Ici la route du Tour de France 1963! (1)

Depuis quelques jours, se déroule la centième édition du Tour de France cycliste, une épreuve mythique appartenant à notre patrimoine même si de révoltantes pratiques l’ont rendue miteuse et ont cassé le jouet de mon enfance.
Malgré tout, je vais regarder aujourd’hui sur le petit écran l’étape entre Ajaccio et Calvi pour admirer les vues prises d’hélicoptère du décor enchanteur dans lequel je vous écris traditionnellement mes billets de juillet.

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Veuillez me pardonner, en matière de vélo, je suis un affreux réactionnaire. J’ai adoré le cyclisme de papa à visage humain avec ses coureurs qui ne se dissimulaient pas sous des casques et derrière des lunettes, avec les maillots à poches sur la poitrine dépourvus ou presque de marques publicitaires (il y avait une caravane pour cela), les cuissards noirs et les socquettes blanches, les boyaux de rechange enroulés parfois autour des épaules, le tour d’honneur du vainqueur brandissant son bouquet de glaïeuls, les retransmissions à la radio avec Georges Briquet, Fernand Choisel et Guy Kédia, les chroniques de Pierre Chany, Abel Michea et Antoine Blondin, les numéros spéciaux vert et sépia de Miroir-Sprint et But&Club. Voici comment, en 1947, l’écrivain poète Louis Aragon racontait son attachement au Tour de France, un conte d’enfance: « Le Tour … c’est ce soir qu’ils partent! Toutes les années de mon enfance (j’habitais Neuilly), ce soir-là était une date féérique. Je m’échappais de chez mes parents pour aller me mêler à ce cheminement mystérieux qui, de toutes les directions, convergeait vers la porte du Bois. C’était pour moi sans rapport avec quoi que ce soit, une sorte de cérémonie liée avec le souvenir d’autres âges, d’autres siècles sans bicyclette et sans sport. Le passage des concurrents avec leurs supporters dans la nuit chaude, l’espèce de grande familiarité de la foule, tout cela avait d’abord le caractère d’une fête de l’été commençant comme la mémoire des fêtes païennes. Mais s’y mélangeaient la mythologie moderne et cette odeur d’asphalte et d’essence, qui hantait la porte Maillot. Le Tour … je l’ai vu passer un peu partout en France: en Bretagne, sur la Côte d’Azur, dans les Alpes … c’est dans les lieux déserts que le passage fou de cette caravane éperdue est surtout singulier. Il y a un étrange moment, au Lautaret ou au Tourmalet, quand les dernières voitures passent et s’époumone le dernier coureur malheureux … le moment du retour au silence, quand la montagne reprend le dessus sur les hommes. Le Tour … la folie de l’arrivée et toutes les photos, la réclame et les affaires, l’industrie mêlée à l’héroïsme, l’enthousiasme populaire qui ne s’arrête pas à si peu … Le Tour … C’est la fête d’un été d’hommes, et c’est aussi la fête de tout notre pays, d’une passion singulièrement française: tant pis pour ceux qui ne savent pas en partager les émotions, les folies, les espoirs! … »

