Vacances (post) romaines (9) : le curé de Brescello

Mercoledì 1 giugno 2016

Mon séjour en Italie tire à sa fin. Auparavant, j’ai prévu de rendre visite à deux très anciennes connaissances qui traversèrent mon enfance, et pour commencer, aujourd’hui, au curé de Brescello, un modeste bourg d’environ cinq mille habitants, de la région Émilie-Romagne situé dans la plaine du Pô sur la rive gauche du fleuve, à une vingtaine de kilomètres de Parme.
Le GPS de mon auto m’invite à prendre la sortie « Terre de Canossa ». Ce matin, l’idée ne m’avait pas effleuré d’aller à Canossa au sens géographique de l’expression. J’ignore si nos jeunes collégiens et lycéens en apprennent encore la signification historique. Je dois à mon regretté professeur de père de vous en mettre ici plein la vue !
Dans son sens figuré, aller à Canossa désigne le fait de céder complètement devant quelqu’un, d’aller s’humilier devant l’ennemi. Bismarck employa pour la première fois cette formule en référence à l’épisode de la pénitence de Canossa par l’empereur Henri IV (rien à voir avec notre bon roi vert galant) en 1077.
C’est de l’histoire bien trop ancienne pour que nos jeunes gens en traitent sur les réseaux sociaux. Le 24 janvier 1076, le pape Grégoire VII ayant refusé que les évêques soient nommés par des laïcs, Henri IV futur empereur du Saint-Empire romain germanique fait prononcer la déposition du souverain pontife par le concile de Worms. En représailles, le pape excommunie l’empereur et délie ses vassaux de leur serment de fidélité. Les princes du royaume menacent de déposer Henri IV si l’excommunication n’est pas levée avant le 2 février 1077, date à laquelle ils ont demandé aux deux belligérants de se rendre à Augsbourg pour une diète générale d’empire.
Voulant absolument agir avant la venue du pontife à Augsbourg, l’empereur décide de se rendre à Canossa pour y rencontrer le pape alors en villégiature au château de la comtesse Mathilde de Toscane. Il a plus de chance que moi au mois de mai (voir billet Vacances romaines 1), il franchit le col du Mont Cenis en plein hiver avec l’autorisation de la comtesse régente de Savoie Adélaïde de Suse et parvient à Canossa le 25 janvier 1077. Informé de l’approche d’Henri IV, le pape fait fermer les portes de la ville.
On dit qu’Henri IV, sa femme et ses enfants, en chemise de bure, durent attendre, les pieds dans la neige, que le pape changeât d’avis, ce qu’il fit le 28 janvier. Le recevant enfin, le pape ne put faire de moins que lever l’excommunication.
La vengeance est un plat qui se mange froid même en Émilie-Romagne, l’empereur fit déposer Grégoire VII et élire l’antipape Clément III (en 1080).
Ponctuel, le curé de Brescello m’attend sur le parvis de l’église de sa paroisse. Pour dire vrai, c’est à un « anticuré », un abbé anticommuniste, un prêtre de fiction, que j’ai donné rendez-vous, peu avant midi. Encore que, à l’occasion d’une conférence épiscopale à Florence en 2015, le pape François déclara : « L’Église italienne a de nombreux saints dont les exemples peuvent l’aider à vivre sa foi avec humilité, désintérêt et félicité ». Et d’ajouter, après avoir cité François d’Assise : « Je pense aussi à la simplicité de personnages inventés comme Don Camillo, la prière d’un bon prêtre s’unit de façon évidente avec les gens ». Et de le démontrer en rappelant quelques dialogues de films : « Je suis un pauvre curé de campagne qui connaît ses paroissiens chacun par son nom, qui les aime, qui connaît leurs douleurs comme leurs joies, qui souffre et sait rire avec eux… »

