Archive pour avril, 2014

Le sabre et le goupillon à la mode picarde

Il y a quelques semaines, en recueillant certains bibelots au domicile d’un cousin décédé, je me suis surpris, bien inconsciemment, à illustrer l’expression le sabre et le goupillon qui désigne dans le langage populaire la collusion entre l’armée et la religion.
C’est au dix-neuvième siècle que ces deux objets s’assemblent pour désigner les forces politiques conjointes du nationalisme et du cléricalisme. Les sous-officiers ou « traîneurs de sabres » se rapprochèrent, à l’époque, de l’Église et ses « manieurs de goupillon », cet aspersoir utilisé pour répandre l’eau bénite. Deux symboles dont le capitaine Dreyfus paya chèrement l’alliance. Union des forces conservatrices, mon Dieu, que m’arrive-t-il?
De sabre, j’en possède déjà un, héritage d’un lointain ancêtre. Il s’agit peut-être plutôt d’une épée.

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Pour la beauté de l’histoire et même de l’Histoire, en raison de la proximité du bourg d’Aumale à quatre lieues du village picard natal de mon père et de ma grand-mère, j’aimerais fanfaronner qu’il figure dans le tableau d’Horace Vernet immortalisant la prise de la Smala d’Abd-el-Kader, le 16 mai 1843, par le duc d’Aumale. Un épisode important de la conquête de l’Algérie par la France dont on ne soupçonnait pas les conséquences au cœur de notre vie politique et sociale actuelle.
À vrai dire, si Aumale fut érigé, en 1070, en comté par Guillaume le Conquérant en faveur d’Eudes de Champagne, le titre de comte puis duc n’a déjà plus qu’une valeur nominale dès la fin du siècle suivant, et plus encore, lorsqu’il est porté par Henri d’Orléans, le cinquième fils du roi Louis-Philippe.
Ainsi, suis-je encombré d’une arme avec l’aigle impérial que je ne brandis même pas pour sabrer le champagne à la manière des hussards de la garde napoléonienne au retour de leurs campagnes victorieuses. À ne pas confondre avec sabler le champagne, une expression qui s’appliquait, aux XVIIe et XVIIIe siècles, à tous les vins pour exprimer l’action de boire cul sec.
Pas militariste pour deux sous, j’emmène, cependant, une douille d’obus de la Première Guerre mondiale que j’avais toujours vue sur l’antique vaisselier de ma grand-mère.

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Pour saisir la valeur psychologique et affective de mon choix, il faut revenir un siècle en arrière, le 2 août 1914 précisément. Ce jour-là, une semaine avant qu’il ne soufflât ses quatre bougies, mon père entendit sonner le tocsin lugubre annonçant la mobilisation générale alors que ses parents coupaient la javelle dans la plaine. Son père cessa, sur le champ, son activité agricole pour rejoindre son régiment, le soir même, à Beauvais. Il ne devait revenir que quatre ans plus tard, fortement affaibli par une pleurésie dont il ne guérit jamais. Il décéda le 1er novembre 1921.
De cette période tragique, mon père conservait le souvenir des troupes de l’Empire britannique logeant dans les bâtiments de la ferme familiale avant de remonter au front. Il me décrivit aussi comment, les nuits de l’été 1916, la population se rassemblait au bout du village pour assister aux extraordinaires feux d’artifice dus aux obus fusants, tirés à une cinquantaine de kilomètres de là, sur le front au-delà d’Amiens.
Après la signature de l’Armistice, du haut de ses huit ans, il accompagna sa maman sur les lieux de la terrible bataille de la Somme, une des plus meurtrières de l’histoire humaine. Le 1er juillet 1916 détient le triste record de la journée la plus sanglante pour l’armée britannique avec 19 240 morts.
Ce n’étaient que champs labourés de tranchées, jonchés de casques, d’armes brisées, de véhicules militaires désarticulés. Comprenez que cela puisse marquer les esprits à vie. Ils en revinrent avec des valises pleines de douilles d’obus de canons qui, une fois astiquées, gravées et ciselées, ornèrent meubles et cheminées.
De nombreux soldats de toutes les puissances combattantes, contraints à l’immobilité de la guerre des tranchées, utilisant le métal des douilles des projectiles tirés sur l’ennemi, fabriquaient des objets de la vie courante tels des couteaux, des briquets, des porte-plumes, boîtes à bijoux.
Certains d’entre eux étaient, dans la vie civile, des artisans très qualifiés comme orfèvres, graveurs, dinandiers, mécaniciens de précision. Ou des paysans d’une grande habileté manuelle, comme mon grand-père qui, pour tromper son oisiveté durant sa longue hospitalisation, confectionna, à partir de divers objets en cuivre, des coupe-papiers, bagues, bracelets qu’il envoyait à son épouse.
Il contribua ainsi à ce qu’on désigne aujourd’hui comme art du Poilu ou art des tranchées. Drôle de nom pour une drôle de guerre !

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Ces objets constituent des témoins de violence, de souffrances, de haine, de sang, de mort. Ils sont aussi « autant de protestations contre la laideur, contre la bêtise guerrière, contre l’absurdité du sacrifice » et, bien évidemment, un lien avec des parents que je n’ai pu connaître, notamment deux grands-oncles morts au combat, ainsi, bien sûr, qu’une grand-mère et un papa marqués pour la vie. Que serions-nous si nous avions connu pareille tragédie ?
Sur le culot des douilles, sont gravées plusieurs inscriptions qui renseignent sur leur provenance. Ainsi, celle en ma possession est une douille allemande de 77 mm de diamètre. Le marquage « ST » (Stark) signifie qu’elle est renforcée, HL indique le fabricant, Haniel Leuge de Dusseldorf.

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J’ai souhaité me rendre sur certains lieux où débutèrent les hostilités de la Bataille de la Somme. Mon père aurait sans doute été ému par ma curiosité, lui qui fut, trente ans durant, dans son canton, président du Souvenir Français, une association gardienne de la mémoire des victimes de guerre par l’entretien des tombes et des monuments commémoratifs. Elle est née, d’ailleurs, en 1887, à l’initiative d’un autre professeur François-Xavier Niessen.
Presque un siècle après, ce coin de plateau picard, à la lisière du Pas-de-Calais, de nature crayeuse propice au creusement de tranchées, semble bien paisible avec les taches jaunes du colza ensoleillant le paysage. Seul, le pullulement de cimetières militaires, de mémoriaux et de stèles rappelle que ce triangle entre les villes d’Albert, Péronne et Bapaume fut le théâtre d’un épouvantable carnage.
Il porte le nom poétique de Pays du Coquelicot. Comme un p’tit coquelicot mon âme ! Il est encore trop tôt en saison pour que fleurisse ce symbole de mémoire des soldats morts à la guerre.
Avant la Première Guerre mondiale, peu de coquelicots poussaient en Flandres. Les terribles bombardements enrichissant le sol crayeux en poussière de chaux favorisèrent leur éclosion. Cela inspira au lieutenant colonel John Mc Crae, un célèbre poème, en forme de rondeau, In Flanders Fields dont voici la traduction française, Au champ d’honneur :

« Au champ d’honneur, les coquelicots
Sont parsemés de lot en lot
Auprès des croix; et dans l’espace
Les alouettes devenues lasses
Mêlent leurs chants au sifflement
Des obusiers.

Nous sommes morts,
Nous qui songions la veille encor’
À nos parents, à nos amis,
C’est nous qui reposons ici,
Au champ d’honneur.

À vous jeunes désabusés,
À vous de porter l’oriflamme
Et de garder au fond de l’âme
Le goût de vivre en liberté.
Acceptez le défi, sinon
Les coquelicots se faneront
Au champ d’honneur. »

Pour sa beauté, écoutez la version originale :

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Je commence mon pèlerinage par une visite au spectaculaire Lochnagar Crater dans le petit village d’Ovillers-la-Boisselle. En ce jour de semaine, je ne suis pas seul, plusieurs cars britanniques déposent des lycéens tous revêtus d’un gilet marqué des deux mots Battlefields Trip. En effet, les monuments du secteur concernent en grande majorité les troupes du Commonwealth.
La guerre de positions obligea très rapidement les belligérants à recourir à de nouvelles techniques de combat. Dans certains secteurs du front, les tranchées étaient tellement rapprochées que les attaques en surface, appuyées par l’artillerie, s’avéraient impossibles car les obus pouvaient atteindre les tranchées du camp qui les tirait.
S’inspirant du travail de sape des châteaux forts du Moyen-Âge, les combattants se lancèrent alors dans une guerre des mines. Ainsi, plusieurs brigades de la 34ème division britannique, essentiellement composées d’Écossais et d’Irlandais, creusèrent, à seize mètres de profondeur, un tunnel jusqu’aux lignes allemandes et y placèrent vingt-sept tonnes d’explosifs (ammonal).
La mise à feu s’effectua, le 1er juillet 1916, à 7 h 28, deux minutes avant l’attaque marquant le début de la grande bataille de la Somme. L’explosion souleva 420 000 mètres cube de terre creusant un cratère de 40 mètres de profondeur et 100 de diamètre. Les dimensions ont diminué depuis avec l’érosion.

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Sur la photographie, la taille des visiteurs en bordure du trou donne une idée du gigantisme du Big Push.

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En bordure du cratère, une petite stèle a été érigée à la mémoire du soldat George Nugent, des Tyneside Scottish Northumberland Fusiliers, qui mourut au combat ce jour-là et dont les restes furent retrouvés en 1998. Il a été inhumé, le 1er juillet 2000, en présence de membres de sa famille, dans la nécropole du Commonwealth située à l’ouest du village. La terre de Picardie n’a sans doute pas pansé toutes ses plaies.