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À travers les lectures de vieux magazines au fond du grenier, je découvris aussi le vélo de grand-papa. Alors que la première guerre mondiale pointait à l’horizon, Eugène Christophe dit le Vieux Gaulois forgeait la légende des cycles ainsi que sa fourche brisée dans l’atelier du maréchal-ferrant de Sainte-Marie de Campan. Le grand reporter Albert Londres donnait naissance aux forçats de la route lors d’une interview mémorable des frères Pélissier au café de la Gare de Coutances.
À l’occasion du centième anniversaire du Tour, le Sénat lui rend hommage avec une exposition de photographies remarquables le long des grilles du jardin du Luxembourg.
En voici trois qui, au-delà de l’intérêt sportif, possèdent une valeur historique, géographique et sociale.
Sur la première, le coureur français Arsène Alancourt se fraye un passage sur le sentier muletier d’un col pyrénéen lors de l’étape Bayonne-Luchon du Tour 1923.
Sur la seconde, prise quelques jours plus tard, le dimanche 22 juillet exactement, c’est la liesse populaire. Dans Saint-Cloud, la foule endimanchée et coiffée de canotiers complimente sans doute au sein du peloton, Henri Pélissier qui, dans quelques minutes, sera le premier coureur français à remporter l’épreuve depuis 1911.
Sur la troisième, prise entre Béziers et Nîmes en 1953, on n’aperçoit aucun coureur mais des supporters notamment à la gloire de Louison Bobet qui va bientôt gagner son premier Tour.
Des tenues estivales, la route bordée de platanes, un parfum de congés payés, Robert Doisneau et Charles Trenet auraient aimé cette photographie qui traduit la joie et l’insouciance dans notre douce France à la sortie de la seconde guerre mondiale.

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On est toujours un ancien combattant de quelque chose, souvent à la grande irritation des plus jeunes que soi.
Comme chaque année, à la même époque, je vous emmène sur la route du Tour de France d’il y a cinquante ans, en compagnie des plus belles plumes de la littérature sportive.
1963, c’est l’assassinat du président Kennedy à Dallas, le grand succès des Parapluies de Cherbourg avec Catherine Deneuve, la consécration des Beatles, la mort de Jean Cocteau et d’Édith Piaf.
Pour moi, dérisoirement, la grande question n’est pas le sujet du bac mais de savoir si Jacques Anquetil, l’idole de ma jeunesse (voir billets des 15 avril et 22 août 2009) réussira l’exploit, jamais encore réalisé, de remporter un quatrième Tour de France.
Et d’abord, y participera-t-il ?

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En effet, très amoindri par la compagnie néfaste d’un ver solitaire, le champion normand a manifesté l’intention de déclarer forfait, laissant en conséquence à son ennemi intime Raymond Poulidor la possibilité de connaître enfin la gloire avec maillot jaune.
Que n’écrit-on pas sur le parasite indélicat, on lui donne même la parole et voici qu’on publie les Rêveries d’un ver solitaire (aux éditions du Miroir du Cyclisme!) quelques jours avant sinon sa mort du moins son expulsion:

Le Tour était en vue. On affûtait les armes.
Anquetil en seigneur, avait sans une larme
Dominé ses rivaux , battus à Montlhéry.
Puis mis, dans la Vuelta, les autres à sa merci.
C’est d’ailleurs à Madrid que nous nous rencontrâmes
Au-dessus d’une assiette, lui et moi nous liâmes.
J’étais las de quêter une hospitalité
Comportant l’essentiel pour la commodité.
Un abri bien conçu, étendu, confortable,
Où le divan serait à deux doigts de la table,
Où je pourrais enfin accomplir mon destin
Et grandir, prospérer en mangeant à ma faim.
Et peu m’importait qu’il eût gagné la pratique:
Je me moquais de l’homme qu’encensait la critique
Et peu m’importait qu’il eut gagné la Vuelta
Pourvu qu’il ne manquât d’appétit, d’estomac.
Il suffisait qu’il eût dans le coup de fourchette
Autant d’alacrité que sur sa bicyclette,
Pour que, sans m’arrêter à sa notoriété,
J’aspire à devenir son fidèle équipier!
L’essai fut concluant : il dévorait, madame!
Aussi, discrètement, j’arrêtai mon programme,
Et n’eût de cesse qu’il m’admît sans s’en douter
Dans la splendeur bénie de son intimité!
C’est ainsi que, posé, sur une côtelette,
Je devins l’invité de la grande vedette.
Au début, quelle joie! tout était somptueux:
Un gîte fort cossu, vaste et harmonieux,
D’avenantes soupentes, une cave de maître
Et des repas qu’il m’eût déplu de méconnaître!
Je me faisais petit et n’exagérais point
Pour jouir plus longtemps de cet accueil serein.
Hélas, trois fois hélas! comment se contrefaire?
J’avais faim, je mangeais et croissais tant, misère!
Que je fus démasqué, malgré mes plus grands soins,
Et livré sans vergogne, aux échos, aux potins.
On lut dans les journaux qu’un fâcheux locataire
Troublait Jacques Anquetil: moi le ver solitaire!
J’étais très mécontent. Je le fus plus encore
Lorsque des journaleux qui croyaient parler d’or,
Affirmèrent sans rire: « C’est un ver … littéraire,
Pratique. Pour tout dire: un ver imaginaire.
Un bobo controuvé, un fameux alibi
Qu’Anquetil avançait, ainsi qu’un ver d’aigri » ...

