Archive pour le 3 novembre, 2013

A la claire fontaine m’en allant promener avec Gustave Courbet

Je viens de partager une centaine de pages en compagnie de Courbet, non pas Julien, l’animateur redresseur de tort de la télévision, ni l’amiral, avant-dernier français à avoir emporté une bataille navale contre la flotte chinoise en 1885.
Il s’agit de Gustave le peintre dont l’écrivain David Bosc retrace les quatre dernières années de sa vie dans son délicieux roman La claire fontaine, présélectionné pour le prochain prix Goncourt.

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Pardonnez mon inculture, je ne connaissais guère, avant sa lecture, la vie et l’œuvre du peintre chef de file du courant réaliste, sinon bien sûr son tableau Un enterrement à Ornans (son village natal), un grand format de six mètres sur trois admiré au musée d’Orsay, ainsi que sa toile L’origine du monde (« religion du démon » en est l’anagramme !), sujet à nombreux scandales et polémiques.
Paradoxe géographique, c’est près de la cheminée d’une ferme d’Ariège que j’ai réellement découvert l’artiste originaire de la Franche-Comté, une région quasi symétrique sur la carte de notre douce France. Si le livre évoque la fin de son existence, une série de flash-back nous plonge cependant dans sa jeunesse à Ornans ainsi que dans la période tragique de la Commune.
Profondément républicain et socialiste (grand admirateur de Proudhon), Gustave Courbet refusa la légion d’honneur proposée par Napoléon III. Après la proclamation de la République, le 4 septembre 1870, il fut nommé président de la commission des musées et délégué aux Beaux-Arts. Il proposa au gouvernement de défense nationale le déplacement aux Invalides, de la colonne Vendôme, symbole des guerres napoléoniennes.
Soutenant l’action de la Commune de Paris, il fut élu au Conseil de la Commune aux élections d’avril 1871, vota contre la création du Comité de Salut public et signa le manifeste de la minorité.
La Commission de l’enseignement instituée par le gouvernement insurrectionnel le prit même comme membre, malgré son peu d’instruction ; il maîtrisait tout juste la lecture et l’écriture, carence que sa faconde compensait largement
La Commune décida bientôt, non plus de déboulonner la colonne Vendôme, mais de carrément l’abattre. Courbet encouragea l’application de cette décision, puis démissionna de ses fonctions en mai 1871 en signe de protestation contre l’exécution par les communards de son ami Chaudey qui, en tant que maire-adjoint, avait ordonné de tirer sur « la foule de ceux qui préféraient encore crever que capituler » : « C’était le mardi de la Semaine sanglante, après les plus beaux jours qu’on ait vus- de mémoire d’homme de cœur ».
Courbet fut arrêté le 7 juin 1871 et le conseil de guerre le condamna à six mois de prison qu’il purgea notamment à Sainte Pélagie, et à 500 francs d’amende.
En mai 1873, le maréchal de Mac Mahon, nouveau président de la République, décida de faire reconstruire la colonne Vendôme aux frais de Gustave jugé coupable, soit selon le devis établi, 320 000 francs, une somme exorbitante qu’il ne pourrait jamais régler.
C’est à ce moment que David Bosc débute sa rêverie le temps des quatre dernières années de la vie de l’artiste peintre. Car comme il est précisé en tête de l’ouvrage, il s’agit non pas d’une biographie au sens strict du terme, mais d’un roman cependant fort documenté, même érudit et écrit d’une plume à touches légères et poétiques comme le peintre se sert de sa palette.
« De corps fatigué, avec sur ses cheveux comme une pelletée de cendres, cinquante-quatre ans, les épaules chargées d’un sac, Courbet enquilla la rue de la Froidière, la barbe ouverte d’un sourire de bel entrain. Là où les pavés cessent, il se retourna, faisant se tordre l’écharpe bleue de sa pipe. Le jeune Ordinaire, son élève, s’était noué sur le visage une expression bien grave, jetant de droite et de gauche des regards de sentinelle et montrant, c’était drôle, qu’il était paré pour la bagarre, l’héroïsme même. » Ainsi commence l’exil de Courbet, le peintre communard qui a décidé de se mettre à l’abri de l’autre côté de la frontière.
Savoureux ! La Suisse d’alors était déjà une terre d’évasion fiscale ainsi que le moyen d’échapper au futur procès de la Colonne : « La Suisse des cantons forestiers, des cantons maraîchers, des cantons d’alpage, mal relevée d’une récession sévère, était un pays d’autant moins cher qu’on y trouvait peu d’occasions de fastes. L’or qui garnissait sa ceinture eût permis à Courbet de vivre là vingt ans. »
Ironie du sort, ce même jour de l’été 1873, « Arthur Rimbaud marchait le bras en écharpe, le pansement sale, sa poche débarrassée de l’ordre d’expulsion prononcé contre lui par un juge de Belgique, ordre qu’il avait froissé et lancé nonchalamment dans un fossé en eau – où il s’est épanoui, baveux d’encre, à la façon d’un désespoir – aussitôt franchie la frontière, quelle pauvre chose, une frontière : un coup de tranchet sur quoi veillent en plein vent des couillons pour l’exemple, les fils surnuméraires des longues tables de ferme… »
Vous vous souvenez sans doute d’avoir appris ou étudié son poème Le dormeur du val au collège, à tout le moins d’en avoir entendu sa magnifique interprétation par Serge Reggiani.