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Au cours de l’assaut, les pertes britanniques furent très importantes car beaucoup de combattants se réfugièrent dans l’excavation devenue la cible des canons allemands (et même britanniques !) pilonnant Lochnagar.
Au cimetière d’Ovillers, reposent 3 439 soldats du Commonwealth et 102 Français. Beaucoup sont inconnus. Il est émouvant d’en parcourir les allées, et à l’arrêt devant quelques tombes, d’imaginer ce que fut la vie trop courte de ces enfants du Pays de Galles, d’Irlande, d’Écosse, d’Angleterre, et même du Canada.

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De nombreuses taches blanches « égayent » la campagne. On recense dans la région, 410 cimetières britanniques, 19 français et aussi 14 allemands (les tombes sont noires).
À Ovillers encore, à quelques dizaines de mètres du cimetière, un calvaire rappelle que le 17 décembre 1914, des Poilus bretons du 19ème RI furent tués en attaquant, à cet endroit, les positions allemandes. La pierre de Kersaint utilisée, les bourgeons et les rameaux ornant la croix, rappellent leur origine. Sur le socle figure une phrase du lieutenant Augustin de Boisanger qui, grièvement blessé, refusa d’être évacué : « Je n’abandonne pas mes Bretons ».

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Comme pour exorciser tous ces drames, sans aucune pensée blasphématoire, je vous propose un extrait d’une nouvelle, un petit bijou d’humour (noir) britannique ayant pour décor Ovillers :
« Shirell avait été adopté d’entrée tout frais arrivé en remplacement de notre lieutenant précédent. Celui-ci s’était collé une dragée dans le plafond en accusé réception d’un courrier du cœur lui annonçant que sa fiancée avait trouvé escarpin à son peton trois cottages plus haut dans sa rue. Nous comprîmes après coup mortel que cette missive était destinée à un homonyme lui aussi entiché d’une Elisabeth Smith dite Betty. Ta Betty. Leurs “Betties”.
Tel l’obus, une mauvaise nouvelle n’arrivait jamais au bon moment, rarement seule et pas toujours au bon endroit.
Lui, Shirrell, ne dérogeait jamais à notre “five o’clock tea” fut-ce en marchant. Ce qui nous différenciait le plus des Français et des Allemands, c’était notre rapport à la météo. La pluie était toujours la bienvenue parce qu’elle nous rappelait un peu notre île, certes, signifiait qu’il ne gelait point, assurément, mais surtout que nous n’aurions pas uniquement de l’eau croupie pour notre chère infusion. La première mission du jour était de repérer, dans le no man’s land devant et derrière la tranchée, la nouvelle flaque qui n’était pas là hier, née de la dernière pluie donc, et dans laquelle aucun cadavre ne faisait mouillette. Cela nous accaparait parfois toute une matinée de scrutations et de délibérations de survie. Les hauts gradés prenaient cela pour du zèle de vigilance. En résumé, ils nous foutaient la paix quand on glissait un iris inquiet dans un périscope de fortune. Tant et tant de soldats s’étaient fait sauter la terrine par les francs-tireurs d’en face qu’un courageux guetteur n’avait plus de prix. Les anciens nous faisaient remarquer qu’ils arrivaient, avec l’expérience, à savoir, lorsque le temps avait été sec et que l’eau provenait d’une réserve en jerrycan, si le liquide avait transité par un bidon de la British Petroleum ou par celui d’un autre pétrolier. Mais souvent, hélas ! notre breuvage étendard exhalait la mort métisse des sangs belligérants mêlés qui engraissaient le limon brun du champ de bataille. Il fallait alors faire preuve d’imagination, d’un détachement tout militaire, et de défenses immunitaires barbelées pour que ni la raison ni le corps ne se dissolvent dans nos destins sacrificiels de viandes sur pied. Rizières stériles ou mangroves nues, nos tranchées inondées fertilisaient désespérances et anéantissements à grande échelle. L’inhumaine …
… Nous sommes à cinq minutes de notre énième charge. Je tremble comme une feuille mais j’ai encore réussi à suffisamment coller aux basques du lieutenant pour être dans le bon sillage, celui du vainqueur au mieux, du survivant au pire …
Il sourit à certains, fronce les sourcils et durcit faussement son regard pour d’autres qui tentent, en le lui rendant, de conserver tous les flux corporels à l’intérieur de leurs enveloppes charnelles ou, au mieux, de leurs uniformes. L’odeur ce matin est particulièrement effroyable. Garder son estomac plein est une prouesse. Au moins, tentions-nous de rendre discrètement afin de ne pas faire dégobiller toute la compagnie. Sa dernière œillade fut pour moi. Quasiment collé à sa jambe, recroquevillé, adossé à la tranchée, je l’épiai. Il se pencha vers moi comme jamais il ne l’avait fait …
… Il hurla si férocement que je sursautai. Il bondit hors de la tranchée, j’enquillai juste derrière lui en me décalant légèrement afin d’anticiper les dépressions du terrain miné par quatre mois de pilonnage. A peine une dizaine de mètres parcourus et, déjà, je prenais ma première bûche. Un reste de barbelé vindicatif me “croche-patta” avec la sournoise complicité d’un fémur. Je m’affalai dans mes règles de l’art. Roulade avant dans un cratère d’obus. Petite pose pour tout remettre en place y compris les parties intimes légèrement carambolées par mon fusil qui s’était pris entre mes jambes.
Le bonheur est fait de petites vies simples, savez-vous ?
Je grimpai comme je pus ce triste bout de lune tombé en Terre et repartis à toutes pompes.
Trouille mis à part, ce qu’il y avait de plus stimulant à l’attaque, car abominable, c’était que vous chargiez, encore et encore, sous les regards des gisants et agonisants des offensives précédentes. Lorsque vous vous enfonciez jusqu’aux hanches à travers un corps qui, trois jours plus tôt, était un camarade d’espoir et de frissons, vous sortiez du trou le visage déformé d’épouvante et résolu à en finir, d’une manière ou d’une autre.
C’est incroyable avec quelle facilité déconcertante le métal en fusion peut traverser la chair humaine ou animale. Lorsque je retrouvai le lieutenant Shirrell, adossé à un monticule de terre fumante dans un trou d’eau, bien droit, les yeux vers le ciel, la tête imperceptiblement inclinée vers la droite, un shrapnel l’avait découpé en diagonal du pectoral droit à la hanche gauche. Nous lui parlâmes avec Kantrell mais il n’était déjà plus avec nous. Il n’exhala qu’un mot : “mother”. Avec un autre nous restâmes pétrifiés au milieu de la fureur jusqu’à ce qu’un obus impromptu nous saupoudra de noirâtre.
Le glas du village voisin en faisait foi, la pluie s’abattait maintenant depuis plus de cinq heures et avait noyé les dernières lamentations des mourants. J’étais toujours dans mon trou. L’autre était mort et semblait dormir pendant que le lieutenant avait été désagrégé par un ultime don des cieux. Je compris que j’étais grièvement blessé lorsque je vis l’eau emplir notre entonnoir sans souffrir du froid. Seules les gouttes qui me tombaient malencontreusement dans le cou me glaçaient et me sortaient de ma torpeur pour un laps de temps indéfini. La nuit était là. Nous avions été repoussés. Une fois de plus. Massacrés. Une fois de trop. J’ouvris les yeux. Je me gratterais bien le nez. Mes bras flottaient devant moi. Inertes. Je ne souffrais de rien sinon de ne pas comprendre ce qu’il m’arrivait. Une grande et sourde fatigue, diagnostiquais-je. Une exténuation totale. Mais je glissais sous le rayon de lune ?! Un pan de notre puits s’éboulait doucement. Par un mouvement de bascule j’entraperçus à la surface ce qu’il restait de mes jambes. Un sourire me vint. J’en avais fini avec la guerre. Avec la marche à pied aussi apparemment. Un emploi assis, enfin. Quelle réussite pour un cancre comme moi qui avait abandonné l’école en même temps que toute idée d’enfance ! C’était il y a… sept ans ! Une éternité. Une autre vie. Quelle ascension ! Perdre ses jambes pour gagner un rond de cuir.
– Que faîtes-vous là ? questionna le lieutenant Shirrell.
– J’infuse, mon lieutenant, j’infuse…
J’eus un hoquet de rire. Quel drôle d’oiseau atrabilaire devait pondre ses œufs dans un nid de mitrailleuses ?
L’arrière de ma tête glissant sur la paroi friable du cratère sombre fit basculer mon casque sur mon visage me plongeant dans le noir total, le chaud, l’humide. Bientôt ce fut le feu de l’eau glacée qui prit mon cou d’assaut. Je m’enfonçais dans la pluie sans pouvoir amorcer le moindre geste. Je glissais une dernière fois sous la surface, mon casque toujours posé sur ma figure. J’étais aveugle, sourd à toute autre chose qu’un gargouillis dans mes oreilles. J’avais soudain terriblement froid. Seul mon nez respirait encore la bulle d’air, emprisonnée sous mon masque fortuit, avec un peu d’eau qui s’insinuait en des sentiers incandescents dans ma face. Je voulus crier, une censure liquide fulgurante saisit ma langue et s’engouffra dans ma gorge.
Presque au fond du gigantesque trou d’obus le casque glissa sur le côté et libéra le ciel noir du soldat Woolfender. Il y aperçut un long tunnel blanc et une lumière brillante au bout. Il sourit, insensible, à l’effroyable douleur pulmonaire qui irradiait jusque dans ses jambes fantômes. Pourtant ce long et diaphane tunnel n’était qu’une coudée d’intestin grêle due à l’éventration du lieutenant Shirrell. Vingt pouces d’un boyau monté en lampe avec la lune blafarde en guise d’ampoule.
Immergé depuis trop longtemps dans l’horreur de la folie des hommes, il mourut noyé à 80 kilomètres des côtes.
Sombre… sombre eau bue. Hard drink my friend. »
(extrait de Ovillers-la-Boisselle ou Woolfender en sachet de koss-ultane)