À l’époque, je n’avais nullement été interpellé par le dernier paragraphe du communiqué du docteur Dumas, médecin du Tour de France, après avoir examiné le champion, l’avant-veille de l’épreuve : « Obliger un athlète à « rendre » plus qu’il ne peut donner et à tout moment, est, au niveau élevé actuel de la compétition, risquer de voir utiliser des moyens extra-médicaux et extra-sportifs pour « tenir » au risque de compromettre sa santé et son avenir ... » L’ombre d’un dopage, certes plus empirique, planait déjà.
Finalement, pour ma plus grande joie, Anquetil décide de prendre part à la grande boucle, contre son gré, contraint et forcé par la double pression de l’opinion publique qui le traite de « dégonflé » , et de ses employeurs du groupe Saint-Raphaël.

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Pour un peu, l’aventure se serait achevée dès le vingt-troisième kilomètre d’une course qui en compte 4 137, suite à une chute peu après la traversée de la commune de Guermantes rendue célèbre par Marcel Proust. Heureusement, plus de peur que de mal, mon favori ne sera donc pas à la recherche du temps perdu !

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Quoique ! Sans qu’il y ait de relation avec l’incident, un de ses plus dangereux rivaux, l’aigle de Tolède Federico Bahamontès, déjà plusieurs fois vainqueur du grand prix de la montagne, a sorti ses serres acérées sur un terrain inhabituel pour lui, en terminant à Épernay, dans l’échappée de tête avec une avance d’une minute et demie.


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L’étape du lendemain est le théâtre d’une belle partie de Jambes à l’air, du nom de la ville de la province de Namur, lieu d’arrivée.

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Antoine Blondin, avec son talent inimitable, nous relate cette chasse … à tour dans la forêt ardennaise : « Un horizon de citadelles, où Vauban s’illustra, un massif forestier d’une densité exceptionnelle, placé sous le patronage de saint Hubert composaient un décor propice à l’état de siège et à la chasse. C’est effectivement sous ce double signe que l’étape d’hier s’est déroulée d’une gorge à l’autre, épousant les méandres des fleuves, course sauvage à la limite de la rupture, ruban fou qui trouve en lui-même la ressource de se ressaisir à l’instant de craquer. Les vaches noir et blanc, jaillies des sous-bois ardennais, dans leurs robes de deuil, n’avaient pas tort de se ruer aux barbelés pour faire escorte à la corrida des hommes. Le climat était à l’assaut et à l’estocade. Il en va généralement ainsi quand le Tour passe en terre étrangère. Quarante-sept coureurs belges en marche vers la mère patrie, c’est autant de locomotives haut-le-pied et basse-la-tête… La tension avait pratiquement débuté à Revin, où le bon Jean-Baptiste Clément lança, voici plus d’un siècle, le fameux « Temps des cerises » qu’on fredonne encore dans toute la région. Hier, c’était plutôt le temps des noyaux, voire celui des pépins. »
Maurice Vidal, grand journaliste, directeur de Miroir-Sprint, hebdomadaire dans la mouvance communiste, complète dans sa chronique Les Compagnons du Tour : « C’est aussi à Revin qu’à travers d’innombrables grèves le syndicalisme prit droit de cité. Et, sur la route des Mazures, quelques kilomètres avant Revin, un monument atteste que cent huit jeunes, la plupart de la ville proche, furent massacrés dans le maquis par les Allemands. Ici, le Temps des Cerises se gagne durement. »

