Les chevaliers cathares pleurent doucement au bord de l’autoroute …

Je poursuis l’évocation de quelques moments (c’est fou, je répugne à employer ce mot depuis la sortie d’un certain livre !) de ma parenthèse estivale.
Je vous avais laissé à San Remo, au bord de la Riviera italienne. Je vous retrouve dans notre Douce France, coïncidence, dans la région de celui qui la chanta, Charles Trenet (voir billet du 18 juin 2012), précisément à l’intersection de l’autoroute A9 qui file vers l’Espagne, et de l’A61 reliant la Méditerranée à l’Océan Atlantique.
Là, sur la route de Narbonne, à défaut de voir les tours de Carcassonne se profiler à l’horizon de Barbeira, m’intriguaient depuis une trentaine d’années quelques cylindres bétonnés surgissant de la garrigue, sur l’aire de repos dite de Pech Loubat. À tel point que, ce dernier matin de juillet, curieux comme je suis, j’ai décidé d’aller y voir de plus près.
Pour être parfaitement (adverbe de circonstance, vous allez bientôt découvrir pourquoi), honnête, je n’ignorais rien de leur identité depuis qu’au début des années 80, Francis Cabrel s’en fût indigné dans une fort belle chanson au demeurant.

 

« Les chevaliers Cathares
Pleurent doucement,
Au bord de l’autoroute
Quand le soir descend,
Comme une dernière insulte,
Comme un dernier tourment,
Au milieu du tumulte,
En robe de ciment.

La fumée des voitures,
Les cailloux des enfants,
Les yeux sur les champs de torture,
Et les poubelles devant.

C’est quelqu’un au-dessus de la Loire
Qui a dû dessiner les plans,
Il a oublié sur la robe,
Les tâches de sang.

On les a sculptés dans la pierre
Qui leur a cassé le corps,
Le visage dans la poussière
De leur ancien trésor… »

Sans me plonger dans une analyse détaillée de la chanson, il me faut relever tout de même une inexactitude, en fait, probablement un trait d’ironie. L’artiste du dessus de la Loire s’appelle Jacques Tissinier, un peintre et sculpteur originaire d’un village du Lauragais dans l’Aude, ancien étudiant à l’école des Beaux-Arts de Toulouse. Son nom est même un dérivé de « Tesseyre », tisserand en languedocien. Au temps de la croisade contre les Albigeois, les « Parfaits » cathares étaient communément appelés les tisserands parce que beaucoup d’entre exerçaient ce métier.

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Dans le cadre du 1% artistique, les maîtres d’ouvrages publics devant consacrer ce pourcentage du coût de leurs constructions à l’acquisition d’œuvres d’art, Jacques Tissinier fut mandaté, en 1977, par le maire de Narbonne, pour envisager une sculpture sur la future aire de repos d’autoroute aménagée sur sa commune. Sans que ne soit évoquée quelconque allusion au catharisme, le projet mentionnait à l’origine des regards scrutant l’horizon et le rappel d’un patrimoine ancien par un geste artistique contemporain.
Avant que de faire un procès d’intention à Cabrel et/ou Tissinier, je décide donc de juger de visu en grimpant au sommet du petit tertre où l’artiste a effectué son installation.
L’œuvre est, en effet, à peine visible depuis le parc de stationnement de l’aire de repos, par ailleurs déserte. Aucune station service ni cafeteria, juste des toilettes publiques ! Et surtout, aujourd’hui, un vent d’une extrême violence qui contribue, malgré l’azur du ciel, sinon à chasser les démons, du moins à rendre l’atmosphère un peu oppressante.
Ici, « bien souvent, très souvent, y a des coups, des beaux coups, beaucoup d’vent » chantait Claude Nougaro le souffleur de vers. En effet, tramontane, marin, cers et autan font un drôle de concert.
Prudentes, mes passagères préfèrent la quiétude de l’intérieur de l’automobile. Quant à moi, « autan en emporte le vent », « question d’équilibre » chanta aussi Cabrel, je ne nie pas que c’est une légère hérésie de vouloir affronter les éléments et pour cause.
Au Moyen-Âge, en Languedoc, se répandit une hérésie prétexte, en 1209, à une croisade sanglante. Me voici rapidement au milieu des pierres témoins muets de la tragédie cathare, si je me réfère à la tissignalisation de l’artiste.

