Archive pour février, 2016

L’accent circonflexe est mort, vive l’accent circonflexe!

C’était un mercredi pluvieux. Les mouvements de grève et les manifestations de colère des chauffeurs VTC et des agriculteurs bretons embouteillaient Paris et sa périphérie. Bref, un jour à ne pas mettre le nez dehors.
Quelques têtes (bien ?) pensantes ne trouvèrent rien de mieux pour mettre un peu de couleur à ce matin maussade, que d’annoncer la mort de l’accent circonflexe.
Les Français, la tête déjà farcie par l’embrouillamini de la question de la déchéance nationale, exaspérés même au point de s’en désintéresser, crurent un instant que cet encart nécrologique glissé discrètement dans l’actualité du jour était une blague de carnavaux, pardon de carnavals.
D’où émanait-il d’ailleurs ? Contactée par le journal Le Monde, la ministre de l’Éducation nationale fit mine de ne pas comprendre : il ne s’agissait pas d’une réforme mais d’une simple mise à jour des manuels scolaires à partir d’un texte de 2008. L’Académie française y alla aussi de son communiqué pour affirmer qu’elle n’avait jamais rien imposé dans l’affaire.
Bref, « c’est pas moi, maitresse », ce n’étaient les ognons de personne précisément ! En tout cas, il y en a un qui n’a pas perdu de temps, ainsi, le correcteur orthographique de mon ordinateur est resté impassible devant mon audace post-moderne d’écrire les mots en gras ci-avant.
Bon, cela ne s’est, probablement, pas passé comme je le raconte, mais c’est un peu ce que l’on ressent ! En attendant le prochain remaniement ministériel, pourquoi ne pas donner quelques coups de canif à notre belle langue française.
« L’orthographe ? moi, je la trouve très bien telle qu’elle est. J’ai toujours été bon, vous comprenez. D’ailleurs, il n’ y a pas tellement longtemps, tout un chacun était à peu près bon. À douze ans (de mon temps) puis à quatorze, âges successifs du certificat d’études primaires, chaque Français savait écrire correctement sa langue, même s’il butait sur quelques malicieuses vacheries surgies sous le pied çà et là, comme « châtaignier », « silhouette », « chausse-trape » ou « chariot », qui mettaient un peu de piment dans la page d’écriture et faisaient de la plus bucolique des lettres d’amour une aventure aussi semée d’embûches qu’un roman de chevalerie. Ne me parlez pas de « pou », « hibou », « joujou » et de leur « x » au pluriel, non plus que de « festival », « carnaval », « naval » et compagnie, dont justement la bizarrerie même mobilise l’attention et fait qu’on risquera plutôt de coller au pluriel un « x » à verrou qu’un « s » à hibou … Car notre esprit est ainsi fait que l’anormal pique notre curiosité et se fixe mieux dans la mémoire. Les verbes irréguliers anglais sont ceux qu’on retient le plus vite, parce qu’irréguliers, justement. »
Ce n’est pas de moi mais j’adhère complètement au propos du regretté François Cavanna, fils d’immigré des Ritals, anar provocateur de Charlie-Hebdo (dont il fut le fondateur), et surtout, en la circonstance, jaloux de la langue française comme on l’est d’une femme aimée.

Mignonne allons voir si la rose

Il la défend, la vénère même avec tellement de talent et de truculence que, pour nourrir ce billet, je puiserai sans doute encore dans Mignonne, allons voir si la rose … (premier vers d’un célèbre poème de Ronsard), un livre qu’il écrivit, en 1989, pour déclarer son amour au français.
Coïncidence probablement pas fortuite, il y avait donc anguille sous roche, ce savoureux ouvrage était sous presse tandis que se profilait cette fameuse réforme de l’orthographe qu’on nous ressert un quart de siècle plus tard.
En effet, le texte à l’origine de nos « mots de tête » émane du Conseil supérieur de la langue française (mis en place par Michel Rocard, Premier ministre de l’époque), on a donc trouvé un coupable. Il avait été publié dans les « Documents administratifs » du Journal officiel le 6 décembre 1990. Étant donné la mission de défense et d’illustration de la langue française assignée à l’Académie par son fondateur, il était naturel que Maurice Druon, secrétaire perpétuel à cette date, fût étroitement associé à la préparation de ce rapport. Alors qu’elle ne disposait pas encore du texte du rapport, l’Académie, dans sa séance du 3 mai 1990, fut informée des idées directrices du projet, dont elle approuva l’inspiration et le principe.
Ce qui est assez cocasse, c’est que parmi ceux qui appartinrent, à l’époque, à cette commission chargée de plancher sur des « rectifications orthographiques », on relève les noms de Bernard Pivot, populaire animateur des fameuses Dictées télévisées et des émissions Apostrophes et Bouillon de culture, et de Erik Orsenna, romancier et académicien, auteur de plusieurs ouvrages La grammaire est une chanson douce, La Révolte des accents et La Fabrique des mots, bref deux vrais amoureux de la langue française qui sont d’ailleurs restés très discrets dans la tempête médiatique de ces derniers jours.
En ce qui me concerne, alors que la réforme était encore au placard, j’avais exprimé mon amour de l’orthographe et mon indignation de la voir parfois bafouée ou maltraitée, dans un précédent billet en date du 15 février 2014 : http://encreviolette.unblog.fr/2014/02/15/au-bon-temps-des-dictees/
Pour commenter sur un mode autant taquin que subtil, les fantaisies de notre langue, je citerai volontiers le savoureux article pamphlétaire Je suis orthographe que rédigea Philippe Sollers en 1989 : « Oui, il y a une rectification à faire, et c’est, comme le voulait Littré, de reprendre le mot d’orthographie au lieu d’orthographe ».
Le géographe étudie la géographie, un biographe rédige une biographie, un démographe pratique la démographie … donc logiquement, celui ou celle qui se conforme correctement à l’orthographie devrait être un orthographe ! Oui, mais voilà, le français n’est pas logique, ainsi l’orthographe ne désigne pas la personne mais la science que certains contempteurs eurent vite de qualifier de science des ânes. À moins que l’âne ne fût, tout bêtement, sinon un mangeur de son du moins un bouffeur de lettre, un imprimeur inattentif qui, autrefois, aurait omis le i d’orthographie car c’est bien le mot orthographia dont nous avons hérité du latin !
Le français n’est certes pas une langue figée. Certains d’entre vous se souviennent peut-être qu’au collège, le professeur de Lettres, perfectionniste ou un tantinet sadique (vous choisissez), inscrivait dans le programme des récitations, la célèbre Ballade des dames du temps jadis de François Villon avec les traits de la langue mouvante du XVe siècle :

« Ou est la tres saige Esloÿs,
Pour qui chastré fut et puis moyne
Piere Esbaillart a Saint Denys ?
Pour son amour eust ceste essoyne.
Semblablement, ou est la royne
Qui commanda que Buridan
Fust gecté en ung sac en Saine ?
Mais ou sont les neiges d’antan ? … »

