Archive pour juillet, 2013

Ici la route du Tour de France 1963 (2)

Voir « Ici la route du Tour de France 1963  » première partie (billet du 1er juillet 2013)

Ici la route du Tour de France 1963 (2) dans Coups de coeur tourblog

 

Profitons encore un peu de la journée de repos! Je laisse à Antoine Blondin d’abord, le soin d’évoquer une cérémonie chaleureuse et émouvante organisée en marge de la course :
« Passé le bourg d’Ytrac, nous crûmes nous trouver engagés dans une route du bout du monde puis, soudain, au détour d’un coteau, le paysage bascula et nous découvrîmes le petit hameau du Bex, perché sur une éminence.
Au flanc de l’église, une grappe humaine se pressait : vieilles de chez nous, jeunes pâtres, compagnons ridés par le plein vent, parents de toujours, témoins de naguère. Les maisons n’offraient qu’un vide noir sous la lumière, comme si cette agglomération de quelques feux avait voulu exprimer jusqu’au dernier ses habitants. Un chapitre de Flaubert, une nouvelle de Maupassant, un conte de Daudet rendraient mieux l’émotion vraie qui se dégageait de ces retrouvailles. Nul ne songeait à sourire au pastis servi sur des tréteaux placés contre la nef (je doute !ndlr). On recueillait les paroles exquises et directes de M.Moissinac, dont l’écharpe tricolore boucle un bagage humaniste qui va de Saint-Exupéry aux poètes grecs. Antonin Magne, à peine endimanché, regardait droit devant lui, humble et fier, rendu par-delà les trompettes de la renommée à sa condition de champion de campagne, comme il y a des médecins et des curés de campagne. »
Et tandis que l’Antoine a dû se rapprocher des tréteaux (!), je laisse le soin à Maurice Vidal de poursuivre l’hommage à Antonin Magne dit Tonin le sage, un ancien immense champion, directeur sportif de Raymond Poulidor :
« Le plus Cantalou des Cantalous, immédiatement après le pâtre Gerbert, qui devint pape s’il vous plaît sous le nom de Sylvestre II, et dont le règne sentit un peu le soufre des volcans, et avant tous les autres, c’est Antonin de la tribu des Magne.
Des gens passaient devant la terrasse et reconnaissaient le héros du jour, le vrai régional. On le saluait simplement, car en Haute-Auvergne, on n’aime pas tellement les grandes démonstrations. Et pourtant, Tonin, c’est quelqu’un : deux fois vainqueur du Tour de France, trois fois vainqueur des Nations, champion du monde sur route. Et une personnalité qui n’a pas fini de ravir et d’étonner, celle d’un fils de paysans pauvres qui a su apprendre et retenir, réfléchir et agir, une personnalité à propos de laquelle le maire du Bex pouvait, sans ridicule aucun, citer Saint-Exupéry et s’écrier : Mon cher Tonin, vous êtes un caractère !
Tonin et son cousin Maurice échangeaient des souvenirs, évoquaient le père Vergnolle qui idôlatrait son Antonin… Mais ce dernier est devenu un homme sage, et c’est avec méthode qu’il prenait des nouvelles :
– Dis-moi, est-ce que les foires ont toujours lieu à date fixe à Aurillac ? À quel prix vendent-ils le lait ici maintenant ?
Il évoquait la situation des paysans, l’injustice sociale dont ils sont accablés, les raisons de leur colère, parlait chiffres, hectares, nombre de têtes de bétail (il faut 30 vaches pour faire une fourme de Cantal de 50 kg. Le cousin Maurice, ancien enseignant et syndicaliste fervent, soutenait la discussion avec compétence et palliait pour Antonin la longue absence du pays natal. Tonin était bien loin du Tour de France quand il me disait :
– Tu vois, il est beau notre pays. Si nous avons plongé si vite aujourd’hui vers Aurillac, c’est qu’il faut bien descendre pour atteindre la rivière. Ici, tout descend ou monte, et si le pays est beau, si la terre est riche pour l’élevage, elle est dure à qui y travaille. Faucher un pré en pente, si tu savais ce que c’est dur ! »
Cette parenthèse un peu longue mais tellement authentique sent bon la douce France des années 1950-60, dans laquelle pourtant s’amorçait le dépeuplement des campagnes.
J’ai envie de clore cette journée de repos en compagnie d’un autre Auvergnat, le chanteur Jean-Louis Murat dans la contrée duquel les coureurs passeront demain pour rejoindre Saint-Étienne.
« Voilà le temps de vivre par les choses éphémères …Voilà monde moderne et son cul plein de boue accusant la montagne d’être obstacle à la joie »
Comme moi, Murat aime le vélo : « J’aime les champions, j’aime l’idée du tour de France, le circuit du tour de France. Le classement, le palmarès des étapes a participé à une sorte de mythologie intime. Le premier champion que j’ai vu était passé au-dessus de la ferme de mes grands-parents, échappé. J’étais petit, il s’appelait Gérard Saint (celui-là même dont on a salué la veuve à Argentan ndlr), et je suis resté très longtemps avec l’idée que le coureur cycliste était un saint. Je ne voyais pas de différence entre un type qui courait le tour de France et Saint François d’Assise ».
Pour son opus Grand Lièvre, il a écrit Le champion espagnol, une chanson dédiée à Federico Bahamontès qui se présente comme l’épouvantail du Tour, au pied des Alpes toutes proches.

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Le relief du vieux massif hercynien, pourtant propice aux grandes manœuvres, ayant été escamoté, on retrouve bientôt à Grenoble, justement Tonin le sage qui se désespère de la passivité de Poulidor, du moins dans la fable que nous livre encore et toujours Antoine Blondin :

« Un directeur sportif, sentant la fin prochaine,
Fit venir son poulain et lui tint ce langage :
« Dans les jours à venir, courez à perdre haleine
Car après ça, Raymond, on peut tourner l’alpage.
Et je ne prétends pas que vous puissiez en plaine
Rattrapez le retard qui est votre apanage.
Si du jaune maillot vous convoitez la laine
Grimpez, si m’en croyez, de tout votre courage
Car il est bon que vous sachiez qu’en ce domaine
Patience fait moins que force, ni que rage.
Quant à longueur de temps, mon vieux, n’en parlons point !
Sur vos i je ne veux pas mettre trop de points,
Ni contrarier le fabuliste.
Gardez-vous cependant d’être trop attentiste
Trop prudent ou parcimonieux,
L’important n’est plus de se montrer fataliste
C’est d’aller au-devant des dieux.
À vous donc la rogne et la hargne,
Salut les cols, bonjour les montagnes !
Voilà votre poule aux œufs d’or
Ne la tuez pas trop d’épargne. »
Ainsi parla Antonin Magne
À l’intention de Poulidor ... »

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Ce à quoi, le placide coursier creusois répond :

« « Rassurez-vous, amis, la course peu propice
M’oblige à différer un peu l’entrée en lice
Mais c’est promis, juré, sur les sommets alpins
C’est moi qu’on chassera comme un petit lapin. »
Ah !misère de l’Isère ! Point d’écho à Grenoble.
Où sont ces vains serments et ce grand projet noble ?
Le poulain n’a pas galopé, il rétrograde.
(Bonnes gens, apprenez qu’il est monté Anglade !)
Bien plus, c’est un oiseau que le plein vent apporte
Qui est passé, ce soir, au col de Porte,
Mais cet oiseau, c’est celui qui vient de Tolède,
L’Aigle que le ciel aidera parce qu’il s’aide.
Or, croyez-moi, pour un poulain, ce n’est pas gai
Sur la cime des Alpes de se faire alpaguer.

