Le sabre et le goupillon à la mode picarde

Il y a quelques semaines, en recueillant certains bibelots au domicile d’un cousin décédé, je me suis surpris, bien inconsciemment, à illustrer l’expression le sabre et le goupillon qui désigne dans le langage populaire la collusion entre l’armée et la religion.
C’est au dix-neuvième siècle que ces deux objets s’assemblent pour désigner les forces politiques conjointes du nationalisme et du cléricalisme. Les sous-officiers ou « traîneurs de sabres » se rapprochèrent, à l’époque, de l’Église et ses « manieurs de goupillon », cet aspersoir utilisé pour répandre l’eau bénite. Deux symboles dont le capitaine Dreyfus paya chèrement l’alliance. Union des forces conservatrices, mon Dieu, que m’arrive-t-il?
De sabre, j’en possède déjà un, héritage d’un lointain ancêtre. Il s’agit peut-être plutôt d’une épée.

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Pour la beauté de l’histoire et même de l’Histoire, en raison de la proximité du bourg d’Aumale à quatre lieues du village picard natal de mon père et de ma grand-mère, j’aimerais fanfaronner qu’il figure dans le tableau d’Horace Vernet immortalisant la prise de la Smala d’Abd-el-Kader, le 16 mai 1843, par le duc d’Aumale. Un épisode important de la conquête de l’Algérie par la France dont on ne soupçonnait pas les conséquences au cœur de notre vie politique et sociale actuelle.
À vrai dire, si Aumale fut érigé, en 1070, en comté par Guillaume le Conquérant en faveur d’Eudes de Champagne, le titre de comte puis duc n’a déjà plus qu’une valeur nominale dès la fin du siècle suivant, et plus encore, lorsqu’il est porté par Henri d’Orléans, le cinquième fils du roi Louis-Philippe.
Ainsi, suis-je encombré d’une arme avec l’aigle impérial que je ne brandis même pas pour sabrer le champagne à la manière des hussards de la garde napoléonienne au retour de leurs campagnes victorieuses. À ne pas confondre avec sabler le champagne, une expression qui s’appliquait, aux XVIIe et XVIIIe siècles, à tous les vins pour exprimer l’action de boire cul sec.
Pas militariste pour deux sous, j’emmène, cependant, une douille d’obus de la Première Guerre mondiale que j’avais toujours vue sur l’antique vaisselier de ma grand-mère.

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Pour saisir la valeur psychologique et affective de mon choix, il faut revenir un siècle en arrière, le 2 août 1914 précisément. Ce jour-là, une semaine avant qu’il ne soufflât ses quatre bougies, mon père entendit sonner le tocsin lugubre annonçant la mobilisation générale alors que ses parents coupaient la javelle dans la plaine. Son père cessa, sur le champ, son activité agricole pour rejoindre son régiment, le soir même, à Beauvais. Il ne devait revenir que quatre ans plus tard, fortement affaibli par une pleurésie dont il ne guérit jamais. Il décéda le 1er novembre 1921.
De cette période tragique, mon père conservait le souvenir des troupes de l’Empire britannique logeant dans les bâtiments de la ferme familiale avant de remonter au front. Il me décrivit aussi comment, les nuits de l’été 1916, la population se rassemblait au bout du village pour assister aux extraordinaires feux d’artifice dus aux obus fusants, tirés à une cinquantaine de kilomètres de là, sur le front au-delà d’Amiens.
Après la signature de l’Armistice, du haut de ses huit ans, il accompagna sa maman sur les lieux de la terrible bataille de la Somme, une des plus meurtrières de l’histoire humaine. Le 1er juillet 1916 détient le triste record de la journée la plus sanglante pour l’armée britannique avec 19 240 morts.
Ce n’étaient que champs labourés de tranchées, jonchés de casques, d’armes brisées, de véhicules militaires désarticulés. Comprenez que cela puisse marquer les esprits à vie. Ils en revinrent avec des valises pleines de douilles d’obus de canons qui, une fois astiquées, gravées et ciselées, ornèrent meubles et cheminées.
De nombreux soldats de toutes les puissances combattantes, contraints à l’immobilité de la guerre des tranchées, utilisant le métal des douilles des projectiles tirés sur l’ennemi, fabriquaient des objets de la vie courante tels des couteaux, des briquets, des porte-plumes, boîtes à bijoux.
Certains d’entre eux étaient, dans la vie civile, des artisans très qualifiés comme orfèvres, graveurs, dinandiers, mécaniciens de précision. Ou des paysans d’une grande habileté manuelle, comme mon grand-père qui, pour tromper son oisiveté durant sa longue hospitalisation, confectionna, à partir de divers objets en cuivre, des coupe-papiers, bagues, bracelets qu’il envoyait à son épouse.
Il contribua ainsi à ce qu’on désigne aujourd’hui comme art du Poilu ou art des tranchées. Drôle de nom pour une drôle de guerre !

