Archive pour mai, 2016

Tous les chemins mènent à …Saint-Céneri-le-Gérei

N’imaginez pas que je veuille me substituer à Stéphane Bern animateur de l’émission télévisée annuelle Le village préféré des Français.
Mais après vous avoir fait découvrir le petit port breton de Saint-Suliac en Ille-et-Vilaine, le hasard de mes pérégrinations, sur le chemin du retour vers la capitale, m’amène à Saint-Céneri-le-Gérei, une modeste commune située en Normandie dans le département de l’Orne, à une dizaine de kilomètres d’Alençon.
Pour la beauté de son site, elle revendique son appartenance à l’association des Plus beaux Villages de France ainsi qu’au réseau des Petites Cités de Caractère. Il y a concurrence de labels pour mettre en évidence le patrimoine rural de notre douce France.
Je vais encore surprendre mes lecteurs en délicatesse avec la géographie : pour dénicher ce charmant bout du monde, il faut effectuer l’ascension des Alpes mancelles, une région naturelle, aux confins des départements de la Sarthe, de la Mayenne et de l’Orne, à l’Est du vieux massif armoricain.
Des « têtes pensantes » ayant bien affublé récemment notre nouvelle région septentrionale du qualificatif de Hauts de France, pourquoi mes « pays » normands ne se pousseraient-ils pas du col en s’inventant quelque relief montagnard ?
Une légende locale prétend que le nom d’Alpes mancelles aurait été donné au VIIe siècle par deux frères, Céneri et Céneré, religieux de la province italienne d’Ombrie, qui ayant quitté Rome pour évangéliser le royaume des Francs, auraient stoppé leur progression en présence de ce paysage escarpé leur rappelant des sites alpestres.
La comparaison peut sembler outrancière ou pompeuse quand on sait que la plus haute colline est le Mont des Avaloirs culminant à 417 mètres. La dénomination géographique peut possiblement être née, en fait, durant le Second Empire et avoir été argument de promotion touristique à partir de la Belle Époque. L’appellation de Suisse normande pour une contrée voisine à cheval sur le Calvados et l’Orne participe du même esprit d’asseoir une renommée.
Ceci dit, c’est le cas surtout à Saint-Léonard-des-Bois, commune toute proche de Saint-Céneri enfoncée au creux d’un méandre encaissé de la Sarthe, la raideur des pentes, l’ampleur des dénivelés, la ligne des crêtes frappent l’imagination dans ce coin qui, chahuté entre deux régions et trois départements, se cherche une identité.

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Céneri et son frère Céneré seraient arrivés en Mayenne en l’an 649 et auraient vécu en ermites à Saulges dans le diocèse du Mans. Puis les deux frères auraient décidé de se séparer, Céneré restant à Saulges et Céneri remontant le cours de la Sarthe, accompagné d’un jeune mendiant nommé Flavard. Les deux hommes seraient parvenus alors jusqu’à une boucle de la rivière où, fatigués de leur longue marche et assoiffés, ils s’arrêtèrent et prièrent. Miracle, une source jaillit … aménagée aujourd’hui en fontaine.
Un bonheur n’arrive jamais seul dit-on. Leur soif étanchée, les deux hommes veulent traverser la rivière en crue après de récents orages. Ils poursuivent alors leurs prières et … second miracle, les flots de la Sarthe cessent de couler ! Ils construisent une cabane de branchages dans cette presqu’île. Céneri se plaisant en ce lieu, il y vivra durant des années, évangélisant la contrée et guérissant les malades. Il sera rejoint progressivement par d’autres moins bénédictins.
Céneri serait mort vers 669. À la fin de sa vie, fut construite une église en bois dédiée, selon son vœu, à Saint-Martin-du Mont-Rocheux où il aurait été enterré.
Vous avez l’explication de la première partie du nom du village que vous allez visiter en ma compagnie. Enfin … pas tout de suite, car midi sonne au clocher de l’église et mon estomac sonne le creux.
Justement, en descendant de voiture, à quelques pas du vieux pont enjambant la Sarthe, je flashe immédiatement sur le P’tit Caboulot, un restaurant très avenant aux allures de guinguette qui sert aussi d’espace d’exposition aux peintres et amis.