Et il faut revenir aux maximes d’antan :
Rien ne sert de courir si l’on ne part à temps. »

Fédé … cocorico ! Dans le premier acte de la trilogie des Alpes, l’aigle a pris son envol dans le massif de la Chartreuse chère à Stendhal pour l’emporter au vélodrome de Grenoble avec plus de deux minutes d’avance sur le groupe des favoris, et ainsi, s’installer à la deuxième place du classement général.
Au fait, le maillot jaune est toujours depuis Angers sur les épaules du discret belge Gilbert Desmet 1, ainsi numéroté pour le distinguer d’un autre Gilbert De Smet.
Plus pour longtemps, en effet, les serres du champion espagnol lui arrachent le paletot d’or dès le lendemain entre Grenoble et Val d’Isère, sans forcer son talent outre mesure.
Les vedettes du jour sont les neiges plus éternelles que jamais. L’hiver a été rude et long et il a été nécessaire de creuser de véritables tunnels dans la glace pour franchir le col de la Croix-de-Fer.

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Pour son papier, Antoine Blondin choisit le col de l’Iseran comme angle d’attaque, ce qui n’est pas le cas des trois grands favoris du Tour qui restent sur la défensive :
« L’Iseran, qui accueillit longtemps en son sommet la plus haute route d’Europe, domine un décor majestueux de torrents et de névés, où des tunnels susceptibles d’abriter des rames de métro se creusent sous la neige. Les bourgades microscopiques, dont les toits d’ardoise passée se confondent avec le rocher, donnent aux vallées des proportions vertigineuses qui abolissent l’échelle humaine. À l’escalader, on croirait voyager soudain en Caravelle : la neige est au-dessous de nous si blanche, si calme, dans un azur piquant et frais comme un vin de pays.
Cependant, cette majesté n’a rien de farouche. L’Iseran est un monarque libéral qui se laisse assez facilement approcher par les Tourtisants. Certes les antichambres, comme toujours, sont les plus difficiles à franchir. D’abord, elles grouillent de monde et procèdent, ensuite, à une sélection très rigoureuse par voie de chemins pentus, plus raides que des huissiers à chaînes. Mais la récompense tient dans ces lacets largement ouverts qui donnent aux dernières embûches un aspect plutôt débonnaire. L’Iseran se hausse peut-être le col, il ne s’agit en aucun cas d’un col cassé, terreur des jambes intoxiquées qu’un rythme syncopé amène au bord de la génuflexion.
Dans ces conditions, comment expliquera-t-on que ce haut lieu sonne pour de très grands champions l’heure de l’abandon, les prémices de la retraite ? Louison Bobet se tenait, hier après-midi, au sommet du col pour nous rappeler qu’en ce même endroit, il quitta à jamais le Tour de France, par un jour de tempête du mois de juillet 1959. Ce fut assez foudroyant. Il ne monta pas dans le camion balai, mais disparut littéralement, comme s’il se fût désintégré au sein du paysage, assez semblable en cela au savant grec Empédocle, dont on ne retrouva que les sandales posées devant le cratère de l’Etna. Seul un dossard livré au vent marquait sa trace …«
Le toit du Tour, jusqu’à ce que le col de la Bonette-Restefond l’ait surpassé, reste fidèle à sa légende de cimetière des « éléphants » cyclistes. Enfin presque, car c’est plutôt l’effroi d’avoir à l’escalader qui a conduit trois grandes figures du Tour de France à le quitter dans la vallée. C’est d’abord le champion du monde en titre Jean Stablinski qui, victime d’une lourde chute, monte dans l’ambulance. C’est ensuite, André Darrigade qui, malade, abandonne pour la première fois dans l’épreuve dont il est le recordman des vainqueurs d’étapes. C’est enfin, plus surprenant, Charly Gaul, victorieux dans le Tour 1958, celui qu’on appelait l’Ange de la montagne: un ange déchu qui bat tristement de l’aile.
Quelques lignes de la plume de Maurice Vidal m’interpellent :
« Il y avait aussi, très loin à l’arrière, un coureur du nom de Charly Gaul. C’est l’ancien seigneur des lieux, sur lesquels jadis il exerça une redoutable suzeraineté. Ne vous inquiétez surtout pas pour lui, ne le plaignez pas, il n’aimerait pas çà. Il affiche une mine réjouie, une bonne santé évidente. Simplement, il fait un Tour de France à l’eau d’Évian ou de Perrier. Les jeux dangereux, il les laisse à d’autres. Cet homme qui s’exclamait un jour « je ne veux pas mourir » est en train de revivre ».
Comme quoi, même les anges peuvent avoir des choses à se reprocher !
Je reviens avec Blondin : « En contrepartie, cet Iseran guillotineur d’idoles ne parvint presque jamais, au cours de son histoire, à délivrer des vainqueurs de premier rang. Il est de ces montagnes qui accouchent de valeureuses souris et, tandis qu’elles terrorisent les états-majors, font la part belle aux sergents fourriers, délégués par les équipes.
Dans la fosse tourbillonnante où s’étire Val-d’Isère, ils sont de nouveau arrivés trois, hier soir, que l’on n’attendait guère. L’Espagnol Manzaneque, doublure de Perez-Frances ; l’Italien Fontona, doublure de Battistini, et le merveilleux petit coureur de Royan, Épaud, doublure d’Anglade. »
Aujourd’hui, Antoine, maître du genre, manierait sans doute le calembour avec l’EPO, l’hormone magique du cyclisme des vingt dernières années.

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Pour le pauvre Manzaneque, coutumier des longs raids en solitaire, son succès passe au second plan. L’information principale est la prise du maillot jaune par Bahamontés suite à la défaillance du leader Desmet. Anquetil pointe à la seconde place à trois petites secondes. La bagarre promet d’être fantastique demain.
Cinquante après, je suis surpris et déçu que Blondin n’en fasse guère cas dans sa chronique quotidienne qu’il intitule : Pour qui sonne l’Anglade :
« Victor Hugo, dans sa période superbe et révolutionnaire, proclamait volontiers qu’il fallait mettre un bonnet rouge au vieux dictionnaire. Pour notre part, nous lui passons un Maillot Jaune, durant trois semaines. La communauté où nous vivons n’est pas fermée, elle ne demande qu’à communiquer ses secrets, à les faire partager, mais ils réclament certaines initiations et il n’y a pas d’initiation sans langage. Le Tour de France s’en forge un à la mesure des circonstances. L’employer à l’égard du lecteur, c’est donner à nos mystères les résonances du cor de chasse et appeler tout un chacun dans notre vaste intimité. Aussi voudra-t-on bien excuser les calembours, les néologismes ou les tournures de syntaxe auxquels nous pouvons nous abandonner. Ils ne constituent pas des provocations mais des invitations.
Ce fier préambule n’a d’autre objet que de me permettre de justifier le titre ci-dessus .Pour qui sait ce que sonner veut dire, il est assez évident qu’Henry Anglade s’est montré, sur l’ensemble des étapes, le plus ardent et le plus constant attaquant. »

