Archive pour septembre, 2015

Demi Jour de fête avec Jacques Tati

Il me faut remettre un peu d’ordre dans mon espace numérique. Encore fraîchement ému par les lauriers tressés par la population locale, je vous ai entretenu de la réalisation du film sur la mémoire d’un village d’Ariège qui a occupé la seconde moitié de mes vacances. Mais, auparavant, au début du mois de juillet, j’avais déjà concrétisé un rêve qui concerne aussi le cinéma, est-ce un hasard ? Sans doute pas !
Ah le premier jour des vacances ! J’ai la faiblesse de croire qu’il ne possède plus, aux yeux des enfants blasés (mais aussi sans doute moins naïfs) d’aujourd’hui, la magie qu’il dégageait au temps de ma communale. Il possédait d’autant plus un caractère festif qu’il coïncidait avec la fête nationale.
La veille, le 13 juillet donc, c’était déjà un peu les vacances avec la distribution des prix au théâtre municipal. Sans doute un moment de frustration pour certains de mes camarades mais, égoïstement, j’étais fier de monter sur la scène à plusieurs reprises pour recevoir les compliments de quelques notables locaux. J’ai encore en mémoire les livres qu’on m’offrit en ces occasions, certains même sont à portée de main.
Le lendemain matin, sans qu’il y eût d’obligation, sinon morale et civique, nous nous retrouvions tous sur la place Bréviaire de mon bourg normand pour défiler, en rangs mais guère au pas, dans la rue de la République égayée de fanions tricolores, jusqu’au monument aux morts. Après la sonnerie aux soldats tombés pour la France, les discours prononcés par quelques autorités (les mêmes que la veille ?) et une Marseillaise jouée avec plus ou moins de justesse par l’harmonie municipale, nous retraversions la ville, encore moins au pas, sous les accents déjà un peu moins martiaux des musiciens qui précédaient le cortège. À défaut d’entonner le Chant du Départ qui serait bientôt popularisé par les enfants de La Guerre des Boutons d’Yves Robert, nous osions par contre, avec malice, chanter le fameux « Encore un carreau d’cassé ! V’là l’vitrier qui passe », hymne incontournable des … colonies de vacances toutes proches maintenant, quelques minutes encore. Le cortège se dispersait devant la mairie, les adultes vers le vin d’honneur offert par la municipalité, et nous … vive les vacances ! Régnait vraiment, à cet instant, comme un air de libération et de liberté, les jeux, les cabanes dans les bois, le Tour de France aussi, vous le savez bien.
Et bientôt le voyage ! Car si, effectivement, certains de mes camarades auraient vite l’occasion de chanter la comptine du vitrier lors de leurs « jolies colonies de vacances » (Pierre Perret allait bientôt leur rendre hommage (!)), j’eus l’immense chance, à l’époque, de pouvoir partir chaque été en voyage avec mes parents.
Ah ces départs ! De merveilleux souvenirs, des joies intenses : l’automobile noire pimpante, les valises sur le toit, papa « peugeotiste » au volant, mon oncle (vous le connaissez, je l’ai évoqué dans un billet du 19 mai 2009 avec celui de Jacques Tati, tiens donc) comme navigateur avec les cartes Michelin orange et bleu, et moi à l’arrière entre maman et mon frère. Il y avait encore comme un parfum des premiers congés payés par le Front Populaire et immortalisés par les photographies de Robert Doisneau. Il y avait la légèreté de Charles Trenet qui sut si bien capter l’air de cette époque :

« … Nationale Sept
Il faut la prendre qu’on aille à Rome à Sète
Que l’on soit deux trois quatre cinq six ou sept
C’est une route qui fait recette
Route des vacances
Qui traverse la Bourgogne et la Provence
Qui fait d’Paris un p’tit faubourg d’Valence
Et la banlieue d’Saint-Paul de Vence
Le ciel d’été
Remplit nos cœur de sa lucidité
Chasse les aigreurs et les acidités
Qui font l’malheur des grandes cités
Tout excitées
On chante, on fête
Les oliviers sont bleus ma p’tite Lisette
L’amour joyeux est là qui fait risette
On est heureux Nationale 7. »

Je me souviens avec acuité de cette route des vacances vers les rivages du Midi, les premiers chants des cigales, les premières odeurs de garrigue, les routes ombragées avec les platanes formant une voûte, défigurées aujourd’hui par la civilisation automobile.
Au début de l’été, j’ai donc roulé pendant quelques heures, poussé par cette joyeuse nostalgie. Cela faisait longtemps que je caressais le projet de (re)vivre au propre comme au figuré un jour de fête de l’immédiat après-guerre. Il fallait juste trouver l’occasion car le lieu de mon rêve se situe sinon hors des sentiers battus, du moins à l’écart de la route qui me mène vers le Midi toulousain et pyrénéen.
C’est un peu curieux de dire à l’écart pour un village qui se trouve quasiment en plein milieu de notre douce France, à une cinquantaine de kilomètres de Bruère-Allichamps une petite commune du Cher considérée comme le centre géométrique de la France. Une colonne milliaire, à l’origine érigée par l’empereur Caracalla au IIIème siècle au carrefour des voies romaines, en marque le supposé emplacement au milieu de l’artère principale.
Lecteurs cinéphiles, rappelez-vous le début de L’argent de poche, le film de François Truffaut. C’est le dernier jour de classe, l’instituteur dit au revoir à ses élèves dont beaucoup vont partir en colonie de vacances. De là-bas, justement de Bruères-Allichamps Martine enverra une carte postale du monument à son cousin Raoul qui, à la rentrée, la présentera au maître lequel saisira l’occasion pour faire une séquence de géographie.
Magie du cinéma quand tu nous tiens, moi, c’est à Sainte-Sévère que je me rends, une autre commune du Berry d’environ 800 âmes, située dans le département de l’Indre, dans cette contrée du Boischaut autrefois décrite comme un pays pauvre de brandes et de gâtines propice aux légendes mystérieuses et à la sorcellerie. La mare au diable de George Sand c’est là : la dame de Nohant avait élu domicile à une douzaine de kilomètres.

