Archive pour janvier, 2014

Cavanna est mort

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Hier soir, je lisais encore sa dernière chronique consacrée à la prise en charge du viol, parue le jour même dans l’hebdomadaire Charlie-Hebdo.
La nouvelle est tombée, ce matin, dans toutes les rédactions : Cavanna est mort ! Hara Kiri, Hara Kipleure titre joliment le quotidien Libération.
Nous le savions malade. Dans son livre Lune de miel ainsi qu’épisodiquement dans ses billets, il nous entretenait de celle qu’il nommait la salope à savoir la maladie de Parkinson dont il était atteint.
Parce qu’il avait accompagné ma jeunesse, parce que j’accompagnais sa vieillesse, parce que je l’avais fréquenté à une époque, je le croyais immortel au sens spirituel de l’académie française.
Plutôt que vous en parler maladroitement en ce jour de profond chagrin, je préfère vous renvoyer à deux de mes anciens billets consacrés, l’un à une exposition organisée en son honneur à Nogent-sur-Marne, l’autre à mon aventure d’un mois avec l’équipe de Charlie Hebdo.
Mon admiration, ma jubilation et mon affection y transpirent.

http://encreviolette.unblog.fr/2009/05/26/

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Cependant, je ne résiste pas à vous faire partager ici malgré tout une chronique en date du 20 février 2013, intitulée Fragment de l’Histoire du monde, celui qu’il vient de quitter :

- J’aimerais savoir
– Savoir quoi ?
– S’ils chantent.
– Qui donc ?
– Les soldats français. Nos petits soldats. J’aimerais savoir si, avant le combat, ils chantent La Marseillaise.
– Comme avant le match ?
– Voilà. Comme avant le match. Si le foot vaut bien une Marseillaise, que dire de la guerre ?
– Et ceux d’en face, je veux dire l’ennemi, chanteraient aussi leur propre hymne national ?
– Les deux armées l’une en face de l’autre, sur le champ de bataille bien balayé, drapeaux au vent, coup de canon solennel pour annoncer le début de l’action, je ne sais pas si vous voyez…
– Oh, parfaitement. Mais un seul coup de canon, alors. Il ne faut pas que l’adversaire puisse deviner quelle est l’importance de notre artillerie.
– Ce serait grandiose. Surtout aujourd’hui. Le Mali est vaste, vide, du sable à perte de vue. Il suffit de tracer les limites à la peinture blanche, ça fait un terrain de football parfait … Je veux dire un champ de bataille, bien sûr …
– Certes, ce serait fort émouvant. Cependant, je me demande …
– Quoi donc ?
– La Marseillaise avant le match, ou le combat, n’est-ce pas un peu prématuré ? c’est plutôt une prière qu’une action de grâce, n’est-ce pas ? On ne sait rien encore. On saura à la fin du match qui fut l’élu des dieux. C’est là qu’il faudrait chanter. Les vainqueurs entonneraient « On a gagné /Les doigts dans le nez », les vaincus « On a perdu/Les doigts dans le cul ». Ce serait beaucoup plus significatif que chanté avant l’empoignade.
– Je ne connaissais pas ces vers de La Marseillaise.
– Il faut les y incorporer. C’est la ferveur populaire toute spontanée. Notre chef suprême des armées, le généralissime François Hollande, vient de remporter un match décisif. A-t-on chanté La Marseillaise ? Je n’ai rien entendu.
– Vous n’écoutiez pas au bon endroit. Chez Paris-Match, par exemple … mais, pour la victoire définitive, nous ferons ce qui doit être fait, avec le secours des grosses cloches de Notre-Dame qu’on a fondues exprès pour fêter la croisade contre les Sarrasins maudits. Le pape en personne les fera sonner, les frais seront couverts par Calgon.
– Ah, non. Je vous interromps. Il n’y a plus de pape. Il a démissionné, c’était trop fatigant.
– Plus de pape ! démissionné ? Il nous a fait ça ? alors, nous sommes sans pape ! Dieu est sans pape ! Le Vatican est sans défense ! Il faut délivrer Saint-Pierre ! Dieu le veult ! Sus à l’infidèle !
Ainsi débuta, en février 2013, la grande Croisade de reprise en main, qui aboutit à la disparition totale des pays occidentaux, laissant la Chine et l’Inde seules face à face, telles que nous les voyons aujourd’hui.

Comme tu fis avec tes copains Reiser, Choron et Gébé quand la faucheuse les emporta,  j’ai envie, le cœur gros, de te dire, irrévérencieusement mais affectueusement : « Chouette, je vais pouvoir lire enfin L’œil du lapin qui sera, sans doute, réédité ! »

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Publié dans:Coups de coeur |on 30 janvier, 2014 |Pas de commentaires »