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Malheureusement, n’est pas Céneri qui veut, je n’ai du moine que la tonsure. Il n’y aura pas de troisième miracle : le P’tit Caboulot est en ce dimanche du 1er mai plein de populo et affiche complet
À défaut, je remballe ma déception en écoutant la nostalgique chanson presque éponyme écrite par Francis Carco. Souvent reprise par Yves Montand, Francis Lemarque, Juliette Gréco, Colette Renard et bien d’autres, elle est interprétée ici par son auteur lui-même.

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Pour pasticher Guillaume Apollinaire, sous le pont coule la Sarthe et beaucoup d’aberrations administratives. Le pittoresque pont semble au milieu du village et pourtant, pourquoi faire compliqué quand c’est si simple, en le franchissant, on change de commune, de département et de région administrative.

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Vous avez de quoi noter ? Voilà : passé le milieu du pont, sur la rive droite de la Sarthe, on se trouve à Saint-Céneri-le-Gérei, dans le département de l’Orne et dans la région Normandie. En deçà, sur la rive gauche, on est à Moulins-le-Carbonnel, commune du département de la Sarthe dépendant de la région Pays-de-Loire. C’est clair comme de l’eau de la Sarthe ?
J’espère car je n’ai pas le temps de me lamenter, j’ai faim et, pressentant l’affluence, je grimpe vers la place de Saint-Céneri à la recherche d’une auberge susceptible de nous accueillir. Le village est minuscule, il ne compte que 120 âmes, mais les week-ends, il draine une population un peu branchée attirée par la renommée artistique de l’endroit.

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Je suis à vous dans un instant, le temps de réserver in extremis deux couverts à l’auberge de la Vallée, l’un des quatre restaurants alignés côte à côte au centre du bourg.

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Pour être exact, il n’y en a plus que trois, l’un d’eux, l’auberge des sœurs Moisy étant fermée depuis de nombreuses années. Elle appartient à l’histoire du village comme on peut le lire sur la façade : « Moisy aubergiste loge à pied et à cheval ». Longtemps abandonnée, c’est aujourd’hui une sorte de musée ressuscitant son passé artistique.

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Je vais l’évoquer après avoir passé commande de mon menu : andouillette grillée et tarte tatin.
Au XIXe siècle et durant plusieurs décennies, la beauté des paysages et la qualité de la lumière ont inspiré de nombreux peintres. Comme l’école de Barbizon désigne un mouvement de peintres paysagistes travaillant d’après nature, on parle parfois de l’école de Saint-Céneri pour caractériser l’engouement d’artistes peignant « sur le motif » à la grande époque entre 1875 et 1925.
Jean-Baptiste-Camille Corot, Eugène Boudin et le « Michel-Ange des arbres » Henri Harpignies furent très tôt, même furtivement, sensibles au charme des Alpes Mancelles et de Saint-Céneri.
Beaucoup plus assidûment, Mary Renard, conservateur du musée d’Alençon, et Paul Saïn, célèbre portraitiste des hommes politiques de la IIIe République passèrent ensemble, durant vingt-cinq ans, des étés studieux et festifs à Saint-Céneri. Aux beaux jours, chevalets, toiles, tubes de peinture et parasols (eh oui !) s’entassaient dans une carriole à cheval, direction la petite commune de l’Orne.
Les deux artistes accompagnés de leur famille prenaient alors pension chez Moisy et y tenaient table ouverte. Ils y maniaient aussi bien le pinceau que la chopine. L’ancienne auberge a conservé trace du passage de ces drôles de pensionnaires : « Les jours de pluie, si l’on ne pouvait travailler dehors, on peignait sur les murs de l’auberge. Le soir, à la veillée, dans la salle du premier étage, où nous prenions nos repas, grâce à la lueur d’une bougie, on dessinait sur les murs les profils des personnes présentes … Celui dont on voulait reproduire le profil se plaquait près du mur blanchi à la chaux ; l’un d’entre nous tenait une bougie à distance voulue pour que l’ombre portée fût de la grandeur du modèle. Un des peintres, pendant ce temps, traçait au fusain le contour de cette ombre et l’on passait l’intérieur en noir ». Ces effigies en ombre chinoise ornent toujours les murs d’une pièce baptisée la salle des décapités.

