Ici la route du Tour de France 1964 ! (1)

Comme chaque année, à la même époque, alors que commence la grande boucle à vélo, je préfère vous faire revivre le Tour de France d’il y a un demi-siècle, à travers les récits d’écrivains et journalistes qui exerçaient leur plume brillante pour notre plus grand plaisir, le mien en tout cas.
Que reste-t-il de ces beaux jours vélocipédiques ? De vieilles photos vertes et sépia de ma jeunesse, des billets doux signés Antoine Blondin, Abel Michea, Pierre Chany, des souvenirs qui me poursuivent sans cesse … et ressuscitent quand je puise, avec émotion et nostalgie, dans mes cartons, des revues un peu jaunies, un brin écornées.
22 juin 1964 : J’attends les résultats de la seconde partie du baccalauréat (eh oui, jeunes lecteurs, nous passions deux bacs !). Pour détourner mon inquiétude justifiée (je serai recalé), le Tour de France démarre de Rennes.
Comme les œnologues annoncent une grande cuvée avant les vendanges, non seulement les spécialistes de cyclisme mais la France entière pressent, d’ores et déjà, un grand millésime pour l’édition 1964.
Pour appâter mes lecteurs réfractaires à la chose pédalante, sans en déflorer le suspense, le Tour de France de cette année-là est considéré, encore de nos jours, comme le plus beau couru en un siècle de compétition, et est entré au Panthéon du sport en général. Laissez-vous tenter donc par les morceaux choisis à venir !
Quelques jours avant le départ, dans son éditorial du Miroir du Cyclisme, Maurice Vidal écrit : « Le Tour 1964 possède assez d’atouts pour constituer une passionnante compétition et un passionnant spectacle. Peut-être même soulèvera-t-il des passions un peu apaisées depuis quelques années. Cela dépend d’un homme … Pour le public français, le seul problème est celui-ci : Raymond Poulidor va-t-il cette fois mener contre Jacques Anquetil la lutte sans merci que nous attendons ? Va-t-il triompher de l’imbattable ou bien forcer celui-ci à atteindre les cimes du grandiose ? Poulidor a beau ne pas être bavard, la parole lui est donnée. »
Les techniciens dans leur ensemble pronostiquent la cinquième victoire de Jacques Anquetil qui vient de remporter le Giro d’Italia, mais le peuple sentimental attend avec ferveur les efforts de Raymond Poulidor, son dauphin, récent vainqueur de la Vuelta (Tour d’Espagne). Anquetil est à tel point obnubilé par Poulidor que, sur les routes d’Italie, il étouffait dans l’œuf, toute tentative d’échappée d’un obscur gregario transalpin nommé … Polidori !