Le livre d’occasion fait le larron: « Le Crève-Cévenne » de Jean-Pierre Chabrol

C’est une habitude lors de mes séjours en Ariège. Au marché de Saint-Girons, après avoir fait provision de bons produits du terroir, j’envisage quelques éventuelles nourritures intellectuelles en fouillant les rayons d’un valeureux libraire vendeur d’ouvrages d’occasion, sous les arcades près du Champ de Mars.
Dès qu’il m’aperçoit, il me fait un petit geste de dénégation signifiant qu’il n’a toujours pas déniché L’œil du lapin de François Cavanna que je guigne désespérément. Qui sait, cher lecteur, si vous ne serez pas plus heureux en arpentant les vide-greniers et brocantes de votre région … pensez alors à moi.
Qu’à cela ne tienne, il est rare cependant que je reparte les mains vides. Rien, ou plutôt tout guide mes choix, un titre auquel je n’avais pas prêté attention à l’époque de sa sortie, parfois, simplement, un détail anodin comme la couverture ou quelques lignes lues furtivement.
J’aime caresser le livre en tant qu’objet. J’adorais dans ma jeunesse en découper les feuilles non rognées avec le coupe-papier en ivoire que me prêtait ma maman, sans atteindre néanmoins le degré de jouissance décrit par l’écrivain transalpin Italo Calvino :
« Les plaisirs du coupe-papier sont des plaisirs tactiles, acoustiques, visuels, et plus encore mentaux. Pour avancer dans la lecture, il faut d’abord un geste qui attente à la solidité matérielle du livre, pour donner accès à sa substance incorporelle. Pénétrant entre les pages en dessous, la lame remonte vivement, ouvre une fente verticale par une succession régulière de secousses qui attaquent une à une les fibres et les fauchent, avec un crépitement amical et gai, le papier de qualité accueille ce premier visiteur, annonce que d’innombrables fois tourneront les pages, poussées par le regard ou par le vent … le son, là, est celui d’une déchirure étouffée, avec des notes plus sourdes. Le bord des pages révèle un tissu filamenteux … S’ouvrir un passage dans la barrière des pages au fil de l’épée, voilà qui va bien avec l’idée d’un secret caché dans les mots : tu te fraies un chemin dans la lecture comme au plus touffu d’une forêt. »
Ces instants sensuels sont à ranger dans l’armoire des plaisirs disparus. Les livres d’occasion que je feuillette me procurent d’autres frissons. J’essaie d’imaginer le lecteur qui m’a précédé. Une émouvante dédicace manuscrite ou quelques annotations en marge des pages fournissent parfois des informations sur son identité. Quelques pliures, cornes et taches révèlent son manque de soin voire de respect. Quels événements de la vie font que l’ouvrage se retrouve aujourd’hui dans le bac du libraire ?
Vous ne pouvez pas imaginer combien, récemment, je fus malheureux qu’une fuite d’eau provenant d’un plafond trempe complètement quatre livres que j’avais prêtés. Ils sèchent depuis plusieurs semaines …
Vous ne pouvez pas savoir quel crève-cœur ce fut aussi lorsque je dus me résigner, à la mort de mes parents, à un tri drastique dans leur bibliothèque pléthorique. J’ai gâté alors plusieurs médiathèques d’écoles et de modestes villages.
Ce samedi-là, mon regard est attiré par un livre à la couverture rigide anonyme de couleur brune. Seule la tranche révèle son contenu en lettres dorées : LE CRÈVE-CÉVENNE J.P Chabrol France-Loisirs.

CreveCevenneblog

L’auteur ne m’est bien sûr pas inconnu. J’ai lu dans ma jeunesse sa trilogie Les Rebelles : « D’après Zola, y a-t-il autre chose en art que de livrer ce qu’on a dans le ventre ? Alors cet été là, pardonnez-moi, je me suis soulagé : ma Cévenne, mes voisins, mes parents, mes amis, les mineurs, les paysans, mon atavisme huguenot, mes idéaux marxistes, sur la terre comme au ciel, et sous la terre, la tramontane, la vigne et le charbon, un cocktail, un  » mescladis  » selon le vocable occitan, tout cela partait d’un lieu, un village que je nommais Clerguemort, qui rayonnait comme un soleil… »
Je me rappelle aussi la diffusion par feu l’Office de la Radio Télévision Française, de l’adaptation de Les Fous de Dieu, un roman où Chabrol évoquait la guerre des Camisards du dix-huitième siècle au cours de laquelle les Huguenots (protestants) cévenols menèrent une insurrection contre les persécutions consécutives à l’Édit de Fontainebleau.
Je me souviens encore et, peut-être surtout, des merveilleuses veillées au coin du feu auxquelles Chabrol nous conviait dans les séries Les Conteurs d’André Voisin et La nuit écoute de Claude Santelli.
En notre époque du zapping, texto et tweet, ce genre d’émissions où on donnait le temps au temps de l’oralité, apparaîtrait comme surréaliste et inconcevable. En l’état, elles seraient même interdites en raison des mesures contre le tabagisme sur les plateaux de télévision. Dans l’extrait ci-après tiré des archives de l’INA, Claude Santelli qui réalisa par ailleurs de magnifiques adaptations de nouvelles de Maupassant, tire sur sa cigarette tandis que Chabrol sa bouffarde à la main, captive l’attention de trois enfants avec son histoire.

