Les Haïku Gags de Per Sørensen

Haïku ! Il ne s’agit ni du cri poussé par l’acteur Bruce Lee lors d’une de ses figures martiales, ni de la célèbre danse rituelle maori que les All Blacks, les rugbymen néo-zélandais, interprètent au coup d’envoi de leurs matches.
Le haïku est une forme littéraire poétique d’origine japonaise dont la paternité est attribuée au poète du dix-septième siècle Matsuo Bashō. Traditionnellement, il est composé de 17 mores (unités sonores plus fines que nos syllabes) réparties en trois segments 5-7-5.
Ce poème extrêmement bref vise à exprimer l’évanescence des choses, l’instant fugitif, sans avoir recours à la rime. Dans la tradition japonaise, il doit obligatoirement posséder une référence (kigo) à une saison ou à la nature (neige, fleurs, travaux des champs) et comporter une césure.
La calligraphie traditionnelle verticale ajoute une note d’esthétisme incontestable. Elle devient alors poésie de décoration, ainsi sur les murs, sous forme de kakemono (rouleau peint).
La personne écrivant des haïkus est appelée haïjin ou haïdjin, n’imaginez pas, par vague homophonie, que derrière elle, se cache un quelconque terroriste littéraire, pas plus qu’un hacker.
Pour notre compréhension d’occidentaux cartésiens, quitte à faire rire jaune les puristes du soleil levant, le haïku est globalement un tercet, donc trois vers, de 17 syllabes réparties en 5/7/5.
Il suscite un véritable engouement dans notre société actuelle axée sur la fugacité et la consommation. Il est vrai que ce très court poème, par sa lecture et son écriture, a de quoi séduire, tellement il s’inscrit parfaitement dans notre rythme de vie au même titre que les sms et les tweets, ces messages limités à 140 caractères diffusés via le réseau social Twitter. Fusion d’une tradition ancestrale et de la technologie moderne, on organise même des concours de twit’haïku.
Il y a un siècle, le haïku connut chez nous un certain succès dans des circonstances qu’on ne soupçonnerait guère. En effet, des Poilus poètes sacrifièrent dans les tranchées à ce genre littéraire pour témoigner de l’horreur de la guerre 14-18. En voici quelques-uns qui se dispensent de commentaires :

Front troué, sanglé dans la toile de tente,
Sur son épaule un camarade l’emporte :
Triste viande abattue… qu’une mère attend.
*
Retenu par le poids du sac, à la renverse
Sur la pente gluante,
Il gigote, hanneton comique et pitoyable.
*
Hier sifflant aux oreilles,
Aujourd’hui dans le képi,
Demain dans la tête
*
La mort a creusé sans doute
Ces gigantesques sillons
Dont les graines sont des hommes.
*
Faces fauchées, mufles exsangues,
Chair horrifique et pitoyable,
Que jamais plus des mains de femme n’aimeront.

Leur auteur est Julien Vocance (1878-1954), de son vrai nom Joseph Seguin, qui écrivit ses recueils de haïkus Cent visions de guerre et Fantômes d’hier dans l’horreur des tranchées.
Permettez que j’y associe cette « carte postale », ainsi intitule-t-il son poème, de Guillaume Apollinaire dont, excusez mon ignorance, j’ai découvert, lors d’une récente visite au Panthéon, qu’il figurait dans une liste d’écrivains morts sous les drapeaux. Très exactement, il mourut de la grippe espagnole deux jours avant l’armistice.

« Je t’écris de dessous la tente
Tandis que meurt ce jour d’été
Où floraison éblouissante
Dans le ciel à peine bleuté
Une canonnade éclatante
Se fane avant d’avoir été. »

Ce n’est pas un haïku. Cela tient plutôt de son ancêtre le tanka, bref poème japonais.
Dans le haïku traditionnel, le jour de l’An est considéré comme une saison à part entière et constitue souvent la référence indispensable ou kigo.
Ainsi, celui-ci du maître Matsuo Bashõ :

Jour de l’an
je revois que je suis aussi seul
qu’un jour d’automne

Et encore deux autres tirés de la littérature anglo-saxonne :

L’année nouvelle…
une pie retourne
une vieille feuille
*
L’aube
un arbre de Noël
pointe hors des ordures