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Comme l’année précédente, le baroudeur Rik Van Looy dit l’empereur d’Herentals a décidé de dynamiter la course et règle au sprint André Darrigade, le lévrier landais.
Renaud, futur Étienne Lantier du film Germinal n’a alors que onze ans. Pourtant, entre Jambes et Roubaix, on assiste à la bal(l)ade nord-irlandaise de Seamus Elliott, vainqueur de l’enfer du Nord et nouveau maillot jaune :
« Au fil de sa pédalée, nous avons vu les prairies revêtir la verdure du Longford et il nous a semblé que la pluie portaient les embruns du canal Saint-Georges, que les pelouses de Roubaix débordaient sur Landsdowne Road, que les maisons de brique rouge aux toits crénelés ouvraient leurs fenêtres à crémaillère sur les cottages de Dawson Street. Il y a des hommes qui doivent tout au climat où ils s’épanouissent. Un Irlandais sur un sol étranger … Tout à l’heure, nous boirons une Guinness pour célébrer l’événement ... »
Blondin n’est jamais loin quand il y a un coup à boire : « Ça fait Dublin par où ça passe ! »
Et Bourvil s’est trompé, un maillot jaune sur le sol irlandais, on vient de le voir !

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L’autre fait majeur de l’étape est la chute spectaculaire du transalpin Franco Balmamion, ancien double vainqueur du Giro d’Italie. Il est transporté inanimé à l’hôpital de Halle : « Qu’on imagine son réveil dans cette province noire de suie où de lointains moulins mélancoliques tournent sous la pluie ... » Arrivederci Balmamion !

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Les chopes de Guinness émoustillent l’ami Antoine qui, entre Roubaix et Rouen, traversant le pays natal de Verlaine et la région où il porta sa prédilection, parodie le poète :

« L’étape est un paysage choisi
Où vont, traînant, des géants sous leurs masques
De sueur, de suie, et dansant ou assis
Sur la selle de leurs engins fantasques.

Échappée poussive
Et vous, les loups maigres,
Par ces bises aigres,
Quoi donc vous arrive ?

Dans l’interminable
Ennui de la plaine
La course incertaine
Fuit comme du sable.

Car la moindre échappée portait en soi l’émeute
En sorte que, selon le terrain et le vent,
Les hardis compagnons se trouvaient trop souvent
Ramenés au giron de la dormeuse meute

En somme, dans la Somme,
Il fallait faire un somme.

C’est pourquoi lorsque, jouant des pédales,
Un danseur fougueux fuyait pour de bon,
Son maillot semblait la fleur en pétales
Qu’une main dépose sur un tas de charbon.

Cependant, la crainte habitait les cœurs,
De Lens à Carvin, au seuil des corons
Et les jeunes files que l’amour réclame
Sentaient bien que ça ne tournait pas rond.

La belle au Terrot,
La belle au terril
Sanglote au toro
Jailli du toril
Car elle sait Pierrot
Promis au péril ... »

Ce mercredi 26 juin 1963, c’est la fête dans mon bourg natal. Le Tour passe même devant la maison familiale. Je ne m’en souviens plus pourtant. Qui sait si je ne planchais pas sur Verlaine !
« La course cycliste est d’une navigation incertaine. L’obligation de lutter contre un fort vent debout éteint toute velléité offensive dans un peloton. D’autant plus que de cinglantes et glaciales averses ajoutaient encore au désagrément de cette marche sur Rouen ». Est-ce un scoop en Pays de Bray ?!
Une trentaine de kilomètres plus loin, mon champion Jacques Anquetil traverse Quincampoix, le village où il vécut sa jeunesse, celui où il repose depuis 1987.