La Nuit écoute Jean-Pierre Chabrol

Comme son homonyme cinéaste mettait en scène les petites histoires souvent sordides de notre bourgeoisie, Jean-Pierre nous racontait sa Cévenne : « C’est un espace romanesque qui répand le parfum perdu des puissantes armoires de jadis que l’on ne préservait pas des mites avec du poison, mais avec des sachets de lavande »
Chabrol , ça sent bon le terroir, les aïeux occitans qui faisaient chabrot (on dit même chabròl en occitan) en diluant un peu de vin rouge dans le reste de soupe au fond de l’assiette.
Est-ce mon goût prononcé pour la géographie de ma douce France que m’enseigna mon professeur de père, j’ai toujours montré une attirance pour la littérature régionaliste et pour ces écrivains qui racontent leur pays et ses gens.
« Les Cévennes… où c’est ? On me l’a posée bien souvent, cette question. Longtemps, elle m’irrita, mon amour-propre en souffrait, en souriait aussi, comme, celui de Picasso si, supposition absurde, un préposé lui demandait d’épeler son nom. J’eus bientôt toute une série de réponses toutes prêtes, une sorte de tirade, un pied-de-nez. De la vulgarisation la plus vulgaire : « vous voyez le Massif Central ? Vous voyez la Méditerranée ? à mi-chemin par le chemin le plus court, la ligne droite… » Du technique amer pour ignorants susceptibles : «vous connaissez Nîmes ? Bien sûr… quand vous quittez la Cité romaine en direction du nord-ouest, avant d’arriver au Puy, vous connaissez ? Naturellement ! Vous traversez tout un fourmillement de montagnettes désolées, quelques villages dépeuplés que personne ne connaît. Les Cévennes sont ce désert où personne ne passe, dont personne ne parle, vous voyez, il n’y a pas de honte… » De la poésie pratique pour les simples biens intentionnés : « Les Cévennes, c’est quand le Massif Central met les pieds dans le plat, ce sont ses gros orteils qui se tendent vers la Méditerranée, pour voir si l’eau est bonne entre Sète et Marseille… » Du touristique moralisant pour vacanciers communs : « au lieu de dévaler à 150 la trop fameuse Nationale 7, prenez donc à droite après Moulins, par Thiers et la Chaise-Dieu et vous m’en direz des nouvelles ! Si vous connaissez déjà la Côte d’Azur, il y a un endroit où vous aurez envie de vous arrêter, en sachant ce qui vous attend deux cents km plus loin , cet endroit, c’est les Cévennes. » De l’orgueil ancestral pour le curieux historique : « Comment, vous ignorez ça, vous ! Mais les Cévennes, c’est le petit pays devant lequel le Roi Soleil dut mettre les pouces ! », ou mieux : « utilisez le De Bello Gallico, mon cher, Jules César vous renseigne… Et bien d’autres, devenues machinales, et qu’on ne me laisse pas oublier, hélas ! si bien qu’il m’arrive de répondre : « Où sont les merveilleuses Cévennes ? Je ne vous le dirai pas, si trop de gens le savaient, elles ne seraient plus ce qu’elles sont ! »
En me penchant sur sa biographie, j’appris qu’il était né de parents instituteurs dans un modeste village au pied du mont Lozère. Comme moi donc, il passa son enfance dans une maison d’école. Écoutez comment il conte sa venue au monde à l’occasion d’une autre veillée.