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Une quinzaine d’années après que la botte italienne ait été divisée par la rivalité entre Coppi et Bartali, talentueusement racontée par Curzo Malaparte, la France s’entredéchire, à son tour, comme l’évoque aussi magnifiquement Jacques Augendre dans son livre « Anquetil et Poulidor, un divorce français » :
« C’étaient les années soixante, c’étaient les années Anquetil-Poulidor. En ces temps de turbulences et d’interrogations, les nerfs sont à vif. Les passions exacerbées alimentent la menace d’une déflagration dévastatrice et les détonateurs se multiplient comme les mauvaises herbes. De Gaulle est un président en sursis. Au quartier latin, les étudiants se préparent à descendre dans la rue. Le paquebot France, la fierté du Général, prend la mer pour un voyage incertain. Les Américains s’engagent au Vietnam et préparent le débarquement sur la Lune. Kennedy tombe à Dallas, assassiné par un tueur mystérieux. Édith Piaf chante Je ne regrette rien et meurt peu après. Le même jour que Jean Cocteau.
Dans ce contexte chargé d’événements considérables, deux champions cyclistes font la une des journaux. Il est vrai que Maître Jacques et Poupou, deux surnoms qui symbolisent leurs différences, s’affrontent surtout dans le Tour de France, la plus prestigieuse épreuve cycliste du monde, la plus populaire aussi, dont Tristan Bernard disait qu’elle installe la nation sur le pas de la porte.
Depuis la conquête de la Gaule par les Romains, la France a beaucoup emprunté à l’Italie et le cyclisme a rapproché les sœurs latines qui ont définitivement tourné la page sur la période des sœurs fâchées, pour se réconcilier autour de leurs champions. Les deux pays se sont retrouvés sur la même longueur d’ondes, réunifiés par leur culture commune. De chaque côté des Alpes, l’actualité s’est nourrie d’aventures comparables.
Après l’affrontement Coppi-Bartali qui devait embraser la péninsule pendant près de quinze ans, la rivalité Anquetil-Poulidor déchira la France aussi sûrement que peut le faire la politique …
… Si elle occupe une place aussi importante dans les gazettes, c’est sans doute qu’elle représente la rivalité idéale, en effet. Elle oppose deux athlètes et deux hommes totalement antinomiques. Le blond et le brun, le Viking mâtiné teuton au visage émacié et le campagnard limousin à la mine épanouie, l’introverti et l’extraverti, le mondain et le rustique, le routier de la ville et le routier des champs, le rouleur longiligne et le grimpeur musclé, celui qui commande et celui qui subit. Politiquement, et sans que ce soit forcément rationnel, l’un, Anquetil, incarne la droite réaliste et triomphante. L’autre, Poulidor, illustre la gauche, plus populaire, mais moins victorieuse. »
Voici ce qu’en dit encore Philippe Bordas, très subjectivement, dans ses Forcenés :
« C’était (Anquetil) un poète d’une espèce ténue, extraordinairement rare. Il voulut révolutionner le cyclisme comme Malherbe la langue française. Il imposa des tournures au millimètre, ratura les redites du temps ancien, les lourdeurs paysannes et le parler rugueux. Poulidor fut son pendant régionaliste ; il fut son maudit, son second, son ennemi dialectal, héros des publics patoisants. Anquetil voulut rénover le peloton comme on rénove la langue. Il secoua les mots de la tribu, quitte à se faire haïr, forçant sur la métrique et croyant fort aux chiffres. Pointilleux sur l’attaque, il surveillait les chutes. D’une jambe l’autre, cisaillant l’hémistiche, il pédalait en alexandrin. Dans le plus fort des cols, entre les congères et les spectateurs emmitouflés, quand les coureurs balbutiaient, hagards, à rimes pauvres, Anquetil assurait la maintenance parfaite du sonnet … »
Tout cela semble futile, incongru, voire ridicule en nos temps dictés par l’évolution quotidienne du CAC 40. Nous vivions alors les Trente Glorieuses, heureux et insouciants dans une France peu à peu remise du cauchemar de la seconde guerre mondiale. Les soirs d’été, le bon peuple français se rassemblait dans les cafés pour suivre à la télévision les joutes épiques d’Intervilles arbitrées par Guy Lux, Léon Zitrone, Roger Couderc et Simone Garnier.
Pour ce qui me concerne, enfant d’un couple de hussards noirs de la République, loin donc d’une « droite réaliste et triomphante », je votais aveuglément pour mon idole Jacques Anquetil (voir billets des 15 avril et 22 août 2009), le Viking de Quincampoix, petit village situé à une vingtaine de kilomètres du domicile familial. Ne me taxez pas d’opportunisme, c’était ainsi depuis 1952, ses exploits dans les courses du Maillot des As de Paris-Normandie et son succès, à Carcassonne, dans le championnat de France amateurs sur route. Je ne veux pas imaginer ce qu’il serait advenu si j’avais vu le jour à Chaumeil au cœur des Monédières …
En ce 22 juin 1964, sur la route de Rennes à Lisieux, la digue, la digue … excusez, je blasphème, les coureurs arrivent au pied de la basilique Sainte-Thérèse, il semble qu’il ne se passe pas grand chose, aussi les pensées d’Antoine Blondin voguent vers d’autres rivages, ceux qu’aborde à Newport, Éric Tabarly, victorieux quelques jours auparavant dans la Transat en solitaire sur son bateau révolutionnaire Pen Duick II :
« Le cyclisme, lui aussi, est une navigation. Ses péripéties sont tributaires du beau temps et de la pluie, de la crête des côtes et du creux des vallées. Il offre les caractères de l’aventure, et ce qu’il pourrait présenter d’anachronique ne l’est pas moins qu’une traversée de l’Atlantique accomplie au rythme de la « marine en bois », ce bois serait-il du contreplaqué, quand l’époque est aux Caravelles et aux Boeings … »
Et pourtant ! À lire la route buissonnière d’Abel Michea :
« À peine étions-nous au milieu des pommiers que Monty attaquait. Tout seul, en franc-tireur. Cette offensive de Monty, sur les routes de Normandie, en juin 1964, ça nous rappelait quelque chose. S’il n’y eut point pas de mise au point d’Eisenhower, il y en eut une, immédiate, de Rik Van Looy.
On traversa Flers, où Federico Bahamontes dut s’arrêter pour changer de vélo. Ce qui lui permit d’apprendre la légende de l’étang du château. Sur l’emplacement de cet étang se trouvait un couvent dont la vie fut longtemps édifiante. Mais les écus affluant dans leurs caisses, ils trouvèrent que la vie avait du bon et que le vin de messe pouvait être bu ailleurs qu’aux saints offices … C’est sans doute une histoire que devait connaître Alphonse Daudet quand il écrivit « Les trois messes basses ». En effet, le soir de Noël, au lieu de célébrer la messe de minuit, nos moines se tapèrent un gueuleton à faire rêver. Ce fut leur dernier. À minuit, le couvent disparut. Il n’y a plus aujourd’hui que l’étang.
Si je vous raconte cette histoire, c’est dans l’espoir que quelques-uns de mes amis du peloton la liront. Elle leur rappellera que dans le Tour de France, il ne faut pas s’écarter du droit chemin. À table et à vélo. »
Conseil non suivi :
« Il ne restait plus que trois kilomètres. Tout le monde voulait être en tête, pour avoir la meilleure place. Ça roulait bigrement vite. Et la tactique unanime semblait être le « ôte-toi de là que je m’y mette ».
Il y eut un brusque écart, un grand cri de Van Looy qui voltigea, guidon par-dessus selle, retomba sur Darrigade. Ce fut une bûche magistrale où on reconnaissait sanguinolents, emmêlés, Van Looy, Darrigade, Van Coningsloo, Kunde, Poulidor. Ils ne furent que quelques-uns à passer au travers de ce piège stupide. Presque tous avaient pris … Deux seulement allaient parvenir à rejoindre ceux qui avaient évité la chute. Ces deux-là s’appelaient Anquetil et Elliott. »

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On avait conscience qu’une page de l’histoire de ce Tour venait d’être déchirée et qu’on allait peut-être s’embêter sans le « dynamitero » Van Looy auquel la victoire et la prise du maillot jaune par Edward Sels, un de ses coéquipiers, mettaient un peu de baume au cœur.

