Gilberte Coffin, ma chère et tendre maman (1)

Ma maman 90 ans blog

Le temps est venu qu’en ce mois de fête des Mères, je vous parle enfin de la mienne.
Alors que dès la création de mon blog, j’avais brossé le portrait de mon père et de ma grand-mère, je n’avais jamais pu ou su évoquer la mémoire de ma chère et tendre maman.
La raison ? Je crois, tout simplement, que restituer sa vie dans toute sa plénitude me semblait une tâche insurmontable. De plus, beaucoup moins volubile que mon papa, elle n’avait jamais écrit ses souvenirs. Très pudique et discrète, elle ne s’épanchait que par petites touches impressionnistes.
Finalement, la personnalité de ma maman se résume peut-être en quelques lignes toutes simples mais magnifiques, une carte envoyée en 1934, par une de ses élèves, prénommée Monique. En tout cas, comme un viatique, maman la conservait précieusement dans une petite boîte jusqu’à me faire promettre de la déposer sur son cœur au moment de l’adieu. Ce que j’accomplis. En voici la teneur :
« J’ai conscience d’écrire cette carte autant pour moi que pour vous … Cette année, je vais oser !
Je voudrais que les élèves sentent ce qu’il y a de beau en vous comme je l’ai moi-même senti avant de pouvoir l’exprimer.
Vous possédez des qualités plus rares qu’on le croit : cette sensibilité, cette délicatesse, ce souci des autres. Bref, vous savez aimer, secrètement mais bien ! »
Cette année, je vais donc oser à mon tour pour tenter d’exprimer ce qu’elle réussissait si bien : AIMER !
Par bonheur, quelques archives familiales m’ont aidé dans mon entreprise.
Selon le registre d’état-civil, maman naquit sous le nom de Roulland Gilberte, Cécile Rolande, le 12 mai 1907, à Illeville-sur-Montfort, une petite commune de l’Eure proche de Pont-Audemer, où ses parents, Ernest Roulland et Charlotte née Savary, étaient instituteurs.
J’ai retrouvé le carnet d’Inspection de son papa. J’ai connu encore ce temps où l’on consignait de manière manuscrite les rapports rédigés par l’inspecteur de circonscription et dont la note déterminait des promotions plus ou moins rapides. C’est l’occasion de rendre hommage à ces admirables enseignants d’antan, ces fameux hussards noirs de la République.
Maman avait à peine un an quand son père reçut, le 2 juin 1908, la visite de monsieur Riffault dont voici les premières lignes du rapport :
Santé : Très bonne
Aptitude et zèle : Bien
Tenue de la classe : très bien tenue, excellente discipline
Moralité : Irréprochable
Considération dont il jouit : Très bonne
Relations avec les autorités : Correctes
Relations avec les familles : Bonnes
État de l’enseignement : M. Roulland est un maître consciencieux qui déploie beaucoup d’activité. Dans un milieu peu favorable, il obtient une fréquentation à peu près régulière. Son enseignement bien préparé est clair, méthodique, intéressant et pratique. Les divers groupes sont utilement occupés. Les résultats obtenus sont très satisfaisants : les enfants exécutent avec goût leurs devoirs écrits ; ils m’ont répondu avec aisance (français, calcul, lecture, géographie) …

Grand-père Roulland blog

Mon grand-père que je n’ai malheureusement pas connu (j’avais trois semaines lorsqu’il décéda), « devait être de ces enseignants qu’on reconnaissait, à l’époque, au fait qu’ils ne quittaient jamais leur « uniforme ». Ils portent la barbiche, la redingote, le pince-nez à cordonnet noir. Ils ne peuvent oublier, hors école, le métier qui est le leur. Rien ne leur échappe : ni l’ombellifère, ni la pierre triasique, ni la chapelle romane. Et si, mâchonnant quelque herbacée, dont ils vous donneraient le nom, ils s’arrêtent, c’est pour réfléchir à une petite règle d’orthographe ou à un sujet de rédaction » (Les Instituteurs, Jean Vial).
L’enfance de ma mère futt scandée par les différentes affectations professionnelles de son papa. Ainsi, elle fréquenta avec ses deux sœurs Reine (j’ai évoqué par ailleurs ma tante centenaire) et Émilienne, les bancs de l’école communale de Corneville-sur-Risle qu’il prit en charge le 1er septembre 1909.
Comment ne pas imaginer qu’elle fut bercée par le carillon des Cloches de Corneville, le mondialement célèbre opéra-comique créé, à la fin du siècle précédent, par Robert Planquette. Gamin intrigué, je me souviens avoir entendu les sœurs Roulland fredonner la chanson du cidre :

