Archive pour avril, 2015

Aux arènes de Lutèce

Aujourd’hui, ma balade, au cœur du cinquième arrondissement de la capitale, nous plonge vingt siècles en arrière bien qu’elle soit aussi, nous le verrons, encore très contemporaine.
Panem et circenses, l’expression n’est pas étrangère à mes plus fidèles lecteurs. Elle constitua la trame de mon billet du 24 septembre 2009 (Quel cirque pour acheter du pain !). Elle appartient à Juvénal, poète satirique latin de la fin du Ier siècle et du début du second de notre ère. Ignorant tout du politiquement correct et détestant Rome, il en fit une peinture impitoyable.

« Du pain et des jeux
et le peuple sera content,
il suivra aveuglément
les lois des seigneurs dieux.
Le peuple est-il content ?
Assurément,
il ne montre pas ses dents,
il aurait honte,
elles sont pourries.
Du pain il en a partout,
sous toutes ses formes,
pour tous les goûts.
Souvent même, il n’est plus à ses goûts
et il faut en faire des cendres
qui rempliront les déserts
au lieu de les nourrir. »

Dans sa Satire X, Juvénal stigmatise l’usage délibéré par les empereurs romains de distributions gratuites de blé et d’organisation de jeux dans le but de flatter la plèbe et d’attirer sa bienveillance.
Avouons que la formule antique est toujours d’actualité : pour prévenir l’ennui du peuple et mettre en veilleuse ses colères, n’y-a-t-il pas meilleur antidote pour nos gouvernants que lui proposer des jeux du stade, Jeux Olympiques, Coupe du monde de football, tournoi des 6 nations de rugby, open de tennis de Roland Garros. « Le Tour de France démarre, nous allons être tranquilles pendant un mois » soufflait un président du Conseil à ses ministres dans les années 1930.
Ça marche puisque les supporters sont majoritairement recrutés parmi les classes victimes de la récession économique.
À ces jeux des stades, on peut adjoindre aujourd’hui les téléréalités qui se terminent parfois tragiquement comme récemment en Argentine mais aussi les véritables feuilletons et courses à l’info que les chaînes spécialisées scénarisent à longueur de journée. Le jour est proche où des terroristes équipés de leur minuscule caméra Go Pro diffuseront en direct les attentats qu’ils sont en train de perpétrer.
L’époque, ma jeunesse en fait, est révolue, celle des vrais circenses du mercredi soir avec, sur l’unique chaîne de l’ORTF, La Piste aux étoiles de Gilles Margaritis et le sautillant chef d’orchestre Bernard Hilda.
Ce jour-là, lors de ma promenade du côté de la rue Monge, j’ai fait d’abord ma provision de panem. En effet, dès la fin du Moyen-Âge, la rue dénommée Neuve des Fossés Saint-Victor fut baptisée rue des Boulangers parce que la plupart des artisans du pain du faubourg s’y étaient établis.
Cocasserie de la langue française, au numéro 34 actuel de cette voie, il y eut même un dépôt de bâtards, non pas ces pains qui ne trouvent pas leur poids entre la baguette et le « gros pain » d’un kilogramme, mais quelques enfants naturels du Roi Soleil, probablement conçus avec Madame de Montespan, placés là en nourrice avant que leur garde fût confiée à Madame de Maintenon.
Au moins seize ou dix-sept enfants naquirent des amours illégitimes de Louis XIV et ses nombreuses favorites, dont la moitié furent reconnus et mariés dans les branches latérales de la maison de Bourbon, Bourbon-Condé, Bourbon-Conti et Orléans.
De ce que l’on sait, le souverain légitima deux enfants conçus avec la duchesse de la Vallière et parvenus à l’âge adulte : Marie-Anne de Bourbon dite la première Mademoiselle de Blois, et Louis de Bourbon comte de Vermandois.
Le truculent livre de Jean Teulé, Le Montespan, à l’appui, je vous avais conté les frasques de sa marquise d’épouse avec son p’tit Louis ( http://encreviolette.unblog.fr/2011/05/06/la-vie-de-chateau-des-montespan/).
Des huit enfants conçus ensemble, six furent légitimés et quatre atteignirent l’âge adulte : le duc du Maine Louis-Auguste de Bourbon, Mademoiselle de Nantes Louise-Françoise de Bourbon, la seconde Mademoiselle de Blois Françoise-Marie de Bourbon, et Louis-Alexandre comte de Toulouse.
J’ajoute encore, ça ne mange pas de pain (!), Louise de Maisonblanche, fruit d’un rapport avec l’enivrante Claude de Vin des Œillets, une fidèle (c’est vite dit) dame de compagnie de Madame de Montespan. Elle ne sera pas reconnue par le souverain et sera mariée moins glorieusement à un capitaine de cavalerie Bernard de Prez de La Queue.
Les magazines people auraient eu du grain à moudre s’ils avaient existé à cette époque.
Sans rapport avec les nombreux coups de foudre (c’est bien un d !) du roi, une plaque récente, à l’entrée de la rue, évoque l’installation, à la fin du dix-huitième siècle, du second paratonnerre parisien sur l’ancien couvent tout proche des religieuses augustines anglaises. En 1750, Benjamin Franklin avait démontré la nature électrique des éclairs en faisant voler, durant un orage, un cerf-volant relié à une clef métallique.

rue des Boulangers blog

Bourbonneuxblog

Les boulangers ont déserté la rue éponyme pour s’installer pignon sur rue Monge. Au numéro 14, au-dessus du magasin, subsistent des enseignes anciennes, l’une d’elles indiquant qu’ici on revendait les macarons de la maison Bourbonneux, une pâtisserie renommée au dix-neuvième siècle et début du vingtième qui était installée place du Havre, dans le quartier Saint-Lazare.
Marcel Proust, outre les célèbres Petites Madeleines de sa maman, évoqua aussi les friandises de Bourbonneux dans son roman À l’ombre des jeunes filles en fleurs, le second tome de À la recherche du temps perdu :
« Vous me devez une compensation pour n’être pas venue jeudi dernier… Allons, rasseyez-vous un moment. Vous ne ferez tout de même plus d’autre visite avant le dîner. Vraiment vous ne vous laissez pas tenter ? ajoutait Mme Swann et tout en tendant une assiette de gâteaux : Vous savez que ce n’est pas mauvais du tout ces petites saletés-là. Ça ne paye pas de mine, mais goûtez-en, vous m’en direz des nouvelles. – Au contraire, ça a l’air délicieux, répondait Mme Cottard, chez vous, Odette, on n’est jamais à court de victuailles. Je n’ai pas besoin de vous demander la marque de fabrique, je sais que vous faites tout venir de chez Rebattet. Je dois dire que je suis plus éclectique. Pour les petits fours, pour toutes les friandises, je m’adresse souvent à Bourbonneux … »
Ce célèbre pâtissier faisait bon ménage avec la littérature puisqu’il fut aussi à l’origine du gorenflot, un gâteau hexagonal à base d’une pâte à baba, proche du savarin, du nom du moine paillard héros de La Dame de Montsoreau, le roman historique d’Alexandre Dumas dont il venait de voir l’adaptation théâtrale.
Rien que ces quelques lignes m’ont ouvert l’appétit que j’apaise avec un couscous familial, un plat qu’on mange sans pain, au restaurant Le Berbère au début de la rue des Boulangers.
Pour le panem, c’est réglé, pour les circenses en route vers les arènes de Lutèce voisines.
L’un des accès s’effectue curieusement et presque confidentiellement à travers l’immeuble situé au numéro 49 de la rue Monge. Au coin de la rue, l’étroitesse de l’immeuble laisse imaginer qu’il n’est qu’un simple élément de décor.

entrée arènesblogEntrée arènes Lutèce blog2Arènes de Lutèce immeuble blogHôtel des Arènes blog

C’est lors du percement de cette rue entre 1860 et 1869, dans le cadre des travaux haussmanniens, que furent découverts des vestiges des arènes ensevelis par le temps sous des amas de terre.
Ce monument fut sans doute construit à la fin du premier siècle de notre ère. Ruiné par les invasions barbares du IIIème siècle (le sac de Lutèce en 280), il fut par la suite démantelé par les Parisiens eux-mêmes cherchant à construire des murs d’enceinte pour se défendre.
Quelques écrits datant du Moyen-âge mentionnaient son existence, ainsi qu’un Clos des Arènes, un des nombreux vignobles qui furent plantés après l’invasion franque dans les jardins des villas abandonnées sur le plateau et les versants de la Montagne Sainte-Geneviève et auxquels la nature et le climat ne conférèrent pas les dons du Clos Vougeot !
Des squelettes, des bas-reliefs, des poteries et des ruines de l’amphithéâtre furent donc exhumés dans l’enthousiasme général sans convaincre Napoléon III de la restauration du monument antique. Il faillit disparaître définitivement en 1883 lors de la construction d’un dépôt de la Compagnie Générale des Omnibus. Face à cette menace, les défenseurs du patrimoine s’organisèrent avec à leur tête, deux Victor, Hugo et Duruy, pour sauver ce qui pouvait encore l’être du joyau gallo-romain du quartier … Saint Victor.
Hugo adressa cette lettre au président du conseil municipal de Paris :
« Paris, le 27 juillet 1883,
Monsieur le président,
Il n’est pas possible que Paris, la ville de l’avenir, renonce à la preuve vivante qu’elle a été la ville du passé. Le passé amène l’avenir. Les arènes sont l’antique marque de la grande ville. Elles sont un monument unique. Le conseil municipal qui les détruirait se détruirait en quelque sorte lui-même. Conservez les arènes de Lutèce. Conservez-les à tout prix. Vous ferez une action utile, et, ce qui vaut mieux, vous donnerez un grand exemple.
Je vous serre les mains. »
Toujours combatif « notre » Victor deux ans avant sa mort ! J’ai visité avec vous son appartement de la place des Vosges dans mon précédent billet. Je vous offre cette fois sa statue dans la cour de la Sorbonne.

HugoSorbonneblog2

Le conseil municipal sensible aux arguments du grand écrivain se porta acquéreur des vestiges de l’amphithéâtre qu’il classa monument historique.
Après quelques pas sous le porche de l’immeuble de la rue Monge, me voilà à fouler le sable de l’arène au pied de la cavea, terme latin désignant l’ensemble des rangées concentriques de gradins où s’asseyaient de dix à quinze mille personnes. Sachant qu’à l’époque, Lutèce comptait entre quinze et vingt mille habitants, c’est dire l’engouement de la cité pour les jeux du cirque.