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On ne s’aperçut guère, dans l’affaire, que Poulidor avait déjà perdu vingt secondes sur Anquetil. On solderait les comptes, trois semaines plus tard, à l’arrivée à Paris.
Le lendemain, le Tour passait près de chez moi.
« À travers ces paysages de Haute-Normandie que je sillonnais jadis, sans aucune prétention, sur les bicyclettes de l’adolescence, au détour de ces vallées contrastées, dont chaque coude m’est familier, appelé par ces horizons qu’ébranle soudain le galop pesant des troupeaux, je n’avais d’yeux, malgré la tentation douce-amère des réminiscences, que pour un garçon frileusement voûté en queue du peloton, ce qui nous imposait, des heures durant, l’évidence obsédante de son dossard numéro 33. Ainsi, les syllabes barbares de son nom rythmaient-elles la cadence de notre trajectoire : Van Coningsloo … »
Rendons à Blondin ces lignes qui ne m’appartiennent pas. Je confirme, le regretté Antoine fréquenta cette contrée dans sa jeunesse, notamment lors de ses séjours dans la résidence secondaire familiale de Lyons-la-Forêt. Mieux encore, il prépara le bac au lycée Corneille de Rouen, décentralisé à Forges-les-Eaux pour cause d’occupation allemande, dans les locaux qui constituèrent mon école communale, quelques années plus tard.
Permettez-moi d’humer l’air du pays encore quelques instants avec la plume savoureuse d’Abel Michea.
« … Le peloton vola en éclats et notre malheureux Van Looy, et notre malheureux Van Coningsloo se trouvèrent à la traîne dans un wagon de troisième classe. C’est ainsi qu’ils traversèrent Ferrières-en-Bray, un patelin où –parole d’honneur- fut inventé le petit suisse.
… Et puis, ce n’est pas une galéjade, on débarqua dans un gros bourg qui s’appelait … Marseille-en-Beauvaisis. Aussi, quand Poulot, Bracke, Georges Groussard jouèrent la Fille de l’Air, Rostollan en appela à la Bonne Mère. Et c’est lui qui alla chercher ces fadas. Même si c’est en Beauvaisis, Marseille c’est d’abord à Rostollan … ! »
À défaut de petit suisse, la musette des coursiers était copieuse à en juger le menu présenté par Federico Bahamontes.

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Pour la petite histoire, le « lévrier landais » André Darrigade remporte sa vingt-et-unième étape sur le Tour, en réglant un peloton de 127 coureurs, sur le circuit de la Hotoie à Amiens.

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Quant à Blondin, il conclut : « Hier soir encore, à Amiens, Van Coningsloo, retranché de la liesse générale, s’offrait, inconscient, dans le clair-obscur de sa chambre, à des examens qui se poursuivront ce matin à l’ambulance. Quand j’ai refermé sa porte, on l’auscultait, et j’ai bien cru entendre que, par un juste retour, c’était lui, cette fois, qui disait : « Trente-trois … ». »

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Il faut bien reconnaître que la course qu’on promettait haletante, est pour l’instant insipide, les « grands » du peloton adoptant une attitude attentiste qui fait le jeu d’Anquetil.
Cela n’altère en rien la verve d’Antoine Blondin qui trouve, tardivement dans une chambre d’hôtel, l’angle d’attaque pour traiter la stratégie défensive des coureurs entre Amiens et Bruxelles :
« … C’est au paysage que la journée dut ses rebondissements, rebondissements parfaitement naturels puisqu’ils furent provoqués par l’étonnant dédale de côtes et de descentes abruptes où se développe le faubourg bruxellois de Forest. Ce circuit miniature offre, dans le cadre d’une petite ville chaussée de pavés, un raccourci de toutes les difficultés qui peuvent se proposer à un routier. Il y a des raccourcis qui semblent longs. Celui-là provoqua la décision, une décision qui n’est certes pas celle des grands « juges de paix » des Pyrénées ou des Alpes, mais d’un bon petit juge de banlieue …
… Il est permis de la méditer. Elle nous conduit dans le cadre de l’hôtel où loge l’équipe Solo, qui fut jusqu’à Amiens, celle de l’infortuné Van Looy. Là, deux garçons qui partagent la même chambre se regardent avec une amitié parvenue à un tournant ? L’un a, tout à l’heure, détrôné l’autre à la tête du classement général. Cela vaut-il de tirer les couteaux ou de trinquer ? En un même jour, en un même temps, ils ont porté le maillot jaune, deux maillots qu’ils ont ramenés au même endroit. Mais cependant que Van de Kerkhove dormira virtuellement avec l’exemplaire flambant neuf qu’il endossera demain, Sels enfouira le sien, maculé sur les routes, dans ces valises de coureurs où dorment des trophées qui deviennent si rapidement des dépouilles.
Pour l’instant, les deux boules de laine jaune sur la blancheur des draps évoquent des œufs au plat particulièrement réussis. Allons, il n’y a pas que de la dentelle dans cette aventure et le duo des Solo nous chante quelque chose. »

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Le lendemain, Antoine emprunte à l’actualité météorologique pour évoquer la lente procession des coureurs agacés par la longueur de l’étape, près de trois cents kilomètres, les amenant à Metz, ville des artilleurs, la mal nommée en la circonstance :
« Nous pouvons, en moyenne, observer une éclipse de Lune chaque année. Mais cette nuit, l’événement aura été exceptionnel par son importance.
Cette proposition de notre éminent confrère Albert Ducrocq, parue hier dans sa chronique de L’Équipe, intitulée : « Autour de l’éclipse », nous l’approuvons sans réserves, à ceci près qu’il nous est donné à nous, d’étudier depuis la planète où nous avons pris pied l’existence d’un phénomène qui nous apparaît à la fois comme la Lune et comme présentant les caractères mêmes de l’éclipse à tous les étages, phénomène dont certains instruments de mesure ne peuvent rendre compte.
Nous devons ainsi considérer que si un cosmonaute s’était trouvé sur une trajectoire mettant en conjonction Forest, en Belgique, et Metz, en France –tel fut notre cas-, il aurait enregistré une magnifique disparition de la constellation du peloton, dont nous étions chargé de suivre la marche. Cette éclipse d’une durée de quatre heures cinquante-neuf avait été précédée, durant trois heures vingt-six, par une phase d’absorption progressive de la comète nommée Daems … »
Certains journalistes, friands de calembours, n’hésitent pas à parler du long chemin de Daems, clin d’œil à Paul de Tarse alias Saint Paul qui dit avoir eu une apparition du Christ sur la route de Damas.

