« Opération Primevère », vive le Printemps 2016 !

J’ai l’habitude de célébrer ici l’arrivée du printemps. Cette année, au-delà de la tradition, c’est une thérapie : faire le deuil des effroyables attentats, d’une disparition cruelle, enfouir les feuilles noires du livre de la vie et savourer la renaissance de la nature, à travers notamment l’une des premières fleurs écloses.

« Primevère, après le grand sommeil,
Le soleil grand ouvert,
Primevère, la vie sur une tige
Fait la bise à l’hiver,
Dans le repli d’une corolle,
Dans la cambrure d’un pétale … »

Les trémolos de la voix de Serge Reggiani, magnifique interprète, embellissent cette chanson, teintée de nostalgie et d’espérance, écrite par Claude Lemesle, un de ses paroliers préférés.

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Primevère, fleur baptisée d’après la locution latine primo vere, le « début du printemps », du printans comme on l’écrivait au XIIIe siècle, ce qui explique l’adjectif « printanier », pour attiser la polémique autour de la récente réforme de l’orthographe.
Dans la langue de Dante, le printemps al dente devient Primavera. Il a même donné son surnom à la prestigieuse classique cycliste Milan-San Remo, la première grande course de la saison, qui se dispute traditionnellement le troisième samedi de mars (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2014/09/18/la-primavera-en-ete-sur-la-route-de-milan-san remo/).
Je profite de cette digression transalpine pour signaler que, dans les années 1960, la firme automobile italienne Autobianchi sortit un modèle si révolutionnaire qu’elle le baptisa Primula, vous allez très bientôt comprendre pourquoi.
Au risque de casser l’ambiance, un Rital peut en cacher une autre. Non ho l’età n’était plus de mise. Dans notre jeunesse (elle a le même âge que moi, eh oui le temps passe), le temps d’une canzonetta facile, je vous le concède, de Cigliola Cinquetti, on s’imaginait amants de Vérone, sa ville natale.

« À la Primavera
Où tu m’avais dit « je t’aime »
À la Primavera
J’avais quinze ans à peine
La Primavera le printemps de ma vie en Italie »

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Saut dans le passé, asseyons-nous maintenant avec le naturaliste suédois Carl von Linné (XVIIIe siècle) au bord d’un talus parsemé de primevères. Il les baptisa ainsi car elles étaient parmi les premières à fleurir, annonciatrices des beaux jours renaissants.
La Primevère ou Primula, est un genre de plantes herbacées de la famille des Primulacées. Il en existe plusieurs centaines d’espèces mais, à l’état sauvage, on en trouve trois variétés principales dans nos contrées qui sont les aïeules des primevères cultivées de nos jardins.

planche Primevères

La Primevère acaule, du moins par son appellation, est la Primevère commune ou Primula vulgaris. Fleur des talus et des prés, de couleur jaune pâle, pratiquement sans aucun parfum, elle se caractérise par son absence de tige. C’est celle aussi qui, modeste et toute fraîche de rosée, échappée de divers cultivars, m’accueille dans sa tenue blanche, rose ou violette, au pied de ma résidence

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La Primevère élevée ou Primula eliator, dite aussi Primevère des bois, de couleur jaune soufre, se penche consensuellement avec ses collègues du même côté en une ombelle unique au sommet d’une tige beaucoup plus longue. Son parfum n’est guère perceptible.

primula élevée elatior blog

Elle peut être facilement confondue par les non spécialistes avec la Primevère officinale ou Primevère vraie (Primula veris), la plus populaire de toutes, à laquelle on donne souvent le nom de coucou, peut-être parce que sa floraison salue la venue du printemps, mais aussi comme l’oiseau migrateur du même nom, au chant si particulier, dont le retour fin mars en Europe signe l’arrivée des beaux jours. Elle prospère dans les prairies. La fleur est également jaune mais libère par contre un parfum exquis.

