Archive pour février, 2015

Au temps de Poustiquet

Après avoir côtoyé voire tutoyé les anges, je reviens à des souvenirs plus terre à terre pour ne pas dire futiles.
Au hasard de mes errements sur la Toile, j’ai retrouvé un personnage de bande dessinée qui m’était familier dans mon enfance et, pour cause, il apparaissait quotidiennement sous la forme de courtes scénettes dans le journal régional Paris-Normandie.
Il faillit se nommer Maître Pamphile mais son géniteur Roland Vagnier, alias Bindle de son nom d’artiste, le baptisa finalement Poustiquet parce que son petit garçon appelait ainsi l’eau qui faisait des bulles qu’on lui donnait à boire.
Un vrai phénomène de société : comme Ouest France avait Lariflette, de 1949 à 1975 Poustiquet fit sourire des milliers de lecteurs normands.

Poustiquetblog

Crâne en pain de sucre, moustache épaisse, nez pointu, embonpoint de bon vivant, œil malicieux, son effigie nous accueillait à l’entrée des maisons de la presse ou devant les kiosques à journaux.
« Gros blagueur ou petit filou, un peu groucho, un peu lupin, un peu bourgeois, un peu cauchois, jamais vulgaire ou tendancieux, bref peut-être pas le « franco-franchouillard, mais à tout coup le « normando-normand » souhaité par Pierre-René Wolf » éditorialiste de renommée nationale et directeur du journal. Je lui trouvais une vague ressemblance physique avec monsieur Lucas, le pâtissier du bourg chez qui mon père achetait les fameux gâteaux de mon enfance (voir billet du 12 avril 2012).
À l’occasion d’un Tour de France, on découvrit que Poustiquet avait une épouse. Chaque jour, obséquieux, il truffait sa chronique sur le récit de l’étape de « ma chère Hortense ». Bientôt, la dite Hortense, femme d’intérieur plantureuse, apparut dans les dessins.
Pour tout vous avouer, je ne garde aucun souvenir des états d’âme journaliers du couple Poustiquet. À leurs problèmes existentiels d’adultes, je préférais les bourdes de Gaston Lagaffe ou les onomatopées du marsupilami dans le magazine Spirou.
Par contre, je me rappelle bien du concours Poustiquet que le quotidien normand organisait annuellement. Pendant plusieurs semaines, deux images étaient publiées, chaque jour, sur lesquelles Poustiquet d’un côté et Hortense de l’autre exprimaient des avis contraires sur un thème choisi pour le jeu. Il s’agissait d’opter pour les vignettes en accord avec votre opinion et de les coller sur la grille éditée à la fin du concours, ce qui, à moins d’avoir un profil de parfait « normand moyen », vous conduisait inéluctablement à l’échec. En effet, la grille type finale était constituée des votes émis majoritairement par l’ensemble des lecteurs participants. Pour envisager le succès, il fallait donc anticiper l’avis général au détriment de son humble avis, sachant que les instituts de sondages ne connurent véritablement leur essor que dans les années 1960 avec la Vème République et l’élection du président au suffrage universel direct.
Petite digression, peu s’en souviennent évidemment, mais les premières questions politiques posées aux Français par le tout nouvel IFOP, face aux crises de septembre 1938 et mars 1939, furent : « Approuvez-vous les accords de Munich ? » et « Êtes-vous prêts à mourir pour Dantzig ? ».
Le concours Poustiquet, c’était tout de même plus léger quoique … Une année, le sujet porta sur les faits de société : « Êtes vous pour ou contre la peine de mort ? », non abolie alors, « Pour ou contre l’avortement ? », Simone Veil ne menait pas encore son combat. Cela semble presque surréaliste aujourd’hui … quoique encore !
« Êtes-vous pour le carré blanc à la télévision ? », voilà une bonne question que je ne vous remercie pas de poser tant elle semble absconse de nos jours. C’était un temps où la télévision commençait tout juste à pénétrer dans les familles sans frapper à la porte. Aussi, le 26 mars 1961, la décision fut prise de marquer les émissions « dangereuses » pour les chères têtes blondes (une expression qui, avec le métissage de la population, s’est vidée de son sens) d’un carré blanc placé en bas et à droite de l’écran. Oui, on vivait une époque formidable, une speakerine Noële Noblecourt, avec un seul l mais deux genoux que le port de sa jupe laissait apparaître, fut licenciée par la direction de la seule chaîne de télévision, signe d’un puritanisme encore vivace. Plusieurs dizaines d’années plus tard, la jolie demoiselle confia avoir été renvoyée surtout pour avoir refusé les avances discrètes d’un directeur de l’information !
Ce qui est certain, c’est que dès l’apparition de ce maudit carré blanc, j’étais invité à rejoindre ma chambre. Heureusement qu’à mon adolescence, Daniel Filipacchi et Frank Ténot, hors ceux qui aimaient le jazz, en créant le magazine de charme Lui, nous permirent de découvrir l’anatomie féminine. J’exagère un peu, quelques cousines nous avaient éduqués auparavant au fond d’une grange ou d’un bois ! Difficile de faire valoir notre point de vue aux jeunes d’aujourd’hui quand on a vécu cela mais bon … mai 68 explosa bientôt !
Mine de rien, les interrogations de Poustiquet et Hortense ont acquis, avec le temps, une certaine valeur documentaire et sociologique.
Fallait-il renoncer à ses idées pour espérer gagner un voyage, un téléviseur ou même un abonnement au journal ? En tout état de cause, ces questions instauraient un tant soit peu un débat au sein de la famille, ce qui serait impossible de nos jours, chacun mangeant ce qu’il veut, quand il le souhaite, où il le désire.
Certaines années, le thème du concours était plus léger, ainsi avec la gastronomie. Poustiquet et Hortense nous mettaient les papilles en éveil en nous vantant, arguments à l’appui, les spécialités culinaires de notre douce France : choucroute alsacienne ou potée auvergnate? Brandade de morue nîmoise ou bourride à la sétoise ? Cassoulet toulousain ou lamproie à la bordelaise ? Pigeon aux petits pois ou caille aux raisins ? Fondue bourguignonne ou savoyarde ? Cruel dilemme ! Pas question de laisser la case blanche, il fallait absolument choisir, et évidemment moins selon ses propres goûts que ceux de la majorité des lecteurs. Par chauvinisme régional, le canard à la rouennaise supplanta sans doute le poulet basquaise. J’avoue qu’aujourd’hui, je serais terriblement consensuel quitte à voir ma surcharge pondérale s’accroitre exponentiellement ! Savez-vous que, selon une enquête récente, le couscous se classe en troisième position des plats préférés des Français (de toute origine et confession) derrière le magret de canard et les moules frites ? Il est des intégrations plus faciles que d’autres.

« …Moi, j’aime le music-hall
C’est le refuge des chanteurs poètes
Ceux qui se montent pas du col
Et qui restent pour ça de grandes gentilles vedettes
Moi j’aime Juliette Gréco
Mouloudji, Ulmer, les Frère Jacques
J’aime à tous les échos
Charles Aznavour, Gilbert Bécaud
J’aime les boulevards de Paris
Quand Yves Montand qui sourit
Les chante et ça m’enchante
J’adore aussi ces grands garçons
De la chanson,
Les Compagnons
Ding, ding, dong
Ça c’est du music-hall
On dira tout c’qu’on peut en dire
Mais ça restera toujours toujours l’école
Où l’on apprend à mieux voir,« 
Entendre, applaudir, à s’émouvoir
En s’fendant de larmes ou de rire…

Voilà pourquoi, la, do, mi, sol, une autre année, Poustiquet et Hortense nous soumirent leurs préférences en matière de variétés : Barbara ou Juliette Greco ? Bécaud ou Aznavour ? Luis Mariano ou Tino Rossi ? Nous avions pour étayer nos choix l’écoute de leurs refrains à la TSF, éventuellement leurs disques vinyles sur l’électrophone et leurs passages aux émissions 36 chandelles de Jean Nohain et La Joie de vivre d’Henri Spade et Robert Chazal animée par Jacqueline Joubert, la maman d’Antoine de Caunes.
Je ne me souviens plus si elles furent en concurrence directe, mais c’est prétexte à évoquer ici deux artistes féminines fleurons de la chanson réaliste, quitte à ce que la ringardise me guette prématurément.
L’une, Suzy Solidor, née en 1900 à Saint-Servan (ancienne commune aujourd’hui rattachée à Saint-Malo) serait le fruit des amours illégitimes de Robert Henri Surcouf, armateur et député, et de sa maman alors femme de chambre au manoir du descendant du frère du célèbre corsaire.
Son nom d’artiste est un pseudonyme inspiré du donjon fortifié commandant l’estuaire de la Rance dans le quartier de Saint-Servan où elle vécut dans sa jeunesse.
Débarquant dans la capitale à vingt ans pour devenir mannequin, elle devient vite une personnalité du Tout-Paris et l’égérie de nombreux peintres et photographes, Van Dongen, Marie Laurencin, Raoul Dufy, Foujita, Cocteau, Man Ray, beaucoup d’autres encore, inspirés par sa plastique de rêve.