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La vaste salle de l’auberge de la Vallée, apte à recevoir des banquets, est comble … au grand mécontentement de quatre personnes agacées de ne pas avoir une table avec vue sur la Sarthe et de devoir en conséquence partager la nôtre. Elles s’excuseront (heureusement) bien vite de leur manque de tact à notre égard. Je me régale de l’andouillette grillée devant nous au feu de bois puis d’une tarte tatin entièrement maison accompagnée d’une sublimissime crème fraîche qui fait resurgir des saveurs d’antan.
À côté, après avoir pris l’apéritif au soleil, la clientèle s’est repliée à l’intérieur de l’Auberge des Peintres, autrefois « La bonne carpe » » qui connut aussi ses heures de gloire.

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Le passage d’une concentration de motards et de quelques voitures anglaises de collection donne un air de fête. Le week-end de Pentecôte, ce sont 10 à 15 000 visiteurs qui envahissent les ruelles du village à l’occasion de la Rencontre des Peintres, une grande manifestation culturelle annuelle ouverte aussi aux sculpteurs, graveurs et plasticiens, une grande galerie d’art à ciel ouvert. Clin d’œil à Magritte, ceci n’est pas une pomme … de Normandie !

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Non loin de là, à l’atelier de la Maréchalerie, à l’emplacement de l’ancien forgeron, s’est installé Céphas Howard, un artiste anglais tombé amoureux du village, il y a une dizaine d’années. Truculent personnage, il fut styliste à la BBC, restaurateur sur l’île de Wight, joueur de trompette, avant de s’adonner à la peinture à Saint-Céneri. Entre figuratif et abstrait, il adore peindre les vaches rousses et blanches made in my Normandie ainsi que les paysages de la côte d’Émeraude vers Saint-Malo. Je crois savoir qu’avec son épouse, il a aussi ouvert une crêperie, une brocante et plusieurs gîtes.
Comme quoi, tout s’est arrangé dans le village victime pendant quatre siècles des conflits entre les royaumes de France et d’Angleterre. Une plaque à l’endroit où se dressait le château-fort en témoigne.

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Je me glisse maintenant à l’intérieur de l’atelier de tout … et de rien qui, comme son nom l’indique, regorge d’une multitude hétéroclite de choses au charme suranné.
Puis je grimpe vers l’église romane qui surgit des feuillages au-dessus du village.

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Elle fut construite à partir de 1089 par la famille Giroie (ou Géré) issue de la moyenne aristocratie normande et à l’origine de la seconde partie du nom de la commune. Le clocher ne fut édifié qu’au cours du XIIe siècle.
À l’intérieur, on remarque le contraste entre les murs blanchis de plâtre et de chaux de la nef et ceux du chœur recouverts de peintures des XIV et XVe siècles. Masquées par ce même badigeon en 1650, elles réapparurent en 1828 et ont été restaurées complètement en 2006.

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On peut admirer entre autres une Vierge au manteau protégeant quarante personnages.
La voûte en bois dégagée d’un enduit de torchis dans les années 1980 nous révèle quarante anges musiciens dans des arabesques aux tons rouges et noirs.

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Curiosité récente, le chemin de croix, réalisé par le sculpteur local Christian Malézieux pour marquer le passage au troisième millénaire, est fixé sur un seul côté de la nef et comporte quatorze stations au lieu des douze habituelles. D’un style très épuré rappelant un peu Alberto Giacometti, les personnages en plomb et étain, dénudés et tourmentés, expriment parfaitement la souffrance des scènes de la Passion.

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Je fais maintenant le tour extérieur de l’église afin de contempler le point sublime et emblématique du village avec ses maisons de grés roussard et son pont enjambant la Sarthe.