L’Histoire est constituée d’une multitude de petites histoires. Mon papa gardait de cette période le souvenir des soldats britanniques jouant en short au football dans les pâtures autour de la ferme familiale. C’est peut-être là que naquit sa passion, et plus tard la mienne, pour ce sport alors récent puisque son histoire débute communément en 1863 avec la création de la Football Association, la fédération d’Angleterre de football.
Dans mon enfance, il était d’ailleurs une tradition que l’équipe de France dispute un match, le 11 novembre, jour anniversaire de la Première Guerre mondiale. Aussitôt la cérémonie du souvenir achevée dans mon bourg natal, nous mettions le cap vers le stade de Colombes que j’ai évoqué dans un billet du 6 mai 2008.
De même, à partir de 1930, fut organisée, chaque année, aux environs de cette date commémorative, une rencontre de prestige entre le Racing Club de Paris et le club londonien d’Arsenal, au profit des Invalides de guerre. Signe des temps et des mœurs, dans le cadre de la Ligue des Champions, Chelsea, autre équipe de la capitale anglaise, et Paris-Saint-Germain, viennent de s’affronter au profit de puissants médias et d’investisseurs russes et qataris.
Mon père aurait sans doute aimé se recueillir devant le mémorial situé devant l’église de Contalmaison, autre modeste village à une lieue d’Ovillers-la-Boisselle. Ce monument a été dévoilé en 2004 à la mémoire du bataillon du lieutenant-colonel Sir George Mc Crae, constitué d’un certain nombre de footballeurs écossais.

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En ces temps de guerre, tandis que beaucoup de soldats britanniques risquaient leur vie au front, les footballeurs professionnels étaient considérés comme des planqués et des lâches. Les critiques se turent lorsque se portèrent volontaires, treize joueurs du club d’Edimbourg, Hearts of Midlothian. Leur exemple fut suivi par un certain nombre de supporters et abonnés du club ainsi que de l’équipe rivale de Hibernian.
Tous étaient présents, le 1er juillet 1916, jour du déclenchement de la bataille de la Somme. Les trois quarts succombèrent au cours de l’assaut. Le cairn érigé, en pierre du Morayshire, par des artisans écossais, leur rend hommage.

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La guerre permit de rassembler les Hearts protestants et les Hibs catholiques ; ce qu’un riche industriel n’a pas réussi à faire, récemment, pour une fusion sportive des deux clubs.
À la sortie du même village de Contalmaison, se trouve la « Bell redoute », une stèle dédiée à Donald Bell, premier footballeur professionnel (de Crystal Palace puis Newcastle) à s’engager dans l’armée britannique, et qui mourut héroïquement le 10 juillet 1916.

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Pour clore cette rubrique surprenante du ballon rond, je ne résiste pas à vous conter l’anecdote du capitaine Wilfried Percy Nevill qui aurait été à l’origine de la première grande finale de Coupe d’Europe entre les East Surreys et les Bavarois !
Il ne s’agit pas d’une blague de mauvais goût. Évoquée dans la nouvelle, La finale du capitaine Thorpe, il y est question de l’attaque du village picard de Montauban, toujours ce 1er juillet 1916. Nevill avait emmené d’outre-Manche plusieurs de ces vieux ballons de foot en cuir marron cousus à la main, susceptibles de vous assommer quand ils étaient gorgés d’eau.

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Il aurait promis aux quatre compagnies dont il avait la charge que la première qui parviendrait à marquer un but dans la tranchée ennemie serait récompensée. Le coup d’envoi fut donné à 7h 27 exactement, alors les hommes bondirent hors des tranchées et se lancèrent à la poursuite des ballons. Lorsqu’un compagnon tombait, un autre prenait la relève et poussait le ballon vers l’avant. Cette tactique de kick and rush s’avéra efficace si l’on considère que l’enjeu primait sur le jeu (expression favorite des journalistes sportifs !) ; Montauban fut le seul village avec Mametz à être libéré ce jour-là. Par contre, les pertes humaines furent nombreuses et le « captain » courageux Nevill périt dans l’offensive, une grenade à la main, au moment de shooter.
Je descends maintenant au fond d’un petit vallon en face du bois de Mametz. La quiétude actuelle du lieu contraste avec l’horreur que vécurent ici les soldats gallois de la 38e division entre les 7 et 12 juillet 1916. Pour la plupart, il s’agissait de leur baptême du feu et 1200 d’entre eux périrent dans d’atroces combats livrés au milieu du fracas des obus et des arbres déracinés.

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Sur un petit promontoire, face au bois, un étonnant mémorial représentant un dragon rouge symbole du pays de Galles, toutes griffes dehors, leur rend hommage.
Peu après la bataille, le poète Robert Graves, qui servait aux côtés des Royal Welsh Fusiliers (fusiliers royaux gallois), errant dans le bois de Mametz, parmi les morts des deux camps, écrivit son poème A Dead Boche (Un Boche mort) :

« À vous qui avez lu mes chansons de guerre
et qui n’entendez parler que de sang et de gloire
Je vais dire (et ce ne sera pas nouveau)
« La guerre c’est l’enfer ! » et si vous en doutez
Aujourd’hui j’ai trouvé dans le bois de Mametz
Un remède certain contre la soif de sang :
Où, s’appuyant contre un tronc brisé,
Dans un grand désordre de choses souillées,
Était assis un Boche mort ; il grimaçait et puait
Avec des habits et un visage d’un vert détrempé,
Ventripotent, portant des lunettes, les cheveux coupés à ras,
Du sang noir dégoulinant de son nez et de sa barbe. »

Ce réquisitoire réaliste contre la boucherie guerrière tranche avec le Dormeur du Val, le sonnet qu’écrivit Rimbaud suite à la guerre franco-prussienne de 1870.
À une dizaine de kilomètres de là, à Beaumont-le-Hamel, se dresse un surprenant mémorial honorant les soldats du dominion de Terre-Neuve. En effet, cette île appartenait, à cette époque, à l’Empire britannique. Au sommet d’une butte, trône une statue de caribou.

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Nul doute que dans deux ans, au cours de l’été 2016, à l’occasion du centenaire de la bataille de la Somme, les manifestations seront nombreuses en hommage à tous ces soldats venus d’hors de France verser leur sang pour défendre notre terre.
Au-delà de ce coin de Picardie, pour mieux comprendre ce que fut le quotidien des soldats de l’armée française durant ce qu’on appelle la Grande Guerre, je ne peux que vous recommander la lecture de deux ouvrages admirables : Ceux de 14 de Maurice Genevoix et Les Croix de bois de Roland Dorgelès, natif d’Amiens. Pour la petite histoire, sachez que l’académie Goncourt, en 1919, préféra au roman de Dorgelès, À l’ombre des jeunes filles en fleurs de Marcel Proust. Cocasse consolation, Dorgelès obtint le Prix Vie heureuse, futur Prix Femina !

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Si tant est que la musique adoucit les mœurs, souffrez que j’aille maintenant retrouver la Madelon dont la statue, allégorie de la victoire, surmonte, au milieu des champs en bordure du hameau de La Boisselle, un monument à la gloire de la 34e division des Irlandais et des Écossais.

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La Madelon est surtout connue comme chanson de comique troupier très populaire à l’époque. Le sujet traité, la misère sexuelle du soldat, l’éloignement de la bien-aimée et les remèdes proposés, le vin et une servante accorte et peu farouche, trouvèrent écho chez nos pioupious.
Son auteur Louis Bousquet avait déjà écrit, l’année précédente, un autre succès avec L’ami Bidasse. À titre personnel, au temps où je me destinais à ma carrière d’enseignant, je me souviens d’un intendant qui, lorsqu’il fustigeait notre conduite, faisait inévitablement référence à son passé à l’École Normale d’Arras, ce qui déclenchait dans le réfectoire, la reprise en chœur du refrain : « Avec l’ami Bidasse, on ne se quitte jamais, attendu qu’on est tous deux natifs d’Arras, chef-lieu du Pas-de-Calais ». Les anciens combattants ne se recrutent pas qu’à l’armée, les trublions de chambrée non plus !
Allez, je vous offre une pépite : Line Renaud, en une Madelon encore affriolante, victime des mains baladeuses de Thierry le Luron, Adamo, Julien Clerc, Roger Pierre, Claude François et même Dalida !

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Permettez cependant que je lui préfère l’évocation nostalgique de Charles Trenet : « Le feu sur un toit de chaume et l’empereur Guillaume » :

Du sabre (ou du canon) au goupillon, en guise de transition, comment ne pas évoquer, en traversant la ville d’Albert, la Vierge dorée qui culmine, à 75 mètres de hauteur, au dôme de la basilique Notre-Dame-de-Brébières.

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Sujet au vertige, j’en frissonne pour l’enfant qu’elle présente au monde à bout de bras. Allo Maman bobo, j’ai vomi tout mon quatre heures !
Tout divin qu’il fût, lorsqu’un obus allemand toucha le clocher en janvier 1915, la statue de la Vierge dorée resta suspendue à l’horizontale avant de s’écrouler en 1918. La Vierge ainsi penchée donna naissance à une croyance selon laquelle sa chute marquerait la fin de la guerre.

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En ce temps de semaine Sainte, cela tombe à pic de vous parler maintenant de la crécelle que j’ai récupérée chez mon cousin. Mon Poilu de grand-père en avait confectionné deux exemplaires pour ses fils du temps où ils étaient enfants de chœur.
La crécelle est un instrument de musique de la famille des idiophones (ni à corde, ni à membrane, ni à vent), appelé aussi parfois brouan ou tartuleuil. La mienne (désormais), dite à raclement, est composée d’un manche en bois et d’une partie rotative dont la lame en bois racle et craque sur la partie crantée du manche.