Les Conteurs

Je découvris aussi qu’au printemps 1944, alors qu’il passait un certificat de grec en classe de khâgne, il sauta par une fenêtre de la Sorbonne pour échapper à la Gestapo. Il se retrouva dans un maquis Francs-tireurs et Partisans (FTP) puis engagé dans l’armée du général de Lattre de Tassigny qui le conduira jusqu’à Berlin. Qui sait, j’aime l’imaginer, s’il ne côtoya pas mon regretté ami forgeron ariégeois dont je vous ai parlé dans mon billet du 17 décembre 2012 La mort de quelqu’un de vrai, un délicieux conteur lui aussi.
Sans doute, ai-je aussi une sympathie naturelle pour son appartenance à la cour du roi Geo(rges) Brassens. Ainsi, fustigea-t-il la « bande de cons », les « copains d’abord » dans un article du Figaro littéraire de 1957 :
« Comme dans la plupart des cours, la conversation ne s’anime un peu que pour calomnier les maréchaux absents. Brassens adore ça. Il s’amuse à dresser ses féaux les uns contre les autres. Il gourmande, tonne, décore, exile, mord le chien, refait le monde, accuse n’importe qui de lui voler ses pipes, oppose Lepoil à Lénine, me jette dessus son perroquet, qui, déjà, m’en veut depuis toujours, se goinfre soudain d’infâmes galettes aux algues que les maréchaux s’empressent de trouver délicieuses avant de repartir chacun chez soi, tristes ou guillerets pour une moue ou une algarade souvent mal interprétée, tandis que le souverain réhabilite Victor Hugo en réclamant son café sur un ton pleurnichard. Bref, il règne. » Je précise que, beau joueur, Chabrol avouait appartenir à cette armée de maréchaux.
Ce sont probablement tous ces souvenirs qui font qu’inconsciemment, mon choix se soit porté sur Le Crève-Cévenne, ce jour-là.
Ce recueil de nouvelles, publié en 1972, constitue en quelque sorte l’épilogue des Rebelles. Il évoque la mort de son vieux pays. En voici les premières lignes :
« C’est long de mourir. C’est insupportable, une langueur ! Y aurait de quoi se flinguer un bon coup. Surtout quand il ne s’agit pas que de sa propre mort, quand se mourir soi-même ne suffit plus, quand il faut bien, se mourant, mourir aussi son pays. Crever sa mort dans la mort de sa terre. On ne peut que rester le soir au coin de sa cheminée, quand on en a encore une, à regarder flamber les dernières bougnes des derniers mûriers. Mais il y a pire, mais il est des soirs, des nuits, l’hiver surtout, par des temps à ne pas mettre un assureur dehors, où personne ne passe, où personne ne vient s’accroupir dans l’autre coin, outre-flammes. Alors on se résout à sortir, à chercher un toit, un autre feu, un autre coin, un autre agonisant, un mourant veinard qui voit, lui guilleret, quelqu’un venir mourir avec lui dans la crève du vieux pays. »
Jean Ferrat ne disait pas autre chose quand il chantait, non loin de là, la montagne d’Ardèche.
« … Le boulanger m’a dit que Mme Sirven était bien « fatiguée », ce qui signifie, chez nous, qu’elle est à l’article de la mort. Elle a quatre-vingt-cinq ans. Elle a inventé une sorte de métier qu’elle a exercé tout au long de sa vie.
Aussi loin que remontent mes souvenirs, je la revois toujours au même endroit, toujours pareille : à l’entrée du grand tournant, quand on quitte le village en direction de la montagne. Très maigre, à peine voûtée, toute vêtue de noir, d’étranges yeux, très clairs, bordés de sang. Je ne l’ai jamais vue jeune, je ne l’ai jamais vue vieillir.
L’après-midi de ce lundi 5 novembre 1971 tire à sa fin. À l’auberge, il y a le Fossoyeur, le père Louiset, l’Aubergiste et moi. La nuit tombe. Mme Sirven se meurt, et nous parlons. »
Mieux que ce livre, la voix chaude et caressante de Chabrol et ses citations en patois raconterait la vie des aïeux et ancêtres de son pays, avec nostalgie et aussi colère car il enrage de voir sa « Cévenne » disparaître.
Madame Sirven fut « une femme ni grande ni grosse, une jeune femme, une femme mûre, une vieille femme tout en os » qui, pour quelques sous, passa sa vie à gravir la montagne, avec sur le dos les sacs de charbon de cinquante kilos auxquels les mineurs avaient droit chaque semaine mais dont, travaillant à cette heure-là, ils ne pouvaient prendre livraison.
Ce ne sont pas les chèvres et les sangliers ni la fonte des neiges qui creusèrent le sentier abrupt qu’elle empruntait, mais ses deux pieds, en sandales l’été, en sabots l’hiver. Ce que Chabrol qualifie joliment de « l’érosion d’une vie ».
L’écrivain questionne aussi sa maman, notamment sur le temps où elle faisait la lessive à la cendre : Pâques, vers à soie, moissons, vendanges, quatre grands lavages de linge sale couronnant chacun une période pénible de gros travaux. Il en fallait des armoires bourrées de linge. On se mariait avec un trousseau complet.
Cela me rappelle le grenier dans la maison d’école de mon enfance. Dans un coin où il m’était interdit de fureter, il y avait des cartons remplis de draps, torchons, nappes et serviettes de table soigneusement pliés dans des housses en plastique. J’ai encore en ma possession un cahier où ma maman directrice consignait consciencieusement le trousseau de linge dont chaque jeune fille entrait en possession à sa sortie du collège. Je me demande même s’il n’était pas brodé à ses initiales. Anecdote surréaliste en notre époque où l’on collectionne les couettes imprimées made in … (?)
Chez les Chabrol, chaque grande lessive durait huit jours. Le linge était entassé dans une grande cuve puis recouvert de la cendre de bois du four de boulanger du papé. Puis, étaient déversés lentement de grands chaudrons d’eau de plus en plus chaude.
– Et ça suffisait à laver un linge si sale ?
– Si ça suffisait ! Le linge était merveilleux ! Et il sentait bon ! C’était la lessive naturelle.
La lessive non essorée et le linge de couleur, emportés sur une charrette étaient ensuite trempés dans l’eau de la Cèze, à quelques kilomètres de là.
Et puis ? « Et puis, on allait manger. Des omelettes. Des salades de haricots. Des aubergines aux tomates, parce que c’est bon froid. Et tout était fameux là-bas, quand tu avais travaillé la matinée entière … »
C’était aussi l’occasion de ramener un gros galet de la rivière qui, mis dans l’âtre, servait de chauffe-lit l’hiver.
Dois-je le considérer comme un privilège, j’ai connu cela aussi chez ma mémé Léontine. Ses chambres étant non chauffées, elle mettait une brique dans le four de son vieux poêle à charbon, puis l’enveloppant d’un papier journal, elle la glissait entre les draps de mon lit. Ça suffisait pour que je sois heureux !

« J’ai souvent pensé c’est loin la vieillesse
Mais tout doucement la vieillesse vient
Petit à petit par délicatesse
Pour ne pas froisser le vieux musicien

Si je suis trompé par sa politesse
Si je crois parfois qu’elle est encore loin
Je voudrais surtout qu’avant m’apparaisse
Ce dont je rêvais quand j’étais gamin

Ah qu’il vienne au moins le temps des cerises
Avant de claquer sur mon tambourin
Avant que j’aie dû boucler mes valises
Et qu’on m’ait poussé dans le dernier train … »