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Le coureur normand déteste la pluie. Il ne renouvelle pas son exploit de 1957 lorsqu’il remporta dans la capitale normande sa première étape sur un Tour de France.

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Le lendemain entre Rouen et Rennes, l’émotion est au rendez-vous lorsque dans la traversée d’Argentan, le peloton salue la veuve de Gérard Saint, grand champion de l’Orne disparu prématurément dans un accident automobile en 1960. Excellent rouleur, il s’était révélé comme son aîné Maître Jacques dans l’épreuve du Maillot des Jeunes du quotidien régional Paris-Normandie. Il avait remporté le grand prix de la combativité lors du Tour 1959. Un grand avenir lui était promis.
Les mythes de la forêt de Brocéliande survivent aux siècles, et avec Blondin, plus particulièrement ceux qui ressortissent au cycle breton, dans sa chronique Les chevaliers de la fable ronde :
« … Le roi Arthur et ses compagnons de la Table Ronde s’arment en guerre dans une clairière pour reconquérir le Graal à travers les péripéties que suscite ou dénoue sous leurs pas le complot des fées, des elfes ou des enchanteurs, nous les avons retrouvés sous des espèces assez particulières où il faut faire déjà la part du sortilège.
Cela débuta dans la province normande, où tant de preux furent sacrés chevaliers, après que le Groene Leeuw (marque extra-sportive d’une équipe ndlr), le terrifiant Lion Vert, eut été terrassé par saint Raphaël en la personne du Celte Elliott. Lors, les seigneurs qui tenaient leurs assises dans la région, décidèrent de se disputer sur une joute loyale cette fabuleuse émanation du Graal qu’est la Tunique Jaune et, ayant revêtu une armure à l’écusson de la marque dont ils se sont faits les champions, firent seller leurs vélos. Après avoir absorbé le philtre magique que préparent indifféremment les génies ou les démons, et qui se trouve enclos dans de mystérieux récipients baptisés « topettes », ils s’ébranlèrent au cri, cent fois répété, de Goddesamus ! qui signifie « Réjouissons-nous ! » »
Voilà comment, en termes choisis, on parlait déjà de dopage à l’époque.

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Pour la petite histoire, le bel italien (on dit toujours beau quand on parle d’un homme de la botte !) Bailetti remporta l’étape sur le vélodrome de Rennes, le jour même où une majorité de ses compatriotes journalistes quittaient la caravane suite à l’abandon de Balmamion, la seule chance italienne pour la conquête du maillot jaune.
En ce temps-là, de nombreuses arrivées d’étape se déroulaient sur des vélodromes. Pour des raisons économiques, de circulation et de sécurité, elles sont aujourd’hui déplacées à la périphérie des villes.
La piste de Rennes existe toujours, je l’ai découverte récemment.


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L’Antoine (Blondin) n’est jamais aussi en verve que lorsqu’il ne se passe rien sur la route du Tour. Ainsi, à l’occasion du succès anecdotique, à Angers, d’un obscur flahute du nom de De Breuker, il rend hommage au régional de l’étape, un certain Joachim Du Bellay en pastichant son célèbre sonnet du recueil Regrets :

« Heureux qui comme Elliott a fait un beau voyage
Ou comme celui-là qui conquit le Maillot,
Puis s’en est retourné, car il n’était pas sot,
Vivre de ses contrats le reste de son âge.

Quand reverrai-je, hélas ! de mon cher vélodrome
Se dérouler l’anneau et en quelle saison
Raccrocherai-je au clou mon vélo, ma raison,
Et quel ami saura me dire un jour : « Go home. »

Plus me plaît la kermesse autour de mon clocher
Que les longues étapes où je dois m’accrocher,
Plus que le rude effort me plaît la course fine,
Plus mes humbles succès que les trophées glorieux
Plus mes petits bouquets que trop de poudre aux yeux
Et plus que l’air malin la douceur angevine ... »

Je suis un peu déçu par contre qu’il ne consacre pas la moindre ligne à la victoire, l’après-midi, d’Anquetil dans la course contre-la-montre. Un abus de rosé d’Anjou peut-être ! Il est vrai aussi que la domination dans la spécialité de celui qu’on surnomme le Chronomaître, est tellement écrasante qu’elle en devient presque banale.