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Connue dès le Moyen-Âge, elle servait alors aux lépreux et aux pestiférés pour avertir de leur approche et faire fuir les passants.
Tiens donc, elle fut également utilisée durant la Première Guerre mondiale à cause du développement de l’arme chimique et le tir d’obus remplis de gaz suffocant et même mortel. Pour éviter d’être surpris par l’arrivée de ces gaz et s’équiper rapidement de masques de protection, tâche incomba aux guetteurs de tranchée, à l’apparition de nuage jaunâtre ou la perception d’une odeur particulière, de donner l’alerte en utilisant divers signaux sonores parmi lesquels des crécelles.
De manière plus pacifiste, mon oncle (avec mon papa) l’agitait lors de la Semaine Sainte pour annoncer l’Angélus et les offices en l’absence des cloches soi-disant parties pour un « week-end rital » à Rome, en fait condamnées au silence en signe de deuil de notre Seigneur.
Leur déambulation à travers le village se doublait de la quête des œufs de Pâques dite pocage en Picardie, paquerets en Normandie. Cette coutume se rattache à l’établissement du Carême durant lequel le clergé interdisait la consommation d’œufs pendant la pénitence de quarante jours. Non sans heurts, ainsi, en 1100, les Amiénois refusèrent de suivre les prédications de l’évêque Godefroy, arguant qu’il ne cessait d’imaginer de nouvelles austérités.
Vers 1690, Chapelon, un abbé forézien, écrivit Contre le Carême, un savoureux poème en alexandrins, une parodie des chansons de geste où s’affrontent les deux seigneurs Caresme et Charnage, une opposition des jours maigres et gras.

« Mon Dieu, que je regrette les jours gras
Depuis qu’il ne vient plus de viande à la maison
Qu’on ne balaie plus d’os dans notre caisse à déchets
Et qu’il faut que chacun mange en se limitant,
Que le chien et le chat se lorgnent au foyer,
Plus surpris qu’un larron qui est entraîné par les archers,
Qu’il ne faut goûter à rien sous la cloche,
Qu’on nous dit tous les jours le mal que nous avons fait
Et encore bien d’autres mauvaises choses auxquelles on n’a pas pensé,
Que les pauvres galants n’ont que poulets en tête
Et ne savent comment passer les jours de fête !
S’ils vont se promener par un jour de beau temps,
Ils soupent le soir avec des pissenlits !… »

Et l’ecclésiastique bon vivant continue de nous mettre l’eau (ou le vin) à la bouche :

« Aussi bien que peut-on faire avec de la merluche bien dure !
Pas plus qu’une chopine du vin de chez Chodure
Ou bien, si vous préférez, de celui de chez Qualieu
Qui n’a jamais, dit-on, pétillé jusqu’aux yeux !
Vingt-cinq harengs, la moitié d’une seiche
Nous font autant de bien que le bois d’un râtelier :
Tout ça dans l’estomac y demeure tout sec
Et le rend plus pesant qu’un canon de mousquet.
Comment font-ils les groins, avec une mixture
Dont la composition dépasse mon entendement ?
Du pain, deux harengs, du vinaigre, un oignon,
Tout cela fricassé : tiens, n’est-ce pas bien bon ?
Si je voulais recevoir l’Antéchrist et sa femme,
Un ragoût de ce genre serait tout indiqué.
Cependant la plupart des gens ne vivent que de ça … »

Le sympathique abbé pousse un peu loin le bouchon de Côtes du Forez, car, personnellement, je salive rien que de penser à des harengs pommes de terre tièdes à l’huile en entrée, et d’une salade de pissenlits avec des œufs durs (zut, c’est vrai que les œufs sont interdits !).
Sacré curé qui conclut ainsi :

« Si j’étais Pape un jour – que le bon Dieu m’en préserve !-
Je ferais un carême plus court des trois-quarts
Ou bien je laisserais liberté de conscience,
Car il n’y a que des miséreux qui fassent pénitence.
Les riches, chez eux, mangent d’excellents brochets,
Qui feraient le plus grand bien à des gens comme moi ;
Ils restent deux heures à table et se font la bedaine
Ronde comme une poire, je ne dis pas aussi blette … »

Bon ! Finalement, les famines s’ajoutant aux privations, l’œuf réintégra la table de Carême au XVIIIe siècle.
Une grande quantité d’œufs se trouvant dans les provisions du ménage du fait de l’abstinence (on ne sait jamais, le bon Dieu pourrait faire les gros yeux !), on en offrait volontiers aux enfants quêteurs. Mon père et mon oncle, entre autres, arpentaient la seule rue du village tout en longueur de Villers-Campsart en faisant tournoyer leur crécelle. Ils s‘arrêtaient de maison en maison, offraient de l’eau bénite puisée dans un bidon de lait ou buire, et chantaient une partie de la Passion du doux Jésus … plutôt un refrain de quête adapté à la circonstance :

« Je vous salue avec honneur
N’oubliez pas les enfants de chœur
Et le Bon Dieu vous le rendra
Alléluia !
Si vous n’avez pas d’œufs
Donnez un franc, donnez-en deux
Et le Bon Dieu vous le rendra
Alléluia ! »

Il y avait des variantes plus païennes, ainsi lors des paquerets de Normandie, à la fermière qui les prévenait :

« Poves chanteux qui sont à l’hus
Vous êtes les biens mals venus !
Vu qu’nos poules en’couvent que fétus
Alleluia ! »

les cueilleux d’œufs répondaient :

« C’est point des œufs que nous cherchons
C’est la jeun’fille de la maison
Alleluia! Alleluia! Alleluia!

S’elle est jolie, nous prendrons,
Prêtez la nous, j’vous la rendrons
Alleluia ! Alleluia! Alleluia! »

On n’est pas si loin du charivari, rituel collectif attesté dès le XIVe siècle se tenant à l’occasion d’un mariage mal assorti (un homme âgé avec une jeune femme) ou d’un remariage trop précoce après la mort du conjoint. Dans une parodie de l’harmonie des musiques religieuses, les passants faisaient du tapage avec des objets détournés de leur usage traditionnel (casseroles et poêles) mais aussi des instruments tels crécelle et claquoir. En Gascogne, les nouveaux mariés devaient « courir l’âne », enfourchant l’équidé têtu, la femme à l’endroit, l’homme à l’envers tenant la queue de l’animal. Autant dire qu’aujourd’hui, avec les familles recomposées et le mariage pour tous, le charivari a perdu beaucoup de sa signification.
En Corse, lors de a settimana santa, le rite des Ténèbres s’effectue autour d’un grand chandelier supportant quinze cierges qui sont progressivement éteints au cours des litanies, psaumes et lamentations. Avant l’extinction de la dernière lumière, sont chantés le Benedictus et le Miserere, puis le monde est plongé dans les ténèbres. Se déclenche alors le vacarme, destiné à chasser le diable, des crécelles, claquoirs, sifflets, conques marines et des gros bâtons en arbousier (les matarelli) frappant bancs, chaises et murs.
En dépit de sa sonorité discordante, la crécelle est un instrument de musique à part entière qu’on distingue notamment dans la Symphonie des jouets composée par le moine bénédictin Edmund Angerer au XVIIe siècle, mais également attribuée à Léopold Mozart, le père de Wolfgang Amadeus.
De sa voix chevrotante, Julien Clerc, dans une de ses chansons, demandait aux crécelles de sonner en souvenir des demoiselles aux longs jupons.

« C’est une chanson roturière
Sans préambule et sans manière
Que je vous chante sans façon
Sonnez crécelles, jouez violons

Si cette chanson vous rappelle
Le temps où vous étiez si belle
Où vous faisiez de vos jupons
Les voiles d’un bateau fanfaron … »

On qualifie par métonymie, de crécelle une personne possédant une voix perçante et désagréable.
En raison de leur cri strident qui rappelle le son de la crécelle, il existe une famille d’oiseaux rapaces de genre Falco portant le nom de crécerelles.
J’espère que je ne vous ai pas trop brisé les tympans.
Habile transition, car sur le chemin du retour des champs de bataille de la guerre 14-18, je n’ai pas manqué de m’arrêter à Amiens pour admirer sa magnifique cathédrale gothique, la plus vaste de France, et les superbes … tympans de ces portails.

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Saint Ache se gratte la barbe, dubitatif, devant la tête décapitée de Saint Acheul. Ces deux saints, dont la vie nous est inconnue, paraissent avoir souffert le martyre à Amiens vers la fin du IIIe siècle.
L’heure de fermeture approchant, le temps m’est compté pour profiter pleinement des trésors se trouvant à l’intérieur. Je pare au plus pressé en me dirigeant, dans la nef, vers le gisant de bronze d’Évrard de Fouilloy, évêque d’Amiens au XIIIe siècle, puis devant la chaire de vérité de style résolument baroque.

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Vite, contournant le chœur, dans le déambulatoire, il me faut absolument voir les chefs-d’œuvre de Nicolas Blasset, sculpteur amiénois renommé du XVIIe siècle.

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Exécuté en 1645, le monument funéraire en marbre de Jean de Sachy, premier échevin d’Amiens, offre à ses pieds une étonnante représentation de la Mort sous forme d’un cadavre en décomposition étendu dans un linceul suspendu.
Je me précipite un peu plus loin, derrière le maître-autel, pour me recueillir devant le tombeau du chanoine Guilain Lucas avec, en son sommet, au centre, le fameux Ange pleureur, la sculpture la plus populaire de la cathédrale.