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J’avoue que ces cylindres tronqués en forme de camemberts et les boulets jonchant la garrigue desséchée ne sont pas sans me procurer une certaine émotion, n’en déplaise au sympathique troubadour d’Astaffort.
Je suis plus dubitatif, bientôt, devant les trois pièces de lego géantes (treize mètres de hauteur) « bunkerisées » en ciment et quartz sablé, censées donc représenter des « chevaliers cathares ».

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De leurs yeux stylisés en meurtrière, surgit pour le personnage central, la pointe d’un canon ?
À l’origine, le sculpteur avait installé dans son regard d’anciennes lunettes de canon de la Kriegsmarine dénichées dans une brocante afin que le public montant à l’intérieur puisse scruter de très près la cathédrale Saint-Just de Narbonne. Très vite, des visiteurs malveillants les dérobèrent pour, dit-on, en faire usage à la chasse aux canards sur l’étang lagunaire de Bages-Sigean tout proche.
Nul n’est Parfait même en pays cathare, sauf les cathares ! C’est ainsi que les inquisiteurs de l’église catholique les appelaient à l’époque, au sens de parfaitement hérétiques, alors qu’eux se présentaient comme des Bons-Hommes et Bonnes-Femmes ou Bons chrétiens et Bonnes chrétiennes. Le peuple les surnommait de différents noms : patarins, poplicains, publicains, piphles, tisserands on l’a vu, ou encore boulgres, ce dernier qualificatif rappelant l’origine bulgare et balkanique de l’hérésie cathare.
En quelques mots, qu’est-ce que le catharisme ? À en croire une « désencyclopédie » hilarante trouvée sur la Toile, il s’agit d’une doctrine répandue par le Conseil Général de l’Aude qui aurait pris son essor vers le dixième siècle au pays du cassoulet à cause d’effets secondaires du mélange de la fécule de haricots blancs et de l’acide tartrique des crus de Corbières et Minervois. Son inventeur historique serait Guillemet Pougnefougasse ! (voir http://desencyclopedie.wikia.com/wiki/Catharisme).
Il est vrai que le catharisme est devenu un outil de promotion touristique et commerciale. Ainsi, on parle aujourd’hui de châteaux cathares qui n’en sont pas historiquement, de vins des cathares, de cassoulet cathare (à la viande de cheval ?), appellations d’origine d’autant moins contrôlées quand on sait que les Parfaits étaient végétariens refusant toute alimentation carnée à part le poisson.
Malgré ce vent à rendre fou, je retrouve mes esprits. Plus sérieusement, le catharisme est l’une de ces nombreuses hérésies qui se manifestèrent autour de l’an mil et prirent de l’ampleur au cours des XIème, XIIème et XIIIème siècles.
Au Dieu bon, régnant sur un monde spirituel de lumière et de bonté, s’oppose Satan et son monde matériel. Les Cathares croyaient donc à deux Créations distinctes : la bonne Création, purement spirituelle, éternelle et invisible, et la mauvaise Création, celle du monde visible, temporel et corruptible. L’homme est à la croisée de ces deux Créations : sa part divine (son esprit et son âme), se trouve emprisonnée dans une enveloppe matérielle maléfique (son corps). Le salut, pour le cathare, consistait à se libérer du Mal, pour accéder en toute connaissance, au royaume du Bien. Foi de quoi, les Cathares ne craignaient pas la mort, puisque pour eux, l’Enfer était sur la Terre.
Dans leur liturgie, ils ne reconnaissaient qu’un seul sacrement, le consolamentum, véritable passage entre l’état de croyant et celui de parfait. Il s’agissait d’un baptême spirituel par imposition des mains, opposé à celui traditionnel de Jean utilisant de l’eau.
Parmi d’autres usages, quand un croyant rencontrait des parfaits, il devait les saluer en faisant trois génuflexions. C’est un peu ce que je suis obligé de faire, sans leur demander leur bénédiction ou melhorament (amélioration), pour retrouver le cache de l’objectif de mon appareil photographique poussé dans les buissons par le vent !
Au milieu du XIIème siècle, le Midi toulousain fut atteint par cette ardente hérésie religieuse. Bientôt, le pape Innocent III mandata Saint Dominique de Guzman, un prêtre de Vieille-Castille, pour ramener les hérétiques à la foi catholique, puis, en désespoir de cause, choisit de recourir à la force du glaive.
Pas si simple ! Le comté de Toulouse était un territoire qui n’avait rien à envier à celui du roi de France Philippe Auguste, et Raymond VI (dont l’aïeul Raymond IV de Saint-Gilles fut pourtant le chef de la première croisade en Terre Sainte !) qui le dirigeait, refusa net de combattre ses propres sujets. S’ensuivit une dispute, l’excommunication du comte, l’envoi du légat pontifical Pierre de Castelnau et son assassinat à Trinquetaille, près d’Arles.
C’est la goutte d’eau qui fit déborder le Rhône et amena le pape à lancer l’appel à la croisade dite communément contre les Albigeois, par référence à la ville d’Albi, proche de Toulouse, considérée comme un foyer hérétique. Officiellement, l’expédition portait le nom d’ « Affaire de la Paix et de la Foi ». En tout cas, ce fut la première croisade dirigée contre des gens se réclamant du Christ.