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Ces objets constituent des témoins de violence, de souffrances, de haine, de sang, de mort. Ils sont aussi « autant de protestations contre la laideur, contre la bêtise guerrière, contre l’absurdité du sacrifice » et, bien évidemment, un lien avec des parents que je n’ai pu connaître, notamment deux grands-oncles morts au combat, ainsi, bien sûr, qu’une grand-mère et un papa marqués pour la vie. Que serions-nous si nous avions connu pareille tragédie ?
Sur le culot des douilles, sont gravées plusieurs inscriptions qui renseignent sur leur provenance. Ainsi, celle en ma possession est une douille allemande de 77 mm de diamètre. Le marquage « ST » (Stark) signifie qu’elle est renforcée, HL indique le fabricant, Haniel Leuge de Dusseldorf.

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J’ai souhaité me rendre sur certains lieux où débutèrent les hostilités de la Bataille de la Somme. Mon père aurait sans doute été ému par ma curiosité, lui qui fut, trente ans durant, dans son canton, président du Souvenir Français, une association gardienne de la mémoire des victimes de guerre par l’entretien des tombes et des monuments commémoratifs. Elle est née, d’ailleurs, en 1887, à l’initiative d’un autre professeur François-Xavier Niessen.
Presque un siècle après, ce coin de plateau picard, à la lisière du Pas-de-Calais, de nature crayeuse propice au creusement de tranchées, semble bien paisible avec les taches jaunes du colza ensoleillant le paysage. Seul, le pullulement de cimetières militaires, de mémoriaux et de stèles rappelle que ce triangle entre les villes d’Albert, Péronne et Bapaume fut le théâtre d’un épouvantable carnage.
Il porte le nom poétique de Pays du Coquelicot. Comme un p’tit coquelicot mon âme ! Il est encore trop tôt en saison pour que fleurisse ce symbole de mémoire des soldats morts à la guerre.
Avant la Première Guerre mondiale, peu de coquelicots poussaient en Flandres. Les terribles bombardements enrichissant le sol crayeux en poussière de chaux favorisèrent leur éclosion. Cela inspira au lieutenant colonel John Mc Crae, un célèbre poème, en forme de rondeau, In Flanders Fields dont voici la traduction française, Au champ d’honneur :

« Au champ d’honneur, les coquelicots
Sont parsemés de lot en lot
Auprès des croix; et dans l’espace
Les alouettes devenues lasses
Mêlent leurs chants au sifflement
Des obusiers.

Nous sommes morts,
Nous qui songions la veille encor’
À nos parents, à nos amis,
C’est nous qui reposons ici,
Au champ d’honneur.

À vous jeunes désabusés,
À vous de porter l’oriflamme
Et de garder au fond de l’âme
Le goût de vivre en liberté.
Acceptez le défi, sinon
Les coquelicots se faneront
Au champ d’honneur. »

Pour sa beauté, écoutez la version originale :

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Je commence mon pèlerinage par une visite au spectaculaire Lochnagar Crater dans le petit village d’Ovillers-la-Boisselle. En ce jour de semaine, je ne suis pas seul, plusieurs cars britanniques déposent des lycéens tous revêtus d’un gilet marqué des deux mots Battlefields Trip. En effet, les monuments du secteur concernent en grande majorité les troupes du Commonwealth.
La guerre de positions obligea très rapidement les belligérants à recourir à de nouvelles techniques de combat. Dans certains secteurs du front, les tranchées étaient tellement rapprochées que les attaques en surface, appuyées par l’artillerie, s’avéraient impossibles car les obus pouvaient atteindre les tranchées du camp qui les tirait.
S’inspirant du travail de sape des châteaux forts du Moyen-Âge, les combattants se lancèrent alors dans une guerre des mines. Ainsi, plusieurs brigades de la 34ème division britannique, essentiellement composées d’Écossais et d’Irlandais, creusèrent, à seize mètres de profondeur, un tunnel jusqu’aux lignes allemandes et y placèrent vingt-sept tonnes d’explosifs (ammonal).
La mise à feu s’effectua, le 1er juillet 1916, à 7 h 28, deux minutes avant l’attaque marquant le début de la grande bataille de la Somme. L’explosion souleva 420 000 mètres cube de terre creusant un cratère de 40 mètres de profondeur et 100 de diamètre. Les dimensions ont diminué depuis avec l’érosion.

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Sur la photographie, la taille des visiteurs en bordure du trou donne une idée du gigantisme du Big Push.

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En bordure du cratère, une petite stèle a été érigée à la mémoire du soldat George Nugent, des Tyneside Scottish Northumberland Fusiliers, qui mourut au combat ce jour-là et dont les restes furent retrouvés en 1998. Il a été inhumé, le 1er juillet 2000, en présence de membres de sa famille, dans la nécropole du Commonwealth située à l’ouest du village. La terre de Picardie n’a sans doute pas pansé toutes ses plaies.

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Au cours de l’assaut, les pertes britanniques furent très importantes car beaucoup de combattants se réfugièrent dans l’excavation devenue la cible des canons allemands (et même britanniques !) pilonnant Lochnagar.
Au cimetière d’Ovillers, reposent 3 439 soldats du Commonwealth et 102 Français. Beaucoup sont inconnus. Il est émouvant d’en parcourir les allées, et à l’arrêt devant quelques tombes, d’imaginer ce que fut la vie trop courte de ces enfants du Pays de Galles, d’Irlande, d’Écosse, d’Angleterre, et même du Canada.