Dans ma jeunesse, Georges Brassens me facilita l’apprentissage du poème en déposant sa musique sur les vers modernisés.
Souvenez-vous aussi de Jason, le cestuy-là de Du Bellay qui conquit la toison d’or avant de revenir vivre entre ses parents le reste de son âge !
Même si ces formes anciennes nous compliquaient la tâche, nous étions surpris et fiers de nos quelques rudiments de vieux françoué.
Au Moyen-Âge, la langue française était en réalité constituée d’une multitude de dialectes variant considérablement d’une région à l’autre, les parlers d’oïl au Nord, les parlers d’oc au Sud, la langue d’oïl s’imposant progressivement sous la monarchie capétienne.
Pour être plus proche de la réalité, la France était un pays bilingue, une grande partie de la population parlant une langue dite vulgaire (qui est cependant celle de chefs-d’œuvre comme la Chanson de Roland, le Roman de Renart et le Roman de la Rose), une petite minorité constituée des moines, clercs et savants pratiquant le latin.
On situe globalement l’extension et la généralisation de l’usage du français en 1539 lors de la proclamation de l’ordonnance de Villers-Cotterets par François Ier : « Et pour ce que telles choses sont souvent advenues sur l’intelligence des mots latins contenus dans lesdits arrêts, nous voulons dorénavant que tous arrêts, ensemble toutes autres procédures, soit de nos cours souveraines et autres subalternes et inférieures, soit de registres, enquêtes, contrats, commissions, sentences, testaments, et autres quelconques actes et exploits de justice, soient prononcés, enregistrés et délivrés aux parties, en langage maternel français et non autrement. »
C’est dans le même esprit que Richelieu fonda l’Académie française en 1635 pour « donner à l’unité du royaume forgée par la politique une langue et un style qui la symbolisent et la cimentent ».
Tant qu’à plonger dans les profondeurs de l’Histoire, je vous offre en prime ce petit cours enseigné par Cavanna avec sa langue fleurie :
« Quand, en cette mémorable année 1066 presque aussi fameuse pour l’écolier que 800 et 1515, Guillaume le Bâtard, qui n’était pas encore le Conquérant, s’embarqua avec ses barons, rudes estafiers pour aller conquérir l’Angleterre et donner à sa femme Mathilde, un sujet de broderie qui occuperait ses doigts de fée jusqu’à l’extrême vieillesse, quand, donc, il s’embarqua, Guillaume , vigoureux quoique illégitime rejeton de la tige du Viking Rollon, parlait français, exclusivement français, français de Normandie, et toute sa joyeuse bande aussi. Son aventure, ayant eu l’heureuse issue que nous enseigne l’Histoire, Guillaume, que nous pouvons désormais surnommer le Conquérant, partagea son tout neuf royaume d’outre-Manche entre ses vaillants, et l’Angleterre désormais parla français, plaise ou non, tout au moins sa caste dirigeante », d’autant plus naturellement qu’aucune langue officielle n’existait alors sur la terre des Angles.
À partir du règne de Guillaume et jusque après la guerre de Cent ans, la langue officielle de la Grande-Bretagne fut le français. La cour et les seigneurs locaux ne parlaient que le français, les décrets royaux promulgués en français, l’enseignement était donné en français ou en latin. Jusqu’à Richard II, le français fut la langue maternelle des rois d’Angleterre.
Si le roi de France avait finalement perdu la guerre de Cent ans, le monde entier, à l’heure actuelle, parlerait français. Si Jeanne d’Arc était resté sagement à garder ses moutons au lieu de vouloir bouter l’ennemi hors de France, le français occuperait dans le monde la place que tient l’anglais, nous ne suerions pas sur les listes de verbes irréguliers et … Le Pen n’aurait pas de vierge symbolique. Saleté de pucelle !
Depuis l’époque de Henry V, roi d’Angleterre de 1413 à 1422, la devise de la monarchie britannique est même d’origine française : Dieu et mon droit.
Force est de reconnaître que les quatre pour cent de notre orthographe affectés par les « rectifications » pèsent bien peu à l’échelle de l’évolution gigantesque de notre langue au cours des siècles.
Malgré tout, comme Cavanna, je l’aime bien notre orthographe, et ce serait sympa de la conserver intacte encore deux bonnes décennies, rien que pour moi, le temps que j’achève mon séjour sur cette terre, les académiciens sont immortels, eux.

Chroniques de La Montagne

Alexandre Vialatte ne suggérait pas autre chose dans les délicieuses chroniques qu’il délivrait dans le quotidien auvergnat La Montagne :
« La grammaire est, après le cheval, et à côté de l’art des jardins, l’un des sports les plus agréables. Il faut toujours garder un vice pour ses vieux jours. La grammaire est l’un des meilleurs. Je serais assez d’avis, avec Audiberti, que l’orthographe est toujours trop simple, il y aurait intérêt à compliquer ses règles … Quand on est amoureux de la langue, on l’aime dans ses difficultés. On l’aime telle quelle, comme sa grand-mère. Avec ses rides et ses verrues. Avec son bonnet tuyauté qui donne tant de mal à la repasseuse. On ne veut pas la faire visager. On la trouverait méconnaissable. Et en serait-elle plus belle ? On ne sait jamais d’avance. Il y a des expériences qui ratent… »
Déjà que Cavanna, encore lui, ne se consolait pas du remplacement de l’apostrophe au charme suranné de grand’mère par un banal trait d’union.
Dire, ma bonne dame, qu’il faille que ce soit un Rital qui nous fournisse de savoureux arguments pour continuer à nous servir de la bonne langue française :
« Je ne sais trop à quoi ressemblent les patronymes grecs dans la langue d’origine, et je préfère ne pas le savoir. Ils sont venus jusqu’à moi tels qu’en bon parler de cheux nous les siècles naïfs les changèrent, et c’est si beau, si merveilleusement harmonieux, cela sonne si juste, qu’il est impossible qu’ils aient été plus réussis en leur originelle, naturelle et vraie de vraie version …
Qu’était en grec Andromaque ? Qu’importe ! C’est en français qu’elle s’est accomplie pleinement … Andromaque, a-q-u-e, c’est là qu’elle triomphe, la brune indomptable, là que son adorable profil prend toute sa séduction et toute sa majesté, oui, là même, par la magie de cet « e » muet qui tendrement féminise l’emphase du « a » sonore. Andromaque, c’est la douleur et la passion, c’est la veuve sublime, de par son deuil même désirable, si désirable … Andromaque, quand on a quinze ans, c’est la mère du copain, une de ces mères aux longues jambes et au chignon bien tiré. Nous sommes tous des Pyrrhus aux pieds d’Andromaque … »
Intarissable notre moustachu ! Il n’y a pas photo, entre Andromaque et Goldorak ! Il est vrai qu’un Italien dès qu’on lui parle d’amour et du vin … Et il continue :
« Agamemnon et Clytemnestre … Quand ces deux-là faisaient l’amour, quel entrechoc de syllabes sonores ! Quel raffut dans le palais de marbre !
En quelle autre langue, ces noms pourraient-ils être aussi beaux ? Là, l’orthographe non phonétique crée du sublime. Les sons tombent à plat si tu n’as pas en même temps la vision du mot. C’est le mot, le mot écrit, qui fait surgir la femme ou le guerrier. Ton œil voit le mot, il ne le déchiffre pas, ne l’épelle pas, mais le survole, d’un coup le reconnaît comme on reconnaît un visage, et voilà : elles sont là, immenses, verticales, terribles, les héroïnes, terribles et femmes, éperdument … »
Vialatte, encore, ne dit pas autre chose : « Les mots d’une langue ont une physionomie ; on peut même dire qu’ils en ont deux : l’une sonore et l’autre graphique entre lesquelles le temps, l’usage, les habitudes ont créé des correspondances qu’on ne détruit pas impunément. L’orthographe purement phonétique défigure à tel point le langage qu’il faut longtemps pour retrouver le sens de la phrase. On la déchiffre comme un rébus … »
C’est sans doute pour cela que vous êtes chagrinés de la cure d’amaigrissement imposée au mot nénuphar emblématique de la réforme.
Sans que vous puissiez croire en une sympathie de ma part à l’égard de ce changement, il faut savoir tout de même que l’Académie française a écrit nénufar de 1762 jusqu’à la huitième édition de son Dictionnaire en 1935. La préconisation de revenir à cette écriture trouve sa justification dans l’origine arabo-persane du mot alors que le digramme ph correspond au phi du grec ancien. Voilà donc la première victime de la déchéance des binationaux et, en cette époque sensible, la maladresse de stigmatiser inutilement une origine !
Ne culpabilisons pas trop hâtivement, il y eut bien pire, ainsi à l’occasion de l’Exposition coloniale de 1931, une chanson très populaire interprétée par Alibert qui racontait l’histoire d’un « p’tit négro qui avait du r’tard » nommé Nénufar (avec un f) partant à la conquête des belles Parisiennes. Elle portait même le sous-titre de Marche de l’Exposition coloniale : racisme affiché et humour douteux, voyez que ce n’était pas toujours mieux avant !