Je voulais vous offrir ces couplets poétiques (et politiques) de Jean Ferrat avant que Chabrol évoque le cerisier de son grand-père qui produisait de juteuses « caillettes ».
Le Papé d’Avéjan choisit, la dernière année de sa vie (1945), d’y creuser dessous un caveau à deux places pour son épouse et lui-même. Une vingtaine d’années plus tard, Chabrol y revint :
« J’ai traversé le village, je suis passé devant la vieille maison vide, je suis descendu derrière la colline, vers le grand cerisier …
Le tombeau est vide. Vidé.
La dalle, descellée, a été jetée sur le côté. Devant le trou béant, on a fait un feu. Parmi les cendres, j’identifie quelques clous, une poignée de cercueil en mauvais métal qui a dû être doré ou argenté et qui n’est plus qu’un paquet de rouille. »
Le petit champ du cerisier avait été mis en vente. Les éventuels acheteurs étaient ennuyés par la présence du tombeau, de ces deux morts. « Il n’y a qu’à les enlever ! … On a bien essayé de faire comprendre à l’héritier que ces choses-là ne se font pas, mais il est de ces gens qui haussent les épaules. « tout ça, c’est des vieilleries. Nous sommes de notre époque, il faut aller de l’avant ». »
Chabrol descendit dans le caveau et s’allongea dans la position exacte du Papé : « Je n’avais même pas à relever la tête. Je voyais là-haut sur la colline, les tuiles rondes du village et, nettement, l’angle du logis, la terrasse où la petite vieille étendait son linge, où le vieux Louis jadis exposait au soleil les rayons de ses ruches … » Son grand-père « apercevait nettement son village, et le toit de sa maison … Il y était né, y avait grandi, s’y était marié, y avait élevé ses trois enfants… Il y avait été paysan, boulanger puis sur la fin de ses jours, pour ne rien laisser perdre de son courage de vivre, apiculteur et chevrier. »
Le grand-père n’est pas le seul à avoir connu telle profanation. « Pauvres ossements huguenots, s’ils sont là, c’est qu’on leur refusait la sépulture chrétienne des cimetières. On pourrait croire qu’enfin là, chez eux, on va leur foutre la paix éternelle. Ah mais non ! Des siècles après leur mort, on les expulse encore. »
Madame Sirven a « crevé » elle-aussi. « Sur le chemin du village, sur le pont, dans la rue principale, des groupes de femmes et des groupes d’hommes se dirigeaient à pas lents vers la maison mortuaire sous les grands platanes qui pleuraient. En chapeaux, vernis, cravates, voilettes, sacs à main, dans un sombre silence, ces gens passaient parmi les groupes bariolés et criaillants des touristes et des vacanciers. Le peuple éternel parmi la population saisonnière, les pays parmi les passagers. Parenthèse d’une heure dans la vie laborieuse de la vallée…Et c’est ainsi encore dans mon village : quand un vivant s’en va, les autres l’accompagnent le plus loin possible, quand un mort arrive, tous les morts en profitent. »
Chabrol poussait son cri de colère au début des années 1970 contre les routes, les promoteurs, les résidences secondaires qui profanaient sa « Cévenne », les riches étrangers qui rachetaient, restauraient et clôturaient les mas cévenols puis regardaient les vieux comme des Indiens. « Crever sa mort dans la mort de sa terre ! »
Vint le temps des concessions. Au soir de sa vie, l’écrivain se réconcilia étrangement avec le Parc National des Cévennes dont il avait farouchement combattu la création : « Moi, j’ai toujours dit qu’être cévenol n’est ni un métier, ni une excuse. Ceux qui viennent s’installer ici, et ils sont nombreux, ont à mon avis plus de mérite que ceux qui ne se sont donné que la peine de naître ici… l’important, c’est de savoir où on veut aller, ce qu’on apporte au pays, à ce pays qui a besoin des hommes. »
Il m’a plu de revivre durant deux centaines de pages une époque que racontait la carte économique de la France accrochée au mur de ma classe. Entre Rhône et Causses, nous y lisions « houille » et « vers à soie » avec les dessins d’un wagonnet et d’une chenille de bombyx.
« Tu sais, la «noblesse paysanne», ce n’est pas un vain mot. Je ne sais pas comment dire… Mes parents n’étaient pas orgueilleux, puisqu’ils n’avaient rien, et ils l’étaient un peu quand même. Ils ne devaient rien à personne » disait maman Chabrol. Comme ma mémé Léontine qui s’appelait même Noblesse de son nom de jeune fille !
J’ai fait fort (avec) Chabrol. Ce jour-là, chez mon libraire ariégeois, je fis aussi l’acquisition de Les petites Espagnes, un autre ouvrage de l’auteur cévenol qu’il écrivit avec le chanteur poète occitan Claude Marti. Peut-être, vous en parlerai-je un jour …

Publié dans:Coups de coeur, Ma Douce France |on 14 janvier, 2014 |Pas de commentaires »

Un lundi, au marché de Samatan

Á la saint Évariste, jour de pluie, jour triste ! Comme je le mentionnais dans mon précédent billet, tout fout l’camp, même les dictons !
En effet, en ce lundi de veille de Noël, le soleil brille et le ciel est d’azur tandis que la foule se rassemble devant les halles de Samatan.

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Bourg d’environ 2 300 habitants, situé dans le département du Gers, sur les bords de la Save, à une quarantaine de kilomètres d’Auch, Samatan s’enorgueillit d’être la capitale du foie gras, à tout le moins le plus important marché au gras du Sud-Ouest, n’en déplaise aux voisins de Gimont et aux cousins landais. Je vous en ai déjà brièvement parlé dans un billet du 17 janvier 2011.
Pas de grasse matinée pour les amateurs de gras ! Très tôt ce matin, de nombreux véhicules immatriculés dans les départements limitrophes sillonnent les routes étroites et sinueuses à travers les coteaux pour rallier la petite cité. C’est la dernière occasion avant la Noël de faire emplette d’un foie gras frais ou d’une volaille grasse à un prix raisonnable car, ici, les transactions s’effectuent directement de gré à gré entre les petits producteurs locaux et les particuliers.

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Plus qu’un marché, le lundi est jour de foire dont les éventaires envahissent le cœur du village. La circulation y est même tellement problématique qu’il est plus sage de garer son automobile sur un des parkings aménagés à la périphérie.
En attendant l’ouverture des halles, nous arpentons les bancs dans une ambiance de bodega. En effet, un des marchands forains diffuse en continu les plus grands succès musicaux de bandas. Tout au long de la matinée, passeront presque en boucle les populaires Peña Baïona et Paquito chocolatero. Après un vin chaud bienvenu dans le matin encore frileux, pour un peu nous lâcherions les paniers pour nous dandiner en cadence ou ramer au milieu des étals: Hé … Hé … Hé ….