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De nombreuses taches blanches « égayent » la campagne. On recense dans la région, 410 cimetières britanniques, 19 français et aussi 14 allemands (les tombes sont noires).
À Ovillers encore, à quelques dizaines de mètres du cimetière, un calvaire rappelle que le 17 décembre 1914, des Poilus bretons du 19ème RI furent tués en attaquant, à cet endroit, les positions allemandes. La pierre de Kersaint utilisée, les bourgeons et les rameaux ornant la croix, rappellent leur origine. Sur le socle figure une phrase du lieutenant Augustin de Boisanger qui, grièvement blessé, refusa d’être évacué : « Je n’abandonne pas mes Bretons ».

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Comme pour exorciser tous ces drames, sans aucune pensée blasphématoire, je vous propose un extrait d’une nouvelle, un petit bijou d’humour (noir) britannique ayant pour décor Ovillers :
« Shirell avait été adopté d’entrée tout frais arrivé en remplacement de notre lieutenant précédent. Celui-ci s’était collé une dragée dans le plafond en accusé réception d’un courrier du cœur lui annonçant que sa fiancée avait trouvé escarpin à son peton trois cottages plus haut dans sa rue. Nous comprîmes après coup mortel que cette missive était destinée à un homonyme lui aussi entiché d’une Elisabeth Smith dite Betty. Ta Betty. Leurs “Betties”.
Tel l’obus, une mauvaise nouvelle n’arrivait jamais au bon moment, rarement seule et pas toujours au bon endroit.
Lui, Shirrell, ne dérogeait jamais à notre “five o’clock tea” fut-ce en marchant. Ce qui nous différenciait le plus des Français et des Allemands, c’était notre rapport à la météo. La pluie était toujours la bienvenue parce qu’elle nous rappelait un peu notre île, certes, signifiait qu’il ne gelait point, assurément, mais surtout que nous n’aurions pas uniquement de l’eau croupie pour notre chère infusion. La première mission du jour était de repérer, dans le no man’s land devant et derrière la tranchée, la nouvelle flaque qui n’était pas là hier, née de la dernière pluie donc, et dans laquelle aucun cadavre ne faisait mouillette. Cela nous accaparait parfois toute une matinée de scrutations et de délibérations de survie. Les hauts gradés prenaient cela pour du zèle de vigilance. En résumé, ils nous foutaient la paix quand on glissait un iris inquiet dans un périscope de fortune. Tant et tant de soldats s’étaient fait sauter la terrine par les francs-tireurs d’en face qu’un courageux guetteur n’avait plus de prix. Les anciens nous faisaient remarquer qu’ils arrivaient, avec l’expérience, à savoir, lorsque le temps avait été sec et que l’eau provenait d’une réserve en jerrycan, si le liquide avait transité par un bidon de la British Petroleum ou par celui d’un autre pétrolier. Mais souvent, hélas ! notre breuvage étendard exhalait la mort métisse des sangs belligérants mêlés qui engraissaient le limon brun du champ de bataille. Il fallait alors faire preuve d’imagination, d’un détachement tout militaire, et de défenses immunitaires barbelées pour que ni la raison ni le corps ne se dissolvent dans nos destins sacrificiels de viandes sur pied. Rizières stériles ou mangroves nues, nos tranchées inondées fertilisaient désespérances et anéantissements à grande échelle. L’inhumaine …
… Nous sommes à cinq minutes de notre énième charge. Je tremble comme une feuille mais j’ai encore réussi à suffisamment coller aux basques du lieutenant pour être dans le bon sillage, celui du vainqueur au mieux, du survivant au pire …
Il sourit à certains, fronce les sourcils et durcit faussement son regard pour d’autres qui tentent, en le lui rendant, de conserver tous les flux corporels à l’intérieur de leurs enveloppes charnelles ou, au mieux, de leurs uniformes. L’odeur ce matin est particulièrement effroyable. Garder son estomac plein est une prouesse. Au moins, tentions-nous de rendre discrètement afin de ne pas faire dégobiller toute la compagnie. Sa dernière œillade fut pour moi. Quasiment collé à sa jambe, recroquevillé, adossé à la tranchée, je l’épiai. Il se pencha vers moi comme jamais il ne l’avait fait …
… Il hurla si férocement que je sursautai. Il bondit hors de la tranchée, j’enquillai juste derrière lui en me décalant légèrement afin d’anticiper les dépressions du terrain miné par quatre mois de pilonnage. A peine une dizaine de mètres parcourus et, déjà, je prenais ma première bûche. Un reste de barbelé vindicatif me “croche-patta” avec la sournoise complicité d’un fémur. Je m’affalai dans mes règles de l’art. Roulade avant dans un cratère d’obus. Petite pose pour tout remettre en place y compris les parties intimes légèrement carambolées par mon fusil qui s’était pris entre mes jambes.