« C’est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit. »

Le tableau L’homme blessé de Courbet décrit une scène similaire à celle évoquée postérieurement dans le sonnet de Rimbaud.
Tant qu’à parler de poésie, on apprend que Courbet reçut autrefois Charles Baudelaire, quelques jours, à Paris, dans sa piaule au fond de l’atelier. Il semble qu’il n’en comprit guère son Spleen et que leurs relations furent tumultueuses.

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Dans son portrait peint en 1848, Baudelaire pose de face mais Courbet s’est décalé pour l’avoir de profil : « Choisir de montrer le profil d’un homme, c’est manifester qu’il possède un quant-à-soi ». C’est un paradis perdu qu’il ressuscite.
David Bosc consacre un paragraphe au comportement des deux artistes devant l’appareil photographique. « Baudelaire plongeait ses yeux dans l’œil liquide de l’appareil, dans cette chimie intime faite d’émulsions volatiles, pour y accroître sa présence jusqu’à y prendre quelquefois la physionomie d’un noyé. Ô vis, bagues, lentilles, cadrans d’émail, cuivres mats, soufflets de papier noir, comme il vous aimait, ô toutes choses d’artifice ! »
Après le coup d’État de 1851, Courbet n’a plus posé que de profil ou de trois-quarts chez les photographes. « Courbet, lui, aimait les fleurs, les fruits, les femmes, les peaux de bêtes, les peaux de fruits, les peaux de femmes, les arbres immenses et la broussaille, le sang dans les plumes, le sang dans les poils, la poudre et le plomb, la terre odorante, la boue, la pluie, l’eau, la brume, l’eau, les vagues, l’eau, les flaques, l’eau, les lacs, l’eau, et comme Baudelaire, il aimait les chevelures – feu liquide des rousses, des blondes, flammes mouillées des brunes, flots des noyades fines… »
Lignes admirables pour appréhender tout l’univers, pas seulement pictural, de Courbet.
On a écrit aussi que l’œil du peintre empruntait parfois à celui du photographe, notamment par le choix du cadrage rapproché du motif central, ainsi la pose peu académique dans L’origine du monde. Gustave, évidemment sans avoir recours à un logiciel de retouche d’image, efface même « la balafre courbe du chemin de fer ouverte au pic et à la pioche » au premier plan d’une toile sur le château de Chillon.
L’homme qui vient de franchir la frontière est un homme mort et la police n’en sait rien ; en effet, peu avant son exil, Courbet écrit : « Aujourd’hui, j’appartiens nettement, tous frais payés, à la classe des hommes qui sont morts, hommes de cœur, et dévoués sans intérêts égoïstes à la République, et à l’égalité ». Cela dit, l’auteur ajoute : « c’est un homme mort qui fera l’amour avant huit jours » !
Courbet passe quelques semaines dans le Jura, séjourne à Neufchâtel, se rend à Genève où vivent de nombreux proscrits communards tel Henri Rochefort du journal La Lanterne. Puis direction la Riviera lémanique, encore quelques jours à Veytaux et le château de Chillon dont il peindra plusieurs tableaux, puis Vevey, avant de se poser définitivement dans le petit bourg de La Tour-de-Peilz où il acquiert une maison au bord du lac Léman, la bien nommée Bon-Port, port d’attache, port salut des dernières années de sa vie.