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Au temps du rugby des champs et des poules de huit, après qu’elles se fussent affrontées dans des derbys homériques, les deux cités jumelles de Lombez et Samatan fusionnèrent et constituèrent une place forte quasi imprenable. De vigoureux « poulets élevés au grain et en plein air » fourrant quelques marrons si nécessaire, gambadaient dans l’herbe du stade dont on aperçoit les tribunes.
Il suffit de fouiller dans l’histoire du club pour fournir des preuves. Durant la saison 1925, lors d’un match contre Bordères sur l’Échez, suite à une décision arbitrale (contestable ?), un joueur local mit KO le referee, ce qui provoqua l’arrêt de la rencontre et la radiation du club par le comité.
De même, en 1958, le RC Lombez menait 3 à 0 devant l’US Cuxac d’Aude dans la finale du championnat de France de 2e série lorsque le match fut arrêté et les Audois déclarés vainqueurs par disqualification après que le capitaine gersois eût frappé sauvagement un adversaire à terre puis refusé de quitter le terrain.
Les rugbymen fermiers avaient la « sanquette » avant que la mondialisation et l’intrusion des médias changent le paysage du royaume d’Ovalie.
Il semblerait que les mouches ont changé d’ânes et que ce sont les socialistes en dissidence qui s’affrontent désormais sur le pré pour franchir la ligne d’avantage des prochaines élections municipales.
Encore quelques minutes avant le coup de sifflet libérateur, j’en profite pour acheter quelques tresses d’ail régional et effectuer ma provision de « tarbais », ces fameux haricots du maïs indispensables pour cuisiner un cassoulet authentique (voir billet C’est pas la fin des haricots tarbais du 8 octobre 2009).
9 heures 30 ! La porte de la halle s’ouvre enfin laissant entrer une foule bon enfant qui s’égaie autour des longues rangées de tables où sont disposées les carcasses d’oies grasses et de canards gras.

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Pour les béotiens du gras, les carcasses sont les volailles gavées plumées et vidées de leur trésor, le foie. C’est à partir d’elles que sont cuisinés magrets, confits, manchons et aiguillettes. Á trois euros cinquante le kilo, vous faites une belle affaire. Ici, dans le Gers, traditionnellement, les volailles sont élevées au maïs blanc, c’est pourquoi la peau n’est pas jaune. Par contre, cela n’a rien à voir, j’ai un désagréable souvenir d’avoir mangé du millas préparé avec cette variété.
Bientôt, les acheteurs ressortent de la halle pour se préparer cette fois à la ruée vers l’or rose fixée à 10 heures trente. Pour être objectif, aujourd’hui, ce n’est pas la cohue que j’ai connue quelques années auparavant. Peut-être que la crise est passée par là ou que les plus prévoyants ont effectué leurs achats les semaines précédentes voire même hors saison lorsque les prix sont moindres.
Aujourd’hui, les foies, fraichement sortis des entrailles des volailles, se négocieront légèrement au-dessus de trente euros le kilo.

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Deux races de canard sont élevées pour la production de foies gras aux caractéristiques un peu différentes.
Le canard mulard est une race hybride issue du croisement d’un canard de Barbarie avec de préférence une cane de Rouen …le normand que je suis se gave d’aise. Le foie diminue moins à la cuisson mais possèderait un goût moins prononcé.
Le musquet est un canard de Barbarie de race pure. D’un élevage plus délicat, il présente de grandes qualités gustatives.
Certains préfèrent le foie gras d’oie par goût ou snobisme. Ici, la race reine est l’oie de Toulouse.
Ne vous méprenez pas, même si les chanteurs lyriques cancanent au Capitole, le théâtre de la ville rose construit par les Capitouls au dix-septième siècle, il n’y a aucune relation entre les oies de Toulouse et les oies sacrées qui, selon la légende, auraient donné l’alerte pour sauver Rome d’une invasion des Gaulois emmenés par Brennos (latinisé en Brennus) au IVe siècle avant Jésus-Christ.
De même, ce chef gaulois sénon est absolument étranger au bouclier de Brennus, le trophée soulevé par les rugbymen champions de France. « Lou planchot » (le bout de bois) comme on dit dans le Sud-Ouest, fut gravé par un autre Brennus prénommé Charles, en 1892.
Vous êtes peut-être surpris par ma culture rugbystique mais sachez que Le Havre Athletic Club est le plus ancien club français ayant pratiqué le ballon ovale.
Le foie gras est obtenu par le gavage, traitement spécial lié au processus de stockage des graisses chez les oiseaux, qui hypertrophie le foie de l’animal.
Cette méthode d’alimentation forcée provoque l’ire d’un collectif d’opposants qui, s’appuyant sur des directives européennes, dénonce la cruauté du gavage. Alertez les canards et les oies !
Aujourd’hui, aucun bonnet rouge mais une majorité de bérets et de casquettes ! Ne confondons pas l’art ancestral des petits éleveurs du Gers et le gavage pratiqué industriellement dans certaines grosses unités de production.
Pour les clients les plus joueurs, il est possible d’acheter la carcasse avec le foie encore à l’intérieur, évidemment caché. Á la loterie du gras, on peut ainsi réussir de belles affaires.
Dans la halle contigüe, les petits producteurs du coin proposent les produits vivants de leur basse-cour. Dans un beau vacarme, sur la paille étalée à même le sol, poulets, coqs et canards attendent sans illusions … leurs futurs consommateurs. Tôt ou tard, ils passeront à la casserole, tel est leur destin.