« La pomme est un fruit plein de sève
Et qui toujours doit nous tenter,
Car on nous dit qu´notre mère Eve
Fut la première à le goûter,
Que pour mordre au fruit défendu,
C´est dans une pomme qu´elle a mordu
C´est dans une pomme qu´elle a mordu
Est-ce dans une pomme, dans une pomme?
Depuis le premier homme,
Tout le monde en convient,
Et c´est d´là que l´cidre nous vient

Vive le cidre de Normandie,
Rien ne fait sauter comme ça
Et cette tisane-là
Guérit toute maladie

Des pommes j´connais les prouesses,
On dit dans je n´sais quel pays
Que, de leurs charmes, trois déesses
Ont fait juge le berger Pâris.
On ne dit pas certainement
Que Pâris était un Normand
Que Pâris était un Normand.
Mais sans une pomme, sans une pomme,
Jamais c´pauvre jeune homme,
Tout à fait inconnu
N´aurait vu rien de c´qu´il a vu

C´est dans l´pays d´oùsse que nous sommes,
Que, monté sur un tabouret,
Le beau Nicolas j´tait des pommes
Dans le tablier de Babet
A chaque pomme, Babet se haussait,
Ça faisait craquer son corset.
Ça faisait craquer son corset.
Et l´beau jeune homme, l´beau jeune homme,
En lançant chaque pomme,
Disait : C´est merveilleux,
Je n´en jette qu´une et j´en vois deux. »

Ne vous gaussez pas, nos générations se dandinèrent bien sur les couplets made in Normandie de Stone et Charden !
De toute manière, loin de former des pommes et des cloches, leur papa de maître « sérieux, compétent et très dévoué, gouverne sa classe avec une grande sûreté de méthode. Ses élèves éveillés et actifs travaillent avec goût et font de sérieux progrès. Sa bibliothèque est prospère. Il a réussi malgré les résistances d’une partie de la municipalité à créer et à lancer une cantine scolaire qui favorise la fréquentation. 84 enfants prennent aujourd’hui leur repas à la cantine, c’est assez dire l’accueil que lui a fait la population. Il organise des fêtes pour se procurer les ressources nécessaires. Son activité intelligente mérite de ne pas passer inaperçue ».
À la lecture de ce rapport, j’ai le sentiment que les graines de la future enseignante germaient peut-être déjà chez la jeune Gilberte, élève attentive.
À la gloire de son père, j’ai envie de reprendre ces quelques mots de Marcel Pagnol :
« … Le plus remarquable, c’est que ces anticléricaux avaient des âmes de missionnaires. Pour faire échec à « Monsieur le Curé, ils vivaient eux-mêmes comme des saints, et leur morale était aussi inflexible que celle des premiers puritains. M. l’Inspecteur d’académie était leur évêque, M. le Recteur, l’archevêque, et leur pape, c’était M. le ministre : on ne lui écrit que sur grand papier, avec des formules rituelles.
Comme les prêtres, disait mon père, nous travaillons pour la vie future : mais nous, c’est pour celle des autres ».
Sans jamais me l’avoir évoqué, maman fut en première ligne sur le front familial durant toute la période de la Grande Guerre. Elle fut témoin de l’activité patriotique qu’exerça son père dans le cadre de son village. Un tableau récapitule l’ensemble des souscriptions et quêtes qu’il lança auprès des parents tout au long du conflit. « On donnait » pour des œuvres et associations multiples : le Tricot du Soldat pour organiser la fabrication d’effets indispensables aux poilus pour la campagne d’hiver, Noël aux Armées, l’œuvre du Soldat au front, la Journée Française du Comité du Secours National, la Journée des Orphelins de la Guerre, les Anciens militaires tuberculeux, les Éprouvés de la Guerre, les Écoliers Serbes réfugiés en 1916, l’Armée d’Afrique et des Troupes coloniales … Il y eut aussi la Journée du 75 organisée le 7 février 1915 par le Touring Club de France avec une vente de médailles et insignes à l’effigie du mythique canon de 75, symbole de la lutte contre l’envahisseur, dont la renommée occulta la réalité et sa véritable efficacité.
Il n’est pas interdit de penser que la petite Gilberte reçut, en récompense de ses résultats scolaires, un de ces bons points patriotiques à la gloire du 75 distribués dans les écoles primaires. Voici le poème de Léonce de la Berthellière, membre de « La Patrie à l’École », qui figurait dessus :

Au Glorieux 75
Sainte-Claire Deville (le concepteur du canon ndlr), ô radieux génie!
Deport, que la mémoire à jamais soit bénie!
Et toi, soixante-quinze, ô leur fils glorieux!
Pourrions-nous oublier tes exploits merveilleux?
Car, pour mieux écraser ces monstres, ces vipères,
Tu vins les foudroyer jusque dans leurs repaires
Les frapper d’épouvante, et dans tous les combats
Hurler à pleins poumons: « Ils ne passeront pas »