La grenouille de La Fontaine qui avait des rêves d’opulence serait-elle en équilibre instable sur le nénuphar rachitique anémié de son taux de ph ? Balzac dans La Comédie humaine et Chateaubriand dans Le Génie du Christianisme optèrent pour le nénufar.
Certes, les deux orthographes vont cohabiter. Je pense même que le nénuphar a encore de beaux jours au moins auprès des écoliers admiratifs des nymphéas de Claude Monet !
Par contre, pour ce qui est des ognons, nul besoin de les (é)peler, mes yeux pleurent déjà.

CanardCirconflexe Charlie Hebdo

L’accent circonflexe me rend perplexe, du moins sa suppression partielle. Cavanna, viens à mon secours !
« Ces accents circonflexes, coquins petits chapeaux posés comme des ex-voto au-dessus d’une lettre pour conserver le souvenir d’une compagne disparue : « carême », « mêler », « tâche », « impôt » … Je ne sais pas si c’est pour ces coquetteries que j’aime le français, j’ai bien d’autres raisons de l’aimer, mais il me semble que je l’aimerais moins sans elles, et je sais avec certitude que je souffrirai beaucoup si, maintenant que j’y ai pris goût, on me les supprime. »
Pour faire le savant, l’accent circonflexe (collage d’un accent aigu et d’un accent grave) est l’un des cinq signes diacritiques utilisés en français (avec les accents aigu et grave, le tréma et la cédille). Il a pour fonction principale de coiffer les voyelles de certains mots homophones ou d’indiquer la disparition de certaines lettres du français ancien. Clin d’œil toponymique, Cavanna, si ému devant cet accent, habitait un hameau de Seine-et-Marne nommé Forest, subsistance d’une ancienne forêt.
L’accent circonflexe est assez récent puisqu’il fut adopté par l’Académie seulement en 1740, après avoir été vigoureusement décrié et placé au centre de vives polémiques de puristes pendant deux siècles. Il était alors considéré comme le signe même de l’innovation et de la modernité de la langue française tout en étant refusé et moqué par les tenants de l’orthographe traditionnelle. En cette France catholique d’avant 1700, il ne fallait pas prononcer le mot circonflexe sous prétexte que les imprimeurs hollandais (la famille Elzevier), tous protestants, éditaient des œuvres en français justement avec cet accent. Voilà comment cet accent si progressiste, pour ne pas dire gauchiste, est devenu terriblement conservateur de nos jours !
J’avoue que cela me chagrine d’être possiblement catalogué comme réac (ou « vieux con » allez-y), mais renoncer en plus à laisser choir, comme je le fais depuis plus d’un demi-siècle, le chapeau de cime dans l’abîme, ça me trouble « grave » (expression de rajeunissement !).
Je n’ai aucune prétention, ni compétence, pour argumenter mot à mot sur les bienfaits ou non de l’accent circonflexe, mais il faudra que l’on m’explique en quoi nous faciliterons la tâche des élèves en faisant cohabiter un fruit mûr et une poire mure. Ils attendront peut-être que cette dernière soit blette pour contourner la difficulté ! Et pour ne pas lui compliquer la vie, je n’irai plus dans les ronciers autour de chez moi, cueillir des mûres mures avec ma petite fille ! « Il est sûr », «êtes-vous sure ?», je n’ai aucune certitude mais je crois bien que le circonflexe vous snobe désormais, mesdames !
Bon, il me semble qu’on a sauvé d’un élagage intempestif l’imparfait du subjonctif dont il me plaît de truffer parfois mes billets.
Pour détendre l’atmosphère, je file dans le parc de Saint-Cloud avec Hortense, une jeunette de vingt ans, des yeux bleus et un nez en trompette :

« Elle me dit  » Ça colle-t’y ? »
« Ouais » qu’ j’y dis
« Bon » qu’elle dit
Je lui plus, elle me plut
On se plut, nous nous plûmes
Avec rage, sans partage
Nous nous p’lures d’oignons
Je lui plus, elle me plut
On se plut, nous nous plûmes
Un nid d’ plumes sans costume
Et aïe donc, Cupidon ! … »

Bon, cela ne fera pas trop de dégâts phonétiquement car il s’agit là d’une chanson très populaire du début 1900 reprise par Marie-Paule Belle dans les années 1970. Cela ne m’empêchera pas d’aller « plumarder » avec Hortense à l’issue de la promenade.