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« Néanmoins, le phénomène qui présentait le plus grand intérêt scientifique est celui dont nous fûmes témoins à l’aplomb de Metz.
À 17 h 05, sur le boulevard Henri Poincaré, un géant blond allemand exultait au sommet d’un podium et une charmante Lorraine, en costume folklorique, l’embrassait sur les deux joues. Bien mieux : au délire ambiant, on pouvait estimer que Rudi Altig était réellement attendu comme le Messin. Et ce signe des temps nous démontrait que beaucoup de vieilles notions subissent elles aussi de durables éclipses. »

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Avec vingt-quatre heures d’avance, le Kolossal Teuton, coéquipier d’Anquetil, fête donc l’entrée du Tour de France en Allemagne, événement hautement symbolique à l’époque. Mais l’air du pays ne l’incite pas à se reposer sur ses lauriers, bien au contraire.
Ainsi, Maurice Vidal écrit dans sa chronique « Une course et des hommes » :
« « Ce n’est pas ma faute si Wagner se joue fortissimo » s’écriait un personnage du film « Avant le déluge ». Ce pourrait être la meilleure défense de Rudi Altig devant ceux qui l’ont accusé d’aller trop vite entre Lunéville et Fribourg !
Nous venions de franchir le Rhin, ce qui est tout à fait exceptionnel dans un Tour de France. Les motards verts de la « polizei » aboyaient autour des voitures françaises des « schnell, schnell » dont ils ne savent sans doute pas qu’ils nous rappellent quelque chose. Les civils, par contre, se montraient souriants, accueillants, apparemment heureux de nous voir. Beaucoup de soldats français « d’occupation » aussi « tringlots » qu’à Thionville ou Romorantin.
La chaleur était lourde, moite. Au loin, par-delà Fribourg, la Forêt Noire coupait de sa masse sombre un ciel tout à fait wagnérien. Le décor était de circonstance. La pièce ne l’était pas moins.
Depuis cent kilomètres, Rudi Altig faisait rugir ses cuivres. Il avait avalé comme un grimpeur les deux petits cols, pas si commodes, de la journée. En tête de son groupe de cinq hommes, il tirait sur son guidon comme si sa vie en dépendait. Siegfried, anéanti il y a peu, forgeait à nouveau sa Parsifal, et la course, secouée, violentée, adoptait en grognant le rythme du colosse déchaîné qu’une lumière d’orage rendait plus fascinant : sa face écarlate, ses étonnants yeux clairs, sa courte chevelure blonde, tout contribuait au mirage … »
De même, nous accompagnons Blondin dans sa Marche commune de haute volée :
« Il s’est produit hier ce que nous n’osions plus attendre, et qui tient en même temps du miracle et du Marché commun : la France et l’Allemagne ont échangé leurs légendes pour les associer.
En exportant pour la première fois au-delà du Rhin le Tour, qui est l’un des duvets les plus précieux de sa civilisation, lorsqu’il se présente sous son rituel exact, son climat de rigueur, avec sa charge utile d’hommes et de kilomètres, son vrai visage enfin, la France proposait le thème, le décor, la figuration.
L’Allemagne assura à point nommé la distribution, en inscrivant dans la partition qui se proposait son héros le plus représentatif : un colosse blond descendu directement du Walhalla, le séjour des guerriers morts, en la personne de Rudi Altig, terrible et ressuscité.
Cette rencontre sur les rives du fleuve wagnérien entre un système cartésien, si frivole qu’il puisse paraître, et un aspect de la mythologie germanique, rendue à ses dimensions plus quotidiennes, nous a valu un de ces opéras cyclistes qui laissent des traces dans la mémoire. On en fredonnera longtemps quelques fragments à la veillée. «

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Rudi Altig troquait certes son maillot vert contre le paletot jaune, mais en côtoyant la ligne Siegfried, avant de sécher son linge, il fallut le laver dans la famille Saint-Raphaël. Geminiani, son directeur sportif, le fustigea d’avoir, dans sa folle chevauchée, emmené dans sa roue, le petit grimpeur espagnol Galera, susceptible de donner du fil à retordre au patron Anquetil en montagne.
Des considérations dont était loin François Mahé, valeureux coureur breton, ancien coéquipier d’Anquetil lors de son Tour de France victorieux de 1957, qu’une méchante chute en dévalant le col du haut de Ribeauvillé, contraignait à l’abandon.

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Qui sait si Blondin honora trop immodérément les délicieux vins blancs de la vallée du Rhin, je n’ai pas trouvé trace de sa chronique au soir de l’arrivée sur la piste de Besançon, celle-là même où, trois ans plus tard, Anquetil prépara sa nouvelle tentative victorieuse contre le record de l’heure.
Plutôt que m’appesantir sur le succès anecdotique du néerlandais Henk Nijdam je préfère vous conter l’excellente initiative d’un enseignant de l’école primaire du quartier Rosemont à Besançon.
J’ai toujours rêvé, dans mon enfance, d’un instituteur qui, afin de nous stimuler à la veille des grandes vacances, profiterait du passage du Tour de France pour faire réviser quelques notions.
C’est le cas de Monsieur Deliot qui proposa à ses élèves, les devoirs suivants : en Français, « Du point de vue géographique, quel est l’intérêt de l’étape Rennes-Lisieux ? » ; en calcul, « Les roues de Poulidor ont 650 mm de diamètre. Combien font-elles de tours d’une borne kilométrique à la suivante ? », et « Sels ayant parcouru les 215 kilomètres en 5h 14’ 57’’, quelle est sa moyenne horaire ? ».
Le jeune écolier Denis Grenouillet, au bout de son raisonnement implacable, conclut de manière un peu … vache pour les journalistes qu’ils s’étaient trompés !