Pour bien connaître ma douce maman, je suis certain qu’elle ne s’enorgueillissait pas d’un tel trophée.
Par contre, elle devait être fière de son « bon papa », ainsi l’appelait-elle souvent, lors de la cérémonie à laquelle elle participa au début de l’année 1918. En voici le compte-rendu empreint d’un fort lyrisme patriotique :
« Le dimanche 27 janvier 1918, sous le patronage de la municipalité, on a planté dans la cour des Écoles, un « Arbre de Verdun », un marronnier à fleurs rouges, offert par Monsieur Guincêtre, conseiller municipal, qui a voulu réaliser à Corneville-sur-Risle, l’idée à la fois patriotique et poétique de Monsieur Jehan Soudan de Pierrefitte.
Le prélude de la cérémonie est un chœur « Aux héros de la Grande Guerre » chanté par les enfants des écoles, puis la récitation de quelques poésies de circonstance.
Puis, c’est une émouvante conférence par l’Instituteur, Monsieur Roulland : un historique clairement ordonné, vivant et coloré, de la gigantesque bataille de Verdun, où la France, un moment en danger, fut sauvée par l’indomptable héroïsme et le sublime sacrifice de ses soldats.
L’orateur en retrace les épisodes avec une émotion communicative, et, dans une belle inspiration, il convie l’assistance à se joindre à lui pour envoyer une pensée d’encouragement et un hommage d’affection reconnaissante aux braves combattants qui poursuivent intrépidement leur veillée dans les tranchées, aux infortunés prisonniers qui attendent dans les camps allemands l’heure de la délivrance, aux blessés qui souffrent dans les hôpitaux, aux mutilés qui ont donné au pays un gage douloureux de leur dévouement.
M. Roulland évoque aussi avec cœur le deuil des familles qui ont des morts, les angoisses de celles qui ont des disparus. Enfin, se tournant vers l’Est, il invite les jeunes enfants à porter souvent leur pensée vers ces territoires dont le sol abrite les restes de tant de héros. Le « Marronnier de Verdun » qu’on vient de planter sous leurs yeux, devra leur rappeler à tout jamais ces gloires, et aussi la barbarie de nos ennemis, coupables de si odieuses destructions. Au printemps, ses fleurs rouges symboliseront le sang si abondamment versé par leurs aînés, pour faire d’eux, des hommes et des femmes libres. Et, quand à l’automne, ses feuilles tomberont et s’éparpilleront sur le sol, ils penseront à ceux qui sont tombés là-bas, aux héros de la Grande Guerre, si prématurément fauchés pour leur permettre, à eux, de vivre en paix.
Les applaudissements répétés de l’auditoire ont remercié l’instituteur de sa brillante et instructive leçon ».
Copie de l’allocution fut adressée à la Préfecture et à la Sous-Préfecture, et un exemplaire fut affiché dans les classes. L’Aesculus x carnea, nom scientifique du marronnier à fleurs rouges, trône-t-il encore devant les écoles de Corneville, a-t-il succombé aux diverses tempêtes ?
Peut-être, maman fut-elle désignée pour réciter le poème d’Émile Verhaeren, tiré des Ailes rouges de la guerre :

« Vous ne reverrez plus les monts, les bois, la terre,
Beaux yeux de mes soldats qui n’aviez que vingt ans
Et qui êtes tombés, en ce dernier printemps,
Où plus que jamais douce apparut la lumière.

On n’osait plus songer au réveil des champs d’or
Que l’aube revêtait de sa gloire irisée ;
La guerre occupait tout de sa sombre pensée
Quand au fond des hameaux on apprit votre mort.
Depuis votre départ, à l’angle de la glace,
Votre image attirait et les cœurs et les yeux,
Et nul ne s’asseyait sur l’escabeau boiteux
Où tous les soirs, près du foyer, vous preniez place … »

Je m’attarde volontiers sur cette période tragique pour faire prendre conscience de ce que fut l’enfance probablement pas insouciante de maman.
35 000 instituteurs combattirent, 8 000 n’en revinrent pas, parmi eux, Louis Pergaud, auteur de la tellement plus réjouissante et pacifique Guerre des boutons, et Alain Fournier dont l’unique œuvre Le Grand Meaulnes constitua l’une de nos premières lectures de roman, surtout en ce qui me concerne, surpris et fier qu’on y parle d’un « petit Coffin » : « Quatre heures, dans la grande cour glacée, ravinée par la pluie, je me trouvai seul avec Meaulnes. Tous deux, sans rien dire, nous regardions le bourg luisant que séchait la bourrasque. Bientôt, le petit Coffin, en capuchon, un morceau de pain à la main, sortit de chez lui et, rasant les murs, se présenta en sifflant à la porte du charron. Meaulnes ouvrit le portail, le héla et, tous les trois, un instant après, nous étions installés au fond de la boutique rouge et chaude, brusquement traversée par de glacials coups de vent : Coffin et moi, assis auprès de la forge, nos pieds boueux dans les copeaux blancs ; Meaulnes, les mains aux poches, silencieux, adossé au battant de la porte d’entrée. De temps à autre, dans la rue, passait une dame de village, la tête baissée à cause du vent, qui revenait de chez le boucher, et nous levions le nez pour regarder qui c’était. »
De son enfance, maman préférait se souvenir des jours heureux, notamment de ses séjours, durant les vacances, chez ses grands-parents paternels Octave et Mélanie Roulland, à Saint-Rémy-des-Landes, modeste commune du département de la Manche.