Déjà avant l’exil, Courbet, pas toujours scrupuleux devant l’éthique, s’adjoignait des aides qui suivaient les instructions du maître : « « Préparez-les (les toiles ndlr) en noir et écrivez dessus ce qu’il faut que je fasse ». Qu’on imagine une pièce remplie de toiles noires, posées par terre contre les murs, portant à la craie des inscriptions : Montagne, Forêt, Pré au soleil avec vaches, Chasseur et chiens. »
En effet, Courbet enduit sa toile d’un fond sombre, presque noir, à partir duquel il remonte vers la clarté. Sa technique est peut-être en train aujourd’hui de menacer ses œuvres car ce goudron tend avec le temps à remonter à travers la peinture et à assombrir les tableaux.
Ses collaborateurs, Chérubino Pata et Marcel Ordinaire, s’attellent à la tâche car les commandes affluent. Pata fait même des allées et venues par-dessus la frontière pour ramener d’Ornans toutes les toiles que le père de Courbet a mises à l’abri. Il maquille la signature d’un peu de gouache pour passer la douane et le tour est joué ; les tableaux sont confiés à un ancien directeur des chemins de fer pendant la Commune qui s’improvise maintenant marchand de couleurs à Genève.
Plus tard, la petite sœur « Juliette en découvrant Bon-Port, le désordre, les carreaux sales, dit à son frère qu’il vit vraiment à la façon d’un Turc. Un Turc moi ? répond Courbet, sauvage tant que tu voudras, et Bohémien plutôt, mais Turc sûrement jamais. Les douzaines de femmes enfermées dans les bains, c’est un raffinement que je laisse au vieil Ingres qui n’a même plus les bras pour en tenir une seule ». Courbet abhorre l’orientalisme ; en d’autres temps, il avait appelé son âne Gérôme du nom d’un peintre renommé, fournisseur attitré en exotisme sous le Second Empire.
Bien qu’il fût d’Ornans, « il haïssait l’esprit de clocher. Pendant la Commune, il avait adressé une lettre ouverte aux artistes allemands, une invitation fraternelle à faire ensemble l’effort mental, simple et magique, d’abolir les frontières ».
Bohémien me ramène au poème de Baudelaire et tout récemment aux pinceaux saltimbanques en couverture de PEOPLE, le beau-livre du photographe Jean-Denis Robert et du poète danois Per Sørensen (voir billet du 9 mars 2013).

« La tribu prophétique aux prunelles ardentes
Hier s’est mise en route, emportant ses petits
Sur son dos, ou livrant à leurs fiers appétits
Le trésor toujours prêt des mamelles pendantes … »

Traînant sur la grève, du côté des lavandières, Juliette déniche une solide Piémontaise pour faire le ménage et … assouvir le besoin qu’avait son frère d’une femme.
Courbet aime la gaudriole, couche avec ses modèles, tombe sous le charme d’un sculpteur signant ses œuvres Marcello, ancienne maîtresse de Napoléon III, et vraie duchesse de Castiglione-Colonna. Elle lui présente bientôt une de ses amies, Olga de Tallenay « qui n’avait rien d’une artiste et à laquelle aucun tyran n’avait ouvert son lit ».
« Le premier, peut-être, Courbet a peint la jouissance de la femme » avance l’auteur. « On la voit qui monte dans La femme à la vague ; elle y est à la fois la vague et ce que l’on perçoit d’emporté, de délivré, d’ouvert sur le visage de celle qui accueille la vague et qui, peut-être la dirige ». Et de poursuivre sur La femme au perroquet où « le drap en ébauche fougueuse jaillit blanc comme l’écume et submerge la fille aux seins levés ».