primevère veris Linné

primeverecoucou blog

Selon les régions, cette primevère officinale possède d’autres surnoms poétiques comme l’herbe de saint Pierre, l’herbe de saint Paul, primerole, coqueluchon, brayette, brérelle, clef de saint Pierre, la printanière, sans oublier les apaisantes (?) herbe à la paralysie et herbe à la migraine.
Lui était dévolu aussi au Moyen-Âge le drôle de nom de braies de cocu qui tiendrait son origine de la forme du long calice tubulaire de la fleur semblable au pantalon masculin de l’époque, cocu étant une variante dialectale du coucou mais aussi, peut-être un clin d’œil à l’oiseau éponyme qui dépose ses œufs dans le nid des autres.
De nombreuses légendes et croyances entourent cette fleur et expliquent ses diverses appellations. Ainsi, on raconte que saint Pierre, gardien des portes du paradis qui, presque logiquement, avait la tête dans les nuages, laissa tomber depuis les hauteurs célestes son trousseau de clés en or. Ainsi, poussa, à l’endroit de la chute, une grappe de fleurs de couleur jaune d’or.
Au XIIe siècle, l’abbesse Hildegarde de Bingen inscrivait dans son manuscrit Jardin de santé que le coucou était un remède efficace contre la mélancolie et la paralysie.
Chomel, médecin ordinaire de Louis XV, prétendait que cette primevère guérissait de la paralysie de la langue et du bégaiement.
Dans le Dictionnaire raisonné universel d’Histoire naturelle, publié au XVIIIe siècle, on relève que « cette plante, surtout la racine, avait quelque chose de somnifère, en ce qu’elle calme les vapeurs et qu’elle dissipe la migraine et les vertiges des filles mal réglées ; le suc des fleurs nettoie le visage et emporte les taches de la peau si l’on s’en sert de liniment. On tient dans les boutiques une eau distillée et une conserve de fleurs de primevère qui s’emploie avec succès dans l’apoplexie et la paralysie. »
De nos jours, il semble avéré que les rhizomes de la primevère vraie, ainsi qu’à un degré moindre ses feuilles et ses fleurs, possèdent des vertus expectorantes, justifiant ainsi son nom de primevère officinale.
Il est une variété de primevère, la Primula auricula, appelée communément oreille d’ours, un peu oubliée chez nous, qui fut très populaire chez nos voisins britanniques à partir des XVIIIe et XIXe siècles. Ces fleurs étaient même exposées dans des « théâtres » au fond peint en noir avec parfois des rideaux et miroirs.

auricula_theatre_Courson blog

Benjamin Disraeli, Premier ministre britannique conservateur mais aussi romancier et dandy aux multiples conquêtes féminines, appréciait particulièrement les primevères. Lorsqu’il fit de la reine Victoria l’impératrice des Indes (1877), la souveraine le remercia en lui offrant un bouquet de primevères ainsi que, moins platoniquement, le titre de premier comte de Beaconsfield. Un an après sa mort, Victoria déposa sur sa tombe ses fleurs préférées, des « primroses », ainsi les primevères sont appelées dans la langue de Shakespeare. En son souvenir, le 19 avril est devenu le jour de la primevère chez nos « amis » britanniques. « Disraeli a traversé le siècle en Majesté » comme témoigna l’un de ses successeurs au 10 Downing Street.
La fleur fétiche donna, peu après, son nom à la Primrose League, la Ligue de la Primevère, très influente organisation satellite du parti conservateur fondée en 1883 par Randolph Churchill, le père de Winston. On ne vit alors que primevères partout, aux boutonnières des hommes, sur les chapeaux et les robes des femmes. Comme la Ligue avait un but électoral, tout Londres savait à quoi s’en tenir sur les sympathies conservatrices de chacun.

Primrose_League-Insigne blog

insignes de la Primrose League

Le poète quasi contemporain William Wordsworth dont vous apprîtes peut-être en cours d’anglais au collège la fameuse ode aux jonquilles, The Daffodils, était également sensible aux petites fleurs printanières. Toujours aussi romantique, dans ses Lignes écrites au début du printemps, il n’oublie pas les primroses qui, selon les traductions, sont primevères, coucous ou encore onagres autrement nommées primevères du soir.

« J’entendais mille voix mêlées,
A demi couché dans un bois
Dans cette humeur où des pensées
De bonheur font naître l’effroi.

La Nature à son bel ouvrage
Liait l’âme qui coule en moi;
Et mon cœur déplorait l’ouvrage
De ce que l’homme à fait de soi,

Les pervenches sous la ramure
Couraient parmi les primevères;
Oh oui, chaque fleur, j’en suis sûr,
Aime l’air qui désaltère.

Les oiseaux jouaient, sautillant,
Leurs pensées je ne saurais dire : -
Mais dans leur moindre mouvement
Passait un frisson de plaisir.

Les branches ouvraient à la brise
Leurs bourgeons pour mieux la saisir,
Et je dois croire, quoi qu’on dise,
Qu’il y avait là du plaisir.