Famille Roulland blog

Souvent, plus tard, elle évoqua ce passé, avec beaucoup d’expressivité, à travers des descriptions de fleurs, les odeurs qui se dégageaient du jardin, et aussi … d’appétissantes tartines de gros pain recouvertes de beurre frais et d’une épaisse couche de confiture maison.
À pied, elle adorait emprunter, en compagnie de ses sœurs, le chemin des Mielles reliant Saint-Rémy à Denneville, avec, au bout, pour récompense, le paysage grandiose d’une immense plage de sable fin, longue de plusieurs kilomètres, ourlée d’un cordon de dunes, interrompue de temps en temps par des havres, sortes de petits ports naturels creusés par le lit nonchalant d’une rivière cherchant à prendre l’air du large.

Pres de Denneville blog

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Barbey d'Aurevillyblog

Elle racontait avec délectation ses pêches à pied à marée basse dans les rochers. L’écrivain Jules Barbey d’Aurevilly, né un siècle auparavant au bourg voisin de Saint-Sauveur-le-Vicomte, écrivit :
« Il y a aussi de grandes abondances de coquillages : le crabe, qu’ils appellent le clopoint ; le homard, aux écailles d’un bleu profond ; les crevettes, de la couleur et de la transparence des perles ; les vrelins, spirales vivantes dans leur carapace mystérieuse, et qu’on mange avec des épingles ; enfin toutes les variétés de ces gibiers de la mer. Telle est la fortune incessamment renouvelée, la richesse naturelle des habitants de ces rivages... »
Est-ce de là que vient mon goût prononcé pour les coquillages et fruits de mer ?
Quelques poteries dans mon salon me rappellent aussi ses promenades à Jersey, « cette île hermaphrodite ni française, ni anglaise, si proche qu’elle semble nous regarder dans le blanc des yeux ».
À quatre lieues de là, s’étend la grande lande de Lessay que décrit de manière inquiétante Barbey d’Aurevilly, encore lui, dans son roman L’Ensorcelée :
« Placé entre la Haye-du-Puits et Coutances, ce désert, où on ne rencontrait ni arbres, ni maisons, ni haies, ni traces d’hommes ou de bêtes que celles du passant ou du troupeau du matin, dans la poussière, s’il faisait sec, ou dans l’argile détrempée du sentier, s’il avait plu, déployait une grandeur de solitude et de tristesse désolée qu’il n’était pas facile d’oublier. La lande, disait-on, avait sept lieues de tour et, pour la traverser en droite ligne, il fallait, à un homme à cheval et bien monté, plus d’un couple d’heures.
… Visibles d’abord sur le sol, et sur la limite du landage, les sentiers s’effaçaient à mesure qu’on plongeait dans l’étendue, et on n’avait pas beaucoup marché qu’on n’en voyait plus aucune trace, même le jour. Tout était lande. Le sentier avait disparu. C’était, pour le voyageur, un danger toujours subsistant. Quelques pas le rejetaient hors de sa voie, sans qu’il pût s’en apercevoir, dans ces espaces où dériver de la ligne qu’on suit était presque fatal ».
Refuge des Goublins, des Fées, des Varous et des Dames Blanches, la grande lande se peuplait de dizaines de milliers de visiteurs, en provenance même de Jersey et de Guernesey, chaque année, en septembre, à l’occasion de la foire millénaire.
Sur des brasiers protégés par des levées de terre, grillaient des quartiers de moutons, évidemment des bons présalés du bord de mer, les volailles rôtissaient à la broche, les pêcheurs vendaient leurs huîtres à l’écaille, leurs langoustes et leurs crabes, et s’il faisait chaud, les futailles de cidre et les « demoiselles » d’eau-de-vie se vidaient à vue d’œil.
Moi, les yeux écarquillés, je … buvais les paroles de ma mère lorsqu’elle évoquait, avec ses sœurs, ce rendez-vous annuel de la Sainte-Croix.

FoireLESSAYblog

Quel plaisir digne de Louis Beuve, un poète en patois normand de la région de Lessay ! Il y eut aussi un Beuve qui hérita d’une partie du patrimoine de mes arrière-grands-parents de Saint-Rémy-des-Landes.