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Ce matin, c’est Jour de fête, j’ai, en effet, rendez-vous avec un pan d’histoire du cinéma français, le film éponyme de Jacques Tati. Vous avez tous ri au moins une fois des facéties de « Françoué » le facteur dans sa tournée à l’américaine. « Rapidité, rapidité ! »
En 1943, pour échapper au Service du Travail Obligatoire, Tati se réfugia, en compagnie de son ami le scénariste Henri Marquet, au Marembert, un hameau situé à six kilomètres de Sainte-Sévère : « Là, j’ai été surpris parce qu’il y avait la guerre, mais on avait l’impression qu’à l’intérieur même de Sainte-Sévère, on ne s’en apercevait pas du tout. C’est quand même formidable de voir des gens qui savent vivre. J’ai pensé que si un jour je faisais un film, je viendrais le tourner là. » Le cinéaste, étonné par ce coin de France profonde hors du temps, hors de l’époque et hors de l’Histoire, tint parole. À la mi-mai 1947 (trois mois après ma naissance), les habitants de Sainte-Sévère virent s’installer sur la place de leur village une fête foraine qui n’en repartit qu’en septembre. En effet, cinq mois furent nécessaires pour tourner un Jour de fête.

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Je n’avais jamais mis les pieds à Sainte-Sévère-sur-Indre et, pourtant, lorsque je débouche sur la place, je me sens en pays de connaissance : la porte en ogive du XVe siècle, la halle aux grains édifiée en 1696 par le baron de Sainte-Sévère, un frère de Louis XIV, mieux encore, la roulotte des forains près du vieux calvaire et le mât avec le drapeau tricolore, éléments emblématiques du film. Tout m’est familier.
J’ai vite fait de compléter le décor et de localiser l’emplacement du café Bondu, né de l’imagination de Tati, avec sa fenêtre au premier étage où surgissait promptement le facteur dépossédé de son vélo. Elle est d’ailleurs grande ouverte, qui sait s’il ne va pas y apparaître.

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Le temps semble s’être suspendu depuis soixante-huit ans, figé plutôt, car passent quelques minutes avant que je n’aperçoive âme qui vive … à l’exception de François qui a commencé la distribution du courrier.

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Curieuse sensation que je m’explique vite : je conservais évidemment le souvenir d’une place animée et joyeuse avec son manège, ses stands forains, le chapiteau du cinéma ambulant.
Il m’appartient de donner de la couleur au présent, un peu comme l’avait envisagé Jacques Tati lors du tournage. En effet, il avait comme idée de départ de tourner un film en couleurs, le premier de l’histoire du cinéma français. Ça tombe bien, les usines Thomson qui viennent de mettre au point le procédé Keller-Dorian et souhaitent le commercialiser pour concurrencer le Technicolor américain, cherchent des expérimentateurs, ainsi ils fournissent à Tati de la pellicule gratuite et même un technicien payé. Par sécurité, le film est tourné malgré tout avec deux caméras, l’une réalise la prise de vue en couleur, l’autre en noir et blanc. Malheureusement, le développement exigeant un procédé de tirage très complexe, le laboratoire de Thomson ne parviendra jamais à tirer la pellicule couleur. La première version du film fut donc montée avec les rushes de sécurité en noir et blanc.
Le cinéaste avait pensé son film en couleur : « Je m’étais donné beaucoup de mal pour faire ce film en couleurs. J’avais fait repeindre beaucoup de portes dans le petit village en gris assez foncé, j’avais habillé tous les paysans avec des vestes noires et surtout les paysannes, pour qu’il n’y ait presque pas de couleurs sur cette place. La couleur arrivait avec les forains, le manège, les chevaux de bois, et les baraques foraines. Quand la fête était terminée, on remettait la couleur dans les grandes caisses et la couleur quittait le petit village. » Une démarche métaphorique et poétique !

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Peu après le soixantième anniversaire du tournage du film, à l’initiative de la communauté de communes, une Maison de Jour de fête a ouvert ses portes, en 2009, à Sainte-Sévère, dans un angle de la place. Les visites débutant à 10 heures, je choisis, en attendant, de flâner dans les rues de … Follainville. En effet, le village est baptisé ainsi dans le film, encore que les spectateurs les plus attentifs découvriront dans un plan le vrai panneau indicateur d’entrée de Sainte-Sévère. Il s’agit beaucoup moins d’une erreur de script qu’un clin d’œil de Tati en guise de reconnaissance éternelle envers la population de Sainte-Sévère.
Tati avait déjà sympathisé avec les Sévérois durant son exil sous l’Occupation. Quand il revient pour tourner, il bénéficie d’un budget réduit au minimum. Cette modestie de moyens, outre qu’elle le contraint à beaucoup d’ingéniosité (mais le bougre en a à revendre), va favoriser le rapprochement de l’équipe technique et des autochtones.
Chaque matin, le régisseur réveille l’équipe avec la cloche du village. On réquisitionne la charrette du père Albert un antique camion à ridelles qui a connu la bataille de la Marne, un tracteur Farmer flambant neuf pour le convoi des forains.
Pour la figuration, Tati puise dans la population locale : le cafetier devient garde-champêtre, un voisin du Marembert interprète le maire, Monsieur Pasquet le bouilleur de cru joue dans la fanfare. Quand il fait beau, l’instituteur lâche ses élèves avant l’heure pour participer à des scènes de manège de chevaux de bois, Tati les dédommage en bonbons. Le curé relaie en chaire les instructions du cinéaste, les habitants devront mettre leurs habits du dimanche. Parfois, les intérêts des uns et des autres divergent, les gens d’image pensent à leurs raccords lumière, les paysans à leurs récoltes. Le succès du film sera aussi celui des habitants de Follainville, pardon, de Sainte-Sévère. Ils en gardèrent un souvenir émerveillé.
« Servez-vous de mon nom pour développer le tourisme » aurait conseillé un jour le cinéaste qui revint régulièrement au village. C’est ainsi que des milliers de cinéphiles du monde entier rallient, comme moi aujourd’hui, ce petit coin paisible de France profonde. Selon les dires de l’aimable personne à l’accueil, la Maison de Jour de fête reçoit annuellement 9 000 visites, un chiffre très honorable si l’on compare aux 32 000 touristes intéressés par George Sand, la voisine de Nohant.
Les derniers témoins directs du tournage se comptent sur les doigts d’une main. En ce début de matinée, le bourg se réveille lentement. Dans ma déambulation avide, mon regard débusque les indices et allusions au film. En face de la halle, à la vitrine d’une pâtisserie salon de thé, moins souriante que les couplets de Charles Trenet, la chanson (ou la course) folle du facteur qui s’envole devient une terrible métaphore contre la mondialisation dont, mine de rien, le visionnaire Tati dénonçait les futurs effets pervers derrière sa pantomime. Le commerce est à vendre.