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Par contre, la question de l’accent circonflexe peut faire naître quelques perles avec le poème en prose L’huître de Francis Ponge, fréquemment proposé aux candidats du bac de français :
« L’huître, de la grosseur d’un galet moyen, est d’une apparence plus rugueuse, d’une couleur moins unie, brillamment blanchâtre. C’est un monde opiniâtrement clos. Pourtant on peut l’ouvrir : il faut alors la tenir au creux d’un torchon, se servir d’un couteau ébréché et peu franc, s’y reprendre à plusieurs fois. Les doigts curieux s’y coupent, s’y cassent les ongles : c’est un travail grossier. Les coups qu’on lui porte marquent son enveloppe de ronds blancs, d’une sorte de halos.
A l’intérieur l’on trouve tout un monde, à boire et à manger : sous un firmament (à proprement parler) de nacre, les cieux d’en dessus s’affaissent sur les cieux d’en dessous, pour ne plus former qu’une mare, un sachet visqueux et verdâtre, qui flue et reflue à l’odeur et à la vue, frangé d’une dentelle noirâtre sur les bords.
Parfois très rare une formule perle à leur gosier de nacre, d’où l’on trouve aussitôt à s’orner. »
En fait cette réforme de l’orthographe, d’ailleurs déjà presque désavouée par Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuelle de l’Académie française, irrite parce qu’elle semble surgir pour de médiocres raisons, à savoir elle donne l’impression d’une « simplification » à l’usage d’élèves qui ne lisent jamais de littérature, qui liront de moins en moins, qui n’écrivent guère, sinon des sms et tweets rédigés phonétiquement, afin qu’ils puissent un jour décrocher un bac. « C Kler ? » ! D’ailleurs, ils écrivent hashtag correctement, sans aucun problème, comme quoi lorsqu’ils veulent …  Le logeur de l’appartement de Saint-Denis où se replièrent des terroristes du 13 novembre 2015 fait de l’humour involontaire en écrivant au juge: il ne veut pas être le « bouquet missaire » dans cette affaire!
Cavanna était plus virulent voire violent que moi : « Je sais, c’est très mal porté de dire ça, au jour d’aujourd’hui. L’orthographe est un instrument de torture forgé par la classe dominante pour snober les croquants, la grammaire un galimatias insultant toute logique et toute cohérence, la langue française dans son ensemble un tas de boue juste bon à entraver l’essor de la pensée. Voilà comme on doit causer, qu’on le veuille jeune loup dans le vent ou contestataire bon teint. Allez vous faire foutre ! Le français est la plus amusante, la plus scintillante, la plus stimulante pour l’esprit et l’imagination de toutes les langues qu’il m’a été donné de connaître avec quelque intimité. Tas d’imaginations débiles que vous êtes, bandes de feignasses à qui il faut tout mâcher, saletés de sociétaires de la Comédie Française qui supprimez les « e » muets dans les alexandrins, si vous saviez, petits cons, ce qu’on peut se marrer avec des virgules et des passés simples (que vous appelez « imparfaits du subjonctif », en vous croyant malins !), si vous saviez ! Plus qu’avec une guitare, merdeux, bien plus ! Et sans faire chier les voisins. »
J’essaie parfois de rassembler mes derniers neurones pour me souvenir de mon bon vieux temps des dictées, et surtout comprendre pourquoi l’orthographe ne constitua jamais pour moi un instrument de torture. Il y avait le temps de l’école évidemment, mais il y avait également le temps de la lecture à la maison des romans de Maurice Genevoix, Louis Pergaud, Alexandre Dumas, Pagnol, ou encore, oui, oui, la légende des cycles contée par Antoine Blondin et Abel Michea dans L’Équipe ou Miroir-Sprint. Chaque année, à l’approche du Tour de France, je vous en offre quelques morceaux choisis. Gamin, j’ai su vite écrire correctement le mot dithyrambe, je sais même qu’il est du genre masculin !
J’y pense maintenant, au fait, que vais-je faire de la dictée de Prosper Mérimée encadrée avec une collection de plumes dans mon entrée (voir photo dans l’avant-propos du blog) ?
« Pour parler sans ambiguïté, ce dîner à Sainte-Adresse, près du Havre, malgré les effluves embaumés de la mer, malgré les vins de très bons crus, les cuisseaux de veau et les cuissots de chevreuil prodigués par l’amphitryon, fut un vrai guêpier.
Quelles que soient et quelque exiguës qu’aient pu paraître, à côté de la somme due, les arrhes qu’étaient censés avoir données la douairière et le marguillier, il était infâme d’en vouloir pour cela à ces fusiliers jumeaux et mal bâtis et de leur infliger une raclée alors qu’ils ne songeaient qu’à prendre des rafraîchissements avec leurs coreligionnaires… »
Avec le nouveau charcutage orthographique, on dégustera plutôt désormais un cuisseau de chevreuil à la sauce grand veneur, je suis vraiment « vénère », Maurice Genevoix et Paul Vialar doivent se retourner dans leur tombe, souvenez-vous La dernière harde et La grande meute.
Plutôt que m’exciter, on va achever ce billet avec Alexandre Vialatte :
« Et c’est d’ailleurs probablement le but des réformes qui visent à supprimer le souvenir de ce que sut l’homme en ne lui laissant pour tout potage que la connaissance limitée de quelques philosophes d’aujourd’hui et de quelques journaux dirigés. N’en sachant pas plus long, l’ « imprégné », le « matraqué », l’ « intoxiqué » n’aura plus de sens critique. Il acceptera le joug sans peine. Ce sera la fin de la liberté, la dictature de la sottise, le règne total d’une tyrannie sans opposant…
… Que restera-t-il d’écrivains, de public, de littérature, de juges sérieux des choses de l’art et de la culture dans une génération composée d’ « imprégnés » ?
Surtout si ce sont des « imprégnés » qui se mêlent de « simplifier » les choses. J’en ai un exemple éclatant. Celui d’un grammairien « imprégné » qui avait « simplifié » la grammaire à l’usage des analphabètes. Il enseignait, aux cours du soir, les illettrés dans les casernes. Ce devait être aux environs de 1910. J’extrais de sa magnifique brochure cette belle règle qui laisse rêveur : « Il n’y a que les verbes en insse qui s’écrivent insse (que je vinsse, que je tinsse), à l’exception de « je pince », « je rince », « je grince », parce que ce sont des verbes en er. »
Voilà ce que donne l’imprégnation. De qui se moque-ton ? »
Plein d’humour et anti conventionnel, Alexandre Vialatte achevait traditionnellement ses chroniques du quotidien La Montagne par cette chute, sans aucun rapport avec le sujet : « Et c’est ainsi qu’Allah est grand. »
Ce ne peut évidemment pas être ma conclusion même pour quelques terroristes de la langue française qui ne réussiront qu’à embrouiller plus encore les pauvres écoliers ainsi que leurs maîtres.
Quelle sera la norme dans la rédaction des lettres de motivation ? Selon que vous choisirez l’orthographe ancienne ou nouvelle, décèlera-t-on en vous des aptitudes pour être rond-de-cuir ou cadre d’une start-up ? En attendant, des ceusses qui se frottent les mains, ce sont les éditeurs de manuels scolaires qui appliqueront la réforme dès la rentrée 2016 !
Ici, tolérez que je continue à écrire … comme avant !

Publié dans:Ma Douce France |on 19 février, 2016 |2 Commentaires »

Brouillons et encriers

En Berry, il n’y a pas que Les Très riches Heures du duc Jean Ier frère du roi Charles V le Sage, ce célèbre livre de prières merveilleusement enluminées, actuellement conservé au musée Condé de Chantilly.
Il y a aussi les savoureuses lentilles vertes qui acquirent leurs lettres de noblesse dans les années 1950.
J’entends, au fond de la classe près du radiateur, qu’il y aurait également la Comtesse du Be(a)rry, une perle d’un cancre amateur de foie gras. Il n’est plus d’époque de lui faire copier cent lignes pour ignorance ou insolence, mais il ne mérite pas non plus qu’on lui présente Pamela Anderson pourfendeuse du gavage des oies et des canards à l’Assemblée nationale !
Plus sérieusement, il y a également des Poètes en Berry, passionnés souffleurs de vers de toutes générations, qui se proposent de faire entrer et aimer la poésie, de lire la leur, en tous lieux, de la crèche, les écoles les maisons de retraites jusqu’au « Printemps de Bourges ».
Parmi ceux-ci, Solange Rubens que j’ai eu le plaisir de découvrir avec son tendre hommage à Michel Delpech (voir billet du 5 janvier 2016 « C’était mes vingt ans » avec Michel Delpech).
Magie de l’impérissable souvenir de l’encre violette, en remerciement de l’avoir publié, sa fille m’a offert deux autres poèmes de sa maman qui m’ont inspiré.
Je me souviens d’une superbe exposition consacrée à Ferrat, intitulée Jean des encres et Jean des sources. Mon billet aux parfums de mon école communale est principalement dédié à Solange des encriers et des cahiers.

Poème Cahiers de brouillon blog

Je tente de raviver le souvenir brouillé de mes cahiers de brouillon du temps où j’étais écolier.
Discrimination papetière, son papier légèrement jaunâtre (parlait-on déjà de recyclage ?) faisait grise mine auprès de celui dit vierge des cahiers destinés aux écrits plus « solennels » tels les rédactions, les devoirs du jour ou mensuels, et les récitations.
Pour les activités les plus nobles, je me souviens de la marque Clairefontaine avec son papier vélin velouté, sa couverture vernie, sa réglure violette et son logo triangulaire de la verseuse d’eau. Ce dernier est inspiré d’un récit de la Genèse dont il existe au Louvre un célèbre tableau de Nicolas Poussin. Je l’ignorais bien sûr à l’époque, même l’abbé du catéchisme s’était bien gardé de m’en informer !

tableau Poussin Rebecca blog

Eliezer, serviteur d’Abraham qui l’avait chargé de trouver une épouse pour son fils Isaac, rencontra Rebecca qui tirait de l’eau au puits pour abreuver les troupeaux de son père et lui donna gracieusement à boire. Un signe …
L’entreprise, née en 1858 dans le village vosgien d’Étival-Clairefontaine, existe toujours et on peut voir aujourd’hui un de ses sites, quai de Jemmapes, au bord du canal Saint-Martin.
Il me semble que mes cahiers de brouillon étaient souvent de la marque Conquérant commercialisée par la vieille entreprise normande Hamelin dont le siège social se trouve à Caen, boulevard … Guillaume le Conquérant. Sur la couverture, figurait en effigie la représentation exacte de la statue, dans sa ville natale de Falaise, de ce duc de Normandie (surnommé également Guillaume le Bâtard!) qui monta sur le trône d’Angleterre à la suite de la bataille d’Hastings (1066). Made in Normandie ne chantait pas encore Stone et Charden.