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Serait-ce à cause de la douceur angevine, mais la cité du roi René semble fâchée avec le temps qui passe.
Lors du Tour 1951, le chronométreur déclara Louison Bobet vainqueur d’une seconde du suisse Hugo Koblet, avant d’avouer son erreur, six heures plus tard, et de ressortir de ses calculs, une minute en faveur du bel Hugo, le pédaleur de charme.
Cette fois, il faut près de neuf heures pour qu’Anquetil récupère la minute de bonification attribuée au vainqueur. Un additif au règlement, rédigé le jour où Anquetil décida de prendre le départ du Tour, (coïncidence?) prescrivait que la minute de bonification serait accordée au vainqueur de la journée par l’addition des temps des deux demi-étapes.
Les deux étapes suivantes menant les coureurs d’Angers à Bordeaux via Limoges, inspirent tellement peu Blondin qu’il se permet une petite incartade rugbystique :
« Nous allons prendre aujourd’hui la route des Landes, qui fait flamber en moi de jeunes souvenirs où s’avivent des bouffées de gratitude envers le Stade Montois. Route naguère nocturne, ou mieux, ronde de nuit, où, dans le car des joueurs de Mont-de-Marsan, nous eûmes le privilège de partager les fêtes spontanées qui allumaient, de villages en auberges, des feux de camp dans ce suave désert. Pour une fois, les incendies des Landes s’alimentaient du seul enthousiasme des grappes de femmes, vieillards et enfants d’après minuit, qu’on avait tenus en éveil pour embrasser au passage le fameux bouclier de Brennus …
En cette Pentecôte, quelles langues de feu s’étaient venues poser sur la tête des quinze apôtres de Mont-de-Marsan ? Quelle révélation les avait illuminés ? Inspirés par les merveilleux Boniface (bons centres ne sauraient mentir), stimulés par un héroïque Hilcocq, épaulés par un formidable Urbietta, dans leurs maillots couleur d’abeilles, ils nous avaient offert l’image d’un essaim. D’un essaim transformé.
C’est pourquoi malgré mon affection et mon admiration pour Pierre Albaladejo, vaincu superbe et parfait gentilhomme, je traverserai tout à l’heure les Landes sous le maillot numéro 13 de Guy Boniface. »
Cela ravivera sans doute des souvenirs chez une de mes lectrices landaises.

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La question que se posent les suiveurs, désormais, après la performance en demi-teinte du champion normand, est de savoir si Poulidor ne peut pas être le vainqueur du Tour. Chers lecteurs, béotiens du sport cycliste, vous possédez déjà la réponse !