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Moins dramatique malgré son regard inquisiteur, Françoué nous attend à la devanture cocardière du Fournil Sévérois où j’achète des croissants. Craint-il qu’un couple de touristes bataves lui embarque son antique bécane Peugeot 1911 ?

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Les vélos, ça ne manque pas dans les rues de Sainte-Sévère !
Je pourrais boire le « coup du père François » au café Le Du Guesclin, ainsi nommé parce que Bertrand Du Guesclin, connétable de France sous le roi Charles V, vint assiéger le bourg à la tête des troupes françaises en juin et juillet 1372. Mais le pauvre a perdu son statut de héros local et m’en tenant à ma ligne de conduite « tatillonne », je lui préfère le bar tabac PMU.

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À quelques pas de là, je me retrouve devant l’authentique boucherie de film, elle aussi à vendre, signe que le village se meurt lentement. Bien sûr, je pense au gag du boucher qui tranche avec sa « feuille » le colis, déposé sur le billot par François, contenant une paire de chaussures neuves. Je constaterai de visu les dégâts, plus tard.

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Bien d’autres vitrines exposent la silhouette dégingandée du facteur ou des photogrammes du film avec notamment Roger le forain.

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Un dépliant proposé gratuitement nous invite à retrouver les différents lieux de tournage à l’intérieur du bourg ainsi que dans les environs. Pour avoir vu et revu le film, l’avoir aussi analysé lors de stages de formation de professeurs, je replace assez aisément diverses scènes dans le contexte d’aujourd’hui. Ainsi, en descendant la rue Basse, je m’attends presque à me voir dépasser par un vélo roulant tout seul et le facteur lui courant après. C’est tellement plus drôle que les récents soupçons de vélos électriques à l’encontre des champions cyclistes Froome et Cancellara.

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L’hôtel de l’Écu est devenu le Relais du facteur. Le magasin des Galeries berrichonnes tenu autrefois par la caissière du cinéma ambulant a aménagé un petit musée à la gloire du facteur dont l’effigie figure sur plusieurs articles en porcelaine du Berry. Outre la tournée à l’américaine, Tati a développé involontairement le merchandising.

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Bientôt 10 heures, je me redirige vers l’ancienne place du marché. Quelques parents mitraillent leur progéniture à côté du facteur, une adolescente préfère un selfie avec Françoué ! Je n’ose imaginer comment Tati eût brocardé cette civilisation du portable. En fait, sur certains plans du film, ce visionnaire avait déjà presque imaginé le téléphone mobile à bicyclette !!!

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Je me poste devant le mât de cocagne et me remémore les gags liés à son érection. La réalité dépasse parfois la fiction : je me souviens qu’il n’y a pas si longtemps, dans le petit village d’Ariège évoqué dans le billet précédent, l’installation, sur le pré commun, du podium pour l’orchestre, en vue de la fête, donnait lieu à des saynètes également très cocasses.
Remarquez, certains jeunes égarés sur la place de Sainte-Sévère pourraient avoir des doutes sur ma santé mentale à observer (sans strabisme divergent comme l’employé municipal du film) durant plusieurs minutes un vulgaire mât surmonté du drapeau bleu blanc rouge !
Nous entrons maintenant dans la Maison de Jour de fête aménagée dans un ancien entrepôt en pierre du pays. La magie se poursuit. On est immédiatement immergé dans l’univers du film et en attendant que d’autres visiteurs arrivent, on est invité à se promener dans la reconstitution du bureau de poste.

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En décrochant les antiques combinés téléphoniques, on peut écouter divers dialogues du film.
Sur un authentique calendrier des postes de 1947, je constate qu’on célébrait saint Nestor le jour de ma naissance, c’est toujours le cas !
Sur une armoire métallique, repose une bécane ou un biclou. L’engin n’est pas loin d’être en aussi piteux état que le célèbre cliché hommage de Robert Doisneau.

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En 1946, Jacques Tati avait cosigné, déjà avec Henri Marquet, un court métrage intitulé L’École des facteurs. Il y inventait et interprétait le personnage du postier cycliste avec son épaisse moustache brune, sa vareuse un peu courte et ses jambes trop longues ! Il se prénommait aussi François. Beaucoup de gags figurant dans ce court film de dix-huit minutes furent repris dans Jour de fête, ainsi par exemple, celui où François lancé sur sa bicyclette, agrippe en pleine course l’abattant d’un camion et poursuit en roulant l’estampillage et le timbrage du courrier. Brouillon de Jour de fête, L’École des facteurs mettait en scène trois préposés qui décomposaient sous le contrôle de leur supérieur chaque geste du rituel de la remise du courrier afin d’améliorer leur efficacité et rendement. Hilarante séance de taylorisation !

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Ç a y est, la séance va débuter, nous serons finalement les deux seuls spectateurs. Comme dans Jour de fête, la caissière contrôle les billets à l’entrée de la tente du cinéma ambulant. Une voix un peu directive (ça fait partie de la mise en scène) nous commande d’avancer et de nous installer sur les gradins de bois.
Comme au temps du cinéma de Papa (qui fut aussi celui de mon enfance), après que le coq de Pathé-Journal eût lancé son chant, sont d’abord projetées les actualités de 1947 : Vincent Auriol est élu à la présidence de la République à Versailles, on parle aussi du pape Pie XII mais pas un mot sur mon arrivée au monde !
Sans que l’on puisse véritablement taxer Tati d’antiaméricanisme primaire, il faut reconnaître que son film de résistance à l’américanisation et à l’intensification du travail pouvait surprendre dans le contexte de l’époque. Le débarquement des troupes américaines en Normandie était encore très récent. En pleine « guerre froide », il y eut même une base militaire américaine dans le cadre de l’OTAN à Châteauroux, à une cinquantaine de kilomètres de Sainte-Sévère. Certains exégètes trouvèrent même un vague air de général de Gaulle à travers la silhouette en uniforme et casquette du facteur s’acharnant à mettre debout sinon la France du moins le mât avec le drapeau tricolore.
Je m’attendrais presque maintenant à l’apparition d’une ouvreuse nous proposant « bonbons, caramels, esquimaux, chocolats », il me semble qu’Annie Cordy chanta même ce refrain !
Aujourd’hui, pas d’entracte, place au « grand film » en scénovision : sous mes yeux déjà émerveillés, le décor de Jour de fête s’anime.