Le bonheur est fait de petites vies simples, savez-vous ?
Je grimpai comme je pus ce triste bout de lune tombé en Terre et repartis à toutes pompes.
Trouille mis à part, ce qu’il y avait de plus stimulant à l’attaque, car abominable, c’était que vous chargiez, encore et encore, sous les regards des gisants et agonisants des offensives précédentes. Lorsque vous vous enfonciez jusqu’aux hanches à travers un corps qui, trois jours plus tôt, était un camarade d’espoir et de frissons, vous sortiez du trou le visage déformé d’épouvante et résolu à en finir, d’une manière ou d’une autre.
C’est incroyable avec quelle facilité déconcertante le métal en fusion peut traverser la chair humaine ou animale. Lorsque je retrouvai le lieutenant Shirrell, adossé à un monticule de terre fumante dans un trou d’eau, bien droit, les yeux vers le ciel, la tête imperceptiblement inclinée vers la droite, un shrapnel l’avait découpé en diagonal du pectoral droit à la hanche gauche. Nous lui parlâmes avec Kantrell mais il n’était déjà plus avec nous. Il n’exhala qu’un mot : “mother”. Avec un autre nous restâmes pétrifiés au milieu de la fureur jusqu’à ce qu’un obus impromptu nous saupoudra de noirâtre.
Le glas du village voisin en faisait foi, la pluie s’abattait maintenant depuis plus de cinq heures et avait noyé les dernières lamentations des mourants. J’étais toujours dans mon trou. L’autre était mort et semblait dormir pendant que le lieutenant avait été désagrégé par un ultime don des cieux. Je compris que j’étais grièvement blessé lorsque je vis l’eau emplir notre entonnoir sans souffrir du froid. Seules les gouttes qui me tombaient malencontreusement dans le cou me glaçaient et me sortaient de ma torpeur pour un laps de temps indéfini. La nuit était là. Nous avions été repoussés. Une fois de plus. Massacrés. Une fois de trop. J’ouvris les yeux. Je me gratterais bien le nez. Mes bras flottaient devant moi. Inertes. Je ne souffrais de rien sinon de ne pas comprendre ce qu’il m’arrivait. Une grande et sourde fatigue, diagnostiquais-je. Une exténuation totale. Mais je glissais sous le rayon de lune ?! Un pan de notre puits s’éboulait doucement. Par un mouvement de bascule j’entraperçus à la surface ce qu’il restait de mes jambes. Un sourire me vint. J’en avais fini avec la guerre. Avec la marche à pied aussi apparemment. Un emploi assis, enfin. Quelle réussite pour un cancre comme moi qui avait abandonné l’école en même temps que toute idée d’enfance ! C’était il y a… sept ans ! Une éternité. Une autre vie. Quelle ascension ! Perdre ses jambes pour gagner un rond de cuir.
– Que faîtes-vous là ? questionna le lieutenant Shirrell.
– J’infuse, mon lieutenant, j’infuse…
J’eus un hoquet de rire. Quel drôle d’oiseau atrabilaire devait pondre ses œufs dans un nid de mitrailleuses ?
L’arrière de ma tête glissant sur la paroi friable du cratère sombre fit basculer mon casque sur mon visage me plongeant dans le noir total, le chaud, l’humide. Bientôt ce fut le feu de l’eau glacée qui prit mon cou d’assaut. Je m’enfonçais dans la pluie sans pouvoir amorcer le moindre geste. Je glissais une dernière fois sous la surface, mon casque toujours posé sur ma figure. J’étais aveugle, sourd à toute autre chose qu’un gargouillis dans mes oreilles. J’avais soudain terriblement froid. Seul mon nez respirait encore la bulle d’air, emprisonnée sous mon masque fortuit, avec un peu d’eau qui s’insinuait en des sentiers incandescents dans ma face. Je voulus crier, une censure liquide fulgurante saisit ma langue et s’engouffra dans ma gorge.
Presque au fond du gigantesque trou d’obus le casque glissa sur le côté et libéra le ciel noir du soldat Woolfender. Il y aperçut un long tunnel blanc et une lumière brillante au bout. Il sourit, insensible, à l’effroyable douleur pulmonaire qui irradiait jusque dans ses jambes fantômes. Pourtant ce long et diaphane tunnel n’était qu’une coudée d’intestin grêle due à l’éventration du lieutenant Shirrell. Vingt pouces d’un boyau monté en lampe avec la lune blafarde en guise d’ampoule.
Immergé depuis trop longtemps dans l’horreur de la folie des hommes, il mourut noyé à 80 kilomètres des côtes.
Sombre… sombre eau bue. Hard drink my friend. »
(extrait de Ovillers-la-Boisselle ou Woolfender en sachet de koss-ultane)