tamara-Suzy_Solidor

Comme chanteuse, elle connaît ses heures de gloire au cours des années 30 et 40. Elle ouvre son propre cabaret La Vie Parisienne, près du Palais Royal, en 1933, où elle se produit au milieu de ses portraits. Elle surprend à l’époque par son timbre de voix grave et profond, « une voix qui sort du sexe » écrit Jean Cocteau fervent admirateur.
Elle étonne par son répertoire en mettant au goût du jour la chanson de marin : Les filles de Saint-Malo, La fille des bars, Le fin voilier, Grand vent, Dans un port, La brume sur le quai, Le matelot de Bordeaux. Elle popularise cet univers maritime si particulier avec ses cafés et ses amours éphémères, ainsi Escale, un petit chef-d’œuvre de la chanson réaliste d’avant-guerre : « Le ciel est bleu, la mer est verte » comme (parfois) sur la côte d’Émeraude …

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Cela lui vaut les surnoms de Madone des matelots et l’Amirale. On pense à Gabin et Morgan dans Remorques et Quai des brumes, aux poèmes de Francis Carco et Pierre Mac Orlan.
Femme libérée de bien des conventions, Suzy affirme ouvertement sa bisexualité à travers certaines de ses chansons empreintes de poésie et d’érotisme telles Obsession et Ouvre :

« Ouvre les yeux, réveille-toi,
Ouvre l’oreille, ouvre ta porte,
C’est l’amour qui sonne et c’est moi
Qui te l’apporte.

Ouvre la fenêtre à tes seins,
Ouvre ton corsage de soie,
Ouvre ta robe sur tes reins,
Ouvre qu’on voie.

Ouvre à mon cœur ton cœur trop plein
J’irai le boire sur ta bouche !
Ouvre ta chemise de lin,
Ouvre qu’on touche.

Ouvre les plis de tes rideaux,
Ouvre ton lit que je t’y traîne,
Il va s’échauffer sous ton dos,
Ouvre l’arène.

Ouvre tes bras pour m’enlacer,
Ouvre tes seins que je m’y pose,
Ouvre aux fureurs de mon baiser
Ta lèvre rose !

Ouvre tes jambes, prends mes flancs
Dans ces rondeurs blanches et lisses,
Ouvre tes deux genoux tremblants,
Ouvre tes cuisses

Ouvre tout ce qu’on peut ouvrir,
Dans les chauds trésors de ton ventre,
J’inonderai sans me tarir
L’abîme où j’entre. »

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Lily Marlene blog

Durant la période de l’Occupation, en janvier 1942, elle crée dans son cabaret la version française de Lily Marlène mais, à la Libération, ses déboires avec le comité national d’épuration proviendront plutôt de sa participation à des galas organisés par Radio Paris, station aux mains des nazis, ainsi que de son interprétation devant les nombreux officiers allemands de Au 31 du mois d’août, un refrain très connu célébrant (peut-être) une belle raclée infligée par son aïeul Surcouf à la marine anglaise :

« Buvons un coup, buvons en deux,
À la santé des amoureux
À la santé du Roy de France
Et merde ! pour le roi d’Angleterre
Qui nous a déclaré la guerre »

Condamnée à une interdiction de tenir son établissement pendant plusieurs années, Suzy prend le large vers l’Amérique.
À son retour à la fin des années 40, elle est une des toutes premières interprètes de Léo Ferré, un nouveau venu dans la chanson, puis en 1953, elle partage l’affiche avec un certain Georges Brassens qui pointe ses moustaches. Son interprétation très personnelle de son Parapluie nous rappelle sa sexualité « équivoque » comme on disait à l’époque.

Emportée par la vague yéyé, Suzy Solidor quitte Paris, en 1960, pour s’installer à Cagnes-sur-Mer où elle ouvre un nouveau cabaret. Elle abandonne la chanson en 1966 et coule une paisible retraite avant de s’éteindre en 1983.
Sur l’autre vignette, Poustiquet, avait-il un faible pour les femmes plus jeunes, faisait l’article pour Dany Dauberson. Savait-il qu’elle n’aimait pas, elle non plus, le « sexe fort », c’est d’ailleurs à cause du parfum de scandale dans une province française encore très pudibonde causé par une amitié un peu trop passionnelle avec une actrice, que Dany s’exile à Paris et rencontre le soir-même … Suzy Solidor.
Celle-ci prend Dany (qu’elle considèrera comme sa « filleule » artistique) sous son aile, la fait débuter dans son cabaret puis lui trouve un agent pour faire ses armes dans une tournée à travers l’Europe. Après s’être engagée durant la guerre au sein de l’armée américaine, Dany revient à Paris en 1949 où elle enregistre ses premiers microsillons 78 tours.
Est-ce un honneur, probablement à l’époque, elle représente la France au concours Eurovision de la chanson en 1956 avec le titre Il est là.

« … J’ai tout tenté pour l’oublier
J’ai traversé le monde entier
Mais aucun homme ne m’a donné
Une telle part d’éternité
Je ne peux changer ma vie, il est là
Aussitôt que je le fuis, il est là
Il est extraordinaire
Et puis comme il sait vous plaire
Non, il n’y a rien à faire
Il est là, il est là
Partout ses yeux, partout ses lèvres
Je sens en moi comme une fièvre
Tout mon être est anéanti
Et tout le temps je me redis:
Je ne peux changer ma vie, il est là
Aussitôt que je le fuis, il est là
J’ai beau faire, j’ai beau dire
Je ne vois que son sourire
Qui toujours semble me dire:
« Je suis là, je suis là » … »

Cocasse quand on connaît ses penchants saphiques !
Je préfère vous offrir son interprétation d’Escale créée par Suzy Solidor :

http://www.dailymotion.com/video/x1qwlz3

Vous pouvez m’indiquer maintenant quelle vignette coller sur la grille ?
Malgré sa belle voix profonde, Dany Dauberson ne connaîtra pas le succès qu’elle aurait mérité. Est-ce imputable notamment à un manque de répertoire personnel ? Elle reprit en effet beaucoup de titres créés par Suzy Solidor bien sûr mais aussi Piaf, Bécaud et comme ici Aznavour :

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Son physique sculptural et sa taille de guêpe lui valurent quelques incursions au cinéma. Dans son dernier film Rififi à Paname, avec dans le rôle principal Jean Gabin alias Paulo les diams, elle interprète la barmaid d’un club louche où se prostitue Mireille Darc.
Sa carrière bascule définitivement en 1967 lorsqu’elle est victime d’un très grave accident automobile en Normandie dans lequel périt sa compagne Nicole Berger, la Cécilia médecin de campagne dont on était amoureux (sans espoir donc !) à la télévision.
Profondément affectée, Dany Dauberson abandonne rapidement la chanson et décède prématurément, emportée par un cancer, à l’âge de cinquante-quatre ans.
Dans cet âge d’or du music-hall où il n’existait pas d’émissions de télévision en prime time, ni de top 50, pour vous projeter en quelques semaines sur le devant de la scène, il faut souligner la clarté de la diction chez ces artistes. Je pense par exemple aussi à Cora Vaucaire dont j’avais évoqué la mémoire dans un billet du 1er décembre 2012 (Autour de l’île de la Cité). Vous souvenez-vous de Mick Micheyl et son gamin de Paris, de Catherine Sauvage, Patachou, Colette Renard, Anny Gould, de Mademoiselle de Paris Jacqueline François ? Je radote. Et dire que je raillais mes chers parents quand ils fredonnaient des airs de Mistinguett, Lucienne Boyer, Marie Dubas et du music-hall de leurs années folles !
Pour en revenir au concours de Poustiquet consacré au music-hall, je me souviens encore qu’on nous proposait une confrontation entre Mouloudji et Jacques Verières. Soixante ans plus tard, le choix ne semble pas cornélien bien que le siège de Paris-Normandie se situe à Rouen ville natale de l’illustre dramaturge.
Acteur et auteur-compositeur-interprète, Jacques Verières (du nom de sa ville natale de l’Essonne, avec un seul r, c’était orthographié ainsi sur ses pochettes de disques)) connut une certaine popularité dans les années cinquante.
En 1953, à la mort de Django Reinhardt, il écrivit Mon pote le gitan, grand succès à l’époque repris par Yves Montand, Barbara et Mouloudji, son rival d’un concours :