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En cette heure médiane de la journée, quelques probables étudiants de la faculté de Jussieu dont on aperçoit au loin la tour, prennent un bain de soleil tout en grignotant leur casse-croûte.
Les gradins dont il ne subsiste que la partie basse, s’appuient sur la façade arrière des immeubles de la rue Monge.
Lors des fouilles, l’on a retrouvé sur certaines pierres des traces de noms, Tetricus, Solimarus, Marcellus, sans doute des patriciens qui avaient leurs places attitrées, comme les VIP de maintenant dans les tribunes présidentielles des enceintes sportives. Aucune trace par contre de Petilarus (le chef de patrouille romain des aventures d’Astérix), pourtant très populaire au Quartier Latin !
Je tente de repérer la fenêtre à ogive de la maison dans laquelle Michel Houellebecq situe plusieurs scènes de son récent roman Soumission. Depuis sa bibliothèque, son héros, Robert Rediger, belge de nationalité, nommé président de la Sorbonne sous le régime Ben Abbes et bientôt ministre de l’éducation islamique, surplombe les ruines gallo-romaines. On apprend aussi que vécut là Jean Paulhan, écrivain, critique, animateur de la prestigieuse Nouvelle Revue Française (NRF) entre 1925 et 1940, avec sa compagne secrète Dominique Aury, auteure du roman érotique Histoires d’Ô sous le pseudonyme de Pauline Réage.
Je découvrirai, plus tard au cours de ma visite, que ce même Jean Paulhan rédigea le texte gravé sur une plaque à l’entrée d’un des deux vomitoires, ces galeries en plan incliné, alors voûtées, par lesquelles le public accédait aux gradins. Celui au sud, entièrement conservé, possède près de 40 mètres de longueur.

Arènes de Lutèce plaque blogArènes de Lutèce vomitoire blogArènes de Lutèce blog2Arènes Lutèce blog

On classe architecturalement les arènes de Lutèce dans la catégorie des amphithéâtres mixtes, avec l’arène elle-même, un ovale irrégulier de 52 m sur 46m légèrement aplati du côté de la scène. C’est l’un des plus grands édifices de spectacles de la Gaule, juste après Arles et Nîmes.
Leur emplacement permettait aux spectateurs de jouir d’une vue dominante sur la Bièvre et la Seine, avec dans le lointain, les collines de Ménilmontant et Belleville.

Capture d’écran Lutèceblog2.captureécranLutèceblog.

En l’absence de toute machinerie de projecteurs, les architectes avaient prévu une orientation au soleil levant favorisant un éclairage parfait lors des représentations théâtrales qui se déroulaient au milieu de l’après-midi. La pollution n’existait pas alors.
De même, pour résoudre les problèmes d’acoustique, ils avaient, astucieusement, construit des niches surélevées dans lesquelles les acteurs reculaient quand ils récitaient leurs répliques. Le son était ainsi projeté en avant vers le public.
De ces niches ne subsistent aujourd’hui que la base constituant une sorte de loge où farnientent quelques badauds.

Arènes de Lutèce niches blog

On y jouait sans doute Sénèque, Terence et Plaute, mais aussi des ballets et des spectacles de mimes.
Il est probable que plus de pièces furent jouées dans le véritable théâtre gallo-romain identifié, à l’angle de la rue Racine et du boulevard Saint-Michel, lors de fouilles à l’occasion d’une rénovation du lycée Saint Louis.
Sorte de réhabilitation contemporaine, Ariane Mnouchkine créa Gengis Khan, en 1961, aux arènes de Lutèce. De même, en 2002, Titus et Bérénice y déclamèrent les vers de Racine sur une mise en scène, façon péplum, de Marie-Marguerite Lozac’h.
Paulin, confident de l’empereur Titus, y rappelle la loi romaine qui lui interdit d’épouser une reine étrangère :

« Rome, par une loi qui ne se peut changer,
N’admet avec son sang aucun sang étranger,
Et ne reconnaît point les fruits illégitimes
Qui naissent d’un hymen contraire à ses maximes. »

Carla Sarkozy la connaît-elle ? (!)
Une statue de l’empereur régnant dominait l’arène. Par commodité (et souci d’économie ?), lorsqu’il mourrait et qu’un nouveau lui succédait, les Romains remplaçaient seulement la tête sur la sculpture.

Asterix blog

Sur une vignette de la bande dessinée Astérix gladiateur, la célèbre expression de Juvénal apparaît gravée sur le fronton de la tribune impériale du Cirque Maxime, un trait d’humour en décalage évidemment avec la réalité historique.
Nos deux irréductibles Gaulois Astérix et Obélix réinventent les jeux du cirque dans cette enceinte mythique en y jouant les clowns irrésistibles.
Aux arènes de Lutèce, les jeux étaient moins comiques bien qu’ils réjouissaient le peuple. Les fauves ouvraient le spectacle (en vedette américaine en somme, rien à voir cependant avec le lion de la Metro Goldwyn Mayer !)) en s’affrontant sur la piste entre eux ou en se confrontant aux hommes (venationes).

Arènes de Lutèce cages blogLion ruee Monge blogLion ruee Monge blog2

Ils étaient parqués dans deux niches grillagées où sont entreposées aujourd’hui des chaises de jardin.
Il semblerait qu’à Lutèce, on organisa surtout des chasses aux bêtes sauvages telles que sangliers et cerfs. Lions, tigres et guépards ont déserté les arènes pour une vie finalement plus monotone à la ménagerie du Jardin des Plantes tout proche. Certains sont gravés dans la pierre d’immeubles de style du quartier.
Le clou tant attendu du spectacle était les combats de gladiateurs ou munera, surtout quand ils décidaient de s’entretuer : Ave, Caesar, morituri te salutant, « Salut, César, ceux qui vont mourir te saluent », ce sont les paroles qu’ils prononçaient avant la lutte, en s’inclinant devant la loge impériale.
Hommes libres ou esclaves, les gladiateurs les plus illustres gagnaient la gloire, d’autres, la liberté, les perdants trouvaient la mort.
Trait d’union à une vingtaine de siècles de distance, voici les circenses de maintenant tels que les présente un clip du mythique club de football de Barcelone.

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En fait, ce n’était pas tellement différent sous le soleil gallo-romain. L’essentiel des troupes de gladiateurs était constitué de véritables professionnels choisis en fonction de leurs qualités de force et d’agilité par des impresarii, les lanistes, qui vendaient leurs services à un organisateur de spectacle ou editor.
Dans la société du spectacle antique, circulaient des sommes colossales, et les contrats des gladiateurs superstars pouvaient atteindre jusqu’à 15 000 sesterces.
Il existait des écoles de gladiature, notamment à Autun, de véritables centres de formation de gladiateurs.
L’arène de Lutèce ne permettait pas l’organisation des populaires courses de chars.
Des joutes nautiques ou naumachies se disputaient aussi parfois sur la piste transformée en bassin artificiel.