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Quant à l’Antoine, ayant recouvré son esprit sur la route de Thonon, il intitule sa chronique L’Ercole du soir en hommage au valeureux maître et au campionissimo Baldini :
« … Trente-cinq kilomètres avant Besançon, le long des rives torrides de l’Ognon, l’évidence que nous appréhendions en secret de rencontrer nous sauta à la figure : Baldini donnait sa roue à Vito Taccone et demeurait planté sur le bord de la route, dans l’attitude résignée du serviteur à qui l’on vient d’emprunter sa cravate pour aller à une cérémonie dont il se sent exclu.
Je veux bien que Taccone, petit personnage noiraud, soit la nouvelle idole des Italiens, et surtout des Italiennes, qui en font une consommation effrayante, mais, enfin, naguère, le seul nom d’Ercole Baldini enflammait la péninsule : il avait été champion olympique et recordman du monde de l’heure, il venait de gagner le Tour d’Italie et d’être sacré champion du monde à Reims, où se font les souverains. Qu’il en fût réduit à assumer l’une des plus basses charges de la condition d’équipier, non pas celle qui consiste à se mettre au service d’un chef de file ce qui vous reste de classe et d’expérience, mais celle qui exige qu’on s’ampute soi-même, véritable péché mortel, analogue au suicide pour un coureur cycliste, transformait la route du Tour en Boulevard du Crépuscule.
Baldini, c’était le prince russe devenu chauffeur de taxi ou, pis encore, devenu maître d’hôtel dans son propre palais … » Être ou ne plus être, pendant ce temps, ça s’anime dans la traversée du Jura, sur la route buissonnière d’Abel Michea :
« … À peine, avait-on salué la dernière maison de Champagnole que le grand Aerenhouts fichait le camp. Et le bal commença. Ah ! ce joyeux dimanche, vous connaissez le Jura, ses sapins, ses gentianes, ses prairies et ses vaches qui font, tout à la fois, « meuh-meuh » et « ding-ding » … Alors des dizaines de milliers de gens les avaient prises d’assaut et nous saluaient au revers des talus, à l’entrée des clairières, une serviette autour du cou, le litre ou le saucisson à la main. Dans les villes, c’était le petit paquet de gâteaux du dimanche, qu’on agitait sur notre passage … pour les coureurs, ce dimanche c’était une drôle de fête.
Elle commença vraiment la fête après Saint-Claude. Fini de se fendre la pipe, les choses sérieuses allaient commencer avec les lacets de Septmoncel. Septmoncel c’est connu dans le monde entier pour ses lapidaires et en France pour ses fromages. Anglade, lui, connaît les fameux lacets de Septmoncel comme le fond de sa musette. Ce n’est pas une spécialité du pays. C’est tout simplement la route qui grimpe vers la coquette station qui porte ce nom. Col, ça fait prétentieux. Puis ça peut faire peur aux touristes, c’est pourquoi on a choisi cette appellation un peu ficelle de lacets. D’ailleurs, c’est mérité, puisque dans les grands pâturages, au côté des fières gentianes jaunes, on trouve beaucoup … d’œillets. Sauvages, il est vrai. Donc l’ami Anglade attaqua dans ces lacets qu’il connaît si bien.
Que Rudi Altig ignore l’histoire de France, personne ne lui en fera reproche. Il devrait cependant connaître ce qui arriva à Napoléon au sommet de ses conquêtes. La coalition qui se forma sur les routes du Chablais avait à son origine, ça ne surprendra personne, l’Angleterre, commandée par Vic Denson. Tout partit de là … Guy Épaud, Limousin engagé sous la bannière de Jan d’Orange, et Paul Vermeulen, tout dévoué à Poulidor le Limousin, poursuivirent les opérations.
Confiance, faiblesse momentanée, on ne saura jamais. Commencée par des activités de patrouille, la bataille s’engagea alors franchement dans la plaine du Chablais. Sans surprise. Il n’y eut pas une attaque, mais plusieurs. En vagues successives, comme causait mon adjudant. Et les officiers en tête, ma parole, Poulidor, Janssen, Junkerman en étaient … »

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« Ah ! madame, cette méchante valse des mollets. Anquetil, Altig et les autres n’amusaient pas le macadam. Mais les coalisés, eux, ne dormaient pas non plus. Ils ne furent pas rejoints. Au sprint, Jan Janssen, ce garçon étonnant de santé l’enlevait, en même temps qu’il enlevait à Rudi Altig un de ses trophées, le maillot vert. Et tous on s’exclamait sur cette fin de course. On s’excitait sur les secondes prises à Anquetil par Janssen et Poulidor, on supposait, on parlait, on se demandait … »
Anquetil, souriant, fournit la réponse : « Trente-quatre secondes ? Vous n’allez tout de même pas en faire une montagne … La montagne, c’est demain qu’elle commence. Et là, on comptera en minutes … »