http://www.ina.fr/video/I06265468

« Ça trimballe des images de voyages, d’amitié et de feux de bois, ça brinqueballe entre cœur, tripes et routes d’errance, ça vous fait un blues à l’âme, mais ça n’est pas triste, ça dit les soirs en vrille dans les bistrots perdus, et les matins de café noir avalé debout près des comptoirs…ça vous noie un peu les paupières et ça fait le regard plus clair… ça vous donne en partage des semelles de transhumance… » (blog de Théa)
Comment cet artiste polyvalent qui avait tâté, outre la chanson, du cirque chez Medrano, du théâtre classique (Musset, Molière, Anouilh) et moderne (Vian et Sartre) avec Jean Vilar et Michel Vitold comme metteurs en scène, du cinéma avec Jean Delannoy, soit tombé dans les oubliettes ? Il nous a quittés en 2009.
Allez, petit clin d’œil posthume, je colle son image, j’ai eu et j’aurai encore d’autres occasions de célébrer Marcel Mouloudji.
Car, si, enfant, je n’avais pas tellement droit au chapitre pour les choisir, c’est à moi que revenait l’honneur de découper soigneusement les vignettes et de les coller méticuleusement sur la grille publiée par le journal. Je me souviens même que mon père achetait un second exemplaire du journal pour y coller les images que l’on n’avait pas retenues, sait-on jamais.
Autant vous dire qu’à mon grand désespoir, nous ne fîmes jamais partie des heureux élus qui recevaient leur prix lors d’une grande réception organisée dans les locaux du journal, au centre de la ville de Rouen.
Mon histoire de concours vous semble peut-être puérile, pourtant, à bien réfléchir, elle apparaît tellement moins stupide que les jeux qu’on propose de nos jours aux téléspectateurs dans certaines émissions en direct : « En quelle année est né Victor Hugo ? 1945 tapez 1, 1802 tapez 2 ! » Suite à quoi, on détermine le gagnant par tirage au sort car des millions de personnes ont envoyé par sms la réponse exacte (j’ose quand même l’espérer) pour la plus grande joie des argentiers de la chaîne.

Bindle poustiquet blog

Roland Vagnier, le créateur de Poustiquet, nous a quittés au mois d’octobre dernier dans sa quatre-vingt-seizième année. En cette triste circonstance, j’ai découvert que cet amoureux du vélo participa à un grand prix cycliste des gentlemen où il faisait équipe avec Jacques Anquetil. Pour attiser ma jalousie, il conservait dans une vitrine de son domicile une coupe que lui avait offerte le champion normand pour y  avoir bu plus de champagne que lui lors d’une soirée homérique. Le récipient était un des trois trophées Edmond Gentil, récompensant l’exploit cycliste de l’année, qu’avait remportés Anquetil l’idole de mon enfance. Je savais bien que je vous glisserais une allusion au vélo. Vous imaginez Poustiquet nous demandant de porter nos suffrages sur Anquetil pendant qu’Hortense exhortait les lecteurs à voter pour Poulidor ? Fastoche !

Publié dans:Coups de coeur |on 22 février, 2015 |1 Commentaire »

Lionel Bourg s’échappe avec Charly Gaul

Après la récente actualité tragique qui m’a profondément affecté, ça fait du bien de s’échapper dans la lecture et par une pure coïncidence, le livre dont je souhaite vous entretenir s’intitule L’échappée, publié, qui plus est, aux éditions de l’Escampette.

L'échappée couverture blog

Son auteur Lionel Bourg, un ancien enseignant à peine plus jeune (!) que moi, qu’il me pardonne je ne le connaissais pas, a construit une œuvre féconde (essais, récits, romans, carnets, poésie, journaux). Il possède un faux air du regretté poète Bernard Dimey. Au-delà de l’aspect physique, j’ai envie de leur trouver une veine littéraire commune.
Ma première surprise est de tomber, en ouvrant le livre, sur deux épigraphes de Marcel Proust et … Jacques Anquetil (probablement, sa « plume »). Associer l’auteur d’Á la recherche du temps perdu et le champion cycliste qui avait fait de la course contre la montre sa spécialité, ne saute pas à l’esprit a priori. Mais cela ne peut que réjouir l’ancien petit enfant admirateur inconditionnel de Maître Jacques que je fus.
Un ange passe, tel est l’incipit (les premiers mots) du livre.
On comprend vite que le silence est de plomb et l’atmosphère lourde au foyer des Bourg car le récit qui s’engage sera donc autobiographique. « Papa essaie de capter les informations tournant le bouton du gros poste de radio qui trône à côté d’une boîte à ouvrage sur un meuble de la cuisine. Des voix se mêlent. Grésillent. Puis l’aiguille s’immobilise, le speaker redevient audible. Il est question d’une ville tunisienne, ou du Maroc, d’un port au nord de l’Algérie – « Les dresserais, moi, les Bicots … » »
L’action se situe dans la seconde moitié des années 1950 sur fond de guerre d’Algérie. J’ai connu scène semblable, la remarque du père en moins, avec mes parents attentifs à cette actualité, inquiets sur l’avenir de mon frère aîné étudiant sursitaire dont la classe d’âge était appelée.
L’analogie s’arrête là car autant je baignais dans une enfance heureuse et avide, autant l’univers de l’auteur est plombé par la tristesse et le mal être. Nous sommes à Saint-Chamond, ville ouvrière du département de la Loire dont la principale industrie les Forges et Aciéries de la Marine connait le déclin.
« Les adultes s’épient. Les gosses, eux – une fille, deux fils – qui se hâtent d’expédier le repas, guettent l’instant où une étincelle mettra le feu aux poudres. Tout est prêt. La haine. Le chagrin. Le dégoût d’exister … Cet homme buté, clope humide au coin de la bouche, semaine après semaine à puer l’odeur de cambouis, d’essence et d’huile de vidange qui colle à la peau des réparateurs d’engins de travaux publics. » La mère insulte son mari: « Je vais te crever », tout en menaçant, un couteau à la main, de s’ouvrir le ventre, après quoi elle se dénude devant la fenêtre en hurlant: « J’veux un homme ! »
Chaque jeudi, c’est la visite hebdomadaire, au cimetière, sur la tombe du fils aîné qui s’est noyé dans le lac de Nantua au mois d’août 1952 : « Mon p’tit homme, c’était mon p’tit homme tu sais … » « Maman, qui jusqu’à l’effondrement dont elle allait mourir, ne sut qu’avec outrance et comme gonflée de colère porter un deuil infiniment destructeur ».
Pour assombrir le décor, il neige ou il pleut souvent. L’enfant (l’auteur) dessine de vagues silhouettes, des bêtes, des chimères sur le carreau givré de la chambre. La nuit, dans ses rêves furtifs, « on (y) distingue un frêle équilibriste, debout sur les pédales de son vélo, sortant de nulle part et qui franchit la ligne d’arrivée d’une étape du Tour de France, trempé jusqu’à l’os, hébété. » Un ange passe, le sien s’appelle Charly Gaul !

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Il vient du pays où les noms des villages finissent en ange, le Luxembourg. On l’appelle l’Ange de la montagne, le plus rapide escaladeur jamais vu de toute l’histoire du cyclisme.
« Il est beau, dans le style chérubinesque. C’est un corps bref à haute motricité. Un « dynamiteur archangélique », ainsi que l’écrivait Gracq à propos de Lautréamont.
Des yeux clairs, des membres blancs étirés dans l’atelier d’un porcelainier. Un câble de téléphérique passe sous ses jambes dans une parodie d’hypostase divine. Son apport à l’art de grimper consiste en un démarrage vertical issu des vignettes de la catéchèse. Les témoins parlent d’une impression d’élévation instantanée. Infans non causé, il va vers le très-haut avec l’ardeur vibratile des libellules », ainsi le décrit Philippe Bordas dans son livre Forcenés.
Lionel Bourg, juché sur les épaules de son père, voit pour la première fois cet ange passer devant lui dans Saint-Chamond à l’occasion du Circuit des Six Provinces 1954. Le vit-il vraiment d’ailleurs ? Toujours est-il que l’ange s’envola peu après dans le col de la Croix de Chaubouret pour finir triomphant à Saint-Étienne. « Il avait 22 ans. J’en comptais 5. Il n’y a pas d’âge pour la grâce. »
Muré dans ses rêves, pour échapper à sa tristesse, il idéalise ce cycliste mythique voire mythologique. Pour justifier son idolâtrie, l’auteur cite Roland Barthes qui, dans ses Mythologies écrites entre 1954 et 1956, range auprès du Guide bleu Michelin, du vin et du lait chers à Mendès-France, du bifteck frites, Minou Drouet, l’affaire Dominici, le Tour de France comme épopée avec dans le lexique une présentation de :
« GAUL. Nouvel archange de la montagne. Éphèbe insouciant, mince chérubin, garçon imberbe, gracile et insolent, adolescent génial, c’est le Rimbaud du Tour. À de certains moments, Gaul est habité par un dieu ; ses dons surnaturels font alors peser sur ses rivaux une menace mystérieuse. Le présent divin offert à Gaul, c’est la légèreté : par la grâce, l’envol et le plané (l’absence mystérieuse d’efforts), Gaul participe de l’oiseau ou de l’avion (il se pose gracieusement sur les pitons des Alpes, et ses pédales tournent comme des hélices). Mais parfois aussi, le dieu l’abandonne, son regard devient alors « étrangement vide ». Comme tout être mythique qui a le pouvoir de vaincre l’air ou l’eau, Gaul, sur terre, devient balourd, impuissant ; le don divin l’encombre (« Je ne sais pas courir autrement qu’en montagne. Et encore en montée, seulement. En descente, je suis maladroit, ou peut-être trop léger ») ».