« Ver’ dains les sombres gnits d’varouge
Quaind nou z’entend les vents vyipaer,
Quaind les pourr’ geins qui sont en viage,
D’vaint tei, font le seign’ de la Crouet,
Ch’est en vain que Cart’ ret qui s’alleume
T’envie l’sourir de san écliai
T’es triste sous tan maintet d’breume.
Et ryin au mond’ ne te distrait
O ma belle Lainde, graind’ comme la mé
O ma Graind-Lainde de Lessay ! … »

Mes grands-parents maternels étant partis trop tôt, relativement rares furent mes visites à la ribambelle de cousins Roulland et Quenault concentrés dans ce petit coin du Cotentin. Pendant quelques jours, ce n’était que repas plantureux pour fêter le retour de maman, l’enfant prodigue.
Ah ces mottes de beurre fraîchement sorti de la baratte qui se dressaient sur la table ! J’avais un faible pour les cousins d’Ollonde dont la ferme, sur la commune de Canville-la-Rocque, prolonge les vestiges d’un château-fort.

Château d'Olondeblog

Maman connut sans doute les personnes posant sur la carte postale.
C’est là que dans Une histoire sans nom, Barbey d’Aurevilly, toujours lui, installait Madame de Ferjol pour cacher aux yeux du monde la grossesse infâmante de sa fille Lasthénie.
Loin de moi ces soucis, je préférais partir avec Guillaume à la conquête de l’Angleterre !
La guerre est finie, du moins celle de 14-18, Maman en connaîtra une autre, deux décennies plus tard.
Pour l’instant, elle suit ses parents à Fleury-sur-Andelle, son père prenant en charge l’école des garçons le 1er octobre 1919. Bientôt, certificat d’études en poche, elle entre en pension à l’École Primaire Supérieure de Rouen, sise rue Saint-Lô, près du palais de justice.
C’est la première séparation avec ses parents. Son « bon papa » continue à être un maître d’élite. Je relève au hasard des visites de l’inspecteur : « Organisation pédagogique excellente. Discipline ferme sans rudesse excessive. Les enfants travaillent avec entrain. Les cahiers mensuels habilement annotés permettent de tenir les élèves en haleine. On sait encourager les efforts même malheureux. Résultats intéressants en français, les sujets de rédaction sont intimement liés aux diverses circonstances de la vie courante. L’enseignement est complété par des visites d’usines organisées le jeudi (jour de congé scolaire à l’époque ! ndlr) … Monsieur Roulland se montre toujours un excellent maître et on regrette de ne pouvoir goûter plus souvent le plaisir de passer dans sa classe. »
Ah, tout de même, une remarque tatillonne : « Surveiller les solutions des problèmes chez quelques élèves. Exemple : ne pas admettre prix de 15m de drap à 20 F le m, 20F x15m=300F. Exiger : 20Fx15=300F » ! Non mais … !
Nul doute qu’il a inoculé à sa fille le virus de la pédagogie. Maman entre à l’École Normale d’Institutrices de Rouen en 1925.

E.N Rouen blog

Jusqu’à ses derniers jours, elle en garda un souvenir émerveillé. Il n’y avait pas un déplacement à Rouen sans que, dans la côte de Neufchâtel, elle ne jetât un regard vers le fronton de ce grand « couvent laïc ». Tant que sa santé le lui permît, elle s’y rendit régulièrement pour la réunion annuelle des anciennes élèves. C’était l’occasion de ressusciter de belles images du passé et de réveiller les solides amitiés qu’elle y avait nouées. Si elle était encore de ce monde, je crains qu’elle fût profondément affectée de la « Matmutation » subie récemment par son ancienne école. En effet, avec l’approbation d’une majorité de gauche, la populaire mutuelle d’assurances chère aux humoristes Chevallier et Laspalès a racheté et rasé les bâtiments pour y édifier … un centre de congrès, un hôtel, un restaurant gastronomique et un spa ! Adieu les moments de détente dans le pittoresque promenoir et la roseraie.
Je feuillette avec admiration et émotion un grand cahier sur lequel elle rédigeait ses plans et devoirs de littérature. Je suis toujours stupéfait par l’élégance, la finesse et la précision de son écriture penchée, évidemment au porte-plume et à l’encre. Prouesse calligraphique, sa petitesse (sa microscopie même parfois) ne nuisait pas à la clarté et la lisibilité.

