Archive pour le 10 mai, 2016

Sur les bords de la Rance, entre Pleudihen et Saint-Suliac

« La Rance, un infini toujours nouveau, image de bleu qui prend des nuances de rouge au soleil couchant ». Je relève cette citation optimiste sur un des panneaux signalétiques jalonnant une de mes promenades lors de mon bref séjour sur la côte d’Émeraude..

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Ce n’est pas gagné d’avance avec les temps changeants de Bretagne. Profitant cet après-midi-là d’une météo à peu près clémente, je choisis de goûter aux cinquante nuances de gris offertes par l’estuaire de la Rance.
Certains de mes lecteurs fâchés avec la géographie seront peut-être surpris, la Rance est un fleuve, long de 102 km, qui se jette dans la Manche entre Dinard et Saint-Malo. Dans son cours inférieur avant le barrage, les rives de l’estuaire se cisèlent en baies, petits ports et presqu’îles prisés des touristes.
En cette fin de matinée, je mets le cap vers la Cale de Mordreuc, hameau de Pleudihen, « un village où la charrue et le doris sont à un jet de pierre ». Comprenez derrière ces propos de Chateaubriand, illustre romancier et homme politique, natif de la région, que terre et Rance, bas-champs et grève, paysans et pêcheurs cohabitent dans le même paysage.

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Une fois n’est pas coutume, l’heure de la pause médiane ayant sonné, je commence ma promenade au restaurant éponyme face au minuscule port situé sur la rive droite de la Rance.
Mon intuition est bonne : nous sommes accueillis chaleureusement par le patron curieusement originaire de l’Adour autre fleuve côtier du Pays Basque (il a tout de même des attaches bretonnes). Ici, le confit de canard proposé sur l’ardoise, eu égard sans doute à la clientèle britannique, est baptisé « chicken coin-coin » ! J’opte en entrée pour un camembert au miel, manière de voir comment le chef interprète ou revisite (comme dit à la télé le jury des émissions culinaires) le célèbre fromage de mon pays normand, avant de me régaler d’une savoureuse barbue arrosée d’un muscadet sur lie bio.
Plus circonspect sur le mystérieux « Fok … ou ! » en tête de liste des desserts, je jette mon dévolu sur un craquant au chocolat de bonne facture.
En sortant, je saisis à retardement l’humour du patron : en effet, au bout de la digue, un phoque ne semble même pas agacé par les multiples sollicitations des touristes en quête de photos cocasses et même, plus dangereusement, de selfies.

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Abandonnée par sa mère à la naissance en l’an 2000, cette femelle veau marin fut aussitôt recueillie par des secouristes de l’Océanopolis de Brest, un centre de découverte des océans. Une fois sevrée, L9, c’était son numéro de matricule, fut relâchée dans la baie du Mont-Saint-Michel afin qu’elle rejoigne la colonie de veaux marins installée dans la région. Peut-être traumatisée par l’ingratitude maternelle, L9 préféra la compagnie des humains et s’en alla vivre en solitaire sur les bords de la Rance. Depuis seize ans, toutes les tentatives pour la réintroduire dans son milieu naturel ont échoué. Il y a quelques années, des chercheurs scientifiques firent venir un mâle dans le but de les accoupler. Rien n’y fit : L9, fâchée à jamais avec ses congénères, rejeta le soupirant qui mourut de désespoir. Depuis, véritable bête de scène, elle coule des jours paisibles à la cale de Mordreuc. La vie serait donc un long fleuve tranquille, en l’occurrence la Rance, pour ce Phocidé.

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Chemin de la gabare blanche, les Fours à chaux : à travers les noms des ruelles du hameau, on reconstitue le passé du petit port. Il fut très actif autrefois avec le transport de céréales, de pommes (on peut visiter un musée de la pomme et du cidre), de bois et de fagots.
Durant trois siècles, les gabariers, des marins négociants, naviguèrent sur la Rance à bord de leurs gabares, des embarcations à voile rousse et à rames avec un fond plat, chargées de bois de chauffage des forêts voisines destiné à alimenter le feu des boulangers notamment de Saint-Malo.
Jusqu’à la première guerre mondiale, le calcaire arrivait de Normandie par bateau. La chaux vive qui résultait de sa transformation dans les fours servait ensuite à amender les sols et blanchir les maisons et autres constructions.
Jusqu’au milieu du XXe siècle, de nombreux habitants de la vallée de la Rance appartinrent aux équipages qui partaient pour la pêche à la morue à Terre-Neuve. Ils emportaient les doris, ces embarcations à fond plat aujourd’hui essentiellement reconverties pour les loisirs.