Tour 1955 Gaul Galibier

Je mets mon grain de sel, ou plus justement, j’invite le vénéré Antoine Blondin à ce concert de louanges :
« Après les Aravis, Charly, rara avis, avait largué ses compagnons de fugue. Nous allions avaler le Télégraphe comme une lettre à la poste. Nous étions dans le Galibier … La neige qu’on nous avait promise, avec des mines gourmandes, apparut brusquement au faîte de ce calvaire, et quelque chose en nous la refusa. Nous ne voulions plus y croire, après avoir suivi les champions à travers la fournaise de Saint-Jean et de Saint-Michel. L’appel glacial, réfléchi aux parois de l’entonnoir où s’enfonçaient les coureurs, la chaussée ruisselante glissée sous leurs pneus, la coulée aiguë des stalactites suspendue au-dessus de leurs têtes, semblaient le raffinement superflu d’un génie fertile en détours diaboliques. Ah l’abominable neige des hommes ! … Charly Gaul, avec l’ingénuité des enfants prodiges, se chargea d’anéantir ces monuments prodiges. L’œil vacant, la casquette sur la nuque comme d’un gavroche distingué, la pédale de vent d’une ballerine au bout du pied, il fonça vers l’arrivée, un roseau souple entre les dents. Et la neige tombait encore au-dessus de lui, effaçant l’empreinte dédiée à son rival, rayant Louison Bobet de la topographie légendaire de cette étape … » (chronique de L’Équipe du 15 juillet 1955 Ce pédaleur de Charles).
Cet ange déployait surtout ses ailes sous les flocons et les averses. Cela inspira le titre d’un superbe ouvrage de Christian Laborde, le frère de race mentale de Claude Nougaro : L’ange qui aimait la pluie. C’était le temps où les chroniqueurs sportifs « emmenaient du braquet » ! Ce sont eux, journalistes de la presse écrite et radioreporters qui racontent alors la légende des cycles, qui éveillent notre curiosité, excitent notre imagination. Nous voyageons grâce à eux. En 1955, 230 000 foyers français, seulement, possèdent un poste de télévision. Le 8 juillet 1958, l’unique chaîne de télévision retransmet en direct pour la première fois le passage des coureurs du Tour de France au sommet du col d’Aubisque. Malheureusement, l’épais brouillard gâche la fête. Qu’importe, l’expérience est renouvelée le lendemain dans le col de Peyresourde, puis, quelques jours plus tard, pour l’étape contre la montre sur les pentes du mont Ventoux.
Pour le petit Lionel de Saint-Chamond où la plupart des hommes bossent à la mine ou aux aciéries, Gaul, fils d’un ouvrier aciériste de Dudelange, est l’indien, le poète, le héros qui se et le soustrait au quotidien sordide : « Un soir, à l’étape, il me semble que tu parlas du ciel et des hérons, des grues occupées à cisailler les bancs de brume. J’écoutais. Engrangeais tes paroles ou celles que j’entendais en secret dans ma tête. L’enfance n’a de recours qu’en elle-même. »
Si je ne me reconnais pas dans son quotidien, le mien était insouciant et joyeux, je me retrouve dans son idolâtrie, son échappée, la mienne était dévouée à mon « pays » Jacques Anquetil, j’en ai largement parlé dans plusieurs de mes billets. Les deux champions étaient contemporains, ma figure tutélaire blasphéma souvent l’ange.
Facilement reconnaissable avec son maillot tricolore de champion grand-ducal, je le vis plusieurs fois traverser mon village, à l’arrière du peloton, lors « des étapes fastidieuses entre les blés de Charles Péguy et les taillis de George Sand » (on dirait Ma France chantée par Jean Ferrat). Quelques jours plus tard, la TSF me renvoyait l’écho de ses exploits sur les cimes.
Á cet instant, je sens quelques lecteurs commencer à me maudire : « Ça y est, le voilà parti dans ses délires vélocipédiques ! » Qu’ils sachent que L’échappée n’est pas qu’une ode au Luxembourgeois gentilhomme comme le surnomma le journaliste Pierre Chany.
Nous sommes dans la France des années cinquante, celle de Jacques Tati, du formica et du plastique, de Jean Marais « maniant l’épée mieux que les gascons d’un régiment de mousquetaires » », de la DS Citroën, de la guerre d’Algérie.
Sur les écrans sort Gueule d’ange : « Paris 1955. Fraîchement démobilisé, un séduisant gigolo surnommé Gueule d’Ange (Maurice Ronet) vit des femmes plus âgées et fortunées. Il rencontre la pulpeuse Loïna (Viviane Romance) antiquaire décoratrice aux activités louches ».« Un film audacieux pour public averti », « un grand film français de mœurs », les spectateurs sont admis dès 18 ans (sic), zut, ce n’est ni pour Lionel Bourg, ni pour moi ! Sur les rings, un ange blanc catcheur joue les justiciers contre le Bourreau de Béthune ou l’Homme masqué!
Il y a l’ange de la montagne Charly Gaul mais aussi Charles de Gaulle élu président du Conseil le 1er juin 1958 puis président de la République le 21 décembre de la même année !
Le jeune Claude Moine alias Eddy Mitchell à la tête des Chaussettes noires, swingue ses couplets sur le Tepaz :

« La voix d’Elvis chantait « Good Rockin’ tonight »
Et pendant c’temps-là j’travaillais
Garçon de course au Crédit Lyonnais
Et la voix d’Elvis chantait « Good Rockin’ tonight »

Et René Coty préparait son départ
Abandonnant à tout jamais le pouvoir
Le vieux James Dean était déjà mort
Mais Elvis Presley avait son disque d’or
Et la voix d’Elvis chantait « Good Rockin’ tonight »

C’était le rock
C’était le rock
Rock
C’était le rock
C’était le rock
Et pour moi tout changeait

Car la voix d’Elvis chantait « Good Rockin’ tonight »
La voix d’Elvis chantait « Good Rockin’ tonight »
Et les Blousons Noirs brûlaient leurs dernières nuits
Avant de partir pour Alger Algérie
Et la voix d’Elvis chantait « Good Rockin’ tonight »

Et Charles de Gaulle prenait le pouvoir
Promettant les mille et une nuits aux Pieds-Noirs
Et la Bastille en a tellement vu
Que l’on ne l’y reprendra jamais jamais plus
Et la voix d’Elvis chantait « Good Rockin’ tonight » … »

« Je ne le reverrai que par hasard Charly, ne sachant pas en mon adolescence qui vissait sa casquette à l’envers, et qui par effraction, armé d’une page, une galette de vinyle, s’introduisait à l’intérieur de mes divagations, Gaul, Geronimo, Rimbaud, Chuck Berry, François Villon ou Rosa Luxembourg, Eddie Cochran, Piaf, Blaise Cendrars … vous gravissiez les cols inscrits au répertoire… » Une échappée royale !
Avec sa mère, Lionel fausse compagnie à la morosité lors de balades dans la campagne. Imitant Germaine Montero, elle fredonne les vers de Pierre Mac Orlan dans sa Chanson de Margaret :

« Mon Dieu ram’nez-moi dans ma belle enfance
Quartier Saint-François, au Bassin du Roi.
Mon Dieu rendez-moi un peu d’innocence
Et l’odeur des quais quand il faisait froid.
Faites-moi revoir les neiges exquises
La pluie sur Sanvic, qui luit sur les toits,
La ronde des gosses, autour de l’église
Mon premier baiser sur les chevaux »