Doc-JM-Coffin

J’ai plaisir à lire avec quelle intelligence et culture, elle traitait des sujets sinon ardus, du moins austères : « Par l’étude du caractère et du rôle de Néron, montrez qu’il est bien selon les intentions de Racine : « un monstre naissant » » et aussi : « Quelles sont les grandes émotions humaines qu’analyse Chateaubriand et comment les présente-t-il ? Le lyrisme est-il pour son épopée des Martyrs cause de faiblesse ou élément de grandeur ? », ou encore, argumentez sur un sermon de Bossuet que le devoir essentiel du chrétien, c’est de réprimer son ambition. Je suis étonné qu’on la fît plancher sur le Sermon de la parole de Dieu et le Panégyrique de Saint-Paul, du même Bossuet. Était-ce manière d’inculquer aux futures enseignantes de l’École républicaine, les principes pour « bouffer du curé » comme on disait à l’époque ?
« Très bien. Beaucoup de travail et du bon travail ! » Maman excella dans l’analyse de La vigne et la maison, le magnifique poème de Lamartine sous forme dialoguée entre le Moi et l’Âme :

« Aux premières lueurs de l’aurore frileuse,
On voit flotter ces fils, dont la Vierge fileuse
D’arbre en arbre au verger a tissé le réseau :
Blanche toison de l’air que la brume encor mouille,
Qui traîne sur nos pas, comme de la quenouille
Un fil traîne après le fuseau.

Aux précaires tiédeurs de la trompeuse automne,
Dans l’oblique rayon le moucheron foisonne,
Prêt à mourir d’un souffle à son premier frisson ;
Et sur le seuil désert de la ruche engourdie
Quelque abeille en retard, qui sort et qui mendie,
Rentre lourde de miel dans sa chaude prison.

Viens, reconnais la place où ta vie était neuve.
N’as-tu point de douceur, dis-moi, pauvre âme veuve,
Á remuer ici la cendre des jours morts ?
Á revoir ton arbuste et ta demeure vide,
Comme l’insecte ailé revoit sa chrysalide,
Balayure qui fut son corps ?… »

Au fil des pages, je découvre des fables de La Fontaine dont j’ignorais jusqu’à l’existence, ainsi Les poissons et le cormoran ou Les souris et le chat-huant. Le fabuliste y réfute la théorie des « animaux-machines » développée par Descartes dans son Discours de la méthode.
Ma mère assouvissait aussi son amour de la nature au cours des promenades dominicales des élèves-maîtresses pensionnaires sur la Côte Sainte-Catherine. C’est de ces hauteurs dominant Rouen que Gustave Flaubert écrivit, à travers les yeux d’Emma Bovary rejoignant son amant Léon, sa superbe description de la ville aux cent clochers.
« Enfin, les maisons de briques se rapprochaient, la terre résonnait sous les roues, l’hirondelle glissait entre des jardins, où l’on apercevait par une clairevoie des statues, un vignot, des ifs taillés et une escarpolette. Puis, d’un seul coup d’œil, la ville (de Rouen) apparaissait. Descendant tout en amphithéâtre et noyée dans le brouillard, elle s’élargissait au-delà des ponts, confusément. La pleine campagne remontait ensuite d’un mouvement monotone, jusqu’à toucher au loin la base indécise du ciel pâle. Ainsi vu d’en haut, le paysage tout entier avait l’air immobile comme une peinture; les navires à l’ancre se tassaient dans un coin: le fleuve arrondissait sa courbe au pied des collines vertes, et les îles, de forme oblongue, semblaient sur l’eau de grands poissons noirs arrêtés. Les cheminées des usines poussaient d’immenses panaches bruns qui s’envolaient par le bout. On entendait le ronflement des fonderies avec le carillon clair des églises qui se dressaient dans la brume. Les arbres des boulevards, sans feuilles, faisaient des broussailles violettes, au milieu des maisons, et les toits, tout reluisants de pluie, miroitaient inégalement, selon la hauteur des quartiers. Parfois un coup de vent emportait les nuages vers la côte Sainte-Catherine, comme des flots aériens qui se brisaient en silence contre une falaise. »
Si je m’attarde volontiers sur ce cahier, c’est qu’il révélait d’ores et déjà les qualités littéraires de la future enseignante.

Nomination maman

Elle débuta sa carrière, en 1928, en charge des deux divisions du cours élémentaire de l’école primaire de Forges-les-Eaux. Son premier rapport d’inspection, bien qu’émanant de M. Gelé, fut chaleureux : « Grâce à une préparation minutieuse et bien soignée, en même temps qu’intelligente, les divers enseignements sont bien adaptés au niveau des enfants et s’inspirent des principes d’une saine méthode, à la fois concrète et vivante, susceptible d’aboutir à des résultats pratiques et éducatifs très satisfaisants … J’assiste à un entretien moral où l’on parle d’exemple de persévérance, de courage devant la souffrance ; question un peu difficile pour ces fillettes mais qui est néanmoins exposée d’une manière intéressante où on sait éviter les développements abstraits… »
J’ai retrouvé les portraits émouvants de ces enfants sur un trombinoscope que Maman conservait précieusement.