Fluctuat arènes Lutèce blog

Le blason de la ville de Paris qui trône au frontispice de l’école primaire devant une sortie des arènes raconte une histoire d’eau beaucoup moins sulfureuse que le roman écrit par Pauline Réage à quelques mètres de là.
Dès 250 avant notre ère, le peuple celte des Parisii vivait du commerce fluvial et de la navigation sur la Seine qu’il faisait payer. Du temps de Lutèce, les mariniers étaient regroupés en la très puissante corporation des Nautes (ou marchands de l’eau) qui fut à la base des échanges commerciaux entre la cité et le reste du monde antique. Il lui est rendu hommage sur le blason par un navire ainsi que la devise Fluctuat nec mergitur (« Il flotte mais ne sombre pas »), rendue officielle seulement en 1853 par un arrêté du baron Haussmann et popularisée par Georges Brassens dans son hymne à l’amitié Les Copains d’abord.
Bien qu’il porte le nom d’arènes, aucune corrida ne s’est déroulée en ce lieu. D’ailleurs, La corrida moderne n’a aucune origine romaine et doit ses fondements aux jeux taurins organisés pour divertir la noblesse espagnole au Moyen Âge.
Malgré tout, des courses de taureaux furent organisées à Paris. Ainsi, à l’occasion de l’exposition universelle de 1889, des corridas « sans effusion de sang ni mauvais traitements envers les animaux engagés » furent autorisées dans une Plaza de Toros provisoire, en bois, à côté du Champ de Mars. Des atteintes à l’éthique survinrent dès la seconde manifestation avec des taureaux banderillés et piqués.
Le 10 août 1889, fut inaugurée la Gran Plaza de Toros du Bois de Boulogne, construite en dur dans la rue Pergolèse. On relève dans l’hebdomadaire de l’époque Le Magasin Pittoresque : « À Paris, on le sait, la pointe de l’épée est émoussée, de même que les cornes du taureau sont enfermées dans un épais étui de cuir qui en amortit les coups. Il n’y a donc personne de tué. Pour faire sortir le taureau, on fait entrer alors un troupeau de bœufs, qui fait le tour de l’arène, escorté par deux manageurs à cheval, porteurs de longs aiguillons. Le taureau enchanté de quitter la partie, se mêle à ses congénères et détale au plus vite, avec son attirail fiché dans le dos. »
Les temporadas parisiennes s’achevèrent en 1892. Quelques courses furent encore organisées en septembre 1942 dans le Vel’ d’Hiv’ qui venait de vivre la grande rafle tragique.
Récemment, un cours d’initiation à l’art tauromachique fut dispensé dans les arènes de Lutèce sous les protestations d’un collectif anti-corrida.
J’imagine ce cher Cavanna, fils de romagnol aux moustaches gauloises, qui aurait délaissé son antre de la rue des Trois Portes, en bas de la rue Monge, pour prendre la place du taureau : « Qu’est-ce que j’ai fait pour être ici ? C’est pourtant bien moi qu’ils acclament. Je suis tout seul sur cette place ronde, immense, éblouissante de soleil. Oui, c’est bien à moi que s’adresse leur enthousiasme ! Il est vrai que je suis très beau, ce qui se fait de mieux pour un taureau. J’arrive de mes verts pâturages, soigné, brossé, peigné, un bouquet de fleurs à l’oreille. Les hommes savent voir ce qui est beau. Oh, que je les aime !
Je cligne les yeux au grand soleil. Je vais, je viens, ne sais quoi faire. Ils se sont tus. Qu’attendent-ils de moi ? Tiens, voilà un cheval ! avec un homme dessus. Tout caparaçonné, le cheval, de la dorure partout. L’homme tient à la verticale un long bout de bois avec un truc pointu, en fer, au bout.
Il y a maintenant des chevaux et des hommes un peu partout. Je n’aime pas cela. Je trottine de-ci de-là. Tout à coup, aïe ! Une douleur me mord à l’épaule. C’est un de ces types sur son cheval, du bout de ce bois garni de fer. J’espère qu’il ne l’a pas fait exprès. Tiens, la foule crie « o-lé ! ». Ils ont l’air contents … Contents qu’on m’ait fait du mal ? Je n’ose comprendre. Mais voilà qu’une douleur soudaine, atroce, paralyse mon épaule gauche. D’un bond, je me retourne. C’est un type, déguisé comme les autres, qui m’a planté une espèce de saloperie de grappin en forme d’hameçon entre deux vertèbres, et cet engin de torture est équipé de telle façon qu’à chacun de mes mouvements, il se balance et déchiquette la chair et les nerfs à grands flots de sang. La douleur est épouvantable. Maman, vois ce qu’on fait à ton petit enfant ! Qu’ai-je fait pour mériter cela ?
Le public est déchaîné. On m’attaque de partout. Mon martyre les met en joie. C’est donc cela, la corrida ? Des hommes fous de méchanceté jouissant plus fort que par le sexe même ? Les salauds ! C’est donc pour cela qu’ils m’ont élevé et fait si beau ? Pour déguster ma mort ?
L’arène est jonchée de ce que, dans leur enthousiasme ou leur fureur, lancent les spectateurs, et aussi de monceaux de tripaille de chevaux qui n’ont pas eu de chance. Déjà le tueur couvert d’oripaille tend les fesses et darde l’épée, suivant la sacro-sainte tradition. Il me fait face. Je ne suis plus qu’une pauvre carcasse tremblante, vidée, à bout. Je tombe sur les genoux. Puisqu’il faut en finir, finissons-en. Je tends le cou.
O-lé ! »
Dans mon délire, je vois apparaître Denis Podalydès de la Comédie Française. Vient-il répéter son rôle de Matamore dans L’illusion comique de Corneille ? Dans son joli livre La Peur Matamore, il raconte sa passion pour la tauromachie, explorant son métier d’acteur à travers son amour des toreros et notamment José Tomàs : « J’ai toréé les livres. J’ai toréé les rôles. J’ai toréé les instants, les minutes, les moments creux, le vide, l’ennui, le silence, les mains, les dos, les gens malgré eux, les chaises, des téléviseurs, un fauteuil (chez moi), les autobus, les voitures (en leur laissant une large sortie). Répétant une scène, attendant, par exemple, qu’on réglât une lumière, dans ces moments d’inaction, nombreux et inemployés, suspendus et parfois durables, que toute répétition, ou tournage, suscite et multiplie, il n’était pas rare que je tombasse ma veste, la faisant glisser doucement et discrètement de mon épaule, que je la fisse presque couler à terre, la retenant par le col, et étirant mon bras derrière moi, la ramenasse lentement, très lentement, cherchant autant la précision du geste que la discrétion dans mon cérémonial, jusqu’à présenter mon vêtement sous le nez d’un partenaire, qui la plupart du temps, à cause de – grâce à – ma lenteur et ma discrétion, ne s’en rendait même pas compte. J’attendais. Je ne voulais rien d’autre. Il arrivait que la personne surprît mon manège. S’en amusât. Esquissât une petite charge. Entamât une conversation sur la tauromachie. Ou négligeât mon geste. Levât les sourcils (de plus en plus souvent à mesure que se répétait ma manœuvre). Dans Ruy Blas, bénéficiant d’une superbe et presque authentique cape, je ne me connaissais plus, j’occupais le centre du plateau, je ne pouvais plus viser la discrétion, bien au contraire, j’enchaînais alors les passes de cape les plus spectaculaires, avec une affection particulière pour la rebolera … »
Pour autant, même l’usage délicieux de l’imparfait du subjonctif ne calme pas le regretté Cavanna qui surenchérit :
« Soixante-deux pour cent des Français sont pour le rétablissement de la peine de mort. Dans le même temps, d’autres Français – peut-être, après tout, les mêmes ? – font déclarer le noble sport des tueurs de vaches dans un couloir comme partie intégrante des traditions sacrées de la culture française. Quel rapport ? rien d’autre que le sang. Le sang versé. Le Français est assez féroce, dirons-nous. Et moral, oui, aussi. La peine de mort est une punition. Elle suppose le crime préalable. Tous les honnêtes gens devraient applaudir à son retour, l’appeler de leurs vœux sans péché.
Le taureau, lui, n’a rien fait de mal. Se réjouir de sa mort est se réjouir de la mort, un point c’est tout. De la mort toute pure, de la mort en tant que mort. On me rétorque : « Le spectacle ». Menteurs ! Les connards déguisés en connards qui, en voltes gracieuses, font saigner le taureau, ce n’est pas pour leurs beaux habits moule-burnes et gonfle-zizi qu’on les applaudit, celui qui vous dira ça, traitez-le de sale menteur.
Une chose m’intrigue, dans l’affaire qui nous occupe. La voici. Quel est l’enfant d’enfifré mondain qui a obtenu que soit proclamée l’arrogante contre-vérité qui consiste à affirmer à la face du monde civilisé que la corrida a, depuis la plus haute Antiquité, brillé de tous ses feux frelatés au fronton de la culture française ? Tout le monde sait que la corrida, produit de la brûlante Espagne, a été introduite dans le Sud-Ouest français par une bande de lèche-culs de l’entourage de l’empereur-escroc Napoléon III afin de complaire à son épouse espagnole, Eugénie de Montijo. Prosper Mérimée, Théophile Gautier, entre autres, se distinguèrent dans cette lutte pour donner à la littérature française un renouveau d’intérêt.
La bagarre contre l’extension de la corrida à la totalité du territoire fut – et est encore, j’espère – un des combats menés par ceux qu’on n’appelait pas, alors, « écolos », et qui, souvent, n’hésitaient pas à frapper très fort au nom du seul respect de la vie. À quoi les papes successifs, mobilisés par les tueurs déguisés, répondaient au nom de Dieu que les animaux ayant été créés pour la commodité des hommes, ceux-ci pouvaient les tuer, les torturer, selon leurs besoins et fantaisies. Même, un de ces guignols mitrés alla jusqu’à proclamer qu’aimer les animaux était une grave déviation d’affection, un péché éminemment mortel.
Mais il y a le costume. Mais ce costume, le matador ne le vêt que pour tuer. Si donc l’on veut s’offrir le plaisir du déguisement, il faut avoir un animal à tuer, à torturer, à fatiguer au son d’une Carmen éclatante. On n’a pas toujours un taureau sous la main. On peut se contenter d’arracher les ailes des mouches, pourvu qu’il y ait le costume et Carmen. Les spectateurs, eux, arboreront l’uniforme culturel français, soit le béret basque, la baguette de pain sous l’aisselle et la Gitane maïs aux lèvres. »
Je ne me mêle pas de ces joutes oratoires. Je sais au moins une aficionada parmi mes lectrices du Sud-Ouest !
Aux gladiateurs casqués et muscles saillants, ont succédé de pacifiques retraités pétanqueurs bedonnants ainsi que de jeunes enfants ballon au pied rêvant de Messi ou Ronaldo, qui sait si l’un d’entre eux ne sera pas l’un des héros des circenses de demain.
Dans les années 1960-1970, les Bretons de Paris organisaient là le pardon de la Saint Yves. Pour l’avoir évoqué lors d’un débat autour de son jubilant documentaire Avec Dédé (http://encreviolette.unblog.fr/2014/04/05/tous-avec-dede/ ), c’est là que l’échine du gamin Christian Rouaud, le réalisateur du remarquable Tous au Larzac, frissonna au son de la bombarde et du biniou.

ArènesLutèce pétanque blogArènes de Lutèce statue Mortillet blog

Une qui semble bien loin de ces considérations intergénérationnelles, c’est, derrière l’ancien proscenium, la liseuse de pierre assise au pied du socle d’un monument érigé à la mémoire de Gabriel de Mortillet, un éminent archéologue et anthropologue du dix-neuvième siècle, dont le buste en bronze fut fondu par les nazis sous l’Occupation.
Attenant aux arènes, en contrebas, se cache le square Capitan du nom du médecin anthropologue qui dirigea la restauration du site gallo-romain. D’inspiration italienne, il est construit sur les anciens réservoirs Saint-Victor qui recueillaient les eaux du canal de l’Ourcq.

Arènes de Lutèce fontaine blogVasque square Capitan blog

Sous le grand escalier, se prélasse une nymphe décapitée.
Dans ce petit jardin, se niche une Maison aux Oiseaux sensibilisant à la diversité de l’avifaune en milieu urbain.

Oiseau square Capitan blog

Outre quelques dessins d’enfants, des nichoirs sur les troncs reçoivent la visite de piafs parisiens comme la mésange bleue, l’étourneau sansonnet et le faucon crécerelle.
Le coin est beaucoup plus paisible qu’il y a près de deux millénaires, lorsque l’empereur nourrissait le peuple de pain et de jeux. Un historien du siècle dernier a donné à ses pratiques le nom d’évergétisme. Je vous le donne en mille, il s’appelle Louis Boulanger ! Bon, je dois vous laisser, je suis attendu devant la station de métro jouxtant les Arènes, très couleur locale par son architecture.

