Vacances romaines (2)

Martedi 24 maggio 2016

On est plus à l’Est, le jour se lève plus tôt en Italie. Et le soleil brille d’un éclat particulier : la télévision de la salle du petit déjeuner confirme la victoire du candidat écologiste et donc la défaite de l’extrême-droite à l’élection présidentielle autrichienne. Cependant, au col du Brenner, dégénère une manifestation contre la fermeture de la frontière entre l’Italie et l’Autriche, souhaitée par Vienne pour lutter contre l’afflux de migrants.
Déjà, à la terrasse du café sous les arcades de la via Palazzo di Citta, quelques anciens plongés, selon leur sensibilité, dans la lecture de la Stampa ou la Repubblica, s’enquièrent des nouvelles.

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J’en profite pour faire le tour des vestiges antiques de Susa qui témoignent de sa prospérité à l’époque de l’empereur Auguste (63 av-14 ap J.C) à la gloire duquel le Duce Mussolini fit ériger une statue le regard dirigé vers le Sud et la péninsule italienne.
Je contourne l’ancien château de la comtesse Adélaïde. C’est elle qui donna naissance à la dynastie des Savoie en épousant Oddone en 1046. L’actrice Clotilde Courau fait désormais partie de cette lignée par son mariage avec Emmanuel-Philibert de Savoie.
Après avoir laissé sur le côté un amphithéâtre, je me retrouve devant un tronçon de l’aqueduc abusivement appelé thermes de Gratien à cause d’une inscription mentionnant que le monument fut restauré entre 375 et 378 sous le règne de cet empereur. Il est constitué d’éléments de calcaire et de marbre.

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À peine l’ai-je franchi, je fais face à l’arc de triomphe dédié à l’empereur Auguste en l’an 8 av. J.C par le roitelet ligure Marcus Julius Cottius pour célébrer probablement la paix.
À la partie supérieure du monument, figure une dédicace qui, traduite, signifie ceci :
À l’empereur César Auguste, fils du divin (César), grand pontife, ayant la puissance tribunicienne pour la XVe fois, salué imperator pour la XIIIe fois, M. Julius Cottius, fils du roi Donnus, administrant les communautés qui sont citées ci-après : Ségoviens, Ségusiens, Belaces, Caturiges, Medulles, Tebaves, Adanates, Savincates, Ecdini, Véamini, Venisaniens, Iemerii, Vésubiens, Quariates, et ces peuples qui sont sous son administration firent (cet arc).
Les férus d’Histoire sont ainsi informés des peuplades celto-ligures qui constituaient le petit royaume de Julius Cottius occupant les hauts défilés des Alpes et dont la capitale était Seguso (Suse).

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Je redescends maintenant vers la pittoresque porte de Savoie qui est l’élément le mieux conservé des remparts édifiés au IIIe siècle apr. J.C pour défendre la cité. Elle se compose de deux tours circulaires massives reliées dans leur partie supérieure par un corps de bâtiment percé de hautes fenêtres disposées en quinconce.
Ces fortifications furent élevées a sacco, c’est-à-dire avec des murs de briques remplis à l’intérieur (comme des sacs) par des décombres et gravats divers … on retrouva même lors de fouilles des bustes romains !

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Adossée à la porte, se dresse l’église San Giusto. Basilique consacrée au XIe siècle, elle devint la cathédrale du diocèse de Suse en 1772.
Jean-Paul II effectua en 1991 une visite pastorale à l’occasion de laquelle il béatifia Monseigneur Edoardo Rosaz ancien évêque de Suse. Une statue rend hommage sur le parvis au fondateur de la congrégation des Sœurs Franciscaines Missionnaires de Susa.
La cloche sonne, une dame patronnesse s’affaire déjà à l’intérieur aux préparatifs de l’office matinal (on l’appelait messe basse dans mon enfance pour la différencier de la grand’ messe de 11 heures). À la hâte, je déambule dans les trois nefs et les chapelles adjacentes pour admirer quelques-uns des trésors exposés.