L’Histoire est constituée d’une multitude de petites histoires. Mon papa gardait de cette période le souvenir des soldats britanniques jouant en short au football dans les pâtures autour de la ferme familiale. C’est peut-être là que naquit sa passion, et plus tard la mienne, pour ce sport alors récent puisque son histoire débute communément en 1863 avec la création de la Football Association, la fédération d’Angleterre de football.
Dans mon enfance, il était d’ailleurs une tradition que l’équipe de France dispute un match, le 11 novembre, jour anniversaire de la Première Guerre mondiale. Aussitôt la cérémonie du souvenir achevée dans mon bourg natal, nous mettions le cap vers le stade de Colombes que j’ai évoqué dans un billet du 6 mai 2008.
De même, à partir de 1930, fut organisée, chaque année, aux environs de cette date commémorative, une rencontre de prestige entre le Racing Club de Paris et le club londonien d’Arsenal, au profit des Invalides de guerre. Signe des temps et des mœurs, dans le cadre de la Ligue des Champions, Chelsea, autre équipe de la capitale anglaise, et Paris-Saint-Germain, viennent de s’affronter au profit de puissants médias et d’investisseurs russes et qataris.
Mon père aurait sans doute aimé se recueillir devant le mémorial situé devant l’église de Contalmaison, autre modeste village à une lieue d’Ovillers-la-Boisselle. Ce monument a été dévoilé en 2004 à la mémoire du bataillon du lieutenant-colonel Sir George Mc Crae, constitué d’un certain nombre de footballeurs écossais.

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En ces temps de guerre, tandis que beaucoup de soldats britanniques risquaient leur vie au front, les footballeurs professionnels étaient considérés comme des planqués et des lâches. Les critiques se turent lorsque se portèrent volontaires, treize joueurs du club d’Edimbourg, Hearts of Midlothian. Leur exemple fut suivi par un certain nombre de supporters et abonnés du club ainsi que de l’équipe rivale de Hibernian.
Tous étaient présents, le 1er juillet 1916, jour du déclenchement de la bataille de la Somme. Les trois quarts succombèrent au cours de l’assaut. Le cairn érigé, en pierre du Morayshire, par des artisans écossais, leur rend hommage.

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La guerre permit de rassembler les Hearts protestants et les Hibs catholiques ; ce qu’un riche industriel n’a pas réussi à faire, récemment, pour une fusion sportive des deux clubs.
À la sortie du même village de Contalmaison, se trouve la « Bell redoute », une stèle dédiée à Donald Bell, premier footballeur professionnel (de Crystal Palace puis Newcastle) à s’engager dans l’armée britannique, et qui mourut héroïquement le 10 juillet 1916.

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Pour clore cette rubrique surprenante du ballon rond, je ne résiste pas à vous conter l’anecdote du capitaine Wilfried Percy Nevill qui aurait été à l’origine de la première grande finale de Coupe d’Europe entre les East Surreys et les Bavarois !
Il ne s’agit pas d’une blague de mauvais goût. Évoquée dans la nouvelle, La finale du capitaine Thorpe, il y est question de l’attaque du village picard de Montauban, toujours ce 1er juillet 1916. Nevill avait emmené d’outre-Manche plusieurs de ces vieux ballons de foot en cuir marron cousus à la main, susceptibles de vous assommer quand ils étaient gorgés d’eau.

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Il aurait promis aux quatre compagnies dont il avait la charge que la première qui parviendrait à marquer un but dans la tranchée ennemie serait récompensée. Le coup d’envoi fut donné à 7h 27 exactement, alors les hommes bondirent hors des tranchées et se lancèrent à la poursuite des ballons. Lorsqu’un compagnon tombait, un autre prenait la relève et poussait le ballon vers l’avant. Cette tactique de kick and rush s’avéra efficace si l’on considère que l’enjeu primait sur le jeu (expression favorite des journalistes sportifs !) ; Montauban fut le seul village avec Mametz à être libéré ce jour-là. Par contre, les pertes humaines furent nombreuses et le « captain » courageux Nevill périt dans l’offensive, une grenade à la main, au moment de shooter.
Je descends maintenant au fond d’un petit vallon en face du bois de Mametz. La quiétude actuelle du lieu contraste avec l’horreur que vécurent ici les soldats gallois de la 38e division entre les 7 et 12 juillet 1916. Pour la plupart, il s’agissait de leur baptême du feu et 1200 d’entre eux périrent dans d’atroces combats livrés au milieu du fracas des obus et des arbres déracinés.

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Sur un petit promontoire, face au bois, un étonnant mémorial représentant un dragon rouge symbole du pays de Galles, toutes griffes dehors, leur rend hommage.
Peu après la bataille, le poète Robert Graves, qui servait aux côtés des Royal Welsh Fusiliers (fusiliers royaux gallois), errant dans le bois de Mametz, parmi les morts des deux camps, écrivit son poème A Dead Boche (Un Boche mort) :

« À vous qui avez lu mes chansons de guerre
et qui n’entendez parler que de sang et de gloire
Je vais dire (et ce ne sera pas nouveau)
« La guerre c’est l’enfer ! » et si vous en doutez
Aujourd’hui j’ai trouvé dans le bois de Mametz
Un remède certain contre la soif de sang :
Où, s’appuyant contre un tronc brisé,
Dans un grand désordre de choses souillées,
Était assis un Boche mort ; il grimaçait et puait
Avec des habits et un visage d’un vert détrempé,
Ventripotent, portant des lunettes, les cheveux coupés à ras,
Du sang noir dégoulinant de son nez et de sa barbe. »

Ce réquisitoire réaliste contre la boucherie guerrière tranche avec le Dormeur du Val, le sonnet qu’écrivit Rimbaud suite à la guerre franco-prussienne de 1870.
À une dizaine de kilomètres de là, à Beaumont-le-Hamel, se dresse un surprenant mémorial honorant les soldats du dominion de Terre-Neuve. En effet, cette île appartenait, à cette époque, à l’Empire britannique. Au sommet d’une butte, trône une statue de caribou.