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« L’été avait repeint de frais la verte montagne savoyarde, les sapins sortaient de chez le coiffeur, les torrents à truites bondissaient sur les rochers en chantant des chansons de marche. On les contournait ces montagnes, on se glissait dans les vallées et comme il fallait bien en sortir, on escalada le col de Tamie pour aller rendre visite à la vallée de l’Isère. Oui, tout ça vous donnait envie d’aller « faire de la montagne » … Là-bas, dans le lointain, le Galibier riait déjà dans sa barbe de neige blanche. Ah ! Il pouvait rire le Galibier. Il savait, lui …
… C’était le moment de recueillement avant l’instant si redouté du premier contact avec la haute montagne. Alors, notre vieux Federico Bahamontes n’attendit pas. Il va fêter ses 36 ans bientôt, le fameux Aigle de Tolède, et il ménage ses jambes … Dans le temps, c’était un joyeux fantaisiste sans autre règle de courir que son bon plaisir… »
Une dizaine d’années auparavant, non loin de là, au pays de Vercors (et non, d’Aragon), le champion castillan s’était arrêté au sommet du col de Romeyère pour déguster une glace à la vanille et se tremper les pieds dans un ruisseau en attendant le peloton !
«Tandis que l’Arc choquait ses eaux noires contre le parapet, il soliloquait le « picador » : « Si moi, il attaque dans le col, Perez-Frances ou Gabica, ils viendront m’embêter. Moi, il faudra toujours redémarrer, pour lâcher Poulidor. Mais si moi, il s’en va avant le col, moi il pourra grimper à mon allure, et comme moi, il est le plus fort »…
… C’était puissamment raisonné. Ah ! Bonne mère. Quel numéro que celui du picador. À quoi le comparer ? À un chamois bondissant, à un moineau voletant ? Non, il n’est comparable qu’à Federico Martin Bahamontes de Santo Domingo. Quelques coups de pédales alertes, secs, nerveux qui le font sautiller sur son vélo. Puis une seconde de détente, la tête rejetée en arrière, un bras qui lâche le guidon pour fouetter l’air… De nouveau, toc, toc … »

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Cela a mis en appétit l’ami Blondin qui choisit de nous confier la recette d’une spécialité locale :
«Vous vous procurerez chez votre fournisseur habituel un peloton de cent à cent-vingt unités, selon le nombre de convives. Il convient de rappeler ici que, lorsque le peloton est cuit, il a tendance à réduire. Vous y adjoindrez deux côtes substantielles que vous vous ménagerez soit par télégraphe, soit en vous adressant directement au « gars Libier », qui consent parfois à faire le détail, moyennant un fort pourcentage. Auparavant, vous aurez fait passer ce gros du peloton au Tamie, qui est une sorte de col étroit destiné à le filtrer, sans grand résultat d’ailleurs, mais il ne faut pas vous décourager si après cette opération votre peloton demeure encore très saignant. Scindez-le alors en plusieurs tronçons, en prenant soin d’isoler un maillot, dont vous réserverez le jaune.
Ensuite, levez délicatement un grimpeur ailé en veillant bien à ce que l’aile ne se détache pas. Un Bahamontes, que vous aurez au préalable fait blanchir sous le harnais, fera d’autant mieux l’affaire que sa cuisse peut entrer dans d’autres préparations. Contrairement à ce que certaine école affirme, il est inutile de retirer les boyaux, qui ne donnent aucun goût d’amertume. Au demeurant, l’animal se vide de lui-même au cours de l’opération. Ce Bahamontes sera destiné à fournir le dessus du gratin dauphinois… »
Quelques heures et deux cols plus tard : « … Il se pose alors le problème de la descente, où il sera bon d’utiliser une cocotte de frein en fonte, à parois épaisses. Numérotez soigneusement vos abattis, vous les retrouverez plus tard avec plaisir. La descente a pour objet de décanter un peu plus ce qu’il reste de votre peloton. Certains chefs ont prétendu qu’on pouvait s’en passer, on ne les a pas suivis avec juste raison : la cuisine n’est pas une affaire en l’air. Dans le même temps qu’il se décante, le peloton se trouve partiellement reconstitué, grâce à des liaisons à la farine ou à tombeau ouvert, selon qu’on en possède un sous la main ou pas.
De toute façon, le moment est venu où le peloton vous a livré ses meilleurs morceaux. Vous les ferez revenir sur le plat, ou à la poêle, sur les hommes de tête. Ceux-ci, qui demandent au dernier moment, à être garnis d’un bouquet du même nom, constituent à proprement parler le gratin. »

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« Une telle recette ne prend que sept à huit heures. Elle est à la portée de toutes les courses
Lorsque nous l’avons dégusté, hier, à Briançon, il entrait dans la composition, outre le Bahamontes et l’Anglade présélectionnés, du Poulidor, de l’Anquetil, du Foucher, toutes denrées de qualité extra, et le jaune, préalablement réservé au début de notre préparation, enrobait comme une pochette-surprise, un jeune Groussard, sorte de petit coq de Fougères, à la fois tendre et coriace, véritable émincé de leader.« 

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Vous savez bien, c’est le problème avec les recettes des grands chefs, il manque toujours le petit détail qui compromet la complète réussite du plat.
En la circonstance, après avoir montré quelques signes de fléchissement en haut du Galibier mais rejoint dans la descente, le groupe de chasse derrière Bahamontes, Jacques Anquetil est victime d’une crevaison en vue de Briançon. Il concède ainsi dix-sept secondes à Poulidor auxquelles il faut ajouter la bonification de trente secondes dont le champion limousin bénéficie pour sa seconde place.

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L’air de rien, après huit étapes, Poulidor précède son grand rival normand d’une minute et quinze secondes au classement général.
Cette année, le Tour ne traîne pas dans les Alpes et dès l’étape suivante, placée sous le signe neige et mer, on allait se balader sur la plus haute route d’Europe (col de Restefond) avant de faire trempette (au propre ou au figuré?) dans la Méditerranée, à Monaco. Faites vos jeux !

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« Restefond, c’est la seconde fois que nous le montions. La première fois, d’ailleurs, dans ce sens, c’est pourquoi tous nous le respecterons peut-être quand nous le connaîtrons mieux. Il s’est pourtant trouver quelqu’un pour le tutoyer, lui taper sur le ventre, ce ne pouvait être qu’un Marseillais. Et voilà donc notre Louis Rostollan à tu et à toi, avec le plus haut col d’Europe (2802 m) ma chère … mais sans compter la couche de neige. Le grand Louis estimait que c’était un col à sa hauteur… »

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Le peloton, lui, allait fondre plus vite que la neige. Derrière, ils étaient quatre, Federico Bahamontes, Raymond Poulidor, Jacques Anquetil et Hans Junkermann. Georges Groussard, le coq de Fougères, commençait à avoir chaud à ses plumes jaunes.
Finalement, tout le monde se retrouva dans la vallée de la Tinée qui sentait si bon les figues fraîches. La cause était entendue … ou presque. Sur la piste en cendrée du stade Louis II de Monaco, Poulidor sprinta un tour trop tôt. Un normand compterait-il mieux ses gains qu’un auvergnat ? Anquetil remporta l’étape raflant au passage une minute de bonification qui aurait, peut-être, son importance au moment des comptes finaux.