Conquérant blog1Conquérant blog2

Je me souviens encore, était-ce une marque de papeterie, de cahiers Le Tigre avec une esquisse du félin. La couverture était-elle toujours bleue ? Je ne vais pas faire le malin auprès des lycéens qui, lors de l’épreuve de Français du bac l’an dernier, devant un texte tiré de la pièce de théâtre de Laurent Gaudé Le tigre bleu de l’Euphrate, confondirent le fleuve et l’animal.

cahier Le Tigre blog

Je connus aussi quelques cahiers Constellation avec, sur la couverture, la silhouette de l’avion de ligne éponyme construit à partir de 1943 par la société américaine Lockheed. Le légendaire boxeur Marcel Cerdan et la pianiste Ginette Neveu trouvèrent la mort le 28 octobre 1949 lors du crash aux Açores d’un appareil de ce type. Il faut peut-être trouver dans cette tragédie qui émut énormément les Français, la popularité de ces cahiers au début des années 1950.

« Pauvres accessoires que nous sommes
Entre les mains des humains,
Nous ne connaissons personne
Qui envie notre destin… »

Pour ce qui me concerne, les cahiers de brouillon n’eurent pas à se plaindre du traitement que je leur infligeais, bien au contraire.
Ils me furent familiers car ma maman, directrice de collège de filles, m’en fournissait généreusement, des peu usagés, pour mes écritures extra-scolaires.
Je déchirais les quelques pages écrites sans doute par les collégiennes, ôtais aussi les demi-feuilles blanches devenues volantes, et me retrouvais alors en possession de cahiers quasi neufs pour rédiger les comptes rendus lyriques des matches de football que je disputais seul dans la cour de ma maison école (voir billet du 1er mars 2014 Bonjours chers auditeurs … ou le commentaire sportif).
Beaucoup de ces cahiers furent recyclés aussi pour y coller tout ce que je pouvais découper sur Jacques Anquetil, l’idole de mon enfance, constituant ainsi une incomparable et unique encyclopédie sur le champion cycliste (voir billets des 15 avril et 22 août 2009). Je regrette aujourd’hui qu’elle ait disparue mystérieusement.
Vous souriez peut-être mais sachez que je ne faisais qu’imiter modestement l’écrivain Antoine Blondin, mon maître en la matière, qui noircissait des pages à la gloire de son club de cœur, le Racing Club de France qu’il surnommait le Racine Club de France. Est-ce une merveilleuse coïncidence que je vous ai déjà narrée, le lycée Corneille de Rouen ayant été délocalisé à Forges-les-Eaux pour cause d’occupation allemande, il effectua sa terminale dans ce qui fut, quelques années plus tard, mon école communale.
Au temps de sa collaboration avec le journal L’Équipe, plutôt qu’utiliser les machines à écrire des salles de presse à l’arrivée des étapes du Tour de France, l’ami Antoine préférait coucher ses savoureuses chroniques d’une écriture appliquée sur un cahier d’écolier avant de les télégraphier.
Je me souviens qu’au dos des cahiers de brouillon, figuraient les tables de multiplication (jusqu’à celle de 9) ainsi que, parfois des tables de division, addition et soustraction. J’avoue prétentieusement qu’elles ne m’étaient guère utiles, de toute manière, il fallait ranger le cahier dans son pupitre pour les exercices de calcul mental avec l’ardoise.

table-cahier blog

Nous écrivions sur les cahiers de brouillon avec un crayon à papier. En effet, par souci d’économie, de rapidité et de propreté, nous délaissions le porte-plume et l’encre violette. Le baron Bich étant passé par là, les billes de ses stylos furent tolérées dans un premier temps pour le brouillon.
Faut-il parler des carreaux dont la présence dans la page semble naturelle ? Et pourtant, c’est pour donner à l’élève le moyen de tracer des lettres correctement penchées et proportionnées que « le 16 août 1892, Jean-Alexandre Seyès, libraire à Pontoise » déposa au tribunal de sa ville la réglure si caractéristique de la papeterie scolaire française : un carré de 0,8 cm de côté découpé horizontalement en 4 espaces de 0,2 cm de haut. Ainsi était né le cahier à grands carreaux auxquels les lettres s’agripperaient désormais. Quant à la feuille Seyès, elle constitue toujours une référence dans la papeterie de maintenant.
Dans les préconisations qui font aujourd’hui sourire, il est celle, en 1894, d’un inspecteur primaire de la Somme recommandant que le cahier ne soit pas trop épais car « un cahier neuf provoque un redoublement d’application ». Il n’est pas inexact qu’à l’entame d’un cahier même de brouillon, les bonnes résolutions étaient de mise avant de s’évanouir au fil des pages.
Le cahier de brouillon, par nature ou du moins dans l’esprit du maître, devait manifester beaucoup d’humilité puisqu’il constituait l’étape moins glorieuse avant de recopier au « propre ». C’est la raison pour laquelle la plupart de ces cahiers ont disparu. Pourtant leur lecture attentive pouvait fournir des informations intéressantes, au-delà de son seul niveau scolaire, sur la personnalité et la psychologie de l’élève. Souvent tachée, raturée ou écornée, la page était parfois enluminée par une phrase ou un dessin ébauché par l’enfant rêveur (celui peut-être qui collectionnait des « zéros milliardaires dans ses carnets scolaires » comme le chantait magnifiquement Allain Leprest !) s’envolant loin des ennuyeux et fastidieux problèmes de trains qui se croisent ou de robinets qui fuient. Le brouillon relevait de l’intime violé parfois par un maître trop rigide qui n’acceptait pas trop les fantaisies.
J’avais réalisé, il y a quelques années, un film autour d’une exposition, dans un musée de l’Éducation, qui donnait sa jubilante revanche à cette liberté artistique. Sandrine Morsillo, professeur d’arts plastiques et artiste, y peignait des pages arrachées aux cahiers : « le « sale », le « gribouillis » s’affichaient, les « petites histoires » s’exposaient, réhabilitant le processus du ratage, du brouillon et de la rêverie ».