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Nul doute que dans deux ans, au cours de l’été 2016, à l’occasion du centenaire de la bataille de la Somme, les manifestations seront nombreuses en hommage à tous ces soldats venus d’hors de France verser leur sang pour défendre notre terre.
Au-delà de ce coin de Picardie, pour mieux comprendre ce que fut le quotidien des soldats de l’armée française durant ce qu’on appelle la Grande Guerre, je ne peux que vous recommander la lecture de deux ouvrages admirables : Ceux de 14 de Maurice Genevoix et Les Croix de bois de Roland Dorgelès, natif d’Amiens. Pour la petite histoire, sachez que l’académie Goncourt, en 1919, préféra au roman de Dorgelès, À l’ombre des jeunes filles en fleurs de Marcel Proust. Cocasse consolation, Dorgelès obtint le Prix Vie heureuse, futur Prix Femina !

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Si tant est que la musique adoucit les mœurs, souffrez que j’aille maintenant retrouver la Madelon dont la statue, allégorie de la victoire, surmonte, au milieu des champs en bordure du hameau de La Boisselle, un monument à la gloire de la 34e division des Irlandais et des Écossais.

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La Madelon est surtout connue comme chanson de comique troupier très populaire à l’époque. Le sujet traité, la misère sexuelle du soldat, l’éloignement de la bien-aimée et les remèdes proposés, le vin et une servante accorte et peu farouche, trouvèrent écho chez nos pioupious.
Son auteur Louis Bousquet avait déjà écrit, l’année précédente, un autre succès avec L’ami Bidasse. À titre personnel, au temps où je me destinais à ma carrière d’enseignant, je me souviens d’un intendant qui, lorsqu’il fustigeait notre conduite, faisait inévitablement référence à son passé à l’École Normale d’Arras, ce qui déclenchait dans le réfectoire, la reprise en chœur du refrain : « Avec l’ami Bidasse, on ne se quitte jamais, attendu qu’on est tous deux natifs d’Arras, chef-lieu du Pas-de-Calais ». Les anciens combattants ne se recrutent pas qu’à l’armée, les trublions de chambrée non plus !
Allez, je vous offre une pépite : Line Renaud, en une Madelon encore affriolante, victime des mains baladeuses de Thierry le Luron, Adamo, Julien Clerc, Roger Pierre, Claude François et même Dalida !

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Permettez cependant que je lui préfère l’évocation nostalgique de Charles Trenet : « Le feu sur un toit de chaume et l’empereur Guillaume » :

Du sabre (ou du canon) au goupillon, en guise de transition, comment ne pas évoquer, en traversant la ville d’Albert, la Vierge dorée qui culmine, à 75 mètres de hauteur, au dôme de la basilique Notre-Dame-de-Brébières.

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Sujet au vertige, j’en frissonne pour l’enfant qu’elle présente au monde à bout de bras. Allo Maman bobo, j’ai vomi tout mon quatre heures !
Tout divin qu’il fût, lorsqu’un obus allemand toucha le clocher en janvier 1915, la statue de la Vierge dorée resta suspendue à l’horizontale avant de s’écrouler en 1918. La Vierge ainsi penchée donna naissance à une croyance selon laquelle sa chute marquerait la fin de la guerre.

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En ce temps de semaine Sainte, cela tombe à pic de vous parler maintenant de la crécelle que j’ai récupérée chez mon cousin. Mon Poilu de grand-père en avait confectionné deux exemplaires pour ses fils du temps où ils étaient enfants de chœur.
La crécelle est un instrument de musique de la famille des idiophones (ni à corde, ni à membrane, ni à vent), appelé aussi parfois brouan ou tartuleuil. La mienne (désormais), dite à raclement, est composée d’un manche en bois et d’une partie rotative dont la lame en bois racle et craque sur la partie crantée du manche.

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Connue dès le Moyen-Âge, elle servait alors aux lépreux et aux pestiférés pour avertir de leur approche et faire fuir les passants.
Tiens donc, elle fut également utilisée durant la Première Guerre mondiale à cause du développement de l’arme chimique et le tir d’obus remplis de gaz suffocant et même mortel. Pour éviter d’être surpris par l’arrivée de ces gaz et s’équiper rapidement de masques de protection, tâche incomba aux guetteurs de tranchée, à l’apparition de nuage jaunâtre ou la perception d’une odeur particulière, de donner l’alerte en utilisant divers signaux sonores parmi lesquels des crécelles.
De manière plus pacifiste, mon oncle (avec mon papa) l’agitait lors de la Semaine Sainte pour annoncer l’Angélus et les offices en l’absence des cloches soi-disant parties pour un « week-end rital » à Rome, en fait condamnées au silence en signe de deuil de notre Seigneur.
Leur déambulation à travers le village se doublait de la quête des œufs de Pâques dite pocage en Picardie, paquerets en Normandie. Cette coutume se rattache à l’établissement du Carême durant lequel le clergé interdisait la consommation d’œufs pendant la pénitence de quarante jours. Non sans heurts, ainsi, en 1100, les Amiénois refusèrent de suivre les prédications de l’évêque Godefroy, arguant qu’il ne cessait d’imaginer de nouvelles austérités.
Vers 1690, Chapelon, un abbé forézien, écrivit Contre le Carême, un savoureux poème en alexandrins, une parodie des chansons de geste où s’affrontent les deux seigneurs Caresme et Charnage, une opposition des jours maigres et gras.