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Seule fausse note de la matinée, pour avoir photographié son panier d’œufs d’autruche, je me fais rembarrer grossièrement par une pseudo paysanne vindicative.
Il y a quelques années, j’avais ramené un chapon vivant qui s’était comporté impeccablement à l’arrière de ma berline. Cette fois-ci, je préfère l’acheter prêt à cuire chez un commerçant du marché.

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Adossé à une élégante fontaine de brique ornée de terres cuites, stationne le camion des Fromagers du Mont Royal. Dominique Bouchait est un exceptionnel fromager affineur de Montréjeau. Récemment distingué comme Meilleur Ouvrier de France, il est là en personne aujourd’hui offrant généreusement à goûter à sa clientèle quelques fleurons de son étal, parmi lesquels le réputé Napoléon commingeois, un fromage de pur brebis artisanal. Sur sa lancée, il a osé Joséphine, un autre fromage de brebis.
Je porte mon choix sur une vieille vache (ce sont ses mots) affinée d’un an et demi … à vous rendre fol !
Cabas en main, je m’écarte de la ferveur du marché pour déambuler quelques instants dans des rues étroites bordées de maisons aux façades pittoresques.

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Je n’ai pas le temps de visiter le petit musée du foie gras. Dommage, j’aurais sans doute appris moult détails sur son origine qui remonte à plus de quatre mille ans. Dans l’Égypte ancienne, on trouva dans une tombe de la cinquième dynastie, un dessin de troupeaux d’oies et de serviteurs confectionnant des boulettes dont les volailles se délectaient.
Les oies, animaux sacrés au temps des pharaons, ainsi repues, quittaient bientôt les bords du Nil pour entamer leur migration … vers le Sud-Ouest ? Les Romains nous ont légué le nom de foie qui vient de figue en latin, car ils gavaient les oies avec ce fruit.

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Je fais connaissance de François de Belleforest dont le buste, la fraise autour du cou, se dresse sur une placette du vieux quartier. Natif de Samatan, il fut un des plus remarquables poètes de la Renaissance. Bien que fréquentant Pierre de Ronsard, Jean-Antoine de Baïf, Jean Dorat, il n’appartient cependant pas à l’illustre groupe de la Pléiade.
Il a laissé aussi des descriptions de la France du XVIe siècle qui comptent parmi les toutes premières du genre dans son Histoire universelle du Monde et dans La Cosmographie universelle de tout le monde.

« Allez mes aignellets pour ce coup je vous quitte,
Et vous chiens garde corps de ma troupe petite,
Soignez votre troupeau, veillez et conduisez,
Et sur mes grands béliers de bien près advisez,
Car je quitte le Tarn et la Sabe et Garonne,
Loth, Baïse, le Gers, Bondiat et Dordonne,
Et tous les beaux coteaux d’autour de Sammathan,
Qui foisonnent en vins, et en bleds, chascun an. »

Á travers ces vers, François de Belleforest exprimait sa tristesse de quitter sa région natale. C’est ma manière de vous laisser sur votre faim.

Publié dans:Ma Douce France |on 9 janvier, 2014 |1 Commentaire »

Bonne année 2014

Retour à Nogent retouched’après « Retour à Nogent », une oeuvre du photographe JeanDenis Robert

Que le temps passe vite ! Avec ces vœux de nouvel an, j’entame la septième année de rédaction de mes billets à l’encre violette. Avec une motivation qui ne s’étiole pas malgré ou à cause, qui sait, de la morosité ambiante.
L’an passé, rappelez-vous, nous avions finalement échappé à la fin du monde annoncée par quelques illuminés réfugiés dans le petit village perché de Bugarach.

Bonne année 2014 dans Almanachhttp://www.dailymotion.com/video/x9ja1p

Á défaut de Prévert pour faire le portrait d’un oiseau qui, de toute manière avec lui, ne serait pas de mauvais augure, j’en appelle à un autre poète qui le chanta beaucoup. En effet, pour m’être promené, il y a quelques jours, dans un square parisien dédié au regretté Marcel Mouloudji, me sont revenus aux oreilles quelques-uns de ses couplets pamphlétaires d’une actualité confondante. Jugez-en !

 

Y a plus d’jeunesse, y a plus d’saison
Y a plus d’printemps, y a plus d’automne, y a plus d’façons
Tout fout l’camp
Y a plus d’enfant
Y a plus d’famille, y a plus d’morale
Y a plus d’civisme
Plus d’religion

Tout fout l’camp
Y plus d’pognon
Y a plus d’pitié
Ya plus d’moisson
Plus d’charité
Y a plus d’joie de vivre
Y a plus d’gaieté
Y a plus d’travail
Y a plus d’santé

Y a plus d’chanson
Y a plus d’chanteur
Y a plus d’bonheur
Y a plus d’boxon
Y a plus d’boxeur

Tout fout l’camp

Y a plus d’français
Y a plus d’rosière
Y a plus d’fontaine
Y a plus d’chalet d’nécessité

Tout fout l’camp

Y a plus d’vrais hommes
Y a plus de drapeau
Y a plus d’Afrique
Y plus d’colonies
Y a plus d’bonniche
Plus d’savoir-faire
Plus d’tradition
Plus qu’des affaires