Arènes de Lutèce métro blogGraf arènes blog

Publié dans:Coups de coeur |on 16 avril, 2015 |3 Commentaires »

Et 1, et 2, et 3 musées dans le Marais …

Ce samedi-là, tandis que de nombreux curieux affluent vers les littoraux pour observer les grandes marées, je choisis une plongée au cœur de Paris dans le Marais.
Ce quartier tient son nom des marécages qui inondaient autrefois cette zone. Il est difficile d’imaginer qu’au XIIème siècle, il n’était occupé que par des pâtures et des cultures. Des institutions religieuses s’y établirent alors. Parmi celles-ci, l’ordre du Temple construisit un prieuré fortifié, à l’extérieur de l’enceinte de Philippe-Auguste, qui attira bientôt de nombreux commerçants et artisans désirant échapper aux redevances des corporations. L’exil fiscal existait donc déjà !
Vint le temps où les princes de sang et grands seigneurs souhaitèrent y élire résidence. Ainsi, dès 1270, le frère de Saint Louis, Charles d’Anjou, fraîchement couronné roi de Naples et de Sicile, fit construire son hôtel particulier dans l’actuelle rue de Sévigné. Puis au siècle suivant, Charles V le Sage, alors dauphin, encore choqué par la révolte des bourgeois d’Étienne Marcel, choisit de s’installer en un lieu plus à l’écart, l’hôtel Saint Pol vite intégré au domaine royal. Son fils et successeur Charles VI le Bien-Aimé ou le Fou y demeura aussi.
« Considérant que notre hostel de Paris, appelé l’hostel de Saint-Pol, lequel nous avons acheté et fait édifier de nos propres deniers, est l’hostel solennel des grands esbattements, et auquel nous avons eu plusieurs plaisirs, acquis et recouvré, à l’aide de Dieu, santé de plusieurs grandes maladies que nous avons eues et souffertes de nostre temps ; par lesquelles choses et autres qui à ce que nous ont esmus, avons audit hostel, amour plaisance et singulière affection ». Je ne saurais dire avec une absolue exactitude lequel des deux Charles,, le Sage ou le Fou, tint ces propos, en tout cas, il ne reste malheureusement rien, aujourd’hui, de l’hôtel Saint Pol. Cependant, la proximité de la résidence royale entraîna par la suite la construction d’hôtels aristocratiques dans le quartier.
C’est vers trois d’entre eux que je porte mon dévolu ce samedi. Et pour commencer, je me rends place des Vosges. Signe de notre époque futile, quelques badauds rôdent devant l’ex résidence d’un ancien candidat à la présidence de la République plus réceptif à l’hôtellerie lilloise.
Plus classique et romantique, je me dirige à hauteur du numéro 6 devant l’hôtel de Rohan-Guémené, du nom (rien à voir avec l’andouille quoique l’origine soit aussi morbihannaise) de ses anciens propriétaires, une branche de la famille des Rohan, descendante des ducs de Bretagne et particulièrement influente sous l’Ancien Régime. C’est ici, au second étage, que Victor Hugo loua un appartement pendant seize ans, de 1832 à 1848. Soit dit en passant, c’était un autre chaud lapin. Dans l’art d’être grand-père qu’il cultivait, à quatre-vingts ans, à son petit-fils qui lui demandait « Pépé, que veux-tu pour Noël ? », il lui répondit coquinement : « La bonne ! ».

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Il, du moins son portrait, nous accueille dans l’escalier. Je n’en garde aucun souvenir, mais j’étais déjà venu ici dans ma prime enfance à l’occasion d’un des traditionnels voyages de fin d’année avec les jeunes filles du collège normand dirigé par ma maman.
De ce temps, par contre, n’y voyez aucun penchant vénal, je me rappelle du billet de banque avec l’effigie de Victor Hugo à la barbe blanche et la place des Vosges en arrière-plan. D’une valeur de cinq cents francs à son impression en 1954, il résista au passage à la nouvelle monnaie en 1958 en apparaissant sur les billets de cinq nouveaux francs. À l’origine, la Banque de France avait envisagé un portrait de Hugo jeune devant le jardin des Feuillantines.
L’écrivain et l’homme politique visionnaire partisan déjà d’une monnaie européenne unique, même s’il sut de son vivant mettre en scène son image dans un tas de produits dérivés, n’imaginait évidemment pas en écrivant l’épisode de la pièce en argent du petit savoyard dérobée par Jean Valjean, qu’il apparaîtrait un jour sur nos billets de banque.

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En ce début de visite, j’ai une pensée profonde pour le chanteur acteur Gérard Berliner qui nous a quittés subitement en octobre 2010. Quelques mois auparavant, j’avais assisté à son spectacle Mon alter Hugo pour lequel il obtint un Molière. J’ai narré cette lumineuse et émouvante soirée dans un billet : http://encreviolette.unblog.fr/2010/02/11/mon-alter-hugo-a-moi/
Il y racontait d’ailleurs les circonstances de sa rencontre spirituelle avec son ami Victor : « Je regardais un buste de Hugo sur son bureau. J’ai touché la barbe de la statue qui a bougé sur son socle. J’ai pris cela pour un signe du destin ; je me suis mis à lire tout Hugo ».
C’est un Hugo beaucoup plus jeune que je croise dès l’entrée. Une étiquette me prie de ne pas le caresser.

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C’est donc le 25 octobre 1832, alors que les comédiens répètent Le Roi s’amuse, qu’il emménage ici avec son épouse Adèle Foucher et ses quatre enfants. Le bail signé fait état d’une surface de 280 m2 pour un loyer annuel de 1 500 francs payables en quatre termes égaux. L’écrivain bougea beaucoup au cours de sa vie. Il s’agit ici de son cinquième domicile depuis son mariage mais c’est celui où il effectua son plus long séjour.
Les multiples transformations des lieux après son départ ainsi que la dispersion du mobilier de l’écrivain proscrit lors d’une vente aux enchères en 1852 empêchent évidemment une reconstitution fidèle de l’appartement. Qu’à cela ne tienne, longtemps, longtemps, longtemps après que le poète a disparu, son âme court encore dans les pièces …
Hugo écrivit ici quelques-unes de ses œuvres majeures : Marie Tudor, Ruy Blas, Les Chants du crépuscule, Les Voix intérieures, Les Rayons et les Ombres, une grande partie des Misérables et le début de La Légende des Siècles et des Contemplations.

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Preuve éclatante qu’il est terriblement actuel, il est même Charlie ! Un bandeau le clame dans une vitrine en-dessous d’un exemplaire de son mémorable discours sur la Liberté de la Presse, prononcé le 9 juillet 1850 à l’Assemblée Nationale, dont voici quelques extraits :

« Quoique les vérités qui sont la base de toute démocratie et en particulier de la grande démocratie française aient reçu, le 31 mai dernier, une grave atteinte, comme l’avenir n’est jamais fermé, il est toujours temps de les rappeler à une assemblée législative. Ces vérités, selon moi, les voici :
La souveraineté du peuple, le suffrage universel, la liberté de la presse sont trois choses identiques, ou, pour mieux dire, c’est la même chose sous trois noms différents ; à elles trois, elles constituent notre droit public tout entier. La première en est le principe ; la seconde en est le mode d’action ; la troisième en est l’expression multiple, animée, vivante, mobile comme la nation elle-même. La souveraineté du peuple, c’est la nation à l’état abstrait, c’est l’âme du pays ; elle se manifeste sous deux formes : d’une main, elle écrit, c’est la liberté de la presse, de l’autre, elle vote, c’est le suffrage universel.
Ces trois faits, ces trois principes liés d’une solidarité essentielle, ayant chacun leur fonction: la souveraineté du peuple vivifiant, le suffrage universel gouvernant, la presse éclairant, se confondent dans une étroite et indissoluble unité, et cette unité, c’est la République.
(Approbation à gauche.)
Et voyez comme toutes les vérités se retrouvent et se rencontrent, parce qu’ayant le même point de départ, elles ont nécessairement le même point d’arrivée ! la souveraineté du peuple crée la liberté, le suffrage universel crée l’égalité, la presse, qui fait le jour dans les esprits, crée la fraternité.
Partout où ces trois principes, souveraineté du peuple, suffrage universel, liberté de la presse, existent dans leur plénitude et dans leur toute-puissance, la République existe, même sous le mot monarchie. Là où ces trois principes sont amoindris dans leur développement, opprimés dans leur action, méconnus dans leur solidarité, contestés dans leur majesté, il y a monarchie ou oligarchie, même sous le mot république
(M. Bouhier de l’Écluse : C’est inexact.)
Et c’est alors, comme il n’y a plus rien qui soit dans l’ordre vrai et dans la logique, c’est alors qu’on peut voir ce phénomène monstrueux d’un gouvernement renié par ses propres fonctionnaires.
(À gauche : Très bien ! Très bien !)
C’est alors que les plus fermes cœurs se prennent à douter des révolutions, de ces grands événements si faciles à trahir, qui font sortir de l’ombre, en même temps, de si hautes idées et de si petits hommes.
(À gauche : Très bien ! Très bien ! – Applaudissements redoublés. – quelques applaudissements ironiques se font entendre à droite – Un membre à droite : C’est du gouvernement provisoire sans doute que vous voulez parler ; ce sont des épigrammes sur vos nouveaux amis. – Rumeurs à gauche.)
Des révolutions que nous proclamons des bienfaits pour l’humanité quand nous considérons leurs principes, mais qu’on peut, certes, appeler des catastrophes quand on voit les ministres qu’elles produisent.
(Applaudissements à gauche – Rires à droite et au banc des ministres.)
Messieurs, ces trois principes que je vous rappelais en commençant, prenons-y garde, sont solidaires, et, ne l’oublions jamais, nous législateurs, vivent d’une vie commune. Aussi voyez comme ils se défendent réciproquement. La liberté de la presse est-t-elle en péril, le suffrage universel se lève et la protège. Le suffrage universel est-il menacé, la presse accourt et le défend.
Messieurs, toute atteinte au suffrage universel, toute atteinte à la liberté de la presse, frappe la souveraineté nationale. La liberté mutilée, c’est la souveraineté paralysée ; la souveraineté du peuple n’est pas, si elle ne peut agir et si elle ne peut parler. Or, entraver le suffrage universel, c’est lui ôter l’action ; entraver la liberté de la presse, c’est lui ôter la parole… »
Victor Hugo acheva son discours ainsi :
« Je m’adresse au parti de la peur et je lui dis : « Regardez bien ce que vous voulez faire, réfléchissez à l’œuvre que vous entreprenez, et avant de la tenter, mesurez-la. Je suppose que vous réussissiez : quand vous aurez détruit la presse, il vous restera quelque chose à détruire, Paris. Quand vous aurez détruit Paris …
(Oh ! — Exclamations et rires à droite – Une voix : Et Versailles !)
Il vous restera quelque chose à détruire, la France. Quand vous aurez détruit la France, il vous restera quelque chose à tuer, l’esprit humain.
Oui, je le dis, que le grand parti européen de la peur mesure l’immensité de la tâche que, dans son héroïsme, il veut se donner.
(Rires et bravos.)
Il aurait anéanti la presse jusqu’au dernier journal, Paris jusqu’au dernier pavé, la France jusqu’au dernier hameau, il n’aurait rien fait… (Interruption et rires à droite) il lui resterait encore à détruire quelque chose, qui est toujours debout, au-dessus des générations, et en quelque sorte entre l’homme et Dieu ; quelque chose qui a écrit tous les livres, inventé tous les arts, découvert tous les mondes, fondé toutes les civilisations ; quelque chose qui reprend toujours sous la forme révolution ce qu’on lui refuse sous la forme progrès: quelque chose qui est insaisissable comme la lumière et inaccessible comme le soleil, et qui s’appelle l’esprit humain.
(Un grand nombre de membres de la gauche quittent leurs places et viennent féliciter l’orateur. La séance est suspendue.) »