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Vous avez compris et sans doute reconnu notre regretté acteur comique (pas uniquement) Fernandel, sous sa soutane de bronze, statufié devant l’église, depuis 2001, en souvenir des films contant les aventures du populaire curé Don Camillo, qui furent tournés, du moins les scènes en extérieur, dans ce bourg de Brescello.
Comme l’été précédent, j’avais souhaité me rendre à Sainte-Sévère, petit village de l’Indre, pour retrouver les lieux de Jour de fête, le film de Jacques Tati (voir billet Demi-jour de fête) j’ai profité, cette fois, de passer dans ce coin un peu perdu de la basse plaine du Pô, pour me plonger quelques heures dans l’ambiance de querelles de clocher … et de mairie (!) qui avaient égayé mon enfance.
C’était au début des années 1950, la France qui retrouvait une certaine joie de vivre après la période sombre de la seconde guerre mondiale avec ses horreurs et ses privations, s’était rendue massivement dans les salles obscures pour rire des histoires clochemerlesques de « il piccolo mondo di un Mondo Piccolo » comme une bannière sur la façade de la mairie le rappelle.

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Le petit monde de Don Camillo (c’est le titre français) sorti en 1952 fut probablement l’un des tout premiers films (hormis peut-être quelques-uns avec notre gloire normande Bourvil) qu’il me fut donné de voir en salle, en l’occurrence, au cinéma Le Dauphin de Forges-les-Eaux sans doute ainsi nommé parce qu’il jouxtait une poissonnerie.
C’était une soirée de vrai bonheur : la télévision n’était pas entrée encore dans les foyers, en première partie du « grand film » étaient présentés un documentaire et les actualités (annoncées par un coq qui chantait), puis c’était l’entracte avec les réclames et l’ouvreuse qui passait dans les rangs en proposant « bonbons, caramels, esquimaux, chocolat ».
Mon cher père pensait peut-être m’inculquer mes premiers rudiments d’éducation citoyenne. En bon hussard noir de la République et … (un peu) bouffeur de curé qui se respectaient, il dût être déçu lui qui en outre n’appréciait qu’un cinéma (de) vérité !
Ma tendre maman se retrouva peut-être dans la vieille institutrice du film qui, plutôt que l’image de ces adultes se déchirant, gardait le souvenir consensuel de ses anciens écoliers de dix ans.
Á l’origine, Don Camillo est le nom d’un personnage de feuilleton illustré publié dans Candide (puis de roman) créé en 1948 par l’écrivain, journaliste et dessinateur italien Giovannino Guareschi. Il choisit de situer l’action de ses nouvelles humoristiques mettant aux prises le populaire curé et le maire communiste Guiseppe Botazzi alias Peppone, précisément dans le village de Brescello.
La personnalité de l’auteur est controversée : selon des faits contradictoires mais avérés, il apparut en 1938 dans des listes de soutien aux lois raciales fascistes du Duce, puis il fut interné en 1943 dans un camp polonais pour avoir refusé de combattre aux côtés des Allemands après l’alliance entre l’Italie et les alliés.
Don Camillo naquit alors même que la guerre froide se mettait en place, que le dictateur Staline dirigeait l’URSS et que le Parti Communiste Italien (PCI) trouvait son terreau dans une Italie vaincue et pauvre..
C’est l’époque, après l’écroulement du fascisme mussolinien, où le Divismo reprend sa force, à savoir la propension coutumière du peuple italien à se diviser en deux camps opposés à propos de tout et de rien. Il en est de l’opposition politique entre la Démocratie Chrétienne et le Parti Communiste comme de l’antagonisme sportif entre partisans des champions cyclistes Fausto Coppi et Gino Bartali, et bientôt des querelles entre admirateurs de Gina Lollobrigida et Sophia Loren.
Guaraschi possède le talent pour cristalliser avec humour cette dualité à l’échelle du village de Brescello. Le succès populaire des nouvelles est tel qu’elles inspirent bientôt une adaptation cinématographique Le Petit monde de Don Camillo avec pour réalisateur le cinéaste français Julien Duvivier auteur par ailleurs d’œuvres populaires comme La belle équipe et Pépé le Moko.
En voici le synopsis : « À Brescello, petite ville italienne du territoire de la Bassa padana, dans la plaine du Pô, la rivalité est permanente entre Peppone, le maire communiste qui vient de triompher aux élections et don Camillo, le curé de choc qui parle quotidiennement au Christ du maître-autel de son église. Dirigeant deux clans de choc, les deux hommes, bien que rivaux, restent malgré tout amis depuis la guerre. C’est d’ailleurs souvent qu’ils unissent leurs efforts pour le bien de la commune, ne serait-ce que pour fiancer les Roméo et Juliette locaux, dont les deux familles, l’une de pauvres paysans communistes et l’autre de riches propriétaires cléricaux, se détestent. Lorsque le départ du turbulent curé est annoncé, envoyé dans une cure de montagne en punition de sa violence, les « rouges » viennent le saluer et Peppone ne lui cache pas qu’ils espèrent son prochain retour. »
Á l’origine, il était prévu dans la distribution que le populaire acteur italien Gino Cervi interprèterait don Camillo tandis que l’auteur du roman, Guaraschi, anticommuniste notoire, jouerait lui-même le maire Peppone. Julien Duvivier préféra offrir le rôle du prêtre à Fernandel (il avait pensé aussi à Jacques Morel) et fit glisser Gino Cervi dans la peau de Peppone qui, à l’autre bout de la place, nous accueille devant sa mairie.