Havre d’apaisement dans un bel hommage au port du Havre. Le gamin n’est pas en reste, il chevrote Léo Ferré :

« J’ suis ni l’œillet ni la verveine
Je ne suis que la mauvais’ graine
Ils m’ont semée comme un caillou
Sur un chemin à rien du tout
Mêm’ les corbeaux me font la gueule
Leur pauv’ gueul’ qui s’en va tout’ seule
Et qu’il fait froid et qu’il fait gris
J’ suis ni l’œillet ni la verveine
J’ suis que la mauvaise graine …

… Aux sans œillet aux sans verveine
Je dédie la mauvaise graine
Qu’ils sèmeront comme un caillou
Sur des chemins à rien du tout
Et des fleurs noires tout en gerbe
Fleuriront sur de nouveaux verbes
Des fleurs d’amour des fleurs de rien
Des fleurs aussi comme un destin
Quand sur l’œillet ou la verveine
Poussera la mauvaise graine... »

L’Ange doit sa légende à quelques envolées qu’on peut presque compter sur les doigts d’une main.
Ainsi, le 8 juin 1956, lors d’une étape apocalyptique du Tour d’Italie disputée dans les Dolomites : relégué dans les profondeurs du classement général, Charly n’a plus aucune ambition pour la victoire finale et envisage juste de sauver l’honneur en gagnant au sommet du Monte Bondone.
Ça tombe à pic, les éléments lui sont favorables.

« Quel temps de chien ! – il pleut, il neige ;
Les cochers, transis sur leur siège,
Ont le nez bleu.
Par ce vilain soir de décembre,
Qu’il ferait bon garder la chambre,
Devant son feu !… »

Le petit Lionel récite à l’école ces vers de Théophile Gautier.
L’Ange, lui, commence son numéro, passe en tête au Paso di Rolle. « Les dieux se concertèrent, c’était trop facile. » Freins rompus ou pas, Vittorio De Sica avait tourné, il y a huit ans déjà, Le voleur de bicyclette, l’Ange, contraint de ralentir avec les pieds dans la descente, voit fondre sur lui des « épouvantails revenus du diable-vauvert ». Il neige à gros flocons maintenant. Son directeur sportif, l’ancien campionissimo Learco Guerra l’arrête dans une trattoria et le trempe dans deux baquets d’eau chaude pour éviter que le froid ne le paralyse. Alors, l’Ange « pédale, plumes ruisselantes, la casquette givrée sur des cheveux blanchis par le gel … « Tout ange est terrible », avait écrit Rainer Maria Rilke ».

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Dans le blizzard, par moins dix degrés, l’Ange s’envole définitivement, creusant des écarts ahurissants, 60 coureurs vont abandonner. Pointé, le matin, à la vingt-quatrième place du classement général, à plus de seize minutes, il gagne cette étape dantesque. Carabinieri et infirmiers doivent le « désencastrer » de son vélo tant son corps est engourdi. Il faut découper avec des ciseaux son maillot gelé sur son corps pour qu’il puisse enfiler le maillot rose. Le Giro est dans la poche !
Gaul en supportant l’insupportable aide le petit Lionel à accepter sa condition. « Je ne jure, ne respire que par lui. » Écrivain adulte, il replace cette chevauchée dolomitique dans le contexte du néo-réalisme Italien, La Strada de Federico (non pas Bahamontès, l’Aigle de Tolède, autre grimpeur de légende !) Fellini, les saltimbanques Zampano, Il Matto le Fou, Giuletta Massina. Magnifique !
Charly courait pour la beauté de la geste, se désintéressant de se construire un palmarès. Ainsi, l’année suivante, dans l’étape qui franchit encore le Monte Bondone, alors qu’il porte le maillot rose, il lui prend de satisfaire un besoin naturel en contemplant la plaine lombarde. Notre compatriote Louison Bobet en profite pour déclencher les hostilités et couper les ailes de l’ange. Malgré une poursuite effrénée dans la haute vallée de l’Adige, Gaul perd là le Giro qu’il était sur le point de gagner pour la seconde fois consécutive. Cette anecdote lui vaut ponctuellement le surnom de Chéri Pipi !
« Le peintre Flamand Hans Memling a laissé un tableau de Gaul daté de 1480 : Ange brandissant une épée. Quand la course lui échappe, Charly, ancien garçon boucher aux abattoirs de Bettembourg, hurle à ses adversaires qu’il va leur faire la peau. » Louison l’apprend à ses dépens. N’ayant pas digéré son manque de sportivité, l’ange met tout en œuvre pour que le breton ne soit pas le premier français à gagner le Giro, tant mieux cet honneur reviendra à mon champion Jacques Anquetil. Mais il faut qu’il patiente un peu :
Gaul, « Cet Hamlet, prince de contrées on ne peut plus boréales, ce Louis II escorté de cygnes diaphanes et de quelques flibustiers, quelques seconds couteaux promus au rang d’aristocrates, cet amateur de brouillard, d’intempéries et de frimas, dont la bicyclette glissait comme traîneau tiré par son attelage de rennes, ce duc d’Oslo, ce seigneur de Hombourg, s’éprit de Venise, du lac de Côme et de la terre de Sienne. Être un Médicis ! Un Léonard, un Casanova peut-être … L’être ou le devenir. La casaque rose vous seyant, elle sera votre derechef en 1959 … » à mon grand désespoir et celui d’Anquetil qu’il terrasse dans le col du Petit-Saint-Bernard, lui soufflant la victoire promise dans le Giro.

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L’auteur a 9 ans en 1958. Le 13 juillet, les coureurs du Tour de France doivent effectuer en solitaire, contre la montre, l’escalade du Mont Ventoux. Je me souviens encore de ce jour-là, était-ce une de ces étapes parcimonieusement retransmises à la télé noir et blanc ? Défilent dans ma tête des images du célèbre virage de Saint-Estève, relevé à l’époque, ainsi que la silhouette de l’ange se découpant sur le paysage lunaire de caillasses. La chaleur était torride ce qui devait a priori avantager mon idole normande, le chronomaître.

Tour 1958 Gaul Ventoux Virage de St Estève1958 - BUT et CLUB - Gaul dans Ventoux1958 - Gaul Ventoux1958 - Gaul Ventoux1958 - BUT et CLUB - Gaul Ventoux

Je rouvre mon Bordas (pas le manuel scolaire !) : « Le record établi par Charly Gaul en 1958 sur l’ascension chronométrée du Ventoux, le col le plus dur du monde, a pu être battu quarante ans plus tard par l’usage de vélos de cinq kilos plus légers, grâce à un sol plus lisse et des solutions oxygénantes, des composés hormonaux et des antidouleurs en quantité suffisante pour subir l’ablation d’une jambe en finissant les mots croisés. »
Ce jour-là, l’ange exterminateur, qui avait encore en mémoire ses problèmes de vessie, rejoignit Bobet et le passa, « n’agréant d’alter ego que les migrateurs d’altitude ».
Christian Laborde, dans une jubilation lyrique, relate cette heure merveilleuse (il faut y ajouter 2 minutes et 9 secondes). Imaginez la scène !
À deux kilomètres du sommet, la fringale guetta l’ange.
« Les grimpeurs aiment les bananes, c’est pour cela qu’on les appelle ouistitis …
– Je voudrais une banane … Une main tifosienne, la main dont il rêvait se tendit. Elle tenait non une banane bourrée d’amidon, mais un bidon d’eau sucrée et citronnée …
– Bois Charly, c’est de l’eau, du sucre et du citron ! C’est ce que je prenais moi quand je montais le Ventoux… »
L’admirateur charitable, le tifoso plutôt (car il est italien), s’appelle Francesco, Francesco Pétrarque, le poète humaniste en personne, celui-là même qui effectua à pied l’ascension du Ventoux en avril 1336.
– Cela dit, il n’y avait pas cent mille personnes pour m’encourager. J’étais seul, avec Dieu … Par contre, ce n’était pas pelé comme maintenant, les arbres étaient splendides, et j’avais croisé des renards, des blaireaux, des écureuils, et un cerf … »
Le soir, Pétrarque retrouve Charly Gaul dans sa chambre d’hôtel.
« -Vous savez que j’ai écrit un livre pour dire que j’aimais Rome …
– Oui, le fameux De Viris ! De Viris illustribus urbis Romae ! Je l’ai lu …
– Eh bien, là-haut, dans ma tour d’ivoire d’en haut, j’écris un livre pour dire que j’aime le vélo !
– En latin, comme le De Viris ?
– En latin, absolument ! Une cathédrale latine en l’honneur des géants de la piste, des seigneurs du chrono, des rois du sprint, et des princes des sommets !
– Le De Viris illustribus cyclis Terrae ! Et mon plus beau chapitre sera pour vous Charly …
J’ai demandé à Vinci d’assurer la préface. Il a dit oui tout de suite !
Le vélo, il adore, c’est un fondu de la roue libre ! Vous savez que la chaîne, c’est lui …
– Je sais, tout le monde ici-bas le sait ! …
– Moi quand j’étais sur Terre, j’ai aimé une femme belle comme une goutte de pluie ! Elle s’appelait Laure, Laure de Novès (parente du marquis de Sade ndlr). Je l’avais rencontrée le 6 avril 1327 –c’était le lundi de la Passion-, à l’église Sainte-Claire d’Avignon … Si j’aime tant le Ventoux, Charly, c’est qu’au sommet, quand le vent souffle, je crois entendre sa voix … »
Génial !
L’Ange, pense-t-il encore à Francesco et Laure, ne semble pas concerné par les étapes suivantes, courues il est vrai sous la canicule, et perd quasiment toutes ses chances de ramener la toison d’or à Paris. Il faut dire qu’à l’époque, le Tour se dispute par équipes nationales et régionales et, Charly, hormis son fidèle lieutenant Marcel Ernzer, ne peut guère compter sur sa formation hétéroclite constituée d’autrichiens, allemands, parfois de néerlandais.
Au départ de Briançon, trois coureurs peuvent encore espérer gagner le Tour : le maillot jaune Raphaël Géminiani, l’italien Favero, second à moins de quatre minutes, et surtout le vainqueur de l’édition précédente, Jacques Anquetil, troisième à près de huit minutes, qui peut espérer remonter son handicap grâce au contre-la-montre. L’Ange compte un retard quasi insurmontable de plus de 16 minutes.