Une telle éloquence valait la peine que je m’attarde. C’était un temps où les débats à l’Assemblée Nationale étaient de haute tenue. Alphonse de Lamartine, outre ses Méditations poétiques comme Le Lac, défendait le droit au travail ou l’élection du Président de la République au suffrage universel ; il fut même, quelques mois, ministre des Affaires étrangères.
Les députés, et pour cause, ne jouaient pas dans l’hémicycle comme maintenant avec leur tablette numérique ou leur smartphone ; sans parler du tweet écrit par un parlementaire UMP à la suite de la catastrophe aérienne dans les Alpes de Haute-Provence : « On croyait avoir perdu François Hollande depuis ce week-end électoral meurtrier. On vient de le retrouver comme commentateur du crash de l’A320 » ! Odieux et pitoyable !
« Les plus petits esprits ont les plus grands préjugés » affirmait justement Hugo qui sut mêler aussi une dimension politique à son œuvre littéraire.
Cela dit, on railla beaucoup sa trajectoire politique qui, de jeune royaliste ultra de la première Restauration, le mena à devenir, après avoir soutenu le régime de Louis-Philippe, républicain conservateur au début de la IIème République, puis républicain démocrate, puis, proscrit, républicain socialiste, avant de représenter au retour d’exil l’extrême gauche républicaine sur les bancs du Sénat. Son évolution fut moins opportuniste que le fruit d’une lente réflexion devant ce qu’il voyait et ressentait.
Dans l’antichambre, mon regard se tourne maintenant sur un tableau d’Albert Besnard La première d’Hernani. Avant la bataille.

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Nous sommes le soir du 25 février 1830, le lendemain Hugo soufflera ses 28 bougies (« Ce siècle avait deux ans … », vous vous souvenez). Le Tout-Paris remplit la salle Richelieu du Théâtre Français avant le lever de rideau pour la première d’Hernani, le drame de Victor Hugo. J’en ai déjà parlé dans le billet mentionné ci-dessus.
Je cherche, bien sûr, Théophile Gautier avec son gilet rouge à l’avant-plan. « Il suffisait, écrivit-il, de jeter les yeux sur ce public pour se convaincre qu’il ne s’agissait pas là d’une représentation ordinaire ; que deux systèmes, deux partis, deux armées, deux civilisations même, — ce n’est pas trop dire — étaient en présence, se haïssant cordialement, comme on se hait dans les haines littéraires, ne demandant que la bataille, et prêts à fondre l’un sur l’autre … ». Ce fut finalement un triomphe pour Hugo. « Cette date reste écrite dans le fond de notre passé en caractères flamboyants : la toute première représentation d’Hernani ! Cette soirée décida de notre vie ! Là nous reçûmes l’impulsion qui nous pousse encore après tant d’années et qui nous fera marcher jusqu’au bout de notre carrière. » conclut Théophile.
À ses côtés, se trouvaient, probablement Gérard de Nerval, Alfred de Musset, Louis Boulanger aussi dont l’huile sur toile Le Feu du ciel, exposée ici, illustre le poème des Orientales mettant en scène la colère divine et la destruction de Sodome et Gomorrhe :

« … Ce peuple s’éveille,
Qui dormait la veille
Sans penser à Dieu.
Les grands palais croulent ;
Mille chars qui roulent
Heurtent leur essieu ;
Et la foule accrue,
Trouve en chaque rue
Un fleuve de feu … »

Ce tableau était réellement accroché dans le salon de l’écrivain.
Le salon de réception contigu est la pièce qui, par les œuvres et le mobilier exposés ainsi que les murs tendus de damas rouge, restitue le plus fidèlement l’atmosphère de l’époque, même s’il ne se situait pas exactement à cette place dans l’appartement.

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Un autre buste du maître des lieux s’y dresse. Il est encore l’œuvre de Pierre-Jean David dit David d’Angers pour y être né. Grand sculpteur, graveur et médailleur, il fut élu représentant du peuple, en 1848, par le département du Maine-et-Loire et entra à l’Assemblée nationale constituante.
Quand il lui fit don d’un de ces deux bustes, Victor Hugo le remercia ainsi : « Sous une forme magnifique, mon ami, c’est l’immortalité que vous m’envoyez. Une pareille dette est de celles dont on ne s’acquitte jamais ; j’essaierai cependant, non de la payer, mais de la reconnaître. »
Hugo dédia également deux longs poèmes au sculpteur.
L’un apparaît dans Les Feuilles d’automne :

« …Car c’est toi, lorsqu’un héros tombe,
Qui le relèves souverain !
Toi qui le scelles sur sa tombe
Qu’il foule avec des pieds d’airain !
Rival de Rome et de Ferrare,
Tu pétris pour le mortel rare
Ou le marbre froid de Carrare,
Ou le métal qui fume et bout.
Le grand homme au tombeau s’apaise
Quand ta main, à qui rien ne pèse,
Hors du bloc ou de la fournaise
Le jette vivant et debout !

Sans toi peut-être sa mémoire
Pâlirait d’un oubli fatal ;
Mais c’est toi qui sculptes sa gloire
Visible sur un piédestal… »

L’autre figure dans Les Rayons et les Ombres :

« DAVID ! comme un grand roi qui partage à des princes
Les états paternels provinces par provinces,
Dieu donne à chaque artiste un empire divers ;
Au poète le souffle épars dans l’univers,
La vie et la pensée et les foudres tonnantes,
Et le splendide essaim des strophes frissonnantes
Volant de l’homme à l’ange et du monstre à la fleur ;
La forme au statuaire ; au peintre la couleur ;
Au doux musicien, rêveur limpide et sombre,
Le monde obscur des sons qui murmure dans l’ombre.

La forme au statuaire ! – Oui, mais, tu le sais bien,
La forme, ô grand sculpteur, c’est tout et ce n’est rien.
Ce n’est rien sans l’esprit, c’est tout avec l’idée !
Il faut que, sous le ciel, de soleil inondée,
Debout sous les flambeaux d’un grand temple doré,
Ou seule avec la nuit dans un antre sacré,
Au fond des bois dormants comme au seuil d’un théâtre,
La figure de pierre, ou de cuivre, ou d’albâtre,
Porte divinement sur son front calme et fier
La beauté, ce rayon, la gloire, cet éclair !
Il faut qu’un souffle ardent lui gonfle la narine,
Que la force puissante emplisse sa poitrine,
Que la grâce en riant ait arrondi ses doigts,
Que sa bouche muette ait pourtant une voix ! … »

Maison Hugo portrait fils blogMaison Hugo père et fils blog

Attendri, je m’arrête quelques instants devant les portraits de deux des fils de Hugo, François-Victor et Charles qu’il protège de ses mains. Hugo eut trois autres enfants : un autre fils Léopold qui mourut à l’âge de trois mois, et deux filles, Léopoldine morte tragiquement par noyade dans la Seine, et Adèle, la seule qui survécut à son père mais qui plongea dans la démence.
Dans la famille Hugo, je demande la maîtresse, enfin … la plus célèbre et la plus durable, celle dont il fut le plus amoureux aussi, la jeune actrice Juliette Drouet.

Maison Hugo Juliette Drouet blog

Elle écrivit des milliers de lettres à son « Toto » jusqu’à sa mort, il n’y avait pas Skype à l’époque. Après avoir risqué sa vie pour lui permettre de fuir après le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte en 1851, Juliette l’accompagna en Belgique puis dans les îles anglo-normandes. Sur sa tombe au cimetière de Saint-Mandé, quelques mots témoignent de leur passion de cinquante années :

« Quand je ne serai plus qu’une cendre glacée,
Quand mes yeux fatigués seront fermés au jour,
Dis-toi, si dans ton cœur ma mémoire est fixée :
Le monde a sa pensée,
Moi j’avais son amour! «

À l’emplacement du vrai « grand salon » de Victor Hugo, est reconstitué fidèlement le salon chinois de Juliette à Guernesey. L’essentiel du décor relève complètement de l’imagination hugolienne avec les panneaux peints et dorés, à motifs de personnages, d’animaux et de fleurs, et les collections d’assiettes. C’est un peu chargé à mon goût !

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Je suis intrigué par une curieuse table aux encriers. En 1860, lors d’une vente de charité destinée à une crèche pour les enfants pauvres de Guernesey, Adèle Hugo (elle vécut aussi à Hauteville House) demanda à Lamartine, Alexandre Dumas, George Sand et son cher Victor de faire don de leur encrier. Hugo les fit monter sur une petite table Louis XIII et finit par acheter le meuble n’ayant pas trouvé d’acquéreur.
Le poète pensa peut-être à ces enfants pauvres quand il écrivit :

« Prenez garde à ce petit être ;
Il est bien grand, il contient Dieu.
Les enfants sont, avant de naître,
Des lumières dans le ciel bleu.

Dieu nous les offre en sa largesse ;
Ils viennent ; Dieu nous en fait don ;
Dans leur rire il met sa sagesse
Et dans leur baiser son pardon.

Leur douce clarté nous effleure.
Hélas, le bonheur est leur droit.
S’ils ont faim, le paradis pleure.
Et le ciel tremble, s’ils ont froid.

La misère de l’innocence
Accuse l’homme vicieux.
L’homme tient l’ange en sa puissance.
Oh ! quel tonnerre au fond des cieux,

Quand Dieu, cherchant ces êtres frêles
Que dans l’ombre où nous sommeillons
Il nous envoie avec des ailes,
Les retrouve avec des haillons ! »

Je me glisse maintenant dans la salle à manger, une reconstitution et une illustration du goût de Victor pour les meubles gothiques qu’il manifestait aussi bien ici qu’à Guernesey.
« J’ai manqué ma vocation : j’étais né pour être décorateur. » À Hauteville House, il mit en espace sa pensée. Son fils Charles parla d’ « un autographe de trois étages, un poème en plusieurs chambres ».
Hugo, souvent accompagné de Juliette ou avec ses fils, se livrait à la « chasse aux vieux coffres » guernesiais en même temps qu’il achetait des meubles Haute-époque ou Renaissance. Il les faisait démonter puis assembler à sa fantaisie ou pour les besoins de son décor, d’après ses dessins, par une équipe de menuisiers de l’île. Ainsi une porte devient table, les coffres se transforment en buffets ou en banc, les bobines de fil en bougeoirs, des pieds deviennent colonnes pour donner aux meubles des allures d’architecture gothique. Ce n’est pas encore ce que je préfère mais mon infirmité pour le bricolage me réduit au silence.