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Excusez-moi de ne pas développer autant que Chateaubriand le fît dans sa première lettre à son ami Joseph Joubert tirée du récit de son Voyage en Italie. Ainsi par exemple :
« La Doria vous ouvre l’entrée de l’Italie. J’ai eu souvent l’occasion d’observer cette utilité des fleuves dans mes voyages. Non seulement ils sont eux-mêmes des grands chemins qui marchent, comme les appelle Pascal, mais ils tracent encore le chemin aux hommes et leur facilitent le passage des montagnes. C’est en côtoyant leurs rives que les nations se sont trouvées ; les premiers habitants de la terre pénétrèrent, à l’aide de leur cours, dans les solitudes du monde. Les Grecs et les Romains offraient des sacrifices aux fleuves ; la Fable faisait les fleuves enfants de Neptune, parce qu’ils sont formés des vapeurs de l’Océan et qu’ils mènent à la découverte des lacs et des mers. Fils voyageurs, ils retournent au sein et au tombeau paternels. »
Je n’en ai évidemment pas la verve, et ma préoccupation, ce matin, est que le GPS m’inspire l’itinéraire le plus rapide pour rejoindre Rome (je sais bien que tous les chemins y mènent mais quand même !) et ma location en fin d’après-midi.
L’autoroute contourne Turin par le sud-ouest, durant une vingtaine de kilomètres, dans un paysage post-moderne où les friches industrielles côtoient curieusement des bâtiments aux lignes presque futuristes. C’est à la fois affreux et … presque beau !

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Cela me renvoie à l’esthétisant Désert rouge, premier film en couleur de Michelangelo Antonioni avec Monica Vitti. Avec son chef opérateur Carlo Di Palma, il transformait un monde concret de centrales électriques, de pylônes gigantesques, de cheminées d’usines, de bateaux rouillés, en un univers abstrait propice à l’expression des tourments d’un couple.
« Il y a dans la réalité quelque chose d’horrible, et personne ne veut me dire ce que c’est » disait la sublime Monica. C’était en 1964.
Voilà Asti, spumante, pétillant comme le chanteur Paolo Conte qui y a vu le jour. Je vais vous en offrir une rasade mais l’entrée prochaine dans la galleria (tunnel) Turchino me renvoie au col situé au-dessus et à la mythologie de la course cycliste Milan-San Remo que j’ai longuement décrite dans un ancien billet :
http://encreviolette.unblog.fr/2014/09/18/la-primavera-en-ete-sur-la-route-de-milan-san-remo/
C’était en 1946, je n’étais pas né, mais grâce au livre de Pierre Chany, j’entends ce matin encore gronder cette montagne des Apennins:
« Arriva Coppi ! » annonçait le messager. Cette révélation que seuls les initiés avaient pressentie fila aussitôt vers la vallée, rebondissant d’un rocher sur l’autre, s’échappant d’entre deux lèvres pour s’engouffrer immédiatement dans une trompe d’Eustache : « Arriva Coppi ! Arriva Coppi ! » répétait la rumeur ; avec l’accent tonique sur la première voyelle du nom… » Quelque chose me dit que le campionissimo Fausto Coppi arrivera ou reviendra avant la fin de mon séjour.
Genova est bientôt en vue, et là où il y a Gênes … il y a le plaisir d’écouter maintenant, comme promis, l’ami Paolo. Dans le morceau choisi, il chante peu mais sa musique enivre.

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Max gnifico ! Le piano du Piémont, la flûte d’Émilie, l’accordéon de Romagne, le violon de Toscane! Je me laisserais presque griser par la vitesse, heureusement, le GPS en Italie a parfois des vertus autrement plus pédagogiques que chez nous. Ce tronçon d’autoroute est équipé d’un système de contrôle électronique de la vitesse (système TUTOR) qui vous bipe dès qu’on ne respecte pas les limitations. Au lieu qu’ils soient planqués vicieusement derrière une pile de pont, les radars fixes italiens sont annoncés par le GPS et parfaitement visibles avec la silhouette d’un policier. Viva Italia !
C’est l’autostrada dei Trafori, l’autoroute des tunnels, plusieurs dizaines qui n’autorisent malheureusement que de parcimonieuses échappées sur la grande bleue.
Les aires de repos sont également peu nombreuses donc souvent embouteillées, et ne proposent pas de tables de pique-nique. J’aimerais pourtant faire mes casse-croutes au jambon de Savoie et Beaufort achetés, la veille, avant la frontière.
La Toscane approche. C’est curieux, il me semble qu’au loin, la neige saupoudre, même à basse altitude, les contreforts des Alpes Apuanes. Je devine vite ma méprise, il s’agit en fait des affleurements du célèbre marbre de Carrare.