« Mon Dieu, que je regrette les jours gras
Depuis qu’il ne vient plus de viande à la maison
Qu’on ne balaie plus d’os dans notre caisse à déchets
Et qu’il faut que chacun mange en se limitant,
Que le chien et le chat se lorgnent au foyer,
Plus surpris qu’un larron qui est entraîné par les archers,
Qu’il ne faut goûter à rien sous la cloche,
Qu’on nous dit tous les jours le mal que nous avons fait
Et encore bien d’autres mauvaises choses auxquelles on n’a pas pensé,
Que les pauvres galants n’ont que poulets en tête
Et ne savent comment passer les jours de fête !
S’ils vont se promener par un jour de beau temps,
Ils soupent le soir avec des pissenlits !… »

Et l’ecclésiastique bon vivant continue de nous mettre l’eau (ou le vin) à la bouche :

« Aussi bien que peut-on faire avec de la merluche bien dure !
Pas plus qu’une chopine du vin de chez Chodure
Ou bien, si vous préférez, de celui de chez Qualieu
Qui n’a jamais, dit-on, pétillé jusqu’aux yeux !
Vingt-cinq harengs, la moitié d’une seiche
Nous font autant de bien que le bois d’un râtelier :
Tout ça dans l’estomac y demeure tout sec
Et le rend plus pesant qu’un canon de mousquet.
Comment font-ils les groins, avec une mixture
Dont la composition dépasse mon entendement ?
Du pain, deux harengs, du vinaigre, un oignon,
Tout cela fricassé : tiens, n’est-ce pas bien bon ?
Si je voulais recevoir l’Antéchrist et sa femme,
Un ragoût de ce genre serait tout indiqué.
Cependant la plupart des gens ne vivent que de ça … »

Le sympathique abbé pousse un peu loin le bouchon de Côtes du Forez, car, personnellement, je salive rien que de penser à des harengs pommes de terre tièdes à l’huile en entrée, et d’une salade de pissenlits avec des œufs durs (zut, c’est vrai que les œufs sont interdits !).
Sacré curé qui conclut ainsi :

« Si j’étais Pape un jour – que le bon Dieu m’en préserve !-
Je ferais un carême plus court des trois-quarts
Ou bien je laisserais liberté de conscience,
Car il n’y a que des miséreux qui fassent pénitence.
Les riches, chez eux, mangent d’excellents brochets,
Qui feraient le plus grand bien à des gens comme moi ;
Ils restent deux heures à table et se font la bedaine
Ronde comme une poire, je ne dis pas aussi blette … »

Bon ! Finalement, les famines s’ajoutant aux privations, l’œuf réintégra la table de Carême au XVIIIe siècle.
Une grande quantité d’œufs se trouvant dans les provisions du ménage du fait de l’abstinence (on ne sait jamais, le bon Dieu pourrait faire les gros yeux !), on en offrait volontiers aux enfants quêteurs. Mon père et mon oncle, entre autres, arpentaient la seule rue du village tout en longueur de Villers-Campsart en faisant tournoyer leur crécelle. Ils s‘arrêtaient de maison en maison, offraient de l’eau bénite puisée dans un bidon de lait ou buire, et chantaient une partie de la Passion du doux Jésus … plutôt un refrain de quête adapté à la circonstance :

« Je vous salue avec honneur
N’oubliez pas les enfants de chœur
Et le Bon Dieu vous le rendra
Alléluia !
Si vous n’avez pas d’œufs
Donnez un franc, donnez-en deux
Et le Bon Dieu vous le rendra
Alléluia ! »

Il y avait des variantes plus païennes, ainsi lors des paquerets de Normandie, à la fermière qui les prévenait :

« Poves chanteux qui sont à l’hus
Vous êtes les biens mals venus !
Vu qu’nos poules en’couvent que fétus
Alleluia ! »

les cueilleux d’œufs répondaient :

« C’est point des œufs que nous cherchons
C’est la jeun’fille de la maison
Alleluia! Alleluia! Alleluia!