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Le vélo du facteur avec son grelot si caractéristique passe même seul sur l’avant-scène.
Nous voilà embarqués pour un voyage d’une quarantaine de minutes dans l’histoire du tournage de Jour de fête que nous raconte un enfant qui a tout enregistré à l’époque avec … un moulin à café. Décors reconstitués, rushes, scènes inédites, animations en 3D avec des lunettes adaptées, cette scénovision restitue avec beaucoup de poésie et sensibilité l’ambiance du tournage et l’osmose sincère et émouvante entre les habitants de Sainte-Sévère et le cinéaste.
L’enfant complice nous délivre quelques secrets de tournage qui, en majorité n’en sont plus pour moi mais je joue le jeu avec délectation. Ainsi, nous révèle-t-il que la vieille commère courbée en deux avec sa chèvre est interprétée par un homme grimé et travesti, Delcassan, l’un des rares acteurs professionnels du film. Il nous explique aussi le principe de la nuit américaine avec l’emploi d’un filtre bleu permettant de tourner les scènes de nuit en plein jour.
Il m’apprend, par contre, et nous fait repérer sur un plan séquence, la présence d’un homme en chemise blanche circulant au milieu de l’effervescence de la fête. Il était chargé de faire bouger les figurants un peu trop statiques.
Il nous fait revivre le 19 juin 1949, jour de la véritable première de Jour de fête (le film est sorti quelques jours auparavant dans quatre salles parisiennes). Tous les habitants sont là pour accueillir Jacques Tati et son équipe. Le cinéaste coupe un ruban tricolore qui barre l’entrée du village. Un pâtissier a confectionné un gâteau en forme de buste à l’effigie du facteur. Près de la halle, on a tendu un grand drap blanc. La population locale est debout, en effet, dans un excès de mauvaise humeur, le curé a refusé de prêter les bancs de l’église parce qu’ont disparu au montage les plans où il figurait avec les enfants du catéchisme. Obscurité oblige, la projection se déroule à la nuit tombée. Bientôt, une voix trouble le silence intimidé : « Mes oies ! »… Les rires fusent. Ce fut un grand Soir de fête !
À l’issue de la projection, le maire remit à Jacques Tati les clés de la ville et lui tint ce discours : « Par votre talent, notre village sans histoire du centre de la France devient, par la grâce du septième art et la jovialité de ses habitants, le centre géométrique de la bonne humeur … »
Emmanuel Tatischeff, présent en cette occasion, emporta de Sainte-Sévère une photographie de son fils en tenue de facteur. À son domicile, il la plaça dans un cadre doré qu’il suspendit à côté du portrait de son père ambassadeur en uniforme d’apparat. Il aurait eu cette remarque magnifique : « Voyez en deux générations, le destin d’une famille ! »
Il y eut d’autres Jour de fête. Ainsi, en 1961, Jacques Tati qui tenait à ses couleurs, remonta une nouvelle version du film et demanda à Paul Grimault, le réalisateur du Roi et l’Oiseau, de colorier au pochoir certains détails tels le drapeau tricolore, les lampions, le catadioptre du vélo du facteur. Il tourna même quelques nouvelles séquences avec l’ajout du personnage d’un jeune peintre faisant le portrait de la fête, artifice de son projet originel où la fête apportait ses couleurs au village. Bricoleur ingénieux et génial, Tati n’était jamais à court d’idées.
Jacques décède en novembre 1982 avant que … son rêve se concrétise. En 1986, sa fille Sophie ressort de la cave du domicile familial de vieilles boîtes renfermant la copie originale tournée en couleurs. Les temps ont changé, les techniques ont progressé. L’opérateur-réalisateur François Ede a raconté l’histoire rocambolesque des aventuriers du film perdu dans Jour de fête ou la couleur retrouvée. Les laboratoires Eurocitel vont enfin venir à bout du procédé du Thomson-color. On découvre enfin les couleurs des chemises à carreaux des forains Roger et Marcel. La bande-son est retravaillée, j’ai négligé honteusement de vous parler de « l’écriture sonore » si particulière (mais si signifiante) et méticuleuse de Tati. J’ai pensé à lui, cet été, lorsque j’étais réveillé à la ferme par le chant d’un coq enroué … réplique de celui qu’il avait attendu toute une nuit, magnétophone en bandoulière, avec son équipe technique.
En janvier 1995, sort sur les écrans la version originale restaurée de Jour de fête en couleurs, presque un demi-siècle après le tournage. Émouvant bonheur posthume pour Jacques Tati et tous les amoureux du cinéma !

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La voix off, toujours aussi directive, nous invite maintenant à quitter les gradins et suivre un couloir jusqu’à la salle du café Bondu telle qu’elle fut reconstituée dans les studios d’Épinay-sur-Seine pour les besoins du tournage.
Nous grimpons dans les cintres jusqu’à une passerelle surplombant le décor. Sur un écran placé au-dessus du comptoir, André Delepierre dit Pierdel, accessoiriste sur le film, dévoile les secrets de ce qu’on n’appelait pas encore effets spéciaux, à l’époque. Il réalisait ses trucages en s’appuyant sur ses connaissances de magicien qu’il avait été. Au cours de sa riche carrière, il collabora notamment avec Orson Welles, Jean-Pierre Melville, Marcel Pagnol, Claude Lelouch : un grand monsieur humble du septième art.
Avec la simple découpe d’une silhouette dans l’encoignure d’une porte, il donnait l’illusion que le café Bondu était toujours … bondé en ce jour de fête.