Pages ratures Morsillo blog1Pages ratures Morsillo blog2

Le brouillon sortait parfois timidement de sa basse condition besogneuse lorsque l’écolier piégé par le temps, le joignait à sa copie non achevée du devoir sur table.
Le mot brouillon est apparu au XVIe siècle, au moment de l’invention de l’imprimerie par Gutenberg. De fait, le brouillon s’est trouvé rangé du côté du manuscrit : il est ce qui n’est pas encore imprimé, ce qui peut encore changer.
« Ayant curieusement recueilli tout ce que j’ay trouvé d’entier parmy ses brouillars et papiers espars çà et là … Nostre esprit, instrument brouillon et inquiète » écrivait Montaigne.
« Étymologiquement, brouillon serait apparu en français sur le verbe brouiller (au sens de « griffonner »), pour désigner le « travail destiné à être recopié ». « Brouiller », quant à lui, paraît venir de « bro » ou « brou » (dont le sens est la « boue » ou l’« écume »), de l’ancien provençal, tel qu’on le trouve dans « brouet » en français et « brodo » en italien, « soupe » et « bouillon ». » Bouillonnement, jaillissement des idées, le brouillon est nécessaire pour bien remuer les méninges et mettre en ordre les idées. Ce doit être un cahier où l’on s’exerce, où les erreurs sont admises mais aussi reconnues comme constructives, un outil de tâtonnement, de recherche libre, d’entraînement.
C’est en particulier pour cela que les manuscrits d’écrivains, de chanteurs paroliers aussi, méritent l’observation et sont à la mode aujourd’hui.
Au départ, ces brouillons relèvent de l’intime et ne sont pas destinés à être lus : « c’est un dialogue secret de l’écrivain avec lui-même, dans un espace réservé qui se situe à l’abri des regards. C’est une coulisse où l’écriture apparaît au service, non de la transmission d’abord, mais de l’invention. Illisible parfois, le brouillon est un objet fragile, tremblant, palpitant, une empreinte vive » (exposition Brouillons d’écrivains, dossier BNF).
Reliques pour les collectionneurs, objets d’étude pour les chercheurs, les brouillons révèlent le cheminement de la création, le remplacement d’un mot par un synonyme, la modification d’une figure de style, les repentirs, les illuminations. Ces brouillons constitueraient de passionnants objets d’études avec les collégiens ou lycéens.
« J’ai détruit tous mes manuscrits ; le seul qui me reste est celui de mon voyage à Jérusalem, parce que je l’ai écrit au milieu de la mer et des tempêtes, dans l’année 1807. Je n’ai pas eu le courage de le brûler parce qu’il ressemble trop à toute ma vie. » écrivit Chateaubriand.
Dans littérature, il y a rature (« lis tes ratures ») ironisait Roland Barthes, « litres et ratures » s’enivrait Antoine Blondin !
Existerait-il une théorie du genre concernant les brouillons ? À leur propos, j’entends souvent les hommes parler de « premier jet » et les femmes de « première mouture » !
Le brouillon a perdu beaucoup de son sens primitif avec l’écriture par ordinateur. Le correcteur orthographique pointe immédiatement les fautes de syntaxe et de vocabulaire (encore que !!!). J’ai même lu récemment que l’abandon du clavier de type AZERTYOP était envisagé pour faciliter notamment les bonnes accentuations. Le dictionnaire en ligne vous suggère les synonymes. Que révèlent de mon cheminement littéraire les brouillons électroniques de mes billets 2.0 ?
Coup de gueule : il n’y a rien de plus horripilant que ces tweets et hashtags truffés de fautes qui encombrent fréquemment le coin droit de nos écrans. Au nom d’une sacro-sainte communication, n’est-il plus possible d’écrire et donc de lire un texte de moins de cent quarante caractères correctement orthographié ?
Les voyelles et les consonnes/Se chevauchent à l’unisson … Ça brouillonne dans les vers d’une berrichonne.
Ça bouillonne, ça foisonne dans ma tête, j’ai envie de faire l’école buissonnière et m’asseoir, un instant, auprès du cancre goûteur des mots, des mets plutôt, de la comtesse du Barry : connais-tu l’histoire de Johnny Hallyday (c’est plutôt sa marionnette des Guignols) qui regarde l’émission des Chiffres et des Lettres à la télé ?
L’animateur lance le jeu :
– M. Dupont à vous la main !
– M. Dupont : voyelle
– M. Martin : voyelle
– M. Dupont : voyelle
– M. Martin : consonne
– Johnny : Ah que consonne ! Ah que je vais ouvrir !
Allez, pour me faire pardonner cette blague lamentable, je vous offre deux portraits de cancre avec, d’abord un poème de Jacques Prévert, ensuite, une poignante chanson de Leny Escudero :

« Il dit non avec la tête
mais il dit oui avec le cœur
il dit oui à ce qu’il aime
il dit non au professeur
il est debout
on le questionne
et tous les problèmes sont posés
soudain le fou rire le prend
et il efface tout les chiffres et les mots
les dates et les noms
les phrases et les pièges
et malgré les menaces du maître
sous les huées des enfants prodiges
avec des craies de toutes les couleurs
sur le tableau noir du malheur
il dessine le visage du bonheur. »

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Amis de la poésie, retrouvons vite  Solange, alerte octogénaire, qui me gâte en plongeant maintenant dans le bon vieux temps des encriers. Comment l’auteur d’un blog intitulé À l’encre violette pourrait-il refuser pareille invitation ?

Poème L'encrier blog

Il est définitivement perdu ce temps où des encriers en faïence blanche s’encastraient dans le coin droit de nos pupitres. On n’envisageait pas apparemment qu’il y eût des gauchers !
On décorait parfois l’encrier d’une sorte de collerette en tissu pour protéger le bois de la table d’éventuelles taches quand on en sortait la plume trempée de la liqueur violette magique.

Pupitre d'écolier - 1900 - Encrier et trace d'encre violetteexpo blog1expo blog 3

Pline nous apprend que de son temps, on fabriquait l’encre noire pour écrire sur le papyrus avec du charbon de bois pulvérisé dans un mortier et délayé dans de la gomme.
À partir du XVe siècle, pour sa préparation, on substitua au charbon, la noix de galle et le sulfate de fer.
On relève dans l’Instruction facile et méthodique pour l’école paroissiale (édition de 1702) que « l’encre se compose ordinairement avec du vin blanc auquel on mêle un demi quarteron de noix de galle pour obtenir une pinte ».
Cela aurait sans doute inspiré Antoine Blondin, amateur de Sauvignon, qui d’ailleurs un jour, se mit à boire de l’encre, sous le regard interloqué de ses collègues du journal L’Équipe, parce que son patron Jacques Goddet, lui avait demandé de « pisser de la copie » !
Au milieu du dix-neuvième siècle, l’acidité de l’encre noire corrodait les plumes d’acier qui remplaçaient les plumes d’oiseau taillées. C’est pour cela que l’encre préparée avec l’aniline et le violet de gentiane, beaucoup moins corrosive, se répandit dans l’enseignement.
Je ne me rappelle pas avoir préparé de solution d’encre, par contre, mon cher frère témoigna dans un commentaire en avant-propos de mon blog : « Oui, pour moi l’encre violette est évocatrice. En particulier, il me souvient de l’hiver 1946 où une fois tous les quinze jours, je devais avec mon copain Fromentin, allumer vers huit heures moins le quart le poêle à bois qui chauffait la salle de Justice de Paix servant alors de classe (en ces temps d’après-guerre, l’école s’installait là où elle trouvait une place disponible), et préparer l’encre violette en dissolvant une poudre dans des bouteilles remplies d’eau bien glacée, puis en versant le contenu dans les encriers placés sur les pupitres. Après cela, nos doigts gourds de froid étaient bien teintés, mais les poches de nos blouses grises absorbaient l’essentiel. »
Des atmosphères me reviennent en lisant la joyeuse farandole des liqueurs d’encrier de Solange. Je les ai largement restituées dans un ancien billet :

http://encreviolette.unblog.fr/2012/02/02/comment-bic-pluma-sergent-major/.

C’était le temps des Doigts pleins d’encre pour reprendre le titre du beau-livre du photographe Robert Doisneau agrémenté de textes de Cavanna.
J’ai conscience que mes états d’âme d’écolier (attardé ?) puissent plonger dans un abîme de perplexité la e-jeunesse d’aujourd’hui ! Je suis tout autant persuadé que, hors la nostalgie du temps qui s’effiloche, la plume et l’encre ne constituent pas forcément des souvenirs idylliques pour certains lecteurs de ma génération.
Je ne sais plus pour quelle raison, était-ce une tolérance du professeur ou l’emploi autorisé du stylo à plume, l’encre bleue succéda à sa cousine Violette en classe de quatrième du collège. Peut-être, fut-ce une marque du passage de l’enfance à l’adolescence ?
Privilège d’avoir une maman directrice de collège, et surtout très aimante, je disposais à la maison, pour embellir mes « écritures » sportives, de deux petits flacons d’encres verte et rouge. Je ressentais sinon comme un honneur, du moins une fierté d’accéder à un certain statut, en accomplissant quelques pleins et déliés de teinte carmin (sang d’encre) sans qu’ils stigmatisent quelque incorrection. Encore que, je n’eus pas à me plaindre, mes institutrices ne furent pas avares de B et TB écarlates en marge de mes devoirs.
Fourniture palliative indissociable de l’encre, nous disposions aussi de buvards. Du verbe boire, le buvard était le papier poreux permettant d’absorber par capillarité une petite quantité d’encre. À tout le moins, il séchait l’écriture avant que le rebord de la main ne la balaie maladroitement dans la poursuite de son geste. Il limitait surtout l’étendue du désastre des « pâtés » causés par un trop plein d’encre ou l’accrochage de la plume sur le papier.
Très tôt, les publicitaires ont visé les enfants, donc les écoliers, pour toucher les adultes. Ainsi, ceux-ci se virent alors offrir des buvards et des protège-cahiers qui, sous une forme ludique ou pseudo-pédagogique, vantaient les mérites de produits très variés voire même surprenants.