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Quelle quiétude ! Enfin … pas tout à fait, car des abeilles surgissant d’un trou creusé dans le mur de l’église voltigent dans mon dos.
J’apprends bientôt la symbolique de leur présence qui renvoie à un fait d’armes (légendaire ou pas) au temps de Charles III le Simple. En 898, le roi de France envoya son armée afin de résister aux Normands qui protestaient contre son règne et faisaient de fréquentes incursions dans la région. Des soldats, basés non loin de Saint-Céneri, se conduisirent avec irrespect aux abords immédiats de l’église abritant le tombeau du fondateur.
Des abeilles se ruèrent alors sur les chevaliers (pas chevaleresques) auteurs du sacrilège qui, affolés, ne sachant où fuir, se précipitèrent avec leurs chevaux du haut de la falaise et se fracassèrent mortellement en bas.
Si j’ai bien compris, car les versions diffèrent selon les sources, les abeilles auraient donc protégé les troupes normandes ce qui explique peut-être l’absence d’agressivité (l’attitude mielleuse ?) de leurs descendantes à mon égard. Bon sang de normand ne saurait mentir !
Après avoir longé le cimetière, je descends maintenant dans un pré en pente douce jusqu’à une ravissante petite chapelle en bordure de rivière.

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Elle date de la fin XIVe –début XVe siècle et se situerait à l’endroit où Céneri avait construit son ermitage.
Ce petit coin bucolique inspire évidemment les artistes depuis longtemps. Contrastant avec la lumière printanière de ce début d’après-midi, Bernard Buffet peignit en 1976 une huile sur toile dont l’atmosphère d’hiver est lugubre.

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À l’intérieur de la chapelle, on peut admirer une statue représentant Saint Céneri. Selon une tradition s’y attachant, les jeunes filles souhaitant se marier sont priées de piquer une aiguille dans la robe du saint. Si elle reste plantée dans la pierre, leur vœu sera exaucé dans l’année.
Le soleil laisse couler une douce lumière à travers les vitraux créés en 2007 par l’artiste alençonnaise Cathy Van Hollebeke. En osmose avec l’environnement, ils évoquent la rivière qui enlace le pré, le coteau feuillu, et la lumière.

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Je n’ai malheureusement pas le temps de flâner sur la rive de la Sarthe.
Je reviens sur mes pas au centre du village. Ça « brunche » à la terrasse de la Taverne Giroise.

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Je lézarde au soleil sur le pont encore quelques minutes. Je pense à un ami sarthois très cher qui ne découvrira jamais ce joli coin que je lui avais suggéré de visiter.
Au bord de l’eau, en contrebas, l’atelier de Christian Malézieux ouvre ses portes. Je profite de l’aubaine pour pénétrer dans l’univers d’un artiste plein de vie en dépit de ses 85 ans. Une de ses œuvres trône au centre du bourg: il s’agit d’une interprétation contemporaine du buste en bronze du peintre portraitiste Paul Saïn (évoqué plus haut) que les Allemands fondirent durant la seconde guerre mondiale pour faire des munitions.

St-Céneri 10 blogancien monument Paul Saïn

ancien buste de Paul Saïn

Plutôt qu’un long discours, je vous offre ce petit clip qui vous restitue aussi l’atmosphère de ce village paisible.

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Céneri, le religieux rital, avait vraiment bon goût ! Par un curieux hasard, je ferai, dans quelques jours, le voyage inverse vers Rome, ce sera probablement matière à quelques billets. Tous les chemins mènent à Saint-Céneri-le-Gérei, perle de l’Orne.

Publié dans:Ma Douce France |on 17 mai, 2016 |2 Commentaires »

Sur les bords de la Rance, entre Pleudihen et Saint-Suliac

« La Rance, un infini toujours nouveau, image de bleu qui prend des nuances de rouge au soleil couchant ». Je relève cette citation optimiste sur un des panneaux signalétiques jalonnant une de mes promenades lors de mon bref séjour sur la côte d’Émeraude..

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Ce n’est pas gagné d’avance avec les temps changeants de Bretagne. Profitant cet après-midi-là d’une météo à peu près clémente, je choisis de goûter aux cinquante nuances de gris offertes par l’estuaire de la Rance.
Certains de mes lecteurs fâchés avec la géographie seront peut-être surpris, la Rance est un fleuve, long de 102 km, qui se jette dans la Manche entre Dinard et Saint-Malo. Dans son cours inférieur avant le barrage, les rives de l’estuaire se cisèlent en baies, petits ports et presqu’îles prisés des touristes.
En cette fin de matinée, je mets le cap vers la Cale de Mordreuc, hameau de Pleudihen, « un village où la charrue et le doris sont à un jet de pierre ». Comprenez derrière ces propos de Chateaubriand, illustre romancier et homme politique, natif de la région, que terre et Rance, bas-champs et grève, paysans et pêcheurs cohabitent dans le même paysage.