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Pour la première fois, en cette année 1963, les téléspectateurs de France, de Belgique et du Luxembourg, peuvent suivre chaque jour en direct (et en noir et blanc, la télévision en couleurs apparaîtra l’année suivante) les dix derniers kilomètres de la course et l’arrivée dans la ville-étape.
Malheureusement les conditions météorologiques et l’état de la chaussée interdisent tout reportage du duel épique que se livrent Anquetil et Bahamontès dans la Forclaz, un col d’un autre âge avec une chaussée épouvantable, observez les photos !
Balançant entre angoisse et joie, je me souviens encore fort bien avoir écouté sur mon transistor la fin d’étape homérique commentée par Fernand Choisel.
Voici ce qu’en rapportent les Compagnons du Tour de Maurice Vidal :
« Lorsque Federico prit le maillot jaune à Val d’Isère, il ne pouvait se faire aucune espèce d’illusion. Avec un Jacques Anquetil à trois secondes, le problème était clair : attaquer le normand dans la dernière étape alpestre, provoquer son effondrement pour se mettre à l’abri du chronomètre allié de maître Jacques …
… Bahamontès possédait 90 secondes d’avance au sommet du grand Saint Bernard. Ses chances se rétrécissaient. Pourtant il récidiva dans le col de la Forclaz, avant même le passage épouvantable sur la vieille route de terre défoncée et ravinée. Par cet acharnement à se battre jusqu’au bout, l’aigle devenait lion. Tout le monde céda dans le groupe de tête, sauf Jacques Anquetil. Au démarrage de Fede, il répondit par un démarrage. D’un côté à l’autre de la route, les deux hommes se mesuraient du regard, extirpaient de leurs organismes les dernières forces disponibles pour faire céder le rival. Nul ne céda. Et ce fut l’une des plus beles passes d’armes de ce Tour, la plus belle même, vue depuis plusieurs années.
Au sommet de la Forclaz, Federico était premier, mais vaincu. Il attaqua pourtant une dernière fois dans l’anodin col des Montets. Il commença en tête la descente vers Chamonix. Mais Anquetil, une fois encore, fondit sur lui, le passa. Alors Federico indomptable jusque là, prit peur tout d’un coup dans cette descente dangereuse, grasse et traîtresse. Il manqua un virage, dut laisser partir son rival. Il revint une dernière fois, lorsqu’à son tour Anquetil manqua de partir dans le ravin. Il attaqua à l’entrée de la ligne droite, lui qui n’a jamais su sprinter. Il faillit surprendre Anquetil. Mais l’affaire était déjà entendue, l’indomptable, le fier, le grand Federico dut céder son beau maillot. »

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Quant à Raymond Poulidor, le poulain d’Antonin Magne, après de timides attaques dans l’ascension du col du Grand Saint-Bernard, il termine à huit minutes.
Je devais être au comble du bonheur ce mercredi 10 juillet aux alentours de seize heures. Mon champion s’adjugeait sa seconde étape de montagne et endossait la tunique bouton d’or.
Le Tour de France est définitivement joué. Deux jours plus tard, Antoine Blondin, en aussi grande forme qu’Anquetil, nous narre une savoureuse Course contre le Monstre à la manière des Contes du Chat Perché de Marcel Aymé, écrivain d’origine franc-comtoise :
« Il était une fois, entre Arbois et Montigny-les-Arsures, un vieux matou revenu de bien des choses, qui avait élu domicile sur le trapon d’une cave et trouvait sa pitance sans l’avoir à chercher, grâce à la gentillesse des deux petites filles de la ferme. Il les payait de retour en les aidant à faire leurs devoirs, car il connaissait la solution de toutes les questions, ayant avalé jadis par force d’habitude un rat de bibliothèque. Le temps qu’il n’occupait pas à ces besognes scolaires, il l’employait à se chauffer sur le muretin qui retranchait la basse-cour de la grand-route laquelle était petite, sinueuse et ombragée de mystère. Pour dire vrai, il n’y passait jamais personne et le vieux chat n’avait à signaler que quelque commandeau de renards, voire un épisodique mitigne de belettes. (orthographe choisie par l’auteur ennemi des anglicismes commando et meeting !ndlr)
Or, ce jour-là, peu après le déjeuner, qui se composait de truites de la Loue et de Meurette, Delphine et Marinette, penchées sur un problème du Certificat, virent arriver le chat sur ses patins de velours, les moustaches émues, l’oreille mobile.
Dîtes-moi, chat, seriez-vous devenu fou ? demanda Delphine. Il est l’heure de votre sieste. Nous vous appellerons quand le moment sera venu de corriger nos copies.
-Il s’agit bien de Coppi ! répondit le matou, qui semblait hors de lui, il s’agit d’Anquetil. L’étape contre la montre passe au pied du jardin.
-Anquetil ! s’exclama Marinette, j’ai entendu dire que c’était là un monstre qui dévorait tout, la terreur des basses-courses, il faut le chasser immédiatement.
-Que non pas, rétorqua Delphine, allons le voir au contraire….
… Se plantant alors au milieu de la route, qui signale les dos-d’âne, mais non les dos de chats, lesquels peuvent se le faire gros, le matou boula sous la roue d’Anquetil comme il débouchait et le contraignit à mettre pied à terre.
Delphine et Marinette, jaillies des buissons, avaient des regards ardents pour ce monstre qui offrait l’image dorée du prince charmant.
-C’est que je n’ai pas le temps, soupira Anquetil, on m’attend à Besançon.
-Allons, allons, reprit le matou, et si je vous disais que c’est pour la chose du Certificat d’études, question calcul.
Le mot calcul sembla éveiller quelque intérêt chez le Prince Charmant.
Expliquez-vous, dit-il, je n’ai perdu que trop de temps.
Justement, répondit le matou avec un air satisfait. Voici l’énoncé du problème que Marinette et Delphine avaient à traiter : « Etant donné qu’un coureur A (Anquetil) part d’Arbois trois minutes après un coureur B (Bahamontès) et que celui-ci atteint Besançon en 1h 14’ 27’’, à quelle moyenne A devra-t-il rouler pour courir la même distance en 1h 12’ 20’’, sans pour autant rattraper B ? »
Anquetil se gratta la tête en gentil monstre apprivoisé.
Chat, dit-il, je vous donne ma langue.
-A la moyenne de 45,207 kilomètres à l’heure.
Vous êtes fou, s’exclama Anquetil, je roulais beaucoup plus vite que cela quand vous m’avez arrêté.
Sans doute, dit le matou, mais les petites ont répondu ainsi aux examinateurs, et c’est bien la raison pour laquelle je me suis permis de vous retarder. Vous ne voudriez quand même pas que leur solution soit fausse et qu’elles soient recalées à l’examen.
La légende prétend qu’Anquetil consentit de bonne grâce à calquer sa course sur un horaire qui permit à ses nouvelles petites amies d’obtenir leur diplôme en imposant au jury l’évidence matérielle des faits. Et c’est pourquoi il n’a distancé hier Bahamontès que de 2’ 7’’, ce dont certains ignorants auront la mauvaise grâce de s’étonner. »