Charly Gaul Chartreuse blog

Mais … la pluie est glaciale. Lady Rain est venue supporter l’Ange qui déploie ses ailes et survole le massif de la Chartreuse et sa trilogie de cols, Porte, Cucheron et Granier.
Lionel Bourg résume sa chevauchée à une phrase :
« Une phrase une seule, inachevable.
Mouvante des sables indistincts qu’elle charrie, du lœss, des alluvions transportées au fil des mots, méandre après méandre, entre ses muscles d’onde soyeuse qui se contractent avant de se détendre le long des berges, enveloppant les branches et les racines des arbres ployés au-dessus des remous. Une phrase parfaite. Indissociable du frisson des feuillages que l’orage chahute et que le vent oblige à se tordre comme en une même flamme liquide, une phrase qui monte, descend, s’apaise ou se rebiffe, répercutant au détour d’une virgule ou d’une parenthèse le chuintement pluvieux dont elle ne saurait se défaire. Une phrase, rien qu’une phrase, ce fut cela, l’étape de la Grande Chartreuse du Tour 1958. Gaul me la susurra mieux que les plus grands stylistes. Je l’écoutais. L’entendais. Jamais mon attention ne s’était si résolument tournée vers le mouvement chaloupé d’un verbe, d’un adjectif, de sorte que, sauvage encore, inculte mais irriguée par les chansons de maman, les alexandrins qu’elle clamait, les cantiques, les paillardes et les refrains révolutionnaires que je reprenais sans comprendre – mais si, je comprenais, j’ai tout compris, bambin, la folie, la tendresse, la mort, la violence, le mépris, l’injustice, la révolte, la haine –, elle naissait débordante, ma passion des noms, des syllabes comme de cette grammaire onctueuse où je plantai l’ergot, léchant à son extrémité la pâte qui venait de lever, pleine de songes. »
Cycling in the rain ! Derrière l’ange, c’est la débandade : au classement général à Aix-les-Bains, Favero nouveau maillot jaune, Geminiani et Gaul sont désormais regroupés en une minute, Anquetil, terrassé par une congestion pulmonaire, pointe à plus de dix-sept minutes. Mon malheur fait le bonheur du petit Lionel.
L’Ange se vêt de jaune à l’occasion de l’étape contre la montre avant d’embrasser à Paris une étoile, la danseuse Ludmilla Tcherina.

1958 - BUT et CLUB - Spécial TOUR Gaulblog2Gauléchappéeblog5Gaul ange démon blog

On donnait à l’Ange le bon Dieu sans confession, il avait pourtant ses démons qui expliquent peut-être, que ses ailes fussent rognées de plus en plus souvent dans les années soixante. J’ai déjà relaté l’anecdote dans un ancien billet (voir Ici la route du Tour de France 1961 du 4 juillet 2011), il confia à son ami Ernzer en présence d’un journaliste qu’il prenait trop de pilules, et surtout beaucoup plus que les autres.
Pour ramener le maillot jaune à Paris, dut-il imiter Jason qui, pour terrasser le dragon et s’emparer de la toison d’or, absorba le breuvage qu’avait concocté Médée, fille du roi Aietès, magicienne et experte de la préparation de plantes ? Ce remède miracle aurait été élaboré à partir de la rhodiola (la racine d’or), une plante caucasienne née du sang de Prométhée.
L’écrivain évoque pudiquement le fléau du dopage : « Il fut une poésie des coulisses sportives ». Dans les fioles d’élixirs, on trouvait parfois le « vin Mariani », une boisson fortifiante à base de vin de Bordeaux additionné de feuilles de coca, commercialisée par Angelo Mariani, un pharmacien et chimiste corse. Quant à moi, plus sage, j’étais fou de la nouvelle boisson gazeuse de Perrier : « Pour toi, cher ange (Charly ?), Pschitt orange, pour moi garçon, Pschitt citron » !

Gaul et Trenet blog

« Vous avez dû en faire
un beau voyage de noces
En montagne.
Vous avez dû en faire
des châteaux comm´ les goss´s
En Espagne. »

Tout est bon pour que l’enfant échappât aux aciéries, au cambouis, à la mine : « Je me mis à gravir les pentes de livres incongrus … Ils me tiraient par la manche, l’adolescent de Charleville (Arthur Rimbaud ndlr), et l’Ange, et Rutebeuf, et René Guy Cadou », le grand Meaulnes aussi.
Charly Gaul était aussi un rêveur. Sitôt sa carrière achevée, il endossa, non plus des maillots rose ou jaune, mais la tenue de Raboliot pour vivre en ermite au milieu des bois, loin des convenances sociales. J’en avais parlé dans mon billet sur les Tours de France de mon enfance (9 juillet 2008), je le revis, presque à le toucher, lorsque la grande boucle fit étape à trois cents mètres de la maison familiale, en 1997. Même les anges subissent les affres du temps : il était méconnaissable, ventripotent et barbu. Il a rejoint les cimes éternelles en décembre 2005. Un ange était passé !
Je plaide coupable de céder une fois encore à mon péché mignon, à ma passion incontrôlée pour la petite reine. Ainsi, j’ai outrepassé même la belle plume de Lionel Bourg en conviant quelques confrères auteurs de textes d’anthologie dédiés aux exploits de l’Ange. À personnage d’exception, traitement exceptionnel ! « Les ailes du désir », si je n’avais pas rejoint L’échappée de Lionel Bourg, jamais sans doute, je n’aurais évoqué ici le souvenir d’un sportif hors du commun.

Gaul MdC blog

Lionel Bourg est aussi éloquent avec sa plume que Charly Gaul pouvait l’être avec son pédalier dès que la route montait ou l’orage grondait. Presque en guise de morale ou de bilan, l’écrivain évoque une promenade récente au bord de la mer du Nord :

« Ni gris ni vert
Comme à Ostende et comme partout
Quand sur la ville tombe la pluie
Et qu’on s’demande i c’est utile
Et puis surtout si ça vaut l’coup
Ça vaut l’coup d’vivre sa vie »

Bien sûr que ça vaut le coup, merci à la lecture, l’écriture, la poésie et à l’Ange de la montagne d’avoir permis à Lionel de s’échapper.
« Je n’ai d’héritage que la canne sur laquelle il s’appuyait, six mois avant sa mort, quand je le conduisis tout en haut du Ventoux, – C’est la Mecque du cyclisme, ici ! s’exclama-t-il … ce jour-là d’avril 1997, je sus que lui aussi, papa, était encore un gosse. »
« Que savais-je donc, gamin ? Ouvrir, fermer des portes ». On ne guérit jamais de son enfance aussi maussade qu’elle fût. La voilà, la conclusion de L’échappée émouvante à la langue brillante dont je vous recommande vivement la lecture, quand bien même le vélo ne serait pas votre tasse de thé (ou votre verre de vin Mariani !). Des écoliers de Normandie séchèrent la classe pour regarder passer l’Ange sous la pluie lors du Tour 1958. Cela ne les empêchait pas de posséder des notions de laïcité ! Certains durent s’échapper …