Maison Hugo salle à manger blogMaison Hugo salle à manger blog 2

Sur la table, une petite sculpture de Jean-Baptiste Deloye (c’est lui qui réalisa le monument à Garibaldi sur la place éponyme de Nice) avec le poète sur son rocher, rappelle le temps de l’exil.
Le salon dit du retour d’exil correspond à l’ancien cabinet de travail de l’écrivain. Je me retrouve nez à nez devant le tableau archi célèbre de Bonnat et un Hugo vieilli après les épreuves de l’exil et de la disparition de sa fille Léopoldine, le coude gauche appuyé sur le livre d’Homère.

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Histoire de vous détendre mais surtout vous horrifier quelques secondes, je pourrais suggérer que sa perplexité naît de sa lecture des tweets envoyés par quelques candidats débiles de l’épreuve anticipée de Français au baccalauréat de juin 2014 qui devaient réfléchir sur son poème Crépuscule : « C’est un baisé dans sa tête ! Un discours entre un brin d’herbe et une tombe », « Tu pu vraiment enfoiré avec ton crépuscule du cul » … Pas facile d’éduquer à la laïcité après ça ! Peut-être, leur faudrait-il un Fabrice Lucchini comme professeur pour que jaillisse la lumière dans leur crépuscule spirituel !

Buste héroique

« Je suis fait d’ombre et de marbre,
Comme les pieds noirs de l’arbre,
Je m’enfonce dans la nuit.
J’écoute ; je suis sous terre ;
D’en bas je dis au tonnerre :
Attends ! Ne fais pas de bruit.
Moi qu’on nomme le poète,
Je suis dans la nuit muette
L’escalier mystérieux ;
Je suis l’escalier Ténèbres ;
Dans mes spirales funèbres
L’ombre ouvre ses vagues yeux. »

Auguste Rodin prit au mot les vers d’Hugo tirés des Quatre vents de l’esprit. David d’Angers avait sculpté le jeune poète romantique, Rodin façonna les traits du patriarche après l’exil. En visitant le musée Rodin dans l’hôtel Biron, on découvre de nombreux bronzes, plâtres et terres cuites de l’écrivain.
Leur rencontre s’effectua deux ans avant sa mort. Hugo, fatigué, refusa les fastidieuses séances de pose mais ce rejet procura finalement une liberté artistique au sculpteur. Pour le bronze intitulé Buste héroïque, fondu après la mort de Hugo à l’occasion de l’ouverture de son appartement au public, Rodin maître du mouvement choisit d’incliner le visage du poète plongé dans une profonde méditation.
Ultime pièce en enfilade, j’entre dans la chambre de l’illustre locataire, ou plutôt la reconstitution de celle de sa dernière demeure, avenue d’Eylau rebaptisée de son vivant avenue Victor Hugo. Moment d’émotion, c’est dans ce lit qu’il rendit son dernier souffle le 22 mai 1885.

Maison Hugo chambre blogMaison Hugo mort blogMaison Hugo écritoire blog

De nombreux artistes se pressèrent autour du lit de mort de Victor Hugo pour « immortaliser » l’instant : les peintres Bonnat, Glaize, Laugée, le sculpteur Dalou, le photographe Félix Nadar. C’est sans doute le célèbre cliché de ce dernier qui colle au mieux à ce qui seraient les derniers mots d’Hugo : « Je vois une lumière noire », mais, au mur, c’est la copie d’une délicate huile sur toile de Léon Bonnat qui fige l’écrivain pour la postérité.
Au-dessous, encore une idée de bricoleur, se trouve une écritoire que Victor avait fait surélever en y ajoutant des pieds, afin qu’il puisse écrire debout.
Un peu en retrait, un des gardiens évoque la petite histoire de la porte de service juste à gauche. C’est par là que ce sacré « queutard » d’Hugo introduisait dans son bureau sa jeune maîtresse Léonie d’Aunet, écrivaine elle-aussi et épouse du peintre François-Auguste Biard. Après avoir été dérangés par un domestique, les deux amants choisirent de s’ébattre désormais dans un hôtel du passage Saint Roch. C’est là qu’en juillet 1845, ils furent surpris en flagrant délit d’adultère. Hugo ne fut pas inquiété invoquant son inviolabilité due à son statut de pair de France. Léonie, elle, fut emprisonnée deux mois à la prison Saint Lazare avant d’être transférée au couvent des Dames de Saint-Michel. Même sans les paparazzi de Closer ou Gala, les grands de ce monde n’étaient pas à l’abri.

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Ma visite s’achève, je rebrousse chemin pour retraverser tout l’appartement. Les salons donnant sur la place des Vosges, alors baptisée place Royale, devinrent au temps de Hugo, un haut lieu de rencontre des personnalités littéraires et artistiques, Théophile Gautier, Alfred de Vigny, Alphonse de Lamartine, Alexandre Dumas, David d’Angers, Berlioz, Rossini, Listz, Prosper Mérimée, Sainte-Beuve pour lequel la pieuse Adèle Hugo, un tantinet lassée par l’insatiable appétit sexuel de son époux, manifesta une passion moins contraignante mais nullement platonique.

Maison Hugo Bug Jargal blogMaison HugoNotre Dame blogMaison Hugo vitrail blog

En redescendant l’escalier, je remarque une affiche d’une représentation théâtrale de Bug- Jargal tiré du premier roman qu’Hugo écrivit, en quinze jours, à l’âge de seize ans. La majeure partie de l’action se déroule à Saint-Domingue durant l’insurrection des Noirs de l’île en 1791. Il semblerait que cette œuvre de jeunesse (que je n’ai pas lue) suscite parfois des interprétations controversées.
Le 24 juin 1848, les Insurgés firent irruption dans l’appartement. À la suite de cet incident, quelques jours plus tard, Victor Hugo déménagea pour aller s’installer au 5 rue d’Isly.

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À l’accueil, en sortant, mes pensées s’envolent vers mes regrettés parents. Une affiche avec Gérard Philipe dans son costume de Ruy Blas me renvoie à ma maman qui adorait cet acteur. Elle l’avait vu précisément dans ce rôle sur une mise en scène de Jean Vilar au théâtre de Chaillot. On appelait cela du théâtre populaire … en écho aux jeunes ignares des réseaux sociaux évoqués plus haut !
Sur le comptoir de la boutique, je feuillette, mis en page dans un joli format de poche, le poème préféré de mon papa. Je l’entends encore le déclamer à ses élèves (dont je fis partie) et leur expliquer avec ferveur. Beaucoup d’entre vous, sont partis avec Hugo à l’heure où blanchit la campagne, à l’heure de la récitation aussi :

« Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur. »

Poème de deuil dédié à sa fille Léopoldine ! Pour avoir lu la biographie de mon père, vous savez que je pense à lui et à Hugo quand je me recueille sur la tombe familiale. Ce matin encore, l’émotion m’étreint.
Ô souvenirs ! printemps ! aurore ! Rappelez-vous encore :

« … Connaissez-vous, sur la colline
Qui joint Montlignon à Saint-Leu,
Une terrasse qui s’incline
Entre un bois sombre et le ciel bleu ?

C’est là que nous vivions, – Pénètre,
Mon cœur, dans ce passé charmant ! … »

Le soleil a eu raison de la pollution. Il éclaire les façades des beaux hôtels particuliers de la place des Vosges que les arbres non encore feuillus ne masquent pas.

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« C’est le coup de lance de Montgomery qui a créé la Place des Vosges » écrivit Hugo, rapport à la pique mortelle envoyée dans l’œil du roi Henri II de France par le capitaine de sa garde écossaise, en ce lieu.
La construction de cette place, baptisée donc à l’origine place Royale, débuta en 1605 sous le règne de Henri IV. Le couteau de Ravaillac l’empêcha de la voir achevée. Elle est la sœur de la place Ducale de Charleville-Mézières grâce aux frères Métezeau, Louis pour Paris et Clément, qui en furent les architectes. Les principaux matériaux utilisés sont la brique rouge et la pierre de calcaire blanche pour les murs, l’ardoise bleue pour les toits.
Lors de la Révolution française, elle fut successivement appelée place des Fédérés, place du Parc d’Artillerie, place de la Fabrication-des-Armes et place de l’Indivisibilité. En 1800, elle est nommée place des Vosges en l’honneur du premier département à s’être acquitté de l’impôt sous la Révolution française. Le retour de la monarchie lui rendit son nom initial de place Royale. Elle redevint place des Vosges avec la Troisième République.

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La place fut inaugurée en 1612 à l’occasion des fiançailles de Louis XIII et Anne d’Autriche. En 1639, fut érigée une statue en bronze du roi à la demande du cardinal de Richelieu. Elle fut fondue à la Révolution pour en faire des canons. Un nouveau monument en marbre blanc a repris place en 1825 : Louis XIII y est représenté en empereur romain. Un tronc d’arbre est placé sous le ventre du cheval pour éviter l’affaissement.
Le temps de me rassasier de quelques nourritures terrestres, en l’occurrence un saucisson de Lyon chaud et des pommes de terre tièdes, dans un vieux bistrot du Marais, puis je pars vers le magnifique hôtel des archevêques de Sens, un des rares vestiges de l’habitat du Moyen-Âge à Paris. S’il portait ce nom, c’est qu’à cette époque (fin du XVème siècle), de nombreuses communautés religieuses s’étaient installées dans le quartier et Paris n’était qu’un évêché dépendant de l’archevêché de Sens.

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L’hôtel fut prêté, en 1605, au roi Henri IV pour qu’il puisse reloger son ex, Marguerite de Valois, la célèbre Reine Margot. Ainsi, durant huit mois, il devint un hôtel de sens … très, très, très en éveil !
Il abrite, depuis la fin du XIXème siècle, la bibliothèque Forney spécialisée dans les collections autour des arts décoratifs, des métiers d’art et de leurs techniques, des beaux-arts et arts graphiques.
Rien d’étonnant donc à ce qu’elle nous convie à une exposition sur le textile.