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Pourquoi nos instituteurs de la communale préféraient-ils les histoires de trains qui se croisent ou se rattrapent aux belles légendes du Tour ?
Quant à l’Antoine, pour sa dernière chronique du Tour 1963, il explique le mode d’emploi d’Anquetil. Que ne me l’a-t-on pas demandé, cela fait dix ans que je pratique Maître Jacques !
« Chaque homme en son temps. Celui de Jacques Anquetil aurait pu être le temps de cette promotion que François Mauriac a dénoncée naguère comme celle des « petits mufles de la génération réaliste ». Le caractère essentiellement chronométrique de ses performances, une façon assez polaire de triompher sans un effort d’accommodement, un mépris ombrageux et poli à l’endroit des manifestations extérieures de la sympathie pouvaient donner à penser qu’il concevait son métier sous l’angle le plus aigu et le plus étriqué : celui d’un homme qui ne traîne point sur le pas de sa porte, une fois la journée finie. Être de sang-froid, sinon animal à sang froid, Anquetil se dérobait sous l’écorce fuyante du batracien ou du reptile. On ne connaissait ni la saveur de ses larmes ni le prix de son sourire. Il courait à côté de son personnage.
Jeune homme superbe et de fine race, en qui eussent pu se reconnaître des amateurs de twist très exigeants, il promenait à travers les courses une nonchalance efficace et glacée qui ajoutait à son éloignement. Son maillot jaune lui était un blouson et sa mèche dorée sur son visage aigu celle d’un Johnny Hallyday qui n’eût pas tout à fait passé la rampe.
Aujourd’hui, nous voyons avec émotion le malentendu se dissiper. Un homme nous est donné, qui peut accueillir et refléter l’admiration diffuse que nous lui portions. Si Anquetil courait pour que les cœurs s’ouvrent à lui, c’est magnifiquement gagné. Le prince est descendu dans la rue, s’est mêlé à la foule, lui a signifié qu’il était sensible à ses aspirations profondes, à son besoin d’aimer et que, somme toute, il le lui rendait bien. Nous savons qu’il peut, à juste titre, reprendre à son compte le fameux « je vous ai compris ! » …
Le Tour du Cinquantenaire nous a désigné un champion à aimer, c’est pourquoi je le préfère à toute autre épreuve qui ne nous désigne que des hommes à abattre. »
Maurice Vidal conclut ainsi : « Je ne sais pas si Anquetil vaut Coppi. Mais c’est un très grand champion, l’un des plus grands qu’ait connu notre sport cycliste. »
En remportant le Tour de France pour la quatrième fois, Jacques Anquetil dépasse les performances de Philippe Thys et Louison Bobet , triples vainqueurs de la grande boucle. »

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Dans le Roman du Tour du magazine But&Club, intitulé, cette année-là, Minutes d’or, les journalistes Félix Lévitan et Roger Debaye rendent hommage avec lyrisme à Jacques Anquetil:
« Dans son poème L’Horloge, Baudelaire a écrit: »Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues/Qu’il ne faut pas lâcher sans en avoir extrait l’or ».
L’or que Jacques Anquetil a extrait de cette poignée de minutes qui le distinguent des autres coureurs se nomme popularité.
Il ne lui manquait que cela pour être comblé. Il l’est désormais ... »
On retrouve là tout l’art de raconter la grande chevauchée du vingtième siècle. Car finalement, les retransmission télévisées quotidiennes des fins d’étapes ne semblent pas avoir conquis outre mesure le chansonnier Jacques Grello:
« Être assis bien tranquille, au coin d’une boisson fraîche, les pieds dans les pantoufles, à regarder les images, quel reposant plaisir. L’âge aidant, c’est mon occupation préférée.
Alors, vous pensez, le Tour télévisé, le Tour à domicile, quelle fête pour le glouton optique que je suis.
Durant trois semaines, sous le coup de quatre heures, inutile de compter sur moi: j’étais en tête-à-tête avec Robert Chapatte qui, le micro collé au visage, l’air un peu de quelqu’un qui jouerait de l’ocarina avec son nez, me commentait la course. Sobrement, sans littérature. À la télé, le lyrisme échevelé n’est plus possible. L’image irrécusable tord enfin le cou à l’éloquence.
Durant trois semaines, je n’en ai pas perdu une bouchée. Aujourd’hui, on me demande: « C’est comment le Tour à la télé? » Et navré d’être moins content que je l’avais rêvé, un peu déçu tout longuement examiné, je ne puis que bêtement répondre: « C’est ça et c’est pas ça ».
Pour les voir les coureurs, on les voit bien, on les suit, on les précède, on les survole, on est partout comme Dieu le Père ou Jacques Goddet lui-même. Tout est intéressant, surprenant, passionnant, mais ça ne vibre pas, ça n’est pas enthousiasmant, ça n’est pas gai. Ces silhouettes grises au fond du téléviseur, c’est triste comme un aquarium où il n’y aurait pas de poissons rouges.« 
Dans un an, nous nous retrouverons sur la route du Tour de France d’il y a cinquante ans. Je vous promets déjà que 1964 sera un très grand millésime.

Publié dans:Coups de coeur |on 2 juillet, 2013 |1 Commentaire »

Ici la route du Tour de France 1963! (1)

Depuis quelques jours, se déroule la centième édition du Tour de France cycliste, une épreuve mythique appartenant à notre patrimoine même si de révoltantes pratiques l’ont rendue miteuse et ont cassé le jouet de mon enfance.
Malgré tout, je vais regarder aujourd’hui sur le petit écran l’étape entre Ajaccio et Calvi pour admirer les vues prises d’hélicoptère du décor enchanteur dans lequel je vous écris traditionnellement mes billets de juillet.

Ici la route du Tour de France 1963! (1) dans Coups de coeur portoblogdsc08280938

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Veuillez me pardonner, en matière de vélo, je suis un affreux réactionnaire. J’ai adoré le cyclisme de papa à visage humain avec ses coureurs qui ne se dissimulaient pas sous des casques et derrière des lunettes, avec les maillots à poches sur la poitrine dépourvus ou presque de marques publicitaires (il y avait une caravane pour cela), les cuissards noirs et les socquettes blanches, les boyaux de rechange enroulés parfois autour des épaules, le tour d’honneur du vainqueur brandissant son bouquet de glaïeuls, les retransmissions à la radio avec Georges Briquet, Fernand Choisel et Guy Kédia, les chroniques de Pierre Chany, Abel Michea et Antoine Blondin, les numéros spéciaux vert et sépia de Miroir-Sprint et But&Club. Voici comment, en 1947, l’écrivain poète Louis Aragon racontait son attachement au Tour de France, un conte d’enfance: « Le Tour … c’est ce soir qu’ils partent! Toutes les années de mon enfance (j’habitais Neuilly), ce soir-là était une date féérique. Je m’échappais de chez mes parents pour aller me mêler à ce cheminement mystérieux qui, de toutes les directions, convergeait vers la porte du Bois. C’était pour moi sans rapport avec quoi que ce soit, une sorte de cérémonie liée avec le souvenir d’autres âges, d’autres siècles sans bicyclette et sans sport. Le passage des concurrents avec leurs supporters dans la nuit chaude, l’espèce de grande familiarité de la foule, tout cela avait d’abord le caractère d’une fête de l’été commençant comme la mémoire des fêtes païennes. Mais s’y mélangeaient la mythologie moderne et cette odeur d’asphalte et d’essence, qui hantait la porte Maillot. Le Tour … je l’ai vu passer un peu partout en France: en Bretagne, sur la Côte d’Azur, dans les Alpes … c’est dans les lieux déserts que le passage fou de cette caravane éperdue est surtout singulier. Il y a un étrange moment, au Lautaret ou au Tourmalet, quand les dernières voitures passent et s’époumone le dernier coureur malheureux … le moment du retour au silence, quand la montagne reprend le dessus sur les hommes. Le Tour … la folie de l’arrivée et toutes les photos, la réclame et les affaires, l’industrie mêlée à l’héroïsme, l’enthousiasme populaire qui ne s’arrête pas à si peu … Le Tour … C’est la fête d’un été d’hommes, et c’est aussi la fête de tout notre pays, d’une passion singulièrement française: tant pis pour ceux qui ne savent pas en partager les émotions, les folies, les espoirs! … »