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Je voudrais suspendre le temps, presque prendre l’apéritif (c’est l’heure !) dans le café. Je fais quelques photographies pour vous, des plans du film reviennent en ma mémoire mais … la « voix » me rappelle à l’ordre, à croire que je suis réellement surveillé. C’est presque un gag à la Tati qui savait si bien capter et anticiper les comportements de chacun.
Avec gentillesse, la dame à l’accueil m’indique sur un plan la route serpentant dans la campagne où furent tournés les premiers plans du film : l’arrivée des forains, les paysans à leurs travaux de fenaison, les chevaux de bois à l’arrière de la roulotte narguant presque de vrais chevaux qui s’éloignent dans un pré.
En mon demi-jour de fête, j’ai pris la place du gamin heureux qui suit le cortège en sautillant d’un pied sur l’autre. Les jeunes générations ont peut-être du mal à me comprendre mais je retrouve mon enfance.

chevauxblog1.jpgChevaux de bois au musée des Arts forains de Paris

Moins curieusement qu’il n’y paraît, dans les raisons qui me poussent à réaliser, avec infiniment de modestie, des films sur les anciens d’un petit village d’Ariège (voir billet précédent du 3 septembre 2015) résident en partie mon attachement à Jour de fête.
C’est ce même amour du cinéma qui me conduisit à collaborer à la commémoration du cinquantenaire du film La Guerre des Boutons d’Yves Robert (voir billets des 9 juillet 2010 et 3 octobre 2011).
Il serait injurieux de restreindre le film de Tati uniquement à une simple farce rurale. D’ailleurs, il faut rappeler qu’il obtint le prix du scénario à la Mostra de Venise en 1949 et le Grand Prix du Cinéma français en 1950.
Chaque film digne de laisser une trace dans l’Histoire du cinéma réclame un retour sur l’époque où il fut conçu. Plus encore aujourd’hui, Jour de fête possède une vraie valeur documentaire. Au-delà du burlesque, il révèle l’atmosphère d’un petit village français à la sortie de la guerre, aspirant à retrouver une certaine joie de vivre avec des bonheurs simples.
On imagine difficilement en notre époque où les chaînes thématiques sur les animaux, les parcs d’attractions, les réserves africaines prolifèrent, combien l’arrivée du petit peuple forain et circassien transformait la vie de nos villages pendant quelques jours. La visite d’une ménagerie et la vision de fauves en chair et en os attisaient notre curiosité et … nos peurs. Lors d’une récente exposition sur « l’invention du sauvage » au musée des arts premiers au quai Branly, j’ai appris avec effarement qu’il y eut même de véritables zoos humains au temps peu glorieux de la colonisation et de l’esclavage. J’ai connu les baraques où l’on exposait ce qu’on appelait alors des « monstres de foire », femme à barbe, homme à deux têtes.
J’ai déjà évoqué ma nostalgie de ces fêtes de village dans un billet consacré à ma visite du musée des arts forains à Bercy (voir 5 janvier 2010). Ce furent les fêtes de mon enfance avec les manèges, les loteries, les stands de tirs, les jeux de massacre. Ah le « chamboule tout » où il s’agissait de déloger d’une étagère un empilement de boîtes de conserve bosselées avec des boules flasques enveloppées dans un bas. Combien de parties n’ai-je pas faites avec mon cousin Philippe pour revenir heureux et fier d’offrir aux parents une vulgaire bouteille de mousseux ? Cela mettait peut-être l’infâme breuvage au prix du Dom Pérignon !
Mise en abîme, Tati inscrit le cinéma dans le cinéma lorsqu’il invite les gens de Follainville à une projection sous la tente d’un documentaire (presque un film de propagande) sur la modernité de la Poste en Amérique. C’est aussi quelque part un hommage à Méliès et, pour moi ici, le prétexte à un clin d’œil à Renée Bonneau et son excellent polar Meurtre au cinéma forain (voir billet du 1er mars 2012).
Il y a même une allusion au western puisqu’en seconde partie de séance, Roger, chemise à carreaux et stetson sur la tête, projette Les rivaux de l’Arizona. Je me souviens que, gamin, on lisait les petits formats illustrés des aventures de Kit Carson, Buck Jones et Hopalong Cassidy, sources d’inspiration pour jouer aux cowboys entre camarades.
Au milieu des flonflons et de l’allégresse de la fête, sans probablement que les spectateurs de l’époque en prennent conscience, Jacques Tati esquisse, de manière prémonitoire, la peinture d’une société où l’homme dépendra de plus en plus de la machine. L’image du postier à l’américaine pointe déjà les aberrations de la modernisation du travail, du rendement à tout prix : « Time is money » entend-on même dans le commentaire du documentaire.
« La fin de Jour de fête clôt une période historique où la qualité de la vie et le travail s’harmonisaient dans les campagnes au rythme des saisons, au rythme des hommes », dans le même esprit que le magnifique Farrebique de Georges Rouquier.
Véritable visionnaire, dans ses films ultérieurs comme Mon oncle, Playtime et Traffic, Tati continua à nous mettre en garde, à travers ses gags désopilants, contre les mutations d’un monde progressivement inhumain et absurde.
Pour tout ce que je viens d’écrire, il est heureux et salutaire que Jour de fête soit inscrit régulièrement aux programmes des opérations Cinéma à l’école ou Collège au cinéma … et qu’une Maison de Jour de fête, riche en initiatives, soit ouverte à Sainte-Sévère !
Voyez (ou revoyez) Jour de fête en noir et blanc et/ou en couleur ! Avec ou sans George Sand, mais toujours avec Tati, venez vite à Sainte-Sévère-sur-Indre ! Rapidité, rapidité !

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Publié dans:Histoires de cinéma et de photographie |on 10 septembre, 2015 |4 Commentaires »