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Rue des Cap Horniers : le vent du large m’appelle, c’est la mer qui prend l’homme, moi elle m’a pris ce jeudi, hissons le grand foc, la voile pas le veau marin, hardi les gars, vire au guindeau, nous doublerons le Cap Horn puis nous irons à Valparaiso, la « vallée du paradis ».

Je me souviens avoir appris à l’école communale ce célèbre chant de marin interprété ici par Germaine Montero. Comédienne, elle joua Federico Garcia Lorca et Bertolt Brecht, chanteuse, elle reprit notamment Prévert, Bruant et Mac Orlan.
Je crains malheureusement ne jamais accoster dans le port mythique du Chili. À défaut, lors d’une prochaine escale à Dinard, je projette une promenade sur la Rance à bord du bateau croisière le Chateaubriand.
Aujourd’hui, face à la digue, dans la grisaille, se détachent mal le château de Péhou dominant la presqu’île du Chêne Vert et, sur l’autre rive, le port de plaisance de Plouër-sur-Rance dans lequel j’eus l’occasion de déambuler le temps … d’une image de bleu.

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Pour l’instant, je me dirige vers l’ancien moulin à marée qui, comme son nom l’indique, fonctionnait avec le mouvement de la marée.

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Un premier moulin existait déjà à Mordreuc à la fin du XVe siècle. Le moulin actuel fut reconstruit en 1898. Les moulins des bords de Rance perdirent leur intérêt avec l’arrivée des moteurs. Celui de Mordreuc s’arrêta dans les années 1950.
À proximité, on peut encore voir les souilles, ces petites criques envahies de vase, autrefois aménagées pour faciliter l’échouage des gabares.
Une dizaine de kilomètres en aval du fleuve, après être passé du département de l’Ille-et-Vilaine à celui des Côtes-d’Armor, j’atteins Saint-Suliac, autre petit port, classé parmi les plus beaux villages de France.
Ses rues étroites, essentiellement orientées vers le port, bordées de vieilles maisons en granite, sont baptisées ici ruettes. Ainsi, la ruette du port au riz rend hommage aux hommes marins du lieu qui partirent autrefois au loin pour la Compagnie des Indes.

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Très pentue, elle m’amène au midi de l’église dans l’enclos de laquelle on accède par un portail du XIIIe siècle.

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L’église datant des XIIIème et XIVème siècles est l’une des plus anciennes de Bretagne. Elle est originale avec sa tour carrée fortifiée surmontée d’un étage de forme octogonale supportant la flèche.
Elle connut des dommages considérables le 29 août 1597 lors d’une sévère bataille entre 250 catholiques de la Sainte Ligue venus de Dinan, et 800 Malouins commandés par le seigneur de la Tremblaye. Les ligueurs retranchés dans l’église subirent notamment les bombardements de deux galères en provenance de Saint-Malo et ancrées dans le port. Pas un seul n’eut la vie sauve.
Malgré cet épisode, le porche conserve sa voûte d’ogives ainsi que quatre des six statues qui ornent les murs latéraux à savoir la Vierge, saint Pierre, saint Jean Baptiste et saint Matthieu. Elles sont toutes couronnées d’un dais.

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La statue centrale représente Saint-Suliac vêtu en abbé et enfonçant sa crosse dans la gueule d’un monstre qu’il tient à ses pieds. Saint Suliac était un moine gallois évangélisateur du Pays de Galles et de l’Armorique au VIe siècle. Il vécut notamment sur les hauteurs du Mont Garrot surplombant la Rance près du port qui porte désormais son nom. Justement, selon une légende, on lui prête l’exploit d’avoir fait fuir un énorme serpent qui se trouvait sous le dit mont et dévorait les jeunes filles.

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Je découvre aussi que Rabelais ne serait pas l’inventeur du personnage mythologique de Gargantua et que celui-ci serait même celtique. Un grand nombre de mégalithes porte son nom, ainsi, près du Mont Garrot, le menhir de la dent de Gargantua : le géant aurait cassé une dent sur une pierre que des témoins lui auraient lancée pour l’empêcher de dévorer un de ses fils. Est-ce à cause d’une Dive bouteille de chouchen, mais les légendes ont la dent dure en Bretagne !

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À l’intérieur de l’église, le retable de Marie comporte des bas et hauts reliefs en bois représentant une scène de naufrage au cours de laquelle Notre-Dame de Grainfollet est invoquée par les marins. L’Enfant Jésus tient dans la main une gaffe qu’il tend à un pêcheur en train de se noyer.
Des œuvres dédiées au patrimoine maritime sont aussi visibles, ainsi, dans une vitrine, une maquette de la Rosalie, une goélette à trois-mâts datant du milieu du dix-neuvième siècle.