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À Pau, la cité d’Henri IV, Blondin se rallie, d’une manière sibylline, au panache blanc ou plutôt à la crinière grisonnante et tonsurée du vainqueur de l’étape, Pino Cerami, âgé alors de 41 ans :
« Nous sommes là en présence d’une sorte de miracle, car enfin ce wallon de souche italienne n’a rien de l’homme en pleine maturité qu’une pratique harmonieuse des disciplines sportives a maintenu dans un état de grâce souriant et musclé. Il n’aurait pas sa place dans un roman de Françoise Sagan. Ce n’est pas un jeune premier attardé, c’est vraiment un vieux premier en avance sur les autres. Et le mystère reste entier sur le démon de midi qui aiguillonne cette carcasse noueuse et incite ces jambes torses à nouer. À la ville, Cérami, qui a longtemps travaillé chez les autres avant de se mettre à son compte, se présente comme un majordome papelard, blanchi sous le harnais, avec une jeunesse tumultueuse sur laquelle il ne vaut mieux pas s’étendre. L’individu a de bons certificats et semble s’être amendé ; il n’y a donc aucune raison de se méfier. Et puis le voilà qu’il enfourche sa selle, débouche son bidon (Jouvence de l’abbé Soury ?), et vous file sous le nez. L’homme était un dangereux récidiviste et tels qui croyaient participer au Tour du cinquantenaire, s’aperçoivent un peu tard qu’ils courent brusquement celui du quadragénaire. Au train où il va, il faudra bientôt mettre Cerami en quarantaine ... »
Un coup de Pau belge, le « pot belge » n’existait pas alors !
En tout cas, on ne voyait pas, en ce temps-là, des sprinters monter les cols, la bouche fermée, tels des pétrolettes, comme en témoigne cette photo du maillot jaune Desmet à l’ouvrage dans l’ascension du col du Tourmalet.

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Aux détracteurs qui doutaient de son état de forme, Jacques Anquetil fournit un cinglant démenti en réglant à Bagnères-de-Bigorre, ses trois compagnons d’échappés, parmi lesquels Poulidor et Bahamontès.

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Historique ! Il remporte là sa première grande étape de montagne de sa carrière dans le Tour de France, et plus encore, la popularité.
« Anquetil avait quelque chose à prouver : c’est qu’il avait un cœur, battant sous le chronomètre, et que malgré quelques airs de cantatrice outragée, il savait faire la distinction entre la réputation et la popularité …
Parvenu à la maturité de sa carrière, Anquetil ne fut pas insensible au dépit amoureux de ces foules qui espéraient tant de lui qu’elles le conspuaient.Comme on voit au crépuscule de la vie de vieux oncles réputés grigous modifier leur testament, il décida de prendre le départ de ce Tour de France où il n’avait rien à gagner et tout à perdre, de sacrifier à la prodigalité et au panache, de courir pour le seul bénéfice moral, de mener sa guerre de reconquête comme on finit par épouser la femme qu’on feignait de dédaigner. Ce faisant, Anquetil entreprenait simplement d’investir un royaume qui lui appartenait déjà.
C’est chose faite à Bagnères, où sur des sommets qu’il ne domine pas naturellement, forçant sa vocation à travers les écharpes de brume de l’Aubisque (des cache-cols plutôt) ou dans les cuvettes lumineuses du Tourmalet, il nous a donné une prodigieuse représentation panachée de Cyrano et de Chantecler. » Et, Pierre Chany, l’historien du Tour d’ajouter: « J’imagine l’embarras de ceux qui s’obstinent depuis des années, à chercher des poux dans la tête de Jacques Anquetil. Des nombreux griefs qui lui furent adressés, un seul, mais d’importance, subsistait ces derniers jours: il n’avait jamais gagné une étape de haute montagne, imperfection qui le maintenait en état d’infériorité au regard de Fausto Coppi et de Louison Bobet, ses illustres devanciers. Cette plaie ouverte dans un palmarès de « Tour de France », par ailleurs très éloquent, portait préjudice à la réputation du Rouennais et lui donnait une sorte de complexe. Mais hier, enfin, ayant enrayé l’offensive des grimpeurs dans la montée de l’Aubisque, s’étant hissé au niveau de Bahamontès et de Poulidor durant l’ascension du Tourmalet, il a battu sur la ligne d’arrivée de Bagnères-de-Bigorre les quatre seuls coureurs restés en sa compagnie. Dès lors qu’il a comblé cette lacune à laquelle je faisais allusion plus haut, il sera difficile de lui refuser cette considération sans réserve à laquelle il aspire. »

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En hommage aux photographes de l’époque, voici deux de leurs superbes clichés à la gloire des Pyrénées et ses paysages enchanteurs.
L’un d’eux porte en légende illisible ici un couplet d’un célèbre chant de montagnards :