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Réalisé en 1636, l’Ange pleureur symbolise le chagrin des orphelins dont le chanoine s’était occupé. La main gauche posée sur un sablier symbole de la brièveté de la vie, il prend appui avec son coude droit sur le crâne d’un squelette image de la mort.
L’angelot porteur d’émotion devint rapidement l’objet d’une admiration et même d’une affection de la part de la population locale. Des familles de notables et de commerçants aisés ornèrent leurs tombes de sa réplique.
Pendant la Première Guerre mondiale, des centaines de milliers de cartes postales, de médailles et autres objets furent fabriqués à l’effigie de cet ange et vendus notamment aux soldats du Commonwealth qui les emmenèrent ou les envoyèrent à leurs familles. C’est ainsi que la statuette possède une renommée quasi planétaire.
« Qui a salué le saint au matin n’a nul accident à redouter pour le reste du jour ». Malgré l’heure tardive, en ressortant, par mesure de protection, je m’incline devant la statue colossale de Saint Christophe.

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Selon son étymologie grecque Porte-Christ, il tient sur ses épaules Jésus enfant.
Avant de remettre le cap vers l’Ile-de-France, je me repais (ce n’était pas encore Carême !) au Ch’tiot Zinc, de deux plats typiquement picards : la fameuse ficelle, une crêpe au jambon et aux champignons cuite au four, puis le caqhuse, une rouelle de porc mouillée au vinaigre et braisée aux oignons.
À vous, plutôt que des nourritures bassement terrestres, je vous laisse en compagnie de Jean Ferrat fustigeant le sabre et le goupillon.

http://www.dailymotion.com/video/xcnphf

Publié dans:Ma Douce France |on 17 avril, 2014 |Pas de commentaires »

Tous « Avec Dédé »

Ce dimanche après-midi là, j’ai rendez-vous Avec Dédé à Bondy. J’aurais dû le rencontrer plus tôt mais les contraintes de la vie quotidienne m’en ont empêché.
De Bondy, je ne connaissais de réputation que le blog café, un média en ligne explorant d’autres voies pour faire entendre d’autres voix, qui débuta en 2005 dans un modeste local de la cité Blanqui de cette commune de Seine-Saint-Denis, ainsi que le chœur des Petits Écoliers chantants qui accompagna des artistes aussi divers que Michael Jackson, Tino Rossi et Pierre Bachelet.
Est-ce à cause du changement d’heure opéré lors de la nuit précédente, je me retrouve largement en avance sur le lieu de rendez-vous fixé, le cinéma André Malraux. Un mal pour un bien, je fais plus ample connaissance avec cette salle, au cœur de la ville, classée « Art et Essai », qui organise de fréquents mini festivals et rencontres avec des professionnels du cinéma. Ainsi, je remarque Claude Chabrol, Jean-Pierre Mocky, Denis Lavant, Michel Boujut dans la galerie de portraits des invités, derrière le bar. La convivialité ici n’est pas un vain mot et le directeur vient patienter très aimablement en ma compagnie. Il m’offre même la gratuité du billet pour la séance suivante.
En ce jour d’élections municipales et de péril d’une vague bleu marine, je tire encore plus volontiers un grand coup de chapeau à ces gens qui militent pour l’accès à la culture pour tous à travers une programmation et une animation de qualité.
Cette semaine, dans le cadre du festival Itinerrances, le cinéma André Malraux met à l’affiche trois films illustrant, de manière subtile, les temps modernes : Mon Oncle de Jacques Tati, Au bord du Monde, un documentaire de Claus Drexel sur les sans abri, et Avec Dédé … car, oui, Dédé est le héros du nouveau film de Christian Rouaud.
J’ai déjà eu l’occasion dans ce blog de vous parler chaleureusement de Christian, un ex collègue et un toujours copain de plus de trente ans, notamment lors de la sortie de son magnifique Tous au Larzac, récompensé par le César du meilleur film documentaire en 2012 (voir billets des 1er décembre 2011 et 21 février 2013).
J’attends donc avec impatience cette rencontre Avec Dédé que les médias ont parcimonieusement évoqué, peut-être à cause d’une distribution trop confidentielle. D’ailleurs, par manque de soutien financier, Christian Rouaud a filmé Dédé, selon son humeur, presque à ses heures perdues, en attendant qu’il puisse nous conter la grande épopée du Larzac. Cela pourrait laisser croire qu’il nous offre là une œuvre mineure. À tort, je précise immédiatement.
Partant du postulat que Christian ne sait réaliser que des portraits de personnages qu’il aime, je ne doute pas qu’après les ouvriers franc-comtois de LIP et les paysans du Larzac, je vais vite sympathiser avec son ami Dédé alias André Le Meut, un sonneur de bombarde natif du Morbihan.
Dédé, c’est ainsi que tout le monde l’appelle là-bas, possède à l’évidence quelque chose du Monsieur Hulot de Jacques Tati. D’ailleurs, sur l’affiche, sa silhouette dégingandée et penchée constitue un clin d’œil à celle des Vacances de Monsieur Hulot, la bombarde en lieu et place de la pipe.

avec-dede

LES-VACANCES-DE-MONSIEUR-HULOT

Le réalisateur qui connaît bien le personnage pour l’avoir filmé, il y a une vingtaine d’années, dans le cadre de son documentaire Bagad, se régale de suivre au plus près ce grand échalas, bourré de tics, monté sur ressorts, grand corps joyeux aux gestes maladroits et imprévisibles ponctués de hop-là. Dédé lui propose involontairement un gag dans chaque séquence : il se cogne aux portes et aux lustres, déclenche la sirène d’un mégaphone dès qu’il s’en saisit, ne trouve pas la bonne vitesse de défilement du magnétophone, s’égare avec sa vieille voiture en sillonnant la campagne. Dans sa bouche, les mots se bousculent, crépitent comme une mitraillette, au point d’en devenir parfois presque incompréhensibles comme certains dialogues de Tati.
Déjà, on sent la patte de Christian Rouaud qui, comme souvent, malgré la gravité des sujets, souhaite nous offrir un film gai sans arrière-pensée de moquerie. Nous rions avec Dédé (comme le titre nous indique), mais jamais à ses dépens.
Pour rester dans l’univers de Jacques Tati, il ne s’agit pas du facteur de Jour de fête mais de quatre-vingts minutes de bonheur avec … un facteur d’instruments, ainsi le film commence sur des gros plans de mains effectuant une dernière retouche à une bombarde.
La petite enfance (autiste ?) de Dédé se déroule comme un film muet. D’une manière stupéfiante, avec clarté cette fois, il consent à nous confier que, né prématurément deux mois avant terme, il passait ses journées à se balancer sur son lit, refusant de parler, jusqu’à ce qu’à l’âge de quatre ans, il sorte enfin ses premiers mots pour l’une de ses sœurs, attristée de le voir ainsi : « Ne pleure pas Isabelle ! » Et d’ajouter : « Depuis, je n’arrête pas de parler, et très vite, sans doute pour rattraper le temps perdu ».
Le pari est d’ores et déjà gagné : le spectateur, touché et conquis, est prêt à entrer dans sa danse virevoltante. Il ne sera jamais déçu car, autant Dédé semble emprunté, maladroit, balourd, brouillon dans son quotidien, mais cependant tellement sympathique, autant devient-il léger, aérien, précis et virtuose, sa bombarde en bandoulière.

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Gag encore, le réalisateur lui demande de présenter son instrument de prédilection à la manière « desprogienne » de la minute nécessaire de monsieur Cyclopède. On n’est pas loin non plus de la leçon de guitare sommaire de Boby Lapointe qui pouvait instruire en distraisant, treize ans et demi maximum.
Moins sommairement, la bombarde est une variante de hautbois populaire spécifique à la Bretagne. Celui qui en joue s’appelle un talabarder. C’est un instrument puissant qui, consommant beaucoup d’air, réclame une excellente gestion du souffle. Aussi, l’effort physique intense nécessitant des temps de repos, la bombarde est traditionnellement associée au biniou pour constituer un couple de sonneurs. Cela semble pourtant si facile dès que Dédé la porte à ses lèvres !
À peine moins précoce que le guitariste du fantasque Boby Lapointe (!), André Le Meut, né en 1964 d’une famille paysanne de dix enfants, commence, dès l’âge de quatorze ans, à jouer de l’accordéon chromatique dans les fêtes locales avant d’apprendre le biniou et la bombarde. Curieux de tout, autodidacte, il écoute et observe les musiciens dans les fest-noz et les concerts. En 1986, il entre au bagad Roñsed-Mor de Locoal-Mendon Il en devient le penn-soner (je préfère sonneur en chef, il est des syllabes bretonnes dissonantes en ce jour d’élections !) de 1991 à 2005, et mène le bagad plusieurs fois au titre de champion de Bretagne.
Dédé a grandi en plein dans la période du Revival breton, le réveil de la culture celtique au tournant des événements de 1968, dans le sillage notamment d’Alan Stivell et de Gilles Servat, mêlant le traditionnel au rock électrique.
Sur un plan très personnel, Avec Dédé ressuscite soudain toute une époque de ma jeunesse presque sortie de ma mémoire. Un collègue originaire de Guémené-sur-Scorff m’avait converti alors à cet élan musical. Je me rendis à un concert géant de Stivell au palais des sports de Paris ainsi qu’à une réunion de bagadoù à Lorient. Pis encore, surréaliste même, au bout de la nuit et d’un chemin de terre dans la lande, je me retrouvai dans une grange du pays vannetais. Là, dans une lumière blafarde, quelques autochtones, ayant consommé du chouchen sans modération, écoutaient trois alertes sexagénaires répondant aux doux prénoms de Maryvonne, Eugénie et Anastasie. Certains ont vu Brel en concert (j’en fais partie), moi j’ai vu aussi les sœurs Goadec en fest-noz ! Summum de ma celtitude musicale, je détiens dans ma discothèque de vinyles, des microsillons, outre les pittoresques sœurs, des frères Morvan, de Glenn Mor, et de Jean-Claude Jégat et Louis Yhuel à la bombarde et orgue. De véritables Breizh collectors qui vaudraient peut-être leur pesant de kouign-amann dans les vide-greniers sur la route de Pen-zac gouz gouz la irac ! Quel charlot je fais !
Comme un bain de jouvence, j’ai donc plaisir à suivre le si charismatique Dédé dans le tourbillon de ses rencontres. Je suis presque essoufflé, en tout cas soufflé par son inlassable activité que restitue fort bien le montage rythmé et incisif. Il court, il court notre (plus que) bon barde sans perdre haleine. Comme on sort son pique-nique du coffre de sa voiture, il en extrait une petite valise et prépare sa bombarde. Il accueille les nouveaux mariés à la sortie de l’église, il enseigne sur un parking en plein air à des jeunes avec lesquels il se réfugie précipitamment dans un gymnase … car il pleut parfois en Bretagne. Il s’installe pour un fest-noz, il participe à un modeste concours de sonneurs dans un village, il joue au Stade de France lors d’une nuit celtique où il rencontra sa future épouse.
On assiste à un concert religieux avec l’organiste Philippe Bataille dont voici une Scottish :