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Plus qu’une exposition, c’est un voyage de rêve en bleu autour du monde dans des pays où le quotidien se teint en bleu indigo. Je me sens un peu passager clandestin parmi la très large majorité féminine des visiteurs mais j’arriverai quand même à bon port.
L’indigo, la « septième couleur » de l’arc-en-ciel, est un pigment végétal connu depuis plus de 4 000 ans extrait des feuilles de diverses plantes tout à fait vertes que l’on nomme « plantes à bleu ». Les indigofera sont plus à l’aise dans les milieux tropicaux tandis que le pastel, isatis tinctoria, est plus adapté aux climats tempérés.
Aux XVème et XVIème siècles, la culture du pastel, aussi appelé guède, était très prospère entre Carcassonne, Albi et Toulouse (le pays de Cocagne) d’où son nom vernaculaire d’herbe du Lauragais. On le surnommait aussi l’or bleu du fait de ses fleurs jaunes et de son commerce lucratif. Il fut supplanté par la suite par le pigment indien au taux d’indigotine trente fois supérieur, puis à la fin du XIXème siècle, par un indigo de synthèse mis au point par l’industrie chimique allemande.
Jusqu’au milieu du siècle dernier, le paysan, le pêcheur, l’ouvrier, portaient des vêtements de travail bleus, tabliers, blouses, vestes, vareuses, casquettes. Ne parlait-on pas couramment de bleus de travail ?
Dans une de ses lettres de Nuenen, Vincent Van Gogh écrivait à son frère Théo : « Je suis toujours à la recherche du bleu. Les figures de paysans, ici, en règle générale, sont bleues. Dans le blé mur, ou se détachant sur les feuilles sèches d’une haie de hêtres, de sorte que les nuances dégradées de bleu sombre et de bleu clair reprennent de la vie et se mettent à parler en s’opposant aux tons dorés ou aux bruns rouges, cela c’est très beau, et dès le début, j’en ai été impressionné. Les gens d’ici portent aussi instinctivement des vêtements du plus beau bleu que j’aie jamais vu. C’est du drap rude qu’ils tissent eux-mêmes, le fil de chaîne est noir, la trame bleue et cela donne des dispositions lignées de noir et de bleu. Quand ces étoffes passent de ton et sont décolorées par le temps et la pluie, elles prennent un ton fin extrêmement doux, bien fait pour relever les couleurs de la chair. Un ton tout juste assez bleu pour réagir sur toutes les couleurs dans lesquelles il y a des éléments cachés d’orange et assez décoloré pour ne pas faire hurler »

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Il est émouvant de retrouver la biaude berrichonne de tous les jours et la blaude normande du dimanche brodée. Je me souviens que mes aïeux paysans les portaient.
Un peu plus loin, une veste d’homme en toile de coton dite toile de Nîmes, tissée dans la région gardoise, exportée par le port de Gênes, rappelle qu’elle est l’ancêtre du denim (« de Nîmes ») le tissu du mythique blue jean, celui des cow-boys dans les westerns, celui des rockers des années 60.

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La salle suivante est dédiée à l’Asie, et pour commencer à l’aizome, le « bleu japonais ».
« L’aizome représente le bleu du ciel, de l’eau, de la mer et du Japon » affirme un vieil adage. C’était la teinte préférée des samouraïs. Elle fut ensuite utilisée pour les kimonos et les vêtements de travail aux champs. Elle aurait un effet répulsif pour les serpents et insectes. On dit encore que les livres anciens recouverts d’indigo posséderaient un excellent état de conservation. L’indigo trouverait aujourd’hui principalement son usage dans les arts martiaux.

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Dans la Chine du sud-ouest, l’histoire et l’identité de chaque ethnie se brodent ou s’impriment sur l’étoffe indigo. Les femmes Miao, Buyi, Dong, Shui, Gejia sauvegardent les traditions vestimentaires. Hommes, femmes et enfants sont habillés en bleu de la tête aux pieds. Et les visiteuses de l’exposition collent leur nez sur les tissus pour en apprécier toute la délicatesse.

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L’Afrique de l’Ouest possède ses propres plantes à bleu, telles l’indigofera arrecta en brousse et une liane buissonnante l’indigo yoruba.

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La dernière salle nous emmène en Inde et en Amérique.
L’Inde est le berceau de la variété la plus répandue l’indigofera tinctoria. Ce n’est sans doute pas un hasard si l’origine du mot indigo vient d’Inde.
Longtemps, l’Inde fut le principal producteur de ce pigment qui était commercialisé et exporté sous forme de blocs de sédiment séché, ce qui fit penser à certains que l’indigo était une pierre.

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Je m’intéresse particulièrement à la partie consacrée à l’Amérique latine pour avoir, du temps où je vécus à Mexico, fréquenter les villages des Chiapas et du Guatemala où se fabriquent ces merveilleux tissages. Certains illuminent encore mon domicile.
Bien avant la noche triste du 30 juin 1520 avec l’arrivée des Espagnols d’Hernan Cortès, les Aztèques connaissaient les propriétés d’une haute herbacée, l’indigofera suffruticosa ou xiquilite qui donne la tinta añil.
Les spécialistes de la couleur évoquent aussi un bleu maya issu de la région des Chiapas, un mélange d’indigo et d’argile qui était utilisé pour les fresques.
Je toucherais presque les tissus exposés tant ils me semblent encore familiers. Je me remémore une journée à Aguascalientes, à quelques kilomètres d’Antigua Guatemala, au milieu de des femmes en train de tisser à la main leurs huipiles chamarrés. Je me souviens aussi de la descente à pied jusqu’aux hameaux sur les rives du lac Atitlan surplombé par trois volcans. Là aussi, je fis emplette de tissus de ces femmes mayas Tz’utujil avant de remonter sous un extraordinaire coucher de soleil. Inoubliable !
Je ne suis pas certain que je pourrais effectuer pareille promenade aujourd’hui encore que, à l’époque, le couvre-feu était déjà de mise, guerre civile oblige.

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Sur des écrans et des panneaux didactiques, sont expliqués tous les processus qui mènent, à travers le globe, des plantes à bleu jusqu’aux tissus. Je suis admiratif de l’ingéniosité et du savoir-faire ancestral de toutes ces femmes, malheureusement en voie de disparition. Allez, l’indigo doit être inscrit au patrimoine mondial par l’UNESCO !
Le temps de la visite, la pollution a repris le dessus sur le bleu du ciel.
N’empêche, si vous êtes curieux, il y a toujours quelque chose à découvrir dans le Marais. Ainsi, se dresse, à l’angle des rues de Jouy et de Fourcy, une jolie sculpture d’un rémouleur affûtant ses outils.

Rémouleur blog

L’œuvre originale, polychrome, se trouve, non loin de là, au musée Carnavalet qui conte l’histoire de Paris. Il s’agit d’une copie d’une enseigne datant de 1767 indiquant qu’un rémouleur tenait boutique « Au gagne-petit », en compagnie d’un marchand de vin, si l’on fait référence au verre que l’artisan tient dans sa main gauche.
Plus loin, en face de l’ancien marché des Blancs-Manteaux, une plaque sur le mur de l’école élémentaire des Hospitalières-Saint-Gervais retient mon attention : « À Joseph Migneret instituteur et directeur de cette école de 1920 à 1944 qui par son courage et au péril de sa vie sauva des dizaines d’enfants juifs de la déportation ».
En juillet 1942, la Rafle du Vel’ d’Hiv’ menée par les policiers parisiens toucha durement les enfants et les enseignants de l’école. À la rentrée scolaire, le 1er octobre 1942, il n’y avait que 4 élèves présents. La plupart des enfants et leurs parents furent déportés à Auschwitz, et 165 élèves juifs de cette école y périrent.
Joseph Migneret s’engagea activement dans la Résistance, fabriquant des faux papiers et cachant des enfants chez lui. Il mourut peu après la guerre « de tristesse au constat de ce qui a été fait à ses élèves ». Il a été admis au nombre des Justes parmi les nations.
Ce type de plaque est tristement fréquent sur les façades des écoles de Paris et, particulièrement, dans le Marais. Le Pietzl (petite place en yiddish, par opposition à la grande place des Vosges) est le quartier juif le plus célèbre de la capitale et date du XIIIème siècle.
Des synagogues, librairies hébraïques, restaurants, boucheries casher, marchands de falafels abondent toujours. Souhaitons qu’un antisémitisme détestable ne pousse pas ces commerçants à baisser le rideau et fuir.

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Sur le mur de l’école, surgissent curieusement deux têtes de taureaux d’aspect assyrien grandeur nature. En fait, à l’origine (1819), ce bâtiment scolaire était la halle de la boucherie distincte du marché des Blancs-Manteaux juste en face. L’artiste Edme Gaulle avait sculpté de chaque côté de l’entrée, deux fontaines avec l’eau sortant des deux têtes de taureaux en bronze décorées de fruits et de pendentifs.
Et un, et deux, et trois musées ! Je rejoins maintenant le musée de la Chasse et de la Nature installé dans les hôtels de Guénégaud, chef-d’œuvre de François Mansart, et de Mongelas.
En y réfléchissant bien, mon goût pour ce lieu que j’ai déjà visité plusieurs fois, vient possiblement de mon enfance et de la lecture des romans de Maurice Genevoix. Cet écrivain et académicien à l’humeur exquise, à la belle langue poétique, très prisé dans ma jeunesse, trop oublié aujourd’hui, célébra la beauté vivante de l’animal et de la nature dans de nombreuses œuvres : Raboliot bien sûr, prix Goncourt en 1925, mais aussi La dernière harde avec son héros le cerf Rouge, La forêt perdue, plusieurs Bestiaires, le chaton Rroû.
Je ne sais plus qui décrivit Maurice Genevoix comme « une sorte de Montaigne qui promènerait ses pensées non dans la bibliothèque de sa tour, mais le long de la rivière ou bien dans la forêt ». Ses livres sont toujours à portée de main sur mes étagères quand je désire me replonger dans quelques pages au style ciselé.
Il se régalerait notre délicieux Maurice, aujourd’hui, en parcourant l’exposition Les Chasses nouvelles qui mettent en perspective des œuvres de Jean-Baptiste Oudry, célèbre peintre et graveur animalier de la première moitié du XVIIIème siècle et les travaux du jeune artiste contemporain Julien Salaud.