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Une fois n’est pas coutume, l’heure de la pause médiane ayant sonné, je commence ma promenade au restaurant éponyme face au minuscule port situé sur la rive droite de la Rance.
Mon intuition est bonne : nous sommes accueillis chaleureusement par le patron curieusement originaire de l’Adour autre fleuve côtier du Pays Basque (il a tout de même des attaches bretonnes). Ici, le confit de canard proposé sur l’ardoise, eu égard sans doute à la clientèle britannique, est baptisé « chicken coin-coin » ! J’opte en entrée pour un camembert au miel, manière de voir comment le chef interprète ou revisite (comme dit à la télé le jury des émissions culinaires) le célèbre fromage de mon pays normand, avant de me régaler d’une savoureuse barbue arrosée d’un muscadet sur lie bio.
Plus circonspect sur le mystérieux « Fok … ou ! » en tête de liste des desserts, je jette mon dévolu sur un craquant au chocolat de bonne facture.
En sortant, je saisis à retardement l’humour du patron : en effet, au bout de la digue, un phoque ne semble même pas agacé par les multiples sollicitations des touristes en quête de photos cocasses et même, plus dangereusement, de selfies.

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Abandonnée par sa mère à la naissance en l’an 2000, cette femelle veau marin fut aussitôt recueillie par des secouristes de l’Océanopolis de Brest, un centre de découverte des océans. Une fois sevrée, L9, c’était son numéro de matricule, fut relâchée dans la baie du Mont-Saint-Michel afin qu’elle rejoigne la colonie de veaux marins installée dans la région. Peut-être traumatisée par l’ingratitude maternelle, L9 préféra la compagnie des humains et s’en alla vivre en solitaire sur les bords de la Rance. Depuis seize ans, toutes les tentatives pour la réintroduire dans son milieu naturel ont échoué. Il y a quelques années, des chercheurs scientifiques firent venir un mâle dans le but de les accoupler. Rien n’y fit : L9, fâchée à jamais avec ses congénères, rejeta le soupirant qui mourut de désespoir. Depuis, véritable bête de scène, elle coule des jours paisibles à la cale de Mordreuc. La vie serait donc un long fleuve tranquille, en l’occurrence la Rance, pour ce Phocidé.

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Chemin de la gabare blanche, les Fours à chaux : à travers les noms des ruelles du hameau, on reconstitue le passé du petit port. Il fut très actif autrefois avec le transport de céréales, de pommes (on peut visiter un musée de la pomme et du cidre), de bois et de fagots.
Durant trois siècles, les gabariers, des marins négociants, naviguèrent sur la Rance à bord de leurs gabares, des embarcations à voile rousse et à rames avec un fond plat, chargées de bois de chauffage des forêts voisines destiné à alimenter le feu des boulangers notamment de Saint-Malo.
Jusqu’à la première guerre mondiale, le calcaire arrivait de Normandie par bateau. La chaux vive qui résultait de sa transformation dans les fours servait ensuite à amender les sols et blanchir les maisons et autres constructions.
Jusqu’au milieu du XXe siècle, de nombreux habitants de la vallée de la Rance appartinrent aux équipages qui partaient pour la pêche à la morue à Terre-Neuve. Ils emportaient les doris, ces embarcations à fond plat aujourd’hui essentiellement reconverties pour les loisirs.

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Rue des Cap Horniers : le vent du large m’appelle, c’est la mer qui prend l’homme, moi elle m’a pris ce jeudi, hissons le grand foc, la voile pas le veau marin, hardi les gars, vire au guindeau, nous doublerons le Cap Horn puis nous irons à Valparaiso, la « vallée du paradis ».

Je me souviens avoir appris à l’école communale ce célèbre chant de marin interprété ici par Germaine Montero. Comédienne, elle joua Federico Garcia Lorca et Bertolt Brecht, chanteuse, elle reprit notamment Prévert, Bruant et Mac Orlan.
Je crains malheureusement ne jamais accoster dans le port mythique du Chili. À défaut, lors d’une prochaine escale à Dinard, je projette une promenade sur la Rance à bord du bateau croisière le Chateaubriand.
Aujourd’hui, face à la digue, dans la grisaille, se détachent mal le château de Péhou dominant la presqu’île du Chêne Vert et, sur l’autre rive, le port de plaisance de Plouër-sur-Rance dans lequel j’eus l’occasion de déambuler le temps … d’une image de bleu.