Voix de Bastidiennes

Coucou, me revoilou, passé le mois d’août ! Vous étiez impatient ou inquiet en l’absence de nouveaux billets ? Même retraité blogueur, j’ai le droit à quelques congés non ? Et puis, malgré la canicule, j’ai engrangé quelque matière à prochains articles.
Mes plus fidèles lecteurs savent que je me consacre, chaque mois d’août, à la constitution d’une mémoire audiovisuelle du petit village de La Bastide du Salat en Ariège : initiative bénévole que je partage avec mon ami Philippe depuis que nous décidâmes de mutualiser nos savoir-faire de gens d’image lors d’une mounjetado, un de ces repas en plein air qui réunit la population sur le Pré commun.
Après avoir subi les contraintes de têtes soi-disant bien pensantes sur les actions numériques dans l’Éducation nationale, comme il est agréable de mener à sa guise un projet de sa naissance jusqu’à son terme. Quel vent de liberté artistique !
Après avoir enregistré les souvenirs de l’ancien forgeron Jean Martres, un homme mémorable (voir billet du 17 décembre 2012), avoir trinqué aux cent ans du café du village (voir billet du 28 août 2012), avoir rendu hommage à mon cher Amédée, une figure attachante de la commune (voir billet du 25 août 2013), j’ai souhaité, cette fois, donner la parole exclusivement à des femmes.
Il n’est pas certain que ce projet eût pu aboutir il y a cinq ans, mais les réticences, pudeurs et timidités se sont dissipées, au fil des ans, au vu de la générosité et l’esprit que les précédents films dégageaient. Désormais, au village, on ressent comme un honneur d’être sollicité pour participer à une prochaine aventure filmique. Pourtant l’œil de la caméra est souvent noir : Jean le forgeron et ce cher Amédée ont depuis quitté cette terre, la guinguette Sauné a fermé ses volets l’an dernier, il est même une des anciennes récemment interviewées qui n’aura pas pu se voir à l’écran. Le film lui est d’ailleurs dédié.

Portrait ArletteÀ Arlette

Hors l’action inexorable du temps, c’est bien là la justification et la validation de notre travail, la constitution urgente et nécessaire d’une mémoire audiovisuelle. Urgente car les témoins directs sont inéluctablement en voie de disparition et  les documents relatant la vie du village autrefois très peu nombreux. Hors les traditionnels clichés de l’école communale, les photographies sont rares, les paysans ne trayaient pas avec un portable à la main pour faire un selfie avec leur vache. Nécessaire pour les nouvelles générations du vingt-unième siècle qui ne peuvent guère avoir conscience de ce que fut une France essentiellement rurale jusque dans les années 1950.
J’en fais régulièrement le constat avec une chère adolescente. Comment peut-elle imaginer que dans mon enfance normande, nous ne possédions pas l’eau courante dans le logement de fonction de ma maman, pourtant directrice de collège, qui plus est dans une petite station thermale appelée Forges-les-Eaux ?
Comment cette Poucette, pour reprendre le titre d’un joli pamphlet du philosophe Michel Serres évoquant la dextérité de ces jeunes tapotant avec leurs pouces sur le clavier de leur portable, peut-elle comprendre que, gamin, nous nous mettions avec mes parents en demi-cercle devant ce qui n’était pas encore la radio mais la TSF ? Soixante ans après, la télévision présente dans presque chaque pièce des maisons est peu à peu supplantée par les multifonctions des portables. Vertigineux !
La jeune fille s’en sort souvent par une affectueuse pirouette en m’accusant de parler du Moyen-Âge. Comprenez ma circonspection, moi qui pensais que celui-ci s’était achevé il y a cinq siècles !
Il y a quelques jours encore, curieuse, en interrogeant son arrière-grand-mère, elle découvrit que des troupes allemandes avaient circulé dans les rues de La Bastide du Salat, avaient tiré et même commis un véritable massacre à Marsoulas, à une ou deux lieues de là. Je sentis que le témoignage de son aïeule valait plus que certains cours d’Histoire qu’on lui avait enseignés sur cette sombre période de l’Occupation.

« Le poète a toujours raison
Je déclare avec Aragon
La femme est l’avenir de l’homme

Pour accoucher sans la souffrance
Pour le contrôle des naissances
Il a fallu des millénaires
Si nous sortons du moyen âge
Vos siècles d’infini servage
Pèsent encore lourd sur la terre… »

La prédiction du poète chantée par Jean Ferrat m’a peut-être inconsciemment traversé l’esprit pour écrire ce nouveau film Voix de Bastidiennes.

Jaquette DVD Voix de Bastidienne

Il y a encore peu, la société française ne manifestait pas envers les femmes la même considération qu’aux hommes. Malgré des quotas et quelques mesures, l’égalité n’est pas encore parfaite aujourd’hui.
Les femmes ont obtenu le droit de vote en 1944, le droit à la contraception en 1969 avec la loi Neuwirth, le droit à l’intervention volontaire de grossesse grâce à Simone Veil en 1975, trois lois progressistes votées sous des gouvernements conservateurs, ce n’est pas le moindre paradoxe de notre société.
Trois des quatre anciennes du village interviewées, nonagénaires aujourd’hui, font partie de ces femmes qui exercèrent pour la première fois leur droit de vote nouvellement et chèrement acquis à l’occasion des élections municipales d’avril 1945.
Elles s’appellent Arlette, Yvette, Jacqueline, Hermine. Je sentais qu’il y avait chez elles matière à glaner souvenirs et anecdotes et qu’elles sauraient les raconter avec une certaine aisance.
Il fallut, c’est normal, que je gagne leur complicité, leur explique ma démarche pour qu’elles acceptent d’être les vedettes, les héroïnes du film. Pour l’une, ma belle-mère, cela semblait naturel quoique … si volubile et intarissable dès qu’on remue le temps passé, elle répugnât à les égrener en public.
Les autres, presque honorées de ma visite, m’ouvrirent leur porte et leur armoire aux souvenirs, me confièrent leurs rares photos de famille. Je découvris qu’elles furent parfois de bien jolies jeunes filles au temps de leurs vingt ans. Je pénétrais aussi dans l’intimité de leur maison que la méfiance paysanne refuse souvent à l’étranger. Je les mis en confiance, elles n’auraient pas à redouter bientôt la lumière des sunlights. Voilà, le casting était bouclé !
Et pour chacune, le grand jour arriva … même pour la belle-maman qui s’inventa en vain quelques vieilles douleurs diplomatiques au matin du tournage. Coquettes, elles s’étaient toutes pomponnées avec l’aide bienfaitrice de leur progéniture. Un peu stressées, elles assistaient pour la première fois à la préparation d’un décor, en la circonstance leur salle à manger, leur cour ou leur jardin. Elles s’étonnaient que, même en extérieur, on doive apporter quelques sources de lumière supplémentaires, qu’on dût déplacer leur fauteuil ou quelques bibelots en arrière-plan pour embellir le cadre, qu’on les équipât d’un micro haute fréquence, qu’il faille attendre le signal fatidique moteur puis action avant de parler. Elles assimilèrent vite quelques rudiments de langage filmique, les directions de regard, les contrechamps, les plans de coupe.