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À travers les lectures de vieux magazines au fond du grenier, je découvris aussi le vélo de grand-papa. Alors que la première guerre mondiale pointait à l’horizon, Eugène Christophe dit le Vieux Gaulois forgeait la légende des cycles ainsi que sa fourche brisée dans l’atelier du maréchal-ferrant de Sainte-Marie de Campan. Le grand reporter Albert Londres donnait naissance aux forçats de la route lors d’une interview mémorable des frères Pélissier au café de la Gare de Coutances.
À l’occasion du centième anniversaire du Tour, le Sénat lui rend hommage avec une exposition de photographies remarquables le long des grilles du jardin du Luxembourg.
En voici trois qui, au-delà de l’intérêt sportif, possèdent une valeur historique, géographique et sociale.
Sur la première, le coureur français Arsène Alancourt se fraye un passage sur le sentier muletier d’un col pyrénéen lors de l’étape Bayonne-Luchon du Tour 1923.
Sur la seconde, prise quelques jours plus tard, le dimanche 22 juillet exactement, c’est la liesse populaire. Dans Saint-Cloud, la foule endimanchée et coiffée de canotiers complimente sans doute au sein du peloton, Henri Pélissier qui, dans quelques minutes, sera le premier coureur français à remporter l’épreuve depuis 1911.
Sur la troisième, prise entre Béziers et Nîmes en 1953, on n’aperçoit aucun coureur mais des supporters notamment à la gloire de Louison Bobet qui va bientôt gagner son premier Tour.
Des tenues estivales, la route bordée de platanes, un parfum de congés payés, Robert Doisneau et Charles Trenet auraient aimé cette photographie qui traduit la joie et l’insouciance dans notre douce France à la sortie de la seconde guerre mondiale.

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On est toujours un ancien combattant de quelque chose, souvent à la grande irritation des plus jeunes que soi.
Comme chaque année, à la même époque, je vous emmène sur la route du Tour de France d’il y a cinquante ans, en compagnie des plus belles plumes de la littérature sportive.
1963, c’est l’assassinat du président Kennedy à Dallas, le grand succès des Parapluies de Cherbourg avec Catherine Deneuve, la consécration des Beatles, la mort de Jean Cocteau et d’Édith Piaf.
Pour moi, dérisoirement, la grande question n’est pas le sujet du bac mais de savoir si Jacques Anquetil, l’idole de ma jeunesse (voir billets des 15 avril et 22 août 2009) réussira l’exploit, jamais encore réalisé, de remporter un quatrième Tour de France.
Et d’abord, y participera-t-il ?

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En effet, très amoindri par la compagnie néfaste d’un ver solitaire, le champion normand a manifesté l’intention de déclarer forfait, laissant en conséquence à son ennemi intime Raymond Poulidor la possibilité de connaître enfin la gloire avec maillot jaune.
Que n’écrit-on pas sur le parasite indélicat, on lui donne même la parole et voici qu’on publie les Rêveries d’un ver solitaire (aux éditions du Miroir du Cyclisme!) quelques jours avant sinon sa mort du moins son expulsion:

Le Tour était en vue. On affûtait les armes.
Anquetil en seigneur, avait sans une larme
Dominé ses rivaux , battus à Montlhéry.
Puis mis, dans la Vuelta, les autres à sa merci.
C’est d’ailleurs à Madrid que nous nous rencontrâmes
Au-dessus d’une assiette, lui et moi nous liâmes.
J’étais las de quêter une hospitalité
Comportant l’essentiel pour la commodité.
Un abri bien conçu, étendu, confortable,
Où le divan serait à deux doigts de la table,
Où je pourrais enfin accomplir mon destin
Et grandir, prospérer en mangeant à ma faim.
Et peu m’importait qu’il eût gagné la pratique:
Je me moquais de l’homme qu’encensait la critique
Et peu m’importait qu’il eut gagné la Vuelta
Pourvu qu’il ne manquât d’appétit, d’estomac.
Il suffisait qu’il eût dans le coup de fourchette
Autant d’alacrité que sur sa bicyclette,
Pour que, sans m’arrêter à sa notoriété,
J’aspire à devenir son fidèle équipier!
L’essai fut concluant : il dévorait, madame!
Aussi, discrètement, j’arrêtai mon programme,
Et n’eût de cesse qu’il m’admît sans s’en douter
Dans la splendeur bénie de son intimité!
C’est ainsi que, posé, sur une côtelette,
Je devins l’invité de la grande vedette.
Au début, quelle joie! tout était somptueux:
Un gîte fort cossu, vaste et harmonieux,
D’avenantes soupentes, une cave de maître
Et des repas qu’il m’eût déplu de méconnaître!
Je me faisais petit et n’exagérais point
Pour jouir plus longtemps de cet accueil serein.
Hélas, trois fois hélas! comment se contrefaire?
J’avais faim, je mangeais et croissais tant, misère!
Que je fus démasqué, malgré mes plus grands soins,
Et livré sans vergogne, aux échos, aux potins.
On lut dans les journaux qu’un fâcheux locataire
Troublait Jacques Anquetil: moi le ver solitaire!
J’étais très mécontent. Je le fus plus encore
Lorsque des journaleux qui croyaient parler d’or,
Affirmèrent sans rire: « C’est un ver … littéraire,
Pratique. Pour tout dire: un ver imaginaire.
Un bobo controuvé, un fameux alibi
Qu’Anquetil avançait, ainsi qu’un ver d’aigri » ...

À l’époque, je n’avais nullement été interpellé par le dernier paragraphe du communiqué du docteur Dumas, médecin du Tour de France, après avoir examiné le champion, l’avant-veille de l’épreuve : « Obliger un athlète à « rendre » plus qu’il ne peut donner et à tout moment, est, au niveau élevé actuel de la compétition, risquer de voir utiliser des moyens extra-médicaux et extra-sportifs pour « tenir » au risque de compromettre sa santé et son avenir ... » L’ombre d’un dopage, certes plus empirique, planait déjà.
Finalement, pour ma plus grande joie, Anquetil décide de prendre part à la grande boucle, contre son gré, contraint et forcé par la double pression de l’opinion publique qui le traite de « dégonflé » , et de ses employeurs du groupe Saint-Raphaël.