Quelques jours plus tôt, éclatait la joie enfantine :

Matin de Noël
le bonheur court
en pyjama

D’ores et déjà, on constate à la lecture de ces petits bijoux poétiques que le haïku n’est pas un passe-temps mineur comme le sudoku (pour utiliser une homophonie facile) ! Comme dit l’autre, le haïku, c’est du sérieux !
« Le haïku est une école de discipline et de concentration en même temps qu’exercice de méditation. Il exige ascétisme de langage et patience dans l’œuvre ». Quelle virtuosité le poète manifeste pour, en trois vers si courts dans le temps et dans l’espace, exprimer avec spontanéité ses sentiments et la vie en général !
La forme du haïku a évolué sous l’effet de sa propagation, de sa popularisation, osons même dire son occidentalisation, au grand mécontentement des « gardiens du temple japonais ». Il faut bien, cependant, qu’ils comprennent qu’à l’instar des judokas Geesink, Douillet, Riner brisant l’hégémonie japonaise sur les tatamis, les européens peuvent pratiquer le haïku avec un art consommé (de shimeji, champignons japonais, plat n°52 sur la carte !).
Je galèje, je blague, je raille, pourtant selon les dictionnaires japonais, le haïku, à l’origine haïkaï, signifie littéralement drôlerie ou plaisanterie. Du coup, j’ai d’autant moins de scrupules à vous encourager à lire les Haïkus Gags de Per Sørensen.
J’ai déjà eu l’occasion d’encenser ce singulier septuagénaire, « danois du côté de ses parents, mauricien du côté de sa femme regrettée, français du côté de ses enfants » (ainsi se présente-t-il), qui inflige un cinglant camouflet aux pourfendeurs de l’immigration, en maniant la langue de Molière avec une jubilante virtuosité.
Quand il ne colle pas ses textes surréalistes aux photographies des People de JeanDenis Robert (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2013/03/09/ ) ou n’allume pas le feu-rire avec les aventures épicées de son lièvre Soungoula roi des piments (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2014/07/02/), Per nous cuisine, entre autres, de savoureux Haïku Gags, parfois plus gags que haïkus convient-il malicieusement.

Haikugag1 blog

Haikugagblog2

Son goût s’est développé, essentiellement, avec la lecture des haïkus de Kobayashi Issa (1763-1828), un des grands maîtres du genre. Ainsi, cite-t-il de mémoire celui-ci dont la métrique n’est pas respectée du fait de sa traduction :

L’arracheur de navets longs
montre le chemin
avec un navet long

Cependant, sa poésie débridée se sentant un peu à l’étroit, Per ne s’embarrasse pas en commettant quelques entorses aux règles drastiques originelles du haïku. Pour lui, par exemple, le comptage des syllabes est absurde, les différences entre la langue japonaise et le danois et/ou le français étant trop profondes.
Il revendique, comme pour sa propre identité, le métissage de ses haïkus, à l’exemple du sonnet (à l’origine italien puis français, élisabethain, castillan) de la Renaissance, et plus récemment du blues.
Foin d’une forme rigide voire rigoriste, il s’agit pour lui de « réalité concentrée ». L’important est de créer une atmosphère (atmosphère ? ses haïkus ont une gueule d’atmosphère ?), de faire surgir des formes, des couleurs, une musique, d’exhaler des odeurs.

« Peignez Babylone ! »
Peint en noir
Sur un mur noir

C’est un gag ? C’est surtout une chose vue vraiment qu’il me plait de mettre en exergue tant la filiation artistique est flagrante. Brassaï photographia les grattages laissés sur les murs urbains, l’un d’eux illustrant même la couverture de Paroles, le recueil de poèmes de Prévert.
Dans la veine surréaliste, Per griffonne avec humour ses petites observations de la vie quotidienne aux allures d’instantanés photographiques.