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Sa précoce maîtrise pédagogique valut à ma mère d’être nommée directrice de l’école primaire de La Feuillie. Elle s’occupait de la double classe du cours moyen et cours élémentaire deuxième année.
Tout au long de sa vie, ma mère évoqua fréquemment les six belles années qu’elle passa dans cette bourgade du Pays de Bray, en lisière de la forêt de Lyons propice aux promenades automnales dans les belles futaies, encore une référence à la nature. Non loin de là, Flaubert situe le Yonville l’Abbaye de son roman Madame Bovary.
Elle ne rentrait chez ses parents, à Fleury-sur-Andelle, qu’à l’occasion des vacances scolaires.
Pour rejoindre son poste, elle prenait le tortillard jusqu’à la gare de Nolléval, puis, effectuait à pied, sa valise à la main, les cinq kilomètres restants, à travers bois, de nuit en hiver. Parfois, elle profitait de la carriole à cheval d’un parent d’élève charitable, remontant au bourg.
Hélène, une de ses anciennes élèves, peu de temps après son décès, m’envoya une photo ainsi qu’un courrier plein de reconnaissance :
« Votre maman restera dans mon cœur jusqu’à la fin de ma vie. Si j’ai pu me débrouiller dans l’existence, c’est grâce à elle. J’ai été infirmière-assistante dentaire. Malgré ma paresse et ma désinvolture, elle m’a obligé à apprendre. Enfant, je la trouvais sévère et pourtant elle avait un grand cœur et voulait que nous apprenions ce qui nous était nécessaire. Elle nous punissait rarement et jamais l’hiver ; le soir nous avions du chemin à faire pour rentrer chez nous.
Nous étions 35 élèves en trois divisions
L’hiver, c’était elle qui chargeait le poêle pour que nous ayons chaud. Votre maman était admirable.
La photo fut prise à l’école en 1933. C’était l’époque de son mariage. Je me souviens que la classe lui avait offert un salon en rotin. Chacune de nous avait mis avec joie un petit billet soit rose (5F) ou bleu (10F).
Vous allez voir la belle écharpe de votre maman. C’est certainement elle qui l’avait tricotée, elle me plaisait, vous ne pouvez pas savoir comme je la trouvais jolie. Elle avait des bandes marron et était chinée beige et marron. »

Ecole La Feuillie Mamanblog

Le jour de la conférence pédagogique comme celui des épreuves du certificat d’études constituaient pour les instituteurs, des occasions privilégiées de trouver l’âme sœur. Ce fut le cas pour la jeune Gilberte Roulland qui rencontra mon futur papa, enseignant au village voisin de Beauvoir, lors de la correction du « certif » dans le canton d’Argueil. Ils se marièrent le 24 octobre 1931.

Mes parents blog

Conclusion d’un rapport d’inspection du 13 décembre 1934 : « Excellente institutrice. De l’activité, de la conscience, de la fermeté. Langage net et clair. Élèves habituées à collaborer à la leçon. Travail très bien organisé et bien contrôlé. Très bons résultats. »
Au vu et au su de sa valeur professionnelle, monsieur Eugène Anne, un inspecteur primaire qu’elle vénérait, l’encouragea vivement à postuler à la direction vacante du Cours Complémentaire de filles de Forges-les-Eaux. Ainsi, en dépit de quelques réticences et manœuvres médiocres et douteuses de syndicats et de « collègues » plus anciennes, à 29 ans, elle obtint le poste qu’elle occupa, vingt-six ans durant, jusqu’à sa retraite en 1962.
Les cours complémentaires furent les ancêtres des collèges actuels dans les campagnes. Ils n’étaient pas mixtes. On y accédait par un examen d’entrée en sixième. Ils délivraient, à la fin de la classe de cinquième, un certificat d’études primaires complémentaires, diplôme qui permettait d’obtenir des emplois administratifs ou publics comme facteur, garde-champêtre, secrétaire de mairie. Á l’issue de la troisième, on passait le Brevet Élémentaire qui ouvrait la porte des administrations, des P.T.T, des Finances, des Chemins de fer. Les élèves les plus prometteurs qui se destinaient à la carrière d’enseignant, faisaient une année supplémentaire de préparation au difficile concours d’entrée à l’École Normale.
Le « bon papa », fier de la promotion de sa fille, pouvait vivre une retraite paisible avec son épouse dans la maison qu’ils avaient acquise à Hacqueville, petit village sur le plateau du Vexin Normand. Il vouait une véritable passion pour son verger dans lequel il planta plusieurs dizaines d’espèces de poiriers et pommiers. Je me régale de la simple lecture poétique de l’admirable plan millimétré qu’il en avait tracé : Duchesse d’Angoulême, Doyenné d’Alençon, Conseiller de la Cour, Soldat laboureur, Transparente de Croncels, Fondante des Bois, Mère de ménage, Beurré Bachelier, Belle de Pontoise, Bergamote Esperen, j’en passe et (sans doute) des meilleures. Il notait méthodiquement ses récoltes annuelles. Ainsi, en 1927, il cueillit un panier de douze poires Bon-Chrétien qu’il jugea pâteuses, n’y voyez cependant aucun relent de bouffeur de curé !
Comme son papa, vingt-cinq ans auparavant, Maman connut les affres de la guerre au sein de son établissement. Durant toute la période de l’occupation allemande, elle abrita sous son toit ses chers parents retraités ainsi que sa sœur Émilienne, paralysée, dont l’époux fut prisonnier cinq ans dans un camp du territoire des Sudètes.