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Pour un peu, l’aventure se serait achevée dès le vingt-troisième kilomètre d’une course qui en compte 4 137, suite à une chute peu après la traversée de la commune de Guermantes rendue célèbre par Marcel Proust. Heureusement, plus de peur que de mal, mon favori ne sera donc pas à la recherche du temps perdu !

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Quoique ! Sans qu’il y ait de relation avec l’incident, un de ses plus dangereux rivaux, l’aigle de Tolède Federico Bahamontès, déjà plusieurs fois vainqueur du grand prix de la montagne, a sorti ses serres acérées sur un terrain inhabituel pour lui, en terminant à Épernay, dans l’échappée de tête avec une avance d’une minute et demie.


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L’étape du lendemain est le théâtre d’une belle partie de Jambes à l’air, du nom de la ville de la province de Namur, lieu d’arrivée.

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Antoine Blondin, avec son talent inimitable, nous relate cette chasse … à tour dans la forêt ardennaise : « Un horizon de citadelles, où Vauban s’illustra, un massif forestier d’une densité exceptionnelle, placé sous le patronage de saint Hubert composaient un décor propice à l’état de siège et à la chasse. C’est effectivement sous ce double signe que l’étape d’hier s’est déroulée d’une gorge à l’autre, épousant les méandres des fleuves, course sauvage à la limite de la rupture, ruban fou qui trouve en lui-même la ressource de se ressaisir à l’instant de craquer. Les vaches noir et blanc, jaillies des sous-bois ardennais, dans leurs robes de deuil, n’avaient pas tort de se ruer aux barbelés pour faire escorte à la corrida des hommes. Le climat était à l’assaut et à l’estocade. Il en va généralement ainsi quand le Tour passe en terre étrangère. Quarante-sept coureurs belges en marche vers la mère patrie, c’est autant de locomotives haut-le-pied et basse-la-tête… La tension avait pratiquement débuté à Revin, où le bon Jean-Baptiste Clément lança, voici plus d’un siècle, le fameux « Temps des cerises » qu’on fredonne encore dans toute la région. Hier, c’était plutôt le temps des noyaux, voire celui des pépins. »
Maurice Vidal, grand journaliste, directeur de Miroir-Sprint, hebdomadaire dans la mouvance communiste, complète dans sa chronique Les Compagnons du Tour : « C’est aussi à Revin qu’à travers d’innombrables grèves le syndicalisme prit droit de cité. Et, sur la route des Mazures, quelques kilomètres avant Revin, un monument atteste que cent huit jeunes, la plupart de la ville proche, furent massacrés dans le maquis par les Allemands. Ici, le Temps des Cerises se gagne durement. »

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Comme l’année précédente, le baroudeur Rik Van Looy dit l’empereur d’Herentals a décidé de dynamiter la course et règle au sprint André Darrigade, le lévrier landais.
Renaud, futur Étienne Lantier du film Germinal n’a alors que onze ans. Pourtant, entre Jambes et Roubaix, on assiste à la bal(l)ade nord-irlandaise de Seamus Elliott, vainqueur de l’enfer du Nord et nouveau maillot jaune :
« Au fil de sa pédalée, nous avons vu les prairies revêtir la verdure du Longford et il nous a semblé que la pluie portaient les embruns du canal Saint-Georges, que les pelouses de Roubaix débordaient sur Landsdowne Road, que les maisons de brique rouge aux toits crénelés ouvraient leurs fenêtres à crémaillère sur les cottages de Dawson Street. Il y a des hommes qui doivent tout au climat où ils s’épanouissent. Un Irlandais sur un sol étranger … Tout à l’heure, nous boirons une Guinness pour célébrer l’événement ... »
Blondin n’est jamais loin quand il y a un coup à boire : « Ça fait Dublin par où ça passe ! »
Et Bourvil s’est trompé, un maillot jaune sur le sol irlandais, on vient de le voir !

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L’autre fait majeur de l’étape est la chute spectaculaire du transalpin Franco Balmamion, ancien double vainqueur du Giro d’Italie. Il est transporté inanimé à l’hôpital de Halle : « Qu’on imagine son réveil dans cette province noire de suie où de lointains moulins mélancoliques tournent sous la pluie ... » Arrivederci Balmamion !

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Les chopes de Guinness émoustillent l’ami Antoine qui, entre Roubaix et Rouen, traversant le pays natal de Verlaine et la région où il porta sa prédilection, parodie le poète :

« L’étape est un paysage choisi
Où vont, traînant, des géants sous leurs masques
De sueur, de suie, et dansant ou assis
Sur la selle de leurs engins fantasques.

Échappée poussive
Et vous, les loups maigres,
Par ces bises aigres,
Quoi donc vous arrive ?

Dans l’interminable
Ennui de la plaine
La course incertaine
Fuit comme du sable.

Car la moindre échappée portait en soi l’émeute
En sorte que, selon le terrain et le vent,
Les hardis compagnons se trouvaient trop souvent
Ramenés au giron de la dormeuse meute

En somme, dans la Somme,
Il fallait faire un somme.

C’est pourquoi lorsque, jouant des pédales,
Un danseur fougueux fuyait pour de bon,
Son maillot semblait la fleur en pétales
Qu’une main dépose sur un tas de charbon.

Cependant, la crainte habitait les cœurs,
De Lens à Carvin, au seuil des corons
Et les jeunes files que l’amour réclame
Sentaient bien que ça ne tournait pas rond.

La belle au Terrot,
La belle au terril
Sanglote au toro
Jailli du toril
Car elle sait Pierrot
Promis au péril ... »

Ce mercredi 26 juin 1963, c’est la fête dans mon bourg natal. Le Tour passe même devant la maison familiale. Je ne m’en souviens plus pourtant. Qui sait si je ne planchais pas sur Verlaine !
« La course cycliste est d’une navigation incertaine. L’obligation de lutter contre un fort vent debout éteint toute velléité offensive dans un peloton. D’autant plus que de cinglantes et glaciales averses ajoutaient encore au désagrément de cette marche sur Rouen ». Est-ce un scoop en Pays de Bray ?!
Une trentaine de kilomètres plus loin, mon champion Jacques Anquetil traverse Quincampoix, le village où il vécut sa jeunesse, celui où il repose depuis 1987.

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Le coureur normand déteste la pluie. Il ne renouvelle pas son exploit de 1957 lorsqu’il remporta dans la capitale normande sa première étape sur un Tour de France.