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Pour l’instant, je me dirige vers l’ancien moulin à marée qui, comme son nom l’indique, fonctionnait avec le mouvement de la marée.

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Un premier moulin existait déjà à Mordreuc à la fin du XVe siècle. Le moulin actuel fut reconstruit en 1898. Les moulins des bords de Rance perdirent leur intérêt avec l’arrivée des moteurs. Celui de Mordreuc s’arrêta dans les années 1950.
À proximité, on peut encore voir les souilles, ces petites criques envahies de vase, autrefois aménagées pour faciliter l’échouage des gabares.
Une dizaine de kilomètres en aval du fleuve, après être passé du département de l’Ille-et-Vilaine à celui des Côtes-d’Armor, j’atteins Saint-Suliac, autre petit port, classé parmi les plus beaux villages de France.
Ses rues étroites, essentiellement orientées vers le port, bordées de vieilles maisons en granite, sont baptisées ici ruettes. Ainsi, la ruette du port au riz rend hommage aux hommes marins du lieu qui partirent autrefois au loin pour la Compagnie des Indes.

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Très pentue, elle m’amène au midi de l’église dans l’enclos de laquelle on accède par un portail du XIIIe siècle.

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L’église datant des XIIIème et XIVème siècles est l’une des plus anciennes de Bretagne. Elle est originale avec sa tour carrée fortifiée surmontée d’un étage de forme octogonale supportant la flèche.
Elle connut des dommages considérables le 29 août 1597 lors d’une sévère bataille entre 250 catholiques de la Sainte Ligue venus de Dinan, et 800 Malouins commandés par le seigneur de la Tremblaye. Les ligueurs retranchés dans l’église subirent notamment les bombardements de deux galères en provenance de Saint-Malo et ancrées dans le port. Pas un seul n’eut la vie sauve.
Malgré cet épisode, le porche conserve sa voûte d’ogives ainsi que quatre des six statues qui ornent les murs latéraux à savoir la Vierge, saint Pierre, saint Jean Baptiste et saint Matthieu. Elles sont toutes couronnées d’un dais.

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La statue centrale représente Saint-Suliac vêtu en abbé et enfonçant sa crosse dans la gueule d’un monstre qu’il tient à ses pieds. Saint Suliac était un moine gallois évangélisateur du Pays de Galles et de l’Armorique au VIe siècle. Il vécut notamment sur les hauteurs du Mont Garrot surplombant la Rance près du port qui porte désormais son nom. Justement, selon une légende, on lui prête l’exploit d’avoir fait fuir un énorme serpent qui se trouvait sous le dit mont et dévorait les jeunes filles.

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Je découvre aussi que Rabelais ne serait pas l’inventeur du personnage mythologique de Gargantua et que celui-ci serait même celtique. Un grand nombre de mégalithes porte son nom, ainsi, près du Mont Garrot, le menhir de la dent de Gargantua : le géant aurait cassé une dent sur une pierre que des témoins lui auraient lancée pour l’empêcher de dévorer un de ses fils. Est-ce à cause d’une Dive bouteille de chouchen, mais les légendes ont la dent dure en Bretagne !

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À l’intérieur de l’église, le retable de Marie comporte des bas et hauts reliefs en bois représentant une scène de naufrage au cours de laquelle Notre-Dame de Grainfollet est invoquée par les marins. L’Enfant Jésus tient dans la main une gaffe qu’il tend à un pêcheur en train de se noyer.
Des œuvres dédiées au patrimoine maritime sont aussi visibles, ainsi, dans une vitrine, une maquette de la Rosalie, une goélette à trois-mâts datant du milieu du dix-neuvième siècle.