Buvard biscottes ExcelBuvard MenierBuvard AmoraBuvard GermalyneBuvard tricosterilprotège-cahier blog1protège-cahier blog2Buvard blog 1

On reste aujourd’hui pantois qu’on pût vanter un vin de Côtes-du-Rhône même aussi généreux que son donateur !
Ceci dit, je me souviens que, dans mon enfance normande, certains camarades de classe, fils de paysans, venaient encore à pied des hameaux avoisinants, avec leur gourde de cidre brut bien frais tiré à la foudre de la ferme. Je ne jurerai pas qu’il n’y avait parfois un peu de la goutte maison pour couper l’eau du puits. Les « Pschitt orange pour toi cher ange et Pschitt citron pour moi garçon » allaient bientôt apparaître chez l’épicier.
Fut-ce un antidote, en 1954, le Président du Conseil Pierre Mendès-France, inquiet des effets de certaines carences nutritives et de la consommation précoce de cidre et de vin, préconisa le fameux « verre de lait » (fraîchement trait du pis de la vache) quotidien dans les écoles maternelles et primaires. L’initiative m’apparut sympathique car elle me permettait de retrouver sous la halle au beurre municipale, les camarades de l’école des filles ! Pas sûr par contre qu’elle enthousiasma les bouilleurs de cru et les pinardiers.
Il me revient la veine poétique de Maurice Fombeure. Enfant d’une famille d’agriculteurs du Poitou, élève de l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud, professeur dans plusieurs lycées parisiens, Grand Prix de poésie de l’Académie française, ses poèmes étaient souvent choisis, à mon époque, comme récitations.
Paul Claudel disait de lui : « C’est quelqu’un qui parle français, un certain français, un certain vers français, clair et gai comme du vin blanc, et aussi adroit et prompt dans son empressement dactylique que le meilleur Verlaine, la veine de Villon et de Charles d’Orléans. ». Buvons alors sans modération quelques vers pas forcément élogieux sur les vertus de l’école de son enfance :

« Sur la route couleur de sable
En capuchon noir et pointu,
Le « moyen », le « bon », le « passable »
Vont à galoches que veux-tu
Vers leur école intarissable.

Ils ont dans leur plumier des gommes
Et des hannetons du matin,
Dans leurs poches, du pain, des pommes,
Des billes, ô précieux butin
Gagné sur d’autres petits hommes.

Ils ont la ruse et la paresse
— Mais l’innocence et la fraîcheur —
Près d’eux les filles ont des tresses
Et des yeux bleus couleur de fleur
Et de vraies fleurs pour la maîtresse.

Puis les voilà tous à s’asseoir
Dans l’école crépie de lune,
On les enferme jusqu’au soir
Jusqu’à ce qu’il leur pousse plume
Pour s’envoler. Après, bonsoir !

Ça vous fait des gars de charrue
Qui fument, boivent le gros vin,
Puis des ménagères bourrues
Dosant le beurre et le levain.
Billevesées, coquecigrues,
Ils vous auront connues en vain

Dans leurs enfances disparues ! »

Pour dire toute la vérité, nos enseignants possédaient une certaine éthique et interdisaient le plus souvent ces réclames à l’intérieur de la classe. Seul, le buvard rose ou vert foncé pouvait être placé sous notre main.
En guise de clin d’œil à ses ancêtres, j’offre tout de même cette réclame à un de mes fidèles lecteurs. Il s’agissait aussi d’appâter, via leurs chérubins, une clientèle de parents agriculteurs dans cette France encore essentiellement rurale.

-cahier Puzenat blog

Un demi-siècle plus tard, pour avoir tenté d’écrire pitoyablement quelques lignes à l’encre violette lors d’une reconstitution d’une classe d’autrefois, je trouve que, finalement, nous possédions alors d’indéniables qualités de calligraphie.
Je profite de ce billet pour rendre un tendre hommage à ma maman. En feuilletant, avec émotion, quelques-uns de ses cahiers que je conserve précieusement, je suis toujours admiratif de son écriture à la plume si fine et précise.

Doc-JM-Coffin

Corollaire de la plume et l’encre, il y avait aussi la gomme à deux couleurs. Le côté bleu était censé effacer les taches d’encre mais nous y mettions parfois tellement d’ardeur que, catastrophe … nous finissions par trouer le papier !
Avec le débarquement des stylos à bille par le baron Bich, vint le temps de jeter l’encre. Mon cher cancre admirateur de la comtesse, soulagé, acquit vite quelques notions de balistique en utilisant le corps du stylo comme sarbacane pour catapulter ses boulettes de buvard mâché.

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Elle ne m’en voudra certainement pas, je commets quelque infidélité envers Solange en retrouvant maintenant l’ami Michel Dréano.
J’ai eu déjà l’occasion de louer sa verve poétique. Quasiment de ma génération, ce Poissons (comme moi) a aimé frétiller dans un « vieil encrier d’encre violette » :

« Dans mon bistrot un peu baroque
Comme tous les matins je cale
Entre mon bloc-notes et mon bock
La page blanche me fait mal
Et je déambule sans fin
Rêveur de terre et de nuages
En sifflotant un vieux refrain
Sur le grand chemin de halage

Ô mon canal du bout d’la rue
Sous le ciel pâle mon coin perdu
J’peux tout te dire t’en as tant vu…

Des souvenirs d’anciennes vies
Dans ce cimetière dérisoire
S’entassent au fond de son lit
Et je m’invente leur histoire
Un jour sous la 2 CV noyée
Qui fut la voiture de maman
J’ai retrouvé son encrier
Offert par l’un de ses amants…

Ô mon canal du bout d’la rue
Sous le ciel pâle mon coin perdu
J’peux tout te dire t’en as tant vu…

Vieil encrier d’encre violette
Devenu depuis talisman
Tu me racontes des bluettes
Quand j’ai le blues en fond d’écran
Et toi mon copain le canal
Lorsque je marche à reculons
Tu me remontes le moral
Et je repars dans ma chanson

Ô mon canal du bout d’la rue
Sous le ciel pâle mon coin perdu
J’peux tout te dire t’en as tant vu… »

Ce texte trouve résonance avec l’actualité toute récente du curage du canal Saint-Martin. On y trouve les objets les plus hétéroclites, des armes, des portables, des vélib’, un cadavre parfois, et … même un encrier, bref, de quoi écrire des romans et une jolie chanson.