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Le lendemain entre Rouen et Rennes, l’émotion est au rendez-vous lorsque dans la traversée d’Argentan, le peloton salue la veuve de Gérard Saint, grand champion de l’Orne disparu prématurément dans un accident automobile en 1960. Excellent rouleur, il s’était révélé comme son aîné Maître Jacques dans l’épreuve du Maillot des Jeunes du quotidien régional Paris-Normandie. Il avait remporté le grand prix de la combativité lors du Tour 1959. Un grand avenir lui était promis.
Les mythes de la forêt de Brocéliande survivent aux siècles, et avec Blondin, plus particulièrement ceux qui ressortissent au cycle breton, dans sa chronique Les chevaliers de la fable ronde :
« … Le roi Arthur et ses compagnons de la Table Ronde s’arment en guerre dans une clairière pour reconquérir le Graal à travers les péripéties que suscite ou dénoue sous leurs pas le complot des fées, des elfes ou des enchanteurs, nous les avons retrouvés sous des espèces assez particulières où il faut faire déjà la part du sortilège.
Cela débuta dans la province normande, où tant de preux furent sacrés chevaliers, après que le Groene Leeuw (marque extra-sportive d’une équipe ndlr), le terrifiant Lion Vert, eut été terrassé par saint Raphaël en la personne du Celte Elliott. Lors, les seigneurs qui tenaient leurs assises dans la région, décidèrent de se disputer sur une joute loyale cette fabuleuse émanation du Graal qu’est la Tunique Jaune et, ayant revêtu une armure à l’écusson de la marque dont ils se sont faits les champions, firent seller leurs vélos. Après avoir absorbé le philtre magique que préparent indifféremment les génies ou les démons, et qui se trouve enclos dans de mystérieux récipients baptisés « topettes », ils s’ébranlèrent au cri, cent fois répété, de Goddesamus ! qui signifie « Réjouissons-nous ! » »
Voilà comment, en termes choisis, on parlait déjà de dopage à l’époque.

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Pour la petite histoire, le bel italien (on dit toujours beau quand on parle d’un homme de la botte !) Bailetti remporta l’étape sur le vélodrome de Rennes, le jour même où une majorité de ses compatriotes journalistes quittaient la caravane suite à l’abandon de Balmamion, la seule chance italienne pour la conquête du maillot jaune.
En ce temps-là, de nombreuses arrivées d’étape se déroulaient sur des vélodromes. Pour des raisons économiques, de circulation et de sécurité, elles sont aujourd’hui déplacées à la périphérie des villes.
La piste de Rennes existe toujours, je l’ai découverte récemment.


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L’Antoine (Blondin) n’est jamais aussi en verve que lorsqu’il ne se passe rien sur la route du Tour. Ainsi, à l’occasion du succès anecdotique, à Angers, d’un obscur flahute du nom de De Breuker, il rend hommage au régional de l’étape, un certain Joachim Du Bellay en pastichant son célèbre sonnet du recueil Regrets :

« Heureux qui comme Elliott a fait un beau voyage
Ou comme celui-là qui conquit le Maillot,
Puis s’en est retourné, car il n’était pas sot,
Vivre de ses contrats le reste de son âge.

Quand reverrai-je, hélas ! de mon cher vélodrome
Se dérouler l’anneau et en quelle saison
Raccrocherai-je au clou mon vélo, ma raison,
Et quel ami saura me dire un jour : « Go home. »

Plus me plaît la kermesse autour de mon clocher
Que les longues étapes où je dois m’accrocher,
Plus que le rude effort me plaît la course fine,
Plus mes humbles succès que les trophées glorieux
Plus mes petits bouquets que trop de poudre aux yeux
Et plus que l’air malin la douceur angevine ... »

Je suis un peu déçu par contre qu’il ne consacre pas la moindre ligne à la victoire, l’après-midi, d’Anquetil dans la course contre-la-montre. Un abus de rosé d’Anjou peut-être ! Il est vrai aussi que la domination dans la spécialité de celui qu’on surnomme le Chronomaître, est tellement écrasante qu’elle en devient presque banale.

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Serait-ce à cause de la douceur angevine, mais la cité du roi René semble fâchée avec le temps qui passe.
Lors du Tour 1951, le chronométreur déclara Louison Bobet vainqueur d’une seconde du suisse Hugo Koblet, avant d’avouer son erreur, six heures plus tard, et de ressortir de ses calculs, une minute en faveur du bel Hugo, le pédaleur de charme.
Cette fois, il faut près de neuf heures pour qu’Anquetil récupère la minute de bonification attribuée au vainqueur. Un additif au règlement, rédigé le jour où Anquetil décida de prendre le départ du Tour, (coïncidence?) prescrivait que la minute de bonification serait accordée au vainqueur de la journée par l’addition des temps des deux demi-étapes.
Les deux étapes suivantes menant les coureurs d’Angers à Bordeaux via Limoges, inspirent tellement peu Blondin qu’il se permet une petite incartade rugbystique :
« Nous allons prendre aujourd’hui la route des Landes, qui fait flamber en moi de jeunes souvenirs où s’avivent des bouffées de gratitude envers le Stade Montois. Route naguère nocturne, ou mieux, ronde de nuit, où, dans le car des joueurs de Mont-de-Marsan, nous eûmes le privilège de partager les fêtes spontanées qui allumaient, de villages en auberges, des feux de camp dans ce suave désert. Pour une fois, les incendies des Landes s’alimentaient du seul enthousiasme des grappes de femmes, vieillards et enfants d’après minuit, qu’on avait tenus en éveil pour embrasser au passage le fameux bouclier de Brennus …
En cette Pentecôte, quelles langues de feu s’étaient venues poser sur la tête des quinze apôtres de Mont-de-Marsan ? Quelle révélation les avait illuminés ? Inspirés par les merveilleux Boniface (bons centres ne sauraient mentir), stimulés par un héroïque Hilcocq, épaulés par un formidable Urbietta, dans leurs maillots couleur d’abeilles, ils nous avaient offert l’image d’un essaim. D’un essaim transformé.
C’est pourquoi malgré mon affection et mon admiration pour Pierre Albaladejo, vaincu superbe et parfait gentilhomme, je traverserai tout à l’heure les Landes sous le maillot numéro 13 de Guy Boniface. »
Cela ravivera sans doute des souvenirs chez une de mes lectrices landaises.

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La question que se posent les suiveurs, désormais, après la performance en demi-teinte du champion normand, est de savoir si Poulidor ne peut pas être le vainqueur du Tour. Chers lecteurs, béotiens du sport cycliste, vous possédez déjà la réponse !

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À Pau, la cité d’Henri IV, Blondin se rallie, d’une manière sibylline, au panache blanc ou plutôt à la crinière grisonnante et tonsurée du vainqueur de l’étape, Pino Cerami, âgé alors de 41 ans :
« Nous sommes là en présence d’une sorte de miracle, car enfin ce wallon de souche italienne n’a rien de l’homme en pleine maturité qu’une pratique harmonieuse des disciplines sportives a maintenu dans un état de grâce souriant et musclé. Il n’aurait pas sa place dans un roman de Françoise Sagan. Ce n’est pas un jeune premier attardé, c’est vraiment un vieux premier en avance sur les autres. Et le mystère reste entier sur le démon de midi qui aiguillonne cette carcasse noueuse et incite ces jambes torses à nouer. À la ville, Cérami, qui a longtemps travaillé chez les autres avant de se mettre à son compte, se présente comme un majordome papelard, blanchi sous le harnais, avec une jeunesse tumultueuse sur laquelle il ne vaut mieux pas s’étendre. L’individu a de bons certificats et semble s’être amendé ; il n’y a donc aucune raison de se méfier. Et puis le voilà qu’il enfourche sa selle, débouche son bidon (Jouvence de l’abbé Soury ?), et vous file sous le nez. L’homme était un dangereux récidiviste et tels qui croyaient participer au Tour du cinquantenaire, s’aperçoivent un peu tard qu’ils courent brusquement celui du quadragénaire. Au train où il va, il faudra bientôt mettre Cerami en quarantaine ... »
Un coup de Pau belge, le « pot belge » n’existait pas alors !
En tout cas, on ne voyait pas, en ce temps-là, des sprinters monter les cols, la bouche fermée, tels des pétrolettes, comme en témoigne cette photo du maillot jaune Desmet à l’ouvrage dans l’ascension du col du Tourmalet.