« Vers les rochers au front cyclopéen
Nous revenons au souvenir fidèle
Pour saluer les neiges éternelles
Des fiers sommets pyrénéens
Salut, salut, salut, sommets pyrénéens »
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La bataille des Pyrénées achevée, la grande boucle met le cap sur Toulouse dans ce qu’il est communément appelé une étape de transition.
Dans la traversée de l’Ariège, Blondin fait œuvre de métahistorien du Tour de France, en clin d’œil à l’affabuloscope, un musée hilarant du Mas d’Azil, qu’il aurait sans doute savouré s’il avait existé à l’époque (voir billet du 18 juin 2013) !
« Après avoir escaladé le Portet d’Aspet, admirable col qui semble interrompre la confidence des feuillages dans le brouillard (voilà bien ce qu’on appelle : s’élever dans du coton), la course donna un moment à penser qu’elle allait exploiter le paradis préhistorique où l’on pénètre en Ariège, et qu’on n’allait pas tarder à déterrer la massue et la hache de silex. En fait de silex, les seuls que le Tour connut en son âge de pierre furent ceux qui perforèrent sans conséquence les boyaux de nombreux concurrents. L’homme aux fossiles frappe moins fort que l’homme au marteau. Et c’est en suivant le peloton avec l’assiduité d’un élève officier que tout un chacun atteignit le Mas d’Azil, où était installé le ravitaillement. C’était là risquer de tomber sur un os, car ils pullulent à l’intérieur de cette grotte fameuse où le menu est affiché sous forme de dessins rupestres. Il n’en fut rien et, même, on vit l’allure décroître, tant il est vrai que l’apathie vient en mangeant. »

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Sur la piste rose du Stadium, aujourd’hui détruite, André Darrigade prend sa revanche au sprint sur Rik Van Looy sifflé de manière incompréhensible par le public que Blondin indigné fustige dans sa chronique :
« À moins de supposer que la passion cycliste emporte tout, ferme les yeux les plus lucides, perturbe les jugements les plus sains, il faut convenir qu’on marche allègrement ici sur les traces de Paris et de Bordeaux, insurpassable en l’occurrence lorsqu’on siffle Van Looy avec plus d’acharnement que la densité des rumeurs ne pourrait le laisser supposer.Encore à Bordeaux conspue-t-on le vainqueur ; à Toulouse, c’est le vaincu qu’on voue aux gémonies. Allez comprendre ! Il y a sûrement du Romain chez l’indigène, et saint Sernin, attaché à la queue de son taureau, a dû faire un tour de piste en moins lorsqu’il s’efforçait d’inculquer les vertus chrétiennes à ce peuple issu des Volces Tectosages. À l’ombre du Capitole, ne cherchons plus les oies, elles étaient pour un après-midi dans les tribunes. »

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Il est aisé d’associer à l’empereur d’Herentals, la célèbre citation « Il n’y a pas loin du Capitole à la Roche Tarpéienne ». À propos, combien de candidats au baccalauréat seraient susceptibles d’en expliquer l’origine et le sens ?
Il en faut plus pour déstabiliser Rik II (Rik Ier était le surnom de Van Steenbergen, un autre grand coureur belge).

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Ainsi, vingt-quatre heures plus tard, en grand champion à panache, il se paye le luxe de franchir en tête le seul col classé de la journée devant sa majesté montagnarde Federico Bahamontès, avant de l’emporter en solitaire à Aurillac.
Quant à Anquetil, en gagnant le sprint pour la seconde place, il chipe trente secondes de bonification au nez et à la barbe de ses plus dangereux adversaires.
Au soir de la treizième étape, les coureurs goûtent à une journée de repos. Je vous suggère donc aussi une pause à Aurillac avant que nous nous retrouvions demain pour l’évocation de la dernière semaine de course et du dénouement de l’épreuve.

Publié dans : Coups de coeur |le 1 juillet, 2013 |Pas de Commentaires »

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