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Au fil des entretiens, se dessina le tableau d’une France paysanne à laquelle, l’ayant côtoyée encore, ma génération est attachée. Ce n’est sans doute pas le seul hasard si L’Angélus de Millet (Jean-François je précise car il y a un Marcel Millet dans le village !) et Meules de Claude Monet, restent deux œuvres très populaires du patrimoine artistique français.
Ces aïeules connurent l’école des champs avec les sabots. Elles en sortirent grâce à l’instituteur, le « fabricant de certificats d’études », armées du socle de connaissances nécessaires (on n’employait pas ce jargon de pédagogue à l’époque), prêtes à aider à la ferme, garder les vaches et les moutons dans les prés sans clôture, broder et tricoter aussi.
Seule, Hermine, la fille de Saint-Girons, la ville voisine, fréquenta les bancs du collège jusqu’à la fin de la troisième. Au début des années 1940, le ravitaillement était précaire en ville : les rutabagas remplaçaient les pommes de terre, on obtenait le lait au marché noir, un carré de chocolat qu’elle partageait avec sa sœur aînée faisait office de goûter. Ses parents se résignèrent alors à rejoindre une tante à La Bastide : là-bas, la basse-cour, le potager, parfois un cochon permettraient de ne pas souffrir de la pénurie alimentaire. Hermine n’en partit plus.
L’Occupation obligea donc la collégienne à arrêter ses études. La citadine découvrit les sabots, la bêche … mais aussi bientôt un jeune homme bien séduisant (une photo du film l’atteste). Un destin !
Les femmes sont bavardes c’est bien connu mais quand même : à tricoter leurs souvenirs, dévider l’écheveau de leur vie, j’allais me retrouver avec six heures d’interviews à décrypter. Bientôt huit même car pour retrouver un peu l’esprit des veillées d’antan, j’organisais une réunion du « club des mamies ». Cet après-midi-là (de canicule !), après quelques parties de scrabble et de triominos, mes chères Bastidiennes se remémorèrent quelques anecdotes et souvenirs. Pour les en remercier, je leur offris au goûter croustades du pays et un cidre bien frais de ma Normandie, le pays qui m’a donné le jour … Justement, comme tout se finit en chanson, à ma demande, elles fredonnèrent ensuite, soutenues par la voix gouailleuse de Rina Ketty … On n’a pas tous les jours 20 ans ! On enregistra trois prises, je tenais là la bande son du générique de fin.
La projection était programmée sept semaines plus tard : au boulot donc !
Ce fut d’abord le temps du dérushage … dans le décor idyllique de l’île de Beauté, à noircir des pages et des pages de descriptions de plans, dialogues et annotations diverses.
Lorsque le 1er août, je reposais le pied sur le sol ariégeois, c’était la fête au village avec le repas communal sur le Pré Commun : ultimes instants de détente avant de nous installer, Philippe et moi, devant le pupitre du studio de montage.
Mes « héroïnes » évoquent dans le film les bals de leur jeunesse. En pleine Occupation, ils étaient interdits donc clandestins. Comme conclut l’une d’entre elles : « C’était de bons moments, surtout parce qu’ils étaient volés ! »

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Il faut que je vous glisse quelques mots sur l’ami Philippe co-réalisateur. Sympathique, dévoué, disponible et compétent, il assure toute la partie technique du film, cadrage, prise de son (toujours remarquable), mise en lumière, montage, et même la conception des affiches et des jaquettes des dvd.
Quel confort ! Moi qui, lors de ma carrière professionnelle, dus remplir, souvent seul, ces multiples fonctions, je me régale de n’avoir à réfléchir qu’à la conception et l’écriture du film. Un binôme complice donc efficace ! Il ne me manque plus que le fauteuil avec mon nom écrit sur le dossier !
Philippe a déjoué avec perspicacité et ingéniosité toutes les traîtrises d’un ordinateur récalcitrant. Je vous avoue que je n’en menais pas large une semaine avant la projection. Les vieilles du village, autrefois, récitaient un Pater la main tendue dans le four afin de connaître la température idéale pour la cuisson des croustades. J’en fus presque à les imiter et à implorer la bienveillance du dieu Windows pour qu’il ne nous plante pas !
Loin de vouloir faire œuvre d’historien et une thèse sur le « bon vieux temps », j’ai souhaité, plus modestement, par petites touches impressionnistes, organiser dans un dialogue croisé quelques fragments de leurs témoignages restituant l’humeur d’une époque révolue.
Outre de devoir élaguer huit heures de rushes pour n’en conserver qu’une, il s’agissait de respecter un équilibre dans les temps de parole des intervenantes afin de ne pas privilégier l’une plus que les autres. Il fallait aussi trouver une harmonie entre leurs voix, et plus généralement, un rythme dans la progression du film avec une alternance de moments d’émotion et d’instants plus cocasses, ainsi l’évocation de quelques tensions entre le curé et la population, dignes de Don Camillo et le maire communiste Peppone, les personnages populaires de grands nanars à succès des années 1950.