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Aux détracteurs qui doutaient de son état de forme, Jacques Anquetil fournit un cinglant démenti en réglant à Bagnères-de-Bigorre, ses trois compagnons d’échappés, parmi lesquels Poulidor et Bahamontès.

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Historique ! Il remporte là sa première grande étape de montagne de sa carrière dans le Tour de France, et plus encore, la popularité.
« Anquetil avait quelque chose à prouver : c’est qu’il avait un cœur, battant sous le chronomètre, et que malgré quelques airs de cantatrice outragée, il savait faire la distinction entre la réputation et la popularité …
Parvenu à la maturité de sa carrière, Anquetil ne fut pas insensible au dépit amoureux de ces foules qui espéraient tant de lui qu’elles le conspuaient.Comme on voit au crépuscule de la vie de vieux oncles réputés grigous modifier leur testament, il décida de prendre le départ de ce Tour de France où il n’avait rien à gagner et tout à perdre, de sacrifier à la prodigalité et au panache, de courir pour le seul bénéfice moral, de mener sa guerre de reconquête comme on finit par épouser la femme qu’on feignait de dédaigner. Ce faisant, Anquetil entreprenait simplement d’investir un royaume qui lui appartenait déjà.
C’est chose faite à Bagnères, où sur des sommets qu’il ne domine pas naturellement, forçant sa vocation à travers les écharpes de brume de l’Aubisque (des cache-cols plutôt) ou dans les cuvettes lumineuses du Tourmalet, il nous a donné une prodigieuse représentation panachée de Cyrano et de Chantecler. » Et, Pierre Chany, l’historien du Tour d’ajouter: « J’imagine l’embarras de ceux qui s’obstinent depuis des années, à chercher des poux dans la tête de Jacques Anquetil. Des nombreux griefs qui lui furent adressés, un seul, mais d’importance, subsistait ces derniers jours: il n’avait jamais gagné une étape de haute montagne, imperfection qui le maintenait en état d’infériorité au regard de Fausto Coppi et de Louison Bobet, ses illustres devanciers. Cette plaie ouverte dans un palmarès de « Tour de France », par ailleurs très éloquent, portait préjudice à la réputation du Rouennais et lui donnait une sorte de complexe. Mais hier, enfin, ayant enrayé l’offensive des grimpeurs dans la montée de l’Aubisque, s’étant hissé au niveau de Bahamontès et de Poulidor durant l’ascension du Tourmalet, il a battu sur la ligne d’arrivée de Bagnères-de-Bigorre les quatre seuls coureurs restés en sa compagnie. Dès lors qu’il a comblé cette lacune à laquelle je faisais allusion plus haut, il sera difficile de lui refuser cette considération sans réserve à laquelle il aspire. »

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En hommage aux photographes de l’époque, voici deux de leurs superbes clichés à la gloire des Pyrénées et ses paysages enchanteurs.
L’un d’eux porte en légende illisible ici un couplet d’un célèbre chant de montagnards :

« Vers les rochers au front cyclopéen
Nous revenons au souvenir fidèle
Pour saluer les neiges éternelles
Des fiers sommets pyrénéens
Salut, salut, salut, sommets pyrénéens »
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La bataille des Pyrénées achevée, la grande boucle met le cap sur Toulouse dans ce qu’il est communément appelé une étape de transition.
Dans la traversée de l’Ariège, Blondin fait œuvre de métahistorien du Tour de France, en clin d’œil à l’affabuloscope, un musée hilarant du Mas d’Azil, qu’il aurait sans doute savouré s’il avait existé à l’époque (voir billet du 18 juin 2013) !
« Après avoir escaladé le Portet d’Aspet, admirable col qui semble interrompre la confidence des feuillages dans le brouillard (voilà bien ce qu’on appelle : s’élever dans du coton), la course donna un moment à penser qu’elle allait exploiter le paradis préhistorique où l’on pénètre en Ariège, et qu’on n’allait pas tarder à déterrer la massue et la hache de silex. En fait de silex, les seuls que le Tour connut en son âge de pierre furent ceux qui perforèrent sans conséquence les boyaux de nombreux concurrents. L’homme aux fossiles frappe moins fort que l’homme au marteau. Et c’est en suivant le peloton avec l’assiduité d’un élève officier que tout un chacun atteignit le Mas d’Azil, où était installé le ravitaillement. C’était là risquer de tomber sur un os, car ils pullulent à l’intérieur de cette grotte fameuse où le menu est affiché sous forme de dessins rupestres. Il n’en fut rien et, même, on vit l’allure décroître, tant il est vrai que l’apathie vient en mangeant. »

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Sur la piste rose du Stadium, aujourd’hui détruite, André Darrigade prend sa revanche au sprint sur Rik Van Looy sifflé de manière incompréhensible par le public que Blondin indigné fustige dans sa chronique :
« À moins de supposer que la passion cycliste emporte tout, ferme les yeux les plus lucides, perturbe les jugements les plus sains, il faut convenir qu’on marche allègrement ici sur les traces de Paris et de Bordeaux, insurpassable en l’occurrence lorsqu’on siffle Van Looy avec plus d’acharnement que la densité des rumeurs ne pourrait le laisser supposer.Encore à Bordeaux conspue-t-on le vainqueur ; à Toulouse, c’est le vaincu qu’on voue aux gémonies. Allez comprendre ! Il y a sûrement du Romain chez l’indigène, et saint Sernin, attaché à la queue de son taureau, a dû faire un tour de piste en moins lorsqu’il s’efforçait d’inculquer les vertus chrétiennes à ce peuple issu des Volces Tectosages. À l’ombre du Capitole, ne cherchons plus les oies, elles étaient pour un après-midi dans les tribunes. »

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Il est aisé d’associer à l’empereur d’Herentals, la célèbre citation « Il n’y a pas loin du Capitole à la Roche Tarpéienne ». À propos, combien de candidats au baccalauréat seraient susceptibles d’en expliquer l’origine et le sens ?
Il en faut plus pour déstabiliser Rik II (Rik Ier était le surnom de Van Steenbergen, un autre grand coureur belge).

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Ainsi, vingt-quatre heures plus tard, en grand champion à panache, il se paye le luxe de franchir en tête le seul col classé de la journée devant sa majesté montagnarde Federico Bahamontès, avant de l’emporter en solitaire à Aurillac.
Quant à Anquetil, en gagnant le sprint pour la seconde place, il chipe trente secondes de bonification au nez et à la barbe de ses plus dangereux adversaires.
Au soir de la treizième étape, les coureurs goûtent à une journée de repos. Je vous suggère donc aussi une pause à Aurillac avant que nous nous retrouvions demain pour l’évocation de la dernière semaine de course et du dénouement de l’épreuve.

Publié dans:Coups de coeur |on 1 juillet, 2013 |Pas de commentaires »

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