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Rencontre fabuleuse qu’il était impossible de savourer, il n’y a pas si longtemps. En effet, la bombarde, instrument du diable, était interdite par l’Église. Les sonneurs, symboles de fête et de beuverie, étaient mal considérés par le clergé jusqu’à parfois être excommuniés. Ce n’est que dans les années cinquante que la bombarde rustique a pu s’associer à l’orgue, instrument d’église par excellence. Chouette, Dédé, t’iras au paradis des musiciens !
Christian Rouaud nous refait le coup du « temps des cathédrales ». Après l’extraordinaire séquence du chœur orthodoxe soulignant l’architecture religieuse de la bergerie clandestine de La Blaquière dans Tous au Larzac, il met en scène avec Dédé et la puissance de sa bombarde un magnifique moment de solennité et d’émotion, d’humour et de suspense également.
Il y a du Tati et la bicoque tordue banlieusarde de Mon Oncle dans la manière de filmer Dédé quittant la tribune pour descendre jouer au milieu du public. Il y a du Hitchcock et du suspense lorsque Dédé doit retrouver son chemin dans le labyrinthe d’escaliers et couloirs jusqu’au buffet d’orgue pour reprendre le morceau … À temps ? D’autant qu’il se trompe de porte, et dans quel état d’essoufflement ?
Dédé est un sonneur d’exception. Le célèbre musicien galicien Carlos Nuñez, joueur de gaïta et flûtiste, le compare à John Coltrane, c’est dire. Mais il n’est pas que cela. Il chante aussi. Cela ne lui suffit pas encore, protéiforme infatigable, il s’intéresse et s’investit dans tout ce qui, de près ou de loin, touche au patrimoine musical breton. Pour cela, il a appris, au cours d’un stage intensif de six mois, la langue bretonne de ses aïeux dont une France jacobine l’avait privée.
Glaneur impénitent, il bat la campagne pour recueillir auprès des anciens la culture orale du Morbihan et la valoriser auprès des générations actuelles. Pour ce faire, il est détaché depuis 2005 aux Archives départementales. Il compile et analyse tout ce qu’il déniche puis le publie sous forme de recueils et d’une banque de données sur Internet. Ainsi, en ethnomusicologue, constate-t-il que plus de la moitié des textes exhumés sont des chansons d’amour … un seul évoque l’inceste. Il est des sujets tabous.
Dédé n’est pas du tout passéiste. Quoique profondément ancré à la paysannerie, à sa terre (le réalisateur lui fait traverser symboliquement un labour), sa quête se tourne résolument vers la modernité. Il visualise sur un ordinateur la tessiture mélodique d’un enregistrement d’une chanson ancienne. Dans une belle séquence de pédagogie, Richard Quesnel, au piano, diplômé de l’université de Cambridge et titulaire de l’Agrégation de musique, littéralement sous le charme, adhère à ses suggestions concernant la réappropriation et l’interprétation d’un morceau.
« Rapprochez-vous » dit Dédé aux jeunes sonneurs en stage de formation avec lui. Dédé aime le contact. Il évoque le temps d’avant : « On avait besoin de son voisin, on travaillait avec lui aux champs, et le soir, on faisait le repas avec lui, puis on chantait et on dansait ». Et aussitôt, il nous transmet une note d’espoir et d’optimisme. La vie associative, aujourd’hui, offre de nouveaux prétextes pour se réunir et la musique permet de prendre du plaisir ensemble, jeunes et vieux. Dans sa logorrhée verbale, je perçois même un « c’est peut-être pour ça qu’il n’y a pas trop de F.N par chez nous » qui fait chaud au cœur à quelques heures de la proclamation des résultats des élections municipales.
« La musique parfois a des accords majeurs/ Qui font rire les enfants mais pas les dictateurs » chantait Lavilliers.
Il ne pleut guère mais on se croirait dans certains moments « en-chantés » des Parapluies de Cherbourg tant Dédé aime aussi, plutôt que parler, fredonner ses conseils et remarques à ses interlocuteurs.

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Que le temps défile vite « bombarde sonnante » avec Dédé ! Quand les lumières se rallument dans la salle, on le quitte presque à regret, comme lorsqu’on vient de faire connaissance d’un nouvel ami.
L’embellie va se poursuivre une heure encore avec la présence de Christian Rouaud lui-même, interrogé par Christophe Kantcheff, rédacteur en chef de la revue Politis. Comme il aime dire souvent à propos de son travail, « les documentaires ne consistent pas à apporter des réponses mais servent à se poser des questions. »

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À travers moult détails et anecdotes, il met en avant les différentes lectures possibles de son film. Au-delà d’un portrait attachant, c’est une œuvre musicale qui dépasse largement la péninsule armoricaine. Christian, cet après-midi, anime sa soixante-neuvième rencontre avec le public d’Avec Dédé, et l’excellent accueil qu’il a reçu dans de nombreuses provinces françaises témoigne sinon de l’universalité, du moins d’une « hexagonalité » de la musique. La preuve en est, d’ailleurs, qu’il eut recours à quelques thèmes bretons pour accompagner la lutte des paysans du Larzac.
Et, pour balayer peut-être l’idée qu’il aurait réalisé là un film mineur, il démontre, en creux, qu’Avec Dédé est un documentaire politique et que son Monsieur Hulot breton est un artiste, un pédagogue, un transmetteur dont la démocratie a besoin.
En dépit de sa distribution chaotique, chers lecteurs, allez à la rencontre d’Avec Dédé s’il vient dans votre région. À défaut, procurez-vous le DVD à sa sortie.
Vous ressentirez peut-être les mêmes frissons qui parcoururent l’échine du petit Rouaud, il y a une soixantaine d’années, quand il découvrit le son de la bombarde et du biniou lors d’un pardon de la saint Yves aux arènes de Lutèce.
La tête toujours pleine de projets, en attendant les financements nécessaires, il commence à tourner avec les comédiens belges de la Fabrique imaginaire. Le film qui racontera une pièce de théâtre en train de se faire, s’appellerait Comment ça s’écrit. Vivement 2015 !

L’ Riffard, ça devrait être obligatoire !

« Les pâquerettes les marguerites
Dans la prairie servent d’ombrelles
Servent d’ombrelles
Aux cantharides
Aux cantharides
Aux coccinelles
Jolis insectes
Que la mort guette
Restez sous la douce fleurette
Pour échapper au bec avide
De l’hirondelle insecticide
De l’hirondelle insecticide

Les pâquerettes les marguerites
Dans tous les temps furent la manne
Furent la manne
Des vaches rousses
Des vaches rousses
Des montagnes
Dieu vous bénisse
Bonnes génisses
Ruminez la douce fleurette
Afin que votre lait abonde
Dans toutes les crèches du monde
Dans toutes les crèches du monde

Les pâquerettes les marguerites
Sont témoins d’amours printanières
Oui printanières
Mais illicites
Mais illicites
Et buissonnières
L’heure rêvée
Est arrivée
D’effeuiller la douce fleurette
Et de froisser l’herbe jolie
Passionnément à la folie
Passionnément à la folie

Les pâquerettes les marguerites
Ornent par un soin charitable
Très charitable
Ornent la tombe
Ornent la tombe
Des pauvres diables
Ceux-ci du reste
Pour ce beau geste
Remercient la douce fleurette
Et la tiennent en grande estime
Et l’embrassent par la racine
Et l’embrassent par la racine  »

Une semaine après avoir salué l’arrivée du printemps déjà en sa compagnie, je souhaite rendre hommage à l’auteur de ces couplets pastoraux, faussement naïfs, qui naquit justement un 1er avril, voilà quatre-vingt-dix ans.
Ça vous dit quelque chose, Roger Riffard ? Asseyez-vous dans l’herbe tendre ! Il est probable que, si je vous montre son visage, vous vous souveniez l’avoir vu interpréter des seconds et, plutôt même, troisièmes rôles dans de nombreux films et téléfilms, pas mal de nanars certes mais aussi des œuvres d’auteur comme Lacombe Lucien de Louis Malle, Buffet froid de Bertrand Blier, Allons z’enfants de Yves Boisset.