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« Rien ne sert de partir, il faut courir à temps ». Ce fut la morale de cette étape qu’évoquait brillamment Antoine Blondin dans sa fable L’aigle et le canari :

« De Briançon à Monaco
Le Tour transformé en volière
Conduisait pas plus tard qu’hier,
Groussard, Bahamontes and Co.
Le premier est un canari
Qui court comme l’on s’égosille
Mais il a de bien jolis trilles
Et sa chanson monte à Paris.
Le second, malgré son grand âge,
Demeure un aigle dans les cols,
Convoitant le jaune plumage
Du poussin sorti de l’école.
L’aigle, donc, dit au canari :
« Abandonnez cette tunique,
Il vaut mieux qu’elle vous soit unique
Comme le gage d’un pari.
La porter par deux fois serait prendre habitude,
C’est un fâcheux péché pour la tendre jeunesse.
Au demeurant, sur les sommets, mon droit d’aînesse
S’exerce sans partage, je suis le roi de l’altitude …

… Mais c’était méconnaître un Groussard dans le vent
Décidé à rejoindre l’aigle avant Levens.
Ce fut une folle poursuite
Menée à Georges déployée
Dans les gorges de la Tinée
Où se forge la destinée.
Le long des torrents et des grottes,
Une vraie course : Allez, Charlotte !
Comme on dit en Principauté !
Ce maillot, en principe ôté,
Il l’avait reconquis quand on quitta l’Ubaye.
Car un Groussard ne court jamais à la journée :
Le canari exige un bail … »

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La présence des géants de la route au pied du rocher princier ne soulève que l’indifférence générale :
« On ne fait pas tomber impunément au cœur d’une civilisation indolente et satinée des coureurs qui se sont boucané le teint sur les pavés du Nord, sous les pluies de Lorraine, dans les froidures d’Allemagne, et qui dégringolent à l’instant du plus haut col d’Europe. À Monaco déjà la rupture était flagrante dans le hall des palaces en forme de pâtisseries, où notre irruption parmi le thé de cinq heures mit le comble au désespoir des douairières et des caniches. On vit se suspendre des parties de bridge ; le zéro sortit trois fois de suite à la roulette, comme par inadvertance. Rien n’alla plus. De tenaces effluves de sueur et d’embrocation eurent tôt fait de réduire le parfum subtil d’eau de Cologne, de cuir et de Havane, qui flotte à l’ordinaire du côté des messieurs. Dans les vitrines des joailliers qui scintillent discrètement dans l’ombre des piliers on n’eût pas été autrement surpris de voir à l’étalage en de précieux écrins les fameux pignons de treize ou quelque patin de frein. L’enfer du Sud est celui des tentations. Cela sentait d’une lieue les délices de Capoue … »
Comprenez, avec Blondin, que les coureurs se laissent bercer par une course trop facile entre Monaco et Hyères :
« Rien ne nous fut épargné d’un chemin de croix à rebours, dont les stations s’appelaient Nice, Juan-les-Pins, Cannes, Sainte-Maxime, Cavalaire, Le Lavandou … L’itinéraire avait des saveurs de dépliant touristique et des couleurs de carte postale. Il tirait, par surcroît, son seul relief de l’anatomie humaine, échantillonnée le long de la route dans des postures d’abandon qui évoquaient davantage le pédalo que la bicyclette … »
Lors du Tour 1950, au cours de l’étape caniculaire Toulon-Menton, dans la traversée de Sainte-Maxime, à l’initiative de l’azuréen Apo Lazarides dit le Grec, une grande partie du peloton piqua une tête dans la mer. Le facétieux André Brulé, au nom prédestiné, pénétra même dans l’eau sans descendre de machine. En reprenant la route, les coureurs prirent conscience qu’ils s’étaient baignés avec leur ravitaillement dans leurs poches. Les sandwiches, les gâteaux de riz, les cuisses de poulet imprégnés d’eau salée étaient immangeables. Résultat : Bim Diederich, un ressortissant du Grand-D(o)uché du Luxembourg, qui avait été l’un des rares à ne pas se jeter à l’eau, gagna l’étape.
Cette fois, seul le régional de l’étape Louis Rostollan en profite pour prendre un bain de pied dans la Grande Bleue.

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TOUR 1964 blog 53 Hyères

L’ambiance émolliente ne refroidit pas les ardeurs de certains : « C’est à peine si Vito Taccone et l’Espagnol Manzaneque s’efforcèrent de rompre l’harmonie de l’instant en descendant de vélo pour se rouer de coups sur le bas-côté de la route. On classa l’incident au rang de ces affaires de chaînes de bicyclette où s’affrontent les joyeux et oisifs Teddy boys, un épisode du « dolce vito » en somme ».
Changement de décor, après les palaces princiers, tout ce petit monde se retrouve, l’après-midi, sous le préau ou dans les salles de classe de l’école Jules Ferry de Hyères.
C’est l’heure pour les coureurs de s’arracher de l’envoûtement du chromo pour une bataille de vingt kilomètres contre le chrono.
Dans cet exercice où il excelle, Jacques Anquetil, le « chronomaître », remet les pendules à l’heure et devance Poulidor de 36 secondes. En vingt-quatre heures, il a retourné la situation en sa faveur et pointe, désormais, à la seconde place du classement général, avec 31 secondes d’avance sur son principal rival.