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Jean-Baptiste Oudry était un observateur de la nature. Il étudiait et dessinait sans relâche dans les forêts royales de Saint-Germain, Chantilly et Compiègne. Peintre des chasses, il savait restituer la beauté du pelage ou du plumage du gibier mort ou vif.
Nommé peintre de la manufacture de Beauvais en 1726, Oudry donna l’année suivante six cartons destinés à remplacer ceux de la tenture des Petites chasses et verdures. Dans ces Chasses nouvelles faites de laine et de soie, le loup, le renard, le cerf et le sanglier sont figurés dans des clairières, à proximité de cours d’eau. Leur mise à mort par les chiens constitue le sujet principal, les hommes d’équipage étant représentés comme de simples spectateurs de la violence et la souffrance animales. Ces remarquables tissages évoquent le prestige de la chasse à cette époque, réservée aux élites, qu’il s’agissait donc de montrer « bellement ».

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Pour dialoguer avec ces tapisseries d’exception, Julien Salaud en appelle à la taxidermie et met en scène un cerf élaphe en majesté qui semble s’être échappé des tissages. Son pelage scintille de minuscules perles de rocaille et ses bois sont prolongés par des branchages naturels.
Métaphoriquement, cela rejoint la description du héros le cerf Rouge de Genevoix : « la beauté de ses lignes en mouvement, de sa couleur, de sa couronne puissante et rameuse … sa haute et fine silhouette, ses jambes jointes, sa tête dressée soulevant sa ramure. Entre ses bois scintillaient les étoiles ».
Les romans de Genevoix dégageaient un esthétisme cynégétique. L’écrivain n’ignorait pas la mort, il l’avait tellement tutoyée lui-même aux Éparges et racontée aussi dans son émouvant ouvrage Ceux de 14, mais, avant tout, il louait la beauté de la forêt où évoluait la harde.
Il m’est arrivé lors d’une promenade en forêt de Rambouillet d’assister au dénouement d’une chasse à courre avec l’hallali du cerf épuisé dans la mare Vilpert, la meute aboyant. J’ai préféré bien sûr la fois où, caché derrière un arbre, dans le silence du bois, j’observais la harde se déplacer lentement.

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Dans la salle voisine, le jeune plasticien associe une double créature à deux tapisseries de la série Petites chasses et verdures traitant de la fauconnerie et de la chasse au sanglier. Son Faisanglier est constitué du corps du sanglier harnaché de longues plumes bariolées du volatile.

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Jean-Baptiste Oudry s’attacha à l’illustration des fables de La Fontaine entre 1729 et 1734. Ce sont des dessins à la plume et au pinceau, à l’encre noire et au lavis.
Il y a quelques années, j’avais admiré dans ce même musée d’étranges « fables » imaginées par la photographe allemande Karen Knorr. Plutôt que travestir les animaux pour parler des hommes et dénoncer leurs travers, elle photographia (réellement ou par incrustation numérique) des animaux naturalisés (parfois vivants) investissant leurs intérieurs luxueux : un musée « contre nature » le temps d’une exposition.
J’ignore si ce cerf était rouge … de confusion de voir une Diane chasseresse dénudée poser à ses côtés. Á moins qu’il ne fût tout simplement Actéon, le jeune chasseur qui, selon la mythologie grecque, fut transformé en cerf après qu’il eût surpris au bain Artémis, la déesse de la chasse, assimilée à la Diane des romains.

Fable Karen Knorr DianeMusée Chasse et Nature8

Les animaux se plaisent au musée. À chacune de mes visites, je m’attendris devant un renard qui se prélasse dans un fauteuil Louis XVI tel un animal domestique. Il est vrai que le héros du roman médiéval éponyme écrit en octosyllabes mérite mieux qu’un vulgaire terrier.

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Maurice Genevoix écrivit une adaptation du Roman de Renart. Il vouait pour le goupil « une amitié obscure, profonde et chaude », celle-là même qui emplit peut-être mon bref billet du 16 janvier 2008 (http://encreviolette.unblog.fr/2008/01/16/le-renard/)
Je poursuis ma déambulation à travers le musée. À l’arrêt comme un chien de chasse, je contemple les trésors picturaux accrochés aux cimaises : outre Oudry, on retrouve de ci delà des œuvres d’André Derain, Chardin, François Desportes, Albrecht Dürer, Cranach l’Ancien et même un tableau à quatre mains de Pier-Paul Rubens et Jan Brueghel l’Ancien dit de Velours.

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Une salle est consacrée à l’exposition Trophées subjectifs de Pierre Abensur. Curieusement, le photographe nous présente une série de portraits composés selon le même procédé. Son sujet, l’homme prédateur, au centre du paysage, son territoire de chasse, nous fait face avec son trophée, l’animal empaillé : une trilogie qui pose bien des questions.

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Acte sans doute délibéré, je traverse sans m’y arrêter la salle réservée aux armes.
Je m’inscris maintenant dans un cercle d’enfants attentifs aux explications d’une conférencière devant l’original du célèbre tableau La Lice allaitant ses petits, peint par Jean-Baptiste Oudry pour le Salon de 1753.

Musée Chasse blog La Lice d'Oudry et le chien de Koons

À l’époque, le chien n’était pas encore le meilleur ami de l’homme. On ignorait tout ou presque de son instinct maternel. Descartes parlait même d’animaux-machines. Oudry lui-même l’avait jusqu’alors représenté dans ses toiles, dans un comportement sauvage, débusquant le gibier ou se disputant les abats avec ses congénères.
Il lui revint la tâche d’immortaliser les chiennes favorites de Louis XV. La Lice allaitant ses petits n’appartient pas à la prestigieuse série de portraits des chiens royaux mais il apparut comme un tableau révolutionnaire et connut un succès considérable. Mettant en scène la maternité, il attribuait à l’animal la vigilance et l’inquiétude d’une mère. Certains critiques osèrent comparer le tableau à la Sainte famille de Rembrandt.
Presque trois siècles plus tard, l’Assemblée nationale vient de s’exprimer en faveur d’un statut juridique des animaux domestiques leur reconnaissant un caractère d’être sensible.
Sur la commode au-dessous du tableau ovale, je repère le « chien-chien » au plasticien américain Jeff Koons, celui-là même qui avait suscité la polémique avec ses clowneries de balloon dogs installés dans la Galerie des glaces du château de Versailles.
Ce mois-ci, à l’Assemblée nationale encore, dans un projet de loi Biodiversité, a été rejeté un amendement visant à reconnaître les animaux sauvages comme des êtres sensibles. De ce fait, les délits d’actes de cruauté ou de maltraitance à leur encontre ne sont pas applicables donc non punissables.
Est-ce pour montrer son courroux devant cette décision que se dresse le gigantesque ours blanc de la salle voisine ? Je ne préfère pas affronter non plus l’ire du locataire de l’étage supérieur.

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Le musée de la Chasse et de la Nature n’est pas un espace vieillot simple témoin d’une activité ancestrale. Ses nombreuses animations, expositions, conférences et concerts, témoignent de sa volonté, outre de célébrer la chasse par les arts, d’amener les visiteurs à repenser le rôle de l’homme face à la nature et l’animalité. En croisant les disciplines, il cherche à susciter une réflexion sur les usages et les représentations de la nature.
Le musée publie même une intéressante revue semestrielle dont le nom Billebaude me renvoie à un joli roman de Henri Vincenot. Le truculent écrivain bourguignon, merveilleux conteur par ailleurs, évoquait son enfance en Bourgogne, dans les années vingt, puis ses études à la ville, avant de nous entraîner au hasard des promenades et des parties de chasse dans les bois qu’il aimait tant.
L’art de chasser à la billebaude, c’est aller à la rencontre devant soi, sans plan arrêté, un peu comme j’ai chassé l’art ce samedi-là.

« Il était cinq heures du matin
On avançait dans les marais
Couverts de brume …
… Avec mon fusil dans les mains
Au fond de moi je me sentais
Un peu coupable
Alors je suis parti tout seul
J’ai emmené mon épagneul
En promenade
Je regardais
Le bleu du ciel
Et j’étais bien »

Ce n’est sûrement pas moi le chasseur de Michel Delpech, avec un fusil dans les mains. Il est cinq heures de l’après-midi, j’avance dans le Marais. Je suis bien même si la pollution me masque le bleu du ciel … En retournant vers la place des Vosges, quoi de mieux qu’une ballade de Victor Hugo pour achever ma balade ? Il composa en janvier 1828 La Chasse du Burgrave, un poème où il s’amuse avec les rimes échos :

« … Voilà ce que dit le burgrave,
Grave,
Au tombeau de saint-Godefroi,
Froid.

«Mon page, emplis mon escarcelle,
Selle
Mon cheval de Calatrava ;
Va !

Piqueur, va convier le comte.
Conte
Que ma meute aboie en mes cours.
Cours !

Archers, mes compagnons de fêtes,
Faites
Votre épieu lisse et vos cornets
Nets.

Nous ferons ce soir une chère
Chère ;
Vous n’y recevrez, maître-queux,
Qu’eux.

En chasse, amis ! je vous invite.
Vite !
En chasse ! allons courre les cerfs,
Serfs !»

Il part, et madame Isabelle,
Belle,
Dit gaiement du haut des remparts :
«Pars !»

Tous les chasseurs sont dans la plaine,
Pleine
D’ardents seigneurs, de sénéchaux
Chauds.

Ce ne sont que baillis et prêtres,
Reîtres
Qui savent traquer à pas lourds
L’ours,

Dames en brillants équipages,
Pages,
Fauconniers, clercs, et peu bénins
Nains.

En chasse ! – Le maître en personne
Sonne.
Fuyez ! voici les paladins,
Daims.

Il n’est pour vous comte d’empire
Pire
Que le vieux burgrave Alexis
Six !

Fuyez ! – Mais un cerf dans l’espace
Passe,
Et disparaît comme l’éclair,
Clair !

«Taïaut les chiens, taïaut les hommes !
Sommes
D’argent et d’or paieront sa chair
Cher !

Mon château pour ce cerf ! – Marraine,
Reine
Des beaux sylphes et des follets
Laids !

Donne-moi son bois pour trophée,
Fée !
Mère du brave, et du chasseur
Sœur ! … »

Publié dans:Coups de coeur, Leçons de choses |on 1 avril, 2015 |2 Commentaires »

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