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Qui furent ces combattants de la cause cathare ? Certainement pas les cathares eux-mêmes, les parfaits n’ayant absolument pas le droit de tuer, et les croyants ne pouvant tuer que pour se défendre. Les chevaliers faisant face aux Croisés étaient le plus souvent des catholiques, armés par les seigneurs du Languedoc afin de défendre leurs terres, ainsi que leur indépendance. Le terme de  » chevalier cathare  » est donc une hérésie… de vocabulaire, et les colosses de Pech-Loubat dans leur robe de béton, objets de polémiques dérisoires !
L’un des temps forts de la croisade fut, en juillet 1209, le sac de Béziers lors duquel, les croisés demandant à Arnaud Amaury, légat du pape, comment distinguer les hérétiques des catholiques, celui-ci aurait déclaré : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens » (aucune certitude historique).
En 1226, le roi Louis VIII le Lion en personne mena une seconde croisade contre les albigeois avant d’être emporté par une dysenterie au retour de la campagne. Le monde occitan s’effondra alors en quelques mois. Le traité de Meaux (sans Jean-François Copé ni Bigmalion !), en 1229, conclut le rattachement des terres du Languedoc conquises par les Croisés, à la couronne de France, le jeune roi Louis IX futur saint Louis et sa régente de mère Blanche de Castille.
D’un point de vue strictement religieux, ces croisades connurent une réussite très mitigée et il fallut attendre la prise de la fameuse forteresse ariégeoise de Montségur en 1244, où périrent sur le bûcher plus de 200 hérétiques pour que le mouvement cathare soit quasiment démantelé définitivement (voir billet http://encreviolette.unblog.fr/2009/04/27/).

« Gloria
De quel côté du globe
Tombe à tes pieds la blancheur de ta robe ?
Gloria, Gloria…
Ainsi chantait tout doux un troubadour
Assis sur
Le rempart démantelé
De Montségur
Par une nuit étoilée
Gloria, Gloria, murmurait un vieux troubadour

S’il est un Dieu, Dieu est très bon
Or dans le monde rien n’est bon
C’est donc que ce monde n’a pas été fait par Dieu

Et pourtant
Sous la cendre cathare
Je t’aperçois brillante comme un phare
Tout là bas, Gloria…
Dans mon patois j’entends depuis toujours
Le choc sourd de ta beauté qui passe
Et de l’amour nous désigne l’espace
Gloria, Gloria…
Murmurait le vieux troubadour … »

Claude Nougaro glorifia superbement la citadelle de Montségur couronnant le pog au sommet du col du Tremblement, ainsi se nomme également cette montée. Rien à voir avec le vent qui balaie ce matin la garrigue, il y a de quoi trembler pourtant, vous verrez plus tard.
Montségur est l’un des rares édifices militaires méritant l’appellation tellement galvaudée de « château cathare ». C’est le seul château explicitement reconstruit à la demande des Cathares pour les abriter.