carriere carrare blog

À quelques encablures, de l’autre côté de l’autostrade, se trouvent les ports de La Spezia et de Marina di Carrare d’où partent les bateaux chargés des blocs du précieux matériau.
Beaucoup de monuments d’Italie, églises, palais et sculptures, ont été élevés avec le marbre de Carrare. Michel-Ange l’employa pour sculpter ses plus grands chefs-d’œuvre tels son puissant David que l’on peut admirer à l’académie des Beaux-Arts de Florence (celui devant le Palazzio Vecchio est un moulage). À propos, une information qui ne me laisse pas de marbre, le David original (5 tonnes et 5 mètres de haut) subirait aussi les affres de la vieillesse et on aurait constaté de multiples micro-fractures dans les jambes.
Lucca, Pistoia, Prato, Firenze, l’autoroute file à travers la Toscane et j’ai désormais engagé mon pied dans la botte.
Perchés sur leurs pitons, Montepulciano et Orvieto me mettent le vin à la bouche. Après l’Ombrie, voici le Latium, c’est tellement plus poétique les provinces italiennes que les médiocres appellations de nos nouvelles régions, on en reparlera si vous le voulez à mon retour.
Voici enfin Rome, l’unique objet de mon assentiment (pour pasticher et contredire un illustre ancêtre normand) ! Le contournement de la ville par le périphérique est aussi peu accueillant que notre banlieue nord parisienne.
Puis soudain, c’est l’enchantement : depuis le Janicule, parfois appelé la huitième colline de Rome, le panorama est splendide sur la capitale historique et le quartier du Trastevere où l’on a décidé d’élire domicile durant notre séjour.
67 059 jours et 8 heures (!) plus tard, je pourrais emprunter à Stendhal ses premières lignes de Vie de Henry Brulard : « Je me trouvais ce matin, 16 octobre 1832, à San Pietro in Montorio, sur le mont Janicule, à Rome, il faisait un soleil magnifique. Un léger vent de sirocco à peine sensible faisait flotter quelques petits nuages blancs au-dessus du mont Albano, une chaleur délicieuse régnait dans l’air, j’étais heureux de vivre.
Ce lieu est unique au monde, me disais-je en rêvant et la Rome ancienne malgré moi l’emportait sur la moderne … »

Rome depuis le Janicule blog

Au sommet de la colline, sous la statue de Garibaldi, depuis l’Unité italienne, un canon tire à blanc quotidiennement à midi pile. Cette initiative fut introduite par Pie IX en 1847 en guise de signal afin que les cloches des églises de Rome sonnassent en même temps.
Je ne dispose que de mon portable pour annoncer mon arrivée sinon au peuple romain du moins au propriétaire de la location. Je le découvrirai plus tard, Andrea Fogli, c’est son nom, est un artiste sculpteur qui expose actuellement dans un musée de la capitale : une soixantaine de visages en argile peinte exprimant Il fantasma della storia. Son travail s’intègre à un esprit de résistances à toutes les formes de discrimination raciale, politique, religieuse et sexuelle.

Sculpture Andrea Fogli blogLocation Trastevere blog 1Location Trastevere blog 2

Les gravures, cadres, objets et livres qui parsèment l’appartement ne laissent aucun doute sur sa sensibilité artistique.
Une affiche de La Grande Belleza de Paolo Sorrentino, Oscar 2014 du meilleur film étranger, constitue un clin d’œil à sa compagne Anna Maria qui en était la directrice de casting. Ce qui est en soi déjà une performance tant ce film onirique digne du maestro Fellini qui a pour cadre la ville éternelle rassemble une palette d’acteurs hors normes.
Andrea nous recommande d’arroser le jardinet, en particulier, les néfliers déjà chargés de fruits qui souffrent de la chaleur romaine. Ce sera fait.
Il nous confie aussi un plan du quartier du Trastevere avec une liste d’adresses de trattorias, glaciers, bars à vins, épiceries, une boulangerie-pâtisserie française, librairies, cinémas et galeries d’art qu’il a lui-même expérimentés. « C’est du vécu, c’est romain et pas attrape-touristes ! »