TOUR 1964 blog 52 Hyères

Le lendemain, après l’effort solitaire, on a le droit à une étape roupillon juste troublé par quelques chasses à la canette :
« On se traînait au travers de la Provence brûlante. On traversait la Crau et ses champs de cailloux. Ah ! la première oasis d’ombre, quand on sortit de ce désert, comme elle fut prise d’assaut … la première goutte d’eau, la première pêche

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Sur la route d’ailleurs, les spectateurs s’étaient organisés. Ils faisaient la chaîne, seaux, bassines, jets d’eau, tout était bon pour asperger le peloton qui, quelques minutes après l’arrosage, était de nouveau sec. On se promena sur les Alpilles brûlantes qui embaumaient la menthe et le romarin. On vint frapper à la porte de la Camargue, à Saint-Gilles, où les rizières ressemblaient au paradis. Mais, dans le peloton, personne n’avait envie de jouer les toros. Le picador Bahamontes, cependant, était sur ses gardes. Il avait raison. Dans Lunel, la cité des pêcheurs de lune, Anquetil planta une banderille. Pourquoi ? »
L’explication provint de Jacques Périllat, nom d’emprunt du brillant journaliste de L’Équipe et de But&Club Pierre Chany, pour écrire dans l’hebdomadaire concurrent Miroir-Sprint. Anquetil lui confia donc : « À Thonon, Poulidor et ceux qui l’accompagnaient, m’avaient pris 34 secondes. Dans le peloton, nous avions roulé très fort et je n’arrivais pas à comprendre comment nous avions pu perdre autant de terrain. J’ai décidé donc aujourd’hui de leur faire une démonstration. Après mon démarrage, j’ai filé au milieu des motards, mieux abrité que dans les roues. Dans ces conditions, il n’est pas difficile de gagner des secondes … »
Dont acte, nul doute qu’Anquetil est redevenu le patron du Tour.
Pour les archivistes, des hommes du Nord, le belge Sels à Montpellier, le hollandais De Roo à Perpignan, remportent les deux étapes de transition disputées sous le cagnard qui amènent les coureurs au pied des Pyrénées. Le sprint à pied du breton Jean Gainche fait la joie des photographes.

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« Dans l’ombre dorée du palais des rois de Majorque s’ouvre l’étroite tranchée de la rue des Fabriques-Couvertes. Le soleil se tient en équilibre sur le bord des gouttières, des Catalanes charbonneuses se tiennent en équilibre sur le bord du trottoir. Rien ne bascule. Au seuil d’une échoppe balzacienne, un vieux graveur darde un regard étonné par-dessus ses lunettes : une camionnette et deux voitures hérissées de vélos encombrent l’antre des plaisirs. Des mécaniciens aux torses luisants manipulent des pédaliers et des dérailleurs. Le Tour de France instaure un souk méticuleux au cœur de l’empire indécis du vin de muscat. C’est là que Maurice de Muer, mentor de l’équipe Pelforth-Sauvage-Lejeune, a établi son camp volant, dans un hôtel d’une rare chasteté où l’on s’attendrait néanmoins à entendre tintinnabuler une marche. »
Dans quel lieu de perdition, Blondin s’est-il fourvoyé pour présenter les valeureux coursiers de la marque à la bière qui font sécher leurs trophées au balcon ? Jan Janssen, maillot vert du classement par points, le lyonnais Anglade, le breton Foucher, le charentais Epaud baroudeurs coiffés des casquettes jaunes du Challenge Martini par équipes et, bien sûr, il est temps de le saluer, le canari Georges Groussard qui porte, discrètement, courageusement et talentueusement, le maillot jaune depuis Briançon.
Breton, de justesse car c’est quasiment de Fougères que venant du nord et des terres normandes on pénètre en Bretagne, moins connu que son frère aîné Joseph, vainqueur l’année précédente de la grande classique Milan-San Remo, il est devenu, en quelques jours, la coqueluche du public français qui adore ces histoires éphémères de sans grade élevé au rang du seigneur.

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La question brûle les lèvres des suiveurs : détiendra-t-il encore la toison d’or demain soir à Andorre-la-Vieille après le franchissement pour la première fois du col d’Envalira ?
Blondin fournit la réponse à sa manière :
« Samedi, un Espagnol nommé Jimenez et prénommé Martin, comme dans les romans de Marcel Aymé, nous jouait le « Passe-montagne », réplique du Passe-Muraille cher à ce même auteur, et nous donnait la révélation d’une étonnante disposition à franchir d’autres sommets que la butte Montmartre. Il passait la ligne d’arrivée avec la plus confortable avance qu’on ait enregistré depuis le début de l’épreuve et il se trouvait chez l’Andorran moyen tout un canton de l’âme tourné vers la péninsule ibérique pour s’en réjouir.
Mais celui-ci apprenait du même coup qu’un Breton, en la personne de Georges Groussard, demeurait en tête du classement général, et ce qu’il peut y avoir de français dans un Catalan s’en réjouissait à l’unisson.
Ce triomphe panaché était à l’image complexe mais sans contrainte de la nation qui nous accueillait. Il rassurera ces princes qui la gouvernent sur la pureté de nos intentions. En introduisant une étape dans l’État, notre propos n’était pas de fonder un État dans l’étape … »
Le belge Armand Desmet était à quarante lieues de cette histoire de coprinces. Victime d’une terrible chute dans la descente du col de Puymorens, il était évacué par hélicoptère vers un hôpital de Toulouse. Heureusement, ses jours n’étaient pas en danger.

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Le show must go on après une journée de repos (pour les coureurs) … dans un second billet.

Publié dans : Coups de coeur |le 11 juillet, 2014 |1 Commentaire »

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1 Commentaire Commenter.

  1. le 29 avril, 2016 à 22:07 de jumné écrit:

    chouette blog, bravo !

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