S’elle est jolie, nous prendrons,
Prêtez la nous, j’vous la rendrons
Alleluia ! Alleluia! Alleluia! »

On n’est pas si loin du charivari, rituel collectif attesté dès le XIVe siècle se tenant à l’occasion d’un mariage mal assorti (un homme âgé avec une jeune femme) ou d’un remariage trop précoce après la mort du conjoint. Dans une parodie de l’harmonie des musiques religieuses, les passants faisaient du tapage avec des objets détournés de leur usage traditionnel (casseroles et poêles) mais aussi des instruments tels crécelle et claquoir. En Gascogne, les nouveaux mariés devaient « courir l’âne », enfourchant l’équidé têtu, la femme à l’endroit, l’homme à l’envers tenant la queue de l’animal. Autant dire qu’aujourd’hui, avec les familles recomposées et le mariage pour tous, le charivari a perdu beaucoup de sa signification.
En Corse, lors de a settimana santa, le rite des Ténèbres s’effectue autour d’un grand chandelier supportant quinze cierges qui sont progressivement éteints au cours des litanies, psaumes et lamentations. Avant l’extinction de la dernière lumière, sont chantés le Benedictus et le Miserere, puis le monde est plongé dans les ténèbres. Se déclenche alors le vacarme, destiné à chasser le diable, des crécelles, claquoirs, sifflets, conques marines et des gros bâtons en arbousier (les matarelli) frappant bancs, chaises et murs.
En dépit de sa sonorité discordante, la crécelle est un instrument de musique à part entière qu’on distingue notamment dans la Symphonie des jouets composée par le moine bénédictin Edmund Angerer au XVIIe siècle, mais également attribuée à Léopold Mozart, le père de Wolfgang Amadeus.
De sa voix chevrotante, Julien Clerc, dans une de ses chansons, demandait aux crécelles de sonner en souvenir des demoiselles aux longs jupons.

« C’est une chanson roturière
Sans préambule et sans manière
Que je vous chante sans façon
Sonnez crécelles, jouez violons

Si cette chanson vous rappelle
Le temps où vous étiez si belle
Où vous faisiez de vos jupons
Les voiles d’un bateau fanfaron … »

On qualifie par métonymie, de crécelle une personne possédant une voix perçante et désagréable.
En raison de leur cri strident qui rappelle le son de la crécelle, il existe une famille d’oiseaux rapaces de genre Falco portant le nom de crécerelles.
J’espère que je ne vous ai pas trop brisé les tympans.
Habile transition, car sur le chemin du retour des champs de bataille de la guerre 14-18, je n’ai pas manqué de m’arrêter à Amiens pour admirer sa magnifique cathédrale gothique, la plus vaste de France, et les superbes … tympans de ces portails.

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Saint Ache se gratte la barbe, dubitatif, devant la tête décapitée de Saint Acheul. Ces deux saints, dont la vie nous est inconnue, paraissent avoir souffert le martyre à Amiens vers la fin du IIIe siècle.
L’heure de fermeture approchant, le temps m’est compté pour profiter pleinement des trésors se trouvant à l’intérieur. Je pare au plus pressé en me dirigeant, dans la nef, vers le gisant de bronze d’Évrard de Fouilloy, évêque d’Amiens au XIIIe siècle, puis devant la chaire de vérité de style résolument baroque.

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Vite, contournant le chœur, dans le déambulatoire, il me faut absolument voir les chefs-d’œuvre de Nicolas Blasset, sculpteur amiénois renommé du XVIIe siècle.

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Exécuté en 1645, le monument funéraire en marbre de Jean de Sachy, premier échevin d’Amiens, offre à ses pieds une étonnante représentation de la Mort sous forme d’un cadavre en décomposition étendu dans un linceul suspendu.
Je me précipite un peu plus loin, derrière le maître-autel, pour me recueillir devant le tombeau du chanoine Guilain Lucas avec, en son sommet, au centre, le fameux Ange pleureur, la sculpture la plus populaire de la cathédrale.

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Réalisé en 1636, l’Ange pleureur symbolise le chagrin des orphelins dont le chanoine s’était occupé. La main gauche posée sur un sablier symbole de la brièveté de la vie, il prend appui avec son coude droit sur le crâne d’un squelette image de la mort.
L’angelot porteur d’émotion devint rapidement l’objet d’une admiration et même d’une affection de la part de la population locale. Des familles de notables et de commerçants aisés ornèrent leurs tombes de sa réplique.
Pendant la Première Guerre mondiale, des centaines de milliers de cartes postales, de médailles et autres objets furent fabriqués à l’effigie de cet ange et vendus notamment aux soldats du Commonwealth qui les emmenèrent ou les envoyèrent à leurs familles. C’est ainsi que la statuette possède une renommée quasi planétaire.
« Qui a salué le saint au matin n’a nul accident à redouter pour le reste du jour ». Malgré l’heure tardive, en ressortant, par mesure de protection, je m’incline devant la statue colossale de Saint Christophe.

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Selon son étymologie grecque Porte-Christ, il tient sur ses épaules Jésus enfant.
Avant de remettre le cap vers l’Ile-de-France, je me repais (ce n’était pas encore Carême !) au Ch’tiot Zinc, de deux plats typiquement picards : la fameuse ficelle, une crêpe au jambon et aux champignons cuite au four, puis le caqhuse, une rouelle de porc mouillée au vinaigre et braisée aux oignons.
À vous, plutôt que des nourritures bassement terrestres, je vous laisse en compagnie de Jean Ferrat fustigeant le sabre et le goupillon.

http://www.dailymotion.com/video/xcnphf

Publié dans : Ma Douce France |le 17 avril, 2014 |Pas de Commentaires »

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