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Après une brève flânerie en forme de reconnaissance, on constate cela dès le soir même en portant notre choix sur la pizzeria Ai Marmi. Bien que nous soyons un mardi, elle est tellement bondée que des tables serrées occupent, sur plusieurs dizaines de mètres, le trottoir de la Viale Trastevere, la principale artère du quartier qui mène vers le Tibre et le centre historique. Autant dire que c’est bruyant d’autant que les trams de la ligne 8 se succèdent à grande fréquence. Rien évidemment de très romantique pour une première nuit romaine, on se croirait dans une cantine, un repas de village ou une fête des voisins. Je profite des incessantes communications téléphoniques de ma voisine.
C’est de l’authentique avec une clientèle locale très variée où se mêlent jeunes et anciens, le petit peuple et les bobos. Et il faut observer, à l’intérieur, les pittoresques pizzaïoli s’affairant devant le feu de bois. En tout cas, la pizza capriciosa, tomate, jambon, artichaut, champignon, olive, mozzarella, anchois et sa pâte fine comme apprécient les romains, est excellente. Pendant ce temps, il ne cesse de pleuvoir en France !
En guise de promenade digestive, je rejoins les bords du Tibre, le Tevere en italien, le plus long fleuve de la péninsule après le Pô et l’Adige. Même si je suis le premier à me mettre en place, nous sommes bientôt une kyrielle à photographier le ponte Sisto avec la coupole de Saint-Pierre en arrière-plan. Il fut construit de 1473 à 1479 sous le pontificat du pape Sixte IV auquel il doit son nom.

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Ce pont dégage un faux air du Pont Neuf à Paris, qui sait si l’artiste Christo n’aurait pas pu l’emballer. Constitué de quatre arches, on peut observer un oculus sur le pilier central qui joue parfois le même rôle que notre zouave du pont de l’Alma, à savoir évaluer le niveau des crues éventuelles.

Roma piazza Trilussa blog

À hauteur du pont, se trouve la piazza Trilussa dédiée à Carlo Alberto Salustri (Trilussa est son anagramme), grand poète romain du siècle dernier, célèbre pour ses œuvres en romanesco le dialecte romain. Maître de la satire politique et sociale, la corruption des politiciens et les intrigues des possédants font partie de ses cibles favorites. Son buste est visible sur un des murs de la place.
Au fond de la place, se dresse une fontaine construite par Paul V en 1612 en un autre lieu et transportée ici au XIXe siècle. Ses marches sont envahies, à la tombée de la nuit, par les jeunes peut-être inspirés par l’humour et la causticité du poète..
À quelques pas de là, malgré l’heure déjà avancée, il y a un office dans une église a priori sans caractère car non mentionnée sur les guides. Pourtant, indifférent aux imprécations du prêtre, j’admire les fresques et les dorures de la coupole.

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Constituant presque un labyrinthe, les ruelles étroites et pavées du Trastevere (littéralement au-delà du Tibre pour le distinguer du Centro historico) sont envahies, c’est encore l’heure de l’aperitivo (équivalent de nos happy hours), on mange tard à Rome. Il va falloir que l’on trouve nos repères.
Sur le chemin de notre domicile, je ne manque pas de traverser la belle Piazza Santa Maria di Trastevere au cœur du quartier. Je m’arrête juste pour photographier de nuit les mosaïques dorées ornant la façade de la basilique, premier édifice religieux de Rome qui fut dévoué au culte de la Vierge Marie.

Roma Santa Maria de Trastevere blog1Roma Santa Maria de Trastevere blog2

Ce soir, je suis fatigué, d’ailleurs je ne commencerai pas mon livre de chevet Suburra, un roman noir de Carlo Bonini et Giancarlo De Cataldo. Les deux auteurs y décrivent une Rome souterraine pourrie par la corruption, minée par les luttes de pouvoir et d’influence, sur fond d’un immense projet immobilier envisageant la bétonisation entre la capitale et la plage d’Ostie. Cruellement actuel !

Livre Suburra blog

Publié dans : Coups de coeur |le 15 juin, 2016 |1 Commentaire »

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1 Commentaire Commenter.

  1. le 18 juin, 2016 à 20:55 JPP écrit:

    Le récit est tellement précis et attrayant qu’on s’y croirait presque.Les magnifiques photos tellement lumineuses nous comblent de bonheur dans une ville où on oublie totalement que les ordures ne sont pas ramassées. Quel talent!

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