Tour 1958 écoliers blog

 TOUR 58 écolirs

L’échappée, Lionel Bourg, récit, L’escampette Éditions 2014

Quelques extraits de livres cités dans ce billet sont tirés de :
L’ange qui aimait la pluie, Christian Laborde, Éditions Albin Michel 1994
Forcenés, Philippe Bordas, Gallimard collection Folio
Tours de France chroniques de « L’Équipe » 1954-1982, Antoine Blondin, La Table Ronde 2001
Mythologies, Roland Barthes, Éditions du Seuil, 1956

Publié dans:Coups de coeur |on 11 février, 2015 |4 Commentaires »

Les Haïku Gags de Per Sørensen

Haïku ! Il ne s’agit ni du cri poussé par l’acteur Bruce Lee lors d’une de ses figures martiales, ni de la célèbre danse rituelle maori que les All Blacks, les rugbymen néo-zélandais, interprètent au coup d’envoi de leurs matches.
Le haïku est une forme littéraire poétique d’origine japonaise dont la paternité est attribuée au poète du dix-septième siècle Matsuo Bashō. Traditionnellement, il est composé de 17 mores (unités sonores plus fines que nos syllabes) réparties en trois segments 5-7-5.
Ce poème extrêmement bref vise à exprimer l’évanescence des choses, l’instant fugitif, sans avoir recours à la rime. Dans la tradition japonaise, il doit obligatoirement posséder une référence (kigo) à une saison ou à la nature (neige, fleurs, travaux des champs) et comporter une césure.
La calligraphie traditionnelle verticale ajoute une note d’esthétisme incontestable. Elle devient alors poésie de décoration, ainsi sur les murs, sous forme de kakemono (rouleau peint).
La personne écrivant des haïkus est appelée haïjin ou haïdjin, n’imaginez pas, par vague homophonie, que derrière elle, se cache un quelconque terroriste littéraire, pas plus qu’un hacker.
Pour notre compréhension d’occidentaux cartésiens, quitte à faire rire jaune les puristes du soleil levant, le haïku est globalement un tercet, donc trois vers, de 17 syllabes réparties en 5/7/5.
Il suscite un véritable engouement dans notre société actuelle axée sur la fugacité et la consommation. Il est vrai que ce très court poème, par sa lecture et son écriture, a de quoi séduire, tellement il s’inscrit parfaitement dans notre rythme de vie au même titre que les sms et les tweets, ces messages limités à 140 caractères diffusés via le réseau social Twitter. Fusion d’une tradition ancestrale et de la technologie moderne, on organise même des concours de twit’haïku.
Il y a un siècle, le haïku connut chez nous un certain succès dans des circonstances qu’on ne soupçonnerait guère. En effet, des Poilus poètes sacrifièrent dans les tranchées à ce genre littéraire pour témoigner de l’horreur de la guerre 14-18. En voici quelques-uns qui se dispensent de commentaires :

Front troué, sanglé dans la toile de tente,
Sur son épaule un camarade l’emporte :
Triste viande abattue… qu’une mère attend.
*
Retenu par le poids du sac, à la renverse
Sur la pente gluante,
Il gigote, hanneton comique et pitoyable.
*
Hier sifflant aux oreilles,
Aujourd’hui dans le képi,
Demain dans la tête
*
La mort a creusé sans doute
Ces gigantesques sillons
Dont les graines sont des hommes.
*
Faces fauchées, mufles exsangues,
Chair horrifique et pitoyable,
Que jamais plus des mains de femme n’aimeront.

Leur auteur est Julien Vocance (1878-1954), de son vrai nom Joseph Seguin, qui écrivit ses recueils de haïkus Cent visions de guerre et Fantômes d’hier dans l’horreur des tranchées.
Permettez que j’y associe cette « carte postale », ainsi intitule-t-il son poème, de Guillaume Apollinaire dont, excusez mon ignorance, j’ai découvert, lors d’une récente visite au Panthéon, qu’il figurait dans une liste d’écrivains morts sous les drapeaux. Très exactement, il mourut de la grippe espagnole deux jours avant l’armistice.

« Je t’écris de dessous la tente
Tandis que meurt ce jour d’été
Où floraison éblouissante
Dans le ciel à peine bleuté
Une canonnade éclatante
Se fane avant d’avoir été. »

Ce n’est pas un haïku. Cela tient plutôt de son ancêtre le tanka, bref poème japonais.
Dans le haïku traditionnel, le jour de l’An est considéré comme une saison à part entière et constitue souvent la référence indispensable ou kigo.
Ainsi, celui-ci du maître Matsuo Bashõ :

Jour de l’an
je revois que je suis aussi seul
qu’un jour d’automne

Et encore deux autres tirés de la littérature anglo-saxonne :

L’année nouvelle…
une pie retourne
une vieille feuille
*
L’aube
un arbre de Noël
pointe hors des ordures

Quelques jours plus tôt, éclatait la joie enfantine :

Matin de Noël
le bonheur court
en pyjama

D’ores et déjà, on constate à la lecture de ces petits bijoux poétiques que le haïku n’est pas un passe-temps mineur comme le sudoku (pour utiliser une homophonie facile) ! Comme dit l’autre, le haïku, c’est du sérieux !
« Le haïku est une école de discipline et de concentration en même temps qu’exercice de méditation. Il exige ascétisme de langage et patience dans l’œuvre ». Quelle virtuosité le poète manifeste pour, en trois vers si courts dans le temps et dans l’espace, exprimer avec spontanéité ses sentiments et la vie en général !
La forme du haïku a évolué sous l’effet de sa propagation, de sa popularisation, osons même dire son occidentalisation, au grand mécontentement des « gardiens du temple japonais ». Il faut bien, cependant, qu’ils comprennent qu’à l’instar des judokas Geesink, Douillet, Riner brisant l’hégémonie japonaise sur les tatamis, les européens peuvent pratiquer le haïku avec un art consommé (de shimeji, champignons japonais, plat n°52 sur la carte !).
Je galèje, je blague, je raille, pourtant selon les dictionnaires japonais, le haïku, à l’origine haïkaï, signifie littéralement drôlerie ou plaisanterie. Du coup, j’ai d’autant moins de scrupules à vous encourager à lire les Haïkus Gags de Per Sørensen.
J’ai déjà eu l’occasion d’encenser ce singulier septuagénaire, « danois du côté de ses parents, mauricien du côté de sa femme regrettée, français du côté de ses enfants » (ainsi se présente-t-il), qui inflige un cinglant camouflet aux pourfendeurs de l’immigration, en maniant la langue de Molière avec une jubilante virtuosité.
Quand il ne colle pas ses textes surréalistes aux photographies des People de JeanDenis Robert (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2013/03/09/ ) ou n’allume pas le feu-rire avec les aventures épicées de son lièvre Soungoula roi des piments (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2014/07/02/), Per nous cuisine, entre autres, de savoureux Haïku Gags, parfois plus gags que haïkus convient-il malicieusement.

Haikugag1 blog

Haikugagblog2

Son goût s’est développé, essentiellement, avec la lecture des haïkus de Kobayashi Issa (1763-1828), un des grands maîtres du genre. Ainsi, cite-t-il de mémoire celui-ci dont la métrique n’est pas respectée du fait de sa traduction :

L’arracheur de navets longs
montre le chemin
avec un navet long

Cependant, sa poésie débridée se sentant un peu à l’étroit, Per ne s’embarrasse pas en commettant quelques entorses aux règles drastiques originelles du haïku. Pour lui, par exemple, le comptage des syllabes est absurde, les différences entre la langue japonaise et le danois et/ou le français étant trop profondes.
Il revendique, comme pour sa propre identité, le métissage de ses haïkus, à l’exemple du sonnet (à l’origine italien puis français, élisabethain, castillan) de la Renaissance, et plus récemment du blues.
Foin d’une forme rigide voire rigoriste, il s’agit pour lui de « réalité concentrée ». L’important est de créer une atmosphère (atmosphère ? ses haïkus ont une gueule d’atmosphère ?), de faire surgir des formes, des couleurs, une musique, d’exhaler des odeurs.

« Peignez Babylone ! »
Peint en noir
Sur un mur noir

C’est un gag ? C’est surtout une chose vue vraiment qu’il me plait de mettre en exergue tant la filiation artistique est flagrante. Brassaï photographia les grattages laissés sur les murs urbains, l’un d’eux illustrant même la couverture de Paroles, le recueil de poèmes de Prévert.
Dans la veine surréaliste, Per griffonne avec humour ses petites observations de la vie quotidienne aux allures d’instantanés photographiques.