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Pour être honnête, c’est en grattant dans mes souvenirs d’enfance que j’ai redécouvert le chanteur et que m’a pris l’envie de réhabiliter en toute modestie son talent.
Car, comme l’écrit un de ses admirateurs, « ce modeste petit homme semble avoir toujours voulu faire les choses en « modeste » et en « petit » : des petites chansons qui évoquent « les p’tits trains », « la petite maison » ou la modeste pâquerette, les petites histoires de modestes jardiniers ou de piètres danseurs de java, des petits poèmes dédiés aux modestes amours et à leurs petits chagrins, aux modestes amitiés et à leurs petits tracas. » Et, c’est comme cela que la modestie mène parfois à l’oubli.
C’était donc, à la fin des années 1950. Mon frère, dans la chambre contiguë à la mienne, écoutait en boucle Brassens, comme beaucoup de jeunes gens de l’époque qui ne voulaient pas prendre la même route que leurs parents. Un jour, de son tourne-disque Teppaz, s’échappa une voix de fausset qui interprétait une espagnolade rigolote. L’image surgit sans doute, peu de temps après, sur l’étrange petite lucarne que mes parents venaient d’acquérir.
Regardez, c’est une pépite ! René-Louis Lafforgue (de parents anarchistes du Pays Basque sud, il subit la guerre d’Espagne), alors très populaire avec son succès Julie la rousse, cigarette au bec, tient le texte de la chanson, Brassens tire sur sa bouffarde. Elle était authentique la téloche de papa. Olé !

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Sensiblement à la même époque, Marcel Amont chantait Escamillo ô ô le roi de la corrida dans toute l’España, et Boby Lapointe trépignait sur une histoire d’amour compliquée entre un garçon de Castille qui vendait des glaces et une fille d’Aragon qui les aimait.
Hilarante manière de conjurer le franquisme qui sévissait encore alors ! Érasme, un prénom qui mérite qu’on tende l’oreille, faisait rêver un banlieusard un peu niais, en lui sortant tous les poncifs de la péninsule ibérique sur un air de paso doble ?
Notre sympathique hurluberlu avait déjà roulé sa bosse. En effet, né en 1924 à Villefranche-du-Rouergue, on lui connaît une brève carrière comme instituteur. Sans posséder quelque information sur son passage dans l’Éducation nationale, sinon qu’il était un peu chahuté, je devine que cet « observateur de nénuphars » dût laisser un meilleur souvenir à ses élèves qu’à ses inspecteurs.

« J’exerce un métier qui freine mon départ
Pour la fortune
Car je suis observateur de nénuphars
Au clair de lune
Compter les écus ça n’est pas mon lot
À part ceux qu’on voit briller sur les flots
Quand la lune paye en rayons comptant
Les Pierrots qui rêvent alentours des étangs »

Qui sait s’il ne sortait pas sa guitare en classe pour leur en jouer « une petite rustique et printanière », ainsi, par ces mots, annoncerait-il plus tard sur scène, « Les pâquerettes ».
Il suivit ensuite d’autres voies, notamment celles de la SNCF, y entrant comme balayeur de quais puis comme bureaucrate grâce à sa belle écriture. C’est probablement là qu’il trouva l’inspiration de ses « P’tits trains » :

« Sur les quais les quais des gares
Les p’tits trains sont à l’amarre
Les p’tits trains en trois bonds
Sont au bout de l’horizon
Moi je rest’ sur l’ quai des gares
À les suivre du regard … »
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Tchou tchou ! Les p’tits trains de notre pierrot lunaire ressemblent à celui qui nous proposait des rébus durant les interludes à la télévision et dont les Rita Mitsouko reprirent en partie la musique pour évoquer celui sinistre qui menait aux camps de la mort :

« Le petit train
S’en va dans la campagne
Va et vient
Poursuit son chemin
Serpentin
De bois et de ferraille
Rouille et vert de gris
Sous la pluie … »

C’est peut-être comme cela que Riffard fit la connaissance du romancier René Fallet dont le père fut aussi employé de la SNCF dans sa chère Banlieue Sud-Est.
Fallet publia alors, dans le Canard enchaîné, d’excellentes critiques des deux romans que Roger Riffard avait déjà écrits : La grande descente et Les jardiniers du bitume, édités tous deux chez Julliard et, aujourd’hui, introuvables, malheureusement.
En 1958, René Fallet lui dédia son roman Les vieux de la vieille qui commençait ainsi :
« Blaise Poulossière sortit de sa poche l’immensité d’un mouchoir à carreaux.
– C’est moi qu’à présent je fais cuire la soupe, le lard et le ragoût, confia-t-il à sa femme qui reposait là, devant lui, à l’intérieur du caveau de famille
– Le monde sont fou, ma pauvre vieille, le monde sont fou …
Il se moucha fortement, ce qui fit s’égailler des mésanges perchées sur une croix. Mai jouait du soleil et des fleurs sur le cimetière de campagne. »
Riffard était encore trop jeune pour jouer dans l’adaptation cinématographique mais je l’aurais bien vu interpréter le père Poulossière.
On retrouva Riffard et Fallet, au milieu des années 1960, dans le film Un idiot à Paris tiré du roman éponyme de Fallet. Ils jouaient deux figurants du village bourbonnais de Jaligny, celui-là même où Fallet, amoureux de la petite reine, organisa plus tard la truculente course cycliste des Boucles de la Besbre. Il faut revoir ce film populaire pour plein de raisons, les dialogues de Audiard, une chanson de Brel, et une distribution joyeuse avec Jean Lefebvre, Bernard Blier, Robert Dalban, Bernadette Lafont, Yves Robert, André Pousse, Jean Carmet, Pierre Richard, Paul Préboist, et j’en passe.
Au milieu des années 1950, Riffard rédigea aussi quelques articles dans Le Monde Libertaire, successeur du Libertaire dont Brassens avait été un des permanents sous le pseudonyme de Géo Cédille.
En 1960, on inverse les rôles, une journaliste en fit un portrait poétique et élogieux dans les colonnes de l’hebdomadaire anarchiste :
« Aux confins du massif montagneux, les vallées largement ouvertes vers les plaines chaudes, le Rouergue pousse vers le ciel ses pitons arides couronnés par des châteaux de contes de fées. Le Tarn gronde en dévalant les Causses qui enserrent le pays ; mangées par le temps les pierres gardent le souvenir des cours d’amour et de poésie qui au moyen âge accueillaient le trouvère et son rebec. Dans les salles froides protégées par les remparts, les fossés herbus, les escaliers à vis, les belles mélancoliques rêvaient au prince charmant en attendant l’époux parti aux croisades. Là est la poésie au parfum de bruyère et avec elle le ménestrel, musicien, poète, interprète de ses propres œuvres et ancêtre légitime des Brassens, des Jacques Brel, des Léo Ferré.
C’est sur cette terre rude au souvenir enivrant qu’est né Roger Riffard, écrivain, poète qui fut cheminot et comme tel mêlé à tous les mouvements ouvriers de ces dernières années, rédacteur à la page littéraire de notre journal avant d’interpréter les chansons dont il compose lui-même les paroles et la musique. »
Ça semble sourire à l’ami des nénuphars repéré entre autres par Fallet et Georges Brassens qui commence à le faire « tourner » en première partie de ses concerts.
Brassens confiait : « Quand j’ai découvert la bibliothèque municipale du 14e arrondissement, j’ai compris que j’étais d’une ignorance encyclopédique ». Sans façon, il vida alors les vers des poètes, Lamartine, Paul Fort, Francis Jammes, Rimbaud, Villon, La Fontaine.
Riffard, de la même manière, alla chercher sa culture dans les livres. Ainsi, raconte quelqu’un qui l’a bien connu : « Sa mère était gardienne d’immeuble. Or il y avait, au troisième, un érudit avec une bibliothèque extraordinaire. La mère de Roger l’envoyait parfois fermer les fenêtres. Il en profitait pour se plonger dans les livres. C’est comme ça qu’il s’est cultivé, tout seul, à douze ans, en bouquinant ».
C’est comme ça qu’il acquit sa langue châtiée qui fait merveille dans Timoléon le jardinier, la chanson sans doute la plus connue de son répertoire, celle qui me faisait rire dans mon enfance. Prêtez l’oreille :

« Clara ma fille d’où rapportez-vous
Tant de brindilles dans vos cheveux fous
Par quelle sorte d’horloge trompée
N’êtes-vous rentrée qu’à la nuit tombée … »