Si le ciel me donne le gage
Que la Nature à fait ce choix,
Ai-je tort de pleurer l’ouvrage
De ce que l’homme a fait de soi ? »

La beauté et la pureté de la nature contrastent avec ce que l’homme fait de sa vie (pas terrible en ce moment !). Le poème, écrit en temps de guerre, retrouve une forte résonance dans notre actualité si pesante.
D’une manière plus légère, au sens littéral du terme, les primevères sont des belles à croquer, en particulier la Primevère officinale. « Des fleurs que je suce, que je croque comme des friandises. Les feuilles frites sont les plus belles et les meilleures chips » affirme le grand chef étoilé, le cuisinier poète Michel Bras dans son magnifique ouvrage (Le Livre de Michel Bras, éditions du Rouergue), bien plus qu’un livre de recettes, une ode à son « pays » le plateau d’Aubrac où la nature vit encore en liberté.
Pour avoir réalisé un film sur une classe de patrimoine culinaire dans son buron futuriste en surplomb du village de Laguiole en Aveyron, j’eus le bonheur de savourer sa « brassée » de primulacées dont voici une recette :
- Prélever 50 g de corolles de primevères
– Réunir dans le bol d’un mixeur les corolles et un jaune d’œuf
– Mixer en ajoutant progressivement l’huile d’arachide et l’huile d’olive
– Assaisonner de sel
– Citronner légèrement. Ajuster éventuellement l’épaisseur.
– Réserver
Michel Bras sert ce coulis avec un blanc de poulet étuvé dans son jus, des jeunes radis et des feuilles et fleurs de primevères en décor. Total régal !

gargouillou-michel-bras blog

William Wordsworth sacrifiait-il au traditionnel five o’clock avec un thé de fleurs de primevère officinale ? 50 grammes de fleurs sèches pour un litre d’eau bouillante puis consommez glacé !
Des fleurs fraîches dans un litre d’eau, du jus de citron et du sucre cristallisé, on secoue doucement, on laisse reposer 24 heures en plein soleil, on filtre, on conserve au frigo et il paraît que l’on obtient une limonade de fleurs de primevères tonique et délicieuse.
Plaisir des papilles, plaisir des yeux, les primevères s’invitent parfois modestement dans des tableaux de maîtres comme cette nature morte de Paul Cézanne :

Primevères Cézanne blog

À l’instar des peintres hollandais qui mélangeaient les saisons dans leurs natures mortes, Cézanne, avec le pot de primevères et les pommes, entremêlent le printemps et l’automne.
Artiste britannique de l’époque victorienne, John Atkinson Grimshaw nous offre une jolie composition de l’éclosion du printemps avec les œufs dans le nid, une touffe de primevères et une fleur de poirier.

John Atkinson Grimshaw blog

Cette année, plus que jamais, je ne veux pas avoir froid, je veux que le printemps soit un printemps qui a raison, pour reprendre le poème de Paul Éluard merveilleusement mis en musique par Barbara.

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« Il y a, sur la plage, quelques flaques d’eau.
Il y a, dans les bois, des arbres fous d’oiseaux.
La neige fond dans la montagne.
Les branches des pommiers brillent de tant de fleurs
Que le pâle soleil recule.

C’est par un soir d’hiver,
Dans un monde très dur,
Que tu vis ce printemps,
Près de moi, l’innocente.

Il n’y a pas de nuit pour nous.
Rien de ce qui périt, n’a de prise sur moi
Mais je ne veux pas avoir froid.

Notre printemps est un printemps qui a raison. »

Ce poème Printemps figurait dans le recueil Le Phénix qu’écrivit le poète surréaliste en 1951. Éluard y célébrait l’amour qui renaît des cendres du désespoir comme l’oiseau fabuleux symbolise la résurrection après la mort. Il le dédia à sa dernière épouse Dominique avant de mourir, en 1952, un an après leur mariage.

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Paul Éluard par Dali

Dans ce recueil, il lui écrivait une fervente déclaration d’amour en forme d’action de grâce.

