuvres d’un génial faussaire retrouvées dans la poussière d’un grenier. On imagine d’ailleurs le rôle possible des techniques numériques sophistiquées dans la restauration ou la copie de tableaux.
On sent toute la jubilation et la maîtrise de Philip Brooker dans cette passerelle entre photographie et peinture. Au point d’avouer parfois qu’il préfère presque ses « Rembrandts » (au pluriel) ! Je ne suis pas loin d’abonder dans son sens.

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Philip me fait une confidence : à l’occasion d’un Christmas Day de son enfance, il reçut des autos miniatures qu’il s’empressa de rayer et d’en gratter la peinture. Faut-il voir des réminiscences de ce geste enfantin dans son obsession à altérer (pour les sublimer) ses œuvres en les dégradant ou détériorant ?
À défaut de Dinky Toys, le Brooker adulte joue à la poupée. Rassurez-vous, ne voyez-là aucune perversion sexuelle : Philip s’est presque amouraché d’une poupée en plastique découverte par une amie dans un champ du sud de la France.
Il s’est noué une histoire intime entre l’objet inerte, largement brûlé et l’artiste. Le savoureux paradoxe est qu’il redonne vie au baigneur en numérotant ses abattis à travers une série de tirages très piqués et précis. La poupée semble même retrouver bonne mine, un teint hâlé, des joues pleines comme les massives sculptures précolombiennes olmèques. Oserais-je, à cause de la dominante couleur d’argile des impressions, parler de « gravure en glaise » ?

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Un léger flou, une touche de couleur, un halo de lumière sur le visage, et le miracle se produit avec la vision d’une silhouette enfantine traversant fugacement l’une des photographies. Je me frotte les yeux !

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Magie, poésie, érotisme peut-être : la poupée semble apprécier l’affection que lui marque Philip et, bien que couchée, elle garde un œil bleu grand ouvert. Hello Dolly, tu vas faire des ravages parmi les visiteurs !

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Tout ce que je sais à ce jour … c’est le titre de l’exposition, c’est aussi la légende de l’image emblématique illustrant l’affiche et les cartons d’invitation, une œuvre si imposante qu’elle est présentée ici sous forme de diptyque vertical, probablement pour en faciliter le transport.
Atmosphère sombre d’un salon avec un guéridon peuplé d’objets aussi divers que parfois surprenants voire même effrayants : s’agit-il d’une photographie, d’une gravure, de collages, d’une peinture, d’une vanité, d’une nature morte ? Il y a un peu de tout cela dans cette allégorie fantastique que Philip vient à peine d’achever (les tasses ne sont pas vides) !
Philip y fait une sorte d’état des lieux, le constat (pessimiste ou réaliste ?) d’un vivant à l’amorce de la soixantaine.
Robin Cook, le délicieux auteur de polars qui était tombé amoureux de la France en s’installant en Aveyron, avait coutume de dire que « le noir, c’est raconter la mort aux vivants ». L’humour noir de Philip illustre peut-être la mort des vivants, la dérive lente mais inexorable de la Vie.

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La présence de fœtus semblera macabre à certains visiteurs. Savent-ils qu’au Quartier Latin à Paris, au musée Dupuytren fondé en 1835, on peut observer sur les rayonnages une collection de pathologies anatomiques de plusieurs milliers d’objets, squelettes, moulages de cire, organes humains mal formés immergés dans des bocaux. Dans ce musée de la science, tout baigne … dans le formol !

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Philip décline encore sa vision de la vie dans une série d’œuvres qui, telles des tentures, tapissent les murs de l’élégante salle néo-XIIIe siècle du château.
Le naturalisme y est omniprésent à travers des compositions campagnardes de fruits (parfois plus que mûrs) et légumes, de fleurs (parfois un peu fanées) et de petits animaux familiers. La présence humaine est suggérée par quelques objets principalement morbides, plaque funéraire, masque à gaz, fœtus encore. Un raccourci de l’existence en somme : la vie est à croquer mais la mort rôde ! Les sentiments qui nous étreignent face aux œuvres balancent entre ces extrémités.

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En écho à son cochon de l’accueil, Philip nous propose une fin d’exposition grand-guignolesque avec deux chicken shits, deux têtes de coqs décapités.
Il m’a tellement régalé que je ne peux le blâmer pour son crime de lèse-majesté au pays de la Houdan et de la Faverolles, deux « favorites » (au sens souverain du terme) d’Eure-et-Loir fleurons de l’aviculture française.
D’ailleurs, c’est la conclusion de ma brève conversation avec Philip, avec mon nom de famille (il signifie cercueil en anglais !), comment ne pourrais-je pas être transporté dans l’humour noir qui traverse souvent ses œuvres !
Plus sérieusement, hors cette pirouette, je ressors enrichi de mon errance dans les chemins artistiques vers lesquels sa sensibilité et son esprit inventif nous entraînent.
Loin des réseaux sociaux si souvent médiocres et désolants, j’ai aussi été conquis par les extraordinaires potentialités de la technologie numérique (en l’occurrence, la précieuse contribution des studios Bordas), maillon discret mais indispensable entre l’artiste et son œuvre imprimée.
Brexit ou remain, peu importe, l’art n’a pas de frontières, et il faut remercier Dominique Chanfrau d’avoir accueilli en son château-galerie (!) Philip Brooker, ce migrant singulier à la créativité plurielle et protéiforme.
Je suis déjà impatient de découvrir ses futurs travaux.

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PHILIP BROOKER Tout ce que je sais à ce jour … (everything I know so far …)
Exposition au château de Nogent-le-Roi (28210) du 8 octobre au 13 novembre 2016

Site de l’artiste : brookerworks.com

remerciements à Philip Brooker de m’avoir confié certains de ses clichés pour l’illustration du billet

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