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On peut aussi admirer deux vitraux, l’un est dédié à Saint Suliac débarquant sur les rives de la Rance, l’autre met en scène une procession de marins et de membres du clergé sur la grève de Saint-Suliac, avant le départ des hommes en mer. Les personnes représentées sur ce vitrail seraient identifiables. Il s’agirait véritablement de portraits de villageois, précisément ceux des hommes d’équipage d’un navire en appareillage pour Terre-Neuve.
Non loin de l’église, au bout d’une sente, une brocante marine regorge d’objets liés à la mer. Dans cette caverne d’Ali-Baba tenue par un vrai marin-pêcheur, je me faufile tant bien que mal entre ancres à jas, maquettes, filets, coffres, tableaux, casquettes, pièces d’accastillage, lampes tempête.

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Je déniche même un portrait de Robert Surcouf, une aubaine pour faire un clin d’œil à mon amie écrivaine et lectrice Renée Bonneau qui vient de publier, à destination de la jeunesse, un roman historique* associant le futur roi des corsaires à Chateaubriand, deux figures célèbres de l’histoire malouine à la poursuite de brigands. Les premières séances de dédicaces ont fait un tabac… à priser marin oblige !

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Qui sait si les bandits malouins surgissant de la fiction ne seront pas pris dans les mailles des filets de pêche suspendus aux murs des maisons.

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Cap vers le nord jusqu’à l’oratoire de Grainfollet qui surplombe le port. Ce monument de granit et quartz abritant une vierge à l’enfant fut érigé en 1894 par les marins locaux reconnaissants que tous soient revenus sains et saufs de la grande pêche (8 à 9 mois) sur les bancs de Terre-Neuve. Depuis, chaque année, au 15 août, un pèlerinage très suivi y est organisé.

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La vue est superbe sur le port que l’on rejoint en quelques minutes par un petit sentier à flanc de falaise.
Un pupitre signalétique sur le quai de la Villeneuve montre l’aspect de Saint-Suliac, à la fin du XIXe siècle, à travers le pinceau du peintre paysagiste Antoine Guillemet, élève de Corot, ami de Manet, Monet, Pissarro et Cézanne.

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Ce tableau de 1882 fut dérobé, on ne peut même pas accuser les brigands traqués par Surcouf (!), et retrouvé en Suisse en 2012.
Le quai tel qu’on le voit aujourd’hui fut construit en 1911 malgré l’opposition des riverains qui craignaient de ne plus pouvoir étendre leur linge et faire sécher leurs morues sur la grève.
Je comprends que Saint-Suliac puisse attirer les peintres. En ce milieu d’après-midi, la lumière a déjà changé dans l’estuaire.

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J’imagine que sous un franc soleil, ça doit arriver non (?), les vieilles maisons du village sont toutes pimpantes.

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œuvre de Catherine Étraves Le-Héran artiste peintre (cathielh.blogspot.com.fr)

Je m’installe à la Guinguette du port. Des paillotes du littoral corse, elle possède la précarité et peut-être même un sympathique dilettantisme. Ici, on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même : « Pour commander, venez-nous voir, pour payer c’est au comptoir, pour desservir faites-le SVP avant de nous dire au revoir ». En échange, on a le droit à une vue imprenable sur la baie de Rance.
Au retour, je m’arrête quelques instants à proximité de Saint-Jouan-des-Guérets. À chacune de mes visites à Dinard, je suis intrigué et ému par le spectacle qu’offrent en contrebas les vestiges de ce qui semble avoir été une usine.

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photographie Michel Chéron 2009

Il s’agit en fait de l’ancien moulin à blé de Quinard, construit en 1806, depuis longtemps désaffecté, et reconverti aujourd’hui tristement en vulgaire hangar de ferme.
C’était le plus grand des quinze moulins à marée de l’estuaire de la Rance qui jadis alimentaient notamment les manufactures de chanvre et de toiles pour les voiles et les bâches, les brasseries, les tanneries, une usine à papier.
J’ai souvent imaginé que sa silhouette austère presque angoissante, surgissant au milieu des souilles, quand le temps est sombre, pourrait constituer le décor d’un film à l’atmosphère hitchcockienne. Mais cela est une autre histoire que je vous conterai peut-être à l’automne à l’occasion du festival du cinéma britannique de Dinard, à l’entrée de l’estuaire.

* Surcouf et les brigands de Saint-Malo de Renée Bonneau, Oskar éditeur, 2016

Publié dans:Ma Douce France |on 10 mai, 2016 |2 Commentaires »

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