Maman JP et ses parents blog

Á défaut d’avoir connu personnellement cette époque, mon frère aîné ainsi qu’une institutrice qui devint par la suite ma marraine, m’ont confié quelques souvenirs.
De nombreux locaux furent alors occupés comme casernement de troupes allemandes. Le réfectoire laissa place à leur bureau postal, une classe fut transformée en salle de soins, une roulante encombra le préau. De ce fait, certains cours ne fonctionnaient plus qu’à mi-temps, d’autres furent dispensés à l’école du Sacré-Cœur (il n’était pas temps de « guerre des écoles » !), dans l’hospice Marette, et même dans un café.
Les soldats allemands, impressionnants dans leur uniforme vert, effectuaient quotidiennement des exercices dans l’une des cours de récréation, et même des manœuvres avec deux blindés. Lors de l’une d’entre elles, un engin défonça le mur de la classe enfantine ce qui entraîna la réprobation polie mais ferme de ma mère. Elle manifesta encore son mécontentement auprès de l’officier-chef, dans une anecdote plus cocasse. En effet, elle se plaignit qu’on lui eût dérobé un réveil auquel elle tenait. Le bibelot retrouva sa place initiale peu de temps après, l’officier-chef soupçonnant qu’il avait suscité la convoitise d’un des soldats … mongols enrôlés dans l’armée allemande.
Pour, sinon améliorer, du moins assurer l’ordinaire des repas des pensionnaires, mon père éleva et tua le cochon avec son beau-père. Il ressuscita la culture de la lentille chez ma mémé paysanne. Sur le chemin du retour de chez elle, une quarantaine de kilomètres à bicyclette, il fut contrôlé par une patrouille ennemie, intriguée par la cargaison d’œufs sur le porte-bagage. Le « bon papa » entretint en connaisseur un vaste potager, à l’arrière de l’école, que j’ai fréquenté bien plus tard, alléché par les succulentes fraises qui y poussaient.
Parfois, en soirée, la famille se réfugiait à la cave tandis que l’aviation allemande pilonnait, à quelques centaines de mètres de là, le nœud ferroviaire de Serqueux.
Malgré cela, l’enseignement n’était nullement sacrifié. En consultant son petit carnet, je constate que maman fut inspectée le 19 janvier 1943 et qu’elle se sortit très honorablement d’une leçon sur l’emploi du subjonctif. En la circonstance, elle n’avait pas choisi la facilité mais il faut dire qu’en ce temps-là, les inspecteurs déboulaient à l’improviste !
Beaucoup d’ouvrages de la bibliothèque sont perdus depuis la guerre. Séquence de lecture : Il est bon de situer la vie de l’auteur mais attention au lapsus, 1768 = règne de Louis XIV ! Pauvre petite mère, elle était en droit d’avoir la tête ailleurs.
L’inquiétude s’accrut brutalement lorsqu’un jour, plusieurs véhicules allemands envahirent la cour et entassèrent quantité de munitions dans le dortoir. Elle se dissipa, le lendemain, lorsque, tout fut rechargé, aussi précipitamment, dans les camions.
La fin du cauchemar approchait. École primaire et collège fermèrent fin mai 1944 pour ne rouvrir que le 1er octobre. Entre temps, les alliés avaient débarqué à l’autre bout de la Normandie et Forges avait été libéré en août par les Canadiens. L’une des institutrices avait succombé au charme d’un GI américain de couleur noire, ce qui ne fut pas du goût de ses parents. Dommage, cela aurait pu constituer la première belle histoire d’après-guerre au collège.
En guise d’hommage, j’ai plaisir à vous citer les valeureuses enseignantes qui maintinrent, autour de mes parents, une instruction de qualité durant ces sombres années : Mlle Poulain, Mlle Guyard, Mme Desjardins, Mme Cornec, Mme Berrurier, Mlle Lafougère, Mlle Loubère ; certaines d’entre elles ne sont plus de ce monde.
Il n’était pas question de « souffler », ce qui aurait été compréhensible après toutes ces émotions. Maman reçut la visite de l’Inspecteur Général, le 8 décembre 1944, puis celle de l’Inspecteur primaire, le 26 janvier 1945 …

À suivre …

Publié dans : Portraits de famille |le 14 mai, 2014 |Pas de Commentaires »

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