Á quoi bon
Á quoi bon hurler
Á quoi
Quoi bon gueuler

Á quoi bon
Á quoi bon s’griser
Á quoi bon
Quoi bon s’bomber

Á quoi bon
Á quoi bon s’muter
Á quoi bon
Quoi bon s’faire muter

Á quoi bon
Á quoi bon s’répéter
Le monde n’est plus ce qu’il était

Y a plus d’soleil
Y a plus d’chevaux
Y a plus d’romance
Y a plus d’bon air
Y a plus d’essence

Tout fout l’camp

Y a plus d’Paris
A plus de halles
Plus d’bords de Seine
Plus qu’des autos
Plus qu’des problèmes

Tout fout l’camp

Y a plus d’maison
Plus qu’la télé
Y a plus d’trottin
Plus qu’du lapin

Y a plus d’blés d’or
Y a plus d’louis d’or
Y a plus d’conscience
Y a plus qu’des banques

Y a plus d’bon pain
Y a plus d’bonne viande
Y a plus d’fromage
Y a plus d’poulet
Y a plus d’vrai lait

Tout fout l’camp

Y a plus d’amour
Y a plus d’serment
Plus d’clairs d lune
Plus d’galanterie
Plus que la pilule

Tout fout l’camp

Y a plus d’ferveur
Y a plus qu’du sexe
Y a plus d’fleur bleue
Plus qu’du pince-fesses
Y a plus d’héros
Plus d’héroïne
Y a plus qu’du hasch
Et d’la morphine

Á quoi bon
Á quoi bon hurler
Á quoi
Quoi bon gueuler

Á quoi bon
Á quoi bon s’griser
Á quoi bon
Quoi bon s’bomber

Á quoi bon
Adorer la vie
Á quoi bon
Quoi bon quoi qu’on s’dit

Á quoi bon
Puisque c’est fini
Ou c’est moi p’têt’ moi qui vieillis

Lors de sa création, il y a quarante ans, il me semblait devoir mettre sur le compte de l’humour, ce constat de l’auteur inoubliable de Comme un p’tit coquelicot. Il traduisait une certaine nostalgie à la sortie des « trente glorieuses ». C’était l’époque du premier choc pétrolier qui marquait les premiers signes annonciateurs de la crise que nous affrontons de plein fouet aujourd’hui. Placé dans le contexte actuel, il livre une vérité accablante et effrayante.
Bon, dans son inventaire désabusé, admettons qu’il y a encore assez de chevaux pour mettre dans la viande de bœuf, encore qu’on les recrute parmi les bêtes vouées à des expériences pharmaceutiques …
S’il n’y a plus que des banques qui nous ont privé du triple A, heureusement, la bonne andouillette de Troyes conserve son quintuple A !
Mais à part cela … ou alors, c’est p’têt moi qui vieillis !
Oui, on va dire les choses ainsi, je ne souhaite pas vous saper le moral d’emblée.
Je vais donc prendre exemple sur Philippe Delerm dont je lis justement quelques courtes chroniques d’atmosphère : « Á soixante ans on a franchi depuis longtemps le solstice d’été. Il y aura encore de jolis soirs, des amis, des enfances, des choses à espérer. C’est peut-être un bon moment pour essayer de garder le meilleur : une goutte de nostalgie s’infiltre au cœur de chaque sensation pour la rendre plus durable et menacée. Alors rester léger dans les instants, avec les mots … »
Et fredonner quelques vers de Jean Ferrat, un autre grand poète. La chanson fut écrite précisément par Michelle Senlis pour Isabelle Aubret :

Image de prévisualisation YouTube

« Le vent dans tes cheveux blonds
Le soleil à l’horizon
Quelques mots d’une chanson
Que c’est beau, c’est beau la vie

Un oiseau qui fait la roue
Sur un arbre déjà roux
Et son cri par dessus tout
Que c’est beau, c’est beau la vie

Tout ce qui tremble et palpite
Tout ce qui lutte et se bat
Tout ce que j’ai cru trop vite
À jamais perdu pour moi

Pouvoir encore regarder
Pouvoir encore écouter
Et surtout pouvoir chanter
Que c’est beau, c’est beau la vie … »

C’est ce dont est sans doute persuadé un de mes lecteurs qui a déposé très récemment sur mon blog un émouvant commentaire au bas d’un billet à propos du pont de Bir-Hakeim (1er avril 2010). Il y a trente ans, un couple l’y empêcha de mettre à exécution son funeste projet.
Comme le chante Juliette Gréco dans son opus concept consacré aux ouvrages d’art enjambant la Seine : « Un pont, ça se traverse et c’est beau ».
Pour vous faire sourire, je vous cite encore un extrait des chroniques de François Morel sur France Inter, rassemblées dans Je veux être futile à la France, une de mes récentes lectures : « Du temps où les années étaient frivoles, les vieux n’avaient pas la maladie d’Alzheimer. Légers et insouciants, ils retombaient en enfance. Et l’on s’amusait la nuit de voir pépère mettre son imperméable sur son pyjama et chercher son vélo pour aller à l’église. Et le jour on rigolait bien quand on regardait pépère vider son tube de dentifrice dans l’aquarium et pisser dans la huche à pain. Aujourd’hui, l’époque est grave, M. Alzheimer n’a plus l’intention d’intégrer les brigades du rire ».
Vous faire partager l’idée que la vie est belle à travers une promenade, une exposition, une lecture, une musique, une rencontre, la « une » d’un journal, constitue inconsciemment le dénominateur commun de mes écrits à l’encre violette, même si … Mais chut !
Préparons-nous donc à rire un an de plus. Bonne et heureuse année 2014 !

Charlie An 2014blog

 

Publié dans:Almanach |on 1 janvier, 2014 |1 Commentaire »

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