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On peut aussi admirer deux vitraux, l’un est dédié à Saint Suliac débarquant sur les rives de la Rance, l’autre met en scène une procession de marins et de membres du clergé sur la grève de Saint-Suliac, avant le départ des hommes en mer. Les personnes représentées sur ce vitrail seraient identifiables. Il s’agirait véritablement de portraits de villageois, précisément ceux des hommes d’équipage d’un navire en appareillage pour Terre-Neuve.
Non loin de l’église, au bout d’une sente, une brocante marine regorge d’objets liés à la mer. Dans cette caverne d’Ali-Baba tenue par un vrai marin-pêcheur, je me faufile tant bien que mal entre ancres à jas, maquettes, filets, coffres, tableaux, casquettes, pièces d’accastillage, lampes tempête.

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Je déniche même un portrait de Robert Surcouf, une aubaine pour faire un clin d’œil à mon amie écrivaine et lectrice Renée Bonneau qui vient de publier, à destination de la jeunesse, un roman historique* associant le futur roi des corsaires à Chateaubriand, deux figures célèbres de l’histoire malouine à la poursuite de brigands. Les premières séances de dédicaces ont fait un tabac… à priser marin oblige !

Surcouf livre Bonneau

Qui sait si les bandits malouins surgissant de la fiction ne seront pas pris dans les mailles des filets de pêche suspendus aux murs des maisons.

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Cap vers le nord jusqu’à l’oratoire de Grainfollet qui surplombe le port. Ce monument de granit et quartz abritant une vierge à l’enfant fut érigé en 1894 par les marins locaux reconnaissants que tous soient revenus sains et saufs de la grande pêche (8 à 9 mois) sur les bancs de Terre-Neuve. Depuis, chaque année, au 15 août, un pèlerinage très suivi y est organisé.

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La vue est superbe sur le port que l’on rejoint en quelques minutes par un petit sentier à flanc de falaise.
Un pupitre signalétique sur le quai de la Villeneuve montre l’aspect de Saint-Suliac, à la fin du XIXe siècle, à travers le pinceau du peintre paysagiste Antoine Guillemet, élève de Corot, ami de Manet, Monet, Pissarro et Cézanne.

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Ce tableau de 1882 fut dérobé, on ne peut même pas accuser les brigands traqués par Surcouf (!), et retrouvé en Suisse en 2012.
Le quai tel qu’on le voit aujourd’hui fut construit en 1911 malgré l’opposition des riverains qui craignaient de ne plus pouvoir étendre leur linge et faire sécher leurs morues sur la grève.
Je comprends que Saint-Suliac puisse attirer les peintres. En ce milieu d’après-midi, la lumière a déjà changé dans l’estuaire.

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J’imagine que sous un franc soleil, ça doit arriver non (?), les vieilles maisons du village sont toutes pimpantes.

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œuvre de Catherine Étraves Le-Héran artiste peintre (cathielh.blogspot.com.fr)

Je m’installe à la Guinguette du port. Des paillotes du littoral corse, elle possède la précarité et peut-être même un sympathique dilettantisme. Ici, on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même : « Pour commander, venez-nous voir, pour payer c’est au comptoir, pour desservir faites-le SVP avant de nous dire au revoir ». En échange, on a le droit à une vue imprenable sur la baie de Rance.
Au retour, je m’arrête quelques instants à proximité de Saint-Jouan-des-Guérets. À chacune de mes visites à Dinard, je suis intrigué et ému par le spectacle qu’offrent en contrebas les vestiges de ce qui semble avoir été une usine.

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photographie Michel Chéron 2009

Il s’agit en fait de l’ancien moulin à blé de Quinard, construit en 1806, depuis longtemps désaffecté, et reconverti aujourd’hui tristement en vulgaire hangar de ferme.
C’était le plus grand des quinze moulins à marée de l’estuaire de la Rance qui jadis alimentaient notamment les manufactures de chanvre et de toiles pour les voiles et les bâches, les brasseries, les tanneries, une usine à papier.
J’ai souvent imaginé que sa silhouette austère presque angoissante, surgissant au milieu des souilles, quand le temps est sombre, pourrait constituer le décor d’un film à l’atmosphère hitchcockienne. Mais cela est une autre histoire que je vous conterai peut-être à l’automne à l’occasion du festival du cinéma britannique de Dinard, à l’entrée de l’estuaire.

* Surcouf et les brigands de Saint-Malo de Renée Bonneau, Oskar éditeur, 2016

Publié dans:Ma Douce France |on 10 mai, 2016 |2 Commentaires »

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