Le portable du p’tit vieux sonne
Il n’est pas seul au monde !
« Votre crédit a expiré »

Elles s’associent, s’opposent, s’appellent, se répondent parfois de page à page. Comme pour les trains, un haïku peut en cacher un autre :

Veut-il m’étrangler ?
Me demander le chemin ?
Parce que je suis vieux ?
*
« Un vieux !
Il saura me nouer ma cravate
Pour la photo d’identité ! »

La veine inspiratrice de Issa est proche, ainsi ce haïku du maître à placer en parallèle :

Il a remarqué que j’étais un vieillard
le moustique siffle
tout près de mes oreilles

« Faut-il en rire, fait-il envie ou bien pitié ? Je n’ai pas le cœur à le dire … »
Per conceptualise l’anecdote pour faire naître l’émotion. Sans fioritures, dans une langue concise, il interpelle le lecteur, l’invitant à prolonger sa réflexion.
Il capte l’air du temps d’une plume tendre et féroce à la fois :

Balance du supermarché
Un client pèse
une carotte
*
Le réalisme des tremblements
du mendiant grimé
mérite une pièce
*
Noël dans le métro
Même les SDF
portent des bonnets de Père Noël
*
Trois maigres pêcheurs
sur une barque
Deux SDFs et un héron

En ces temps de crise, notre haïkiste, militant à la profonde conscience de classe, parle plus de la souffrance sociale que de la beauté de la nature exaltée par les maîtres japonais, encore que :

Un bourdon sur la vitre ?
Non. Quelque part
on soude à l’arc
*
Superbes coquelicots
je vous ai emmenés chez moi
vous voilà déjà moches
*
Le feuillage du marronnier
a la forme
de l’Afrique

Quelque part, ses haïkus fredonnent ce presque refrain de Cora Vaucaire et Yves Montand :

Trois petit’s notes de (rhétorique)
Qui vous font la nique
Du fond des souv’nirs,
Lèv’nt un cruel rideau d’scène
Sur mill’ et un’ peines
Qui n’veulent pas mourir.

La musique qui s’est envolée du couplet, s’invite ailleurs subrepticement chez Per :

Restés au lit le matin nous écoutons
la porte de l’usine en face grincer
« Only youuuuu … »
*
Travlator de Leroy-Merlin
Faut-il être travelo pour monter ?
Ou Travolta tra-la-la-lant « La Traviata » ?

C’est contagieux : Haïkudi, haïkuda/J’ai plus d’appétit/ qu’un barracuda ! Ça c’est de moi et c’est la-men-table !
Le haïku est une forme de poésie illusoirement accessible qui peut séduire bien des néophytes avec des résultats souvent décevants. Bref, ne s’improvise pas haïkiste qui veut !
Les enfants s’ennuient le dimanche, chantait Charles Trenet, les adultes aussi :

Parmi ses jouets clignotants
mon petit-fils joue
avec une pomme de terre
*
En sueur en survêt’ dimanche matin
Jogging ?
« J’ai regardé un film »

Économie de mots et force d’images, le haïku est l’art du minuscule : « Pourquoi jouer tant de notes alors qu’il suffit de jouer les meilleures ? » affirmait le jazzman Miles Davis.
Le haïku permet de saisir et restituer des instants fugaces, presque invisibles, des choses quasi subliminales. Pas de circonlocutions, de rodomontades syntaxiques, de ronds d’enjambement ! Il faut aller à l’essentiel, en épurant, en éliminant les scories inutiles, en peaufinant, ciselant, polissant. C’est un art des mots pratiqué par un artisan au sens noble du terme.
Le haïku, c’est bonsaï ! s’exclame volontiers Per, comparant l’art subtil du poème nain à celui de l’arbre minuscule.
On pourrait coller à Per Sørensen, piéton de Montreuil, certains propos de Robert Doisneau, un autre banlieusard : « Toute ma vie je me suis amusé, je me suis fabriqué mon petit théâtre … Moi j’aime les gens pour leur fragilité ou leurs défauts. Je m’entends bien avec les gens simples [...] Quand je les photographie, ce n’est pas comme si, observateur froid et scientifique, je les examinais à la loupe. C’est très fraternel. Et puis, c’est quand même mieux de mettre en lumière des gens qui ne sont jamais au premier plan, non ? »
En effet, comme Doisneau, Ronis, Cartier-Bresson ou Brassaï avec leurs focales, Sørensen, dans ses haïkus, fait le point sur les bonheurs simples et les injustices sociales. Il fige l’éphémère en quelques syllabes d’éternité.
« Texte ou photographie, c’est toujours le noir, trace d’encre ou de lumière, qui trouble la blancheur du papier ». Cette phrase, relevée lors de ma visite de la superbe exposition de Alix Cléo Roubaud à la Bibliothèque Nationale de France, légende une série de protohaïkus où Alix photographie les textes de son mari Jacques pour les fondre ensuite dans ses clichés.