femmealavagueblog

femmeperroquetblog

Il y a encore quelques lignes magnifiques sur le rapprochement de la béance sombre de la source de la Loue et de la vulve féminine et sa pilosité moussue de l’Origine du Monde.
Courbet est un jouisseur de la vie au sens le plus large du terme. Sa maison de Bon-Port est un vrai moulin : « Les gamins du village, les artistes du pays, les voyageurs, les vendangeurs, les notables, les fous, tous les curieux y trouvaient bon accueil ». Maniant le paradoxe, il peint simultanément pour Madame Arnaud de l’Ariège en son château, et donne des tableaux pour des tombolas de sinistrés et exilés. Il fait le portrait d’un avocat de Lausanne et conçoit un drapeau pour le syndicat des typographes à Genève. Il chante dans une chorale de Vevey, ce gaillard lourdaud aurait même curieusement une voix de tête, il est porte-drapeau lors d’une fête de gymnastique à Zurich. Il organise une exposition à La Tour-de-Peilz dont le droit d’entrée est destiné à venir en aide aux habitants de Genève victimes de la grêle. On pourra y admirer ses tableaux bien sûr ainsi que des œuvres de Murillo, Van Dyck, Véronèse et Rembrandt … en fait, de pâles copies que Courbet avait acquises « à ce prix où l’on plonge, ravi, pour se faire berner ».
Il adore l’eau et plonge nu avidement dans les ruisseaux, les rivières, le lac Léman maintenant, à pas d’heure, souvent en bonne compagnie.
Ne séparons pas le bon grain artistique de Courbet de son ivresse. Truculent, rabelaisien, client assidu du café du Centre, il boit comme un trou jusqu’à une dizaine de litres par jour du gouleyant vin blanc local, un excellent chasselas.
Au milieu de cette vie foisonnante, « Courbet ne travaille que l’après-midi, durant ces heures qui sont quand même obligatoires dans les bureaux, entre le déjeuner qui finit tard et l’apéritif qui se prend tôt ».
J’ai plaisir à apprendre qu’il a découvert la lumière et que sa palette s’en trouvât éclaircie en Languedoc. « Étang d’Ingril, étang de Vic, à Maguelone, étang de l’Arnel, étang de Pérols, étang du Grec, étang de Mauguio : la toponymie sera-t-elle un jour le dernier poème ? »

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Son tableau Souvenir des cabanes me renvoie à l’un de mes premiers billets sur les cabanes de Lansargues (voir billet du 3 janvier 2008).
Le 24 mai 1877, Courbet signe le protocole où il accepte de payer à l’État français trois cent vingt-trois mille francs à raison de deux fois cinq mille francs par an pendant trente trois ans. « Il lui faudra faire suer la peinture de dix mille francs par an. Á partir de ce jour, il n’a plus jamais peint » !
Il laisse inachevé son tableau Grand Panorama des Alpes, privé d’un lac qu’il n’a pas peint.
Gustave Courbet, victime d’une cirrhose du foie et d’hydropisie, meurt le 31 décembre 1877.
Le roman s’achève sur la délicate évocation de son tableau Les trois baigneuses.

troisbaigneusesblog

« Une femme est sur le point d’entrer dans l’eau d’une rivière. Elle est soutenue par deux autres femmes, l’une au-dessus, habillée, et l’autre assise nue sur un rocher, qui accompagnent et guident sa descente. La structure de ce tableau de 1868 est exactement celle d’une descente de croix. Et le schéma qui a porté plus de mille la représentation de la douleur, décuple ici la célébration de la vie et du corps transfiguré, conscient, rouvert à sa liberté. La philosophie heureuse et amoureuse de Courbet est toute entière dans ce tableau, « Les trois baigneuses », qu’il avait avec lui à La Tour-de-Peilz. »
Je vous recommande vivement de vous baigner à La claire fontaine de David Bosc, un délicieux « témoignage de la joie révolutionnaire : Pour tous la liberté, c’est-à-dire le devoir de se gouverner soi-même ».
Ça donne envie de voir Gustave Courbet en peinture !

La claire fontaine de David Bosc, éditions Verdier (14€).

Publié dans:Coups de coeur |on 3 novembre, 2013 |3 Commentaires »

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