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Est-ce mon insistance photographique à mitrailler de manière sympathique leur ancien maire qui m’attire je suppose quelques railleries d’un groupe d’anciens bavardant, à quelques pas de là, à la terrasse du café Don Camillo ?
Qui sait si le Divismo n’est pas encore d’actualité à Brescello ! Tout à fait sérieusement, le conseil municipal a été dissous en avril dernier par le gouvernement italien, sur proposition du ministre de l’intérieur, pour infiltration mafieuse.
Au coin de la place, en face du Don Camillo, sous les arcades, se trouve évidemment le café … Peppone.

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S’agit-t-il d’un acte manqué ou d’un simple élan non réfléchi de chauvinisme pour mon acteur compatriote, nous nous installons pour déjeuner à la terrasse de la brasserie chère à l’abbé, sous la protection d’Ercole Beneffatore, une copie du XVIe siècle de l’Hercule bienfaiteur.

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Est-ce un effet de la mondialisation, il semble que ce soit une famille de Chinois qui tient désormais la trattoria. Malgré tout, son caractère est préservé avec de superbes photogrammes des films accrochés aux murs.

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La jeune serveuse est, par contre, bien italienne et avenante. Nous lui commandons des fusilli al pesto délicieux. Vous souvenez-vous qu’un certain don Patillo interprété par le fantaisiste André Auber fit la publicité d’une marque de pâtes en prenant l’accent de Fernandel ?
J’en suis à rêver qu’à un moment ou à un autre va déboucher l’abbé en soutane sur son vélo de course.

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Plus sérieusement, j’aperçois, de l’autre côté de la place Matteotti une dame patronnesse ouvrir l’église. Vite, c’est le moment d’aller y jeter un œil pour admirer le célèbre crucifix qui parlait. Désespérément muet désormais, du moins en ma présence, il a trouvé place dans une petite chapelle latérale, entouré de colonnes torsadées et surmonté d’un baldaquin.

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Il est cocasse que ce Christ fabriqué spécialement pour les films par un sculpteur de Vérone et un menuisier local fasse aujourd’hui partie intégrante du patrimoine religieux de la paroisse.
Pour les besoins du premier film de la série, quatre visages interchangeables avec quatre expressions différentes du seigneur furent réalisés.
L’église de Brescello n’apparaît en vrai que pour les tournages en extérieur. Les scènes à l’intérieur furent effectuées dans les studios romains de Cinecittà que je vous ai fait visiter dans un billet précédent. C’est le cas, par exemple, des séquences avec la fameuse cloche que don Camillo fait sonner de manière intempestive pour perturber les meetings des « rouges » ou couvrir la dérouillée qu’il inflige à Peppone, ce qui lui vaut les remontrances de vive voix du Seigneur : « Les mains, c’est fait pour bénir, pas pour frapper » … « Oui, mais les pieds ? » !
La cloche est aujourd’hui exposée sous des arcades dans le village.

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Brescello fait encore son fonds de commerce des chamailleries entre don Camillo et Peppone, encore que les deux héros semblent vouloir volontiers coopérer pour le bien touristique de la commune sur de nombreuses enseignes.
Je soupçonne mes jeunes lecteurs (au cas où il voudrait tremper leurs doigts dans l’encre violette) de me taxer de ringardise. Je peux les comprendre mais, peut-être, dans une trentaine d’années, affronteront-ils les mêmes moqueries de leurs rejetons à la projection de Bienvenue chez les Ch’tis (peut-être, y aura-t-il eu alors un remake Bienvenue dans les Hauts de France !!!) !
Le petit monde de Don Camillo connut un énorme succès en 1952 avec douze millions d’entrées en France, ce qui le situe encore, plus de soixante ans après, dans les vingt meilleures affluences du cinéma français. Cela explique que plusieurs suites furent tournées.