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Le bedeau, très en colère que la date ait été changée, alla même jusqu’à arroser abondamment la statue de Saint Bernard, à l’entrée du village, afin qu’il fasse pleuvoir le jour de la fête locale. Cet été, plus sûrement, un chapiteau avait été dressé sur le Pré Commun pour prévenir les risques d’intempéries.
Avec leur sensibilité de femme, nos quatre anciennes racontent leur village ariégeois aux heures sombres de l’Occupation, la peur des Allemands mais aussi la crainte de maquisards « pas toujours comme il faut » (!), les fiancés au front ou prisonniers.
Elles décrivent l’aspect peu engageant du Pré Commun abandonné autrefois à la libre circulation du bétail et des animaux de basse-cour. Elles regrettent la fermeture totale des commerces : il y avait dans leur jeunesse deux voire trois épiceries, un boulanger, un marchand de vaisselle, un coiffeur barbier. « On avait tout sur place, c’était bien vous savez » !
La vie était plus pieuse, une messe chaque dimanche et même le jeudi, le catéchisme, les vêpres ; on célébrait la Fête-Dieu, le mois de Marie. Même les cloches de l’église se font plus discrètes à la satisfaction de certains néo-ruraux.
Elles se rappellent les jours de lessive. Même en hiver, il fallait faire bouillir le linge et le bleu des hommes dans la lessiveuse avant de le rincer au lavoir. « J’ai cru que je n’avais plus rien à faire quand j’ai eu ma première machine à laver » se souvient Jacqueline.
Il était bien sûr impensable que je ne mette pas en valeur leur talent de cuisinière. Pour illustrer leur propos, j’ai puisé dans mes archives vidéo : j’avais tourné en 1990 la cérémonie du cochon et la fabrication des croustades dans la ferme familiale. Les images émouvantes, car certains des protagonistes ne sont plus de ce monde, restituent bien l’entraide qui régnait à l’époque ainsi que le savoir-faire dans ce qu’on qualifie parfois avec une pointe de nostalgie, la cuisine de grand-mère, une cuisine pleine de sentiment. Je souhaite bien du courage à Philippe qui, salivant devant son moniteur, ne désespère pas de convaincre la belle-maman de refaire une croustade. Attention, chef-d’œuvre à inscrire au patrimoine ariégeois de la gastronomie !
Le bon vieux temps n’était sans doute pas aussi bon que cela. On sait bien que selon le concept de cristallisation inventé par Stendhal, on a tendance à idéaliser les souvenirs. Fréquemment installées dans la ferme de leur mari, ces femmes étaient souvent sous l’autorité de la belle-mère qui tenait parfois les cordons de la bourse. L’une d’elles conclut : « Les femmes allaient travailler dans les champs, et quand elles revenaient, il y avait tout le dedans à faire … et le mari prenait La Dépêche (du Midi) … Ça a changé. C’était besoin ! »
On perçoit pourtant leur bonheur d’avoir connu une vie saine où régnait la solidarité : « Je crois bien qu’on s’aimait davantage. » C’est le mot de la fin du film … qu’il fallait maintenant projeter à la population dans la salle polyvalente du village.
En préambule, je pris la parole pour préciser, comme on dit, les intentions des réalisateurs.
Puis j’ai souhaité louer tous ces gens humbles et attachants qui adhèrent à nos projets de transmission de la mémoire du village, ces gens de peu, en citant les premières lignes du magnifique livre éponyme du regretté sociologue Pierre Sansot :
« Les gens de peu : l’expression me plaît. Elle implique de la noblesse. Gens de peu comme il y a des gens de la mer, de la montagne, des plateaux, des gentilshommes. Ils forment une race. Ils possèdent un don, celui du peu, comme d’autres ont le don du feu, de la poterie, des arts martiaux, des algorithmes. Ils ne concevaient pas leur différence comme une prétendue infériorité. Ils se levaient tôt, ils travaillaient plus tard et plus souvent. Une pareille condition ne signifiait pas qu’ils possédaient moins de valeur. Le peu ne présuppose pas la petitesse mais plutôt un certain champ dans lequel il est possible d’exceller. La petitesse suscite aussi bien une attention affectueuse, une volonté de bienveillance … »
Ce soir-là, les gens de peu de La Bastide étaient ces grandes dames ambassadrices de la mémoire de leur commune.
Puis la salle s’obscurcit …
Petite digression, autrefois, avant le « grand film », il y avait les actualités. Voici donc celles de La Bastide du Salat du 15 août 2015 : une belle cueillette d’oronges et de cèpes dans les bois de la commune.

Oronges et cèpes

Allez, passons aux choses qui nous préoccupent : dans la pénombre, un peu tendu, je surveillais du coin de l’œil les réactions de l’assistance.
Dépassant l’émotion, même cette chère Arlette qui nous avait quitté quelques semaines auparavant, enchanta les spectateurs (parmi lesquels sa fille et une de ses petites-filles) par sa gouaille et sa sympathie frondeuse, remplissant exactement la fonction que nous lui avions attribuée dans le montage. Ses « partenaires » semblaient aussi, à juste raison, fières de leur prestation. Quant au public (qu’on qualifiera donc de bon !), il réagissait là où nous l’avions souhaité.
Une surprise nous attendait à l’issue de la projection. Patricia Damien, une Bastidienne, chef de chœur dans le Petit Atelier de la Chanson, interpréta les génériques de début et de fin du film, Que reste-t-il de nos amours ? puis On n’a pas tous les jours 20 ans !
Les bals n’étant plus clandestins et ayant l’assurance que les gendarmes de la brigade voisine ne viendraient pas, Bébert qui venait de fêter, la semaine précédente, ses quatre fois 20 ans, effectua quelques pas de valse musette avec son épouse.
Cerise sur le gâteau ou la croustade (!), Patricia était accompagnée à la guitare par Jean-Louis Gonfalone … qui commençait dès le lendemain un montage avec Philippe. Qui sait si je ne vous entretiendrai pas un jour de ma rencontre avec cet homme humble, généreux, passionné et passionnant, comédien, musicien, metteur en scène, auteur, créateur de spectacles vivants, et sans doute bien d’autres choses encore. Les quelques riches heures partagées avec lui, la semaine suivante, m’auront laissé quelques « traces », il comprendra s’il me lit.
Puis, à l’invitation de madame le Maire, nous nous rassemblâmes au fond de la salle pour partager quelques … croustades, comme de bien entendu.
Les conversations se prolongèrent tard dans la soirée entre (plus) jeunes et anciennes dont les « douleurs de vieux » s’étaient miraculeusement envolées. On commentait certains moments du film, on évoquait d’autres souvenirs qui n’y apparaissaient pas, les yeux brillaient, les sourires éclairaient les visages, on eut droit de la part de certaines à quelques bises de remerciement. Je suis me suis même surpris dans un pseudo réflexe machiste et artistique mal contrôlé, de demander à mes « actrices » : « Alors, heureuse ? » !!!
Déjà, l’inévitable question fut posée : quel serait le sujet du prochain film ? Y-en-aura-t-il un à propos ? C’est vrai que devant ces visages heureux, l’envie naît.
Jean-Louis, qui sait de quoi il parle (!), nous a suggéré de faire une sorte de nuit blanche à La Bastide avec la projection en plein air sur le Pré Commun des quatre films déjà réalisés.
Voyez, les étés ne sont pas ennuyeux à la campagne. L’amour (des images) est dans le pré (commun). Vous comprenez maintenant pourquoi je vous ai délaissé au mois d’août ?

Il est possible de se procurer le dvd du film Voix de Bastidiennes auprès de la mairie de La Bastide du Salat
Tél : 05 61 96 60 36 (contact Philippe Morin)

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