Gamin espiègle et facétieux, je prenais la main de mon oncle pour esquisser une figure de menué-é-e, de menuet pardon. C’était une reconnaissance inconsciente de la qualité littéraire de ce dialogue libertin entre une mère et sa fille.
Cette sorte de fabliau finalement ciselé était en décalage total avec la voix de tête, mal assurée, de son auteur.
Je n’ai jamais vu chanter Riffard autrement que, le cul sur la commode, dans Mon copain d’Espagne. Il semblerait pourtant qu’il faisait un tabac en première partie des concerts de Brassens, ainsi qu’au cabaret Le cheval d’or, rue Descartes, à Paris, dont il fut l’un des piliers avec Anne Sylvestre, Pierre Louki, Boby Lapointe et Ricet-Barrier. Le public était conquis, outre la valeur de ses textes, par le jeu scénique pour le moins désordonné de ce petit bonhomme qui ne ressemblait à rien, avec son air ahuri, engoncé dans sa veste de cheminot. Il lui arrivait fréquemment d’interrompre sa chanson et de l’agrémenter de digressions et de commentaires.
La grande vague yéyé du début des années 1960 l’emporta. Probablement aussi, manqua-t-il de pugnacité et d’assiduité. Ainsi, j’ai relevé ce témoignage tiré d’un ouvrage consacré à Georges Brassens :
« Cet employé de la SNCF, autre figure des cabarets, auteur du désopilant Timoléon le jardinier, n’a jamais pu décoller dans la chanson. Pas même une seule fois, il n’a eu sa Julie la Rousse. Il a été l’un des rares « clients » des Éditions musicales 57, Brassens et Gibraltar ayant consenti à faire pour lui une exception à titre amical :
« Tous les jeunes qui débutaient n’avaient qu’une ambition : entrer aux Éditions musicales 57. On a pris Riffard parce que ça lui faisait plaisir et tout en sachant qu’il n’avait aucune chance. Nous n’étions pas équipés, ni organisés pour développer un catalogue, une carrière, faire la promotion d’Untel ou Untel. Pour Riffard, on a fait ce qu’on a pu, on l’a fait travailler, mais il faut avouer que, pour ce qui est de rester inconnu, il y a mis du sien. Un jour, Georges a joué de tout son poids auprès de Michèle Arnaud pour qu’elle prenne Riffard dans un cabaret que tenait son ami. Quand on l’a annoncé à Riffard, il a répondu à Georges : « Mais tu ne crois pas que j’ai lâché la SNCF, où j’étais balayeur, pour aller travailler deux fois par jour ?! » Riffard était très nonchalant. »
Incorrigible observateur de nénuphars ! Son roman Les jardiniers du bitume évoquait de manière prémonitoire ses espoirs minés sur la route de la vie :
« Dans un faubourg de la ville, Alexis mène une vie difficile. Sa cervelle étroite rêve de l’évasion vers la nature, où les fleurs sont butinées par des abeilles aux ailes irradiées par le soleil. La réalisation de ce rêve dépend de son copain Durand. Durand perd son fils et le rêve d’Alexis, longuement mûri dans l’atmosphère lourde de l’entrepôt où il travaille, s’évanouit. Minou la femme, essaie maladroitement de panser la blessure. Un bistro sordide, des escaliers poisseux, une chambre étroite, enfin la rue, la rue sale, humide, baroque forment la toile de fond de son roman qui baigne dans la tendresse, dans la poésie, dans le désarroi aussi et où l’on regrette que la révolte ne soit représentée que par « l’homme au grand chapeau », personnage pittoresque, sympathique, mais en dehors des réalités. »
En guise d’explication, Riffard confia joliment un jour à Suzanne Gabriello qui s’étonnait du peu d’écho que rencontraient ses chansons :
« Tu vois, tu vas sur le pont Notre-Dame, tu laisses tomber dans la Seine deux brins de paille de la même taille, au même moment, un brin ira jusqu’à l’Océan Atlantique, l’autre s’arrêtera au bord de la Seine à cent mètres. » Ainsi sont les chansons. Certaines vont très loin, d’autres s’accrochent à la rive. »
Riffard était peut-être un glandeur, cela le regarde, mais aussi et surtout un génial glaneur :
« Quand je l’ai connu, dans cette « encore-campagne » pas si loin de Paris, où il avait sa petite maison, jamais de ses promenades il ne rentrait les mains vides ! Il ramassait les pommes tombées, les pommes de terre oubliées dans les champs, les pissenlits, les champignons, les mûres… Semblablement, il glanait les histoires simples, les personnages cocasses ou touchants, les fleurs, les trains, les oiseaux, pour les accommoder à sa sauce, poétique ou comique, raffinée la plupart du temps, humaine toujours. Avec sa tête hirsute et ses yeux effarés, son polo gris et sa voix indescriptible, Roger était l’être le plus exquis et le plus attentionné que j’ai rencontré dans mon univers musical. C’était un grand poète. »
Ainsi le décrit Anne Sylvestre, une grande dame trop méconnue de la chanson, qui le côtoya beaucoup et qui, actuellement, célèbre son souvenir et son talent en collaborant à un spectacle Gare à Riffard.
Elle a inscrit à son répertoire La margelle, un véritable petit bijou d’humour noir. Elle précise à la fin que c’était encore plus drôle quand Riffard la chantait.

Pour être honnête, l’ami Roger était tombé au fond d’un puits d’indifférence dans mes souvenirs. Je retrouvais parfois son nom au détour de lectures sur Brassens. Ah oui, celui qui chantait le badinage avec Timoléon le jardinier !
En me replongeant pour vous dans sa discographie, j’ai déniché quelques bijoux empreints d’une fraîche poésie. Ils semblent même avoir pris du fumet et du corps, à travers les décennies.
Les quelques lignes déposées par Brassens, au dos de la pochette d’un 45 tours de 1962, n’ont pas pris une ride :
« Que les tenants du bel canto fassent la sourde oreille : Roger Riffard ne chante pas pour eux. Il suffit, à ce cheminot en rupture de gare, de pousser deux ou trois notes, pour nous convaincre que l’art vocal n’est pas son fort. En bref, Roger Riffard ne chante pour personne et c’est tant mieux. Il parle. Il raconte sur un ton comique les petits chagrins, les petites misères de ceux qui regardent les autres danser et ne savent pas mettre un pied devant l’autre, ceux qui regardent partir les trains de vacances sans jamais les prendre.
Un poète en fin de compte qui s’exprime dans une langue châtiée et personnelle. »
Il ne chante pour personne mais on aurait tort de ne pas l’écouter.
Rien de nouveau sous le soleil blafard de pollution ! Il y a quelques jours, les pouvoirs publics nous suppliaient de ne pas circuler en ville. Il y a un demi-siècle, de manière prémonitoire, Riffard nous invitait déjà à filer À la cambrousse :

« Le soleil semble
Pas bien costaud
V’là qu’ se rassemblent
Dans les hostos
Tous les microbes
Du mois d’octob’e …

… Paris y a pouce j’ lève mon doigt
Ma muse rustique à la glèbe se doit

À la cambrousse
J’ m’en veux aller
Z’ouïr la douce
Chanson des blés
Changer mon luth
Pour une flûte
À mon aimée montrant du doigt
Mes troupeaux de vaches de moutons et d’oies… »

Doux rêveur, il nie la fracture sociale dans Jojo du Magenta et imagine que l’amour peut unir baronne et plombier :

« Par un soir de printemps Jojo-du-Magenta
À Mimi-de-Charonne offrit le cinéma
Cependant qu’il murmurait d’un air attendri
Comme quoi j’aim’rais bien que tu soy’s ma souris
Il faut dir’ que ce gnard était un vrai verjot
Attendu que Mimi en pinçait pour Jojo
Il put s’en assuré par un test positif
Une nuit du côté des fortifs

L’amour ça rôde partout
Ça hèle n’importe où
Sous les buissons dans les faubourgs
Autour des petits fours

Car pendant ce temps là Oscar-de-la-Timbale
Pour Virginie-du-Pin tournait le madrigal
Et ce petit jeu conduit à certains écarts
Ma Virginie par ci par là mon cher Oscar
Les v’là pris comme on dit dans des liens plus étroits
Et du fait que de deux ils seront bientôt trois
Par-devant le curé de Filbur’-les-Essieux
Ils deviennent Madame et Monsieur

L’amour peut mettre d’accord
Les gens du même bord
Aussi vrai qu’il peut affilier
La baronne au plombier

D’Oscar et Virginie naquit Éléonore
Quand Jojo et Mimi produisirent Totor
J’en conclus que Totor atteignit ses vingt ans
Au moment qu’Éléonore en faisait autant
Ces enfants sont d’abord devenus compagnons
À l’occas’ de l’exposition du champignon
Ils se mirent en ménag’ subito presto
Vers la fin du salon de l’auto

L’amour confond les milieux
Il unit deux par deux
Ceuss’s de la haute au populo
C’est ça qu’est du boulot »

Cela dit, il se rend compte effectivement qu’il y a du boulot quand il s’agit de séduire mamz’elle Grand Flafla :

En réalité, Roger Riffard ne se nourrit guère d’illusions sur la sincérité des sentiments humains. Comme clamait Coluche, une bonne dizaine d’années plus tard, « les hommes naissent libres et égaux mais certains sont plus égaux que d’autres ».
L’actualité le rattrape avec les affaires des écoutes téléphoniques. Nul besoin de quelconque technologie, déjà, à son époque, le bouche à oreille, malveillant, mesquin, diffamant, fonctionnait entre les Jules et les Étienne(s), prénoms emblématiques de deux classes sociales :

Roger est lucide sur lui-même et sur le regard que les autres portent sur lui. Tandis que les « julos et les nénettes jouent d’la hanche et du tibia », il reste scotché à la buvette du bal car il gambille d’une manière lamentable(ue).

« Je n’aurai pas de p’tit’ maison
Pour y chanter mes p’tit’s chansons
J’ les chanterai sur les chemins
Comme c’est écrit dans l’ creux d’ ma main
Les habitants des p’tit’s maisons
Se dis’nt entre eux
Que j’ suis un paresseux
Ils n’ont pas tort les habitants
Des p’tit’s maisons où l’on s’ plait tant … »

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Ils n’ont eu qu’un tort les gens actifs, c’est de ne pas faire grand-chose pour que cet oisif poète ait la reconnaissance artistique qu’il méritait.
Roger Riffard fut modeste et discret jusqu’au dernier jour de son existence. Ultime pied de nez à la vie, il mourut, dans un quasi anonymat, en lever de rideau de son ami Georges Brassens en quittant notre terre deux heures avant lui, le 29 octobre 1981.

« … Quand j’ clamserai j’ voudrais que ce soye Edouard
Qui me conduise au son de sa guitare
Il m’ jouerait un bath de petit air
Un genr’ d’Ave ou de Pater

Leurs chichis d’enterr’ment moi, ça n’ me dit rien
Surtout qu’à la papa ça marche aussi bien
Et j’ m’en irai bercé par la musique
Derrière un vieux bourrin mélancolique
Salut l’ Bon Dieu Saint-Pierre et tout’ la clique »

Abandonnant l’octave de trop dans sa voix, il n’a jamais peut-être aussi bien chanté qu’au son de la guitare d’Édouard. Ça s’achève de manière poignante.
Roger Riffard repose dans le petit cimetière de Banhars, un hameau du pays du Haut Rouergue, en Aveyron. J’imagine un petit carré d’herbe piqueté, en cette saison, de pâquerettes et de marguerites.
Ce serait tellement chouette qu’à l’époque de The Voice, on effeuille ses tendres fleurs musicales.

 

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