Le portable du p’tit vieux sonne
Il n’est pas seul au monde !
« Votre crédit a expiré »

Elles s’associent, s’opposent, s’appellent, se répondent parfois de page à page. Comme pour les trains, un haïku peut en cacher un autre :

Veut-il m’étrangler ?
Me demander le chemin ?
Parce que je suis vieux ?
*
« Un vieux !
Il saura me nouer ma cravate
Pour la photo d’identité ! »

La veine inspiratrice de Issa est proche, ainsi ce haïku du maître à placer en parallèle :

Il a remarqué que j’étais un vieillard
le moustique siffle
tout près de mes oreilles

« Faut-il en rire, fait-il envie ou bien pitié ? Je n’ai pas le cœur à le dire … »
Per conceptualise l’anecdote pour faire naître l’émotion. Sans fioritures, dans une langue concise, il interpelle le lecteur, l’invitant à prolonger sa réflexion.
Il capte l’air du temps d’une plume tendre et féroce à la fois :

Balance du supermarché
Un client pèse
une carotte
*
Le réalisme des tremblements
du mendiant grimé
mérite une pièce
*
Noël dans le métro
Même les SDF
portent des bonnets de Père Noël
*
Trois maigres pêcheurs
sur une barque
Deux SDFs et un héron

En ces temps de crise, notre haïkiste, militant à la profonde conscience de classe, parle plus de la souffrance sociale que de la beauté de la nature exaltée par les maîtres japonais, encore que :

Un bourdon sur la vitre ?
Non. Quelque part
on soude à l’arc
*
Superbes coquelicots
je vous ai emmenés chez moi
vous voilà déjà moches
*
Le feuillage du marronnier
a la forme
de l’Afrique

Quelque part, ses haïkus fredonnent ce presque refrain de Cora Vaucaire et Yves Montand :

Trois petit’s notes de (rhétorique)
Qui vous font la nique
Du fond des souv’nirs,
Lèv’nt un cruel rideau d’scène
Sur mill’ et un’ peines
Qui n’veulent pas mourir.

La musique qui s’est envolée du couplet, s’invite ailleurs subrepticement chez Per :

Restés au lit le matin nous écoutons
la porte de l’usine en face grincer
« Only youuuuu … »
*
Travlator de Leroy-Merlin
Faut-il être travelo pour monter ?
Ou Travolta tra-la-la-lant « La Traviata » ?

C’est contagieux : Haïkudi, haïkuda/J’ai plus d’appétit/ qu’un barracuda ! Ça c’est de moi et c’est la-men-table !
Le haïku est une forme de poésie illusoirement accessible qui peut séduire bien des néophytes avec des résultats souvent décevants. Bref, ne s’improvise pas haïkiste qui veut !
Les enfants s’ennuient le dimanche, chantait Charles Trenet, les adultes aussi :

Parmi ses jouets clignotants
mon petit-fils joue
avec une pomme de terre
*
En sueur en survêt’ dimanche matin
Jogging ?
« J’ai regardé un film »

Économie de mots et force d’images, le haïku est l’art du minuscule : « Pourquoi jouer tant de notes alors qu’il suffit de jouer les meilleures ? » affirmait le jazzman Miles Davis.
Le haïku permet de saisir et restituer des instants fugaces, presque invisibles, des choses quasi subliminales. Pas de circonlocutions, de rodomontades syntaxiques, de ronds d’enjambement ! Il faut aller à l’essentiel, en épurant, en éliminant les scories inutiles, en peaufinant, ciselant, polissant. C’est un art des mots pratiqué par un artisan au sens noble du terme.
Le haïku, c’est bonsaï ! s’exclame volontiers Per, comparant l’art subtil du poème nain à celui de l’arbre minuscule.
On pourrait coller à Per Sørensen, piéton de Montreuil, certains propos de Robert Doisneau, un autre banlieusard : « Toute ma vie je me suis amusé, je me suis fabriqué mon petit théâtre … Moi j’aime les gens pour leur fragilité ou leurs défauts. Je m’entends bien avec les gens simples [...] Quand je les photographie, ce n’est pas comme si, observateur froid et scientifique, je les examinais à la loupe. C’est très fraternel. Et puis, c’est quand même mieux de mettre en lumière des gens qui ne sont jamais au premier plan, non ? »
En effet, comme Doisneau, Ronis, Cartier-Bresson ou Brassaï avec leurs focales, Sørensen, dans ses haïkus, fait le point sur les bonheurs simples et les injustices sociales. Il fige l’éphémère en quelques syllabes d’éternité.
« Texte ou photographie, c’est toujours le noir, trace d’encre ou de lumière, qui trouble la blancheur du papier ». Cette phrase, relevée lors de ma visite de la superbe exposition de Alix Cléo Roubaud à la Bibliothèque Nationale de France, légende une série de protohaïkus où Alix photographie les textes de son mari Jacques pour les fondre ensuite dans ses clichés.

Des tigres dans les douves
du Château de Vincennes !
On veut leur balancer Diderot ?

Au-delà du flash sur le vif, les haïkus de Per peuvent être aussi des éclairs imaginaires nés de ses lectures ou d’observations d’images.
En effet, dans les années 1980, des tigres séjournèrent dans les fossés du château, le temps d’effectuer sans doute quelques travaux au zoo tout proche.
En effet, le futur auteur de L’Encyclopédie fut emprisonné, au donjon de Vincennes, en 1749, accusé d’avoir écrit Les Bijoux indiscrets, un ouvrage licencieux raillant les amours de Louis XV et de sa favorite Madame de Pompadour, ainsi que la Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient, aux positions très matérialistes. Ses censeurs en profitèrent pour saisir à son domicile le manuscrit de La Promenade du sceptique.
Méfiez-vous que certaines tentations extrême-droitières ne fassent pas quelque ménage dans les rayons de nos médiathèques … !
Je suis gourmand. Tel Proust avec ses madeleines, j’ouvre une dernière fois la boîte à haïkus :

Maudite image télé
66 joueurs
dans le match de foot !
*
Voir l’impossible :
Les vitraux de Chartres
Un jour de soleil

Je pourrais dire à Per qu’il exagère : « Souviens-toi Lee Marvin courant dans les blés mûrs sous la Canicule d’Yves Boisset ! ». Le bougre qui a du répondant, me rétorquerait : « Ça c’est de la fiction. Rappelle-toi, le 18 juin 1836, Victor Hugo écrivant depuis sa diligence : « Et enfin Chartres qui nous est apparu de loin dans l’averse le plus pittoresque du monde. » » Il est costaud notre Danois !

Haikublog3

Le haïku, c’est un regard, une manière d’être et de se raconter sans se montrer.
Dans ses balades, des longues marches parfois, en Haïku-land, Per Sørensen nous promène de la France au Danemark en passant par la Belgique et les tropiques aller retour. Il nous amuse, émeut, manifeste, revendique, apaise, cultive.
Ça se lit tel le proverbe ou la citation de l’éphéméride, ça se déguste en trempant son morceau de brioche dans le bol de café du matin. Ça se picore comme le moineau la mie sur le rebord de ma fenêtre. Ça se butine comme une abeille en passant et repassant de l’un à l’autre au gré de son humeur. En carnets commandés par paquet de cinq ou dix, ça se glisse sur la table à côté du porte-couteau ou sous la serviette des invités.
Voilà une idée originale de cadeau que Per Sørensen édite à compte d’auteur sous l’intitulé TOUBAB KALO. Toubab est l’homme blanc dans les langues de l’ouest africain, Kalo est le noir (par extension rebeu) dans les langues de l’Est parisien. Tout un symbole pour notre attachant danois poète qui se considère comme « un voyageur des profondeurs convergentes humaines ».

HAÏKU GAGS 1 et 2
Éditions TOUBAB KALO
5 euros pièce
On peut se procurer les livres chez l’auteur en envoyant un mail à :  per.sorensen@hotmail.fr . Il vous répondra aussitôt.

On peut également les acheter à la petite et sympathique librairie de l’association-édition
LES XÉROGRAPHES. 19 RUE CAVÉ. 75018 PARIS (métro Château-Rouge ou Barbès).
Ils ont aussi le conte SOUNGOULA LE ROI DES PIMENTS (Éditions l’HARMATTAN),
et le poème narratif illustré LE PETIT JOUEUR DE FLÛTE DE BABYLONE (Éditions TOUBAB KALO)

Publié dans:Poésie de jadis et maintenant |on 1 février, 2015 |1 Commentaire »

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