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Je me dirige maintenant vers le musée ou plutôt les musées car il y en a deux.
Le premier où l’on prend le billet unique est dédié aux traditions populaires locales mises en perspective de quelques scènes rurales des films, ainsi don Camillo trayant une vache, Peppone conduisant un tracteur.
Est exposée une de ces gabarres à fond plat qui naviguaient autrefois sur le Pô, entre la Lombardie et le delta. Comment ne pas penser aussi, à cet instant, au magnifique Bella Ciao chanté par les mondine, ces femmes qui désherbaient les rizières et repiquaient le riz de la plaine du Pô, et qui fut repris comme hymne de résistance par les partisans italiens durant la seconde guerre mondiale.

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En face, un char d’assaut M26 Pershing (Julien Duvivier avait utilisé un Sherman américain) garde l’entrée du museo di Peppone e Don Camillo. Sur la façade, s’étale une photographie amusante de Don Camillo coiffé d’une chapka avec en arrière-plan, Nikita Khrouchtchev premier secrétaire de l’URSS.

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Elle est tirée de Don Camillo en Russie, cinquième film de la série réalisé par le grand réalisateur italien Luigi Comencini en personne. Peppone, jamais à court d’imagination pour propager ses idées « rouges », y envisageait de jumeler Brescello à une commune soviétique située … sur le Don, comme par hasard. Son ennemi en soutane déjoua le subterfuge en s’invitant au voyage déguisé en camarade Camillo !
Au total, surfant sur la vague de la popularité, six films furent tournés autour des aventures des deux fortes têtes de la petite commune de Brescello : les deux premiers furent l’œuvre de Julien Duvivier, les deux suivants de Carmine Gallone, celui-là même qui avait réalisé Scipion l’Africain à Cinecittà sous les ordres de Mussolini, le cinquième fut donc Don Camillo en Russie, le dernier de la série Don Camillo et les contestataires, en l’absence de Fernandel tombé très malade et de Gino Cervi refusant de tourner sans son « cher ennemi », connut beaucoup moins de succès.

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La grande salle du musée regorge d’affiches et d’objets ayant trait à cette saga populaire. C’est avec tendresse et une certaine émotion que je m’arrête devant la soutane (« abito di scena ») portée par Fernandel lors du troisième film intitulé La grande bagarre. Le hasard a voulu que je le vois à la télévision quelques jours après mon retour en France. Certes, l’intrigue est un peu faible et le film a considérablement vieilli mais je fus touché par la scène finale où nos deux compères, à peu près réconciliés, se tirent sur leurs deux bécanes une bourre annonciatrice de futures nouvelles joutes.

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C’est toute la magie du cinéma balançant entre fiction et réalité, ce sont les mêmes sentiments qui m’animent devant la moto Guzzi de Peppone ou dans le bureau reconstitué du maire communiste. Les portraits de Staline et Lénine me rappellent que par fanatisme communiste mais aussi pour narguer don Camillo, Peppone voulait faire baptiser son petit-fils prénommé Lénine à l’église.

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L’heure passe, je n’ai pas le temps de trinquer au souvenir des deux personnages hauts en couleurs de Brescello.
Au détour d’un virage, j’entrevois encore la modeste chapelle objet principal de discorde dans Don Camillo Monseigneur. Peppone envisageait de la déplacer pour construire un bloc d’appartements pour les pauvres du village …

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Un peu plus tard, je franchirai le 45ème parallèle de latitude Nord. C’est la ligne qui relie tous les points à la surface de la terre situés à 45 degrés de latitude dans l’hémisphère Nord, c’est-à-dire à égale distance entre l’Équateur et le Pôle Nord. Je vous rassure, ce n’est absolument pas douloureux !

Pour la cohérence de mon propos, vous comprendrez bientôt, je clos ici le présent billet.

Publié dans : Coups de coeur |le 17 août, 2016 |Pas de Commentaires »

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