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Les autres célèbres nids d’aigle vertigineux et pittoresques des Corbières, même s’ils purent à un moment ou un autre de la croisade servir de refuge aux Parfaits, sont des forteresses édifiées par le roi de France pour constituer une ligne de défense face à la frontière aragonaise. Quelques siècles plus tard, après que Louis XIV eût signé le Traité des Pyrénées (1659) avec le royaume d’Espagne, la frontière recula sur la ligne de crête des Pyrénées, faisant perdre toute importance stratégique notamment aux cinq fils de Carcassonne : Aguilar, Quéribus, Peyrepertuse, Puilaurens et Termes.
Les Cathares n’avaient que faire de ces casernements, leur place étant au sein des populations civiles. Mais il faut avouer que ces châteaux perchés dans des lieux magiques et tourmentés constituent un décor idéal pour raconter aujourd’hui la tragédie cathare aux touristes qui affluent dans la région.
Si, très modestement, les « chevaliers » de l’autoroute interpellent quelques instants le bon peuple des juillétistes et aoûtiens dans son chassé-croisé, l’artiste aura réussi son projet. Certes, il a négligé, peut-être un peu, les taches de sang comme le fait remarquer Cabrel mais ne donnons pas de mauvaise idée à quelque tagueur irrespectueux.

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Huit siècles plus tard, le face à face de ces Bons Hommes de ciment, censés rejeter toute notion de matérialité, et des estivants pare-choc contre pare-choc sur l’autoroute en contrebas, est pour le moins cocasse.
Pire encore, deux heures plus tard, le bûcher a changé de camp : un violent incendie de garrigue attisé par des rafales de vent de plus de 100 km/h, au sud de Narbonne, traversant même l’A9, provoquera sa fermeture pendant plus de cinq heures. Hérésie de la société de consommation à laquelle j’aurai échappé de justesse !
J’évoquerai peut-être, un jour, dans le cadre de l’art dit autoroutier, la mémoire de mes ancêtres vikings bizarrement symbolisés par des flèches sur un talus de l’autoroute de Normandie.
Tandis que j’abandonne le Midi méditerranéen pour le Midi aquitain, je conclus avec Pregara Catara (Prière cathare), une jolie chanson du troubadour occitan Mans de Breish :

« Plus pauvre encore que les pauvres
Sans souliers sur la pierre nue
Par les chemins qu’un vent aiguise
Ma foi, seule, incommensurable,
Seul m’effrayait le pêché
quand me laisserez vous en Paix?

Je ne demandais rien à personne
l’eau, le pain pour toute richesse
et la mort au bout du voyage
Je ne convoitais que la Lumière.
Mais la faux est dure au blé
Quand me laisserez vous en Paix?

La curetaille comme la peste
Tomba sur le pays sans pitié
Elle laboura les semis
Même ceux qui avaient trahi,
Ils nous ont chassés comme des rats,
Quand me laisserez vous en Paix?

Ils m’ont brûlé un matin d’hiver
Ma fumée parmi la rosée
Ma tombe n’est pas ouverte
je suis enterré dans la Lumière.
Vous dansez dans mon pré.
Quand me laisserez vous en Paix?

Il n’y a ni Dieu ni Diable
seule la vie et seule la mort.
Le chiendent étouffe mon jardin
Notre croix tombe en poussière.
Nous sommes morts sans consolamentum
Quand me laisserez vous en Paix? »

Publié dans : Ma Douce France |le 5 octobre, 2014 |2 Commentaires »

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2 Commentaires Commenter.

  1. le 27 décembre, 2017 à 14:21 Patricia Normanton écrit:

    Bonjour,
    c’est en réécoutant Cabrel avec ma fille de 15 ans que j’eus la curiosité de voir ce qu’étaient réellement ces statues en robe de ciment et je tombe sur votre article que j’ai beaucoup apprécié. Vos précisions historiques et références sont précieuses pour ces choses que l’on nous présente de façons toute faite et qui sont en fait pleines d’approximations et de petits arrangements avec l’Histoire.
    Cette chanson a bercé une partie de ma jeunesse, j’ai moi-même été a Montségur, mais ce sont ces statues qui m’intriguaient et honnêtement, je m’attendais à autre chose malgré la chanson.
    Merci en tout cas pour les photos et le commentaire.
    Patricia Normanton
    Pauillac Médoc.

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    • le 29 décembre, 2017 à 17:50 encreviolette écrit:

      Bonjour,
      Je vous remercie pour vos quelques lignes gratifiantes. Cela nourrit l’envie de poursuivre, encore et encore comme chanterait Cabrel, ce blog en 2018.
      Bien cordialement

      Jean-Michel

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