« Je t’aime pour toutes les femmes que je n’ai pas connues
Je t’aime pour tous les temps où je n’ai pas vécu
Pour l’odeur du grand large et l’odeur du pain chaud
Pour la neige qui fond pour les premières fleurs
Pour les animaux purs que l’homme n’effraie pas
Je t’aime pour aimer
Je t’aime pour toutes les femmes que je n’aime pas

Qui me reflète sinon toi-même je me vois si peu
Sans toi je ne vois rien qu’une étendue déserte
Entre autrefois et aujourd’hui
Il y a eu toutes ces morts que j’ai franchies sur de la paille
Je n’ai pas pu percer le mur de mon miroir
Il m’a fallu apprendre mot par mot la vie
Comme on oublie

Je t’aime pour ta sagesse qui n’est pas la mienne
Pour la santé
Je t’aime contre tout ce qui n’est qu’illusion
Pour ce cœur immortel que je ne détiens pas
Tu crois être le doute et tu n’es que raison
Tu es le grand soleil qui me monte à la tête
Quand je suis sûr de moi. »

Poète engagé, résistant, dans son poème Courage extrait du recueil Au rendez-vous allemand, Éluard évoquait la détresse physique et morale de Paris occupé en 1944.

« Paris a froid Paris a faim
Paris ne mange plus de marrons dans la rue
Paris a mis de vieux vêtements de vieille
Paris dort tout debout sans air dans le métro
Plus de malheur encore est imposé aux pauvres
Et la sagesse et la folie
De Paris malheureux
C’est l’air pur c’est le feu
C’est la beauté c’est la bonté
De ses travailleurs affamés
Ne crie pas au secours Paris
Tu es vivant d’une vie sans égale
Et derrière la nudité
De ta pâleur de ta maigreur
Tout ce qui est humain se révèle en tes yeux
Paris ma belle ville
Fine comme une aiguille forte comme une épée
Ingénue et savante
Tu ne supportes pas l’injustice
Pour toi c’est le seul désordre
Tu vas te libérer Paris
Paris tremblant comme une étoile
Notre espoir survivant
Tu vas te libérer de la fatigue et de la boue
Frères ayons du courage
Nous qui ne sommes pas casqués
Ni bottés ni gantés ni bien élevés
Un rayon s’allume en nos veines
Notre lumière nous revient
Les meilleurs d’entre nous sont morts pour nous
Et voici que leur sang retrouve notre cœur
Et c’est de nouveau le matin un matin de Paris
La pointe de la délivrance
L’espace du printemps naissant
La force idiote a le dessous
Ces esclaves nos ennemis
S’ils ont compris
S’ils sont capables de comprendre
Vont se lever. »

Comment ne pas rapprocher ce poème des tragiques événements que Paris a connus au cours de l’année 2015 ? C’est toute la force et la grandeur du génie littéraire de porter un message universel au-delà du contexte particulier dans lequel le poème cruellement actuel fut écrit.
Vive ce printemps 2016 ! Je veux qu’il ait raison !

PS Quelques heures après la parution de ce billet, Arnaud Démare a gagné la Primavera. C’est le premier coureur français depuis 1995 qui remporte ce monument du cyclisme qu’est la classique Milan-San Remo. À observer la photo, il semble en être surpris lui-même. Clin d’œil futile d’un printemps qui veut avoir raison et qui « démare » bien !

Arnaud Demare Milan San Remo blog

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2 Commentaires Commenter.

  1. le 19 mars, 2016 à 11:58 Renée Bonneau écrit:

    merci, cher jardinier des lettres, de ce merveilleux bouquet et de ce message d’amour et d’espoir dont nous avons bien besoin.

    Il y aurait une anthologie à faire sur les envois de fleurs!
    de Paul Delmet….
    Pour vous obliger à penser à moi,
    D’y penser souvent ,d’y penser encore
    Voici quelques fleurs ce modeste envoi,
    De très humbles fleurs qui viennent d’éclore
    …. à Verlaine
    Voici des fruits des fleurs des feuilles et des branches
    Et puis voici mon coeur qui ne bat que pour vous

    ce samedi un peu gris, grâce à vous a repris des couleurs.
    Bravo et merci encore
    ….

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    • le 20 mars, 2016 à 11:33 encreviolette écrit:

      Il est une excellente librairie rue Mouffetard qui s’appelle « L’Arbre à lettres ». Vous me flattez en me considérant « jardinier des lettres », bien modeste je vous assure.
      Pour vous remercier, voici cet « Envoi de fleurs » de Paul Delmet, grande figure des cabarets montmartrois des années 1900. Il est ici interprété par Jean Lumière, un chanteur qui connut un énorme succès dans les années trente avec « La petite église » (au fond d’un hameau dont le fin clocher se mire dans l’eau …).
      https://www.youtube.com/watch?v=1gdQ77pgTCQ

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