Des tigres dans les douves
du Château de Vincennes !
On veut leur balancer Diderot ?

Au-delà du flash sur le vif, les haïkus de Per peuvent être aussi des éclairs imaginaires nés de ses lectures ou d’observations d’images.
En effet, dans les années 1980, des tigres séjournèrent dans les fossés du château, le temps d’effectuer sans doute quelques travaux au zoo tout proche.
En effet, le futur auteur de L’Encyclopédie fut emprisonné, au donjon de Vincennes, en 1749, accusé d’avoir écrit Les Bijoux indiscrets, un ouvrage licencieux raillant les amours de Louis XV et de sa favorite Madame de Pompadour, ainsi que la Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient, aux positions très matérialistes. Ses censeurs en profitèrent pour saisir à son domicile le manuscrit de La Promenade du sceptique.
Méfiez-vous que certaines tentations extrême-droitières ne fassent pas quelque ménage dans les rayons de nos médiathèques … !
Je suis gourmand. Tel Proust avec ses madeleines, j’ouvre une dernière fois la boîte à haïkus :

Maudite image télé
66 joueurs
dans le match de foot !
*
Voir l’impossible :
Les vitraux de Chartres
Un jour de soleil

Je pourrais dire à Per qu’il exagère : « Souviens-toi Lee Marvin courant dans les blés mûrs sous la Canicule d’Yves Boisset ! ». Le bougre qui a du répondant, me rétorquerait : « Ça c’est de la fiction. Rappelle-toi, le 18 juin 1836, Victor Hugo écrivant depuis sa diligence : « Et enfin Chartres qui nous est apparu de loin dans l’averse le plus pittoresque du monde. » » Il est costaud notre Danois !

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Le haïku, c’est un regard, une manière d’être et de se raconter sans se montrer.
Dans ses balades, des longues marches parfois, en Haïku-land, Per Sørensen nous promène de la France au Danemark en passant par la Belgique et les tropiques aller retour. Il nous amuse, émeut, manifeste, revendique, apaise, cultive.
Ça se lit tel le proverbe ou la citation de l’éphéméride, ça se déguste en trempant son morceau de brioche dans le bol de café du matin. Ça se picore comme le moineau la mie sur le rebord de ma fenêtre. Ça se butine comme une abeille en passant et repassant de l’un à l’autre au gré de son humeur. En carnets commandés par paquet de cinq ou dix, ça se glisse sur la table à côté du porte-couteau ou sous la serviette des invités.
Voilà une idée originale de cadeau que Per Sørensen édite à compte d’auteur sous l’intitulé TOUBAB KALO. Toubab est l’homme blanc dans les langues de l’ouest africain, Kalo est le noir (par extension rebeu) dans les langues de l’Est parisien. Tout un symbole pour notre attachant danois poète qui se considère comme « un voyageur des profondeurs convergentes humaines ».

HAÏKU GAGS 1 et 2
Éditions TOUBAB KALO
5 euros pièce
On peut se procurer les livres chez l’auteur en envoyant un mail à :  per.sorensen@hotmail.fr . Il vous répondra aussitôt.

On peut également les acheter à la petite et sympathique librairie de l’association-édition
LES XÉROGRAPHES. 19 RUE CAVÉ. 75018 PARIS (métro Château-Rouge ou Barbès).
Ils ont aussi le conte SOUNGOULA LE ROI DES PIMENTS (Éditions l’HARMATTAN),
et le poème narratif illustré LE PETIT JOUEUR DE FLÛTE DE BABYLONE (Éditions TOUBAB KALO)

Publié dans : Poésie de jadis et maintenant |le 1 février, 2015 |1 Commentaire »

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1 Commentaire Commenter.

  1. le 1 février, 2015 à 19:06 Renée Bonneau écrit:

    un blog, un clic, mille heureux
    chemins vagabonds souvenirs et surprises
    précieux partage

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