Comme si cela ne suffisait pas, même s’il dit lutter contre la nostalgie, Michel utilise aussi sa langue slameuse pour faire voleter la « plume d’oie, la plume doigt » (les paroles du texte sont à la suite du lecteur audio) :

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« Plume
Doigt
En rêve, il m’arrive de revenir, tel un fantôme, dans la classe où j’ai appris à lire en maternelle. C’était il y a bien longtemps. Au temps des plumes Sergent Major. Et de ce qui va avec. À savoir l’esthétique des pleins et des déliés et le « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire viennent aisément ». Le temps des compas qui piquent et des plumiers en bois.
Rose buvard qui boit. Et blouses grises qui tapent sur les doigts.
Bref, sur l’ardoise, la craie s’efface. Le tableau noir est devenu blanc et ma classe est morte. Il est vrai que je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans (50 même ! n.d.l.r) ne peuvent plus connaître… Depuis, d’ailleurs, on est passé au surligneur. Ensuite au feutre et au marqueur. Dans les couloirs, les souterrains, on a connu l’école du tag et puis du graffiti.
Bon, j’arrête les frais : j’veux pas passer pour un aigri. Et j’aime pas trop la nostalgie.
La litanie des « je m’souviens » ligne 7 bis à Botzaris ou ligne 13 au terminus Saint-Denis-Université. Graffeur, vétéran du rap plus cinq, niveau master. Mais voilà qu’aujourd’hui, on essaie de nous faire croire aux vertus de la discrimination positive, version Sciences Po, en Cheval de Troie de l’élitisme républicain et du combat pour la diversité. Pour qu’exceptionnellement, un Malamine, un Mamadou, fasse la Une des magazines pour son bagout et sa réussite en affaires.
En attendant la pauvreté et le chômage augmentent encore. Tandis que les opérateurs de la téléphonie se font des golden « cojones » avec leurs gadgets post-modernes et leurs disques de platine.
« Et quand ton Walkman s’ra H.S., tu rachèteras un baladeur, t’auras d’la marque et ça s’ra ‘classe’. Quand j’rembobine, toi tu ‘rewinde’. Moi je suis franc, toi tu es cash. Moi VHS, toi DVD. Moi AVC, toi HIV. Y’a rien à voir, faut circuler ! ».
Sans oublier de communiquer surtout ! Pour être vu. Se faire mousser. Au quart d’heure de célébrité. Alors qu’on n’a jamais autant souffert de solitude que depuis que la communication s’est sophistiquée. Et qu’on en arrive à se demander si les gens ont vraiment envie de crever l’abcès de leurs fixations. Portables, cellulaires, mobiles. Multifonctions, consommation. Faut pas penser : faut acheter ! Et voter avec un texto. Tarif plein pot.
Moi je n’ai pas envie de m’exprimer de cette façon-là. Je veux déposer mon bulletin dans l’urne de la poésie. Et que des cendres des manuels de littérature, renaisse le phénix des nouveaux troubadours. D’ailleurs, quand mon automne de « old timer » arrivera, je pratiquerai enfin l’alchimie de la poésie. En espérant que le plomb du quotidien se mue, de temps en temps, en or de fraternité. On peut rêver hein ?…
Ne dit-on pas que rien ne se crée, rien ne se perd, que tout se transforme indéfiniment ? Au fil de la…
Plume
Doigt. »

De la plume d’oie à la plume doigt, c’est un peu sa vie sur un mode pamphlétaire que nous déroule Michel Dréano. Dans un autre de ses textes, Blue city, il se surnommait Michael Dream (Michel Rêve) ! Lucide et/ou optimiste ?
La poésie est faite aussi pour être lue à haute voix. Michel scande la sienne sur scène, Solange essaime ses vers au vent des rencontres organisées par l’association bénévole Poètes en Berry.
Évidemment, cela me renvoie aux récitations de mon enfance. Une feuille auprès du tableau, sans doute à destination de l’inspecteur primaire, déclinait la liste de celles déjà apprises depuis le début de l’année scolaire.
Nous avions un cahier spécifique : sur la page de droite, nous copions le poème, sur celle de gauche, nous l’illustrions, à notre guise, par un dessin. Je regrette aujourd’hui que mes cahiers se fussent égarés.
Pour traduire la panique qui m’étreignait lorsque je craignais de devoir venir au tableau réciter face à tous mes camarades, j’en appelle à Nathalie Sarraute, figure de proue du Nouveau roman, qui raconta joliment ces instants :
« C’est la leçon de récitation … je regarde la main de la maîtresse, son porte-plume qui descend le long de la liste de noms … hésite … si elle pouvait aller plus bas jusqu’à la lettre T ? … elle y arrive, sa main s’arrête, elle lève la tête, ses yeux me cherchent, elle m’appelle …
J’aime sentir cette peur légère, cette excitation … je sais très bien le texte par cœur, je ne risque pas de me tromper, d’oublier un seul mot, mais il faut surtout que je parte sur le ton juste … voilà, c’est parti … ne pas faire trop monter , trop descendre ma voix, ne pas la forcer, ne pas la faire vibrer, ça me ferait honte … dans le silence, ma voix résonne, les mots se détachent très nets, exactement comme ils doivent être, ils me portent, je me fonds avec eux, mon sentiment de satisfaction … Aucune actrice n’a pu en éprouver de plus intense … »
Goûtez encore à la langue truculente de Cavanna nous contant le bon temps des récitations :
« La fourmi est travailleuse, elle n’arrête pas de porter des bouts de bois sur son dos toute la journée en courant sur ses petites pattes. Nous devons admirer la fourmi et nous inspirer de la leçon qu’elle nous donne. La cigale est une grosse feignante qui ne pense qu’à rigoler et à chanter, on l’a appris dans une fable de La Fontaine qu’il fallait réciter par cœur. Le maître nous a expliqué que cette fable devait être comprise avec finesse parce que ça fait semblant de parler d’animaux comme la cigale et la fourmi, pour ne pas vexer les gens humains, mais que si tu es instruit, comme un qui a été à l’école, tu comprends que la fourmi ça veut dire les enfants travailleurs et la cigale les gros paresseux, comme par exemple les mauvais sujets du fond de la classe. Ça nous fait réfléchir profond et on était bien contents d’être des bons sujets ou des moyens sujets, et alors on regardait au fond de la classe tous ces mauvais sujets qui allaient finir misérablement comme la cigale, peut-être même sur l’échafaud, et c’était bon aussi, de se dire ça. Mais les mauvais sujets, ça les faisait rigoler, et ils imitaient le cri de la cigale, mais comme ils ne connaissaient pas ce cri-là ils faisaient « Meuh … Meuh … » dans leur case, ça résonnait terrible. »
Pour remercier tous ces poètes qui m’ont permis, le temps de ce billet, de retrouver l’école de mon enfance, je leur offre un sublime poème de circonstance. Son auteur breton, René Guy Cadou, « fils d’instituteurs laïcs, grandit dans une ambiance de préaux d’écoles, de rentrées des classes, de beauté des automnes, de scènes de chasse et de vie paysanne qui constituèrent plus tard une source majeure de son inspiration ». Instituteur lui-même, il mourut prématurément en 1951 à l’âge de 31 ans.

« Odeur des pluies de mon enfance,
Derniers soleils de la saison !
À sept ans, comme il faisait bon,
Après d’ennuyeuses vacances
Se retrouver dans sa maison !

La vieille classe de mon père,
Pleine de guêpes écrasées
Sentait l’encre, le bois, la craie
Et ces merveilleuses poussières
Amassées par tout un été !

Ô temps charmants des brumes douces,
Des gibiers, des longs vols d’oiseaux,
Le vent souffle sous le préau,
Mais je tiens entre paume et pouce
Une rouge pomme à couteau ! »

Solange RUBENS a publié certains de ses poèmes dans un recueil À fleur de cœur aux éditions Thierry Sajat

A fleur de coeur blog

Pour mieux connaître Michel DRÉANO, voir son site : http://micheldreano.org/
Crédits photos :
Accrobuvards, un site sans publicité mais qui ne contient que cela !
- Faire école de Jean Le Gac et Sandrine Morsillo (musée de l’Éducation du Val-d’Oise, 2001)
– Archives familiales
– « Encre violette » lors de l’exposition « Ardoise et tableau noir, l’école autrefois » organisée à l’École élémentaire de Seix (Ariège) en juillet-août 2014

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